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+The Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
+
+Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+REMARKS:
+The format is Codepage 1252
+For italics, I used : _..._
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
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+
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
+(1735)
+
+
+Table des matières
+
+ÉPÎTRE
+A Madame C B.
+CHAPITRE 1
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
+Prince Fan-Férédin pour la romancie.
+CHAPITRE 2
+Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+CHAPITRE 3
+Suite du chapitre précédent.
+CHAPITRE 4
+Des habitans de la romancie.
+CHAPITRE 5
+Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+CHAPITRE 6
+De la haute et basse Romancie.
+CHAPITRE 7
+De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
+CHAPITRE 8
+Des bois d’amour.
+CHAPITRE 9
+Des voitures et des voyages.
+CHAPITRE 10
+Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
+propositions de mariage.
+CHAPITRE 11
+Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
+aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
+CHAPITRE 12
+Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
+CHAPITRE 13
+Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
+CHAPITRE 14
+Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+CONCLUSION
+Catastrophe lamentable.
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+
+
+ÉPÎTRE
+
+A Madame C B.
+
+Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que
+vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
+souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et
+je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
+mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser
+persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit.
+
+Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de
+casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il
+faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous
+quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
+j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà
+fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à-
+dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à
+moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous
+reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle
+une trahison, une noirceur.
+
+Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien
+singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous
+me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le
+déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule,
+c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais
+dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en
+accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai
+depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
+je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
+complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien,
+parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire
+le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens
+le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
+comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
+petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à
+ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous
+pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être,
+madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.
+
+
+CHAPITRE 1
+
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
+Prince Fan-Férédin pour la romancie.
+
+Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire
+par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
+Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et
+la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai
+quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle
+avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus
+accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce
+récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes,
+figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
+moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables
+que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre
+circonstance inutile à mon sujet.
+
+La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par
+hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un
+caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture
+pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût
+obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
+romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de
+l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du
+vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus
+estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez
+heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si
+loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
+de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je
+commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle
+différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
+j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
+monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou
+de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
+héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment,
+sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi
+faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si
+peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à
+passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point
+estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle
+satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
+barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher
+quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans,
+où le peuple même n’est composé que de héros.
+
+Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai
+pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout
+ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une
+belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
+la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
+passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
+châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
+des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples
+qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de
+la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander
+des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne
+le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la
+vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans
+quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon
+courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la
+réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la
+romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une
+chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement,
+il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles
+tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
+faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
+d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de
+gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils
+ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus
+quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il
+s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes
+pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir
+tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne
+touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le
+sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
+qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie.
+
+Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
+la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur
+cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup
+que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
+d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce
+que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au
+fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers
+effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma
+chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors
+si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis.
+Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux
+hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque
+fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites
+divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
+que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
+n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où
+je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la
+hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur
+des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes
+réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette
+horrible solitude... par où sortiras-tu de ces antres profonds... tu
+vas périr...» O que je dis de choses touchantes, et que je me
+plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de
+tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort
+de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des
+romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes
+apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets
+suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des
+événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs.
+Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je
+me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
+pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain
+aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop
+escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë
+pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable.
+Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le
+premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi
+réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien,
+en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux
+brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
+qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un
+endroit plus découvert et plus spatieux.
+
+Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere,
+un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient
+des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
+peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute
+espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans,
+des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
+des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je
+commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je
+cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment
+après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui
+venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande
+carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi
+il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique
+je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois
+faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que
+cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même
+derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût
+retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution:
+qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû
+dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
+monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à
+leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux,
+témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au
+pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
+horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à
+l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable
+centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez
+sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est
+le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et
+élever ma voix, personne ne parut.
+
+Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la
+caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit
+beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas
+d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas
+possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt
+entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai-
+je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations
+difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui
+racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que
+lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que
+tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti
+d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait
+cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher
+qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si
+affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me
+laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en
+resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu
+près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de
+s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à
+l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me
+dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me
+relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me
+résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la
+terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma
+route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un
+homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux
+lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se
+replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés,
+sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du
+pied le terrain.
+
+Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en
+imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
+encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne
+puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu
+qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on
+n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment
+que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après
+avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus
+que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine
+d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon
+imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que
+cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter,
+lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle
+joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
+je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne
+comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême
+tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une
+révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour
+augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
+devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus
+avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
+vis... le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les
+plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un
+mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le
+chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 2
+
+Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+
+La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils
+ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas
+assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction.
+Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir
+dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte
+où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais
+faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour
+éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui
+convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits
+dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans
+exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts
+s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur
+tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
+la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils
+ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit.
+
+A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant
+les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus
+frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à
+l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la
+premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous
+les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de
+semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des
+fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
+mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce
+pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que
+nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me
+vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup
+de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
+observation importante pour la géographie et la physique; mais il
+est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui
+s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces
+réflexions philosophiques.
+
+J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes
+pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés
+nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer
+aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante
+riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée
+d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse
+imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente
+espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont
+l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si
+en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est
+sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si
+beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets
+délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
+comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme
+l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques
+endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de
+fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
+la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en
+étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
+qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir
+tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
+joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs,
+faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on
+voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
+pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
+l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés,
+pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à
+faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je
+tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour
+joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans
+doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc
+eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un
+petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
+l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en
+effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere.
+Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises
+subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les
+confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere,
+et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout
+étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on
+n’a jamais rien vû de si commode.
+
+Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération,
+qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration.
+J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un
+peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai
+une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant
+pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne
+sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur,
+quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
+avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y
+trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si
+inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant
+alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie,
+je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où
+j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais
+quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en
+eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me
+sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon
+esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports
+furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous
+les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je
+me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la
+haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
+de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac
+d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me
+hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on
+rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement
+quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à
+moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble
+qui m’avoit agité.
+
+Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait
+assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie
+qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes
+mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là,
+y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient
+les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher
+d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui
+crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
+à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
+même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu;
+c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
+enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
+entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent
+point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans
+vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne
+voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
+surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
+curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce
+que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles
+doivent être composées.
+
+Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du
+climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment
+les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs
+domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
+jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
+être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds
+jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin
+aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien
+changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est
+premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
+plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi
+dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la
+neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au
+clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
+a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de
+nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce
+pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les
+plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision
+pour soi ni pour ses chevaux mêmes.
+
+Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans
+tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande,
+qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les
+plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils
+sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon
+chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit
+à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près.
+Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon
+étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de
+ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me
+parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne
+l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est
+qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
+éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit
+étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
+rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle.
+Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient
+laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient
+attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
+de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit
+être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à
+leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
+répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
+vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas
+même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de
+laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec
+lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait
+dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses
+peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si
+c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut.
+
+
+CHAPITRE 3
+
+Suite du chapitre précédent.
+
+Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les
+nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à
+faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd,
+leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
+nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si
+précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les
+autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les
+rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en
+cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons
+ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les
+ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
+leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent
+pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les
+forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut
+renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à
+moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere:
+alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur
+soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont
+on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit
+charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la
+tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont
+ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis
+ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont
+fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu
+d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que
+j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que
+les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui
+m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
+
+Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage
+de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver
+exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que
+je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient
+prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de
+tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en
+cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les
+attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
+rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit
+de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des
+spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
+mon voyage.
+
+Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien
+célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort
+intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et
+leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre
+attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que
+cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas
+vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans
+ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les
+arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un
+fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus
+commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres
+de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour
+laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et
+se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après
+qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est
+aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas,
+ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y
+toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en
+verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété
+seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
+dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
+laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants.
+Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une
+dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir.
+Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en
+défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une
+autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
+faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
+elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il
+court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
+poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
+toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu
+finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes
+redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est
+que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de
+se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de
+leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
+sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut
+pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne
+consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt
+enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
+vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la
+disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à-
+dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres
+un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus
+vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez
+aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il
+avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit
+ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les
+plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son
+courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long-
+tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit
+l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de
+ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui
+commençoit déja à se dépoüiller de verdure.
+
+En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
+et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en
+avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais
+j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans,
+et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la
+romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
+qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se
+donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a
+seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
+ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont
+formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un
+arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
+quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
+ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les
+troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en
+valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en
+effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les
+troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en
+différens parcs.
+
+Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de
+trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux
+nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et
+si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna
+le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils
+courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi
+ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature.
+Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race,
+il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
+sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que
+nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a
+encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une
+jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante,
+parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité
+de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en
+harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est
+des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les
+airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a
+paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
+ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de
+ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
+du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y
+soient pas rares.
+
+Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes.
+Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer
+sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
+leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet
+les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser.
+Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce
+qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux
+voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
+est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
+les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup
+du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant
+qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est
+assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux,
+l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la
+liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à
+leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
+plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres
+étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
+laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
+espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment
+bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par
+la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches.
+
+Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands
+canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein
+d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir
+continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de
+salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et
+transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
+qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir
+des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes
+de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la
+retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années,
+elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de
+l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en
+être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
+qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet
+muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
+un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais
+je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne
+pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres.
+
+Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai
+jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir
+singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes
+yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les
+bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant
+jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de
+ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
+Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me
+faisois illusion à moi-même.
+
+Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la
+romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple,
+mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien
+assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont
+ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard;
+car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de
+leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée
+de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres
+ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
+attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de
+leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute
+la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
+mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
+charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
+ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
+sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
+pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille,
+qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles
+soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font
+tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de
+coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et
+l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais.
+Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de
+l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
+coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
+plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa
+tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le
+berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à
+craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette
+perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age
+d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus
+admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur
+caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du
+Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour
+le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi
+qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis
+à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau,
+on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et
+à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux,
+et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y
+mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent
+leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de
+leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les
+moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
+moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
+bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction
+à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et
+chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment
+l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même.
+J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus
+tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
+fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
+reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais
+les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à
+qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des
+biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des
+fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant
+réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je
+voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à
+parcourir, je continuai ma route.
+
+Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on
+les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je
+vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain,
+des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io:
+plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois
+têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un
+peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
+têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents
+venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule,
+ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me
+hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer
+enfin des habitans du pays.
+
+
+CHAPITRE 4
+
+Des habitans de la romancie.
+
+J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté
+les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que
+les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
+pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au
+loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé.
+C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable
+d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre
+le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de
+vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à
+croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
+remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches,
+qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement
+pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en
+étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre
+secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
+plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses
+compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
+et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne
+connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
+d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en
+aborder quelqu’un.
+
+La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni
+enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la
+romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
+conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
+fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
+cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une
+injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
+françois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
+Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens
+malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes
+entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu
+agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
+grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais
+dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems
+une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour
+servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des
+ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une
+race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à
+l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne
+qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu
+long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un
+monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
+tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la
+blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des
+sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene
+et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et
+l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à
+former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse
+imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté
+admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
+d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
+dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de
+flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre
+la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil.
+L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits.
+Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
+résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se
+rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce
+qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
+personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté
+ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
+majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
+d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi
+d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément
+dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
+si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne
+sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous
+enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout.
+Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour
+former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du
+genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes
+les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent
+tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des
+instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie
+à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent
+toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours
+vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison
+beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître
+aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
+
+J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis
+d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
+pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès
+de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort
+disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que
+dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu
+écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois
+le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent
+naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder.
+Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me
+reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux,
+étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux
+devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés
+trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop
+grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi,
+toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que
+c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux
+changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs
+me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal
+à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de
+l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si
+beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous
+l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me
+vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
+de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites
+minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire
+incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les
+compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis
+successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que
+les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
+tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
+esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail
+est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
+l’apprendre.
+
+On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les
+conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire
+que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme
+l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment
+beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
+dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour
+entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en
+remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
+découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées
+de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de
+les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême.
+Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de
+notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
+voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les
+conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës
+réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux,
+inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
+exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le
+vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui
+enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très-
+peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
+mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut
+sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il
+vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi
+quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie;
+c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il
+le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts.
+
+Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est
+fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
+encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de
+manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
+l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie,
+l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une
+personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui
+relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
+là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en
+hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec
+des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
+plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de
+déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la
+demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant
+sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier,
+si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais
+d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
+de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
+la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour
+comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que
+l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des
+enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé
+par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
+passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là
+que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de
+l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la
+forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
+de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
+principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement
+le portrait.
+
+Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un
+jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle.
+Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
+indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est
+qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart
+sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce
+qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
+voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose;
+doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils
+s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce
+qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard
+a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un
+regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur.
+Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les
+lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié
+de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
+on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne
+s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
+monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment
+faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut
+bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits
+frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite
+jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en
+cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement
+à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la
+trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son
+trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux
+plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros
+auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est-
+ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de
+plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du
+caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et
+distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne
+leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément
+lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits
+semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire,
+je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
+je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des
+avantures.
+
+
+CHAPITRE 5
+
+Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+
+Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à
+mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous
+ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés
+apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
+point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me
+fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
+présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si
+j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
+la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
+votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes
+nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est
+appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans
+en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des
+avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent,
+passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la
+romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit
+sentier à main droite, vous la rencontrerez.
+
+Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un
+avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la
+forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
+tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de
+pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se
+donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit
+l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On
+sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
+sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec
+fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
+chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout
+événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que
+c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte,
+et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles
+empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des
+perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
+facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
+corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux
+rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
+m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards.
+
+J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit
+dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après
+avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient
+quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort
+belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
+demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai
+qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet
+assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
+m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai
+même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil
+si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit
+être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une
+eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir
+échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie
+les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le
+champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
+essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les
+premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre
+espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans
+l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et
+mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
+
+Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom,
+ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
+que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois
+jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je
+vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
+l’obligation que je vous ai.
+
+Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la
+mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand
+paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des
+dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en
+souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient
+marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser
+quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
+etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
+n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent
+pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de
+beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la
+bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
+qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans
+le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y
+a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais
+il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
+autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la
+beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
+l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas
+qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant
+quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si
+aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
+remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il
+fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois,
+je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit
+acquises par ses longues études.
+
+Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans
+les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles
+que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là
+rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si
+parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence.
+C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous
+au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à
+la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura
+qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se
+mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y
+arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
+même par la lune et les astres.
+
+J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de
+pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans
+la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai
+pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit-
+on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage.
+Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je
+rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de
+beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections,
+et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont
+absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire
+et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des
+noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une
+longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit
+trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans
+le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent
+toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit
+dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur
+trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un
+profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle
+Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
+être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé
+de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle
+Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr,
+reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
+avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
+la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques
+soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la
+broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un
+raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à
+mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle
+princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à
+vous prince que j’ai de si grandes obligations.
+
+Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir
+trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois
+nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné
+combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et
+lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit
+amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où
+j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me
+servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer
+dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que
+donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le
+service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
+soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant
+avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte
+point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois
+jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous
+suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la
+peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque
+partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si
+obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la
+forêt.
+
+Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je
+ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que
+dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens,
+ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës.
+Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la
+romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
+et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une
+façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par
+exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
+amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre
+maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il
+faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la
+souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où
+tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie;
+celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous
+voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
+apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point
+en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et
+avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage
+particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
+romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
+
+En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant,
+le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et
+gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans
+lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les
+mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer
+pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
+moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
+ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en
+rapporter quelques régles principales et les phrases les plus
+remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il
+seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays-
+ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux
+régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
+mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie.
+Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne
+signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me
+dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
+beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle,
+c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus
+beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible
+de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des
+graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on
+la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle
+consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il
+seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des
+regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et
+tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs
+ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce
+espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de
+ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
+romancienne.
+
+Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très-
+petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien.
+Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et
+soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté,
+ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
+joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
+attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
+regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune,
+barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
+sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
+et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les
+mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme
+j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant,
+admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
+sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
+heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
+commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit
+imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute
+expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout
+ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
+composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
+une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux
+mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple,
+s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une
+expression ridicule et mal assortie.
+
+
+CHAPITRE 6
+
+De la haute et basse Romancie.
+
+Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne,
+donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de
+géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse
+Romancie.
+
+Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
+aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
+est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu
+que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde.
+Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
+et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une
+prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte
+d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
+d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
+un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux.
+Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre
+l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
+que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus
+ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même
+que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long-
+tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
+vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
+continuerons en marchant notre conversation.
+
+Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné.
+Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous
+choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se
+souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
+Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde,
+Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece,
+Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
+ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur
+histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle
+mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les
+endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi
+le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient
+continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
+Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne
+manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres
+Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
+personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés
+héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation,
+demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme
+ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
+donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent
+bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie
+jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
+de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que
+plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour
+rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés;
+de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille
+et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables;
+mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de
+choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle
+classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris
+le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
+demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été
+abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs,
+avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même
+l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
+long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir
+dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple
+tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se
+voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le
+parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
+autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez
+plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de
+châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni
+de palais enchantés.
+
+Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas
+être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit-
+il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près
+d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour
+consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en
+a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de
+si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
+composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à
+trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de
+tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont
+le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à
+la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands
+vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée
+leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et
+qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font
+que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
+du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
+assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit
+pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des
+prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et
+mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent
+continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces
+longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets
+d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la
+fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans
+toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est
+si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
+elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
+ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là
+lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux,
+qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir
+continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années
+entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on
+retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé
+le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont
+des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits
+sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les
+avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en
+trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 7
+
+De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
+
+Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier
+monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et
+distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture,
+et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.
+
+Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
+n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en
+trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre
+Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
+montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
+plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il
+vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des
+amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
+parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé
+à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à
+espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa
+naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
+lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé.
+Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
+me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à
+un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui
+acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de
+liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer:
+il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien
+à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage
+qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa
+passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle
+de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y
+réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous
+ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque
+sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
+peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux,
+s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste
+caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui
+dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos
+soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même
+je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio!
+Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes
+timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il
+douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut
+pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté
+imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses
+yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
+bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas
+d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les
+larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui
+persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une
+derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire
+que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio
+outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le
+désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il
+s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé
+continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
+chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme
+un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine
+pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la
+haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il
+y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je
+alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je
+voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui
+eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres;
+mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables
+pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
+on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
+c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il
+est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la
+sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la
+suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans;
+mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont
+l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a
+plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en
+juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les
+passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura
+des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.
+
+Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après
+le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous?
+Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
+sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt,
+comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce
+là?
+
+Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
+plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece
+humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà.
+Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis
+dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il
+faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont
+jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race
+s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs.
+Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns
+sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les
+rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces
+géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la
+Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été
+obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
+suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé
+sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses
+effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux
+sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant
+tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics
+de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel
+motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la
+Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns
+une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
+gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on
+s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce
+n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
+qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur
+absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose
+indifférente à la nature humaine.
+
+A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire
+que les bêtes parlent dans ce pays-ci?
+
+Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose
+assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé
+La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
+et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que
+dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
+sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur
+faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de
+la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
+parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne
+voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule
+par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu
+qu’elle n’a fait qu’en copier une autre.
+
+Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une
+envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts,
+céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja
+pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne
+vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais
+gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse
+de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un
+premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
+parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs
+m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
+maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
+comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de
+merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les
+physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a
+observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles,
+entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province
+peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les
+médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce
+mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
+auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous
+reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.
+
+
+CHAPITRE 8
+
+Des bois d’amour.
+
+Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas
+vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces
+bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
+tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a
+plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre
+bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir
+d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés
+de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de
+jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
+former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de
+diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des
+labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens,
+dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et
+d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de
+jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun
+a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
+demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs
+rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
+si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux
+ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces
+bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit
+les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper
+sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même.
+O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on
+y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de
+plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il
+soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois.
+Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on
+distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le
+bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des
+raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
+que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
+voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de
+joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si
+dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales
+romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de
+la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la
+passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là
+bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
+autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens
+qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
+été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les
+premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
+quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe,
+attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si
+nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y
+passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait
+ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
+Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
+pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens
+les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe?
+Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que
+je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
+encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
+Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en
+perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous
+ne sçavez pas comment cela se fait.
+
+Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
+déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et
+vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
+quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du
+bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour,
+contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre,
+c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le
+dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien;
+mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention,
+et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant
+eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les
+autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent
+dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de
+prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite.
+L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on
+employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la
+conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à
+celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste
+n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire,
+en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré
+que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que
+disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois.
+Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement
+la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit
+nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a
+jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il
+faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des
+annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque
+chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la
+Romancie en un très-petit abrégé.
+
+Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit
+dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph.
+Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que
+des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et
+les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
+ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à
+la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de
+changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir
+ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
+Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
+quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de
+tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire
+remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine.
+J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
+nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et
+bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les
+hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de
+sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour;
+mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette
+occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
+
+
+CHAPITRE 9
+
+Des voitures et des voyages.
+
+Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus
+commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins
+frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le
+croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.
+
+Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes
+voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de
+la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour
+vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour
+du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un
+Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un
+instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
+Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit
+enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme
+les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe
+que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne
+les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau;
+encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on
+n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous
+les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut
+seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
+lettres romanciennes en bonne forme.
+
+Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou
+de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes
+lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des
+lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
+voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui
+arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à
+l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en
+trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir
+sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
+ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
+moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En
+un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils
+du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
+un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
+romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus
+singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les
+dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va
+causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems,
+il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
+et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais
+le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le
+plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier
+attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
+dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il
+est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela
+que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son
+véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le
+prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
+il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les
+princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
+qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
+d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de
+voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on
+peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six
+lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.
+
+On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse,
+qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
+liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur
+exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a
+dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité
+des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon
+d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
+en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le
+Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq
+ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie
+chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois.
+Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du
+Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire
+honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de
+bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
+Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut
+plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
+marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux
+plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres
+voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse
+espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à
+elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une
+des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
+Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune
+voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
+de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à
+Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est
+arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour
+servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque
+jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent
+aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume
+de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque
+idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
+l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les
+voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils
+doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de
+tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison
+particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures
+sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement
+indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un
+voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le
+fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils
+viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il
+faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs
+en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois
+un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie
+en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela,
+qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée
+dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du
+pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
+débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
+une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer
+tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le
+vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des
+derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
+
+Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et
+j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le
+récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et
+je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
+bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
+aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données
+pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege
+particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous
+mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision,
+vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder;
+d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date
+des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est
+ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes
+annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface
+raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y
+rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste
+romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
+sans qu’on ait celui de s’en formaliser.
+
+
+CHAPITRE 10
+
+Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
+propositions de mariage.
+
+Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
+par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda
+si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la
+Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été
+en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis
+douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de
+voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre
+coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience,
+et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
+qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai,
+lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les
+avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs
+autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me
+répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des
+mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il,
+les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
+les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice
+amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le
+tems.
+
+Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous
+mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en
+cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires.
+Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais
+vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez
+bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or
+cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere
+sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas.
+S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il
+l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à
+l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle
+que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il
+a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché
+d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela
+ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison,
+une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il
+enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois
+que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
+distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui
+me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît
+insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne
+connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est
+toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les
+premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord
+tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé!
+Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent
+ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
+cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la
+crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il
+faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble
+pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de
+héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la
+premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment
+amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus
+romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut
+toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere,
+qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
+connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
+
+Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité
+essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de
+l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si
+malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
+seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle
+s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
+toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet
+merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment
+l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se
+flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement
+pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration
+aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il
+est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier
+d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est
+certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur,
+et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte
+l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais
+d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
+l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il
+auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation
+admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
+nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons
+différentes.
+
+Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont
+plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là
+que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa
+passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une
+belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
+l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
+vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder
+le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
+mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
+Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y
+prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en
+apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus
+qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
+cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par
+exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend
+le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand
+vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse,
+accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez
+que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera
+de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
+peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur
+dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
+oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
+
+Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en
+ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous
+les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit
+le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
+commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
+dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous
+les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un
+assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres
+sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
+l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop
+d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le
+quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la
+vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
+Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux
+brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
+terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part
+elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre
+homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras.
+L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et
+accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
+et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
+des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
+amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre
+malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une
+blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un
+grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de
+mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir
+que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un
+si grand malheur.
+
+Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume
+au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
+réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce
+moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
+lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours
+merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
+belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde,
+pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
+fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut
+compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de
+s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t-
+elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître
+en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est
+vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font
+quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve
+en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même
+ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne
+de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les
+plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je
+n’y ai jamais vû manquer.
+
+C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer.
+C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable
+et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des
+remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë
+son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou
+l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible;
+il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa
+propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye?
+Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis
+de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes
+régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
+belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est
+de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
+
+Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un
+moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à
+présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
+du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce
+moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui
+ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit
+s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il
+des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après
+un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on
+en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des
+années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du
+portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un
+ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
+n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs,
+martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et
+voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
+douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on
+nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne
+s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou
+l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de
+son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
+plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus
+belle couronne de l’univers.
+
+
+CHAPITRE 11
+
+Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
+aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
+
+Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
+vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que
+vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû
+dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes
+entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il,
+mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur
+le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent
+d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un
+volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui
+n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.
+
+Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que
+des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la
+conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme
+dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on
+ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la
+mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils
+ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port.
+Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles
+semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare:
+destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il
+faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la
+Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui
+défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union
+conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé
+par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.
+
+Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans
+les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai
+bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de
+vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.
+
+Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez
+dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
+histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
+Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie.
+Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour
+ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille
+traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et
+qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle
+nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du
+Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et
+des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions
+continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par
+mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces
+humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont
+soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée,
+ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la
+protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de
+juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et
+elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
+grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.
+
+Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros
+modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les
+génies, soit amis, soit ennemis?
+
+Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni
+l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais
+ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des
+épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
+rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage;
+point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus
+puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti
+prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il
+tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere
+d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut
+qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher,
+et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux
+recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
+que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa
+parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment
+du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les
+deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle
+épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a
+transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui
+fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
+fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau
+chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant
+infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
+sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement
+dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle
+est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes
+les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion,
+et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses
+larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son
+pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.
+
+Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en
+fremis.
+
+Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve
+remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a
+découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque
+jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en
+garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen
+de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de
+joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une
+échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un
+panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens,
+qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain
+un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont
+sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
+exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit
+bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne
+croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
+que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il
+n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta-
+t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
+rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où
+de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
+demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
+voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
+ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le
+reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des
+flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau
+faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale,
+que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même
+dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut
+d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
+attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
+car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée
+Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six
+mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on
+est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler
+au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
+
+Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
+épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai
+remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être
+esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne
+fasse fortune.
+
+Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de
+partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir
+bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la
+perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout
+leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite
+pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes
+ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une
+intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La
+condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a
+pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce
+chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail
+et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
+bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
+trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom
+de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle
+maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle
+est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette
+avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de
+pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la
+mer, ce qui la réduit à l’aumône.
+
+Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu
+agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage.
+Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui
+lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa
+princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu
+inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la
+moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les
+plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
+désespoirs.
+
+Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
+rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous
+pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a
+coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas
+touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit
+eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de
+m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est
+pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier
+enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long
+sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir
+une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui
+dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre
+princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à
+son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un
+cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le
+moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
+défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les
+mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après
+l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le
+prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et
+à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le
+prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
+
+Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
+préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y
+attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas
+plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma
+soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit
+extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et
+toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment
+à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement
+l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la
+Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan-
+Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne
+s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je
+crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
+du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin
+la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.
+
+Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous
+observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous
+des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma
+princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis
+vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela
+près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus
+noble et plus aimable.
+
+Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a
+ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi
+qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un
+jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
+vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement
+plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
+paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui
+ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
+j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou
+trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons
+descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
+
+
+CHAPITRE 12
+
+Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
+
+Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui
+étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de
+buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos
+sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant
+l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit
+le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a
+que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
+satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet
+digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
+ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me
+répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
+une idée générale.
+
+Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours
+pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans
+qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger
+que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes,
+de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
+est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les
+enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
+enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
+curiosité, et quelques autres encore.
+
+Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois
+pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me
+répartit-il.
+
+Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
+depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une
+vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse
+d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les
+souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais
+ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu
+près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
+d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un
+gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort
+solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les
+femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces
+petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un
+éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.
+
+L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de
+quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
+ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse
+presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs
+sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de
+nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant
+aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.
+
+Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous
+avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des
+couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
+ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là
+des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est
+pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger
+un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées
+d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est
+que tous leurs portraits se ressemblent.
+
+Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
+ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages
+qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on
+voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain,
+des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés
+d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.
+
+Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant.
+C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de
+loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere
+sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils
+trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets
+plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan
+de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
+temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait
+voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de
+Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le
+Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui
+travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
+les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.
+
+Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable
+que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes
+especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë
+est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes
+auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires
+célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si
+l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la
+variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu
+quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes
+de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au
+serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le
+même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et
+prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
+n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur
+marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable,
+singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible
+travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui
+a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre,
+une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement
+recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence,
+je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
+des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en
+faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs
+sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de
+manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre
+de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
+marchandise, comme il arrive le plus souvent.
+
+Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs,
+j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
+unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les
+parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je
+vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
+fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire
+durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le
+renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la
+boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux
+mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du
+quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers
+n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également.
+L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une
+heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet
+est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi
+heureux que le premier dans le choix des babioles.
+
+J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme
+aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes
+chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que
+de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
+d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu
+près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un
+habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne
+peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier
+des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se
+trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à
+ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
+moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa
+façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince
+étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans
+trop consulter son inclination, à courir le monde comme un
+avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des
+matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien
+décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
+douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre
+quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau
+maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince
+chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
+
+Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces
+quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature
+en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail
+que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours
+pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien
+fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un
+modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous
+voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa
+mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un
+chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva
+l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus
+gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
+parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit
+aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en
+effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs
+efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.
+
+Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques
+boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de
+deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger
+de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on
+ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de
+l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit
+fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de
+réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
+l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé
+sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec
+impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me
+frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant
+point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf,
+gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui
+paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur
+un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur
+broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que
+l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
+Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier
+est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si
+bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette
+des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet
+ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il
+ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi
+nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est
+vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays
+d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé
+son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y
+est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays
+sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que
+c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire
+remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
+en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
+Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande
+réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail
+extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere
+bienséance.
+
+De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai
+déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite
+y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un
+ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un
+prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi
+est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à
+leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur
+quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la
+Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les
+ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque
+pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute
+neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et
+retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre
+n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se
+trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur
+mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.
+
+Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
+quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde:
+il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai-
+semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne
+s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une
+facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
+d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour
+sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à
+la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui
+s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
+géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de
+pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur
+boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on
+considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir
+que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni
+d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph
+que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
+débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les
+marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées,
+de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
+marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
+l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi
+ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
+vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
+parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui
+s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
+paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils
+n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées,
+ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui.
+Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à
+approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez,
+vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à
+étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait
+passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
+les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise;
+à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il
+paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
+se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que
+du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces
+ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou
+démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que
+personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être
+enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.
+
+Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des
+montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme
+vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne
+manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
+considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que
+d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt
+un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
+événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
+pour les grossir.
+
+Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les
+boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une
+troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
+vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce
+spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention,
+dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y
+faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne
+parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les
+spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
+traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en
+général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que
+c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
+fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût
+aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment
+qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur
+ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le
+lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas
+De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de
+moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans
+cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître
+ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux
+et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
+Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms
+semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit
+ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens
+de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens
+se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne
+fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous
+retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques,
+qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un
+Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres
+héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule
+pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.
+
+Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement
+arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez
+curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner,
+puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit
+arriver incessamment.
+
+Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il
+n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace
+expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que
+j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un
+bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais
+ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
+corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne
+voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
+il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut
+guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les
+autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après
+tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un
+homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un
+grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres,
+et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui
+ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où
+il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour
+architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le
+bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le
+prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.
+
+O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
+paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et
+sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous
+nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il
+faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne
+veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune
+lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
+Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas
+rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et
+sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour
+peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a
+été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire
+la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais,
+dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja
+quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer
+de plus près, et être témoins du débarquement.
+
+
+CHAPITRE 13
+
+Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
+
+A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un
+grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns
+étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que
+sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de
+fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque
+d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne
+portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
+de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs
+pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs
+devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les
+rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les
+contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
+des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui
+faisoit un spectacle fort varié.
+
+Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma
+chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer
+qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
+le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous
+voyez.
+
+Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute
+que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de
+l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un
+autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que
+prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
+magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée
+d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de
+conseillers?
+
+C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le
+plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici
+quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
+entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à
+nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur
+conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
+plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un
+va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin,
+et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très-
+rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
+composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant
+pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
+tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis
+charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
+aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte
+qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais
+expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
+tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les
+armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente
+du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé.
+Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les
+récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë
+dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde
+avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
+premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers
+un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait
+échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils
+leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
+condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à
+quelque peine plus rigoureuse.
+
+Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse
+par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi
+du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au
+débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le
+croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
+arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât
+quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja
+tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une
+nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans
+leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient
+prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que
+dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert
+de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la
+patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
+fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de
+choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu
+leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense,
+délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir
+inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
+autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de
+considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre
+le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
+
+Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand
+procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement
+au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il
+l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en
+homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
+femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son
+armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce
+déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des
+cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait
+indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où
+elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de
+l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta
+tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout
+d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense.
+Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes,
+il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à
+une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais
+que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient,
+ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de
+le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en
+prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais
+exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois
+d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique
+si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour
+mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit
+faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et
+défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs
+héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne
+s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis
+parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que
+l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût
+pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit
+entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte
+qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et
+à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de
+son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut
+d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ
+d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia
+du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs
+célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même
+profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs
+d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le
+premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir
+trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les
+risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le
+laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier
+voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le
+second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir
+fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de
+l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les
+plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs
+d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins
+considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur
+n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu
+de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on
+auroit entendu ses autres accusateurs.
+
+Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon
+Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je
+n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la
+conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail
+de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son
+armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à
+laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher
+le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au
+grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui
+brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.
+
+Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi
+vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont
+elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux
+Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
+mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit
+peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De
+profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes
+leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le
+récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
+essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
+ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit
+Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels
+malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un
+seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation
+où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
+m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne?
+Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
+rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions,
+toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs,
+ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les
+meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
+les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a
+noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à
+comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment
+on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il
+m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a-
+t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous
+fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une
+amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités
+contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la
+raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple
+amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait
+concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur
+dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
+homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
+déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
+ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à
+oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant
+brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et
+l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage
+qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
+femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
+Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
+malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se
+soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de
+ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
+levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des
+spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui
+reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
+de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que
+l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre
+armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé
+tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens
+de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais
+renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer
+une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir
+de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec
+beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour
+suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te
+laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame
+Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa
+passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il
+m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement:
+moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un;
+quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes
+dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les
+dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que
+je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai:
+vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été
+fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
+Cher Cléveland... ils s’embrasserent en effet avec mille transports
+de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
+un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De
+Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la
+longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en
+parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
+la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres,
+par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre,
+qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
+éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense
+qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage,
+auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il
+ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les
+défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement
+perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y
+rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le
+pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a
+quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à
+peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée
+l’arrivée des princesses malabares.
+
+Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais
+dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se
+regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire.
+C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où
+personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous
+de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans
+ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une
+emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa
+pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs
+impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent
+toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri
+général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité,
+et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement.
+Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son
+arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire;
+mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi
+la punition qu’il méritoit.
+
+
+CHAPITRE 14
+
+Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+
+Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes
+différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
+impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port.
+Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
+d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau
+qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la
+Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
+et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas
+douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la
+princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.
+
+Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce
+seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans,
+on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter:
+transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
+satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les
+larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il
+fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si
+longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit,
+n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute
+l’année par la vertu d’un enchantement.
+
+Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
+Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et
+l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se
+mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
+cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures
+le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas
+dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince
+dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
+l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt
+fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne
+l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource
+que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire
+brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce
+chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
+car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince
+Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que
+les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée
+miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
+plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau
+de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur
+la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans
+les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été
+jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir
+fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui
+en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre,
+quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas
+voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
+fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta
+qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de
+trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
+tenir.
+
+Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour
+de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua
+pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la
+vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment
+quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa
+des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui
+pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le
+raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une
+part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes,
+accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë
+pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout
+soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage
+solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il
+n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.
+
+Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures
+de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son
+histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant.
+Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand
+paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone,
+accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que
+l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la
+Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi
+une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
+persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la
+terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on
+puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les
+graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.
+
+Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
+chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
+même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
+favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
+eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de
+parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes
+les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me
+jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
+déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que
+Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque
+déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
+cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un
+moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à
+soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
+Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.
+
+Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes
+vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles
+vivacités?
+
+Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si
+l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous,
+prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre
+heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la
+Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit;
+mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
+abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
+permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.
+
+Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est
+une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne
+aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves
+ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible
+d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte
+même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands
+exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
+donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous
+avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de
+m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous
+unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de
+la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
+
+A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
+princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je
+tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous
+à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas
+fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels
+furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je
+devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main
+de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon
+amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la
+valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai
+parlé.
+
+Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand
+paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût
+abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il
+avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation
+si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la
+grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour
+accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi
+on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
+princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
+on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire
+pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
+plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de
+reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
+admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
+
+Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes
+les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis
+toutes mes épreuves.
+
+Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
+fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure,
+mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
+bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans
+un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens
+pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
+vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais
+n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en
+captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre,
+lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau.
+Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez
+heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des
+ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je
+retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne
+la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec
+beaucoup d’autres captifs.
+
+Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt
+dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens
+déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu
+jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
+dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
+remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai
+doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai
+sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je
+m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle.
+Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la
+laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis
+reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre
+sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me
+suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
+précipitai avec elle dans la mer.
+
+Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du
+tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans
+Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long
+du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès
+qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine
+fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent
+Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau
+sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë
+dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou
+du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
+
+Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois
+d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
+étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en
+prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le
+fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle
+j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi
+eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix
+de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois
+eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en
+présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à
+perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel
+douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la
+prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me
+comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près
+d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire.
+Je n’en eus que trop.
+
+Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien
+sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et
+je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur
+devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme
+les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque
+au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer.
+J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris
+pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
+Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint
+toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
+petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ.
+Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage
+si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques,
+j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier,
+lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de
+moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la
+remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
+
+Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste
+avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne
+vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais-
+je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me
+saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance,
+accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le
+tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux,
+et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
+m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui
+s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans
+doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes
+épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je
+la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
+Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
+et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué
+pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
+je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins... mais
+j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit
+trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit
+de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?
+
+Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
+Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux
+princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
+magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de
+remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je
+souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et
+d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé
+trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
+marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus
+qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation
+fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
+croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche
+vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.
+
+C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais
+vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses
+attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second.
+Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en
+soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de
+la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse
+Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui
+lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle
+débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que
+répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à
+m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile;
+augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
+de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit
+pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince
+Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant
+que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma
+faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si
+atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la
+place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme
+je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette
+scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le
+lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je
+n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois
+pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie,
+de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce
+qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu
+d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec
+l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la
+Romancie seule en peut fournir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Catastrophe lamentable.
+
+O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes!
+Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
+héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des
+selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la
+magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient
+guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient
+de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous
+nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
+et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit
+notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les
+regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique
+calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de
+plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper
+une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de
+saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si
+belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau
+char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
+des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un
+air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout
+le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage
+si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
+peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
+semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en
+distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
+beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin
+assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme,
+lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
+bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus
+haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.
+
+Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La
+Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
+celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache
+préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
+quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce
+qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
+vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des
+Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé
+en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
+se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M
+De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans
+qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil
+toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en
+Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
+Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en
+Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il
+vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin;
+c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut
+mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je
+demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute
+la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant
+venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
+perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
+vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô
+les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous
+bien-tôt dans la Dondindandie?
+
+Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M
+Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête
+m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura.
+Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je
+venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire
+que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
+dîner aujourd’hui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du
+récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins
+parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand
+plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques
+débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
+en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les
+Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je
+mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
+souhaite qu’elle vous ait fait plaisir.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+\par }\pard \qc\li2552\ri2552\sb120\sa120\nowidctlpar\widctlpar\brdrt\brdrs\brdrw20\brsp20 \brdrb\brdrs\brdrw20\brsp20 \adjustright {Table des mati\'e8res
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s17\li284\ri284\sb240\sa240\nowidctlpar\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\adjustright \f40\fs32\cf9\lang1024\cgrid {\field\fldedit{\*\fldinst { TOC \\o "1-3" \\n \\h \\z \\u }}{\fldrslt {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\
+l "_Toc89888599"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380035003900390000000000005374}}}{\fldrslt {\cs15\ul \'c9P\'ceTRE A Madame C B.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888600"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380036003000300000000b00468066}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE 1 Voyage merveilleux du Prince Fan-F\'e9r\'e9din dans la romancie. D\'e9part du Prince Fan-F\'e9r\'e9din pour la romancie.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 2 Entr\'e9e du Prince Fan-F\'e9r\'e9din dans la romancie. Description et histoire naturelle du pays.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888602"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380036003000320000000000530012}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE 3 Suite du chapitre pr\'e9c\'e9dent.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888603"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380036003000330000000000468066}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE 4 Des habitans de la romancie.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 5 Rencontre et r\'e9veil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 6 De la haute et basse Romancie.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 7 De mille choses curieuses, et de la maladie des b\'e2illemens.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888607"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380036003000370000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE 8 Des bois d\rquote amour.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 9 Des voitures et des voyages.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc89888609"}{\cs15\ul }{\fs20\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003800390038003800380036003000390000000000000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+CHAPITRE 10 Des trente-six formalit\'e9s pr\'e9liminaires qui doivent pr\'e9c\'e9der les propositions de mariage.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 11 Des grandes \'e9preuves\~; et ressemblance singuliere qui fera soup\'e7onner aux lecteurs le d\'e9nou\'ebment de cette histoire.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 12 Des ouvriers, m\'e9tiers et manufactures de la Romancie.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 13 Arriv\'e9e d\rquote une grande flotte. Jugement des nouveaux d\'e9barqu\'e9s.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CHAPITRE 14 Arriv\'e9e de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-F\'e9r\'e9din devient amoureux de la Princesse Rosebelle.}}}{\f0\fs24\cf0
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+CONCLUSION Catastrophe lamentable.}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888599}\'c9P\'ceTRE}{\lang1033 \line }{A Madame C B.{\*\bkmkend _Toc89888599}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Non, madame, je ne connois point de m\'e9chancet\'e9 pareille \'e0 celle que vous m\rquote avez faite. Il faut que le public en soit juge\~
+; je ne puis souffrir les romans, vous le s\'e7avez. Je vois que vous les aimez, et je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi\~: je vous dis mes raisons\~; et comme si vous \'e9tiez dispos\'e9e \'e0 vous laisser persuader, finement vous m
+\rquote engagez \'e0 les mettre par \'e9crit.
+\par
+\par Mais quoi\~! Faire une dissertation raisonn\'e9e, une controverse de casuiste ou de philosophe p\'e9dant\~? Non, dis-je en homme d\rquote esprit\~; il faut donner \'e0 mes raisons un tour agr\'e9able, les envelopper sous quelque id\'e9
+e riante, sous quelque fiction qui amuse\~; et pour cela j\rquote imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-F\'e9r\'e9din. Le voil\'e0 fait\~: c\rquote est un roman\~; et c\rquote est moi qui l\rquote ai fait. O ciel\~! C\rquote est-\'e0
+-dire, que vous avez trouv\'e9 le moyen de me faire faire un roman, \'e0 moi l\rquote ennemi d\'e9clar\'e9 des romans, et cela dans le tems que je vous reproche de les aimer. Avou\'ebz-le, madame\~: c\rquote est-l\'e0 ce qu\rquote
+on appelle une trahison, une noirceur.
+\par
+\par Mais je serai veng\'e9. Vous n\rquote aimez pas les lo\'fcanges\~; privilege bien singulier pour une femme. Vous abhorrez une ep\'eetre d\'e9dicatoire, vous me l\rquote avez dit. Eh bien, vous aurez l\rquote un et l\rquote autre. Car je le d\'e9clare ici
+\'e0 tout le public. C\rquote est \'e0 vous, et \'e0 vous toute seule, c\rquote est \'e0 Madame C B que je d\'e9die cet ouvrage\~; et comme jamais d\'e9dicace ne va sans \'e9loges, il ne tient qu\rquote \'e0 moi de vous en accabler\~; c\rquote
+est une belle occasion de satisfaire l\rquote envie que j\rquote en ai depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et je n\rquote ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance complette, il suffiroit de vous nommer\~
+; mais je m\rquote en garderai bien, parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille\~; et \'e0 dire le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter \'e0 mes propres d\'e9
+pens le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, comme je vous le garderai\~; et je vous promets de plus que si ce petit ouvrage r\'e9pond \'e0 mes intentions, en vous inspirant vous et \'e0 ceux qui le liront un juste d\'e9go\'fb
+t de la lecture des romans, je vous pardonnerai de me l\rquote avoir fait \'e9crire. J\rquote ai l\rquote honneur d\rquote \'eatre, madame, votre tr\'e8s-humble et tr\'e8s-ob\'e9\'efssant serviteur.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888600}CHAPITRE 1\line Voyage merveilleux du Prince Fan-F\'e9r\'e9din dans la romancie. D\'e9part du Prince Fan-F\'e9r
+\'e9din pour la romancie.{\*\bkmkend _Toc89888600}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Je pourrois, suivant un usage assez re\'e7\'fb, commencer cette histoire par le d\'e9tail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine Fan-F\'e9r\'e9
+dine ma mere prit de mon \'e9ducation\~; c\rquote \'e9toit la plus sage et la plus vertueuse princesse du monde\~; et sans vanit\'e9, j\rquote ai quelquefois o\'fci dire, que par la sagesse de ses instructions elle avoit s\'e7\'fb
+ me rendre en moins de rien un des princes les plus accomplis que l\rquote on e\'fbt encore v\'fbs. Je suis m\'eame persuad\'e9 que ce r\'e9cit, orn\'e9 de belles maximes sur l\rquote \'e9ducation des jeunes princes, figureroit assez bien dans cet ouvrage
+\~; mais comme mon dessein est moins de parler de moi-m\'eame, que de raconter les choses admirables que j\rquote ai vu\'ebs, j\rquote ai cr\'fb devoir omettre ce d\'e9tail, et toute autre circonstance inutile \'e0 mon sujet.
+\par
+\par La Reine Fan-F\'e9r\'e9dine aimoit assez peu les romans\~; mais ayant l\'fb par hasard dans je ne s\'e7ai quel ouvrage, compos\'e9 par un auteur d\rquote un caractere respectable, que rien n\rquote est plus propre que cette lecture pour former le c\'9c
+ur et l\rquote esprit des jeunes personnes, elle se cr\'fbt oblig\'e9e en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de romans, pour m\rquote inspirer de bonne heure l\rquote amour de la vertu et de l\rquote honneur, l\rquote
+horreur du vice, la fuite des passions, et le go\'fbt du vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu\rquote il y a de plus estimable. En effet, comme je suis n\'e9, dit-on, avec d\rquote assez heureuses dispositions, je ressentis bien-t\'f4t les fruits d
+\rquote une si lo\'fcable \'e9ducation. Agit\'e9 de mille mouvemens inconnus, le c\'9cur plein de beaux sentimens, et l\rquote esprit rempli de grandes id\'e9es, je commen\'e7ai \'e0 me d\'e9go\'fbter de tout ce qui m\rquote environnoit. Quelle diff\'e9
+rence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que j\rquote entends, avec ce que je lis dans les romans\~! Je vois ici tout le monde s\rquote occuper d\rquote objets d\rquote int\'e9r\'eat, de fortune, d\rquote \'e9
+tablissement, ou de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere\~: nulle entreprise h\'e9ro\'efque. Un amant, si on l\rquote en croyoit, iroit d\rquote abord au d\'e9nou\'ebment, sans s\rquote embarrasser d\rquote aucun pr\'e9liminaire. Quel proc\'e9d
+\'e9\~! Pourquoi faut-il que je sois n\'e9 dans un climat o\'f9 les beaux sentimens sont si peu connus\~? Mais pourquoi, ajo\'fbtois-je, me condamner moi-m\'eame \'e0 passer tristement mes jours dans un pays o\'f9 l\rquote on ne s\'e7
+ait point estimer les vertus h\'e9ro\'efques\~? J\rquote y regne, il est vrai, mais quelle satisfaction pour un grand c\'9cur de regner sur des sujets presque barbares\~? Abandonnons-les \'e0 leur grossieret\'e9, et allons chercher quelque glorieux \'e9
+tablissement dans ce pays merveilleux des romans, o\'f9 le peuple m\'eame n\rquote est compos\'e9 que de h\'e9ros.
+\par
+\par Telles furent les pens\'e9es qui me vinrent \'e0 l\rquote esprit, et je ne tardai pas \'e0 les mettre en ex\'e9cution. Apr\'e8s m\rquote \'eatre muni secretement de tout ce que je cr\'fbs n\'e9
+cessaire pour mon voyage, je partis pendant une belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, la d\'e9couverte que je m\'e9ditois. Je traversai beaucoup de plaines, je passai beaucoup de montagnes\~
+; je rencontrai dans mon chemin des ch\'e2teaux et des villes sans nombre\~; mais ne trouvant par-tout que des pays semblables \'e0 ceux que je connoissois d\'e9ja, et des peuples qui n\rquote avoient rien de singulier, je commen\'e7ai enfin \'e0 m
+\rquote ennuyer de la longueur de mes recherches. J\rquote avois beau m\rquote informer et demander des nouvelles du pays des romans\~; les uns me r\'e9pondoient qu\rquote ils ne le connoissoient pas m\'eame de nom\~: les autres me disoient qu\rquote \'e0
+ la v\'e9rit\'e9 ils en avoient entendu parler, mais qu\rquote ils ignoroient dans quel lieu du monde il \'e9toit situ\'e9. La seule chose qui so\'fbtenoit mon courage dans la longueur et la difficult\'e9 de l\rquote entreprise, c\rquote est la r\'e9
+flexion que je faisois, qu\rquote apr\'e8s tout il falloit bien que la romancie f\'fbt quelque part, et que ce ne pouvoit pas \'eatre une chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n\rquote existoit pas r\'e9
+ellement, il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables pu\'e9riles tout ce qu\rquote on lit dans les romans. Quelle apparence\~! Eh\~! Que faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables d\rquote ailleurs qui ont tant de go\'fb
+t pour ces lectures, et de tant de gens d\rquote esprit qui employent leurs talens \'e0 composer de pareils ouvrages\~? Cependant malgr\'e9 ces r\'e9flexions, j\rquote avoue que je fus quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu
+\rquote il s\rquote en fall\'fbt peu que je ne prisse la r\'e9solution de retourner sur mes pas. Mais non, me dis-je, encore une fois \'e0 moi-m\'eame\~: apr\'e8s en avoir tant fait, il seroit honteux de reculer. Que s\'e7
+ais-je si je ne touche pas au terme tant desir\'e9\~? J\rquote y touchois en effet sans le s\'e7avoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, qui par-tout ailleurs m\rquote auroit co\'fbt\'e9 la vie.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir mont\'e9 pendant plusieurs heures les grandes montagnes de la Troximanie, j\rquote arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu\rquote \'e0 leur cime, conduisant mon cheval par la bride. L\'e0, je sentis tout-\'e0
+-coup que la terre me manquoit sous les pieds\~; en effet mon cheval roula d\rquote un c\'f4t\'e9 de la montagne, et je culbutai de l\rquote autre, sans s\'e7avoir ce que je devins depuis ce moment jusqu\rquote \'e0 celui o\'f9 je me trouvai au fond d
+\rquote un affreux pr\'e9cipice, environn\'e9 de toutes parts de rochers effroyables. Il est visible que quelque bon g\'e9nie me soutint dans ma ch\'fbte pour m\rquote emp\'eacher d\rquote y p\'e9rir\~; et je m\rquote en serois apper\'e7\'fb d\'e8
+s-lors si j\rquote avois e\'fb toutes les connoissances que j\rquote ai acquises depuis. Mais la pens\'e9e ne m\rquote en vint point, et j\rquote attribuai \'e0 un heureux hasard ce qui \'e9toit l\rquote effet d\rquote
+une protection particuliere de quelque f\'e9e, de quelque g\'e9nie favorable, ou de quelqu\rquote une de ces petites divinit\'e9s qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On n
+\rquote aura cependant pas de peine \'e0 comprendre que dans la situation o\'f9 je me trouvai, apr\'e8s avoir lev\'e9 les yeux au ciel pour contempler la hauteur \'e9norme d\rquote o\'f9 j\rquote \'e9tois tomb\'e9, et avoir envisag\'e9 toute l\rquote
+horreur des lieux qui m\rquote environnoient, je d\'fbs m\rquote abandonner aux plus tristes r\'e9flexions. \'ab\~pauvre Fan-F\'e9r\'e9din, que vas-tu devenir dans cette horrible solitude\'85 par o\'f9 sortiras-tu de ces antres profonds\'85 tu vas p\'e9
+rir\'85\~\'bb O que je dis de choses touchantes, et que je me plaignis \'e9loquemment du destin, de la fortune, de mon \'e9toile, et de tout ce qui me vint \'e0 l\rquote esprit\~! Mais on va voir combien j\rquote avois tort de me plaindre\~
+; et par le droit que j\rquote ai acquis dans le pays des romans de faire des r\'e9flexions morales, je voudrois que les hommes apprissent une bonne fois par mon exemple, \'e0 respecter les d\'e9crets supr\'eames qui reglent leur sort, et \'e0
+ ne se jamais plaindre des \'e9v\'e9nemens qui leur semblent les plus contraires \'e0 leurs desirs. Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inqui\'e9tude, et je me h\'e2tai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient pour sortir, s
+\rquote il \'e9toit possible, de l\rquote ab\'eeme o\'f9 j\rquote \'e9tois. En vain aurois-je essay\'e9 de gagner les hauteurs\~: elles \'e9toient trop escarp\'e9es. Il ne me restoit qu\rquote \'e0 chercher dans les fonds une issu\'eb pour me conduire
+\'e0 quelque endroit habit\'e9, ou du moins habitable. Nul vestige de sentier ne s\rquote offrit \'e0 ma v\'fb\'eb. Sans doute j\rquote \'e9tois le premier homme qui f\'fbt descendu dans ce pr\'e9cipice. Je f\'fbs ainsi r\'e9duit \'e0 me faire une route
+\'e0 moi-m\'eame, et en effet je fis si bien, en grimpant et sautant de rocher en rocher, tant\'f4t m\rquote accrochant aux brossailles, tant\'f4t me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, qu\rquote apr\'e8
+s avoir fait quelque chemin de cette maniere, j\rquote arrivai \'e0 un endroit plus d\'e9couvert et plus spatieux.
+\par
+\par Le premier objet qui me frappa la v\'fb\'eb, f\'fbt une espece de cimetiere, un charnier, ou un tas d\rquote ossemens d\rquote une espece singuliere. C\rquote \'e9
+toient des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des peaux seches de dragons ail\'e9s, et de longs becs d\rquote oiseaux de toute espece. Je me rappellai aussi-t\'f4t ce que j\rquote avois l\'fb
+ dans les romans, des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, des harpies, des satyres, et d\rquote autres animaux semblables, et je commen\'e7ai \'e0 me flatter que je n\rquote \'e9tois pas loin du pays que je cherchois. Ce qui
+me confirma dans cette id\'e9e, c\rquote est qu\rquote un moment apr\'e8s je vis sortir de l\rquote ouverture d\rquote un antre un centaure, qui venant droit \'e0 l\rquote endroit que j\rquote observois, y jetta une grande carcasse d\rquote hippogriffe qu
+\rquote il avoit apport\'e9e sur son dos, apr\'e8s quoi il se retira, et s\rquote enfon\'e7a dans l\rquote antre d\rquote o\'f9 il \'e9toit sorti. Quoique je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j\rquote avois faites, et que d\rquote
+ailleurs je ne manque point de courage, j\rquote avoue que cette premiere v\'fb\'eb me causa quelque \'e9motion\~; je me cachai m\'eame derriere un rocher pour observer le centaure jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il se f\'fbt retir\'e9\~
+; mais alors reprenant mes esprits, et m\rquote armant de r\'e9solution\~: qu\rquote ai-je \'e0 craindre, dis-je en moi-m\'eame, de ce centaure\~? J\rquote ai l\'fb dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du monde. Loin d\rquote
+\'eatre ennemis des hommes, ils sont to\'fbjours dispos\'e9s \'e0 leur rendre service, et \'e0 leur apprendre mille secrets curieux, t\'e9moin le centaure Chiron. Peut-\'eatre celui-ci me portera-t-il au pays des romans\~; du moins il ne refusera p
+as de me tirer de ces horribles lieux. Je marchai aussi-t\'f4t vers l\rquote antre, et m\rquote arr\'eatant \'e0 l\rquote entr\'e9e, je l\rquote appellai \'e0 haute voix en ces termes\~: \'ab\~charitable centaure, si votre c\'9cur peut \'eatre touch\'e9
+ par la piti\'e9, soyez sensible au malheur d\rquote un prince qui implore votre g\'e9n\'e9rosit\'e9. C\rquote est le Prince Fan-F\'e9r\'e9din qui vous appelle\~\'bb. Mais j\rquote eus beau appeller et \'e9lever ma voix, personne ne parut.
+\par
+\par Plein d\rquote inqui\'e9tude et d\rquote une frayeur secrete, j\rquote entrai dans la caverne, et je vis que c\rquote \'e9toit un chemin so\'fbterrain qui s\rquote enfon\'e7oit beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre\~? Je n\rquote en trouvai pas d
+\rquote autre que de suivre le centaure, jugeant qu\rquote il n\rquote \'e9toit pas possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-t\'f4t entendre \'e0 lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l\rquote avouerai-je pas\~
+? Faut-il parler ou me taire\~? Voil\'e0 une de ces situations difficiles, o\'f9 j\rquote ai souvent v\'fb dans les romans les h\'e9ros qui racontent leurs avantures, et dont on ne conno\'eet bien l\rquote embarras que lorsqu\rquote on l\rquote \'e9
+prouve soi-m\'eame. Apr\'e8s tout, comme j\rquote ai remarqu\'e9 que tout bien consid\'e9r\'e9, ces messieurs prennent to\'fbjours le parti d\rquote avouer de bonne grace, j\rquote avoue donc aussi qu\rquote \'e0 peine j\rquote
+eus fait cent pas dans ce profond souterrain, en suivant to\'fbjours le rocher qui servoit de mur, que saisi d\rquote horreur de me voir dans un lieu si affreux sans s\'e7avoir par quelle issu\'eb j\rquote
+en pourrois sortir, je me laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m\rquote en resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation \'e0 peu pr\'e8s semblable, le c\'e9lebre Cleveland avoit eu l\rquote esprit de s\rquote
+endormir\~; et trouvant l\rquote exp\'e9dient assez bon, je ne balan\'e7ai pas \'e0 l\rquote imiter. Mais apr\'e8s un tel aveu, il est bien juste que je me d\'e9dommage par quelque trait qui fasse honneur \'e0 mon courage. Je me relevai donc bien-t\'f4
+t apr\'e8s, et consid\'e9rant qu\rquote il falloit me r\'e9soudre \'e0 p\'e9rir dans ces profondes t\'e9nebres des entrailles de la terre, ou trouver le moyen d\rquote en sortir, je r\'e9solus de continuer ma route jusqu\rquote o\'f9
+ elle me pourroit conduire. Qu\rquote on se repr\'e9sente un homme marchant sans lumiere dans un boyau \'e9troit de la terre \'e0 deux lieu\'ebs peut-\'eatre de profondeur, oblig\'e9
+ souvent de ramper, de se replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serr\'e9s, sans pouvoir avancer qu\rquote en t\'e2tant de la main, et qu\rquote en sondant du pied le terrain.
+\par
+\par Telle \'e9toit ma situation, et on aura sans doute de la peine \'e0 en imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait encore tant d\rquote horreur, que j\rquote en abr\'e9ge le r\'e9cit. Mais ce que je ne puis m\rquote emp\'ea
+cher de dire, c\rquote est que je n\rquote ai jamais mieux reconnu qu\rquote alors la v\'e9rit\'e9 de ce que j\rquote ai v\'fb dans tous les romans, qu\rquote on n\rquote est jamais plus pr\'e8s d\rquote obtenir le bien qu\rquote on d\'e9sire, qu\rquote
+au moment que l\rquote on en paro\'eet le plus \'e9loign\'e9\~: car voici ce qui m\rquote arriva. Apr\'e8s avoir march\'e9 long-tems de la fa\'e7on que je viens de raconter, je crus que je commen\'e7ois \'e0 appercevoir quelque foible lumiere. J\rquote
+eus peine d\rquote abord \'e0 me le persuader, et je l\rquote attribuai \'e0 un effet de mon imagination inqui\'e9te et troubl\'e9e. Cependant j\rquote apper\'e7us bien-t\'f4t que cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n\rquote en p\'fb
+s plus douter, lorsque je vis que je commen\'e7ois \'e0 distinguer les objets. \'f4 quelle joye je ressentis dans ce moment\~! Tout mon corps en tressaillit, et je ne connois point de termes capables de l\rquote exprimer. Je ne comprends pas encore comm
+ent ce passage subit d\rquote une extr\'eame tristesse \'e0 un si grand exc\'e8s de joye, ne me causa pas une r\'e9volution dangereuse. Quoiqu\rquote il en soit, voyant que le jour augmentoit to\'fb
+jours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne devoit pas \'eatre \'e9loign\'e9e, je doublai le pas, ou pl\'fbt\'f4t je courus avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je vis\'85 le dirai-je\~? O\'fci, je vis les choses les plus
+\'e9tonnantes, les plus admirables, les plus charmantes qu\rquote on puisse voir. Je vis en un mot le pays des romans. C\rquote est ce que je vais raconter dans le chapitre suivant.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888601}CHAPITRE 2\line Entr\'e9e du Prince Fan-F\'e9r\'e9
+din dans la romancie. Description et histoire naturelle du pays.{\*\bkmkend _Toc89888601}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {La pl\'fbpart des voyageurs aiment \'e0 vanter la beaut\'e9 des pays qu\rquote ils ont parcourus, et comme la simple v\'e9rit\'e9
+ ne leur fourniroit pas assez de merveilleux, ils sont oblig\'e9s d\rquote avoir recours \'e0 la fiction. Pour moi loin de vouloir exagg\'e9rer, je voudrois aucontraire pouvoir dissimuler une partie des merveilles que j\rquote ai vu\'ebs, dans la crain
+te o\'f9 je suis qu\rquote on ne se d\'e9fie de la sinc\'e9rit\'e9 de ma relation. Mais faisant r\'e9flexion qu\rquote il n\rquote est pas permis de supprimer la v\'e9rit\'e9 pour \'e9viter le soup\'e7on de mensonge, je prends g\'e9n\'e9
+reusement le parti qui convient \'e0 tout historien sincere, qui est de raconter les faits dans la plus exacte v\'e9rit\'e9, sans aucun int\'e9r\'eat de parti, sans exagg\'e9ration, et sans d\'e9guisement. Je pr\'e9vois que les esprits forts s\rquote
+obstineront dans leur incr\'e9dulit\'e9\~; mais leur incr\'e9dulit\'e9 m\'eame leur tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront la satisfaction d\rquote apprendre mille choses curieuses qu\rquote
+ils ignoroient. Je reprends donc la suite de mon r\'e9cit.
+\par
+\par A peine fus-je arriv\'e9 \'e0 la sortie du chemin souterrain, que jettant les yeux sur la vaste campagne qui s\rquote offroit \'e0 mes regards, je fus frapp\'e9 d\rquote un \'e9tonnement que je ne puis mieux comparer qu\rquote \'e0 l\rquote admiration o
+\'f9 seroit un aveugle n\'e9 qui ouvriroit les yeux pour la premiere fois\~: cette comparaison est d\rquote autant plus juste, que tous les objets me parurent nouveaux, et tels que je n\rquote avois rien v\'fb de semblable. C\rquote \'e9toient \'e0 la v
+\'e9rit\'e9 des bois, des rivieres, des fontaines\~; je distinguois des prairies, des collines, des vergers\~; mais toutes ces choses sont si diff\'e9rentes de tout ce que dans ce pays-ci nous appellons du m\'eame nom, qu\rquote on peut dire avec v\'e9rit
+\'e9 que nous n\rquote en avons que le nom et l\rquote ombre. La premiere r\'e9flexion qui me vint \'e0 l\rquote esprit, fut de songer qu\rquote
+il y avoit sous la terre beaucoup de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une observation importante pour la g\'e9ographie et la physique\~; mais il est vrai qu\rquote entra\'een\'e9 par la curiosit\'e9 et l\rquote
+admiration des objets qui s\rquote offroient \'e0 mes yeux, je ne m\rquote arr\'eatai pas long tems \'e0 ces r\'e9flexions philosophiques.
+\par
+\par J\rquote entrai dans la campagne sans trop s\'e7avoir o\'f9 je tournerois mes pas, me sentant \'e9galement attir\'e9 de tous c\'f4t\'e9s par des beaut\'e9s nouvelles, et pouvant \'e0 peine me donner le loisir d\rquote en consid\'e9
+rer aucune en particulier. Je me d\'e9terminai enfin \'e0 suivre une charmante riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere \'e9toit bord\'e9e d\rquote un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu\rquote on puisse imaginer, et ce gazon
+\'e9toit embelli de mille fleurs de diff\'e9rente espece. Elle arrosoit une prairie d\rquote une beaut\'e9 admirable, dont l\rquote herbe et les fleurs parfumoient l\rquote air d\rquote une
+odeur exquise, et si en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c\rquote est sans doute parce qu\rquote elle avoit un regret sensible de quitter un si beau lieu. La prairie \'e9toit orn\'e9e dans toute son \'e9tendu\'eb de bosquets d
+\'e9licieux, plac\'e9s dans de justes distances pour plaire aux yeux, et comme si la nature aimoit aussi quelquefois \'e0 imiter l\rquote art, comme l\rquote art se pla\'eet to\'fbjours \'e0 imiter la nature, j\rquote apper\'e7
+us dans quelques endroits des especes de desseins r\'e9guliers form\'e9s de gazon, de fleurs et d\rquote arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans\~; mais la riviere elle-m\'eame sembloit \'e9puiser toute mon admiration. L\rquote eau en \'e9
+toit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu qu\rquote on voul\'fbt pr\'eater l\rquote oreille, on entendoit ses ondes g\'e9mir tendrement, et ses eaux murmurer doucement\~; et ce doux murmure se joignant au chant m\'e9
+lodieux des cygnes, qui sont l\'e0 fort communs, faisoit une musique extr\'eamement touchante. Au lieu de sable on voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille pierres pr\'e9cieuses\~; et on distinguoit sans peine dans le sein de l
+\rquote onde un nombre infini de poissons dor\'e9s, argent\'e9s, azur\'e9s, pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient \'e0 faire ensemble mille agr\'e9ables jeux. C\rquote est pourtant dommage, dis-je tout bas, qu\rquote
+on ne puisse point passer d\rquote un bord \'e0 l\rquote autre pour jo\'fcir \'e9galement des deux c\'f4t\'e9s de la riviere. Le croira-t-on\~? Sans doute\~; car j\rquote ai bien d\rquote autres merveilles \'e0 raconter. \'e0 peine donc eus-je prononc\'e9
+ tout bas ces paroles, que j\rquote apper\'e7us \'e0 mes pieds un petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures l\rquote usage de ces batteaux, pour h\'e9siter d\rquote y entrer. J\rquote
+y descendis en effet, et dans le moment je fus port\'e9 \'e0 l\rquote autre bord de la riviere. Que les incr\'e9dules osent apr\'e8s cela faire valoir de mauvaises subtilit\'e9s contre des faits si av\'e9r\'e9s. Voici dequoi achever de les confondre, c
+\rquote est que consid\'e9rant un certain endroit de la riviere, et trouvant qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e0 propos d\rquote y faire un pont, je fus tout \'e9tonn\'e9 d\rquote en voir un tout fait dans le moment m\'eame\~; de sorte qu\rquote on n
+\rquote a jamais rien v\'fb de si commode.
+\par
+\par Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exag\'e9ration, qu\rquote \'e0 chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d\rquote admiration. J\rquote apper\'e7us entr\rquote autres un endroit dans la prairie qui me parut un peu plus cultiv\'e9
+. J\rquote eus la curiosit\'e9 d\rquote en approcher, et je trouvai une fontaine. L\rquote eau m\rquote en par\'fbt si pure et si belle, que ne doutant pas qu\rquote elle ne f\'fbt excellente, j\rquote en voulus go\'fbter\~
+; mais que ne sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-m\'eame\~! Quelle ardeur, quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux\~! Ces feux avoient \'e0 la v\'e9rit\'e9 quelque chose de doux, et il me semble que j\rquote y trouvois du plaisir
+\~; mais ils \'e9toient en m\'eame-tems si vifs et si inquiets, que ne me poss\'e9dant plus moi-m\'eame, et tombant alternativement de la plus vive agitation dans une profonde r\'eaverie, je marchois au travers de la prairie sans s\'e7avoir pr\'e9cis\'e9
+ment o\'f9 j\rquote allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne s\'e7ais quel mouvement me porta \'e0 boire aussi de son eau. Mais \'e0 peine en eus-je aval\'e9 quelques gouttes, que je me trouvai tout chang\'e9. Il me sembla que mon c\'9c
+ur \'e9toit envelopp\'e9 d\rquote une vapeur noire, et que mon esprit se couvroit d\rquote un nuage sombre. Je sentis des transports furieux, et des mouvemens confus de haine et d\rquote aversion pour tous les objets qui se pr\'e9
+sentoient. Ce changement m\rquote ouvrit les yeux. Je me rappellai ce que j\rquote avois l\'fb des fontaines de l\rquote amour et de la haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois de boire. Alors me souvenant que j\rquote
+avois aussi l\'fb que le lac d\rquote indiff\'e9rence ne devoit pas \'eatre \'e9loign\'e9 des deux fontaines, je me h\'e2tai de le chercher, et l\rquote ayant rencontr\'e9 (car dans ce pays-l\'e0 on rencontre to\'fbjours tout ce qu\rquote on cherche) j
+\rquote en bus seulement quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l\rquote instant rendu \'e0 moi-m\'eame, je sentis un calme doux et tranquille succ\'e9der au trouble qui m\rquote avoit agit\'e9.
+\par
+\par Je ne dis rien des plantes singulieres que j\rquote observai. On s\'e7ait assez que le pays en est tout couvert. Ce n\rquote est que dans la romancie qu\rquote on trouve la fameuse herbe moly, et le c\'e9l\'e9bre lotos. Les plantes m\'ea
+mes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-l\'e0, y ont une vertu si admirable qu\rquote on ne peut pas dire que ce soient les m\'eames plantes\~; et je ne puis \'e0 cette occasion m\rquote emp\'eacher d\rquote admirer la simplicit\'e9
+ de l\rquote infortun\'e9 chevalier de la Manche, qui cr\'fbt pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable \'e0 celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de m\'eame nom\~; mais il s\rquote en faut beaucoup qu
+\rquote elles ayent la m\'eame vertu\~; c\rquote est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages enchant\'e9s, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens entreprennent de composer avec des herbes magiques ne r\'e9
+ussissent point, parce que nous n\rquote avons que des plantes sans force et sans vertu\~; et je m\rquote imagine que c\rquote
+est encore ce qui fait que nous ne voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres curiosit\'e9s pareilles, qui operent tant d\rquote effets prodigieux, parce que nous n\rquote
+avons pas dans ce pays-ci la v\'e9ritable matiere dont elles doivent \'eatre compos\'e9es.
+\par
+\par Mais ce que je ne dois pas oublier, c\rquote est la bont\'e9 admirable du climat. Je n\rquote avois jamais compris dans la lecture des romans comment les princes et les princesses, les h\'e9ros et leurs h\'e9ro\'efnes, leurs domestiques m\'ea
+mes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau \'eatre amoureux, passionn\'e9, avide de gloire, et h\'e9ros depuis les pieds jusqu\rquote \'e0 la t\'eate\~
+: encore faut-il quelquefois subvenir \'e0 un besoin aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j\rquote ai bien chang\'e9 d\rquote id\'e9e, depuis que j\rquote ai respir\'e9 l\rquote air de la romancie. C\rquote est premierement l\rquote
+air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le plus invariable qu\rquote on puisse respirer. Aussi n\rquote a-t-on jamais o\'fci dire qu\rquote aucun h\'e9ros ait \'e9t\'e9 incommod\'e9 de la pluye, du vent, de la neige, ou qu\rquote il ait \'e9t\'e9
+ enrhum\'e9 du serein de la nuit, lorsqu\rquote au clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air a sur-tout une propri\'e9t\'e9 singuliere, c\rquote est de tenir lieu de nourriture \'e0 tous ceux qui le respirent, en sorte qu
+\rquote on peut dans ce pays-l\'e0 entreprendre le plus long voyage \'e0 travers les d\'e9serts les plus inhabit\'e9s, sans se mettre en peine de faire aucune provision pour soi ni pour ses chevaux m\'eames.
+\par
+\par Voici encore une chose qui me frappa extr\'eamement. Nos rochers dans tous ces pays-ci sont d\rquote une duret\'e9 et d\rquote une insensibilit\'e9 si grande, qu\rquote on leur diroit pendant une ann\'e9e e
+ntiere les choses du monde les plus touchantes, qu\rquote ils ne les \'e9couteroient seulement pas. Mais ils sont bien diff\'e9rens dans la romancie. J\rquote en rencontrai dans mon chemin un amas assez consid\'e9rable, et comme ma curiosit\'e9
+ me portoit \'e0 tout observer, je m\rquote en approchai pour les consid\'e9rer de plus pr\'e8s. Je voulus m\'eame en t\'e2ter quelques-uns de la main\~; mais quel fut mon \'e9tonnement de les trouver si tendres, qu\rquote ils c\'e9doient \'e0 l\rquote
+effort de ma main comme du gazon ou de la laine. J\rquote avoue que ce ph\'e9nomene me par\'fbt si \'e9trange, que j\rquote en jettai un cri d\rquote \'e9tonnement, et je ne l\rquote aurois jamais compris si on ne me l\rquote avoit expliqu\'e9 depuis. C
+\rquote est qu\rquote il \'e9toit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus \'e9loquens du pays conter \'e0 ces rochers ses tourmens\~; et son r\'e9cit \'e9toit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les rochers n\rquote
+avoient p\'fb y r\'e9sister malgr\'e9 toute leur duret\'e9 naturelle. Les uns s\rquote \'e9toient fendus de haut en bas, les autres s\rquote \'e9toient laiss\'e9s fondre comme de la cire, et les plus durs s\rquote \'e9toient att
+endris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers de la romancie sont si sensibles, il est ais\'e9 de juger quelle doit \'eatre en ce pays-l\'e0 la complaisance des echos pour ceux qui ont \'e0 leur parler. Il n\rquote
+y a rien de si aimable ni de si docile. Ils r\'e9petent tout ce que l\rquote ont veut. Si vous chantez, ils chantent\~; si vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n\rquote attendent pas m\'eame pour r\'e9pondre que vous ayez achev\'e9
+ de parler, et pl\'fbt\'f4t que de laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s\rquote entretiendront avec lui une journ\'e9e entiere. C\rquote est une des grandes ressources qu\rquote on ait dans ce pays-l\'e0, quand on n\rquote a personne \'e0 qui l
+\rquote on puisse confier ses peines secretes. Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 aller trouver un echo, sur-tout si c\rquote est un echo femelle, et en voil\'e0 pour aussi long-tems qu\rquote on veut.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888602}CHAPITRE 3\line Suite du chapitre pr\'e9c\'e9dent.{\*\bkmkend _Toc89888602}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les arbres de la romancie sont en g\'e9n\'e9ral \'e0 peu pr\'e8s faits comme les n\'f4tres\~; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes \'e0
+ faire. Car outre que leur fe\'fcillage est to\'fbjours d\rquote un beau verd, leur ombrage d\'e9licieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les n\'f4tres, c\rquote est dans la romancie seule qu\rquote on trouve de ces arbres si pr\'e9
+cieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d\rquote or, et les autres des pommes d\rquote or. Mais il est vrai que s\rquote il est rare de les rencontrer, il est encore plus difficile d\rquote en approcher et d\rquote
+en cueillir les fruits, parce qu\rquote ils sont tous gard\'e9s par des dragons ou des geants terribles, dont la v\'fbe seule porte la frayeur dans les ames les plus intr\'e9pides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper leur vigilance\~; ils ont to
+\'fbjours les yeux ouverts, et ne connoissent pas les douceurs du sommeil. D\rquote un autre c\'f4t\'e9 entreprendre de les forcer, c\rquote est s\rquote exposer \'e0 une mort certaine\~; de sorte qu\rquote il faut renoncer \'e0 l\rquote
+espoir de cueillir jamais des fruits si pr\'e9cieux, \'e0 moins qu\rquote on ne soit favoris\'e9 de quelque protection particuliere\~: alors il n\rquote y a rien de si ais\'e9. Une petite herbe qu\rquote on porte sur soi, un miroir qu\rquote
+on montre au dragon ou au geant, une baguette dont on les touche, un brevage qu\rquote on leur pr\'e9sente, le moindre petit charme les assoupit\~; apr\'e8s quoi il est facile de leur couper la t\'eate, et de se mettre ainsi en possession de tous les tr
+\'e9sors dont ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j\rquote en dis ici n\rquote est que sur le rapport d\rquote autrui\~; car comme ces arbres sont fort rares, je n\rquote en ai point trouv\'e9 sur ma route, et je n\rquote ai eu d
+\rquote ailleurs aucun int\'e9r\'eat d\rquote en aller chercher. Mais une chose que j\rquote ai v\'fbe, et qu\rquote on doit regarder comme certaine, c\rquote est le go\'fbt que les arbres ont dans ce pays-l\'e0 pour la musique. Voici un fait qui m
+\rquote est arriv\'e9, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
+\par
+\par Un jour que je m\rquote \'e9tois abandonn\'e9 au sommeil dans un charmant bocage de jeunes maronniers, je fus fort \'e9tonn\'e9 \'e0 mon r\'e9veil de me trouver expos\'e9 aux ardeurs du soleil, et entierement \'e0 d\'e9couvert, sans que je p\'fb
+sse imaginer ce qu\rquote \'e9toient devenus les arbres qui m\rquote avoient pr\'eat\'e9 leur ombre il n\rquote y avoit qu\rquote un moment. Mais en regardant de tous cot\'e9s, je les apper\'e7us d\'e9
+ja un peu loin qui marchoient comme en cadence vers une petite plaine, o\'f9 un excellent joueur de luth les attiroit \'e0 lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques rochers s\rquote \'e9toient mis de leur compagnie avec tout ce qu\rquote
+il y avoit de lions, de tigres et d\rquote ours dans ce canton. C\rquote est un des spectacles qui m\rquote ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de mon voyage.
+\par
+\par Pour ce qui est de ce que j\rquote avois entendu raconter \'e0 un historien c\'e9lebre, que les arbres avoient entr\rquote eux une langue fort intelligible pour s\rquote entretenir ensemble, lorsqu\rquote un vent doux et leger agitoit l\rquote extr\'e9mit
+\'e9 de leurs branches, j\rquote ai e\'fb beau m\rquote y rendre attentif dans les diverses for\'eats que j\rquote ai v\'fbes\~; il faut ou que cette observation m\rquote ait \'e9chapp\'e9, ou pl\'fbt\'f4t que le fait ne soit pas vrai, d\rquote
+autant plus que cet historien n\rquote est pas to\'fbjours exact dans ses r\'e9cits. Il n\rquote en est pas ainsi de ceux qui ont assur\'e9 que les arbres servoient de demeure \'e0 des divinit\'e9s champ\'eatres\~; car c\rquote est un fait av\'e9r\'e9
+, dont j\rquote ai \'e9t\'e9 souvent t\'e9moin. Rien m\'eame n\rquote est plus commun sur le soir, lorsque la lune commence \'e0 \'e9clairer les ombres de la nuit, que de voir sur tout les ch\'eanes s\rquote
+entrouvrir, pour laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journ\'e9e, et se rouvrir le matin \'e0 la pointe du jour, pour les recevoir apr\'e8s qu\rquote elles ont dans\'e9 dans les champs avec les nayades. Comme il est ais\'e9
+ de distinguer les arbres habit\'e9s de ceux qui ne le sont pas, ils sont extr\'eamement respect\'e9s, et nul mortel n\rquote a la hardiesse d\rquote y toucher. Si quelque t\'e9m\'e9raire osoit y porter la coign\'e9e, on en verroit aussi-t\'f4
+t le sang couler en abondance\~; mais son impi\'e9t\'e9 seroit bien-t\'f4t punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne laisse pas de donner quelquefois occasion \'e0
+ des jeux fort plaisants. Au retour du bal un jeune faune va s\rquote emparer de l\rquote arbre d\rquote une dryade. La dryade arrive et frape \'e0 son arbre pour le faire ouvrir. Qui va l\'e0\~? La place est prise. Il faut composer. La dryade s\rquote
+en d\'e9fend, s\rquote \'e9chappe, et court se saisir \'e0 son tour du logement d\rquote une autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais elle s\rquote en apper
+\'e7oit et s\rquote enfuit. Le faune court apr\'e8s\~; pendant qu\rquote il court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est poursuivie en gagne un autre si elle peut\~; mais enfin il y a to\'fbjours une derniere arriv\'e9
+e qui paye pour les autres, et le jeu finit ainsi. C\rquote est \'e0 ce petit divertissement que nous sommes redevables du jeu qu\rquote on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n\rquote est que pour quelques momens qu\rquote il peut \'eatre permis \'e0
+ ces divinit\'e9s de se d\'e9loger ainsi. Car elles sont toutes oblig\'e9es par les loix de leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, sans pouvoir s\rquote en s\'e9parer autrement que par la mort. Il ne faut pourtant pas croire qu
+\rquote elles meurent r\'e9ellement\~; leur mort ne consiste qu\rquote \'e0 passer sous quelque autre forme, lorsque l\rquote arbre p\'e9rit enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les vieilles divinit\'e9
+s des plus jeunes, et on reconno\'eet m\'eame \'e0 la disposition de l\rquote arbre celles de la divinit\'e9 qui l\rquote habite, c\rquote est-\'e0-dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr\rquote autres un tremble, qui \'e9toit habit
+\'e9 par un faune des plus sages et des plus vertueux de son esp\'e9ce. Il avoit m\'eame, disoit-on, des qualit\'e9s assez aimables\~; mais apr\'e8s avoir long-tems v\'eacu dans l\rquote indiff\'e9rence, il avoit e\'fb le malheur d\rquote
+aimer, et pendant plusieurs ann\'e9es il n\rquote avoit ressenti que les tourmens de l\rquote amour, sans en \'e9prouver jamais les plaisirs. Le chagrin et le d\'e9sespoir avoient enfin surmont\'e9 son courage et sa raison. Il languissoit sans esp\'e9
+rance de vivre long-tems, ou pl\'fbt\'f4t si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c\rquote \'e9toit l\rquote espoir de mourir bient\'f4t, et on s\rquote en appercevoit \'e0 la p\'e2leur de ses fe\'fcilles, \'e0 la s\'e9
+cheresse de ses branches et de sa cime, qui commen\'e7oit d\'e9ja \'e0 se d\'e9po\'fciller de verdure.
+\par
+\par En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-l\'e0\~; et comme j\rquote en avois souvent entendu parler, je n\rquote en fus pas beaucoup \'e9tonn\'e9\~; mais j\rquote
+ignorois quelle pouvoit \'eatre la source de ces ruisseaux charmans, et j\rquote eus le plaisir de la voir de mes yeux. C\rquote est que dans la romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, qu\rquote elles en rendent continuellement d
+\rquote elles-m\'eames, sans qu\rquote on se donne la peine de les traire\~; de sorte que d\'e8s qu\rquote il y en a seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un ruisseau de lait assez consid\'e9rable. Les ruisseaux de miel sont form
+\'e9s \'e0-peu-pr\'e8s de la m\'eame maniere. Les abeilles s\rquote attachent \'e0 un arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse quantit\'e9, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un ruisseau. Cela m
+e donna occasion de consid\'e9rer de plus pr\'e8s les troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis ass\'fbrer qu\rquote ils en valoient bien la peine, et on le croira ais\'e9ment, puisque je vis en effet dans ce pays-l\'e0 tous les animaux qu\rquote
+on ne voit pas ici. Les troupeaux \'e9toient s\'e9par\'e9s selon leurs esp\'e9ces differentes en diff\'e9rens parcs.
+\par
+\par Je consid\'e9rai d\rquote abord un haras de chevaux, et j\rquote en remarquai de trois sortes. La premiere \'e9toit de chevaux assez semblables aux n\'f4tres, mais d\rquote une beaut\'e9 incomparable. Ils \'e9toient tou
+s si vifs et si ardens, que leur haleine paroissoit enflamm\'e9e, et ce qui m\rquote \'e9tonna le plus, c\rquote est qu\rquote ils sont d\rquote une agilit\'e9 si surprenante, qu\rquote ils courent sur un champ couvert d\rquote \'e9
+pis, sans en rompre un seul. Aussi ne sont-ils pas engendr\'e9s selon les loix ordinaires de la nature. Ils n\rquote ont d\rquote autre pere que le z\'e9phyre, et pour en perp\'e9tuer la race, il ne faut qu\rquote
+exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles sont aussi-t\'f4t pleines. Il seroit sans doute bien \'e0 souhaiter que nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras\~; mais on n\rquote en a encore jamais v\'fb que dans la Lybie. J\rquote
+y remarquai sur tout une jument d\rquote une beaut\'e9 admirable. On l\rquote appelloit la jument sonnante, parce qu\rquote il lui pendoit aux crins de la t\'eate et du col, une infinit\'e9 de petites sonnettes d\rquote
+or, qui au jugement des fins connoisseurs en harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde esp\'e9ce est des P\'e9gases, c\rquote est-\'e0-dire, de ces chevaux a\'eel\'e9s qui volent dans les airs aussi l\'e9gerement que nos hirondelles. On s\'e7
+ait qu\rquote il n\rquote en a paru qu\rquote un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon\~; mais ils sont fort communs dans la romancie. La troisi\'e9
+me espece est de ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu du front. Elles sont fort estim\'e9es dans le pays quoiqu\rquote elles n\rquote y soient pas rares.
+\par
+\par Pr\'e8s du parc aux chevaux j\rquote en vis un de griffons et d\rquote hippogriffes. Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut consid\'e9rer sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, leurs grandes a\'eeles, et leur queu
+\'eb de lion\~; mais ils sont en effet les plus dociles de tous les animaux, et fort ais\'e9s \'e0 apprivoiser. Quand on en a une fois apprivois\'e9 quelqu\rquote un, on en fait tout ce qu\rquote on veut. Ils sont d\rquote une commodit\'e9
+ admirable pour atteler aux voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme les chevaux et les griffons, parce qu\rquote ils tiennent en effet beaucoup du cheval\~
+; mais ils n\rquote y voulurent jamais consentir, pr\'e9tendant qu\rquote ils ne tenoient pas moins de l\rquote homme\~; et comme en effet il est assez difficile de d\'e9cider si ce sont des hommes ou des chevaux, l\rquote affaire est demeur\'e9e ind\'e9
+cise\~; et cependant on leur a laiss\'e9 la libert\'e9 de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre \'e0 leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des plus curieux \'e0 voir, et m\rquote
+amusa fort long-tems. Tous ces monstres \'e9toient resserr\'e9s chacun dans une loge faite en forme de cage, qui laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une esp\'e9ce de m\'e9nagerie fort divertissante d\rquote une part, par l
+\rquote assortiment bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l\rquote autre par la figure monstrueuse et mena\'e7ante de ces b\'eates farouches.
+\par
+\par Aux deux c\'f4t\'e9s de cette m\'e9nagerie on avoit pratiqu\'e9 deux grands canaux, mais bien diff\'e9rens l\rquote un de l\rquote autre\~; car l\rquote un \'e9toit plein d\rquote un feu clair et vif, qu\rquote on avoit soin d\rquote
+entretenir continuellement, c\rquote \'e9toit pour loger et nourrir un troupeau de salamandres. L\rquote autre \'e9toit rempli d\rquote une belle eau claire et transparente. C\rquote \'e9toit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes qu\rquote
+on y avoit log\'e9es comme dans une maison de force, pour les punir des d\'e9bauches effroyables, o\'f9 elles avoient engag\'e9 par les charmes de leur voix enchanteresse, quantit\'e9 de heros vertueux. Outre la retraite \'e0 laquelle elles \'e9
+toient condamn\'e9es pour plusieurs ann\'e9es, elles avoient d\'e9fense de chanter, si ce n\rquote \'e9toit quelques morceaux de l\rquote op\'e9ra d\rquote H parce qu\rquote on jugeoit qu\rquote il n\rquote y avoit pas de danger d\rquote en \'ea
+tre attendri\~; mais elles en trouvoient le chant si sauvage, qu\rquote elles aimoient mieux se taire, de sorte qu\rquote elles \'e9
+toient en effet muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore un puits fort profond, qui servoit de demeure \'e0 des basilics. Mais je me gardai bien de me pr\'e9senter \'e0 l\rquote ouverture du puits, pour ne pas m\rquote exposer
+\'e0 \'eatre tu\'e9 par le regard meurtrier de ces monstres.
+\par
+\par Je passai de l\'e0 \'e0 un quartier o\'f9 j\rquote appercevois des moutons. Je n\rquote ai jamais rien v\'fb de si aimable. Mais j\rquote ai sur tout un plaisir singulier \'e0 me rappeller le charmant tableau qui s\rquote offrit \'e0 mes yeux. On s\'e7
+ait comment sont faits parmi nous les bergers et les bergeres\~; rien de plus abject ni de plus d\'e9goutant\~; et n\rquote en ayant jamais v\'fb d\rquote autres, je m\rquote \'e9tois persuad\'e9 que tout ce que je lisois de ceux d\rquote autrefois, su
+r tout de ceux qui habitoient les bords du Lignon, n\rquote \'e9toit que jeu d\rquote esprit et pure fiction. C\rquote est moi qui me faisois illusion \'e0 moi-m\'eame.
+\par
+\par Non, rien n\rquote est si galant ni si aimable que les bergers de la romancie. Leur habillement est to\'fbjours extr\'eamement propre\~; simple, mais de bon gout\~: peu charg\'e9 de parures, mais \'e9l\'e9gant et bien assorti \'e0 la taille et \'e0
+ la figure. Toutes leurs houlettes sont orn\'e9es de rubans, dont la couleur n\rquote est jamais choisie au hazard\~; car elle doit marquer to\'fbjours les sentimens et les dispositions de leur c\'9cur\~; et je n\rquote en ai v\'fb aucune qui ne f\'fb
+t en m\'eame tems charg\'e9e de chiffres ing\'e9nieux et tout-\'e0-fait galants. Si les bergeres ignorent l\rquote usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les attraits emprunt\'e9s, c\rquote est que l\rquote \'e9clat et la vivacit\'e9
+ naturelle de leur teint surpasse tout ce que l\rquote art peut pr\'eater d\rquote agr\'e9mens. Toute la parure de leur t\'eate consiste en quelques fleurs nouvelles, qui m\'eal\'e9
+es avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus charmant mille fois que ne
+feroient les perles et les diamans. Mais ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes pourv\'fbes. Qu\rquote elles soient vives ou d\rquote
+une humeur plus tranquille, qu\rquote elles chantent, qu\rquote elles dansent, qu\rquote elles sourient, qu\rquote elles soient tristes, qu\rquote elles dorment ou qu\rquote elles veillent, elles font tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu
+\rquote il n\rquote y a point de c\'9cur si insensible qui n\rquote en soit \'e9m\'fb. L\rquote aimable candeur et l\rquote innocente simplicit\'e9 sont des vertus qui ne les quittent jamais. Elles ignorent jusqu\rquote
+au nom de la dissimulation, de la perfidie, de l\rquote infid\'e9lit\'e9, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le plus heureux des hommes\~; s\rquote il aime, il est s\'fbr d
+\rquote \'eatre aim\'e9\~; sa tendresse est pay\'e9e de tendresse, et sa constance de fid\'e9lit\'e9. Le berger sans amour et qui ch\'e9rit son indiff\'e9rence, n\rquote a point \'e0 craindre d\rquote \'eatre s\'e9duit par les amorces trompeuses d\rquote
+une coquette perfide ou volage. amour et simplesse, c\rquote est leur devise, et l\rquote age d\rquote or recommence tous les jours pour eux. Ce qu\rquote il y a de plus admirable, c\rquote est qu\rquote avec cette innocente simplicit\'e9
+ qui fait leur caractere, et les bergers et les bergeres, semblables \'e0 ceux du Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherch\'e9s de l\rquote amour le plus d\'e9licat, et des c\'9curs les plus sensibles\~; mais il est ino\'fci qu\rquote
+ils en fassent jamais d\rquote usage qu\rquote au profit de l\rquote amour m\'eame. Assis \'e0 l\rquote ombre des verds boccages, ou sur les bords d\rquote un clair ruisseau, on les voit to\'fbjours agr\'e9ablement occup\'e9s \'e0
+ chanter leurs amours, et \'e0 faire retentir les \'e9chos des vallons du son de leurs chalumeaux, et de leurs pipeaux champ\'eatres. Les oiseaux ne manquent jamais d\rquote y m\'ealer leur tendre ramage, en m\'ea
+me tems que les ruisseaux y joignent leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la f\'e9cilit\'e9 de leurs ma\'eetres, et l\rquote on voit to\'fb
+jours dans leurs prairies bondir les moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux bergers, aux n\'9cuds de l\rquote hymen. Ils mettent toute leur satisfaction \'e0
+ recevoir quelques tendres marques d\rquote amiti\'e9 de leurs vertueuses et chastes bergeres, et jusques \'e0 la mort ils pr\'e9ferent constamment l\rquote esp\'e9rance de poss\'e9der aux fades douceurs de la possession m\'eame. J\rquote avou\'eb
+, que touch\'e9 d\rquote un spectacle si riant et si gracieux, je fus tent\'e9 de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le reste de mes jours dans la paix et l\rquote
+innocence, et go\'fbter \'e0 jamais les douceurs d\rquote un repos tranquille. Je ne suis pas m\'eame le premier \'e0 qui cette pens\'e9e soit venu\'eb \'e0 l\rquote esprit, \'e0 la simple lecture des biens parfaits que l\rquote innocente simplicit\'e9
+ fait trouver au bord des fontaines, dans les pr\'e9s, dans les bois et les for\'eats\~; mais faisant r\'e9flexion que je serois to\'fbjours le ma\'eetre de choisir quand je voudrois ce genre de vie, et que j\rquote avois encore un grand pays \'e0
+ parcourir, je continuai ma route.
+\par
+\par Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu\rquote on les leur avoit arrach\'e9es pour en faire des cornes d\rquote abondance. Je vis d\rquote autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d\rquote airain, des vaches d\rquote
+une beaut\'e9 admirable qui descendoient de la fameuse Io\~: plusieurs ch\'e9vres Amalth\'e9es, des cerberes ou grands chiens \'e0 trois t\'eates, des chats bott\'e9s, des singes verds\~; et sur-tout je vis d\rquote
+un peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept t\'eates, dont chacune ouvroit une gueule terrible arm\'e9e de dents venimeuses et tranchantes. Comme je n\rquote avois ni la massu\'eb d\rquote Hercule, ni aucune \'e9p\'e9e enchant\'e9
+e, je n\rquote eus garde de m\rquote en approcher. Je me h\'e2tai m\'eame de m\rquote en \'e9loigner, et cela me donna occasion de rencontrer enfin des habitans du pays.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888603}CHAPITRE 4\line Des habitans de la romancie.{\*\bkmkend _Toc89888603}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {J\rquote etois surpris de n\rquote avoir encore rencontr\'e9 que des b\'eates, except\'e9 les bergers dont je viens de parler. Je s\'e7avois bien en g\'e9n\'e9
+ral que les romanciens sont grands voyageurs\~; mais je ne pouvois pourtant pas m\rquote imaginer que le pays f\'fbt absolument d\'e9sert. Enfin regardant au loin de tous c\'f4t\'e9s, j\rquote apper\'e7us un endroit qui me parut fort peupl\'e9. C\rquote
+\'e9toit en effet un lieu de promenade, o\'f9 un nombre consid\'e9rable d\rquote habitans des deux sexes, avoit co\'fbtume de se rendre pour prendre le frais. Je m\rquote y acheminai, et j\rquote eus le plaisir en chemin de v\'e9rifier par moi-m\'ea
+me ce que j\rquote avois to\'fbjours e\'fb quelque peine \'e0 croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fra\'eeches, qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n\rquote
+avoient s\'fbrement pas d\rquote autre origine. Le lieu m\'eame o\'f9 les belles se promenoient, en \'e9toit tout couvert\~; et dans la romancie on ne conno\'eet point d\rquote autre secret pour avoir en toute saison des jardins et des
+parterres des plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partag\'e9 en diverses compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes, et plusieurs qui se promenoient seuls un peu \'e0 l\rquote \'e9
+cart. Comme je ne connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin d\rquote \'e9xaminer la contenance et les fa\'e7ons des romanciens avant que d\rquote en aborder quelqu\rquote un.
+\par
+\par La premiere observation que je fis, c\rquote est que je n\rquote appercevois ni enfans, ni vieillards. Il n\rquote y en a point en effet dans toute la romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par cons\'e9quent est compos\'e9e d\rquote
+une jeunesse brillante, saine, vigoureuse, fra\'eeche, la plus belle du monde\~; et quand je dis la plus belle, cette proposition est si exactement vraye, qu\rquote on ne peut, sans une injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les fran
+\'e7ois, par exemple, passent pour une assez belle nation. Cependant si on l\rquote examine de pr\'e8s, on y trouvera beaucoup de gens malfaits. Rien n\rquote est m\'eame si commun que d\rquote y voir des personnes entierement contrefaites\~; on y voit d
+\rquote ailleurs des visages si peu agr\'e9ables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si grandes, des mentons si plaisans. Or voil\'e0 ce qui ne se voit jamais dans la romancie. Il est pourtant vrai qu\rquote on y conserve de tout tem
+s une petite race extr\'eamement contrefaite d\rquote hommes et de femmes pour servir de contraste dans l\rquote occasion, suivant le besoin des ecrivains. Mais outre qu\rquote elle est en tr\'e8s-petit nombre, c\rquote est une race aussi \'e9trangere
+\'e0 la romancie, que les n\'e9gres le sont \'e0 l\rquote Europe\~; et \'e0 cela pr\'e8s il est ino\'fci d\rquote y rencontrer une personne qui n\rquote ait pas la taille parfaitement belle. Un n\'e9
+s tant soit peu long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regard\'e9s comme un monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont tous les traits du visage extr\'eamement r\'e9guliers. C\rquote est-l\'e0
+ que la blancheur du front efface celle de l\rquote alb\'e2tre, que les arcs des sourcils disputent de perfection avec l\rquote iris, c\rquote est-l\'e0 que l\rquote \'e9bene et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l\rquote or et l
+\rquote argent, tant\'f4t fondus ensemble, tant\'f4t s\'e9par\'e9ment, concourent \'e0 former les plus belles t\'eates et les plus beaux visages qu\rquote on puisse imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d\rquote une beaut\'e9 admirable. J
+\rquote en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci d\rquote aussi beaux, mais ils sont rares\~; car ce sont des astres brillans, dont l\rquote \'e9clat \'e9blo\'fcit, des soleils d\rquote o\'f9 partent mille traits de flamme qui embrasent tous les c
+\'9curs. \'e0 leur aspect on voit fondre la froide indiff\'e9rence comme la glace expos\'e9e aux ardeurs du soleil. L\rquote amour y fait sa demeure pour lancer plus s\'fbrement ses traits. Aussi n\rquote y a-t-il aucun coup perdu\~: eh\~! Quel c\'9c
+ur pourroit y r\'e9sister\~? On ne peut pas s\rquote en d\'e9fendre\~: t\'f4t ou tard il faut se rendre, et c\'e9der de bonne grace \'e0 de si puissans vainqueurs. Mais ce qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles personnes qu
+\rquote on puisse voir, c\rquote est qu\rquote avec tous ces traits de beaut\'e9 ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux, d\rquote ouvert et de r\'e9serv\'e9
+, quelque chose de charmant, je ne s\'e7ais quoi d\rquote engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agr\'e9ment dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire si doux, des charmes qu\rquote on ne s\'e7
+auroit dire, mille choses qu\rquote on ne s\'e7auroit exprimer, en un mot mille je ne s\'e7ais quoi qui vous enchantent je ne s\'e7ais comment. Ce n\rquote est pourtant pas encore tout. Car comme si la nature se plaisoit \'e0 \'e9
+puiser tous ses dons pour former les habitans de la romancie aux d\'e9pens de tout le reste du genre humain, on les voit joindre \'e0 tant d\rquote avantages naturels toutes les perfections de corps et d\rquote esprit qu\rquote
+on peut desirer. Ils dansent tous admirablement bien\~; ils chantent \'e0 ravir\~; ils jouent des instrumens dans la grande perfection\~; ils sont d\rquote une adresse infinie \'e0 tous les exercices du corps\~: s\rquote il y a une jo\'fb
+te, ils remportent to\'fbjours le prix, et s\rquote il y a un combat, ils en sortent to\'fbjours vainqueurs\~: que l\rquote on juge apr\'e8s cela s\rquote il n\rquote y a pas sans comparaison beaucoup plus d\rquote avantage de na\'ee
+tre citoyen romancien, que de na\'eetre aujourd\rquote hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
+\par
+\par J\rquote avou\'eb que ce ne fut pas sans une extr\'eame confusion que je me vis d\rquote abord au milieu d\rquote un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu\rquote aupr\'e8
+s de personnes si bien faites, je devois paro\'eetre un homme fort disgraci\'e9 de la nature. Cette pens\'e9e me frappa m\'eame tellement, que dans la crainte d\rquote \'eatre un objet de ris\'e9e, je me retirai dans un lieu \'e9cart\'e9 pour me d\'e9
+rober aux yeux des passans. L\'e0, comme je d\'e9plorois le d\'e9sagr\'e9ment de ma situation, mes r\'e9flexions me porterent naturellement \'e0 tirer de ma poche un petit miroir pour m\rquote y regarder. Mais quel fut mon \'e9tonnement de me voir chang
+\'e9 au point que je ne me reconnoissois plus moi-m\'eame\~! Mes cheveux qui \'e9toient presque roux, \'e9toient du plus beau blond\~; mon front s\rquote \'e9toit agrandi, mes yeux devenus vifs et brillans, s\rquote \'e9toient avanc\'e9s \'e0 fleur de t
+\'eate, mon n\'e9s trop \'e9lev\'e9 s\rquote \'e9toit rabaiss\'e9 \'e0 une juste proportion\~; ma bouche trop grande s\rquote \'e9toit rappetiss\'e9e\~; mon menton trop plat, s\rquote \'e9toit arrondi, toute ma phisionomie \'e9
+toit charmante. Je compris tout d\rquote un coup que c\rquote \'e9toit \'e0 l\rquote air du pays que j\rquote \'e9tois redevable d\rquote un si heureux changement\~; mais j\rquote eus la foiblesse\'85 l\rquote avouerai-je\~
+? Mes lecteurs me le pardonneront-ils\~? \'85 n\rquote importe\~; il faut l\rquote avouer\~: il sied mal \'e0 un ecrivain romancien de n\rquote \'eatre pas sincere, et j\rquote ai promis de l\rquote \'eatre. J\rquote avo\'fce donc que je fus transport\'e9
+ de joye de me voir si beau et si bien fait. Beaut\'e9, frivole avantage, m\'e9ritez-vous l\rquote estime des hommes\~? Non sans doute\~; mais alors ces r\'e9fl\'e9xions ne me vinrent point \'e0 l\rquote
+esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et de m\rquote admirer moi-m\'eame\~; j\rquote \'e9tudiois dans mon miroir mille petites minauderies agr\'e9ables, je sautois d\rquote aise, et me flattant de faire incessamment quelque conqu\'ea
+te importante, je me hatai de joindre les compagnies d\rquote hommes et de femmes que j\rquote avois laiss\'e9es. Je me joignis successivement \'e0 plusieurs, avec toute la libert\'e9 que je s\'e7
+avois que les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs m\'9curs, de leur esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce d\'e9tail est si curieux, que les lect
+eurs seront sans doute bien aises de l\rquote apprendre.
+\par
+\par On ne voit nulle part briller autant d\rquote esprit que dans les conversations romanciennes\~; mais c\rquote est moins l\rquote esprit qu\rquote on y admire que les sentimens, ou pl\'fbt\'f4t la fa\'e7on de les exprimer\~; car comme l\rquote amour es
+t le sujet de tous leurs entretiens, et qu\rquote ils aiment beaucoup \'e0 parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous dirions en quatre mots des tours si longs et si vari\'e9s, qu\rquote un jour entier ne leur suffisant jamais, ils sont to\'fb
+jours oblig\'e9s d\rquote en remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de d\'e9couper et d\rquote anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pens\'e9es de l\rquote esprit, et tous les sentimens du c\'9cur qu\rquote on seroit tent\'e9
+ de les comparer \'e0 des dentelles, ou \'e0 un r\'e9seau d\rquote une finesse extr\'eame. Que les go\'fbts des hommes sont diff\'e9rens\~! Ce que par un effet de notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias, voil\'e0
+ ce qui brille et ce qu\rquote on estime le plus dans les conversations romanciennes, entr\rquote autres ces belles tirades de menu\'ebs r\'e9fl\'e9xions sur tout ce qui se passe au dedans d\rquote un c\'9cur amoureux, inquiet, incertain, soup\'e7
+onneux, jaloux ou satisfait. Tout cela exprim\'e9 longuement avec le pour et le contre, le o\'fci et le non, le vuide et le plein, le clair et l\rquote obscur, fait un discours qui enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que tr\'e8
+s-peu de chose\~; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses mises bout \'e0 bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu\rquote il faut s\'e7avoir la langue du pays, comme je dirai bien-t\'f4t, sans quoi il vous \'e9chappe beaucoup de beaut
+\'e9s et de traits d\rquote esprit\~; mais aussi quand on la possede une fois, on go\'fbte une satisfaction infinie\~; c\rquote est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s\rquote il le juge \'e0 propos\~; car il ne faut pas,
+dit-on, disputer des go\'fbts.
+\par
+\par Je passerai l\'e9gerement sur la nourriture des romanciens\~: elle est fort simple, comme j\rquote ai dit ailleurs\~; et en effet quand on aime, et encore plus quand on est aim\'e9, qu\rquote a-t-on besoin de boire et de manger\~? Je ne dirai rien no
+n plus de leur habillement. Il est pour l\rquote ordinaire assez n\'e9glig\'e9, par la raison que dans la romancie, l\rquote habillement recherch\'e9 n\rquote ajo\'fbte jamais rien aux charmes d\rquote une personne\~: ce sont to\'fb
+jours au contraire ses graces naturelles qui relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-l\'e0 un privilege assez singulier, c\rquote est de pouvoir s\rquote habiller en hommes, et de courir ainsi le monde pendant des ann\'e9
+es entieres avec des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les plus dangereux, sans choquer la biens\'e9ance. Ces sortes de d\'e9guisemens \'e9toient m\'eame autrefois estim\'e9
+s, et sur-tout, si la demoiselle sous un habit de cavalier venoit \'e0 rencontrer un amant sous un habit de demoiselle\~; cela faisoit un \'e9v\'e9nement si singulier, si nouveau et si ing\'e9nieusement imagin\'e9, qu\rquote on ne manquoit jamais d
+\rquote y applaudir\~; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises de conno\'eetre, c\rquote est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de la m\'e9chancet\'e9 \'e0 celui qui le premier a repr\'e9sent\'e9 le dieu d\rquote amour
+comme un enfant\~; car il semble qu\rquote il ait voulu insinuer par-l\'e0, que l\rquote amour n\rquote est que pu\'e9rilit\'e9, et que les amants ressemblent \'e0 des enfans. Mais \'e0 qui le persuadera-t-on, lorsqu\rquote il est si bien prouv\'e9
+ par le t\'e9moignage des plus graves auteurs, que de toutes les passions, l\rquote amour est la plus belle et la plus h\'e9ro\'efque, jusques-l\'e0 que depuis long-tems, tous les h\'e9ros du th\'e9\'e2tre, et m\'eame ceux de l\rquote
+opera, semblent ne conno\'eetre aucune autre passion que pour la forme\~; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les principaux traits que je vais rapporter, pour en
+\'e9baucher seulement le portrait.
+\par
+\par Ils ont le talent de s\rquote occuper fort s\'e9rieusement pendant tout un jour, et un mois entier s\rquote il le faut, de la plus petite bagatelle. Ils pleurent volontiers pour la moindre chose\~; un regard indiff\'e9rent, un mot \'e9
+quivoque les fait fondre en larmes\~: c\rquote est qu\rquote ils sont en effet extr\'eamement d\'e9licats et sensibles. La pl\'fbpart sont en m\'eame-tems si inquiets, qu\rquote ils ne s\'e7avent pas eux-m\'eames ce qu\rquote
+ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne voudroient pas\~: on a beau leur ass\'fbrer vingt fois une chose\~; doivent-ils croire ce qu\rquote on leur dit, ou s\rquote en d\'e9fier\~? Doivent-ils s\rquote affliger ou se r\'e9jo\'fcir\~
+? Sont-ils satisfaits ou non\~? Voil\'e0 ce qu\rquote ils ne s\'e7avent jamais. Jaloux \'e0 l\rquote exc\'e8s, si quelqu\rquote un par hazard a dit un mot \'e0 leur princesse, ou si par malheur elle a jett\'e9 un regard sur quelqu\rquote
+un, toute leur tendresse se change en fureur. Adieu toutes les ass\'fbrances et tous les sermens pass\'e9s. Adieu les lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oubli\'e9 de part et d\rquote autre, d\'e9chir\'e9, mis en pieces\~
+; on ne veut plus se voir, on ne veut pas m\'eame en entendre parler\'85 \'e0 moins pourtant qu\rquote il ne s\rquote en pr\'e9sente quelque occasion\~; et par le plus grand bonheur du monde, il ne manque jamais de s\rquote en pr\'e9senter quelqu\rquote
+une. Comment faire alors\~? Il faut s\rquote \'e9claircir\~; et l\rquote \'e9claircissement fait, il faut bien se raccommoder\~: \'e0 tout raccommodement il y a to\'fbjours de petits frais\~; la princesse les prend sur son compte\~; et voil\'e0
+ la paix faite jusqu\rquote \'e0 nouvelle avanture. Mais ce qu\rquote il y a de plus dangereux en cette matiere, c\rquote est lorsque l\rquote un des deux s\rquote obstine malicieusement \'e0 cacher \'e0 l\rquote autre le sujet de son m\'e9
+contentement secret, comme la trop cr\'e9dule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, \'e0 son trop m\'e9lancolique et sombre amant\~; car cela donne to\'fbjours lieu aux plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste h\'e9
+ros auroit e\'fb de la peine \'e0 parvenir \'e0 son cinqui\'e9me volume\~; mais n\rquote est-ce pas aussi acheter trop cher l\rquote avantage de faire un volume de plus\~? Je pourrois ajo\'fb
+ter encore ici quelques autres traits du caractere des romanciens\~; qu\rquote ils sont naturellement r\'e9veurs et distraits\~; qu\rquote ils aiment beaucoup \'e0 jurer, et que les sermens ne leur co\'fbtent rien. Qu\rquote
+ils les oublient pourtant assez ais\'e9ment lorsqu\rquote ils ont obtenu ce qu\rquote ils d\'e9sirent, et d\rquote autres traits semblables\~; mais comme j\rquote ai beaucoup de plus belles choses \'e0 dire, je ne m\rquote \'e9ten
+drai pas davantage sur ce sujet\~: aussi bien faut-il que je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la for\'eat des avantures.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888604}CHAPITRE 5\line Rencontre et r\'e9
+veil du Prince Zazaraph, grand paladin de la Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.{\*\bkmkend _Toc89888604}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Quoiqu\rquote il ne f\'fbt pas difficile de reconno\'eetre \'e0 mes manieres et \'e0 mon langage que j\rquote \'e9
+tois nouveau venu dans le pays, cependant tous ceux \'e0 qui je me joignis et avec qui je m\rquote entretins, trop occup\'e9s apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque point \'e0 me faire offre d\rquote aucun service, quoique d
+\rquote ailleurs ils me fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma pr\'e9sence importunoit peut-\'eatre, m\rquote adressant la parole, me demanda si j\rquote avois pass\'e9 par la for\'ea
+t des avantures. Non, lui dis-je, car je ne la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout votre tems jusqu\rquote \'e0 ce que vous y ayez pass\'e9. Comme vous \'eates nouvellement arriv\'e9, il est juste de vous instruire. Cette for
+\'eat est appell\'e9e la for\'eat des avantures, parce qu\rquote on n\rquote y passe jamais sans en rencontrer quelqu\rquote une\~; et comme ce pays-ci est le pays des avantures, il faut que tous les nouveaux venus, d\'e8s qu\rquote
+ils arrivent, passent par la for\'eat, pour se faire ensuite naturaliser dans la romancie. Elle n\rquote est pas bien loin d\rquote ici, et en suivant ce petit sentier \'e0 main droite, vous la rencontrerez.
+\par
+\par Je remerciai le mieux qu\rquote il me fut possible celui qui me donnoit un avis si important, et m\rquote \'e9tant mis en chemin, j\rquote arrivai bien-t\'f4t \'e0 la for\'eat. J\rquote entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma t\'ea
+te, et plus d\'e9sagr\'e9able encore que celui que fait une troupe de pies effar\'e9es, qui voltigent de la cime d\rquote un arbre \'e0 l\rquote autre pour se donner mutuellement l\rquote allarme. J\rquote apper\'e7us aussi-t\'f4t quelle \'e9toit l
+\rquote espece d\rquote oiseaux qui faisoit ce bruit\~: c\rquote \'e9toient des harpies. On s\'e7ait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne sont pas moins gloutonnes, jusques-l\'e0 qu\rquote
+elles se jettent avec fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est charg\'e9e. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis \'e0 tout \'e9v\'e9nement sur mes gardes l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main. Je s\'e7avois bien que c
+\rquote \'e9toit le moyen de les \'e9carter\~; mais je n\rquote en re\'e7us aucune insulte, et j\rquote en fus quitte pour essuier l\rquote infection \'e9pouvantable dont elles empestent l\rquote air tout autour d\rquote elles. Assez pr\'e8s del\'e0
+ je trouvai des perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une facilit\'e9 admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantit\'e9 d\rquote autres oiseaux rares qu\rquote
+on ne voit jamais dans ce pays-ci\~; mais ce spectacle m\rquote arr\'eata peu, parce qu\rquote un objet impr\'e9v\'fb attira mes regards.
+\par
+\par J\rquote apper\'e7us un cavalier \'e9tendu sous un grand arbre et qui paroissoit dormir d\rquote un profond sommeil. Je m\rquote en approchai aussi-t\'f4t, et apr\'e8s avoir contempl\'e9
+ quelque tems les traits de son visage, qui avoient quelque chose de noble et d\rquote aimable, et sa taille qui \'e9toit fort belle, je d\'e9liberai si je ne le reveillerois point, pour lui demander les \'e9claircissemens dont j\rquote avois besoin\~
+; mais je jugeai qu\rquote il seroit plus honn\'eate d\rquote attendre son reveil. J\rquote attendis en effet assez long-tems\~; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je m\rquote en approchai, je lui pris la main, je l\rquote
+appellai, je le secouai m\'eame, mais ce fut inutilement. Je ne s\'e7avois que penser d\rquote un sommeil si extraordinaire, et m\rquote imaginant que l\rquote infortun\'e9 cavalier pouvoit \'eatre tomb\'e9 en l\'e9targie, je lui appliquai au n\'e9
+s et aux tempes une eau divine que je portois sur moi\~; mais j\rquote eus le chagrin de voir \'e9cho\'fcer mon remede. Enfin je m\rquote avisai de songer que dans la romancie les plantes avoient des vertus \'e9tonnantes. J\rquote en c\'fc
+eillis sur le champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en essayer l\rquote effet, j\rquote en frottai le visage du cavalier endormi\~: les premieres ne r\'e9ussirent pas\~; mais en ayant c\'fceilli d\rquote une autre espece, \'e0
+ peine la lui eus-je fait sentir, qu\rquote il se r\'e9veilla dans l\rquote instant avec un grand \'e9ternu\'ebment, qui fit retentir la for\'eat et mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
+\par
+\par G\'e9n\'e9reux Prince Fan-F\'e9r\'e9din, me dit-il, en m\rquote appellant par mon nom, ce qui m\rquote \'e9tonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service que vous venez de me rendre. Vous m\rquote avez r\'e9veill\'e9
+, et dans trois jours je possederai l\rquote adorable an\'e9mone. Il faut, ajo\'fbta-t-il, que je vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute l\rquote obligation que je vous ai.
+\par
+\par Je m\rquote appelle le Prince Zazaraph. Il y a pr\'e8s de dix ans que par la mort de mon pere, dont j\rquote \'e9tois l\rquote unique h\'e9ritier, je devins grand paladin de la Dondindandie. J\rquote
+eus le bonheur de me faire aimer des dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plut\'f4t en pere qu\rquote en souverain\~; car il est vrai que tous les jours de mon regne \'e9toient marqu\'e9s par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d\rquote
+\'e9pouser quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes etats. J\rquote y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je n\rquote en trouvai point, quoique d\rquote ailleurs les dondindandinoises passent pour \'eatre la pl
+\'fbpart tr\'e8s belles. L\rquote une avoit de beaux yeux, de beaux sourcils, le n\'e9s bien fait, le teint de lys et de roses, la bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument qu\rquote
+elle avoit le menton tant soit peu trop long. L\rquote autre avoit dans le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu\rquote il y a de plus capable de charmer. Elle avoit m\'eame les mains belles, mais il me parut qu\rquote elle n\rquote
+avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une autre sembloit r\'e9\'fcnir en sa personne avec tous les traits de la beaut\'e9, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que l\rquote esprit a d\rquote agr\'e9mens. J\rquote en \'e9tois d\'e9
+ja si \'e9pris, qu\rquote on ne douta pas qu\rquote elle ne d\'fbt bien-t\'f4t fixer mon choix\~: je le crus moi-m\'eame pendant quelque tems, et je me f\'e9licitois d\rquote avoir rencontr\'e9 une princesse si aimable et si parfaite\~;
+mais par le plus grand bonheur du monde, je remarquai un jour qu\rquote elle n\rquote avoit pas les oreilles assez petites. Il fallut m\rquote en d\'e9tacher, et d\'e9sesp\'e9rant de trouver ce que je cherchois, je consultai un sage fort renomm\'e9
+ pour les connoissances qu\rquote il avoit acquises par ses longues \'e9tudes.
+\par
+\par Non, me dit-il, n\rquote esp\'e9r\'e9s pas trouver dans tous vos etats, ni dans les royaumes voisins aucune beaut\'e9 parfaite. On n\rquote en voit de telles que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-l\'e0 rendre un choix difficile, c
+\rquote est que toutes les princesses y sont si parfaitement belles, qu\rquote on ne s\'e7ait \'e0 laquelle donner la pr\'e9f\'e9rence. C\rquote est votre c\'9cur qui vous d\'e9terminera. Partez donc, et amenez nous au plut\'f4
+t une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant \'e0 la route qu\rquote il falloit tenir pour trouver la romancie, il m\rquote assura qu\rquote il n\rquote y en avoit point de fixe et de r\'e9gl\'e9e, qu\rquote
+il suffisoit de se mettre en chemin, et qu\rquote en continuant to\'fbjours \'e0 marcher, on y arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns m\'eame par la lune et les astres.
+\par
+\par J\rquote entrepris donc le voyage, et apr\'e8s avoir parcouru beaucoup de pays, je suis enfin heureusement arriv\'e9 depuis plusieurs ann\'e9es dans la romancie, sans que je puisse dire comment\~; et tout ce que j\rquote en ai p\'fb apprendre depuis que j
+\rquote habite le pays, c\rquote est qu\rquote on y entre, dit-on, par la porte d\rquote amour, et qu\rquote on en sort par celle de mariage. Mais ce qui mit le comble \'e0 mon bonheur, c\rquote est qu\rquote \'e0 peine arriv\'e9
+, je rencontrai dans la Princesse An\'e9mone tout ce qu\rquote on peut imaginer de beaut\'e9, de charmes, d\rquote appas, d\rquote attraits, d\rquote agr\'e9mens, de perfections, et beaucoup au del\'e0. Apr\'e8s tous les pr\'e9
+liminaires qui sont absolument n\'e9cessaires en ce pays-ci, j\rquote eus le bonheur de lui plaire et d\rquote en \'eatre aim\'e9. Il ne s\rquote agissoit plus que de nous unir par des n\'9cuds \'e9ternels\~; mais cette c\'e9r\'e9monie \'e9
+xige ici des formalit\'e9s d\rquote une longueur infinie, et je n\rquote ai p\'fb obtenir dispense d\rquote aucune. Il seroit trop long de vous les raconter, et pour peu que vous s\'e9journiez dans le pays, vous les conno\'eetrez assez, parce qu\rquote
+elles se ressemblent toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere \'e9preuve. Il \'e9toit \'e9crit dans la suite de mes avantures, qu\rquote un rival jaloux de mon bonheur trouveroit moyen par le secours d\rquote un enchanteur, de m\rquote endormir d
+\rquote un profond sommeil, et qu\rquote il en profiteroit pour enlever la belle Anemone\~: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir \'eatre r\'e9veill\'e9 que par le Prince Fan-F\'e9r\'e9din, \'e0 qui il \'e9toit r\'e9serv\'e9 de me d
+\'e9senchanter\~: que trois jours apr\'e8s mon r\'e9veil la belle Anemone d\'e9livr\'e9e de son odieux ravisseur, qui devoit p\'e9rir, reparo\'eetroit \'e0
+ mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me la rendre chere\~; que je ne laisserois pourtant pas d\rquote avoir quelques soup\'e7ons, que les soup\'e7ons seroient suivis d
+\rquote une bro\'fcillerie, la bro\'fcillerie d\rquote un \'e9claircissement, et l\rquote \'e9claircissement d\rquote un raccommodement, apr\'e8s lequel aucun obstacle ne s\rquote opposeroit plus \'e0 mon bonheur. Je suis donc s\'fb
+r de revoir dans trois jours ma belle princesse. Nous partirons aussi-t\'f4t pour la Dondindandie, et c\rquote est \'e0 vous prince que j\rquote ai de si grandes obligations.
+\par
+\par Je fus extr\'eamement satisfait du r\'e9cit du Prince Zazaraph, et d\rquote avoir trouv\'e9 quelqu\rquote un qui p\'fbt me donner les instructions dont j\rquote avois n\'e9cessairement besoin dans un pays inconnu. Apr\'e8s lui avoir t\'e9moign\'e9
+ combien j\rquote \'e9tois charm\'e9 d\rquote avoir eu occasion de lui rendre service, et lui avoir expliqu\'e9 comment le desir de voir de belles choses m\rquote avoit amen\'e9 dans la romancie, je lui laissai entrevoir l\rquote embarras o\'f9 j\rquote
+\'e9tois, de trouver quelqu\rquote un qui voul\'fbt bien prendre la peine de me servir de guide, et de m\rquote \'e9claircir sur ce que je pouvois ignorer dans un pays, dont je n\rquote
+avois nulle autre connoissance que celle que donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu\rquote apr\'e8s le service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce soin \'e0 tout autre qu\rquote \'e0 moi\~? Non, non, ajo\'fb
+ta-t-il en m\rquote embrassant avec un air de tendresse dont je fus touch\'e9, je ne vous quitte point. Aussi-bien n\rquote ai-je rien de mieux \'e0 faire pendant les trois jours qu\rquote il faut que j\rquote
+attende la belle Anemone, et trois jours vous suffiront pour conno\'eetre toute la romancie, sans vous donner m\'eame la peine de la parcourir toute entiere, parce qu\rquote on ne voit presque partout que la m\'eame chose. J\rquote acceptai sans h\'e9
+siter des offres si obligeantes, et nous nous entret\'eenmes ainsi quelque tems dans la for\'eat.
+\par
+\par Pendant cet entretien il n\rquote eut pas de peine \'e0 s\rquote appercevoir que je ne s\'e7avois pas la langue du pays, et je lui avo\'fcai ing\'e9nument que dans les entretiens que je venois d\rquote
+avoir avec plusieurs romanciens, ils avoient dit beaucoup de choses que je n\rquote avois pas entendu\'ebs. Cela ne doit pas vous \'e9tonner, me dit-il, car quoique dans la romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chino
+is, et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu\rquote il y a une fa\'e7on particuliere de les parler, qu\rquote on n\rquote apprend qu\rquote ici\~: par exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez amoureux et aim\'e9\~
+? Vous l\rquote appelleriez tout simplement votre ma\'eetresse. Eh bien, ajo\'fbta-t-il, on n\rquote entend pas ce mot-l\'e0 ici\~: il faut dire, l\rquote objet que j\rquote adore, la beaut\'e9
+ dont je porte les fers, la souveraine de mon ame, la dame de mes pens\'e9es, l\rquote unique but o\'f9 tendent mes desirs, la divinit\'e9 que je sers, la lumiere de ma vie\~; celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voil\'e0, comme vous voyez,
+\'e0 choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour apprendre cette langue que je n\rquote ai jamais parl\'e9e\~? N\rquote en soyez point en peine, repliqua-t-il\~; c\rquote est une langue extr\'eamement born\'e9e, et avec le secours d
+\rquote un petit dictionnaire que j\rquote ai fait pour mon usage particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
+\par
+\par En effet apr\'e8s nous \'eatre assis au pied d\rquote un gros cedre odorif\'e9rant, le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement reli\'e9 et gros comme un almanach de poche, tout \'e9crit de sa main, et dans lequel il pr\'e9
+tendoit avoir rassembl\'e9 toutes les phrases et tous les mots de la langue romancienne avec les r\'e9gles qu\rquote
+il faut observer pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner ici ce dictionnaire tout entier, mais j\rquote ai cru qu\rquote il suffiroit d\rquote
+en rapporter quelques r\'e9gles principales et les phrases les plus remarquables pour en donner seulement l\rquote id\'e9e\~: car aussi bien il seroit inutile d\rquote
+entreprendre de parler le romancien dans ce pays-ci. Il faut pour cela aller dans le pays m\'eame. Il y a sur-tout deux r\'e9gles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, mais to\'fbjours avec exag\'e9ration, figure, m\'e9taphore ou all
+\'e9gorie. Suivant cette r\'e9gle, il faut bien se garder de dire j\rquote aime. Cela ne signifie rien\~; il faut dire, je br\'fble d\rquote amour, un feu secret me d\'e9vore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et beaucoup d\rquote
+autres expressions semblables. Une personne est belle, c\rquote est-\'e0-dire, qu\rquote elle efface tout ce que la nature a fait de plus beau, que c\rquote est le chef-d\rquote \'9cuvre des dieux, qu\rquote il n\rquote est pas possible de la voir sans l
+\rquote aimer, c\rquote est la d\'e9esse de la beaut\'e9, la mere des graces\~: elle charme tous les yeux\~; elle encha\'eene tous les c\'9curs, on la prend pour Venus m\'eame, et l\rquote amour s\rquote y m\'e9prend. La seconde r\'e9gle consiste \'e0
+ ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs \'e9pith\'e9tes. Il seroit par exemple ridicule de dire l\rquote amour, l\rquote indiff\'e9rence, des regrets, il faut dire\~: l\rquote amour tendre et passionn\'e9, la froide et tranquille indiff\'e9
+rence, les regrets mortels et cuisans, les so\'fbpirs ardens, la douleur amere et profonde, la beaut\'e9 ravissante, la douce esp\'e9rance, le fier d\'e9dain, les m\'e9pris outrageans\~; et plus il y a de ces \'e9pith\'e9
+tes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment romancienne.
+\par
+\par Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en tr\'e8s-petit nombre, et c\rquote est ce qui facilite l\rquote intelligence du romancien. Les voici presque tous. l\rquote
+amour, et la haine, transports, desirs et soupirs, allarmes, espoir et plaisirs\~; fiert\'e9, beaut\'e9, cruaut\'e9, ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, jo\'fcissance, d\'e9sespoir, le c\'9cur et les sentimens\~
+; les charmes, les attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et regrets, la vie et la mort, felicit\'e9, disgrace, destin, fortune, barbarie\~; les soins, la tendresse, les larmes, les v\'9cux, les sermens, le
+gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux et les prairies, image, r\'eaverie et songes\~; voil\'e0 \'e0 peu pr\'e8s tous les mots de la langue romancienne\~; il n\rquote y a plus qu\rquote \'e0 y ajo\'fbter, comme j\rquote ai dit, diverses
+\'e9pith\'e9tes, comme, doux, tendre, charmant, admirable, d\'e9licieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, heureux, tranquille\~
+; et sur-tout ces expressions qui sont les plus commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu\rquote on ne s\'e7auroit imaginer, qu\rquote il est difficile de se repr\'e9senter, qui surpasse toute expression, au-dessus de tout ce qu\rquote
+on peut dire, au de-l\'e0 de tout ce qu\rquote on peut penser\~; avec ce petit recueil, on aura de quoi composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant une observation \'e0 faire, c\rquote est qu\rquote il faut t\'e2cher de n\rquote
+allier aux mots que des \'e9pith\'e9tes convenables\~; car si quelqu\rquote un par exemple, s\rquote avisoit de dire une chere et d\'e9licieuse tristesse, cela feroit une expression ridicule et mal assortie.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888605}CHAPITRE 6\line De la haute et basse Romancie.{\*\bkmkend _Toc89888605}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Les diverses r\'e9flexions que nous f\'eemes sur la langue romancienne, donnerent occasion au Prince Zazaraph de m\rquote apprendre un point de g\'e9
+ographie que j\rquote ignorois\~; c\rquote est qu\rquote il y avoit une haute et basse Romancie.
+\par
+\par Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est ais\'e9e \'e0 distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle est remplie, et que vous avez d\'fb remarquer en venant ici\~; au lieu que la basse Romancie est assez semblable \'e0
+ tous les pays du monde. Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, et un ruisseau n\rquote est qu\rquote un ruisseau\~: mais dans la haute Romancie une prairie est essentiellement \'e9maill\'e9e de fleurs, ou du moins couverte d
+\rquote un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux d\rquote argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire un doux murmure qui endorme les amans, ou qui r\'e9veille les oiseaux. Mais, ajo\'fb
+ta-t-il, vous serez peut-\'eatre bien aise d\rquote apprendre l\rquote origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce que je vois et ce que j\rquote entends, ne fait qu\rquote exciter de plus en plus ma curiosit\'e9. Je le con\'e7
+ois ais\'e9ment, reprit-il, et je crains m\'eame que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arr\'eater si long-tems dans cette for\'eat o\'f9 vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de vous mener \'e0
+ quelque habitation. Levons-nous donc, et nous continuerons en marchant notre conversation.
+\par
+\par Autrefois, continua-t-il, la Romancie \'e9toit un pays fort born\'e9. Aussi n\rquote y recevoit-on que peu d\rquote habitans, encore \'e9toient-ils tous choisis entre les princes et les h\'e9ros les plus c\'e9l\'e9
+bres. On se souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la Romancie, entr\rquote autres d\rquote Artus et des chevaliers de la table ronde, Palmerin d\rquote Olive, et Palmerin d\rquote Angleterre, Primalem de Grece, Percefor\'ea
+t, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. Rien n\rquote est si brillant que leur histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits ino\'fcis p\'eale m\'eale avec les g\'e9nies, les f\'e9
+es, les enchanteurs, les g\'e9ans, les endryagues, les monstres, to\'fbjours combattans, jamais vaincus. Aussi le ciel et la terre s\rquote int\'e9ressant \'e0 leurs succ\'e8
+s, leur prodiguoient continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand \'e9clat ne manqua pas d\rquote attirer beaucoup d\rquote \'e9trangers dans le pays, entr\rquote autres Pharamond, Cl
+\'e9opatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands personnages \'e0 la v\'e9rit\'e9, mais qui n\rquote \'e9tant pas pour ainsi dire n\'e9s h\'e9ros comme les premiers, et ne l\rquote \'e9tant que par imitation, demeurerent beaucoup au-dessous de leurs mod
+\'e9les. Cependant comme ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur donna place dans la haute Romancie. Mais les choses d\'e9g\'e9n\'e9rerent bien autrement dans la suite\~; car on re\'e7\'fbt dans la Romancie jusqu\rquote
+aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n\rquote est pas que plusieurs z\'e9lateurs romanciens n\rquote ayent fait leurs efforts pour r\'e9tablir toute l
+a gloire et le sublime merveilleux des tems pass\'e9s\~; de-l\'e0 sont venus les h\'e9ros et les princes des f\'e9es, ceux des mille et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d\rquote autres semblables\~
+; mais on voit dans leur histoire les merveilles m\'eal\'e9es avec tant de choses pu\'e9riles, communes et vulgaires, qu\rquote on ne s\'e7ait dans quelle classe il faut les ranger. Enfin pour \'e9
+viter la confusion, on a pris le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est demeur\'e9e aux princes et aux h\'e9ros c\'e9l\'e9bres\~: la seconde a \'e9t\'e9 abandonn\'e9e \'e0
+ tous les sujets du second ordre, voyageurs, avanturiers, hommes et femmes de m\'e9diocre vertu. Il faut m\'eame l\rquote avo\'fcer \'e0 la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis long-tems presque d\'e9serte, comme vous avez p\'fb
+ vous en appercevoir dans ce que vous en avez v\'fb, au lieu que la basse Romancie se peuple tous les jours de plus en plus. Aussi les f\'e9es et les g\'e9nies se voyant abandonn\'e9s, et presque sans pratique, ont pris la pl\'fbpart le parti de s\rquote
+en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les autres dans le pays des songes. C\rquote est ce qui fait que vous ne voyez plus la Romancie orn\'e9e comme elle \'e9toit autrefois d\rquote une infinit\'e9 de ch\'e2teaux de crystal, de tours d\rquote
+argent, de forteresses d\rquote airain, ni de palais enchant\'e9s.
+\par
+\par Que je suis f\'e2ch\'e9, lui dis-je en l\rquote interrompant, de ne pouvoir pas \'eatre t\'e9moin d\rquote un si beau spectacle\~! Il me seroit fort ais\'e9, reprit-il, de vous faire voir deux ch\'e2teaux de cette esp\'e9ce assez pr\'e8s d\rquote
+ici, si nous \'e9tions vous et moi assez las de notre libert\'e9, pour consentir \'e0 la perdre. \'e0 une lieu\'eb d\rquote ici sur la main droite, il y en a un qui est habit\'e9 par la f\'e9
+e Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais\~; mais rien de si dangereux que d\rquote en approcher. \'e0 trois cens pas tout \'e0 l\rquote entour, la f\'e9e a form\'e9 une esp
+\'e9ce de tourbillon invisible, qui entra\'eene en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale curiosit\'e9 d\rquote y entrer. Emport\'e9s ainsi jusqu\rquote \'e0 la cour du ch\'e2teau, ils sont \'e0 l\rquote instant engouffr\'e9s da
+ns de grands vases de crystal pleins d\rquote eau, et au moment qu\rquote ils y entrent, la f\'e9e leur souffle sur le dos une grosse bulle d\rquote air qui s\rquote y attache, et qui par sa l\'e9g\'e9ret\'e9 les tient suspendus dans l\rquote eau, o\'f9
+ ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la m\'e9chante f\'e9e se divertit\~: car on y voit p\'eale m\'ea
+le des dames et des seigneurs, des pontifes et des pr\'eatresses, des animaux de toute esp\'e9ce, des monstres grotesques, et mille figures diff\'e9rentes, qui se bro\'fcillent et se m\'ealent continuellement. C\rquote est sur ce modele qu\rquote
+on fait en Europe de ces longues phioles pleines d\rquote eau, que l\rquote on remplit de petits marmouzets d\rquote \'e9mail. L\rquote autre palais qui est \'e0 main gauche, est la demeure de la f\'e9e Curiaca, c\rquote
+est bien le plus dangereux caractere qu\rquote il y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d\rquote agr\'e9mens, rien ne lui est si ais\'e9 que de captiver les c\'9curs de tous ceux qui la voyent, et elle s\rquote en fait un plai
+sir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord d\rquote une fontaine ou d\rquote un canal, et l\'e0 lorsqu\rquote ils s\rquote y attendent le moins, elle les m\'e9tamorphose en oiseaux, qu\rquote
+elle contraint par un effet de son pouvoir magique, \'e0 tenir continuellement leur long bec dans l\rquote eau, les laissant des ann\'e9es enti\'e9res dans cette ridicule attitude. C\rquote est l\'e0 tout le fruit qu\rquote on retire des soins qu\rquote
+on lui a rendus\~; et c\rquote est aussi ce qui a fond\'e9 le proverbe de tenir quelqu\rquote un le bec dans l\rquote eau. Mes lecteurs sont des personnes de trop bon go\'fbt pour ne pas sentir que ces r\'e9cits sont extr\'eamement agr\'e9
+ables, et il est par cons\'e9quent inutile de les avertir qu\rquote ils me firent beaucoup de plaisir\~; je souhaite qu\rquote ils en trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888606}CHAPITRE 7\line De mille choses curieuses, et de la maladie des b\'e2illemens.{\*\bkmkend _Toc89888606}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nous v\'eemes venir \'e0 nous par la route que nous tenions, un cavalier mont\'e9 sur une espece de Griffon noir, l\rquote air triste, r\'eaveur et distrait\~
+; mais d\'e8s qu\rquote il nous e\'fbt apper\'e7us, il d\'e9tourna sa monture, et prenant un chemin de traverse, il se d\'e9roba bien-t\'f4t \'e0 nos yeux.
+\par
+\par Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope\~? Je n\rquote en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s\rquote y en trouve pourtant plusieurs, me r\'e9pondit-il, t\'e9
+moin le pauvre Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le plains\~! Pr\'e9venu contre les dangers d\rquote une passion amoureuse, il vivoit en philosophe indiff\'e9
+rent, riant m\'eame de la foiblesse des amans. Mais l\rquote amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le c\'9cur \'e9toit engag\'e9 \'e0 un autre, et qui lui fit bien-t\'f4t comprendre qu\rquote
+il n\rquote avoit rien \'e0 esp\'e9rer. Il le comprit en effet si bien, que pour \'e9touffer dans sa naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui lui restoit, qui \'e9toit de s\rquote \'e9loigner de l\rquote objet qui l\rquote
+avoit captiv\'e9. Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services me sont utiles, si vous m\rquote aimez j\rquote \'e9xige que vous ne me fuyez pas. \'e0 un ordre si absolu elle ajo\'fbta quelques faveurs l\'e9
+geres, qui acheverent de faire perdre \'e0 l\rquote amant infortun\'e9 tout espoir de libert\'e9. Il ne lui \'e9toit pas possible de voir Tigrine sans l\rquote aimer\~: il ne lui \'e9toit pas permis de l\rquote \'e9viter\~: il n\rquote
+en avoit pourtant rien \'e0 esp\'e9rer\~; quelle situation\~! Il s\rquote y r\'e9solut pourtant avec un courage qui marquoit autant la fermet\'e9 de son ame, que l\rquote exc\'e8s de sa passion. Il se flatta d\rquote arracher du moins quelquefois \'e0
+ la cruelle de ces l\'e9geres faveurs, qu\rquote elle lui avoit d\'e9ja accord\'e9es. Il y r\'e9ussit en effet, au-del\'e0 m\'eame de ses esp\'e9rances, et bornant-l\'e0 tous ses d\'e9sirs et tout son bonheur, il tra\'eenoit sa cha\'ee
+ne avec quelque sorte de satisfaction\~; mais ce bonheur apparent et si leger dura peu. Tandis que Sonotraspio to\'fbjours modeste et respectueux, s\rquote efforce de se persuader qu\rquote il est encore trop heureux, un injuste caprice persuade \'e0
+ Tigrine qu\rquote elle en fait trop. C\rquote en est fait, lui dit-elle, n\rquote esp\'e9rez plus rien de moi, votre passion m\rquote importune, vos soins me sont devenus indiff\'e9rens. Fuyez-moi, j\rquote y consens, et m\'ea
+me je vous le conseille. Dieux\~! Quel f\'fbt l\rquote \'e9tonnement de Sonotraspio\~! Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation \'e0 des femmes timides, qu\rquote un orage impr\'e9v\'fb surprend dans une vaste campagne. Il douta quelque-tems
+\~: il cr\'fbt avoir mal entendu\~; mais son doute ne fut pas long. Tigrine s\rquote expliqua, et le fit avec toute la duret\'e9 imaginable. Alors p\'e9n\'e9tr\'e9 de douleur, et le d\'e9sespoir peint dans ses ye
+ux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il\~; il en est bien tems cruelle, apr\'e8s que\'85 ses sanglots ne lui permirent pas d\rquote achever, et Tigrine m\'eame s\rquote \'e9loigna pour ne pas l\rquote
+entendre. Ni les larmes, ni les prieres les plus tendres ne p\'fbrent la fl\'e9chir, ni lui persuader m\'eame d\rquote accorder \'e0 un malheureux, du moins pour une derniere fois, quelque marque de bont\'e9. Elle n\rquote
+en parut au contraire que plus fiere et plus d\'e9daigneuse. Enfin l\rquote infortun\'e9 Sonotraspio outr\'e9 de d\'e9pit et de douleur, s\rquote est abandonn\'e9 \'e0 tout ce que le d\'e9sespoir peut inspirer \'e0 un amant injustement maltrait\'e9
+. En vain il s\rquote efforce de se rappeller les sages le\'e7ons de la philosophie. Occup\'e9 continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, chercher tant\'f4t la solitude, tant\'f4t la dissipation, en courant comme un insens\'e9
+ toute la Romancie. Il d\'e9teste le jour o\'f9 il vit Tigrine pour la premiere fois\~; il s\rquote efforce de l\rquote oublier\~; il voudroit la ha\'efr\~; mais rien ne lui r\'e9ussit\~: la blessure est trop profonde, et il y a lieu de craindre qu
+\rquote il n\rquote en gu\'e9risse jamais. En v\'e9rit\'e9, dis-je alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait piti\'e9, je voudrois que Tigrine ou ne lui e\'fbt jamais rien accord\'e9, ou ne lui e\'fbt pas refus\'e9
+ pour une derniere fois, quelques faveurs l\'e9geres\~; mais, ajo\'fbtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d\rquote exemples semblables pour d\'e9cr\'e9diter la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car on seroit tent\'e9
+ de regarder tous ses habitans comme des fous\~; mais c\rquote est un effet de l\rquote injustice et de l\rquote ignorance des hommes\~; car il est vrai qu\rquote \'e0 ne consulter que la raison et les maximes de la sagesse, il faut taxer de folie et d
+\rquote \'e9garement pitoyable, toute la suite des beaux sentimens et des proc\'e9d\'e9s r\'e9ciproques de deux amans\~; mais si d\rquote une part on s\rquote en rapporte \'e0 nos annalistes, dont l\rquote autorit\'e9 est d\rquote un poids d\rquote
+autant plus grand, qu\rquote il y en a plusieurs qui ont un caractere respectable\~; et si de l\rquote autre on en juge par la fa\'e7on toute sublime dont ils s\'e7avent embellir les passions, qui par elles-m\'eames paroissent les moins sens\'e9es, on aur
+a des h\'e9ros de la Romancie une id\'e9e beaucoup plus avantageuse.
+\par
+\par Ici j\rquote interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je\~! Apr\'e8s le tragique, n\rquote est-ce pas du comique qui se pr\'e9sente ici \'e0 nous\~? Qu\rquote est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de s
+auterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la for\'eat, comme une petite arm\'e9e qui d\'e9file\~? Quelle espece d\rquote insectes est-ce l\'e0\~?
+\par
+\par Insectes, r\'e9pondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez plus honn\'eatement une espece qui n\rquote est rien moins qu\rquote une espece humaine. N\rquote avez-vous jamais o\'fci parler des liliputiens\~? Les voil\'e0
+. Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s\rquote \'e9toient \'e9tablis dans la Romancie, et sembloient d\rquote abord y faire fortune\~; mais il faut sans doute que l\rquote air du pays leur soit contraire\~: ils n\rquote ont jamais p\'fb s
+\rquote y multiplier, et d\'e9sesper\'e9s de voir leur race s\rquote \'e9teindre, ils ont enfin pris le parti d\rquote aller s\rquote \'e9tablir ailleurs. Prenons garde en passant, ajo\'fbta-t-il, d\rquote en \'e9craser quelques-uns sous nos pieds\~
+; car c\rquote est-l\'e0 tout le danger que l\rquote on court \'e0 les rencontrer. Mais il n\rquote en est pas de m\'eame des brobdingnagiens. Ces g\'e9ants monstrueux par un contraste bizarre s\rquote \'e9tablirent dans la Romancie en m\'ea
+me-tems que les liliputiens\~; et comme eux ils ont \'e9t\'e9 oblig\'e9s de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant suffire \'e0 leur subsistance\~; mais malheur \'e0 tout ce qui s\rquote est trouv\'e9 sur leur passage. On ne s\'e7
+auroit exprimer le ravage que ces colosses effroyables ont fait dans toute leur route, \'e9crasant les ch\'e2teaux sous leurs pieds, comme nous \'e9crasons une motte de terre, et brisant tous les arbres des for\'eats, comme des elephans briseroient des
+\'e9pics de froment en traversant les campagnes. On ne s\'e7ait pas trop quel motif avoit engag\'e9 les uns et les autres \'e0 s\rquote \'e9tablir dans la Romancie\~; n\rquote ayant d\rquote autre m\'e9
+rite pour se distinguer, sinon, les uns une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu\rquote on s\rquote empresse de les retenir, et tout ce que l\rquote on en dit, c\rquote
+est que ce n\rquote \'e9toit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce qu\rquote on s\'e7avoit d\'e9ja\~; qu\rquote il n\rquote y a point dans le monde de grandeur absolu\'eb, et que la taille grande ou petite est une chose indiff\'e9
+rente \'e0 la nature humaine.
+\par
+\par A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n\rquote ai-je pas o\'fci dire que les b\'eates parlent dans ce pays-ci\~?
+\par
+\par Rien n\rquote est plus vrai, me dit-il, et c\rquote \'e9toit m\'eame autrefois une chose assez commune du tems d\rquote Esope, de Phedre, et d\rquote un fran\'e7ois appell\'e9 La Fontaine, qui avoient le secret de les fair
+e parler, aussi-bien et quelquefois mieux que les hommes m\'eames. Mais il semble que d\'e9go\'fbt\'e9es de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, sur-tout depuis qu\rquote un autre fran\'e7ois nomm\'e9 L M s\rquote est avis\'e9
+ de leur faire parler un langage peu naturel et forc\'e9, qu\rquote on a quelquefois de la peine \'e0 entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu\rquote on ne voudroit\~
+; et tout r\'e9cemment, une taupe vient de se rendre ridicule par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent pr\'e9tendu qu\rquote elle n\rquote a fait qu\rquote en copier une autre.
+\par
+\par Tandis que le Prince Zazaraphe m\rquote entretenoit ainsi, il me prit une envie de bailler si prodigieuse, qu\rquote il me fallut malgr\'e9 mes efforts, c\'e9der au mouvement naturel. Ah ah\~! Dit-il en riant, vous voil\'e0 d\'e9
+ja pris de la maladie du pays, c\rquote est de bonne heure\~; mais de grace ne vous contraignez point, car personne ici ne vous en s\'e7aura mauvais gr\'e9. C\rquote est dans la Romancie un mal in\'e9vitable pour peu qu\rquote on y fasse de s\'e9jour,
+\'e0 peu pr\'e8s comme le mal de mer pour ceux qui font un premier voyage sur cet \'e9l\'e9ment. Comme le Prince Zazaraph achevoit de parler, il se mit lui-m\'eame \'e0 bailler si d\'e9m\'e9sur\'e9ment, que je ne p\'fbs m\rquote emp\'eacher d\rquote
+en rire \'e0 mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne comprens pas comment on peut y \'eatre sujet dans un pays si rempli de merveilles\~; c\rquote est aussi, me r\'e9
+pondit-il, ce qui embarasse les physiciens dans l\rquote explication de ce ph\'e9nomene, d\rquote autant plus qu\rquote on a observ\'e9 que dans les endroits o\'f9 il y a le plus de merveilles, entass\'e9
+es les unes sur les autres, par exemple dans la province peruvienne, c\rquote est-l\'e0 pr\'e9cis\'e9ment que l\rquote on b\'e2ille le plus. Les m\'e9decins de leur c\'f4t\'e9 n\rquote ont encore p\'fb trouver d\rquote autre remede \'e0
+ ce mal, que de changer d\rquote air. Il faut pourtant que je vous fasse voir auparavant un de nos bois d\rquote amour\~: car c\rquote est \'e0 peu pr\'e8s ce qui vous reste \'e0 voir de particulier dans le canton o\'f9 nous sommes.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888607}CHAPITRE 8\line Des bois d\rquote amour.{\*\bkmkend _Toc89888607}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Comme nous \'e9tions donc d\'e9ja hors de la for\'eat, nous tourn\'e2mes nos pas vers un bois charmant qui \'e9toit dans la plaine. C\rquote \'e9
+toit un de ces bois d\rquote amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu\rquote on a plant\'e9s pour la commodit\'e9 des amans, comme on voit dans une terre bien entretenu\'eb
+ des remises de distance en distance pour servir d\rquote asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plant\'e9s de lauriers odorif\'e9rans, de myrthes, d\rquote orangers, d
+e grenadiers et de jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour former d\rquote agr\'e9ables berceaux. Ils sont admirablement bien perc\'e9s de diverses all\'e9es, qui forment des \'e9toiles, des pates d\rquote
+oye, des labyrinthes, et dans les massifs on a m\'e9nag\'e9 divers compartimens, dont le terrain est couvert d\rquote un beau gazon sem\'e9 de violettes et d\rquote autres fleurs champ\'eatres\~: les palissades sont de rosiers, de jasmin, de chevrefe\'fc
+ille, ou d\rquote autres arbrisseaux fleuris, et chacun a son jet d\rquote eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas demander si dans ces bosquets d\'e9licieux les tendres z\'e9phirs rafra\'ee
+chissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs\~; ni si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d\rquote un amoureux ramage\~; tout vit, tout respire, tout est anim\'e9, tout aime dans ces bois d\rquote amour\~
+; et comment pourroit-on s\rquote en d\'e9fendre, lorsqu\rquote on y voit les amours perch\'e9s sur les arbres comme des perroquets, s\rquote occuper sans cesse \'e0 lancer mille traits enflamm\'e9s qui embrasent l\rquote air m\'eame. O que le
+s conversations y sont tendres, vives et passionn\'e9es, qu\rquote on y pousse de soupirs, qu\rquote on y forme de desirs\~! Qu\rquote on y go\'fbte de plaisirs\~! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu\rquote il soit indiff\'e9
+rent de se promener dans les divers quartiers du bois. Chaque bosquet a sa destination particuliere\~; ensorte qu\rquote on distingue le bosquet des amans heureux, et celui des m\'e9contens\~; le bosquet des soup\'e7ons jaloux, celui des bro\'fc
+illeries, celui des raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, voulurent \'e9tablir aussi dans les bois d\rquote amour des bosquets de jo\'fcissance\~; mais on s
+\rquote opposa avec z\'e9le \'e0 une innovation si dangereuse, et il fut prouv\'e9 par le t\'e9moignage des annales romanciennes, qu\rquote il n\rquote y avoit rien de si contraire aux int\'e9r\'eats de la Romancie, par la raison que la jo\'fcissance \'e9
+teint le desir et la passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font l\'e0 bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les autres assis sous ce grand orme\~? Ce sont, me r\'e9
+pondit-il, des gens qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a \'e9t\'e9 plant\'e9 tout expr\'e8s pour \'eatre le lieu du rendez-vous. Les premiers venus y attendent les autres\~; et comme il y e
+n a tel quelquefois qui attend en vain, c\rquote est ce qui a fond\'e9 le proverbe, attendez-moi sous l\rquote orme. Au reste, ajo\'fbta-t-il, nous pouvons, si nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s\rquote
+y passe, et entendre tout ce qui s\rquote y dit\~: comment, repris-je, on fait ici les choses si peu secretement\~? Sans doute, repliqua-t-il\~; eh\~! Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes pourroient-ils autrement s\'e7avoir si en d
+\'e9tail tous les entretiens les plus particuliers de deux amans jusqu\rquote \'e0 la derniere syllabe\~? Vous avez raison, lui dis-je, et vous m\rquote expliquez-l\'e0 une chose que je n\rquote
+avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de Cl\'e9opatre, peuvent \'e9crire de si longues suites de discours sans en perdre un seul mot. C\rquote est, me r\'e9
+pondit le Prince Zazaraph, que vous ne s\'e7avez pas comment cela se fait.
+\par
+\par Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des d\'e9clarations\~; vous pourrez par celui-l\'e0 seul juger des autres, et vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces quatre grands tableaux d\rquote \'e9
+criture qui sont attach\'e9es \'e0 l\rquote entr\'e9e du bosquet\~? Ce sont quatre mod\'e9les diff\'e9rens de d\'e9claration d\rquote amour, contenant les demandes et les r\'e9ponses et s\rquote il n\rquote y en a que quatre, c\rquote est qu\rquote on n
+\rquote a pas encore p\'fb en inventer un cinqui\'e9me\~; car pour le dire en passant, nos annalistes \'e9crivent ordinairement assez bien\~; mais ils ont rarement de cette imagination qu\rquote on appelle invention, et qui fait trouver quelque chose qu
+\rquote un autre n\rquote a pas dite avant eux. C\rquote est ce qui fait qu\rquote ils ne font que se copier tous les uns les autres. Or pour revenir \'e0 nos tableaux, tous les amans qui entrent dans ce bosquet pour se d\'e9
+clarer leur amour, ne manquent pas de prendre l\rquote un de ces quatre mod\'e9les, qu\rquote ils r\'e9citent tout de suite. L\rquote annaliste n\rquote a ainsi qu\rquote \'e0 observer lequel des quatre mod\'e9les on employe, et il s\'e7ait tout d\rquote
+un coup toute la suite de la conversation. Il en est de m\'eame de tous les autres bosquets jusqu\rquote \'e0 celui des soupirs, dont le nombre est r\'e9gl\'e9, afin que l\rquote annaliste n\rquote aille pas faire une b\'e9vu\'eb ridicule contre la v\'e9
+rit\'e9 de l\rquote histoire, en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n\rquote en aura soupir\'e9 que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d\rquote \'e9couter ce que disent tous les couples d\rquote amans que je vois r\'e9
+pandus dans ce bois. Vous dites vrai, me r\'e9pondit-il\~; car si vous vous donnez seulement la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en tr\'e8s-petit nombre \'e0 l\rquote entr\'e9e de chaque bosquet, vous s\'e7aurez tout ce qui y a jamais \'e9t
+\'e9 dit, et tout ce qui s\rquote y dira d\rquote ici \'e0 mille ans\~; et il faut avo\'fcer que si cela ne fait pas l\rquote \'e9loge de l\rquote esprit des annalistes romanciens, c\rquote est du moins pour eux et pour nous quelque chose de tr\'e8
+s-commode\~: car on a par ce moyen toute l\rquote histoire de la Romancie en un tr\'e8s-petit abr\'e9g\'e9.
+\par
+\par Malgr\'e9 cela il me prit envie d\rquote \'e9co\'fbter un moment ce qui se disoit dans les bosquets voisins, et j\rquote y entrai avec le prince Zazaraph. Mais je remarquai en effet que tout ce qui s\rquote y disoit, n\rquote \'e9toit que des r\'e9p\'e9
+titions de ce que j\rquote avois d\'e9ja l\'fb dans tous les romans\~; et les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n\rquote en fusse \'e0 la fin incommod\'e9, et pour pr\'e9
+venir le danger, il me proposa de changer d\rquote air. Aussi bien, ajo\'fbta-t-il, n\rquote avez-vous plus rien \'e0
+ voir ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez \'e9galement de tout ce qui peut m\'e9riter votre curiosit\'e9
+, sauf \'e0 moi \'e0 vous faire remarquer les diff\'e9rences, quand elles en vaudront la peine. J\rquote acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, nous mont\'e2mes tous deux chacun sur une grande sauterelle sell\'e9e et brid\'e9
+e. Ces montures, plus douces, mais moins v\'eetes que les hipogriffes, ne font gu\'e9res que quatre ou cinq lieu\'ebs par saut, de sorte qu\rquote elles ne font faire que deux ou trois cens lieu\'ebs par jour\~; mais c\rquote est assez lorsqu\rquote on n
+\rquote est pas press\'e9. Il faut \'e0 cette occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888608}CHAPITRE 9\line Des voitures et des voyages.{\*\bkmkend _Toc89888608}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Il y a un pays dans le monde qu\rquote on dit \'eatre de tous les pays le plus commode pour voyager, parce qu\rquote on y trouve partout de grands chemins fray
+\'e9s et de bonnes auberges\~; mais il paro\'eet bien que ceux qui le croyent ainsi, n\rquote ont jamais voyag\'e9 dans la Romancie.
+\par
+\par Je ne parle pourtant pas de la commodit\'e9 admirable des anciennes voitures, lorsqu\rquote un batteau enchant\'e9 venoit vous prendre au bord de la mer, orn\'e9 de fl\'e2mes rouges, et d\rquote
+un pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moiti\'e9 du tour du monde\~; ou lorsqu\rquote on n\rquote avoit qu\rquote \'e0 monter sur la croupe d\rquote un Centaure, ou sur le dos d\rquote un Griffon qui
+ vous transportoit en un instant au-del\'e0 de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour d\'e9livrer une princesse que le g\'e9ant Coxigrus avoit enlev\'e9e, et vouloit forcer \'e0 souffrir ses horribles caresses. Comme les h\'e9ros d
+\rquote aujourd\rquote hui ne sont pas tout-\'e0-fait de la m\'eame trempe que ceux d\rquote autrefois, il a fallu changer l\rquote ancienne m\'e9thode, et ne les faire plus voyager que terre \'e0 terre, ou dans un bon vaisseau\~
+; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l\rquote ocean. N\'e9anmoins on n\rquote a pas laiss\'e9 de conserver de l\rquote ancienne m\'e9thode de voyager, tous les avantages et tous les agr\'e9mens qu\rquote il a \'e9t\'e9
+ possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme.
+\par
+\par Par exemple\~; deux hommes partent de Peking pour aller \'e0 Ispahan, ou de Paris pour aller \'e0 Madrid\~; l\rquote un en partant a pris de bonnes lettres romanciennes\~; l\rquote autre malheureusement n\rquote a pris que des lettres de change. Qu
+\rquote arrive-t-il\~? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-\'eatre tout le tour du monde, sans qu\rquote il lui arriv\'e2t la moindre avanture. Il lui faudra manger to\'fbjours \'e0 l\rquote auberge \'e0 ses d\'e9
+pens, encore trop heureux quelquefois d\rquote en trouver. Il sera mo\'fcill\'e9, fatigu\'e9, embourb\'e9, malade, pr\'eat \'e0 mourir sans secours\~: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux\~
+; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere qu\rquote il puisse raconter \'e0 son retour. En un mot il reviendra tel qu\rquote il \'e9toit parti. Au lieu qu\rquote un prince fils du calife Scha-Schi
+ld-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre \'e0 chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout o\'f9 il loge il fait tourner la t\'eate \'e0
+ toutes les dames et princesses du canton\~; c\rquote est un vrai tison d\rquote amour, qui va causant partout un embrasement g\'e9n\'e9ral. De pluye et de mauvais tems, il n\rquote
+en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il s\rquote \'e9gare dans un bois \'e9loign\'e9 du grand chemin\~; mais le guide qui l\rquote \'e9gare s\'e7ait bien ce qu\rquote il fait\~; c\rquote est to\'fbjours le plus \'e0
+ propos du monde pour d\'e9livrer \'e0 son choix, soit un cavalier attaqu\'e9 par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, pr\'eate \'e0 \'eatre d\'e9chir\'e9e par un vilain sanglier. Il est aussi-t\'f4t conduit au ch\'e2
+teau qui n\rquote est pas loin, et de tout cela que d\rquote avantures nouvelles\~! Au reste quoiqu\rquote il ait soin de cacher son v\'e9ritable nom, en sorte que des gens mal-avis\'e9s pourroient le prendre pour un avanturier\~; par la vertu
+de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caress\'e9, choy\'e9 comme une divinit\'e9. Les princes m\'eames le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots qu\rquote il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien d\rquote
+important o\'f9 il n\rquote ait part. En un mot je trouve cette fa\'e7on de voyager si agr\'e9able et si s\'fbre, que je ne comprends pas comment on peut se r\'e9soudre \'e0 sortir de chez soi, n\rquote e\'fbt-on que cinq ou six lieu\'ebs \'e0
+ faire, sans se munir de lettres romanciennes.
+\par
+\par On peut m\'eame prendre encore une autre pr\'e9caution tr\'e8s-avantageuse, qui est d\rquote emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger \'e0 leur exemple, dans les divers pays qu
+\rquote on voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprim\'e9es pour la commodit\'e9 des voyageurs\~; et j\rquote en donnerai volontiers ici un \'e9chantillon d\rquote apr\'e8s un c\'e9l\'e9
+bre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien re\'e7\'fb. \'e0 Madrid chez le Comte De Ribaguora. C\rquote est un grand d\rquote Espagne, \'e2g\'e9
+ de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui re\'e7oit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les fran\'e7ois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a \'e9t\'e9 ci-devant gouverneur du P\'e9rou, o\'f9 il a amass
+\'e9 des biens immenses dont il aime \'e0 se faire honneur. Il a cela de commode, que d\'e8s qu\rquote il voit un etranger de bonne mine qui s\rquote appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-For\'eat, il se prend tellement d\rquote amiti
+\'e9 pour lui, qu\rquote il ne peut plus s\rquote en passer. \'e0 Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extr\'eamement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes d\rquote Espagne. Elles sont l\rquote
+objet des tendres v\'9cux de tout ce qu\rquote il y a de plus brillant dans la noblesse espagnole\~; mais un jeune etranger inconnu qui s\'e7ait se pr\'e9senter \'e0 elles de bonne grace, ne manque point de captiver le c\'9cur de l\rquote
+une des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que l\rquote intrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre fa\'e7on plus honn\'ea
+te si on peut l\rquote imaginer.\'e0 Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C\rquote est un gentilhomme \'e0 qui il est arriv\'e9 beaucoup d\rquote avantures, qu\rquote il racontera tout de suite pour servir d\rquote \'e9pisode \'e0 l\rquote histoire du voyage
+\~; et comme il ne manque jamais d\rquote arriver encore chez lui d\rquote autres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d\rquote un volume de juste grosseur. Ce petit \'e9chantillon suffit pour donner quelque id
+\'e9e des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de l\rquote \'e9tendre d\rquote avantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en g\'e9n\'e9ral tous les h\'e9ros romanciens, c\rquote est qu\rquote ils doivent avoir une m
+\'e9moire heureuse, pour se souvenir fid\'e9lement de tous ceux avec qui ils ont e\'fb d\'e8s le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commenc\'e9 le r\'e9cit de leurs avantures sans pouvoir l\rquote
+achever. Car ce seroit une chose extr\'eamement ind\'e9cente d\rquote oublier ces gens-l\'e0, et de n\rquote en plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire qu\rquote il les a laiss\'e9s \'e0 la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou qu
+\rquote il aille les retrouver, ou qu\rquote ils viennent le chercher, f\'fbt-ce des extr\'eamit\'e9s du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nu\'ebs plut\'f4t que d\rquote
+y manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et j\rquote en connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout expr\'e8s le voyage d\rquote Amasie en Hollande. J\rquote ai aussi \'e9t\'e9 moi-m\'eame si scrupuleux sur cela, qu
+\rquote ayant perdu, comme on a v\'fb, mon cheval la veille de mon entr\'e9e dans la Romancie, je n\rquote ai pas manqu\'e9 de le retrouver \'e0 la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se d\'e9
+barasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne s\'e7ait plus que faire\~; c\rquote est de les tuer tout aussit\'f4t, ou de les faire mourir de maladie. Mais \'e0 dire le vrai, l\rquote exp\'e9
+dient est odieux, et on a s\'e7\'fb mauvais gr\'e9 \'e0 un des derniers voyageurs, d\rquote avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
+\par
+\par Mais \'e0 propos de m\'e9moire, je m\rquote apper\'e7ois que je parle tout seul, et j\rquote oublie que j\rquote ai un compagnon qui auroit d\'fb partager avec moi le r\'e9cit que je viens de faire. J\rquote en demande pardon \'e0
+ mes lecteurs, et je vais r\'e9parer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon d\rquote avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles r\'e9gles que Lucien et tant d\rquote autres ont donn\'e9es pour \'e9
+crire l\rquote histoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour \'e9crire tout ce qui nous vient \'e0 l\rquote esprit, sans nous mettre en peine de ce qu\rquote on appelle ordre, plan, m\'e9thode, pr\'e9
+cision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit pr\'e9c\'e9der\~; d\rquote autant plus que nous avons to\'fbjours \'e0 notre disposition la date des faits pour l\rquote avancer, ou la reculer comme il nous pla\'eet. C\rquote
+est ce qui me fait admirer la pr\'e9caution qu\rquote a prise un de nos modernes annalistes, de mettre \'e0 la t\'eate de son histoire une pr\'e9face raisonn\'e9e, pour justifier fort s\'e9rieusement les faits qu\rquote il y rapporte, comme si on ne s\'e7
+avoit pas qu\rquote en qualit\'e9 d\rquote annaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans qu\rquote on ait celui de s\rquote en formaliser.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888609}CHAPITRE 10\line Des trente-six formalit\'e9s pr\'e9liminaires qui doivent pr\'e9c\'e9der les propositions
+de mariage.{\*\bkmkend _Toc89888609}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien mont\'e9s sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein n
+\rquote \'e9toit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon \'e9pouse. Sans doute, lui dis-je, et \'e7a \'e9t\'e9 en partie le motif qui m\rquote a fait entreprendre ce voyage. Je m\rquote en suis dout\'e9, me r\'e9
+pondit-il, d\rquote autant plus qu\rquote il vous sera difficile de voir toutes les beaut\'e9s dont ce pays-ci est peupl\'e9, sans que votre c\'9cur se d\'e9clare pour quelqu\rquote une. Mais disposez-vous \'e0
+ la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour qu\rquote on commence \'e0 aimer, jusqu\rquote \'e0 celui o\'f9 l\rquote on s\rquote \'e9pouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs m\rquote
+ont quelquefois impatient\'e9 dans les avantures de Th\'e9agene, de Cyrus, de Cl\'e9opatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abr\'e9ger les formalit\'e9s\'85 eh si, me r\'e9pondit-il, vous si\'e9roit-il de ne faire qu\rquote
+un petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajo\'fbta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes r\'e9gles, et passer par tous les degr\'e9
+s de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abr\'e9ger le tems.
+\par
+\par Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est \'e0 propos de vous mettre d\rquote avance au fait des loix principales qu\rquote il faut observer en cette matiere. C\rquote est ce qu\rquote on appelle les formalit\'e9s pr\'e9
+liminaires. Il y en a qui en comptent jusqu\rquote \'e0 trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans m\rquote arr\'eater \'e0 les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, qu\rquote
+il faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant\~; car on l\rquote est quelquefois une ann\'e9e entiere sans le s\'e7avoir, et il y en a tel qui ne s\rquote en doute seulement pas. S\rquote il a arr\'eat\'e9 ses r
+egards sur une personne, c\rquote est sans dessein\~: s\rquote il l\rquote a trouv\'e9e extr\'eamement aimable, ses sentimens se sont born\'e9s \'e0 l\rquote estime et \'e0 l\rquote admiration\~; tout au plus il croit n\rquote avoir pour elle que de l
+\rquote amiti\'e9. Il est vrai qu\rquote il desire de la voir souvent, qu\rquote il a des attentions particulieres pour elle, qu\rquote il n\rquote est pas f\'e2ch\'e9 d\rquote appercevoir qu\rquote elle en a aussi pour lui\~; mais \'e0
+ son avis tout cela ne signifie rien, ce n\rquote est qu\rquote un commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire o\'f9 l\rquote amour n\rquote entre pour rien\~; mais, dit-il enfin, que m\rquote est-il donc arriv\'e9 depuis quelque-tems\~
+? Je m\rquote apper\'e7ois que je ne dors que d\rquote un sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et m\'e9lancolique. Je perds mon enjou\'ebment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence \'e0 m\rquote ennuyer\~: ce que j\rquote
+aimois le plus, me paro\'eet insipide. Vous \'eates peut-\'eatre malade, lui dit quelqu\rquote un qui ne conno\'eet pas les usages du pays romancien\~; non, r\'e9pond-il, c\rquote est toute autre chose. Il a bien raison\~; car ce sont l\'e0 pr\'e9cis\'e9
+ment les premieres formalit\'e9s de l\rquote amoureuse poursuite. Il en est d\rquote abord tout \'e9tonn\'e9\~; moi amoureux, dit-il, moi qui n\rquote ai jamais rien aim\'e9\~! Moi qui ai brav\'e9 tous les traits de l\rquote amour\~! Moi qui jusqu\rquote
+\'e0 pr\'e9sent ai v\'fb impun\'e9ment toutes les belles\~! Mais il a beau vouloir se le cacher \'e0 lui-m\'eame. Ses so\'fbpirs le trahissent\~; l\rquote inqui\'e9tude, la crainte, l\rquote esp\'e9rance, les transports se mettent de la partie. Il faut l
+\rquote avo\'fcer de bonne grace, et il l\rquote avou\'eb enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j\rquote ai v\'fb beaucoup de h\'e9ros ne pas attendre si long-tems \'e0 conno\'eetre leur \'e9tat, et \'e0 la premiere v\'fb\'eb
+ d\rquote une princesse devenir tout \'e0 coup \'e9perd\'fbment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c\rquote est m\'eame la maniere la plus romancienne\~; mais apr\'e8s tout ils n\rquote y gagnent rien\~; car il faut to\'fbjours, \'e0 moins qu\rquote
+ils n\rquote en obtiennent une dispense particuliere, qu\rquote ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire conno\'eetre le feu s\'e9cret dont ils sont consum\'e9s.
+\par
+\par Au reste, ajo\'fbta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalit\'e9 essentielle\~: c\rquote est qu\rquote il faut que la beaut\'e9 qui a triomph\'e9 de l\rquote indiff\'e9rence du h\'e9ros, ait un nom distingu\'e9. Car si malheureusement elle s
+\rquote appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour d\'e9figurer tout un roman\~; au lieu que quand elle s\rquote appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms to\'fbjours accompagn\'e9s d\rquote \'e9
+pithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalit\'e9 qui embellit infiniment l\rquote histoire\~; c\rquote est lorsque le h\'e9ros amoureux, loin de pouvoir se flatter de poss\'e9der jamais l\rquote objet qu\rquote
+il adore, ne peut seulement pas, v\'fb la disproportion de sa condition, oser faire sa d\'e9claration aux beaux yeux qui ont encha\'een\'e9 sa libert\'e9. Car il est vrai qu\rquote il est en effet d\rquote une tr\'e8s-haute naissance, et le l\'e9gitime h
+\'e9ritier d\rquote un grand royaume, comme il sera v\'e9rifi\'e9 en tems et lieu\~: il est certain d\rquote ailleurs que la princesse l\rquote adore dans le fond du c\'9cur, et qu\rquote elle maudit s\'e9cretement le rang \'e9minent qui lui \'f4te l
+\rquote esp\'e9rance d\rquote \'eatre jamais l\rquote \'e9pouse d\rquote un cavalier si parfait\~; mais d\rquote une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui l\rquote ignore aussi ne peut l\rquote \'e9couter avec biens\'e9ance, quand m
+\'eame il auroit l\rquote audace de s\rquote expliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens\~: aussi nos annalistes l\rquote ont-ils tourn\'e9e et retourn\'e9e en cent fa\'e7ons diff\'e9rentes.
+\par
+\par Vous voyez donc, ajo\'fbta le grand paladin, que les formalit\'e9s sont plus longues que vous ne pensez\~; mais ce n\rquote est pourtant encore l\'e0 que le commencement\~; la grande difficult\'e9 consiste \'e0 d\'e9clarer sa pass
+ion. Car comment ferez-vous\~? Irez-vous dire grossierement \'e0 une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable\~: que vous l\rquote aimez de l\rquote
+amour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la poss\'e9
+der le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre\~; mais il faut s\rquote y prendre avec tant de pr\'e9
+caution et si doucement, qu\rquote elle ne s\rquote en apper\'e7oive presque pas. Il faut qu\rquote elle le devine, ou tout au plus qu\rquote elle s\rquote en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsqu\rquote on en s\'e7
+ait faire usage et prendre son tems\~: par exemple, la belle est \'e0 sa fen\'eatre ou sur un balcon, o\'f9 elle prend le frais\~: rodez \'e0 l\rquote entour sans faire semblant de rien, et quand vous \'eates \'e0 port\'e9e, tirez-lui une r\'e9v\'e9
+rence respectueuse, accompagn\'e9e d\rquote un regard moiti\'e9 vif, et moiti\'e9 mourant. Vous verrez que vous n\rquote aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu\rquote elle se doutera de quelque chose\~
+: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La pl\'fbpart comprennent fort bien ce qu\rquote on leur dit, souvent m\'eame ce qu\rquote on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent \'9cillades qu\rquote on leur ad
+resse, ne perdent pas une seule syllabe.
+\par
+\par Mais, repris-je \'e0 mon tour, \'e0 ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajo\'fbter un second, qui est celui des s\'e9r\'e9nades pendant la nuit sous les fen\'eatres du but de ses desirs\~? Comment, dites-vous, me r\'e9pondit le princ
+e en souriant, du but de ses desirs\~! Fort bien, vous commencez \'e0 vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois qu\rquote un concert de voix et d\rquote instrumens sous les fen\'eatres de la beaut\'e9
+ dont on porte la cha\'eene, me paroissoit un assez bon exp\'e9dient pour lui insinuer m\'e9lodieusement les tendres sentimens qu\rquote on a pour elle. Il est vrai, repartit-il\~; mais l\rquote exp\'e9dient n\rquote est gu\'e9res de mon go\'fbt, parce qu
+\rquote il est sujet \'e0 trop d\rquote inconv\'e9niens. Car premierement, il fait conno\'eetre \'e0 tout le quartier qu\rquote il y a de l\rquote
+amour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la f\'eate, qu\rquote un jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
+ terribles sans que souvent vous s\'e7achiez seulement de quelle part elles vous sont adress\'e9es. Je s\'e7ais bien que vous tuerez votre homme\~; car c\rquote est la regle. Mais cela m\'eame cause un grand embarras. L\rquote affaire \'e9
+clate. Le mort appartient to\'fbjours \'e0 des gens puissans et accr\'e9dit\'e9s. C\rquote est pour l\rquote
+ordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des s\'e9r\'e9nades \'e0 sa b
+elle. Car le moindre malheur qu\rquote il ait \'e0 craindre, c\rquote est de n\rquote en sortir qu\rquote avec une blessure dangereuse. Avo\'fcez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup d\rquote \'e9p\'e9e au travers du corps, et qu\rquote
+on se voit en danger de mourir, c\rquote est une grande douceur lorsqu\rquote on peut parvenir \'e0 s\'e7avoir que la belle pour qui on s\rquote est expos\'e9 au danger paro\'eet touch\'e9e d\rquote un si grand malheur.
+\par
+\par Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph\~: il n\rquote y a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte\~; et si le cas arrive, je r\'e9ponds que le bless\'e9 sera bient\'f4t sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paro\'ee
+t trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tourn\'e9es sont d\rquote un secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber \'e0
+ ses pieds, comme par m\'e9garde, pour exciter sa curiosit\'e9\~; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affid\'e9e. Ce pas une fois fait, il faut compter que l\rquote affaire est en bon train. L\rquote aman
+t ne laisse pas de s\rquote inqui\'e9ter et de se tourmenter sur le succ\'e8s de son billet. L\rquote a-t-elle l\'fb, l\rquote a-t-elle rejett\'e9\~? Quel sentiment a-t-elle fait paro\'eetre en le lisant\~? C\rquote est qu\rquote il n\rquote
+a pas encore d\rquote exp\'e9rience\~: car il est vrai en g\'e9n\'e9ral qu\rquote il y a des belles trop r\'e9serv\'e9es, qui font quelque difficult\'e9 de recevoir et de lire un billet\~; mais la r\'e9serve en cette occasion seroit tout-\'e0-fait d\'e9
+plac\'e9e\~; et il seroit m\'eame ridicule de ne pas faire au billet une r\'e9ponse favorable, qui donne de grandes esp\'e9rances \'e0 l\rquote amant\~; car c\rquote est-l\'e0 une des formalit\'e9s les plus indispensables dans les pr\'e9
+liminaires dont nous parlons, et je n\rquote y ai jamais v\'fb manquer.
+\par
+\par C\rquote est alors enfin, continua le prince, que l\rquote on commence \'e0 respirer. C\rquote est alors que l\rquote amour commence \'e0 paro\'eetre le dieu le plus aimable et le plus charmant de l\rquote Olympe. Qu\rquote on lui fait alors des remerc
+\'eemens, de v\'9cux et d\rquote offrandes\~! Mais il faut qu\rquote il continu\'eb son ouvrage. Ce n\rquote est pas assez que la charmante Clorine, ou l\rquote adorable Florise ait laiss\'e9 entendre qu\rquote elle n\rquote est pas insensible\~
+; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l\rquote assurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel exc\'e8s de joye\~? Non, il se p\'e2mera. Que dis-je\~? Il en mourroit, s\rquote il lui \'e9toit permis de mourir si-t\'f4t
+\~; mais comme la chose seroit contre les bonnes r\'e9gles, il faut qu\rquote il se contente de tomber aux pieds de sa toute-belle sans voix et si transport\'e9, quetout ce qu\rquote il peut faire, c\rquote est de coller ses l\'e9
+vres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
+\par
+\par Ah\~! Prince Fan-F\'e9r\'e9din, ajo\'fbta le grand paladin, quel dommage qu\rquote un moment si doux ne soit qu\rquote un moment\~! Mais on a eu beau faire jusqu\rquote \'e0 pr\'e9
+sent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renonc\'e9, et ce qu\rquote il y a de plus triste, c\rquote est que ce moment est unique, et qu\rquote on n\rquote
+en peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en v\'e9rit\'e9 un amant raisonnable devroit s\rquote en tenir-l\'e0\~; et cela seroit bien honn\'eate \'e0 lui\~; mais y en a-t-il des amans raisonnables\~? Il leur manque to\'fb
+jours quelque chose. Apr\'e8s un premier entretien, on en veut avoir un second\~; apr\'e8s le second on en veut un troisi\'e9me, et en l\rquote attendant, les heures paroissent des ann\'e9es. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au d\'e9
+faut du portrait on obtient du moins tout ce qu\rquote on peut, et ne fut-ce qu\rquote un ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde\~; on n\rquote avoit encore jusqu\rquote alors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, d\'e9
+fiances, allarmes, larmes et d\'e9sespoirs\~; et voil\'e0 qu\rquote on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye o\'f9 l\rquote on n\'e2ge comme en pleine eau, des d\'e9
+lices inexprimables. Qu\rquote on ne s\rquote avise point alors d\rquote aller offrir \'e0 un amant le thr\'f4ne de Perse, ou l\rquote empire de Tr\'e9bizonde, \'e0 condition d\rquote
+abandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il pr\'e9f\'e9re un si doux esclavage \'e0 la plus belle couronne de l\rquote univers.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888610}CHAPITRE 11\line Des grandes \'e9preuves\~; et ressemblance singuliere qui fera soup\'e7onner aux lecteurs le d
+\'e9nou\'ebment de cette histoire.{\*\bkmkend _Toc89888610}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abr\'e9ger. Car ce que vous venez d
+e me dire en si peu de paroles, non-seulement je l\rquote ai v\'fb dans plus de vingt romans diff\'e9rens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce n\rquote est pas que j\rquote aye le talent d\rquote abr\'e9ger, me r\'e9pondit-il, mais c\rquote est que d
+\rquote une part la pl\'fbpart des romans sont tous faits sur le m\'eame mod\'e9le, et que de l\rquote autre leurs auteurs ont le talent d\rquote allonger tellement les \'e9v\'e9nemens et les r\'e9cits, qu\rquote
+ils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages \'e0 un ecrivain qui n\rquote entend pas comme eux l\rquote art de la diffuse prolixit\'e9.
+\par
+\par Remarquez pourtant, ajo\'fbta-t-il, que je ne vous ai encore parl\'e9 que des formalit\'e9s pr\'e9liminaires, et qu\rquote avant que d\rquote arriver \'e0 la conclusion du mariage, il reste bien du chemin \'e0 faire. Car comme dans un labyrinthe on s\'e7
+ait fort bien par o\'f9 l\rquote on entre, et que l\rquote on ignore par o\'f9 l\rquote on en sortira\~: ainsi ceux qui s\rquote embarquent sur la mer orageuse de l\rquote amour, s\'e7avent bien d\rquote o\'f9 ils sont partis, mais ils ne s\'e7
+avent point par o\'f9, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes s\rquote aiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites l\rquote une pour l\rquote autre. Elles mourront si on les s\'e9pare\~: destin barbare\~! Faut-il\'85
+ mais non, ce n\rquote est point au destin qu\rquote il faut s\rquote en prendre, c\rquote est aux loix \'e9tablies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation\~: loix s\'e9veres, qui d\'e9fendent sous peine de bannissement perp
+\'e9tuel de proc\'e9der \'e0 l\rquote union conjugale de deux personnes qui s\rquote adorent, avant que d\rquote avoir pass\'e9 par les grandes \'e9preuves prescrites dans l\rquote ordonnance.
+\par
+\par Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j\rquote aurai v\'fb dans les romans ce que vous appellez les grandes \'e9preuves\~; mais je serai bien aise de les conno\'eetre plus distinctement, et d\rquote apprendre de vous surquoi est fond\'e9
+e cette loy\~; et si elle est indispensable.
+\par
+\par Si vous avez l\'fb, me dit-il, les avantures du pieux En\'e9e, vous avez d\'fb remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre\~; car il arrivoit heureusement en Italie, il \'e9
+pousoit la princesse latine, et voil\'e0 l\rquote ene\'efde finie. Mais son historien ayant habilement imagin\'e9 de lui donner Junon pour ennemie, cette d\'e9esse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite d\rquote
+\'e9v\'e9nemens extraordinaires, et qui donnent matiere \'e0 une grande histoire. Or voil\'e0 sur quel mod\'e9le nos annalistes ont \'e9tabli la loy des grandes \'e9preuves. Au d\'e9faut du Neptune, d\rquote Ulysse et de la Junon d\rquote En\'e9
+e, ils ont trouv\'e9 des f\'e9es et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les pers\'e9cutions continuelles donnent lieu aux h\'e9ros de signaler leur courage par mille exploits ino\'fcis\~; et comme il n\rquote
+y a ni valeur, ni forces humaines qui puissent r\'e9sister \'e0 de si terribles \'e9preuves, ils ont soin de leur donner en m\'eame-tems la protection de quelque bonne f\'e9e, ou de quelque g\'e9nie puissant, comme Ulysse et En\'e9e avoient l\rquote
+un la protection de Minerve, l\rquote autre celle du destin. De-l\'e0 il est ais\'e9 de juger que cette loy dans la Romancie doit \'eatre indispensable, et elle l\rquote est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux qu
+\rquote elle \'e9pargne le moins.
+\par
+\par Que faut-il donc penser, repartis-je, de la pl\'fbpart des h\'e9ros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinit\'e9s ni les g\'e9nies, soit amis, soit ennemis\~?
+\par
+\par Ce sont, me dit-il, des h\'e9ros bourgeois, qui n\rquote ont ni la noblesse ni l\rquote \'e9l\'e9vation qui est ins\'e9parable de l\rquote id\'e9e d\rquote un h\'e9ros romancien. Mais ils ne laissent pas d\rquote \'eatre sujets comme les autres, \'e0
+ la loy des \'e9preuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et d\rquote autre consentent au mariage\~; point du tout. Il survient un pr\'e9tendant plus riche et plus puissant, qui met de son c\'f4
+t\'e9 une partie des parens\~; quel parti prendre\~? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S\rquote il se bat, il tu\'ebra s\'fbrement son homme. Mais que deviendra-t-il\~? Voil\'e0 matiere d\rquote avantures pour plusieurs ann\'e9es. S\rquote
+il enleve sa princesse\~; il faut qu\rquote il la consigne chez quelque parente qui ve\'fcille bien la cacher, et qu\rquote il ait bien soin de se cacher lui-m\'eame pour se d\'e9rober aux recherches. Tout cela est bien long\~; m
+ais voici le tragique. Un soir que la belle enlev\'e9e prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane d\rquote Alger qu\rquote elle prend pour un b\'e2timent du pays, et qui faisant brusquement descente \'e0
+ terre, enleve les deux belles chr\'e9tiennes pour les mener vendre \'e0 leur dey. Quelle \'e9preuve pour un amant\~! Il ne s\'e7ait en quel pays du monde on a transport\'e9 le cher objet de ses pens\'e9es, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation
+\~! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqu\'e9, et pris par un vaisseau chr\'e9tien, dont le commandant est pr\'e9cis\'e9ment le rival de l\rquote amant infortun\'e9. Voil\'e0
+ de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans qu\rquote heureusement tous les romanciens ont la vie extr\'eamement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive \'e0 Alger\~; elle est pr\'e9sent\'e9e au dey qui en devient amoureux, jusqu
+\rquote \'e0 oublier toutes les autres beaut\'e9s de son s\'e9rail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle d\'e9fense du monde\~: le dey ennuy\'e9 de ses larmes, et las de sa r\'e9
+sistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqu\'e9, et il le fera tout comme il le dit.
+\par
+\par Ah\~! Prince, m\rquote \'e9criai-je alors, que cette \'e9preuve est terrible\~! J\rquote en fremis.
+\par
+\par Non, non, repliqua-t-il, rass\'fbrez-vous\~: dans la Romancie on trouve remede \'e0 tout. L\rquote amant a si bien fait par ses recherches, qu\rquote il a d\'e9couvert le lieu o\'f9 sa chere ame est captive, et il ne manque jamais d\rquote y arriver \'e0
+ point nomm\'e9 la veille du jour fatal. D\'e9guis\'e9 en gar\'e7on jardinier, il entre dans le jardin du s\'e9rail\~; il trouve moyen de faire un signal\~; il glisse un billet\~; Isabelle transport\'e9e de joye, se pr\'e9pare \'e0
+ profiter de la nuit pour s\rquote \'e9vader avec lui. Une \'e9chelle de soye, des draps attach\'e9s \'e0 la fen\'eatre, une corde avec un panier, que s\'e7ais-je\~? On trouve dans ces occasions mille exp\'e9diens, qui ne manquent jamais de r\'e9ussir. O
+\~! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son s\'e9rail\~! Que de t\'eates d\rquote eunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet\~! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur \'e0 loisir, auront trouv\'e9
+ au port un petit b\'e2timent qui les attendoit, et ils sont d\'e9ja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres\~; car pour peu que vous ayez l\'fb les annales romanciennes, vous devez avoir v\'fb qu\rquote il n\rquote
+y a rien de si commun. En voulez-vous d\rquote une autre esp\'e9ce, ajo\'fbta-t-il\~? L\rquote amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret\~; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, o\'f9
+ de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeur\'e9e entr\rquote ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine ais\'e9
+ment tout le reste\~: grand bruit\~; on attaque, on se d\'e9fend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat qu\rquote en retraite\~; mais il a beau faire, il faut de n\'e9cessit\'e9, et c\rquote est encore l\'e0 une r\'e9
+gle capitale, que le frere ou le pere de celle qu\rquote il adore, s\rquote enferre lui-m\'eame dans l\rquote \'e9p\'e9e de l\rquote infortun\'e9 cavalier. Or jugez combien il faut d\rquote ann\'e9
+es pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient\~; car en Flandre il est cr\'fb mort dans une bataille, et la d\'e9sol\'e9e Leonore apr\'e8s s\rquote \'eatre arrach\'e9
+ tous les cheveux de la t\'eate pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste \'e0 son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoy\'e9 esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou \'e0 entretenir la propret\'e9 des appartemens.
+\par
+\par Je vous avou\'eb prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les \'e9preuves, cette derniere est celle que j\rquote aimerois le mieux\~: car j\rquote ai remarqu\'e9 que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller \'eatre esclaves en Turquie,
+\'e0 Tripoli ou \'e0 Alger, il n\rquote y en a aucun qui ne fasse fortune.
+\par
+\par Cela est vrai, repliqua-t-il\~; mais remarquez aussi qu\rquote avant que de partir, il n\rquote y en a pas un qui ne prenne la pr\'e9caution de s\'e7avoir bien danser, d\rquote avoir une belle voix, de jo\'fcer des instrumens dans la perfection, et d
+\rquote \'eatre aimable et bien-fait. C\rquote est par-l\'e0 que tout leur r\'e9ussit. On fait voir l\rquote esclave \'e9tranger \'e0 la sultane favorite pour la r\'e9jo\'fcir. Or l\rquote esclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le c
+\'9cur si tendre, qu\rquote en moins de rien voil\'e0 une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respect\'e9. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer\~; mais il n\rquote y a pas moyen\~: les loix de la Romancie sont extr\'ea
+mement s\'e9veres sur ce chapitre\~; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le s\'e9rail et menace de tout tuer. Quel tintamare\~! Ce ne sera pourtant que du bruit. On l\rquote a entendu venir\~
+: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de s\rquote enfuir avec son charmant Bezibezu (c\rquote est le nom de l\rquote esclave), et ils sont d\'e9ja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive \'e0 Marseille ou \'e0 Barcelone\~
+; et le lendemain elle est pr\'e9sent\'e9e au bapt\'eame. La seule chose qui me d\'e9pla\'eet dans cette avanture, c\rquote est que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emport\'e9 avec elle soit jett\'e9 \'e0
+ la mer, ce qui la r\'e9duit \'e0 l\rquote aum\'f4ne.
+\par
+\par Ces \'e9preuves, repris-je \'e0 mon tour, me paroissent tr\'e8s-peu agr\'e9ables\~; mais j\rquote en ai v\'fb d\rquote autres qui ne le sont gu\'e9res davantage. Que dites-vous, par exemple, ajo\'fbtai-je, d\rquote un pauvre amant, qui lorsqu\rquote
+il est \'e0 la veille d\rquote \'e9pouser tout ce qu\rquote il aime, voit sa princesse enlev\'e9e par des inconnus, et transport\'e9e dans un lieu inconnu, sans qu\rquote apr\'e8s mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle\~? Vous m
+\rquote avo\'fcerez que voil\'e0 une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux d\'e9sespoirs.
+\par
+\par Ah\~! Cher prince, s\rquote \'e9cria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous\~? Je l\rquote ai essuy\'e9e cette cruelle \'e9preuve, et vous pouvez demander \'e0 tous les echos de nos for\'eats tout ce qu\rquote elle m\rquote a co\'fbt\'e9
+ de regrets douloureux, de sanglots path\'e9tiques, et d\rquote h\'e9las touchants. O\'fci, je me serois donn\'e9 mille fois la mort, si on n\rquote avoit eu la pr\'e9caution, comme c\rquote est l\rquote ordinaire en ces occasions, de m\rquote \'f4ter
+\'e9p\'e9e, poignard, pistolets, et tout instrument qui tu\'eb. C\rquote est pour \'e9viter les funestes effets d\rquote un pareil d\'e9sespoir, qu\rquote au dernier enl\'e9vement de ma princesse j\rquote ai \'e9t\'e9 condamn\'e9 \'e0 dormir d\rquote
+un si long sommeil, parce qu\rquote on n\rquote a pas cr\'fb que je p\'fbsse so\'fbtenir sans mourir une seconde \'e9preuve de cette nature. Vous auriez du moins p\'fb, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir d\rquote
+un portrait de votre princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient \'e9t\'e9 \'e0 son usage. Cela est d\rquote une ressource infinie\~; car j\rquote ai connu un cavalier appell\'e9 le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouv\'e9
+ le moyen d\rquote avoir jusqu\rquote aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa d\'e9funte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems \'e0 se les mettre sur le corps, \'e0 les contempler et \'e0 les baiser l\rquote un apr\'e8s l\rquote
+autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me r\'e9pondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu\rquote \'e0 contempler et \'e0 baiser mille fois par jour le portrait de l\rquote adorable Anemone. Le prince tira en m\'ea
+me tems le portrait, et me le montra.
+\par
+\par Dieux\~! Quel f\'fbt mon \'e9tonnement\~? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop pr\'e9par\'e9 \'e0 cet incident\~; mais il est vrai qu\rquote alors je ne m\rquote y attendois pas non plus moi-m\'eame\~
+; ainsi votre surprise ne sera pas plus grande que la mienne. Je cr\'fbs reconno\'eetre dans le portrait ma s\'9cur, l\rquote infante Fan-F\'e9r\'e9dine. Il est vrai qu\rquote elle me paroissoit extraordinairement embellie\~; mais enfin c\rquote \'e9
+toient ses traits et toute sa physionomie\~: de sorte que je n\rquote aurois pas balanc\'e9 un moment \'e0 croire que c\rquote \'e9toit elle-m\'eame, si je n\rquote en avois v\'fb clairement l\rquote impossibilit\'e9. Car j\rquote \'e9tois bien s\'fbr qu
+\rquote en partant pour la Romancie, j\rquote avois laiss\'e9 ma s\'9cur l\rquote infante \'e0 la cour de Fan-F\'e9r\'e9dia, aupr\'e8s de la Reine Fan-F\'e9r\'e9dine ma mere. Ma s\'9cur ne s\rquote \'e9toit jamais d\rquote ailleurs appell\'e9
+e la Princesse Anemone\~; ainsi je cr\'fbs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant m\rquote emp\'eacher de dire au grand paladin la pens\'e9e qui m\rquote \'e9toit venu\'eb \'e0 l\rquote esprit \'e0
+ la v\'fb\'eb du portrait.
+\par
+\par Cela est admirable, me r\'e9pondit-il\~; car dans ce m\'eame moment vous observant aussi moi-m\'eame de plus pr\'e8s, j\rquote ai cr\'fb appercevoir en vous des traits de ressemblance tr\'e8s-frappants avec le frere de ma princesse\~
+: de sorte que si elle ressemble \'e0 votre s\'9cur, je puis vous ass\'fbrer que vous ressemblez aussi beaucoup \'e0 son frere, \'e0 cela pr\'e8s, que vous \'eates beaucoup mieux fait, et que vous avez l\rquote air plus noble et plus aimable.
+\par
+\par Oh\~! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tent\'e9 de croire qu\rquote il y a ici de l\rquote enchantement, ou quelque mystere cach\'e9\~; car je trouve aussi qu\rquote en vous regardant de certain c\'f4t\'e9, vous ressemblez si bien \'e0
+ un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma s\'9cur, que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous n\rquote \'e9tiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand paladin, au lieu qu\rquote il n\rquote e
+st qu\rquote un simple cavalier. Mais, lui ajo\'fbtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que j\rquote apper\'e7ois une espece de ville ou de grande habitation, \'e0 deux ou trois lieu\'ebs d\rquote ici. O\'fci, me dit-il, et c\rquote est o\'f9
+ nous allons descendre\~: vous y verrez des choses assez curieuses.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888611}CHAPITRE 12\line Des ouvriers, m\'e9tiers et manufactures de la Romancie.{\*\bkmkend _Toc89888611}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Nous arriv\'e2mes donc \'e0 l\rquote entr\'e9e d\rquote une grande et magnifique avenu\'eb qui \'e9toit plant\'e9e d\rquote
+orangers, de grenadiers et de myrthes, entrem\'eal\'e9s de buissons charmans d\rquote arbrisseaux fleuris. L\'e0 nous descend\'eemes de nos sauterelles que nous cong\'e9di\'e2mes, et nous avan\'e7\'e2mes en suivant l\rquote avenu\'eb jusqu\rquote \'e0 l
+\rquote habitation. Le lieu o\'f9 nous allons entrer, me dit le Prince Zazaraph, n\rquote est pas proprement une ville, puisqu\rquote il n\rquote y a que des ouvriers et des boutiques\~; mais vous aurez sans doute de la satisfaction \'e0
+ en parcourir les divers quartiers, et c\rquote est un objet digne de la curiosit\'e9 des nouveaux venus. Eh\~! De quelle espece sont-ils, lui dis-je, ces ouvriers\~? Vous l\rquote allez voir par vous-m\'eame, me r\'e9pondit-il\~
+; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant une id\'e9e g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent to\'fbjours pourv\'fbs de tout ce qui est n\'e9cessaire pour leur subsistance, sans qu\rquote ils se donnent seulement la peine d\rquote y penser, vous devez juger que les ouvriers de ce pays-ci ne s
+\rquote amusent pas \'e0 faire des \'e9toffes, de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation est beaucoup plus douce\~; et il y en a diff\'e9rentes especes, les enfileu
+rs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de curiosit\'e9, et quelques autres encore.
+\par
+\par Vous me dites l\'e0, lui dis-je, des noms de m\'e9tiers dont je ne con\'e7ois pas bien l\rquote usage en ce pays-ci. Je vais vous l\rquote expliquer, me r\'e9partit-il.
+\par
+\par Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs depuis un tems. Ces gens-l\'e0 assemblent de divers endroits une vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu\rquote ils ont l\rquote adresse d\rquote enfiler et de
+ coudre ensemble, et voil\'e0 leur ouvrage fait. Les souffleurs au contraire ne prennent qu\rquote un de ces petits riens\~; mais ils ont l\rquote art de l\rquote enfler, et de l\rquote \'e9tendre en le soufflant, \'e0 peu pr\'e8
+s comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que d\rquote une matiere qui d\rquote elle-m\'eame n\rquote est presque rien, ils en font un gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas \'eatre fort solides\~
+; mais ils ne laissent pas d\rquote amuser des esprits oisifs. Les femmes sur tout et les enfans aiment \'e0 voir voltiger en l\rquote air ces petites bouteilles enfl\'e9es. Mais il est vrai que ce n\rquote est qu\rquote un \'e9clat d\rquote
+un moment, et qu\rquote on ne s\rquote en ressouvient pas le lendemain.
+\par
+\par L\rquote ouvrage des brodeurs est d\rquote une autre espece. Ils font venir de quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils ornent le fond d\rquote
+une broderie de dessein courant, qui ne laisse presque plus distinguer le fond de la broderie m\'eame. Les ravaudeurs sont moins ing\'e9nieux. Tout leur art consiste \'e0 donner quelque air de nouveaut\'e9 \'e0 des choses d\'e9ja vieilles et us\'e9es\~; c
+\rquote est pourtant aujourd\rquote hui l\rquote espece d\rquote ouvriers qui est en plus grand nombre.
+\par
+\par Les vrais peintres sont ici fort rares\~; mais en r\'e9compense nous avons des enlumineurs admirables, qui sont employ\'e9s \'e0 enluminer des couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, ou les tableaux d\rquote
+imagination. Il ne faut pas demander \'e0 ces gens-l\'e0 des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai\~; ce n\rquote est pas leur m\'e9tier. Mais personne n\rquote entend comme eux, l\rquote art de charger un tableau de rouge et de blanc, \'e0
+ peu pr\'e8s comme les poup\'e9es d\rquote Allemagne\~; et la seule chose qu\rquote on puisse leur reprocher, c\rquote est que tous leurs portraits se ressemblent.
+\par
+\par Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des ouvriers fort estim\'e9s. On les a ainsi nomm\'e9s, parce que les ouvrages qu\rquote ils font ressemblent \'e0 des especes de lanternes magiques, o\'f9 l\rquote
+on voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d\rquote airain, des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attel\'e9s d\rquote oiseaux ou de poissons, des g\'e9ants monstrueux.
+\par
+\par Les montreurs de curiosit\'e9 font une espece d\rquote ouvrage assez amusant. C\rquote est un amas de diverses choses curieuses qu\rquote ils font venir de loin. C\rquote est pour cela qu\rquote on leur a donn\'e9
+ ce nom. Quand la matiere sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-m\'eame, ils trouvent l\rquote art d\rquote augmenter et d\rquote orner leur tableau de divers objets plus int\'e9ressans qu\rquote ils pr\'e9sentent l\rquote un apr\'e8s l
+\rquote autre, comme le plan de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les temples de Rome, \'e0 peu pr\'e8s comme un montreur de curiosit\'e9 vous fait voir dans sa bo\'ebte la ville de Constantinople, l\rquote imp\'e9
+ratrice de Russie, la cour de Peking, le port d\rquote Amsterdam. Voil\'e0, me dit le Prince Zazaraph, \'e0 peu pr\'e8s les diff\'e9rentes especes d\rquote ouvriers qui travaillent en ce pays-ci\~
+; mais entrons dans leur habitation pour les voir de plus pr\'e8s, car je suis s\'fbr que cette vu\'eb vous amusera.
+\par
+\par Effectivement je fus charm\'e9 de la propret\'e9 et de l\rquote ordre admirable que je vis dans la distribution des boutiques. Les diff\'e9rentes especes d\rquote ouvriers sont partag\'e9es en diff\'e9rentes ru\'ebs, et chaque ru\'eb est form\'e9
+e par de petites boutiques rang\'e9es des deux c\'f4t\'e9s, les unes aupr\'e8s des autres, \'e0 peu pr\'e8s comme on le pratique dans les foires c\'e9l\'e9bres de l\rquote Europe\~: cela fait un spectacle fort agr\'e9able, et si l\rquote
+on veut, un lieu de promenade fort amusant. J\rquote admirai sur tout la vari\'e9t\'e9 et la singularit\'e9 des enseignes\~; j\rquote en ai m\'eame retenu quelques-unes, comme \'e0 la barbe bleu\'eb, au chat amoureux, aux bottes de sept lieu\'eb
+s, au portrait qui parle, \'e0 la bonne petite souris, au serpentin vert, \'e0 l\rquote infortun\'e9 napolitain, et quelques autres dans le m\'eame go\'fbt. Tous les ouvriers sont d\rquote ailleurs extr\'eamement polis et pr\'e9
+venans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands\~; et il n\rquote y a rien qu\rquote ils ne mettent en usage pour faire valoir leur marchandise. \'e0 les en croire, leur ouvrage est to\'fbjours admirable, singulier, curieux. C\rquote est, dit l
+\rquote un, le fruit d\rquote un long et p\'e9nible travail. C\rquote est, dit l\rquote autre, un reste pr\'e9cieux d\rquote un tel ouvrier qui a laiss\'e9 en mourant une si grande r\'e9putation. C\rquote est, dit un autre, une imitation d\rquote
+un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extr\'eamement recherch\'e9. Pour moi, dit un marchand plus d\'e9sint\'e9ress\'e9 en apparence, je n\rquote avois nulle envie de communiquer mon ouvrage\~; mais mes amis et des personnes de bon go\'fbt l\rquote
+ayant v\'fb, m\rquote ont tellement press\'e9 d\rquote en faire part au public, que je n\rquote ai p\'fb r\'e9sister \'e0 leurs sollicitations. Ils accompagnent en m\'eame tems ces discours de manieres si honn\'eates et si polies, qu\rquote on ne peut gu
+\'e9res se d\'e9fendre de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise marchandise, comme il arrive le plus souvent.
+\par
+\par Le hazard nous ayant d\rquote abord adress\'e9s au quartier des enfileurs, j\rquote eus la curiosit\'e9 de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-unes des boutiques\~; car il faudroit une ann\'e9e entiere pour les parcourir toutes. J\rquote admirai v
+\'e9ritablement l\rquote adresse avec laquelle je vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit fil tr\'e8s-mince leur suffit pour cela, et l\rquote habilet\'e9 consiste \'e0 faire durer ce fil jusqu\rquote \'e0 la fin sans le rompre
+\~: car s\rquote il faut le reno\'fcer, ou en ajo\'fbter un autre, l\rquote ouvrage n\rquote a plus le m\'eame prix\~; la boutique qui me parut la plus achaland\'e9e, avoit pour enseigne, aux mille et une nuits. L\rquote ouvrier, dit-on, est un des plus c
+\'e9l\'e9bres du quartier. Comme son enseigne a eu succ\'e8s, quelques-autres ouvriers n\rquote ont pas manqu\'e9 de l\rquote imiter, dans l\rquote esp\'e9rance de r\'e9\'fcssir \'e9galement. L\rquote un a pris les mille et un jours\~; l\rquote
+autre a pris les mille et une heures\~: un autre, les mille et un quarts d\rquote heure. Leur fil en effet est \'e0 peu pr\'e8s le m\'eame. Mais il faut qu\rquote ils n\rquote ayent pas \'e9t\'e9 aussi heureux que le premier dans le choix des babioles.
+
+\par
+\par J\rquote y remarquai encore quelques enseignes des plus distingu\'e9es, comme aux soir\'e9es bretonnes, aux veill\'e9es de Thessalie, aux contes chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de f\'e9condit\'e9 que de force d\rquote
+imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage d\rquote un seul sujet, ils n\rquote ont de ressource que dans la multitude, \'e0 peu pr\'e8s comme un homme qui n\rquote ayant point assez d\rquote \'e9toff
+e pour faire un habit, le compose de diverses pi\'e9ces rapport\'e9es\~; bigarrure qui ne peut jamais faire \'e0 l\rquote ouvrier qu\rquote un honneur m\'e9diocre. Le quartier des souffleurs est presque d\'e9sert depuis long-tems, parce qu\rquote
+il se trouve peu d\rquote ouvriers qui ayent l\rquote haleine assez forte pour fournir \'e0 ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du moins plusieurs se la sont appropri\'e9e, et chacun l\rquote a retourn\'e9e \'e0 sa fa\'e7
+on. Quelques-uns m\'eame de ces messieurs trouvant que ce prince \'e9toit un sujet propre \'e0 achalander leur boutique, l\rquote ont oblig\'e9, sans trop consulter son inclination, \'e0
+ courir le monde comme un avanturier, pour leur apporter de tous les pays \'e9trangers des mat\'e9riaux curieux, propres \'e0 \'eatre mis en \'9cuvre. Il n\rquote est pas bien d\'e9cid\'e9 s\rquote il en est revenu plus homme de bien\~
+; mais on ne peut pas douter qu\rquote apr\'e8s de si longues courses il n\rquote eut besoin de se mettre quelque tems en retraite\~; et il a heureusement trouv\'e9 un nouveau ma\'eetre, homme d\rquote esprit et charitable, qui a retir\'e9
+ le pauvre prince chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
+\par
+\par Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu\rquote il parut dans ces quartiers-ci un de ces g\'e9nies rares et sublimes, tels que la nature en produit \'e0 peine un dans chaque si\'e9cle. Il con\'e7ut que le travail que vous voyez faire \'e0
+ ces ouvriers pourroit \'eatre de quelque secours pour former le c\'9cur et l\rquote esprit des jeunes princes, s\rquote il \'e9toit bien fait et mani\'e9 avec art et avec sagesse. Il entreprit d\rquote en donner un mod\'e9le. Son enseigne \'e9
+toit au Prince D\rquote Ithaque, et ce lieu que vous voyez qu\rquote il semble que l\rquote on ait voulu consacrer par respect pour sa m\'e9moire, \'e9toit le lieu o\'f9 il travailloit. Il est vrai qu\rquote il fit un chef-d\rquote \'9cuvre qu\rquote
+on ne pouvoit se lasser de voir, et o\'f9 il trouva l\rquote art de m\'ealer ensemble tout ce qu\rquote il y a de plus riant et de plus gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus parfait et de plus sublime. C\rquote
+est cet ouvrage qui devroit aujourd\rquote hui servir de mod\'e9le \'e0 tous les ouvriers, et quelques-uns en effet se sont efforc\'e9s de l\rquote imiter\~; mais on est r\'e9duit \'e0 lo\'fcer leurs efforts, et to\'fbjours forc\'e9
+ de plaindre leur foiblesse.
+\par
+\par Le prince me fit pourtant remarquer dans le m\'eame quartier quelques boutiques qui \'e9toient assez accr\'e9dit\'e9es. Je me souviens sur-tout de deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos\~; et \'e0 juger de ce prince par son portrait, c
+\rquote \'e9toit un homme d\rquote esprit, \'e0 qui on ne pouvoit reprocher qu\rquote une trop forte application \'e0 l\rquote \'e9tude de l\rquote antiquit\'e9. La seconde \'e9toit occup\'e9e par une ouvriere d\rquote un esprit fin et solide qui s
+\rquote \'e9toit fait depuis peu de tems beaucoup de r\'e9putation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et l\rquote empressement du public \'e0 acheter ses ouvrages, ayant d\'e9ja \'e9puis\'e9 sa boutique, elle
+ en travailloit de nouveaux qu\rquote on attendoit avec impatience. Je ne trouvai rien dans la ru\'eb des brodeurs qui me frapp\'e2t beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n\rquote ayant point assez de talent pour cr\'e9er eux-m\'ea
+mes quelque chose de neuf, gagnent leur vie \'e0 enjoliver des choses d\'e9ja connu\'ebs, et qui paroissent trop simples par elles-m\'eames. Ainsi ils travaillent sur un fond \'e9tranger, et ils ont l\rquote
+art de le charger tellement de leur broderie, qu\rquote on ne distingue plus le fond de ce qui n\rquote en est que l\rquote ornement\~; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. Voil\'e0 une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l
+\rquote ouvrier est estim\'e9\~; mais en voil\'e0 un autre, qui n\rquote a pas \'e0 beaucoup pr\'e8s si bien r\'e9\'fcssi dans le dessein d\rquote amuser, quoique son enseigne promette des amusemens h. Mais quoi\~! Dis-je au prince, ne vois-je pas-l\'e0
+ cet ouvrier des pays \'e9trangers, qu\rquote on nomme le p. L. Eh\~! Que fait-il ici\~? Ce qu\rquote il y fait, me r\'e9pondit-il\~; il y figure tr\'e8s-bien parmi nos brodeurs, et c\rquote est aujourd\rquote hui un des plus accr\'e9dit\'e9
+s. Il est vrai qu\rquote il sembloit d\rquote abord vouloir s\rquote \'e9tablir dans le pays d\rquote Historie\~; et en effet il y a lev\'e9 boutique\~; mais il a mieux trouv\'e9 son compte \'e0 faire de fr\'e9quentes excursions dans la Romancie\~
+; il y est effectivement si souvent, qu\rquote on ne s\'e7ait jamais de quel pays sont ses ouvrages, et je crois qu\rquote on en peut dire, avec v\'e9rit\'e9, que c\rquote est marchandise m\'eal\'e9e. Mais j\rquote oubliois, ajo\'fb
+ta-t-il, de vous faire remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, en me la montrant\~; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la Princesse De Cleves\~; et l\rquote ouvrier jo\'fcit \'e0 juste titre d\rquote une grande r\'e9
+putation pour n\rquote avoir jamais perdu de v\'fb\'eb dans un travail extr\'eamement d\'e9licat les r\'e9gles du devoir et de la plus austere biens\'e9ance.
+\par
+\par De-l\'e0 nous pass\'e2mes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j\rquote ai d\'e9ja dit, les ouvriers les moins estim\'e9s de la Romancie. Quel m\'e9rite y a-t-il en effet, \'e0 r\rquote habiller par exemple \'e0 la fran\'e7
+oise un ouvrage fait par un anglois ou un espagnol\~; ou \'e0 r\'e9duire \'e0 un pr\'e9tendu go\'fbt moderne des ouvrages faits dans le go\'fbt antique\~? Aussi est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque r\'e9putation \'e0
+ leurs auteurs. Mais ce n\rquote est pourtant pas pour cette raison que leur quartier est presque d\'e9sert\~; c\rquote est que faute de police dans la Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son m\'eatier, tous les ouvriers se m\'ealent d\rquote
+\'eatre ravaudeurs, ensorte qu\rquote il n\rquote y en a presque pas un seul qui dans la marchandise qu\rquote il vous donne pour toute neuve, n\rquote y m\'eale quelques vieux morceaux qu\rquote il a r\rquote habill\'e9s et retourn\'e9s \'e0 sa fa\'e7on
+\~; c\rquote est ce qui fait que les ravaudeurs en titre n\rquote ont presque point de pratique, et c\rquote est pr\'e9cis\'e9ment le cas o\'f9 se trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se m\'eale de leur m\'eatier, jusqu\rquote aux ouvriers m\'ea
+me du pays d\rquote Historie.
+\par
+\par Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent quelque temps. Ces ouvriers ont l\rquote imagination extr\'eamement f\'e9conde\~: il ne leur manque que de l\rquote avoir r\'e9gl\'e9e par le bon sens et la vrai-semblance\~; car il n
+\rquote y a point d\rquote invention si bizarre, dont ils ne s\rquote avisent et qu\rquote ils n\rquote ex\'e9cutent, ou ne paroissent ex\'e9cuter avec une facilit\'e9 surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais d\rquote
+argent, des armes qui rendent invuln\'e9rable, des secrets pour s\'e7avoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit \'e0 mille lieu\'ebs \'e0 la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statu\'ebs qui s\rquote
+animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des g\'e9ans, des b\'eates qui parlent, des montagnes d\rquote or, d\rquote argent et de pierreries\~; rien ne leur co\'fbte\~; de sorte qu\rquote en un clin d\rquote \'9c
+il leur boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu\rquote on considere leurs ouvrages de plus pr\'e8s, il est ais\'e9 de s\rquote appercevoir que ce ne sont que des colifichets qui n\rquote ont rien de solide ni d\rquote estimable\~
+; et je ne p\'fbs m\rquote emp\'eacher de t\'e9moigner au Prince Zazaraph que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le d\'e9bit de pareilles marchandises. Mais il me d\'e9trompa. Si les marchands d\rquote Europe, me dit-il, qui \'e9
+talent des boutiques de poup\'e9es, de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que l\rquote on achete pour les enfans, gagnent leur vie \'e0 ce n\'e9
+goce, pourquoi ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune\~? Car vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent parfaitement. Il faut m\'eame observer que la pl\'fbpart des personnes qui s\rquote occupent d\rquote
+ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et paresseux, qui veulent \'eatre amus\'e9s comme des enfans, parce qu\rquote ils n\rquote ont pas la force de s\rquote occuper eux-m\'eames de leurs propres pens\'e9es, ni m\'ea
+me de donner une application suffisante aux pens\'e9es d\rquote autrui. Proposez-leur quelque chose \'e0 m\'e9diter, un raisonnement \'e0 approfondir, seulement une r\'e9flexion \'e0 faire, vous les accablez, vous les ennuyez, comme des enfans \'e0
+ qui on propose une le\'e7on \'e0 \'e9tudier\~; au lieu qu\rquote une suite de jolis colifichets qu\rquote on leur fait passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans les fatiguer. Voil\'e0 ce qui fait le grand d\'e9bit de cett
+e marchandise\~; \'e0 peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez\~; et d\'e8s qu\rquote il paro\'eet quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on se l\rquote arrache des mains. Il faut pourtant avo\'fcer une chose\~; c\rquote
+est que du moment que la premiere curiosit\'e9 est satisfaite, il arrive de ces ouvrages comme des colifichets d\rquote enfans qui sont d\'e9faits, ou d\'e9mont\'e9s\~; on les laisse tra\'eener dans un appartement, sans que personne songe \'e0
+ les conserver, et leur sort ordinaire est d\rquote \'eatre enfin jett\'e9s dehors p\'eale m\'eale avec les ordures.
+\par
+\par Nous voici, ajo\'fbta le Prince Zazaraph, arriv\'e9s au quartier des montreurs de curiosit\'e9. Leurs boutiques sont assez belles, comme vous voyez, et m\'eame fort riches. Il est vrai aussi qu\rquote
+ils ne manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu consid\'e9r\'e9s, parce qu\rquote ils ne travaillent qu\rquote en subalternes selon que d\rquote autres ouvriers leur commandent, tant\'f4t un plan de ville, tant\'f4
+t un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque \'e9v\'e9nement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou pour les grossir.
+\par
+\par Mais tandis que nous considerions les diverses curiosit\'e9s dont les boutiques de ce quartier sont garnies, nous f\'fbmes d\'e9tourn\'e9s par une troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui vinrent dans la grande place jo\'fcer une esp
+\'e9ce de com\'e9die. Ce spectacle me divertit, et je trouvai de l\rquote esprit dans l\rquote invention, dans la conduite et l\rquote ex\'e9cution de la piece. Un certain ragotin y faisoit un des principaux r\'f4les avec un nomm\'e9
+ la rancune, et il ne parut jamais sur le th\'e9\'e2tre sans faire beaucoup rire les spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les traits de plaisanterie qui lui \'e9chappoient. Toute la piece en g\'e9n\'e9ral me par\'fbt l\rquote
+ouvrage d\rquote un homme d\rquote esprit, et on me dit que c\rquote \'e9toit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle f\'fbt suivi d\rquote une petite piece intitul\'e9e le diable boiteux, qui e\'fbt aussi beaucoup d\rquote
+applaudissement. Elle \'e9toit en un acte, apparemment qu\rquote elle n\rquote en demandoit pas davantage\~; car j\rquote ai o\'fci dire que l\rquote auteur ne l\rquote avoit pas embellie en voulant l\rquote
+allonger. On promit pour le lendemain une autre piece du m\'eame auteur, qui a pour titre, Gilblas De Santillane, mais j\rquote entendis dire \'e0 ceux qui \'e9toient aupr\'e8s de moi, que quoiqu\rquote il y eut de l\rquote esprit et d\rquote
+assez bonnes choses dans cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paro\'eetre ensuite une mascarade maussade, compos\'e9e de gens d\'e9guis\'e9s en gueux et en avanturiers que j\rquote entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom Guzman D
+\rquote Alfarache, l\rquote avanturier Buscon, et d\rquote autres noms semblables\~; mais le Prince Zazaraph m\rquote avertit qu\rquote il ne restoit ordinairement \'e0 ce dernier spectacle que de la populace et des gens de mauvais go\'fb
+t. Je remarquai en effet, que tous les honn\'eates gens se retiroient, et j\rquote en fis autant avec mon fid\'e9le interpr\'e9te. Ce ne f\'fbt cependant pas sans difficult\'e9\~; car pendant que nous nous retirions, il survint une si grande multitude d
+\rquote autres masques, qu\rquote on nomme la bande bleu\'eb, et qui ont \'e0 leur t\'eate un Gargantua, un Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d\rquote autres h\'e9ros de m\'eame \'e9toffe, que nous eumes de la peine \'e0
+ percer la foule pour nous sauver d\rquote une si mauvaise compagnie.
+\par
+\par Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons s\'fbrement arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est to\'fbjours assez curieux\~: j\rquote ai aussi-bien un grand inter\'eat de ne m\rquote en pas \'e9loigner, puisque j\rquote
+attends, comme vous s\'e7avez, la Princesse Anemone qui doit arriver incessamment.
+\par
+\par Je veux vous y accompagner, r\'e9pondis-je au prince, et je sens qu\rquote il n\rquote est plus en mon pouvoir de me s\'e9parer de vous\~; mais de grace expliquez-moi auparavant ce que c\rquote est que ce b\'e2timent singulier que j\rquote apper\'e7
+ois dans cette place publique. C\rquote est, me r\'e9pondit-il, un b\'e2timent o\'f9 l\rquote on garde les archives de la Romancie\~; assez mauvais ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le corps m\'eame du b\'e2timent, n\rquote
+est qu\rquote un assemblage bizarre o\'f9 l\rquote on ne voit ni m\'e9thode, ni principes, et qui choque le bon sens\~: aussi a-t-il r\'e9volt\'e9 tous les esprits sensez. Le corps du b\'e2timent ne vaut gu\'e9res mieux\~; c\rquote
+est un amas de pierres entass\'e9es les unes sur les autres sans go\'fbt, sans ordre ni liaison\~; mais on ne devoit apr\'e8s tout rien attendre de mieux de la part de l\rquote entrepreneur. C\rquote est un homme qui se donnoit auparavant dans le pays d
+\rquote Historie pour un grand ouvrier, jusques-l\'e0 qu\rquote il faisoit la le\'e7on \'e0 tous les autres, et qu\rquote il s\rquote \'e9toit \'e9rig\'e9 en censeur g\'e9n\'e9ral\~; mais la forfanterie lui ayant mal r\'e9ussi, il s\rquote est jett\'e9
+ de d\'e9sespoir dans la Romancie, o\'f9 il n\rquote a p\'fb trouver d\rquote autre moyen de subsister, que de s\rquote y donner pour architecte. C\rquote est sur ce pied-l\'e0 qu\rquote il a \'e9t\'e9 employ\'e9 \'e0 construire le b\'e2
+timent dont nous parlons\~; mais vous voyez par l\rquote ex\'e9cution, que le pr\'e9tendu architecte n\rquote est qu\rquote un m\'e9diocre ma\'e7on.
+\par
+\par O dieux\~! M\rquote \'e9criai-je dans ce moment\~; quelle affreuse vapeur\~! Grand paladin, quelle peste est-ceci\~? Ah\~! Dit-il, fuyons au plus v\'eete, et sauvons-nous de l\rquote infection. Nous courumes en effet, et quand nous nous f\'fbmes assez
+\'e9loign\'e9s\~: j\rquote avois oubli\'e9, me dit le prince, qu\rquote il faut \'e9viter le chemin par o\'f9 nous venons de passer, \'e0 moins qu\rquote on ne ve\'fcille s\rquote exposer \'e0 \'eatre empest\'e9\~: c\rquote est, ajo\'fb
+ta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme Tancrebsa\'ef. Fils d\rquote un pere c\'e9l\'e9bre par de beaux ouvrages, il n\rquote a pas rougi d\rquote embrasser le m\'e9tier de lanternier\~
+; et comme il est jeune et sans exp\'e9rience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu\rquote on a \'e9t\'e9 oblig\'e9 de fermer son laboratoire\~; et apr\'e8s lui avoir fait faire l
+a quarantaine, on lui a d\'e9fendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il ensuite, nous voici tout pr\'e8s du port, et je crois voir d\'e9ja quelques vaisseaux qui arrivent\~; approchons-nous pour les consid\'e9rer de plus pr\'e8s, et \'eatre t\'e9
+moins du d\'e9barquement.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888612}CHAPITRE 13\line Arriv\'e9e d\rquote une grande flotte. Jugement des nouveaux d\'e9barqu\'e9s.
+{\*\bkmkend _Toc89888612}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {A peine f\'fbmes-nous arriv\'e9s, que nous v\'eemes le port se remplir d\rquote un grand nombre de vaisseaux qui s\rquote empressoient d\rquote y entrer. Les uns
+\'e9toient munis de passeports, les autres n\rquote en avoient pas, parce que sans doute ils \'e9toient de contrebande\~; mais on n\rquote y regardoit pas de fort pr\'e8s, et je les vis entrer p\'eale m\'eale sans qu\rquote on fit presque d\rquote
+attention \'e0 cette diff\'e9rence, pourv\'fb que d\rquote ailleurs ils ne portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et de toutes les tailles. Ils \'e9toient tous distingu\'e9s par leurs pavillons comme les vaisseaux d\rquote
+Europe, et sur-tout par leurs devises et leurs noms diff\'e9rens. J\rquote aurois de la peine \'e0 me les rappeller tous\~: c\rquote \'e9toient les quatre facardins, fleur d\rquote
+epine, les contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance des promptes amours, Aurore et Ph\'e9bus, et plusieurs autres, ce qui faisoit un spectacle fort vari\'e9.
+\par
+\par H\'e9las, me dit le Prince Zazaraph, je n\rquote apper\'e7ois pas encore l\'e0 ma chere Anemone\~; mais un doux pressentiment me fait to\'fbjours esp\'e9rer qu\rquote elle arrivera incessamment\~
+; et ce retardement me laisse du moins le loisir de vous donner des \'e9claircissemens sur tout ce que vous voyez.
+\par
+\par Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d\rquote admiration\~; et je doute que celle des grecs qui venoient arracher H\'e9lene d\rquote entre les bras de l\rquote amoureux Paris, f\'fbt plus belle. Mais je ne s\'e7ais que penser d\rquote
+un autre spectacle que je vois qui se pr\'e9pare \'e0 l\rquote entr\'e9e du port. Que pr\'e9tend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de magistrat et s\rquote ass\'e9oir dans une espece de tribunal, accompagn\'e9e d\rquote
+hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d\rquote assesseurs ou de conseillers\~?
+\par
+\par C\rquote est en effet, me r\'e9pondit-il, un vrai tribunal, et peut-\'eatre le plus \'e9clair\'e9 et le plus \'e9
+quitable de tous les tribunaux. Voici quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde \'e0 nos h\'e9ros et \'e0 nos h\'e9ro\'efnes. Ils choisissent ceux qu
+i leur conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur pla\'eet. Les uns la font longue, les autres la font plus courte\~: l\rquote un va \'e0 l\rquote orient et l\rquote autre \'e0 l\rquote
+occident. Mais il faut revenir enfin, et rendre compte du voyage\~: or ce compte est to\'fbjours tr\'e8s-rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil compos\'e9 d\rquote hommes et de femmes est tr\'e8s-\'e9clair\'e9. Il n\rquote
+est cependant pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-t\'f4t de son erreur, et il r\'e9forme lui-m\'eame son jugement. Je suis charm\'e9
+, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice aux femmes en les admettant au conseil public\~; car c\rquote est une honte qu\rquote elles en soient exclu\'ebs dans tous les autres pays du monde. Mais expliquez-moi de grace en quoi c
+onsistent les jugemens de ce tribunal. Ils consistent, me r\'e9pondit-il, en ce que tous les armateurs sont oblig\'e9s \'e0 leur retour de se pr\'e9senter \'e0 la pr\'e9sidente du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arriv\'e9. Elle les
+\'e9coute, et apr\'e8s leur rapport, elle les punit ou les r\'e9compense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu\rquote ils ont tenu\'eb dans le cours du voyage. S\rquote ils ont conduit et gouvern\'e9
+ leur monde avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des premiers rangs\~; si au contraire ils ont fait faire \'e0 leurs passagers un voyage d\'e9sagr\'e9able, ennuyeux, trop dangereux\~; s\rquote ils les ont fait \'e9cho\'fcer, s
+\rquote ils les ont trait\'e9s avec trop de rigueur, en un mot s\rquote ils leur ont donn\'e9 de justes sujets de plainte, le juge les punit en les condamnant les uns \'e0 la prison, les autres au bannissement, ou \'e0 quelque peine plus rigoureuse.
+
+\par
+\par Cette proc\'e9dure me parut assez curieuse pour m\'e9riter que je la visse par moi-m\'eame, et je priai le Prince Zazaraph de s\rquote approcher avec moi du tribunal, pour \'eatre t\'e9moin de tout ce qui se passeroit au d\'e9
+barquement des nouveaux venus. On aura peut-\'eatre de la peine \'e0 le croire\~; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui arriverent au port, \'e0 peine se trouva-t-il un armateur qui m\'e9rit\'e2t quelque r\'e9compense. Les uns n
+\rquote avoient fait que suivre la route d\'e9ja trac\'e9e par ceux qui les avoient pr\'e9c\'e9d\'e9s, sans oser en tenter une nouvelle. Les autres avoient caus\'e9 une confusion effroyable dans leur \'e9quipage, par la trop grande quantit\'e9 de monde qu
+\rquote ils avoient prise sur leur vaisseau. D\rquote autres n\rquote avoient men\'e9 leurs passagers que dans des pays incultes et arides, o\'f9 ils avoient beaucoup souffert de la disette et de l\rquote ennuy. Quelques-uns avoient mis \'e0
+ bout la patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de f\'e2cheuses avantures\~; quelques autres ne les avoient occup\'e9s que de choses pueriles et extravagantes, de sorte qu\rquote apr\'e8
+s avoir entendu leur relation, le conseil loin de leur donner aucune r\'e9compense, d\'e9lib\'e9ra s\rquote ils ne m\'e9ritoient pas pl\'fbt\'f4t d\rquote \'eatre punis, po
+ur avoir inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux autres. Mais il fut conclu \'e0 la pluralit\'e9 des voix, que le peu de consid\'e9ration et l\rquote oubli dans lequel ils seroient condamn\'e9s \'e0
+ vivre le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
+\par
+\par Un armateur nomm\'e9 L D F essuya dans cette occasion un assez grand proc\'e8s. Son h\'e9ro\'efne dont le nom m\rquote est \'e9chapp\'e9, se plaignit am\'e9rement au conseil, que sans aucun \'e9gard aux biens\'e9ances de son sexe, il l\rquote
+avoit fait courir pendant un tems infini to\'fbjours habill\'e9e en homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de femme, qu\rquote au moment qu\rquote elle arrivoit au port\~; ajo\'fbtant que son armateur sans n\'e9cessit\'e9
+ et par pure m\'e9chancet\'e9, avoit abus\'e9 de ce d\'e9guisement ridicule, tant\'f4t pour l\rquote obliger \'e0 se battre contre des cavaliers, tant\'f4t pour la mettre dans des situations tout-\'e0-fait ind\'e9
+centes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, o\'f9 elle avoit v\'fb mille fois son honneur en p\'e9ril. La plainte de l\rquote h\'e9ro\'efne parut d\rquote abord si juste et si bien fond\'e9e, qu\rquote elle r\'e9
+volta tous les esprits contre l\rquote armateur\~; et il alloit \'eatre condamn\'e9 tout d\rquote une voix, lorsqu\rquote un des plus anciens conseillers prit sa d\'e9fense. Il repr\'e9senta au conseil qu\rquote \'e0 consid\'e9rer les choses en elles-m
+\'eames, il \'e9toit vrai que L D F m\'e9ritoit punition, pour avoir fait faire \'e0 une honn\'eate h\'e9ro\'efne un voyage si dangereux et si peu d\'e9cent\~; mais que ces d\'e9guisemens, tout dangereux et tout ind\'e9cens qu\rquote ils \'e9
+toient, ayant to\'fbjours \'e9t\'e9 tol\'e9r\'e9s dans la Romancie, comme il \'e9toit ais\'e9 de le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s\rquote en prendre \'e0 l\rquote armateur, qu\rquote \'e0 ceux qui lui avoient donn\'e9
+ de si mauvais exemples\~; qu\rquote ainsi son avis \'e9toit qu\rquote on se content\'e2t pour cette fois d\rquote admonester s\'e9rieusement l\rquote armateur de ne plus suivre une pratique si peu conforme aux loix de la biens\'e9
+ance, et que cependant pour mettre en s\'fbret\'e9 l\rquote honneur des princesses romanciennes, il falloit faire un nouveau r\'e9glement, qui abroge\'e2t l\rquote ancienne tol\'e9rance, et d\'e9fendre \'e0 tous les armateurs de donner dans la suite \'e0
+ leurs h\'e9ro\'efnes d\rquote autres habits que ceux de leur sexe, \'e0 moins qu\rquote ils ne s\rquote y trouvassent forc\'e9s par quelque n\'e9cessit\'e9 indispensable. Cet avis parut si raisonnable que tout le monde s\rquote y rendit, de sorte que l
+\rquote armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne f\'fbt pas si heureux. \'e0 peine arriv\'e9 de son premier voyage, il en avoit entrepris tout de suite un second, et puis un troisi\'e9me, de sorte qu\rquote il avoit jusques-l\'e0 \'e9
+chapp\'e9 aux poursuites de ses accusateurs et \'e0 la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors \'e0 la fin de son troisi\'e9me voyage, et il fut oblig\'e9 de comparo\'eetre. On voulut d\rquote abord incidenter sur ce qu\rquote il s\rquote \'e9
+toit ing\'e9r\'e9 dans l\rquote employ d\rquote armateur, qui convenoit mal \'e0 sa profession\~; mais il se justifia du mieux qu\rquote il put, en all\'e9guant l\rquote exemple de quelques armateurs c\'e9l\'e9bres, qui avoient auparavant exerc\'e9 \'e0
+ peu pr\'e8s la m\'eame profession que lui. Il n\rquote en f\'fbt pas de m\'eame des autres chefs d\rquote accusation. un homme de qualit\'e9 appell\'e9 le Marquis De parla le premier, et entre autres griefs il accusa l\rquote armateur. 1 de l\rquote
+avoir tromp\'e9 en ce qu\rquote il l\rquote avoit oblig\'e9 de s\rquote embarquer pour courir les risques d\rquote une seconde navigation, apr\'e8s lui avoir promis de le laisser vivre en paix dans la solitude d\'e8s la fin de son premier voyage. 2 de l
+\rquote avoir honteusement d\'e9grad\'e9, en ne lui donnant dans le second voyage qu\rquote un employ de p\'e9dagogue ennuyeux, apr\'e8s lui avoir fait jo\'fcer dans le premier le r\'f4le d\rquote un homme de qualit\'e9. 3 de l\rquote avoir accabl\'e9
+ dans l\rquote un et dans l\rquote autre voyage des malheurs les plus funestes, et dont le d\'e9tail faisoit fr\'e9mir. \'e0 ces trois chefs d\rquote accusation l\rquote homme de qualit\'e9, en ajo\'fbta quelques autres moins consid\'e9
+rables, ausquels on fit peu d\rquote attention. Mais l\rquote armateur n\rquote ayant p\'fb r\'e9pondre aux premiers, il f\'fbt jug\'e9 atteint et convaincu de malversation\~; et on remit \'e0 prononcer sa sentence apr\'e8s qu\rquote
+on auroit entendu ses autres accusateurs.
+\par
+\par Ce fut une femme qui se pr\'e9senta ensuite. On la nommoit Manon Lescot. Quelle femme\~! Je n\rquote ai jamais rien v\'fb de si \'e9veill\'e9\~; et je n\rquote aurois pas cr\'fb qu\rquote un homme du caractere de p\'fbt se charger de la conduite d\rquote
+une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du d\'e9tail de ses plaintes\~; mais elles se r\'e9duisoient en g\'e9n\'e9ral \'e0 accuser son armateur de l\rquote avoir tir\'e9e de l\rquote obscurit\'e9 o\'f9 elle vivoit, et \'e0 laquelle elle s\rquote
+\'e9toit justement condamn\'e9e elle-m\'eame, afin de cacher le d\'e9rangement de sa conduite, pour la produire sur la sc\'eane au grand jour, et lui faire courir le monde comme une effront\'e9e qui brave toutes les loix de la pudeur et de la biens\'e9
+ance.
+\par
+\par Cette seconde plainte fut suivie d\rquote une troisi\'e9me pour le moins aussi vive, mais beaucoup plus int\'e9ressante par la scene touchante dont elle fut l\rquote occasion. Les deux complaignans \'e9
+toient le fameux Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus m\'e9lancolique qu\rquote on ait peut-\'eatre jamais v\'fb. La tristesse \'e9toit peinte sur leur visage\~: \'e0
+ peine pouvoient-ils lever les yeux. De profonds soupirs pr\'e9c\'e9doient, accompagnoient et suivoient toutes leurs paroles\~; et \'e0 dire le vrai, il \'e9toit difficile d\rquote entendre le r\'e9
+cit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste ressentiment qu\rquote ils faisoient \'e9clater contre lui. Barbare, s\rquote \'e9crioit Cleveland, que t\rquote
+ai-je fait pour m\rquote accabler ainsi des plus cruels malheurs, sans m\rquote avoir donn\'e9 dans tout le cours de ma vie presqu\rquote un seul moment de relache\~? N\rquote \'e9toit-ce pas assez de la triste situation o\'f9 me r\'e9
+duisoit une naissance malheureuse\~? Etois-tu peu satisfait de m\rquote avoir donn\'e9 une \'e9ducation si sauvage dans une affreuse caverne\~? Devois-tu m\rquote en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et rassembler sur ma t\'ea
+te tous les malheurs, toutes les contradictions, toutes les traverses de la vie humaine. O\'fci, mesdames et messieurs, ajo\'fbtoit-il, en s\rquote adressant aux juges, que l\rquote
+on compte tous les meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, les dangers effroyables, et tous les \'e9v\'e9nemens tragiques dont il a noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine \'e0 comprendre comment je p
+uis survivre \'e0 tant d\rquote infortunes, et comment on en peut soutenir m\'eame le r\'e9cit. Encore si dans les malheurs o\'f9 il m\rquote a plong\'e9 il avoit du moins suivi les r\'e9gles ordinaires. Mais o\'f9 a-t\rquote on jamais entendu parler d
+\rquote une temp\'eate pareille \'e0 celle qu\rquote il nous fit essuyer en passant d\rquote Angleterre en France\~? Qui a jamais v\'fb une amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualit\'e9s contraires, la malice avec la bont\'e9 du c\'9c
+ur, l\rquote extravagance avec la raison, la passion la plus violente avec la mod\'e9ration de la simple amiti\'e9\~? Que veut dire cette passion ridicule, qu\rquote il me fait concevoir dans un \'e2ge d\'e9ja m\'fbr, et dans le tems que j\rquote ai le c
+\'9cur d\'e9vor\'e9 de mille chagrins\~? De quel droit me fait-il parler comme un homme qui n\rquote a que des principes vagues de religion, sans aucun culte d\'e9termin\'e9\~? Ah\~! Combien d\rquote autres sujets de plainte ne pourrois-je pas ajo\'fb
+ter ici\~? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens \'e0 oublier m\'eame la cruelle \'e9preuve o\'f9 il a mis ma constance, en faisant br\'fbler \'e0 mes yeux, et d\'e9vorer par des barbares ma chere fille et l\rquote infortun\'e9
+e Madame Riding. Je ne m\rquote attache qu\rquote \'e0 un dernier outrage qui met le comble \'e0 tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma femme, ma chere Fanny\'85 dieux\~! Peut-on le croire\~: puis-je le dire\~? O\'fci, il a rendu ma femme
+infidele. En achevant ces mots, le malheureux Clevelant outr\'e9 de douleur et ne pouvant plus se soutenir, fut oblig\'e9 de s\rquote asseoir. Toute l\rquote assembl\'e9
+e attendrie de ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se levant avec vivacit\'e9, attira sur elle l\rquote attention des juges et des spectateurs. Le crime d\rquote infid\'e9lit\'e9 que son \'e9
+poux venoit de lui reprocher la piquoit jusqu\rquote au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air de colere et de fiert\'e9, soutenu de cette assurance modeste que l\rquote innocence inspire, fais \'e9
+clater tes plaintes contre notre armateur, je partagerai avec toi l\rquote accusation, puisque j\rquote ai partag\'e9 tes malheurs. Mais ne sois pas assez os\'e9 pour l\rquote accuser aux d\'e9pens de ma vertu. Il a p\'fb
+ rendre Fanny malheureuse, mais il ne l\rquote a jamais rendu\'eb infid\'e9le. C\rquote est toi, ingrat, qui n\rquote a pas rougi de me pr\'e9f\'e9rer une odieuse rivale, et le ciel sans doute l\rquote a permis pour me punir de t\rquote avoir trop aim\'e9
+. Eh\~! Quoi, madame, s\rquote \'e9cria Cleveland, avec beaucoup d\rquote \'e9motion, osez-vous nier que vous m\rquote ayez abandonn\'e9 pour suivre le perfide G\'e9lin\~? Il est vrai, repliqua-t-elle, j\rquote ai voulu te laisser renouveller en libert
+\'e9 tes anciennes amours avec Madame Lallain\~; mais s\'e7achez que si G\'e9lin m\rquote a aid\'e9e dans ma fuite\~; sa passion pour moi n\rquote a jamais eu lieu de s\rquote applaudir du service qu\rquote il m\rquote a rendu. Moi, Madame Lallain\~! S
+\rquote \'e9cria Cl\'e9veland avec \'e9tonnement\~: moi, G\'e9lin\~! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable\~! Dit l\rquote un\~; quelle imagination\~! Dit l\rquote autre. On vous a tromp\'e9, madame\~: vous \'eates dans l\rquote erreur, monsieur\~
+: le ciel m\rquote en est t\'e9moin\~: je jure par les dieux\~: ah\~! Je ne vous aimois que trop\~: h\'e9las\~! Je sens bien moi que je vous aime encore\~: quoi, seroit-il possible\~? Rien n\rquote est plus vrai\~: vous m\rquote avez donc to\'fbjours aim
+\'e9\~? Vous m\rquote avez donc to\'fbjours \'e9t\'e9 fid\'e9le\~? Faisons la paix\~: embrassons-nous. }{\lang1031 Ah\~! Ma chere Fanny\~: ah\~! }{Cher Cl\'e9veland\'85 ils s\rquote
+embrasserent en effet avec mille transports de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit un spectacle pour le moins aussi touchant que la sc\'eane d\rquote In\'e9s De Castro. Et voil\'e0 comme apr\'e8s une explication d\rquote
+un moment finit la longue bro\'fcillerie de ces deux tendres \'e9poux. Mais l\rquote armateur n\rquote en parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu la duret\'e9 de les livrer au d\'e9sespoir pendant des ann\'e9es entie
+res, par la cruelle persuasion o\'f9 il les avoit mis l\rquote un et l\rquote autre, qu\rquote ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un \'e9claircissement d\rquote un moment. Il eut beau all\'e9guer pour sa d\'e9fense qu\rquote
+il avoit eu besoin de cet exp\'e9dient pour prolonger son voyage, auquel des v\'fb\'ebs de profit l\rquote engageoient \'e0 donner plus d\rquote \'e9tendu\'eb. Il ne, fut point \'e9cout\'e9, et le conseil, o\'fci le rapport, et toutes les d\'e9
+fenses de part et d\rquote autre, condamna ledit D P \'e0 un bannissement perp\'e9tuel de toutes les terres de la Romancie, avec d\'e9fense d\rquote y rentrer jamais. L\rquote arr\'eat fut ex\'e9cut\'e9 sur le champ\~; et on dit que le pauvre exil\'e9
+ veut se r\'e9fugier dans le pays d\rquote Historie, o\'f9 il a quelques connoissances, et o\'f9 il espere faire plus de fortune. \'e0 peine cette affaire \'e9toit finie, qu\rquote on annon\'e7a dans l\rquote assembl\'e9e l\rquote arriv\'e9
+e des princesses malabares.
+\par
+\par Ce nom excita la curiosit\'e9. On s\rquote empressa de leur faire place\~; mais d\'e8s qu\rquote elles eurent commenc\'e9 \'e0 vouloir s\rquote expliquer, tout le monde se regarda avec \'e9tonnement pour demander ce qu\rquote elles vouloient dire. C
+\rquote \'e9toit un langage all\'e9gorique, m\'e9taphorique, \'e9nigmatique o\'f9 personne ne comprenoit rien. Elles d\'e9guisoient jusqu\rquote \'e0 leur nom sous de pu\'e9riles anagrammes. Elles parloient l\rquote une apr\'e8s l\rquote
+autre sans ordre et sans m\'e9thode, affectant un ton de philosophe, et une emphase d\rquote enthousiaste pour d\'e9biter des extravagances. On ne laissa pas d\rquote appercevoir au travers de ces obscurit\'e9s insens\'e9es plusieurs impi\'e9t\'e9
+s scandaleuses, et des maximes d\rquote irreligion, qui r\'e9volterent toute l\rquote assembl\'e9e contre ces princesses ridicules. Il s\rquote \'e9leva un cri g\'e9n\'e9ral pour les faire chasser. Elles furent bannies \'e0 perp\'e9tuit\'e9
+, et le vaisseau qui les avoit conduites, fut br\'fbl\'e9 publiquement. Heureusement pour l\rquote armateur il s\rquote \'e9toit tenu cach\'e9 depuis son arriv\'e9e\~; car on l\rquote e\'fbt sans doute condamn\'e9 \'e0 un ch\'e2timent exemplaire\~
+; mais il trouva moyen de se d\'e9rober aux recherches, et d\rquote \'e9viter ainsi la punition qu\rquote il m\'e9ritoit.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888613}CHAPITRE 14\line Arriv\'e9e de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-F\'e9r\'e9
+din devient amoureux de la Princesse Rosebelle.{\*\bkmkend _Toc89888613}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {Pendant que tout le monde \'e9toit occup\'e9 du spectacle de ces sc\'eanes diff\'e9
+rentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son impatience, jettoit continuellement les yeux vers l\rquote entr\'e9e du port. Il \'e9toit bien s\'fbr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer d\rquote arriver incessamment\~
+; et en effet il d\'e9couvrit enfin le vaisseau qui l\rquote amenoit. La voil\'e0, s\rquote \'e9cria-t-il, transport\'e9 de joye\~: c\rquote est la Princesse Anemone elle-m\'eame. Je reconnois le vaisseau qui la porte, et les doux mouvemens que je
+ sens dans mon ame ne m\rquote en laissent pas douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-t\'f4t pour recevoir la princesse \'e0 la descente du vaisseau, et je l\rquote accompagnai.
+\par
+\par Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrev\'fb\'eb\~? Ce seroit le sujet d\rquote un volume entier, et pour qu\rquote on ait l\'fb de romans, on le comprendra mieux que je ne pourrois le repr\'e9senter\~
+: transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, satisfaction inconcevable, t\'e9moignages d\rquote affection r\'e9ciproque, les larmes m\'eames, tout cela fut mis en \'9cuvre et plac\'e9 \'e0
+ propos. Il fallut ensuite raconter tout ce qui s\rquote \'e9toit pass\'e9 durant une si longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son r\'e9cit, n\rquote ayant autre chose \'e0 dire, sinon qu\rquote il avoit dormi pendant toute l\rquote ann
+\'e9e par la vertu d\rquote un enchantement.
+\par
+\par Mais l\rquote histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le Prince Gulifax \'e9toit entr\'e9 chez elle un soir \'e0 main arm\'e9e, et l\rquote avoit enlev\'e9e lorsqu\rquote elle commen\'e7oit \'e0
+ se deshabiller pour se mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d\rquote injures le ravisseur. Il fallut partir et s\rquote
+embarquer. Que ne fit-elle pas dans le vaisseau, lorsqu\rquote elle se vit \'e9loign\'e9e de son cher prince dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit l\rquote insolence de lui parler d\rquote amour\~? Elle s\rquote \'e9vano\'fc
+it plus de vingt fois\~: vingt fois elle se seroit pr\'e9cipit\'e9e dans la mer, si on ne l\rquote en avoit emp\'each\'e9e. Mais il ne lui resta enfin d\rquote autre ressource que ses larmes et ses sanglots, foible d\'e9fense contre un corsaire brutal\~
+; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle l\'e9gerement sur ce chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien\~; car je remarquai qu\rquote \'e0 certains endroits de son r\'e9cit le Prince Zazaraph t\'e9moignoit quelqu\rquote inqui\'e9
+tude. Elle raconta donc ensuite que les dieux, protecteurs de l\rquote innocence opprim\'e9e, l\rquote avoient d\'e9livr\'e9e miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince plein de valeur et de g\'e9n\'e9rosit\'e9, avoit attaqu\'e9
+ et pris le vaisseau de Gulifax qui avoit p\'e9ri dans le combat\~; mais comme son lib\'e9rateur la ramenoit, une temp\'eate effroyable avoit englouti le vaisseau dans les ondes. Elle s\rquote \'e9toit sauv\'e9e sur une planche, et elle avoit \'e9t\'e9
+ jett\'e9e \'e0 terre plus qu\rquote \'e0 demi morte. Des p\'eacheurs apr\'e8s lui avoir fait reprendre ses esprits, l\rquote avoient pr\'e9sent\'e9e \'e0 leur prince, qui en \'e9toit devenu amoureux\~; mais to\'fb
+jours intraitable sur ce chapitre, quoique le prince f\'fbt beau et bien fait, elle n\rquote avoit seulement pas voulu l\rquote \'e9couter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph fit encore une grimace\~; et ce fut bien pis, lorsqu\rquote
+elle ajo\'fbta qu\rquote elle avoit ensuite pass\'e9 successivement sous la puissance de trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y tenir.
+\par
+\par Il \'e9toit \'e9crit dans l\rquote ordre de ses avantures, qu\rquote il devoit au retour de la belle Anemone se bro\'fciller avec elle, et la chose ne manqua pas d\rquote arriver. Son inqui\'e9tude sur les p\'e9rilleuses \'e9preuves o\'f9
+ la vertu de la princesse avoit \'e9t\'e9 mise, lui fit faire \'e9tourdiment quelques questions imprudentes\~; la princesse rougit, p\'e2lit, versa des larmes, et parut offens\'e9e \'e0 un point, qu\rquote on crut qu\rquote elle ne lui pardonneroit jamais
+\~; mais comme il \'e9toit aussi \'e9crit que le raccommodement suivroit de pr\'e8s, quelques sermens \'e9quivoques d\rquote une part, et de l\rquote autre mille pardons demand\'e9s avec larmes, accommoderent l\rquote affaire\~
+; et la vertu de la princesse fut reconnu\'eb pour \'eatre \'e0 l\rquote \'e9preuve de toutes les avantures et hors de tout soup\'e7on. Il ne resta plus qu\rquote \'e0 achever le roman par un mariage solemnel\~; mais il
+ falloit pour cela sortir de la Romancie, o\'f9 il n\rquote est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s\rquote y disposa.
+\par
+\par Au reste j\rquote avou\'eb que je fis peu d\rquote attention au d\'e9tail des avantures de la Princesse Anemone. J\rquote eus, pendant qu\rquote elle racontoit son histoire, l\rquote esprit et le c\'9cur occup\'e9s d\rquote un objet plus int\'e9
+ressant. Au bruit de son arriv\'e9e la Princesse Rosebelle, s\'9cur du grand paladin, et qui \'e9toit li\'e9e d\rquote une \'e9troite amiti\'e9 avec Anemone, accourut pour la voir et l\rquote embrasser. C\rquote \'e9toit-l\'e0 le moment fatal que l
+\rquote amour avoit destin\'e9 pour me ranger sous ses loix. Voir la Princesse Rosebelle, l\rquote admirer, l\rquote aimer, l\rquote adorer, ce fut pour moi une m\'eame chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me persuadai-je qu\rquote il n
+\rquote avoit jamais rien paru de si aimable sur la terre. C\rquote \'e9toit un petit compos\'e9 de perfections le plus complet qu\rquote on puisse imaginer, et o\'f9 l\rquote on voyoit la jeunesse, la beaut\'e9, les graces, l\rquote esprit, l\rquote enjo
+\'fcement, la vivacit\'e9 se disputer l\rquote avantage.
+\par
+\par Pendant tout le r\'e9cit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus m\'eame appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition favorable\~; mais d\'e8
+s que la belle Anemone et le Prince Zazaraph eurent achev\'e9 leur \'e9claircissement, et que j\rquote eus la libert\'e9 de parler, je ne fus plus ma\'eetre de mes transports\~; et oubliant toutes les loix de la Romancie, dont le prince m\rquote
+avoit entretenu, je me jettai tout \'e9perdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui d\'e9clarer la passion dont je br\'fblois pour elle. J\rquote ai s\'e7\'fb depuis que Rosebelle ne fut pas f\'e2ch\'e9e dans le fond de l\rquote ame d\rquote
+une si brusque d\'e9claration\~; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites c\'e9r\'e9monies acco\'fbtum\'e9es. Pour ce qui est des spectateurs, apr\'e8s un moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous \'e0 so\'fb
+rire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse Rosebelle ne me r\'e9pondoit rien, son frere prit la parole.
+\par
+\par Ah\~! Prince, me dit-il, en m\rquote obligeant \'e0 me relever, que vous \'eates vif\~! Eh\~! Que deviendra la Romancie, si l\rquote on y souffre de pareilles vivacit\'e9s\~?
+\par
+\par Eh\~! Que deviendrai-je moi-m\'eame, repartis-je avec transport, si l\rquote adorable Rosebelle n\rquote est pas favorable \'e0 mes v\'9cux\~; et si vous, prince, qui pouvez disposer d\rquote elle, vous refusez de me rendre heureux\~! Je s\'e7ai
+s tous les \'e9gards que m\'e9ritent les loix de la Romancie et ces formalit\'e9s pr\'e9liminaires dont vous m\rquote avez instruit\~; mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les abreger\~
+? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me permettra pas d\rquote en so\'fbtenir la longueur sans mourir.
+\par
+\par Je vous ai d\'e9ja dit, prince, me r\'e9pondit le grand paladin, que c\rquote est une chose ino\'fcie que depuis la fondation de la nation romancienne aucun h\'e9ros ait \'e9t\'e9 dispens\'e9 des formalit\'e9s, et des \'e9preuves ordonn\'e9es par les loix
+\~; mais il est vrai qu\rquote il n\rquote est pas impossible d\rquote obtenir du conseil public que le tems en soit abreg\'e9. Je me flatte m\'eame d\rquote obtenir cette grace pour vous, en consid\'e9
+ration des grands exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de donner \'e0 la Romancie dans les rudes et longues \'e9preuves que nous avons essuy\'e9es. C\rquote est d\rquote ailleurs une occasion si favorable de m\rquote
+acquitter envers vous du service que vous m\rquote avez rendu, et de nous unir \'e9troitement ensemble, que je n\rquote attends que le consentement de la princesse ma s\'9cur pour y travailler efficacement.
+\par
+\par A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la princesse, la fit paro\'eetre encore plus belle \'e0 mes yeux. Je tremblois en attendant sa r\'e9ponse. Mon frere, dit-elle, c\rquote est \'e0 vous \'e0 disposer de moi, et puisqu\rquote
+il faut l\rquote avo\'fcer, je ne serai pas f\'e2ch\'e9e que ce soit en faveur du Prince Fan-F\'e9r\'e9din. Dieux\~! Quels furent mes transports\~! Je ne me possedai plus. Je ne s\'e7ais ce que je devins, je pleurai de joye, je mo\'fc
+illai de mes larmes la belle main de Rosebelle\~; je voulois parler, et je ne faisois que b\'e9gayer\~; mon amour m\rquote \'e9touffoit, et je crois que je fis en un quart-d\rquote heure la valeur de plus de quinze des formalit\'e9s pr\'e9
+liminaires dont j\rquote ai parl\'e9.
+\par
+\par Aussi cela fut-il compt\'e9 pour quelque chose, lorsque le grand paladin demanda que le tems des formalit\'e9s et des \'e9preuves f\'fbt abreg\'e9 pour moi. Il eut pourtant quelque peine \'e0 l\rquote obtenir\~
+; mais il avoit acquis dans la Romancie un si grand cr\'e9dit et une r\'e9putation si \'e9clatante, qu\rquote on ne put pas le refuser. On lui accorda m\'eame la grace toute entiere, en n\rquote
+exigeant de moi que trois jours pour accomplir toutes les formalit\'e9s et toutes les \'e9preuves\~; apr\'e8s quoi on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici on s
+\rquote imaginera peut-\'eatre que trois jours ne purent pas me suffire pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de plusieurs volumes\~; mais je puis ass\'fbrer que j\rquote eus encore du tems de reste, tant il est vrai que nos aut
+eurs romanciens, ont un talent admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
+\par
+\par Comme j\rquote \'e9tois d\'e9ja fort avanc\'e9 pour les formalit\'e9s, j\rquote achevai toutes les autres d\'e8s le premier jour, et les deux jours suivans je fis toutes mes \'e9preuves.
+\par
+\par Je commen\'e7ai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut fait en une heure\~; il est vrai que je re\'e7\'fbs une grande blessure, mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au bout d\rquote une demie heure, et en \'e9
+tat de me signaler le m\'eame jour dans un grand combat naval qui se donna pr\'e8s du port, je ne me souviens pas trop pourquoi. J\rquote y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un vaisseau ennemi avec une intr\'e9pidit\'e9 digne d\rquote
+un meilleur sort\~; mais n\rquote ayant point \'e9t\'e9 suivi, je fus pris, et d\'e9ja l\rquote on me menoit en captivit\'e9, tandis que les ennemis faisoient leur descente \'e0 terre, lorsque dans mon d\'e9sespoir je m\rquote
+avisai de mettre le feu au vaisseau. Il fut consum\'e9 en un moment, et m\rquote \'e9tant jett\'e9 \'e0 la mer, je fus assez heureux pour gagner la terre, et m\rquote y d\'e9fendre contre ceux des ennemis que j\rquote y trouvai. J\rquote
+en fis un horrible carnage, apr\'e8s quoi je retournai pour me rendre aupr\'e8s de ma chere Rosebelle. H\'e9las\~! Je ne la trouvai plus\~: les ennemis en se retirant l\rquote avoient enlev\'e9e avec beaucoup d\rquote autres captifs.
+\par
+\par Quel d\'e9sespoir\~! Il \'e9toit d\'e9ja presque nuit, je m\rquote embarquai aussi-t\'f4t dans une simple chaloupe de p\'eacheurs avec un petit nombre de gens d\'e9termin\'e9s, et \'e0 la faveur des t\'e9n\'e9bres, j\rquote arrivai sans \'ea
+tre reconnu jusqu\rquote \'e0 la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne d\'fbt \'eatre dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit remarquer entre les autres par ses fanaux\~: je m\rquote en approchai doucement. Aussi-t\'f4
+t prenant un habit de matelot ennemi, j\rquote y montai sans obstacle, et me donnant pour un homme de l\rquote \'e9quipage, je m\rquote informai adroitement ce qu\rquote \'e9toit devenu\'eb la Princesse Rosebelle. Je s\'e7us qu\rquote elle \'e9
+toit dans une chambre o\'f9 le capitaine venoit de la laisser en proye \'e0 ses mortelles douleurs. J\rquote y entrai, et je me fis reconno\'eetre \'e0 elle en lui faisant signe en m\'eame tems de me suivre sur le pont, sous pr\'e9texte de prendre l
+\rquote air un moment. Elle me suivit, et \'e0 peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me pr\'e9cipitai avec elle dans la mer.
+\par
+\par Ici on va croire que nous devions p\'e9rir l\rquote un et l\rquote autre\~; point du tout\~: je profitai d\rquote un stratag\'eame admirable que j\rquote avois appris dans Cleveland. J\rquote avois ordonn\'e9 \'e0
+ mes gens de tenir dans la mer le long du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer \'e0 eux d\'e8s qu\rquote ils m\rquote entendroient tomber. Je fus ob\'e9\'ef \'e0 point nomm\'e9\~: \'e0 peine f\'fbmes-nous deux minutes dans l\rquote
+eau. Mes gens nous retirerent Rosebelle et moi, et nous en f\'fbmes quittes pour rendre un peu d\rquote eau sall\'e9e que nous avions b\'fb\'eb. Cependant notre chute avoit \'e9t\'e9 entendu\'eb dans le vaisseau\~; mais on ne put pas s\rquote ima
+giner ce que c\rquote \'e9toit, ou du moins on ne le s\'e7ut que lorsque nous \'e9tions d\'e9ja bien \'e9loign\'e9s.
+\par
+\par Nous n\rquote arriv\'e2mes au port qu\rquote \'e0 la pointe du jour, et je me flattois d\rquote y \'eatre re\'e7\'fb avec des acclamations publiques\~; mais quel fut mon \'e9tonnement, lorsque je me vis charg\'e9 de cha\'eenes et conduit en prison. J
+\rquote \'e9tois accus\'e9 d\rquote intelligence avec les ennemis, et le fondement de cette accusation \'e9toit la hardiesse avec laquelle j\rquote avois saut\'e9 dans un de leurs vaisseaux, et je m\rquote \'e9tois m\'eal\'e9
+ parmi eux sans recevoir aucune blessure\~; et c\rquote est, ajo\'fbtoit-on, pour prix de sa trahison qu\rquote on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j\rquote avois eu le tems de m\rquote abandonner aux regrets et aux douleurs, il s\rquote en pr\'e9
+sentoit l\'e0 une belle occasion\~; mais je n\rquote avois pas de momens \'e0 perdre\~; je me d\'e9p\'eachai d\rquote accomplir en abreg\'e9 tout le c\'e9r\'e9moniel douloureux qui convient en ces occasions, et \'e0 peine arriv\'e9 \'e0
+ la prison, les juges mieux inform\'e9s me rendirent la libert\'e9 en me comblant m\'eame d\rquote \'e9loges et de remercimens. Il me restoit encore pr\'e8s d\rquote un jour entier, et par cons\'e9quent la moiti\'e9 de l\rquote ouvrage \'e0 faire. Je n
+\rquote en eus que trop.
+\par
+\par Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invit\'e9. J\rquote \'e9tois bien s\'fbr d\rquote y remporter le prix, conform\'e9ment aux loix de la Romancie, et je n\rquote y manquai pas. C\rquote \'e9toit un bracelet fort
+ riche que le vainqueur devoit donner suivant la r\'e9gle \'e0 la dame de ses pens\'e9es. Or comme les princesses avoient jug\'e9 \'e0 propos ce jour-l\'e0 d\rquote assister en masque au tournois, je fis la plus lourde b\'e9v\'fb\'eb qu\rquote
+on puisse imaginer. J\rquote allai pr\'e9senter mon bracelet \'e0 la Princesse Rigriche, que je pris pour l\rquote objet adorable de mes v\'9cux. Il ne faut pas demander si la Princesse Rigriche fut satisfaite de mon pr\'e9
+sent. Elle en devint toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les petites fa\'e7ons les plus agr\'e9ables qu\rquote elle put inventer sur le champ. Apr\'e8s quoi se d\'e9masquant suivant l\rquote
+usage, elle me fit voir un visage si laid, que croyant bonnement qu\rquote elle avoit deux masques, j\rquote attendois qu\rquote elle \'f4t\'e2t le second, et j\rquote allois m\'eame l\rquote en prier, lorsque je reconnus ma m\'e9
+prise par un bruit qui se fit assez pr\'e8s de moi. La Princesse Rosebelle \'e9toit tomb\'e9e \'e9vano\'fcie, et on la remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
+\par
+\par Cruelle situation\~! Je pr\'e9vis toutes les suites de cette funeste avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle\~! H\'e9las\~! Je ne vois que trop ce qu\rquote elle a d\'e9ja pens\'e9. Que dira son frere\~? Que vais-je devenir\~? Toutes ces r
+\'e9fl\'e9xions que je fis dans un moment me saisirent si vivement, que je tombai \'e0 mon tour sans connoissance, accabl\'e9 de ma douleur. On s\rquote empressa de me secourir, et comme le tems \'e9toit pr\'e9cieux, je repris bient\'f4t mes sens\~: j
+\rquote ouvris les yeux, et que vis-je\~? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, m\rquote appellant, mon cher prince, avec l\rquote action d\rquote une personne qui s\rquote int\'e9ressoit vivement \'e0
+ ma conservation, et qui me regardoit sans doute comme son amant. J\rquote avo\'fc\'eb que j\rquote en fr\'e9mis\~; et dans toutes mes \'e9preuves, je crois que c\rquote est le moment o\'f9 j\rquote
+ai le plus souffert. Je la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, et pr\'e9tend que je dois lui faire raison du m\'e9pris que j\rquote ai marqu\'e9 pour sa s\'9c
+ur. Moi du m\'e9pris pour la Princesse Rosebelle\~! Lui dis-je, tout transport\'e9. Ah\~! Je l\rquote adore. Les dieux sont t\'e9moins\'85 mais j\rquote eus beau dire\~; l\rquote affaire, disoit-il, avoit \'e9clat\'e9, l\rquote affront \'e9
+toit trop sensible. En un mot, il avoit d\'e9ja tir\'e9 l\rquote \'e9p\'e9e, et il mena\'e7oit de me deshonorer si je ne me mettois en d\'e9fense. Que faire\~?
+\par
+\par Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la Romancie, me tira d\rquote embarras. Il \'e9toit d\'e9
+fendu par les loix aux princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de d\'e9gradation, de remettre notre combat \'e0 un autre jour. C\rquote \'e9toit tout ce que je souhaitois, dans l
+\rquote esp\'e9rance que j\rquote avois de d\'e9sabuser Rosebelle, et d\rquote en obtenir le pardon de ma m\'e9prise. En effet, l\rquote \'e9tant all\'e9 trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les marques d\rquote une passion si ten
+dre et si v\'e9ritable, que je m\rquote apper\'e7us qu\rquote elle \'e9toit bien aise de me trouver innocent. La r\'e9conciliation fut bien-t\'f4t faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je croyois toutes mes \'e9preuves achev\'e9
+es, lorsque la Princesse Rigriche vint y ajo\'fbter une sc\'eane fort embarrassante.
+\par
+\par C\rquote \'e9toit une grosse petite personne aussi vive qu\rquote on en ait jamais v\'fb. J\rquote \'e9tois sans doute le premier amant qui e\'fbt rendu hommage \'e0 ses attraits, et peut-\'eatre n\rquote esp\'e9
+roit-elle pas en trouver un second. Elle saisissoit, comme on dit, l\rquote occasion aux cheveux. Quoiqu\rquote il en soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outr\'e9e de la fa\'e7on dont je l\rquote avois quitt\'e9
+e pour courir chez la Princesse Rosebelle, elle vint elle-m\'eame m\rquote y chercher, comme une conqu\'eate qui lui appartenoit, ou comme un esclave \'e9chapp\'e9 de sa cha\'eene. Elle d\'e9buta par des reproches fort vifs, auxquels je ne s\'e7us que r
+\'e9pondre. Ses reproches s\rquote attendrirent insensiblement, jusqu\rquote \'e0 m\rquote appeller petit volage, et \'e0 me faire esp\'e9rer un pardon facile\~; augmentation d\rquote embarra
+s de ma part, et tout ce que je pus faire, fut de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu\rquote elle n\rquote entendit pas. Cependant Rosebelle so\'fbrioit d\rquote un air malin, et le Prince Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s
+\rquote en apper\'e7ut, et voyant que je ne marquois de mon c\'f4t\'e9 aucune disposition \'e0 r\'e9parer ma faute, elle fit bien-t\'f4t succeder aux douceurs des injures si atroces, que je n\rquote eus d\rquote autre parti \'e0 prendre que de lui c\'e9
+der la place. Elle se retira \'e0 son tour, le c\'9cur gonfl\'e9 de d\'e9pit\~; et comme je n\rquote y s\'e7avois point de remede, nous oubli\'e2mes sans peine cette scene comique, pour nous disposer \'e0 partir tous ensemble le lendemain. Je t\'e9
+moignai sur cela quelque inqui\'e9tude, parce que je n\rquote avois point d\rquote \'e9quippage\~; mais le prince m\rquote assura que je ne devois pas m\rquote en mettre en peine, parce que c\rquote \'e9toit l\rquote
+usage de la Romancie, de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habit\'e9, tout ce qui leur \'e9toit n\'e9cessaire en ces occasions, et que j\rquote aurois lieu d\rquote \'eatre satisfait. En effet, nous \'e9tant lev\'e9s le lendemain avec l
+\rquote aurore, nous trouv\'e2mes des \'e9quipages tout pr\'eats, et tels que la Romancie seule en peut fournir.
+\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89888614}CONCLUSION\line Catastrophe lamentable.{\*\bkmkend _Toc89888614}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {O que les choses humaines sont sujetes \'e0 d\rquote \'e9tranges vicissitudes\~! Nous \'e9tions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux h\'e9ros, mont
+\'e9s sur deux superbes palefrois. Des brides d\rquote or, des selles et des housses orn\'e9es de perles et de diamans relevoient la magnificence de notre train. Les harnois de notre \'e9quipage n\rquote \'e9toient gu\'e9res moins riches. L\rquote or, l
+\rquote argent et les pierreries y brilloient de toutes parts, et r\'e9pondoient \'e0 la richesse de nos livr\'e9es. Tous nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, et se seroient m\'eame fait admirer, si l\rquote
+avantage que nous donnoit notre air noble et gracieux n\rquote avoit attir\'e9 sur nous tous les regards. Nous marchions ensemble aux deux c\'f4t\'e9s d\rquote une magnifique cal\'eache, dont la richesse effa\'e7oit tout ce qu\rquote
+on peut imaginer de plus beau. Quatre colonnes d\rquote or autour desquelles on voyoit ramper une vigne d\rquote \'e9meraude, dont les grappes \'e9toient de rubis et de saphirs, soutenoient l\rquote imp\'e9riale, et l\rquote imp\'e9riale elle-m\'eame \'e9
+toit si belle, qu\rquote elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d\rquote un si beau char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux des plus beaux astres du ciel\~; l\rquote \'e9clat de leur beaut\'e9 relev\'e9
+ par un air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, \'e9blo\'fcissoit tout le monde. On n\rquote avoit jamais v\'fb en hommes et en femmes un assemblage si complet de perfections, grandes et petites. Le
+s acclamations des peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins sem\'e9s de fleurs, l\rquote air parfum\'e9 d\rquote odeurs exquises, et de distance en distance des ch\'9curs de musique qui chantoient nos exploits et la beaut\'e9
+ de nos princesses. Enfin apr\'e8s avoir d\'e9ja fait un chemin assez consid\'e9rable, je me croyois sur le point d\rquote arriver au terme, lorsqu\rquote un instant fatal me ravit un si parfait bonheur\~; mais pour bien entendre ce cruel \'e9v\'e9
+nement, il faut reprendre la chose de plus haut, et pr\'e9venir les lecteurs que je vais changer de ton.
+\par
+\par Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nomm\'e9 M De La Brosse, qui retir\'e9 dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne celui de la lecture qu\rquote il aime passionn\'e9ment. Quoiqu\rquote il s\'e7ache pr\'e9f\'e9rer les bons livres a
+ux mauvais, il ne laisse pas de lire quelquefois des romans, moins par l\rquote estime qu\rquote il en fait, que parce qu\rquote il aime \'e0 lire tous les livres. Ce gentilhomme a une s\'9cur qui vient d\rquote \'e9
+pouser un autre gentilhomme du voisinage appell\'e9 M Des Mottes\~; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a \'e9pous\'e9 en m\'eame tems la s\'9cur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage se n\'e9gocioit, et lorsqu\rquote il \'e9toit d
+\'e9ja \'e0 la veille de le conclure, M De La Brosse ayant la t\'eate remplie d\rquote une longue suite de romans qu\rquote il avoit l\'fbs r\'e9cemment, r\'eava dans un long et profond sommeil toute l\rquote histoire qu\rquote on vient de lire. Apr\'e8
+s s\rquote \'eatre m\'e9tamorphos\'e9 en Prince Fan-F\'e9r\'e9din, il fit de M Des Mottes un grand paladin Zazaraph. Il changea sa s\'9cur en Princesse Anemone, sa ma\'eetresse en Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d\rquote avantures qu
+\rquote il vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-F\'e9r\'e9din\~; c\rquote est moi-m\'eame ne vous en d\'e9plaise, et jugez par cons\'e9quent quel fut mon \'e9tonnement \'e0 mon r\'e9veil de me retrouver M De La Brosse
+. Je demeurai si frapp\'e9 de la perte que j\rquote avois faite, que pendant toute la journ\'e9e je ne pus parler d\rquote autre chose\~; et M Des Mottes m\rquote \'e9tant venu voir le matin\~
+: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons perdu tous deux\~! Comment se porte la Princesse Rosebelle\~? Avez vous v\'fb la Princesse Anemone\~? Que dites vous de la folie de Rigriche\~? \'f4 les beaux diamans\~! Que j\rquote ai de regret \'e0
+ ce bracelet\~! Arriverons nous bien-t\'f4t dans la Dondindandie\~?
+\par
+\par Il est ais\'e9 de penser que de tels propos \'e9tonnerent \'e9trangement M Des Mottes, et je vis le moment qu\rquote il alloit croire que la t\'eate m\rquote avoit tourn\'e9, lorsqu\rquote un grand \'e9clat de rire que je fis le rassura. Il se mit \'e0
+ rire lui-m\'eame en me demandant l\rquote explication de ce que je venois de lui dire. Non, lui r\'e9pondis-je, c\rquote est une longue histoire que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons d\'eener aujourd\rquote
+hui tous ensemble\~; apr\'e8s le d\'eener je vous r\'e9galerai du r\'e9cit de mes avantures, et m\'eame des v\'f4tres que vous ignorez. Je tins parole, et mon histoire ou mon songe leur fit \'e0 tous un si grand plaisir, que depuis ce tems-l\'e0
+, pour conserver du moins quelques d\'e9bris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent en plaisantant les Princes Fan-F\'e9r\'e9din et Zazaraph, et les Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exig\'e9 de moi que je m\'ee
+sse mon histoire par \'e9crit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je souhaite qu\rquote elle vous ait fait plaisir.
+\par \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+\par romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
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@@ -0,0 +1,3600 @@
+The Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyage du Prince Fan-Federin dans la romancie
+
+Author: Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+Release Date: October 20, 2004 [EBook #13804]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE DU PRINCE FAN-FEDERIN ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+REMARKS:
+The format is Codepage 1252
+For italics, I used : _..._
+
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+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
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+
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
+(1735)
+
+
+Table des matieres
+
+EPITRE
+A Madame C B.
+CHAPITRE 1
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du
+Prince Fan-Feredin pour la romancie.
+CHAPITRE 2
+Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+CHAPITRE 3
+Suite du chapitre precedent.
+CHAPITRE 4
+Des habitans de la romancie.
+CHAPITRE 5
+Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+CHAPITRE 6
+De la haute et basse Romancie.
+CHAPITRE 7
+De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens.
+CHAPITRE 8
+Des bois d'amour.
+CHAPITRE 9
+Des voitures et des voyages.
+CHAPITRE 10
+Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les
+propositions de mariage.
+CHAPITRE 11
+Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner
+aux lecteurs le denouement de cette histoire.
+CHAPITRE 12
+Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie.
+CHAPITRE 13
+Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques.
+CHAPITRE 14
+Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+CONCLUSION
+Catastrophe lamentable.
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+
+
+EPITRE
+
+A Madame C B.
+
+Non, madame, je ne connois point de mechancete pareille a celle que
+vous m'avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
+souffrir les romans, vous le scavez. Je vois que vous les aimez, et
+je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
+mes raisons; et comme si vous etiez disposee a vous laisser
+persuader, finement vous m'engagez a les mettre par ecrit.
+
+Mais quoi! Faire une dissertation raisonnee, une controverse de
+casuiste ou de philosophe pedant? Non, dis-je en homme d'esprit; il
+faut donner a mes raisons un tour agreable, les envelopper sous
+quelque idee riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
+j'imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin. Le voila
+fait: c'est un roman; et c'est moi qui l'ai fait. O ciel! C'est-a-
+dire, que vous avez trouve le moyen de me faire faire un roman, a
+moi l'ennemi declare des romans, et cela dans le tems que je vous
+reproche de les aimer. Avouez-le, madame: c'est-la ce qu'on appelle
+une trahison, une noirceur.
+
+Mais je serai venge. Vous n'aimez pas les loueanges; privilege bien
+singulier pour une femme. Vous abhorrez une epitre dedicatoire, vous
+me l'avez dit. Eh bien, vous aurez l'un et l'autre. Car je le
+declare ici a tout le public. C'est a vous, et a vous toute seule,
+c'est a Madame C B que je dedie cet ouvrage; et comme jamais
+dedicace ne va sans eloges, il ne tient qu'a moi de vous en
+accabler; c'est une belle occasion de satisfaire l'envie que j'en ai
+depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
+je n'ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
+complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m'en garderai bien,
+parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et a dire
+le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter a mes propres depens
+le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
+comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
+petit ouvrage repond a mes intentions, en vous inspirant vous et a
+ceux qui le liront un juste degout de la lecture des romans, je vous
+pardonnerai de me l'avoir fait ecrire. J'ai l'honneur d'etre,
+madame, votre tres-humble et tres-obeissant serviteur.
+
+
+CHAPITRE 1
+
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Depart du
+Prince Fan-Feredin pour la romancie.
+
+Je pourrois, suivant un usage assez recu, commencer cette histoire
+par le detail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
+Fan-Feredine ma mere prit de mon education; c'etoit la plus sage et
+la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanite, j'ai
+quelquefois ouei dire, que par la sagesse de ses instructions elle
+avoit scu me rendre en moins de rien un des princes les plus
+accomplis que l'on eut encore vus. Je suis meme persuade que ce
+recit, orne de belles maximes sur l'education des jeunes princes,
+figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
+moins de parler de moi-meme, que de raconter les choses admirables
+que j'ai vues, j'ai cru devoir omettre ce detail, et toute autre
+circonstance inutile a mon sujet.
+
+La Reine Fan-Feredine aimoit assez peu les romans; mais ayant lu par
+hasard dans je ne scai quel ouvrage, compose par un auteur d'un
+caractere respectable, que rien n'est plus propre que cette lecture
+pour former le coeur et l'esprit des jeunes personnes, elle se crut
+obligee en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
+romans, pour m'inspirer de bonne heure l'amour de la vertu et de
+l'honneur, l'horreur du vice, la fuite des passions, et le gout du
+vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu'il y a de plus
+estimable. En effet, comme je suis ne, dit-on, avec d'assez
+heureuses dispositions, je ressentis bien-tot les fruits d'une si
+loueable education. Agite de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
+de beaux sentimens, et l'esprit rempli de grandes idees, je
+commencai a me degouter de tout ce qui m'environnoit. Quelle
+difference, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
+j'entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
+monde s'occuper d'objets d'interet, de fortune, d'etablissement, ou
+de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
+heroique. Un amant, si on l'en croyoit, iroit d'abord au denouement,
+sans s'embarrasser d'aucun preliminaire. Quel procede! Pourquoi
+faut-il que je sois ne dans un climat ou les beaux sentimens sont si
+peu connus? Mais pourquoi, ajoutois-je, me condamner moi-meme a
+passer tristement mes jours dans un pays ou l'on ne scait point
+estimer les vertus heroiques? J'y regne, il est vrai, mais quelle
+satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
+barbares? Abandonnons-les a leur grossierete, et allons chercher
+quelque glorieux etablissement dans ce pays merveilleux des romans,
+ou le peuple meme n'est compose que de heros.
+
+Telles furent les pensees qui me vinrent a l'esprit, et je ne tardai
+pas a les mettre en execution. Apres m'etre muni secretement de tout
+ce que je crus necessaire pour mon voyage, je partis pendant une
+belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
+la decouverte que je meditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
+passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
+chateaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
+des pays semblables a ceux que je connoissois deja, et des peuples
+qui n'avoient rien de singulier, je commencai enfin a m'ennuyer de
+la longueur de mes recherches. J'avois beau m'informer et demander
+des nouvelles du pays des romans; les uns me repondoient qu'ils ne
+le connoissoient pas meme de nom: les autres me disoient qu'a la
+verite ils en avoient entendu parler, mais qu'ils ignoroient dans
+quel lieu du monde il etoit situe. La seule chose qui soutenoit mon
+courage dans la longueur et la difficulte de l'entreprise, c'est la
+reflexion que je faisois, qu'apres tout il falloit bien que la
+romancie fut quelque part, et que ce ne pouvoit pas etre une
+chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n'existoit pas reellement,
+il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables pueriles
+tout ce qu'on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
+faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
+d'ailleurs qui ont tant de gout pour ces lectures, et de tant de
+gens d'esprit qui employent leurs talens a composer de pareils
+ouvrages? Cependant malgre ces reflexions, j'avoue que je fus
+quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu'il
+s'en fallut peu que je ne prisse la resolution de retourner sur mes
+pas. Mais non, me dis-je, encore une fois a moi-meme: apres en avoir
+tant fait, il seroit honteux de reculer. Que scais-je si je ne
+touche pas au terme tant desire? J'y touchois en effet sans le
+scavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
+qui par-tout ailleurs m'auroit coute la vie.
+
+Apres avoir monte pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
+la Troximanie, j'arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu'a leur
+cime, conduisant mon cheval par la bride. La, je sentis tout-a-coup
+que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
+d'un cote de la montagne, et je culbutai de l'autre, sans scavoir ce
+que je devins depuis ce moment jusqu'a celui ou je me trouvai au
+fond d'un affreux precipice, environne de toutes parts de rochers
+effroyables. Il est visible que quelque bon genie me soutint dans ma
+chute pour m'empecher d'y perir; et je m'en serois appercu des-lors
+si j'avois eu toutes les connoissances que j'ai acquises depuis.
+Mais la pensee ne m'en vint point, et j'attribuai a un heureux
+hasard ce qui etoit l'effet d'une protection particuliere de quelque
+fee, de quelque genie favorable, ou de quelqu'une de ces petites
+divinites qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
+que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
+n'aura cependant pas de peine a comprendre que dans la situation ou
+je me trouvai, apres avoir leve les yeux au ciel pour contempler la
+hauteur enorme d'ou j'etois tombe, et avoir envisage toute l'horreur
+des lieux qui m'environnoient, je dus m'abandonner aux plus tristes
+reflexions. "pauvre Fan-Feredin, que vas-tu devenir dans cette
+horrible solitude... par ou sortiras-tu de ces antres profonds... tu
+vas perir..." O que je dis de choses touchantes, et que je me
+plaignis eloquemment du destin, de la fortune, de mon etoile, et de
+tout ce qui me vint a l'esprit! Mais on va voir combien j'avois tort
+de me plaindre; et par le droit que j'ai acquis dans le pays des
+romans de faire des reflexions morales, je voudrois que les hommes
+apprissent une bonne fois par mon exemple, a respecter les decrets
+supremes qui reglent leur sort, et a ne se jamais plaindre des
+evenemens qui leur semblent les plus contraires a leurs desirs.
+Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquietude, et je
+me hatai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
+pour sortir, s'il etoit possible, de l'abime ou j'etois. En vain
+aurois-je essaye de gagner les hauteurs: elles etoient trop
+escarpees. Il ne me restoit qu'a chercher dans les fonds une issue
+pour me conduire a quelque endroit habite, ou du moins habitable.
+Nul vestige de sentier ne s'offrit a ma vue. Sans doute j'etois le
+premier homme qui fut descendu dans ce precipice. Je fus ainsi
+reduit a me faire une route a moi-meme, et en effet je fis si bien,
+en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantot m'accrochant aux
+brossailles, tantot me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
+qu'apres avoir fait quelque chemin de cette maniere, j'arrivai a un
+endroit plus decouvert et plus spatieux.
+
+Le premier objet qui me frappa la vue, fut une espece de cimetiere,
+un charnier, ou un tas d'ossemens d'une espece singuliere. C'etoient
+des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
+peaux seches de dragons ailes, et de longs becs d'oiseaux de toute
+espece. Je me rappellai aussi-tot ce que j'avois lu dans les romans,
+des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
+des harpies, des satyres, et d'autres animaux semblables, et je
+commencai a me flatter que je n'etois pas loin du pays que je
+cherchois. Ce qui me confirma dans cette idee, c'est qu'un moment
+apres je vis sortir de l'ouverture d'un antre un centaure, qui
+venant droit a l'endroit que j'observois, y jetta une grande
+carcasse d'hippogriffe qu'il avoit apportee sur son dos, apres quoi
+il se retira, et s'enfonca dans l'antre d'ou il etoit sorti. Quoique
+je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j'avois
+faites, et que d'ailleurs je ne manque point de courage, j'avoue que
+cette premiere vue me causa quelque emotion; je me cachai meme
+derriere un rocher pour observer le centaure jusqu'a ce qu'il se fut
+retire; mais alors reprenant mes esprits, et m'armant de resolution:
+qu'ai-je a craindre, dis-je en moi-meme, de ce centaure? J'ai lu
+dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
+monde. Loin d'etre ennemis des hommes, ils sont toujours disposes a
+leur rendre service, et a leur apprendre mille secrets curieux,
+temoin le centaure Chiron. Peut-etre celui-ci me portera-t-il au
+pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
+horribles lieux. Je marchai aussi-tot vers l'antre, et m'arretant a
+l'entree, je l'appellai a haute voix en ces termes: "charitable
+centaure, si votre coeur peut etre touche par la pitie, soyez
+sensible au malheur d'un prince qui implore votre generosite. C'est
+le Prince Fan-Feredin qui vous appelle". Mais j'eus beau appeller et
+elever ma voix, personne ne parut.
+
+Plein d'inquietude et d'une frayeur secrete, j'entrai dans la
+caverne, et je vis que c'etoit un chemin souterrain qui s'enfoncoit
+beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n'en trouvai pas
+d'autre que de suivre le centaure, jugeant qu'il n'etoit pas
+possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tot
+entendre a lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l'avouerai-
+je pas? Faut-il parler ou me taire? Voila une de ces situations
+difficiles, ou j'ai souvent vu dans les romans les heros qui
+racontent leurs avantures, et dont on ne connoit bien l'embarras que
+lorsqu'on l'eprouve soi-meme. Apres tout, comme j'ai remarque que
+tout bien considere, ces messieurs prennent toujours le parti
+d'avouer de bonne grace, j'avoue donc aussi qu'a peine j'eus fait
+cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toujours le rocher
+qui servoit de mur, que saisi d'horreur de me voir dans un lieu si
+affreux sans scavoir par quelle issue j'en pourrois sortir, je me
+laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m'en
+resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation a peu
+pres semblable, le celebre Cleveland avoit eu l'esprit de
+s'endormir; et trouvant l'expedient assez bon, je ne balancai pas a
+l'imiter. Mais apres un tel aveu, il est bien juste que je me
+dedommage par quelque trait qui fasse honneur a mon courage. Je me
+relevai donc bien-tot apres, et considerant qu'il falloit me
+resoudre a perir dans ces profondes tenebres des entrailles de la
+terre, ou trouver le moyen d'en sortir, je resolus de continuer ma
+route jusqu'ou elle me pourroit conduire. Qu'on se represente un
+homme marchant sans lumiere dans un boyau etroit de la terre a deux
+lieues peut-etre de profondeur, oblige souvent de ramper, de se
+replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serres,
+sans pouvoir avancer qu'en tatant de la main, et qu'en sondant du
+pied le terrain.
+
+Telle etoit ma situation, et on aura sans doute de la peine a en
+imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
+encore tant d'horreur, que j'en abrege le recit. Mais ce que je ne
+puis m'empecher de dire, c'est que je n'ai jamais mieux reconnu
+qu'alors la verite de ce que j'ai vu dans tous les romans, qu'on
+n'est jamais plus pres d'obtenir le bien qu'on desire, qu'au moment
+que l'on en paroit le plus eloigne: car voici ce qui m'arriva. Apres
+avoir marche long-tems de la facon que je viens de raconter, je crus
+que je commencois a appercevoir quelque foible lumiere. J'eus peine
+d'abord a me le persuader, et je l'attribuai a un effet de mon
+imagination inquiete et troublee. Cependant j'appercus bien-tot que
+cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n'en pus plus douter,
+lorsque je vis que je commencois a distinguer les objets. o quelle
+joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
+je ne connois point de termes capables de l'exprimer. Je ne
+comprends pas encore comment ce passage subit d'une extreme
+tristesse a un si grand exces de joye, ne me causa pas une
+revolution dangereuse. Quoiqu'il en soit, voyant que le jour
+augmentoit toujours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
+devoit pas etre eloignee, je doublai le pas, ou plutot je courus
+avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
+vis... le dirai-je? Ouei, je vis les choses les plus etonnantes, les
+plus admirables, les plus charmantes qu'on puisse voir. Je vis en un
+mot le pays des romans. C'est ce que je vais raconter dans le
+chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 2
+
+Entree du Prince Fan-Feredin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+
+La plupart des voyageurs aiment a vanter la beaute des pays qu'ils
+ont parcourus, et comme la simple verite ne leur fourniroit pas
+assez de merveilleux, ils sont obliges d'avoir recours a la fiction.
+Pour moi loin de vouloir exaggerer, je voudrois aucontraire pouvoir
+dissimuler une partie des merveilles que j'ai vues, dans la crainte
+ou je suis qu'on ne se defie de la sincerite de ma relation. Mais
+faisant reflexion qu'il n'est pas permis de supprimer la verite pour
+eviter le soupcon de mensonge, je prends genereusement le parti qui
+convient a tout historien sincere, qui est de raconter les faits
+dans la plus exacte verite, sans aucun interet de parti, sans
+exaggeration, et sans deguisement. Je prevois que les esprits forts
+s'obstineront dans leur incredulite; mais leur incredulite meme leur
+tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
+la satisfaction d'apprendre mille choses curieuses qu'ils
+ignoroient. Je reprends donc la suite de mon recit.
+
+A peine fus-je arrive a la sortie du chemin souterrain, que jettant
+les yeux sur la vaste campagne qui s'offroit a mes regards, je fus
+frappe d'un etonnement que je ne puis mieux comparer qu'a
+l'admiration ou seroit un aveugle ne qui ouvriroit les yeux pour la
+premiere fois: cette comparaison est d'autant plus juste, que tous
+les objets me parurent nouveaux, et tels que je n'avois rien vu de
+semblable. C'etoient a la verite des bois, des rivieres, des
+fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
+mais toutes ces choses sont si differentes de tout ce que dans ce
+pays-ci nous appellons du meme nom, qu'on peut dire avec verite que
+nous n'en avons que le nom et l'ombre. La premiere reflexion qui me
+vint a l'esprit, fut de songer qu'il y avoit sous la terre beaucoup
+de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
+observation importante pour la geographie et la physique; mais il
+est vrai qu'entraine par la curiosite et l'admiration des objets qui
+s'offroient a mes yeux, je ne m'arretai pas long tems a ces
+reflexions philosophiques.
+
+J'entrai dans la campagne sans trop scavoir ou je tournerois mes
+pas, me sentant egalement attire de tous cotes par des beautes
+nouvelles, et pouvant a peine me donner le loisir d'en considerer
+aucune en particulier. Je me determinai enfin a suivre une charmante
+riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere etoit bordee
+d'un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu'on puisse
+imaginer, et ce gazon etoit embelli de mille fleurs de differente
+espece. Elle arrosoit une prairie d'une beaute admirable, dont
+l'herbe et les fleurs parfumoient l'air d'une odeur exquise, et si
+en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c'est
+sans doute parce qu'elle avoit un regret sensible de quitter un si
+beau lieu. La prairie etoit ornee dans toute son etendue de bosquets
+delicieux, places dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
+comme si la nature aimoit aussi quelquefois a imiter l'art, comme
+l'art se plait toujours a imiter la nature, j'appercus dans quelques
+endroits des especes de desseins reguliers formes de gazon, de
+fleurs et d'arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
+la riviere elle-meme sembloit epuiser toute mon admiration. L'eau en
+etoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
+qu'on voulut preter l'oreille, on entendoit ses ondes gemir
+tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
+joignant au chant melodieux des cygnes, qui sont la fort communs,
+faisoit une musique extremement touchante. Au lieu de sable on
+voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
+pierres precieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
+l'onde un nombre infini de poissons dores, argentes, azures,
+pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient a
+faire ensemble mille agreables jeux. C'est pourtant dommage, dis-je
+tout bas, qu'on ne puisse point passer d'un bord a l'autre pour
+joueir egalement des deux cotes de la riviere. Le croira-t-on? Sans
+doute; car j'ai bien d'autres merveilles a raconter. a peine donc
+eus-je prononce tout bas ces paroles, que j'appercus a mes pieds un
+petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
+l'usage de ces batteaux, pour hesiter d'y entrer. J'y descendis en
+effet, et dans le moment je fus porte a l'autre bord de la riviere.
+Que les incredules osent apres cela faire valoir de mauvaises
+subtilites contre des faits si averes. Voici dequoi achever de les
+confondre, c'est que considerant un certain endroit de la riviere,
+et trouvant qu'il eut ete a propos d'y faire un pont, je fus tout
+etonne d'en voir un tout fait dans le moment meme; de sorte qu'on
+n'a jamais rien vu de si commode.
+
+Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exageration,
+qu'a chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d'admiration.
+J'appercus entr'autres un endroit dans la prairie qui me parut un
+peu plus cultive. J'eus la curiosite d'en approcher, et je trouvai
+une fontaine. L'eau m'en parut si pure et si belle, que ne doutant
+pas qu'elle ne fut excellente, j'en voulus gouter; mais que ne
+sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-meme! Quelle ardeur,
+quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
+avoient a la verite quelque chose de doux, et il me semble que j'y
+trouvois du plaisir; mais ils etoient en meme-tems si vifs et si
+inquiets, que ne me possedant plus moi-meme, et tombant
+alternativement de la plus vive agitation dans une profonde reverie,
+je marchois au travers de la prairie sans scavoir precisement ou
+j'allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne scais
+quel mouvement me porta a boire aussi de son eau. Mais a peine en
+eus-je avale quelques gouttes, que je me trouvai tout change. Il me
+sembla que mon coeur etoit enveloppe d'une vapeur noire, et que mon
+esprit se couvroit d'un nuage sombre. Je sentis des transports
+furieux, et des mouvemens confus de haine et d'aversion pour tous
+les objets qui se presentoient. Ce changement m'ouvrit les yeux. Je
+me rappellai ce que j'avois lu des fontaines de l'amour et de la
+haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
+de boire. Alors me souvenant que j'avois aussi lu que le lac
+d'indifference ne devoit pas etre eloigne des deux fontaines, je me
+hatai de le chercher, et l'ayant rencontre (car dans ce pays-la on
+rencontre toujours tout ce qu'on cherche) j'en bus seulement
+quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l'instant rendu a
+moi-meme, je sentis un calme doux et tranquille succeder au trouble
+qui m'avoit agite.
+
+Je ne dis rien des plantes singulieres que j'observai. On scait
+assez que le pays en est tout couvert. Ce n'est que dans la romancie
+qu'on trouve la fameuse herbe moly, et le celebre lotos. Les plantes
+memes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-la,
+y ont une vertu si admirable qu'on ne peut pas dire que ce soient
+les memes plantes; et je ne puis a cette occasion m'empecher
+d'admirer la simplicite de l'infortune chevalier de la Manche, qui
+crut pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
+a celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
+meme nom; mais il s'en faut beaucoup qu'elles ayent la meme vertu;
+c'est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
+enchantes, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
+entreprennent de composer avec des herbes magiques ne reussissent
+point, parce que nous n'avons que des plantes sans force et sans
+vertu; et je m'imagine que c'est encore ce qui fait que nous ne
+voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
+surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
+curiosites pareilles, qui operent tant d'effets prodigieux, parce
+que nous n'avons pas dans ce pays-ci la veritable matiere dont elles
+doivent etre composees.
+
+Mais ce que je ne dois pas oublier, c'est la bonte admirable du
+climat. Je n'avois jamais compris dans la lecture des romans comment
+les princes et les princesses, les heros et leurs heroines, leurs
+domestiques memes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
+jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
+etre amoureux, passionne, avide de gloire, et heros depuis les pieds
+jusqu'a la tete: encore faut-il quelquefois subvenir a un besoin
+aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j'ai bien
+change d'idee, depuis que j'ai respire l'air de la romancie. C'est
+premierement l'air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
+plus invariable qu'on puisse respirer. Aussi n'a-t-on jamais ouei
+dire qu'aucun heros ait ete incommode de la pluye, du vent, de la
+neige, ou qu'il ait ete enrhume du serein de la nuit, lorsqu'au
+clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
+a sur-tout une propriete singuliere, c'est de tenir lieu de
+nourriture a tous ceux qui le respirent, en sorte qu'on peut dans ce
+pays-la entreprendre le plus long voyage a travers les deserts les
+plus inhabites, sans se mettre en peine de faire aucune provision
+pour soi ni pour ses chevaux memes.
+
+Voici encore une chose qui me frappa extremement. Nos rochers dans
+tous ces pays-ci sont d'une durete et d'une insensibilite si grande,
+qu'on leur diroit pendant une annee entiere les choses du monde les
+plus touchantes, qu'ils ne les ecouteroient seulement pas. Mais ils
+sont bien differens dans la romancie. J'en rencontrai dans mon
+chemin un amas assez considerable, et comme ma curiosite me portoit
+a tout observer, je m'en approchai pour les considerer de plus pres.
+Je voulus meme en tater quelques-uns de la main; mais quel fut mon
+etonnement de les trouver si tendres, qu'ils cedoient a l'effort de
+ma main comme du gazon ou de la laine. J'avoue que ce phenomene me
+parut si etrange, que j'en jettai un cri d'etonnement, et je ne
+l'aurois jamais compris si on ne me l'avoit explique depuis. C'est
+qu'il etoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
+eloquens du pays conter a ces rochers ses tourmens; et son recit
+etoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
+rochers n'avoient pu y resister malgre toute leur durete naturelle.
+Les uns s'etoient fendus de haut en bas, les autres s'etoient
+laisses fondre comme de la cire, et les plus durs s'etoient
+attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
+de la romancie sont si sensibles, il est aise de juger quelle doit
+etre en ce pays-la la complaisance des echos pour ceux qui ont a
+leur parler. Il n'y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
+repetent tout ce que l'ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
+vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n'attendent pas
+meme pour repondre que vous ayez acheve de parler, et plutot que de
+laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s'entretiendront avec
+lui une journee entiere. C'est une des grandes ressources qu'on ait
+dans ce pays-la, quand on n'a personne a qui l'on puisse confier ses
+peines secretes. Il n'y a qu'a aller trouver un echo, sur-tout si
+c'est un echo femelle, et en voila pour aussi long-tems qu'on veut.
+
+
+CHAPITRE 3
+
+Suite du chapitre precedent.
+
+Les arbres de la romancie sont en general a peu pres faits comme les
+notres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes a
+faire. Car outre que leur feueillage est toujours d'un beau verd,
+leur ombrage delicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
+notres, c'est dans la romancie seule qu'on trouve de ces arbres si
+precieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d'or, et les
+autres des pommes d'or. Mais il est vrai que s'il est rare de les
+rencontrer, il est encore plus difficile d'en approcher et d'en
+cueillir les fruits, parce qu'ils sont tous gardes par des dragons
+ou des geants terribles, dont la vue seule porte la frayeur dans les
+ames les plus intrepides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
+leur vigilance; ils ont toujours les yeux ouverts, et ne connoissent
+pas les douceurs du sommeil. D'un autre cote entreprendre de les
+forcer, c'est s'exposer a une mort certaine; de sorte qu'il faut
+renoncer a l'espoir de cueillir jamais des fruits si precieux, a
+moins qu'on ne soit favorise de quelque protection particuliere:
+alors il n'y a rien de si aise. Une petite herbe qu'on porte sur
+soi, un miroir qu'on montre au dragon ou au geant, une baguette dont
+on les touche, un brevage qu'on leur presente, le moindre petit
+charme les assoupit; apres quoi il est facile de leur couper la
+tete, et de se mettre ainsi en possession de tous les tresors dont
+ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j'en dis
+ici n'est que sur le rapport d'autrui; car comme ces arbres sont
+fort rares, je n'en ai point trouve sur ma route, et je n'ai eu
+d'ailleurs aucun interet d'en aller chercher. Mais une chose que
+j'ai vue, et qu'on doit regarder comme certaine, c'est le gout que
+les arbres ont dans ce pays-la pour la musique. Voici un fait qui
+m'est arrive, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
+
+Un jour que je m'etois abandonne au sommeil dans un charmant bocage
+de jeunes maronniers, je fus fort etonne a mon reveil de me trouver
+expose aux ardeurs du soleil, et entierement a decouvert, sans que
+je pusse imaginer ce qu'etoient devenus les arbres qui m'avoient
+prete leur ombre il n'y avoit qu'un moment. Mais en regardant de
+tous cotes, je les appercus deja un peu loin qui marchoient comme en
+cadence vers une petite plaine, ou un excellent joueur de luth les
+attiroit a lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
+rochers s'etoient mis de leur compagnie avec tout ce qu'il y avoit
+de lions, de tigres et d'ours dans ce canton. C'est un des
+spectacles qui m'ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
+mon voyage.
+
+Pour ce qui est de ce que j'avois entendu raconter a un historien
+celebre, que les arbres avoient entr'eux une langue fort
+intelligible pour s'entretenir ensemble, lorsqu'un vent doux et
+leger agitoit l'extremite de leurs branches, j'ai eu beau m'y rendre
+attentif dans les diverses forets que j'ai vues; il faut ou que
+cette observation m'ait echappe, ou plutot que le fait ne soit pas
+vrai, d'autant plus que cet historien n'est pas toujours exact dans
+ses recits. Il n'en est pas ainsi de ceux qui ont assure que les
+arbres servoient de demeure a des divinites champetres; car c'est un
+fait avere, dont j'ai ete souvent temoin. Rien meme n'est plus
+commun sur le soir, lorsque la lune commence a eclairer les ombres
+de la nuit, que de voir sur tout les chenes s'entrouvrir, pour
+laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journee, et
+se rouvrir le matin a la pointe du jour, pour les recevoir apres
+qu'elles ont danse dans les champs avec les nayades. Comme il est
+aise de distinguer les arbres habites de ceux qui ne le sont pas,
+ils sont extremement respectes, et nul mortel n'a la hardiesse d'y
+toucher. Si quelque temeraire osoit y porter la coignee, on en
+verroit aussi-tot le sang couler en abondance; mais son impiete
+seroit bien-tot punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
+dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
+laisse pas de donner quelquefois occasion a des jeux fort plaisants.
+Au retour du bal un jeune faune va s'emparer de l'arbre d'une
+dryade. La dryade arrive et frape a son arbre pour le faire ouvrir.
+Qui va la? La place est prise. Il faut composer. La dryade s'en
+defend, s'echappe, et court se saisir a son tour du logement d'une
+autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
+faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
+elle s'en appercoit et s'enfuit. Le faune court apres; pendant qu'il
+court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
+poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
+toujours une derniere arrivee qui paye pour les autres, et le jeu
+finit ainsi. C'est a ce petit divertissement que nous sommes
+redevables du jeu qu'on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n'est
+que pour quelques momens qu'il peut etre permis a ces divinites de
+se deloger ainsi. Car elles sont toutes obligees par les loix de
+leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
+sans pouvoir s'en separer autrement que par la mort. Il ne faut
+pourtant pas croire qu'elles meurent reellement; leur mort ne
+consiste qu'a passer sous quelque autre forme, lorsque l'arbre perit
+enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
+vieilles divinites des plus jeunes, et on reconnoit meme a la
+disposition de l'arbre celles de la divinite qui l'habite, c'est-a-
+dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr'autres
+un tremble, qui etoit habite par un faune des plus sages et des plus
+vertueux de son espece. Il avoit meme, disoit-on, des qualites assez
+aimables; mais apres avoir long-tems vecu dans l'indifference, il
+avoit eu le malheur d'aimer, et pendant plusieurs annees il n'avoit
+ressenti que les tourmens de l'amour, sans en eprouver jamais les
+plaisirs. Le chagrin et le desespoir avoient enfin surmonte son
+courage et sa raison. Il languissoit sans esperance de vivre long-
+tems, ou plutot si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c'etoit
+l'espoir de mourir bientot, et on s'en appercevoit a la paleur de
+ses feueilles, a la secheresse de ses branches et de sa cime, qui
+commencoit deja a se depoueiller de verdure.
+
+En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
+et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-la; et comme j'en
+avois souvent entendu parler, je n'en fus pas beaucoup etonne; mais
+j'ignorois quelle pouvoit etre la source de ces ruisseaux charmans,
+et j'eus le plaisir de la voir de mes yeux. C'est que dans la
+romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
+qu'elles en rendent continuellement d'elles-memes, sans qu'on se
+donne la peine de les traire; de sorte que des qu'il y en a
+seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
+ruisseau de lait assez considerable. Les ruisseaux de miel sont
+formes a-peu-pres de la meme maniere. Les abeilles s'attachent a un
+arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
+quantite, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
+ruisseau. Cela me donna occasion de considerer de plus pres les
+troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assurer qu'ils en
+valoient bien la peine, et on le croira aisement, puisque je vis en
+effet dans ce pays-la tous les animaux qu'on ne voit pas ici. Les
+troupeaux etoient separes selon leurs especes differentes en
+differens parcs.
+
+Je considerai d'abord un haras de chevaux, et j'en remarquai de
+trois sortes. La premiere etoit de chevaux assez semblables aux
+notres, mais d'une beaute incomparable. Ils etoient tous si vifs et
+si ardens, que leur haleine paroissoit enflammee, et ce qui m'etonna
+le plus, c'est qu'ils sont d'une agilite si surprenante, qu'ils
+courent sur un champ couvert d'epis, sans en rompre un seul. Aussi
+ne sont-ils pas engendres selon les loix ordinaires de la nature.
+Ils n'ont d'autre pere que le zephyre, et pour en perpetuer la race,
+il ne faut qu'exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
+sont aussi-tot pleines. Il seroit sans doute bien a souhaiter que
+nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n'en a
+encore jamais vu que dans la Lybie. J'y remarquai sur tout une
+jument d'une beaute admirable. On l'appelloit la jument sonnante,
+parce qu'il lui pendoit aux crins de la tete et du col, une infinite
+de petites sonnettes d'or, qui au jugement des fins connoisseurs en
+harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espece est
+des Pegases, c'est-a-dire, de ces chevaux ailes qui volent dans les
+airs aussi legerement que nos hirondelles. On scait qu'il n'en a
+paru qu'un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
+ils sont fort communs dans la romancie. La troisieme espece est de
+ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
+du front. Elles sont fort estimees dans le pays quoiqu'elles n'y
+soient pas rares.
+
+Pres du parc aux chevaux j'en vis un de griffons et d'hippogriffes.
+Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considerer
+sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
+leurs grandes ailes, et leur queue de lion; mais ils sont en effet
+les plus dociles de tous les animaux, et fort aises a apprivoiser.
+Quand on en a une fois apprivoise quelqu'un, on en fait tout ce
+qu'on veut. Ils sont d'une commodite admirable pour atteler aux
+voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
+est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
+les chevaux et les griffons, parce qu'ils tiennent en effet beaucoup
+du cheval; mais ils n'y voulurent jamais consentir, pretendant
+qu'ils ne tenoient pas moins de l'homme; et comme en effet il est
+assez difficile de decider si ce sont des hommes ou des chevaux,
+l'affaire est demeuree indecise; et cependant on leur a laisse la
+liberte de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre a
+leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
+plus curieux a voir, et m'amusa fort long-tems. Tous ces monstres
+etoient resserres chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
+laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
+espece de menagerie fort divertissante d'une part, par l'assortiment
+bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l'autre par
+la figure monstrueuse et menacante de ces betes farouches.
+
+Aux deux cotes de cette menagerie on avoit pratique deux grands
+canaux, mais bien differens l'un de l'autre; car l'un etoit plein
+d'un feu clair et vif, qu'on avoit soin d'entretenir
+continuellement, c'etoit pour loger et nourrir un troupeau de
+salamandres. L'autre etoit rempli d'une belle eau claire et
+transparente. C'etoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
+qu'on y avoit logees comme dans une maison de force, pour les punir
+des debauches effroyables, ou elles avoient engage par les charmes
+de leur voix enchanteresse, quantite de heros vertueux. Outre la
+retraite a laquelle elles etoient condamnees pour plusieurs annees,
+elles avoient defense de chanter, si ce n'etoit quelques morceaux de
+l'opera d'H parce qu'on jugeoit qu'il n'y avoit pas de danger d'en
+etre attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
+qu'elles aimoient mieux se taire, de sorte qu'elles etoient en effet
+muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
+un puits fort profond, qui servoit de demeure a des basilics. Mais
+je me gardai bien de me presenter a l'ouverture du puits, pour ne
+pas m'exposer a etre tue par le regard meurtrier de ces monstres.
+
+Je passai de la a un quartier ou j'appercevois des moutons. Je n'ai
+jamais rien vu de si aimable. Mais j'ai sur tout un plaisir
+singulier a me rappeller le charmant tableau qui s'offrit a mes
+yeux. On scait comment sont faits parmi nous les bergers et les
+bergeres; rien de plus abject ni de plus degoutant; et n'en ayant
+jamais vu d'autres, je m'etois persuade que tout ce que je lisois de
+ceux d'autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
+Lignon, n'etoit que jeu d'esprit et pure fiction. C'est moi qui me
+faisois illusion a moi-meme.
+
+Non, rien n'est si galant ni si aimable que les bergers de la
+romancie. Leur habillement est toujours extremement propre; simple,
+mais de bon gout: peu charge de parures, mais elegant et bien
+assorti a la taille et a la figure. Toutes leurs houlettes sont
+ornees de rubans, dont la couleur n'est jamais choisie au hazard;
+car elle doit marquer toujours les sentimens et les dispositions de
+leur coeur; et je n'en ai vu aucune qui ne fut en meme tems chargee
+de chiffres ingenieux et tout-a-fait galants. Si les bergeres
+ignorent l'usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
+attraits empruntes, c'est que l'eclat et la vivacite naturelle de
+leur teint surpasse tout ce que l'art peut preter d'agremens. Toute
+la parure de leur tete consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
+melees avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
+charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
+ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
+sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
+pourvues. Qu'elles soient vives ou d'une humeur plus tranquille,
+qu'elles chantent, qu'elles dansent, qu'elles sourient, qu'elles
+soient tristes, qu'elles dorment ou qu'elles veillent, elles font
+tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu'il n'y a point de
+coeur si insensible qui n'en soit emu. L'aimable candeur et
+l'innocente simplicite sont des vertus qui ne les quittent jamais.
+Elles ignorent jusqu'au nom de la dissimulation, de la perfidie, de
+l'infidelite, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
+coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
+plus heureux des hommes; s'il aime, il est sur d'etre aime; sa
+tendresse est payee de tendresse, et sa constance de fidelite. Le
+berger sans amour et qui cherit son indifference, n'a point a
+craindre d'etre seduit par les amorces trompeuses d'une coquette
+perfide ou volage. amour et simplesse, c'est leur devise, et l'age
+d'or recommence tous les jours pour eux. Ce qu'il y a de plus
+admirable, c'est qu'avec cette innocente simplicite qui fait leur
+caractere, et les bergers et les bergeres, semblables a ceux du
+Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherches de l'amour
+le plus delicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inouei
+qu'ils en fassent jamais d'usage qu'au profit de l'amour meme. Assis
+a l'ombre des verds boccages, ou sur les bords d'un clair ruisseau,
+on les voit toujours agreablement occupes a chanter leurs amours, et
+a faire retentir les echos des vallons du son de leurs chalumeaux,
+et de leurs pipeaux champetres. Les oiseaux ne manquent jamais d'y
+meler leur tendre ramage, en meme tems que les ruisseaux y joignent
+leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fecilite de
+leurs maitres, et l'on voit toujours dans leurs prairies bondir les
+moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
+moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
+bergers, aux noeuds de l'hymen. Ils mettent toute leur satisfaction
+a recevoir quelques tendres marques d'amitie de leurs vertueuses et
+chastes bergeres, et jusques a la mort ils preferent constamment
+l'esperance de posseder aux fades douceurs de la possession meme.
+J'avoue, que touche d'un spectacle si riant et si gracieux, je fus
+tente de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
+fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
+reste de mes jours dans la paix et l'innocence, et gouter a jamais
+les douceurs d'un repos tranquille. Je ne suis pas meme le premier a
+qui cette pensee soit venue a l'esprit, a la simple lecture des
+biens parfaits que l'innocente simplicite fait trouver au bord des
+fontaines, dans les pres, dans les bois et les forets; mais faisant
+reflexion que je serois toujours le maitre de choisir quand je
+voudrois ce genre de vie, et que j'avois encore un grand pays a
+parcourir, je continuai ma route.
+
+Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu'on
+les leur avoit arrachees pour en faire des cornes d'abondance. Je
+vis d'autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d'airain,
+des vaches d'une beaute admirable qui descendoient de la fameuse Io:
+plusieurs chevres Amalthees, des cerberes ou grands chiens a trois
+tetes, des chats bottes, des singes verds; et sur-tout je vis d'un
+peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
+tetes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armee de dents
+venimeuses et tranchantes. Comme je n'avois ni la massue d'Hercule,
+ni aucune epee enchantee, je n'eus garde de m'en approcher. Je me
+hatai meme de m'en eloigner, et cela me donna occasion de rencontrer
+enfin des habitans du pays.
+
+
+CHAPITRE 4
+
+Des habitans de la romancie.
+
+J'etois surpris de n'avoir encore rencontre que des betes, excepte
+les bergers dont je viens de parler. Je scavois bien en general que
+les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
+pas m'imaginer que le pays fut absolument desert. Enfin regardant au
+loin de tous cotes, j'appercus un endroit qui me parut fort peuple.
+C'etoit en effet un lieu de promenade, ou un nombre considerable
+d'habitans des deux sexes, avoit coutume de se rendre pour prendre
+le frais. Je m'y acheminai, et j'eus le plaisir en chemin de
+verifier par moi-meme ce que j'avois toujours eu quelque peine a
+croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
+remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraiches,
+qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n'avoient surement
+pas d'autre origine. Le lieu meme ou les belles se promenoient, en
+etoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoit point d'autre
+secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
+plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partage en diverses
+compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
+et plusieurs qui se promenoient seuls un peu a l'ecart. Comme je ne
+connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
+d'examiner la contenance et les facons des romanciens avant que d'en
+aborder quelqu'un.
+
+La premiere observation que je fis, c'est que je n'appercevois ni
+enfans, ni vieillards. Il n'y en a point en effet dans toute la
+romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
+consequent est composee d'une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
+fraiche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
+cette proposition est si exactement vraye, qu'on ne peut, sans une
+injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
+francois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
+Cependant si on l'examine de pres, on y trouvera beaucoup de gens
+malfaits. Rien n'est meme si commun que d'y voir des personnes
+entierement contrefaites; on y voit d'ailleurs des visages si peu
+agreables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
+grandes, des mentons si plaisans. Or voila ce qui ne se voit jamais
+dans la romancie. Il est pourtant vrai qu'on y conserve de tout tems
+une petite race extremement contrefaite d'hommes et de femmes pour
+servir de contraste dans l'occasion, suivant le besoin des
+ecrivains. Mais outre qu'elle est en tres-petit nombre, c'est une
+race aussi etrangere a la romancie, que les negres le sont a
+l'Europe; et a cela pres il est inouei d'y rencontrer une personne
+qui n'ait pas la taille parfaitement belle. Un nes tant soit peu
+long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardes comme un
+monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
+tous les traits du visage extremement reguliers. C'est-la que la
+blancheur du front efface celle de l'albatre, que les arcs des
+sourcils disputent de perfection avec l'iris, c'est-la que l'ebene
+et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l'or et
+l'argent, tantot fondus ensemble, tantot separement, concourent a
+former les plus belles tetes et les plus beaux visages qu'on puisse
+imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d'une beaute
+admirable. J'en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
+d'aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
+dont l'eclat ebloueit, des soleils d'ou partent mille traits de
+flamme qui embrasent tous les coeurs. a leur aspect on voit fondre
+la froide indifference comme la glace exposee aux ardeurs du soleil.
+L'amour y fait sa demeure pour lancer plus surement ses traits.
+Aussi n'y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
+resister? On ne peut pas s'en defendre: tot ou tard il faut se
+rendre, et ceder de bonne grace a de si puissans vainqueurs. Mais ce
+qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
+personnes qu'on puisse voir, c'est qu'avec tous ces traits de beaute
+ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
+majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
+d'ouvert et de reserve, quelque chose de charmant, je ne scais quoi
+d'engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrement
+dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
+si doux, des charmes qu'on ne scauroit dire, mille choses qu'on ne
+scauroit exprimer, en un mot mille je ne scais quoi qui vous
+enchantent je ne scais comment. Ce n'est pourtant pas encore tout.
+Car comme si la nature se plaisoit a epuiser tous ses dons pour
+former les habitans de la romancie aux depens de tout le reste du
+genre humain, on les voit joindre a tant d'avantages naturels toutes
+les perfections de corps et d'esprit qu'on peut desirer. Ils dansent
+tous admirablement bien; ils chantent a ravir; ils jouent des
+instrumens dans la grande perfection; ils sont d'une adresse infinie
+a tous les exercices du corps: s'il y a une joute, ils remportent
+toujours le prix, et s'il y a un combat, ils en sortent toujours
+vainqueurs: que l'on juge apres cela s'il n'y a pas sans comparaison
+beaucoup plus d'avantage de naitre citoyen romancien, que de naitre
+aujourd'hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
+
+J'avoue que ce ne fut pas sans une extreme confusion que je me vis
+d'abord au milieu d'un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
+pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu'aupres
+de personnes si bien faites, je devois paroitre un homme fort
+disgracie de la nature. Cette pensee me frappa meme tellement, que
+dans la crainte d'etre un objet de risee, je me retirai dans un lieu
+ecarte pour me derober aux yeux des passans. La, comme je deplorois
+le desagrement de ma situation, mes reflexions me porterent
+naturellement a tirer de ma poche un petit miroir pour m'y regarder.
+Mais quel fut mon etonnement de me voir change au point que je ne me
+reconnoissois plus moi-meme! Mes cheveux qui etoient presque roux,
+etoient du plus beau blond; mon front s'etoit agrandi, mes yeux
+devenus vifs et brillans, s'etoient avances a fleur de tete, mon nes
+trop eleve s'etoit rabaisse a une juste proportion; ma bouche trop
+grande s'etoit rappetissee; mon menton trop plat, s'etoit arrondi,
+toute ma phisionomie etoit charmante. Je compris tout d'un coup que
+c'etoit a l'air du pays que j'etois redevable d'un si heureux
+changement; mais j'eus la foiblesse... l'avouerai-je? Mes lecteurs
+me le pardonneront-ils? ... n'importe; il faut l'avouer: il sied mal
+a un ecrivain romancien de n'etre pas sincere, et j'ai promis de
+l'etre. J'avouee donc que je fus transporte de joye de me voir si
+beau et si bien fait. Beaute, frivole avantage, meritez-vous
+l'estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces reflexions ne me
+vinrent point a l'esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
+de m'admirer moi-meme; j'etudiois dans mon miroir mille petites
+minauderies agreables, je sautois d'aise, et me flattant de faire
+incessamment quelque conquete importante, je me hatai de joindre les
+compagnies d'hommes et de femmes que j'avois laissees. Je me joignis
+successivement a plusieurs, avec toute la liberte que je scavois que
+les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
+tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
+esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce detail
+est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
+l'apprendre.
+
+On ne voit nulle part briller autant d'esprit que dans les
+conversations romanciennes; mais c'est moins l'esprit qu'on y admire
+que les sentimens, ou plutot la facon de les exprimer; car comme
+l'amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu'ils aiment
+beaucoup a parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
+dirions en quatre mots des tours si longs et si varies, qu'un jour
+entier ne leur suffisant jamais, ils sont toujours obliges d'en
+remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
+decouper et d'anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensees
+de l'esprit, et tous les sentimens du coeur qu'on seroit tente de
+les comparer a des dentelles, ou a un reseau d'une finesse extreme.
+Que les gouts des hommes sont differens! Ce que par un effet de
+notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
+voila ce qui brille et ce qu'on estime le plus dans les
+conversations romanciennes, entr'autres ces belles tirades de menues
+reflexions sur tout ce qui se passe au dedans d'un coeur amoureux,
+inquiet, incertain, soupconneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
+exprime longuement avec le pour et le contre, le ouei et le non, le
+vuide et le plein, le clair et l'obscur, fait un discours qui
+enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que tres-
+peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
+mises bout a bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu'il faut
+scavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tot, sans quoi il
+vous echappe beaucoup de beautes et de traits d'esprit; mais aussi
+quand on la possede une fois, on goute une satisfaction infinie;
+c'est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s'il
+le juge a propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des gouts.
+
+Je passerai legerement sur la nourriture des romanciens: elle est
+fort simple, comme j'ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
+encore plus quand on est aime, qu'a-t-on besoin de boire et de
+manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
+l'ordinaire assez neglige, par la raison que dans la romancie,
+l'habillement recherche n'ajoute jamais rien aux charmes d'une
+personne: ce sont toujours au contraire ses graces naturelles qui
+relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
+la un privilege assez singulier, c'est de pouvoir s'habiller en
+hommes, et de courir ainsi le monde pendant des annees entieres avec
+des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
+plus dangereux, sans choquer la bienseance. Ces sortes de
+deguisemens etoient meme autrefois estimes, et sur-tout, si la
+demoiselle sous un habit de cavalier venoit a rencontrer un amant
+sous un habit de demoiselle; cela faisoit un evenement si singulier,
+si nouveau et si ingenieusement imagine, qu'on ne manquoit jamais
+d'y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
+de connoitre, c'est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
+la mechancete a celui qui le premier a represente le dieu d'amour
+comme un enfant; car il semble qu'il ait voulu insinuer par-la, que
+l'amour n'est que puerilite, et que les amants ressemblent a des
+enfans. Mais a qui le persuadera-t-on, lorsqu'il est si bien prouve
+par le temoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
+passions, l'amour est la plus belle et la plus heroique, jusques-la
+que depuis long-tems, tous les heros du theatre, et meme ceux de
+l'opera, semblent ne connoitre aucune autre passion que pour la
+forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
+de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
+principaux traits que je vais rapporter, pour en ebaucher seulement
+le portrait.
+
+Ils ont le talent de s'occuper fort serieusement pendant tout un
+jour, et un mois entier s'il le faut, de la plus petite bagatelle.
+Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
+indifferent, un mot equivoque les fait fondre en larmes: c'est
+qu'ils sont en effet extremement delicats et sensibles. La plupart
+sont en meme-tems si inquiets, qu'ils ne scavent pas eux-memes ce
+qu'ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
+voudroient pas: on a beau leur assurer vingt fois une chose;
+doivent-ils croire ce qu'on leur dit, ou s'en defier? Doivent-ils
+s'affliger ou se rejoueir? Sont-ils satisfaits ou non? Voila ce
+qu'ils ne scavent jamais. Jaloux a l'exces, si quelqu'un par hazard
+a dit un mot a leur princesse, ou si par malheur elle a jette un
+regard sur quelqu'un, toute leur tendresse se change en fureur.
+Adieu toutes les assurances et tous les sermens passes. Adieu les
+lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublie
+de part et d'autre, dechire, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
+on ne veut pas meme en entendre parler... a moins pourtant qu'il ne
+s'en presente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
+monde, il ne manque jamais de s'en presenter quelqu'une. Comment
+faire alors? Il faut s'eclaircir; et l'eclaircissement fait, il faut
+bien se raccommoder: a tout raccommodement il y a toujours de petits
+frais; la princesse les prend sur son compte; et voila la paix faite
+jusqu'a nouvelle avanture. Mais ce qu'il y a de plus dangereux en
+cette matiere, c'est lorsque l'un des deux s'obstine malicieusement
+a cacher a l'autre le sujet de son mecontentement secret, comme la
+trop credule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, a son
+trop melancolique et sombre amant; car cela donne toujours lieu aux
+plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste heros
+auroit eu de la peine a parvenir a son cinquieme volume; mais n'est-
+ce pas aussi acheter trop cher l'avantage de faire un volume de
+plus? Je pourrois ajouter encore ici quelques autres traits du
+caractere des romanciens; qu'ils sont naturellement reveurs et
+distraits; qu'ils aiment beaucoup a jurer, et que les sermens ne
+leur coutent rien. Qu'ils les oublient pourtant assez aisement
+lorsqu'ils ont obtenu ce qu'ils desirent, et d'autres traits
+semblables; mais comme j'ai beaucoup de plus belles choses a dire,
+je ne m'etendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
+je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la foret des
+avantures.
+
+
+CHAPITRE 5
+
+Rencontre et reveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+
+Quoiqu'il ne fut pas difficile de reconnoitre a mes manieres et a
+mon langage que j'etois nouveau venu dans le pays, cependant tous
+ceux a qui je me joignis et avec qui je m'entretins, trop occupes
+apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
+point a me faire offre d'aucun service, quoique d'ailleurs ils me
+fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
+presence importunoit peut-etre, m'adressant la parole, me demanda si
+j'avois passe par la foret des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
+la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
+votre tems jusqu'a ce que vous y ayez passe. Comme vous etes
+nouvellement arrive, il est juste de vous instruire. Cette foret est
+appellee la foret des avantures, parce qu'on n'y passe jamais sans
+en rencontrer quelqu'une; et comme ce pays-ci est le pays des
+avantures, il faut que tous les nouveaux venus, des qu'ils arrivent,
+passent par la foret, pour se faire ensuite naturaliser dans la
+romancie. Elle n'est pas bien loin d'ici, et en suivant ce petit
+sentier a main droite, vous la rencontrerez.
+
+Je remerciai le mieux qu'il me fut possible celui qui me donnoit un
+avis si important, et m'etant mis en chemin, j'arrivai bien-tot a la
+foret. J'entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
+tete, et plus desagreable encore que celui que fait une troupe de
+pies effarees, qui voltigent de la cime d'un arbre a l'autre pour se
+donner mutuellement l'allarme. J'appercus aussi-tot quelle etoit
+l'espece d'oiseaux qui faisoit ce bruit: c'etoient des harpies. On
+scait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
+sont pas moins gloutonnes, jusques-la qu'elles se jettent avec
+fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
+chargee. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis a tout
+evenement sur mes gardes l'epee a la main. Je scavois bien que
+c'etoit le moyen de les ecarter; mais je n'en recus aucune insulte,
+et j'en fus quitte pour essuier l'infection epouvantable dont elles
+empestent l'air tout autour d'elles. Assez pres dela je trouvai des
+perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
+facilite admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
+corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantite d'autres oiseaux
+rares qu'on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
+m'arreta peu, parce qu'un objet imprevu attira mes regards.
+
+J'appercus un cavalier etendu sous un grand arbre et qui paroissoit
+dormir d'un profond sommeil. Je m'en approchai aussi-tot, et apres
+avoir contemple quelque tems les traits de son visage, qui avoient
+quelque chose de noble et d'aimable, et sa taille qui etoit fort
+belle, je deliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
+demander les eclaircissemens dont j'avois besoin; mais je jugeai
+qu'il seroit plus honnete d'attendre son reveil. J'attendis en effet
+assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
+m'en approchai, je lui pris la main, je l'appellai, je le secouai
+meme, mais ce fut inutilement. Je ne scavois que penser d'un sommeil
+si extraordinaire, et m'imaginant que l'infortune cavalier pouvoit
+etre tombe en letargie, je lui appliquai au nes et aux tempes une
+eau divine que je portois sur moi; mais j'eus le chagrin de voir
+echoueer mon remede. Enfin je m'avisai de songer que dans la romancie
+les plantes avoient des vertus etonnantes. J'en cueeillis sur le
+champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
+essayer l'effet, j'en frottai le visage du cavalier endormi: les
+premieres ne reussirent pas; mais en ayant cueeilli d'une autre
+espece, a peine la lui eus-je fait sentir, qu'il se reveilla dans
+l'instant avec un grand eternuement, qui fit retentir la foret et
+mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
+
+Genereux Prince Fan-Feredin, me dit-il, en m'appellant par mon nom,
+ce qui m'etonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
+que vous venez de me rendre. Vous m'avez reveille, et dans trois
+jours je possederai l'adorable anemone. Il faut, ajouta-t-il, que je
+vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
+l'obligation que je vous ai.
+
+Je m'appelle le Prince Zazaraph. Il y a pres de dix ans que par la
+mort de mon pere, dont j'etois l'unique heritier, je devins grand
+paladin de la Dondindandie. J'eus le bonheur de me faire aimer des
+dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutot en pere qu'en
+souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne etoient
+marques par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d'epouser
+quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
+etats. J'y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
+n'en trouvai point, quoique d'ailleurs les dondindandinoises passent
+pour etre la plupart tres belles. L'une avoit de beaux yeux, de
+beaux sourcils, le nes bien fait, le teint de lys et de roses, la
+bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
+qu'elle avoit le menton tant soit peu trop long. L'autre avoit dans
+le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu'il y
+a de plus capable de charmer. Elle avoit meme les mains belles, mais
+il me parut qu'elle n'avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
+autre sembloit reuenir en sa personne avec tous les traits de la
+beaute, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
+l'esprit a d'agremens. J'en etois deja si epris, qu'on ne douta pas
+qu'elle ne dut bien-tot fixer mon choix: je le crus moi-meme pendant
+quelque tems, et je me felicitois d'avoir rencontre une princesse si
+aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
+remarquai un jour qu'elle n'avoit pas les oreilles assez petites. Il
+fallut m'en detacher, et desesperant de trouver ce que je cherchois,
+je consultai un sage fort renomme pour les connoissances qu'il avoit
+acquises par ses longues etudes.
+
+Non, me dit-il, n'esperes pas trouver dans tous vos etats, ni dans
+les royaumes voisins aucune beaute parfaite. On n'en voit de telles
+que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-la
+rendre un choix difficile, c'est que toutes les princesses y sont si
+parfaitement belles, qu'on ne scait a laquelle donner la preference.
+C'est votre coeur qui vous determinera. Partez donc, et amenez nous
+au plutot une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant a
+la route qu'il falloit tenir pour trouver la romancie, il m'assura
+qu'il n'y en avoit point de fixe et de reglee, qu'il suffisoit de se
+mettre en chemin, et qu'en continuant toujours a marcher, on y
+arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
+meme par la lune et les astres.
+
+J'entrepris donc le voyage, et apres avoir parcouru beaucoup de
+pays, je suis enfin heureusement arrive depuis plusieurs annees dans
+la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j'en ai
+pu apprendre depuis que j'habite le pays, c'est qu'on y entre, dit-
+on, par la porte d'amour, et qu'on en sort par celle de mariage.
+Mais ce qui mit le comble a mon bonheur, c'est qu'a peine arrive, je
+rencontrai dans la Princesse Anemone tout ce qu'on peut imaginer de
+beaute, de charmes, d'appas, d'attraits, d'agremens, de perfections,
+et beaucoup au dela. Apres tous les preliminaires qui sont
+absolument necessaires en ce pays-ci, j'eus le bonheur de lui plaire
+et d'en etre aime. Il ne s'agissoit plus que de nous unir par des
+noeuds eternels; mais cette ceremonie exige ici des formalites d'une
+longueur infinie, et je n'ai pu obtenir dispense d'aucune. Il seroit
+trop long de vous les raconter, et pour peu que vous sejourniez dans
+le pays, vous les connoitrez assez, parce qu'elles se ressemblent
+toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere epreuve. Il etoit ecrit
+dans la suite de mes avantures, qu'un rival jaloux de mon bonheur
+trouveroit moyen par le secours d'un enchanteur, de m'endormir d'un
+profond sommeil, et qu'il en profiteroit pour enlever la belle
+Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
+etre reveille que par le Prince Fan-Feredin, a qui il etoit reserve
+de me desenchanter: que trois jours apres mon reveil la belle
+Anemone delivree de son odieux ravisseur, qui devoit perir,
+reparoitroit a mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
+avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
+la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d'avoir quelques
+soupcons, que les soupcons seroient suivis d'une broueillerie, la
+broueillerie d'un eclaircissement, et l'eclaircissement d'un
+raccommodement, apres lequel aucun obstacle ne s'opposeroit plus a
+mon bonheur. Je suis donc sur de revoir dans trois jours ma belle
+princesse. Nous partirons aussi-tot pour la Dondindandie, et c'est a
+vous prince que j'ai de si grandes obligations.
+
+Je fus extremement satisfait du recit du Prince Zazaraph, et d'avoir
+trouve quelqu'un qui put me donner les instructions dont j'avois
+necessairement besoin dans un pays inconnu. Apres lui avoir temoigne
+combien j'etois charme d'avoir eu occasion de lui rendre service, et
+lui avoir explique comment le desir de voir de belles choses m'avoit
+amene dans la romancie, je lui laissai entrevoir l'embarras ou
+j'etois, de trouver quelqu'un qui voulut bien prendre la peine de me
+servir de guide, et de m'eclaircir sur ce que je pouvois ignorer
+dans un pays, dont je n'avois nulle autre connoissance que celle que
+donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu'apres le
+service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
+soin a tout autre qu'a moi? Non, non, ajouta-t-il en m'embrassant
+avec un air de tendresse dont je fus touche, je ne vous quitte
+point. Aussi-bien n'ai-je rien de mieux a faire pendant les trois
+jours qu'il faut que j'attende la belle Anemone, et trois jours vous
+suffiront pour connoitre toute la romancie, sans vous donner meme la
+peine de la parcourir toute entiere, parce qu'on ne voit presque
+partout que la meme chose. J'acceptai sans hesiter des offres si
+obligeantes, et nous nous entretinmes ainsi quelque tems dans la
+foret.
+
+Pendant cet entretien il n'eut pas de peine a s'appercevoir que je
+ne scavois pas la langue du pays, et je lui avoueai ingenument que
+dans les entretiens que je venois d'avoir avec plusieurs romanciens,
+ils avoient dit beaucoup de choses que je n'avois pas entendues.
+Cela ne doit pas vous etonner, me dit-il, car quoique dans la
+romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
+et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu'il y a une
+facon particuliere de les parler, qu'on n'apprend qu'ici: par
+exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
+amoureux et aime? Vous l'appelleriez tout simplement votre
+maitresse. Eh bien, ajouta-t-il, on n'entend pas ce mot-la ici: il
+faut dire, l'objet que j'adore, la beaute dont je porte les fers, la
+souveraine de mon ame, la dame de mes pensees, l'unique but ou
+tendent mes desirs, la divinite que je sers, la lumiere de ma vie;
+celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voila, comme vous
+voyez, a choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
+apprendre cette langue que je n'ai jamais parlee? N'en soyez point
+en peine, repliqua-t-il; c'est une langue extremement bornee, et
+avec le secours d'un petit dictionnaire que j'ai fait pour mon usage
+particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
+romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
+
+En effet apres nous etre assis au pied d'un gros cedre odoriferant,
+le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relie et
+gros comme un almanach de poche, tout ecrit de sa main, et dans
+lequel il pretendoit avoir rassemble toutes les phrases et tous les
+mots de la langue romancienne avec les regles qu'il faut observer
+pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
+moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
+ici ce dictionnaire tout entier, mais j'ai cru qu'il suffiroit d'en
+rapporter quelques regles principales et les phrases les plus
+remarquables pour en donner seulement l'idee: car aussi bien il
+seroit inutile d'entreprendre de parler le romancien dans ce pays-
+ci. Il faut pour cela aller dans le pays meme. Il y a sur-tout deux
+regles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
+mais toujours avec exageration, figure, metaphore ou allegorie.
+Suivant cette regle, il faut bien se garder de dire j'aime. Cela ne
+signifie rien; il faut dire, je brule d'amour, un feu secret me
+devore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
+beaucoup d'autres expressions semblables. Une personne est belle,
+c'est-a-dire, qu'elle efface tout ce que la nature a fait de plus
+beau, que c'est le chef-d'oeuvre des dieux, qu'il n'est pas possible
+de la voir sans l'aimer, c'est la deesse de la beaute, la mere des
+graces: elle charme tous les yeux; elle enchaine tous les coeurs, on
+la prend pour Venus meme, et l'amour s'y meprend. La seconde regle
+consiste a ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs epithetes. Il
+seroit par exemple ridicule de dire l'amour, l'indifference, des
+regrets, il faut dire: l'amour tendre et passionne, la froide et
+tranquille indifference, les regrets mortels et cuisans, les soupirs
+ardens, la douleur amere et profonde, la beaute ravissante, la douce
+esperance, le fier dedain, les mepris outrageans; et plus il y a de
+ces epithetes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
+romancienne.
+
+Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en tres-
+petit nombre, et c'est ce qui facilite l'intelligence du romancien.
+Les voici presque tous. l'amour, et la haine, transports, desirs et
+soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierte, beaute, cruaute,
+ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
+joueissance, desespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
+attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
+regrets, la vie et la mort, felicite, disgrace, destin, fortune,
+barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
+sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
+et les prairies, image, reverie et songes; voila a peu pres tous les
+mots de la langue romancienne; il n'y a plus qu'a y ajouter, comme
+j'ai dit, diverses epithetes, comme, doux, tendre, charmant,
+admirable, delicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
+sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
+heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
+commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu'on ne scauroit
+imaginer, qu'il est difficile de se representer, qui surpasse toute
+expression, au-dessus de tout ce qu'on peut dire, au de-la de tout
+ce qu'on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
+composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
+une observation a faire, c'est qu'il faut tacher de n'allier aux
+mots que des epithetes convenables; car si quelqu'un par exemple,
+s'avisoit de dire une chere et delicieuse tristesse, cela feroit une
+expression ridicule et mal assortie.
+
+
+CHAPITRE 6
+
+De la haute et basse Romancie.
+
+Les diverses reflexions que nous fimes sur la langue romancienne,
+donnerent occasion au Prince Zazaraph de m'apprendre un point de
+geographie que j'ignorois; c'est qu'il y avoit une haute et basse
+Romancie.
+
+Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
+aisee a distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
+est remplie, et que vous avez du remarquer en venant ici; au lieu
+que la basse Romancie est assez semblable a tous les pays du monde.
+Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
+et un ruisseau n'est qu'un ruisseau: mais dans la haute Romancie une
+prairie est essentiellement emaillee de fleurs, ou du moins couverte
+d'un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
+d'argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
+un doux murmure qui endorme les amans, ou qui reveille les oiseaux.
+Mais, ajouta-t-il, vous serez peut-etre bien aise d'apprendre
+l'origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
+que je vois et ce que j'entends, ne fait qu'exciter de plus en plus
+ma curiosite. Je le concois aisement, reprit-il, et je crains meme
+que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arreter si long-
+tems dans cette foret ou vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
+vous mener a quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
+continuerons en marchant notre conversation.
+
+Autrefois, continua-t-il, la Romancie etoit un pays fort borne.
+Aussi n'y recevoit-on que peu d'habitans, encore etoient-ils tous
+choisis entre les princes et les heros les plus celebres. On se
+souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
+Romancie, entr'autres d'Artus et des chevaliers de la table ronde,
+Palmerin d'Olive, et Palmerin d'Angleterre, Primalem de Grece,
+Perceforet, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
+ne me rappelle pas les noms. Rien n'est si brillant que leur
+histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoueis pele
+mele avec les genies, les fees, les enchanteurs, les geans, les
+endryagues, les monstres, toujours combattans, jamais vaincus. Aussi
+le ciel et la terre s'interessant a leurs succes, leur prodiguoient
+continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
+Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand eclat ne
+manqua pas d'attirer beaucoup d'etrangers dans le pays, entr'autres
+Pharamond, Cleopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
+personnages a la verite, mais qui n'etant pas pour ainsi dire nes
+heros comme les premiers, et ne l'etant que par imitation,
+demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modeles. Cependant comme
+ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
+donna place dans la haute Romancie. Mais les choses degenererent
+bien autrement dans la suite; car on recut dans la Romancie
+jusqu'aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
+de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n'est pas que
+plusieurs zelateurs romanciens n'ayent fait leurs efforts pour
+retablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passes;
+de-la sont venus les heros et les princes des fees, ceux des mille
+et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d'autres semblables;
+mais on voit dans leur histoire les merveilles melees avec tant de
+choses pueriles, communes et vulgaires, qu'on ne scait dans quelle
+classe il faut les ranger. Enfin pour eviter la confusion, on a pris
+le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
+demeuree aux princes et aux heros celebres: la seconde a ete
+abandonnee a tous les sujets du second ordre, voyageurs,
+avanturiers, hommes et femmes de mediocre vertu. Il faut meme
+l'avoueer a la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
+long-tems presque deserte, comme vous avez pu vous en appercevoir
+dans ce que vous en avez vu, au lieu que la basse Romancie se peuple
+tous les jours de plus en plus. Aussi les fees et les genies se
+voyant abandonnes, et presque sans pratique, ont pris la plupart le
+parti de s'en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
+autres dans le pays des songes. C'est ce qui fait que vous ne voyez
+plus la Romancie ornee comme elle etoit autrefois d'une infinite de
+chateaux de crystal, de tours d'argent, de forteresses d'airain, ni
+de palais enchantes.
+
+Que je suis fache, lui dis-je en l'interrompant, de ne pouvoir pas
+etre temoin d'un si beau spectacle! Il me seroit fort aise, reprit-
+il, de vous faire voir deux chateaux de cette espece assez pres
+d'ici, si nous etions vous et moi assez las de notre liberte, pour
+consentir a la perdre. a une lieue d'ici sur la main droite, il y en
+a un qui est habite par la fee Camalouca. Rien de si brillant ni de
+si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
+composent ce palais; mais rien de si dangereux que d'en approcher. a
+trois cens pas tout a l'entour, la fee a forme une espece de
+tourbillon invisible, qui entraine en tournoyant tous ceux qui ont
+le malheur ou la fatale curiosite d'y entrer. Emportes ainsi jusqu'a
+la cour du chateau, ils sont a l'instant engouffres dans de grands
+vases de crystal pleins d'eau, et au moment qu'ils y entrent, la fee
+leur souffle sur le dos une grosse bulle d'air qui s'y attache, et
+qui par sa legerete les tient suspendus dans l'eau, ou ils ne font
+que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
+du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
+assortiment bizarre, dont la mechante fee se divertit: car on y voit
+pele mele des dames et des seigneurs, des pontifes et des
+pretresses, des animaux de toute espece, des monstres grotesques, et
+mille figures differentes, qui se broueillent et se melent
+continuellement. C'est sur ce modele qu'on fait en Europe de ces
+longues phioles pleines d'eau, que l'on remplit de petits marmouzets
+d'email. L'autre palais qui est a main gauche, est la demeure de la
+fee Curiaca, c'est bien le plus dangereux caractere qu'il y ait dans
+toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d'agremens, rien ne lui est
+si aise que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
+elle s'en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
+ses jardins, sur le bord d'une fontaine ou d'un canal, et la
+lorsqu'ils s'y attendent le moins, elle les metamorphose en oiseaux,
+qu'elle contraint par un effet de son pouvoir magique, a tenir
+continuellement leur long bec dans l'eau, les laissant des annees
+entieres dans cette ridicule attitude. C'est la tout le fruit qu'on
+retire des soins qu'on lui a rendus; et c'est aussi ce qui a fonde
+le proverbe de tenir quelqu'un le bec dans l'eau. Mes lecteurs sont
+des personnes de trop bon gout pour ne pas sentir que ces recits
+sont extremement agreables, et il est par consequent inutile de les
+avertir qu'ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu'ils en
+trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 7
+
+De mille choses curieuses, et de la maladie des baillemens.
+
+Nous vimes venir a nous par la route que nous tenions, un cavalier
+monte sur une espece de Griffon noir, l'air triste, reveur et
+distrait; mais des qu'il nous eut appercus, il detourna sa monture,
+et prenant un chemin de traverse, il se deroba bien-tot a nos yeux.
+
+Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
+n'en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s'y en
+trouve pourtant plusieurs, me repondit-il, temoin le pauvre
+Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
+montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
+plains! Prevenu contre les dangers d'une passion amoureuse, il
+vivoit en philosophe indifferent, riant meme de la foiblesse des
+amans. Mais l'amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
+parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur etoit engage
+a un autre, et qui lui fit bien-tot comprendre qu'il n'avoit rien a
+esperer. Il le comprit en effet si bien, que pour etouffer dans sa
+naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
+lui restoit, qui etoit de s'eloigner de l'objet qui l'avoit captive.
+Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
+me sont utiles, si vous m'aimez j'exige que vous ne me fuyez pas. a
+un ordre si absolu elle ajouta quelques faveurs legeres, qui
+acheverent de faire perdre a l'amant infortune tout espoir de
+liberte. Il ne lui etoit pas possible de voir Tigrine sans l'aimer:
+il ne lui etoit pas permis de l'eviter: il n'en avoit pourtant rien
+a esperer; quelle situation! Il s'y resolut pourtant avec un courage
+qui marquoit autant la fermete de son ame, que l'exces de sa
+passion. Il se flatta d'arracher du moins quelquefois a la cruelle
+de ces legeres faveurs, qu'elle lui avoit deja accordees. Il y
+reussit en effet, au-dela meme de ses esperances, et bornant-la tous
+ses desirs et tout son bonheur, il trainoit sa chaine avec quelque
+sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
+peu. Tandis que Sonotraspio toujours modeste et respectueux,
+s'efforce de se persuader qu'il est encore trop heureux, un injuste
+caprice persuade a Tigrine qu'elle en fait trop. C'en est fait, lui
+dit-elle, n'esperez plus rien de moi, votre passion m'importune, vos
+soins me sont devenus indifferens. Fuyez-moi, j'y consens, et meme
+je vous le conseille. Dieux! Quel fut l'etonnement de Sonotraspio!
+Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation a des femmes
+timides, qu'un orage imprevu surprend dans une vaste campagne. Il
+douta quelque-tems: il crut avoir mal entendu; mais son doute ne fut
+pas long. Tigrine s'expliqua, et le fit avec toute la durete
+imaginable. Alors penetre de douleur, et le desespoir peint dans ses
+yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
+bien tems cruelle, apres que... ses sanglots ne lui permirent pas
+d'achever, et Tigrine meme s'eloigna pour ne pas l'entendre. Ni les
+larmes, ni les prieres les plus tendres ne purent la flechir, ni lui
+persuader meme d'accorder a un malheureux, du moins pour une
+derniere fois, quelque marque de bonte. Elle n'en parut au contraire
+que plus fiere et plus dedaigneuse. Enfin l'infortune Sonotraspio
+outre de depit et de douleur, s'est abandonne a tout ce que le
+desespoir peut inspirer a un amant injustement maltraite. En vain il
+s'efforce de se rappeller les sages lecons de la philosophie. Occupe
+continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
+chercher tantot la solitude, tantot la dissipation, en courant comme
+un insense toute la Romancie. Il deteste le jour ou il vit Tigrine
+pour la premiere fois; il s'efforce de l'oublier; il voudroit la
+hair; mais rien ne lui reussit: la blessure est trop profonde, et il
+y a lieu de craindre qu'il n'en guerisse jamais. En verite, dis-je
+alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitie, je
+voudrois que Tigrine ou ne lui eut jamais rien accorde, ou ne lui
+eut pas refuse pour une derniere fois, quelques faveurs legeres;
+mais, ajoutai-je, il ne faudroit pas beaucoup d'exemples semblables
+pour decrediter la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
+on seroit tente de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
+c'est un effet de l'injustice et de l'ignorance des hommes; car il
+est vrai qu'a ne consulter que la raison et les maximes de la
+sagesse, il faut taxer de folie et d'egarement pitoyable, toute la
+suite des beaux sentimens et des procedes reciproques de deux amans;
+mais si d'une part on s'en rapporte a nos annalistes, dont
+l'autorite est d'un poids d'autant plus grand, qu'il y en a
+plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l'autre on en
+juge par la facon toute sublime dont ils scavent embellir les
+passions, qui par elles-memes paroissent les moins sensees, on aura
+des heros de la Romancie une idee beaucoup plus avantageuse.
+
+Ici j'interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Apres
+le tragique, n'est-ce pas du comique qui se presente ici a nous?
+Qu'est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
+sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la foret,
+comme une petite armee qui defile? Quelle espece d'insectes est-ce
+la?
+
+Insectes, repondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
+plus honnetement une espece qui n'est rien moins qu'une espece
+humaine. N'avez-vous jamais ouei parler des liliputiens? Les voila.
+Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s'etoient etablis
+dans la Romancie, et sembloient d'abord y faire fortune; mais il
+faut sans doute que l'air du pays leur soit contraire: ils n'ont
+jamais pu s'y multiplier, et desesperes de voir leur race
+s'eteindre, ils ont enfin pris le parti d'aller s'etablir ailleurs.
+Prenons garde en passant, ajouta-t-il, d'en ecraser quelques-uns
+sous nos pieds; car c'est-la tout le danger que l'on court a les
+rencontrer. Mais il n'en est pas de meme des brobdingnagiens. Ces
+geants monstrueux par un contraste bizarre s'etablirent dans la
+Romancie en meme-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont ete
+obliges de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
+suffire a leur subsistance; mais malheur a tout ce qui s'est trouve
+sur leur passage. On ne scauroit exprimer le ravage que ces colosses
+effroyables ont fait dans toute leur route, ecrasant les chateaux
+sous leurs pieds, comme nous ecrasons une motte de terre, et brisant
+tous les arbres des forets, comme des elephans briseroient des epics
+de froment en traversant les campagnes. On ne scait pas trop quel
+motif avoit engage les uns et les autres a s'etablir dans la
+Romancie; n'ayant d'autre merite pour se distinguer, sinon, les uns
+une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
+gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu'on
+s'empresse de les retenir, et tout ce que l'on en dit, c'est que ce
+n'etoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
+qu'on scavoit deja; qu'il n'y a point dans le monde de grandeur
+absolue, et que la taille grande ou petite est une chose
+indifferente a la nature humaine.
+
+A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n'ai-je pas ouei dire
+que les betes parlent dans ce pays-ci?
+
+Rien n'est plus vrai, me dit-il, et c'etoit meme autrefois une chose
+assez commune du tems d'Esope, de Phedre, et d'un francois appelle
+La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
+et quelquefois mieux que les hommes memes. Mais il semble que
+degoutees de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
+sur-tout depuis qu'un autre francois nomme L M s'est avise de leur
+faire parler un langage peu naturel et force, qu'on a quelquefois de
+la peine a entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
+parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu'on ne
+voudroit; et tout recemment, une taupe vient de se rendre ridicule
+par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent pretendu
+qu'elle n'a fait qu'en copier une autre.
+
+Tandis que le Prince Zazaraphe m'entretenoit ainsi, il me prit une
+envie de bailler si prodigieuse, qu'il me fallut malgre mes efforts,
+ceder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voila deja
+pris de la maladie du pays, c'est de bonne heure; mais de grace ne
+vous contraignez point, car personne ici ne vous en scaura mauvais
+gre. C'est dans la Romancie un mal inevitable pour peu qu'on y fasse
+de sejour, a peu pres comme le mal de mer pour ceux qui font un
+premier voyage sur cet element. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
+parler, il se mit lui-meme a bailler si demesurement, que je ne pus
+m'empecher d'en rire a mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
+maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
+comprens pas comment on peut y etre sujet dans un pays si rempli de
+merveilles; c'est aussi, me repondit-il, ce qui embarasse les
+physiciens dans l'explication de ce phenomene, d'autant plus qu'on a
+observe que dans les endroits ou il y a le plus de merveilles,
+entassees les unes sur les autres, par exemple dans la province
+peruvienne, c'est-la precisement que l'on baille le plus. Les
+medecins de leur cote n'ont encore pu trouver d'autre remede a ce
+mal, que de changer d'air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
+auparavant un de nos bois d'amour: car c'est a peu pres ce qui vous
+reste a voir de particulier dans le canton ou nous sommes.
+
+
+CHAPITRE 8
+
+Des bois d'amour.
+
+Comme nous etions donc deja hors de la foret, nous tournames nos pas
+vers un bois charmant qui etoit dans la plaine. C'etoit un de ces
+bois d'amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
+tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu'on a
+plantes pour la commodite des amans, comme on voit dans une terre
+bien entretenue des remises de distance en distance pour servir
+d'asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantes
+de lauriers odoriferans, de myrthes, d'orangers, de grenadiers et de
+jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
+former d'agreables berceaux. Ils sont admirablement bien perces de
+diverses allees, qui forment des etoiles, des pates d'oye, des
+labyrinthes, et dans les massifs on a menage divers compartimens,
+dont le terrain est couvert d'un beau gazon seme de violettes et
+d'autres fleurs champetres: les palissades sont de rosiers, de
+jasmin, de chevrefeueille, ou d'autres arbrisseaux fleuris, et chacun
+a son jet d'eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
+demander si dans ces bosquets delicieux les tendres zephirs
+rafraichissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
+si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d'un amoureux
+ramage; tout vit, tout respire, tout est anime, tout aime dans ces
+bois d'amour; et comment pourroit-on s'en defendre, lorsqu'on y voit
+les amours perches sur les arbres comme des perroquets, s'occuper
+sans cesse a lancer mille traits enflammes qui embrasent l'air meme.
+O que les conversations y sont tendres, vives et passionnees, qu'on
+y pousse de soupirs, qu'on y forme de desirs! Qu'on y goute de
+plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu'il
+soit indifferent de se promener dans les divers quartiers du bois.
+Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu'on
+distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mecontens; le
+bosquet des soupcons jaloux, celui des broueilleries, celui des
+raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
+que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
+voulurent etablir aussi dans les bois d'amour des bosquets de
+joueissance; mais on s'opposa avec zele a une innovation si
+dangereuse, et il fut prouve par le temoignage des annales
+romanciennes, qu'il n'y avoit rien de si contraire aux interets de
+la Romancie, par la raison que la joueissance eteint le desir et la
+passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font la
+bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
+autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me repondit-il, des gens
+qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
+ete plante tout expres pour etre le lieu du rendez-vous. Les
+premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
+quelquefois qui attend en vain, c'est ce qui a fonde le proverbe,
+attendez-moi sous l'orme. Au reste, ajouta-t-il, nous pouvons, si
+nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s'y
+passe, et entendre tout ce qui s'y dit: comment, repris-je, on fait
+ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
+Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
+pourroient-ils autrement scavoir si en detail tous les entretiens
+les plus particuliers de deux amans jusqu'a la derniere syllabe?
+Vous avez raison, lui dis-je, et vous m'expliquez-la une chose que
+je n'avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
+encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
+Cleopatre, peuvent ecrire de si longues suites de discours sans en
+perdre un seul mot. C'est, me repondit le Prince Zazaraph, que vous
+ne scavez pas comment cela se fait.
+
+Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
+declarations; vous pourrez par celui-la seul juger des autres, et
+vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
+quatre grands tableaux d'ecriture qui sont attachees a l'entree du
+bosquet? Ce sont quatre modeles differens de declaration d'amour,
+contenant les demandes et les reponses et s'il n'y en a que quatre,
+c'est qu'on n'a pas encore pu en inventer un cinquieme; car pour le
+dire en passant, nos annalistes ecrivent ordinairement assez bien;
+mais ils ont rarement de cette imagination qu'on appelle invention,
+et qui fait trouver quelque chose qu'un autre n'a pas dite avant
+eux. C'est ce qui fait qu'ils ne font que se copier tous les uns les
+autres. Or pour revenir a nos tableaux, tous les amans qui entrent
+dans ce bosquet pour se declarer leur amour, ne manquent pas de
+prendre l'un de ces quatre modeles, qu'ils recitent tout de suite.
+L'annaliste n'a ainsi qu'a observer lequel des quatre modeles on
+employe, et il scait tout d'un coup toute la suite de la
+conversation. Il en est de meme de tous les autres bosquets jusqu'a
+celui des soupirs, dont le nombre est regle, afin que l'annaliste
+n'aille pas faire une bevue ridicule contre la verite de l'histoire,
+en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n'en aura soupire
+que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d'ecouter ce que
+disent tous les couples d'amans que je vois repandus dans ce bois.
+Vous dites vrai, me repondit-il; car si vous vous donnez seulement
+la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en tres-petit
+nombre a l'entree de chaque bosquet, vous scaurez tout ce qui y a
+jamais ete dit, et tout ce qui s'y dira d'ici a mille ans; et il
+faut avoueer que si cela ne fait pas l'eloge de l'esprit des
+annalistes romanciens, c'est du moins pour eux et pour nous quelque
+chose de tres-commode: car on a par ce moyen toute l'histoire de la
+Romancie en un tres-petit abrege.
+
+Malgre cela il me prit envie d'ecouter un moment ce qui se disoit
+dans les bosquets voisins, et j'y entrai avec le prince Zazaraph.
+Mais je remarquai en effet que tout ce qui s'y disoit, n'etoit que
+des repetitions de ce que j'avois deja lu dans tous les romans; et
+les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
+ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n'en fusse a
+la fin incommode, et pour prevenir le danger, il me proposa de
+changer d'air. Aussi bien, ajouta-t-il, n'avez-vous plus rien a voir
+ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
+Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
+quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez egalement de
+tout ce qui peut meriter votre curiosite, sauf a moi a vous faire
+remarquer les differences, quand elles en vaudront la peine.
+J'acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
+nous montames tous deux chacun sur une grande sauterelle sellee et
+bridee. Ces montures, plus douces, mais moins vites que les
+hipogriffes, ne font gueres que quatre ou cinq lieues par saut, de
+sorte qu'elles ne font faire que deux ou trois cens lieues par jour;
+mais c'est assez lorsqu'on n'est pas presse. Il faut a cette
+occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
+
+
+CHAPITRE 9
+
+Des voitures et des voyages.
+
+Il y a un pays dans le monde qu'on dit etre de tous les pays le plus
+commode pour voyager, parce qu'on y trouve partout de grands chemins
+frayes et de bonnes auberges; mais il paroit bien que ceux qui le
+croyent ainsi, n'ont jamais voyage dans la Romancie.
+
+Je ne parle pourtant pas de la commodite admirable des anciennes
+voitures, lorsqu'un batteau enchante venoit vous prendre au bord de
+la mer, orne de flames rouges, et d'un pavillon couleur de feu, pour
+vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitie du tour
+du monde; ou lorsqu'on n'avoit qu'a monter sur la croupe d'un
+Centaure, ou sur le dos d'un Griffon qui vous transportoit en un
+instant au-dela de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
+Caucase, pour delivrer une princesse que le geant Coxigrus avoit
+enlevee, et vouloit forcer a souffrir ses horribles caresses. Comme
+les heros d'aujourd'hui ne sont pas tout-a-fait de la meme trempe
+que ceux d'autrefois, il a fallu changer l'ancienne methode, et ne
+les faire plus voyager que terre a terre, ou dans un bon vaisseau;
+encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l'ocean. Neanmoins on
+n'a pas laisse de conserver de l'ancienne methode de voyager, tous
+les avantages et tous les agremens qu'il a ete possible. Il faut
+seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
+lettres romanciennes en bonne forme.
+
+Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller a Ispahan, ou
+de Paris pour aller a Madrid; l'un en partant a pris de bonnes
+lettres romanciennes; l'autre malheureusement n'a pris que des
+lettres de change. Qu'arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
+voyage, et feroit peut-etre tout le tour du monde, sans qu'il lui
+arrivat la moindre avanture. Il lui faudra manger toujours a
+l'auberge a ses depens, encore trop heureux quelquefois d'en
+trouver. Il sera moueille, fatigue, embourbe, malade, pret a mourir
+sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
+ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
+moindre rencontre singuliere qu'il puisse raconter a son retour. En
+un mot il reviendra tel qu'il etoit parti. Au lieu qu'un prince fils
+du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
+un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
+romanciennes, rencontre a chaque pas les choses du monde les plus
+singulieres. Partout ou il loge il fait tourner la tete a toutes les
+dames et princesses du canton; c'est un vrai tison d'amour, qui va
+causant partout un embrasement general. De pluye et de mauvais tems,
+il n'en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
+et quelquefois il s'egare dans un bois eloigne du grand chemin; mais
+le guide qui l'egare scait bien ce qu'il fait; c'est toujours le
+plus a propos du monde pour delivrer a son choix, soit un cavalier
+attaque par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
+dans une chasse, prete a etre dechiree par un vilain sanglier. Il
+est aussi-tot conduit au chateau qui n'est pas loin, et de tout cela
+que d'avantures nouvelles! Au reste quoiqu'il ait soin de cacher son
+veritable nom, en sorte que des gens mal-avises pourroient le
+prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
+il est partout accueilli, caresse, choye comme une divinite. Les
+princes memes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
+qu'il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
+d'important ou il n'ait part. En un mot je trouve cette facon de
+voyager si agreable et si sure, que je ne comprends pas comment on
+peut se resoudre a sortir de chez soi, n'eut-on que cinq ou six
+lieues a faire, sans se munir de lettres romanciennes.
+
+On peut meme prendre encore une autre precaution tres-avantageuse,
+qui est d'emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
+liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger a leur
+exemple, dans les divers pays qu'on voudra parcourir. Car il y a
+dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimees pour la commodite
+des voyageurs; et j'en donnerai volontiers ici un echantillon
+d'apres un celebre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
+en Espagne, vous serez infailliblement bien recu. a Madrid chez le
+Comte De Ribaguora. C'est un grand d'Espagne, age de quarante-cinq
+ans, qui a de fort belles manieres, et qui recoit bonne compagnie
+chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les francois.
+Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a ete ci-devant gouverneur du
+Perou, ou il a amasse des biens immenses dont il aime a se faire
+honneur. Il a cela de commode, que des qu'il voit un etranger de
+bonne mine qui s'appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
+Belle-Foret, il se prend tellement d'amitie pour lui, qu'il ne peut
+plus s'en passer. a Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
+marquise est extremement aimable, et ses deux filles sont les deux
+plus belles personnes d'Espagne. Elles sont l'objet des tendres
+voeux de tout ce qu'il y a de plus brillant dans la noblesse
+espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui scait se presenter a
+elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l'une
+des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
+Cependant comme il faudra que l'intrigue finisse, parce que le jeune
+voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
+de quelque autre facon plus honnete si on peut l'imaginer.a
+Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C'est un gentilhomme a qui il est
+arrive beaucoup d'avantures, qu'il racontera tout de suite pour
+servir d'episode a l'histoire du voyage; et comme il ne manque
+jamais d'arriver encore chez lui d'autres personnes qui racontent
+aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d'un volume
+de juste grosseur. Ce petit echantillon suffit pour donner quelque
+idee des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
+l'etendre d'avantage. Mais une chose dont il faut avertir les
+voyageurs, et en general tous les heros romanciens, c'est qu'ils
+doivent avoir une memoire heureuse, pour se souvenir fidelement de
+tous ceux avec qui ils ont eu des le commencement quelque liaison
+particuliere, ou qui leur ont commence le recit de leurs avantures
+sans pouvoir l'achever. Car ce seroit une chose extremement
+indecente d'oublier ces gens-la, et de n'en plus faire mention. Un
+voyageur auroit beau dire qu'il les a laisses a la Chine, ou dans le
+fond de la Tartarie, il faut ou qu'il aille les retrouver, ou qu'ils
+viennent le chercher, fut-ce des extremites du Japon. En un mot il
+faudroit les faire tomber des nues plutot que d'y manquer. Les turcs
+en particulier sont fort religieux sur cet article, et j'en connois
+un qui pour rejoindre son homme, fit tout expres le voyage d'Amasie
+en Hollande. J'ai aussi ete moi-meme si scrupuleux sur cela,
+qu'ayant perdu, comme on a vu, mon cheval la veille de mon entree
+dans la Romancie, je n'ai pas manque de le retrouver a la sortie du
+pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
+debarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
+une histoire, et dont on ne scait plus que faire; c'est de les tuer
+tout aussitot, ou de les faire mourir de maladie. Mais a dire le
+vrai, l'expedient est odieux, et on a scu mauvais gre a un des
+derniers voyageurs, d'avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
+
+Mais a propos de memoire, je m'appercois que je parle tout seul, et
+j'oublie que j'ai un compagnon qui auroit du partager avec moi le
+recit que je viens de faire. J'en demande pardon a mes lecteurs, et
+je vais reparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
+bon d'avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
+aucune de ces belles regles que Lucien et tant d'autres ont donnees
+pour ecrire l'histoire, par la raison que nous avons un privilege
+particulier pour ecrire tout ce qui nous vient a l'esprit, sans nous
+mettre en peine de ce qu'on appelle ordre, plan, methode, precision,
+vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit preceder;
+d'autant plus que nous avons toujours a notre disposition la date
+des faits pour l'avancer, ou la reculer comme il nous plait. C'est
+ce qui me fait admirer la precaution qu'a prise un de nos modernes
+annalistes, de mettre a la tete de son histoire une preface
+raisonnee, pour justifier fort serieusement les faits qu'il y
+rapporte, comme si on ne scavoit pas qu'en qualite d'annaliste
+romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
+sans qu'on ait celui de s'en formaliser.
+
+
+CHAPITRE 10
+
+Des trente-six formalites preliminaires qui doivent preceder les
+propositions de mariage.
+
+Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
+par les airs, bien montes sur nos grandes sauterelles, il me demanda
+si mon dessein n'etoit pas de choisir quelque belle princesse de la
+Romancie pour en faire mon epouse. Sans doute, lui dis-je, et ca ete
+en partie le motif qui m'a fait entreprendre ce voyage. Je m'en suis
+doute, me repondit-il, d'autant plus qu'il vous sera difficile de
+voir toutes les beautes dont ce pays-ci est peuple, sans que votre
+coeur se declare pour quelqu'une. Mais disposez-vous a la patience,
+et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
+qu'on commence a aimer, jusqu'a celui ou l'on s'epouse. Il est vrai,
+lui dis-je, que ces longueurs m'ont quelquefois impatiente dans les
+avantures de Theagene, de Cyrus, de Cleopatre, et de plusieurs
+autres. Mais ne puis-je pas abreger les formalites... eh si, me
+repondit-il, vous sieroit-il de ne faire qu'un petit chapitre des
+mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajouta-t-il,
+les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
+les grandes regles, et passer par tous les degres de la milice
+amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abreger le
+tems.
+
+Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est a propos de vous
+mettre d'avance au fait des loix principales qu'il faut observer en
+cette matiere. C'est ce qu'on appelle les formalites preliminaires.
+Il y en a qui en comptent jusqu'a trente-six et plus, mais je vais
+vous les expliquer sans m'arreter a les compter. Vous comprenez
+bien, continua-t-il, qu'il faut commencer par devenir amoureux. Or
+cela est fort plaisant; car on l'est quelquefois une annee entiere
+sans le scavoir, et il y en a tel qui ne s'en doute seulement pas.
+S'il a arrete ses regards sur une personne, c'est sans dessein: s'il
+l'a trouvee extremement aimable, ses sentimens se sont bornes a
+l'estime et a l'admiration; tout au plus il croit n'avoir pour elle
+que de l'amitie. Il est vrai qu'il desire de la voir souvent, qu'il
+a des attentions particulieres pour elle, qu'il n'est pas fache
+d'appercevoir qu'elle en a aussi pour lui; mais a son avis tout cela
+ne signifie rien, ce n'est qu'un commerce de politesse, une liaison,
+une inclination ordinaire ou l'amour n'entre pour rien; mais, dit-il
+enfin, que m'est-il donc arrive depuis quelque-tems? Je m'appercois
+que je ne dors que d'un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
+distrait et melancolique. Je perds mon enjouement ordinaire. Ce qui
+me plaisoit commence a m'ennuyer: ce que j'aimois le plus, me paroit
+insipide. Vous etes peut-etre malade, lui dit quelqu'un qui ne
+connoit pas les usages du pays romancien; non, repond-il, c'est
+toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont la precisement les
+premieres formalites de l'amoureuse poursuite. Il en est d'abord
+tout etonne; moi amoureux, dit-il, moi qui n'ai jamais rien aime!
+Moi qui ai brave tous les traits de l'amour! Moi qui jusqu'a present
+ai vu impunement toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
+cacher a lui-meme. Ses soupirs le trahissent; l'inquietude, la
+crainte, l'esperance, les transports se mettent de la partie. Il
+faut l'avoueer de bonne grace, et il l'avoue enfin. Il me semble
+pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j'ai vu beaucoup de
+heros ne pas attendre si long-tems a connoitre leur etat, et a la
+premiere vue d'une princesse devenir tout a coup eperdument
+amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c'est meme la maniere la plus
+romancienne; mais apres tout ils n'y gagnent rien; car il faut
+toujours, a moins qu'ils n'en obtiennent une dispense particuliere,
+qu'ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
+connoitre le feu secret dont ils sont consumes.
+
+Au reste, ajouta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalite
+essentielle: c'est qu'il faut que la beaute qui a triomphe de
+l'indifference du heros, ait un nom distingue. Car si
+malheureusement elle s'appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
+seroit pour defigurer tout un roman; au lieu que quand elle
+s'appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
+toujours accompagnes d'epithetes convenables, font un effet
+merveilleux. Encore une formalite qui embellit infiniment
+l'histoire; c'est lorsque le heros amoureux, loin de pouvoir se
+flatter de posseder jamais l'objet qu'il adore, ne peut seulement
+pas, vu la disproportion de sa condition, oser faire sa declaration
+aux beaux yeux qui ont enchaine sa liberte. Car il est vrai qu'il
+est en effet d'une tres-haute naissance, et le legitime heritier
+d'un grand royaume, comme il sera verifie en tems et lieu: il est
+certain d'ailleurs que la princesse l'adore dans le fond du coeur,
+et qu'elle maudit secretement le rang eminent qui lui ote
+l'esperance d'etre jamais l'epouse d'un cavalier si parfait; mais
+d'une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
+l'ignore aussi ne peut l'ecouter avec bienseance, quand meme il
+auroit l'audace de s'expliquer. Or cela fait une situation
+admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
+nos annalistes l'ont-ils tournee et retournee en cent facons
+differentes.
+
+Vous voyez donc, ajouta le grand paladin, que les formalites sont
+plus longues que vous ne pensez; mais ce n'est pourtant encore la
+que le commencement; la grande difficulte consiste a declarer sa
+passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement a une
+belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
+l'aimez de l'amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
+vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posseder
+le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
+mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
+Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s'y
+prendre avec tant de precaution et si doucement, qu'elle ne s'en
+appercoive presque pas. Il faut qu'elle le devine, ou tout au plus
+qu'elle s'en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
+cela, lorsqu'on en scait faire usage et prendre son tems: par
+exemple, la belle est a sa fenetre ou sur un balcon, ou elle prend
+le frais: rodez a l'entour sans faire semblant de rien, et quand
+vous etes a portee, tirez-lui une reverence respectueuse,
+accompagnee d'un regard moitie vif, et moitie mourant. Vous verrez
+que vous n'aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu'elle se doutera
+de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
+peu intelligentes. La plupart comprennent fort bien ce qu'on leur
+dit, souvent meme ce qu'on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
+oeillades qu'on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
+
+Mais, repris-je a mon tour, a ce premier moyen ne pourroit-on pas en
+ajouter un second, qui est celui des serenades pendant la nuit sous
+les fenetres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me repondit
+le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
+commencez a vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
+dis donc que je croyois qu'un concert de voix et d'instrumens sous
+les fenetres de la beaute dont on porte la chaine, me paroissoit un
+assez bon expedient pour lui insinuer melodieusement les tendres
+sentimens qu'on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
+l'expedient n'est gueres de mon gout, parce qu'il est sujet a trop
+d'inconveniens. Car premierement, il fait connoitre a tout le
+quartier qu'il y a de l'amour en campagne, ce qui redouble la
+vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
+Secondement, il ne faut pour troubler toute la fete, qu'un jaloux
+brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
+terribles sans que souvent vous scachiez seulement de quelle part
+elles vous sont adressees. Je scais bien que vous tuerez votre
+homme; car c'est la regle. Mais cela meme cause un grand embarras.
+L'affaire eclate. Le mort appartient toujours a des gens puissans et
+accredites. C'est pour l'ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
+et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
+des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
+amant donner la nuit des serenades a sa belle. Car le moindre
+malheur qu'il ait a craindre, c'est de n'en sortir qu'avec une
+blessure dangereuse. Avoueez aussi, repris-je, que quand on a un
+grand coup d'epee au travers du corps, et qu'on se voit en danger de
+mourir, c'est une grande douceur lorsqu'on peut parvenir a scavoir
+que la belle pour qui on s'est expose au danger paroit touchee d'un
+si grand malheur.
+
+Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n'y a pas de baume
+au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
+reponds que le blesse sera bientot sur pied. Mais encore une fois ce
+moyen me paroit trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
+lettre, par exemple, quatre lignes bien tournees sont d'un secours
+merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
+belle Julie, ou on le laisse tomber a ses pieds, comme par megarde,
+pour exciter sa curiosite; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
+fait donner par une personne affidee. Ce pas une fois fait, il faut
+compter que l'affaire est en bon train. L'amant ne laisse pas de
+s'inquieter et de se tourmenter sur le succes de son billet. L'a-t-
+elle lu, l'a-t-elle rejette? Quel sentiment a-t-elle fait paroitre
+en le lisant? C'est qu'il n'a pas encore d'experience: car il est
+vrai en general qu'il y a des belles trop reservees, qui font
+quelque difficulte de recevoir et de lire un billet; mais la reserve
+en cette occasion seroit tout-a-fait deplacee; et il seroit meme
+ridicule de ne pas faire au billet une reponse favorable, qui donne
+de grandes esperances a l'amant; car c'est-la une des formalites les
+plus indispensables dans les preliminaires dont nous parlons, et je
+n'y ai jamais vu manquer.
+
+C'est alors enfin, continua le prince, que l'on commence a respirer.
+C'est alors que l'amour commence a paroitre le dieu le plus aimable
+et le plus charmant de l'Olympe. Qu'on lui fait alors des
+remercimens, de voeux et d'offrandes! Mais il faut qu'il continue
+son ouvrage. Ce n'est pas assez que la charmante Clorine, ou
+l'adorable Florise ait laisse entendre qu'elle n'est pas insensible;
+il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l'assurance de sa
+propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel exces de joye?
+Non, il se pamera. Que dis-je? Il en mourroit, s'il lui etoit permis
+de mourir si-tot; mais comme la chose seroit contre les bonnes
+regles, il faut qu'il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
+belle sans voix et si transporte, quetout ce qu'il peut faire, c'est
+de coller ses levres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
+
+Ah! Prince Fan-Feredin, ajouta le grand paladin, quel dommage qu'un
+moment si doux ne soit qu'un moment! Mais on a eu beau faire jusqu'a
+present pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
+du monde y ont renonce, et ce qu'il y a de plus triste, c'est que ce
+moment est unique, et qu'on n'en peut pas trouver un second qui lui
+ressemble parfaitement. Aussi en verite un amant raisonnable devroit
+s'en tenir-la; et cela seroit bien honnete a lui; mais y en a-t-il
+des amans raisonnables? Il leur manque toujours quelque chose. Apres
+un premier entretien, on en veut avoir un second; apres le second on
+en veut un troisieme, et en l'attendant, les heures paroissent des
+annees. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au defaut du
+portrait on obtient du moins tout ce qu'on peut, et ne fut-ce qu'un
+ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
+n'avoit encore jusqu'alors ressenti que tourmens, langueurs,
+martyre, craintes, defiances, allarmes, larmes et desespoirs; et
+voila qu'on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
+douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye ou l'on
+nage comme en pleine eau, des delices inexprimables. Qu'on ne
+s'avise point alors d'aller offrir a un amant le throne de Perse, ou
+l'empire de Trebizonde, a condition d'abandonner la souveraine de
+son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
+plus brillante fortune. Il prefere un si doux esclavage a la plus
+belle couronne de l'univers.
+
+
+CHAPITRE 11
+
+Des grandes epreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupconner
+aux lecteurs le denouement de cette histoire.
+
+Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
+vous avez de rapprocher les choses, et de les abreger. Car ce que
+vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l'ai vu
+dans plus de vingt romans differens, mais il y occupe des volumes
+entiers. Ce n'est pas que j'aye le talent d'abreger, me repondit-il,
+mais c'est que d'une part la plupart des romans sont tous faits sur
+le meme modele, et que de l'autre leurs auteurs ont le talent
+d'allonger tellement les evenemens et les recits, qu'ils font un
+volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages a un ecrivain qui
+n'entend pas comme eux l'art de la diffuse prolixite.
+
+Remarquez pourtant, ajouta-t-il, que je ne vous ai encore parle que
+des formalites preliminaires, et qu'avant que d'arriver a la
+conclusion du mariage, il reste bien du chemin a faire. Car comme
+dans un labyrinthe on scait fort bien par ou l'on entre, et que l'on
+ignore par ou l'on en sortira: ainsi ceux qui s'embarquent sur la
+mer orageuse de l'amour, scavent bien d'ou ils sont partis, mais ils
+ne scavent point par ou, comment, ni quand ils arriveront au port.
+Deux jeunes personnes s'aiment comme deux tourterelles. Elles
+semblent faites l'une pour l'autre. Elles mourront si on les separe:
+destin barbare! Faut-il... mais non, ce n'est point au destin qu'il
+faut s'en prendre, c'est aux loix etablies de tout tems dans la
+Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix severes, qui
+defendent sous peine de bannissement perpetuel de proceder a l'union
+conjugale de deux personnes qui s'adorent, avant que d'avoir passe
+par les grandes epreuves prescrites dans l'ordonnance.
+
+Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j'aurai vu dans
+les romans ce que vous appellez les grandes epreuves; mais je serai
+bien aise de les connoitre plus distinctement, et d'apprendre de
+vous surquoi est fondee cette loy; et si elle est indispensable.
+
+Si vous avez lu, me dit-il, les avantures du pieux Enee, vous avez
+du remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
+histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
+Italie, il epousoit la princesse latine, et voila l'eneide finie.
+Mais son historien ayant habilement imagine de lui donner Junon pour
+ennemie, cette deesse implacable lui suscite dans son voyage mille
+traverses, qui font une longue suite d'evenemens extraordinaires, et
+qui donnent matiere a une grande histoire. Or voila sur quel modele
+nos annalistes ont etabli la loy des grandes epreuves. Au defaut du
+Neptune, d'Ulysse et de la Junon d'Enee, ils ont trouve des fees et
+des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persecutions
+continuelles donnent lieu aux heros de signaler leur courage par
+mille exploits inoueis; et comme il n'y a ni valeur, ni forces
+humaines qui puissent resister a de si terribles epreuves, ils ont
+soin de leur donner en meme-tems la protection de quelque bonne fee,
+ou de quelque genie puissant, comme Ulysse et Enee avoient l'un la
+protection de Minerve, l'autre celle du destin. De-la il est aise de
+juger que cette loy dans la Romancie doit etre indispensable, et
+elle l'est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
+grands princes sont ceux qu'elle epargne le moins.
+
+Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plupart des heros
+modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinites ni les
+genies, soit amis, soit ennemis?
+
+Ce sont, me dit-il, des heros bourgeois, qui n'ont ni la noblesse ni
+l'elevation qui est inseparable de l'idee d'un heros romancien. Mais
+ils ne laissent pas d'etre sujets comme les autres, a la loy des
+epreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
+rendre heureux. Les parens de part et d'autre consentent au mariage;
+point du tout. Il survient un pretendant plus riche et plus
+puissant, qui met de son cote une partie des parens; quel parti
+prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S'il se bat, il
+tuera surement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voila matiere
+d'avantures pour plusieurs annees. S'il enleve sa princesse; il faut
+qu'il la consigne chez quelque parente qui veueille bien la cacher,
+et qu'il ait bien soin de se cacher lui-meme pour se derober aux
+recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
+que la belle enlevee prend le frais sur le bord de la mer avec sa
+parente, il vient une tartane d'Alger qu'elle prend pour un batiment
+du pays, et qui faisant brusquement descente a terre, enleve les
+deux belles chretiennes pour les mener vendre a leur dey. Quelle
+epreuve pour un amant! Il ne scait en quel pays du monde on a
+transporte le cher objet de ses pensees, ni quel traitement on lui
+fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
+fait voile en Afrique, il est attaque, et pris par un vaisseau
+chretien, dont le commandant est precisement le rival de l'amant
+infortune. Voila de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
+sans qu'heureusement tous les romanciens ont la vie extremement
+dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive a Alger; elle
+est presentee au dey qui en devient amoureux, jusqu'a oublier toutes
+les autres beautes de son serail. Elle aura beau rebuter sa passion,
+et faire la plus belle defense du monde: le dey ennuye de ses
+larmes, et las de sa resistance, veut enfin user de tout son
+pouvoir. Le jour en est marque, et il le fera tout comme il le dit.
+
+Ah! Prince, m'ecriai-je alors, que cette epreuve est terrible! J'en
+fremis.
+
+Non, non, repliqua-t-il, rassurez-vous: dans la Romancie on trouve
+remede a tout. L'amant a si bien fait par ses recherches, qu'il a
+decouvert le lieu ou sa chere ame est captive, et il ne manque
+jamais d'y arriver a point nomme la veille du jour fatal. Deguise en
+garcon jardinier, il entre dans le jardin du serail; il trouve moyen
+de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportee de
+joye, se prepare a profiter de la nuit pour s'evader avec lui. Une
+echelle de soye, des draps attaches a la fenetre, une corde avec un
+panier, que scais-je? On trouve dans ces occasions mille expediens,
+qui ne manquent jamais de reussir. O! Que le dey fera le lendemain
+un beau bruit dans son serail! Que de tetes d'eunuques tomberont
+sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
+exhaler toute sa fureur a loisir, auront trouve au port un petit
+batiment qui les attendoit, et ils sont deja bien loin. Au reste, ne
+croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
+que vous ayez lu les annales romanciennes, vous devez avoir vu qu'il
+n'y a rien de si commun. En voulez-vous d'une autre espece, ajouta-
+t-il? L'amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
+rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, ou
+de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
+demeuree entr'ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
+voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
+ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisement tout le
+reste: grand bruit; on attaque, on se defend, on apporte des
+flambeaux, le cavalier ne se bat qu'en retraite; mais il a beau
+faire, il faut de necessite, et c'est encore la une regle capitale,
+que le frere ou le pere de celle qu'il adore, s'enferre lui-meme
+dans l'epee de l'infortune cavalier. Or jugez combien il faut
+d'annees pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
+attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
+car en Flandre il est cru mort dans une bataille, et la desolee
+Leonore apres s'etre arrache tous les cheveux de la tete pendant six
+mois, prend enfin quelque parti funeste a son amant. En Hongrie on
+est fait prisonnier et envoye esclave en Turquie pour y travailler
+au jardin, ou a entretenir la proprete des appartemens.
+
+Je vous avoue prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
+epreuves, cette derniere est celle que j'aimerois le mieux: car j'ai
+remarque que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller etre
+esclaves en Turquie, a Tripoli ou a Alger, il n'y en a aucun qui ne
+fasse fortune.
+
+Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu'avant que de
+partir, il n'y en a pas un qui ne prenne la precaution de scavoir
+bien danser, d'avoir une belle voix, de joueer des instrumens dans la
+perfection, et d'etre aimable et bien-fait. C'est par-la que tout
+leur reussit. On fait voir l'esclave etranger a la sultane favorite
+pour la rejoueir. Or l'esclave est un homme si admirable, et toutes
+ces sultanes ont le coeur si tendre, qu'en moins de rien voila une
+intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecte. La
+condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n'y a
+pas moyen: les loix de la Romancie sont extremement severes sur ce
+chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le serail
+et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
+bruit. On l'a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
+trouve le moyen de s'enfuir avec son charmant Bezibezu (c'est le nom
+de l'esclave), et ils sont deja bien loin. En quatre jours la belle
+maroquine arrive a Marseille ou a Barcelone; et le lendemain elle
+est presentee au bapteme. La seule chose qui me deplait dans cette
+avanture, c'est que les loix veulent encore que le coffre de
+pierreries que la belle maure a emporte avec elle soit jette a la
+mer, ce qui la reduit a l'aumone.
+
+Ces epreuves, repris-je a mon tour, me paroissent tres-peu
+agreables; mais j'en ai vu d'autres qui ne le sont gueres davantage.
+Que dites-vous, par exemple, ajoutai-je, d'un pauvre amant, qui
+lorsqu'il est a la veille d'epouser tout ce qu'il aime, voit sa
+princesse enlevee par des inconnus, et transportee dans un lieu
+inconnu, sans qu'apres mille recherches il puisse en apprendre la
+moindre nouvelle? Vous m'avoueerez que voila une des situations les
+plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
+desespoirs.
+
+Ah! Cher prince, s'ecria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
+rappellez-vous? Je l'ai essuyee cette cruelle epreuve, et vous
+pouvez demander a tous les echos de nos forets tout ce qu'elle m'a
+coute de regrets douloureux, de sanglots pathetiques, et d'helas
+touchants. Ouei, je me serois donne mille fois la mort, si on n'avoit
+eu la precaution, comme c'est l'ordinaire en ces occasions, de
+m'oter epee, poignard, pistolets, et tout instrument qui tue. C'est
+pour eviter les funestes effets d'un pareil desespoir, qu'au dernier
+enlevement de ma princesse j'ai ete condamne a dormir d'un si long
+sommeil, parce qu'on n'a pas cru que je pusse soutenir sans mourir
+une seconde epreuve de cette nature. Vous auriez du moins pu, lui
+dis-je, dans un si triste accident vous munir d'un portrait de votre
+princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient ete a
+son usage. Cela est d'une ressource infinie; car j'ai connu un
+cavalier appelle le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouve le
+moyen d'avoir jusqu'aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
+defunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems a se les
+mettre sur le corps, a les contempler et a les baiser l'un apres
+l'autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me repondit le
+prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu'a contempler et
+a baiser mille fois par jour le portrait de l'adorable Anemone. Le
+prince tira en meme tems le portrait, et me le montra.
+
+Dieux! Quel fut mon etonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
+prepare a cet incident; mais il est vrai qu'alors je ne m'y
+attendois pas non plus moi-meme; ainsi votre surprise ne sera pas
+plus grande que la mienne. Je crus reconnoitre dans le portrait ma
+soeur, l'infante Fan-Feredine. Il est vrai qu'elle me paroissoit
+extraordinairement embellie; mais enfin c'etoient ses traits et
+toute sa physionomie: de sorte que je n'aurois pas balance un moment
+a croire que c'etoit elle-meme, si je n'en avois vu clairement
+l'impossibilite. Car j'etois bien sur qu'en partant pour la
+Romancie, j'avois laisse ma soeur l'infante a la cour de Fan-
+Feredia, aupres de la Reine Fan-Feredine ma mere. Ma soeur ne
+s'etoit jamais d'ailleurs appellee la Princesse Anemone; ainsi je
+crus devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
+du hazard. Je ne pus cependant m'empecher de dire au grand paladin
+la pensee qui m'etoit venue a l'esprit a la vue du portrait.
+
+Cela est admirable, me repondit-il; car dans ce meme moment vous
+observant aussi moi-meme de plus pres, j'ai cru appercevoir en vous
+des traits de ressemblance tres-frappants avec le frere de ma
+princesse: de sorte que si elle ressemble a votre soeur, je puis
+vous assurer que vous ressemblez aussi beaucoup a son frere, a cela
+pres, que vous etes beaucoup mieux fait, et que vous avez l'air plus
+noble et plus aimable.
+
+Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tente de croire qu'il y a
+ici de l'enchantement, ou quelque mystere cache; car je trouve aussi
+qu'en vous regardant de certain cote, vous ressemblez si bien a un
+jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
+vous prendrois volontiers pour lui, si vous n'etiez incomparablement
+plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
+paladin, au lieu qu'il n'est qu'un simple cavalier. Mais, lui
+ajoutai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
+j'appercois une espece de ville ou de grande habitation, a deux ou
+trois lieues d'ici. Ouei, me dit-il, et c'est ou nous allons
+descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
+
+
+CHAPITRE 12
+
+Des ouvriers, metiers et manufactures de la Romancie.
+
+Nous arrivames donc a l'entree d'une grande et magnifique avenue qui
+etoit plantee d'orangers, de grenadiers et de myrthes, entremeles de
+buissons charmans d'arbrisseaux fleuris. La nous descendimes de nos
+sauterelles que nous congediames, et nous avancames en suivant
+l'avenue jusqu'a l'habitation. Le lieu ou nous allons entrer, me dit
+le Prince Zazaraph, n'est pas proprement une ville, puisqu'il n'y a
+que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
+satisfaction a en parcourir les divers quartiers, et c'est un objet
+digne de la curiosite des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
+ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l'allez voir par vous-meme, me
+repondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
+une idee generale.
+
+Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toujours
+pourvus de tout ce qui est necessaire pour leur subsistance, sans
+qu'ils se donnent seulement la peine d'y penser, vous devez juger
+que les ouvriers de ce pays-ci ne s'amusent pas a faire des etoffes,
+de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
+est beaucoup plus douce; et il y en a differentes especes, les
+enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
+enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
+curiosite, et quelques autres encore.
+
+Vous me dites la, lui dis-je, des noms de metiers dont je ne concois
+pas bien l'usage en ce pays-ci. Je vais vous l'expliquer, me
+repartit-il.
+
+Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
+depuis un tems. Ces gens-la assemblent de divers endroits une
+vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu'ils ont l'adresse
+d'enfiler et de coudre ensemble, et voila leur ouvrage fait. Les
+souffleurs au contraire ne prennent qu'un de ces petits riens; mais
+ils ont l'art de l'enfler, et de l'etendre en le soufflant, a peu
+pres comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
+d'une matiere qui d'elle-meme n'est presque rien, ils en font un
+gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas etre fort
+solides; mais ils ne laissent pas d'amuser des esprits oisifs. Les
+femmes sur tout et les enfans aiment a voir voltiger en l'air ces
+petites bouteilles enflees. Mais il est vrai que ce n'est qu'un
+eclat d'un moment, et qu'on ne s'en ressouvient pas le lendemain.
+
+L'ouvrage des brodeurs est d'une autre espece. Ils font venir de
+quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
+ornent le fond d'une broderie de dessein courant, qui ne laisse
+presque plus distinguer le fond de la broderie meme. Les ravaudeurs
+sont moins ingenieux. Tout leur art consiste a donner quelque air de
+nouveaute a des choses deja vieilles et usees; c'est pourtant
+aujourd'hui l'espece d'ouvriers qui est en plus grand nombre.
+
+Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en recompense nous
+avons des enlumineurs admirables, qui sont employes a enluminer des
+couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
+ou les tableaux d'imagination. Il ne faut pas demander a ces gens-la
+des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n'est
+pas leur metier. Mais personne n'entend comme eux, l'art de charger
+un tableau de rouge et de blanc, a peu pres comme les poupees
+d'Allemagne; et la seule chose qu'on puisse leur reprocher, c'est
+que tous leurs portraits se ressemblent.
+
+Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
+ouvriers fort estimes. On les a ainsi nommes, parce que les ouvrages
+qu'ils font ressemblent a des especes de lanternes magiques, ou l'on
+voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d'airain,
+des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots atteles
+d'oiseaux ou de poissons, des geants monstrueux.
+
+Les montreurs de curiosite font une espece d'ouvrage assez amusant.
+C'est un amas de diverses choses curieuses qu'ils font venir de
+loin. C'est pour cela qu'on leur a donne ce nom. Quand la matiere
+sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-meme, ils
+trouvent l'art d'augmenter et d'orner leur tableau de divers objets
+plus interessans qu'ils presentent l'un apres l'autre, comme le plan
+de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
+temples de Rome, a peu pres comme un montreur de curiosite vous fait
+voir dans sa boete la ville de Constantinople, l'imperatrice de
+Russie, la cour de Peking, le port d'Amsterdam. Voila, me dit le
+Prince Zazaraph, a peu pres les differentes especes d'ouvriers qui
+travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
+les voir de plus pres, car je suis sur que cette vue vous amusera.
+
+Effectivement je fus charme de la proprete et de l'ordre admirable
+que je vis dans la distribution des boutiques. Les differentes
+especes d'ouvriers sont partagees en differentes rues, et chaque rue
+est formee par de petites boutiques rangees des deux cotes, les unes
+aupres des autres, a peu pres comme on le pratique dans les foires
+celebres de l'Europe: cela fait un spectacle fort agreable, et si
+l'on veut, un lieu de promenade fort amusant. J'admirai sur tout la
+variete et la singularite des enseignes; j'en ai meme retenu
+quelques-unes, comme a la barbe bleue, au chat amoureux, aux bottes
+de sept lieues, au portrait qui parle, a la bonne petite souris, au
+serpentin vert, a l'infortune napolitain, et quelques autres dans le
+meme gout. Tous les ouvriers sont d'ailleurs extremement polis et
+prevenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
+n'y a rien qu'ils ne mettent en usage pour faire valoir leur
+marchandise. a les en croire, leur ouvrage est toujours admirable,
+singulier, curieux. C'est, dit l'un, le fruit d'un long et penible
+travail. C'est, dit l'autre, un reste precieux d'un tel ouvrier qui
+a laisse en mourant une si grande reputation. C'est, dit un autre,
+une imitation d'un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extremement
+recherche. Pour moi, dit un marchand plus desinteresse en apparence,
+je n'avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
+des personnes de bon gout l'ayant vu, m'ont tellement presse d'en
+faire part au public, que je n'ai pu resister a leurs
+sollicitations. Ils accompagnent en meme tems ces discours de
+manieres si honnetes et si polies, qu'on ne peut gueres se defendre
+de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
+marchandise, comme il arrive le plus souvent.
+
+Le hazard nous ayant d'abord adresses au quartier des enfileurs,
+j'eus la curiosite de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
+unes des boutiques; car il faudroit une annee entiere pour les
+parcourir toutes. J'admirai veritablement l'adresse avec laquelle je
+vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
+fil tres-mince leur suffit pour cela, et l'habilete consiste a faire
+durer ce fil jusqu'a la fin sans le rompre: car s'il faut le
+renoueer, ou en ajouter un autre, l'ouvrage n'a plus le meme prix; la
+boutique qui me parut la plus achalandee, avoit pour enseigne, aux
+mille et une nuits. L'ouvrier, dit-on, est un des plus celebres du
+quartier. Comme son enseigne a eu succes, quelques-autres ouvriers
+n'ont pas manque de l'imiter, dans l'esperance de reuessir egalement.
+L'un a pris les mille et un jours; l'autre a pris les mille et une
+heures: un autre, les mille et un quarts d'heure. Leur fil en effet
+est a peu pres le meme. Mais il faut qu'ils n'ayent pas ete aussi
+heureux que le premier dans le choix des babioles.
+
+J'y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguees, comme
+aux soirees bretonnes, aux veillees de Thessalie, aux contes
+chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fecondite que
+de force d'imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
+d'un seul sujet, ils n'ont de ressource que dans la multitude, a peu
+pres comme un homme qui n'ayant point assez d'etoffe pour faire un
+habit, le compose de diverses pieces rapportees; bigarrure qui ne
+peut jamais faire a l'ouvrier qu'un honneur mediocre. Le quartier
+des souffleurs est presque desert depuis long-tems, parce qu'il se
+trouve peu d'ouvriers qui ayent l'haleine assez forte pour fournir a
+ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
+moins plusieurs se la sont appropriee, et chacun l'a retournee a sa
+facon. Quelques-uns meme de ces messieurs trouvant que ce prince
+etoit un sujet propre a achalander leur boutique, l'ont oblige, sans
+trop consulter son inclination, a courir le monde comme un
+avanturier, pour leur apporter de tous les pays etrangers des
+materiaux curieux, propres a etre mis en oeuvre. Il n'est pas bien
+decide s'il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
+douter qu'apres de si longues courses il n'eut besoin de se mettre
+quelque tems en retraite; et il a heureusement trouve un nouveau
+maitre, homme d'esprit et charitable, qui a retire le pauvre prince
+chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
+
+Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu'il parut dans ces
+quartiers-ci un de ces genies rares et sublimes, tels que la nature
+en produit a peine un dans chaque siecle. Il concut que le travail
+que vous voyez faire a ces ouvriers pourroit etre de quelque secours
+pour former le coeur et l'esprit des jeunes princes, s'il etoit bien
+fait et manie avec art et avec sagesse. Il entreprit d'en donner un
+modele. Son enseigne etoit au Prince D'Ithaque, et ce lieu que vous
+voyez qu'il semble que l'on ait voulu consacrer par respect pour sa
+memoire, etoit le lieu ou il travailloit. Il est vrai qu'il fit un
+chef-d'oeuvre qu'on ne pouvoit se lasser de voir, et ou il trouva
+l'art de meler ensemble tout ce qu'il y a de plus riant et de plus
+gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
+parfait et de plus sublime. C'est cet ouvrage qui devroit
+aujourd'hui servir de modele a tous les ouvriers, et quelques-uns en
+effet se sont efforces de l'imiter; mais on est reduit a loueer leurs
+efforts, et toujours force de plaindre leur foiblesse.
+
+Le prince me fit pourtant remarquer dans le meme quartier quelques
+boutiques qui etoient assez accreditees. Je me souviens sur-tout de
+deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et a juger
+de ce prince par son portrait, c'etoit un homme d'esprit, a qui on
+ne pouvoit reprocher qu'une trop forte application a l'etude de
+l'antiquite. La seconde etoit occupee par une ouvriere d'un esprit
+fin et solide qui s'etoit fait depuis peu de tems beaucoup de
+reputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
+l'empressement du public a acheter ses ouvrages, ayant deja epuise
+sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu'on attendoit avec
+impatience. Je ne trouvai rien dans la rue des brodeurs qui me
+frappat beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n'ayant
+point assez de talent pour creer eux-memes quelque chose de neuf,
+gagnent leur vie a enjoliver des choses deja connues, et qui
+paroissent trop simples par elles-memes. Ainsi ils travaillent sur
+un fond etranger, et ils ont l'art de le charger tellement de leur
+broderie, qu'on ne distingue plus le fond de ce qui n'en est que
+l'ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
+Voila une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l'ouvrier
+est estime; mais en voila un autre, qui n'a pas a beaucoup pres si
+bien reuessi dans le dessein d'amuser, quoique son enseigne promette
+des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-la cet
+ouvrier des pays etrangers, qu'on nomme le p. L. Eh! Que fait-il
+ici? Ce qu'il y fait, me repondit-il; il y figure tres-bien parmi
+nos brodeurs, et c'est aujourd'hui un des plus accredites. Il est
+vrai qu'il sembloit d'abord vouloir s'etablir dans le pays
+d'Historie; et en effet il y a leve boutique; mais il a mieux trouve
+son compte a faire de frequentes excursions dans la Romancie; il y
+est effectivement si souvent, qu'on ne scait jamais de quel pays
+sont ses ouvrages, et je crois qu'on en peut dire, avec verite, que
+c'est marchandise melee. Mais j'oubliois, ajouta-t-il, de vous faire
+remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
+en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
+Princesse De Cleves; et l'ouvrier joueit a juste titre d'une grande
+reputation pour n'avoir jamais perdu de vue dans un travail
+extremement delicat les regles du devoir et de la plus austere
+bienseance.
+
+De-la nous passames au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j'ai
+deja dit, les ouvriers les moins estimes de la Romancie. Quel merite
+y a-t-il en effet, a r'habiller par exemple a la francoise un
+ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou a reduire a un
+pretendu gout moderne des ouvrages faits dans le gout antique? Aussi
+est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque reputation a
+leurs auteurs. Mais ce n'est pourtant pas pour cette raison que leur
+quartier est presque desert; c'est que faute de police dans la
+Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son metier, tous les
+ouvriers se melent d'etre ravaudeurs, ensorte qu'il n'y en a presque
+pas un seul qui dans la marchandise qu'il vous donne pour toute
+neuve, n'y mele quelques vieux morceaux qu'il a r'habilles et
+retournes a sa facon; c'est ce qui fait que les ravaudeurs en titre
+n'ont presque point de pratique, et c'est precisement le cas ou se
+trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mele de leur
+metier, jusqu'aux ouvriers meme du pays d'Historie.
+
+Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
+quelque temps. Ces ouvriers ont l'imagination extremement feconde:
+il ne leur manque que de l'avoir reglee par le bon sens et la vrai-
+semblance; car il n'y a point d'invention si bizarre, dont ils ne
+s'avisent et qu'ils n'executent, ou ne paroissent executer avec une
+facilite surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
+d'argent, des armes qui rendent invulnerable, des secrets pour
+scavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit a mille lieues a
+la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statues qui
+s'animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
+geans, des betes qui parlent, des montagnes d'or, d'argent et de
+pierreries; rien ne leur coute; de sorte qu'en un clin d'oeil leur
+boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu'on
+considere leurs ouvrages de plus pres, il est aise de s'appercevoir
+que ce ne sont que des colifichets qui n'ont rien de solide ni
+d'estimable; et je ne pus m'empecher de temoigner au Prince Zazaraph
+que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
+debit de pareilles marchandises. Mais il me detrompa. Si les
+marchands d'Europe, me dit-il, qui etalent des boutiques de poupees,
+de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
+marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
+l'on achete pour les enfans, gagnent leur vie a ce negoce, pourquoi
+ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
+vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
+parfaitement. Il faut meme observer que la plupart des personnes qui
+s'occupent d'ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
+paresseux, qui veulent etre amuses comme des enfans, parce qu'ils
+n'ont pas la force de s'occuper eux-memes de leurs propres pensees,
+ni meme de donner une application suffisante aux pensees d'autrui.
+Proposez-leur quelque chose a mediter, un raisonnement a
+approfondir, seulement une reflexion a faire, vous les accablez,
+vous les ennuyez, comme des enfans a qui on propose une lecon a
+etudier; au lieu qu'une suite de jolis colifichets qu'on leur fait
+passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
+les fatiguer. Voila ce qui fait le grand debit de cette marchandise;
+a peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et des qu'il
+paroit quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
+se l'arrache des mains. Il faut pourtant avoueer une chose; c'est que
+du moment que la premiere curiosite est satisfaite, il arrive de ces
+ouvrages comme des colifichets d'enfans qui sont defaits, ou
+demontes; on les laisse trainer dans un appartement, sans que
+personne songe a les conserver, et leur sort ordinaire est d'etre
+enfin jettes dehors pele mele avec les ordures.
+
+Nous voici, ajouta le Prince Zazaraph, arrives au quartier des
+montreurs de curiosite. Leurs boutiques sont assez belles, comme
+vous voyez, et meme fort riches. Il est vrai aussi qu'ils ne
+manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
+consideres, parce qu'ils ne travaillent qu'en subalternes selon que
+d'autres ouvriers leur commandent, tantot un plan de ville, tantot
+un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
+evenement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
+pour les grossir.
+
+Mais tandis que nous considerions les diverses curiosites dont les
+boutiques de ce quartier sont garnies, nous fumes detournes par une
+troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
+vinrent dans la grande place joueer une espece de comedie. Ce
+spectacle me divertit, et je trouvai de l'esprit dans l'invention,
+dans la conduite et l'execution de la piece. Un certain ragotin y
+faisoit un des principaux roles avec un nomme la rancune, et il ne
+parut jamais sur le theatre sans faire beaucoup rire les
+spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
+traits de plaisanterie qui lui echappoient. Toute la piece en
+general me parut l'ouvrage d'un homme d'esprit, et on me dit que
+c'etoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
+fut suivi d'une petite piece intitulee le diable boiteux, qui eut
+aussi beaucoup d'applaudissement. Elle etoit en un acte, apparemment
+qu'elle n'en demandoit pas davantage; car j'ai ouei dire que l'auteur
+ne l'avoit pas embellie en voulant l'allonger. On promit pour le
+lendemain une autre piece du meme auteur, qui a pour titre, Gilblas
+De Santillane, mais j'entendis dire a ceux qui etoient aupres de
+moi, que quoiqu'il y eut de l'esprit et d'assez bonnes choses dans
+cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroitre
+ensuite une mascarade maussade, composee de gens deguises en gueux
+et en avanturiers que j'entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
+Guzman D'Alfarache, l'avanturier Buscon, et d'autres noms
+semblables; mais le Prince Zazaraph m'avertit qu'il ne restoit
+ordinairement a ce dernier spectacle que de la populace et des gens
+de mauvais gout. Je remarquai en effet, que tous les honnetes gens
+se retiroient, et j'en fis autant avec mon fidele interprete. Ce ne
+fut cependant pas sans difficulte; car pendant que nous nous
+retirions, il survint une si grande multitude d'autres masques,
+qu'on nomme la bande bleue, et qui ont a leur tete un Gargantua, un
+Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d'autres
+heros de meme etoffe, que nous eumes de la peine a percer la foule
+pour nous sauver d'une si mauvaise compagnie.
+
+Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons surement
+arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toujours assez
+curieux: j'ai aussi-bien un grand interet de ne m'en pas eloigner,
+puisque j'attends, comme vous scavez, la Princesse Anemone qui doit
+arriver incessamment.
+
+Je veux vous y accompagner, repondis-je au prince, et je sens qu'il
+n'est plus en mon pouvoir de me separer de vous; mais de grace
+expliquez-moi auparavant ce que c'est que ce batiment singulier que
+j'appercois dans cette place publique. C'est, me repondit-il, un
+batiment ou l'on garde les archives de la Romancie; assez mauvais
+ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
+corps meme du batiment, n'est qu'un assemblage bizarre ou l'on ne
+voit ni methode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
+il revolte tous les esprits sensez. Le corps du batiment ne vaut
+gueres mieux; c'est un amas de pierres entassees les unes sur les
+autres sans gout, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit apres
+tout rien attendre de mieux de la part de l'entrepreneur. C'est un
+homme qui se donnoit auparavant dans le pays d'Historie pour un
+grand ouvrier, jusques-la qu'il faisoit la lecon a tous les autres,
+et qu'il s'etoit erige en censeur general; mais la forfanterie lui
+ayant mal reussi, il s'est jette de desespoir dans la Romancie, ou
+il n'a pu trouver d'autre moyen de subsister, que de s'y donner pour
+architecte. C'est sur ce pied-la qu'il a ete employe a construire le
+batiment dont nous parlons; mais vous voyez par l'execution, que le
+pretendu architecte n'est qu'un mediocre macon.
+
+O dieux! M'ecriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
+paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vite, et
+sauvons-nous de l'infection. Nous courumes en effet, et quand nous
+nous fumes assez eloignes: j'avois oublie, me dit le prince, qu'il
+faut eviter le chemin par ou nous venons de passer, a moins qu'on ne
+veueille s'exposer a etre empeste: c'est, ajouta-t-il, un jeune
+lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
+Tancrebsai. Fils d'un pere celebre par de beaux ouvrages, il n'a pas
+rougi d'embrasser le metier de lanternier; et comme il est jeune et
+sans experience, en voulant faire une nouvelle composition pour
+peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu'on a
+ete oblige de fermer son laboratoire; et apres lui avoir fait faire
+la quarantaine, on lui a defendu de travailler dans ce genre. Mais,
+dit-il ensuite, nous voici tout pres du port, et je crois voir deja
+quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considerer
+de plus pres, et etre temoins du debarquement.
+
+
+CHAPITRE 13
+
+Arrivee d'une grande flotte. Jugement des nouveaux debarques.
+
+A peine fumes-nous arrives, que nous vimes le port se remplir d'un
+grand nombre de vaisseaux qui s'empressoient d'y entrer. Les uns
+etoient munis de passeports, les autres n'en avoient pas, parce que
+sans doute ils etoient de contrebande; mais on n'y regardoit pas de
+fort pres, et je les vis entrer pele mele sans qu'on fit presque
+d'attention a cette difference, pourvu que d'ailleurs ils ne
+portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
+de toutes les tailles. Ils etoient tous distingues par leurs
+pavillons comme les vaisseaux d'Europe, et sur-tout par leurs
+devises et leurs noms differens. J'aurois de la peine a me les
+rappeller tous: c'etoient les quatre facardins, fleur d'epine, les
+contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
+des promptes amours, Aurore et Phebus, et plusieurs autres, ce qui
+faisoit un spectacle fort varie.
+
+Helas, me dit le Prince Zazaraph, je n'appercois pas encore la ma
+chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toujours esperer
+qu'elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
+le loisir de vous donner des eclaircissemens sur tout ce que vous
+voyez.
+
+Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d'admiration; et je doute
+que celle des grecs qui venoient arracher Helene d'entre les bras de
+l'amoureux Paris, fut plus belle. Mais je ne scais que penser d'un
+autre spectacle que je vois qui se prepare a l'entree du port. Que
+pretend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
+magistrat et s'asseoir dans une espece de tribunal, accompagnee
+d'hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d'assesseurs ou de
+conseillers?
+
+C'est en effet, me repondit-il, un vrai tribunal, et peut-etre le
+plus eclaire et le plus equitable de tous les tribunaux. Voici
+quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
+entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde a
+nos heros et a nos heroines. Ils choisissent ceux qui leur
+conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
+plait. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l'un
+va a l'orient et l'autre a l'occident. Mais il faut revenir enfin,
+et rendre compte du voyage: or ce compte est toujours tres-
+rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
+compose d'hommes et de femmes est tres-eclaire. Il n'est cependant
+pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
+tot de son erreur, et il reforme lui-meme son jugement. Je suis
+charme, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
+aux femmes en les admettant au conseil public; car c'est une honte
+qu'elles en soient exclues dans tous les autres pays du monde. Mais
+expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
+tribunal. Ils consistent, me repondit-il, en ce que tous les
+armateurs sont obliges a leur retour de se presenter a la presidente
+du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrive.
+Elle les ecoute, et apres leur rapport, elle les punit ou les
+recompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu'ils ont tenue
+dans le cours du voyage. S'ils ont conduit et gouverne leur monde
+avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
+premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire a leurs passagers
+un voyage desagreable, ennuyeux, trop dangereux; s'ils les ont fait
+echoueer, s'ils les ont traites avec trop de rigueur, en un mot s'ils
+leur ont donne de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
+condamnant les uns a la prison, les autres au bannissement, ou a
+quelque peine plus rigoureuse.
+
+Cette procedure me parut assez curieuse pour meriter que je la visse
+par moi-meme, et je priai le Prince Zazaraph de s'approcher avec moi
+du tribunal, pour etre temoin de tout ce qui se passeroit au
+debarquement des nouveaux venus. On aura peut-etre de la peine a le
+croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
+arriverent au port, a peine se trouva-t-il un armateur qui meritat
+quelque recompense. Les uns n'avoient fait que suivre la route deja
+tracee par ceux qui les avoient precedes, sans oser en tenter une
+nouvelle. Les autres avoient cause une confusion effroyable dans
+leur equipage, par la trop grande quantite de monde qu'ils avoient
+prise sur leur vaisseau. D'autres n'avoient mene leurs passagers que
+dans des pays incultes et arides, ou ils avoient beaucoup souffert
+de la disette et de l'ennuy. Quelques-uns avoient mis a bout la
+patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
+facheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupes que de
+choses pueriles et extravagantes, de sorte qu'apres avoir entendu
+leur relation, le conseil loin de leur donner aucune recompense,
+delibera s'ils ne meritoient pas plutot d'etre punis, pour avoir
+inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
+autres. Mais il fut conclu a la pluralite des voix, que le peu de
+consideration et l'oubli dans lequel ils seroient condamnes a vivre
+le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
+
+Un armateur nomme L D F essuya dans cette occasion un assez grand
+proces. Son heroine dont le nom m'est echappe, se plaignit amerement
+au conseil, que sans aucun egard aux bienseances de son sexe, il
+l'avoit fait courir pendant un tems infini toujours habillee en
+homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
+femme, qu'au moment qu'elle arrivoit au port; ajoutant que son
+armateur sans necessite et par pure mechancete, avoit abuse de ce
+deguisement ridicule, tantot pour l'obliger a se battre contre des
+cavaliers, tantot pour la mettre dans des situations tout-a-fait
+indecentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, ou
+elle avoit vu mille fois son honneur en peril. La plainte de
+l'heroine parut d'abord si juste et si bien fondee, qu'elle revolta
+tous les esprits contre l'armateur; et il alloit etre condamne tout
+d'une voix, lorsqu'un des plus anciens conseillers prit sa defense.
+Il representa au conseil qu'a considerer les choses en elles-memes,
+il etoit vrai que L D F meritoit punition, pour avoir fait faire a
+une honnete heroine un voyage si dangereux et si peu decent; mais
+que ces deguisemens, tout dangereux et tout indecens qu'ils etoient,
+ayant toujours ete toleres dans la Romancie, comme il etoit aise de
+le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s'en
+prendre a l'armateur, qu'a ceux qui lui avoient donne de si mauvais
+exemples; qu'ainsi son avis etoit qu'on se contentat pour cette fois
+d'admonester serieusement l'armateur de ne plus suivre une pratique
+si peu conforme aux loix de la bienseance, et que cependant pour
+mettre en surete l'honneur des princesses romanciennes, il falloit
+faire un nouveau reglement, qui abrogeat l'ancienne tolerance, et
+defendre a tous les armateurs de donner dans la suite a leurs
+heroines d'autres habits que ceux de leur sexe, a moins qu'ils ne
+s'y trouvassent forces par quelque necessite indispensable. Cet avis
+parut si raisonnable que tout le monde s'y rendit, de sorte que
+l'armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fut
+pas si heureux. a peine arrive de son premier voyage, il en avoit
+entrepris tout de suite un second, et puis un troisieme, de sorte
+qu'il avoit jusques-la echappe aux poursuites de ses accusateurs et
+a la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors a la fin de
+son troisieme voyage, et il fut oblige de comparoitre. On voulut
+d'abord incidenter sur ce qu'il s'etoit ingere dans l'employ
+d'armateur, qui convenoit mal a sa profession; mais il se justifia
+du mieux qu'il put, en alleguant l'exemple de quelques armateurs
+celebres, qui avoient auparavant exerce a peu pres la meme
+profession que lui. Il n'en fut pas de meme des autres chefs
+d'accusation. un homme de qualite appelle le Marquis De parla le
+premier, et entre autres griefs il accusa l'armateur. 1 de l'avoir
+trompe en ce qu'il l'avoit oblige de s'embarquer pour courir les
+risques d'une seconde navigation, apres lui avoir promis de le
+laisser vivre en paix dans la solitude des la fin de son premier
+voyage. 2 de l'avoir honteusement degrade, en ne lui donnant dans le
+second voyage qu'un employ de pedagogue ennuyeux, apres lui avoir
+fait joueer dans le premier le role d'un homme de qualite. 3 de
+l'avoir accable dans l'un et dans l'autre voyage des malheurs les
+plus funestes, et dont le detail faisoit fremir. a ces trois chefs
+d'accusation l'homme de qualite, en ajouta quelques autres moins
+considerables, ausquels on fit peu d'attention. Mais l'armateur
+n'ayant pu repondre aux premiers, il fut juge atteint et convaincu
+de malversation; et on remit a prononcer sa sentence apres qu'on
+auroit entendu ses autres accusateurs.
+
+Ce fut une femme qui se presenta ensuite. On la nommoit Manon
+Lescot. Quelle femme! Je n'ai jamais rien vu de si eveille; et je
+n'aurois pas cru qu'un homme du caractere de put se charger de la
+conduite d'une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du detail
+de ses plaintes; mais elles se reduisoient en general a accuser son
+armateur de l'avoir tiree de l'obscurite ou elle vivoit, et a
+laquelle elle s'etoit justement condamnee elle-meme, afin de cacher
+le derangement de sa conduite, pour la produire sur la scene au
+grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontee qui
+brave toutes les loix de la pudeur et de la bienseance.
+
+Cette seconde plainte fut suivie d'une troisieme pour le moins aussi
+vive, mais beaucoup plus interessante par la scene touchante dont
+elle fut l'occasion. Les deux complaignans etoient le fameux
+Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
+melancolique qu'on ait peut-etre jamais vu. La tristesse etoit
+peinte sur leur visage: a peine pouvoient-ils lever les yeux. De
+profonds soupirs precedoient, accompagnoient et suivoient toutes
+leurs paroles; et a dire le vrai, il etoit difficile d'entendre le
+recit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
+essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
+ressentiment qu'ils faisoient eclater contre lui. Barbare, s'ecrioit
+Cleveland, que t'ai-je fait pour m'accabler ainsi des plus cruels
+malheurs, sans m'avoir donne dans tout le cours de ma vie presqu'un
+seul moment de relache? N'etoit-ce pas assez de la triste situation
+ou me reduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
+m'avoir donne une education si sauvage dans une affreuse caverne?
+Devois-tu m'en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
+rassembler sur ma tete tous les malheurs, toutes les contradictions,
+toutes les traverses de la vie humaine. Ouei, mesdames et messieurs,
+ajoutoit-il, en s'adressant aux juges, que l'on compte tous les
+meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
+les dangers effroyables, et tous les evenemens tragiques dont il a
+noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine a
+comprendre comment je puis survivre a tant d'infortunes, et comment
+on en peut soutenir meme le recit. Encore si dans les malheurs ou il
+m'a plonge il avoit du moins suivi les regles ordinaires. Mais ou a-
+t'on jamais entendu parler d'une tempete pareille a celle qu'il nous
+fit essuyer en passant d'Angleterre en France? Qui a jamais vu une
+amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualites
+contraires, la malice avec la bonte du coeur, l'extravagance avec la
+raison, la passion la plus violente avec la moderation de la simple
+amitie? Que veut dire cette passion ridicule, qu'il me fait
+concevoir dans un age deja mur, et dans le tems que j'ai le coeur
+devore de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
+homme qui n'a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
+determine? Ah! Combien d'autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
+ajouter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens a
+oublier meme la cruelle epreuve ou il a mis ma constance, en faisant
+bruler a mes yeux, et devorer par des barbares ma chere fille et
+l'infortunee Madame Riding. Je ne m'attache qu'a un dernier outrage
+qui met le comble a tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
+femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
+Ouei, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
+malheureux Clevelant outre de douleur et ne pouvant plus se
+soutenir, fut oblige de s'asseoir. Toute l'assemblee attendrie de
+ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
+levant avec vivacite, attira sur elle l'attention des juges et des
+spectateurs. Le crime d'infidelite que son epoux venoit de lui
+reprocher la piquoit jusqu'au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
+de colere et de fierte, soutenu de cette assurance modeste que
+l'innocence inspire, fais eclater tes plaintes contre notre
+armateur, je partagerai avec toi l'accusation, puisque j'ai partage
+tes malheurs. Mais ne sois pas assez ose pour l'accuser aux depens
+de ma vertu. Il a pu rendre Fanny malheureuse, mais il ne l'a jamais
+rendue infidele. C'est toi, ingrat, qui n'a pas rougi de me preferer
+une odieuse rivale, et le ciel sans doute l'a permis pour me punir
+de t'avoir trop aime. Eh! Quoi, madame, s'ecria Cleveland, avec
+beaucoup d'emotion, osez-vous nier que vous m'ayez abandonne pour
+suivre le perfide Gelin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j'ai voulu te
+laisser renouveller en liberte tes anciennes amours avec Madame
+Lallain; mais scachez que si Gelin m'a aidee dans ma fuite; sa
+passion pour moi n'a jamais eu lieu de s'applaudir du service qu'il
+m'a rendu. Moi, Madame Lallain! S'ecria Cleveland avec etonnement:
+moi, Gelin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l'un;
+quelle imagination! Dit l'autre. On vous a trompe, madame: vous etes
+dans l'erreur, monsieur: le ciel m'en est temoin: je jure par les
+dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: helas! Je sens bien moi que
+je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n'est plus vrai:
+vous m'avez donc toujours aime? Vous m'avez donc toujours ete
+fidele? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
+Cher Cleveland... ils s'embrasserent en effet avec mille transports
+de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
+un spectacle pour le moins aussi touchant que la scene d'Ines De
+Castro. Et voila comme apres une explication d'un moment finit la
+longue broueillerie de ces deux tendres epoux. Mais l'armateur n'en
+parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
+la durete de les livrer au desespoir pendant des annees entieres,
+par la cruelle persuasion ou il les avoit mis l'un et l'autre,
+qu'ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
+eclaircissement d'un moment. Il eut beau alleguer pour sa defense
+qu'il avoit eu besoin de cet expedient pour prolonger son voyage,
+auquel des vues de profit l'engageoient a donner plus d'etendue. Il
+ne, fut point ecoute, et le conseil, ouei le rapport, et toutes les
+defenses de part et d'autre, condamna ledit D P a un bannissement
+perpetuel de toutes les terres de la Romancie, avec defense d'y
+rentrer jamais. L'arret fut execute sur le champ; et on dit que le
+pauvre exile veut se refugier dans le pays d'Historie, ou il a
+quelques connoissances, et ou il espere faire plus de fortune. a
+peine cette affaire etoit finie, qu'on annonca dans l'assemblee
+l'arrivee des princesses malabares.
+
+Ce nom excita la curiosite. On s'empressa de leur faire place; mais
+des qu'elles eurent commence a vouloir s'expliquer, tout le monde se
+regarda avec etonnement pour demander ce qu'elles vouloient dire.
+C'etoit un langage allegorique, metaphorique, enigmatique ou
+personne ne comprenoit rien. Elles deguisoient jusqu'a leur nom sous
+de pueriles anagrammes. Elles parloient l'une apres l'autre sans
+ordre et sans methode, affectant un ton de philosophe, et une
+emphase d'enthousiaste pour debiter des extravagances. On ne laissa
+pas d'appercevoir au travers de ces obscurites insensees plusieurs
+impietes scandaleuses, et des maximes d'irreligion, qui revolterent
+toute l'assemblee contre ces princesses ridicules. Il s'eleva un cri
+general pour les faire chasser. Elles furent bannies a perpetuite,
+et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brule publiquement.
+Heureusement pour l'armateur il s'etoit tenu cache depuis son
+arrivee; car on l'eut sans doute condamne a un chatiment exemplaire;
+mais il trouva moyen de se derober aux recherches, et d'eviter ainsi
+la punition qu'il meritoit.
+
+
+CHAPITRE 14
+
+Arrivee de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Feredin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+
+Pendant que tout le monde etoit occupe du spectacle de ces scenes
+differentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
+impatience, jettoit continuellement les yeux vers l'entree du port.
+Il etoit bien sur que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
+d'arriver incessamment; et en effet il decouvrit enfin le vaisseau
+qui l'amenoit. La voila, s'ecria-t-il, transporte de joye: c'est la
+Princesse Anemone elle-meme. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
+et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m'en laissent pas
+douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tot pour recevoir la
+princesse a la descente du vaisseau, et je l'accompagnai.
+
+Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevue? Ce
+seroit le sujet d'un volume entier, et pour qu'on ait lu de romans,
+on le comprendra mieux que je ne pourrois le representer:
+transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
+satisfaction inconcevable, temoignages d'affection reciproque, les
+larmes memes, tout cela fut mis en oeuvre et place a propos. Il
+fallut ensuite raconter tout ce qui s'etoit passe durant une si
+longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son recit,
+n'ayant autre chose a dire, sinon qu'il avoit dormi pendant toute
+l'annee par la vertu d'un enchantement.
+
+Mais l'histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
+Prince Gulifax etoit entre chez elle un soir a main armee, et
+l'avoit enlevee lorsqu'elle commencoit a se deshabiller pour se
+mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
+cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d'injures
+le ravisseur. Il fallut partir et s'embarquer. Que ne fit-elle pas
+dans le vaisseau, lorsqu'elle se vit eloignee de son cher prince
+dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
+l'insolence de lui parler d'amour? Elle s'evanoueit plus de vingt
+fois: vingt fois elle se seroit precipitee dans la mer, si on ne
+l'en avoit empechee. Mais il ne lui resta enfin d'autre ressource
+que ses larmes et ses sanglots, foible defense contre un corsaire
+brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle legerement sur ce
+chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
+car je remarquai qu'a certains endroits de son recit le Prince
+Zazaraph temoignoit quelqu'inquietude. Elle raconta donc ensuite que
+les dieux, protecteurs de l'innocence opprimee, l'avoient delivree
+miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
+plein de valeur et de generosite, avoit attaque et pris le vaisseau
+de Gulifax qui avoit peri dans le combat; mais comme son liberateur
+la ramenoit, une tempete effroyable avoit englouti le vaisseau dans
+les ondes. Elle s'etoit sauvee sur une planche, et elle avoit ete
+jettee a terre plus qu'a demi morte. Des pecheurs apres lui avoir
+fait reprendre ses esprits, l'avoient presentee a leur prince, qui
+en etoit devenu amoureux; mais toujours intraitable sur ce chapitre,
+quoique le prince fut beau et bien fait, elle n'avoit seulement pas
+voulu l'ecouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
+fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu'elle ajouta
+qu'elle avoit ensuite passe successivement sous la puissance de
+trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
+tenir.
+
+Il etoit ecrit dans l'ordre de ses avantures, qu'il devoit au retour
+de la belle Anemone se broueiller avec elle, et la chose ne manqua
+pas d'arriver. Son inquietude sur les perilleuses epreuves ou la
+vertu de la princesse avoit ete mise, lui fit faire etourdiment
+quelques questions imprudentes; la princesse rougit, palit, versa
+des larmes, et parut offensee a un point, qu'on crut qu'elle ne lui
+pardonneroit jamais; mais comme il etoit aussi ecrit que le
+raccommodement suivroit de pres, quelques sermens equivoques d'une
+part, et de l'autre mille pardons demandes avec larmes,
+accommoderent l'affaire; et la vertu de la princesse fut reconnue
+pour etre a l'epreuve de toutes les avantures et hors de tout
+soupcon. Il ne resta plus qu'a achever le roman par un mariage
+solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, ou il
+n'est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s'y disposa.
+
+Au reste j'avoue que je fis peu d'attention au detail des avantures
+de la Princesse Anemone. J'eus, pendant qu'elle racontoit son
+histoire, l'esprit et le coeur occupes d'un objet plus interessant.
+Au bruit de son arrivee la Princesse Rosebelle, soeur du grand
+paladin, et qui etoit liee d'une etroite amitie avec Anemone,
+accourut pour la voir et l'embrasser. C'etoit-la le moment fatal que
+l'amour avoit destine pour me ranger sous ses loix. Voir la
+Princesse Rosebelle, l'admirer, l'aimer, l'adorer, ce fut pour moi
+une meme chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
+persuadai-je qu'il n'avoit jamais rien paru de si aimable sur la
+terre. C'etoit un petit compose de perfections le plus complet qu'on
+puisse imaginer, et ou l'on voyoit la jeunesse, la beaute, les
+graces, l'esprit, l'enjoueement, la vivacite se disputer l'avantage.
+
+Pendant tout le recit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
+chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
+meme appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
+favorable; mais des que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
+eurent acheve leur eclaircissement, et que j'eus la liberte de
+parler, je ne fus plus maitre de mes transports; et oubliant toutes
+les loix de la Romancie, dont le prince m'avoit entretenu, je me
+jettai tout eperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
+declarer la passion dont je brulois pour elle. J'ai scu depuis que
+Rosebelle ne fut pas fachee dans le fond de l'ame d'une si brusque
+declaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
+ceremonies accoutumees. Pour ce qui est des spectateurs, apres un
+moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous a
+sourire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
+Rosebelle ne me repondoit rien, son frere prit la parole.
+
+Ah! Prince, me dit-il, en m'obligeant a me relever, que vous etes
+vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l'on y souffre de pareilles
+vivacites?
+
+Eh! Que deviendrai-je moi-meme, repartis-je avec transport, si
+l'adorable Rosebelle n'est pas favorable a mes voeux; et si vous,
+prince, qui pouvez disposer d'elle, vous refusez de me rendre
+heureux! Je scais tous les egards que meritent les loix de la
+Romancie et ces formalites preliminaires dont vous m'avez instruit;
+mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
+abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
+permettra pas d'en soutenir la longueur sans mourir.
+
+Je vous ai deja dit, prince, me repondit le grand paladin, que c'est
+une chose inoueie que depuis la fondation de la nation romancienne
+aucun heros ait ete dispense des formalites, et des epreuves
+ordonnees par les loix; mais il est vrai qu'il n'est pas impossible
+d'obtenir du conseil public que le tems en soit abrege. Je me flatte
+meme d'obtenir cette grace pour vous, en consideration des grands
+exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
+donner a la Romancie dans les rudes et longues epreuves que nous
+avons essuyees. C'est d'ailleurs une occasion si favorable de
+m'acquitter envers vous du service que vous m'avez rendu, et de nous
+unir etroitement ensemble, que je n'attends que le consentement de
+la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
+
+A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
+princesse, la fit paroitre encore plus belle a mes yeux. Je
+tremblois en attendant sa reponse. Mon frere, dit-elle, c'est a vous
+a disposer de moi, et puisqu'il faut l'avoueer, je ne serai pas
+fachee que ce soit en faveur du Prince Fan-Feredin. Dieux! Quels
+furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne scais ce que je
+devins, je pleurai de joye, je moueillai de mes larmes la belle main
+de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que begayer; mon
+amour m'etouffoit, et je crois que je fis en un quart-d'heure la
+valeur de plus de quinze des formalites preliminaires dont j'ai
+parle.
+
+Aussi cela fut-il compte pour quelque chose, lorsque le grand
+paladin demanda que le tems des formalites et des epreuves fut
+abrege pour moi. Il eut pourtant quelque peine a l'obtenir; mais il
+avoit acquis dans la Romancie un si grand credit et une reputation
+si eclatante, qu'on ne put pas le refuser. On lui accorda meme la
+grace toute entiere, en n'exigeant de moi que trois jours pour
+accomplir toutes les formalites et toutes les epreuves; apres quoi
+on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
+princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
+on s'imaginera peut-etre que trois jours ne purent pas me suffire
+pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
+plusieurs volumes; mais je puis assurer que j'eus encore du tems de
+reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
+admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
+
+Comme j'etois deja fort avance pour les formalites, j'achevai toutes
+les autres des le premier jour, et les deux jours suivans je fis
+toutes mes epreuves.
+
+Je commencai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
+fait en une heure; il est vrai que je recus une grande blessure,
+mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
+bout d'une demie heure, et en etat de me signaler le meme jour dans
+un grand combat naval qui se donna pres du port, je ne me souviens
+pas trop pourquoi. J'y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
+vaisseau ennemi avec une intrepidite digne d'un meilleur sort; mais
+n'ayant point ete suivi, je fus pris, et deja l'on me menoit en
+captivite, tandis que les ennemis faisoient leur descente a terre,
+lorsque dans mon desespoir je m'avisai de mettre le feu au vaisseau.
+Il fut consume en un moment, et m'etant jette a la mer, je fus assez
+heureux pour gagner la terre, et m'y defendre contre ceux des
+ennemis que j'y trouvai. J'en fis un horrible carnage, apres quoi je
+retournai pour me rendre aupres de ma chere Rosebelle. Helas! Je ne
+la trouvai plus: les ennemis en se retirant l'avoient enlevee avec
+beaucoup d'autres captifs.
+
+Quel desespoir! Il etoit deja presque nuit, je m'embarquai aussi-tot
+dans une simple chaloupe de pecheurs avec un petit nombre de gens
+determines, et a la faveur des tenebres, j'arrivai sans etre reconnu
+jusqu'a la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
+dut etre dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
+remarquer entre les autres par ses fanaux: je m'en approchai
+doucement. Aussi-tot prenant un habit de matelot ennemi, j'y montai
+sans obstacle, et me donnant pour un homme de l'equipage, je
+m'informai adroitement ce qu'etoit devenue la Princesse Rosebelle.
+Je scus qu'elle etoit dans une chambre ou le capitaine venoit de la
+laisser en proye a ses mortelles douleurs. J'y entrai, et je me fis
+reconnoitre a elle en lui faisant signe en meme tems de me suivre
+sur le pont, sous pretexte de prendre l'air un moment. Elle me
+suivit, et a peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
+precipitai avec elle dans la mer.
+
+Ici on va croire que nous devions perir l'un et l'autre; point du
+tout: je profitai d'un stratageme admirable que j'avois appris dans
+Cleveland. J'avois ordonne a mes gens de tenir dans la mer le long
+du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer a eux des
+qu'ils m'entendroient tomber. Je fus obei a point nomme: a peine
+fumes-nous deux minutes dans l'eau. Mes gens nous retirerent
+Rosebelle et moi, et nous en fumes quittes pour rendre un peu d'eau
+sallee que nous avions bue. Cependant notre chute avoit ete entendue
+dans le vaisseau; mais on ne put pas s'imaginer ce que c'etoit, ou
+du moins on ne le scut que lorsque nous etions deja bien eloignes.
+
+Nous n'arrivames au port qu'a la pointe du jour, et je me flattois
+d'y etre recu avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
+etonnement, lorsque je me vis charge de chaines et conduit en
+prison. J'etois accuse d'intelligence avec les ennemis, et le
+fondement de cette accusation etoit la hardiesse avec laquelle
+j'avois saute dans un de leurs vaisseaux, et je m'etois mele parmi
+eux sans recevoir aucune blessure; et c'est, ajoutoit-on, pour prix
+de sa trahison qu'on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j'avois
+eu le tems de m'abandonner aux regrets et aux douleurs, il s'en
+presentoit la une belle occasion; mais je n'avois pas de momens a
+perdre; je me depechai d'accomplir en abrege tout le ceremoniel
+douloureux qui convient en ces occasions, et a peine arrive a la
+prison, les juges mieux informes me rendirent la liberte en me
+comblant meme d'eloges et de remercimens. Il me restoit encore pres
+d'un jour entier, et par consequent la moitie de l'ouvrage a faire.
+Je n'en eus que trop.
+
+Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invite. J'etois bien
+sur d'y remporter le prix, conformement aux loix de la Romancie, et
+je n'y manquai pas. C'etoit un bracelet fort riche que le vainqueur
+devoit donner suivant la regle a la dame de ses pensees. Or comme
+les princesses avoient juge a propos ce jour-la d'assister en masque
+au tournois, je fis la plus lourde bevue qu'on puisse imaginer.
+J'allai presenter mon bracelet a la Princesse Rigriche, que je pris
+pour l'objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
+Princesse Rigriche fut satisfaite de mon present. Elle en devint
+toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
+petites facons les plus agreables qu'elle put inventer sur le champ.
+Apres quoi se demasquant suivant l'usage, elle me fit voir un visage
+si laid, que croyant bonnement qu'elle avoit deux masques,
+j'attendois qu'elle otat le second, et j'allois meme l'en prier,
+lorsque je reconnus ma meprise par un bruit qui se fit assez pres de
+moi. La Princesse Rosebelle etoit tombee evanoueie, et on la
+remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
+
+Cruelle situation! Je previs toutes les suites de cette funeste
+avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Helas! Je ne
+vois que trop ce qu'elle a deja pense. Que dira son frere? Que vais-
+je devenir? Toutes ces reflexions que je fis dans un moment me
+saisirent si vivement, que je tombai a mon tour sans connoissance,
+accable de ma douleur. On s'empressa de me secourir, et comme le
+tems etoit precieux, je repris bientot mes sens: j'ouvris les yeux,
+et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
+m'appellant, mon cher prince, avec l'action d'une personne qui
+s'interessoit vivement a ma conservation, et qui me regardoit sans
+doute comme son amant. J'avouee que j'en fremis; et dans toutes mes
+epreuves, je crois que c'est le moment ou j'ai le plus souffert. Je
+la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
+Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
+et pretend que je dois lui faire raison du mepris que j'ai marque
+pour sa soeur. Moi du mepris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
+je, tout transporte. Ah! Je l'adore. Les dieux sont temoins... mais
+j'eus beau dire; l'affaire, disoit-il, avoit eclate, l'affront etoit
+trop sensible. En un mot, il avoit deja tire l'epee, et il menacoit
+de me deshonorer si je ne me mettois en defense. Que faire?
+
+Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
+Romancie, me tira d'embarras. Il etoit defendu par les loix aux
+princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
+magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de degradation, de
+remettre notre combat a un autre jour. C'etoit tout ce que je
+souhaitois, dans l'esperance que j'avois de desabuser Rosebelle, et
+d'en obtenir le pardon de ma meprise. En effet, l'etant alle
+trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
+marques d'une passion si tendre et si veritable, que je m'appercus
+qu'elle etoit bien aise de me trouver innocent. La reconciliation
+fut bien-tot faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
+croyois toutes mes epreuves achevees, lorsque la Princesse Rigriche
+vint y ajouter une scene fort embarrassante.
+
+C'etoit une grosse petite personne aussi vive qu'on en ait jamais
+vu. J'etois sans doute le premier amant qui eut rendu hommage a ses
+attraits, et peut-etre n'esperoit-elle pas en trouver un second.
+Elle saisissoit, comme on dit, l'occasion aux cheveux. Quoiqu'il en
+soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outree de
+la facon dont je l'avois quittee pour courir chez la Princesse
+Rosebelle, elle vint elle-meme m'y chercher, comme une conquete qui
+lui appartenoit, ou comme un esclave echappe de sa chaine. Elle
+debuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne scus que
+repondre. Ses reproches s'attendrirent insensiblement, jusqu'a
+m'appeller petit volage, et a me faire esperer un pardon facile;
+augmentation d'embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
+de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu'elle n'entendit
+pas. Cependant Rosebelle sourioit d'un air malin, et le Prince
+Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s'en appercut, et voyant
+que je ne marquois de mon cote aucune disposition a reparer ma
+faute, elle fit bien-tot succeder aux douceurs des injures si
+atroces, que je n'eus d'autre parti a prendre que de lui ceder la
+place. Elle se retira a son tour, le coeur gonfle de depit; et comme
+je n'y scavois point de remede, nous oubliames sans peine cette
+scene comique, pour nous disposer a partir tous ensemble le
+lendemain. Je temoignai sur cela quelque inquietude, parce que je
+n'avois point d'equippage; mais le prince m'assura que je ne devois
+pas m'en mettre en peine, parce que c'etoit l'usage de la Romancie,
+de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habite, tout ce
+qui leur etoit necessaire en ces occasions, et que j'aurois lieu
+d'etre satisfait. En effet, nous etant leves le lendemain avec
+l'aurore, nous trouvames des equipages tout prets, et tels que la
+Romancie seule en peut fournir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Catastrophe lamentable.
+
+O que les choses humaines sont sujetes a d'etranges vicissitudes!
+Nous etions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
+heros, montes sur deux superbes palefrois. Des brides d'or, des
+selles et des housses ornees de perles et de diamans relevoient la
+magnificence de notre train. Les harnois de notre equipage n'etoient
+gueres moins riches. L'or, l'argent et les pierreries y brilloient
+de toutes parts, et repondoient a la richesse de nos livrees. Tous
+nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
+et se seroient meme fait admirer, si l'avantage que nous donnoit
+notre air noble et gracieux n'avoit attire sur nous tous les
+regards. Nous marchions ensemble aux deux cotes d'une magnifique
+caleche, dont la richesse effacoit tout ce qu'on peut imaginer de
+plus beau. Quatre colonnes d'or autour desquelles on voyoit ramper
+une vigne d'emeraude, dont les grappes etoient de rubis et de
+saphirs, soutenoient l'imperiale, et l'imperiale elle-meme etoit si
+belle, qu'elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d'un si beau
+char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
+des plus beaux astres du ciel; l'eclat de leur beaute releve par un
+air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ebloueissoit tout
+le monde. On n'avoit jamais vu en hommes et en femmes un assemblage
+si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
+peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
+semes de fleurs, l'air parfume d'odeurs exquises, et de distance en
+distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
+beaute de nos princesses. Enfin apres avoir deja fait un chemin
+assez considerable, je me croyois sur le point d'arriver au terme,
+lorsqu'un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
+bien entendre ce cruel evenement, il faut reprendre la chose de plus
+haut, et prevenir les lecteurs que je vais changer de ton.
+
+Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nomme M De La
+Brosse, qui retire dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
+celui de la lecture qu'il aime passionnement. Quoiqu'il scache
+preferer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
+quelquefois des romans, moins par l'estime qu'il en fait, que parce
+qu'il aime a lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
+vient d'epouser un autre gentilhomme du voisinage appelle M Des
+Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a epouse
+en meme tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
+se negocioit, et lorsqu'il etoit deja a la veille de le conclure, M
+De La Brosse ayant la tete remplie d'une longue suite de romans
+qu'il avoit lus recemment, reva dans un long et profond sommeil
+toute l'histoire qu'on vient de lire. Apres s'etre metamorphose en
+Prince Fan-Feredin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
+Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maitresse en
+Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d'avantures qu'il
+vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Feredin;
+c'est moi-meme ne vous en deplaise, et jugez par consequent quel fut
+mon etonnement a mon reveil de me retrouver M De La Brosse. Je
+demeurai si frappe de la perte que j'avois faite, que pendant toute
+la journee je ne pus parler d'autre chose; et M Des Mottes m'etant
+venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
+perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
+vu la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? o
+les beaux diamans! Que j'ai de regret a ce bracelet! Arriverons nous
+bien-tot dans la Dondindandie?
+
+Il est aise de penser que de tels propos etonnerent etrangement M
+Des Mottes, et je vis le moment qu'il alloit croire que la tete
+m'avoit tourne, lorsqu'un grand eclat de rire que je fis le rassura.
+Il se mit a rire lui-meme en me demandant l'explication de ce que je
+venois de lui dire. Non, lui repondis-je, c'est une longue histoire
+que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
+diner aujourd'hui tous ensemble; apres le diner je vous regalerai du
+recit de mes avantures, et meme des votres que vous ignorez. Je tins
+parole, et mon histoire ou mon songe leur fit a tous un si grand
+plaisir, que depuis ce tems-la, pour conserver du moins quelques
+debris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
+en plaisantant les Princes Fan-Feredin et Zazaraph, et les
+Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exige de moi que je
+misse mon histoire par ecrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
+souhaite qu'elle vous ait fait plaisir.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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