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Description et +histoire naturelle du pays. +CHAPITRE 3 +Suite du chapitre précédent. +CHAPITRE 4 +Des habitans de la romancie. +CHAPITRE 5 +Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la +Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. +CHAPITRE 6 +De la haute et basse Romancie. +CHAPITRE 7 +De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens. +CHAPITRE 8 +Des bois d’amour. +CHAPITRE 9 +Des voitures et des voyages. +CHAPITRE 10 +Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les +propositions de mariage. +CHAPITRE 11 +Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner +aux lecteurs le dénouëment de cette histoire. +CHAPITRE 12 +Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie. +CHAPITRE 13 +Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués. +CHAPITRE 14 +Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient +amoureux de la Princesse Rosebelle. +CONCLUSION +Catastrophe lamentable. +Guillaume-Hyacinthe Bougeant + + +ÉPÎTRE + +A Madame C B. + +Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que +vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis +souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et +je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis +mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser +persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit. + +Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de +casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il +faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous +quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela +j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà +fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à- +dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à +moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous +reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle +une trahison, une noirceur. + +Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien +singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous +me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le +déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule, +c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais +dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en +accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai +depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et +je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance +complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien, +parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire +le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens +le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie, +comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce +petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à +ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous +pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être, +madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur. + + +CHAPITRE 1 + +Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du +Prince Fan-Férédin pour la romancie. + +Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire +par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine +Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et +la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai +quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle +avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus +accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce +récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes, +figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est +moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables +que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre +circonstance inutile à mon sujet. + +La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par +hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un +caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture +pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût +obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de +romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de +l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du +vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus +estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez +heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si +loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein +de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je +commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle +différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que +j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le +monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou +de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise +héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment, +sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi +faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si +peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à +passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point +estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle +satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque +barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher +quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans, +où le peuple même n’est composé que de héros. + +Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai +pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout +ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une +belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde, +la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je +passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des +châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que +des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples +qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de +la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander +des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne +le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la +vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans +quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon +courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la +réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la +romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une +chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement, +il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles +tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que +faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables +d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de +gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils +ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus +quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il +s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes +pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir +tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne +touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le +sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare, +qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie. + +Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de +la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur +cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup +que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula +d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce +que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au +fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers +effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma +chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors +si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis. +Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux +hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque +fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites +divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre +que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On +n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où +je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la +hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur +des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes +réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette +horrible solitude... par où sortiras-tu de ces antres profonds... tu +vas périr...» O que je dis de choses touchantes, et que je me +plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de +tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort +de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des +romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes +apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets +suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des +événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs. +Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je +me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient +pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain +aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop +escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë +pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable. +Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le +premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi +réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien, +en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux +brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre, +qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un +endroit plus découvert et plus spatieux. + +Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere, +un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient +des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des +peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute +espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans, +des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans, +des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je +commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je +cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment +après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui +venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande +carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi +il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique +je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois +faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que +cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même +derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût +retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution: +qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû +dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du +monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à +leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux, +témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au +pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces +horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à +l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable +centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez +sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est +le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et +élever ma voix, personne ne parut. + +Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la +caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit +beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas +d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas +possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt +entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai- +je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations +difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui +racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que +lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que +tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti +d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait +cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher +qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si +affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me +laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en +resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu +près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de +s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à +l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me +dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me +relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me +résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la +terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma +route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un +homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux +lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se +replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés, +sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du +pied le terrain. + +Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en +imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait +encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne +puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu +qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on +n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment +que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après +avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus +que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine +d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon +imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que +cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter, +lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle +joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et +je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne +comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême +tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une +révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour +augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne +devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus +avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je +vis... le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les +plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un +mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le +chapitre suivant. + + +CHAPITRE 2 + +Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et +histoire naturelle du pays. + +La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils +ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas +assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction. +Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir +dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte +où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais +faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour +éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui +convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits +dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans +exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts +s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur +tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront +la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils +ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit. + +A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant +les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus +frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à +l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la +premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous +les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de +semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des +fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers; +mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce +pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que +nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me +vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup +de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une +observation importante pour la géographie et la physique; mais il +est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui +s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces +réflexions philosophiques. + +J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes +pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés +nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer +aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante +riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée +d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse +imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente +espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont +l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si +en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est +sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si +beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets +délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et +comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme +l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques +endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de +fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais +la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en +étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu +qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir +tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se +joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs, +faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on +voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille +pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de +l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés, +pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à +faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je +tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour +joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans +doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc +eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un +petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures +l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en +effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere. +Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises +subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les +confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere, +et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout +étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on +n’a jamais rien vû de si commode. + +Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération, +qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration. +J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un +peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai +une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant +pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne +sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur, +quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux +avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y +trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si +inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant +alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie, +je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où +j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais +quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en +eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me +sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon +esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports +furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous +les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je +me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la +haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois +de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac +d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me +hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on +rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement +quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à +moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble +qui m’avoit agité. + +Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait +assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie +qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes +mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là, +y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient +les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher +d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui +crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable +à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de +même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu; +c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages +enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens +entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent +point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans +vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne +voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues +surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres +curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce +que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles +doivent être composées. + +Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du +climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment +les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs +domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans +jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau +être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds +jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin +aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien +changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est +premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le +plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi +dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la +neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au +clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air +a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de +nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce +pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les +plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision +pour soi ni pour ses chevaux mêmes. + +Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans +tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande, +qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les +plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils +sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon +chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit +à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près. +Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon +étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de +ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me +parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne +l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est +qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus +éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit +étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les +rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle. +Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient +laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient +attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers +de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit +être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à +leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils +répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si +vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas +même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de +laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec +lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait +dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses +peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si +c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut. + + +CHAPITRE 3 + +Suite du chapitre précédent. + +Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les +nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à +faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd, +leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les +nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si +précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les +autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les +rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en +cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons +ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les +ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper +leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent +pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les +forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut +renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à +moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere: +alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur +soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont +on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit +charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la +tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont +ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis +ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont +fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu +d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que +j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que +les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui +m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise. + +Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage +de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver +exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que +je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient +prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de +tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en +cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les +attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques +rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit +de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des +spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de +mon voyage. + +Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien +célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort +intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et +leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre +attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que +cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas +vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans +ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les +arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un +fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus +commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres +de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour +laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et +se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après +qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est +aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas, +ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y +toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en +verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété +seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les +dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne +laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants. +Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une +dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir. +Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en +défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une +autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le +faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais +elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il +court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est +poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a +toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu +finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes +redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est +que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de +se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de +leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres, +sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut +pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne +consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt +enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les +vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la +disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à- +dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres +un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus +vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez +aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il +avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit +ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les +plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son +courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long- +tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit +l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de +ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui +commençoit déja à se dépoüiller de verdure. + +En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait +et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en +avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais +j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans, +et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la +romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait, +qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se +donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a +seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un +ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont +formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un +arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse +quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un +ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les +troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en +valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en +effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les +troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en +différens parcs. + +Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de +trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux +nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et +si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna +le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils +courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi +ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature. +Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race, +il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles +sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que +nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a +encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une +jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante, +parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité +de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en +harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est +des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les +airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a +paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais +ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de +ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu +du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y +soient pas rares. + +Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes. +Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer +sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu, +leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet +les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser. +Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce +qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux +voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui +est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme +les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup +du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant +qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est +assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux, +l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la +liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à +leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des +plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres +étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui +laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une +espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment +bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par +la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches. + +Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands +canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein +d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir +continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de +salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et +transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes +qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir +des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes +de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la +retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années, +elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de +l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en +être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage, +qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet +muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore +un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais +je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne +pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres. + +Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai +jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir +singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes +yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les +bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant +jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de +ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du +Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me +faisois illusion à moi-même. + +Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la +romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple, +mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien +assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont +ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard; +car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de +leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée +de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres +ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les +attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de +leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute +la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui +mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus +charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais +ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce +sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes +pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille, +qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles +soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font +tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de +coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et +l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais. +Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de +l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la +coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le +plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa +tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le +berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à +craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette +perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age +d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus +admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur +caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du +Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour +le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi +qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis +à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau, +on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et +à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux, +et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y +mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent +leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de +leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les +moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la +moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux +bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction +à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et +chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment +l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même. +J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus +tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de +fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le +reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais +les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à +qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des +biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des +fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant +réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je +voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à +parcourir, je continuai ma route. + +Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on +les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je +vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain, +des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io: +plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois +têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un +peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept +têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents +venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule, +ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me +hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer +enfin des habitans du pays. + + +CHAPITRE 4 + +Des habitans de la romancie. + +J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté +les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que +les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant +pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au +loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé. +C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable +d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre +le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de +vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à +croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je +remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches, +qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement +pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en +étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre +secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des +plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses +compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes, +et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne +connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin +d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en +aborder quelqu’un. + +La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni +enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la +romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par +conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse, +fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle, +cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une +injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les +françois, par exemple, passent pour une assez belle nation. +Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens +malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes +entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu +agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si +grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais +dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems +une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour +servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des +ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une +race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à +l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne +qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu +long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un +monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont +tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la +blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des +sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene +et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et +l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à +former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse +imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté +admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci +d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans, +dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de +flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre +la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil. +L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits. +Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y +résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se +rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce +qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles +personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté +ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de +majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux, +d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi +d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément +dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire +si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne +sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous +enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout. +Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour +former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du +genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes +les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent +tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des +instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie +à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent +toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours +vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison +beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître +aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain. + +J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis +d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois +pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès +de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort +disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que +dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu +écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois +le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent +naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder. +Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me +reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux, +étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux +devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés +trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop +grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi, +toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que +c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux +changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs +me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal +à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de +l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si +beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous +l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me +vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et +de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites +minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire +incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les +compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis +successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que +les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long- +tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur +esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail +est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de +l’apprendre. + +On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les +conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire +que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme +l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment +beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous +dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour +entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en +remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de +découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées +de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de +les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême. +Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de +notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias, +voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les +conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës +réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux, +inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela +exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le +vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui +enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très- +peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses +mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut +sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il +vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi +quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie; +c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il +le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts. + +Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est +fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et +encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de +manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour +l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie, +l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une +personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui +relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays- +là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en +hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec +des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les +plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de +déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la +demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant +sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier, +si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais +d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises +de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de +la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour +comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que +l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des +enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé +par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les +passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là +que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de +l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la +forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans +de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les +principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement +le portrait. + +Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un +jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle. +Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard +indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est +qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart +sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce +qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne +voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose; +doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils +s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce +qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard +a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un +regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur. +Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les +lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié +de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir, +on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne +s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du +monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment +faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut +bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits +frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite +jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en +cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement +à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la +trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son +trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux +plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros +auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est- +ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de +plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du +caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et +distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne +leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément +lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits +semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire, +je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que +je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des +avantures. + + +CHAPITRE 5 + +Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la +Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne. + +Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à +mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous +ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés +apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque +point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me +fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma +présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si +j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne +la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout +votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes +nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est +appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans +en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des +avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent, +passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la +romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit +sentier à main droite, vous la rencontrerez. + +Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un +avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la +forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma +tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de +pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se +donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit +l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On +sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne +sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec +fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est +chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout +événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que +c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte, +et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles +empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des +perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une +facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des +corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux +rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle +m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards. + +J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit +dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après +avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient +quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort +belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui +demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai +qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet +assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je +m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai +même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil +si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit +être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une +eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir +échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie +les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le +champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en +essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les +premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre +espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans +l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et +mit en fuite tous les oiseaux du voisinage. + +Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom, +ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service +que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois +jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je +vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute +l’obligation que je vous ai. + +Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la +mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand +paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des +dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en +souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient +marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser +quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes +etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je +n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent +pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de +beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la +bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument +qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans +le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y +a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais +il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une +autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la +beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que +l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas +qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant +quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si +aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je +remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il +fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois, +je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit +acquises par ses longues études. + +Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans +les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles +que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là +rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si +parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence. +C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous +au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à +la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura +qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se +mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y +arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns +même par la lune et les astres. + +J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de +pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans +la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai +pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit- +on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage. +Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je +rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de +beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections, +et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont +absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire +et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des +noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une +longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit +trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans +le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent +toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit +dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur +trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un +profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle +Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir +être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé +de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle +Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr, +reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans +avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me +la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques +soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la +broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un +raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à +mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle +princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à +vous prince que j’ai de si grandes obligations. + +Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir +trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois +nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné +combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et +lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit +amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où +j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me +servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer +dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que +donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le +service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce +soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant +avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte +point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois +jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous +suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la +peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque +partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si +obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la +forêt. + +Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je +ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que +dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens, +ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës. +Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la +romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois, +et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une +façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par +exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez +amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre +maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il +faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la +souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où +tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie; +celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous +voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour +apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point +en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et +avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage +particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un +romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre. + +En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant, +le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et +gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans +lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les +mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer +pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en +moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner +ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en +rapporter quelques régles principales et les phrases les plus +remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il +seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays- +ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux +régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement, +mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie. +Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne +signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me +dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et +beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle, +c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus +beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible +de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des +graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on +la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle +consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il +seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des +regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et +tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs +ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce +espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de +ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment +romancienne. + +Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très- +petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien. +Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et +soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté, +ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur, +joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les +attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et +regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune, +barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les +sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux +et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les +mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme +j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant, +admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel, +sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide, +heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus +commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit +imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute +expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout +ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi +composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant +une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux +mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple, +s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une +expression ridicule et mal assortie. + + +CHAPITRE 6 + +De la haute et basse Romancie. + +Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne, +donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de +géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse +Romancie. + +Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est +aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle +est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu +que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde. +Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie, +et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une +prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte +d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux +d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire +un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux. +Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre +l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce +que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus +ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même +que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long- +tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de +vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous +continuerons en marchant notre conversation. + +Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné. +Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous +choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se +souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la +Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde, +Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece, +Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je +ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur +histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle +mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les +endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi +le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient +continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la +Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne +manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres +Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands +personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés +héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation, +demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme +ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur +donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent +bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie +jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux +de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que +plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour +rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés; +de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille +et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables; +mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de +choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle +classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris +le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est +demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été +abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs, +avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même +l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis +long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir +dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple +tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se +voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le +parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les +autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez +plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de +châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni +de palais enchantés. + +Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas +être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit- +il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près +d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour +consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en +a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de +si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui +composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à +trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de +tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont +le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à +la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands +vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée +leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et +qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font +que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers +du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un +assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit +pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des +prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et +mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent +continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces +longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets +d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la +fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans +toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est +si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et +elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans +ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là +lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, +qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir +continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années +entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on +retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé +le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont +des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits +sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les +avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en +trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant. + + +CHAPITRE 7 + +De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens. + +Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier +monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et +distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture, +et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux. + +Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je +n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en +trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre +Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les +montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le +plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il +vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des +amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put +parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé +à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à +espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa +naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui +lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé. +Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services +me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à +un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui +acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de +liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer: +il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien +à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage +qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa +passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle +de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y +réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous +ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque +sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura +peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux, +s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste +caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui +dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos +soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même +je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio! +Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes +timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il +douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut +pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté +imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses +yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est +bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas +d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les +larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui +persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une +derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire +que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio +outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le +désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il +s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé +continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, +chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme +un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine +pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la +haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il +y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je +alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je +voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui +eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres; +mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables +pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car +on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais +c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il +est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la +sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la +suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans; +mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont +l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a +plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en +juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les +passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura +des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse. + +Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après +le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous? +Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de +sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt, +comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce +là? + +Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez +plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece +humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà. +Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis +dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il +faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont +jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race +s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs. +Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns +sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les +rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces +géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la +Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été +obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant +suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé +sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses +effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux +sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant +tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics +de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel +motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la +Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns +une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur +gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on +s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce +n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce +qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur +absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose +indifférente à la nature humaine. + +A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire +que les bêtes parlent dans ce pays-ci? + +Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose +assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé +La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien +et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que +dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, +sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur +faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de +la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore +parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne +voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule +par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu +qu’elle n’a fait qu’en copier une autre. + +Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une +envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts, +céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja +pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne +vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais +gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse +de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un +premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de +parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs +m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette +maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne +comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de +merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les +physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a +observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles, +entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province +peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les +médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce +mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir +auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous +reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes. + + +CHAPITRE 8 + +Des bois d’amour. + +Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas +vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces +bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans +tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a +plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre +bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir +d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés +de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de +jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour +former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de +diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des +labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens, +dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et +d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de +jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun +a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas +demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs +rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni +si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux +ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces +bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit +les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper +sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même. +O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on +y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de +plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il +soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois. +Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on +distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le +bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des +raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems +que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, +voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de +joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si +dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales +romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de +la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la +passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là +bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les +autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens +qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a +été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les +premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel +quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe, +attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si +nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y +passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait +ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh! +Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes +pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens +les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe? +Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que +je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas +encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de +Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en +perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous +ne sçavez pas comment cela se fait. + +Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des +déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et +vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces +quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du +bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour, +contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre, +c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le +dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien; +mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention, +et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant +eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les +autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent +dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de +prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite. +L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on +employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la +conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à +celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste +n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire, +en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré +que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que +disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois. +Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement +la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit +nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a +jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il +faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des +annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque +chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la +Romancie en un très-petit abrégé. + +Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit +dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph. +Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que +des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et +les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je +ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à +la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de +changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir +ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la +Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres +quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de +tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire +remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine. +J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, +nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et +bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les +hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de +sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour; +mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette +occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie. + + +CHAPITRE 9 + +Des voitures et des voyages. + +Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus +commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins +frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le +croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie. + +Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes +voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de +la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour +vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour +du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un +Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un +instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont +Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit +enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme +les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe +que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne +les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau; +encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on +n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous +les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut +seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des +lettres romanciennes en bonne forme. + +Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou +de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes +lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des +lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son +voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui +arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à +l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en +trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir +sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, +ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la +moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En +un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils +du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou +un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres +romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus +singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les +dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va +causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, +il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, +et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais +le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le +plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier +attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve +dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il +est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela +que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son +véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le +prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes +il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les +princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots +qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien +d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de +voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on +peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six +lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes. + +On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, +qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne +liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur +exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a +dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité +des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon +d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez +en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le +Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq +ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie +chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. +Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du +Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire +honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de +bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De +Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut +plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La +marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux +plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres +voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse +espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à +elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une +des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. +Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune +voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou +de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à +Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est +arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour +servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque +jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent +aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume +de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque +idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de +l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les +voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils +doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de +tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison +particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures +sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement +indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un +voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le +fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils +viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il +faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs +en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois +un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie +en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, +qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée +dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du +pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se +débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans +une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer +tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le +vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des +derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde. + +Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et +j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le +récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et +je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant +bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons +aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données +pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege +particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous +mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision, +vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; +d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date +des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est +ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes +annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface +raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y +rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste +romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, +sans qu’on ait celui de s’en formaliser. + + +CHAPITRE 10 + +Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les +propositions de mariage. + +Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions +par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda +si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la +Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été +en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis +douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de +voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre +coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience, +et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour +qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai, +lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les +avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs +autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me +répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des +mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, +les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans +les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice +amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le +tems. + +Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous +mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en +cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires. +Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais +vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez +bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or +cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere +sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas. +S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il +l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à +l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle +que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il +a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché +d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela +ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison, +une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il +enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois +que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens +distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui +me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît +insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne +connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est +toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les +premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord +tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé! +Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent +ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le +cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la +crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il +faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble +pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de +héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la +premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment +amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus +romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut +toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere, +qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire +connoître le feu sécret dont ils sont consumés. + +Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité +essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de +l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si +malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce +seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle +s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms +toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet +merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment +l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se +flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement +pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration +aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il +est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier +d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est +certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur, +et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte +l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais +d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui +l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il +auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation +admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi +nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons +différentes. + +Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont +plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là +que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa +passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une +belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous +l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que +vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder +le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire +mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. +Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y +prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en +apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus +qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour +cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par +exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend +le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand +vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, +accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez +que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera +de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si +peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur +dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent +oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe. + +Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en +ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous +les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit +le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous +commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui +dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous +les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un +assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres +sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais +l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop +d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le +quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la +vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. +Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux +brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades +terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part +elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre +homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras. +L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et +accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher +et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien +des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un +amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre +malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une +blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un +grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de +mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir +que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un +si grand malheur. + +Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume +au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je +réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce +moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une +lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours +merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la +belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, +pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui +fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut +compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de +s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t- +elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître +en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est +vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font +quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve +en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même +ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne +de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les +plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je +n’y ai jamais vû manquer. + +C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer. +C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable +et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des +remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë +son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou +l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible; +il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa +propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? +Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis +de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes +régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute- +belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est +de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie. + +Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un +moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à +présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues +du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce +moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui +ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit +s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il +des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après +un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on +en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des +années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du +portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un +ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on +n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs, +martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et +voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des +douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on +nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne +s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou +l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de +son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la +plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus +belle couronne de l’univers. + + +CHAPITRE 11 + +Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner +aux lecteurs le dénouëment de cette histoire. + +Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que +vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que +vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû +dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes +entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il, +mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur +le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent +d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un +volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui +n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité. + +Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que +des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la +conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme +dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on +ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la +mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils +ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. +Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles +semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare: +destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il +faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la +Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui +défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union +conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé +par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance. + +Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans +les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai +bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de +vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable. + +Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez +dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son +histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en +Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie. +Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour +ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille +traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et +qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle +nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du +Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et +des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions +continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par +mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces +humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont +soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, +ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la +protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de +juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et +elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus +grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins. + +Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros +modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les +génies, soit amis, soit ennemis? + +Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni +l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais +ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des +épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le +rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage; +point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus +puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti +prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il +tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere +d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut +qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, +et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux +recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir +que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa +parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment +du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les +deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle +épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a +transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui +fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire +fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau +chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant +infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, +sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement +dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle +est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes +les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, +et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses +larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son +pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit. + +Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en +fremis. + +Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve +remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a +découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque +jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en +garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen +de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de +joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une +échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un +panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, +qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain +un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont +sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant +exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit +bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne +croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu +que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il +n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta- +t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un +rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où +de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est +demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse +voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant +ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le +reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des +flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau +faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale, +que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même +dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut +d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en +attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; +car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée +Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six +mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on +est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler +au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens. + +Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les +épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai +remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être +esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne +fasse fortune. + +Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de +partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir +bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la +perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout +leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite +pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes +ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une +intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La +condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a +pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce +chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail +et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du +bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, +trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom +de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle +maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle +est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette +avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de +pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la +mer, ce qui la réduit à l’aumône. + +Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu +agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage. +Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui +lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa +princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu +inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la +moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les +plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux +désespoirs. + +Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me +rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous +pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a +coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas +touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit +eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de +m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est +pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier +enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long +sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir +une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui +dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre +princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à +son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un +cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le +moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa +défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les +mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après +l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le +prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et +à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le +prince tira en même tems le portrait, et me le montra. + +Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop +préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y +attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas +plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma +soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit +extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et +toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment +à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement +l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la +Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan- +Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne +s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je +crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple +du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin +la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait. + +Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous +observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous +des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma +princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis +vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela +près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus +noble et plus aimable. + +Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a +ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi +qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un +jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je +vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement +plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand +paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui +ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que +j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou +trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons +descendre: vous y verrez des choses assez curieuses. + + +CHAPITRE 12 + +Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie. + +Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui +étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de +buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos +sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant +l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit +le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a +que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la +satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet +digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont- +ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me +répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant +une idée générale. + +Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours +pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans +qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger +que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes, +de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation +est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les +enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les +enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de +curiosité, et quelques autres encore. + +Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois +pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me +répartit-il. + +Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs +depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une +vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse +d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les +souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais +ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu +près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que +d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un +gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort +solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les +femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces +petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un +éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain. + +L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de +quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils +ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse +presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs +sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de +nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant +aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre. + +Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous +avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des +couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, +ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là +des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est +pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger +un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées +d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est +que tous leurs portraits se ressemblent. + +Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des +ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages +qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on +voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain, +des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés +d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux. + +Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant. +C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de +loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere +sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils +trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets +plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan +de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les +temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait +voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de +Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le +Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui +travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour +les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera. + +Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable +que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes +especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë +est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes +auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires +célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si +l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la +variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu +quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes +de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au +serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le +même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et +prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il +n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur +marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable, +singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible +travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui +a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre, +une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement +recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence, +je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et +des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en +faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs +sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de +manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre +de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise +marchandise, comme il arrive le plus souvent. + +Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs, +j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques- +unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les +parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je +vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit +fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire +durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le +renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la +boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux +mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du +quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers +n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également. +L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une +heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet +est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi +heureux que le premier dans le choix des babioles. + +J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme +aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes +chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que +de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage +d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu +près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un +habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne +peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier +des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se +trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à +ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du +moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa +façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince +étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans +trop consulter son inclination, à courir le monde comme un +avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des +matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien +décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas +douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre +quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau +maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince +chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos. + +Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces +quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature +en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail +que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours +pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien +fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un +modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous +voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa +mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un +chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva +l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus +gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus +parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit +aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en +effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs +efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse. + +Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques +boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de +deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger +de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on +ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de +l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit +fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de +réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et +l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé +sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec +impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me +frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant +point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf, +gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui +paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur +un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur +broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que +l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. +Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier +est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si +bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette +des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet +ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il +ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi +nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est +vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays +d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé +son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y +est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays +sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que +c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire +remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, +en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la +Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande +réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail +extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere +bienséance. + +De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai +déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite +y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un +ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un +prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi +est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à +leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur +quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la +Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les +ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque +pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute +neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et +retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre +n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se +trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur +mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie. + +Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent +quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde: +il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai- +semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne +s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une +facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais +d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour +sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à +la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui +s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des +géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de +pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur +boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on +considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir +que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni +d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph +que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le +débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les +marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées, +de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de +marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que +l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi +ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car +vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent +parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui +s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et +paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils +n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées, +ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui. +Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à +approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez, +vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à +étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait +passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans +les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise; +à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il +paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on +se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que +du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces +ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou +démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que +personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être +enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures. + +Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des +montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme +vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne +manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu +considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que +d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt +un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque +événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou +pour les grossir. + +Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les +boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une +troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui +vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce +spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention, +dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y +faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne +parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les +spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les +traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en +général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que +c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle +fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût +aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment +qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur +ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le +lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas +De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de +moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans +cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître +ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux +et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom +Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms +semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit +ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens +de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens +se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne +fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous +retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques, +qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un +Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres +héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule +pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie. + +Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement +arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez +curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner, +puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit +arriver incessamment. + +Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il +n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace +expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que +j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un +bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais +ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le +corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne +voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t- +il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut +guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les +autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après +tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un +homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un +grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres, +et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui +ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où +il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour +architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le +bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le +prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon. + +O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand +paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et +sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous +nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il +faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne +veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune +lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme +Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas +rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et +sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour +peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a +été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire +la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, +dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja +quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer +de plus près, et être témoins du débarquement. + + +CHAPITRE 13 + +Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués. + +A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un +grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns +étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que +sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de +fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque +d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne +portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et +de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs +pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs +devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les +rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les +contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance +des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui +faisoit un spectacle fort varié. + +Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma +chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer +qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins +le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous +voyez. + +Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute +que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de +l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un +autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que +prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de +magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée +d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de +conseillers? + +C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le +plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici +quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui +entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à +nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur +conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur +plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un +va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin, +et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très- +rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil +composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant +pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- +tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis +charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice +aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte +qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais +expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce +tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les +armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente +du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé. +Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les +récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë +dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde +avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des +premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers +un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait +échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils +leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les +condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à +quelque peine plus rigoureuse. + +Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse +par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi +du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au +débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le +croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui +arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât +quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja +tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une +nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans +leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient +prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que +dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert +de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la +patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de +fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de +choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu +leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense, +délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir +inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux +autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de +considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre +le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition. + +Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand +procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement +au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il +l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en +homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de +femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son +armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce +déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des +cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait +indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où +elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de +l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta +tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout +d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense. +Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes, +il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à +une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais +que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient, +ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de +le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en +prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais +exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois +d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique +si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour +mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit +faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et +défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs +héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne +s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis +parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que +l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût +pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit +entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte +qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et +à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de +son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut +d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ +d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia +du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs +célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même +profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs +d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le +premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir +trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les +risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le +laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier +voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le +second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir +fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de +l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les +plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs +d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins +considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur +n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu +de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on +auroit entendu ses autres accusateurs. + +Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon +Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je +n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la +conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail +de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son +armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à +laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher +le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au +grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui +brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance. + +Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi +vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont +elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux +Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus +mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit +peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De +profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes +leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le +récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait +essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste +ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit +Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels +malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un +seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation +où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de +m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne? +Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et +rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions, +toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs, +ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les +meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons, +les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a +noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à +comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment +on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il +m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a- +t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous +fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une +amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités +contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la +raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple +amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait +concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur +dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un +homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte +déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas +ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à +oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant +brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et +l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage +qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma +femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire? +Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le +malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se +soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de +ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se +levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des +spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui +reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air +de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que +l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre +armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé +tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens +de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais +renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer +une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir +de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec +beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour +suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te +laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame +Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa +passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il +m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement: +moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un; +quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes +dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les +dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que +je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai: +vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été +fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah! +Cher Cléveland... ils s’embrasserent en effet avec mille transports +de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit +un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De +Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la +longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en +parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu +la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres, +par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre, +qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un +éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense +qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage, +auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il +ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les +défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement +perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y +rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le +pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a +quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à +peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée +l’arrivée des princesses malabares. + +Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais +dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se +regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire. +C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où +personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous +de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans +ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une +emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa +pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs +impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent +toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri +général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité, +et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement. +Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son +arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire; +mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi +la punition qu’il méritoit. + + +CHAPITRE 14 + +Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient +amoureux de la Princesse Rosebelle. + +Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes +différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son +impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port. +Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer +d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau +qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la +Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte, +et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas +douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la +princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai. + +Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce +seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans, +on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter: +transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable, +satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les +larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il +fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si +longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit, +n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute +l’année par la vertu d’un enchantement. + +Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le +Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et +l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se +mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses +cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures +le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas +dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince +dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit +l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt +fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne +l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource +que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire +brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce +chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien; +car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince +Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que +les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée +miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince +plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau +de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur +la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans +les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été +jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir +fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui +en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre, +quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas +voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph +fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta +qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de +trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y +tenir. + +Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour +de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua +pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la +vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment +quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa +des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui +pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le +raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une +part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes, +accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë +pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout +soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage +solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il +n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa. + +Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures +de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son +histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant. +Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand +paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone, +accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que +l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la +Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi +une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me +persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la +terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on +puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les +graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage. + +Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre +chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus +même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition +favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph +eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de +parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes +les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me +jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui +déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que +Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque +déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites +cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un +moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à +soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse +Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole. + +Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes +vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles +vivacités? + +Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si +l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous, +prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre +heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la +Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit; +mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les +abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me +permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir. + +Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est +une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne +aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves +ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible +d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte +même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands +exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de +donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous +avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de +m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous +unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de +la princesse ma soeur pour y travailler efficacement. + +A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la +princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je +tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous +à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas +fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels +furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je +devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main +de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon +amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la +valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai +parlé. + +Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand +paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût +abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il +avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation +si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la +grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour +accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi +on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos +princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici +on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire +pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de +plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de +reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent +admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages. + +Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes +les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis +toutes mes épreuves. + +Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut +fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure, +mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au +bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans +un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens +pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un +vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais +n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en +captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre, +lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau. +Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez +heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des +ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je +retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne +la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec +beaucoup d’autres captifs. + +Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt +dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens +déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu +jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne +dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit +remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai +doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai +sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je +m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle. +Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la +laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis +reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre +sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me +suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me +précipitai avec elle dans la mer. + +Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du +tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans +Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long +du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès +qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine +fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent +Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau +sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë +dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou +du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés. + +Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois +d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon +étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en +prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le +fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle +j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi +eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix +de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois +eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en +présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à +perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel +douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la +prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me +comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près +d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire. +Je n’en eus que trop. + +Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien +sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et +je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur +devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme +les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque +au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer. +J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris +pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la +Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint +toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les +petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ. +Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage +si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques, +j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier, +lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de +moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la +remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment. + +Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste +avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne +vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais- +je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me +saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance, +accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le +tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux, +et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras, +m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui +s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans +doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes +épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je +la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle. +Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi, +et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué +pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis- +je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins... mais +j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit +trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit +de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire? + +Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la +Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux +princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les +magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de +remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je +souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et +d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé +trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les +marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus +qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation +fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je +croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche +vint y ajoûter une scêne fort embarrassante. + +C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais +vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses +attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second. +Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en +soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de +la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse +Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui +lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle +débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que +répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à +m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile; +augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut +de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit +pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince +Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant +que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma +faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si +atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la +place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme +je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette +scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le +lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je +n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois +pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie, +de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce +qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu +d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec +l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la +Romancie seule en peut fournir. + + +CONCLUSION + +Catastrophe lamentable. + +O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes! +Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux +héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des +selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la +magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient +guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient +de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous +nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine, +et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit +notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les +regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique +calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de +plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper +une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de +saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si +belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau +char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux +des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un +air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout +le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage +si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des +peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins +semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en +distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la +beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin +assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme, +lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour +bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus +haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton. + +Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La +Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne +celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache +préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire +quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce +qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui +vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des +Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé +en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage +se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M +De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans +qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil +toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en +Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin +Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en +Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il +vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin; +c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut +mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je +demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute +la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant +venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons +perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous +vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô +les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous +bien-tôt dans la Dondindandie? + +Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M +Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête +m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura. +Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je +venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire +que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons +dîner aujourd’hui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du +récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins +parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand +plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques +débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent +en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les +Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je +mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je +souhaite qu’elle vous ait fait plaisir. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la +romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13804 *** |
