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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13804 ***
+
+REMARKS:
+The format is Codepage 1252
+For italics, I used : _..._
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+===================================================================
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
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+
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+VOYAGE DU PRINCE FAN-FEREDIN DANS LA ROMANCIE
+(1735)
+
+
+Table des matières
+
+ÉPÎTRE
+A Madame C B.
+CHAPITRE 1
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
+Prince Fan-Férédin pour la romancie.
+CHAPITRE 2
+Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+CHAPITRE 3
+Suite du chapitre précédent.
+CHAPITRE 4
+Des habitans de la romancie.
+CHAPITRE 5
+Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+CHAPITRE 6
+De la haute et basse Romancie.
+CHAPITRE 7
+De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
+CHAPITRE 8
+Des bois d’amour.
+CHAPITRE 9
+Des voitures et des voyages.
+CHAPITRE 10
+Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
+propositions de mariage.
+CHAPITRE 11
+Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
+aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
+CHAPITRE 12
+Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
+CHAPITRE 13
+Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
+CHAPITRE 14
+Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+CONCLUSION
+Catastrophe lamentable.
+Guillaume-Hyacinthe Bougeant
+
+
+ÉPÎTRE
+
+A Madame C B.
+
+Non, madame, je ne connois point de méchanceté pareille à celle que
+vous m’avez faite. Il faut que le public en soit juge; je ne puis
+souffrir les romans, vous le sçavez. Je vois que vous les aimez, et
+je vous en fais la guerre. Vous me demandez pourquoi: je vous dis
+mes raisons; et comme si vous étiez disposée à vous laisser
+persuader, finement vous m’engagez à les mettre par écrit.
+
+Mais quoi! Faire une dissertation raisonnée, une controverse de
+casuiste ou de philosophe pédant? Non, dis-je en homme d’esprit; il
+faut donner à mes raisons un tour agréable, les envelopper sous
+quelque idée riante, sous quelque fiction qui amuse; et pour cela
+j’imagine le voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin. Le voilà
+fait: c’est un roman; et c’est moi qui l’ai fait. O ciel! C’est-à-
+dire, que vous avez trouvé le moyen de me faire faire un roman, à
+moi l’ennemi déclaré des romans, et cela dans le tems que je vous
+reproche de les aimer. Avouëz-le, madame: c’est-là ce qu’on appelle
+une trahison, une noirceur.
+
+Mais je serai vengé. Vous n’aimez pas les loüanges; privilege bien
+singulier pour une femme. Vous abhorrez une epître dédicatoire, vous
+me l’avez dit. Eh bien, vous aurez l’un et l’autre. Car je le
+déclare ici à tout le public. C’est à vous, et à vous toute seule,
+c’est à Madame C B que je dédie cet ouvrage; et comme jamais
+dédicace ne va sans éloges, il ne tient qu’à moi de vous en
+accabler; c’est une belle occasion de satisfaire l’envie que j’en ai
+depuis long-tems. Non, je crois vous entendre me demander grace, et
+je n’ai pas le courage de vous refuser. Pour rendre ma vengeance
+complette, il suffiroit de vous nommer; mais je m’en garderai bien,
+parce que vous ne manqueriez pas de me rendre la pareille; et à dire
+le vrai, je ne vous hais pas assez pour acheter à mes propres dépens
+le plaisir de me venger. Gardez-moi donc le secret, je vous prie,
+comme je vous le garderai; et je vous promets de plus que si ce
+petit ouvrage répond à mes intentions, en vous inspirant vous et à
+ceux qui le liront un juste dégoût de la lecture des romans, je vous
+pardonnerai de me l’avoir fait écrire. J’ai l’honneur d’être,
+madame, votre très-humble et très-obéïssant serviteur.
+
+
+CHAPITRE 1
+
+Voyage merveilleux du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Départ du
+Prince Fan-Férédin pour la romancie.
+
+Je pourrois, suivant un usage assez reçû, commencer cette histoire
+par le détail de ma naissance, et de tous les soins que la Reine
+Fan-Férédine ma mere prit de mon éducation; c’étoit la plus sage et
+la plus vertueuse princesse du monde; et sans vanité, j’ai
+quelquefois oüi dire, que par la sagesse de ses instructions elle
+avoit sçû me rendre en moins de rien un des princes les plus
+accomplis que l’on eût encore vûs. Je suis même persuadé que ce
+récit, orné de belles maximes sur l’éducation des jeunes princes,
+figureroit assez bien dans cet ouvrage; mais comme mon dessein est
+moins de parler de moi-même, que de raconter les choses admirables
+que j’ai vuës, j’ai crû devoir omettre ce détail, et toute autre
+circonstance inutile à mon sujet.
+
+La Reine Fan-Férédine aimoit assez peu les romans; mais ayant lû par
+hasard dans je ne sçai quel ouvrage, composé par un auteur d’un
+caractere respectable, que rien n’est plus propre que cette lecture
+pour former le coeur et l’esprit des jeunes personnes, elle se crût
+obligée en conscience de me faire lire le plus que je pourrois de
+romans, pour m’inspirer de bonne heure l’amour de la vertu et de
+l’honneur, l’horreur du vice, la fuite des passions, et le goût du
+vrai, du grand, du solide, et de tout ce qu’il y a de plus
+estimable. En effet, comme je suis né, dit-on, avec d’assez
+heureuses dispositions, je ressentis bien-tôt les fruits d’une si
+loüable éducation. Agité de mille mouvemens inconnus, le coeur plein
+de beaux sentimens, et l’esprit rempli de grandes idées, je
+commençai à me dégoûter de tout ce qui m’environnoit. Quelle
+différence, disois-je, de ce que je vois et de tout ce que
+j’entends, avec ce que je lis dans les romans! Je vois ici tout le
+monde s’occuper d’objets d’intérêt, de fortune, d’établissement, ou
+de plaisirs frivoles. Nulle avanture singuliere: nulle entreprise
+héroïque. Un amant, si on l’en croyoit, iroit d’abord au dénouëment,
+sans s’embarrasser d’aucun préliminaire. Quel procédé! Pourquoi
+faut-il que je sois né dans un climat où les beaux sentimens sont si
+peu connus? Mais pourquoi, ajoûtois-je, me condamner moi-même à
+passer tristement mes jours dans un pays où l’on ne sçait point
+estimer les vertus héroïques? J’y regne, il est vrai, mais quelle
+satisfaction pour un grand coeur de regner sur des sujets presque
+barbares? Abandonnons-les à leur grossiereté, et allons chercher
+quelque glorieux établissement dans ce pays merveilleux des romans,
+où le peuple même n’est composé que de héros.
+
+Telles furent les pensées qui me vinrent à l’esprit, et je ne tardai
+pas à les mettre en exécution. Après m’être muni secretement de tout
+ce que je crûs nécessaire pour mon voyage, je partis pendant une
+belle nuit au clair de la lune, pour tenter, en parcourant le monde,
+la découverte que je méditois. Je traversai beaucoup de plaines, je
+passai beaucoup de montagnes; je rencontrai dans mon chemin des
+châteaux et des villes sans nombre; mais ne trouvant par-tout que
+des pays semblables à ceux que je connoissois déja, et des peuples
+qui n’avoient rien de singulier, je commençai enfin à m’ennuyer de
+la longueur de mes recherches. J’avois beau m’informer et demander
+des nouvelles du pays des romans; les uns me répondoient qu’ils ne
+le connoissoient pas même de nom: les autres me disoient qu’à la
+vérité ils en avoient entendu parler, mais qu’ils ignoroient dans
+quel lieu du monde il étoit situé. La seule chose qui soûtenoit mon
+courage dans la longueur et la difficulté de l’entreprise, c’est la
+réflexion que je faisois, qu’après tout il falloit bien que la
+romancie fût quelque part, et que ce ne pouvoit pas être une
+chimere. Car enfin, disois-je, si ce pays n’existoit pas réellement,
+il faudroit donc traiter de visions ridicules et de fables puériles
+tout ce qu’on lit dans les romans. Quelle apparence! Eh! Que
+faudroit-il donc penser de tant de personnes si raisonnables
+d’ailleurs qui ont tant de goût pour ces lectures, et de tant de
+gens d’esprit qui employent leurs talens à composer de pareils
+ouvrages? Cependant malgré ces réflexions, j’avoue que je fus
+quelquefois sur le point de me repentir de mon entreprise, et qu’il
+s’en fallût peu que je ne prisse la résolution de retourner sur mes
+pas. Mais non, me dis-je, encore une fois à moi-même: après en avoir
+tant fait, il seroit honteux de reculer. Que sçais-je si je ne
+touche pas au terme tant desiré? J’y touchois en effet sans le
+sçavoir, et voici comment la chose arriva par un accident bizare,
+qui par-tout ailleurs m’auroit coûté la vie.
+
+Après avoir monté pendant plusieurs heures les grandes montagnes de
+la Troximanie, j’arrivai enfin avec beaucoup de peine jusqu’à leur
+cime, conduisant mon cheval par la bride. Là, je sentis tout-à-coup
+que la terre me manquoit sous les pieds; en effet mon cheval roula
+d’un côté de la montagne, et je culbutai de l’autre, sans sçavoir ce
+que je devins depuis ce moment jusqu’à celui où je me trouvai au
+fond d’un affreux précipice, environné de toutes parts de rochers
+effroyables. Il est visible que quelque bon génie me soutint dans ma
+chûte pour m’empêcher d’y périr; et je m’en serois apperçû dès-lors
+si j’avois eû toutes les connoissances que j’ai acquises depuis.
+Mais la pensée ne m’en vint point, et j’attribuai à un heureux
+hasard ce qui étoit l’effet d’une protection particuliere de quelque
+fée, de quelque génie favorable, ou de quelqu’une de ces petites
+divinités qui voltigent dans le pays des romans en plus grand nombre
+que les papillons ne volent au printems dans nos campagnes. On
+n’aura cependant pas de peine à comprendre que dans la situation où
+je me trouvai, après avoir levé les yeux au ciel pour contempler la
+hauteur énorme d’où j’étois tombé, et avoir envisagé toute l’horreur
+des lieux qui m’environnoient, je dûs m’abandonner aux plus tristes
+réflexions. «pauvre Fan-Férédin, que vas-tu devenir dans cette
+horrible solitude... par où sortiras-tu de ces antres profonds... tu
+vas périr...» O que je dis de choses touchantes, et que je me
+plaignis éloquemment du destin, de la fortune, de mon étoile, et de
+tout ce qui me vint à l’esprit! Mais on va voir combien j’avois tort
+de me plaindre; et par le droit que j’ai acquis dans le pays des
+romans de faire des réflexions morales, je voudrois que les hommes
+apprissent une bonne fois par mon exemple, à respecter les décrets
+suprêmes qui reglent leur sort, et à ne se jamais plaindre des
+événemens qui leur semblent les plus contraires à leurs desirs.
+Cependant la nuit qui approchoit, redoubloit mon inquiétude, et je
+me hâtai de profiter du peu de jour et de forces qui me restoient
+pour sortir, s’il étoit possible, de l’abîme où j’étois. En vain
+aurois-je essayé de gagner les hauteurs: elles étoient trop
+escarpées. Il ne me restoit qu’à chercher dans les fonds une issuë
+pour me conduire à quelque endroit habité, ou du moins habitable.
+Nul vestige de sentier ne s’offrit à ma vûë. Sans doute j’étois le
+premier homme qui fût descendu dans ce précipice. Je fûs ainsi
+réduit à me faire une route à moi-même, et en effet je fis si bien,
+en grimpant et sautant de rocher en rocher, tantôt m’accrochant aux
+brossailles, tantôt me laissant couler sur le dos ou sur le ventre,
+qu’après avoir fait quelque chemin de cette maniere, j’arrivai à un
+endroit plus découvert et plus spatieux.
+
+Le premier objet qui me frappa la vûë, fût une espece de cimetiere,
+un charnier, ou un tas d’ossemens d’une espece singuliere. C’étoient
+des cornes de toutes les figures, de grands ongles crochus, des
+peaux seches de dragons ailés, et de longs becs d’oiseaux de toute
+espece. Je me rappellai aussi-tôt ce que j’avois lû dans les romans,
+des griffons, des centaures, des hippogriffes, des dragons volans,
+des harpies, des satyres, et d’autres animaux semblables, et je
+commençai à me flatter que je n’étois pas loin du pays que je
+cherchois. Ce qui me confirma dans cette idée, c’est qu’un moment
+après je vis sortir de l’ouverture d’un antre un centaure, qui
+venant droit à l’endroit que j’observois, y jetta une grande
+carcasse d’hippogriffe qu’il avoit apportée sur son dos, après quoi
+il se retira, et s’enfonça dans l’antre d’où il étoit sorti. Quoique
+je connusse parfaitement les centaures, par les lectures que j’avois
+faites, et que d’ailleurs je ne manque point de courage, j’avoue que
+cette premiere vûë me causa quelque émotion; je me cachai même
+derriere un rocher pour observer le centaure jusqu’à ce qu’il se fût
+retiré; mais alors reprenant mes esprits, et m’armant de résolution:
+qu’ai-je à craindre, dis-je en moi-même, de ce centaure? J’ai lû
+dans tous les romans que les centaures sont les meilleures gens du
+monde. Loin d’être ennemis des hommes, ils sont toûjours disposés à
+leur rendre service, et à leur apprendre mille secrets curieux,
+témoin le centaure Chiron. Peut-être celui-ci me portera-t-il au
+pays des romans; du moins il ne refusera pas de me tirer de ces
+horribles lieux. Je marchai aussi-tôt vers l’antre, et m’arrêtant à
+l’entrée, je l’appellai à haute voix en ces termes: «charitable
+centaure, si votre coeur peut être touché par la pitié, soyez
+sensible au malheur d’un prince qui implore votre générosité. C’est
+le Prince Fan-Férédin qui vous appelle». Mais j’eus beau appeller et
+élever ma voix, personne ne parut.
+
+Plein d’inquiétude et d’une frayeur secrete, j’entrai dans la
+caverne, et je vis que c’étoit un chemin soûterrain qui s’enfonçoit
+beaucoup sous la montagne. Quel parti prendre? Je n’en trouvai pas
+d’autre que de suivre le centaure, jugeant qu’il n’étoit pas
+possible que je ne le rencontrasse, ou que je ne me fisse bien-tôt
+entendre à lui. Mais avouerai-je ici ma foiblesse, ou ne l’avouerai-
+je pas? Faut-il parler ou me taire? Voilà une de ces situations
+difficiles, où j’ai souvent vû dans les romans les héros qui
+racontent leurs avantures, et dont on ne connoît bien l’embarras que
+lorsqu’on l’éprouve soi-même. Après tout, comme j’ai remarqué que
+tout bien considéré, ces messieurs prennent toûjours le parti
+d’avouer de bonne grace, j’avoue donc aussi qu’à peine j’eus fait
+cent pas dans ce profond souterrain, en suivant toûjours le rocher
+qui servoit de mur, que saisi d’horreur de me voir dans un lieu si
+affreux sans sçavoir par quelle issuë j’en pourrois sortir, je me
+laissai tomber de foiblesse, et presque sans connoissance. Il m’en
+resta cependant assez pour me souvenir que dans une situation à peu
+près semblable, le célebre Cleveland avoit eu l’esprit de
+s’endormir; et trouvant l’expédient assez bon, je ne balançai pas à
+l’imiter. Mais après un tel aveu, il est bien juste que je me
+dédommage par quelque trait qui fasse honneur à mon courage. Je me
+relevai donc bien-tôt après, et considérant qu’il falloit me
+résoudre à périr dans ces profondes ténebres des entrailles de la
+terre, ou trouver le moyen d’en sortir, je résolus de continuer ma
+route jusqu’où elle me pourroit conduire. Qu’on se représente un
+homme marchant sans lumiere dans un boyau étroit de la terre à deux
+lieuës peut-être de profondeur, obligé souvent de ramper, de se
+replier, de se glisser comme un serpent dans des passages serrés,
+sans pouvoir avancer qu’en tâtant de la main, et qu’en sondant du
+pied le terrain.
+
+Telle étoit ma situation, et on aura sans doute de la peine à en
+imaginer une plus affreuse. Le souvenir de cette avanture me fait
+encore tant d’horreur, que j’en abrége le récit. Mais ce que je ne
+puis m’empêcher de dire, c’est que je n’ai jamais mieux reconnu
+qu’alors la vérité de ce que j’ai vû dans tous les romans, qu’on
+n’est jamais plus près d’obtenir le bien qu’on désire, qu’au moment
+que l’on en paroît le plus éloigné: car voici ce qui m’arriva. Après
+avoir marché long-tems de la façon que je viens de raconter, je crus
+que je commençois à appercevoir quelque foible lumiere. J’eus peine
+d’abord à me le persuader, et je l’attribuai à un effet de mon
+imagination inquiéte et troublée. Cependant j’apperçus bien-tôt que
+cette lumiere augmentoit sensiblement, et je n’en pûs plus douter,
+lorsque je vis que je commençois à distinguer les objets. ô quelle
+joye je ressentis dans ce moment! Tout mon corps en tressaillit, et
+je ne connois point de termes capables de l’exprimer. Je ne
+comprends pas encore comment ce passage subit d’une extrême
+tristesse à un si grand excès de joye, ne me causa pas une
+révolution dangereuse. Quoiqu’il en soit, voyant que le jour
+augmentoit toûjours, et jugeant que la sortie que je cherchois ne
+devoit pas être éloignée, je doublai le pas, ou plûtôt je courus
+avec empressement pour y arriver. Je la trouvai en effet, et je
+vis... le dirai-je? Oüi, je vis les choses les plus étonnantes, les
+plus admirables, les plus charmantes qu’on puisse voir. Je vis en un
+mot le pays des romans. C’est ce que je vais raconter dans le
+chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 2
+
+Entrée du Prince Fan-Férédin dans la romancie. Description et
+histoire naturelle du pays.
+
+La plûpart des voyageurs aiment à vanter la beauté des pays qu’ils
+ont parcourus, et comme la simple vérité ne leur fourniroit pas
+assez de merveilleux, ils sont obligés d’avoir recours à la fiction.
+Pour moi loin de vouloir exaggérer, je voudrois aucontraire pouvoir
+dissimuler une partie des merveilles que j’ai vuës, dans la crainte
+où je suis qu’on ne se défie de la sincérité de ma relation. Mais
+faisant réflexion qu’il n’est pas permis de supprimer la vérité pour
+éviter le soupçon de mensonge, je prends généreusement le parti qui
+convient à tout historien sincere, qui est de raconter les faits
+dans la plus exacte vérité, sans aucun intérêt de parti, sans
+exaggération, et sans déguisement. Je prévois que les esprits forts
+s’obstineront dans leur incrédulité; mais leur incrédulité même leur
+tiendra lieu de punition, tandis que les esprits raisonnables auront
+la satisfaction d’apprendre mille choses curieuses qu’ils
+ignoroient. Je reprends donc la suite de mon récit.
+
+A peine fus-je arrivé à la sortie du chemin souterrain, que jettant
+les yeux sur la vaste campagne qui s’offroit à mes regards, je fus
+frappé d’un étonnement que je ne puis mieux comparer qu’à
+l’admiration où seroit un aveugle né qui ouvriroit les yeux pour la
+premiere fois: cette comparaison est d’autant plus juste, que tous
+les objets me parurent nouveaux, et tels que je n’avois rien vû de
+semblable. C’étoient à la vérité des bois, des rivieres, des
+fontaines; je distinguois des prairies, des collines, des vergers;
+mais toutes ces choses sont si différentes de tout ce que dans ce
+pays-ci nous appellons du même nom, qu’on peut dire avec vérité que
+nous n’en avons que le nom et l’ombre. La premiere réflexion qui me
+vint à l’esprit, fut de songer qu’il y avoit sous la terre beaucoup
+de pays que nous ne connoissions pas, ce qui me parut une
+observation importante pour la géographie et la physique; mais il
+est vrai qu’entraîné par la curiosité et l’admiration des objets qui
+s’offroient à mes yeux, je ne m’arrêtai pas long tems à ces
+réflexions philosophiques.
+
+J’entrai dans la campagne sans trop sçavoir où je tournerois mes
+pas, me sentant également attiré de tous côtés par des beautés
+nouvelles, et pouvant à peine me donner le loisir d’en considérer
+aucune en particulier. Je me déterminai enfin à suivre une charmante
+riviere qui serpentoit dans la plaine. Cette riviere étoit bordée
+d’un gazon le plus beau, le plus riant, le plus tendre qu’on puisse
+imaginer, et ce gazon étoit embelli de mille fleurs de différente
+espece. Elle arrosoit une prairie d’une beauté admirable, dont
+l’herbe et les fleurs parfumoient l’air d’une odeur exquise, et si
+en serpentant elle sembloit quelquefois retourner sur ses pas, c’est
+sans doute parce qu’elle avoit un regret sensible de quitter un si
+beau lieu. La prairie étoit ornée dans toute son étenduë de bosquets
+délicieux, placés dans de justes distances pour plaire aux yeux, et
+comme si la nature aimoit aussi quelquefois à imiter l’art, comme
+l’art se plaît toûjours à imiter la nature, j’apperçus dans quelques
+endroits des especes de desseins réguliers formés de gazon, de
+fleurs et d’arbrisseaux qui faisoient des parterres charmans; mais
+la riviere elle-même sembloit épuiser toute mon admiration. L’eau en
+étoit plus claire et plus transparente que le crystal. Pour peu
+qu’on voulût prêter l’oreille, on entendoit ses ondes gémir
+tendrement, et ses eaux murmurer doucement; et ce doux murmure se
+joignant au chant mélodieux des cygnes, qui sont là fort communs,
+faisoit une musique extrêmement touchante. Au lieu de sable on
+voyoit briller au fond de la riviere des nacres de perle, et mille
+pierres précieuses; et on distinguoit sans peine dans le sein de
+l’onde un nombre infini de poissons dorés, argentés, azurés,
+pourpre, qui pour rendre le spectacle plus aimable, se plaisoient à
+faire ensemble mille agréables jeux. C’est pourtant dommage, dis-je
+tout bas, qu’on ne puisse point passer d’un bord à l’autre pour
+joüir également des deux côtés de la riviere. Le croira-t-on? Sans
+doute; car j’ai bien d’autres merveilles à raconter. à peine donc
+eus-je prononcé tout bas ces paroles, que j’apperçus à mes pieds un
+petit batteau fort propre. Je connoissois trop par mes lectures
+l’usage de ces batteaux, pour hésiter d’y entrer. J’y descendis en
+effet, et dans le moment je fus porté à l’autre bord de la riviere.
+Que les incrédules osent après cela faire valoir de mauvaises
+subtilités contre des faits si avérés. Voici dequoi achever de les
+confondre, c’est que considérant un certain endroit de la riviere,
+et trouvant qu’il eût été à propos d’y faire un pont, je fus tout
+étonné d’en voir un tout fait dans le moment même; de sorte qu’on
+n’a jamais rien vû de si commode.
+
+Cependant je continuai ma route, et je puis dire, sans exagération,
+qu’à chaque pas je rencontrai de nouveaux sujets d’admiration.
+J’apperçus entr’autres un endroit dans la prairie qui me parut un
+peu plus cultivé. J’eus la curiosité d’en approcher, et je trouvai
+une fontaine. L’eau m’en parût si pure et si belle, que ne doutant
+pas qu’elle ne fût excellente, j’en voulus goûter; mais que ne
+sentis-je pas dans le moment au dedans de moi-même! Quelle ardeur,
+quels transports, quels mouvemens inconnus, quels feux! Ces feux
+avoient à la vérité quelque chose de doux, et il me semble que j’y
+trouvois du plaisir; mais ils étoient en même-tems si vifs et si
+inquiets, que ne me possédant plus moi-même, et tombant
+alternativement de la plus vive agitation dans une profonde rêverie,
+je marchois au travers de la prairie sans sçavoir précisément où
+j’allois. Je rencontrai ainsi une seconde fontaine, et je ne sçais
+quel mouvement me porta à boire aussi de son eau. Mais à peine en
+eus-je avalé quelques gouttes, que je me trouvai tout changé. Il me
+sembla que mon coeur étoit enveloppé d’une vapeur noire, et que mon
+esprit se couvroit d’un nuage sombre. Je sentis des transports
+furieux, et des mouvemens confus de haine et d’aversion pour tous
+les objets qui se présentoient. Ce changement m’ouvrit les yeux. Je
+me rappellai ce que j’avois lû des fontaines de l’amour et de la
+haine, et je ne doutai plus que ce ne fussent celles dont je venois
+de boire. Alors me souvenant que j’avois aussi lû que le lac
+d’indifférence ne devoit pas être éloigné des deux fontaines, je me
+hâtai de le chercher, et l’ayant rencontré (car dans ce pays-là on
+rencontre toûjours tout ce qu’on cherche) j’en bus seulement
+quelques gouttes dans le creux de ma main, et dans l’instant rendu à
+moi-même, je sentis un calme doux et tranquille succéder au trouble
+qui m’avoit agité.
+
+Je ne dis rien des plantes singulieres que j’observai. On sçait
+assez que le pays en est tout couvert. Ce n’est que dans la romancie
+qu’on trouve la fameuse herbe moly, et le célébre lotos. Les plantes
+mêmes que nous connoissons, et qui croissent aussi dans ce pays-là,
+y ont une vertu si admirable qu’on ne peut pas dire que ce soient
+les mêmes plantes; et je ne puis à cette occasion m’empêcher
+d’admirer la simplicité de l’infortuné chevalier de la Manche, qui
+crût pouvoir avec les herbes de son pays composer un baume semblable
+à celui de Fierabras. Car il est vrai que nous avons des plantes de
+même nom; mais il s’en faut beaucoup qu’elles ayent la même vertu;
+c’est par cette raison que les philtres amoureux, les breuvages
+enchantés, les charmes, et tous les sorts que nos magiciens
+entreprennent de composer avec des herbes magiques ne réussissent
+point, parce que nous n’avons que des plantes sans force et sans
+vertu; et je m’imagine que c’est encore ce qui fait que nous ne
+voyons plus de ces baguettes merveilleuses, de ces bagues
+surprenantes, de ces talismans, de ces poudres, et mille autres
+curiosités pareilles, qui operent tant d’effets prodigieux, parce
+que nous n’avons pas dans ce pays-ci la véritable matiere dont elles
+doivent être composées.
+
+Mais ce que je ne dois pas oublier, c’est la bonté admirable du
+climat. Je n’avois jamais compris dans la lecture des romans comment
+les princes et les princesses, les héros et leurs héroïnes, leurs
+domestiques mêmes et toute leur suite passoient toute leur vie, sans
+jamais parler de boire ni de manger. Car enfin, disois-je, on a beau
+être amoureux, passionné, avide de gloire, et héros depuis les pieds
+jusqu’à la tête: encore faut-il quelquefois subvenir à un besoin
+aussi pressant que celui de la faim. Mais il est vrai que j’ai bien
+changé d’idée, depuis que j’ai respiré l’air de la romancie. C’est
+premierement l’air le plus pur, le plus serein, le plus sain et le
+plus invariable qu’on puisse respirer. Aussi n’a-t-on jamais oüi
+dire qu’aucun héros ait été incommodé de la pluye, du vent, de la
+neige, ou qu’il ait été enrhumé du serein de la nuit, lorsqu’au
+clair de la lune il se plaint de ses amoureux tourmens. Mais cet air
+a sur-tout une propriété singuliere, c’est de tenir lieu de
+nourriture à tous ceux qui le respirent, en sorte qu’on peut dans ce
+pays-là entreprendre le plus long voyage à travers les déserts les
+plus inhabités, sans se mettre en peine de faire aucune provision
+pour soi ni pour ses chevaux mêmes.
+
+Voici encore une chose qui me frappa extrêmement. Nos rochers dans
+tous ces pays-ci sont d’une dureté et d’une insensibilité si grande,
+qu’on leur diroit pendant une année entiere les choses du monde les
+plus touchantes, qu’ils ne les écouteroient seulement pas. Mais ils
+sont bien différens dans la romancie. J’en rencontrai dans mon
+chemin un amas assez considérable, et comme ma curiosité me portoit
+à tout observer, je m’en approchai pour les considérer de plus près.
+Je voulus même en tâter quelques-uns de la main; mais quel fut mon
+étonnement de les trouver si tendres, qu’ils cédoient à l’effort de
+ma main comme du gazon ou de la laine. J’avoue que ce phénomene me
+parût si étrange, que j’en jettai un cri d’étonnement, et je ne
+l’aurois jamais compris si on ne me l’avoit expliqué depuis. C’est
+qu’il étoit venu la veille un amant des plus malheureux et des plus
+éloquens du pays conter à ces rochers ses tourmens; et son récit
+étoit si touchant, ses accens douloureux si pitoyables, que les
+rochers n’avoient pû y résister malgré toute leur dureté naturelle.
+Les uns s’étoient fendus de haut en bas, les autres s’étoient
+laissés fondre comme de la cire, et les plus durs s’étoient
+attendris et amollis au point que je viens de dire. Si les rochers
+de la romancie sont si sensibles, il est aisé de juger quelle doit
+être en ce pays-là la complaisance des echos pour ceux qui ont à
+leur parler. Il n’y a rien de si aimable ni de si docile. Ils
+répetent tout ce que l’ont veut. Si vous chantez, ils chantent; si
+vous vous plaignez, ils se plaignent avec vous. Ils n’attendent pas
+même pour répondre que vous ayez achevé de parler, et plûtôt que de
+laisser un pauvre amoureux parler seul, ils s’entretiendront avec
+lui une journée entiere. C’est une des grandes ressources qu’on ait
+dans ce pays-là, quand on n’a personne à qui l’on puisse confier ses
+peines secretes. Il n’y a qu’à aller trouver un echo, sur-tout si
+c’est un echo femelle, et en voilà pour aussi long-tems qu’on veut.
+
+
+CHAPITRE 3
+
+Suite du chapitre précédent.
+
+Les arbres de la romancie sont en général à peu près faits comme les
+nôtres; mais il y a pourtant sur cela des remarques importantes à
+faire. Car outre que leur feüillage est toûjours d’un beau verd,
+leur ombrage délicieux, leurs fruits beaucoup meilleurs que les
+nôtres, c’est dans la romancie seule qu’on trouve de ces arbres si
+précieux et si rares, dont les uns portent des rameaux d’or, et les
+autres des pommes d’or. Mais il est vrai que s’il est rare de les
+rencontrer, il est encore plus difficile d’en approcher et d’en
+cueillir les fruits, parce qu’ils sont tous gardés par des dragons
+ou des geants terribles, dont la vûe seule porte la frayeur dans les
+ames les plus intrépides. En vain se flateroit-on de pouvoir tromper
+leur vigilance; ils ont toûjours les yeux ouverts, et ne connoissent
+pas les douceurs du sommeil. D’un autre côté entreprendre de les
+forcer, c’est s’exposer à une mort certaine; de sorte qu’il faut
+renoncer à l’espoir de cueillir jamais des fruits si précieux, à
+moins qu’on ne soit favorisé de quelque protection particuliere:
+alors il n’y a rien de si aisé. Une petite herbe qu’on porte sur
+soi, un miroir qu’on montre au dragon ou au geant, une baguette dont
+on les touche, un brevage qu’on leur présente, le moindre petit
+charme les assoupit; après quoi il est facile de leur couper la
+tête, et de se mettre ainsi en possession de tous les trésors dont
+ils sont les gardiens. Je dois pourtant avertir que ce que j’en dis
+ici n’est que sur le rapport d’autrui; car comme ces arbres sont
+fort rares, je n’en ai point trouvé sur ma route, et je n’ai eu
+d’ailleurs aucun intérêt d’en aller chercher. Mais une chose que
+j’ai vûe, et qu’on doit regarder comme certaine, c’est le goût que
+les arbres ont dans ce pays-là pour la musique. Voici un fait qui
+m’est arrivé, et qui me causa dans le tems beaucoup de surprise.
+
+Un jour que je m’étois abandonné au sommeil dans un charmant bocage
+de jeunes maronniers, je fus fort étonné à mon réveil de me trouver
+exposé aux ardeurs du soleil, et entierement à découvert, sans que
+je pûsse imaginer ce qu’étoient devenus les arbres qui m’avoient
+prêté leur ombre il n’y avoit qu’un moment. Mais en regardant de
+tous cotés, je les apperçus déja un peu loin qui marchoient comme en
+cadence vers une petite plaine, où un excellent joueur de luth les
+attiroit à lui, par le son harmonieux de son instrument. Quelques
+rochers s’étoient mis de leur compagnie avec tout ce qu’il y avoit
+de lions, de tigres et d’ours dans ce canton. C’est un des
+spectacles qui m’ayent fait le plus de plaisir dans tout le cours de
+mon voyage.
+
+Pour ce qui est de ce que j’avois entendu raconter à un historien
+célebre, que les arbres avoient entr’eux une langue fort
+intelligible pour s’entretenir ensemble, lorsqu’un vent doux et
+leger agitoit l’extrémité de leurs branches, j’ai eû beau m’y rendre
+attentif dans les diverses forêts que j’ai vûes; il faut ou que
+cette observation m’ait échappé, ou plûtôt que le fait ne soit pas
+vrai, d’autant plus que cet historien n’est pas toûjours exact dans
+ses récits. Il n’en est pas ainsi de ceux qui ont assuré que les
+arbres servoient de demeure à des divinités champêtres; car c’est un
+fait avéré, dont j’ai été souvent témoin. Rien même n’est plus
+commun sur le soir, lorsque la lune commence à éclairer les ombres
+de la nuit, que de voir sur tout les chênes s’entrouvrir, pour
+laisser sortir de leur sein les dryades qui y passent la journée, et
+se rouvrir le matin à la pointe du jour, pour les recevoir après
+qu’elles ont dansé dans les champs avec les nayades. Comme il est
+aisé de distinguer les arbres habités de ceux qui ne le sont pas,
+ils sont extrêmement respectés, et nul mortel n’a la hardiesse d’y
+toucher. Si quelque téméraire osoit y porter la coignée, on en
+verroit aussi-tôt le sang couler en abondance; mais son impiété
+seroit bien-tôt punie. Les faunes ont aussi leurs arbres comme les
+dryades, et il y a des marques pour les distinguer. Mais cela ne
+laisse pas de donner quelquefois occasion à des jeux fort plaisants.
+Au retour du bal un jeune faune va s’emparer de l’arbre d’une
+dryade. La dryade arrive et frape à son arbre pour le faire ouvrir.
+Qui va là? La place est prise. Il faut composer. La dryade s’en
+défend, s’échappe, et court se saisir à son tour du logement d’une
+autre dryade. Celle-ci survient et fait du bruit, pendant lequel le
+faune sortant doucement, vient par derriere pour la surprendre. Mais
+elle s’en apperçoit et s’enfuit. Le faune court après; pendant qu’il
+court, la premiere dryade regagne son arbre. Celle qui est
+poursuivie en gagne un autre si elle peut; mais enfin il y a
+toûjours une derniere arrivée qui paye pour les autres, et le jeu
+finit ainsi. C’est à ce petit divertissement que nous sommes
+redevables du jeu qu’on appelle aux quatre coins. Au reste, ce n’est
+que pour quelques momens qu’il peut être permis à ces divinités de
+se déloger ainsi. Car elles sont toutes obligées par les loix de
+leur condition naturelle, de vivre et de mourir avec leurs arbres,
+sans pouvoir s’en séparer autrement que par la mort. Il ne faut
+pourtant pas croire qu’elles meurent réellement; leur mort ne
+consiste qu’à passer sous quelque autre forme, lorsque l’arbre périt
+enfin de vieillesse, ou par quelque accident. On distingue ainsi les
+vieilles divinités des plus jeunes, et on reconnoît même à la
+disposition de l’arbre celles de la divinité qui l’habite, c’est-à-
+dire, si elle est heureuse ou non. On me fit remarquer entr’autres
+un tremble, qui étoit habité par un faune des plus sages et des plus
+vertueux de son espéce. Il avoit même, disoit-on, des qualités assez
+aimables; mais après avoir long-tems vêcu dans l’indifférence, il
+avoit eû le malheur d’aimer, et pendant plusieurs années il n’avoit
+ressenti que les tourmens de l’amour, sans en éprouver jamais les
+plaisirs. Le chagrin et le désespoir avoient enfin surmonté son
+courage et sa raison. Il languissoit sans espérance de vivre long-
+tems, ou plûtôt si quelque chose pouvoit encore lui plaire, c’étoit
+l’espoir de mourir bientôt, et on s’en appercevoit à la pâleur de
+ses feüilles, à la sécheresse de ses branches et de sa cime, qui
+commençoit déja à se dépoüiller de verdure.
+
+En continuant de marcher, je rencontrai quelques ruisseaux de lait
+et de miel. Ils sont assez communs dans ce pays-là; et comme j’en
+avois souvent entendu parler, je n’en fus pas beaucoup étonné; mais
+j’ignorois quelle pouvoit être la source de ces ruisseaux charmans,
+et j’eus le plaisir de la voir de mes yeux. C’est que dans la
+romancie les vaches et les chevres sont si abondantes en lait,
+qu’elles en rendent continuellement d’elles-mêmes, sans qu’on se
+donne la peine de les traire; de sorte que dès qu’il y en a
+seulement une douzaine ensemble, elles forment en moins de rien un
+ruisseau de lait assez considérable. Les ruisseaux de miel sont
+formés à-peu-près de la même maniere. Les abeilles s’attachent à un
+arbre pour y faire leur miel, et elles en font une si prodigieuse
+quantité, que les goutes qui en tombent sans cesse, forment un
+ruisseau. Cela me donna occasion de considérer de plus près les
+troupeaux qui paissoient dans la prairie. Je puis assûrer qu’ils en
+valoient bien la peine, et on le croira aisément, puisque je vis en
+effet dans ce pays-là tous les animaux qu’on ne voit pas ici. Les
+troupeaux étoient séparés selon leurs espéces differentes en
+différens parcs.
+
+Je considérai d’abord un haras de chevaux, et j’en remarquai de
+trois sortes. La premiere étoit de chevaux assez semblables aux
+nôtres, mais d’une beauté incomparable. Ils étoient tous si vifs et
+si ardens, que leur haleine paroissoit enflammée, et ce qui m’étonna
+le plus, c’est qu’ils sont d’une agilité si surprenante, qu’ils
+courent sur un champ couvert d’épis, sans en rompre un seul. Aussi
+ne sont-ils pas engendrés selon les loix ordinaires de la nature.
+Ils n’ont d’autre pere que le zéphyre, et pour en perpétuer la race,
+il ne faut qu’exposer les cavalles lorsque ce vent souffle, et elles
+sont aussi-tôt pleines. Il seroit sans doute bien à souhaiter que
+nous eussions dans ce pays-ci de pareils haras; mais on n’en a
+encore jamais vû que dans la Lybie. J’y remarquai sur tout une
+jument d’une beauté admirable. On l’appelloit la jument sonnante,
+parce qu’il lui pendoit aux crins de la tête et du col, une infinité
+de petites sonnettes d’or, qui au jugement des fins connoisseurs en
+harmonie, faisoient une fort belle musique. La seconde espéce est
+des Pégases, c’est-à-dire, de ces chevaux aîlés qui volent dans les
+airs aussi légerement que nos hirondelles. On sçait qu’il n’en a
+paru qu’un seul dans notre hemisphere du tems de Bellerophon; mais
+ils sont fort communs dans la romancie. La troisiéme espece est de
+ces belles licornes blanches, qui portent une longue corne au milieu
+du front. Elles sont fort estimées dans le pays quoiqu’elles n’y
+soient pas rares.
+
+Près du parc aux chevaux j’en vis un de griffons et d’hippogriffes.
+Ces animaux sont terribles en apparence, et on ne peut considérer
+sans quelque frayeur leurs griffes effroyables, leur bec crochu,
+leurs grandes aîles, et leur queuë de lion; mais ils sont en effet
+les plus dociles de tous les animaux, et fort aisés à apprivoiser.
+Quand on en a une fois apprivoisé quelqu’un, on en fait tout ce
+qu’on veut. Ils sont d’une commodité admirable pour atteler aux
+voitures, et faire beaucoup de chemin en peu de tems. Pour ce qui
+est des centaures, on voulut autrefois les faire parquer aussi comme
+les chevaux et les griffons, parce qu’ils tiennent en effet beaucoup
+du cheval; mais ils n’y voulurent jamais consentir, prétendant
+qu’ils ne tenoient pas moins de l’homme; et comme en effet il est
+assez difficile de décider si ce sont des hommes ou des chevaux,
+l’affaire est demeurée indécise; et cependant on leur a laissé la
+liberté de courir la campagne selon leur fantaisie, et de vivre à
+leur maniere. Le parc des hircocerfs et des chimeres me parut un des
+plus curieux à voir, et m’amusa fort long-tems. Tous ces monstres
+étoient resserrés chacun dans une loge faite en forme de cage, qui
+laissoit voir toute leur taille et leur figure, ce qui faisoit une
+espéce de ménagerie fort divertissante d’une part, par l’assortiment
+bizarre de divers animaux unis ensemble, et terrible de l’autre par
+la figure monstrueuse et menaçante de ces bêtes farouches.
+
+Aux deux côtés de cette ménagerie on avoit pratiqué deux grands
+canaux, mais bien différens l’un de l’autre; car l’un étoit plein
+d’un feu clair et vif, qu’on avoit soin d’entretenir
+continuellement, c’étoit pour loger et nourrir un troupeau de
+salamandres. L’autre étoit rempli d’une belle eau claire et
+transparente. C’étoit la demeure de deux ou trois bandes de sirenes
+qu’on y avoit logées comme dans une maison de force, pour les punir
+des débauches effroyables, où elles avoient engagé par les charmes
+de leur voix enchanteresse, quantité de heros vertueux. Outre la
+retraite à laquelle elles étoient condamnées pour plusieurs années,
+elles avoient défense de chanter, si ce n’étoit quelques morceaux de
+l’opéra d’H parce qu’on jugeoit qu’il n’y avoit pas de danger d’en
+être attendri; mais elles en trouvoient le chant si sauvage,
+qu’elles aimoient mieux se taire, de sorte qu’elles étoient en effet
+muettes comme des poissons. Outre ces deux canaux, il y avoit encore
+un puits fort profond, qui servoit de demeure à des basilics. Mais
+je me gardai bien de me présenter à l’ouverture du puits, pour ne
+pas m’exposer à être tué par le regard meurtrier de ces monstres.
+
+Je passai de là à un quartier où j’appercevois des moutons. Je n’ai
+jamais rien vû de si aimable. Mais j’ai sur tout un plaisir
+singulier à me rappeller le charmant tableau qui s’offrit à mes
+yeux. On sçait comment sont faits parmi nous les bergers et les
+bergeres; rien de plus abject ni de plus dégoutant; et n’en ayant
+jamais vû d’autres, je m’étois persuadé que tout ce que je lisois de
+ceux d’autrefois, sur tout de ceux qui habitoient les bords du
+Lignon, n’étoit que jeu d’esprit et pure fiction. C’est moi qui me
+faisois illusion à moi-même.
+
+Non, rien n’est si galant ni si aimable que les bergers de la
+romancie. Leur habillement est toûjours extrêmement propre; simple,
+mais de bon gout: peu chargé de parures, mais élégant et bien
+assorti à la taille et à la figure. Toutes leurs houlettes sont
+ornées de rubans, dont la couleur n’est jamais choisie au hazard;
+car elle doit marquer toûjours les sentimens et les dispositions de
+leur coeur; et je n’en ai vû aucune qui ne fût en même tems chargée
+de chiffres ingénieux et tout-à-fait galants. Si les bergeres
+ignorent l’usage du rouge, du blanc, des mouches et de tous les
+attraits empruntés, c’est que l’éclat et la vivacité naturelle de
+leur teint surpasse tout ce que l’art peut prêter d’agrémens. Toute
+la parure de leur tête consiste en quelques fleurs nouvelles, qui
+mêlées avec les boucles de leurs cheveux, font un effet plus
+charmant mille fois que ne feroient les perles et les diamans. Mais
+ce qui acheve de les rendre les plus aimables personnes du monde, ce
+sont ces graces touchantes et naturelles dont elles sont toutes
+pourvûes. Qu’elles soient vives ou d’une humeur plus tranquille,
+qu’elles chantent, qu’elles dansent, qu’elles sourient, qu’elles
+soient tristes, qu’elles dorment ou qu’elles veillent, elles font
+tout cela avec tant de grace et de gentillesse, qu’il n’y a point de
+coeur si insensible qui n’en soit émû. L’aimable candeur et
+l’innocente simplicité sont des vertus qui ne les quittent jamais.
+Elles ignorent jusqu’au nom de la dissimulation, de la perfidie, de
+l’infidélité, et de ces artifices dangereux, que la jalousie ou la
+coquetterie mettent en usage. Le berger qui vit parmi elles est le
+plus heureux des hommes; s’il aime, il est sûr d’être aimé; sa
+tendresse est payée de tendresse, et sa constance de fidélité. Le
+berger sans amour et qui chérit son indifférence, n’a point à
+craindre d’être séduit par les amorces trompeuses d’une coquette
+perfide ou volage. amour et simplesse, c’est leur devise, et l’age
+d’or recommence tous les jours pour eux. Ce qu’il y a de plus
+admirable, c’est qu’avec cette innocente simplicité qui fait leur
+caractere, et les bergers et les bergeres, semblables à ceux du
+Lignon, joignent tous les raffinemens les plus recherchés de l’amour
+le plus délicat, et des coeurs les plus sensibles; mais il est inoüi
+qu’ils en fassent jamais d’usage qu’au profit de l’amour même. Assis
+à l’ombre des verds boccages, ou sur les bords d’un clair ruisseau,
+on les voit toûjours agréablement occupés à chanter leurs amours, et
+à faire retentir les échos des vallons du son de leurs chalumeaux,
+et de leurs pipeaux champêtres. Les oiseaux ne manquent jamais d’y
+mêler leur tendre ramage, en même tems que les ruisseaux y joignent
+leur doux murmure. Les troupeaux se ressentent de la fécilité de
+leurs maîtres, et l’on voit toûjours dans leurs prairies bondir les
+moutons et les agneaux, sans que les loups osent leur donner la
+moindre allarme. Au reste, ils ne songent jamais, ces heureux
+bergers, aux noeuds de l’hymen. Ils mettent toute leur satisfaction
+à recevoir quelques tendres marques d’amitié de leurs vertueuses et
+chastes bergeres, et jusques à la mort ils préferent constamment
+l’espérance de posséder aux fades douceurs de la possession même.
+J’avouë, que touché d’un spectacle si riant et si gracieux, je fus
+tenté de prendre sur le champ une pannetiere et une houlette, et de
+fixer toutes mes courses dans un si beau lieu, pour y couler le
+reste de mes jours dans la paix et l’innocence, et goûter à jamais
+les douceurs d’un repos tranquille. Je ne suis pas même le premier à
+qui cette pensée soit venuë à l’esprit, à la simple lecture des
+biens parfaits que l’innocente simplicité fait trouver au bord des
+fontaines, dans les prés, dans les bois et les forêts; mais faisant
+réflexion que je serois toûjours le maître de choisir quand je
+voudrois ce genre de vie, et que j’avois encore un grand pays à
+parcourir, je continuai ma route.
+
+Je remarquai en chemin quelques taureaux sans cornes, parce qu’on
+les leur avoit arrachées pour en faire des cornes d’abondance. Je
+vis d’autres taureaux qui avoient des cornes et des pieds d’airain,
+des vaches d’une beauté admirable qui descendoient de la fameuse Io:
+plusieurs chévres Amalthées, des cerberes ou grands chiens à trois
+têtes, des chats bottés, des singes verds; et sur-tout je vis d’un
+peu loin dans un petit lac une hydre effroyable qui avoit sept
+têtes, dont chacune ouvroit une gueule terrible armée de dents
+venimeuses et tranchantes. Comme je n’avois ni la massuë d’Hercule,
+ni aucune épée enchantée, je n’eus garde de m’en approcher. Je me
+hâtai même de m’en éloigner, et cela me donna occasion de rencontrer
+enfin des habitans du pays.
+
+
+CHAPITRE 4
+
+Des habitans de la romancie.
+
+J’etois surpris de n’avoir encore rencontré que des bêtes, excepté
+les bergers dont je viens de parler. Je sçavois bien en général que
+les romanciens sont grands voyageurs; mais je ne pouvois pourtant
+pas m’imaginer que le pays fût absolument désert. Enfin regardant au
+loin de tous côtés, j’apperçus un endroit qui me parut fort peuplé.
+C’étoit en effet un lieu de promenade, où un nombre considérable
+d’habitans des deux sexes, avoit coûtume de se rendre pour prendre
+le frais. Je m’y acheminai, et j’eus le plaisir en chemin de
+vérifier par moi-même ce que j’avois toûjours eû quelque peine à
+croire, que les fleurs naissent sous les pas des belles. Car je
+remarquai sur la terre plusieurs traces de fleurs encore fraîches,
+qui aboutissoient au lieu de la promenade, et qui n’avoient sûrement
+pas d’autre origine. Le lieu même où les belles se promenoient, en
+étoit tout couvert; et dans la romancie on ne connoît point d’autre
+secret pour avoir en toute saison des jardins et des parterres des
+plus belles fleurs. Je trouvai tout le monde partagé en diverses
+compagnies de quatre, de trois ou de deux, tant hommes que femmes,
+et plusieurs qui se promenoient seuls un peu à l’écart. Comme je ne
+connoissois personne, je crus devoir faire comme ces derniers, afin
+d’éxaminer la contenance et les façons des romanciens avant que d’en
+aborder quelqu’un.
+
+La premiere observation que je fis, c’est que je n’appercevois ni
+enfans, ni vieillards. Il n’y en a point en effet dans toute la
+romancie, et on en voit assez la raison. Toute la nation par
+conséquent est composée d’une jeunesse brillante, saine, vigoureuse,
+fraîche, la plus belle du monde; et quand je dis la plus belle,
+cette proposition est si exactement vraye, qu’on ne peut, sans une
+injustice criante, faire sur cela la moindre comparaison. Les
+françois, par exemple, passent pour une assez belle nation.
+Cependant si on l’examine de près, on y trouvera beaucoup de gens
+malfaits. Rien n’est même si commun que d’y voir des personnes
+entierement contrefaites; on y voit d’ailleurs des visages si peu
+agréables, des yeux si petits, des nez si longs, des bouches si
+grandes, des mentons si plaisans. Or voilà ce qui ne se voit jamais
+dans la romancie. Il est pourtant vrai qu’on y conserve de tout tems
+une petite race extrêmement contrefaite d’hommes et de femmes pour
+servir de contraste dans l’occasion, suivant le besoin des
+ecrivains. Mais outre qu’elle est en très-petit nombre, c’est une
+race aussi étrangere à la romancie, que les négres le sont à
+l’Europe; et à cela près il est inoüi d’y rencontrer une personne
+qui n’ait pas la taille parfaitement belle. Un nés tant soit peu
+long, des yeux tant soit peu petits, y seroient regardés comme un
+monstre. Tous, tant hommes que femmes, et sur-tout celles-ci, ont
+tous les traits du visage extrêmement réguliers. C’est-là que la
+blancheur du front efface celle de l’albâtre, que les arcs des
+sourcils disputent de perfection avec l’iris, c’est-là que l’ébene
+et la neige, les lys et les roses, le corail et les perles, l’or et
+l’argent, tantôt fondus ensemble, tantôt séparément, concourent à
+former les plus belles têtes et les plus beaux visages qu’on puisse
+imaginer. Toutes les dames y ont sur-tout les yeux d’une beauté
+admirable. J’en connois pourtant quelque part dans ce pays-ci
+d’aussi beaux, mais ils sont rares; car ce sont des astres brillans,
+dont l’éclat ébloüit, des soleils d’où partent mille traits de
+flamme qui embrasent tous les coeurs. à leur aspect on voit fondre
+la froide indifférence comme la glace exposée aux ardeurs du soleil.
+L’amour y fait sa demeure pour lancer plus sûrement ses traits.
+Aussi n’y a-t-il aucun coup perdu: eh! Quel coeur pourroit y
+résister? On ne peut pas s’en défendre: tôt ou tard il faut se
+rendre, et céder de bonne grace à de si puissans vainqueurs. Mais ce
+qui acheve de faire des habitans de la romancie les plus belles
+personnes qu’on puisse voir, c’est qu’avec tous ces traits de beauté
+ils ont tous un air fin, une physionomie noble, quelque chose de
+majestueux et de gracieux tout ensemble, de fier et de doux,
+d’ouvert et de réservé, quelque chose de charmant, je ne sçais quoi
+d’engageant, un tour de visage si attrayant, un certain agrément
+dans les manieres, une certaine grace dans le discours, un sourire
+si doux, des charmes qu’on ne sçauroit dire, mille choses qu’on ne
+sçauroit exprimer, en un mot mille je ne sçais quoi qui vous
+enchantent je ne sçais comment. Ce n’est pourtant pas encore tout.
+Car comme si la nature se plaisoit à épuiser tous ses dons pour
+former les habitans de la romancie aux dépens de tout le reste du
+genre humain, on les voit joindre à tant d’avantages naturels toutes
+les perfections de corps et d’esprit qu’on peut desirer. Ils dansent
+tous admirablement bien; ils chantent à ravir; ils jouent des
+instrumens dans la grande perfection; ils sont d’une adresse infinie
+à tous les exercices du corps: s’il y a une joûte, ils remportent
+toûjours le prix, et s’il y a un combat, ils en sortent toûjours
+vainqueurs: que l’on juge après cela s’il n’y a pas sans comparaison
+beaucoup plus d’avantage de naître citoyen romancien, que de naître
+aujourd’hui prince ou duc, et autrefois citoyen romain.
+
+J’avouë que ce ne fut pas sans une extrême confusion que je me vis
+d’abord au milieu d’un peuple si bien fait. Car quoique je ne sois
+pas difforme, je me rendois pourtant la justice de penser qu’auprès
+de personnes si bien faites, je devois paroître un homme fort
+disgracié de la nature. Cette pensée me frappa même tellement, que
+dans la crainte d’être un objet de risée, je me retirai dans un lieu
+écarté pour me dérober aux yeux des passans. Là, comme je déplorois
+le désagrément de ma situation, mes réflexions me porterent
+naturellement à tirer de ma poche un petit miroir pour m’y regarder.
+Mais quel fut mon étonnement de me voir changé au point que je ne me
+reconnoissois plus moi-même! Mes cheveux qui étoient presque roux,
+étoient du plus beau blond; mon front s’étoit agrandi, mes yeux
+devenus vifs et brillans, s’étoient avancés à fleur de tête, mon nés
+trop élevé s’étoit rabaissé à une juste proportion; ma bouche trop
+grande s’étoit rappetissée; mon menton trop plat, s’étoit arrondi,
+toute ma phisionomie étoit charmante. Je compris tout d’un coup que
+c’étoit à l’air du pays que j’étois redevable d’un si heureux
+changement; mais j’eus la foiblesse... l’avouerai-je? Mes lecteurs
+me le pardonneront-ils? ... n’importe; il faut l’avouer: il sied mal
+à un ecrivain romancien de n’être pas sincere, et j’ai promis de
+l’être. J’avoüe donc que je fus transporté de joye de me voir si
+beau et si bien fait. Beauté, frivole avantage, méritez-vous
+l’estime des hommes? Non sans doute; mais alors ces réfléxions ne me
+vinrent point à l’esprit. Je ne pouvois me lasser de me regarder et
+de m’admirer moi-même; j’étudiois dans mon miroir mille petites
+minauderies agréables, je sautois d’aise, et me flattant de faire
+incessamment quelque conquête importante, je me hatai de joindre les
+compagnies d’hommes et de femmes que j’avois laissées. Je me joignis
+successivement à plusieurs, avec toute la liberté que je sçavois que
+les loix du pays permettoient de prendre, et je restai assez long-
+tems dans ce lieu pour me mettre au fait de leurs moeurs, de leur
+esprit, de leurs manieres, et de tout leur caractere. Tout ce détail
+est si curieux, que les lecteurs seront sans doute bien aises de
+l’apprendre.
+
+On ne voit nulle part briller autant d’esprit que dans les
+conversations romanciennes; mais c’est moins l’esprit qu’on y admire
+que les sentimens, ou plûtôt la façon de les exprimer; car comme
+l’amour est le sujet de tous leurs entretiens, et qu’ils aiment
+beaucoup à parler, ils trouvent pour exprimer une chose que nous
+dirions en quatre mots des tours si longs et si variés, qu’un jour
+entier ne leur suffisant jamais, ils sont toûjours obligés d’en
+remettre une partie au lendemain. Ils ont sur-tout le talent de
+découper et d’anatomiser pour ainsi dire si bien toutes les pensées
+de l’esprit, et tous les sentimens du coeur qu’on seroit tenté de
+les comparer à des dentelles, ou à un réseau d’une finesse extrême.
+Que les goûts des hommes sont différens! Ce que par un effet de
+notre barbarie, nous traitons ici de verbiage et de galimatias,
+voilà ce qui brille et ce qu’on estime le plus dans les
+conversations romanciennes, entr’autres ces belles tirades de menuës
+réfléxions sur tout ce qui se passe au dedans d’un coeur amoureux,
+inquiet, incertain, soupçonneux, jaloux ou satisfait. Tout cela
+exprimé longuement avec le pour et le contre, le oüi et le non, le
+vuide et le plein, le clair et l’obscur, fait un discours qui
+enchante. Ce sont mille petits riens, dont chacun ne dit que très-
+peu de chose; mais tous ces petits riens, toutes ces petites choses
+mises bout à bout font un effet merveilleux. Il est vrai qu’il faut
+sçavoir la langue du pays, comme je dirai bien-tôt, sans quoi il
+vous échappe beaucoup de beautés et de traits d’esprit; mais aussi
+quand on la possede une fois, on goûte une satisfaction infinie;
+c’est du moins mon avis, sauf au lecteur de penser autrement, s’il
+le juge à propos; car il ne faut pas, dit-on, disputer des goûts.
+
+Je passerai légerement sur la nourriture des romanciens: elle est
+fort simple, comme j’ai dit ailleurs; et en effet quand on aime, et
+encore plus quand on est aimé, qu’a-t-on besoin de boire et de
+manger? Je ne dirai rien non plus de leur habillement. Il est pour
+l’ordinaire assez négligé, par la raison que dans la romancie,
+l’habillement recherché n’ajoûte jamais rien aux charmes d’une
+personne: ce sont toûjours au contraire ses graces naturelles qui
+relevent son ajustement. Mais quelques princesses ont dans ce pays-
+là un privilege assez singulier, c’est de pouvoir s’habiller en
+hommes, et de courir ainsi le monde pendant des années entieres avec
+des cavaliers et des soldats, dans les cabarets et les lieux les
+plus dangereux, sans choquer la bienséance. Ces sortes de
+déguisemens étoient même autrefois estimés, et sur-tout, si la
+demoiselle sous un habit de cavalier venoit à rencontrer un amant
+sous un habit de demoiselle; cela faisoit un événement si singulier,
+si nouveau et si ingénieusement imaginé, qu’on ne manquoit jamais
+d’y applaudir; mais ce que les lecteurs seront sans doute bien aises
+de connoître, c’est le caractere du peuple romancien. Il y a eu de
+la méchanceté à celui qui le premier a représenté le dieu d’amour
+comme un enfant; car il semble qu’il ait voulu insinuer par-là, que
+l’amour n’est que puérilité, et que les amants ressemblent à des
+enfans. Mais à qui le persuadera-t-on, lorsqu’il est si bien prouvé
+par le témoignage des plus graves auteurs, que de toutes les
+passions, l’amour est la plus belle et la plus héroïque, jusques-là
+que depuis long-tems, tous les héros du théâtre, et même ceux de
+l’opera, semblent ne connoître aucune autre passion que pour la
+forme; mais on en jugera encore mieux par le caractere des habitans
+de la romancie, qui sont les plus parfaits des amants. En voici les
+principaux traits que je vais rapporter, pour en ébaucher seulement
+le portrait.
+
+Ils ont le talent de s’occuper fort sérieusement pendant tout un
+jour, et un mois entier s’il le faut, de la plus petite bagatelle.
+Ils pleurent volontiers pour la moindre chose; un regard
+indifférent, un mot équivoque les fait fondre en larmes: c’est
+qu’ils sont en effet extrêmement délicats et sensibles. La plûpart
+sont en même-tems si inquiets, qu’ils ne sçavent pas eux-mêmes ce
+qu’ils desirent, ni ce qui leur manque. Ils voudroient et ils ne
+voudroient pas: on a beau leur assûrer vingt fois une chose;
+doivent-ils croire ce qu’on leur dit, ou s’en défier? Doivent-ils
+s’affliger ou se réjoüir? Sont-ils satisfaits ou non? Voilà ce
+qu’ils ne sçavent jamais. Jaloux à l’excès, si quelqu’un par hazard
+a dit un mot à leur princesse, ou si par malheur elle a jetté un
+regard sur quelqu’un, toute leur tendresse se change en fureur.
+Adieu toutes les assûrances et tous les sermens passés. Adieu les
+lettres, les billets, les bracelets, les portraits, tout est oublié
+de part et d’autre, déchiré, mis en pieces; on ne veut plus se voir,
+on ne veut pas même en entendre parler... à moins pourtant qu’il ne
+s’en présente quelque occasion; et par le plus grand bonheur du
+monde, il ne manque jamais de s’en présenter quelqu’une. Comment
+faire alors? Il faut s’éclaircir; et l’éclaircissement fait, il faut
+bien se raccommoder: à tout raccommodement il y a toûjours de petits
+frais; la princesse les prend sur son compte; et voilà la paix faite
+jusqu’à nouvelle avanture. Mais ce qu’il y a de plus dangereux en
+cette matiere, c’est lorsque l’un des deux s’obstine malicieusement
+à cacher à l’autre le sujet de son mécontentement secret, comme la
+trop crédule et trop taciturne Fanny fit il y a quelque-tems, à son
+trop mélancolique et sombre amant; car cela donne toûjours lieu aux
+plus tragiques avantures. Il est vrai que sans cela le triste héros
+auroit eû de la peine à parvenir à son cinquiéme volume; mais n’est-
+ce pas aussi acheter trop cher l’avantage de faire un volume de
+plus? Je pourrois ajoûter encore ici quelques autres traits du
+caractere des romanciens; qu’ils sont naturellement réveurs et
+distraits; qu’ils aiment beaucoup à jurer, et que les sermens ne
+leur coûtent rien. Qu’ils les oublient pourtant assez aisément
+lorsqu’ils ont obtenu ce qu’ils désirent, et d’autres traits
+semblables; mais comme j’ai beaucoup de plus belles choses à dire,
+je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet: aussi bien faut-il que
+je raconte la merveilleuse rencontre que je fis dans la forêt des
+avantures.
+
+
+CHAPITRE 5
+
+Rencontre et réveil du Prince Zazaraph, grand paladin de la
+Dondindandie, avec le dictionnaire de la langue romancienne.
+
+Quoiqu’il ne fût pas difficile de reconnoître à mes manieres et à
+mon langage que j’étois nouveau venu dans le pays, cependant tous
+ceux à qui je me joignis et avec qui je m’entretins, trop occupés
+apparemment de leurs affaires particulieres, ne songerent presque
+point à me faire offre d’aucun service, quoique d’ailleurs ils me
+fissent beaucoup de politesse. Enfin un beau jeune homme que ma
+présence importunoit peut-être, m’adressant la parole, me demanda si
+j’avois passé par la forêt des avantures. Non, lui dis-je, car je ne
+la connois seulement pas. Eh bien, reprit-il, vous perdrez ici tout
+votre tems jusqu’à ce que vous y ayez passé. Comme vous êtes
+nouvellement arrivé, il est juste de vous instruire. Cette forêt est
+appellée la forêt des avantures, parce qu’on n’y passe jamais sans
+en rencontrer quelqu’une; et comme ce pays-ci est le pays des
+avantures, il faut que tous les nouveaux venus, dès qu’ils arrivent,
+passent par la forêt, pour se faire ensuite naturaliser dans la
+romancie. Elle n’est pas bien loin d’ici, et en suivant ce petit
+sentier à main droite, vous la rencontrerez.
+
+Je remerciai le mieux qu’il me fut possible celui qui me donnoit un
+avis si important, et m’étant mis en chemin, j’arrivai bien-tôt à la
+forêt. J’entendis en y entrant un fort grand bruit au-dessus de ma
+tête, et plus désagréable encore que celui que fait une troupe de
+pies effarées, qui voltigent de la cime d’un arbre à l’autre pour se
+donner mutuellement l’allarme. J’apperçus aussi-tôt quelle étoit
+l’espece d’oiseaux qui faisoit ce bruit: c’étoient des harpies. On
+sçait que si ces femmes oiseaux sont grandes causeuses, elles ne
+sont pas moins gloutonnes, jusques-là qu’elles se jettent avec
+fureur sur une table, et enlevent toutes les viandes dont elle est
+chargée. Quoique je ne portasse aucunes provisions, je me mis à tout
+événement sur mes gardes l’épée à la main. Je sçavois bien que
+c’étoit le moyen de les écarter; mais je n’en reçus aucune insulte,
+et j’en fus quitte pour essuier l’infection épouvantable dont elles
+empestent l’air tout autour d’elles. Assez près delà je trouvai des
+perroquets sans nombre, et qui parloient toutes les langues avec une
+facilité admirable, des oiseaux bleus, des merles blancs, des
+corbeaux couleur de feu, des phenix, et quantité d’autres oiseaux
+rares qu’on ne voit jamais dans ce pays-ci; mais ce spectacle
+m’arrêta peu, parce qu’un objet imprévû attira mes regards.
+
+J’apperçus un cavalier étendu sous un grand arbre et qui paroissoit
+dormir d’un profond sommeil. Je m’en approchai aussi-tôt, et après
+avoir contemplé quelque tems les traits de son visage, qui avoient
+quelque chose de noble et d’aimable, et sa taille qui étoit fort
+belle, je déliberai si je ne le reveillerois point, pour lui
+demander les éclaircissemens dont j’avois besoin; mais je jugeai
+qu’il seroit plus honnête d’attendre son reveil. J’attendis en effet
+assez long-tems; enfin suivant les mouvemens de mon impatience, je
+m’en approchai, je lui pris la main, je l’appellai, je le secouai
+même, mais ce fut inutilement. Je ne sçavois que penser d’un sommeil
+si extraordinaire, et m’imaginant que l’infortuné cavalier pouvoit
+être tombé en létargie, je lui appliquai au nés et aux tempes une
+eau divine que je portois sur moi; mais j’eus le chagrin de voir
+échoüer mon remede. Enfin je m’avisai de songer que dans la romancie
+les plantes avoient des vertus étonnantes. J’en cüeillis sur le
+champ quelques-unes qui me parurent des plus singulieres, et pour en
+essayer l’effet, j’en frottai le visage du cavalier endormi: les
+premieres ne réussirent pas; mais en ayant cüeilli d’une autre
+espece, à peine la lui eus-je fait sentir, qu’il se réveilla dans
+l’instant avec un grand éternuëment, qui fit retentir la forêt et
+mit en fuite tous les oiseaux du voisinage.
+
+Généreux Prince Fan-Férédin, me dit-il, en m’appellant par mon nom,
+ce qui m’étonna beaucoup, que ne vous dois-je pas pour le service
+que vous venez de me rendre. Vous m’avez réveillé, et dans trois
+jours je possederai l’adorable anémone. Il faut, ajoûta-t-il, que je
+vous raconte mon histoire, afin que vous connoissiez toute
+l’obligation que je vous ai.
+
+Je m’appelle le Prince Zazaraph. Il y a près de dix ans que par la
+mort de mon pere, dont j’étois l’unique héritier, je devins grand
+paladin de la Dondindandie. J’eus le bonheur de me faire aimer des
+dondindandinois mes sujets, que je gouvernois plutôt en pere qu’en
+souverain; car il est vrai que tous les jours de mon regne étoient
+marqués par quelque nouveau bienfait. Ils me presserent d’épouser
+quelque princesse, pour fixer dans ma maison la succession de mes
+etats. J’y consentis, mais je voulois une princesse parfaite, et je
+n’en trouvai point, quoique d’ailleurs les dondindandinoises passent
+pour être la plûpart très belles. L’une avoit de beaux yeux, de
+beaux sourcils, le nés bien fait, le teint de lys et de roses, la
+bouche belle, le sourire charmant, mais on pouvoit croire absolument
+qu’elle avoit le menton tant soit peu trop long. L’autre avoit dans
+le port, dans la taille, dans les traits du visage, tout ce qu’il y
+a de plus capable de charmer. Elle avoit même les mains belles, mais
+il me parut qu’elle n’avoit pas les doigts assez ronds. Enfin une
+autre sembloit réünir en sa personne avec tous les traits de la
+beauté, tout ce que les graces ont de plus touchant, et tout ce que
+l’esprit a d’agrémens. J’en étois déja si épris, qu’on ne douta pas
+qu’elle ne dût bien-tôt fixer mon choix: je le crus moi-même pendant
+quelque tems, et je me félicitois d’avoir rencontré une princesse si
+aimable et si parfaite; mais par le plus grand bonheur du monde, je
+remarquai un jour qu’elle n’avoit pas les oreilles assez petites. Il
+fallut m’en détacher, et désespérant de trouver ce que je cherchois,
+je consultai un sage fort renommé pour les connoissances qu’il avoit
+acquises par ses longues études.
+
+Non, me dit-il, n’espérés pas trouver dans tous vos etats, ni dans
+les royaumes voisins aucune beauté parfaite. On n’en voit de telles
+que dans la romancie, et si quelque chose peut dans ce pays-là
+rendre un choix difficile, c’est que toutes les princesses y sont si
+parfaitement belles, qu’on ne sçait à laquelle donner la préférence.
+C’est votre coeur qui vous déterminera. Partez donc, et amenez nous
+au plutôt une princesse digne de vous et de votre couronne. Quant à
+la route qu’il falloit tenir pour trouver la romancie, il m’assura
+qu’il n’y en avoit point de fixe et de réglée, qu’il suffisoit de se
+mettre en chemin, et qu’en continuant toûjours à marcher, on y
+arrivoit enfin, les uns par mer, les autres par terre, quelques-uns
+même par la lune et les astres.
+
+J’entrepris donc le voyage, et après avoir parcouru beaucoup de
+pays, je suis enfin heureusement arrivé depuis plusieurs années dans
+la romancie, sans que je puisse dire comment; et tout ce que j’en ai
+pû apprendre depuis que j’habite le pays, c’est qu’on y entre, dit-
+on, par la porte d’amour, et qu’on en sort par celle de mariage.
+Mais ce qui mit le comble à mon bonheur, c’est qu’à peine arrivé, je
+rencontrai dans la Princesse Anémone tout ce qu’on peut imaginer de
+beauté, de charmes, d’appas, d’attraits, d’agrémens, de perfections,
+et beaucoup au delà. Après tous les préliminaires qui sont
+absolument nécessaires en ce pays-ci, j’eus le bonheur de lui plaire
+et d’en être aimé. Il ne s’agissoit plus que de nous unir par des
+noeuds éternels; mais cette cérémonie éxige ici des formalités d’une
+longueur infinie, et je n’ai pû obtenir dispense d’aucune. Il seroit
+trop long de vous les raconter, et pour peu que vous séjourniez dans
+le pays, vous les connoîtrez assez, parce qu’elles se ressemblent
+toutes. Enfin je viens dessuyer la derniere épreuve. Il étoit écrit
+dans la suite de mes avantures, qu’un rival jaloux de mon bonheur
+trouveroit moyen par le secours d’un enchanteur, de m’endormir d’un
+profond sommeil, et qu’il en profiteroit pour enlever la belle
+Anemone: que je continuerois de dormir pendant un an, sans pouvoir
+être réveillé que par le Prince Fan-Férédin, à qui il étoit réservé
+de me désenchanter: que trois jours après mon réveil la belle
+Anemone délivrée de son odieux ravisseur, qui devoit périr,
+reparoîtroit à mes yeux plus belle et plus aimable que jamais, sans
+avoir rien perdu entre des mains si suspectes de tout ce qui peut me
+la rendre chere; que je ne laisserois pourtant pas d’avoir quelques
+soupçons, que les soupçons seroient suivis d’une broüillerie, la
+broüillerie d’un éclaircissement, et l’éclaircissement d’un
+raccommodement, après lequel aucun obstacle ne s’opposeroit plus à
+mon bonheur. Je suis donc sûr de revoir dans trois jours ma belle
+princesse. Nous partirons aussi-tôt pour la Dondindandie, et c’est à
+vous prince que j’ai de si grandes obligations.
+
+Je fus extrêmement satisfait du récit du Prince Zazaraph, et d’avoir
+trouvé quelqu’un qui pût me donner les instructions dont j’avois
+nécessairement besoin dans un pays inconnu. Après lui avoir témoigné
+combien j’étois charmé d’avoir eu occasion de lui rendre service, et
+lui avoir expliqué comment le desir de voir de belles choses m’avoit
+amené dans la romancie, je lui laissai entrevoir l’embarras où
+j’étois, de trouver quelqu’un qui voulût bien prendre la peine de me
+servir de guide, et de m’éclaircir sur ce que je pouvois ignorer
+dans un pays, dont je n’avois nulle autre connoissance que celle que
+donnent les livres. Croyez-vous, me dit-il obligeamment, qu’après le
+service que vous venez de me rendre, je puisse laisser prendre ce
+soin à tout autre qu’à moi? Non, non, ajoûta-t-il en m’embrassant
+avec un air de tendresse dont je fus touché, je ne vous quitte
+point. Aussi-bien n’ai-je rien de mieux à faire pendant les trois
+jours qu’il faut que j’attende la belle Anemone, et trois jours vous
+suffiront pour connoître toute la romancie, sans vous donner même la
+peine de la parcourir toute entiere, parce qu’on ne voit presque
+partout que la même chose. J’acceptai sans hésiter des offres si
+obligeantes, et nous nous entretînmes ainsi quelque tems dans la
+forêt.
+
+Pendant cet entretien il n’eut pas de peine à s’appercevoir que je
+ne sçavois pas la langue du pays, et je lui avoüai ingénument que
+dans les entretiens que je venois d’avoir avec plusieurs romanciens,
+ils avoient dit beaucoup de choses que je n’avois pas entenduës.
+Cela ne doit pas vous étonner, me dit-il, car quoique dans la
+romancie on parle toutes les langues, arabe, grec, indien, chinois,
+et toutes les langues modernes, il est pourtant vrai qu’il y a une
+façon particuliere de les parler, qu’on n’apprend qu’ici: par
+exemple, comment nommeriez-vous une personne dont vous seriez
+amoureux et aimé? Vous l’appelleriez tout simplement votre
+maîtresse. Eh bien, ajoûta-t-il, on n’entend pas ce mot-là ici: il
+faut dire, l’objet que j’adore, la beauté dont je porte les fers, la
+souveraine de mon ame, la dame de mes pensées, l’unique but où
+tendent mes desirs, la divinité que je sers, la lumiere de ma vie;
+celle par qui je vis, et pour qui je respire. En voilà, comme vous
+voyez, à choisir. Il est vrai, repris-je, mais comment ferai-je pour
+apprendre cette langue que je n’ai jamais parlée? N’en soyez point
+en peine, repliqua-t-il; c’est une langue extrêmement bornée, et
+avec le secours d’un petit dictionnaire que j’ai fait pour mon usage
+particulier, je veux en une heure de tems vous faire parler un
+romancien plus pur que Cyrus et Cleopatre.
+
+En effet après nous être assis au pied d’un gros cedre odoriférant,
+le Prince Zazaraph me montra un petit livret proprement relié et
+gros comme un almanach de poche, tout écrit de sa main, et dans
+lequel il prétendoit avoir rassemblé toutes les phrases et tous les
+mots de la langue romancienne avec les régles qu’il faut observer
+pour la bien parler. Il me le fit parcourir avec attention, et en
+moins de rien je fus au fait de toute la langue. Je pourrois donner
+ici ce dictionnaire tout entier, mais j’ai cru qu’il suffiroit d’en
+rapporter quelques régles principales et les phrases les plus
+remarquables pour en donner seulement l’idée: car aussi bien il
+seroit inutile d’entreprendre de parler le romancien dans ce pays-
+ci. Il faut pour cela aller dans le pays même. Il y a sur-tout deux
+régles essentielles. La premiere, de ne rien exprimer simplement,
+mais toûjours avec exagération, figure, métaphore ou allégorie.
+Suivant cette régle, il faut bien se garder de dire j’aime. Cela ne
+signifie rien; il faut dire, je brûle d’amour, un feu secret me
+dévore, je languis nuit et jour, une douce langueur me consume, et
+beaucoup d’autres expressions semblables. Une personne est belle,
+c’est-à-dire, qu’elle efface tout ce que la nature a fait de plus
+beau, que c’est le chef-d’oeuvre des dieux, qu’il n’est pas possible
+de la voir sans l’aimer, c’est la déesse de la beauté, la mere des
+graces: elle charme tous les yeux; elle enchaîne tous les coeurs, on
+la prend pour Venus même, et l’amour s’y méprend. La seconde régle
+consiste à ne jamais dire un mot sans une ou plusieurs épithétes. Il
+seroit par exemple ridicule de dire l’amour, l’indifférence, des
+regrets, il faut dire: l’amour tendre et passionné, la froide et
+tranquille indifférence, les regrets mortels et cuisans, les soûpirs
+ardens, la douleur amere et profonde, la beauté ravissante, la douce
+espérance, le fier dédain, les mépris outrageans; et plus il y a de
+ces épithétes dans une phrase, plus elle est belle et vraiment
+romancienne.
+
+Pour ce qui est des mots qui composent la langue, ils sont en très-
+petit nombre, et c’est ce qui facilite l’intelligence du romancien.
+Les voici presque tous. l’amour, et la haine, transports, desirs et
+soupirs, allarmes, espoir et plaisirs; fierté, beauté, cruauté,
+ingratitude, perfidie, jalousie, je meurs, je languis, bonheur,
+joüissance, désespoir, le coeur et les sentimens; les charmes, les
+attraits et les appas, enchantement et ravissement, douleurs et
+regrets, la vie et la mort, felicité, disgrace, destin, fortune,
+barbarie; les soins, la tendresse, les larmes, les voeux, les
+sermens, le gazon et la verdure, la nuit et le jour, les ruisseaux
+et les prairies, image, rêverie et songes; voilà à peu près tous les
+mots de la langue romancienne; il n’y a plus qu’à y ajoûter, comme
+j’ai dit, diverses épithétes, comme, doux, tendre, charmant,
+admirable, délicieux, horrible, furieux, effroyable, mortel,
+sensible, douloureux, profond, vif, ardent, sincere, perfide,
+heureux, tranquille; et sur-tout ces expressions qui sont les plus
+commodes de toutes, que je ne puis exprimer, qu’on ne sçauroit
+imaginer, qu’il est difficile de se représenter, qui surpasse toute
+expression, au-dessus de tout ce qu’on peut dire, au de-là de tout
+ce qu’on peut penser; avec ce petit recueil, on aura de quoi
+composer un livre in-folio en langue romancienne. Il y a pourtant
+une observation à faire, c’est qu’il faut tâcher de n’allier aux
+mots que des épithétes convenables; car si quelqu’un par exemple,
+s’avisoit de dire une chere et délicieuse tristesse, cela feroit une
+expression ridicule et mal assortie.
+
+
+CHAPITRE 6
+
+De la haute et basse Romancie.
+
+Les diverses réflexions que nous fîmes sur la langue romancienne,
+donnerent occasion au Prince Zazaraph de m’apprendre un point de
+géographie que j’ignorois; c’est qu’il y avoit une haute et basse
+Romancie.
+
+Nous sommes ici, me dit-il, dans la haute Romancie, et elle est
+aisée à distinguer de la basse par toutes les merveilles dont elle
+est remplie, et que vous avez dû remarquer en venant ici; au lieu
+que la basse Romancie est assez semblable à tous les pays du monde.
+Car par exemple dans la basse Romancie une prairie est une prairie,
+et un ruisseau n’est qu’un ruisseau: mais dans la haute Romancie une
+prairie est essentiellement émaillée de fleurs, ou du moins couverte
+d’un beau gazon, et un ruisseau ne manque jamais de rouler des eaux
+d’argent ou de crystal sur de petits cailloux pour leur faire faire
+un doux murmure qui endorme les amans, ou qui réveille les oiseaux.
+Mais, ajoûta-t-il, vous serez peut-être bien aise d’apprendre
+l’origine de cette distinction. Il est vrai, lui dis-je, car tout ce
+que je vois et ce que j’entends, ne fait qu’exciter de plus en plus
+ma curiosité. Je le conçois aisément, reprit-il, et je crains même
+que vous ne me fassiez secretement un crime de vous arrêter si long-
+tems dans cette forêt où vous ne voyez rien de nouveau, au lieu de
+vous mener à quelque habitation. Levons-nous donc, et nous
+continuerons en marchant notre conversation.
+
+Autrefois, continua-t-il, la Romancie étoit un pays fort borné.
+Aussi n’y recevoit-on que peu d’habitans, encore étoient-ils tous
+choisis entre les princes et les héros les plus célébres. On se
+souvient du nom et des avantures de ces premiers habitans de la
+Romancie, entr’autres d’Artus et des chevaliers de la table ronde,
+Palmerin d’Olive, et Palmerin d’Angleterre, Primalem de Grece,
+Perceforêt, Amadis, Roland, Merlusine, et plusieurs autres dont je
+ne me rappelle pas les noms. Rien n’est si brillant que leur
+histoire. On les voyoit se signaler par mille exploits inoüis pêle
+mêle avec les génies, les fées, les enchanteurs, les géans, les
+endryagues, les monstres, toûjours combattans, jamais vaincus. Aussi
+le ciel et la terre s’intéressant à leurs succès, leur prodiguoient
+continuellement les plus grands miracles. Ce qui faisoit de la
+Romancie le plus beau pays du monde. Mais un si grand éclat ne
+manqua pas d’attirer beaucoup d’étrangers dans le pays, entr’autres
+Pharamond, Cléopatre, Cassandre, Cyrus, Polexandre, grands
+personnages à la vérité, mais qui n’étant pas pour ainsi dire nés
+héros comme les premiers, et ne l’étant que par imitation,
+demeurerent beaucoup au-dessous de leurs modéles. Cependant comme
+ils avoient une valeur et une vertu vraiment extraordinaire, on leur
+donna place dans la haute Romancie. Mais les choses dégénérerent
+bien autrement dans la suite; car on reçût dans la Romancie
+jusqu’aux plus vils sujets, des avanturiers, des valets, des gueux
+de profession, des femmes de mauvaise vie. Ce n’est pas que
+plusieurs zélateurs romanciens n’ayent fait leurs efforts pour
+rétablir toute la gloire et le sublime merveilleux des tems passés;
+de-là sont venus les héros et les princes des fées, ceux des mille
+et une nuit, des contes chinois, et beaucoup d’autres semblables;
+mais on voit dans leur histoire les merveilles mêlées avec tant de
+choses puériles, communes et vulgaires, qu’on ne sçait dans quelle
+classe il faut les ranger. Enfin pour éviter la confusion, on a pris
+le parti de diviser la Romancie en haute et basse. La premiere est
+demeurée aux princes et aux héros célébres: la seconde a été
+abandonnée à tous les sujets du second ordre, voyageurs,
+avanturiers, hommes et femmes de médiocre vertu. Il faut même
+l’avoüer à la honte du genre humain. La haute Romancie est depuis
+long-tems presque déserte, comme vous avez pû vous en appercevoir
+dans ce que vous en avez vû, au lieu que la basse Romancie se peuple
+tous les jours de plus en plus. Aussi les fées et les génies se
+voyant abandonnés, et presque sans pratique, ont pris la plûpart le
+parti de s’en aller, les uns dans les espaces imaginaires, les
+autres dans le pays des songes. C’est ce qui fait que vous ne voyez
+plus la Romancie ornée comme elle étoit autrefois d’une infinité de
+châteaux de crystal, de tours d’argent, de forteresses d’airain, ni
+de palais enchantés.
+
+Que je suis fâché, lui dis-je en l’interrompant, de ne pouvoir pas
+être témoin d’un si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit-
+il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près
+d’ici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour
+consentir à la perdre. à une lieuë d’ici sur la main droite, il y en
+a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de
+si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui
+composent ce palais; mais rien de si dangereux que d’en approcher. à
+trois cens pas tout à l’entour, la fée a formé une espéce de
+tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont
+le malheur ou la fatale curiosité d’y entrer. Emportés ainsi jusqu’à
+la cour du château, ils sont à l’instant engouffrés dans de grands
+vases de crystal pleins d’eau, et au moment qu’ils y entrent, la fée
+leur souffle sur le dos une grosse bulle d’air qui s’y attache, et
+qui par sa légéreté les tient suspendus dans l’eau, où ils ne font
+que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers
+du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un
+assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit
+pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des
+prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et
+mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent
+continuellement. C’est sur ce modele qu’on fait en Europe de ces
+longues phioles pleines d’eau, que l’on remplit de petits marmouzets
+d’émail. L’autre palais qui est à main gauche, est la demeure de la
+fée Curiaca, c’est bien le plus dangereux caractere qu’il y ait dans
+toute la Romancie. Comme elle a beaucoup d’agrémens, rien ne lui est
+si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et
+elle s’en fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans
+ses jardins, sur le bord d’une fontaine ou d’un canal, et là
+lorsqu’ils s’y attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux,
+qu’elle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir
+continuellement leur long bec dans l’eau, les laissant des années
+entiéres dans cette ridicule attitude. C’est là tout le fruit qu’on
+retire des soins qu’on lui a rendus; et c’est aussi ce qui a fondé
+le proverbe de tenir quelqu’un le bec dans l’eau. Mes lecteurs sont
+des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits
+sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les
+avertir qu’ils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite qu’ils en
+trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
+
+
+CHAPITRE 7
+
+De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
+
+Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier
+monté sur une espece de Griffon noir, l’air triste, rêveur et
+distrait; mais dès qu’il nous eût apperçus, il détourna sa monture,
+et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.
+
+Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je
+n’en connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il s’y en
+trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre
+Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les
+montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le
+plains! Prévenu contre les dangers d’une passion amoureuse, il
+vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des
+amans. Mais l’amour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put
+parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé
+à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre qu’il n’avoit rien à
+espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa
+naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui
+lui restoit, qui étoit de s’éloigner de l’objet qui l’avoit captivé.
+Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services
+me sont utiles, si vous m’aimez j’éxige que vous ne me fuyez pas. à
+un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui
+acheverent de faire perdre à l’amant infortuné tout espoir de
+liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans l’aimer:
+il ne lui étoit pas permis de l’éviter: il n’en avoit pourtant rien
+à espérer; quelle situation! Il s’y résolut pourtant avec un courage
+qui marquoit autant la fermeté de son ame, que l’excès de sa
+passion. Il se flatta d’arracher du moins quelquefois à la cruelle
+de ces légeres faveurs, qu’elle lui avoit déja accordées. Il y
+réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous
+ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque
+sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura
+peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux,
+s’efforce de se persuader qu’il est encore trop heureux, un injuste
+caprice persuade à Tigrine qu’elle en fait trop. C’en est fait, lui
+dit-elle, n’espérez plus rien de moi, votre passion m’importune, vos
+soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, j’y consens, et même
+je vous le conseille. Dieux! Quel fût l’étonnement de Sonotraspio!
+Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes
+timides, qu’un orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il
+douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut
+pas long. Tigrine s’expliqua, et le fit avec toute la dureté
+imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses
+yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est
+bien tems cruelle, après que... ses sanglots ne lui permirent pas
+d’achever, et Tigrine même s’éloigna pour ne pas l’entendre. Ni les
+larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui
+persuader même d’accorder à un malheureux, du moins pour une
+derniere fois, quelque marque de bonté. Elle n’en parut au contraire
+que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin l’infortuné Sonotraspio
+outré de dépit et de douleur, s’est abandonné à tout ce que le
+désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il
+s’efforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé
+continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire,
+chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme
+un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine
+pour la premiere fois; il s’efforce de l’oublier; il voudroit la
+haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il
+y a lieu de craindre qu’il n’en guérisse jamais. En vérité, dis-je
+alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je
+voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui
+eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres;
+mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup d’exemples semblables
+pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car
+on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais
+c’est un effet de l’injustice et de l’ignorance des hommes; car il
+est vrai qu’à ne consulter que la raison et les maximes de la
+sagesse, il faut taxer de folie et d’égarement pitoyable, toute la
+suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans;
+mais si d’une part on s’en rapporte à nos annalistes, dont
+l’autorité est d’un poids d’autant plus grand, qu’il y en a
+plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de l’autre on en
+juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les
+passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura
+des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.
+
+Ici j’interrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après
+le tragique, n’est-ce pas du comique qui se présente ici à nous?
+Qu’est-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de
+sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt,
+comme une petite armée qui défile? Quelle espece d’insectes est-ce
+là?
+
+Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez
+plus honnêtement une espece qui n’est rien moins qu’une espece
+humaine. N’avez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà.
+Ces pauvres petits avortons de la nature humaine s’étoient établis
+dans la Romancie, et sembloient d’abord y faire fortune; mais il
+faut sans doute que l’air du pays leur soit contraire: ils n’ont
+jamais pû s’y multiplier, et désesperés de voir leur race
+s’éteindre, ils ont enfin pris le parti d’aller s’établir ailleurs.
+Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, d’en écraser quelques-uns
+sous nos pieds; car c’est-là tout le danger que l’on court à les
+rencontrer. Mais il n’en est pas de même des brobdingnagiens. Ces
+géants monstrueux par un contraste bizarre s’établirent dans la
+Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été
+obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant
+suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui s’est trouvé
+sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses
+effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux
+sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant
+tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics
+de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel
+motif avoit engagé les uns et les autres à s’établir dans la
+Romancie; n’ayant d’autre mérite pour se distinguer, sinon, les uns
+une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur
+gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans qu’on
+s’empresse de les retenir, et tout ce que l’on en dit, c’est que ce
+n’étoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce
+qu’on sçavoit déja; qu’il n’y a point dans le monde de grandeur
+absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose
+indifférente à la nature humaine.
+
+A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, n’ai-je pas oüi dire
+que les bêtes parlent dans ce pays-ci?
+
+Rien n’est plus vrai, me dit-il, et c’étoit même autrefois une chose
+assez commune du tems d’Esope, de Phedre, et d’un françois appellé
+La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien
+et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que
+dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole,
+sur-tout depuis qu’un autre françois nommé L M s’est avisé de leur
+faire parler un langage peu naturel et forcé, qu’on a quelquefois de
+la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore
+parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus qu’on ne
+voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule
+par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu
+qu’elle n’a fait qu’en copier une autre.
+
+Tandis que le Prince Zazaraphe m’entretenoit ainsi, il me prit une
+envie de bailler si prodigieuse, qu’il me fallut malgré mes efforts,
+céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja
+pris de la maladie du pays, c’est de bonne heure; mais de grace ne
+vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais
+gré. C’est dans la Romancie un mal inévitable pour peu qu’on y fasse
+de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un
+premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de
+parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs
+m’empêcher d’en rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette
+maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne
+comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de
+merveilles; c’est aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les
+physiciens dans l’explication de ce phénomene, d’autant plus qu’on a
+observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles,
+entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province
+peruvienne, c’est-là précisément que l’on bâille le plus. Les
+médecins de leur côté n’ont encore pû trouver d’autre remede à ce
+mal, que de changer d’air. Il faut pourtant que je vous fasse voir
+auparavant un de nos bois d’amour: car c’est à peu près ce qui vous
+reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.
+
+
+CHAPITRE 8
+
+Des bois d’amour.
+
+Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas
+vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. C’étoit un de ces
+bois d’amour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans
+tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables qu’on a
+plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre
+bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir
+d’asile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés
+de lauriers odoriférans, de myrthes, d’orangers, de grenadiers et de
+jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour
+former d’agréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de
+diverses allées, qui forment des étoiles, des pates d’oye, des
+labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens,
+dont le terrain est couvert d’un beau gazon semé de violettes et
+d’autres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de
+jasmin, de chevrefeüille, ou d’autres arbrisseaux fleuris, et chacun
+a son jet d’eau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas
+demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs
+rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni
+si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons d’un amoureux
+ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces
+bois d’amour; et comment pourroit-on s’en défendre, lorsqu’on y voit
+les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, s’occuper
+sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent l’air même.
+O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, qu’on
+y pousse de soupirs, qu’on y forme de desirs! Qu’on y goûte de
+plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, qu’il
+soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois.
+Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte qu’on
+distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le
+bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des
+raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems
+que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages,
+voulurent établir aussi dans les bois d’amour des bosquets de
+joüissance; mais on s’opposa avec zéle à une innovation si
+dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales
+romanciennes, qu’il n’y avoit rien de si contraire aux intérêts de
+la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la
+passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là
+bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les
+autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens
+qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a
+été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les
+premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel
+quelquefois qui attend en vain, c’est ce qui a fondé le proverbe,
+attendez-moi sous l’orme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si
+nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui s’y
+passe, et entendre tout ce qui s’y dit: comment, repris-je, on fait
+ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh!
+Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes
+pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens
+les plus particuliers de deux amans jusqu’à la derniere syllabe?
+Vous avez raison, lui dis-je, et vous m’expliquez-là une chose que
+je n’avois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas
+encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de
+Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en
+perdre un seul mot. C’est, me répondit le Prince Zazaraph, que vous
+ne sçavez pas comment cela se fait.
+
+Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des
+déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et
+vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces
+quatre grands tableaux d’écriture qui sont attachées à l’entrée du
+bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration d’amour,
+contenant les demandes et les réponses et s’il n’y en a que quatre,
+c’est qu’on n’a pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le
+dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien;
+mais ils ont rarement de cette imagination qu’on appelle invention,
+et qui fait trouver quelque chose qu’un autre n’a pas dite avant
+eux. C’est ce qui fait qu’ils ne font que se copier tous les uns les
+autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent
+dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de
+prendre l’un de ces quatre modéles, qu’ils récitent tout de suite.
+L’annaliste n’a ainsi qu’à observer lequel des quatre modéles on
+employe, et il sçait tout d’un coup toute la suite de la
+conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusqu’à
+celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que l’annaliste
+n’aille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de l’histoire,
+en faisant soupirer quatre fois une princesse qui n’en aura soupiré
+que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile d’écouter ce que
+disent tous les couples d’amans que je vois répandus dans ce bois.
+Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement
+la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit
+nombre à l’entrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a
+jamais été dit, et tout ce qui s’y dira d’ici à mille ans; et il
+faut avoüer que si cela ne fait pas l’éloge de l’esprit des
+annalistes romanciens, c’est du moins pour eux et pour nous quelque
+chose de très-commode: car on a par ce moyen toute l’histoire de la
+Romancie en un très-petit abrégé.
+
+Malgré cela il me prit envie d’écoûter un moment ce qui se disoit
+dans les bosquets voisins, et j’y entrai avec le prince Zazaraph.
+Mais je remarquai en effet que tout ce qui s’y disoit, n’étoit que
+des répétitions de ce que j’avois déja lû dans tous les romans; et
+les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je
+ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je n’en fusse à
+la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de
+changer d’air. Aussi bien, ajoûta-t-il, n’avez-vous plus rien à voir
+ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la
+Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres
+quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de
+tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire
+remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine.
+J’acceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage,
+nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et
+bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les
+hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de
+sorte qu’elles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour;
+mais c’est assez lorsqu’on n’est pas pressé. Il faut à cette
+occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
+
+
+CHAPITRE 9
+
+Des voitures et des voyages.
+
+Il y a un pays dans le monde qu’on dit être de tous les pays le plus
+commode pour voyager, parce qu’on y trouve partout de grands chemins
+frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le
+croyent ainsi, n’ont jamais voyagé dans la Romancie.
+
+Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes
+voitures, lorsqu’un batteau enchanté venoit vous prendre au bord de
+la mer, orné de flâmes rouges, et d’un pavillon couleur de feu, pour
+vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour
+du monde; ou lorsqu’on n’avoit qu’à monter sur la croupe d’un
+Centaure, ou sur le dos d’un Griffon qui vous transportoit en un
+instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont
+Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit
+enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme
+les héros d’aujourd’hui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe
+que ceux d’autrefois, il a fallu changer l’ancienne méthode, et ne
+les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau;
+encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus l’ocean. Néanmoins on
+n’a pas laissé de conserver de l’ancienne méthode de voyager, tous
+les avantages et tous les agrémens qu’il a été possible. Il faut
+seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des
+lettres romanciennes en bonne forme.
+
+Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou
+de Paris pour aller à Madrid; l’un en partant a pris de bonnes
+lettres romanciennes; l’autre malheureusement n’a pris que des
+lettres de change. Qu’arrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son
+voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans qu’il lui
+arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à
+l’auberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois d’en
+trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir
+sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules,
+ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la
+moindre rencontre singuliere qu’il puisse raconter à son retour. En
+un mot il reviendra tel qu’il étoit parti. Au lieu qu’un prince fils
+du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou
+un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres
+romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus
+singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les
+dames et princesses du canton; c’est un vrai tison d’amour, qui va
+causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems,
+il n’en est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois,
+et quelquefois il s’égare dans un bois éloigné du grand chemin; mais
+le guide qui l’égare sçait bien ce qu’il fait; c’est toûjours le
+plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier
+attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve
+dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il
+est aussi-tôt conduit au château qui n’est pas loin, et de tout cela
+que d’avantures nouvelles! Au reste quoiqu’il ait soin de cacher son
+véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le
+prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes
+il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les
+princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots
+qu’il entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien
+d’important où il n’ait part. En un mot je trouve cette façon de
+voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on
+peut se résoudre à sortir de chez soi, n’eût-on que cinq ou six
+lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.
+
+On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse,
+qui est d’emporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne
+liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur
+exemple, dans les divers pays qu’on voudra parcourir. Car il y a
+dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité
+des voyageurs; et j’en donnerai volontiers ici un échantillon
+d’après un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez
+en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le
+Comte De Ribaguora. C’est un grand d’Espagne, âgé de quarante-cinq
+ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie
+chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois.
+Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du
+Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire
+honneur. Il a cela de commode, que dès qu’il voit un etranger de
+bonne mine qui s’appelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De
+Belle-Forêt, il se prend tellement d’amitié pour lui, qu’il ne peut
+plus s’en passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La
+marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux
+plus belles personnes d’Espagne. Elles sont l’objet des tendres
+voeux de tout ce qu’il y a de plus brillant dans la noblesse
+espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à
+elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de l’une
+des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable.
+Cependant comme il faudra que l’intrigue finisse, parce que le jeune
+voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou
+de quelque autre façon plus honnête si on peut l’imaginer.à
+Sarragosse, chez D Felix Cartijo. C’est un gentilhomme à qui il est
+arrivé beaucoup d’avantures, qu’il racontera tout de suite pour
+servir d’épisode à l’histoire du voyage; et comme il ne manque
+jamais d’arriver encore chez lui d’autres personnes qui racontent
+aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere d’un volume
+de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque
+idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de
+l’étendre d’avantage. Mais une chose dont il faut avertir les
+voyageurs, et en général tous les héros romanciens, c’est qu’ils
+doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de
+tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison
+particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures
+sans pouvoir l’achever. Car ce seroit une chose extrêmement
+indécente d’oublier ces gens-là, et de n’en plus faire mention. Un
+voyageur auroit beau dire qu’il les a laissés à la Chine, ou dans le
+fond de la Tartarie, il faut ou qu’il aille les retrouver, ou qu’ils
+viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il
+faudroit les faire tomber des nuës plutôt que d’y manquer. Les turcs
+en particulier sont fort religieux sur cet article, et j’en connois
+un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage d’Amasie
+en Hollande. J’ai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela,
+qu’ayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée
+dans la Romancie, je n’ai pas manqué de le retrouver à la sortie du
+pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se
+débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans
+une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; c’est de les tuer
+tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le
+vrai, l’expédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des
+derniers voyageurs, d’avoir fait inhumainement mourir tant de monde.
+
+Mais à propos de mémoire, je m’apperçois que je parle tout seul, et
+j’oublie que j’ai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le
+récit que je viens de faire. J’en demande pardon à mes lecteurs, et
+je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant
+bon d’avertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons
+aucune de ces belles régles que Lucien et tant d’autres ont données
+pour écrire l’histoire, par la raison que nous avons un privilege
+particulier pour écrire tout ce qui nous vient à l’esprit, sans nous
+mettre en peine de ce qu’on appelle ordre, plan, méthode, précision,
+vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder;
+d’autant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date
+des faits pour l’avancer, ou la reculer comme il nous plaît. C’est
+ce qui me fait admirer la précaution qu’a prise un de nos modernes
+annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface
+raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits qu’il y
+rapporte, comme si on ne sçavoit pas qu’en qualité d’annaliste
+romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables,
+sans qu’on ait celui de s’en formaliser.
+
+
+CHAPITRE 10
+
+Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les
+propositions de mariage.
+
+Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions
+par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda
+si mon dessein n’étoit pas de choisir quelque belle princesse de la
+Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été
+en partie le motif qui m’a fait entreprendre ce voyage. Je m’en suis
+douté, me répondit-il, d’autant plus qu’il vous sera difficile de
+voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre
+coeur se déclare pour quelqu’une. Mais disposez-vous à la patience,
+et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour
+qu’on commence à aimer, jusqu’à celui où l’on s’épouse. Il est vrai,
+lui dis-je, que ces longueurs m’ont quelquefois impatienté dans les
+avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs
+autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités... eh si, me
+répondit-il, vous siéroit-il de ne faire qu’un petit chapitre des
+mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il,
+les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans
+les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice
+amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le
+tems.
+
+Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous
+mettre d’avance au fait des loix principales qu’il faut observer en
+cette matiere. C’est ce qu’on appelle les formalités préliminaires.
+Il y en a qui en comptent jusqu’à trente-six et plus, mais je vais
+vous les expliquer sans m’arrêter à les compter. Vous comprenez
+bien, continua-t-il, qu’il faut commencer par devenir amoureux. Or
+cela est fort plaisant; car on l’est quelquefois une année entiere
+sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne s’en doute seulement pas.
+S’il a arrêté ses regards sur une personne, c’est sans dessein: s’il
+l’a trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à
+l’estime et à l’admiration; tout au plus il croit n’avoir pour elle
+que de l’amitié. Il est vrai qu’il desire de la voir souvent, qu’il
+a des attentions particulieres pour elle, qu’il n’est pas fâché
+d’appercevoir qu’elle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela
+ne signifie rien, ce n’est qu’un commerce de politesse, une liaison,
+une inclination ordinaire où l’amour n’entre pour rien; mais, dit-il
+enfin, que m’est-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je m’apperçois
+que je ne dors que d’un sommeil inquiet, il me semble que je deviens
+distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui
+me plaisoit commence à m’ennuyer: ce que j’aimois le plus, me paroît
+insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelqu’un qui ne
+connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, c’est
+toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les
+premieres formalités de l’amoureuse poursuite. Il en est d’abord
+tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui n’ai jamais rien aimé!
+Moi qui ai bravé tous les traits de l’amour! Moi qui jusqu’à présent
+ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le
+cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; l’inquiétude, la
+crainte, l’espérance, les transports se mettent de la partie. Il
+faut l’avoüer de bonne grace, et il l’avouë enfin. Il me semble
+pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que j’ai vû beaucoup de
+héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la
+premiere vûë d’une princesse devenir tout à coup éperdûment
+amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et c’est même la maniere la plus
+romancienne; mais après tout ils n’y gagnent rien; car il faut
+toûjours, à moins qu’ils n’en obtiennent une dispense particuliere,
+qu’ils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire
+connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
+
+Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité
+essentielle: c’est qu’il faut que la beauté qui a triomphé de
+l’indifférence du héros, ait un nom distingué. Car si
+malheureusement elle s’appelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce
+seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle
+s’appelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms
+toûjours accompagnés d’épithetes convenables, font un effet
+merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment
+l’histoire; c’est lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se
+flatter de posséder jamais l’objet qu’il adore, ne peut seulement
+pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration
+aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai qu’il
+est en effet d’une très-haute naissance, et le légitime héritier
+d’un grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est
+certain d’ailleurs que la princesse l’adore dans le fond du coeur,
+et qu’elle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte
+l’espérance d’être jamais l’épouse d’un cavalier si parfait; mais
+d’une part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui
+l’ignore aussi ne peut l’écouter avec bienséance, quand même il
+auroit l’audace de s’expliquer. Or cela fait une situation
+admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi
+nos annalistes l’ont-ils tournée et retournée en cent façons
+différentes.
+
+Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont
+plus longues que vous ne pensez; mais ce n’est pourtant encore là
+que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa
+passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une
+belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous
+l’aimez de l’amour le plus tendre et le plus respectueux, et que
+vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder
+le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire
+mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie.
+Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut s’y
+prendre avec tant de précaution et si doucement, qu’elle ne s’en
+apperçoive presque pas. Il faut qu’elle le devine, ou tout au plus
+qu’elle s’en doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour
+cela, lorsqu’on en sçait faire usage et prendre son tems: par
+exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend
+le frais: rodez à l’entour sans faire semblant de rien, et quand
+vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse,
+accompagnée d’un regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez
+que vous n’aurez pas fait cela dix ou douze fois, qu’elle se doutera
+de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si
+peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce qu’on leur
+dit, souvent même ce qu’on ne leur dit pas, et il y en a qui de cent
+oeillades qu’on leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
+
+Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en
+ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous
+les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit
+le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous
+commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui
+dis donc que je croyois qu’un concert de voix et d’instrumens sous
+les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un
+assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres
+sentimens qu’on a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais
+l’expédient n’est guéres de mon goût, parce qu’il est sujet à trop
+d’inconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le
+quartier qu’il y a de l’amour en campagne, ce qui redouble la
+vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions.
+Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, qu’un jaloux
+brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades
+terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part
+elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre
+homme; car c’est la regle. Mais cela même cause un grand embarras.
+L’affaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et
+accrédités. C’est pour l’ordinaire un fils unique. Il faut se cacher
+et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien
+des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un
+amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre
+malheur qu’il ait à craindre, c’est de n’en sortir qu’avec une
+blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un
+grand coup d’épée au travers du corps, et qu’on se voit en danger de
+mourir, c’est une grande douceur lorsqu’on peut parvenir à sçavoir
+que la belle pour qui on s’est exposé au danger paroît touchée d’un
+si grand malheur.
+
+Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il n’y a pas de baume
+au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je
+réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce
+moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une
+lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont d’un secours
+merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la
+belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde,
+pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui
+fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut
+compter que l’affaire est en bon train. L’amant ne laisse pas de
+s’inquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. L’a-t-
+elle lû, l’a-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître
+en le lisant? C’est qu’il n’a pas encore d’expérience: car il est
+vrai en général qu’il y a des belles trop réservées, qui font
+quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve
+en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même
+ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne
+de grandes espérances à l’amant; car c’est-là une des formalités les
+plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je
+n’y ai jamais vû manquer.
+
+C’est alors enfin, continua le prince, que l’on commence à respirer.
+C’est alors que l’amour commence à paroître le dieu le plus aimable
+et le plus charmant de l’Olympe. Qu’on lui fait alors des
+remercîmens, de voeux et d’offrandes! Mais il faut qu’il continuë
+son ouvrage. Ce n’est pas assez que la charmante Clorine, ou
+l’adorable Florise ait laissé entendre qu’elle n’est pas insensible;
+il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait l’assurance de sa
+propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye?
+Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, s’il lui étoit permis
+de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes
+régles, il faut qu’il se contente de tomber aux pieds de sa toute-
+belle sans voix et si transporté, quetout ce qu’il peut faire, c’est
+de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
+
+Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage qu’un
+moment si doux ne soit qu’un moment! Mais on a eu beau faire jusqu’à
+présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues
+du monde y ont renoncé, et ce qu’il y a de plus triste, c’est que ce
+moment est unique, et qu’on n’en peut pas trouver un second qui lui
+ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit
+s’en tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il
+des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après
+un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on
+en veut un troisiéme, et en l’attendant, les heures paroissent des
+années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du
+portrait on obtient du moins tout ce qu’on peut, et ne fut-ce qu’un
+ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on
+n’avoit encore jusqu’alors ressenti que tourmens, langueurs,
+martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et
+voilà qu’on voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des
+douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où l’on
+nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Qu’on ne
+s’avise point alors d’aller offrir à un amant le thrône de Perse, ou
+l’empire de Trébizonde, à condition d’abandonner la souveraine de
+son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la
+plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus
+belle couronne de l’univers.
+
+
+CHAPITRE 11
+
+Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner
+aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
+
+Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que
+vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que
+vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je l’ai vû
+dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes
+entiers. Ce n’est pas que j’aye le talent d’abréger, me répondit-il,
+mais c’est que d’une part la plûpart des romans sont tous faits sur
+le même modéle, et que de l’autre leurs auteurs ont le talent
+d’allonger tellement les événemens et les récits, qu’ils font un
+volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui
+n’entend pas comme eux l’art de la diffuse prolixité.
+
+Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que
+des formalités préliminaires, et qu’avant que d’arriver à la
+conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme
+dans un labyrinthe on sçait fort bien par où l’on entre, et que l’on
+ignore par où l’on en sortira: ainsi ceux qui s’embarquent sur la
+mer orageuse de l’amour, sçavent bien d’où ils sont partis, mais ils
+ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port.
+Deux jeunes personnes s’aiment comme deux tourterelles. Elles
+semblent faites l’une pour l’autre. Elles mourront si on les sépare:
+destin barbare! Faut-il... mais non, ce n’est point au destin qu’il
+faut s’en prendre, c’est aux loix établies de tout tems dans la
+Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui
+défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à l’union
+conjugale de deux personnes qui s’adorent, avant que d’avoir passé
+par les grandes épreuves prescrites dans l’ordonnance.
+
+Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, j’aurai vû dans
+les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai
+bien aise de les connoître plus distinctement, et d’apprendre de
+vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.
+
+Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez
+dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son
+histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en
+Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà l’eneïde finie.
+Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour
+ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille
+traverses, qui font une longue suite d’événemens extraordinaires, et
+qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle
+nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du
+Neptune, d’Ulysse et de la Junon d’Enée, ils ont trouvé des fées et
+des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions
+continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par
+mille exploits inoüis; et comme il n’y a ni valeur, ni forces
+humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont
+soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée,
+ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient l’un la
+protection de Minerve, l’autre celle du destin. De-là il est aisé de
+juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et
+elle l’est en effet si bien, que les fils de rois, et les plus
+grands princes sont ceux qu’elle épargne le moins.
+
+Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros
+modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les
+génies, soit amis, soit ennemis?
+
+Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui n’ont ni la noblesse ni
+l’élévation qui est inséparable de l’idée d’un héros romancien. Mais
+ils ne laissent pas d’être sujets comme les autres, à la loy des
+épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le
+rendre heureux. Les parens de part et d’autre consentent au mariage;
+point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus
+puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti
+prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. S’il se bat, il
+tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere
+d’avantures pour plusieurs années. S’il enleve sa princesse; il faut
+qu’il la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher,
+et qu’il ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux
+recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir
+que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa
+parente, il vient une tartane d’Alger qu’elle prend pour un bâtiment
+du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les
+deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle
+épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a
+transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui
+fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire
+fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau
+chrétien, dont le commandant est précisément le rival de l’amant
+infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur,
+sans qu’heureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement
+dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle
+est présentée au dey qui en devient amoureux, jusqu’à oublier toutes
+les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion,
+et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses
+larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son
+pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.
+
+Ah! Prince, m’écriai-je alors, que cette épreuve est terrible! J’en
+fremis.
+
+Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve
+remede à tout. L’amant a si bien fait par ses recherches, qu’il a
+découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque
+jamais d’y arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en
+garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen
+de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de
+joye, se prépare à profiter de la nuit pour s’évader avec lui. Une
+échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un
+panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens,
+qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain
+un beau bruit dans son sérail! Que de têtes d’eunuques tomberont
+sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant
+exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit
+bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne
+croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu
+que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû qu’il
+n’y a rien de si commun. En voulez-vous d’une autre espéce, ajoûta-
+t-il? L’amoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un
+rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où
+de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est
+demeurée entr’ouverte. Or le frere ou le pere de la princesse
+voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant
+ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le
+reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des
+flambeaux, le cavalier ne se bat qu’en retraite; mais il a beau
+faire, il faut de nécessité, et c’est encore là une régle capitale,
+que le frere ou le pere de celle qu’il adore, s’enferre lui-même
+dans l’épée de l’infortuné cavalier. Or jugez combien il faut
+d’années pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en
+attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient;
+car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée
+Leonore après s’être arraché tous les cheveux de la tête pendant six
+mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on
+est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler
+au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
+
+Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les
+épreuves, cette derniere est celle que j’aimerois le mieux: car j’ai
+remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être
+esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il n’y en a aucun qui ne
+fasse fortune.
+
+Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi qu’avant que de
+partir, il n’y en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir
+bien danser, d’avoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la
+perfection, et d’être aimable et bien-fait. C’est par-là que tout
+leur réussit. On fait voir l’esclave étranger à la sultane favorite
+pour la réjoüir. Or l’esclave est un homme si admirable, et toutes
+ces sultanes ont le coeur si tendre, qu’en moins de rien voilà une
+intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La
+condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il n’y a
+pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce
+chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail
+et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du
+bruit. On l’a entendu venir: la sultane craignant pour sa vie,
+trouve le moyen de s’enfuir avec son charmant Bezibezu (c’est le nom
+de l’esclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle
+maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle
+est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette
+avanture, c’est que les loix veulent encore que le coffre de
+pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la
+mer, ce qui la réduit à l’aumône.
+
+Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu
+agréables; mais j’en ai vû d’autres qui ne le sont guéres davantage.
+Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, d’un pauvre amant, qui
+lorsqu’il est à la veille d’épouser tout ce qu’il aime, voit sa
+princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu
+inconnu, sans qu’après mille recherches il puisse en apprendre la
+moindre nouvelle? Vous m’avoüerez que voilà une des situations les
+plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux
+désespoirs.
+
+Ah! Cher prince, s’écria le Prince Zazaraph, quel souvenir me
+rappellez-vous? Je l’ai essuyée cette cruelle épreuve, et vous
+pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce qu’elle m’a
+coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et d’hélas
+touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on n’avoit
+eu la précaution, comme c’est l’ordinaire en ces occasions, de
+m’ôter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. C’est
+pour éviter les funestes effets d’un pareil désespoir, qu’au dernier
+enlévement de ma princesse j’ai été condamné à dormir d’un si long
+sommeil, parce qu’on n’a pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir
+une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui
+dis-je, dans un si triste accident vous munir d’un portrait de votre
+princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à
+son usage. Cela est d’une ressource infinie; car j’ai connu un
+cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le
+moyen d’avoir jusqu’aux chemises, aux bas et aux cotillons de sa
+défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les
+mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser l’un après
+l’autre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le
+prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation qu’à contempler et
+à baiser mille fois par jour le portrait de l’adorable Anemone. Le
+prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
+
+Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop
+préparé à cet incident; mais il est vrai qu’alors je ne m’y
+attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas
+plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma
+soeur, l’infante Fan-Férédine. Il est vrai qu’elle me paroissoit
+extraordinairement embellie; mais enfin c’étoient ses traits et
+toute sa physionomie: de sorte que je n’aurois pas balancé un moment
+à croire que c’étoit elle-même, si je n’en avois vû clairement
+l’impossibilité. Car j’étois bien sûr qu’en partant pour la
+Romancie, j’avois laissé ma soeur l’infante à la cour de Fan-
+Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne
+s’étoit jamais d’ailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je
+crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple
+du hazard. Je ne pus cependant m’empêcher de dire au grand paladin
+la pensée qui m’étoit venuë à l’esprit à la vûë du portrait.
+
+Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous
+observant aussi moi-même de plus près, j’ai crû appercevoir en vous
+des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma
+princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis
+vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela
+près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez l’air plus
+noble et plus aimable.
+
+Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire qu’il y a
+ici de l’enchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi
+qu’en vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un
+jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je
+vous prendrois volontiers pour lui, si vous n’étiez incomparablement
+plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand
+paladin, au lieu qu’il n’est qu’un simple cavalier. Mais, lui
+ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que
+j’apperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou
+trois lieuës d’ici. Oüi, me dit-il, et c’est où nous allons
+descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
+
+
+CHAPITRE 12
+
+Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
+
+Nous arrivâmes donc à l’entrée d’une grande et magnifique avenuë qui
+étoit plantée d’orangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de
+buissons charmans d’arbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos
+sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant
+l’avenuë jusqu’à l’habitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit
+le Prince Zazaraph, n’est pas proprement une ville, puisqu’il n’y a
+que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la
+satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et c’est un objet
+digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont-
+ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous l’allez voir par vous-même, me
+répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant
+une idée générale.
+
+Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours
+pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans
+qu’ils se donnent seulement la peine d’y penser, vous devez juger
+que les ouvriers de ce pays-ci ne s’amusent pas à faire des étoffes,
+de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation
+est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les
+enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les
+enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de
+curiosité, et quelques autres encore.
+
+Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois
+pas bien l’usage en ce pays-ci. Je vais vous l’expliquer, me
+répartit-il.
+
+Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs
+depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une
+vingtaine ou une trentaine de petits riens, qu’ils ont l’adresse
+d’enfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les
+souffleurs au contraire ne prennent qu’un de ces petits riens; mais
+ils ont l’art de l’enfler, et de l’étendre en le soufflant, à peu
+près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que
+d’une matiere qui d’elle-même n’est presque rien, ils en font un
+gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort
+solides; mais ils ne laissent pas d’amuser des esprits oisifs. Les
+femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en l’air ces
+petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce n’est qu’un
+éclat d’un moment, et qu’on ne s’en ressouvient pas le lendemain.
+
+L’ouvrage des brodeurs est d’une autre espece. Ils font venir de
+quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils
+ornent le fond d’une broderie de dessein courant, qui ne laisse
+presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs
+sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de
+nouveauté à des choses déja vieilles et usées; c’est pourtant
+aujourd’hui l’espece d’ouvriers qui est en plus grand nombre.
+
+Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous
+avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des
+couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures,
+ou les tableaux d’imagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là
+des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce n’est
+pas leur métier. Mais personne n’entend comme eux, l’art de charger
+un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées
+d’Allemagne; et la seule chose qu’on puisse leur reprocher, c’est
+que tous leurs portraits se ressemblent.
+
+Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des
+ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages
+qu’ils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où l’on
+voit les choses du monde les plus incroyables, des tours d’airain,
+des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés
+d’oiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.
+
+Les montreurs de curiosité font une espece d’ouvrage assez amusant.
+C’est un amas de diverses choses curieuses qu’ils font venir de
+loin. C’est pour cela qu’on leur a donné ce nom. Quand la matiere
+sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils
+trouvent l’art d’augmenter et d’orner leur tableau de divers objets
+plus intéressans qu’ils présentent l’un après l’autre, comme le plan
+de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les
+temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait
+voir dans sa boëte la ville de Constantinople, l’impératrice de
+Russie, la cour de Peking, le port d’Amsterdam. Voilà, me dit le
+Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes d’ouvriers qui
+travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour
+les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.
+
+Effectivement je fus charmé de la propreté et de l’ordre admirable
+que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes
+especes d’ouvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë
+est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes
+auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires
+célébres de l’Europe: cela fait un spectacle fort agréable, et si
+l’on veut, un lieu de promenade fort amusant. J’admirai sur tout la
+variété et la singularité des enseignes; j’en ai même retenu
+quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes
+de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au
+serpentin vert, à l’infortuné napolitain, et quelques autres dans le
+même goût. Tous les ouvriers sont d’ailleurs extrêmement polis et
+prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il
+n’y a rien qu’ils ne mettent en usage pour faire valoir leur
+marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable,
+singulier, curieux. C’est, dit l’un, le fruit d’un long et pénible
+travail. C’est, dit l’autre, un reste précieux d’un tel ouvrier qui
+a laissé en mourant une si grande réputation. C’est, dit un autre,
+une imitation d’un ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement
+recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence,
+je n’avois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et
+des personnes de bon goût l’ayant vû, m’ont tellement pressé d’en
+faire part au public, que je n’ai pû résister à leurs
+sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de
+manieres si honnêtes et si polies, qu’on ne peut guéres se défendre
+de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise
+marchandise, comme il arrive le plus souvent.
+
+Le hazard nous ayant d’abord adressés au quartier des enfileurs,
+j’eus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques-
+unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les
+parcourir toutes. J’admirai véritablement l’adresse avec laquelle je
+vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit
+fil très-mince leur suffit pour cela, et l’habileté consiste à faire
+durer ce fil jusqu’à la fin sans le rompre: car s’il faut le
+renoüer, ou en ajoûter un autre, l’ouvrage n’a plus le même prix; la
+boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux
+mille et une nuits. L’ouvrier, dit-on, est un des plus célébres du
+quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers
+n’ont pas manqué de l’imiter, dans l’espérance de réüssir également.
+L’un a pris les mille et un jours; l’autre a pris les mille et une
+heures: un autre, les mille et un quarts d’heure. Leur fil en effet
+est à peu près le même. Mais il faut qu’ils n’ayent pas été aussi
+heureux que le premier dans le choix des babioles.
+
+J’y remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme
+aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes
+chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que
+de force d’imagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage
+d’un seul sujet, ils n’ont de ressource que dans la multitude, à peu
+près comme un homme qui n’ayant point assez d’étoffe pour faire un
+habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne
+peut jamais faire à l’ouvrier qu’un honneur médiocre. Le quartier
+des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce qu’il se
+trouve peu d’ouvriers qui ayent l’haleine assez forte pour fournir à
+ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du
+moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun l’a retournée à sa
+façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince
+étoit un sujet propre à achalander leur boutique, l’ont obligé, sans
+trop consulter son inclination, à courir le monde comme un
+avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des
+matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il n’est pas bien
+décidé s’il en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas
+douter qu’après de si longues courses il n’eut besoin de se mettre
+quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau
+maître, homme d’esprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince
+chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
+
+Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, qu’il parut dans ces
+quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature
+en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail
+que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours
+pour former le coeur et l’esprit des jeunes princes, s’il étoit bien
+fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit d’en donner un
+modéle. Son enseigne étoit au Prince D’Ithaque, et ce lieu que vous
+voyez qu’il semble que l’on ait voulu consacrer par respect pour sa
+mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai qu’il fit un
+chef-d’oeuvre qu’on ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva
+l’art de mêler ensemble tout ce qu’il y a de plus riant et de plus
+gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus
+parfait et de plus sublime. C’est cet ouvrage qui devroit
+aujourd’hui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en
+effet se sont efforcés de l’imiter; mais on est réduit à loüer leurs
+efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.
+
+Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques
+boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de
+deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger
+de ce prince par son portrait, c’étoit un homme d’esprit, à qui on
+ne pouvoit reprocher qu’une trop forte application à l’étude de
+l’antiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere d’un esprit
+fin et solide qui s’étoit fait depuis peu de tems beaucoup de
+réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et
+l’empressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé
+sa boutique, elle en travailloit de nouveaux qu’on attendoit avec
+impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me
+frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, n’ayant
+point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf,
+gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui
+paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur
+un fond étranger, et ils ont l’art de le charger tellement de leur
+broderie, qu’on ne distingue plus le fond de ce qui n’en est que
+l’ornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune.
+Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont l’ouvrier
+est estimé; mais en voilà un autre, qui n’a pas à beaucoup près si
+bien réüssi dans le dessein d’amuser, quoique son enseigne promette
+des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet
+ouvrier des pays étrangers, qu’on nomme le p. L. Eh! Que fait-il
+ici? Ce qu’il y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi
+nos brodeurs, et c’est aujourd’hui un des plus accrédités. Il est
+vrai qu’il sembloit d’abord vouloir s’établir dans le pays
+d’Historie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé
+son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y
+est effectivement si souvent, qu’on ne sçait jamais de quel pays
+sont ses ouvrages, et je crois qu’on en peut dire, avec vérité, que
+c’est marchandise mêlée. Mais j’oubliois, ajoûta-t-il, de vous faire
+remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il,
+en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la
+Princesse De Cleves; et l’ouvrier joüit à juste titre d’une grande
+réputation pour n’avoir jamais perdu de vûë dans un travail
+extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere
+bienséance.
+
+De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme j’ai
+déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite
+y a-t-il en effet, à r’habiller par exemple à la françoise un
+ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un
+prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi
+est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à
+leurs auteurs. Mais ce n’est pourtant pas pour cette raison que leur
+quartier est presque désert; c’est que faute de police dans la
+Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les
+ouvriers se mêlent d’être ravaudeurs, ensorte qu’il n’y en a presque
+pas un seul qui dans la marchandise qu’il vous donne pour toute
+neuve, n’y mêle quelques vieux morceaux qu’il a r’habillés et
+retournés à sa façon; c’est ce qui fait que les ravaudeurs en titre
+n’ont presque point de pratique, et c’est précisément le cas où se
+trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur
+mêtier, jusqu’aux ouvriers même du pays d’Historie.
+
+Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent
+quelque temps. Ces ouvriers ont l’imagination extrêmement féconde:
+il ne leur manque que de l’avoir réglée par le bon sens et la vrai-
+semblance; car il n’y a point d’invention si bizarre, dont ils ne
+s’avisent et qu’ils n’exécutent, ou ne paroissent exécuter avec une
+facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais
+d’argent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour
+sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à
+la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui
+s’animent, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des
+géans, des bêtes qui parlent, des montagnes d’or, d’argent et de
+pierreries; rien ne leur coûte; de sorte qu’en un clin d’oeil leur
+boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsqu’on
+considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de s’appercevoir
+que ce ne sont que des colifichets qui n’ont rien de solide ni
+d’estimable; et je ne pûs m’empêcher de témoigner au Prince Zazaraph
+que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le
+débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les
+marchands d’Europe, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées,
+de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de
+marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que
+l’on achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi
+ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car
+vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent
+parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui
+s’occupent d’ouvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et
+paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce qu’ils
+n’ont pas la force de s’occuper eux-mêmes de leurs propres pensées,
+ni même de donner une application suffisante aux pensées d’autrui.
+Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à
+approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez,
+vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à
+étudier; au lieu qu’une suite de jolis colifichets qu’on leur fait
+passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans
+les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise;
+à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès qu’il
+paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on
+se l’arrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; c’est que
+du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces
+ouvrages comme des colifichets d’enfans qui sont défaits, ou
+démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que
+personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est d’être
+enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.
+
+Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des
+montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme
+vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi qu’ils ne
+manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu
+considérés, parce qu’ils ne travaillent qu’en subalternes selon que
+d’autres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt
+un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque
+événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou
+pour les grossir.
+
+Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les
+boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une
+troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui
+vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce
+spectacle me divertit, et je trouvai de l’esprit dans l’invention,
+dans la conduite et l’exécution de la piece. Un certain ragotin y
+faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne
+parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les
+spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les
+traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en
+général me parût l’ouvrage d’un homme d’esprit, et on me dit que
+c’étoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle
+fût suivi d’une petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût
+aussi beaucoup d’applaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment
+qu’elle n’en demandoit pas davantage; car j’ai oüi dire que l’auteur
+ne l’avoit pas embellie en voulant l’allonger. On promit pour le
+lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas
+De Santillane, mais j’entendis dire à ceux qui étoient auprès de
+moi, que quoiqu’il y eut de l’esprit et d’assez bonnes choses dans
+cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître
+ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux
+et en avanturiers que j’entendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom
+Guzman D’Alfarache, l’avanturier Buscon, et d’autres noms
+semblables; mais le Prince Zazaraph m’avertit qu’il ne restoit
+ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens
+de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens
+se retiroient, et j’en fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne
+fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous
+retirions, il survint une si grande multitude d’autres masques,
+qu’on nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un
+Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et d’autres
+héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule
+pour nous sauver d’une si mauvaise compagnie.
+
+Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement
+arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez
+curieux: j’ai aussi-bien un grand interêt de ne m’en pas éloigner,
+puisque j’attends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit
+arriver incessamment.
+
+Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens qu’il
+n’est plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace
+expliquez-moi auparavant ce que c’est que ce bâtiment singulier que
+j’apperçois dans cette place publique. C’est, me répondit-il, un
+bâtiment où l’on garde les archives de la Romancie; assez mauvais
+ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le
+corps même du bâtiment, n’est qu’un assemblage bizarre où l’on ne
+voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t-
+il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut
+guéres mieux; c’est un amas de pierres entassées les unes sur les
+autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après
+tout rien attendre de mieux de la part de l’entrepreneur. C’est un
+homme qui se donnoit auparavant dans le pays d’Historie pour un
+grand ouvrier, jusques-là qu’il faisoit la leçon à tous les autres,
+et qu’il s’étoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui
+ayant mal réussi, il s’est jetté de désespoir dans la Romancie, où
+il n’a pû trouver d’autre moyen de subsister, que de s’y donner pour
+architecte. C’est sur ce pied-là qu’il a été employé à construire le
+bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par l’exécution, que le
+prétendu architecte n’est qu’un médiocre maçon.
+
+O dieux! M’écriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand
+paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et
+sauvons-nous de l’infection. Nous courumes en effet, et quand nous
+nous fûmes assez éloignés: j’avois oublié, me dit le prince, qu’il
+faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins qu’on ne
+veüille s’exposer à être empesté: c’est, ajoûta-t-il, un jeune
+lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme
+Tancrebsaï. Fils d’un pere célébre par de beaux ouvrages, il n’a pas
+rougi d’embrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et
+sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour
+peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, qu’on a
+été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire
+la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais,
+dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja
+quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer
+de plus près, et être témoins du débarquement.
+
+
+CHAPITRE 13
+
+Arrivée d’une grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
+
+A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir d’un
+grand nombre de vaisseaux qui s’empressoient d’y entrer. Les uns
+étoient munis de passeports, les autres n’en avoient pas, parce que
+sans doute ils étoient de contrebande; mais on n’y regardoit pas de
+fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans qu’on fit presque
+d’attention à cette différence, pourvû que d’ailleurs ils ne
+portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et
+de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs
+pavillons comme les vaisseaux d’Europe, et sur-tout par leurs
+devises et leurs noms différens. J’aurois de la peine à me les
+rappeller tous: c’étoient les quatre facardins, fleur d’epine, les
+contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance
+des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui
+faisoit un spectacle fort varié.
+
+Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je n’apperçois pas encore là ma
+chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer
+qu’elle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins
+le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous
+voyez.
+
+Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit d’admiration; et je doute
+que celle des grecs qui venoient arracher Hélene d’entre les bras de
+l’amoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser d’un
+autre spectacle que je vois qui se prépare à l’entrée du port. Que
+prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de
+magistrat et s’asséoir dans une espece de tribunal, accompagnée
+d’hommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu d’assesseurs ou de
+conseillers?
+
+C’est en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le
+plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici
+quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui
+entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à
+nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur
+conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur
+plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: l’un
+va à l’orient et l’autre à l’occident. Mais il faut revenir enfin,
+et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très-
+rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil
+composé d’hommes et de femmes est très-éclairé. Il n’est cependant
+pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien-
+tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis
+charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice
+aux femmes en les admettant au conseil public; car c’est une honte
+qu’elles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais
+expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce
+tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les
+armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente
+du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé.
+Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les
+récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite qu’ils ont tenuë
+dans le cours du voyage. S’ils ont conduit et gouverné leur monde
+avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des
+premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers
+un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; s’ils les ont fait
+échoüer, s’ils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot s’ils
+leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les
+condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à
+quelque peine plus rigoureuse.
+
+Cette procédure me parut assez curieuse pour mériter que je la visse
+par moi-même, et je priai le Prince Zazaraph de s’approcher avec moi
+du tribunal, pour être témoin de tout ce qui se passeroit au
+débarquement des nouveaux venus. On aura peut-être de la peine à le
+croire; mais il est vrai que dans le grand nombre de vaisseaux qui
+arriverent au port, à peine se trouva-t-il un armateur qui méritât
+quelque récompense. Les uns n’avoient fait que suivre la route déja
+tracée par ceux qui les avoient précédés, sans oser en tenter une
+nouvelle. Les autres avoient causé une confusion effroyable dans
+leur équipage, par la trop grande quantité de monde qu’ils avoient
+prise sur leur vaisseau. D’autres n’avoient mené leurs passagers que
+dans des pays incultes et arides, où ils avoient beaucoup souffert
+de la disette et de l’ennuy. Quelques-uns avoient mis à bout la
+patience et le courage de leurs gens, par une trop longue suite de
+fâcheuses avantures; quelques autres ne les avoient occupés que de
+choses pueriles et extravagantes, de sorte qu’après avoir entendu
+leur relation, le conseil loin de leur donner aucune récompense,
+délibéra s’ils ne méritoient pas plûtôt d’être punis, pour avoir
+inutilement tant perdu de tems, et en avoir tant fait perdre aux
+autres. Mais il fut conclu à la pluralité des voix, que le peu de
+considération et l’oubli dans lequel ils seroient condamnés à vivre
+le reste de leurs jours, leur tiendroit lieu de punition.
+
+Un armateur nommé L D F essuya dans cette occasion un assez grand
+procès. Son héroïne dont le nom m’est échappé, se plaignit amérement
+au conseil, que sans aucun égard aux bienséances de son sexe, il
+l’avoit fait courir pendant un tems infini toûjours habillée en
+homme, sans lui avoir voulu permettre de prendre des habits de
+femme, qu’au moment qu’elle arrivoit au port; ajoûtant que son
+armateur sans nécessité et par pure méchanceté, avoit abusé de ce
+déguisement ridicule, tantôt pour l’obliger à se battre contre des
+cavaliers, tantôt pour la mettre dans des situations tout-à-fait
+indécentes, et pour la conduire dans les lieux les plus suspects, où
+elle avoit vû mille fois son honneur en péril. La plainte de
+l’héroïne parut d’abord si juste et si bien fondée, qu’elle révolta
+tous les esprits contre l’armateur; et il alloit être condamné tout
+d’une voix, lorsqu’un des plus anciens conseillers prit sa défense.
+Il représenta au conseil qu’à considérer les choses en elles-mêmes,
+il étoit vrai que L D F méritoit punition, pour avoir fait faire à
+une honnête héroïne un voyage si dangereux et si peu décent; mais
+que ces déguisemens, tout dangereux et tout indécens qu’ils étoient,
+ayant toûjours été tolérés dans la Romancie, comme il étoit aisé de
+le prouver par les plus anciennes annales, on devoit moins s’en
+prendre à l’armateur, qu’à ceux qui lui avoient donné de si mauvais
+exemples; qu’ainsi son avis étoit qu’on se contentât pour cette fois
+d’admonester sérieusement l’armateur de ne plus suivre une pratique
+si peu conforme aux loix de la bienséance, et que cependant pour
+mettre en sûreté l’honneur des princesses romanciennes, il falloit
+faire un nouveau réglement, qui abrogeât l’ancienne tolérance, et
+défendre à tous les armateurs de donner dans la suite à leurs
+héroïnes d’autres habits que ceux de leur sexe, à moins qu’ils ne
+s’y trouvassent forcés par quelque nécessité indispensable. Cet avis
+parut si raisonnable que tout le monde s’y rendit, de sorte que
+l’armateur en fut quitte pour la peur. Un de ses confreres ne fût
+pas si heureux. à peine arrivé de son premier voyage, il en avoit
+entrepris tout de suite un second, et puis un troisiéme, de sorte
+qu’il avoit jusques-là échappé aux poursuites de ses accusateurs et
+à la sentence du conseil. Mais on le tenoit enfin alors à la fin de
+son troisiéme voyage, et il fut obligé de comparoître. On voulut
+d’abord incidenter sur ce qu’il s’étoit ingéré dans l’employ
+d’armateur, qui convenoit mal à sa profession; mais il se justifia
+du mieux qu’il put, en alléguant l’exemple de quelques armateurs
+célébres, qui avoient auparavant exercé à peu près la même
+profession que lui. Il n’en fût pas de même des autres chefs
+d’accusation. un homme de qualité appellé le Marquis De parla le
+premier, et entre autres griefs il accusa l’armateur. 1 de l’avoir
+trompé en ce qu’il l’avoit obligé de s’embarquer pour courir les
+risques d’une seconde navigation, après lui avoir promis de le
+laisser vivre en paix dans la solitude dès la fin de son premier
+voyage. 2 de l’avoir honteusement dégradé, en ne lui donnant dans le
+second voyage qu’un employ de pédagogue ennuyeux, après lui avoir
+fait joüer dans le premier le rôle d’un homme de qualité. 3 de
+l’avoir accablé dans l’un et dans l’autre voyage des malheurs les
+plus funestes, et dont le détail faisoit frémir. à ces trois chefs
+d’accusation l’homme de qualité, en ajoûta quelques autres moins
+considérables, ausquels on fit peu d’attention. Mais l’armateur
+n’ayant pû répondre aux premiers, il fût jugé atteint et convaincu
+de malversation; et on remit à prononcer sa sentence après qu’on
+auroit entendu ses autres accusateurs.
+
+Ce fut une femme qui se présenta ensuite. On la nommoit Manon
+Lescot. Quelle femme! Je n’ai jamais rien vû de si éveillé; et je
+n’aurois pas crû qu’un homme du caractere de pût se charger de la
+conduite d’une telle princesse. Je ne me souviens pas bien du détail
+de ses plaintes; mais elles se réduisoient en général à accuser son
+armateur de l’avoir tirée de l’obscurité où elle vivoit, et à
+laquelle elle s’étoit justement condamnée elle-même, afin de cacher
+le dérangement de sa conduite, pour la produire sur la scêne au
+grand jour, et lui faire courir le monde comme une effrontée qui
+brave toutes les loix de la pudeur et de la bienséance.
+
+Cette seconde plainte fut suivie d’une troisiéme pour le moins aussi
+vive, mais beaucoup plus intéressante par la scene touchante dont
+elle fut l’occasion. Les deux complaignans étoient le fameux
+Cleveland et la triste Fanny. Tous deux faisoient le couple le plus
+mélancolique qu’on ait peut-être jamais vû. La tristesse étoit
+peinte sur leur visage: à peine pouvoient-ils lever les yeux. De
+profonds soupirs précédoient, accompagnoient et suivoient toutes
+leurs paroles; et à dire le vrai, il étoit difficile d’entendre le
+récit de toutes les infortunes que leur armateur leur avoit fait
+essuyer dans le cours de leur voyage, sans prendre part au juste
+ressentiment qu’ils faisoient éclater contre lui. Barbare, s’écrioit
+Cleveland, que t’ai-je fait pour m’accabler ainsi des plus cruels
+malheurs, sans m’avoir donné dans tout le cours de ma vie presqu’un
+seul moment de relache? N’étoit-ce pas assez de la triste situation
+où me réduisoit une naissance malheureuse? Etois-tu peu satisfait de
+m’avoir donné une éducation si sauvage dans une affreuse caverne?
+Devois-tu m’en tirer pour me rendre le jouet de la fortune, et
+rassembler sur ma tête tous les malheurs, toutes les contradictions,
+toutes les traverses de la vie humaine. Oüi, mesdames et messieurs,
+ajoûtoit-il, en s’adressant aux juges, que l’on compte tous les
+meurtres, toutes les morts funestes, les noirceurs, les trahisons,
+les dangers effroyables, et tous les événemens tragiques dont il a
+noirci le cours de mes avantures, et vous aurez de la peine à
+comprendre comment je puis survivre à tant d’infortunes, et comment
+on en peut soutenir même le récit. Encore si dans les malheurs où il
+m’a plongé il avoit du moins suivi les régles ordinaires. Mais où a-
+t’on jamais entendu parler d’une tempête pareille à celle qu’il nous
+fit essuyer en passant d’Angleterre en France? Qui a jamais vû une
+amante comme Madame Lalain, joindre ensemble tant de qualités
+contraires, la malice avec la bonté du coeur, l’extravagance avec la
+raison, la passion la plus violente avec la modération de la simple
+amitié? Que veut dire cette passion ridicule, qu’il me fait
+concevoir dans un âge déja mûr, et dans le tems que j’ai le coeur
+dévoré de mille chagrins? De quel droit me fait-il parler comme un
+homme qui n’a que des principes vagues de religion, sans aucun culte
+déterminé? Ah! Combien d’autres sujets de plainte ne pourrois-je pas
+ajoûter ici? Mais, non, je veux bien les lui pardonner, je consens à
+oublier même la cruelle épreuve où il a mis ma constance, en faisant
+brûler à mes yeux, et dévorer par des barbares ma chere fille et
+l’infortunée Madame Riding. Je ne m’attache qu’à un dernier outrage
+qui met le comble à tous ses mauvais traitemens. Il a rendu ma
+femme, ma chere Fanny... dieux! Peut-on le croire: puis-je le dire?
+Oüi, il a rendu ma femme infidele. En achevant ces mots, le
+malheureux Clevelant outré de douleur et ne pouvant plus se
+soutenir, fut obligé de s’asseoir. Toute l’assemblée attendrie de
+ses justes plaintes, le regardoit avec compassion, lorsque Fanny se
+levant avec vivacité, attira sur elle l’attention des juges et des
+spectateurs. Le crime d’infidélité que son époux venoit de lui
+reprocher la piquoit jusqu’au vif. Ingrat, lui dit-elle avec un air
+de colere et de fierté, soutenu de cette assurance modeste que
+l’innocence inspire, fais éclater tes plaintes contre notre
+armateur, je partagerai avec toi l’accusation, puisque j’ai partagé
+tes malheurs. Mais ne sois pas assez osé pour l’accuser aux dépens
+de ma vertu. Il a pû rendre Fanny malheureuse, mais il ne l’a jamais
+renduë infidéle. C’est toi, ingrat, qui n’a pas rougi de me préférer
+une odieuse rivale, et le ciel sans doute l’a permis pour me punir
+de t’avoir trop aimé. Eh! Quoi, madame, s’écria Cleveland, avec
+beaucoup d’émotion, osez-vous nier que vous m’ayez abandonné pour
+suivre le perfide Gélin? Il est vrai, repliqua-t-elle, j’ai voulu te
+laisser renouveller en liberté tes anciennes amours avec Madame
+Lallain; mais sçachez que si Gélin m’a aidée dans ma fuite; sa
+passion pour moi n’a jamais eu lieu de s’applaudir du service qu’il
+m’a rendu. Moi, Madame Lallain! S’écria Cléveland avec étonnement:
+moi, Gélin! Repartit Fanny avec indignation. Quelle fable! Dit l’un;
+quelle imagination! Dit l’autre. On vous a trompé, madame: vous êtes
+dans l’erreur, monsieur: le ciel m’en est témoin: je jure par les
+dieux: ah! Je ne vous aimois que trop: hélas! Je sens bien moi que
+je vous aime encore: quoi, seroit-il possible? Rien n’est plus vrai:
+vous m’avez donc toûjours aimé? Vous m’avez donc toûjours été
+fidéle? Faisons la paix: embrassons-nous. Ah! Ma chere Fanny: ah!
+Cher Cléveland... ils s’embrasserent en effet avec mille transports
+de tendresse. Les petits enfans se mirent de la partie, ce qui fit
+un spectacle pour le moins aussi touchant que la scêne d’Inés De
+Castro. Et voilà comme après une explication d’un moment finit la
+longue broüillerie de ces deux tendres époux. Mais l’armateur n’en
+parut pas moins coupable. On ne comprenoit pas comment il avoit eu
+la dureté de les livrer au désespoir pendant des années entieres,
+par la cruelle persuasion où il les avoit mis l’un et l’autre,
+qu’ils se trahissoient mutuellement, sans vouloir leur accorder un
+éclaircissement d’un moment. Il eut beau alléguer pour sa défense
+qu’il avoit eu besoin de cet expédient pour prolonger son voyage,
+auquel des vûës de profit l’engageoient à donner plus d’étenduë. Il
+ne, fut point écouté, et le conseil, oüi le rapport, et toutes les
+défenses de part et d’autre, condamna ledit D P à un bannissement
+perpétuel de toutes les terres de la Romancie, avec défense d’y
+rentrer jamais. L’arrêt fut exécuté sur le champ; et on dit que le
+pauvre exilé veut se réfugier dans le pays d’Historie, où il a
+quelques connoissances, et où il espere faire plus de fortune. à
+peine cette affaire étoit finie, qu’on annonça dans l’assemblée
+l’arrivée des princesses malabares.
+
+Ce nom excita la curiosité. On s’empressa de leur faire place; mais
+dès qu’elles eurent commencé à vouloir s’expliquer, tout le monde se
+regarda avec étonnement pour demander ce qu’elles vouloient dire.
+C’étoit un langage allégorique, métaphorique, énigmatique où
+personne ne comprenoit rien. Elles déguisoient jusqu’à leur nom sous
+de puériles anagrammes. Elles parloient l’une après l’autre sans
+ordre et sans méthode, affectant un ton de philosophe, et une
+emphase d’enthousiaste pour débiter des extravagances. On ne laissa
+pas d’appercevoir au travers de ces obscurités insensées plusieurs
+impiétés scandaleuses, et des maximes d’irreligion, qui révolterent
+toute l’assemblée contre ces princesses ridicules. Il s’éleva un cri
+général pour les faire chasser. Elles furent bannies à perpétuité,
+et le vaisseau qui les avoit conduites, fut brûlé publiquement.
+Heureusement pour l’armateur il s’étoit tenu caché depuis son
+arrivée; car on l’eût sans doute condamné à un châtiment exemplaire;
+mais il trouva moyen de se dérober aux recherches, et d’éviter ainsi
+la punition qu’il méritoit.
+
+
+CHAPITRE 14
+
+Arrivée de la Princesse Anemone. Le Prince Fan-Férédin devient
+amoureux de la Princesse Rosebelle.
+
+Pendant que tout le monde étoit occupé du spectacle de ces scênes
+différentes, le grand paladin Zazaraph distrait par son amour et son
+impatience, jettoit continuellement les yeux vers l’entrée du port.
+Il étoit bien sûr que la Princesse Anemone ne pouvoit pas manquer
+d’arriver incessamment; et en effet il découvrit enfin le vaisseau
+qui l’amenoit. La voilà, s’écria-t-il, transporté de joye: c’est la
+Princesse Anemone elle-même. Je reconnois le vaisseau qui la porte,
+et les doux mouvemens que je sens dans mon ame ne m’en laissent pas
+douter. Le Prince Zazaraph courut aussi-tôt pour recevoir la
+princesse à la descente du vaisseau, et je l’accompagnai.
+
+Mais comment raconter tout ce qui se passa dans cette entrevûë? Ce
+seroit le sujet d’un volume entier, et pour qu’on ait lû de romans,
+on le comprendra mieux que je ne pourrois le représenter:
+transports, vives impatiences, regards tendres, joye inexprimable,
+satisfaction inconcevable, témoignages d’affection réciproque, les
+larmes mêmes, tout cela fut mis en oeuvre et placé à propos. Il
+fallut ensuite raconter tout ce qui s’étoit passé durant une si
+longue absence. Le grand paladin ne fut pas long dans son récit,
+n’ayant autre chose à dire, sinon qu’il avoit dormi pendant toute
+l’année par la vertu d’un enchantement.
+
+Mais l’histoire de la Princesse Anemone fut beaucoup plus longue. Le
+Prince Gulifax étoit entré chez elle un soir à main armée, et
+l’avoit enlevée lorsqu’elle commençoit à se deshabiller pour se
+mettre au lit, sans lui donner seulement le loisir de prendre ses
+cornettes de nuit. Elle eut beau pleurer, crier et charger d’injures
+le ravisseur. Il fallut partir et s’embarquer. Que ne fit-elle pas
+dans le vaisseau, lorsqu’elle se vit éloignée de son cher prince
+dondindandinois, et sous la puissance du perfide Gulifax qui avoit
+l’insolence de lui parler d’amour? Elle s’évanoüit plus de vingt
+fois: vingt fois elle se seroit précipitée dans la mer, si on ne
+l’en avoit empêchée. Mais il ne lui resta enfin d’autre ressource
+que ses larmes et ses sanglots, foible défense contre un corsaire
+brutal; aussi la Princesse Anemone passa-t-elle légerement sur ce
+chapitre pour continuer la suite de son histoire, et elle fit bien;
+car je remarquai qu’à certains endroits de son récit le Prince
+Zazaraph témoignoit quelqu’inquiétude. Elle raconta donc ensuite que
+les dieux, protecteurs de l’innocence opprimée, l’avoient délivrée
+miraculeusement de la tyrannie de son cruel ravisseur. Un prince
+plein de valeur et de générosité, avoit attaqué et pris le vaisseau
+de Gulifax qui avoit péri dans le combat; mais comme son libérateur
+la ramenoit, une tempête effroyable avoit englouti le vaisseau dans
+les ondes. Elle s’étoit sauvée sur une planche, et elle avoit été
+jettée à terre plus qu’à demi morte. Des pêcheurs après lui avoir
+fait reprendre ses esprits, l’avoient présentée à leur prince, qui
+en étoit devenu amoureux; mais toûjours intraitable sur ce chapitre,
+quoique le prince fût beau et bien fait, elle n’avoit seulement pas
+voulu l’écouter. Ici pourtant je remarquai que le Prince Zazaraph
+fit encore une grimace; et ce fut bien pis, lorsqu’elle ajoûta
+qu’elle avoit ensuite passé successivement sous la puissance de
+trois ou quatre autres princes. Le paladin Zazaraph ne put plus y
+tenir.
+
+Il étoit écrit dans l’ordre de ses avantures, qu’il devoit au retour
+de la belle Anemone se broüiller avec elle, et la chose ne manqua
+pas d’arriver. Son inquiétude sur les périlleuses épreuves où la
+vertu de la princesse avoit été mise, lui fit faire étourdiment
+quelques questions imprudentes; la princesse rougit, pâlit, versa
+des larmes, et parut offensée à un point, qu’on crut qu’elle ne lui
+pardonneroit jamais; mais comme il étoit aussi écrit que le
+raccommodement suivroit de près, quelques sermens équivoques d’une
+part, et de l’autre mille pardons demandés avec larmes,
+accommoderent l’affaire; et la vertu de la princesse fut reconnuë
+pour être à l’épreuve de toutes les avantures et hors de tout
+soupçon. Il ne resta plus qu’à achever le roman par un mariage
+solemnel; mais il falloit pour cela sortir de la Romancie, où il
+n’est pas permis de se marier, et le prince Zazaraph s’y disposa.
+
+Au reste j’avouë que je fis peu d’attention au détail des avantures
+de la Princesse Anemone. J’eus, pendant qu’elle racontoit son
+histoire, l’esprit et le coeur occupés d’un objet plus intéressant.
+Au bruit de son arrivée la Princesse Rosebelle, soeur du grand
+paladin, et qui étoit liée d’une étroite amitié avec Anemone,
+accourut pour la voir et l’embrasser. C’étoit-là le moment fatal que
+l’amour avoit destiné pour me ranger sous ses loix. Voir la
+Princesse Rosebelle, l’admirer, l’aimer, l’adorer, ce fut pour moi
+une même chose, et tout cela fut fait en un moment. Aussi me
+persuadai-je qu’il n’avoit jamais rien paru de si aimable sur la
+terre. C’étoit un petit composé de perfections le plus complet qu’on
+puisse imaginer, et où l’on voyoit la jeunesse, la beauté, les
+graces, l’esprit, l’enjoüement, la vivacité se disputer l’avantage.
+
+Pendant tout le récit de la Princesse Anemone, je ne pus faire autre
+chose que de faire parler mes yeux, et ils furent entendus. Je crus
+même appercevoir aussi dans ceux de Rosebelle quelque disposition
+favorable; mais dès que la belle Anemone et le Prince Zazaraph
+eurent achevé leur éclaircissement, et que j’eus la liberté de
+parler, je ne fus plus maître de mes transports; et oubliant toutes
+les loix de la Romancie, dont le prince m’avoit entretenu, je me
+jettai tout éperdu aux pieds de la charmante Rosebelle, pour lui
+déclarer la passion dont je brûlois pour elle. J’ai sçû depuis que
+Rosebelle ne fut pas fâchée dans le fond de l’ame d’une si brusque
+déclaration; mais elle ne laissa pas de faire toutes les petites
+cérémonies accoûtumées. Pour ce qui est des spectateurs, après un
+moment de surprise que mon action leur causa, ils se mirent tous à
+soûrire en se regardant les uns les autres, et comme la Princesse
+Rosebelle ne me répondoit rien, son frere prit la parole.
+
+Ah! Prince, me dit-il, en m’obligeant à me relever, que vous êtes
+vif! Eh! Que deviendra la Romancie, si l’on y souffre de pareilles
+vivacités?
+
+Eh! Que deviendrai-je moi-même, repartis-je avec transport, si
+l’adorable Rosebelle n’est pas favorable à mes voeux; et si vous,
+prince, qui pouvez disposer d’elle, vous refusez de me rendre
+heureux! Je sçais tous les égards que méritent les loix de la
+Romancie et ces formalités préliminaires dont vous m’avez instruit;
+mais enfin, ne puis-je pas en obtenir la dispense, ou du moins les
+abreger? Car je sens bien que la violence de mon amour ne me
+permettra pas d’en soûtenir la longueur sans mourir.
+
+Je vous ai déja dit, prince, me répondit le grand paladin, que c’est
+une chose inoüie que depuis la fondation de la nation romancienne
+aucun héros ait été dispensé des formalités, et des épreuves
+ordonnées par les loix; mais il est vrai qu’il n’est pas impossible
+d’obtenir du conseil public que le tems en soit abregé. Je me flatte
+même d’obtenir cette grace pour vous, en considération des grands
+exemples de constance que la Princesse Anemone et moi venons de
+donner à la Romancie dans les rudes et longues épreuves que nous
+avons essuyées. C’est d’ailleurs une occasion si favorable de
+m’acquitter envers vous du service que vous m’avez rendu, et de nous
+unir étroitement ensemble, que je n’attends que le consentement de
+la princesse ma soeur pour y travailler efficacement.
+
+A ces mots, une aimable rougeur qui couvrit le visage de la
+princesse, la fit paroître encore plus belle à mes yeux. Je
+tremblois en attendant sa réponse. Mon frere, dit-elle, c’est à vous
+à disposer de moi, et puisqu’il faut l’avoüer, je ne serai pas
+fâchée que ce soit en faveur du Prince Fan-Férédin. Dieux! Quels
+furent mes transports! Je ne me possedai plus. Je ne sçais ce que je
+devins, je pleurai de joye, je moüillai de mes larmes la belle main
+de Rosebelle; je voulois parler, et je ne faisois que bégayer; mon
+amour m’étouffoit, et je crois que je fis en un quart-d’heure la
+valeur de plus de quinze des formalités préliminaires dont j’ai
+parlé.
+
+Aussi cela fut-il compté pour quelque chose, lorsque le grand
+paladin demanda que le tems des formalités et des épreuves fût
+abregé pour moi. Il eut pourtant quelque peine à l’obtenir; mais il
+avoit acquis dans la Romancie un si grand crédit et une réputation
+si éclatante, qu’on ne put pas le refuser. On lui accorda même la
+grace toute entiere, en n’exigeant de moi que trois jours pour
+accomplir toutes les formalités et toutes les épreuves; après quoi
+on devoit me permettre de partir avec le grand paladin et nos
+princesses, pour aller dans la Dondindandie achever notre union. Ici
+on s’imaginera peut-être que trois jours ne purent pas me suffire
+pour faire des choses qui fournissent souvent la matiere de
+plusieurs volumes; mais je puis assûrer que j’eus encore du tems de
+reste, tant il est vrai que nos auteurs romanciens, ont un talent
+admirable pour enfler et allonger leurs ouvrages.
+
+Comme j’étois déja fort avancé pour les formalités, j’achevai toutes
+les autres dès le premier jour, et les deux jours suivans je fis
+toutes mes épreuves.
+
+Je commençai par me battre contre un rival, et je le tuai. Cela fut
+fait en une heure; il est vrai que je reçûs une grande blessure,
+mais avec un peu de baume de Romancie, je me retrouvai sur pied au
+bout d’une demie heure, et en état de me signaler le même jour dans
+un grand combat naval qui se donna près du port, je ne me souviens
+pas trop pourquoi. J’y fis des prodiges de valeur. Je sautai dans un
+vaisseau ennemi avec une intrépidité digne d’un meilleur sort; mais
+n’ayant point été suivi, je fus pris, et déja l’on me menoit en
+captivité, tandis que les ennemis faisoient leur descente à terre,
+lorsque dans mon désespoir je m’avisai de mettre le feu au vaisseau.
+Il fut consumé en un moment, et m’étant jetté à la mer, je fus assez
+heureux pour gagner la terre, et m’y défendre contre ceux des
+ennemis que j’y trouvai. J’en fis un horrible carnage, après quoi je
+retournai pour me rendre auprès de ma chere Rosebelle. Hélas! Je ne
+la trouvai plus: les ennemis en se retirant l’avoient enlevée avec
+beaucoup d’autres captifs.
+
+Quel désespoir! Il étoit déja presque nuit, je m’embarquai aussi-tôt
+dans une simple chaloupe de pêcheurs avec un petit nombre de gens
+déterminés, et à la faveur des ténébres, j’arrivai sans être reconnu
+jusqu’à la flotte ennemie. Je ne doutai point que ma princesse ne
+dût être dans le vaisseau amiral, et ce vaisseau se faisoit
+remarquer entre les autres par ses fanaux: je m’en approchai
+doucement. Aussi-tôt prenant un habit de matelot ennemi, j’y montai
+sans obstacle, et me donnant pour un homme de l’équipage, je
+m’informai adroitement ce qu’étoit devenuë la Princesse Rosebelle.
+Je sçus qu’elle étoit dans une chambre où le capitaine venoit de la
+laisser en proye à ses mortelles douleurs. J’y entrai, et je me fis
+reconnoître à elle en lui faisant signe en même tems de me suivre
+sur le pont, sous prétexte de prendre l’air un moment. Elle me
+suivit, et à peine y fut-elle, que la prenant entre mes bras, je me
+précipitai avec elle dans la mer.
+
+Ici on va croire que nous devions périr l’un et l’autre; point du
+tout: je profitai d’un stratagême admirable que j’avois appris dans
+Cleveland. J’avois ordonné à mes gens de tenir dans la mer le long
+du vaisseau un grand filet bien tendu, et de le tirer à eux dès
+qu’ils m’entendroient tomber. Je fus obéï à point nommé: à peine
+fûmes-nous deux minutes dans l’eau. Mes gens nous retirerent
+Rosebelle et moi, et nous en fûmes quittes pour rendre un peu d’eau
+sallée que nous avions bûë. Cependant notre chute avoit été entenduë
+dans le vaisseau; mais on ne put pas s’imaginer ce que c’étoit, ou
+du moins on ne le sçut que lorsque nous étions déja bien éloignés.
+
+Nous n’arrivâmes au port qu’à la pointe du jour, et je me flattois
+d’y être reçû avec des acclamations publiques; mais quel fut mon
+étonnement, lorsque je me vis chargé de chaînes et conduit en
+prison. J’étois accusé d’intelligence avec les ennemis, et le
+fondement de cette accusation étoit la hardiesse avec laquelle
+j’avois sauté dans un de leurs vaisseaux, et je m’étois mêlé parmi
+eux sans recevoir aucune blessure; et c’est, ajoûtoit-on, pour prix
+de sa trahison qu’on lui a rendu la Princesse Rosebelle. Si j’avois
+eu le tems de m’abandonner aux regrets et aux douleurs, il s’en
+présentoit là une belle occasion; mais je n’avois pas de momens à
+perdre; je me dépêchai d’accomplir en abregé tout le cérémoniel
+douloureux qui convient en ces occasions, et à peine arrivé à la
+prison, les juges mieux informés me rendirent la liberté en me
+comblant même d’éloges et de remercimens. Il me restoit encore près
+d’un jour entier, et par conséquent la moitié de l’ouvrage à faire.
+Je n’en eus que trop.
+
+Il se fit un magnifique tournois auquel je fus invité. J’étois bien
+sûr d’y remporter le prix, conformément aux loix de la Romancie, et
+je n’y manquai pas. C’étoit un bracelet fort riche que le vainqueur
+devoit donner suivant la régle à la dame de ses pensées. Or comme
+les princesses avoient jugé à propos ce jour-là d’assister en masque
+au tournois, je fis la plus lourde bévûë qu’on puisse imaginer.
+J’allai présenter mon bracelet à la Princesse Rigriche, que je pris
+pour l’objet adorable de mes voeux. Il ne faut pas demander si la
+Princesse Rigriche fut satisfaite de mon présent. Elle en devint
+toute fiere, elle se redressa, se rengorgea, et fit toutes les
+petites façons les plus agréables qu’elle put inventer sur le champ.
+Après quoi se démasquant suivant l’usage, elle me fit voir un visage
+si laid, que croyant bonnement qu’elle avoit deux masques,
+j’attendois qu’elle ôtât le second, et j’allois même l’en prier,
+lorsque je reconnus ma méprise par un bruit qui se fit assez près de
+moi. La Princesse Rosebelle étoit tombée évanoüie, et on la
+remportoit chez elle sans connoissance et sans sentiment.
+
+Cruelle situation! Je prévis toutes les suites de cette funeste
+avanture. Que va penser, disois-je, ma chere Rosebelle! Hélas! Je ne
+vois que trop ce qu’elle a déja pensé. Que dira son frere? Que vais-
+je devenir? Toutes ces réfléxions que je fis dans un moment me
+saisirent si vivement, que je tombai à mon tour sans connoissance,
+accablé de ma douleur. On s’empressa de me secourir, et comme le
+tems étoit précieux, je repris bientôt mes sens: j’ouvris les yeux,
+et que vis-je? La Princesse Rigriche qui me tenoit entre ses bras,
+m’appellant, mon cher prince, avec l’action d’une personne qui
+s’intéressoit vivement à ma conservation, et qui me regardoit sans
+doute comme son amant. J’avoüë que j’en frémis; et dans toutes mes
+épreuves, je crois que c’est le moment où j’ai le plus souffert. Je
+la quittai brusquement pour courir chez la Princesse Rosebelle.
+Nouvelle avanture. Le grand paladin Zazaraph vient au-devant de moi,
+et prétend que je dois lui faire raison du mépris que j’ai marqué
+pour sa soeur. Moi du mépris pour la Princesse Rosebelle! Lui dis-
+je, tout transporté. Ah! Je l’adore. Les dieux sont témoins... mais
+j’eus beau dire; l’affaire, disoit-il, avoit éclaté, l’affront étoit
+trop sensible. En un mot, il avoit déja tiré l’épée, et il menaçoit
+de me deshonorer si je ne me mettois en défense. Que faire?
+
+Une de ces ressources singulieres qui ne se trouvent que dans la
+Romancie, me tira d’embarras. Il étoit défendu par les loix aux
+princes de vuider leurs querelles un jour solemnel de tournois. Les
+magistrats nous envoyerent ordonner, sous peine de dégradation, de
+remettre notre combat à un autre jour. C’étoit tout ce que je
+souhaitois, dans l’espérance que j’avois de désabuser Rosebelle, et
+d’en obtenir le pardon de ma méprise. En effet, l’étant allé
+trouver, je me justifiai si-bien, et je le fis avec toutes les
+marques d’une passion si tendre et si véritable, que je m’apperçus
+qu’elle étoit bien aise de me trouver innocent. La réconciliation
+fut bien-tôt faite. Le grand paladin y entra pour sa part, et je
+croyois toutes mes épreuves achevées, lorsque la Princesse Rigriche
+vint y ajoûter une scêne fort embarrassante.
+
+C’étoit une grosse petite personne aussi vive qu’on en ait jamais
+vû. J’étois sans doute le premier amant qui eût rendu hommage à ses
+attraits, et peut-être n’espéroit-elle pas en trouver un second.
+Elle saisissoit, comme on dit, l’occasion aux cheveux. Quoiqu’il en
+soit, la colere et la jalousie peintes dans les yeux, et outrée de
+la façon dont je l’avois quittée pour courir chez la Princesse
+Rosebelle, elle vint elle-même m’y chercher, comme une conquête qui
+lui appartenoit, ou comme un esclave échappé de sa chaîne. Elle
+débuta par des reproches fort vifs, auxquels je ne sçus que
+répondre. Ses reproches s’attendrirent insensiblement, jusqu’à
+m’appeller petit volage, et à me faire espérer un pardon facile;
+augmentation d’embarras de ma part, et tout ce que je pus faire, fut
+de marmoter entre mes dents un mauvais compliment qu’elle n’entendit
+pas. Cependant Rosebelle soûrioit d’un air malin, et le Prince
+Zazaraph gardoit moins de mesures. Rigriche s’en apperçut, et voyant
+que je ne marquois de mon côté aucune disposition à réparer ma
+faute, elle fit bien-tôt succeder aux douceurs des injures si
+atroces, que je n’eus d’autre parti à prendre que de lui céder la
+place. Elle se retira à son tour, le coeur gonflé de dépit; et comme
+je n’y sçavois point de remede, nous oubliâmes sans peine cette
+scene comique, pour nous disposer à partir tous ensemble le
+lendemain. Je témoignai sur cela quelque inquiétude, parce que je
+n’avois point d’équippage; mais le prince m’assura que je ne devois
+pas m’en mettre en peine, parce que c’étoit l’usage de la Romancie,
+de fournir gratuitement aux princes qui y avoient habité, tout ce
+qui leur étoit nécessaire en ces occasions, et que j’aurois lieu
+d’être satisfait. En effet, nous étant levés le lendemain avec
+l’aurore, nous trouvâmes des équipages tout prêts, et tels que la
+Romancie seule en peut fournir.
+
+
+CONCLUSION
+
+Catastrophe lamentable.
+
+O que les choses humaines sont sujetes à d’étranges vicissitudes!
+Nous étions le grand paladin et moi deux grands princes, fameux
+héros, montés sur deux superbes palefrois. Des brides d’or, des
+selles et des housses ornées de perles et de diamans relevoient la
+magnificence de notre train. Les harnois de notre équipage n’étoient
+guéres moins riches. L’or, l’argent et les pierreries y brilloient
+de toutes parts, et répondoient à la richesse de nos livrées. Tous
+nos officiers se faisoient sur tout remarquer par leur bonne mine,
+et se seroient même fait admirer, si l’avantage que nous donnoit
+notre air noble et gracieux n’avoit attiré sur nous tous les
+regards. Nous marchions ensemble aux deux côtés d’une magnifique
+calêche, dont la richesse effaçoit tout ce qu’on peut imaginer de
+plus beau. Quatre colonnes d’or autour desquelles on voyoit ramper
+une vigne d’émeraude, dont les grappes étoient de rubis et de
+saphirs, soutenoient l’impériale, et l’impériale elle-même étoit si
+belle, qu’elle faisoit honte au firmament. Dans le fond d’un si beau
+char brilloient nos deux princesses pour le moins autant que deux
+des plus beaux astres du ciel; l’éclat de leur beauté relevé par un
+air de satisfaction qui animoit leurs beaux yeux, ébloüissoit tout
+le monde. On n’avoit jamais vû en hommes et en femmes un assemblage
+si complet de perfections, grandes et petites. Les acclamations des
+peuples nous acompagnoient par tout. Nous trouvions tous les chemins
+semés de fleurs, l’air parfumé d’odeurs exquises, et de distance en
+distance des choeurs de musique qui chantoient nos exploits et la
+beauté de nos princesses. Enfin après avoir déja fait un chemin
+assez considérable, je me croyois sur le point d’arriver au terme,
+lorsqu’un instant fatal me ravit un si parfait bonheur; mais pour
+bien entendre ce cruel événement, il faut reprendre la chose de plus
+haut, et prévenir les lecteurs que je vais changer de ton.
+
+Il y a dans le fond du Languedoc un gentilhomme nommé M De La
+Brosse, qui retiré dans sa terre, joint aux amusemens de la campagne
+celui de la lecture qu’il aime passionnément. Quoiqu’il sçache
+préférer les bons livres aux mauvais, il ne laisse pas de lire
+quelquefois des romans, moins par l’estime qu’il en fait, que parce
+qu’il aime à lire tous les livres. Ce gentilhomme a une soeur qui
+vient d’épouser un autre gentilhomme du voisinage appellé M Des
+Mottes; et pour faire une double alliance, M De La Brosse a épousé
+en même tems la soeur de M Des Mottes. Tandis que ce double mariage
+se négocioit, et lorsqu’il étoit déja à la veille de le conclure, M
+De La Brosse ayant la tête remplie d’une longue suite de romans
+qu’il avoit lûs récemment, rêva dans un long et profond sommeil
+toute l’histoire qu’on vient de lire. Après s’être métamorphosé en
+Prince Fan-Férédin, il fit de M Des Mottes un grand paladin
+Zazaraph. Il changea sa soeur en Princesse Anemone, sa maîtresse en
+Princesse Rosebelle, et composa tout le beau tissu d’avantures qu’il
+vient de raconter. Or ce gentilhomme, ci-devant Prince Fan-Férédin;
+c’est moi-même ne vous en déplaise, et jugez par conséquent quel fut
+mon étonnement à mon réveil de me retrouver M De La Brosse. Je
+demeurai si frappé de la perte que j’avois faite, que pendant toute
+la journée je ne pus parler d’autre chose; et M Des Mottes m’étant
+venu voir le matin: ah Prince Zazaraph, lui dis-je, que nous avons
+perdu tous deux! Comment se porte la Princesse Rosebelle? Avez vous
+vû la Princesse Anemone? Que dites vous de la folie de Rigriche? ô
+les beaux diamans! Que j’ai de regret à ce bracelet! Arriverons nous
+bien-tôt dans la Dondindandie?
+
+Il est aisé de penser que de tels propos étonnerent étrangement M
+Des Mottes, et je vis le moment qu’il alloit croire que la tête
+m’avoit tourné, lorsqu’un grand éclat de rire que je fis le rassura.
+Il se mit à rire lui-même en me demandant l’explication de ce que je
+venois de lui dire. Non, lui répondis-je, c’est une longue histoire
+que je ne veux raconter que devant un auditoire complet. Nous devons
+dîner aujourd’hui tous ensemble; après le dîner je vous régalerai du
+récit de mes avantures, et même des vôtres que vous ignorez. Je tins
+parole, et mon histoire ou mon songe leur fit à tous un si grand
+plaisir, que depuis ce tems-là, pour conserver du moins quelques
+débris de notre ancienne fortune, nous nous appellons encore souvent
+en plaisantant les Princes Fan-Férédin et Zazaraph, et les
+Princesses Anemone et Rosebelle. On a de plus exigé de moi que je
+mîsse mon histoire par écrit. Ami lecteur vous venez de la lire. Je
+souhaite qu’elle vous ait fait plaisir.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage du Prince Fan-Federin dans la
+romancie, by Guillaume Hyacinthe Bougeant
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13804 ***