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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La fille du capitaine + +Author: Alexandre Pouchkine + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Alexandre Pouchkine + +LA FILLE DU CAPITAINE +(1836) + + +Table des matières + +CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES +CHAPITRE II LE GUIDE +CHAPITRE III LA FORTERESSE +CHAPITRE IV LE DUEL +CHAPITRE V LA CONVALESCENCE +CHAPITRE VI POUGATCHEFF +CHAPITRE VII L’ASSAUT +CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE +CHAPITRE IX LA SÉPARATION +CHAPITRE X LE SIÈGE +CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES +CHAPITRE XII L’ORPHELINE +CHAPITRE XIII L’ARRESTATION +CHAPITRE XIV LE JUGEMENT + + +CHAPITRE I +_LE SERGENT AUX GARDES_ + +Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa +jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté l’état militaire en +17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait +constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il +épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un pauvre gentilhomme du +voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus +seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. J’avais été +inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du +major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus +censé être en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on nous +élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq ans je fus +confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de +devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers l’âge de douze ans je +savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les +qualités d’un lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de +m’instruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on +fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile +de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble, +grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peigné et +nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent et de louer un +_moussié_, comme s’il n’y avait pas assez de domestiques dans la +maison?» + +Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en +Prusse, puis il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans +trop savoir la signification de ce mot[2]. C’était un bon garçon, +mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’était pas, suivant son +expression, ennemi de la bouteille, c’est-à-dire, pour parler à la +russe, qu’il aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez +nous le vin qu’à table, et encore par petits verres, et que, de +plus, dans ces occasions, on passait _l’outchitel_, mon Beaupré +s’habitua bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la +préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique. +Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le contrat, il +se fût engagé à m’apprendre _le français, l’allemand et toutes les +sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant +bien que mal. Chacun de nous s’occupait de ses affaires; notre +amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d’autre mentor. +Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un +événement que je vais raconter. + +Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait +constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre; +elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme +expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui +répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon +père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du +sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une +occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une +carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en +servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la +solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant, +et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage. +Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap +de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me +secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré, +et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de +reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le +pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le +collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le +même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que +se termina mon éducation. + +Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire +tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu +avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà +de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement. + +Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures +au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le +bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre, +venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque +année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le +lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le +don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par +coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien +le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que +l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche, +quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant +des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la +cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi- +voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier +des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?» +Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et +resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait +jamais rien de bon. + +«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma +mère, quel âge a Pétroucha[5]? + +-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma +mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia +Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que... + +-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au +service.» + +La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle +impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et +des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile +d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait +dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la +ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la +garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité +humaine. + +Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre +l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La +veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour +non chef futur, et me demanda du papier et des plumes. + +«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part +le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses +grâces à mon Pétroucha. + +-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil; +pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...? + +-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de +Pétroucha. + +-- Eh bien! quoi? + +-- Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu’il +est inscrit au régiment Séménofski. + +-- Inscrit! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit ou non? +Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendrait-il? à dépenser +de l’argent et à faire des folies. Non, qu’il serve à l’armée, +qu’il flaire la poudre, qu’il devienne un soldat et non pas un +fainéant de la garde, qu’il use les courroies de son sac. Où est +son brevet? donne-le-moi.» + +Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une cassette +avec la chemise que j’avais portée à mon baptême, et le présenta à +mon père d’une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le +posa devant lui sur la table et commença sa lettre. + +La curiosité me talonnait. «Où m’envoie-t-on, pensais-je, si ce +n’est pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de +mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin +sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses +lunettes, n’appela et me dit: «Cette lettre est adressée à André +Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7] +pour servir sous ses ordres.» + +Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu +de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l’ennui qui +m’attendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service +militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices, +me semblait une calamité. Mais il n’y avait qu’à se soumettre. Le +lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenée devant le +perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et +des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés, +derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes +parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu, +Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis +à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite +pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle- +toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu’il est neuf, +et de ton honneur pendant qu’il est jeune.» Ma mère, tout en +larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch +d’avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court +_touloup_[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse +en peau de renard. Je m’assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch, +et partis -pour ma destination en pleurant amèrement. + +J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt- +quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je +m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin, +Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par +les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les +chambres de l’auberge. J’entrai dans la pièce du billard et j’y +trouvai un grand monsieur d’une quarantaine d’années, portant de +longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main +et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un +verre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait passer +sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer; +plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à +quatre pattes devenaient fréquentes, si bien qu’enfin le marqueur +resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques +expressions énergiques, en guise d’oraison funèbre, et me proposa +de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas +jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me +regarda avec une sorte de commisération. Cependant l’entretien +s’établit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine, +qu’il était chef d’escadron dans les hussards ***, qu’il se +trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu’il +avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m’invita à +dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous +envoie. J’acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine +buvait beaucoup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait +m’habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison +qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes +de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m’apprendre +à jouer au billard. «C’est, dit-il, indispensable pour des soldats +comme nous. Je suppose, par exemple, qu’on arrive dans une petite +bourgade; que veux-tu qu’on y fasse? On ne peut pas toujours +rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge +et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces +raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma +leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à haute voix; +il s’étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons, +il me proposa de jouer de l’argent, ne fût-ce qu’une _groch_ (2 +kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce +qui était, d’après lui, une fort mauvaise habitude. J’y consentis, +et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d’en +goûter, répétant toujours qu’il fallait m’habituer au service. +«Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch?» +Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je +goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les +billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des +impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait +comment; j’élevais l’enjeu, enfin je me conduisais comme un petit +garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le +temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge, +posa sa queue et me déclara que j’avais perdu cent roubles[10]. +Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains +de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine +me dit «Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas; je puis attendre». + +Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant +toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me levant de +table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à +ma chambre. + +Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il +aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service. + +«Que t’est-il arrivé? me dit-il d’une voix lamentable. Où t’es-tu +rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n’était +encore arrivé. + +-- Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr +que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.» + +Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je me +rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations +furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre +avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à t’en donner, +Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui +tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père n’étaient +des ivrognes. Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien +daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du +_kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit _moussié_: il t’a +appris de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la +peine de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur +n’avait pas eu assez de ses propres gens!» J’avais honte; je me +retournai et lui dis: «Va-t’en, Savéliitch, je ne veux pas de +thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu’il +s’était mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr +Andréitch, ce que c’est que de faire des folies? Tu as mal à la +tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s’enivre n’est bon à +rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien +un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu?» + +Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un billet de +la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit: + +«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envoyer, par mon +garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. J’ai horriblement +besoin d’argent. + +Ton dévoué, + +«Ivan Zourine» + +Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression +d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je lui commandai de +remettre cent roubles au petit garçon. + +«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris. + +-- Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible. + +-- Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l’étonnement +redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une +pareille dette? C’est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur, +mais je ne donnerai pas cet argent.» + +Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas +ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait difficile dans la +suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je +lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. L’argent est à +moi; je l’ai perdu parce que j’ai voulu le perdre. Je te +conseille, de ne pas faire l’esprit fort et d’obéir quand on te +commande.» + +Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch, +qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là +comme un pieu?» m’écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à +pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d’une voix +tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière, +écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu n’as fait que +plaisanter, que nous n’avons jamais eu tant d’argent. Cent +roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t’ont +sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes. + +-- Te tairas-tu? lui dis-je en l’interrompant avec sévérité; donne +l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing.» Savéliitch me +regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher +mon argent. J’avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais +m’émanciper et prouver que je n’étais pas un enfant. Zourine eut +ses cent roubles. Savéliitch s’empressa de me faire quitter la +maudite auberge; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient +attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des +remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans +penser que je dusse le revoir jamais. + + +CHAPITRE II +_LE GUIDE_ + +Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables. +D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de +quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi- +même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus +sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me +tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, +sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant +entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais +fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par +où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch, +finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis +fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison. +Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter. +Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix. + +-- Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond +soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par +tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge? +Mais que faire? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue +d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, +comme dit le proverbe: j’ai quitté la maison et suis tombé dans la +prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de +mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est +buveur et joueur?» + +Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à +l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son +consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point +cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la +tête: «Cent roubles! c’est facile à dire». + +J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait +un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de +ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se +couchait. Ma _kibitka_ suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace +qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon +cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi: «Seigneur, +dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en +arrière? + +-- Pourquoi cela? + +-- Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu +comme il roule la neige du dessus? + +-- Eh bien! qu’est-ce que cela fait? + +-- Et vois-tu ce qu’il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son +fouet le côté de l’orient.) + +-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel +serein. + +-- Là, là, regarde... ce petit nuage.» + +J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que +j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher +m’expliqua que ce petit nuage présageait un _bourane_[13]. + +J’avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je +savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. +Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur +nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j’avais l’espérance +d’arriver à temps au prochain relais: j’ordonnai donc de redoubler +de vitesse. + +Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse +du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus +fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui +s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par +envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et +tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler, +à hurler. C’était un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre +se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. +Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s’écria le cocher; c’est +un _bourane_.» + +Je passai la tête hors de la _kibitka;_ tout était obscurité et +tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement +féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur +nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils +s’arrêtèrent bientôt. «Pourquoi n’avances-tu pas? dis-je au cocher +avec impatience. + +-- Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu +seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et +tout est sombre.» + +Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense. + +«Pourquoi ne l’avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais +retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi +jusqu’au matin; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et +pourquoi tant de hâte? Si c’était pour aller se marier, passe.» + +Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire? La neige +continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_. +Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et +tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux, +rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire. +Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance +d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin; mais je ne +pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_... +Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir. + +«Holà! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas?» + +Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais. + +«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce +n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être +un loup ou un homme.» + +Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint +aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur +la même ligne, et je reconnus un homme. + +«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas +le chemin? + +-- Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit +dur. Mais à quoi diable cela sert-il? + +-- Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais +cette contrée? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer +la nuit? + +-- Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai +parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois +quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter +ici et attendre; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera +serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.» + +Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en +m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, +lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le +siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation +n’est pas loin. Tourne à droite et marche. + +-- Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où +vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais +aussi, fouette sans répit.» + +Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau +venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin? + +-- Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur +de fumée, preuve qu’une habitation est proche.» + +Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent +d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les +chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_ +s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt +précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela +ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer +agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant +à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je +m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de +la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je +n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de +prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le +lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute +par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de +s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on +affiche pour elle. + +J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à +se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de +l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait +toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup +je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de +notre maison seigneuriale. + +Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon +retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât +à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et +je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde +tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à +l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa +suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à +peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste +et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève +le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il +est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je +me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais +quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à +barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise, +je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire? +m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je +demande sa bénédiction à ce paysan? -- C’est la même chose, +Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_ +baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y +consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache +de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus +m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de +cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des +mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me +disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse». +L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi... + +En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés; +Savéliitch me tenait par la main. + +«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés. + +-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux. + +-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit +sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te +réchauffer.» + +Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une +moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, +se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en +tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous +introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une +_loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une +longue carabine et un haut bonnet de Cosaque. + +Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine +d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à +thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je +n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir. + +«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch. + +-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut. + +Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et +deux yeux étincelants. + +«Eh bien! as-tu froid? + +-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué? +J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé +en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me +semblait pas vif.» + +En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je +proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de +la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme +d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec +de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses +grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la +physionomie une expression assez agréable, mais non moins +malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un +petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui +offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites- +moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un +verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.» + +J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de +l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant +regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans +nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?» + +Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et +répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger; +il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une +pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres? + +-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de +parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la +femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les +diables sont dans le cimetière. + +-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de +la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des +champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais +maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache +derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de +_Votre Seigneurie_!» + +Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et +avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans +la soupente. + +Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce +n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des +affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à +l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait +parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux +tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous +nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin +de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un +rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même +penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me +divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux +serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21]; +l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler, +et moi-même je m’endormis comme un mort. + +En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan +avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme +une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai +l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que +Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude +constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à +fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous +avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de +gratification. + +Savéliitch fronça le sourcil. + +«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as +daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite, +seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous +nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous +finirons par mourir de faim.». + +Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent, +d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je +trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme +qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une +position fort embarrassante. + +«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas +donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il +est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de +lièvre. + +-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch; +qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le +premier cabaret. + +-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le +vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie +me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté +de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais +d’obéir. + +-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une +voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison, +et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur. +Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas +même le mettre sur tes maudites grosses épaules. + +-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin; +apporte vite le _touloup_. + +-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un +_touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le +donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.» + +Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer +aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma +taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il +parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les +coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il +entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très +content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma +_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre +Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie +je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis +du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. +J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en +peau de lièvre. + +Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je +trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la +vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil +uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne, +et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation +allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom, +il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu +de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel +peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...» + +Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en +accompagnant sa lecture de remarques: + +«Monsieur, + +«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces +cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la +discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux +camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!... +«Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la +campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh! +_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines? +«Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...» +«Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que +cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe... +Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il +en se tournant vers moi. + +-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du +monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui +laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des +gants de porc-épic. + +-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non, +il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint +son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au +régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il +faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et... +comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu... +Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la +lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras +officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps, +va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les +ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu +serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as +rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour +un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.» + +«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi +d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené? +dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière +des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en +compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande +régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois +un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger +à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je +pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination. + + +CHAPITRE III +_LA FORTERESSE_ + +La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes +d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés +du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur +de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par +la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me +perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de +garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me +représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais +un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du +service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le +crépuscule arrivait; nous allions assez vite. + +«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher. + +-- Mais on la voit d’ici», répondit-il. + +Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts +bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un +petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté +s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de +neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont +les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient +paresseusement. + +«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné. + +-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où +nous venions de pénétrer. + +J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient +étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient +couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant, +et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en +bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois +également. + +Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans +l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était +occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je +lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide, +les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très +propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une +armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme +d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient +rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de +Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et +l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se +tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée +d’un mouchoir. + + + +Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains +écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que +désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son +occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service, +et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le +capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard +borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame +interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance. + +«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en +visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa +femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi, +mon petit père.» + +Elle appela une servante et lui dit de faire venir +_l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement +de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans +quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité. + +«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez +daigné passer de la garde dans notre garnison?» + +Je répondis que c’était par ordre de l’autorité. + +«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la +garde? reprit l’infatigable questionneur. + +-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du +capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la +route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux +tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant +vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans +notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier. +On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi +Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous +pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà +qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils +avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre, +et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux +témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.» + +En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque. +«Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à +monsieur l’officier, et propre. + +-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne +faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff? + +-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est +déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il +n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur +l’officier... Comment est votre nom, mon petit père? + +-- Piôtr Andréitch. + +-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé +entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre, +Maximitch? + +-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y +a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme +Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude. + +-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit +vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif, +et punis-les tous deux. + +-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu. + +-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.» + +Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se +trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la +forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de +Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se +composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une +cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai +par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe +nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques +poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le +perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui +répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée +j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me +saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré +les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec +angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait +ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?» + +Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la +porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de +petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure +basanée avait une vivacité remarquable. + +«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans +cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre +arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est +tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps. +Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.» + +Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde +pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait +beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il +me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du +commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort +m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que +j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine, +entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna. +Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait. + +En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la +place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues +queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne +de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore +vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton. +Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques +mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions +nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller +sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous +rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien +à voir.» + +Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me +traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et +Palachka mettaient la nappe. + +«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si +longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le +chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?» + +À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une +jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les +cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que +rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas +extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec +prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du +capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla +s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait +apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas +revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler. + +«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se +refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout +le temps de s’égosiller à son aise.» + +Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard +borgne. + +«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table +est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir. + +-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch, +j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats. + +-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne +leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à +la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers +convives, à table, je vous prie.» + +Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait +pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes +parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était +leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents +paysans: + +«Voyez-vous! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce +monde! Et nous, mon petit père, en fait d’_âmes_[33], nous n’avons +que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit +à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’est Macha, une fille qu’il +faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous +vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu’elle trouve +quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.» + +Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue +toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. +J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de changer de conversation. + +«J’ai ouï dire, m’écriai-je avec assez d’à-propos, que les +Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse. + +-- Qui t’a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch. + +-- Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je. + +-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n’en avons pas +entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un +peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. +Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, et s’ils s’en avisent, je +leur imprimerai une telle terreur, qu’ils ne remueront plus de dix +ans. + +-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à la femme +du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels +dangers? + +-- Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela +vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais +croire comme j’avais peur de ces maudits païens. S’il m’arrivait +parfois de voir leur bonnet à poil, si j’entendais leurs +hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se +resserrait à mourir. Et maintenant j’y suis si bien habituée, que +je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les +brigands rôdent autour de la forteresse. + +-- Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement +Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose. + +-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est pas de +la douzaine des poltrons. + +-- Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie +que vous? + +-- Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu’à +présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup de fusil sans +trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan +Kouzmitch s’imagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon, +elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu’elle manqua de s’en +aller dans l’autre monde. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus +tiré ce maudit canon.» + +Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent +dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous passâmes +ensemble la soirée. + + +CHAPITRE IV +_LE DUEL_ + +Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la +forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais +agréable même. J’étais reçu comme un membre de la famille dans la +maison du commandant. Le mari et la femme étaient d’excellentes +gens. Ivan Kouzmitch, qui d’enfant de troupe était parvenu au rang +d’officier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon +et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à +sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires +du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la +forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de +se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai +en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je +m’attachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le +lieutenant borgne. + +Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette +forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à faire, ni +garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait +quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n’était +pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel +était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je +me mis à lire, et le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le +matin je lisais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois +même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour +chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de la +journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme +Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans +dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. +Cependant d’heure en heure sa conversation me devenait moins +agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du +commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de +Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je n’avais pas d’autre +société que cette famille dans la forteresse, mais je n’en +désirais pas d’autre. + +Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas. +La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette +paix fut troublée subitement par une guerre intestine. + +J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Mes essais +étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur +rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m’arriva +d’écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, +sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent +volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et +la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait +apprécier une oeuvre poétique. + +Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et +lui lus les vers suivants[35]: + +_»Hélas! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté!_ +_»Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours devant +moi._ +_»Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état +cruel, prends pitié de ton prisonnier.»_ + +«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une +louange comme un tribut qui m’était dû. + +Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordinaire +montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne +valait rien. + +«Pourquoi cela? lui demandai-je en m’efforçant de cacher mon +humeur. + +-- Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon +maître Trédiakofski[36].» + +Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser +impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la +façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le +feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui +montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas +moins de cette menace. + +«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les +poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d’un carafon +d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas +Marie Ivanovna? + +-- Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil, +de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de +tes suppositions. + +-- Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de +plus en plus. Écoute un conseil d’ami: Macha n’est pas digne de +devenir ta femme. + +-- Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un +effronté!» + +Chvabrine changea de visage. + +«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main +fortement; vous me donnerez satisfaction. + +-- Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce +moment j’étais prêt à le déchirer. + +Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une +aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme de commandant, il +enfilait des champignons qui devaient sécher pour l’hiver. + +«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez le +bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? +oserais-je vous demander.» + +Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de querelle +avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch, +d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta jusqu’au bout avec une +grande attention, en écarquillant son oeil unique. + +«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi +Ivanitch, et que j’en suis témoin? c’est là ce que vous voulez +dire? oserais-je vous demander. + +-- Précisément. + +-- Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en +tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh +bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous +a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera +une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un +troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous +vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une +bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander. +Encore si c’était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec +lui, car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfore, +vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots +cassés? oserais-je vous demander.» + +Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pas. Je +restai ferme dans ma résolution. + +«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous +plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se +battent; qu’y a-t-il là d’extraordinaire? oserais-je vous +demander. Grâce à Dieu, j’ai approché de près les Suédois et les +Turcs, et j’en ai vu de toutes les couleurs.» + +Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible quel +était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors +d’état de me comprendre. + +«Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de cette +affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les +règles du service, qu’il se trame dans la forteresse une action +criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire +observer au commandant combien il serait désirable qu’il avisât +aux moyens de prendre les mesures nécessaires...» + +J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au +commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cependant il me +donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos. + +Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je +m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller aucun +soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’avoue que je +n’avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se +sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me +sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me +plaisait plus qu’à l’ordinaire. L’idée que je la voyais peut-être +pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante. +Chvabrine entra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien +avec Ivan Ignatiitch. + +«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons +d’eux.» + +Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le +lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi +amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir. + +«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il +d’un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle. + +-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui +faisait une patience dans un coin; je n’ai pas bien entendu.» + +Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise +humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que +répondre. Chvabrine le tira d’embarras. + +«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite. + +-- Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé? + +-- Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots. + +-- Pourquoi cela? + +-- Pour une véritable misère, pour une chansonnette. + +-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c’est-il +arrivé? + +-- Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson, +et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais +mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais ensuite il a réfléchi +que chacun est libre de son opinion et tout est dit.» + +L’insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi +ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les +releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général, +et le commandant fit l’observation qu’ils étaient tous des +débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de +renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne +menant à rien de bon. + +La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hâtai de +dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison, +j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe, et me couchai après +avoir donné l’ordre à Savéliitch de m’éveiller le lendemain à six +heures. + +Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière les +meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à +paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.» +Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes +nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de +cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima +l’ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de +mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes +Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas +militaire avec une majestueuse gravité. + +Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit +les portes à deux battants, et s’écria avec emphase: «Ils sont +pris!». + +Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre: + +«Qu’est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre +forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts... +Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez, +donnez... Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr +Andréitch, je n’attendais pas cela de toi; comment n’as-tu pas +honte? Alexéi Ivanitch, c’est autre chose; il a été transféré de +la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre- +Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?» + +Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant +de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les +duels sont formellement défendus par le code militaire.» + +Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait +emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire; Chvabrine +conserva toute sa gravité. + +«Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec sang-froid +à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire +observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant +à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c’est son +affaire. + +-- Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du +commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même +chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce que tu +baguenaudes? Fourre-les à l’instant dans différents coins, au pain +et à l’eau, pour que cette bête d’idée leur sorte de la tête. Et +que le père Garasim les mette à la pénitence, pour qu’ils +demandent pardon à Dieu et aux hommes.» + +Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était +extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du +capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous +embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous +sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous +reconduisit. + +«Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous +dénoncer au commandant après m’avoir donné votre parole de n’en +rien faire? + +-- Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à Ivan +Kouzmitch; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout soutiré. C’est +elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à l’insu du +commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!» + +Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec +Chvabrine. + +«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je. + +-- Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang +votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut +feindre pendant quelques jours. Au revoir.» + +Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé. + +De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habitude, près +de Marie Ivanovna; son père n’était pas à la maison; sa mère +s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me +reprochait l’inquiétude que lui avait causée ma querelle avec +Chvabrine. + +«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous +alliez vous battre à l’épée. Comme les hommes sont étranges! pour +une parole qu’ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts +à s’entr’égorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais +encore l’honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre +que ce n’est pas vous qui avez commencé la querelle: c’est Alexéi +Ivanitch qui a été l’agresseur. + +-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna? + +-- Mais parce que..., parce qu’il est si moqueur! Je n’aime pas +Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cependant je +n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aurait fort +inquiétée. + +-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?» + +Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle +enfin, il me semble que je lui plais. + +-- Pourquoi cela? + +-- Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage. + +-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela? + +-- L’an passé, deux mois avant votre arrivée, + +-- Et vous n’avez pas consenti? + +-- Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme +d’esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule +idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’embrasser devant tous les +assistants... Non, non, pour rien au monde.» + +Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et +m’expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que +mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué +notre inclination mutuelle, et s’efforçait de nous détourner l’un +de l’autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me +semblèrent d’autant plus infâmes, quand, au lieu d’une grossière +et indécente plaisanterie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie +de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et +j’attendais avec impatience le moment favorable. + +Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais occupé à +composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l’attente +d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, +je pris mon épée, et sortis de la maison. + +«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous +observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous +empêchera.» + +Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier +escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau, et nos épées se +croisèrent. + +Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j’étais +plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres +choses soldat, m’avait donné quelques leçons d’escrime, dont je +profitai. Chvabrine ne s’attendait nullement à trouver en moi un +adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous +faire aucun mal l’un à l’autre; mais enfin, remarquant que +Chvabrine faiblissait, je l’attaquai vivement, et le fis presque +entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom +prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et j’aperçus +Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... Dans ce moment +je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous l’épaule droite, +et je tombai sans connaissance. + + +CHAPITRE V +_LA CONVALESCENCE_ + +Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni +ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’étais couché sur un +lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. +Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelqu’un +déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule +et ma poitrine. Peu à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai +mon duel, et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet +instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds: + +«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit +tressaillir. + +-- Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir; +toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.» + +Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force. + +«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort. + +Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucement sur +moi. + +«Comment vous sentez-vous? me dit-elle. + +-- Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’est vous, +Marie Ivanovna; dites-moi...» + +Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit +sur son visage. + +«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient +rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, m’as-tu fait assez +peur? quatre jours! c’est facile à dire...» + +Marie Ivanovna l’interrompit. + +«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien +faible.» + +Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité +de pensées confuses. J’étais donc dans la maison du commandant, +puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus +interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se +boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et +m’endormis bientôt. + +En m’éveillant, j’appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis +devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne +puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce +moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en +l’arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à +coup je sentis sur ma joue l’impression humide et brûlante de ses +lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être. + +«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez +à mon bonheur.» + + + +Elle reprit sa raison: + +«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous +êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin +de vous, ... ne fût-ce que pour moi.» + +Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur. +Je me sentais revenir à la vie. + +Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’était le +barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avait pas d’autre +médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le +docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la +famille du commandant m’entourait de soins. Marie Ivanovna ne me +quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première +occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et, +cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me fit +naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses parents +seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien, +me disait-elle; n’y aura-t-il pas d’obstacles de la part des +vôtres?» + +Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma +mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon +père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas +extrêmement, et qu’il la traiterait de folie de jeunesse. Je +l’avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus +d’écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui +demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna, +qui la trouva si convaincante et si touchante qu’elle ne douta +plus du succès, et s’abandonna aux sentiments de son coeur avec +toute la confiance de la jeunesse. + +Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma +convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel: +«Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre +aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi +Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans +le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa +Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se +repentir.» + +J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre +sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon +commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre +la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret +de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui, +et me pria d’oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier, +je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je +voyais dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée; je +pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux. + +Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. +J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n’osant pas +espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de tristes pressentiments. +Je ne m’étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son +mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni +Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions +assurés d’avance de leur consentement. + +Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la +main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écrite de la main +de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, +d’habitude, c’était ma mère qui m’écrivait, et lui ne faisait +qu’ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me +décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle: +«À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg, +forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de +mon père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit la +lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières +lignes je vis que toute l’affaire était au diable. Voici le +contenu de cette lettre: + +«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans +laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre +consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37]. +Et non seulement je n’ai pas l’intention de te donner ni ma +bénédiction ni mon consentement, mais encore j’ai l’intention +d’arriver jusqu’à toi et de te bien punir pour tes sottises comme +un petit garçon, malgré ton rang d’officier, parce que tu as +prouvé que tu n’es pas digne de porter l’épée qui t’a été remise +pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec +des fous de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André +Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de +Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire +passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est +tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée. +Qu’adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu’il te corrige, quoique +je n’ose pas avoir confiance en sa bonté. + +«Ton père, + +«A. G.» + +La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers. +Les dures expressions que mon père ne m’avait pas ménagées me +blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie +Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l’idée +d’être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m’épouvantait. +Mais j’étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J’étais +indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui +avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché +quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je +m’arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il +paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été blessé +et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère». + +Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frappé. + +«Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en sanglotant; +qu’est-ce que tu daignes me dire? C’est moi qui suis la cause que +tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine +devant toi pour recevoir l’épée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse +maudite m’en a seule empêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère? + +-- Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t’a chargé +d’écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu’on t’a mis à mon +service pour être mon espion? + +-- Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en +larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que +m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.» + +En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me présenta, et +je lus ce qui suit: + +«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écrit de mon +fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce +soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi +que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je +t’enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la +vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la +réception de cette lettre, je t’ordonne de m’informer +immédiatement de l’état de sa santé, qui, à ce qu’on me mande, +s’améliore, et de me désigner précisément l’endroit où il a été +frappé, et s’il a été bien guéri.» + +Évidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et c’était +moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui +demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable. + +«Voilà jusqu’où j’ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j’ai +méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un +vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je +suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce +n’est pas moi qui suis fautif, c’est le maudit _moussié;_ c’est +lui qui t’a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du +pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se +garer d’un mauvais homme! C’était bien nécessaire de dépenser de +l’argent à louer le _moussié_!» + +Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon +père? Le général? il ne semblait pas s’occuper beaucoup de moi; et +puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru nécessaire de lui faire un +rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons +s’arrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans +cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de +la forteresse et ma séparation d’avec la famille du commandant. +J’allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre +sur le perron. + +«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle! + +-- Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de +mon père. + +Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la +lettre, et me dit d’une voix émue: «Ce n’a pas été mon destin. Vos +parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de +Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il +n’y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins. + +-- Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la main. Tu +m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes +parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels; +ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et +puis, avec le temps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir +mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera. + +-- Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t’épouserai pas +sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne +seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu +rencontres une autre fiancée, si tu l’aimes, que Dieu soit avec +toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.» + +Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention de la +suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d’état de me +posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis, plongé dans une +mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup +interrompre mes réflexions. + +«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier +toute couverte d’écriture; regarde si je suis un espion de mon +maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.» + +Je pris de sa main ce papier; c’était la réponse de Savéliitch à +la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mot: + +«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai reçu votre +gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi, +votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les +ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien, +mais votre serviteur fidèle, j’obéis aux ordres de mes maîtres; et +je vous ai toujours servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je +ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne +pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que +notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de +peur; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch +a été blessé dans la poitrine, sons l’épaule droite, sous une +côte, à la profondeur d’un _verchok_ et demi[39], et il a été +couché dans la maison du commandant, où nous l’avons apporté du +rivage: et c’est le barbier d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a +traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte +bien; et il n’y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce +qu’on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite +comme son propre fils; et qu’une pareille _occasion_ lui soit +arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a +quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous +m’enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de +seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu’à terre. + +«Votre fidèle esclave, + +«Arkhip Savélieff.» + + +Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture +de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état +d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de +Savéliitch me semblait suffisante. + +De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait +presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison du commandant +me devint insupportable; je m’habituai peu à peu à rester seul +chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des +reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en +repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service +l’exigeait. Je n’avais que de très rares entrevues avec Chvabrine, +qui m’était devenu d’autant plus antipathique que je croyais +découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait +davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je +m’abandonnai à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la +solitude et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la +lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je +craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui +eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme +un ébranlement profond et salutaire. + + +CHAPITRE VI +_POUGATCHEFF_ + +Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je fus le +témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait +le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de l’année 1773. Cette +riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à +demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la +souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur +impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance +et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une +surveillance constante pour les réduire à l’obéissance. On avait +élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la +plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens +possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui +auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées, +étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et +dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute +survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par +les mesures sévères qu’avait prises le général Tranbenberg pour +ramener l’armée à l’obéissance. Elles n’eurent d’autre résultat +que le meurtre barbare de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux +chefs, et finalement la répression de l’émeute à force de +mitraille et de cruels châtiments. + +Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la +forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait +tranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi au +feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence, +et n’attendaient qu’une occasion propice pour recommencer la +lutte. + +Je reviens à mon récit. + +Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’étais seul à +la maison, à écouter le sifflement du vent d’automne et à regarder +les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint +m’appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à +l’instant même. J’y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et +l’_ouriadnik_ des Cosaques. Il n’y avait dans la chambre ni la +femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d’un air +préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors +_l’ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et +nous dit: + +«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce +qu’écrit le général.» + +Il mit ses lunettes et lut ce qui suit: + +_»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk, +capitaine Mironoff_ (secret). + +«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique +Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable +de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur +Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles +dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs +forteresses, en commettant partout des brigandages et des +assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous +aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut +prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il +est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il +tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.» + +«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses +lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c’est facile à +dire. Le scélérat semble fort, et nous n’avons que cent trente +hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n’y a pas +trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.» + +L’_ouriadnik_ sourit. + +«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez +ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit; +dans le cas d’une attaque, fermez les portes et faites sortir les +soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut +aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le +secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le +temps.» + +Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous +congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que +nous venions d’entendre. + +«Qu’en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je. + +-- Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu’à présent je ne +vois rien de grave. Si cependant...» + +Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air +français. + +Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparition de +Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le +respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé +pour rien au monde un secret confié comme affaire de service. +Après avoir reçu la lettre du général, il s’était assez +adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que +le père Garasim avait reçu d’Orenbourg des nouvelles +extraordinaires qu’il gardait dans le mystère le plus profond. +Vassilissa Iégorovna prit à l’instant même le désir d’aller rendre +visite à la femme du pope, et, d’après le conseil d’Ivan +Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu’elle ne la laissât +s’ennuyer toute seule. + +Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur- +le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la cuisine, pour +qu’elle ne pût nous épier. + +Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu.tirer +de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son +absence, un conseil de guerre s’était assemblé chez Ivan +Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se +douta que son mari l’avait trompée, et se mit à l’accabler de +questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il +ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa +curieuse moitié: + +«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en +tête d’allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut être +cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes officiers et je leur ai +donné l’ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu +avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles. + +-- Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka? lui demanda sa +femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine +jusqu’à notre retour?» + +Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable question: il +balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s’aperçut +aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu’elle +n’obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions +et parla des concombres salés d’Akoulina Pamphilovna savait +préparer d’une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa +Iégorovna ne put fermer l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari +avait en tête qu’elle ne pût savoir. + +Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch +occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des +morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d’ordures que les +petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces +préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu’on +craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il +possible qu’Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle +appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui +le secret qui tourmentait sa curiosité de femme. + +Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur +des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire +par des questions étrangères à l’affaire pour rassurer et endormir +la prudence de l’accusé. Puis, après un silence de quelques +instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la +tête: + +«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu’adviendra-t-il +de tout cela? + +-- Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est +miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre; +j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce +Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera +personne ici. + +-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du +commandant. + +Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mordit la +langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le +contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole +qu’elle ne dirait rien à personne. + +Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce +n’est à la femme du pope, et cela par l’unique raison que la vache +de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être +enlevée par les brigands. + +Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui +couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya +l’_ouriadnik_ avec mission de bien s’enquérir de tout dans les +villages voisins. L’_ouriadnik_ revint après une absence de deux +jours, et déclara qu’il avait dans la steppe, à soixante verstes +de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu’il avait ouï +dire aux Bachkirs qu’une force innombrable s’avançait. Il ne +pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s’aventurer +davantage. + +On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les +Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s’assemblaient +par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se +dispersaient dès qu’ils apercevaient un dragon ou tout autre +soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit +au commandant une révélation très grave. Selon lui, l’_ouriadnik_ +aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque +aurait dit à ses camarades qu’il s’était avancé jusque chez les +révoltés, qu’il avait été présenté à leur chef, et que ce chef, +lui ayant donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu +avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’_ouriadnik_ aux +arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut +accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils +murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’exécuteur de +l’ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire +assez clairement: + +«Attends, attends, rat de garnison!» + +Le commandant avait eu l’intention d’interroger son prisonnier le +même jour; mais l’_ouriadnik_ s’était échappé, sans doute avec +l’aide de ses complices. + +Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capitaine. On +saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette +occasion, le commandant prit le parti d’assembler derechef ses +officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un +prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit +et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d’autre moyen que +celui qu’il avait déjà employé une première fois. + +«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à +plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville... + +-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore +rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane +Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.» + +Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit- +il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à faire; nous parlerons +devant toi. + +-- Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas à toi +de faire le fin. Envoie chercher les officiers.» + +Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant +sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque +Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de +marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques +et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne +pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La +proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et +devait produire une grande impression sur les esprits des gens +simples, + +«Quel coquin! s’écria la femme du commandant. Voyez ce qu’il ose +nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds +nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous +sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en +avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu’il se soit trouvé +des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit! + +-- Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on +dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs forteresses. + +-- Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine. + +-- Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit le +commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier. +Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d’apporter des +verges. + +-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant +de son siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans +cela elle entendrait, les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, +pour dire la vérité, je ne suis pas très curieuse de pareilles +investigations. Au plaisir de vous revoir...» + +La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de +la justice, que l’ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit +l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l’aveu de +l’accusé était indispensable à la condamnation, idée non seulement +déraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matière +juridique; car, si le déni de l’accusé ne s’accepte pas comme +preuve de son innocence, l’aveu qu’on lui arrache doit moins +encore servir de preuve de sa culpabilité. À présent même, il +m’arrive encore d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de +cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait +de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés eux- +mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’étonna et n’émut +aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla chercher le Bachkir, qui +était tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu +d’instants après, on l’amena dans l’antichambre. Le commandant +ordonna qu’on l’introduisit en sa présence. + +Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds +des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’arrêta près de +la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais +je n’oublierai cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans +au moins, et n’avait ni nez, ni oreilles. Sa tête était rasée; +quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de +petite taille, maigre, courbé; mais ses yeux à la tatare +brillaient encore. + +«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices +un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je +vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la +première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien +rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.» + +Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air +de complète imbécillité. + +«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que +tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue +qui l’a envoyé, dans notre forteresse.» + +Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais +le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un +mot. + +«Iachki[41]! s’écria le commandant; je te ferai parler. Voyons, +ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez- +lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.» + +Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive +inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit +à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des +enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour +les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses +épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la +main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible +et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu +de langue, s’agitait un court tronçon. + +Nous fûmes tous frappés d’horreur. + +«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien +tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous, +messieurs, nous avons encore à causer.» + +Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa +Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec +un air effaré. + +«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris. + +-- Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de +Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de +revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les +officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les +scélérats vont venir ici.» + +Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le +commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et +modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé, +venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez +Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq +verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à +une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta +vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant. + +«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est +de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend. +Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à +Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une +forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas +encore eu le temps de pénétrer.» + +Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en +effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin, +jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles? + +-- Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que +les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est- +elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que +nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut- +être y lasserons-nous Pougatcheff! + +-- Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu +peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut- +il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous +arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?... + -- Eh bien! alors...» + +Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut, +étouffée par l’émotion. + +«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que +ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme, +peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que +Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y +a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre. +Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car, +bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la +forteresse est prise d’assaut. + +-- C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons +Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais +rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de +me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en +pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble. + +-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de +temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la +ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un +convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens +superflus. Mais où donc est-elle? + +-- Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est +trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle +ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?» + +Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille. +L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris +plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et +les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de +table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis +après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée +et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la +présenta. + +«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à +Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu +permettra que nous nous revoyions; si non...» + +Elle se mit à sangloter. + +«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive, +sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour +toi.» + +Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment. + + +CHAPITRE VII +_L’ASSAUT_ + +De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes +habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte +de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui +dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet. +L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire +mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la +séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces, +l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble +ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte +s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques +avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force +avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des +gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me +glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au +caporal, et courus chez le commandant. + +Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue, +lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai. + +«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch +en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie +vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé. + +-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement +intérieur. + +-- Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route +d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr +Andréitch.» + +Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la +nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous +les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant +marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du +danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire. +Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une +vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais +parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de +reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant +parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats: +«Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère +l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des +gens braves, fidèles à nos serments.» + +Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté. +Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec +attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans +doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et +parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de +pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet +passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les +cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la +steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart +Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la +quitter. + +«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est +l’ennemi? + +-- L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu +le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur? + +-- Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.» + +Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai +vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais +reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur +brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais +soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et +j’attendais impatiemment le moment décisif. + +Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit +verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes +à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de +lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le +sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval +blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et +bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent +de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart. +Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux +élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre +portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança +par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds +du commandant. + +Les traîtres nous criaient: + +«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici. + +-- Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse. + +Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre +vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride. +Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la +vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle +semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna +d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal +sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval +du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à +voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les +révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent +à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de +nous dans la terre et dans les pieux de la palissade. + +«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à +faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus +morte que vive.» + +Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un +regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la +foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la +mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et +tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et +le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois +fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit +d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse; +prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête +homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez +ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu, +Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.» + +Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous +aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch; +pardonne-moi si je t’ai jamais fâché. + +-- Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant +sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et, +si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.» + +La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du +regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête. + +Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée +sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et +tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien, +nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment +même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles +accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était +chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite +distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa +au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef +seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter +avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé, +redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le +capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant! +Suivez-moi pour une sortie!» + +Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un +instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas +bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan +Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!» + +En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent +l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses +armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et +j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le +commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de +bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son +secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent +avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on +va faire de vous, traîtres au tsar!» + +On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs +maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à +coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place, +attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la +foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent. + +Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la +maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque, +brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de +glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure +ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient. + + + +Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main, +au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les +victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la +hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent +la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des +cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le +commandant?» demanda l’usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des +groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le +vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu +osé t’opposer à moi, à ton empereur?» + +Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières +forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu +es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!» + +Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt +plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent +au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré +qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main, +et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en +l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch. + +«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr +Fédorovitch[45]. + +-- Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant +les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un +usurpateur.» + +Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan +Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour. +Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à +répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise +inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu +le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan +de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots +à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me +jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter +à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de +toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient +chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne +crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être +pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre: +«Arrêtez, maudits». + +Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu +aux pieds de Pougatcheff. + +«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin +de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en +donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur +aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.» + +Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te +pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que +j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non +plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On +m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller +à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la +main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais +préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement. + +«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait +derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné; +qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri... +Baise-lui la main.» + +Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant: +«Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie; +relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai +alors la continuation de l’infâme comédie. + +Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient +l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur. +Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la +compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les +queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la +main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient +pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois +heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le +perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc +richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et +l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il +dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques +brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée +et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les +autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les +services à thé et toutes sortes d’objets. + +«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes +pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.» + +Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari. + +«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait? +Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les +baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et +tu as péri devant un vil condamné fuyard. + +-- Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff. + +Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba +morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le +peuple se jeta sur ses pas. + + +CHAPITRE VIII +_LA VISITE INATTENDUE_ + +La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant +rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles. + +Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus +que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle +eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de +ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant. +Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient +brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait +partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à +la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première +fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et +dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le _Kivot_[46], vide +également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir +accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse +de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me +traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands. +Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix +le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit +entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire. + +«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle +journée! quelles horreurs! + +-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie +Ivanovna? + +-- La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée +chez Akoulina Pamphilovna. + +-- Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu! +Pougatcheff est là!» + +Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts +dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du +pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire. +Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait +suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un +moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un +flacon vide à la main. + +«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une +agitation inexprimable. + +-- Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope, +sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur +était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est +heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que +la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il +l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le +brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée +il y a plus d’une semaine. -- Et ta nièce est jeune? -- Elle est +jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis +le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar; +mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant +Ta Grâce. -- Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.» +Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira +le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus; +Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés, +moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite +colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous +arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa +Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment +vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi +Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui +bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand +j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard +comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne +nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!» + +En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et +la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le +pope appelait sa femme. + +«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi. +J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera +malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr +Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas +nous abandonner.» + +La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je +retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs +Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les +bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère, +dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la +forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait +partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la +maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil. + +«Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que les +scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr +Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les +habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé. +Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne +t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur +_ataman_[47]? + +-- Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il? + +-- Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a +escroqué le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de +peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes +les coutures en l’endossant.» + +Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon +guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que +Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors +la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange +liaison des événements. Un _touloup_ d’enfant, donné à un +vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les +cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire. + +«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à +ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je +chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.» + +Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas +quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa +troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que +j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma +patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais +mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès +de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion. +Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la +marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler +en me représentant le danger de sa position. + +Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui +accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui. + +«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir. + +-- Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner +notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre +Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a +daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est +monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass +Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à +Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut +en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, ... et dans +le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un +des seins, un aigle à deux têtes grand comme un _pétak_[49]_, _et +sur l’autre, sa propre figure.» + +Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le +suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à +l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle +finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je +n’étais pas pleinement rassuré. + +Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du +commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et +terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le +perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui +m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt, +et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit +adieu à Marie Ivanovna. + +Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte +d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était +assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en +bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des +visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point +parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et +l’_ouriadnik_. + +«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant. +Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!» + +Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la +table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me +versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas. +J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff +était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant +sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, +réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il +s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en +l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous +se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune +déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut +du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines +opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses +opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet +étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur +Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de +succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain. + +Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de +table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre, +mais Pougatcheff me dit: + +«Reste là, je veux te parler.» + +Nous demeurâmes en tête-à-tête. + +Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff +me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil +gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie. +Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si +peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans +savoir pourquoi. + +«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur +quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel +t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais +balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à +l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre +Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe +était le grand tsar lui-même?» + +En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. + +«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait +grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais +forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre +chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai +recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?» + +La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles +que je ne pus réprimer un sourire. + +«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce +que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi +franchement.» + +Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en +étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté. +L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le +sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le +peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me +paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire. + +Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin +(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi- +même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse +humaine. Je répondis à Pougatcheff: + +«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je +reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais +bien que je mens. + +-- Qui donc suis-je d’après toi? + +-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu +périlleux.» + +Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond: + +«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien! +soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis? +est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense +de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te +fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement +et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu? + +-- Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté +serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me +veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.» + +Pougatcheff se mit à réfléchir: + +«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas +porter les armes contre moi? + +-- Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais +toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne +de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef +maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis- +je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est +dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais +mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.» + +Ma franchise plut à Pougatcheff. + +«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au +bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et +fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et +maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.» + +Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme +et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat, +éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre +dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret +où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des +buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les +portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement +tranquille. + +Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon +absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie. + +«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de +la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du +jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque +petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille +comme dans la poche du Christ... + +Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je +m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de +corps. + + +CHAPITRE IX +_LA SÉPARATION_ + +De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la +place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger +autour de la potence où se trouvaient encore attachées les +victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les +soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient. +Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient +posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient +réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron +de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un +magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le +corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert +d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la +maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le +perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui +présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à +pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se +les disputant avec des coups. Les principaux complices de +Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos +regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et +il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de +feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un +signe de la tête, et m’appela près de lui. + +«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu +déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils +aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir +avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un +supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.» + +Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, +enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute +chose; il me répond de vous et de la forteresse». + +J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de +la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra- +t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; +il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques +qui s’apprêtaient à le soutenir. + +En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il +s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. +Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire. + +«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité. + +-- Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch. + +Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air +d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux +lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en +chef?» + +Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de +Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui +présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel +propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le +secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui +va suivre: + +«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée: +six roubles. + +-- Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en +fronçant le sourcil. + +-- Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme +parfait. + +Le secrétaire en chef continua sa lecture: + +«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles. + +«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles. + +«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix +roubles. + +«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi. + +-- Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me +font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?» + +Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer +la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du +bien de mon maître emporté par les scélérats. + +-- Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible. + +-- Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des +scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes +garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te +fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche. +Ordonne de lire jusqu’au bout. + +-- Voyons, lis.» + +Le secrétaire continua: + +«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre +roubles. + +«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante +roubles. + +«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait +abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles. + +-- Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux +étincelèrent tout à coup. + +J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait +s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff +l’interrompit. + +«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises? +s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en +le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a +dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou, +éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et +ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles... +Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ en +peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif +pour qu’on fasse des _touloups_ de ta peau. + +-- Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un +homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.» + +Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il +détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les +chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la +forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place +avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le +considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale +entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. +Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder +vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire. + +«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra +remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de +rire.» + +Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme +du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse +nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez +la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna +m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je +fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne +me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans +entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute +apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées +m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et +sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me +désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout +m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur, +dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa +haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire? +comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et +je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg, +afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si +c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna, +en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je +considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre +jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes. + +«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr +Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. +Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la +pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.» + +Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que +je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en +compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas. + +J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis +tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la +tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en +main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour +que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre +_ouriadnik_. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de +son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre +Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et +d’une pelisse de son épaule.» + +À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton. + +«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi- +rouble... Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.» + +Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il; +et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es? + +-- Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’_ouriadnik_ sans se +déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride +et non un demi-rouble. + +-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part +celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le +demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire. + + + +-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son +cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.» + +À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et +fut bientôt hors de la vue. + +Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en +croupe. + +«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas +inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a +eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de +paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont +volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent, +cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une +poignée de poils.» + + +CHAPITRE X +_LE SIÈGE_ + +En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats +avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles +du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place +sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns +emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le +fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons +transportaient des briques et réparaient les murailles. Les +sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos +passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse +de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le +trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle +d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide +d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. +Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il +parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les +terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui +racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en +m’écoutant, coupait les branches mortes. + +«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est +tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était +une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et +qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?» + +Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la +maison du pope. + +«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais; +il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des +brigands.» + +Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas +fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas +à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres +habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute. + +«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te +prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil +de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce +coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en +attendant.» + +J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait +Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur +peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de +guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. +À l’heure indiquée, j’étais chez le général. + +Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le +directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit +vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit +à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son +compère, et souvent il m’interrompait par des questions +accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne +prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre, +montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce +temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris +place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général +exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire +en question. + +«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière +nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou +défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses +désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une +rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est +plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous +recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en +consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur +l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous +énoncer votre opinion.» + +Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et +sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de +résister à des forces disciplinées. + +Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible +mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune +homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot +_suceur de lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de +mon côté et me dit en souriant: + +«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de +guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant +nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le +conseiller de collège, dites-nous votre opinion.» + +Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa +troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de +rhum. + +«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni +offensivement ni défensivement. + +-- Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le +général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il +faut agir offensivement ou défensivement. + +-- Votre Excellence, agissez subornativement[54]. + +-- Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions +subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous +profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du +coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds +secrets. + +-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un +bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces +voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et +les mains. + +-- Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le +général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des +mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre +légal.» + +Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants +parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes, +de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et +ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester +derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du +canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin, +quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua +la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant: + +«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis +entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est +fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque +toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.» + +Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon +amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés +civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de +mécontentement. + +«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir +une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si +grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces +confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse +souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger +à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi +que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège +qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi +par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait +voir, par des sorties bien dirigées.» + +Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le +conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse +du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction, +s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience. + +Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, +fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des +murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des +rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le +dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de +l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par +Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une +longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à +pleurer de dépit. + +Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui +appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai +donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de +l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent +à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à +Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse +la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui +était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes +qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff +n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps +passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de +Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation +d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps +consistait à faire des promenades militaires. + +Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je +partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du +rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de +Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait +d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment, +et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en +état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se +mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige +l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de +l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et, +dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse +des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la +guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient +prudence et prévoyance. + +Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous +une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en +arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta +son bonnet, et s’écria: + +«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?» + +Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus +content de le voir. + +«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as +quitté Bélogorsk? + +-- Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne +suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous. + +-- Où est-elle? m’écriai-je tout transporté. + +-- Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. +J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.» + +Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je +l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes: + + +«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je +n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à +vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et +que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie +Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a +promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à +Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que +vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour +vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque +enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la +place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre +entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous +sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser. +Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse +d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des +brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir +que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite +avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis, +si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le +camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai +prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il +m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas +sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père +Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, +pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous +envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si +vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise, + +«Marie Mironoff.» + + +Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je +m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon +pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille +projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter +à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et +j’entrai en courant dans sa chambre. + +Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume. +En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé, +car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon +entrée si brusque. + + + +«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme +auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du +bonheur de toute ma vie. + +-- Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait; +que puis-je faire pour toi? Parle. + +-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de +soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la +forteresse de Bélogorsk.» + +Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais +perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup. + +«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il +enfin. + +-- Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi +seulement sortir. + +-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande +distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication +avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure +de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une +communication interceptée, voyez-vous...» + +Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations +militaires, et je me hâtai de l’interrompre. + +«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une +lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa +femme. + +-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe +sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et +nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en +attendant, il faut prendre patience. + +-- Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il +fera violence à Marie. + +-- Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un +grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme +de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous +l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se +trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps +filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari. + +-- J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à +Chvabrine. + +-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es +probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre +affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de +te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est +déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.» + +Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée +me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans +le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers. + + +CHAPITRE XI +_LE CAMP DES REBELLES_ + +Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi. +Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires. + +«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces +brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont +pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu +faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte +de dire à qui tu la fais.» + +J’interrompis son discours: + +«Combien ai-je en tout d’argent? + +-- Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les +coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.» + +En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée +toute remplie de pièces de monnaie d’argent. + +«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as +là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de +Bélogorsk. + +-- Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix +tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te +mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par +les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas +pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les +troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras +aller des quatre côtés.» + +Mais ma résolution était inébranlable. + +«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois +partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, +Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons +peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de +dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est +nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je +te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois +jours... + +-- Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te +laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as +résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne +t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une +muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que +tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.» + +Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch, +et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une +demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une +rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait +donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes +les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et +nous sortîmes enfin d’Orenbourg. + +Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait +devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route +était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe +se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées. +J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me +criait à chaque instant: + +«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite +rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi +te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous +sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet +enfant de boyard périra pour rien.» + +Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes +des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à +la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, +n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais +passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus +tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons. +C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria: +«Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer +devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même, +et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, +et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie; +cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent +et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des +deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui +s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque, +regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi. +Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se +débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu +quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon +cheval pour aller à son secours. + +En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la +voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la +portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques +minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient +fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient +à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur +moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon +cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara +qu’ils allaient nous conduire devant le tsar. + +«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à +l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.» + +Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les +sentinelles nous emmenèrent en triomphe. + +Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les +maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des +cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, +mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un +officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une _isba_ qui faisait +l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques +tonneaux de vin et deux pièces de canon. + +«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous +annoncer.» + +Il entra dans _l’isba_. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le +vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières. +Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: +«Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier». + +J’entrai dans _l’isba_, ou dans le palais, comme l’appelait le +paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les +murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles, +les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une +corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner +dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre, +tout était comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait +assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, +la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de +ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et +de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un +officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les +rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe. +Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité +disparut tout à coup. + +«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te +portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?» + +Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres +affaires, et que ses gens m’avaient arrêté. + +«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il. + +Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne +voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades +de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent +pas de leur place. + +«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.» + +Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de +l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec +une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large +ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris. +Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute +taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans. +Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans +narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues +donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange +et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe +kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le +sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre, +Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel +condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois. +Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette +société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi +une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à +moi-même par ses questions. + +«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?» + +Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la +Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me +donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la +saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je +répondis à Pougatcheff: + +«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une +orpheline qu’on opprime.» + +Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent. + +«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il. +Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma +sentence. Parle, quel est le coupable? + +-- Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune +fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la +contraindre à devenir sa femme. + +-- Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff +d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi +à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre. + +-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix +enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement +de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu +as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour +chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les +suppliciant à la première accusation. + +-- Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, +dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de +mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de +bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre +visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te +demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté +jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis? +N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y +allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est +envoyée par les généraux d’Orenbourg.» + +La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un +frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me +rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon +trouble. + +«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me +semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?» + +Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui +répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait +faire de moi ce qu’il voulait. + +«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est +votre ville. + +-- Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre. + +-- En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de +faim.» + +L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que +m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et +que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée. + +«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec +impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et +la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore +comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en +abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet +ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.» + +Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé +Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son +camarade. + +«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à +étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait +où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux +faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur +la conscience? + +-- Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te +vient cette pitié? + +-- Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, +et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa +manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable +d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non +pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, +mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la +massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.» + +Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: +«Narines arrachées! + +-- Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en +donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra +aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un +jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine +barbiche. + +-- Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez +vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les +chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même +traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se +mordaient entre eux.» + +Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre +regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien, +qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me +tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah! +j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_. +Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais +mort de froid pendant le trajet.» + +Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. + +«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son +habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire; +qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute? +n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh? + +-- Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant +du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun +risque à lui dire la vérité. + +-- Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit +plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes +noces.» + +Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui +dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons- +nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le +matin est plus sage que le soir.» + +J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais +je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants +du maître de _l’isba_, couvrirent la table d’une nappe blanche, +apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et +de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de +Pougatcheff et de ses terribles compagnons. + +L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien +avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des +convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons +se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. +Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, +où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous +clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout +ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre +question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis +longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi, +je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer +l’oeil un instant de la nuit. + +Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je +me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_ +attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. +Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un +habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses +convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de +soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir +précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de +m’asseoir à ses côtés dans la _kibitka_. + +Nous prîmes place. + +«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher +tatar qui, debout, dirigeait l’attelage. + +Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la +clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige. + +«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop; +et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff +fit arrêter. + +«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas +dans mes vieilles années au milieu de ces scél... + +-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore +rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant. + +-- Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en +prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir +rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour +toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.» + +Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement +Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas +entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. +Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se +courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes +de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la +bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé. + +On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques +heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais +pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais +aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma +destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à +moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et +les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de +ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du +capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de +tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par +d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson +subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma +tête. + +Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre +Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser? + +-- Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un +officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et +maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le +bonheur de ma vie dépend de toi. + +-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?» + +Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais, +non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide. + +«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur. +Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore +aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que +tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te +pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la +voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce +que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu +vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend +ta confrérie.» + +Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas +devoir le contredire, et ne répondis mot. + +«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court +silence. + +-- Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en +convenir, tu nous as donné de la besogne.» + +Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour- +propre. + +«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier. +Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]? +Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières. +Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?» + +La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. + +«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre +Frédéric? + +-- Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos +généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes +ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres +quand je marcherai sur Moscou. + +-- Et tu comptes marcher sur Moscou?» + +L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu +sait, ... ma rue est étroite, ... j’ai peu de volonté, ... mes +garçons ne m’obéissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me +faut dresser l’oreille... Au premier revers ils sauveront leurs +cous avec ma tête. + +-- Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les +abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir +recours à la clémence de l’impératrice?» + +Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir +est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai +commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été +tsar à Moscou. + +-- Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on +l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et +on l’a dispersée à tous les vents.» + +Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, +tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre _kibitka_ +glissait rapidement sur le chemin d’hiver... Tout à coup j’aperçus +un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un +clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous +entrions dans la forteresse de Bélogorsk. + + +CHAPITRE XII +_L’ORPHELINE_ + +La _kibitka_ s’arrêta devant le perron de la maison du commandant. +Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et +étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de +l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa +barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en +exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma +vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous? +dit-il; ce devrait être depuis longtemps». + +Je détournai la tête sans lui répondre. + +Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que +je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le +diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe. +Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan +Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme. +Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff +en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à +Sa Seigneurie». + +Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour +la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse +ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas +content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance. +Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la +forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et +sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière +inattendue: + +«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille +que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.» + +Chvabrine devint pâle comme la mort. + +«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, ... elle n’est pas sous +ma garde, elle est au lit dans sa chambre. + +-- Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant. + +Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff +dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis. + +Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez +exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un +étranger entre dans la chambre de ma femme. + +-- Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer. + +-- Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi, +continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas +l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux +chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.» + +À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit +d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la +fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer. + +-- Ouvre!» dit Pougatcheff. + +Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire +qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied; +la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes. + +Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis +m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de +paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars. +Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau +de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne +saurais dire ce que j’éprouvai. + +Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer +sourire: «Ton hôpital est en ordre!» + +Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi +ton mari te punit-il ainsi? + +-- Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne +serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si +l’on ne me délivre pas.» + +Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me +tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?» + +Chvabrine tomba à genoux. + +Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de +vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux +pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir. + +«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache +bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.» + +Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie +fille, je suis le tsar». + +Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que +c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux. +Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans +connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma +vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre +et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous +descendîmes tous trois dans la pièce de réception. + +«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons +délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer +chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je +serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous +nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.» + +Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de +Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête. + +«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais +Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du +pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la +prise de cette forteresse.» + +Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants. + +«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de +l’indignation. + +-- Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté. + +-- Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage +s’assombrit tout à coup. + +-- Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer +devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent +déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver. + +-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient +pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien +fait de les tromper. + +-- Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais +comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je +serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi. +Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et +à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu +as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu +nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous +prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton +âme...» + + + +Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff. + +«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir +jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume. +Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne +bonheur et raison.» + +Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf- +conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son +pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié. +Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le +suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage. + +Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je +frappai: + +«Qui est là?» demanda Palachka. + +Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la +porte. + +«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement. +Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.» + +J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme +accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de +tout ce qui s’était passé. + +«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu +a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment +allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie +Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite +colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré +avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour +cela merci au scélérat! + +-- Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur +tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr +Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous +sommes vus.» + +La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la +main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment +Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna; +comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer +d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles +par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui +faisait, comme on dit, danser _l’ouriadnik_ lui-même au son de son +flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de +m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de +mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix +quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient +trompé. + +«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina +Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch! +bien, fin renard!» + +En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un +sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de +paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et +bienséance. + +Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule +parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur. +Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à +causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie +me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la +forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les +tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous +rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes. +Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était +impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff +et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me +réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment +toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent +dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de +campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle +proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à +son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon +père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille +d’un vétéran mort pour sa patrie. + +«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces +événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde +ne saurait plus nous séparer.» + +Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte +timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que +moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais +elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes +parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre +commune résolution. + +Une heure après, l’_ouriadnik_ m’apporta mon sauf-conduit avec le +griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça +que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre +en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet +homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et +pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une +forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement +l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver +sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la +foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui +exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein. + +Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule +Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en +clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit +dans sa _kibitka_, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et +lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la +voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous +nous reverrons encore.» + +En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles +circonstances! + +Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle +glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine +disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour +notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil +équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés. +Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents, +enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me +pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant +des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur +le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans +l’intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch +se jucha de nouveau sur le devant. + +«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr +Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope; +bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!» + +Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus +Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une +sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi +humilié, et détournai les yeux. + +Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour +toujours la forteresse de Bélogorsk. + + +CHAPITRE XIII +_L’ARRESTATION_ + +Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait +le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire +à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé +n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi, +tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris +tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop +fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà +rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à +Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité +qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu +dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce +au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un +favori du maître. + +Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre. +Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant +barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche +pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et +au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le +compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.» + +Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec +d’affreux jurements. + +«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux +épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta +bourgeoise.» + +Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu’on me conduisit devant +l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs +imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major. +Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du +tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment +cela finira-t-il?» + +La _kibitka_ venait au pas derrière nous. + +En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée. +Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour +annoncer sa capture. Il revint à l’instant même et me déclara que +Sa Haute Seigneurie[60] n’avait pas le temps de me recevoir, +qu’elle lui avait donné l’ordre de me conduire en prison et de lui +amener ma bourgeoise. + +«Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je furieux; est-il devenu +fou? + +-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal +des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire +Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Seigneurie à Sa Haute +Seigneurie, Votre Seigneurie.» + +Je m’élançai sur le perron! les sentinelles n’eurent pas le temps +de me retenir, et j’entrai tout droit dans la chambre où six +officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la +banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’après l’avoir un moment +dévisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui +m’avait si bien dévalisé dans l’hôtellerie de Simbisrk! + +«Est-ce possible! m’écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi? + +-- Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D’où viens-tu? +Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte? + +-- Merci; fais-moi plutôt donner un logement. + +-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi. + +-- Je ne le puis, je ne suis pas seul. + +-- Eh bien, amène aussi ton camarade. + +-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame. + +-- Avec une dame! où l’as-tu pêchée, frère?» + +Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si railleur que +tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus. + +«Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire; je te donnerai +un logement. Mais c’est dommage; nous aurions fait nos bamboches +comme l’autre fois. Holà! garçon, pourquoi n’amène-t-on pas la +commère de Pougatcheff? Est-ce qu’elle ferait l’obstinée? Dis-lui +qu’elle n’a rien à craindre, que le monsieur qui l’appelle est +très bon, qu’il ne l’offensera d’aucune manière, et en même temps +pousse-la ferme par les épaules. + +-- Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de +Pougatcheff parles-tu? c’est la fille du défunt capitaine +Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmène +maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai. + +-- Comment! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout à +l’heure? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire? + +-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t’en +supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont +horriblement effrayée.» + +Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sortit lui- +même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du malentendu +involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordre au maréchal des +logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à +coucher chez lui. + +Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec +Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écouta avec +une grande attention, et quand j’eus fini, hochant de la tête: + +«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui +n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête +officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois- +moi, je t’en conjure: le mariage n’est qu’une folie. Est-ce bien à +toi de t’embarrasser d’une femme et de bercer des marmots? Crache +là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai +nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes +parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que faire de +retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des +rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dépêtrer encore une +fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d’elle-même, +et tout se passera pour le mieux.» + +Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je +sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma présence dans +l’armée de l’impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le +conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents, +et à rester dans sa troupe. + +Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu’il +eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il +commença par faire le récalcitrant. + +«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te +servira, et que diront tes parents?» + +Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le fléchir +par ma sincérité et mes caresses. + +«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon +bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestique, et je ne serais +pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En +la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à +l’épouser dès que les circonstances me le permettront.» + +Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de +stupéfaction inexprimable. + +«Se marier! répétait-il, l’enfant veut se marier! Mais que dira +ton père? et ta mère, que pensera-t-elle? + +-- Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’ils +connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma +mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous, +n’est-ce pas?» + +Le vieillard fut touché. + +«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles +te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle, +que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille. +Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu, +et je dirai en toute soumission à tes parents qu’une telle fiancée +n’a pas besoin de dot.» + +Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine. +Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abord Zourine +m’écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus +vagues, puis enfin il répondit à l’une de mes questions par un +ronflement aigu, et j’imitai son exemple. + +Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en +reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le +détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et +qu’il n’y avait plus d’hésitation possible, je me séparai de Marie +après l’avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre +pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute éplorée; je ne +pus rien lui répondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments +de mon âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez +Zourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espérais me +distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain +nous nous mîmes en marche. + +C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avait rendu +les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux +s’apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé +ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l’approche de +nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir. +Bientôt le prince Galitzine remporta, une victoire complète sur +Pougatcheff, qui s’était aventuré près de la forteresse de +Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir +porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites, +Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se +dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le +printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les +routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous +consolions de notre inaction par l’idée que cette petite guerre +d’escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer. + +Mais Pougatcheff n’avait pas été pris: il reparut bientôt dans les +forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et +recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction +des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la +marche audacieuse de l’usurpateur sur Moscou. Zourine reçut +l’ordre de passer la Volga. + +Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerre. +Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les +gentilshommes se cachaient dans les bois; l’autorité n’avait plus +de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient +ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce +vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous +fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable! + +Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de +nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du +bandit et l’ordre de s’arrêter. La guerre était finie. Il m’était +donc enfin possible de retourner chez mes parents. L’idée de les +embrasser et de revoir Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me +remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et +me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois +marié; tu verras que tout ira au diable». + +Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange +empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de +tant de victimes innocentes et l’idée du supplice qui l’attendait +ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je +avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou +offert aux coups de la mitraille? C’est ce que tu avais de mieux à +faire[63].» + +Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard, +j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’un coup de +tonnerre imprévu vint me frapper. + +Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en route, +Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d’un +air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j’eus peur sans +savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m’annonça +qu’il avait à me parler. + +«Qu’y a-t-il? demandai-je avec inquiétude. + +-- Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis +ce que je viens de recevoir.» + +C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements +d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, et de m’envoyer +sous bonne garde à Khasan devant la commission d’enquête créée +pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me +tomba des mains. + +«Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre. +Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l’intimité de +Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J’espère bien que +l’affaire n’aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras +devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à +l’instant.» + +Ma conscience était tranquille; mais l’idée que notre réunion +était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après +avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma +_téléga_[64], deux hussards s’assirent à mes côtés, le sabre nu, et +nous prîmes la route de Khasan. + + +CHAPITRE XIV +_LE JUGEMENT_ + +Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon +éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais donc aisément +me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de +faire des sorties contre l’ennemi, mais on nous y encourageait. +Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être +prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins +suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires +que j’allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me +décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout +entière, bien convaincu que c’était à la fois le moyen le plus +simple et le plus sûr de me justifier. + +J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et +presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des +maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des +murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que +Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la forteresse, qui était +restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre +les mains de l’officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal +ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De +là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai +seul dans un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre +murs et une petite lucarne garnie de barres de fer. + +Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis +ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la consolation de +tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première +fois la douceur d’une prière élancée d’un coeur innocent et plein +d’angoisses, je m’endormis paisiblement, sans penser à ce qui +adviendrait de moi. + +Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant que la +commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à +travers une cour, à la demeure du commandant, s’arrêtèrent dans +l’antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements +intérieurs. + +J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de +papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge, +d’un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes, +ayant au plus une trentaine d’années, d’un extérieur agréable et +dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un +secrétaire, la plume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à +inscrire mes dépositions. + +L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le +général s’informa si je n’étais pas le fils d’André Pétrovitch +Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s’écria sévèrement: +«C’est bien dommage qu’un homme si honorable ait un fils tellement +indigne de lui!» + +Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations +qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans peine par un +aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut. + +«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais +nous en avons vu bien d’autres.» + +Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle +époque j’étais entre au service de Pougatcheff, et à quelles +sortes d’affaires il m’avait employé. + +Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentilhomme, je +n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu’il ne +m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires. + +«Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’officier et le +gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateur, pendant que tous +ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, s’est-il fait +que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et +amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des +cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble? +D’où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être +fondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur une +lâcheté criminelle et impardonnable?» + +Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profondément, +et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment +s’était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au +milieu d’un ouragan; comment il m’avait reconnu et fait grâce à la +prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet +j’avais accepté de l’usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais +j’avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat +jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon +général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège +désastreux d’Orenbourg. + +Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu’il se +mit à lire à haute voix: + +«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de +l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait +entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la +loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j’ai +l’honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s’est trouvé au +service à Orenbourg, depuis le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24 +février de la présente année, jour auquel il s’absenta de la +ville, et depuis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on +a ouï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp de +Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteresse de +Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D’un autre +coté, par rapport à sa conduite, je puis...» + +Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté: + +«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?» + +J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma liaison +avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis +soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me +vint à l’esprit que, si je la nommais, la commission la ferait +comparaître; et l’idée d’exposer son nom à tous les propos +scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en +leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me +troublai, balbutiai et finis par me taire. + +Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine +bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de +mon trouble. L’officier aux gardes demanda que je fusse confronté +avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d’appeler le +_coquin d’hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour +attendre l’apparition de mon accusateur. Quelques moments après, +on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus +frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et +maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à +grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses +accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui, j’avais +été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous +les jours jusqu’à la ligne des tirailleurs pour transmettre des +nouvelle écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin +j’étais décidément passé du côté de l’usurpateur, allant avec lui +de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de +nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs +places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’écoutai +jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seule chose: il +n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour- +propre souffrait à la pensée de celle qui l’avait dédaigneusement +repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une +étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce +fût, la commission n’entendit pas prononcer le nom de la fille du +commandant de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la +résolution que j’avais prise, et, quand les juges me demandèrent +ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me +bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaration première, et que +je n’avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna +que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai +Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d’un +sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas +pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je +n’eus plus à subir de nouvel interrogatoire. + +Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au +lecteur; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que les plus +petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et +qu’il me semble que j’y ai moi-même assisté. + +Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui +distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occasion qui leur +était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient +une grâce de Dieu. Bientôt ils s’attachèrent sincèrement à elle, +car on ne pouvait la connaître sans l’aimer. Mon amour ne semblait +plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que +l’union de son Pétroucha à la fille du capitaine. + +La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute ma +famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents +l’origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non +seulement ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais que cela les +avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que +je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l’objet était le +renversement du trône et l’extermination de la race des +gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire, +dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l’hôte de +Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux à +son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment +solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune trahison. +Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec +impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était +très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence. + +Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit +de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les +premiers compliments d’usage, il lui annonçait que les soupçons +qui s’étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelle +ne s’étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu’un supplice +exemplaire aurait dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par +considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de +mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu’en +lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ordonné +qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil +perpétuel. + +Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté +habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte +amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même, +comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu +juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la +vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le +supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la +défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa +conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et +Khouchlchoff[66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment, +qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves +révoltés, ... honte, honte éternelle à notre race!» + +Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa +présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des +incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était +inconsolable. + +Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j’aurais +pu me justifier si je l’avais voulu, elle se doutait du motif qui +me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes +infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne +cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son +sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses +idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne +produisait pas sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une +vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes +tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui +travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes +parents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et +qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra +très affligée de cette résolution. + +«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi, +tu veux donc nous abandonner?» + +Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle +allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur, +comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité. + +Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime +supposé de son fils lui semblait un reproche poignant. + +«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre +obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête +homme, et non pas un traître taché d’infamie!» + +Il se leva et quitta la chambre. + +Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses +projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui +accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit +avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de +moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée. + +Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour +habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle +résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un +petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste +vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu’elle +était la nièce d’un chauffeur de poêles attaché à la cour, et +l’initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle +heure l’impératrice se levait, prenait le café, allait à la +promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa +personne; ce qu’elle avait daigné dire la veille à table; qui elle +recevait le soir; en un mot, l’entretien d’Anna Vlassievna[67] +semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très +précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l’écoutait avec grande +attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna +Vlassievna raconta à Marie l’histoire de chaque allée et de chaque +petit pont. Toutes les doux regagnèrent ensuite la maison, +enchantées l’une de l’autre. + +Le lendemain, de très bonne heure, Marie s’habilla et retourna +dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil +dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’avait déjà jaunis +la fraîche haleine de l’automne. Le large lac étincelait immobile. +Les cygnes, qui venaient de s’éveiller, sortaient gravement des +buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d’une +charmante prairie où l’on venait d’ériger un monument en l’honneur +des récentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout à coup un +petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant. +Marie s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de +femme. + +«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.» + +Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à- +vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du +siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après +lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son +aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en +petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa +figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une +gravité tempérée par le doux regard de ses jeux bleus et son +charmant sourire. Elle rompit la première le silence: + +«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle. + +-- Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province. + +-- Vous êtes arrivée avec vos parents? + +-- Non, madame, seule. + +-- Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule. + +-- Je n’ai ni père ni mère. + +-- Vous êtes ici pour affaires? + +-- Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à +l’impératrice. + +-- Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre +d’une injustice ou d’une offense? + +-- Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice. + +-- Permettez-moi une question: qui êtes-vous? + +-- Je suis la fille du capitaine Mironoff. + +-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des +forteresses de la province d’Orenbourg? + +-- Oui; madame.» + +La dame parut émue. + +«Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus douce, de +me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi +l’objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous +aider.» + +Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue, +l’attirait involontairement et lui inspirait de la confiance. +Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa +protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse. + +Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais +soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux +tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce +visage si calme et si gracieux un instant auparavant. + +«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé. +L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à +l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien +dépravé et dangereux. + +-- Ce n’est pas vrai! s’écria Marie. + +-- Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit +jusqu’aux yeux. + +-- Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais +tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est +exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas +disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je +fusse mêlée à cette affaire.» + +Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà. + +La dame l’écoutait avec une attention profonde. + +«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut +terminé son récit. + +Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec +un sourire: + +«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre. +J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la réponse à votre +lettre.» + +À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie +Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance. + +Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait- +elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle +apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait +reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture +armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée +impériale entra dans la chambre, annonçant que l’impératrice +daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff. + +Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle. + +«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la +cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous +présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que +vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais +vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière, +pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?» + +Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie +Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y +avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit. + +Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son coeur +battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse +s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une +longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin +introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs, +qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement +passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie +reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement: + +«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout +régler, convaincue de l’innocence de votre fiancé. Voilà une +lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.» + +Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la +releva et la baisa sur le front. + +«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette +à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez +tranquille sur votre avenir.» + +Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice +la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de +mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard +sur Pétersbourg. + +* * * + +Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on +sait, par des traditions de famille, qu’il fut délivré de sa +captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il assista au supplice +de Pougatcheff, et que celui-ci, l’ayant reconnu dans la foule, +lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard, +fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr +Andréitch devint l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance +habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison +seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de +Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père +de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son +fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coeur de la +fille du capitaine. + + + + [1] Célèbre général de Pierre le Grand et de l’impératrice +Anne. + [2] Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs +étrangers l’ont adopté pour nommer leur profession. + [3] Ce mot signifie qui n’a pas encore sa croissance. On +appelle ainsi les gentilshommes qui n’ont pas encore pris de +service. + [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu’en Russie le nom +patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le +nom de famille. + [5] Diminutif de Piôtr, Pierre. + [6] Anastasie, fille de Garasim. + [7] Chef-lieu du gouvernement d’Orenbourg, le plus oriental de +la Russie d’Europe, et qui s’étend même en Asie. + [8] Pelisse courte n’atteignant pas le genou. + [9] Jean, fils de Jean. + [10] Le rouble valait alors, comme aujourd’hui le rouble +d’argent, quatre francs de notre monnaie. + [11] Pierre, fils d’André. + [12] Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes. + [13] Ouragan de neige. + [14] Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre +la capote d’une kibitka. + [15] Parrain du mariage. + [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle. + [17] Fleuve qui se jette dans l’Oural. + [18] Bouilloire à thé + [19] Cafetan court. + [20] Les paysans russes portent la hache passée dans la +ceinture ou derrière le dos. + [21] Lit ordinaire des paysans russes. + [22] Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à +leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse. + [23] Maisons de paysans. + [24] Grossières gravures enluminées. + [25] Jean, fils de Kouzma. + [26] Formule de politesse affable. + [27] Officier subalterne de Cosaques. + [28] Alexis, fils de Jean. + [29] Basile (au féminin), fille d’Iégor. + [30] Jean, fils d’Ignace. + [31] Diminutif de Maria. + [32] Soupe russe faite de viande et de légumes. + [33] En russe, on dit tant d’âmes pour tant de paysans. + [34] Poète célèbre alors, oublié depuis. + [35] Ils sont écrits dans le style suranné de l’époque. + [36] Poète ridicule, dont Catherine II s’est moquée jusque +dans son _Règlement de l’ermitage_. + [37] Manière méprisante d’écrire le nom patronymique. + [38] Formule de consentement. + [39] Environ trois pouces. + [40] De Catherine II. + [41] Jurement tatar. + [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail. + [43] Robe parée; c’est l’usage, chez les Russes, d’enterrer +les morts dans leurs plus riches habits. + [44] Ceintures que portent tous les paysans russes. + [45] Pierre III. + [46] Petite armoire plate et vitrée où l’on enferme les +saintes images, et qui forme un autel domestique. + [47] Chef militaire chez les Cosaques. + [48] À vapeur. + [49] Pièce de cinq kopeks en cuivre. + [50] Le premier des faux Démétrius. + [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées +au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique +à tes yeux lucides...». + [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume +barbare a été abolie par l’empereur Alexandre. + [53] Blanc bec. + [54] Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe +«suborner». + [55] Fille d’un autre commandant de forteresse, que tua +Pougatcheff. + [56] Nom d’un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté +longtemps contre les troupes impériales. + [57] Pour la torture. + [58] Légère escarmouche où l’avantage était resté à +Pougatcheff + [59] Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes. + [60] Titre d’un officier supérieur. + [61] Nom général des établissements métallurgiques de l’Oural. + [62] Diminutif de Iéméliane. + [63] Après s’être avancé jusqu’aux portes de Moscou, qu’il +aurait peut-être enlevé si son audace n’eût faibli au dernier +moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons +pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à +Moscou, il fut exécuté en 1775. + [64] Petit chariot d’été. + [65] Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le +Grand. + [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l’impératrice +Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie. + [67] Anne, fille de Blaise. + [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul en +1772. + + + + + +End of Project Gutenberg's La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE *** + +***** This file should be named 13798-8.txt or 13798-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13798/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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