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+The Project Gutenberg EBook of La fille du capitaine, by Alexandre Pouchkine
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La fille du capitaine
+
+Author: Alexandre Pouchkine
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13798]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLE DU CAPITAINE ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+
+Alexandre Pouchkine
+
+LA FILLE DU CAPITAINE
+(1836)
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE I LE SERGENT AUX GARDES
+CHAPITRE II LE GUIDE
+CHAPITRE III LA FORTERESSE
+CHAPITRE IV LE DUEL
+CHAPITRE V LA CONVALESCENCE
+CHAPITRE VI POUGATCHEFF
+CHAPITRE VII L’ASSAUT
+CHAPITRE VIII LA VISITE INATTENDUE
+CHAPITRE IX LA SÉPARATION
+CHAPITRE X LE SIÈGE
+CHAPITRE XI LE CAMP DES REBELLES
+CHAPITRE XII L’ORPHELINE
+CHAPITRE XIII L’ARRESTATION
+CHAPITRE XIV LE JUGEMENT
+
+
+CHAPITRE I
+_LE SERGENT AUX GARDES_
+
+Mon père, André Pétrovitch Grineff, après avoir servi dans sa
+jeunesse sous le comte Munich[1], avait quitté l’état militaire en
+17... avec le grade de premier major. Depuis ce temps, il avait
+constamment habité sa terre du gouvernement de Simbirsk, où il
+épousa Mlle Avdotia, 1ere fille d’un pauvre gentilhomme du
+voisinage. Des neuf enfants issus de cette union, je survécus
+seul; tous mes frères et soeurs moururent en bas âge. J’avais été
+inscrit comme sergent dans le régiment Séménofski par la faveur du
+major de la garde, le prince B..., notre proche parent. Je fus
+censé être en congé jusqu’à la fin de mon éducation. Alors on nous
+élevait autrement qu’aujourd’hui. Dès l’âge de cinq ans je fus
+confié au piqueur Savéliitch, que sa sobriété avait rendu digne de
+devenir mon menin. Grâce à ses soins, vers l’âge de douze ans je
+savais lire et écrire, et pouvais apprécier avec certitude les
+qualités d’un lévrier de chasse. À cette époque, pour achever de
+m’instruire, mon père prit à gages un Français, M. Beaupré, qu’on
+fit venir de Moscou avec la provision annuelle de vin et d’huile
+de Provence. Son arrivée déplut fort à Savéliitch. «Il semble,
+grâce à Dieu, murmurait-il, que l’enfant était lavé, peigné et
+nourri. Où avait-on besoin de dépenser de l’argent et de louer un
+_moussié_, comme s’il n’y avait pas assez de domestiques dans la
+maison?»
+
+Beaupré, dans sa patrie, avait été coiffeur, puis soldat en
+Prusse, puis il était venu en Russie pour être _outchitel_, sans
+trop savoir la signification de ce mot[2]. C’était un bon garçon,
+mais étonnamment distrait et étourdi. Il n’était pas, suivant son
+expression, ennemi de la bouteille, c’est-à-dire, pour parler à la
+russe, qu’il aimait à boire. Mais, comme on ne présentait chez
+nous le vin qu’à table, et encore par petits verres, et que, de
+plus, dans ces occasions, on passait _l’outchitel_, mon Beaupré
+s’habitua bien vite à l’eau-de-vie russe, et finit même par la
+préférer à tous les vins de son pays, comme bien plus stomachique.
+Nous devînmes de grands amis, et quoique, d’après le contrat, il
+se fût engagé à m’apprendre _le français, l’allemand et toutes les
+sciences, _il aima mieux apprendre de moi à babiller le russe tant
+bien que mal. Chacun de nous s’occupait de ses affaires; notre
+amitié était inaltérable, et je ne désirais pas d’autre mentor.
+Mais le destin nous sépara bientôt, et ce fut à la suite d’un
+événement que je vais raconter.
+
+Quelqu’un raconta en riant à ma mère que Beaupré s’enivrait
+constamment. Ma mère n’aimait pas à plaisanter sur ce chapitre;
+elle se plaignit à son tour à mon père, lequel, en homme
+expéditif, manda aussitôt cette _canaille de Français_. On lui
+répondit humblement que le _moussié_ me donnait une leçon. Mon
+père accourut dans ma chambre. Beaupré dormait sur son lit du
+sommeil de l’innocence. De mon côté, j’étais livré à une
+occupation très intéressante. On m’avait fait venir de Moscou une
+carte de géographie, qui pendait contre le mur sans qu’on s’en
+servît, et qui me tentait depuis longtemps par la largeur et la
+solidité de son papier. J’avais décidé d’en faire un cerf-volant,
+et, profitant du sommeil de Beaupré, je m’étais mis à l’ouvrage.
+Mon père entra dans l’instant même où j’attachais une queue au cap
+de Bonne-Espérance. À la vue de mes travaux géographiques, il me
+secoua rudement par l’oreille, s’élança près du lit de Beaupré,
+et, réveillant sans précaution, il commença à l’accabler de
+reproches. Dans son trouble, Beaupré voulut vainement se lever; le
+pauvre _outchitel_ était ivre mort. Mon père le souleva par le
+collet de son habit, le jeta hors de la chambre et le chassa le
+même jour, à la joie inexprimable de Savéliitch. C’est ainsi que
+se termina mon éducation.
+
+Je vivais en fils de famille (_nédorossl_[3]), m’amusant à faire
+tourbillonner les pigeons sur les toits et jouant au cheval fondu
+avec les jeunes garçons de la cour. J’arrivai ainsi jusqu’au delà
+de seize ans. Mais à cet âge ma vie subit un grand changement.
+
+Un jour d’automne, ma mère préparait dans son salon des confitures
+au miel, et moi, tout en me léchant les lèvres, je regardais le
+bouillonnement de la liqueur. Mon père, assis pris de la fenêtre,
+venait d’ouvrir _l’Almanach de la cour_, qu’il recevait chaque
+année. Ce livre exerçait sur lui une grande influence; il ne le
+lisait qu’avec une extrême attention, et cette lecture avait le
+don de lui remuer prodigieusement la bile. Ma mère, Qui savait par
+coeur ses habitudes et ses bizarreries, tâchait de cacher si bien
+le malheureux livre, que des mois entiers se passaient sans que
+l’_Almanach de la cour _lui tombât sous les yeux. En revanche,
+quand il lui arrivait de le trouver, il ne le lâchait plus durant
+des heures entières. Ainsi donc mon père lisait l’_Almanach de la
+cour _en haussant fréquemment les épaules et en murmurant à demi-
+voix: «Général!... il a été sergent dans ma compagnie. Chevalier
+des ordres de la Russie!... y a-t-il si longtemps que nous...?»
+Finalement mon père lança l’Almanach loin de lui sur le sofa et
+resta plongé dans une méditation profonde, ce qui ne présageait
+jamais rien de bon.
+
+«Avdotia Vassiliéva[4], dit-il brusquement en s’adressant à ma
+mère, quel âge a Pétroucha[5]?
+
+-- Sa dix-septième petite année vient de commencer, répondit ma
+mère. Pétroucha est né la même année que notre tante Nastasia
+Garasimovna[6] a perdu un oeil, et que...
+
+-- Bien, bien, reprit mon père; il est temps de le mettre au
+service.»
+
+La pensée d’une séparation prochaine fit sur ma mère une telle
+impression qu’elle laissa tomber sa cuiller dans sa casserole, et
+des larmes coulèrent de ses yeux. Quant à moi, il est difficile
+d’exprimer la joie qui me saisit. L’idée du service se confondait
+dans ma tête avec celle de la liberté et des plaisirs qu’offre la
+ville de Saint-Pétersbourg. Je me voyais déjà officier de la
+garde, ce qui, dans mon opinion, était le comble de la félicité
+humaine.
+
+Mon père n’aimait ni à changer ses plans, ni à en remettre
+l’exécution. Le jour de mon départ fut à l’instant fixé. La
+veille, mon père m’annonça qu’il allait me donner une lettre pour
+non chef futur, et me demanda du papier et des plumes.
+
+«N’oublie pas, André Pétrovitch, dit ma mère, de saluer de ma part
+le prince B...; dis-lui que j’espère qu’il ne refusera pas ses
+grâces à mon Pétroucha.
+
+-- Quelle bêtise! s’écria mon père en fronçant le sourcil;
+pourquoi veux-tu que j’écrive au prince B...?
+
+-- Mais tu viens d’annoncer que tu daignes écrire au chef de
+Pétroucha.
+
+-- Eh bien! quoi?
+
+-- Mais le chef de Pétroucha est le prince B... Tu sais bien qu’il
+est inscrit au régiment Séménofski.
+
+-- Inscrit! qu’est-ce que cela me fait qu’il soit inscrit ou non?
+Pétroucha n’ira pas à Pétersbourg. Qu’y apprendrait-il? à dépenser
+de l’argent et à faire des folies. Non, qu’il serve à l’armée,
+qu’il flaire la poudre, qu’il devienne un soldat et non pas un
+fainéant de la garde, qu’il use les courroies de son sac. Où est
+son brevet? donne-le-moi.»
+
+Ma mère alla prendre mon brevet, qu’elle gardait dans une cassette
+avec la chemise que j’avais portée à mon baptême, et le présenta à
+mon père d’une main tremblante. Mon père le lut avec attention, le
+posa devant lui sur la table et commença sa lettre.
+
+La curiosité me talonnait. «Où m’envoie-t-on, pensais-je, si ce
+n’est pas à Pétersbourg?» Je ne quittai pas des yeux la plume de
+mon père, qui cheminait lentement sur le papier. Il termina enfin
+sa lettre, la mit avec mon brevet sous le même couvert, ôta ses
+lunettes, n’appela et me dit: «Cette lettre est adressée à André
+Kinlovitch R..., mon vieux camarade et ami. Tu vas à Orenbourg[7]
+pour servir sous ses ordres.»
+
+Toutes mes brillantes espérances étaient donc évanouies. Au lieu
+de la vie gaie et animée de Pétersbourg, c’était l’ennui qui
+m’attendait dans une contrée lointaine et sauvage. Le service
+militaire, auquel, un instant plus tôt, je pensais avec délices,
+me semblait une calamité. Mais il n’y avait qu’à se soumettre. Le
+lendemain matin, une _kibitka_ de voyage fut amenée devant le
+perron. On y plaça une malle, une cassette avec un servie à thé et
+des serviettes nouées pleines de petits pains et de petits pâtés,
+derniers restes des dorloteries de la maison paternelle. Mes
+parents me donnèrent leur bénédiction, et mon père me dit: «Adieu,
+Pierre; sers avec fidélité celui à qui tu as prêté serment; obéis
+à tes chefs; ne recherche pas trop leurs caresses; ne sollicite
+pas trop le service, mais ne le refuse pas non plus, et rappelle-
+toi le proverbe: Prends soin de ton habit pendant qu’il est neuf,
+et de ton honneur pendant qu’il est jeune.» Ma mère, tout en
+larmes, me recommanda de veiller à ma santé, et à Savéliitch
+d’avoir bien soin du petit enfant. On me mit sur le corps un court
+_touloup_[8] de peau de lièvre, et, par-dessus, une grande pelisse
+en peau de renard. Je m’assis dans la _kibitka_ avec Savéliitch,
+et partis -pour ma destination en pleurant amèrement.
+
+J’arrivai dans la nuit à Sirabirsk, où je devais rester vingt-
+quatre heures pour diverses emplettes confiées à Savéliitch. Je
+m’étais arrêté dans une auberge, tandis que, dès le matin,
+Savéliitch avait été courir les boutiques. Ennuyé de regarder par
+les fenêtres sur une ruelle sale, je me mis à errer par les
+chambres de l’auberge. J’entrai dans la pièce du billard et j’y
+trouvai un grand monsieur d’une quarantaine d’années, portant de
+longues moustaches noires, en robe de chambre, une queue à la main
+et une pipe à la bouche. Il jouait avec le marqueur, qui buvait un
+verre d’eau-de-vie s’il gagnait, et, s’il perdait, devait passer
+sous le billard à quatre pattes. Je me mis à les regarder jouer;
+plus leurs parties se prolongeaient, et plus les promenades à
+quatre pattes devenaient fréquentes, si bien qu’enfin le marqueur
+resta sous le billard. Le monsieur prononça sur lui quelques
+expressions énergiques, en guise d’oraison funèbre, et me proposa
+de jouer une partie avec lui. Je répondis que je ne savais pas
+jouer au billard. Cela lui parut sans doute fort étrange. Il me
+regarda avec une sorte de commisération. Cependant l’entretien
+s’établit. J’appris qu’il se nommait Ivan Ivanovitch[9] Zourine,
+qu’il était chef d’escadron dans les hussards ***, qu’il se
+trouvait alors à Simbirsk pour recevoir des recrues, et qu’il
+avait pris son gîte à la même auberge que moi. Zourine m’invita à
+dîner avec lui, à la soldat, et, comme on dit, de ce que Dieu nous
+envoie. J’acceptai avec plaisir; nous nous mîmes à table; Zourine
+buvait beaucoup et m’invitait à boire, en me disant qu’il fallait
+m’habituer au service. Il me racontait des anecdotes de garnison
+qui me faisaient rire à me tenir les côtes, et nous nous levâmes
+de table devenus amis intimes. Alors il me proposa de m’apprendre
+à jouer au billard. «C’est, dit-il, indispensable pour des soldats
+comme nous. Je suppose, par exemple, qu’on arrive dans une petite
+bourgade; que veux-tu qu’on y fasse? On ne peut pas toujours
+rosser les juifs. Il faut bien, en définitive, aller à l’auberge
+et jouer au billard, et pour jouer il faut savoir jouer.» Ces
+raisons me convainquirent complètement, et je me mis à prendre ma
+leçon avec beaucoup d’ardeur. Zourine m’encourageait à haute voix;
+il s’étonnait de mes progrès rapides, et, après quelques leçons,
+il me proposa de jouer de l’argent, ne fût-ce qu’une _groch_ (2
+kopeks), non pour le gain, mais pour ne pas jouer pour rien, ce
+qui était, d’après lui, une fort mauvaise habitude. J’y consentis,
+et Zourine fit apporter du punch; puis il me conseilla d’en
+goûter, répétant toujours qu’il fallait m’habituer au service.
+«Car, ajouta-t-il, quel service est-ce qu’un service sans punch?»
+Je suivis son conseil. Nous continuâmes à jouer, et plus je
+goûtais de mon verre, plus je devenais hardi. Je faisais voler les
+billes par-dessus les bandes, je me fâchais, je disais des
+impertinences au marqueur qui comptait les points, Dieu sait
+comment; j’élevais l’enjeu, enfin je me conduisais comme un petit
+garçon qui vient de prendre la clef des champs. De cette façon, le
+temps passa très vite. Enfin Zourine jeta un regard sur l’horloge,
+posa sa queue et me déclara que j’avais perdu cent roubles[10].
+Cela me rendit fort confus; mon argent se trouvait dans les mains
+de Savéliitch. Je commençais à marmotter des excuses quand Zourine
+me dit «Mais, mon Dieu, ne t’inquiète pas; je puis attendre».
+
+Nous soupâmes. Zourine ne cessait de me verser à boire, disant
+toujours qu’il fallait m’habituer au service. En me levant de
+table, je me tenais à peine sur mes jambes. Zourine me conduisit à
+ma chambre.
+
+Savéliitch arriva sur ces entrefaites. Il poussa un cri quand il
+aperçut les indices irrécusables de mon zèle pour le service.
+
+«Que t’est-il arrivé? me dit-il d’une voix lamentable. Où t’es-tu
+rempli comme un sac? Ô mon Dieu! jamais un pareil malheur n’était
+encore arrivé.
+
+-- Tais-toi, vieux hibou, lui répondis-je en bégayant; je suis sûr
+que tu es ivre. Va dormir, ... mais, avant, couche-moi.»
+
+Le lendemain, je m’éveillai avec un grand mal de tète. Je me
+rappelais confusément les événements de la veille. Mes méditations
+furent interrompues par Savéliitch, qui entrait dans ma chambre
+avec une tasse de thé. «Tu commences de bonne heure à t’en donner,
+Piôtr Andréitch[11], me dit-il en branlant la tête. Eh! de qui
+tiens-tu? Il me semble que ni ton père ni ton grand-père n’étaient
+des ivrognes. Il n’y a pas à parler de ta mère, elle n’a rien
+daigné prendre dans sa bouche depuis sa naissance, excepté du
+_kvass_[12]. À qui donc la faute? au maudit _moussié_: il t’a
+appris de belles choses, ce fils de chien, et c’était bien la
+peine de faire d’un païen ton menin, comme si notre seigneur
+n’avait pas eu assez de ses propres gens!» J’avais honte; je me
+retournai et lui dis: «Va-t’en, Savéliitch, je ne veux pas de
+thé». Mais il était difficile de calmer Savéliitch une fois qu’il
+s’était mis en train de sermonner. «Vois-tu, vois-tu, Piôtr
+Andréitch, ce que c’est que de faire des folies? Tu as mal à la
+tête, tu ne veux rien prendre. Un homme qui s’enivre n’est bon à
+rien. Bois un peu de saumure de concombres avec du miel, ou bien
+un demi-verre d’eau-de-vie, pour te dégriser. Qu’en dis-tu?»
+
+Dans ce moment entra un petit garçon qui m’apportait un billet de
+la part de Zourine. Je le dépliai et lus ce qui suit:
+
+«Cher Piôtr Andréitch, fais-moi le plaisir de m’envoyer, par mon
+garçon, les cent roubles que tu as perdus hier. J’ai horriblement
+besoin d’argent.
+
+Ton dévoué,
+
+«Ivan Zourine»
+
+Il n’y avait rien à faire. Je donnai à mon visage une expression
+d’indifférence, et, m’adressant à Savéliitch, je lui commandai de
+remettre cent roubles au petit garçon.
+
+«Comment? pourquoi? me demanda-t-il tout surpris.
+
+-- Je les lui dois, répondis-je aussi froidement que possible.
+
+-- Tu les lui dois? repartit Savéliitch, dont l’étonnement
+redoublait. Quand donc as-tu eu le temps de contracter une
+pareille dette? C’est impossible. Fais ce que tu veux, seigneur,
+mais je ne donnerai pas cet argent.»
+
+Je me dis alors que si, dans ce moment décisif, je ne forçais pas
+ce vieillard obstiné à m’obéir, il me serait difficile dans la
+suite d’échapper à sa tutelle. Lui jetant un regard hautain, je
+lui dis: «Je suis ton maître, tu es mon domestique. L’argent est à
+moi; je l’ai perdu parce que j’ai voulu le perdre. Je te
+conseille, de ne pas faire l’esprit fort et d’obéir quand on te
+commande.»
+
+Mes paroles firent une impression si profonde sur Savéliitch,
+qu’il frappa des mains, et resta muet, immobile. «Que fais-tu là
+comme un pieu?» m’écriai-je avec colère. Savéliitch se mit à
+pleurer. «Ô mon père Piôtr Andréitch, balbutia-t-il d’une voix
+tremblante, ne me fais pas mourir de douleur. O ma lumière,
+écoute-moi, moi vieillard; écris à ce brigand que tu n’as fait que
+plaisanter, que nous n’avons jamais eu tant d’argent. Cent
+roubles! Dieu de bonté!... Dis-lui que tes parents t’ont
+sévèrement défendu de jouer autre chose que des noisettes.
+
+-- Te tairas-tu? lui dis-je en l’interrompant avec sévérité; donne
+l’argent ou je te chasse d’ici à coups de poing.» Savéliitch me
+regarda avec une profonds expression de douleur, et alla chercher
+mon argent. J’avais pitié du pauvre vieillard; mais je voulais
+m’émanciper et prouver que je n’étais pas un enfant. Zourine eut
+ses cent roubles. Savéliitch s’empressa de me faire quitter la
+maudite auberge; il entra en m’annonçant que les chevaux étaient
+attelés. Je partis de Simbirsk avec une conscience inquiète et des
+remords silencieux, sans prendre congé de mon maître et sans
+penser que je dusse le revoir jamais.
+
+
+CHAPITRE II
+_LE GUIDE_
+
+Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables.
+D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de
+quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi-
+même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus
+sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me
+tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne,
+sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant
+entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais
+fermement résolu de faire ma paix avec lui; mais je ne savais par
+où commencer. Enfin je lui dis: «Voyons, voyons, Savéliitch,
+finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis
+fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison.
+Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter.
+Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.
+
+-- Ah! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond
+soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par
+tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge?
+Mais que faire? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue
+d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà,
+comme dit le proverbe: j’ai quitté la maison et suis tombé dans la
+prison. Quel malheur! quel malheur! Comment reparaître aux yeux de
+mes maîtres? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est
+buveur et joueur?»
+
+Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à
+l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son
+consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point
+cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la
+tête: «Cent roubles! c’est facile à dire».
+
+J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait
+un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de
+ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se
+couchait. Ma _kibitka_ suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace
+qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon
+cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi: «Seigneur,
+dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en
+arrière?
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu
+comme il roule la neige du dessus?
+
+-- Eh bien! qu’est-ce que cela fait?
+
+-- Et vois-tu ce qu’il y a là-bas? (Le cocher montrait avec son
+fouet le côté de l’orient.)
+
+-- Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel
+serein.
+
+-- Là, là, regarde... ce petit nuage.»
+
+J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que
+j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher
+m’expliqua que ce petit nuage présageait un _bourane_[13].
+
+J’avais ouï parler des _chasse-neige_ de ces contrées, et je
+savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières.
+Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur
+nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort; j’avais l’espérance
+d’arriver à temps au prochain relais: j’ordonnai donc de redoubler
+de vitesse.
+
+Le cocher mit ses chevaux au galop; mais il regardait sans cesse
+du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus
+fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui
+s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par
+envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et
+tout à coup se précipita à gros flocons. Le vont se mit à siffler,
+à hurler. C’était un _chasse-neige_. En un instant le ciel sombre
+se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre.
+Tout disparut. «Malheur à nous, seigneur! s’écria le cocher; c’est
+un _bourane_.»
+
+Je passai la tête hors de la _kibitka;_ tout était obscurité et
+tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement
+féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur
+nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils
+s’arrêtèrent bientôt. «Pourquoi n’avances-tu pas? dis-je au cocher
+avec impatience.
+
+-- Mais où avancer? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu
+seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et
+tout est sombre.»
+
+Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.
+
+«Pourquoi ne l’avoir pas écouté? me dit-il avec colère. Tu serais
+retourné au relais; tu aurais pris du thé; tu aurais dormi
+jusqu’au matin; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et
+pourquoi tant de hâte? Si c’était pour aller se marier, passe.»
+
+Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire? La neige
+continuait de tomber; un amas se formait autour de la _kibitka_.
+Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et
+tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux,
+rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire.
+Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance
+d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin; mais je ne
+pouvais voir que le tourbillonnement confus du _chasse-neige_...
+Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.
+
+«Holà! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas?»
+
+Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais.
+
+«Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège; ce
+n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être
+un loup ou un homme.»
+
+Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint
+aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur
+la même ligne, et je reconnus un homme.
+
+«Holà! brave homme, lui cria le cocher; dis-nous, ne sais-tu pas
+le chemin?
+
+-- Le chemin est ici, répondit le passant; je suis sur un endroit
+dur. Mais à quoi diable cela sert-il?
+
+-- Écoute, mon petit paysan, lui dis-je; est-ce que tu connais
+cette contrée? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer
+la nuit?
+
+-- Cette contrée? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai
+parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois
+quel temps? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter
+ici et attendre; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera
+serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles.»
+
+Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en
+m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe,
+lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le
+siège du cocher: «Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation
+n’est pas loin. Tourne à droite et marche.
+
+-- Pourquoi irais-je à droite? répondit mon cocher avec humeur. Où
+vois-tu le chemin? Alors il faut dire: chevaux à autrui, harnais
+aussi, fouette sans répit.»
+
+Le cocher me semblait avoir raison. «En effet, dis-je au nouveau
+venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin?
+
+-- Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur
+de fumée, preuve qu’une habitation est proche.»
+
+Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent
+d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les
+chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La _kibitka_
+s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt
+précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela
+ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer
+agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant
+à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka[14], je
+m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de
+la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je
+n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de
+prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le
+lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute
+par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de
+s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on
+affiche pour elle.
+
+J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à
+se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de
+l’assoupissement. Il me semblait que le _bourane_ continuait
+toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup
+je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de
+notre maison seigneuriale.
+
+Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon
+retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât
+à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma _kibitka_, et
+je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde
+tristesse. «Ne fais pas de bruit, me dit-elle; ton père est à
+l’agonie et désire te dire adieu.» Frappé d’effroi, j’entre à sa
+suite dans la chambre à coucher. Je regarde; l’appartement est à
+peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste
+et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève
+le rideau et dit: «André Pétrovitch, Pétroucha est de retour; il
+est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction.» Je
+me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais
+quoi! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à
+barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise,
+je me tourne vers ma mère: «Qu’est-ce que cela veut dire?
+m’écriai-je; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je
+demande sa bénédiction à ce paysan? -- C’est la même chose,
+Pétroucha, répondit ma mère; celui-là est ton _père assis_[15]_;_
+baise-lui la main et qu’il te bénisse.» Je ne voulais pas y
+consentir. Alors le paysan s’élança du lit, tira vivement sa hache
+de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus
+m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de
+cadavres. Je trébuchais contre eux; mes pieds glissaient dans des
+mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me
+disant: «Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse».
+L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi...
+
+En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés;
+Savéliitch me tenait par la main.
+
+«Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.
+
+-- Où sommes-nous arrivés? demandai-je en me frottant les yeux.
+
+-- Au gîte; Dieu nous est venu en aide; nous sommes tombés droit
+sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te
+réchauffer.»
+
+Je quittai la _kibitka_. Le _bourane_ durait encore, mais avec une
+moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit,
+se crever l’oeil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en
+tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous
+introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une
+_loutchina_[16] l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une
+longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.
+
+Notre hôte, Cosaque du Iaïk[17], était un paysan d’une soixantaine
+d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à
+thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je
+n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.
+
+«Où donc est notre guide? demandai-je à Savéliitch.
+
+-- Ici, Votre Seigneurie», répondit une voix d’en haut.
+
+Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et
+deux yeux étincelants.
+
+«Eh bien! as-tu froid?
+
+-- Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué?
+J’avais un _touloup;_ mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé
+en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie; le froid ne me
+semblait pas vif.»
+
+En ce moment l’hôte rentra avec le _somovar_[18] tout bouillant. Je
+proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de
+la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme
+d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec
+de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses
+grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la
+physionomie une expression assez agréable, mais non moins
+malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un
+petit _armak_[19] déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui
+offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. «Faites-
+moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un
+verre d’eau-de-vie; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques.»
+
+J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de
+l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant
+regardé bien en face: «Eh! Eh! dit-il, te voilà de nouveau dans
+nos parages! D’où Dieu t’a-t-il amené?»
+
+Mon guide cligna de l’oeil d’une façon toute significative et
+répondit par le dicton connu: «Le moineau volait dans le verger;
+il mangeait de la graine de chanvre; la grand’mère lui jeta une
+pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres?
+
+-- Comment vont les nôtres? répliqua l’hôtelier en continuant de
+parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la
+femme du pope l’a défendu; le pope est allé en visite et les
+diables sont dans le cimetière.
+
+-- Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond; quand il y aura de
+la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des
+champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais
+maintenant (il cligna de l’oeil une seconde fois), remets ta hache
+derrière ton dos[20]; le garde forestier se promène. À la santé de
+_Votre Seigneurie_!»
+
+Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et
+avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans
+la soupente.
+
+Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce
+n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des
+affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à
+l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait
+parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux
+tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous
+nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin
+de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un
+rendez-vous de voleurs. Mais que faire? On ne pouvait pas même
+penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me
+divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc; mon vieux
+serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle[21];
+l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler,
+et moi-même je m’endormis comme un mort.
+
+En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan
+avait cessé. Le soleil brillait; la neige s’étendait au loin comme
+une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai
+l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que
+Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude
+constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à
+fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous
+avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de
+gratification.
+
+Savéliitch fronça le sourcil.
+
+«Un demi-rouble! s’écria-t-il; pourquoi cela? parce que tu as
+daigné toi-même l’amener à l’auberge? Que ta volonté soit faite,
+seigneur; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous
+nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous
+finirons par mourir de faim.».
+
+Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch; mon argent,
+d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je
+trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme
+qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une
+position fort embarrassante.
+
+«Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas
+donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits; il
+est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon _touloup_ de peau de
+lièvre.
+
+-- Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch;
+qu’a-t-il besoin de ton _touloup_? il le boira, le chien, dans le
+premier cabaret.
+
+-- Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le
+vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie
+me fait la grâce d’une pelisse de son épaule[22]; c’est sa volonté
+de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais
+d’obéir.
+
+-- Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une
+voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison,
+et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon coeur.
+Qu’as-tu besoin d’un _touloup_ de seigneur? Tu ne pourrais pas
+même le mettre sur tes maudites grosses épaules.
+
+-- Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin;
+apporte vite le _touloup_.
+
+-- Oh! Seigneur mon Dieu! s’écria Savéliitch en gémissant. Un
+_touloup_ en peau de lièvre et complètement neuf encore! À qui le
+donne-t-on? À un ivrogne en guenilles.»
+
+Cependant le _touloup_ fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer
+aussitôt. Le _touloup_, qui était déjà devenu trop petit pour ma
+taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il
+parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les
+coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il
+entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très
+content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma
+_kibitka_, et il me dit avec un profond salut: «Merci, Votre
+Seigneurie; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie
+je n’oublierai vos bontés.» Il s’en alla de son côté, et je partis
+du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch.
+J’oubliai bientôt le _bourane_, et le guide, et mon _touloup_ en
+peau de lièvre.
+
+Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je
+trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la
+vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil
+uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne,
+et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation
+allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom,
+il me jeta un coup d’oeil rapide: Mon Tieu, dit-il, il y a si peu
+de temps qu’André Pétrovich était de ton ache; et maintenant, quel
+peau caillard de fils il a! Ah! le temps, le temps...»
+
+Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en
+accompagnant sa lecture de remarques:
+
+«Monsieur,
+
+«J’espère que Votre Excellence...» Qu’est-ce que c’est que ces
+cérémonies? Fi! comment n’a-t-il pas de honte? Sans doute, la
+discipline avant tout; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux
+camarate?... «Votre Excellence n’aura pas oublié!...» Hein!...
+«Eh!... quand... sous feu le feld-maréchal Munich...pendant la
+campagne... de même que... nos bonnes parties de cartes.» Eh! eh!
+_Bruder_! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines?
+«Maintenant parlons affaires... Je vous envoie mon espiègle...»
+«Hum!... le tenir avec des gants de porc-épic...» Qu’est-ce que
+cela, gants de porc-épic? ce doit être un proverbe russe...
+Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic? reprit-il
+en se tournant vers moi.
+
+-- Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du
+monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui
+laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des
+gants de porc-épic.
+
+-- Hum! je comprends... «Et ne pas lui donner de liberté...» Non,
+il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose... «Ci-joint
+son brevet...» Où donc est-il? Ah! le voici... «L’inscrire au
+régiment de Séménofski...» C’est bon, c’est bon; on fera ce qu’il
+faut... «Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et...
+comme un vieux ami et camarade.» Ah! enfin, il s’en est souvenu...
+Etc., etc... Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la
+lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait; tu seras
+officier dans le régiment de***; et pour ne pas perdre de temps,
+va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les
+ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu
+serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as
+rien à faire à Orenbourg; les distractions sont dangereuses pour
+un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi.»
+
+«De mal en pis, pensai-je tout bas; à quoi cela m’aura-t-il servi
+d’être sergent aux gardes dès mon enfance? Où cela m’a-t-il mené?
+dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière
+des steppes kirghises-kaïsaks.» Je dînai chez André Karlovitch, en
+compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande
+régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois
+un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger
+à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je
+pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.
+
+
+CHAPITRE III
+_LA FORTERESSE_
+
+La forteresse de Bélogorsk était située à quarante verstes
+d’Orenbourg. De cette ville, la route longeait les bords escarpés
+du Iaïk. La rivière n’était pas encore gelée, et ses flots couleur
+de plomb prenaient une teinte noire entre les rives blanchies par
+la neige. Devant moi s’étendaient les steppes kirghises. Je me
+perdais dans mes réflexions, tristes pour la plupart. La vie de
+garnison ne m’offrait pas beaucoup d’attraits; je tâchais de me
+représenter mon chef futur, le capitaine Mironolf. Je m’imaginais
+un vieillard sévère et morose, ne sachant rien en dehors du
+service et prêt à me mettre aux arrêts pour la moindre vétille. Le
+crépuscule arrivait; nous allions assez vite.
+
+«Y a-t-il loin d’ici à la forteresse? demandai-je au cocher.
+
+-- Mais on la voit d’ici», répondit-il.
+
+Je me mis à regarder de tous côtés, m’attendant à voir de hauts
+bastions, une muraille et un fossé. Mais je ne vis rien qu’un
+petit village entouré d’une palissade en bois. D’un côté
+s’élevaient trois ou quatre tas de foin, à demi recouverts de
+neige; d’un autre, un moulin à vent penché sur le côté, et dont
+les ailes, faites de grosse écorce de tilleul, pendaient
+paresseusement.
+
+«Où donc est la forteresse? demandai-je étonné.
+
+-- Mais la voilà», repartit le cocher en me montrant le village où
+nous venions de pénétrer.
+
+J’aperçus près de la porte un vieux canon en fer. Les rues étaient
+étroites et tortueuses; presque toutes les _isbas_[23] étaient
+couvertes en chaume. J’ordonnai qu’on me menât chez le commandant,
+et presque aussitôt ma _kibitka_ s’arrêta devant une maison en
+bois, bâtie sur une éminence, près de l’église, qui était en bois
+également.
+
+Personne ne vint à ma rencontre. Du perron j’entrai dans
+l’antichambre. Un vieil invalide, assis sur une table, était
+occupé à coudre une pièce bleue au coude d’un uniforme vert. Je
+lui dis de m’annoncer. «Entre, mon petit père, me dit l’invalide,
+les nôtres sont à la maison.» Je pénétrai dans une chambre très
+propre, arrangée à la vieille mode. Dans un coin était dressée une
+armoire avec de la vaisselle. Contre la muraille un diplôme
+d’officier pendait encadré et sous verre. Autour du cadre étaient
+rangés des tableaux d’écorce[24], qui représentaient la _Prise de
+Kustrin _et _d’Otchakov_, le _Choix de la fiancée_ et
+l’_Enterrement du chat par les souris_. Près de la fenêtre se
+tenait assise une vieille femme en mantelet, la tête enveloppée
+d’un mouchoir.
+
+
+
+Elle était occupée à dévider du fil que tenait, sur ses mains
+écartées, un petit vieillard borgne en habit d’officier. «Que
+désirez-vous, mon petit père?» me dit-elle sans interrompre son
+occupation. Je répondis que j’étais venu pour entrer au service,
+et que, d’après la règle, j’accourais me présenter à monsieur le
+capitaine. En disant cela, je me tournai vers le petit vieillard
+borgne, que j’avais pris pour le commandant. Mais la bonne dame
+interrompit le discours que j’avais préparé à l’avance.
+
+«Ivan Kouzmitch[25] n’est pas à la maison, dit-elle. Il est allé en
+visite chez le père Garasim. Mais c’est la même chose, je suis sa
+femme. Veuillez nous aimer et nous avoir en grâce[26]. Assieds-toi,
+mon petit père.»
+
+Elle appela une servante et lui dit de faire venir
+_l’ouriadnik_[27]_._ Le petit vieillard me regardait curieusement
+de son oeil unique. «Oserais-je vous demander, me dit-il, dans
+quel régiment vous avez daigné servir?» Je satisfis sa curiosité.
+
+«Et oserais-je vous demander, continua-t-il; pourquoi vous avez
+daigné passer de la garde dans notre garnison?»
+
+Je répondis que c’était par ordre de l’autorité.
+
+«Probablement pour des actions peu séantes à un officier de la
+garde? reprit l’infatigable questionneur.
+
+-- Veux-tu bien cesser de dire des bêtises? lui dit la femme du
+capitaine. Tu vois bien que ce jeune homme est fatigué de la
+route. Il a autre chose à faire que de te répondre. Tiens mieux
+tes mains. Et toi, mon petit père, continua-t-elle en se tournant
+vers moi, ne t’afflige pas trop de ce qu’on t’ait fourré dans
+notre bicoque; tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.
+On souffre, mais on s’habitue. Tenez, Chvabrine, Alexéi
+Ivanitch[28], il y a déjà quatre ans qu’on l’a transféré chez nous
+pour un meurtre. Dieu sait quel malheur lui était arrivé. Voilà
+qu’un jour il est sorti de la ville avec un lieutenant; et ils
+avaient pris des épées, et ils se mirent à se piquer l’un l’autre,
+et Alexéi Ivanitch a tué le lieutenant, et encore devant deux
+témoins. Que veux-tu! contre le malheur il n’y a pas de maître.»
+
+En ce moment entre l_’ouriadnik_, jeune et beau Cosaque.
+«Maximitch, lui dit la femme du capitaine, donne un logement à
+monsieur l’officier, et propre.
+
+-- J’obéis, Vassilissa Iégorovna[29], répondit l’_ouriadnik_ Ne
+faut-il pas mettre Sa Seigneurie chez Ivan Poléjaïeff?
+
+-- Tu radotes, Maximitch, répliqua la commandante; Poléjaïeff est
+déjà logé très à l’étroit; et puis c’est mon compère; et puis il
+n’oublie pas que nous sommes ses chefs. Conduis monsieur
+l’officier... Comment est votre nom, mon petit père?
+
+-- Piôtr Andréitch.
+
+-- Conduis Piôtr Andréitch chez Siméon Kouzoff. Le coquin a laissé
+entrer son cheval dans mon potager. Est-ce que tout est en ordre,
+Maximitch?
+
+-- Grâce à Dieu, tout est tranquille, répondit le Cosaque; il n’y
+a que le caporal Prokoroff qui s’est battu au bain avec la femme
+Oustinia Pégoulina pour un seau d’eau chaude.
+
+-- Ivan Ignatiitch[30], dit la femme du capitaine au petit
+vieillard borgne, juge entre Prokoroff et Oustinia qui est fautif,
+et punis-les tous deux.
+
+-- C’est bon, Maximitch, va-t’en avec Dieu.
+
+-- Piôtr Andréitch, Maximitch vous conduira à votre logement.»
+
+Je pris congé; l’_ouriadnik_ me conduisit à une _isba_ qui se
+trouvait sur le bord escarpé de la rivière, tout au bout de la
+forteresse. La moitié de l’_isba_ était occupée par la famille de
+Siméon Kouzoff, l’autre me fut abandonnée. Cette moitié se
+composait d’une chambre assez propre, coupée en deux par une
+cloison. Savéliitch commença à s’y installer, et moi, je regardai
+par l’étroite fenêtre. Je voyais devant moi s’étendre une steppe
+nue et triste; sur le côté s’élevaient des cabanes. Quelques
+poules erraient dans la rue. Une vieille femme, debout sur le
+perron et tenant une auge à la main, appelait des cochons qui lui
+répondaient par un grognement amical. Et voilà dans quelle contrée
+j’étais condamné à passer ma jeunesse!... Une tristesse amère me
+saisit; je quittai la fenêtre et me couchai sans souper, malgré
+les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec
+angoisse: «Ô Seigneur Dieu! il ne daigne rien manger. Que dirait
+ma maîtresse si l’enfant allait tomber malade?»
+
+Le lendemain, à peine avais-je commencé de m’habiller, que la
+porte de ma chambre s’ouvrit. Il entra un jeune officier, de
+petite taille, de traits peu réguliers, mais dont la figure
+basanée avait une vivacité remarquable.
+
+«Pardonnez-moi, me dit-il en français, si je viens ainsi sans
+cérémonie faire votre connaissance. J’ai appris hier votre
+arrivée, et le désir de voir enfin une figure humaine s’est
+tellement emparé de moi que je n’ai pu y résister plus longtemps.
+Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps.»
+
+Je devinai sans peine que c’était l’officier renvoyé de la garde
+pour l’affaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait
+beaucoup d’esprit. Sa conversation était animée, intéressante. Il
+me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du
+commandant, sa société et en général toute la contrée où le sort
+m’avait jeté. Je riais de bon coeur, lorsque ce même invalide, que
+j’avais vu rapiécer son uniforme dans l’antichambre du capitaine,
+entra et m’invita à dîner de la part de Vassilissa Iégorovna.
+Chvabrine déclara qu’il m’accompagnait.
+
+En nous approchant de la maison du commandant, nous vîmes sur la
+place une vingtaine de petits vieux invalides, avec de longues
+queues et des chapeaux à trois cornes. Ils étaient rangés en ligne
+de bataille. Devant eux se tenait le commandant, vieillard encore
+vert et de haute taille, en robe de chambre et en bonnet de coton.
+Dès qu’il nous aperçut, il s’approcha de nous, me dit quelques
+mots affables, et se remit à commander l’exercice. Nous allions
+nous arrêter pour voir les manoeuvres, mais il nous pria d’aller
+sur-le-champ chez Vassilissa Iégorovna, promettant qu’il nous
+rejoindrait aussitôt. «Ici, nous dit-il, vous n’avez vraiment rien
+à voir.»
+
+Vassilissa Iégorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me
+traita comme si elle m’eût dès longtemps connu. L’invalide et
+Palachka mettaient la nappe.
+
+«Qu’est-ce qu’a donc aujourd’hui mon Ivan Kouzmitch à instruire si
+longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka, va le
+chercher pour dîner. Mais où est donc Macha[31]?»
+
+À peine avait-elle prononcé ce nom, qu’entra dans la chambre une
+jeune fille de seize ans, au visage rond, vermeil, ayant les
+cheveux lissés en bandeau et retenus derrière ses oreilles que
+rougissaient la pudeur et l’embarras. Elle ne me plut pas
+extrêmement au premier coup d’oeil; je la regardai avec
+prévention. Chvabrine m’avait dépeint Marie, la fille du
+capitaine, sous les traits d’une sotte. Marie Ivanovna alla
+s’asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait
+apporté le _chtchi_[32]. Vassilissa Iégorovna, ne voyant pas
+revenir son mari, envoya pour la seconde fois Palachka l’appeler.
+
+«Dis au maître que les visites attendent; le _chtchi_ se
+refroidit. Grâce à Dieu, l’exercice ne s’en ira pas, il aura tout
+le temps de s’égosiller à son aise.»
+
+Le capitaine apparut bientôt, accompagné du petit vieillard
+borgne.
+
+«Qu’est-ce que cela, mon petit père? lui dit sa femme. La table
+est servie depuis longtemps, et l’on ne peut pas te faire venir.
+
+-- Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, répondit Ivan Kouzmitch,
+j’étais occupé de mon service, j’instruisais mes petits soldats.
+
+-- Va, va, reprit-elle, ce n’est qu’une vanterie. Le service ne
+leur va pas, et toi tu n’y comprends rien. Tu aurais dû rester à
+la maison, à prier le bon Dieu; ça t’irait bien mieux. Mes chers
+convives, à table, je vous prie.»
+
+Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa Iégorovna ne se taisait
+pas un moment et m’accablait de questions; qui étaient mes
+parents, s’ils étaient en vie, où ils demeuraient, quelle était
+leur fortune? Quand elle sut que mon père avait trois cents
+paysans:
+
+«Voyez-vous! s’écria-t-elle, y a-t-il des gens riches dans ce
+monde! Et nous, mon petit père, en fait d’_âmes_[33], nous n’avons
+que la servante Palachka. Eh bien, grâce à Dieu, nous vivons petit
+à petit. Nous n’avons qu’un souci, c’est Macha, une fille qu’il
+faut marier. Et quelle dot a-t-elle? Un peigne et quatre sous
+vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu’elle trouve
+quelque brave homme! sinon, la voilà éternellement fille.»
+
+Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna; elle était devenue
+toute rouge, et des larmes roulèrent jusque sur son assiette.
+J’eus pitié d’elle, et je m’empressai de changer de conversation.
+
+«J’ai ouï dire, m’écriai-je avec assez d’à-propos, que les
+Bachkirs ont l’intention d’attaquer votre forteresse.
+
+-- Qui t’a dit cela, mon petit père? reprit Ivan Kouzmitch.
+
+-- Je l’ai entendu dire à Orenbourg, répondis-je.
+
+-- Folies que tout cela, dit le commandant; nous n’en avons pas
+entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un
+peuple intimidé, et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons.
+Ils n’oseront pas s’attaquer à nous, et s’ils s’en avisent, je
+leur imprimerai une telle terreur, qu’ils ne remueront plus de dix
+ans.
+
+-- Et vous ne craignez pas, continuai-je en m’adressant à la femme
+du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels
+dangers?
+
+-- Affaire d’habitude, mon petit père, reprit-elle. Il y a de cela
+vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais
+croire comme j’avais peur de ces maudits païens. S’il m’arrivait
+parfois de voir leur bonnet à poil, si j’entendais leurs
+hurlements, crois bien, mon petit père, que mon coeur se
+resserrait à mourir. Et maintenant j’y suis si bien habituée, que
+je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les
+brigands rôdent autour de la forteresse.
+
+-- Vassilissa Iégorovna est une dame très brave, observa gravement
+Chvabrine; Ivan Kouzmitch en sait quelque chose.
+
+-- Mais oui, vois-tu bien! dit Ivan Kouzmitch, elle n’est pas de
+la douzaine des poltrons.
+
+-- Et Marie Ivanovna, demandai-je à sa mère, est-elle aussi hardie
+que vous?
+
+-- Macha! répondit la dame; non, Macha est une poltronne. Jusqu’à
+présent elle n’a pu entendre le bruit d’un coup de fusil sans
+trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Ivan
+Kouzmitch s’imagina, le jour de ma fête, de faire tirer son canon,
+elle eut si peur, le pauvre pigeonneau, qu’elle manqua de s’en
+aller dans l’autre monde. Depuis ce jour-là, nous n’avons plus
+tiré ce maudit canon.»
+
+Nous nous levâmes de table; le capitaine et sa femme allèrent
+dormir la sieste, et j’allai chez Chvabrine, où nous passâmes
+ensemble la soirée.
+
+
+CHAPITRE IV
+_LE DUEL_
+
+Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la
+forteresse de Bélogorsk devint non seulement supportable, mais
+agréable même. J’étais reçu comme un membre de la famille dans la
+maison du commandant. Le mari et la femme étaient d’excellentes
+gens. Ivan Kouzmitch, qui d’enfant de troupe était parvenu au rang
+d’officier, était un homme tout simple et sans éducation, mais bon
+et loyal. Sa femme le menait, ce qui, du reste, convenait fort à
+sa paresse naturelle. Vassilissa Iégorovna dirigeait les affaires
+du service comme celles de son ménage, et commandait dans toute la
+forteresse comme dans sa maison. Marie Ivanovna cessa bientôt de
+se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai
+en elle une fille pleine de coeur et de raison, Peu à peu je
+m’attachai à cette bonne famille, même à Ivan Ignatiitch, le
+lieutenant borgne.
+
+Je devins officier. Mon service ne me pesait guère. Dans cette
+forteresse bénie de Dieu, il n’y avait ni exercice à faire, ni
+garde à monter, ni revue à passer. Le commandant instruisait
+quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n’était
+pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel
+était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français; je
+me mis à lire, et le goût de la littérature s’éveilla en moi. Le
+matin je lisais, et je m’essayais à des traductions, quelquefois
+même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour
+chez le commandant, où je passais d’habitude le reste de la
+journée. Le soir, le père Garasim y venait accompagné de sa femme
+Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans
+dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi.
+Cependant d’heure en heure sa conversation me devenait moins
+agréable. Ses perpétuelles plaisanteries sur la famille du
+commandant, et surtout ses remarques piquantes sur le compte de
+Marie Ivanovna, me déplaisaient fort. Je n’avais pas d’autre
+société que cette famille dans la forteresse, mais je n’en
+désirais pas d’autre.
+
+Malgré toutes les prophéties, les Bachkirs ne se révoltaient pas.
+La tranquillité régnait autour de notre forteresse. Mais cette
+paix fut troublée subitement par une guerre intestine.
+
+J’ai déjà dit que je m’occupais un peu de littérature. Mes essais
+étaient passables pour l’époque, et Soumarokoff[34] lui-même leur
+rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m’arriva
+d’écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que,
+sous prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent
+volontiers un auditeur bénévole; je copiai ma petite chanson, et
+la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait
+apprécier une oeuvre poétique.
+
+Après un court préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et
+lui lus les vers suivants[35]:
+
+_»Hélas! en fuyant Macha, j’espère recouvrer ma liberté!_
+_»Mais les yeux qui m’ont fait prisonnier sont toujours devant
+moi._
+_»Toi qui sais mes malheurs, Macha, en me voyant dans cet état
+cruel, prends pitié de ton prisonnier.»_
+
+«Comment trouves-tu cela?» dis-je à Chvabrine, attendant une
+louange comme un tribut qui m’était dû.
+
+Mais, à mon grand mécontentement, Chvabrine, qui d’ordinaire
+montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne
+valait rien.
+
+«Pourquoi cela? lui demandai-je en m’efforçant de cacher mon
+humeur.
+
+-- Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon
+maître Trédiakofski[36].»
+
+Il prit le feuillet de mes mains, et se mit à analyser
+impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la
+façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces; je lui arrachai le
+feuillet des mains, je lui déclarai que, de ma vie, je ne lui
+montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas
+moins de cette menace.
+
+«Voyons, me dit-il, si tu seras en état de tenir ta parole; les
+poètes ont besoin d’un auditeur, comme Ivan Kouzmitch d’un carafon
+d’eau-de-vie avant dîner. Et qui est cette Macha? Ne serait-ce pas
+Marie Ivanovna?
+
+-- Ce n’est pas ton affaire, répondis-je en fronçant le sourcil,
+de savoir quelle est cette Macha. Je ne veux ni de tes avis ni de
+tes suppositions.
+
+-- Oh! oh! poète vaniteux, continua Chvabrine en me piquant de
+plus en plus. Écoute un conseil d’ami: Macha n’est pas digne de
+devenir ta femme.
+
+-- Tu mens, misérable! lui criai-je avec fureur, tu mens comme un
+effronté!»
+
+Chvabrine changea de visage.
+
+«Cela ne se passera pas ainsi, me dit-il en me serrant la main
+fortement; vous me donnerez satisfaction.
+
+-- Bien, quand tu voudras!» répondis-je avec joie, car dans ce
+moment j’étais prêt à le déchirer.
+
+Je courus à l’instant chez Ivan Ignatiitch, que je trouvai une
+aiguille à la main. D’après l’ordre de la femme de commandant, il
+enfilait des champignons qui devaient sécher pour l’hiver.
+
+«Ah! Piôtr Andréitch, me dit-il en m’apercevant, soyez le
+bienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici?
+oserais-je vous demander.»
+
+Je lui déclarai en peu de mots que je m’étais pris de querelle
+avec Alexéi Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch,
+d’être mon second. Ivan Ignatiitch m’écouta jusqu’au bout avec une
+grande attention, en écarquillant son oeil unique.
+
+«Vous daignez dire, me dit-il, que vous voulez tuer Alexéi
+Ivanitch, et que j’en suis témoin? c’est là ce que vous voulez
+dire? oserais-je vous demander.
+
+-- Précisément.
+
+-- Mais, mon Dieu! Piôtr Andréitch, quelle folie avez-vous en
+tête? Vous vous êtes dit des injures avec Alexéi Ivanitch; eh
+bien, la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous
+a dit des sottises, dites-lui des impertinences; il vous donnera
+une tape, rendez-lui un soufflet; lui un second, vous un
+troisième; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous
+vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant... Est-ce une
+bonne action de tuer son prochain? oserais-je vous demander.
+Encore si c’était vous qui dussiez le tuer! que Dieu soit avec
+lui, car je ne l’aime guère. Mais, si c’est lui qui vous perfore,
+vous aurez fait un beau coup. Qui est-ce qui payera les pots
+cassés? oserais-je vous demander.»
+
+Les raisonnements du prudent officier ne m’ébranlèrent pas. Je
+restai ferme dans ma résolution.
+
+«Comme vous voudrez, dit Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous
+plaira; mais à quoi bon serai-je témoin de votre duel? Des gens se
+battent; qu’y a-t-il là d’extraordinaire? oserais-je vous
+demander. Grâce à Dieu, j’ai approché de près les Suédois et les
+Turcs, et j’en ai vu de toutes les couleurs.»
+
+Je tâchai de lui expliquer le mieux qu’il me fut possible quel
+était le devoir d’un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors
+d’état de me comprendre.
+
+«Faites à votre guise, dit-il. Si j’avais à me mêler de cette
+affaire, ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les
+règles du service, qu’il se trame dans la forteresse une action
+criminelle et contraire aux intérêts de la couronne, et faire
+observer au commandant combien il serait désirable qu’il avisât
+aux moyens de prendre les mesures nécessaires...»
+
+J’eus peur, et suppliai Ivan Ignatiitch de ne rien dire au
+commandant. Je parvins à grand’peine à le calmer. Cependant il me
+donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.
+
+Comme d’habitude, je passai la soirée chez le commandant. Je
+m’efforçais de paraître calme et gai, pour n’éveiller aucun
+soupçon et éviter les questions importunes. Mais j’avoue que je
+n’avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se
+sont trouvées dans la même position. Toute cette soirée, je me
+sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Marie Ivanovna me
+plaisait plus qu’à l’ordinaire. L’idée que je la voyais peut-être
+pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante.
+Chvabrine entra. Je le pris a part, et l’informai de mon entretien
+avec Ivan Ignatiitch.
+
+«Pourquoi des seconds? me dit-il sèchement. Nous nous passerons
+d’eux.»
+
+Nous convînmes de nous battre derrière les tas de foin, le
+lendemain matin, à six heures. À nous voir causer ainsi
+amicalement, Ivan Ignatiitch, plein de joie, manqua nous trahir.
+
+«Il y a longtemps que vous eussiez dû faire comme cela, me dit-il
+d’un air satisfait: mauvaise paix vaut mieux que bonne querelle.
+
+-- Quoi? quoi, Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui
+faisait une patience dans un coin; je n’ai pas bien entendu.»
+
+Ivan Ignatiitch, qui, voyant sur mon visage des signes de mauvaise
+humeur, se rappela sa promesse, devint tout confus, et ne sut que
+répondre. Chvabrine le tira d’embarras.
+
+«Ivan Ignatiitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.
+
+-- Et avec qui, mon petit père, t’es-tu querellé?
+
+-- Mais avec Piôtr Andréitch, et jusqu’aux gros mots.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Pour une véritable misère, pour une chansonnette.
+
+-- Beau sujet de querelle, une chansonnette! Comment c’est-il
+arrivé?
+
+-- Voici comment. Piôtr Andréitch a composé récemment une chanson,
+et il s’est mis à me la chanter ce matin. Comme je la trouvais
+mauvaise, Piôtr Andréitch s’est fâché. Mais ensuite il a réfléchi
+que chacun est libre de son opinion et tout est dit.»
+
+L’insolence de Chvabrine me mit en fureur; mais nul autre que moi
+ne comprit ses grossières allusions. Personne au moins ne les
+releva. Des poésies, la conversation passa aux poètes en général,
+et le commandant fit l’observation qu’ils étaient tous des
+débauchés et des ivrognes finis; il me conseilla amicalement de
+renoncer à la poésie, comme chose contraire au service et ne
+menant à rien de bon.
+
+La présence de Chvabrine m’était insupportable. Je me hâtai de
+dire adieu au commandant et à sa famille. En rentrant à la maison,
+j’examinai mon épée, j’en essayai la pointe, et me couchai après
+avoir donné l’ordre à Savéliitch de m’éveiller le lendemain à six
+heures.
+
+Le lendemain, à l’heure indiquée, je me trouvais derrière les
+meules de foin, attendant mon adversaire. Il ne tarda pas à
+paraître. «On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se hâter.»
+Nous mîmes bas nos uniformes, et, restés en gilet, nous tirâmes
+nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiitch, suivi de
+cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin. Il nous intima
+l’ordre de nous rendre chez le commandant. Nous obéîmes de
+mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes
+Ivan Ignatiitch, qui nous conduisait en triomphe, marchant au pas
+militaire avec une majestueuse gravité.
+
+Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit
+les portes à deux battants, et s’écria avec emphase: «Ils sont
+pris!».
+
+Vassilissa Iégorovna accourut à notre rencontre:
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre
+forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-les sur-le-champ aux arrêts...
+Piôtr Andréitch, Alexéi Ivanitch, donnez vos épées, donnez,
+donnez... Palachka, emporte les épées dans le grenier... Piôtr
+Andréitch, je n’attendais pas cela de toi; comment n’as-tu pas
+honte? Alexéi Ivanitch, c’est autre chose; il a été transféré de
+la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Notre-
+Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant?»
+
+Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant
+de répéter: «Vois-tu bien! Vassilissa Iégorovna dit la vérité; les
+duels sont formellement défendus par le code militaire.»
+
+Cependant Palachka nous avait pris nos épées et les avait
+emportées au grenier. Je ne pus m’empêcher de rire; Chvabrine
+conserva toute sa gravité.
+
+«Malgré tout le respect que j’ai pour vous, dit-il avec sang-froid
+à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire
+observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant
+à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch: c’est son
+affaire.
+
+-- Comment, comment, mon petit père! répliqua la femme du
+commandant. Est-ce que le mari et la femme ne sont pas la même
+chair et le même esprit? Ivan Kouzmitch, qu’est-ce que tu
+baguenaudes? Fourre-les à l’instant dans différents coins, au pain
+et à l’eau, pour que cette bête d’idée leur sorte de la tête. Et
+que le père Garasim les mette à la pénitence, pour qu’ils
+demandent pardon à Dieu et aux hommes.»
+
+Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Ivanovna était
+extrêmement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du
+capitaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous
+embrasser l’un l’autre. Palachka nous rapporta nos épées. Nous
+sortîmes, ayant fait la paix en apparence. Ivan Ignatiitch nous
+reconduisit.
+
+«Comment n’avez-vous pas eu honte, lui dis-je avec colère, de nous
+dénoncer au commandant après m’avoir donné votre parole de n’en
+rien faire?
+
+-- Comme Dieu est saint, répondit-il, je n’ai rien dit à Ivan
+Kouzmitch; c’est Vassilissa Iégorovna qui m’a tout soutiré. C’est
+elle qui a pris toutes les mesures nécessaires à l’insu du
+commandant. Du reste, Dieu merci, que ce soit fini comme cela!»
+
+Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec
+Chvabrine.
+
+«Notre affaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.
+
+-- Certainement, répondit Chvabrine; vous me payerez avec du sang
+votre impertinence. Mais on va sans doute nous observer; il faut
+feindre pendant quelques jours. Au revoir.»
+
+Et nous nous séparâmes comme s’il ne se fût rien passé.
+
+De retour chez le commandant, je m’assis, selon mon habitude, près
+de Marie Ivanovna; son père n’était pas à la maison; sa mère
+s’occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me
+reprochait l’inquiétude que lui avait causée ma querelle avec
+Chvabrine.
+
+«Le coeur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous
+alliez vous battre à l’épée. Comme les hommes sont étranges! pour
+une parole qu’ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts
+à s’entr’égorger et à sacrifier, non seulement leur vie, mais
+encore l’honneur et le bonheur de ceux qui... Mais je suis sûre
+que ce n’est pas vous qui avez commencé la querelle: c’est Alexéi
+Ivanitch qui a été l’agresseur.
+
+-- Qui vous le fait croire, Marie Ivanovna?
+
+-- Mais parce que..., parce qu’il est si moqueur! Je n’aime pas
+Alexéi Ivanitch, il m’est même désagréable, et cependant je
+n’aurais pas voulu ne pas lui plaire, cela m’aurait fort
+inquiétée.
+
+-- Et que croyez-vous, Marie Ivanovna? lui plaisez-vous, ou non?»
+
+Marie Ivanovna se troubla et rougit: «Il me semble, dit-elle
+enfin, il me semble que je lui plais.
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- Parce qu’il m’a fait des propositions de mariage.
+
+-- Il vous a fait des propositions de mariage? Quand cela?
+
+-- L’an passé, deux mois avant votre arrivée,
+
+-- Et vous n’avez pas consenti?
+
+-- Comme vous voyez. Alexéi Ivanitch est certainement un homme
+d’esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule
+idée qu’il faudrait, sous la couronne, l’embrasser devant tous les
+assistants... Non, non, pour rien au monde.»
+
+Les paroles de Marie Ivanovna m’ouvrirent les yeux et
+m’expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que
+mettait Chvabrine à la poursuivre. Il avait probablement remarqué
+notre inclination mutuelle, et s’efforçait de nous détourner l’un
+de l’autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me
+semblèrent d’autant plus infâmes, quand, au lieu d’une grossière
+et indécente plaisanterie, j’y vis une calomnie calculée. L’envie
+de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et
+j’attendais avec impatience le moment favorable.
+
+Je n’attendis pas longtemps. Le lendemain, comme j’étais occupé à
+composer une élégie, et que je mordais ma plume dans l’attente
+d’une rime, Chvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume,
+je pris mon épée, et sortis de la maison.
+
+«Pourquoi remettre plus longtemps? me dit Chvabrine; on ne nous
+observe plus. Allons au bord de la rivière; là personne ne nous
+empêchera.»
+
+Nous partîmes en silence, et, après avoir descendu un sentier
+escarpé, nous nous arrêtâmes sur le bord de l’eau, et nos épées se
+croisèrent.
+
+Chvabrine était plus adroit que moi dans les armes; mais j’étais
+plus fort et plus hardi; et M. Beaupré, qui avait été entre autres
+choses soldat, m’avait donné quelques leçons d’escrime, dont je
+profitai. Chvabrine ne s’attendait nullement à trouver en moi un
+adversaire aussi dangereux. Pendant longtemps nous ne pûmes nous
+faire aucun mal l’un à l’autre; mais enfin, remarquant que
+Chvabrine faiblissait, je l’attaquai vivement, et le fis presque
+entrer à reculons dans la rivière. Tout à coup j’entendis mon nom
+prononcé à haute voix; je tournai rapidement la tête, et j’aperçus
+Savéliitch qui courait à moi le long du sentier... Dans ce moment
+je sentis une forte piqûre dans la poitrine, sous l’épaule droite,
+et je tombai sans connaissance.
+
+
+CHAPITRE V
+_LA CONVALESCENCE_
+
+Quand je revins à moi, je restai quelque temps sans comprendre ni
+ce qui m’était arrivé, ni où je me trouvais. J’étais couché sur un
+lit dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse.
+Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Quelqu’un
+déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule
+et ma poitrine. Peu à peu mes idées s’éclaircirent. Je me rappelai
+mon duel, et devinai sans peine que j’étais blessé. En cet
+instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:
+
+«Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit
+tressaillir.
+
+-- Toujours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir;
+toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours.»
+
+Je voulus me retourner, mais je n’en eus pas la force.
+
+«Où suis-je? Qui est ici?» dis-je avec effort.
+
+Marie Ivanovna s’approcha de mon lit, et se pencha doucement sur
+moi.
+
+«Comment vous sentez-vous? me dit-elle.
+
+-- Bien, grâce à Dieu, répondis-je d’une voix faible. C’est vous,
+Marie Ivanovna; dites-moi...»
+
+Je ne pus achever. Savéliitch poussa un cri, la joie se peignit
+sur son visage.
+
+«Il revient à lui, il revient à lui, répétait-il; grâces te soient
+rendues, Seigneur! Mon père Piotr Andréitch, m’as-tu fait assez
+peur? quatre jours! c’est facile à dire...»
+
+Marie Ivanovna l’interrompit.
+
+«Ne lui parle pas trop, Savéliitch, dit-elle: il est encore bien
+faible.»
+
+Elle sortit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agité
+de pensées confuses. J’étais donc dans la maison du commandant,
+puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre! Je voulus
+interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tête et se
+boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et
+m’endormis bientôt.
+
+En m’éveillant, j’appelai Savéliitch; mais, au lieu de lui, je vis
+devant moi Maria Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne
+puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce
+moment. Je saisis sa main et la serrai avec transport en
+l’arrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à
+coup je sentis sur ma joue l’impression humide et brûlante de ses
+lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.
+
+«Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme, consentez
+à mon bonheur.»
+
+
+
+Elle reprit sa raison:
+
+«Au non du ciel, calmez-vous, me dit-elle eu ôtant sa main, tous
+êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin
+de vous, ... ne fût-ce que pour moi.»
+
+Après ces mots, elle sortit en me laissant au comble du bonheur.
+Je me sentais revenir à la vie.
+
+Dès cet instant je me sentis mieux d’heure en heure. C’était le
+barbier du régiment qui me pansait, car il n’y avait pas d’autre
+médecin dans la forteresse; et grâce à Dieu, il ne faisait pas le
+docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la
+famille du commandant m’entourait de soins. Marie Ivanovna ne me
+quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première
+occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et,
+cette fois, Marie m’écouta avec plus de patience. Elle me fit
+naïvement l’aveu de son affection, et ajouta que ses parents
+seraient sans doute heureux de son bonheur. «Mais pensez-y bien,
+me disait-elle; n’y aura-t-il pas d’obstacles de la part des
+vôtres?»
+
+Ce mot me fit réfléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma
+mère; mais, connaissant le caractère et la façon de penser de mon
+père, je pressentais que mon amitié ne le toucherait pas
+extrêmement, et qu’il la traiterait de folie de jeunesse. Je
+l’avouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus
+d’écrire à mon père aussi éloquemment que possible pour lui
+demander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna,
+qui la trouva si convaincante et si touchante qu’elle ne douta
+plus du succès, et s’abandonna aux sentiments de son coeur avec
+toute la confiance de la jeunesse.
+
+Je fis la paix avec Chvabrine dans les premiers jours de ma
+convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel:
+«Vois-tu bien, Piôtr Andréitch, je devrais à la rigueur te mettre
+aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Alexéi
+Ivanich, il est enfermé par mon ordre, et sous bonne garde, dans
+le magasin à blé, et son épée est sous clef chez Vassilissa
+Iégorovna. Il aura le temps de réfléchir à son aise et de se
+repentir.»
+
+J’étais trop content pour garder dans mon coeur le moindre
+sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Chvabrine, et le bon
+commandant, avec la permission de sa femme, consentit à lui rendre
+la liberté. Chvabrine vint me voir. Il témoigna un profond regret
+de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui,
+et me pria d’oublier le passé. Étant de ma nature peu rancunier,
+je lui pardonnai de bon coeur et notre querelle et ma blessure. Je
+voyais dans sa calomnie l’irritation de la vanité blessée; je
+pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.
+
+Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis.
+J’attendais avec impatience la réponse à ma lettre, n’osant pas
+espérer, mais tâchant d’étouffer en moi de tristes pressentiments.
+Je ne m’étais pas encore expliqué avec Vassilissa Iégorovna et son
+mari. Mais ma recherche ne pouvait pas les étonner: ni moi ni
+Marie ne cachions nos sentiments devant eux, et nous étions
+assurés d’avance de leur consentement.
+
+Enfin, un beau jour, Savéliitch entra chez moi, une lettre à la
+main. Je la pris en tremblant. L’adresse était écrite de la main
+de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car,
+d’habitude, c’était ma mère qui m’écrivait, et lui ne faisait
+qu’ajouter quelques lignes à la fin. Longtemps je ne pus me
+décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle:
+«À mon fils Piôtr Andréitch Grineff, gouvernement d’Orenbourg,
+forteresse de Bélogorsk». Je tâchais de découvrir, à l’écriture de
+mon père, dans quelle disposition d’esprit il avait écrit la
+lettre. Enfin je me décidai à décacheter, et dès les premières
+lignes je vis que toute l’affaire était au diable. Voici le
+contenu de cette lettre:
+
+«Mon fils Piôtr, nous avons reçu le 15 de ce mois la lettre dans
+laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre
+consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Mironoff[37].
+Et non seulement je n’ai pas l’intention de te donner ni ma
+bénédiction ni mon consentement, mais encore j’ai l’intention
+d’arriver jusqu’à toi et de te bien punir pour tes sottises comme
+un petit garçon, malgré ton rang d’officier, parce que tu as
+prouvé que tu n’es pas digne de porter l’épée qui t’a été remise
+pour la défense de la patrie, et non pour te battre en duel avec
+des fous de ton espèce. Je vais écrire à l’instant même à André
+Carlovitch pour le prier de te transférer de la forteresse de
+Bélogorsk dans quelque endroit encore plus éloigné afin de faire
+passer ta folie. En apprenant ton duel et ta blessure, ta mère est
+tombée malade de douleur, et maintenant encore elle est alitée.
+Qu’adviendra-t-il de toi? Je prie Dieu qu’il te corrige, quoique
+je n’ose pas avoir confiance en sa bonté.
+
+«Ton père,
+
+«A. G.»
+
+La lecture de cette lettre éveilla en moi des sentiments divers.
+Les dures expressions que mon père ne m’avait pas ménagées me
+blessaient profondément; le dédain avec lequel il traitait Marie
+Ivanovna me semblait aussi injuste que malséant; enfin l’idée
+d’être renvoyé hors de la forteresse de Bélogorsk m’épouvantait.
+Mais j’étais surtout chagriné de la maladie de ma mère. J’étais
+indigné contre Savéliitch, ne doutant pas que ce ne fût lui qui
+avait fait connaître mon duel à mes parents. Après avoir marché
+quelque temps en long et en large dans ma petite chambre, je
+m’arrêtai brusquement devant lui, et lui dis avec colère: «Il
+paraît qu’il ne t’a pas suffi que, grâce à toi, j’aie été blessé
+et tout au moins au bord de la tombe; tu veux aussi tuer ma mère».
+
+Savéliitch resta immobile comme si la foudre l’avait frappé.
+
+«Aie pitié de moi, seigneur, s’écria-t-il presque en sanglotant;
+qu’est-ce que tu daignes me dire? C’est moi qui suis la cause que
+tu as été blessé? Mais Dieu voit que je courais mettre ma poitrine
+devant toi pour recevoir l’épée d’Alexéi Ivanitch. La vieillesse
+maudite m’en a seule empêché. Qu’ai-je donc fait à ta mère?
+
+-- Ce que tu as fait? répondis-je. Qui est-ce qui t’a chargé
+d’écrire une dénonciation contre moi? Est-ce qu’on t’a mis à mon
+service pour être mon espion?
+
+-- Moi, écrire une dénonciation! répondit Savéliitch tout en
+larmes. Ô Seigneur, roi des cieux! Tiens, daigne lire ce que
+m’écrit le maître, et tu verras si je te dénonçais.»
+
+En même temps il tira de sa poche une lettre qu’il me présenta, et
+je lus ce qui suit:
+
+«Honte à toi, vieux chien, de ce que tu ne m’as rien écrit de mon
+fils Piôtr Andréitch, malgré mes ordres sévères, et de ce que ce
+soient des étrangers qui me font savoir ses folies! Est-ce ainsi
+que tu remplis ton devoir et la volonté de tes seigneurs? Je
+t’enverrai garder les cochons, vieux chien, pour avoir caché la
+vérité et pour ta condescendance envers le jeune homme. À la
+réception de cette lettre, je t’ordonne de m’informer
+immédiatement de l’état de sa santé, qui, à ce qu’on me mande,
+s’améliore, et de me désigner précisément l’endroit où il a été
+frappé, et s’il a été bien guéri.»
+
+Évidemment Savéliitch n’avait pas en le moindre tort, et c’était
+moi qui l’avais offensé par mes soupçons et mes reproches. Je lui
+demandai pardon, mais le vieillard était inconsolable.
+
+«Voilà jusqu’où j’ai vécu! répétait-il; voilà quelles grâces j’ai
+méritées de mes seigneurs pour tous mes longs services! je suis un
+vieux chien, je suis un gardeur de cochons, et par-dessus cela, je
+suis la cause de ta blessure! Non, mon père Piôtr Andréitch, ce
+n’est pas moi qui suis fautif, c’est le maudit _moussié;_ c’est
+lui qui t’a appris à pousser ces broches de fer, en frappant du
+pied, comme si à force de pousser et de frapper on pouvait se
+garer d’un mauvais homme! C’était bien nécessaire de dépenser de
+l’argent à louer le _moussié_!»
+
+Mais qui donc s’était donné la peine de dénoncer ma conduite à mon
+père? Le général? il ne semblait pas s’occuper beaucoup de moi; et
+puis, Ivan Kouzmitch n’avait pas cru nécessaire de lui faire un
+rapport sur mon duel. Je me perdais en suppositions. Mes soupçons
+s’arrêtaient sur Chvabrine: lui seul trouvait un avantage dans
+cette dénonciation, dont la suite pouvait être mon éloignement de
+la forteresse et ma séparation d’avec la famille du commandant.
+J’allai tout raconter à Marie Ivanovna: elle venait à ma rencontre
+sur le perron.
+
+«Que vous est-il arrivé? me dit-elle; comme vous êtes pâle!
+
+-- Tout est fini», lui répondis-je, en lui remettant la lettre de
+mon père.
+
+Ce fut à son tour de pâlir. Après avoir lu, elle me rendit la
+lettre, et me dit d’une voix émue: «Ce n’a pas été mon destin. Vos
+parents ne veulent pas de moi dans leur famille; que la volonté de
+Dieu soit faite! Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient. Il
+n’y a rien à faire, Piôtr Andréitch; soyez heureux, vous au moins.
+
+-- Cela ne sera pas, m’écriai-je, en la saisissant par la main. Tu
+m’aimes, je suis prêt à tout. Allons nous jeter aux pieds de tes
+parents. Ce sont des gens simples; ils ne sont ni fiers ni cruels;
+ils nous donneront, eux, leur bénédiction, nous nous marierons; et
+puis, avec le temps, j’en suis sûr, nous parviendrons à fléchir
+mon père. Ma mère intercédera pour nous, il me pardonnera.
+
+-- Non, Piôtr Andréitch, répondit Marie: je ne t’épouserai pas
+sans la bénédiction de tes parents. Sans leur bénédiction tu ne
+seras pas heureux. Soumettons-nous à la volonté de Dieu. Si tu
+rencontres une autre fiancée, si tu l’aimes, que Dieu soit avec
+toi[38]. Piôtr Andréitch, moi, je prierai pour vous deux.»
+
+Elle se mit à pleurer et se retira. J’avais l’intention de la
+suivre dans sa chambre; mais je me sentais hors d’état de me
+posséder et je rentrai à la maison. J’étais assis, plongé dans une
+mélancolie profonde, lorsque Savéliitch vint tout à coup
+interrompre mes réflexions.
+
+«Voilà, seigneur, dit-il en me présentant une feuille de papier
+toute couverte d’écriture; regarde si je suis un espion de mon
+maître et si je tâche de brouiller le père avec le fils.»
+
+Je pris de sa main ce papier; c’était la réponse de Savéliitch à
+la lettre qu’il avait reçue. La voici mot pour mot:
+
+«Seigneur André Pétrovitch, notre gracieux père, j’ai reçu votre
+gracieuse lettre, dans laquelle tu daignes te fâcher contre moi,
+votre esclave, en me faisant honte de ce que je ne remplis pas les
+ordres de mes maîtres. Et moi, qui ne suis pas un vieux chien,
+mais votre serviteur fidèle, j’obéis aux ordres de mes maîtres; et
+je vous ai toujours servi avec zèle jusqu’à mes cheveux blancs. Je
+ne vous ai rien écrit de la blessure de Piôtr Andréitch, pour ne
+pas vous effrayer sans raison; et voilà que nous entendons que
+notre maîtresse, notre mère, Avdotia Vassilievna, est malade de
+peur; et je m’en vais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréitch
+a été blessé dans la poitrine, sons l’épaule droite, sous une
+côte, à la profondeur d’un _verchok_ et demi[39], et il a été
+couché dans la maison du commandant, où nous l’avons apporté du
+rivage: et c’est le barbier d’ici, Stépan Paramonoff, qui l’a
+traité; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte
+bien; et il n’y a rien que du bien à dire de lui: ses chefs, à ce
+qu’on dit, sont contents de lui, et Vassilissa Iégorovna le traite
+comme son propre fils; et qu’une pareille _occasion_ lui soit
+arrivée, il ne faut pas lui en faire de reproches; le cheval a
+quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous
+m’enverrez garder les cochons; que ce soit votre volonté de
+seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu’à terre.
+
+«Votre fidèle esclave,
+
+«Arkhip Savélieff.»
+
+
+Je ne pus m’empêcher de sourire plusieurs fois pendant la lecture
+de la lettre du bon vieillard. Je ne me sentais pas en état
+d’écrire à mon père, et, pour calmer ma mère, la lettre de
+Savéliitch me semblait suffisante.
+
+De ce jour ma situation changea; Marie Ivanovna ne me parlait
+presque plus et tâchait même de m’éviter. La maison du commandant
+me devint insupportable; je m’habituai peu à peu à rester seul
+chez moi. Dans le commencement, Vassilissa Iégorovna me fit des
+reproches; mais, en voyant ma persistance, elle me laissa en
+repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service
+l’exigeait. Je n’avais que de très rares entrevues avec Chvabrine,
+qui m’était devenu d’autant plus antipathique que je croyais
+découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait
+davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je
+m’abandonnai à une noire mélancolie, qu’alimentaient encore la
+solitude et l’inaction. Je perdis toute espèce de goût pour la
+lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je
+craignais de devenir fou, lorsque des événements soudains, qui
+eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon âme
+un ébranlement profond et salutaire.
+
+
+CHAPITRE VI
+_POUGATCHEFF_
+
+Avant d’entamer le récit des événements étranges dont je fus le
+témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait
+le gouvernement d’Orenbourg vers la fin de l’année 1773. Cette
+riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à
+demi sauvages, qui venaient récemment de reconnaître la
+souveraineté des tsars russes. Leurs révoltes continuelles, leur
+impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur inconstance
+et leur cruauté demandaient, de la part du gouvernement, une
+surveillance constante pour les réduire à l’obéissance. On avait
+élevé des forteresses dans les lieux favorables, et dans la
+plupart on avait établi à demeure fixe des Cosaques, anciens
+possesseurs des rives du Iaïk. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui
+auraient dû garantir le calme et la sécurité de ces contrées,
+étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiet et
+dangereux pour le gouvernement impérial. En 1772, une émeute
+survint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par
+les mesures sévères qu’avait prises le général Tranbenberg pour
+ramener l’armée à l’obéissance. Elles n’eurent d’autre résultat
+que le meurtre barbare de Tranbenberg, l’élévation de nouveaux
+chefs, et finalement la répression de l’émeute à force de
+mitraille et de cruels châtiments.
+
+Cela s’était passé peu de temps avant mon arrivée dans la
+forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait
+tranquille. Mais l’autorité avait trop facilement prêté foi au
+feint repentir des révoltés, qui couvaient leur haine en silence,
+et n’attendaient qu’une occasion propice pour recommencer la
+lutte.
+
+Je reviens à mon récit.
+
+Un soir (c’était au commencement d’octobre 1773), j’étais seul à
+la maison, à écouter le sifflement du vent d’automne et à regarder
+les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint
+m’appeler de la part du commandant, chez lequel je me rendis à
+l’instant même. J’y trouvai Chvabrine, Ivan Ignaliitch et
+l’_ouriadnik_ des Cosaques. Il n’y avait dans la chambre ni la
+femme ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d’un air
+préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors
+_l’ouriadnik_, qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et
+nous dit:
+
+«Messieurs les officiers, une nouvelle importante! écoutez ce
+qu’écrit le général.»
+
+Il mit ses lunettes et lut ce qui suit:
+
+_»À monsieur le commandant de la forteresse de Bélogorsk,
+capitaine Mironoff_ (secret).
+
+«Je vous informe par la présente que le fuyard et schismatique
+Cosaque du Don Iéméliane Pougatcheff, après s’être rendu coupable
+de l’impardonnable insolence d’usurper le nom du défunt empereur
+Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles
+dans les villages du Iaïk, et pris et même détruit plusieurs
+forteresses, en commettant partout des brigandages et des
+assassinats. En conséquence, dès la réception de la présente, vous
+aurez, monsieur le capitaine, à aviser aux mesures qu’il faut
+prendre pour repousser le susdit scélérat et usurpateur, et, s’il
+est possible, pour l’exterminer entièrement dans le cas où il
+tournerait ses armes contre la forteresse confiée à vos soins.»
+
+«Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant en ôtant ses
+lunettes et en pliant le papier; vois-tu bien! c’est facile à
+dire. Le scélérat semble fort, et nous n’avons que cent trente
+hommes, même en ajoutant les Cosaques, sur lesquels il n’y a pas
+trop à compter, soit dit sans te faire un reproche, Maximitch.»
+
+L’_ouriadnik_ sourit.
+
+«Cependant prenons notre parti, messieurs les officiers; soyez
+ponctuels; placez des sentinelles, établissez des rondes de nuit;
+dans le cas d’une attaque, fermez les portes et faites sortir les
+soldats. Toi, Maximitch, veille bien sur tes Casaques. Il faut
+aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le
+secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le
+temps.»
+
+Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouzmitch nous
+congédia. Je sortis avec Chvabrine, tout en devisant sur ce que
+nous venions d’entendre.
+
+«Qu’en crois-tu? comment finira tout cela? lui demandai-je.
+
+-- Dieu le sait, répondit-il, nous verrons; jusqu’à présent je ne
+vois rien de grave. Si cependant...»
+
+Alors il se mit à rêver en sifflant avec distraction un air
+français.
+
+Malgré toutes nos précautions, la nouvelle de l’apparition de
+Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le
+respect d’Ivan Kouzmitch pour son épouse, il ne lui aurait révélé
+pour rien au monde un secret confié comme affaire de service.
+Après avoir reçu la lettre du général, il s’était assez
+adroitement débarrassé de Vassilissa Iégorovna, en lui disant que
+le père Garasim avait reçu d’Orenbourg des nouvelles
+extraordinaires qu’il gardait dans le mystère le plus profond.
+Vassilissa Iégorovna prit à l’instant même le désir d’aller rendre
+visite à la femme du pope, et, d’après le conseil d’Ivan
+Kouzmitch, elle emmena Macha, de peur qu’elle ne la laissât
+s’ennuyer toute seule.
+
+Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous envoya chercher sur-
+le-champ, et prit soin d’enfermer Palachka dans la cuisine, pour
+qu’elle ne pût nous épier.
+
+Vassilissa Iégorovna revint à la maison sans avoir rien pu.tirer
+de la femme du pope; elle apprit en rentrant que, pendant son
+absence, un conseil de guerre s’était assemblé chez Ivan
+Kouzmitch, et que Palachka avait été enfermée sous clef. Elle se
+douta que son mari l’avait trompée, et se mit à l’accabler de
+questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque; il
+ne se troubla pas le moins du monde, et répondit bravement à sa
+curieuse moitié:
+
+«Vois-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en
+tête d’allumer du feu avec de la paille: et comme cela peut être
+cause d’un malheur, j’ai rassemblé mes officiers et je leur ai
+donné l’ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu
+avec de la paille, mais bien avec des fagots et des broussailles.
+
+-- Et qu’avais-tu besoin d’enfermer Palachka? lui demanda sa
+femme; pourquoi la pauvre fille est-elle restée dans la cuisine
+jusqu’à notre retour?»
+
+Ivan Kouzmitch ne s’était pas préparé à une semblable question: il
+balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa Iégorovna s’aperçut
+aussitôt de la perfidie de son mari; mais, sûre qu’elle
+n’obtiendrait rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions
+et parla des concombres salés d’Akoulina Pamphilovna savait
+préparer d’une façon supérieure. De toute la nuit, Vassilissa
+Iégorovna ne put fermer l’oeil, n’imaginant pas ce que son mari
+avait en tête qu’elle ne pût savoir.
+
+Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiitch
+occupé à ôter du canon des guenilles, de petites pierres, des
+morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d’ordures que les
+petits garçons y avaient fourrées. «Que peuvent signifier ces
+préparatifs guerriers? pensa la femme du commandant. Est-ce qu’on
+craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il
+possible qu’Ivan Kouzmitch me cachât une pareille misère?» Elle
+appela Ivan Ignatiitch avec la ferme résolution de savoir de lui
+le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
+
+Vassilissa Iégorovna débuta par lui faire quelques remarques sur
+des objets de ménage, comme un juge qui commence un interrogatoire
+par des questions étrangères à l’affaire pour rassurer et endormir
+la prudence de l’accusé. Puis, après un silence de quelques
+instants, elle poussa un profond soupir, et dit en hochant la
+tête:
+
+«Oh! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nouvelle! Qu’adviendra-t-il
+de tout cela?
+
+-- Eh! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch, le Seigneur est
+miséricordieux; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre;
+j’ai nettoyé le canon. Peut-être bien repousserons-nous ce
+Pougatcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera
+personne ici.
+
+-- Et quel homme est-ce que ce Pougatcheff?» demanda la femme du
+commandant.
+
+Ivan Ignatiitch vit bien qu’il avait trop parlé, et se mordit la
+langue. Mais il était trop tard, Vassilissa Iégorovna le
+contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole
+qu’elle ne dirait rien à personne.
+
+Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien à personne, si ce
+n’est à la femme du pope, et cela par l’unique raison que la vache
+de cette bonne dame, étant encore dans la steppe, pouvait être
+enlevée par les brigands.
+
+Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui
+couraient sur son compte étaient fort divers. Le commandant envoya
+l’_ouriadnik_ avec mission de bien s’enquérir de tout dans les
+villages voisins. L’_ouriadnik_ revint après une absence de deux
+jours, et déclara qu’il avait dans la steppe, à soixante verstes
+de la forteresse, une grande quantité de feux, et qu’il avait ouï
+dire aux Bachkirs qu’une force innombrable s’avançait. Il ne
+pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s’aventurer
+davantage.
+
+On commença bientôt à remarquer une grande agitation parmi les
+Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s’assemblaient
+par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse, et se
+dispersaient dès qu’ils apercevaient un dragon ou tout autre
+soldat russe. On les fit espionner: Ioulaï, Kalmouk baptisé, fit
+au commandant une révélation très grave. Selon lui, l’_ouriadnik_
+aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque
+aurait dit à ses camarades qu’il s’était avancé jusque chez les
+révoltés, qu’il avait été présenté à leur chef, et que ce chef,
+lui ayant donné sa main à baiser, s’était longuement entretenu
+avec lui. Le commandant fit aussitôt mettre l’_ouriadnik_ aux
+arrêts, et désigna Ioulaï pour le remplacer. Ce changement fut
+accueilli par les Cosaques avec un mécontentement visible. Ils
+murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch, l’exécuteur de
+l’ordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire
+assez clairement:
+
+«Attends, attends, rat de garnison!»
+
+Le commandant avait eu l’intention d’interroger son prisonnier le
+même jour; mais l’_ouriadnik_ s’était échappé, sans doute avec
+l’aide de ses complices.
+
+Un nouvel événement vint accroître l’inquiétude du capitaine. On
+saisit un Bachkir porteur de lettres séditieuses. À cette
+occasion, le commandant prit le parti d’assembler derechef ses
+officiers, et pour cela il voulut encore éloigner sa femme sous un
+prétexte spécieux. Mais comme Ivan Kouzmitch était le plus adroit
+et le plus sincère des hommes, il ne trouva pas d’autre moyen que
+celui qu’il avait déjà employé une première fois.
+
+«Vois-tu bien, Vassilissa Iégorovna, lui dit-il en toussant à
+plusieurs reprises, le père Garasim a, dit-on, reçu de la ville...
+
+-- Tais-toi, tais-toi, interrompit sa femme; tu veux encore
+rassembler un conseil de guerre et parler sans moi de Iéméliane
+Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois.»
+
+Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux: «Eh bien, ma petite mère, dit-
+il, si tu sais tout, reste, il n’y a rien à faire; nous parlerons
+devant toi.
+
+-- Bien, bien, mon petit père, répondit-elle, ce n’est pas à toi
+de faire le fin. Envoie chercher les officiers.»
+
+Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant
+sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque
+Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de
+marcher immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques
+et les soldats à se réunir à lui, et conseillait aux chefs de ne
+pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice. La
+proclamation était écrite en termes grossiers, mais énergiques, et
+devait produire une grande impression sur les esprits des gens
+simples,
+
+«Quel coquin! s’écria la femme du commandant. Voyez ce qu’il ose
+nous proposer! de sortir à sa rencontre et de déposer à ses pieds
+nos drapeaux! Ah! le fils de chien! il ne sait donc pas que nous
+sommes depuis quarante ans au service, et que, Dieu merci, nous en
+avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu’il se soit trouvé
+des commandants assez lâches pour obéir à ce bandit!
+
+-- Ça ne devrait pas être, répondit Ivan Kouzmitch; cependant on
+dit que le scélérat s’est déjà emparé de plusieurs forteresses.
+
+-- Il paraît qu’il est fort, en effet, observa Chvabrine.
+
+-- Nous allons savoir à l’instant sa force réelle, reprit le
+commandant; Vassilissa Iégorovna, donne-moi la clef du grenier.
+Ivan Ignatiitch, amène le Bachkir, et dis à Ioulaï d’apporter des
+verges.
+
+-- Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la commandante en se levant
+de son siège; laisse-moi emmener Macha hors de la maison. Sans
+cela elle entendrait, les cris, et ça lui ferait peur. Et moi,
+pour dire la vérité, je ne suis pas très curieuse de pareilles
+investigations. Au plaisir de vous revoir...»
+
+La torture était alors tellement enracinée dans les habitudes de
+la justice, que l’ukase bienfaisant[40] qui en avait prescrit
+l’abolition resta longtemps sans effet. On croyait que l’aveu de
+l’accusé était indispensable à la condamnation, idée non seulement
+déraisonnable, mais contraire au plus simple bon sens en matière
+juridique; car, si le déni de l’accusé ne s’accepte pas comme
+preuve de son innocence, l’aveu qu’on lui arrache doit moins
+encore servir de preuve de sa culpabilité. À présent même, il
+m’arrive encore d’entendre de vieux juges regretter l’abolition de
+cette coutume barbare. Mais, de notre temps, personne ne doutait
+de la nécessité de la torture, ni les juges, ni les accusés eux-
+mêmes. C’est pourquoi l’ordre du commandant n’étonna et n’émut
+aucun de nous. Ivan Ignatiitch s’en alla chercher le Bachkir, qui
+était tenu sous clef dans le grenier de la commandante, et, peu
+d’instants après, on l’amena dans l’antichambre. Le commandant
+ordonna qu’on l’introduisit en sa présence.
+
+Le Bachkir franchit le seuil avec peine, car il avait aux pieds
+des entraves en bois. Il ôta son haut bonnet et s’arrêta près de
+la porte. Je le regardai et tressaillis involontairement. Jamais
+je n’oublierai cet homme: il paraissait âgé de soixante et dix ans
+au moins, et n’avait ni nez, ni oreilles. Sa tête était rasée;
+quelques rares poils gris lui tenaient lieu de barbe. Il était de
+petite taille, maigre, courbé; mais ses yeux à la tatare
+brillaient encore.
+
+«Eh! eh! dit le commandant, qui reconnut à ces terribles indices
+un des révoltés punis en 1741, tu es un vieux loup, à ce que je
+vois; tu as déjà été pris dans nos pièges. Ce n’est pas la
+première fois que tu te révoltes, puisque ta tête est si bien
+rabotée. Approche-toi, et dis qui t’a envoyé.»
+
+Le vieux Bachkir se taisait et regardait le commandant avec un air
+de complète imbécillité.
+
+«Eh bien, pourquoi te tais-tu? continua Ivan Kouzmitch; est-ce que
+tu ne comprends pas le russe? Ioulaï, demande-lui en votre langue
+qui l’a envoyé, dans notre forteresse.»
+
+Ioulaï répéta en langue tatare la question d’Ivan Kouzmitch. Mais
+le Bachkir le regarda avec la même expression, et sans répondre un
+mot.
+
+«Iachki[41]! s’écria le commandant; je te ferai parler. Voyons,
+ôtez-lui sa robe de chambre rayée, sa robe de fou, et mouchetez-
+lui les épaules. Voyons, Ioulaï, houspille-le comme il faut.»
+
+Deux invalides commencèrent à déshabiller le Bachkir. Une vive
+inquiétude se peignit alors sur la figure du malheureux. Il se mit
+à regarder de tous côtés comme un pauvre petit animal pris par des
+enfants. Mais lorsqu’un des invalides lui saisit les mains pour
+les tourner autour de son cou et souleva le vieillard sur ses
+épaules en se courbant, lorsque Ioulaï prit les verges et leva la
+main pour frapper, alors le Bachkir poussa un gémissement faible
+et puissant, et, relevant la tête, ouvrit la bouche, où, au lieu
+de langue, s’agitait un court tronçon.
+
+Nous fûmes tous frappés d’horreur.
+
+«Eh bien, dit le commandant, je vois que nous ne pourrons rien
+tirer de lui. Ioulaï, ramène le Bachkir au grenier; et nous,
+messieurs, nous avons encore à causer.»
+
+Nous continuions à débattre notre position, lorsque Vassilissa
+Iégorovna se précipita dans la chambre, toute haletante, et avec
+un air effaré.
+
+«Que t’est-il arrivé? demanda le commandant surpris.
+
+-- Malheur! malheur! répondit Vassilissa Iégorovna: le fort de
+Nijnéosern a été pris ce matin; le garçon du père Garasim vient de
+revenir. Il a vu comment on l’a pris. Le commandant et tous les
+officiers sont pendus, tous les soldats faits prisonniers; les
+scélérats vont venir ici.»
+
+Cette nouvelle inattendue fit sur moi une impression profonde; le
+commandant de la forteresse de Nijnéosern, jeune homme doux et
+modeste, m’était connu. Deux mois auparavant il avait passé,
+venant d’Orenbourg avec sa jeune femme, et s’était arrêté chez
+Ivan Kouzmitch. La Nijnéosernia n’était située qu’à vingt-cinq
+verstes de notre fort. D’heure en heure il fallait nous attendre à
+une attaque de Pougatcheff. Le sort de Marie Ivanovna se présenta
+vivement à mon imagination, et le coeur me manquait en y pensant.
+
+«Écoutez, Ivan Kouzmitch, dis-je au commandant, notre devoir est
+de défendre la forteresse jusqu’au dernier soupir, cela s’entend.
+Mais il faut songer à la sûreté des femmes. Envoyez-les à
+Orenbourg, si la route est encore libre, ou bien dans une
+forteresse plus éloignée et plus sûre, où les scélérat n’aient pas
+encore eu le temps de pénétrer.»
+
+Ivan Kouzmitch se tourna vers sa femme: «Vois-tu bien! ma mère; en
+effet, ne faudra-t-il pas vous envoyer quelque part plus loin,
+jusqu’à ce que nous ayons réduit les rebelles?
+
+-- Quelle folie! répondit la commandante. Où est la forteresse que
+les balles n’aient pas atteinte? En quoi la Bélogorskaïa n’est-
+elle pas sûre? Grâce à Dieu, voici plus de vingt et un ans que
+nous y vivons. Nous avons vu les Bachkirs et les Kirghises; peut-
+être y lasserons-nous Pougatcheff!
+
+-- Eh bien, ma petite mère, répliqua Ivan Kouzmitch, reste si tu
+peux, puisque tu comptes tant sur notre forteresse. Mais que faut-
+il faire de Macha? C’est bien si nous le lassons, ou s’il nous
+arrive un secours. Mais si les brigands prennent la forteresse?...
+ -- Eh bien! alors...»
+
+Mais ici Vassilissa Iégorovna ne put que bégayer et se tut,
+étouffée par l’émotion.
+
+«Non, Vassilissa Iégorovna, reprit la commandant, qui remarqua que
+ses paroles avaient produit une grande impression sur sa femme,
+peut-être pour la première fois de sa vie; il ne convient pas que
+Macha reste ici. Envoyons-la à Orenbourg chez sa marraine. Là il y
+a assez de soldats et de canons, et les murailles sont en pierre.
+Et même à toi j’aurais conseillé de t’en aller aussi là-bas; car,
+bien que tu sois vieille, pense à ce qui t’arrivera si la
+forteresse est prise d’assaut.
+
+-- C’est bien, c’est bien, dit la commandante, nous renverrons
+Macha; mais ne t’avise pas de me prier de partir, je n’en ferais
+rien. Il ne me convient pas non plus, dans mes vieilles années, de
+me séparer de toi, et d’aller chercher un tombeau solitaire en
+pays étranger. Nous avons vécu ensemble, nous mourrons ensemble.
+
+-- Et tu as raison, dit le commandant. Voyons, il n’y a pas de
+temps à perdre. Va équiper Macha pour la route; demain nous la
+ferons partir à la pointe du jour, et nous lui donnerons même un
+convoi, quoique, à vrai dire, nous n’ayons pas ici de gens
+superflus. Mais où donc est-elle?
+
+-- Chez Akoulina Pamphilovna, répondit la commandante; elle s’est
+trouvée mal en apprenant la prise de Nijnéosern! je crains qu’elle
+ne tombe malade. Ô Dieu Seigneur! jusqu’où avons-nous vécu?»
+
+Vassilissa Iégorovna alla faire les apprêts du départ de sa fille.
+L’entretien chez le commandant continua encore; mais je n’y pris
+plus aucune part. Marie Ivanovna reparut pour le souper, pâle et
+les yeux rougis. Nous soupâmes en silence, et nous nous levâmes de
+table plus tôt que d’ordinaire. Chacun de nous regagna son logis
+après avoir dit adieu à toute la famille. J’avais oublié mon épée
+et revins la prendre; je trouvais Marie sous la porte; elle me la
+présenta.
+
+«Adieu, Piôtr Andréitch, me dit-elle en pleurant; on m’envoie à
+Orenbourg. Soyez bien portant et heureux. Peut-être que Dieu
+permettra que nous nous revoyions; si non...»
+
+Elle se mit à sangloter.
+
+«Adieu, lui dis-je, adieu, ma chère Marie! Quoi qu’il m’arrive,
+sois sûre que ma dernière pensée et ma dernière prière seront pour
+toi.»
+
+Macha continuait à pleurer. Je sortis précipitamment.
+
+
+CHAPITRE VII
+_L’ASSAUT_
+
+De toute la nuit, je ne pus dormir, et ne quittai même pas mes
+habits. J’avais eu l’intention de gagner de grand matin la porte
+de la forteresse par où Marie Ivanovna devait partir, pour lui
+dire un dernier adieu. Je sentais en moi un changement complet.
+L’agitation de mon âme me semblait moins pénible que la noire
+mélancolie où j’étais plongé précédemment. Au chagrin de la
+séparation se mêlaient en moi des espérances vagues mais douces,
+l’attente impatiente des dangers et le sentiment d’une noble
+ambition. La nuit passa vite. J’allais sortir, quand ma porte
+s’ouvrit, et le caporal entra pour m’annoncer que nos Cosaques
+avaient quitté pendant la nuit la forteresse, emmenant de force
+avec eux Ioulaï, et qu’autour de nos remparts chevauchaient des
+gens inconnus. L’idée que Marie Ivanovna n’avait pu s’éloigner me
+glaça de terreur. Je donnai à la hâte quelques instructions au
+caporal, et courus chez le commandant.
+
+Il commençait à faire jour. Je descendais rapidement la rue,
+lorsque je m’entendis appeler par quelqu’un. Je m’arrêtai.
+
+«Où allez-vous? oserais-je vous demander, me dit Ivan Ignatiitch
+en me rattrapant; Ivan Kouzmitch est sur le rempart, et m’envoie
+vous chercher. Le Pougatch[42] est arrivé.
+
+-- Marie Ivanovna est-elle partie? demandai-je avec un tremblement
+intérieur.
+
+-- Elle n’en a pas eu le temps, répondit Ivan Ignatiitch, la route
+d’Orenbourg est coupée, la forteresse entourée. Cela va mal, Piôtr
+Andréitch.»
+
+Nous nous rendîmes sur le rempart, petite hauteur formée par la
+nature et fortifiée d’une palissade. La garnison s’y trouvait sous
+les armes. On y avait traîné le canon dès la veille. Le commandant
+marchait de long en large devant sa petite troupe; l’approche du
+danger avait rendu au vieux guerrier une vigueur extraordinaire.
+Dans la steppe, et peu loin de la forteresse, se voyaient une
+vingtaine de cavaliers qui semblaient être des Cosaques; mais
+parmi eux se trouvaient quelques Bachkirs, qu’il était facile de
+reconnaître à leurs bonnets et à leurs carquois. Le commandant
+parcourait les rangs de la petite armée, en disant aux soldats:
+«Voyons, enfants, montrons-nous bien aujourd’hui pour notre mère
+l’impératrice, et faisons voir à tout le monde que nous sommes des
+gens braves, fidèles à nos serments.»
+
+Les soldats témoignèrent à grands cris de leur bonne volonté.
+Chvabrine se tenait près de moi, examinant l’ennemi avec
+attention. Les gens qu’on apercevait dans la steppe, voyant sans
+doute quelques mouvements dans le fort, se réunirent en groupe et
+parlèrent entre eux. Le commandant ordonna à Ivan Ignatiitch de
+pointer sur eux le canon, et approcha lui-même la mèche. Le boulet
+passa en sifflant sur leurs têtes sans leur faire aucun mal. Les
+cavaliers se dispersèrent aussitôt, en partant au galop, et la
+steppe devint déserte. En ce moment, parut sur le rempart
+Vassilissa Iégorovna, suivie de Marie qui n’avait pas voulu la
+quitter.
+
+«Eh bien, dit la commandante, comment va la bataille? où est
+l’ennemi?
+
+-- L’ennemi n’est pas loin, répondit Ivan Kouzmitch; mais, si Dieu
+le permet, tout ira bien. Et toi, Macha, as-tu peur?
+
+-- Non, papa, répondit Marie; j’ai plus peur seule à la maison.»
+
+Elle me jeta un regard, en s’efforçant de sourire. Je serrai
+vivement la garde de mon épée, en me rappelant que je l’avais
+reçue la veille de ses mains, comme pour sa défense. Mon coeur
+brûlait dans ma poitrine; je me croyais son chevalier; j’avais
+soif de lui prouver que j’étais digne de sa confiance, et
+j’attendais impatiemment le moment décisif.
+
+Tout à coup, débouchant d’une hauteur qui se trouvait à huit
+verstes de la forteresse, parurent de nouveau des groupes d’hommes
+à cheval, et bientôt toute la steppe se couvrit de gens armés de
+lances et de flèches. Parmi eux, vêtu d’un cafetan rouge et le
+sabre à la main, se distinguait un homme monté sur un cheval
+blanc. C’était Pougatcheff lui-même. Il s’arrêta, fut entouré, et
+bientôt, probablement d’après ses ordres, quatre hommes sortirent
+de la foule, et s’approchèrent au grand galop jusqu’au rempart.
+Nous reconnûmes en eux quelques-uns de nos traîtres. L’un d’eux
+élevait une feuille de papier au-dessus de son bonnet; un autre
+portait au bout de sa pique la tête de Ioulaï, qu’il nous lança
+par-dessus la palissade. La tête du pauvre Kaimouk roula aux pieds
+du commandant.
+
+Les traîtres nous criaient:
+
+«Ne tirez pas: sortez pour recevoir le tsar; le tsar est ici.
+
+-- Enfants, feu!» s’écria le capitaine pour toute réponse.
+
+Les soldats firent une décharge. Le Cosaque qui tenait la lettre
+vacilla et tomba de cheval; les autres s’enfuirent à toute bride.
+Je jetai un coup d’oeil sur Marie Ivanovna. Glacée de terreur à la
+vue de la tête de Ioulaï, étourdie du bruit de la décharge, elle
+semblait inanimée. Le commandant appela le caporal, et lui ordonna
+d’aller prendre la feuille des mains du Cosaque abattu. Le caporal
+sortit dans la campagne, et revint amenant par la bride le cheval
+du mort. Il remit la lettre au commandant. Ivan Kouzmitch la lut à
+voix basse et la déchira en morceaux. Cependant on voyait les
+révoltés se préparer à une attaque. Bientôt les balles sifflèrent
+à nos oreilles, et quelques flèches vinrent s’enfoncer autour de
+nous dans la terre et dans les pieux de la palissade.
+
+«Vassilissa Iégorovna, dit le commandant, les femmes n’ont rien à
+faire ici. Emmène Macha; tu vois bien que cette fille est plus
+morte que vive.»
+
+Vassilissa Iégorovna, que les balles avaient assouplie, jeta un
+regard sur la steppe, où l’on voyait de grands mouvements parmi la
+foule, et dit à son mari: «Ivan Kouzmitch, Dieu donne la vie et la
+mort; bénis Macha; Macha, approche de ton père.» Pâle et
+tremblante, Marie s’approcha d’Ivan Kouzmitch, se mit à genoux et
+le salua jusqu’à terre. Le vieux commandant fit sur elle trois
+fois le signe de la croix, puis la releva, l’embrassa, et lui dit
+d’une voix altérée par l’émotion: «Eh bien, Macha, sois heureuse;
+prie Dieu, il ne t’abandonnera pas. S’il se trouve un honnête
+homme, que Dieu vous donne à tous deux amour et raison. Vivez
+ensemble comme nous avons vécu ma femme et moi. Eh bien, adieu,
+Macha. Vassilissa Iégorovna, emmène-la donc plus vite.»
+
+Marie se jeta à son cou, et se mit à sangloter. «Embrassons-nous
+aussi, dit en pleurant la commandante. Adieu, mon Ivan Kouzmitch;
+pardonne-moi si je t’ai jamais fâché.
+
+-- Adieu, adieu, ma petite mère, dit le commandant en embrassant
+sa vieille compagne; voyons, assez, allez-vous-en à la maison, et,
+si tu en as le temps, mets un _sarafan_[43] à Macha.»
+
+La commandante s’éloigna avec sa fille. Je suivais Marie du
+regard; elle se retourna et me fit un dernier signe de tête.
+
+Ivan Kouzmitch revint à nous, et toute son attention fut tournée
+sur l’ennemi. Les rebelles se réunirent autour de leur chef et
+tout à coup mirent pied à terre précipitamment. «Tenez-vous bien,
+nous dit le commandant, c’est l’assaut qui commence.» En ce moment
+même retentirent des cris de guerre sauvages. Les rebelles
+accouraient à toutes jambes sur la forteresse. Notre canon était
+chargé à mitraille. Le commandant les laissa venir à très petite
+distance, et mit de nouveau le feu à sa pièce. La mitraille frappa
+au milieu de la foule, qui se dispersa en tout sens. Leur chef
+seul resta en avant, agitant son sabre; il semblait les exhorter
+avec chaleur. Les cris aigus, qui avaient un instant cessé,
+redoublèrent de nouveau. «Maintenant, enfants! s’écria le
+capitaine, ouvrez la porte, battez, le tambour, et en avant!
+Suivez-moi pour une sortie!»
+
+Le commandant, Ivan Ignatiitch et moi, nous nous trouvâmes en un
+instant hors du parapet. Mais la garnison, intimidée, n’avait pas
+bougé de place. «Que faites-vous donc, mes enfants? s’écria Ivan
+Kouzmitch; s’il faut mourir, mourons; affaire de service!»
+
+En ce moment les rebelles se ruèrent sur nous, et forcèrent
+l’entrée de la citadelle. Le tambour se tut, la garnison jeta ses
+armes. On m’avait renversé par terre; mais je me relevai et
+j’entrai pêle-mêle avec la foule dans la forteresse. Je vis le
+commandant blessé à la tête, et pressé par une petite troupe de
+bandits qui lui demandaient les clefs. J’allais courir à son
+secours, quand plusieurs forts Cosaques me saisirent et me lièrent
+avec leurs _kouchaks_[44] en criant: «Attendez, attendez ce qu’on
+va faire de vous, traîtres au tsar!»
+
+On nous traîna le long des rues. Les habitants sortaient de leurs
+maisons, offrant le pain et le sel. On sonna les cloches. Tout à
+coup des cris annoncèrent que le tsar était sur la place,
+attendant les prisonniers pour recevoir leurs serments. Toute la
+foule se jeta de ce côté, et nos gardiens nous y traînèrent.
+
+Pougatcheff était assis dans un fauteuil, sur le perron de la
+maison du commandant. Il était vêtu d’un élégant cafetan cosaque,
+brodé sur les coutures. Un haut bonnet de martre zibeline, orné de
+glands d’or, descendait jusque sur ses yeux flamboyants. Sa figure
+ne me parut pas inconnue. Les chefs cosaques l’entouraient.
+
+
+
+Le père Garasim, pale et tremblant, se tenait, la croix à la main,
+au pied du perron, et semblait le supplier en silence pour les
+victimes amenées devant lui. Sur la place même, on dressait à la
+hâte une potence. Quand nous approchâmes, des Bachkirs écartèrent
+la foule, et l’on nous présenta à Pougatcheff. Le bruit des
+cloches cessa, et le plus profond silence s’établit. «Qui est le
+commandant?» demanda l’usurpateur. Notre _ouriadnik_ sortit des
+groupes et désigna Ivan Kouzmitch. Pougatcheff regarda le
+vieillard avec une expression terrible et lui dit: «Comment as-tu
+osé t’opposer à moi, à ton empereur?»
+
+Le commandant, affaibli par sa blessure, rassembla ses dernières
+forces et répondit d’une voix ferme: «Tu n’es pas mon empereur: tu
+es un usurpateur et un brigand, vois-tu bien!»
+
+Pougatcheff fronça le sourcil et leva son mouchoir blanc. Aussitôt
+plusieurs Cosaques saisirent le vieux capitaine et l’entraînèrent
+au gibet. À cheval sur la traverse, apparut le Bachkir défiguré
+qu’on avait questionné la veille; il tenait une corde à la main,
+et je vis un instant après le pauvre Ivan Kouzmitch suspendu en
+l’air. Alors on amena à Pougatcheff Ivan Ignatiitch.
+
+«Prête serment, lui dit Pougatcheff, à l’empereur Piôtr
+Fédorovitch[45].
+
+-- Tu n’es pas notre empereur, répondit le lieutenant en répétant
+les paroles de son capitaine; tu es un brigand, mon oncle, et un
+usurpateur.»
+
+Pougatcheff fit de nouveau le signal du mouchoir, et le bon Ivan
+Ignatiitch fut pendu auprès de son ancien chef. C’était mon tour.
+Je fixai hardiment le regard sur Pougatcheff, en m’apprêtant à
+répéter la réponse de mes généreux camarades. Alors, à ma surprise
+inexprimable, j’aperçus parmi les rebelles Chvabrine, qui avait eu
+le temps de se couper les cheveux en rond et d’endosser un cafetan
+de Cosaque. Il s’approcha de Pougatcheff et lui dit quelques mots
+à l’oreille. «Qu’on le pende!» dit Pougatcheff sans daigner me
+jeter un regard. On me passa la corde au cou. Je me mis à réciter
+à voix basse une prière, en offrant à Dieu un repentir sincère de
+toutes mes fautes et en le priant de sauver tous ceux qui étaient
+chers à mon coeur. On m’avait déjà conduit sous le gibet. «Ne
+crains rien, ne crains rien!» me disaient les assassins, peut-être
+pour me donner du courage. Tout à coup un cri se fit entendre:
+«Arrêtez, maudits».
+
+Les bourreaux s’arrêtèrent. Je regarde... Savéliitch était étendu
+aux pieds de Pougatcheff.
+
+«Ô mon propre père, lui disait mon pauvre menin, qu’as-tu besoin
+de la mort de cet enfant de seigneur? Laisse-le libre, on t’en
+donnera une bonne rançon; mais pour l’exemple et pour faire peur
+aux autres, ordonne qu’on me pende, moi, vieillard.»
+
+Pougatcheff fit un signe; on me délia aussitôt. «Notre père te
+pardonne», me disaient-ils. Dans ce moment, je ne puis dire que
+j’étais très heureux de ma délivrance, mais je ne puis dire non
+plus que je la regrettais. Mes sens étaient trop troublés. On
+m’amena de nouveau devant l’usurpateur et l’on me fit agenouiller
+à ses pieds. Pougatcheff me tendit sa main musculeuse: «Baise la
+main, baise la main!» criait-on autour de moi. Mais j’aurais
+préféré le plus atroce supplice à un si infâme avilissement.
+
+«Mon père Piôtr Andréitch, me soufflait Savéliitch, qui se tenait
+derrière moi et me poussait du coude, ne fais pas l’obstiné;
+qu’est-ce que cela te coûte? Crache et baise la main du bri...
+Baise-lui la main.»
+
+Je ne bougeai pas. Pougatcheff retira sa main et dit en souriant:
+«Sa Seigneurie est, à ce qu’il paraît, toute stupide de joie;
+relevez-le». On me releva, et je restai en liberté. Je regardai
+alors la continuation de l’infâme comédie.
+
+Les habitants commencèrent à prêter le serment. Ils approchaient
+l’un après l’autre, baisaient la croix et saluaient l’usurpateur.
+Puis vint le tour des soldats de la garnison: le tailleur de la
+compagnie, armé de ses grands ciseaux émoussés, leur coupait les
+queues. Ils secouaient la tête et approchaient les lèvres de la
+main de Pougatcheff; celui-ci leur déclara qu’ils étaient
+pardonnés et reçus dans ses troupes. Tout cela dura près de trois
+heures. Enfin Pougatcheff se leva de son fauteuil et descendit le
+perron, suivi par les chefs. On lui amena un cheval blanc
+richement harnaché. Deux Cosaques le prirent par les bras et
+l’aidèrent à se mettre en selle. Il annonça au père Garasim qu’il
+dînerait chez lui. En ce moment retentit un cri de femme. Quelques
+brigands traînaient sur le perron Vassilissa Iégorovna, échevelée
+et demi-nue. L’un d’eux s’était déjà vêtu de son mantelet; les
+autres emportaient les matelas, les coffres, le linge, les
+services à thé et toutes sortes d’objets.
+
+«Ô mes pères, criait la pauvre vieille, laissez-moi, de grâce; mes
+pères, mes pères, menez-moi à Ivan Kouzmitch.»
+
+Soudain elle aperçut le gibet et reconnut son mari.
+
+«Scélérats, s’écria-t-elle hors d’elle-même, qu’en avez-vous fait?
+Ô ma lumière, Ivan Kouzmitch, hardi coeur de soldat; ni les
+baïonnettes prussiennes ne t’ont touché, ni les balles turques; et
+tu as péri devant un vil condamné fuyard.
+
+-- Faites taire la vieille sorcière!» dit Pougatcheff.
+
+Un jeune Cosaque la frappa de son sabre sur la tête, et elle tomba
+morte au bas des degrés du perron. Pougatcheff partit; tout le
+peuple se jeta sur ses pas.
+
+
+CHAPITRE VIII
+_LA VISITE INATTENDUE_
+
+La place se trouva vide. Je me tenais au même endroit, ne pouvant
+rassembler mes idées troublées par tant d’émotions terribles.
+
+Mon incertitude sur le sort de Marie Ivanovna me tourmentait plus
+que toute autre chose. «Où est-elle? qu’est-elle devenue? a-t-elle
+eu le temps de se cacher? sa retraite est-elle sûre?» Rempli de
+ces pensées accablantes, j’entrai dans la maison du commandant.
+Tout y était vide. Les chaises, les tables, les armoires étaient
+brûlées, la vaisselle en pièces. Un affreux désordre régnait
+partout. Je montai rapidement le petit escalier qui conduisait à
+la chambre de Marie Ivanovna, où j’allais entrer pour la première
+fois de ma vie. Son lit était bouleversé, l’armoire ouverte et
+dévalisée. Une lampe brûlait encore devant le _Kivot_[46], vide
+également. On n’avait pas emporté non plus un petit miroir
+accroché entre la porte et la fenêtre. Qu’était devenue l’hôtesse
+de cette simple et virginale cellule? Une idée terrible me
+traversait l’esprit. J’imaginai Marie dans les mains des brigands.
+Mon coeur se serra; je fondis en larmes et prononçai à haute voix
+le nom de mon amante. En ce moment, un léger bruit se fit
+entendre, et Palachka, toute pâle, sortit de derrière l’armoire.
+
+«Ah!-Piôtr Andréitch, dit-elle en joignant les mains, quelle
+journée! quelles horreurs!
+
+-- Marie Ivanovna? demandai-je avec impatience; que fait Marie
+Ivanovna?
+
+-- La demoiselle est en vie, répondit Palachka; elle est cachée
+chez Akoulina Pamphilovna.
+
+-- Chez la femme du pope! m’écriai-je avec terreur. Grand Dieu!
+Pougatcheff est là!»
+
+Je me précipitai hors de la chambre, je descendis en deux sauts
+dans la rue, et, tout éperdu, me mis à courir vers la maison du
+pope. Elle retentissait de chansons, de cris et d’éclats de rire.
+Pougatcheff y tenait table avec ses compagnons. Palachka m’avait
+suivi. Je l’envoyai appeler en cachette Akoulina Pamphilovna. Un
+moment après, la femme du pope sortit dans l’antichambre, un
+flacon vide à la main.
+
+«Au nom du ciel, où est Marie Ivanovna? demandai-je avec une
+agitation inexprimable.
+
+-- Elle est couchée, ma petite colombe, répondit la femme du pope,
+sur mon lit, derrière la cloison. Ah! Piôtr Andréitch, un malheur
+était bien près d’arriver. Mais, grâce à Dieu, tout s’est
+heureusement passé. Le scélérat s’était à peine assis à table, que
+la pauvrette se mit à gémir. Je me sentis mourir de peur. Il
+l’entendit: «Qui est-ce qui gémit chez toi, vieille?» Je saluai le
+brigand jusqu’à terre: «Ma nièce, tsar; elle est malade et alitée
+il y a plus d’une semaine. -- Et ta nièce est jeune? -- Elle est
+jeune, tsar. -- Voyons, vieille, montre-moi ta nièce.» Je sentis
+le coeur me manquer; mais que pouvais-je faire? «Fort bien, tsar;
+mais la fille n’aura pas la force de se lever et de venir devant
+Ta Grâce. -- Ce n’est rien, vieille; j’irai moi-même la voir.»
+Et, le croiras-tu? le maudit est allé derrière la cloison. Il tira
+le rideau, la regarda de ses yeux d’épervier, et rien de plus;
+Dieu nous vint en aide. Croiras-tu que nous étions déjà préparés,
+moi et le père, à une mort de martyrs? Par bonheur, la petite
+colombe ne l’a pas reconnu. Ô Seigneur Dieu! quelles fêtes nous
+arrivent! Pauvre Ivan Kouzmitch, qui l’aurait cru? Et Vassilissa
+Iégorovna, et Ivan Ignatiitch! Pourquoi celui-là? Et vous, comment
+vous a-t-on épargné? Et que direz-vous de Chvabrine, d’Alexéi
+Ivanitch? Il s’est coupé les cheveux en rond, et le voilà qui
+bamboche avec eux. Il est adroit, on doit en convenir. Et quand
+j’ai parlé de ma nièce malade, croiras-tu qu’il m’a jeté un regard
+comme s’il eût voulu me percer de son couteau? Cependant il ne
+nous a pas trahis. Grâces lui soient rendues, au moins pour cela!»
+
+En ce moment retentirent à la fois les cris avinés des convives et
+la voix du père Garasim. Les convives demandaient du vin, et le
+pope appelait sa femme.
+
+«Retournez à la maison, Piôtr Andréitch, me dit-elle tout en émoi.
+J’ai autre chose à faire qu’à jaser avec vous. Il vous arrivera
+malheur si vous leur tombez maintenant sous la main. Adieu, Piôtr
+Andréitch; ce qui sera sera; peut-être que Dieu daignera ne pas
+nous abandonner.»
+
+La femme du pope rentra chez elle; un peu tranquillisé, je
+retournai chez moi. En traversant la place, je vis plusieurs
+Bachkirs qui se pressaient autour du gibet pour arracher les
+bottes aux pendus. Je retins avec peine l’explosion de ma colère,
+dont je sentais toute l’inutilité. Les brigands parcouraient la
+forteresse et pillaient les maisons des officiers. On entendait
+partout les cris des rebelles dans leurs orgies. Je rentrai à la
+maison. Savéliitch me rencontra sur le seuil.
+
+«Grâce à Dieu, s’écria-t-il en me voyant, je croyais que les
+scélérats t’avaient saisi de nouveau. Ah! mon père Piôtr
+Andréitch, le croiras-tu? les brigands nous ont tout pris: les
+habits, le linge, les effets, la vaisselle; ils n’ont rien laissé.
+Mais qu’importe? Grâces soient rendues à Dieu de ce qu’ils ne
+t’ont pas au moins ôté la vie! Mais as-tu reconnu, maître, leur
+_ataman_[47]?
+
+-- Non, je ne l’ai pas reconnu; qui donc est-il?
+
+-- Comment, mon petit père! tu as déjà oublié l’ivrogne qui t’a
+escroqué le _touloup_, le jour du chasse-neige, un _touloup_ de
+peau de lièvre, et tout neuf. Et lui, le coquin, a rompu toutes
+les coutures en l’endossant.»
+
+Je tombai de mon haut. La ressemblance de Pougatcheff et de mon
+guide était frappante en effet. Je finis par me persuader que
+Pougatcheff et lui étaient bien le même homme, et je compris alors
+la grâce qu’il m’avait faite. Je ne pus assez admirer l’étrange
+liaison des événements. Un _touloup_ d’enfant, donné à un
+vagabond, me sauvait de la corde, et un ivrogne qui courait les
+cabarets assiégeait des forteresses et ébranlait l’empire.
+
+«Ne daigneras-tu pas manger? me dit Savéliitch qui était fidèle à
+ses habitudes. Il n’y a rien à la maison, il est vrai; mais je
+chercherai partout, et je te préparerai quelque chose.»
+
+Resté seul, je me mis à réfléchir. Qu’avais-je à faire? Ne pas
+quitter la forteresse soumise au brigand ou bien se joindre à sa
+troupe, était indigne d’un officier. Le devoir voulait que
+j’allasse me présenter là où je pouvais encore être utile à ma
+patrie, dans les critiques circonstances où elle se trouvait. Mais
+mon amour me conseillait avec non moins de force de rester auprès
+de Marie Ivanovna pour être son protecteur et son champion.
+Quoique je prévisse un changement prochain et inévitable dans la
+marche des choses, cependant je ne pouvais me défendre de trembler
+en me représentant le danger de sa position.
+
+Mes réflexions furent interrompues par l’arrivée d’un Cosaque qui
+accourait m’annoncer que le grand tsar m’appelait auprès de lui.
+
+«Où est-il? demandai-je en me préparant à obéir.
+
+-- Dans la maison du commandant, répondit le Cosaque. Après dîner
+notre père est allé au bain; il repose maintenant. Ah! Votre
+Seigneurie, on voit bien que c’est un important personnage; il a
+daigné manger à dîner deux cochons de lait rôtis; et puis il est
+monté au plus haut du bain[48], où il faisait si chaud que Tarass
+Kourotchine lui-même n’a pu le supporter; il a passé le balai à
+Bikbaïeff, et n’est revenu à lui qu’à force d’eau froide. Il faut
+en convenir, toutes ses manières sont si majestueuses, ... et dans
+le bain, à ce qu’on dit, il a montré ses signes de tsar: sur l’un
+des seins, un aigle à deux têtes grand comme un _pétak_[49]_, _et
+sur l’autre, sa propre figure.»
+
+Je ne crus pas nécessaire de contredire le Cosaque, et je le
+suivis dans la maison du commandant, tâchant de me représenter à
+l’avance mon entrevue avec Pougatcheff, et de deviner comment elle
+finirait. Le lecteur me croira facilement si je lui dis que je
+n’étais pas pleinement rassuré.
+
+Il commençait à faire sombre quand j’arrivai à la maison du
+commandant. La potence avec ses victimes se dressait noire et
+terrible; le corps de la pauvre commandante gisait encore sous le
+perron, près duquel deux Cosaques montaient la garde. Celui qui
+m’avait amené entra pour annoncer mon arrivée; il revint aussitôt,
+et m’introduisit dans cette chambre où, la veille, j’avais dit
+adieu à Marie Ivanovna.
+
+Un tableau étrange s’offrit à mes regards. À une table couverte
+d’une nappe, et toute chargée de bouteilles et de verres, était
+assis Pougatcheff, entouré d’une dizaine de chefs cosaques, en
+bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, avec des
+visages enflammés et des yeux étincelants. Je ne voyais point
+parmi eux les nouveaux affidés, les traîtres Chvabrine et
+l’_ouriadnik_.
+
+«Ah! ah! c’est Votre Seigneurie, dit Pougatcheff en me voyant.
+Soyez le bienvenu. Honneur à vous et place au banquet!»
+
+Les convives se serrèrent; je m’assis en silence au bout de la
+table. Mon voisin, jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me
+versa une rasade d’eau-de-vie, à laquelle je ne touchai pas.
+J’étais occupé à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff
+était assis à la place d’honneur, accoudé sur la table et appuyant
+sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage,
+réguliers et agréables, n’avaient aucune expression farouche. Il
+s’adressait souvent à un homme d’une cinquantaine d’années, en
+l’appelant tantôt comte, tantôt Timoféitch, tantôt mon oncle. Tous
+se traitaient comme des camarades, et ne montraient aucune
+déférence bien marquée pour leur chef. Ils parlaient de l’assaut
+du matin, du succès de la révolte et de leurs prochaines
+opérations. Chacun se vantait de ses prouesses, exposait ses
+opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c’est dans cet
+étrange conseil de guerre qu’on prit la résolution de marcher sur
+Orenbourg, mouvement hardi et qui fut bien près d’être couronné de
+succès. Le départ fut arrêté pour le lendemain.
+
+Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de
+table, et prirent congé de Pougatcheff. Je voulais les suivre,
+mais Pougatcheff me dit:
+
+«Reste là, je veux te parler.»
+
+Nous demeurâmes en tête-à-tête.
+
+Pendant quelques instants continua un silence mutuel. Pougatcheff
+me regardait fixement, en clignant de temps en temps son oeil
+gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie.
+Enfin, il partit d’un long éclat de rire, et avec une gaieté si
+peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans
+savoir pourquoi.
+
+«Eh bien! Votre Seigneurie, me dit-il; avoue-le, tu as eu peur
+quand mes garçons t’ont jeté la corde au cou? je crois que le ciel
+t’a paru de la grandeur d’une peau de mouton. Et tu te serais
+balancé sous la traverse sans ton domestique. J’ai reconnu à
+l’instant même le vieux hibou. Eh bien, aurais-tu pensé, Votre
+Seigneurie, que l’homme qui t’a conduit au gîte dans la steppe
+était le grand tsar lui-même?»
+
+En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux.
+
+«Tu es bien coupable envers moi, reprit-il, mais je t’ai fait
+grâce pour ta vertu, et pour m’avoir rendu service quand j’étais
+forcé de me cacher de mes ennemis. Mais tu verras bien autre
+chose, je te comblerai de bien autres faveurs quand j’aurai
+recouvré mon empire. Promets-tu de me servir avec zèle?»
+
+La question du bandit et son impudence me semblèrent si risibles
+que je ne pus réprimer un sourire.
+
+«Pourquoi ris-tu? me demanda-t-il en fronçant le sourcil; est-ce
+que tu ne crois pas que je sois le grand tsar? réponds-moi
+franchement.»
+
+Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n’en
+étais pas capable; cela me semblait une impardonnable lâcheté.
+L’appeler imposteur en face, c’était me dévouer à la mort; et le
+sacrifice auquel j’étais prêt sous le gibet, en face de tout le
+peuple et dans la première chaleur de mon indignation, me
+paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire.
+
+Pougatcheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin
+(et je me rappelle encore ce moment avec la satisfaction de moi-
+même) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse
+humaine. Je répondis à Pougatcheff:
+
+«Écoute, je te dirai toute la vérité. Je t’en fais juge. Puis-je
+reconnaître en toi un tsar? tu es un homme d’esprit; tu verrais
+bien que je mens.
+
+-- Qui donc suis-je d’après toi?
+
+-- Dieu le sait; mais, qui que tu sois, tu joues un jeu
+périlleux.»
+
+Pougatcheff me jeta un regard rapide et profond:
+
+«Tu ne crois donc pas que je sois l’empereur Pierre? Eh bien!
+soit. Est-ce qu’il n’y a pas de réussite pour les gens hardis?
+est-ce qu’anciennement Grichka Otrépieff[50] n’a pas régné! Pense
+de moi ce que tu veux, mais ne me quitte pas. Qu’est-ce que te
+fait l’un ou l’autre? Qui est pope est père. Sers-moi fidèlement
+et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu’en dis-tu?
+
+-- Non, répondis-je avec fermeté; je suis gentilhomme; j’ai prêté
+serment à Sa Majesté l’impératrice; je ne puis te servir. Si tu me
+veux du bien en effet, renvoie-moi à Orenbourg.»
+
+Pougatcheff se mit à réfléchir:
+
+«Mais si je te renvoie, dit-il, me promets-tu du moins de ne pas
+porter les armes contre moi?
+
+-- Comment veux-tu que je te le promette? répondis-je; tu sais
+toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l’on m’ordonne
+de marcher contre toi, il faudra me soumettre. Tu es un chef
+maintenant, tu veux que tes subordonnés t’obéissent. Comment puis-
+je refuser de servir, si l’on a besoin de mon service? Ma tête est
+dans tes mains; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais
+mourir, que Dieu te juge; mais je t’ai dit la vérité.»
+
+Ma franchise plut à Pougatcheff.
+
+«Soit, dit-il en me frappant sur l’épaule; il faut punir jusqu’au
+bout, ou faire grâce jusqu’au bout. Va-t’en des quatre côtés, et
+fais ce que bon te semble. Viens demain me dire adieu. Et
+maintenant va te coucher; j’ai sommeil moi-même.»
+
+Je quittai Pougatcheff, et sortis dans la rue. La nuit était calme
+et froide; la lune et les étoiles, brillant de tout leur éclat,
+éclairaient la place et le gibet. Tout était tranquille et sombre
+dans le reste de la forteresse. Il n’y avait plus que le cabaret
+où se voyait de la lumière et où s’entendaient les cris des
+buveurs attardés. Je jetai un regard sur la maison du pope; les
+portes et les volets étaient fermés; tout y semblait parfaitement
+tranquille.
+
+Je rentrai chez moi et trouvai Savéliitch qui déplorait mon
+absence. La nouvelle de ma liberté recouvrée le combla de joie.
+
+«Grâces te soient rendues, Seigneur! dit-il en faisant le signe de
+la croix. Nous allons quitter la forteresse demain au point du
+jour, et nous irons à la garde de Dieu. Je t’ai préparé quelque
+petite chose; mange, mon père, et dors jusqu’au matin, tranquille
+comme dans la poche du Christ...
+
+Je suivis son conseil, et, après avoir soupé de grand appétit, je
+m’endormis sur le plancher tout nu, aussi fatigué d’esprit que de
+corps.
+
+
+CHAPITRE IX
+_LA SÉPARATION_
+
+De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la
+place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger
+autour de la potence où se trouvaient encore attachées les
+victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les
+soldats de pied, l’arme au bras; les enseignes flottaient.
+Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient
+posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s’étaient
+réunis au même endroit, attendant l’usurpateur. Devant le perron
+de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un
+magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le
+corps de la commandante; on l’avait poussé de côté et recouvert
+d’une méchante natte d’écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la
+maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s’arrêta sur le
+perron, et dit le bonjour à tout le monde. L’un des chefs lui
+présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu’il se mit à jeter à
+pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se
+les disputant avec des coups. Les principaux complices de
+Pougatcheff l’entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos
+regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et
+il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de
+feinte moquerie. M’apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un
+signe de la tête, et m’appela près de lui.
+
+«Écoute, me dit-il, pars à l’instant même pour Orenbourg. Tu
+déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu’ils
+aient à m’attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir
+avec soumission et amour filial; sinon ils n’éviteront pas un
+supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»
+
+Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà,
+enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute
+chose; il me répond de vous et de la forteresse».
+
+J’entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de
+la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-
+t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval;
+il s’élança rapidement en selle, sans attendre l’aide des Cosaques
+qui s’apprêtaient à le soutenir.
+
+En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il
+s’approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier.
+Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.
+
+«Qu’est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.
+
+-- Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.
+
+Pougatcheff reçut le papier et l’examina longtemps d’un air
+d’importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux
+lucides[51] ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en
+chef?»
+
+Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s’approcha en courant de
+Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l’usurpateur en lui
+présentant le papier. J’étais extrêmement curieux de savoir à quel
+propos mon menin s’était avisé d’écrire à Pougatcheff. Le
+secrétaire en chef se mit à épeler d’une voix retentissante ce qui
+va suivre:
+
+«Deux robes de chambre, l’une en percale, l’autre en soie rayée:
+six roubles.
+
+-- Qu’est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en
+fronçant le sourcil.
+
+-- Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme
+parfait.
+
+Le secrétaire en chef continua sa lecture:
+
+«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.
+
+«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.
+
+«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix
+roubles.
+
+«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.
+
+-- Qu’est-ce que toute cette bêtise? s’écria Pougatcheff. Que me
+font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»
+
+Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer
+la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c’est la note du
+bien de mon maître emporté par les scélérats.
+
+-- Quels scélérats? demanda Pougatcheff d’un air terrible.
+
+-- Pardon, la langue m’a tourné, répondit Savéliitch; pour des
+scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant tes
+garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te
+fâche pas; le cheval à quatre jambes, et pourtant il bronche.
+Ordonne de lire jusqu’au bout.
+
+-- Voyons, lis.»
+
+Le secrétaire continua:
+
+«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre
+roubles.
+
+«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante
+roubles.
+
+«Et encore un petit _touloup_ en peau de lièvre, dont on a fait
+abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.
+
+-- Qu’est-ce que cela?» s’écria Pougatcheff dont les yeux
+étincelèrent tout à coup.
+
+J’avoue que j’eus peur pour mon pauvre menin. Il allait
+s’embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff
+l’interrompit.
+
+«Comment as-tu bien osé m’importuner de pareilles sottises?
+s’écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en
+le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a
+dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou,
+éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et
+ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles...
+Un _touloup_ en peau de lièvre! je te donnerai un _touloup_ en
+peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif
+pour qu’on fasse des _touloups_ de ta peau.
+
+-- Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un
+homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»
+
+Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d’âme. Il
+détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les
+chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la
+forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place
+avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le
+considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale
+entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti.
+Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J’allais le gronder
+vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m’empêcher de rire.
+
+«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra
+remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de
+rire.»
+
+Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme
+du pope vint à ma rencontre pour m’apprendre une douloureuse
+nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s’était déclarée chez
+la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna
+m’introduisit dans sa chambre. J’approchai doucement du lit. Je
+fus frappé de l’effrayant changement de son visage. La malade ne
+me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans
+entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute
+apparence, s’efforçaient de me consoler. De lugubres idées
+m’agitaient. La position d’une triste orpheline, laissée seule et
+sans défense au pouvoir des scélérats, m’effrayait autant que me
+désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout
+m’épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l’usurpateur,
+dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa
+haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire?
+comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et
+je l’embrassai. C’était de partir en toute hâte pour Orenbourg,
+afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d’y coopérer, si
+c’était possible. Je pris congé du pope et d’Akoulina Pamphilovna,
+en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je
+considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre
+jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.
+
+«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr
+Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur.
+Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la
+pauvre Marie Ivanovna n’a plus ni soutien ni consolateur.»
+
+Sorti sur la place, je m’arrêtai un instant devant le gibet, que
+je saluai respectueusement, et je pris la route d’Orenbourg, en
+compagnie de Savéliitch, qui ne m’abandonnait pas.
+
+J’allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j’entendis
+tout d’un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la
+tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en
+main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour
+que je l’attendisse. Je m’arrêtai, et reconnus bientôt notre
+_ouriadnik_. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de
+son cheval, et me remettant la bride de l’autre: «Votre
+Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d’un cheval et
+d’une pelisse de son épaule.»
+
+À la selle était attaché un simple _touloup_ de peau de mouton.
+
+«Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-
+rouble... Mais je l’ai perdu en route; excusez généreusement.»
+
+Savéliitch le regarda de travers: «Tu l’as perdu en route, dit-il;
+et qu’est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?
+
+-- Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l’_ouriadnik_ sans se
+déconcerter, Dieu te pardonne; vieillard! c’est un mors de bride
+et non un demi-rouble.
+
+-- Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part
+celui qui t’envoie; tâche même de retrouver en t’en allant le
+demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.
+
+
+
+-- Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son
+cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»
+
+À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et
+fut bientôt hors de la vue.
+
+Je mis le _touloup_ et montai à cheval, prenant Savéliitch en
+croupe.
+
+«Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n’est pas
+inutilement que j’ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a
+eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et ce _touloup_ de
+paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont
+volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent,
+cependant ça peut nous être utile. D’un méchant chien, même une
+poignée de poils.»
+
+
+CHAPITRE X
+_LE SIÈGE_
+
+En approchant d’Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats
+avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles
+du bourreau[52]. Ils travaillaient aux fortifications de la place
+sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns
+emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le
+fossé; d’autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons
+transportaient des briques et réparaient les murailles. Les
+sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos
+passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse
+de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général. Je le
+trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle
+d’automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l’aide
+d’un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille.
+Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il
+parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les
+terribles événements dont j’avais été le témoin. Je le lui
+racontai. Le vieillard m’écoutait avec attention, et, tout en
+m’écoutant, coupait les branches mortes.
+
+«Pauvre Mironoff, dit-il quand j’achevai ma triste histoire! c’est
+tommage, il avait été pon officier. Et matame Mironoff, elle était
+une ponne tame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et
+qu’est devenue Macha, la fille du capitaine?»
+
+Je lui répondis qu’elle était restée à la forteresse, dans la
+maison du pope.
+
+«Aie! aie! aie! fit le général, c’est mauvais, c’est très mauvais;
+il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des
+brigands.»
+
+Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n’était pas
+fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas
+à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres
+habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute.
+
+«Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d’en parler. Je te
+prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil
+de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce
+coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en
+attendant.»
+
+J’allai au logis qu’on m’avait désigné, et où déjà s’installait
+Savéliitch. J’y attendis impatiemment l’heure fixée. Le lecteur
+peut bien croire que je n’avais garde de manquer à ce conseil de
+guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie.
+À l’heure indiquée, j’étais chez le général.
+
+Je trouvai chez lui l’un des employés civils d’Orenbourg, le
+directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit
+vieillard gros et rouge, vêtu d’un habit de soie moirée. Il se mit
+à m’interroger sur le sort d’Ivan Kouzmitch, qu’il appelait son
+compère, et souvent il m’interrompait par des questions
+accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne
+prouvaient pas un homme vergé dans les choses de la guerre,
+montraient en lui de l’esprit naturel et de la finesse. Pendant ce
+temps, les autres conviés s’étaient réunis. Quand tous eurent pris
+place, et qu’on eut offert à chacun une tasse de thé, le général
+exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l’affaire
+en question.
+
+«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière
+nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou
+défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses
+désavantages. La guerre offensive présente plus d’espoir d’une
+rapide extermination de l’ennemi; mais la guerre défensive est
+plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous
+recueillerons les voix suivant l’ordre légal, c’est-à-dire en
+consultant d’abord les plus jeunes par le rang. Monsieur
+l’enseigne, continua-t-il en s’adressant à moi, daignez nous
+énoncer votre opinion.»
+
+Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et
+sa troupe, j’affirmai que l’usurpateur n’était pas en état de
+résister à des forces disciplinées.
+
+Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible
+mécontentement. Ils y voyaient l’impertinence étourdie d’un jeune
+homme. Un murmure s’éleva, et j’entendis distinctement le mot
+_suceur de lait_[53] prononcé à demi-voix. Le général se tourna de
+mon côté et me dit en souriant:
+
+«Monsieur l’enseigne, les premières voix dans les conseils de
+guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant
+nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le
+conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»
+
+Le petit vieillard en habit d’étoffe moirée se hâta d’avaler sa
+troisième tasse de thé, qu’il avait mélangé d’une forte dose de
+rhum.
+
+«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu’il ne faut agir ni
+offensivement ni défensivement.
+
+-- Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le
+général stupéfait. La tactique ne présente pas d’autres moyens; il
+faut agir offensivement ou défensivement.
+
+-- Votre Excellence, agissez subornativement[54].
+
+-- Eh! oh! votre opinion est très judicieuse; les actions
+subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous
+profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du
+coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds
+secrets.
+
+-- Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un
+bélier kirghise au lieu d’être un conseiller de collège, si ces
+voleurs ne nous livrent leur _ataman_ enchaîné par les pieds et
+les mains.
+
+-- Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le
+général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des
+mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l’ordre
+légal.»
+
+Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants
+parlèrent à l’envi du peu de confiance qu’inspiraient les troupes,
+de l’incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et
+ainsi de suite. Tous étaient d’avis qu’il valait mieux rester
+derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du
+canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin,
+quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua
+la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:
+
+«Messieurs, je dois tous déclarer que, pour ma part, je suis
+entièrement de l’avis de M. l’enseigne; car cette opinion est
+fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque
+toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»
+
+Il s’arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon
+amour-propre. Je jetai un coup d’oeil fier sur les employés
+civils, qui chuchotaient entre eux d’un air d’inquiétude et de
+mécontentement.
+
+«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir
+une longue bouffée de tabac, je n’ose pas prendre sur moi une si
+grande responsabilité, quand il s’agit de la sûreté des provinces
+confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse
+souveraine. C’est pour cela que je me vois contraint de me ranger
+à l’avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi
+que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège
+qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l’ennemi
+par la force de l’artillerie, et, si la possibilité s’en fait
+voir, par des sorties bien dirigées.»
+
+Ce fut le tour des employés de me regarder d’un air moqueur. Le
+conseil se sépara. Je ne pus m’empêcher de déplorer la faiblesse
+du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction,
+s’était décidé à suivre l’opinion d’ignorants sans expérience.
+
+Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff,
+fidèle à sa promesse, s’approcha d’Orenbourg. Du haut des
+murailles de la ville, je pris connaissance de l’armée des
+rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le
+dernier assaut dont j’avais été témoin. Ils avaient aussi de
+l’artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par
+Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une
+longue captivité dans les murs d’Orenbourg, et j’étais prêt à
+pleurer de dépit.
+
+Loin de moi l’intention de décrire le siège d’Orenbourg, qui
+appartient à l’histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai
+donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de
+l’autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent
+à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à
+Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse
+la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui
+était affreuse. Les habitants finirent par s’habituer aux bombes
+qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff
+n’excitait plus une grande émotion. Je mourais d’ennui. Le temps
+passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de
+Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation
+d’avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps
+consistait à faire des promenades militaires.
+
+Grâce à Pougatcheff, j’avais un assez bon cheval, avec lequel je
+partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du
+rempart, et j’allais tirailler contre les éclaireurs de
+Pougatcheff. Dans ces espèces d’escarmouches, l’avantage restait
+d’ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment,
+et d’excellentes montures. Notre maigre cavalerie n’était pas en
+état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se
+mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige
+l’empêchait d’agir avec succès contre la cavalerie volante de
+l’ennemi. L’artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et,
+dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse
+des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la
+guerre, et voilà ce que les employés d’Orenbourg appelaient
+prudence et prévoyance.
+
+Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous
+une troupe assez nombreuse, j’atteignis un Cosaque resté en
+arrière, et j’allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu’il ôta
+son bonnet, et s’écria:
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»
+
+Je reconnus notre _ouriadnik_. Je ne saurais dire combien je fus
+content de le voir.
+
+«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as
+quitté Bélogorsk?
+
+-- Il n’y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne
+suis revenu qu’hier. J’ai une lettre pour vous.
+
+-- Où est-elle? m’écriai-je tout transporté.
+
+-- Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein.
+J’ai promis à Palachka de tacher de vous la remettre.»
+
+Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je
+l’ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:
+
+
+«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je
+n’ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J’ai recours à
+vous, parce que je sais que vous m’avez toujours voulu du bien, et
+que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie
+Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu’à vous. Maximitch m’a
+promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à
+Maximitch qu’il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que
+vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour
+vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque
+enfin j’ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la
+place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre
+entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous
+sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l’épouser.
+Il dit qu’il m’a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse
+d’Akoulina Pamphilovna quand elle m’a fait passer près des
+brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir
+que de devenir la femme d’un homme comme Chvabrine. Il me traite
+avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d’avis,
+si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le
+camp du bandit, où j’aurai le sort d’Élisabeth Kharloff[55]. J’ai
+prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il
+m’a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas
+sa femme, je n’aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père
+Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi,
+pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous
+envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si
+vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,
+
+«Marie Mironoff.»
+
+
+Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je
+m’élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l’éperon à mon
+pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille
+projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m’arrêter
+à aucun. Arrivé dans la ville, j’allai droit chez le général, et
+j’entrai en courant dans sa chambre.
+
+Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d’écume.
+En me voyant, il s’arrêta; mon aspect sans doute l’avait frappé,
+car il m’interrogea avec une sorte d’anxiété sur la cause de mon
+entrée si brusque.
+
+
+
+«Votre Excellence, lui dis-je, j’accours auprès de vous comme
+auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du
+bonheur de toute ma vie.
+
+-- Qu’est-ce que c’est, mon père? demanda le général stupéfait;
+que puis-je faire pour toi? Parle.
+
+-- Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de
+soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la
+forteresse de Bélogorsk.»
+
+Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j’avais
+perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.
+
+«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il
+enfin.
+
+-- Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi
+seulement sortir.
+
+-- Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande
+distance, l’ennemi vous couperait facilement toute communication
+avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure
+de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une
+communication interceptée, voyez-vous...»
+
+Je m’effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations
+militaires, et je me hâtai de l’interrompre.
+
+«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m’écrire une
+lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa
+femme.
+
+-- Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S’il me tombe
+sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et
+nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en
+attendant, il faut prendre patience.
+
+-- Prendre patience! m’écriai-je hors de moi. Mais d’ici là il
+fera violence à Marie.
+
+-- Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un
+grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d’être la femme
+de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous
+l’aurons fusillé, alors, avec l’aide de Dieu, les fiancés se
+trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps
+filles; je veux dire qu’une veuve trouve plus facilement un mari.
+
+-- J’aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à
+Chvabrine.
+
+-- Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es
+probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c’est une autre
+affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m’est pas possible de
+te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est
+déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»
+
+Je baissai la tête; le désespoir m’accablait. Tout à coup une idée
+me traversa l’esprit, et ce qu’elle fut, le lecteur le verra dans
+le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.
+
+
+CHAPITRE XI
+_LE CAMP DES REBELLES_
+
+Je quittai le général et m’empressai de retourner chez moi.
+Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.
+
+«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces
+brigands ivres? Est-ce l’affaire d’un boyard? Les heures ne sont
+pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu
+faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c’est une honte
+de dire à qui tu la fais.»
+
+J’interrompis son discours:
+
+«Combien ai-je en tout d’argent?
+
+-- Tu en as encore assez, me répondit-il d’un air satisfait. Les
+coquins ont eu beau fouiller partout, j’ai pu le leur souffler.»
+
+En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée
+toute remplie de pièces de monnaie d’argent.
+
+«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as
+là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de
+Bélogorsk.
+
+-- Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d’une voix
+tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te
+mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par
+les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n’as pas
+pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les
+troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras
+aller des quatre côtés.»
+
+Mais ma résolution était inébranlable.
+
+«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois
+partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas,
+Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons
+peut-être. Je te recommande bien de n’avoir aucune honte de
+dépenser mon argent, ne fais pas l’avare; achète tout ce qui t’est
+nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je
+te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois
+jours...
+
+-- Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te
+laisse aller seul! mais ne pense pas même à m’en prier. Si tu as
+résolu de partir, j’irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne
+t’abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une
+muraille de pierre! mais j’aurais donc perdu l’esprit. Fais ce que
+tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»
+
+Je savais bien qu’il n’y avait pas à disputer contre Savéliitch,
+et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d’une
+demi-heure, j’étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une
+rosse maigre et boiteuse, qu’un habitant de la ville lui avait
+donnée pour rien, n’ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes
+les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et
+nous sortîmes enfin d’Orenbourg.
+
+Il commençait à faire nuit. La route que j’avais à suivre passait
+devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route
+était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe
+se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées.
+J’allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me
+criait à chaque instant:
+
+«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite
+rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi
+te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous
+sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet
+enfant de boyard périra pour rien.»
+
+Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes
+des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à
+la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière,
+n’interrompait pas ses supplications lamentables. J’espérais
+passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j’aperçus
+tout à coup dans l’obscurité cinq paysans armés de gros bâtons.
+C’était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria:
+«Qui vive?» Ne sachant pas le mot d’ordre, je voulais passer
+devant eux sans répondre; mais ils m’entourèrent à l’instant même,
+et l’un d’eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre,
+et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie;
+cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s’effrayèrent
+et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des
+deux et partis au galop. L’obscurité de la nuit, qui
+s’assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque,
+regardant en arrière, je vis que Savéliitch n’était plus avec moi.
+Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n’avait pu se
+débarrasser des brigands. Qu’avais-je à faire? Après avoir attendu
+quelques instants, et certain qu’on l’avait arrêté, je tournai mon
+cheval pour aller à son secours.
+
+En approchant du ravin, j’entendis de loin des cris confus et la
+voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la
+portée des paysans de la garde avancée qui m’avait arrêté quelques
+minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d’eux. Ils avaient
+fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient
+à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur
+moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon
+cheval. L’un d’eux, leur chef, à ce qu’il paraît, me déclara
+qu’ils allaient nous conduire devant le tsar.
+
+«Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s’il faut vous pendre à
+l’heure même, ou si l’on doit attendre la lumière de Dieu.»
+
+Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les
+sentinelles nous emmenèrent en triomphe.
+
+Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les
+maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des
+cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue,
+mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un
+officier d’Orenbourg. On nous conduisit à une _isba_ qui faisait
+l’angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques
+tonneaux de vin et deux pièces de canon.
+
+«Voilà le palais, dit l’un des paysans; nous allons vous
+annoncer.»
+
+Il entra dans _l’isba_. Je jetai un coup d’oeil sur Savéliitch; le
+vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières.
+Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit:
+«Viens, notre père a ordonné de faire entrer l’officier».
+
+J’entrai dans _l’isba_, ou dans le palais, comme l’appelait le
+paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les
+murs étaient tendus de papier d’or. Du reste, tous les meubles,
+les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une
+corde, l’essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner
+dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre,
+tout était comme dans une autre _isba_. Pougatcheff se tenait
+assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet,
+la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de
+ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et
+de respect. On voyait bien que la nouvelle de l’arrivée d’un
+officier d’Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les
+rebelles, et qu’ils s’étaient préparés à me recevoir avec pompe.
+Pougatcheff me reconnut au premier coup d’oeil. Sa feinte gravité
+disparut tout à coup.
+
+«Ah! c’est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te
+portes-tu? pourquoi Dieu t’amène-t-il ici?»
+
+Je répondis que je m’étais mis en voyage pour mes propres
+affaires, et que ses gens m’avaient arrêté.
+
+«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.
+
+Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s’imaginant que je ne
+voulais pas m’expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades
+de sortir. Tous obéirent, à l’exception de deux qui ne bougèrent
+pas de leur place.
+
+«Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»
+
+Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de
+l’usurpateur. L’un d’eux, petit vieillard chétif et courbé, avec
+une maigre barbe grise, n’avait rien de remarquable qu’un large
+ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris.
+Mais je n’oublierai jamais son compagnon. Il était de haute
+taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans.
+Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans
+narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues
+donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange
+et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe
+kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le
+sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L’autre,
+Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha[56], était un criminel
+condamné aux mines de Sibérie, d’où il s’était évadé trois fois.
+Malgré les sentiments qui m’agitaient alors sans partage, cette
+société où j’étais jeté d’une manière si inattendue fit sur moi
+une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à
+moi-même par ses questions.
+
+«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»
+
+Une idée singulière me vint à l’esprit. Il me sembla que la
+Providence, en m’amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me
+donnait par là l’occasion d’exécuter mon projet Je me décidai à la
+saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je
+répondis à Pougatcheff:
+
+«J’allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une
+orpheline qu’on opprime.»
+
+Les yeux de Pougatcheff s’allumèrent.
+
+«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s’écria-t-il.
+Eût-il un front de sept pieds, il n’échapperait point à ma
+sentence. Parle, quel est le coupable?
+
+-- Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune
+fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la
+contraindre à devenir sa femme.
+
+-- Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s’écria Pougatcheff
+d’un air farouche. Il apprendra ce que c’est que de faire chez moi
+à sa tête et d’opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.
+
+-- Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d’une voix
+enrouée. Tu t’es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement
+de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu
+as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour
+chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les
+suppliciant à la première accusation.
+
+-- Il n’y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié,
+dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n’y a pas de
+mal de faire pendre Chvabrine; mais il n’y aurait pas de mal de
+bien questionner M. l’officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre
+visite? S’il ne te reconnaît pas pour tsar, il n’a pas à te
+demander justice; et s’il te reconnaît, pourquoi est-il resté
+jusqu’à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis?
+N’ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d’y
+allumer un peu de feu[57]? Il me semble que Sa Grâce nous est
+envoyée par les généraux d’Orenbourg.»
+
+La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un
+frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me
+rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon
+trouble.
+
+«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l’oeil, il me
+semble que mon feld-maréchal a raison. Qu’en penses-tu?»
+
+Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui
+répondis avec calme que j’étais en sa puissance, et qu’il pouvait
+faire de moi ce qu’il voulait.
+
+«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est
+votre ville.
+
+-- Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.
+
+-- En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de
+faim.»
+
+L’usurpateur disait la vérité; mais d’après le devoir que
+m’imposait mon serment, je l’assurai que c’était un faux bruit, et
+que la place d’Orenbourg était suffisamment approvisionnée.
+
+«Tu vois, s’écria le petit vieillard, qu’il te trompe avec
+impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et
+la peste sont à Orenbourg, qu’on y mange de la charogne, et encore
+comme un mets d’honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en
+abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet
+ce jeune garçon, pour qu’ils n’aient rien à se reprocher.»
+
+Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé
+Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son
+camarade.
+
+«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu’à pendre et à
+étrangler, il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait
+où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux
+faire mourir les autres. Est-ce que tu n’as pas assez de sang sur
+la conscience?
+
+-- Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d’où te
+vient cette pitié?
+
+-- Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur,
+et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa
+manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable
+d’avoir versé du sang chrétien. Mais j’ai tué mon ennemi, et non
+pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur,
+mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la
+massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»
+
+Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents:
+«Narines arrachées!
+
+-- Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t’en
+donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra
+aussi. J’espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un
+jour, et jusque-là prends garde que je ne t’arrache ta vilaine
+barbiche.
+
+-- Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez
+vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les
+chiens galeux d’Orenbourg frétillaient des jambes sous la même
+traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se
+mordaient entre eux.»
+
+Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre
+regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l’entretien,
+qui pouvait se terminer pour moi d’une fort désagréable façon. Me
+tournant vers Pougatcheff, je lui dis d’un air souriant: «Ah!
+j’avais oublié de te remercier pour ton cheval et ton _touloup_.
+Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu’à la ville, car je serais
+mort de froid pendant le trajet.»
+
+Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur.
+
+«La beauté de la dette, c’est le payement, me dit-il avec son
+habituel clignement d’oeil. Conte-moi maintenant l’histoire;
+qu’as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute?
+n’aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?
+
+-- Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m’apercevant
+du changement favorable qui s’opérait eu lui, et ne voyant aucun
+risque à lui dire la vérité.
+
+-- Ta fiancée! s’écria Pougatcheff; pourquoi ne l’as-tu pas dit
+plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes
+noces.»
+
+Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui
+dit-il; nous sommes d’anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-
+nous à souper. Demain nous verrons ce qu’il faut faire de lui; le
+matin est plus sage que le soir.»
+
+J’aurais refusé de bon coeur l’honneur qui m’était proposé; mais
+je ne pouvais m’en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants
+du maître de _l’isba_, couvrirent la table d’une nappe blanche,
+apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et
+de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de
+Pougatcheff et de ses terribles compagnons.
+
+L’orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien
+avant dans la nuit. Enfin l’ivresse finit par triompher des
+convives. Pougatcheff s’endormit sur sa place, et ses compagnons
+se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux.
+Sur l’ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe,
+où je trouvai Savéliitch, et l’on me laissa seul avec lui sous
+clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu’il voyait et de tout
+ce qui se passait autour de lui, qu’il ne me fit pas la moindre
+question. Il se coucha dans l’obscurité, et je l’entendis
+longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi,
+je m’abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer
+l’oeil un instant de la nuit.
+
+Le lendemain matin on vint m’appeler de la part de Pougatcheff. Je
+me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait une _kibitka_
+attelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue.
+Pougatcheff, que je rencontrai dans l’antichambre, était vêtu d’un
+habit de voyage, d’une pelisse et d’un bonnet kirghises. Ses
+convives de la veille l’entouraient, et avaient pris un air de
+soumission qui contrastait fort avec ce que j’avais vu le soir
+précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m’ordonna de
+m’asseoir à ses côtés dans la _kibitka_.
+
+Nous prîmes place.
+
+«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher
+tatar qui, debout, dirigeait l’attelage.
+
+Mon coeur battit violemment. Les chevaux s’élancèrent, la
+clochette tinta, la _kibitka_ vola sur la neige.
+
+«Arrête! arrête!» s’écria une voix que je ne connaissais que trop;
+et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff
+fit arrêter.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m’abandonne pas
+dans mes vieilles années au milieu de ces scél...
+
+-- Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore
+rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.
+
+-- Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en
+prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir
+rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour
+toi, et je ne parlerai jamais du _touloup_ de lièvre.»
+
+Ce _touloup_ de lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement
+Pougatcheff, Mais l’usurpateur n’entendit pas ou affecta de ne pas
+entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop.
+Le peuple s’arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se
+courbant jusqu’à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes
+de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la
+bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.
+
+On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques
+heures je devais revoir celle que j’avais crue perdue à jamais
+pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais
+aussi je pensais à l’homme dans les mains duquel se trouvait ma
+destinée, et qu’un étrange concours de circonstances attachait à
+moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et
+les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de
+ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu’elle fût la fille du
+capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de
+tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par
+d’autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson
+subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma
+tête.
+
+Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre
+Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?
+
+-- Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un
+officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et
+maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le
+bonheur de ma vie dépend de toi.
+
+-- Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»
+
+Je répondis qu’ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j’espérais,
+non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.
+
+«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l’usurpateur.
+Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore
+aujourd’hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que
+tu es un espion et qu’il fallait te mettre à la torture, puis te
+pendre. Mais je n’y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la
+voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l’entendissent, parce
+que je me suis souvenu de ton verre de vin et de ton _touloup_. Tu
+vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend
+ta confrérie.»
+
+Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas
+devoir le contredire, et ne répondis mot.
+
+«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court
+silence.
+
+-- Mais on dit que tu n’es pas facile à mater. Il faut en
+convenir, tu nous as donné de la besogne.»
+
+Le visage de l’usurpateur exprima la satisfaction de l’amour-
+propre.
+
+«Oui, me dit-il d’un air glorieux, je suis un grand guerrier.
+Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff[58]?
+Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières.
+Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»
+
+La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle.
+
+«Qu’en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre
+Frédéric?
+
+-- Fédor Fédorovitch[59]? et pourquoi pas? Je bats bien vos
+généraux, et vos généraux l’ont battu. Jusqu’à présent mes armes
+ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d’autres
+quand je marcherai sur Moscou.
+
+-- Et tu comptes marcher sur Moscou?»
+
+L’usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu
+sait, ... ma rue est étroite, ... j’ai peu de volonté, ... mes
+garçons ne m’obéissent pas, ... ce sont des pillards, ... il me
+faut dresser l’oreille... Au premier revers ils sauveront leurs
+cous avec ma tête.
+
+-- Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les
+abandonner toi-même avant qu’il ne soit trop tard, et avoir
+recours à la clémence de l’impératrice?»
+
+Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir
+est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j’ai
+commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été
+tsar à Moscou.
+
+-- Mais sais-tu comment il a fini? On l’a jeté par une fenêtre, on
+l’a massacré, on l’a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et
+on l’a dispersée à tous les vents.»
+
+Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch,
+tout endormi, vacillait de côté et d’autre. Notre _kibitka_
+glissait rapidement sur le chemin d’hiver... Tout à coup j’aperçus
+un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un
+clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d’heure après, nous
+entrions dans la forteresse de Bélogorsk.
+
+
+CHAPITRE XII
+_L’ORPHELINE_
+
+La _kibitka_ s’arrêta devant le perron de la maison du commandant.
+Les habitants avaient reconnu la clochette de Pougatcheff et
+étaient accourus en foule. Chvabrine vint à la rencontre de
+l’usurpateur; il était vêtu en Cosaque et avait laissé croître sa
+barbe. Le traître aida Pougatcheff à sortir de voiture, en
+exprimant par des paroles obséquieuses son zèle et sa joie. À ma
+vue il se troubla; mais se remettant bientôt: «Tu es avec nous?
+dit-il; ce devrait être depuis longtemps».
+
+Je détournai la tête sans lui répondre.
+
+Mon coeur se serra quand nous entrâmes dans la petite chambre que
+je connaissais si bien, où se voyait encore, contre le mur, le
+diplôme du défunt commandant, comme une triste épitaphe.
+Pougatcheff s’assit sur ce même sofa où maintes fois Ivan
+Kouzmitch s’était assoupi au bruit des gronderies de sa femme.
+Chvabrine apporta lui-même de l’eau-de-vie à son chef. Pougatcheff
+en but un verre, et lui dit en me désignant: «Offres-en un autre à
+Sa Seigneurie».
+
+Chvabrine s’approcha de moi avec son plateau; je me détournai pour
+la seconde fois. Il me semblait hors de lui-même. Avec sa finesse
+ordinaire, il avait deviné sans doute que Pougatcheff n’était pas
+content de lui. Il le regardait avec frayeur et moi avec méfiance.
+Pougatcheff lui fit quelques questions sur l’état de la
+forteresse, sur ce qu’on disait des troupes de l’impératrice et
+sur d’autres sujets pareils. Puis, tout à coup, et d’une manière
+inattendue:
+
+«Dis-moi, mon frère, demanda-t-il, quelle est cette jeune fille
+que tu tiens sous ta garde? Montre-la-moi.»
+
+Chvabrine devint pâle comme la mort.
+
+«Tsar, dit-il d’une voix tremblante, tsar, ... elle n’est pas sous
+ma garde, elle est au lit dans sa chambre.
+
+-- Mène-moi chez elle», dit l’usurpateur en se levant.
+
+Il était impossible d’hésiter. Chvabrine conduisit Pougatcheff
+dans la chambre de Marie Ivanovna. Je les suivis.
+
+Chvabrine s’arrêta dans l’escalier: «Tsar, dit-il, vous pouvez
+exiger de moi ce qu’il vous plaira; mais ne permettez pas qu’un
+étranger entre dans la chambre de ma femme.
+
+-- Tu es marié! m’écriai-je, prêt à le déchirer.
+
+-- Silence! interrompit Pougatcheff, c’est mon affaire. Et toi,
+continua-t-il en se tournant vers Chvabrine, ne fais pas
+l’important. Qu’elle soit ta femme ou non, j’amène qui je veux
+chez elle. Votre Seigneurie, suis-moi.»
+
+À la porte de la chambre Chvabrine s’arrêta de nouveau et dit
+d’une voix entrecoupée: «Tsar, je vous préviens qu’elle a la
+fièvre, et depuis trois jours elle ne cesse de délirer.
+
+-- Ouvre!» dit Pougatcheff.
+
+Chvabrine se mit à fouiller dans ses poches et finit par dire
+qu’il avait oublié la clef. Pougatcheff poussa la porte du pied;
+la serrure céda, la porte s’ouvrit et nous entrâmes.
+
+Je jetai un rapide coup d’oeil dans la chambre et faillis
+m’évanouir. Sur le plancher et dans un grossier vêtement de
+paysanne, Marie était assise, pâle, maigre, les cheveux épars.
+Devant elle se trouvait une cruche d’eau recouverte d’un morceau
+de pain. À ma vue elle frémit et poussa un cri perçant. Je ne
+saurais dire ce que j’éprouvai.
+
+Pougatcheff regarda Chvabrine de travers, et lui dit avec un amer
+sourire: «Ton hôpital est en ordre!»
+
+Puis, s’approchant de Marie: «Dis-moi, ma petite colombe, pourquoi
+ton mari te punit-il ainsi?
+
+-- Mon mari! reprit-elle; il n’est pas mon mari; jamais je ne
+serai sa femme. Je suis résolue à mourir plutôt, et je mourrai si
+l’on ne me délivre pas.»
+
+Pougatcheff lança un regard furieux sur Chvabrine: «Tu as osé me
+tromper, s’écria-t-il; sais-tu, coquin, ce que tu mérites?»
+
+Chvabrine tomba à genoux.
+
+Alors le mépris étouffa en moi tout sentiment de haine et de
+vengeance. Je regardai avec dégoût un gentilhomme se traîner aux
+pieds d’un déserteur cosaque. Pougatcheff se laissa fléchir.
+
+«Je te pardonne pour cette fois, dit-il à Chvabrine; mais sache
+bien qu’à ta première faute je me rappellerai celle-là.»
+
+Puis, s’adressant à Marie, il lui dit avec douceur: «Sors, jolie
+fille, je suis le tsar».
+
+Marie Ivanovna lui jeta un coup d’oeil rapide, et devina que
+c’était l’assassin de ses parents qu’elle avait devant les yeux.
+Elle se cacha le visage des deux mains, et tomba sans
+connaissance. Je me précipitais pour la secourir, lorsque ma
+vieille connaissance Palachka entra fort hardiment dans la chambre
+et s’empressa autour de sa maîtresse. Pougatcheff sortit, et nous
+descendîmes tous trois dans la pièce de réception.
+
+«Eh! Votre Seigneurie, me dit Pougatcheff en riant, nous avons
+délivré la jolie fille; qu’en dis-tu? ne faudrait-il pas envoyer
+chercher le pope, et lui faire marier sa nièce. Si tu veux, je
+serai ton _père assis_, Chvabrine le garçon de noce, puis nous
+nous mettrons à boire, et nous fermerons les portes.»
+
+Ce que je redoutais arriva. Dès qu’il entendit la proposition de
+Pougatcheff, Chvabrine perdit la tête.
+
+«Tsar, dit-il en fureur, je suis coupable, je vous ai menti; mais
+Grineff aussi vous trompe. Cette jeune fille n’est pas la nièce du
+pope: elle est la fille d’Ivan Mironoff, qui a été supplicié à la
+prise de cette forteresse.»
+
+Pougatcheff darda sur moi ses yeux flamboyants.
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? s’écria-t-il avec la surprise de
+l’indignation.
+
+-- Chvabrine t’a dit vrai, répondis-je avec fermeté.
+
+-- Tu ne m’avais pas dit celai reprit Pougatcheff dont le visage
+s’assombrit tout à coup.
+
+-- Mais sois-en le juge, lui répondis-je; pouvais-je déclarer
+devant tes gens qu’elle était la fille de Mironoff? Ils l’eussent
+déchirée à belles dents; rien n’aurait pu la sauver.
+
+-- Tu as pourtant raison, dit Pougatcheff, mes ivrognes n’auraient
+pas épargné cette pauvre fille; ma commère la femme du pope a bien
+fait de les tromper.
+
+-- Écoute, continuai-je en voyant sa bonne disposition; je ne sais
+comment t’appeler, et ne veux pas le savoir. Mais Dieu voit que je
+serais prêt à te payer de ma vie ce que tu as fait pour moi.
+Seulement, ne me demande rien qui soit contraire à mon honneur et
+à ma conscience de chrétien. Tu es mon bienfaiteur; finis comme tu
+as commencé. Laisse-moi aller avec la pauvre orpheline là où Dieu
+nous amènera. Et nous, quoi qu’il arrive, et où que tu sois, nous
+prierons Dieu chaque jour pour qu’il veille au salut de ton
+âme...»
+
+
+
+Je parus avoir touché le coeur farouche de Pougatcheff.
+
+«Qu’il soit fait comme tu le désires, dit-il; il faut punir
+jusqu’au bout, ou pardonner jusqu’au bout; c’est là ma coutume.
+Prends ta fiancée, emmène-la où tu veux, et que Dieu vous donne
+bonheur et raison.»
+
+Il se tourna vers Chvabrine, et lui commanda de m’écrire un sauf-
+conduit pour toutes les barrières et forteresses soumises à son
+pouvoir. Chvabrine se tenait immobile et comme pétrifié.
+Pougatcheff alla faire l’inspection de la forteresse; Chvabrine le
+suivit, et moi je restai, prétextant les préparatifs de voyage.
+
+Je courus à la chambre de Marie; la porte était fermée. Je
+frappai:
+
+«Qui est là?» demanda Palachka.
+
+Je me nommai. La douce voix de Marie se fit entendre derrière la
+porte.
+
+«Attendez, Piôtr Andréitch, dit-elle, je change d’habillement.
+Allez chez Akoulina Pamphilovna; je m’y rends à l’instant même.»
+
+J’obéis et gagnai la maison du père Garasim. Le pope et sa femme
+accoururent à ma rencontre. Savéliitch les avait déjà prévenus de
+tout ce qui s’était passé.
+
+«Bonjour, Piôtr Andréitch, me dit la femme du pope. Voilà que Dieu
+a fait de telle sorte que nous nous revoyons encore. Comment
+allez-vous? Nous avons parlé de vous chaque jour. Et Marie
+Ivanovna, que n’a-t-elle pas souffert sans vous, ma petite
+colombe! Mais dites-moi, mon père, comment vous en êtes-vous tiré
+avec Pougatcheff? Comment ne vous a-t-il pas tué? Eh bien! pour
+cela merci au scélérat!
+
+-- Finis, vieille, interrompit le pète Garasim! ne radote pas sur
+tout ce que tu sais; à trop parler, point de salut. Entrez, Piôtr
+Andréitch, et soyez le bienvenu. Il y a longtemps que nous ne nous
+sommes vus.»
+
+La femme du pope me fit honneur de tout ce qu’elle avait sous la
+main, sans cesser un instant de parler. Elle me raconta comment
+Chvabrine les avait contraints à lui livrer Marie Ivanovna;
+comment la pauvre fille pleurait et ne voulait pas se séparer
+d’eux; comment elle avait eu avec eux des relations continuelles
+par l’entremise de Palachka, fille adroite et résolue, qui
+faisait, comme on dit, danser _l’ouriadnik_ lui-même au son de son
+flageolet; comment elle avait conseillé à Marie Ivanovna de
+m’écrire une lettre, etc. De mon côté, je lui racontai en peu de
+mots mon histoire. Le pope et sa femme firent des signes de croix
+quand ils entendirent que Pougatcheff savait qu’ils l’avaient
+trompé.
+
+«Que la puissance de la croix soit avec nous! disait Akoulina
+Pamphilovna; que Dieu détourne ce nuage! Bien, Alexéi Ivanitch!
+bien, fin renard!»
+
+En ce moment, la porte s’ouvrit, et Marie Ivanovna parut, avec un
+sourire sur son pâle visage. Elle avait quitté son vêtement de
+paysanne, et venait habillée comme de coutume, avec simplicité et
+bienséance.
+
+Je saisis sa main, et ne pus pendant longtemps prononcer une seule
+parole. Nous gardions tous deux le silence par plénitude de coeur.
+Nos hôtes sentirent que nous avions autre chose à faire qu’à
+causer avec eux; ils nous quittèrent. Nous restâmes seuls. Marie
+me raconta tout ce qui lui était arrivé depuis la prise de la
+forteresse, me dépeignit toute l’horreur de sa situation, tous les
+tourments que lui avait fait souffrir l’infâme Chvabrine. Nous
+rappelâmes notre heureux passé, en versant tous deux des larmes.
+Enfin je ne pouvais lui communiquer mes projets. Il lui était
+impossible de demeurer dans une forteresse soumise à Pougatcheff
+et commandée par Chvabrine. Je ne pouvais pas non plus penser à me
+réfugier avec elle dans Orenbourg, qui souffrait en ce moment
+toutes les calamités d’un siège. Marie n’avait plus un seul parent
+dans le monde, je lui proposai donc de se rendre à la maison de
+campagne de mes parents. Elle fut toute surprise d’une telle
+proposition. La mauvaise disposition qu’avait montrée mon père à
+son égard lui faisait peur. Je la tranquillisai. Je savais que mon
+père tiendrait à devoir et à honneur de recevoir chez lui la fille
+d’un vétéran mort pour sa patrie.
+
+«Chère Marie, lui dis-je enfin, je te regarde comme ma femme. Ces
+événements étranges nous ont réunis irrévocablement. Rien au monde
+ne saurait plus nous séparer.»
+
+Marie Ivanovna m’écoutait dans un silence digne, sans feinte
+timidité, sans minauderies déplacées. Elle sentait, aussi bien que
+moi, que sa destinée était irrévocablement liée à la mienne; mais
+elle répéta qu’elle ne serait ma femme que de l’aveu de mes
+parents. Je ne trouvai rien à répliquer. Mon projet devint notre
+commune résolution.
+
+Une heure après, l’_ouriadnik_ m’apporta mon sauf-conduit avec le
+griffonnage qui servait de signature à Pougatcheff, et m’annonça
+que le tsar m’attendait chez lui. Je le trouvai prêt à se mettre
+en route. Comment exprimer ce que je ressentais en présence de cet
+homme, terrible et cruel pour tous excepté pour moi seul? Et
+pourquoi ne pas dire l’entière vérité? Je sentais en ce moment une
+forte sympathie m’entraîner vers lui. Je désirais vivement
+l’arracher à la horde de bandits dont il était le chef et sauver
+sa tête avant qu’il fût trop tard. La présence de Chvabrine et la
+foule qui s’empressait autour de nous m’empêchèrent de lui
+exprimer tous les sentiments dont mon coeur était plein.
+
+Nous nous séparâmes en amis. Pougatcheff aperçut dans la foule
+Akoulina Pamphilovna, et la menaça amicalement du doigt en
+clignant de l’oeil d’une manière significative. Puis il s’assit
+dans sa _kibitka_, en donnant l’ordre de retourner à Berd, et
+lorsque les chevaux prirent leur élan, il se pencha hors de la
+voiture et me cria: «Adieu, Votre Seigneurie; peut-être que nous
+nous reverrons encore.»
+
+En effet, nous nous sommes revus une autre fois; mais dans quelles
+circonstances!
+
+Pougatcheff partit. Je regardai longtemps la steppe sur laquelle
+glissait rapidement sa _kibitka_. La foule se dissipa, Chvabrine
+disparut. Je regagnai la maison du pope, où tout se préparait pour
+notre départ. Notre petit bagage avait été mis dans le vieil
+équipage du commandant. En un instant les chevaux furent attelés.
+Marie alla dire un dernier adieu au tombeau de ses parents,
+enterrés derrière l’église. Je voulais l’y conduire; mais elle me
+pria de la laisser aller seule, et revint bientôt après en versant
+des larmes silencieuses. Le père Garasim et sa femme sortirent sur
+le perron pour nous reconduire. Nous nous rangeâmes à trois dans
+l’intérieur de la _kibitka_, Marie, Palachka et moi, et Savéliitch
+se jucha de nouveau sur le devant.
+
+«Adieu, Marie Ivanovna, notre chère colombe; adieu, Piôtr
+Andréitch, notre beau faucon, nous disait la bonne femme du pope;
+bon voyage, et que Dieu vous comble tous de bonheur!»
+
+Nous partîmes. Derrière la fenêtre du commandant, j’aperçus
+Chvabrine qui se tenait debout, et dont la figure respirait une
+sombre haine. Je ne voulus pas triompher lâchement d’un ennemi
+humilié, et détournai les yeux.
+
+Enfin, nous franchîmes la barrière principale, et quittâmes pour
+toujours la forteresse de Bélogorsk.
+
+
+CHAPITRE XIII
+_L’ARRESTATION_
+
+Réuni d’une façon si merveilleuse à la jeune fille qui me causait
+le matin même tant d’inquiétude douloureuse, je ne pouvais croire
+à mon bonheur, et je m’imaginais que tout ce qui m’était arrivé
+n’était qu’un songe. Marie regardait d’un air pensif, tantôt moi,
+tantôt la route, et ne semblait pas, elle non plus, avoir repris
+tous ses sens. Nous gardions le silence; nos coeurs étaient trop
+fatigués d’émotions. Au bout de deux heures, nous étions déjà
+rendus dans la forteresse voisine, qui appartenait aussi à
+Pougatcheff. Nous y changeâmes de chevaux. À voir la célérité
+qu’on mettait à nous servir et le zèle empressé du Cosaque barbu
+dont Pougatcheff avait fait le commandant, je m’aperçus que grâce
+au babil du postillon qui nous avait amenés, on me prenait pour un
+favori du maître.
+
+Quand nous nous remîmes en route, il commençait à faire sombre.
+Nous nous approchâmes d’une petite ville où, d’après le commandant
+barbu, devait se trouver un fort détachement qui était en marche
+pour se réunir à l’usurpateur. Les sentinelles nous arrêtèrent, et
+au cri de: «Qui vive?» notre postillon répondit à haute voix: «Le
+compère du tsar, qui voyage avec sa bourgeoise.»
+
+Aussitôt un détachement de hussards russes nous entoura avec
+d’affreux jurements.
+
+«Sors, compère du diable, me dit un maréchal des logis aux
+épaisses moustaches. Nous allons te mener au bain, toi et ta
+bourgeoise.»
+
+Je sortis de la _kibitka_ et demandai qu’on me conduisit devant
+l’autorité. En voyant un officier, les soldats cessèrent leurs
+imprécations, et le maréchal des logis me conduisit chez le major.
+Savéliitch me suivait en grommelant: «En voilà un, de compère du
+tsar! nous tombons du feu dans la flamme. Ô Seigneur Dieu, comment
+cela finira-t-il?»
+
+La _kibitka_ venait au pas derrière nous.
+
+En cinq minutes, nous arrivâmes à une maisonnette très éclairée.
+Le maréchal des logis me laissa sous bonne garde, et entra pour
+annoncer sa capture. Il revint à l’instant même et me déclara que
+Sa Haute Seigneurie[60] n’avait pas le temps de me recevoir,
+qu’elle lui avait donné l’ordre de me conduire en prison et de lui
+amener ma bourgeoise.
+
+«Qu’est-ce que cela veut dire? m’écriai-je furieux; est-il devenu
+fou?
+
+-- Je ne puis le savoir, Votre Seigneurie, répondit le maréchal
+des logis; seulement Sa Haute Seigneurie a ordonné de conduire
+Votre Seigneurie en prison, et d’amener Sa Seigneurie à Sa Haute
+Seigneurie, Votre Seigneurie.»
+
+Je m’élançai sur le perron! les sentinelles n’eurent pas le temps
+de me retenir, et j’entrai tout droit dans la chambre où six
+officiers de hussards jouaient au pharaon. Le major tenait la
+banque. Quelle fut ma surprise, lorsqu’après l’avoir un moment
+dévisagé je reconnus en lui cet Ivan Ivanovitch Zourine qui
+m’avait si bien dévalisé dans l’hôtellerie de Simbisrk!
+
+«Est-ce possible! m’écriai-je; Ivan Ivanovitch, est-ce toi?
+
+-- Ah bah! Piôtr Andréitch! Par quel hasard? D’où viens-tu?
+Bonjour, frère; ne veux-tu pas ponter une carte?
+
+-- Merci; fais-moi plutôt donner un logement.
+
+-- Quel logement te faut-il? Reste chez moi.
+
+-- Je ne le puis, je ne suis pas seul.
+
+-- Eh bien, amène aussi ton camarade.
+
+-- Je ne suis pas avec un camarade; je suis... avec une dame.
+
+-- Avec une dame! où l’as-tu pêchée, frère?»
+
+Après avoir dit ces mots, Zourine siffla d’un ton si railleur que
+tous les autres se mirent à rire, et je demeurai tout confus.
+
+«Eh bien, continua Zourine, il n’y a rien à faire; je te donnerai
+un logement. Mais c’est dommage; nous aurions fait nos bamboches
+comme l’autre fois. Holà! garçon, pourquoi n’amène-t-on pas la
+commère de Pougatcheff? Est-ce qu’elle ferait l’obstinée? Dis-lui
+qu’elle n’a rien à craindre, que le monsieur qui l’appelle est
+très bon, qu’il ne l’offensera d’aucune manière, et en même temps
+pousse-la ferme par les épaules.
+
+-- Que fais-tu là? dis-je à Zourine; de quelle commère de
+Pougatcheff parles-tu? c’est la fille du défunt capitaine
+Mironoff. Je l’ai délivrée de sa captivité et je l’emmène
+maintenant à la maison de mon père, où je la laisserai.
+
+-- Comment! c’est donc toi qu’on est venu m’annoncer tout à
+l’heure? Au nom du ciel, qu’est-ce que cela veut dire?
+
+-- Je te raconterai tout cela plus tard. Mais à présent, je t’en
+supplie, rassure la pauvre fille, que les hussards ont
+horriblement effrayée.»
+
+Zourine fit à l’instant toutes ses dispositions. Il sortit lui-
+même dans la rue pour s’excuser auprès de Marie du malentendu
+involontaire qu’il avait commis, et donna l’ordre au maréchal des
+logis de la conduire au meilleur logement de la ville. Je restai à
+coucher chez lui.
+
+Nous soupâmes ensemble, et dès que je me trouvai seul avec
+Zourine, je lui racontai toutes mes aventures. Il m’écouta avec
+une grande attention, et quand j’eus fini, hochant de la tête:
+
+«Tout cela est bien, frère, me dit-il; mais il y a une chose qui
+n’est pas bien. Pourquoi diable veux-tu te marier? En honnête
+officier, en bon camarade, je ne voudrais pas te tromper. Crois-
+moi, je t’en conjure: le mariage n’est qu’une folie. Est-ce bien à
+toi de t’embarrasser d’une femme et de bercer des marmots? Crache
+là-dessus. Écoute-moi, sépare-toi de la fille du capitaine. J’ai
+nettoyé et rendu sûre la route de Simbirsk; envoie-la demain à tes
+parents, et toi, reste dans mon détachement. Tu n’as que faire de
+retourner à Orenbourg. Si tu tombes derechef dans les mains des
+rebelles, il ne te sera pas facile de t’en dépêtrer encore une
+fois. De cette façon, ton amoureuse folie se guérira d’elle-même,
+et tout se passera pour le mieux.»
+
+Quoique je ne fusse pas pleinement de son avis, cependant je
+sentais que le devoir et l’honneur exigeaient ma présence dans
+l’armée de l’impératrice; je me décidai donc à suivre en cela le
+conseil de Zourine, c’est-à-dire à envoyer Marie chez mes parents,
+et à rester dans sa troupe.
+
+Savéliitch se présenta pour me déshabiller. Je lui annonçai qu’il
+eût à se tenir prêt à partir le lendemain avec Marie Ivanovna. Il
+commença par faire le récalcitrant.
+
+«Que dis-tu là, seigneur? Comment veux-tu que je te laisse? qui te
+servira, et que diront tes parents?»
+
+Connaissant l’obstination de mon menin, je résolus de le fléchir
+par ma sincérité et mes caresses.
+
+«Mon ami Arkhip Savéliitch, lui dis-je, ne me refuse pas, sois mon
+bienfaiteur. Ici je n’ai nul besoin de domestique, et je ne serais
+pas tranquille si Marie Ivanovna se mettait en route sans toi. En
+la servant, tu me sers moi-même, car je suis fermement décidé à
+l’épouser dès que les circonstances me le permettront.»
+
+Savéliitch croisa les mains avec un air de surprise et de
+stupéfaction inexprimable.
+
+«Se marier! répétait-il, l’enfant veut se marier! Mais que dira
+ton père? et ta mère, que pensera-t-elle?
+
+-- Ils consentiront sans nul doute, répondis-je, dès qu’ils
+connaîtront Marie Ivanovna. Je compte sur toi-même. Mon père et ma
+mère ont en toi pleine confiance. Tu intercéderas pour nous,
+n’est-ce pas?»
+
+Le vieillard fut touché.
+
+«Ô mon père Piôtr Andréitch, me répondit-il, quoique tu veuilles
+te marier trop tôt, Marie Ivanovna est une si bonne demoiselle,
+que ce serait pécher que de laisser passer une occasion pareille.
+Je ferai ce que tu désires. Je la reconduirai, cet ange de Dieu,
+et je dirai en toute soumission à tes parents qu’une telle fiancée
+n’a pas besoin de dot.»
+
+Je remerciai Savéliitch, et allai partager la chambre de Zourine.
+Dans mon agitation, je me remis à babiller. D’abord Zourine
+m’écouta volontiers; puis ses paroles devinrent plus rares et plus
+vagues, puis enfin il répondit à l’une de mes questions par un
+ronflement aigu, et j’imitai son exemple.
+
+Le lendemain, quand je communiquai mes plans à Marie, elle en
+reconnut la justesse, et consentit à leur exécution. Comme le
+détachement de Zourine devait quitter la ville le même jour, et
+qu’il n’y avait plus d’hésitation possible, je me séparai de Marie
+après l’avoir confiée à Savéliitch, et lui avoir donné une lettre
+pour mes parents. Marie Ivanovna me dit adieu toute éplorée; je ne
+pus rien lui répondre, ne voulant pas m’abandonner aux sentiments
+de mon âme devant les gens qui m’entouraient. Je revins chez
+Zourine, silencieux et pensif, il voulut m’égayer, j’espérais me
+distraire; nous passâmes bruyamment la journée, et le lendemain
+nous nous mîmes en marche.
+
+C’était vers la fin du mois de février. L’hiver, qui avait rendu
+les manoeuvres difficiles, touchait à son terme, et nos généraux
+s’apprêtaient à une campagne combinée. Pougatcheff avait rassemblé
+ses troupes et se trouvait encore sous Orenbourg. À l’approche de
+nos forces, les villages révoltés rentraient dans le devoir.
+Bientôt le prince Galitzine remporta, une victoire complète sur
+Pougatcheff, qui s’était aventuré près de la forteresse de
+Talitcheff: le vainqueur débloqua Orenbourg, et il semblait avoir
+porté le coup de grâce à la rébellion. Sur ces entrefaites,
+Zourine avait été détaché contre des Bachkirs révoltés, qui se
+dispersèrent avant que nous eussions pu les apercevoir. Le
+printemps, qui fit déborder les rivières et coupa ainsi les
+routes, nous surprit dans un petit village tatar, où nous nous
+consolions de notre inaction par l’idée que cette petite guerre
+d’escarmouches avec des brigands allait bientôt se terminer.
+
+Mais Pougatcheff n’avait pas été pris: il reparut bientôt dans les
+forges de la Sibérie[61]. Il rassembla de nouvelles bandes et
+recommença ses brigandages. Nous apprîmes bientôt la destruction
+des forteresses de Sibérie, puis la prise de Khasan, puis la
+marche audacieuse de l’usurpateur sur Moscou. Zourine reçut
+l’ordre de passer la Volga.
+
+Je ne m’arrêterai pas au récit des événements de la guerre.
+Seulement je dirai que les calamités furent portées au comble. Les
+gentilshommes se cachaient dans les bois; l’autorité n’avait plus
+de force nulle part; les chefs des détachements isolés punissaient
+ou faisaient grâce sans rendre compte de leur conduite. Tout ce
+vaste et beau pays était mis à feu et à sang. Que Dieu ne nous
+fasse plus voir une révolte aussi insensée et aussi impitoyable!
+
+Enfin Pougatcheff fut battu par Michelson et contraint à fuir de
+nouveau. Zourine reçut, bientôt après, la nouvelle de la prise du
+bandit et l’ordre de s’arrêter. La guerre était finie. Il m’était
+donc enfin possible de retourner chez mes parents. L’idée de les
+embrasser et de revoir Marie, dont je n’avais aucune nouvelle, me
+remplissait de joie. Je sautais comme un enfant. Zourine riait et
+me disait en haussant les épaules: «Attends, attends que tu sois
+marié; tu verras que tout ira au diable».
+
+Et cependant, je dois en convenir, un sentiment étrange
+empoisonnait ma joie. Le souvenir de cet homme couvert du sang de
+tant de victimes innocentes et l’idée du supplice qui l’attendait
+ne me laissaient pas de repos. «Iéméla[62], Iéméla, me disais-je
+avec dépit, pourquoi ne t’es-tu pas jeté sur les baïonnettes ou
+offert aux coups de la mitraille? C’est ce que tu avais de mieux à
+faire[63].»
+
+Cependant Zourine me donna un congé. Quelques jours plus tard,
+j’allais me trouver au milieu de ma famille, lorsqu’un coup de
+tonnerre imprévu vint me frapper.
+
+Le jour de mon départ, au moment où j’allais me mettre en route,
+Zourine entra dans ma chambre, tenant un papier à la main et d’un
+air soucieux. Je sentis une piqûre au coeur; j’eus peur sans
+savoir de quoi. Le major fit sortir mon domestique et m’annonça
+qu’il avait à me parler.
+
+«Qu’y a-t-il? demandai-je avec inquiétude.
+
+-- Un petit désagrément, répondit-il en me tendant son papier. Lis
+ce que je viens de recevoir.»
+
+C’était un ordre secret adressé à tous les chefs de détachements
+d’avoir à m’arrêter partout où je me trouverais, et de m’envoyer
+sous bonne garde à Khasan devant la commission d’enquête créée
+pour instruire contre Pougatcheff et ses complices. Le papier me
+tomba des mains.
+
+«Allons, dit Zourine, mon devoir est d’exécuter l’ordre.
+Probablement que le bruit de tes voyages faits dans l’intimité de
+Pougatcheff est parvenu jusqu’à l’autorité. J’espère bien que
+l’affaire n’aura pas de mauvaises suites, et que tu te justifieras
+devant la commission. Ne te laisse point abattre et pars à
+l’instant.»
+
+Ma conscience était tranquille; mais l’idée que notre réunion
+était reculée pour quelques mois encore me serrait le coeur. Après
+avoir reçu les adieux affectueux de Zourine, je montai dans ma
+_téléga_[64], deux hussards s’assirent à mes côtés, le sabre nu, et
+nous prîmes la route de Khasan.
+
+
+CHAPITRE XIV
+_LE JUGEMENT_
+
+Je ne doutais pas que la cause de mon arrestation ne fut mon
+éloignement sans permission d’Orenbourg. Je pouvais donc aisément
+me disculper, car, non seulement on ne nous avait pas défendu de
+faire des sorties contre l’ennemi, mais on nous y encourageait.
+Cependant mes relations amicales avec Pougatcheff semblaient être
+prouvées par une foule de témoins et devaient paraître au moins
+suspectes. Pendant tout le trajet je pensais aux interrogatoires
+que j’allais subir et arrangeais mentalement mes réponses. Je me
+décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout
+entière, bien convaincu que c’était à la fois le moyen le plus
+simple et le plus sûr de me justifier.
+
+J’arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et
+presque réduite en cendres. Le long des rues, à la place des
+maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des
+murailles sans fenêtres ni toitures. Voilà la trace que
+Pougatcheff y avait laissée. On m’amena à la forteresse, qui était
+restée, intacte, et les hussards mes gardiens me remirent entre
+les mains de l’officier de garde. Celui-ci fit appeler un maréchal
+ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De
+là, on me conduisit dans le bâtiment de la prison, où je restai
+seul dans un étroit et sombre cachot qui n’avait que les quatre
+murs et une petite lucarne garnie de barres de fer.
+
+Un pareil début ne présageait rien de bon. Cependant je ne perdis
+ni mon courage ni l’espérance. J’eus recours à la consolation de
+tous ceux qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première
+fois la douceur d’une prière élancée d’un coeur innocent et plein
+d’angoisses, je m’endormis paisiblement, sans penser à ce qui
+adviendrait de moi.
+
+Le lendemain, le geôlier vint m’éveiller en m’annonçant que la
+commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à
+travers une cour, à la demeure du commandant, s’arrêtèrent dans
+l’antichambre et me laissèrent gagner seul les appartements
+intérieurs.
+
+J’entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table, couverte de
+papiers, se tenaient deux personnages, un général avancé en âge,
+d’un aspect froid et sévère, et un jeune officier aux gardes,
+ayant au plus une trentaine d’années, d’un extérieur agréable et
+dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un
+secrétaire, la plume sur l’oreille et courbé sur le papier, prêt à
+inscrire mes dépositions.
+
+L’interrogatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le
+général s’informa si je n’étais pas le fils d’André Pétrovitch
+Grineff, et, sur ma réponse affirmative, il s’écria sévèrement:
+«C’est bien dommage qu’un homme si honorable ait un fils tellement
+indigne de lui!»
+
+Je répondis avec calme que, quelles que fussent les inculpations
+qui pesaient sur moi, j’espérais les dissiper sans peine par un
+aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.
+
+«Tu es un hardi compère, me dit-il en fronçant le sourcil; mais
+nous en avons vu bien d’autres.»
+
+Alors le jeune officier me demanda par quel hasard et à quelle
+époque j’étais entre au service de Pougatcheff, et à quelles
+sortes d’affaires il m’avait employé.
+
+Je répondis avec, indignation qu’étant officier et gentilhomme, je
+n’avais pu me mettre au service de Pougatcheff, et qu’il ne
+m’avait chargé d’aucune sorte d’affaires.
+
+«Comment donc s’est-il fait, reprit mon juge, que l’officier et le
+gentilhomme ait été seul gracié par l’usurpateur, pendant que tous
+ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment, s’est-il fait
+que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en fête et
+amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des
+cadeaux consistant en une pelisse, un cheval et un demi-rouble?
+D’où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être
+fondée, si ce n’est sur la trahison, ou tout au moins sur une
+lâcheté criminelle et impardonnable?»
+
+Les paroles de l’officier aux gardes me blessèrent profondément,
+et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment
+s’était faite ma connaissance avec Pougatcheff, dans la steppe, au
+milieu d’un ouragan; comment il m’avait reconnu et fait grâce à la
+prise de la forteresse de Bélogorsk. Je convins qu’en effet
+j’avais accepté de l’usurpateur un _touloup_ et un cheval; mais
+j’avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat
+jusqu’à la dernière extrémité. Enfin, j’invoquai le nom de mon
+général, qui pouvait témoigner de mon zèle pendant le siège
+désastreux d’Orenbourg.
+
+Le sévère vieillard prit sur la table une lettre ouverte qu’il se
+mit à lire à haute voix:
+
+«En réponse à la question de Votre Excellence, sur le compte de
+l’enseigne Grineff, qui se serait mêlé aux troubles et serait
+entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la
+loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j’ai
+l’honneur, de déclarer que ledit enseigne Grineff s’est trouvé au
+service à Orenbourg, depuis le mois d’octobre 1773 jusqu’au 24
+février de la présente année, jour auquel il s’absenta de la
+ville, et depuis lequel il ne s’est plus représenté. Cependant, on
+a ouï dire aux déserteurs ennemis qu’il s’était rendu au camp de
+Pougatcheff, et qu’il l’avait accompagné à la forteresse de
+Bélogorsk, où il avait été précédemment en garnison. D’un autre
+coté, par rapport à sa conduite, je puis...»
+
+Ici le général interrompit sa lecture, et me dit avec dureté:
+
+«Eh bien, que diras-tu maintenant pour ta justification?»
+
+J’allais continuer comme j’avais commencé et révéler ma liaison
+avec Marie aussi franchement que tout le reste. Mais je ressentis
+soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me
+vint à l’esprit que, si je la nommais, la commission la ferait
+comparaître; et l’idée d’exposer son nom à tous les propos
+scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en
+leur présence, cette horrible idée me frappa tellement que je me
+troublai, balbutiai et finis par me taire.
+
+Mes juges, qui semblaient écouter mes réponses avec une certaine
+bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de
+mon trouble. L’officier aux gardes demanda que je fusse confronté
+avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d’appeler le
+_coquin d’hier_. Je me tournai vivement vers la porte pour
+attendre l’apparition de mon accusateur. Quelques moments après,
+on entendit résonner des fers, et entra... Chvabrine. Je fus
+frappé du changement qui s’était opéré en lui. Il était pâle et
+maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, commençaient à
+grisonner. Sa longue barbe était en désordre. Il répéta toutes ses
+accusations d’une voix faible, mais ferme. D’après lui, j’avais
+été envoyé par Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous
+les jours jusqu’à la ligne des tirailleurs pour transmettre des
+nouvelle écrites de tout ce qui se passait dans la ville; enfin
+j’étais décidément passé du côté de l’usurpateur, allant avec lui
+de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de
+nuire à mes complices de trahison, pour les supplanter dans leurs
+places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je l’écoutai
+jusqu’au bout en silence, et me réjouis d’une seule chose: il
+n’avait pas prononcé le nom de Marie. Est-ce parce que son amour-
+propre souffrait à la pensée de celle qui l’avait dédaigneusement
+repoussé, ou bien est-ce que dans son coeur brûlait encore une
+étincelle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce
+fût, la commission n’entendit pas prononcer le nom de la fille du
+commandant de Bélogorsk. J’en fus encore mieux confirmé dans la
+résolution que j’avais prise, et, quand les juges me demandèrent
+ce que j’avais à répondre aux inculpations de Chvabrine, je me
+bornai à dire que je m’en tenais à ma déclaration première, et que
+je n’avais rien à ajouter à ma justification. Le général ordonna
+que nous fussions emmenés; nous sortîmes ensemble. Je regardai
+Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d’un
+sourire de haine satisfaite, releva ses fers, et doubla le pas
+pour me devancer. On me ramena dans la prison, et depuis lors je
+n’eus plus à subir de nouvel interrogatoire.
+
+Je ne fus pas témoin de tout ce qui me reste à apprendre au
+lecteur; mais j’en ai entendu si souvent le récit, que les plus
+petites particularités en sont restées gravées dans ma mémoire, et
+qu’il me semble que j’y ai moi-même assisté.
+
+Marie fut reçue par mes parents avec la bienveillance cordiale qui
+distinguait les gens d’autrefois. Dans cette occasion qui leur
+était offerte de donner asile à une pauvre orpheline, ils voyaient
+une grâce de Dieu. Bientôt ils s’attachèrent sincèrement à elle,
+car on ne pouvait la connaître sans l’aimer. Mon amour ne semblait
+plus une folie même à mon père, et ma mère ne rêvait plus que
+l’union de son Pétroucha à la fille du capitaine.
+
+La nouvelle de mon arrestation frappa d’épouvante toute ma
+famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents
+l’origine de mon étrange liaison avec Pougatcheff, que, non
+seulement ils ne s’en étaient pas inquiétés, mais que cela les
+avait fait rire de bon coeur. Mon père ne voulait pas croire que
+je pusse être mêlé dans une révolte infâme dont l’objet était le
+renversement du trône et l’extermination de la race des
+gentilshommes. Il fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire,
+dans lequel mon menin confessa que son maître avait été l’hôte de
+Pougatcheff, et que le scélérat, certes, s’était montré généreux à
+son égard. Mais en même temps il affirma, sous un serment
+solennel, que jamais il n’avait entendu parler d’aucune trahison.
+Les vieux parents se calmèrent un peu et attendirent avec
+impatience de meilleures nouvelles. Mais pour Marie, elle était
+très agitée, et ne se taisait que par modestie et par prudence.
+
+Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit
+de Pétersbourg une lettre de notre parent le prince B... Après les
+premiers compliments d’usage, il lui annonçait que les soupçons
+qui s’étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelle
+ne s’étaient trouvés que trop fondés, ajoutant qu’un supplice
+exemplaire aurait dû m’atteindre, mais que l’impératrice, par
+considération pour les loyaux services et les cheveux blancs de
+mon père, avait daigné faire grâce à un fils criminel; et qu’en
+lui faisant remise d’un supplice infamant, elle avait ordonné
+qu’il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil
+perpétuel.
+
+Ce coup imprévu faillit tuer mon père. Il perdit sa fermeté
+habituelle, et sa douleur, muette d’habitude, s’exhala en plainte
+amères. «Comment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même,
+comment! mon fils a participé aux complots de Pougatcheff? Dieu
+juste! jusqu’où ai-je vécu? L’impératrice lui fait grâce de la
+vie; mais est-ce plus facile à supporter pour moi? Ce n’est pas le
+supplice qui est horrible; mon aïeul a péri sur l’échafaud pour la
+défense de ce qu’il vénérait dans le sanctuaire de sa
+conscience[65], mon père a été frappé avec les martyrs Volynski et
+Khouchlchoff[66]; mais qu’un gentilhomme trahisse son serment,
+qu’il s’unisse à des bandits, à des scélérats, à des esclaves
+révoltés, ... honte, honte éternelle à notre race!»
+
+Effrayée de son désespoir, ma mère n’osait pas pleurer en sa
+présence et s’efforçait de lui rendre du courage en parlant des
+incertitudes et de l’injustice de l’opinion; mais mon père était
+inconsolable.
+
+Marie se désolait plus que personne. Bien persuadée que j’aurais
+pu me justifier si je l’avais voulu, elle se doutait du motif qui
+me faisait garder le silence, et se croyait la seule cause de mes
+infortunes. Elle cachait à tous les yeux ses souffrances, mais ne
+cessait de penser au moyen de me sauver. Un soir, assis sur son
+sofa, mon père feuilletait le _Calendrier de la cour;_ mais ses
+idées étaient bien loin de là, et la lecture de ce livre ne
+produisait pas sur lui l’impression ordinaire. Il sifflait une
+vieille marche. Ma mère tricotait en silence, et ses larmes
+tombaient de temps en temps sur son ouvrage. Marie, qui
+travaillait dans la même chambre, déclara tout à coup à mes
+parents qu’elle était forcée de partir pour Pétersbourg, et
+qu’elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra
+très affligée de cette résolution.
+
+«Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi aussi,
+tu veux donc nous abandonner?»
+
+Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu’elle
+allait chercher aide et protection auprès des gens en faveur,
+comme fille d’un homme qui avait péri victime de sa fidélité.
+
+Mon père baissa la tête. Chaque parole qui lui rappelait le crime
+supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.
+
+«Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre
+obstacle à ton bonheur. Que Dieu te donne pour mari un honnête
+homme, et non pas un traître taché d’infamie!»
+
+Il se leva et quitta la chambre.
+
+Restée seule avec ma mère, Marie lui confia une partie de ses
+projets: ma mère l’embrassa avec des larmes, en priant Dieu de lui
+accorder une heureuse réussite. Peu de jours après, Marie partit
+avec Palachka et le fidèle Savéliitch, qui, forcément séparé de
+moi, se consolait en pensant qu’il était au service de ma fiancée.
+
+Marie arriva heureusement jusqu’à Sofia, et, apprenant que la cour
+habitait en ce moment le palais d’été de Tsars-koïé-Sélo, elle
+résolut de s’y arrêter. Dans la maison de poste on lui donna un
+petit cabinet derrière une cloison. La femme du maître de poste
+vint aussitôt babiller avec elle, lui annonça pompeusement qu’elle
+était la nièce d’un chauffeur de poêles attaché à la cour, et
+l’initia à tous les mystères du palais. Elle lui dit à quelle
+heure l’impératrice se levait, prenait le café, allait à la
+promenade; quels grands seigneurs se trouvaient alors auprès de sa
+personne; ce qu’elle avait daigné dire la veille à table; qui elle
+recevait le soir; en un mot, l’entretien d’Anna Vlassievna[67]
+semblait une page arrachée aux mémoires du temps, et serait très
+précieuse de nos jours. Marie Ivanovna l’écoutait avec grande
+attention. Elles allèrent ensemble au jardin impérial, où Anna
+Vlassievna raconta à Marie l’histoire de chaque allée et de chaque
+petit pont. Toutes les doux regagnèrent ensuite la maison,
+enchantées l’une de l’autre.
+
+Le lendemain, de très bonne heure, Marie s’habilla et retourna
+dans le jardin impérial. La matinée était superbe. Le soleil
+dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu’avait déjà jaunis
+la fraîche haleine de l’automne. Le large lac étincelait immobile.
+Les cygnes, qui venaient de s’éveiller, sortaient gravement des
+buissons du rivage. Marie Ivanovna se rendit au bord d’une
+charmante prairie où l’on venait d’ériger un monument en l’honneur
+des récentes victoires du comte Roumiantzieff[68]. Tout à coup un
+petit chien de race anglaise courut à sa rencontre en aboyant.
+Marie s’arrêta effrayée. En ce moment résonna une agréable voix de
+femme.
+
+«N’ayez point peur, dit-elle; il ne vous mordra pas.»
+
+Marie aperçut une dame assise sur un petit banc champêtre vis-à-
+vis du monument, et alla s’asseoir elle-même à l’autre bout du
+siège. La dame l’examinait avec attention, et, de son côté, après
+lui avoir jeté un regard à la dérobée, Marie put la voir à son
+aise. Elle était en peignoir blanc du matin, en bonnet léger et en
+petit mantelet. Cette dame paraissait avoir cinquante ans; sa
+figure, pleine et haute en couleur, exprimait le calme et une
+gravité tempérée par le doux regard de ses jeux bleus et son
+charmant sourire. Elle rompit la première le silence:
+
+«Vous n’êtes sans doute pas d’ici? dit-elle.
+
+-- Il est vrai, madame; je suis arrivée hier de la province.
+
+-- Vous êtes arrivée avec vos parents?
+
+-- Non, madame, seule.
+
+-- Seule! mais vous êtes bien jeune pour voyager seule.
+
+-- Je n’ai ni père ni mère.
+
+-- Vous êtes ici pour affaires?
+
+-- Oui, madame; je suis venue présenter une supplique à
+l’impératrice.
+
+-- Vous êtes orpheline; probablement vous avez à vous plaindre
+d’une injustice ou d’une offense?
+
+-- Non, madame; je suis venue demander grâce et non justice.
+
+-- Permettez-moi une question: qui êtes-vous?
+
+-- Je suis la fille du capitaine Mironoff.
+
+-- Du capitaine Mironoff? de celui qui commandait une des
+forteresses de la province d’Orenbourg?
+
+-- Oui; madame.»
+
+La dame parut émue.
+
+«Pardonnez-moi, continua-t-elle d’une voix encore plus douce, de
+me mêler de vos affaires. Mais je vais à la cour; expliquez-moi
+l’objet de votre demande; peut-être me sera-t-il possible de vous
+aider.»
+
+Marie se leva et salua avec respect. Tout, dans la dame inconnue,
+l’attirait involontairement et lui inspirait de la confiance.
+Marie prit dans sa poche un papier plié; elle le présenta à sa
+protectrice inconnue qui le parcourut à voix basse.
+
+Elle commença par lire d’un air attentif et bienveillant; mais
+soudainement son visage changea, et Marie, qui suivait des yeux
+tous ses mouvements, fut effrayée de l’expression sévère de ce
+visage si calme et si gracieux un instant auparavant.
+
+«Vous priez pour Grineff, dit la dame d’un ton glacé.
+L’impératrice ne peut lui accorder le pardon. Il a passé à
+l’usurpateur, non comme un ignorant crédule, mais comme un vaurien
+dépravé et dangereux.
+
+-- Ce n’est pas vrai! s’écria Marie.
+
+-- Comment! ce n’est pas vrai? répliqua la dame qui rougit
+jusqu’aux yeux.
+
+-- Ce n’est pas vrai, devant Dieu, ce n’est pas vrai. Je sais
+tout, je vous conterai tout; c’est pour moi seule qu’il s’est
+exposé à tous les malheurs qui l’ont frappé. Et s’il ne s’est pas
+disculpé devant la justice, c’est parce qu’il n’a pas voulu que je
+fusse mêlée à cette affaire.»
+
+Et Marie raconta avec chaleur tout ce que le lecteur sait déjà.
+
+La dame l’écoutait avec une attention profonde.
+
+«Où vous êtes-vous logée?» demanda-t-elle quand la jeune fille eut
+terminé son récit.
+
+Et en apprenant que c’était chez Anna Vlassievna, elle ajouta avec
+un sourire:
+
+«Ah! je sais. Adieu; ne parlez à personne de notre rencontre.
+J’espère que vous n’attendrez pas longtemps la réponse à votre
+lettre.»
+
+À ces mots elle se leva et s’éloigna par une allée couverte. Marie
+Ivanovna retourna chez elle remplie d’une riante espérance.
+
+Son hôtesse la gronda de sa promenade matinale, nuisible, disait-
+elle, pendant l’automne, à la santé d’une jeune fille. Elle
+apporta le _samovar_, et, devant, une tasse de thé, elle allait
+reprendre ses interminables propos sur la cour, lorsqu’une voiture
+armoriée s’arrêta devant le perron. Un laquais à la livrée
+impériale entra dans la chambre, annonçant que l’impératrice
+daignait mander en sa présence la fille du capitaine Mironoff.
+
+Anna Vlassievna fut toute bouleversée par cette nouvelle.
+
+«Ah! Mon Dieu, s’écria-t-elle, l’impératrice vous demande à la
+cour. Comment donc a-t-elle su votre arrivée? et comment vous
+présenterez-vous à l’impératrice, ma petite mère? Je crois que
+vous ne savez même pas marcher à la mode de la cour. Je devrais
+vous conduire; ou ne faudrait-il pas envoyer chercher la fripière,
+pour qu’elle vous prêtât sa robe jaune à falbalas?»
+
+Mais le laquais déclara que l’impératrice voulait que Marie
+Ivanovna vint seule et dans le costume où on la trouverait. Il n’y
+avait qu’à obéir, et Marie Ivanovna partit.
+
+Elle pressentait que notre destinée allait s’accomplir; son coeur
+battait avec violence. Au bout de quelques instants le carrosse
+s’arrêta devant le palais, et Marie, après avoir traversé une
+longue suite d’appartements vides et somptueux, fut enfin
+introduite dans le boudoir de l’impératrice. Quelques seigneurs,
+qui entouraient leur souveraine, ouvrirent respectueusement
+passage à la jeune fille. L’impératrice, dans laquelle Marie
+reconnut la dame du jardin, lui dit gracieusement:
+
+«Je suis enchantée de pouvoir exaucer votre prière. J’ai fait tout
+régler, convaincue de l’innocence de votre fiancé. Voilà une
+lettre que vous remettrez à votre futur beau-père.»
+
+Marie, tout en larmes, tomba aux genoux de l’impératrice, qui la
+releva et la baisa sur le front.
+
+«Je sais, dit-elle, que vous n’êtes pas riche, mais j’ai une dette
+à acquitter envers la fille du capitaine Mironoff. Soyez
+tranquille sur votre avenir.»
+
+Après avoir comblé de caresses la pauvre orpheline, l’impératrice
+la congédia, et Marie repartit le même jour pour la campagne de
+mon père, sans avoir eu seulement la curiosité de jeter un regard
+sur Pétersbourg.
+
+* * *
+
+Ici se terminent les mémoires de Piôtr Andréitch Grineff; mais on
+sait, par des traditions de famille, qu’il fut délivré de sa
+captivité vers la fin de l’année 1774, qu’il assista au supplice
+de Pougatcheff, et que celui-ci, l’ayant reconnu dans la foule,
+lui fit un dernier signe avec la tête qui, un instant plus tard,
+fut montrée au peuple, inanimée et sanglante. Bientôt après, Piôtr
+Andréitch devint l’époux de Marie Ivanovna. Leur descendance
+habite encore le gouvernement de Simbirsk. Dans la maison
+seigneuriale du village de... on montre la lettre autographe de
+Catherine II, encadrée sous une glace. Elle est adressée au père
+de Piôtr Andréitch, et contient, avec la justification de son
+fils, des éloges donnés à l’intelligence et au bon coeur de la
+fille du capitaine.
+
+
+
+ [1] Célèbre général de Pierre le Grand et de l’impératrice
+Anne.
+ [2] Qui veut dire maître, pédagogue. Les instituteurs
+étrangers l’ont adopté pour nommer leur profession.
+ [3] Ce mot signifie qui n’a pas encore sa croissance. On
+appelle ainsi les gentilshommes qui n’ont pas encore pris de
+service.
+ [4] Avdolia, fille de Basile. On sait qu’en Russie le nom
+patronymique est inséparable du prénom, et bien plus usité que le
+nom de famille.
+ [5] Diminutif de Piôtr, Pierre.
+ [6] Anastasie, fille de Garasim.
+ [7] Chef-lieu du gouvernement d’Orenbourg, le plus oriental de
+la Russie d’Europe, et qui s’étend même en Asie.
+ [8] Pelisse courte n’atteignant pas le genou.
+ [9] Jean, fils de Jean.
+ [10] Le rouble valait alors, comme aujourd’hui le rouble
+d’argent, quatre francs de notre monnaie.
+ [11] Pierre, fils d’André.
+ [12] Espèce de cidre qui fait la boisson commune des Russes.
+ [13] Ouragan de neige.
+ [14] Tapis fait de la seconde écorce du tilleul et qui couvre
+la capote d’une kibitka.
+ [15] Parrain du mariage.
+ [16] Planchette de sapin ou de bouleau, qui sert de chandelle.
+ [17] Fleuve qui se jette dans l’Oural.
+ [18] Bouilloire à thé
+ [19] Cafetan court.
+ [20] Les paysans russes portent la hache passée dans la
+ceinture ou derrière le dos.
+ [21] Lit ordinaire des paysans russes.
+ [22] Allusion aux récompenses faites par les anciens tsars à
+leurs boyards, auxquels ils donnent leur pelisse.
+ [23] Maisons de paysans.
+ [24] Grossières gravures enluminées.
+ [25] Jean, fils de Kouzma.
+ [26] Formule de politesse affable.
+ [27] Officier subalterne de Cosaques.
+ [28] Alexis, fils de Jean.
+ [29] Basile (au féminin), fille d’Iégor.
+ [30] Jean, fils d’Ignace.
+ [31] Diminutif de Maria.
+ [32] Soupe russe faite de viande et de légumes.
+ [33] En russe, on dit tant d’âmes pour tant de paysans.
+ [34] Poète célèbre alors, oublié depuis.
+ [35] Ils sont écrits dans le style suranné de l’époque.
+ [36] Poète ridicule, dont Catherine II s’est moquée jusque
+dans son _Règlement de l’ermitage_.
+ [37] Manière méprisante d’écrire le nom patronymique.
+ [38] Formule de consentement.
+ [39] Environ trois pouces.
+ [40] De Catherine II.
+ [41] Jurement tatar.
+ [42] Ce mot, pris dans Pougatcheff, signifie épouvantail.
+ [43] Robe parée; c’est l’usage, chez les Russes, d’enterrer
+les morts dans leurs plus riches habits.
+ [44] Ceintures que portent tous les paysans russes.
+ [45] Pierre III.
+ [46] Petite armoire plate et vitrée où l’on enferme les
+saintes images, et qui forme un autel domestique.
+ [47] Chef militaire chez les Cosaques.
+ [48] À vapeur.
+ [49] Pièce de cinq kopeks en cuivre.
+ [50] Le premier des faux Démétrius.
+ [51] Allusion aux anciennes formules des suppliques adressées
+au tsar: «Je frappe la terre du front, et je présente ma supplique
+à tes yeux lucides...».
+ [52] Alors on leur arrachait les narines. Cette coutume
+barbare a été abolie par l’empereur Alexandre.
+ [53] Blanc bec.
+ [54] Il y a également dans le russe un mot forgé avec le verbe
+«suborner».
+ [55] Fille d’un autre commandant de forteresse, que tua
+Pougatcheff.
+ [56] Nom d’un célèbre bandit du siècle précédent, qui a lutté
+longtemps contre les troupes impériales.
+ [57] Pour la torture.
+ [58] Légère escarmouche où l’avantage était resté à
+Pougatcheff
+ [59] Nom donné à Frédéric le Grand par les soldats russes.
+ [60] Titre d’un officier supérieur.
+ [61] Nom général des établissements métallurgiques de l’Oural.
+ [62] Diminutif de Iéméliane.
+ [63] Après s’être avancé jusqu’aux portes de Moscou, qu’il
+aurait peut-être enlevé si son audace n’eût faibli au dernier
+moment, Pougatcheff, battu, avait été livré par ses compagnons
+pour cent mille roubles. Enfermé dans une cage de fer et conduit à
+Moscou, il fut exécuté en 1775.
+ [64] Petit chariot d’été.
+ [65] Un aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le
+Grand.
+ [66] Chefs du parti russe contre Biron, sous l’impératrice
+Anne; ils furent tous deux suppliciés avec barbarie.
+ [67] Anne, fille de Blaise.
+ [68] Roumiantzeff, vainqueur des Turcs à Larga et à Kagoul en
+1772.
+
+
+
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+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.