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+Project Gutenberg's Nouveaux mystères et aventures, by Arthur Conan Doyle
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Nouveaux mystères et aventures
+
+Author: Arthur Conan Doyle
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13795]
+[Last updated: August 6, 2012]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES ***
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and
+is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format,
+Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
+
+
+
+
+Arthur Conan Doyle
+
+NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES
+(1910)
+
+
+Table des matières
+
+NOTRE DAME DE LA MORT
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+
+LES OS
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+Chapitre IX
+Chapitre X
+
+LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+
+NOTRE CAGNOTTE DU DERBY
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+Chapitre VII
+Chapitre VIII
+Chapitre IX
+Chapitre X
+Chapitre XI
+Chapitre XII
+Chapitre XIII
+
+LE RÉCIT DE L'AMÉRICAIN
+
+Chapitre I
+Chapitre II
+Chapitre III
+Chapitre IV
+Chapitre V
+Chapitre VI
+
+
+
+NOTRE DAME DE LA MORT
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+Mon existence a été accidentée et la destinée y a fait entrer maintes
+aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en est un d'une
+étrangeté telle que, quand je passe en revue ma vie, tous les autres
+deviennent insignifiants.
+
+Celui-là surgit au-dessus des brouillards d'autrefois avec un aspect
+sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les années dépourvues
+d'événements qui le précédèrent et le suivirent.
+
+Cette histoire-là, je ne l'ai pas souvent racontée.
+
+Bien petit est le nombre de ceux qui l'ont entendue de ma propre bouche
+et c'étaient des gens qui me connaissaient bien.
+
+De temps à autre ils m'ont demandé de faire ce récit devant une réunion
+d'amis, mais je m'y suis constamment refusé, car je n'ambitionne pas le
+moine du monde la réputation d'un Munchausen amateur.
+
+Pourtant, j'ai déféré jusqu'à un certain point à leur désir en mettant
+par écrit cet exposé des faits qui se rattachent à ma visite à
+Dunkelthwaite.
+
+Voici la première lettre que m'écrivit John Thurston.
+
+Elle est datée d'avril 1862.
+
+Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement:
+
+«Mon cher Lawrence.
+
+«Si vous saviez à quel point je suis dans la solitude et l'ennui, je
+suis certain que vous auriez pitié de moi et que vous viendrez partager
+mon isolement.
+
+«Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de venir
+jeter un coup d'oeil sur les landes du Yorkshire. Quel moment serait plus
+favorable qu'aujourd'hui pour votre voyage?
+
+«Certes, je sais que vous êtes accablé de besogne, mais comme en ce
+moment vous n'avez pas de cours à suivre, vous seriez tout aussi à votre
+aise pour étudier que vous l'êtes dans Bakerstreet.
+
+«Emballez donc vos livres comme un bon garçon que vous êtes et arrivez.
+
+«Nous avons une chambrette bien confortable pourvue d'un bureau et d'un
+fauteuil qui sont juste ce qu'il vous faut pour travailler.
+
+«Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre.
+
+«En vous disant que je suis seul, je n'entends point dire par là qu'il
+n'y ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une maisonnée
+assez nombreuse.
+
+«Tout d'abord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jérémie, bavard
+et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisière, et compose, selon
+son habitude, de mauvais vers à n'en plus finir.
+
+«Je crois vous avoir fait connaître ce dernier trait de son caractère la
+dernière fois que nous nous nous sommes vus.
+
+«Cela en est arrivé à un tel degré qu'il a un secrétaire dont la tache
+se réduit à copier et conserver ces épanchements.
+
+«Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi indispensable
+au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire universel des Rimes.
+
+«Je n'irai point jusqu'à dire que je m'inquiète de lui, mais j'ai
+toujours partagé le préjugé de César contre les gens maigres, et
+pourtant, si nous en croyons les médailles, le petit Jules faisait
+évidemment partie de cette catégorie.
+
+«En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui ont
+été adoptés par Jérémie--il y en a eu trois, mais l'un d'eux a suivi
+la voie de toute chair--et une gouvernante, une brune à l'air
+distingué, qui a du sang hindou dans les veines.
+
+«Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom.
+
+«Vous voyez par là que nous formons un petit univers dans notre coin
+écarté.
+
+«Ce qui n'empêche, mon cher Hugh, que je meurs d'envie de voir une
+figure sympathique et d'avoir un compagnon agréable.
+
+«Comme je donne à fond dans la chimie, je ne vous dérangerai pas dans
+vos études. Répondez par le retour du courrier à votre solitaire ami.
+
+«John H. Thurston.»
+
+À l'époque où je reçus cette lettre, j'habitais Londres et je
+travaillais ferme en vue de l'examen final qui devait me donner le droit
+d'exercer la médecine.
+
+Thurston et moi, nous avions été amis intimes à Cambridge, avant que
+j'eusse commencé l'étude de la médecine et j'avais grand désir de le
+revoir.
+
+D'autre part, je craignais un peu que, malgré ses assertions, mes études
+n'eussent à souffrir de ce déplacement.
+
+Je me représentais le vieillard retombé en enfance, le secrétaire
+maigre, la gouvernante distinguée, les deux enfants, probablement des
+enfants gâtés et tapageurs, et j'arrivai à conclure que quand tout cela
+et moi nous serions bloqués ensemble dans une maison à la campagne, il
+resterait bien peu de temps pour étudier tranquillement.
+
+Après deux jours de réflexion, j'avais presque résolu de décliner
+l'invitation, lorsque je reçus du Yorkshire une autre lettre encore plus
+pressante que la première:
+
+«Nous attendons des nouvelles de vous à chaque courrier, disait mon ami,
+et chaque fois qu'on frappe je m'attends à recevoir un télégramme qui
+m'indique votre train.
+
+«Votre chambre est toute prête, et j'espère que vous la trouverez
+confortable.
+
+«L'oncle Jérémie me prie de vous dire combien il sera heureux de vous
+voir.
+
+«Il aurait écrit, mais il est absorbé par la composition d'un grand
+poème épique de cinq mille vers ou environ.
+
+«Il passe toute la journée à courir d'une chambre à l'autre, ayant
+toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de
+Frankenstein, le suit à pas comptés, le calepin et le crayon à la main,
+notant les savantes paroles qui tombent de ses lèvres.
+
+«À propos, je crois vous avoir parlé de la gouvernante brune si pleine
+de chic.
+
+«Je pourrais me servir d'elle comme d'un appât pour vous attirer, si
+vous avec gardé votre goût pour les études d'ethnologie.
+
+«Elle est fille d'un chef hindou, qui avait épousé une Anglaise. Il a
+été tué pendant l'Insurrection en combattant contre nous; ses domaines
+ayant été confisqués par le Gouvernement, sa fille, alors âgée de quinze
+ans, s'est trouvée presque sans ressource.
+
+«Un charitable négociant allemand de Calcutta l'adopta, paraît-il, et
+l'amena en Europe avec sa propre fille.
+
+«Celle-ci mourut et alors miss Warrender--nous l'appelons ainsi, du
+nom de sa mère--répondit à une annonce insérée par mon oncle, et c'est
+ainsi que nous l'avons connue.
+
+«Maintenant, mon vieux, n'attendez pas qu'on vous donne l'ordre de
+venir, venez tout de suite.»
+
+Il y avait dans la seconde lettre d'autres passages qui m'interdisent de
+la reproduire intégralement.
+
+Il était impossible de tenir bon plus longtemps devant l'insistance de
+mon vieil ami.
+
+Aussi tout en pestant intérieurement, je me hâtai d'emballer mes livres,
+je télégraphiai le soir même, et la première chose que je fis le
+lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire.
+
+Je me rappelle fort bien que ce fut une journée assommante, et que le
+voyage me parut interminable, recroquevillé comme je l'étais dans le
+coin d'un wagon à courants d'air, où je m'occupais à tourner et
+retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de médecine.
+
+On m'avait prévenu que la petite gare d'Ingleton, à une quinzaine de
+milles de Tarnforth, était la plus rapprochée de ma destination.
+
+J'y débarquai à l'instant même où John Thurston arrivait au grand trot
+d'un haut dog-cart par la route de la campagne.
+
+Il agita triomphalement son fouet en m'apercevant, poussa brusquement
+son cheval, sauta à bas de voiture, et de là sur le quai.
+
+--Mon cher Hugh, s'écria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous
+avez été bon de venir!
+
+Et il me donna une poignée de main que je sentis jusqu'à l'épaule.
+
+--Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon désagréable
+maintenant que me voilà, répondis-je. Je suis plongé jusque par dessus
+les yeux dans ma besogne.
+
+--C'est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J'en
+ai tenu compte, mais nous aurons quand même le temps de tirer un ou deux
+lapins. Nous avons une assez longue trotte à faire, et vous devez être
+complètement gelé, aussi nous allons repartir tout de suite pour la
+maison.
+
+Et l'on se mit à rouler sur la route poussiéreuse.
+
+Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous
+trouverez bientôt comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je
+séjourne à Dunkelthwaite, et je commence à peine à m'installer et à
+organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j'y suis. C'est un
+secret connu de tout le monde que je tiens une place prédominante dans
+le testament du vieil oncle Jérémie. Aussi mon père a-t-il cru que
+c'était un devoir élémentaire pour moi de venir et de me montrer poli.
+Étant donnée la situation, je ne puis guère me dispenser de me faire
+valoir un peu de temps en temps.
+
+--Oh! certes, dis-je.
+
+--En outre, c'est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de
+voir notre ménage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien,
+n'est-ce pas? Je m'imagine que notre imperturbable secrétaire s'est
+hasardé quelque peu de ce côté-là. Relevez le collet de votre pardessus,
+car il fait un vent glacial.
+
+La route franchit une série de collines faibles, pelées, dépourvues de
+toute végétation, à l'exception d'un petit nombre de bouquets de ronces,
+et d'un mince tapis d'une herbe coriace et fibreuse, où un troupeau
+épais de moutons décharnés, à l'air affamé, cherchaient leur nourriture.
+
+Nous descendions et montions tour à tour dans un creux, tantôt au sommet
+d'une hauteur, d'où nous pouvions voir les sinuosités de la route, comme
+un mince fil blanc passant d'une colline à une autre plus éloignée.
+
+Çà et là, la monotonie du paysage était diversifiée par des escarpements
+dentelés, formés par de rudes saillies du granit gris.
+
+On eût dit que le sol avait subi une blessure effrayante par où les os
+fracturés avaient percé leur enveloppe.
+
+Au loin se dressait une chaîne de montagnes que dominait un pic isolé
+surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d'une guirlande de
+nuages, où se réfléchissait la nuance rouge du couchant.
+
+--C'est Ingleborough, dit mon compagnon en me désignant la montagne
+avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en
+Angleterre, vous ne trouverez de région plus sauvage, plus désolée. Elle
+produit une bonne race d'hommes. Les milices sans expérience qui
+battirent la chevalerie écossaise à la Journée de l'Étendard venaient de
+cette partie du pays. Maintenant, sautez à bas, vieux camarade, et
+ouvrez la porte.
+
+Nous étions arrivés à un endroit où un long mur couvert de mousse
+s'étendait parallèlement à la route.
+
+Il était interrompu par une porte cochère en fer, à moitié disloquée,
+flanquée de deux piliers, au haut desquels des sculptures, taillées dans
+la pierre, paraissaient représenter quelque animal héraldique, bien que
+le vent et la pluie les eussent réduites à l'état de blocs informes.
+
+Un cottage en ruine qui avait peut-être, il y a longtemps, servi de
+loge, se dressait, à l'un des côtés.
+
+J'ouvris la porte d'une poussée, et nous parcourûmes une avenue longue
+et sinueuse, encombrée de hautes herbes, au sol inégal, mais bordée de
+chênes magnifiques, dont les branches, en s'entremêlant au-dessus de
+nous, formaient une voûte si épaisse que le crépuscule du soir fit place
+soudain à une obscurité complète.
+
+--Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup, dit
+Thurston, en riant. C'est une des idées du vieux bonhomme, de laisser la
+nature agir en tout à sa guise. Enfin, nous voici à Dunkelthwaite.
+
+Comme il parlait, nous contournâmes un détour de l'avenue marqué par un
+chêne patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres, et nous nous
+trouvâmes devant une grande maison carrée, blanchie à la chaux, et
+précédée d'une pelouse.
+
+Tout le bas de l'édifice était dans l'ombre, mais en haut une rangée de
+fenêtres, éclairées d'un rouge de sang, scintillaient au soleil
+couchant.
+
+Au bruit des roues, un vieux serviteur en livrée vint, tout courant,
+prendre la bride du cheval dès que nous avançâmes.
+
+--Vous pouvez le rentrer à l'écurie, Élie, dit mon ami, dès que nous
+eûmes sauté à bas... Hugh, permettez-moi de vous présenter à mon oncle
+Jérémie.
+
+--Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix chevrotante et
+fêlée.
+
+Et, levant les yeux, j'aperçus un petit homme à figure rouge qui nous
+attendait debout sous le porche.
+
+Il avait un morceau d'étoffe de coton roulée autour de la tête, comme
+dans les portraits de Pope et d'autres personnages célèbres du XVIIIe
+siècle.
+
+Il se distinguait en outre par une paire d'immenses pantoufles.
+
+Cela faisait un contraste si étrange avec ses jambes grêles en forme de
+fuseaux qu'il avait l'air d'être chaussé de skis, et la ressemblance
+était d'autant plus frappante qu'il était obligé, pour marcher, de
+traîner les pieds sur le sol, afin que ces appendices encombrants ne
+l'abandonnassent pas en route.
+
+--Vous devez être las, Monsieur, et gelé aussi, Monsieur, dit-il d'un
+ton étrange, saccadé, en me serrant la main. Nous devons être
+hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. L'hospitalité est
+une de ces vertus de l'ancien monde que nous avons conservées. Voyons,
+ces vers, quels sont-ils:
+
+_Le bras de l'homme du Yorkshire est leste et fort_ _Mais ô! comme il
+est chaud, le coeur de l'homme du Yorkshire!_
+
+«Voilà qui est clair, précis, Monsieur. C'est pris dans un de mes
+poèmes. Quel est ce poème, Copperthorne?
+
+--La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derrière lui, en même
+temps qu'un homme de haute taille, à la longue figure, venait se placer
+dans le cercle de lumière que projetait la lampe suspendue en haut du
+porche.
+
+John nous présenta, et je me souviens que le contact de sa main me parut
+visqueux et désagréable.
+
+Cette cérémonie accomplie, mon ami me conduisit à ma chambre, en me
+faisant traverser bien des passages et des corridors reliés entre eux à
+la façon de l'ancien temps par des marches inégales.
+
+Chemin faisant, je remarquai l'épaisseur des murs, l'étrangeté et la
+variété des pentes du toit, qui faisait supposer l'existence d'espaces
+mystérieux dans les combles.
+
+La chambre qui m'était destinée était, ainsi que me l'avait dit John, un
+charmant petit sanctuaire, où pétillait un bon feu, et où se trouvait
+une étagère bien garnie de livres.
+
+Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que j'aurais eu tort sans doute
+de refuser cette invitation à venir dans le Yorkshire.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+Lorsque nous descendîmes à la salle à manger, le reste de la maisonnée
+était déjà réuni pour le dîner.
+
+Le vieux Jérémie, toujours coiffé de sa singulière façon, occupait le
+haut bout de la table.
+
+À côté de lui, et à droite, était une jeune dame très brune, à la
+chevelure et aux yeux noirs, qui me fut présentée sous le nom de miss
+Warrender.
+
+À côté d'elle étaient assis deux jolis enfants, un garçon et une fille,
+ses élèves, évidemment.
+
+J'étais placé vis-à-vis d'elle, ayant à ma gauche Copperthorne.
+
+Quant à John, il faisait face à son oncle.
+
+Je crois presque voir encore l'éclat jaune de la grande lampe à huile
+qui projetait des lumières et des ombres à la Rembrandt sur ce cercle de
+figures, parmi lesquelles certaines étaient destinées à prendre tant
+d'intérêt pour moi.
+
+Ce fut un repas agréable, en dehors même de l'excellence de la cuisine
+et de l'appétit qu'avait aiguisé mon long voyage.
+
+Enchanté d'avoir trouvé un nouvel auditeur, l'oncle Jérémie débordait
+d'anecdotes et de citations.
+
+Quant à miss Warrender et à Copperthorne, ils ne causèrent pas beaucoup,
+mais tout ce que dit ce dernier révélait l'homme réfléchi et bien élevé.
+
+Pour John, il avait tant de souvenirs de collège et d'événements
+postérieurs à rappeler que je crains qu'il n'ait fait maigre chair.
+
+Lorsqu'on apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants. L'oncle
+Jérémie se retira dans la bibliothèque, d'où nous arrivait le bruit
+assourdi de sa voix, pendant qu'il dictait à son secrétaire.
+
+Mon vieil ami et moi, nous restâmes quelque temps devant le feu à causer
+des diverses aventures qui nous étaient arrivées depuis notre dernière
+rencontre.
+
+--Eh bien, que pensez-vous de notre maisonnée? me demanda-t-il enfin,
+en souriant.
+
+Je répondis que j'étais fort intéressé par ce que j'en avais vu.
+
+--Votre oncle est tout à fait un type. Il me plaît beaucoup.
+
+--Oui, il a le coeur excellent avec toutes les originalités. Votre
+arrivée l'a tout à fait ragaillardi, car il n'a jamais été complètement
+lui-même depuis la mort de la petite Ethel. C'était la plus jeune des
+enfants de l'oncle Sam. Elle vint ici avec les autres, mais elle eut, il
+y a deux mois environ, une crise nerveuse ou je ne sais quoi dans les
+massifs. Le soir, on l'y trouva morte. Ce fut un coup des plus violents
+pour le vieillard.
+
+--Ce dut être aussi fort pénible pour miss Warrender, fis-je remarquer.
+
+--Oui, elle fut très affligée. À cette époque, elle n'était ici que
+depuis une semaine. Ce jour-là elle était allée en voiture à
+Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette.
+
+--J'ai été très intéressé, dis-je, par tout ce que vous m'avez raconté
+à son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je suppose.
+
+--Non, non, tout est vrai comme l'Évangile. Son père se nommait Achmet
+Genghis Khan. C'était un chef à demi indépendant quelque part dans les
+provinces centrales. C'était à peu près un païen fanatique, bien qu'il
+eût épousé une Anglaise. Il devint camarade avec le Nana, et eut quelque
+part dans l'affaire de Cawnpore, si bien que le gouvernement le traita
+avec une extrême rigueur.
+
+--Elle devait être tout à fait femme quand elle quitta sa tribu,
+dis-je. Quelle est sa manière de voir en affaire de religion? Tient-elle
+du côté de son père ou de celui du sa mère?
+
+--Nous ne soulevons jamais cette question, répondit mon ami. Entre
+nous, je ne la crois pas très orthodoxe. Sa mère était sans doute une
+femme de mérite. Outre qu'elle lui a appris l'anglais, elle se connaît
+assez bien en littérature française et elle joue d'une façon
+remarquable. Tenez, écoutez-la.
+
+Comme il parlait, le son d'un piano se fit entendre dans la pièce
+voisine, et nous nous tûmes pour écouter.
+
+Tout d'abord la musicienne piqua quelques touches isolées, comme si elle
+se demandait s'il fallait continuer.
+
+Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce chaos
+sortit enfin une harmonie puissante, étrange, barbare, avec des
+sonorités de trompette, des éclats de cymbales. Et le jeu devenant de
+plus en plus énergique, devint une mélodie fougueuse, qui finit par
+s'atténuer et s'éteindre en un bruit désordonné comme au début.
+
+Puis, nous entendîmes le piano se refermer, et la musique cessa.
+
+--Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. C'est quelque
+souvenir de l'Inde, à ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez-vous
+pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que vous ne
+voudriez. Votre chambre est prête, dès que vous voudrez vous mettre au
+travail.
+
+Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et
+Copperthorne qui étaient revenus dans la pièce.
+
+Je montai chez moi et étudiai pendant deux heures la législation
+médicale.
+
+Je me figurais que ce jour-là je ne verrais plus aucun des habitants de
+Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix heures l'oncle Jérémie
+montra sa petite tête rougeaude dans la chambre:
+
+--Êtes-vous bien logé à votre aise? demanda-t-il.
+
+--Tout est pour le mieux, je vous remercie, répondis-je.
+
+--Tenez bon. Serez sûr de réussir, dit-il en son langage sautillant.
+Bonne nuit.
+
+--Bonne nuit, répondis-je.
+
+--Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor.
+
+Je m'avançai pour voir, et j'aperçus la haute silhouette du secrétaire
+qui glissait à la suite du vieillard comme une ombre noire et démesurée.
+
+Je retournai à mon bureau et travaillai encore une heure.
+
+Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de m'endormir, en
+songeant à la singulière maisonnée dont j'allais faire partie.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la pelouse,
+où je trouvai miss Warrender occupée à cueillir des primevères, dont
+elle faisait un petit bouquet pour orner la table au déjeuner.
+
+Je fus près d'elle avant qu'elle me vît et ne pus m'empêcher d'admirer
+sa beauté et sa souplesse pendant qu'elle se baissait pour cueillir les
+fleurs.
+
+Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grâce féline que je ne
+me rappelais avoir vue chez aucune femme.
+
+Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de l'impression
+qu'elle avait produite sur le secrétaire, et je n'en fus plus surpris.
+
+En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa belle et
+sombre figure.
+
+--Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous êtes matinale comme moi.
+
+--Oui, répondit-elle, j'ai toujours eu l'habitude de me lever avec le
+jour.
+
+--Quel tableau étrange et sauvage! remarquai-je en promenant mon regard
+sur la vaste étendue des landes. Je suis un étranger comme vous-même
+dans ce pays. Comment le trouvez-vous?
+
+--Je ne l'aime pas, dit-elle franchement. Je le déteste. C'est froid,
+terne, misérable. Regardez cela, et elle leva son bouquet de primevères,
+voilà ce qu'ils appellent des fleurs. Elles n'ont pas même d'odeur.
+
+--Vous avez été accoutumée à un climat plus vivant et à une végétation
+tropicale.
+
+--Oh! je le vois, master Thurston vous a parlé de moi, dit-elle avec un
+sourire. Oui, j'ai été accoutumée à mieux que cela.
+
+Nous étions debout près l'un de l'autre, quand une ombre apparut entre
+nous.
+
+Me retournant, j'aperçus Copperthorne resté debout derrière nous.
+
+Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint.
+
+--Il semble que vous êtes déjà en état de trouver tout seul votre
+chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure à
+celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour vous,
+Miss.
+
+--Non, merci, dit-elle d'un ton froid. J'en ai cueilli assez, et je
+vais entrer.
+
+Elle passa rapidement à côté de lui, et traversa la pelouse pour
+retourner à la maison.
+
+Copperthorne la suivit des yeux en fronçant le sourcil.
+
+--Vous êtes étudiant en médecine, master Lawrence, me dit-il, en se
+tournant vers moi et frappant le sol d'un pied, avec un mouvement
+saccadé, nerveux, tout en parlant.
+
+--Oui, je le suis.
+
+--Oh! nous avons entendu parler de vous autres, étudiants en médecine,
+fit-il en élevant la voix et l'accompagnant d'un petit rire fêlé. Vous
+êtes de terribles gaillards, n'est-ce pas? Nous avons entendu parler de
+vous. Il est inutile de vouloir vous tenir tête.
+
+--Monsieur, répondis-je, un étudiant en médecine est d'ordinaire un
+gentleman.
+
+--C'est tout à fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je ne
+voulais que plaisanter.
+
+Néanmoins je ne pus m'empêcher de remarquer que pendant tout le
+déjeuner, il ne cessa d'avoir les yeux fixés sur moi, tandis que miss
+Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitôt son regard
+se portait sur elle.
+
+On eût dit qu'il cherchait à deviner sur nos physionomies ce que nous
+pensions l'un de l'autre.
+
+Il s'intéressait évidemment plus que de raison à la belle gouvernante,
+et il n'était pas moins évident que ses sentiments n'étaient payés
+d'aucun retour.
+
+Nous eûmes ce matin-là une preuve visible de la simplicité naturelle de
+ces bonnes gens primitifs du Yorkshire.
+
+À ce qu'il paraît, la domestique et la cuisinière, qui couchaient dans
+la même chambre, furent alarmées pendant la nuit par quelque chose que
+leurs esprits superstitieux transformèrent en une apparition.
+
+Après le déjeuner, je tenais compagnie à l'oncle Jérémie, qui, grâce à
+l'aide constante de son souffleur, émettait à jet contenu des citations
+de poésies de la frontière écossaise, lorsqu'on frappa à la porte.
+
+La domestique entra.
+
+Elle était suivie de près par la cuisinière, personne replète mais
+craintive.
+
+Elles s'encourageaient, se poussaient mutuellement.
+
+Elles débitèrent leur histoire par strophe et antistrophe, comme un
+choeur grec, Jeanne parlant jusqu'à ce que l'haleine lui manquât, et
+laissant alors la parole à la cuisinière qui se voyait à son tour
+interrompue.
+
+Une bonne partie de ce qu'elles dirent resta à peu près inintelligible
+pour moi, à raison du dialecte extraordinaire qu'elles employaient, mais
+je pus saisir la marche générale de leur récit.
+
+Il paraît que pendant les premières heures du jour, la cuisinière avait
+été réveillée par quelque chose qui lui touchait la figure.
+
+Se réveillant tout à fait, elle avait vu une ombre vague debout près de
+son lit, et cette ombre s'était glissée sans bruit hors de la chambre.
+
+La domestique s'était éveillée au cri poussé par la cuisinière et
+affirmait carrément avoir vu l'apparition.
+
+On eût beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne put les
+ébranler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours, preuve
+convaincante de leur bonne foi et de leur épouvante.
+
+Elles parurent extrêmement indignées de notre scepticisme et cela finit
+par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colère chez l'oncle
+Jérémie, du dédain cher Copperthorne, et me divertit beaucoup.
+
+Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journée de visite, et
+j'avançai considérablement ma besogne.
+
+Le soir, John et moi, nous nous rendîmes à la garenne de lapins avec nos
+fusils.
+
+En revenant, je contai à John la scène absurde qu'avaient faite le matin
+les domestiques, mais il ne me parut pas qu'il en saisît, autant que
+moi, le côté grotesque.
+
+--C'est un fait, dit-il, que dans les très vieilles demeures comme
+celle-ci, où la charpente est vermoulue et déformée, on voit quelquefois
+certains phénomènes curieux qui prédisposent l'esprit à la superstition.
+J'ai déjà entendu, depuis que je suis ici, pendant la nuit, une ou deux
+choses qui auraient pu effrayer un homme nerveux et à plus forte raison
+une domestique ignorante. Naturellement, toutes ces histoires
+d'apparitions sont de pures sottises, mais une fois que l'imagination
+est excitée, il n'y a plus moyen de la retenir.
+
+--Qu'avez-vous donc entendu? demandai-je, fort intéressé.
+
+--Oh! rien qui en vaille la peine, répondit-il. Voici les bambins et
+miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa présence.
+Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi, et ce serait une
+perte pour la maison.
+
+Elle était assise sur une petite barrière placée à la lisière du bois
+qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuyés sur elle de chaque
+côté, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs figures potelées
+tournées vers la sienne.
+
+C'était un joli tableau.
+
+Nous nous arrêtâmes un instant à le contempler.
+
+Mais elle nous avait entendus approcher.
+
+Elle descendit d'un bond et vint à notre rencontre, les deux petits
+trottinant derrière elle.
+
+--Il faut que vous m'aidiez du poids de votre autorité, dit-elle à
+John. Ces petits indociles aiment l'air du soir, et ne veulent pas se
+laisser persuader de rentrer.
+
+--Veux pas rentrer, dit le garçon d'un ton décidé. Veux entendre le
+reste de l'histoire.
+
+--Oui, l'histoire, zézaya la petite.
+
+--Vous saurez le reste de l'histoire demain, si vous êtes sages. Voici
+M. Lawrence qui est médecin. Il vous dira qu'il ne vaut rien pour les
+petits garçons et les petites filles de rester dehors quand la rosée
+tombe.
+
+--Ainsi donc vous écoutiez une histoire? demanda John pendant que nous
+nous remettions en route.
+
+--Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin. Oncle
+Jérémie nous en dit des histoires, mais c'est en poésie, et elles ne
+sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de miss Warrender. Il
+y en a une, où il y a des éléphants.
+
+--Et des tigres, et de l'or, continua la fillette.
+
+--Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares...
+
+--Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante.
+
+--Et les tribus dispersées qui se reconnaissent entre elles par le
+moyen de signes, et l'homme qui a été tué dans la forêt. Elle sait des
+histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous en
+raconter une, cousin John?
+
+--Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez piqué notre
+curiosité. Il faut que vous nous contiez ces merveilles.
+
+--À vous, elles paraîtraient assez sottes, répondit-elle en riant. Ce
+sont simplement quelques souvenirs de ma vie passée.
+
+Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois, nous
+vîmes Copperthorne arriver en sens opposé.
+
+--Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un ton
+jovial, je voulais vous informer qu'il est l'heure de dîner.
+
+--Nos montres nous l'ont déjà dit, répondit John d'une voix qui me
+parut plutôt bourrue.
+
+--Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secrétaire, en marchant
+à pas comptés près de nous.
+
+--Pas ensemble, répondis-je, nous avons rencontré miss Warrender et les
+enfants, en revenant.
+
+--Oh! miss Warrender est allée à votre rencontre, quand vous reveniez,
+dit-il.
+
+Cette façon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le ton
+narquois qu'il y mit, me vexèrent au point que j'eusse répondu par une
+vive riposte, si je n'avais pas été retenu par la présence de la jeune
+dame.
+
+Au même moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis
+briller dans son regard un éclair de colère à l'adresse de
+l'interlocuteur, ce qui me prouva qu'elle partageait mon indignation.
+
+Aussi fus-je bien surpris cette même nuit quand, vers dix heures,
+m'étant mis à la fenêtre de ma chambre, je les vis se promenant ensemble
+au clair de lune et causant avec animation.
+
+Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue m'agita au point qu'après
+quelques vains efforts pour reprendre mes études, je mis mes livres de
+côté et renonçai au travail pour ce soir-là.
+
+Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils n'étaient plus là.
+
+Bientôt après j'entendis le pas traînant de l'oncle Jérémie et le pas
+ferme et lourd du secrétaire, quand ils remontèrent l'escalier qui
+menait à leurs chambres à coucher, situées à l'étage supérieur.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que j'en
+savais plus long que lui sur ce qui se passait à Dunkelthwaite, au bout
+de trois jours passés sous le toit de son oncle.
+
+Mon ami était passionnément épris de chimie et coulait des jours heureux
+au milieu de ses éprouvettes, de ses solutions, parfaitement content
+d'avoir à portée un compagnon sympathique, auquel il pût faire part de
+ses trouvailles.
+
+Quant à moi, j'eus toujours un faible pour l'étude et l'analyse de la
+nature humaine, et je trouvais bien des sujets intéressants dans le
+microcosme où je vivais.
+
+Bref, je m'absorbai dans mes observations au point de me faire craindre
+qu'elles n'aient causé beaucoup de tort à mes études.
+
+Ma première découverte fut que le véritable maître à Dunkelthwaite
+était, et cela ne faisait aucun doute, non point l'oncle Jérémie, mais
+le secrétaire de l'oncle Jérémie.
+
+Mon flair médical me disait que l'amour exclusif de la poésie, qui eût
+été une excentricité inoffensive au temps où le vieillard était encore
+jeune, était devenu désormais une véritable monomanie qui lui emplissait
+l'esprit en ne laissant nulle place à toute autre idée.
+
+Copperthorne, en flattant le goût de son maître et le dirigeant sur cet
+objet unique, à ce point qu'il lui devenait indispensable, avait réussi
+à s'assurer un pouvoir sans limite en toutes les autres choses.
+
+C'était lui qui s'occupait des finances de l'oncle, qui menait les
+affaires de la maison sans avoir à subir de questions ni de contrôle.
+
+À vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir d'une main
+légère, de façon à ne point meurtrir son esclave: aussi ne
+rencontrait-il aucune résistance.
+
+Mon ami, tout entier à ses distillations, à ses analyses, ne se rendit
+jamais compte qu'il était devenu un zéro dans la maison.
+
+J'ai déjà exprimé ma conviction que si Copperthorne éprouvait un tendre
+sentiment à l'égard de la gouvernante, elle ne lui donnait pas le
+moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours j'en vins à penser
+qu'en dehors de cet attachement non payé de retour, il existait quelque
+autre lien entre ces deux personnages.
+
+J'ai vu plus d'une fois Copperthorne prendre à l'égard de la gouvernante
+un air qui ne pouvait être qualifié autrement que d'autoritaire.
+
+Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse dans les
+premières heures de la nuit, en causant avec animation.
+
+Je n'arrivais pas à deviner quelle sorte d'entente réciproque existait
+entre eux.
+
+Ce mystère piqua ma curiosité.
+
+La facilité, avec laquelle on devient amoureux en villégiature à la
+campagne, est passée en proverbe, mais je n'ai jamais été d'une nature
+sentimentale et mon jugement ne fut faussé par aucune préférence en
+faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis à l'étudier comme un
+entomologiste l'eût fait pour un spécimen, d'une façon minutieuse, très
+impartiale.
+
+Pour atteindre ce but, j'organisai mon travail de manière à être libre
+quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de l'exercice.
+
+Nous nous promenâmes ainsi ensemble maintes fois, et cela m'avança dans
+la connaissance de son caractère plus que je n'eusse pu le faire en m'y
+prenant autrement.
+
+Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues d'une
+manière superficielle, et avait une grande aptitude naturelle pour la
+musique.
+
+Au-dessous de ce vernis de culture, elle n'en avait pas moins une forte
+dose de sauvagerie naturelle.
+
+Au cours de sa conversation, il lui échappait de temps à autre quelque
+sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive de raisonnement
+et par le dédain des conventions de la civilisation.
+
+Je ne pouvais guère m'en étonner, en songeant qu'elle était devenue
+femme avant d'avoir quitté la tribu sauvage que son père gouvernait.
+
+Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout particulièrement, car
+elle y laissa percer brusquement ses habitudes sauvages et originales.
+
+Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de
+l'Allemagne, où elle avait passé quelques mois, quand soudain elle
+s'arrêta, et posa son doigt sur ses lèvres.
+
+--Prêtez-moi votre canne, me dit-elle à voix basse.
+
+Je la lui tendis, et aussitôt, à mon grand étonnement, elle s'élança
+légèrement et sans bruit à travers une ouverture de la haie, son corps
+se pencha, et elle rampa avec agilité en se dissimulant derrière une
+petite hauteur. J'étais encore à la suivre des yeux, tout stupéfait,
+quand un lapin se leva soudain devant elle et partit.
+
+Elle lança la canne sur lui et l'atteignit, mais l'animal parvint à
+s'échapper tout en boitant d'une patte.
+
+Elle revint vers moi triomphante, essoufflée:
+
+--Je l'ai vu remuer dans l'herbe, dit-elle, je l'ai atteint.
+
+--Oui, vous l'avez atteint, vous lui avez cassé une patte, lui dis-je
+avec quelque froideur.
+
+--Vous lui avez fait mal, s'écria le petit garçon d'un ton peiné.
+
+--Pauvre petite bête! s'écria-t-elle, changeant soudain de manières. Je
+suis bien fâchée de l'avoir blessée.
+
+Elle avait l'air tout à fait décontenancée par cet incident et causa
+très peu pendant le reste de notre promenade.
+
+Pour ma part, je ne pouvais guère la blâmer.
+
+C'était évidemment une explosion du vieil instinct qui pousse le sauvage
+vers une proie, bien que cela produisît une impression assez désagréable
+de la part d'une jeune dame vêtue à la dernière mode et sur une grande
+route d'Angleterre.
+
+Un jour qu'elle était sortie, John Thurston me fit jeter un coup d'oeil
+dans la chambre qu'elle habitait.
+
+Elle avait là une quantité de bibelots hindous, qui prouvaient qu'elle
+était venue de son pays natal avec une ample cargaison.
+
+Son amour d'Orientale pour les couleurs vives se manifestait d'une façon
+amusante.
+
+Elle était allée à la ville où se tenait le marché, y avait acheté
+beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, qu'elle avait fixées au
+moyen d'épingles sur le revêtement de couleur sombre que jusqu'alors
+couvrait le mur.
+
+Elle avait aussi du clinquant qu'elle avait réparti dans les endroits
+les plus en vue, et pourtant il semblait qu'il y ait quelque chose de
+touchant dans cet effort pour reproduire l'éclat des tropiques dans
+cette froide habitation anglaise.
+
+Pendant les quelques premiers jours que j'avais passés à Dunkelthwaite,
+les singuliers rapports qui existaient entre miss Warrender et le
+secrétaire avaient simplement excité ma curiosité, mais après des
+semaines, et quand je me fus intéressé davantage à la belle
+Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus personnel s'empara de
+moi.
+
+Je me mis le cerveau à la torture pour deviner quel était le lien qui
+les unissait.
+
+Comme se faisait-il que tout en montrant de la façon la plus évidente
+qu'elle ne voulait pas de sa société pendant le jour, elle se promenât
+seule avec lui, la nuit venue?
+
+Il était possible que l'aversion qu'elle manifestait envers lui devant
+des tiers fût une ruse pour cacher ses véritables sentiments.
+
+Une telle supposition amenait à lui attribuer une profondeur de
+dissimulation naturelle que semblait démentir la franchise de son
+regard, la netteté et la fierté de ses traits.
+
+Et pourtant quelle autre hypothèse pouvait expliquer le pouvoir
+incontestable qu'il exerçait sur elle!
+
+Cette influence perçait en bien des circonstances, mais il en usait
+d'une façon si tranquille, si dissimulée qu'il fallait une observation
+attentive pour s'apercevoir de sa réalité.
+
+Je l'ai surpris lui lançant un regard si impérieux, même si menaçant, à
+ce qu'il me semblait, que le moment d'après, j'avais peine à croire que
+cette figure pâle et dépourvue d'expression fût capable d'en prendre une
+aussi marquée.
+
+Lorsqu'il la regardait ainsi, elle se démenait, elle frissonnait comme
+si elle avait éprouvé de la souffrance physique.
+
+«Décidément, me dis-je, c'est de la crainte et non de l'amour, qui
+produit de tels effets.»
+
+Cette question m'intéressa tant, que j'en parlai à mon ami John.
+
+Il était, à ce moment-là, dans son petit laboratoire, abîmé dans une
+série de manipulations, de distillations qui devaient aboutir à la
+production d'un gaz fétide, et nous faire tousser en nous prenant à la
+gorge.
+
+Je profitai de la circonstance qui nous obligeait à respirer le grand
+air, pour l'interroger sur quelques points sur lesquels je désirais être
+renseigné.
+
+--Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se trouve chez
+votre oncle? demandai-je.
+
+John me jeta un regard narquois et agita son doigt taché d'acide.
+
+--Il me semble que vous vous intéressez bien singulièrement à la fille
+du défunt et regretté Achmet Genghis, dit-il.
+
+--Comment s'en empêcher? répondis-je franchement. Je lui trouve un des
+types les plus romanesques que j'aie jamais rencontrés.
+
+--Méfiez-vous de ces études-là, mon garçon, dit John d'un ton paternel.
+C'est une occupation qui ne vaut rien à la veille d'un examen.
+
+--Ne faites pas le nigaud, répliquai-je. Le premier venu pourrait
+croire que je suis amoureux de miss Warrender, à vous entendre parler
+ainsi. Je la regarde comme un problème intéressant de psychologie, voilà
+tout.
+
+--C'est bien cela, un problème intéressant de psychologie, voilà tout.
+
+Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques
+vapeurs de ce gaz, car ses façons étaient réellement irritantes.
+
+--Pour en revenir à ma première question, dis-je, depuis combien de
+temps est-elle ici?
+
+--Environ dix semaines.
+
+--Et Copperthorne?
+
+--Plus de deux ans.
+
+--Avez-vous quelque idée qu'ils se soient déjà connus?
+
+--C'est impossible, déclara nettement John. Elle venait d'Allemagne.
+J'ai vu la lettre où le vieux négociant donnait des indications sur sa
+vie passée. Copperthorne est toujours resté dans le Yorkshire, en dehors
+de ses deux ans de Cambridge. Il a dû quitter l'Université dans des
+conditions peu favorables.
+
+--En quel sens?
+
+--Sais pas, répondit John. On a tenu la chose sous clef. Je m'imagine
+que l'oncle Jérémie le sait. Il a la marotte de ramasser des déclassés
+et de leur refaire ce qu'il appelle une nouvelle vie. Un de ces jours,
+il lui arrivera quelque mésaventure avec un type de cette sorte.
+
+--Aussi donc Copperthorne et miss Warrender étaient absolument
+étrangers l'un à l'autre il y a quelques semaines?
+
+--Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et
+d'analyser le précipité.
+
+--Laissez là votre précipité, m'écriai-je en le retenant. Il y a
+d'autres choses dont j'ai à vous parler. S'ils ne se connaissent que
+depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acquérir le pouvoir
+qu'il exerce sur elle?
+
+John me regarda d'un air ébahi.
+
+--Son pouvoir? dit-il.
+
+--Oui, l'influence qu'il possède sur elle.
+
+--Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je n'ai point pour habitude
+de citer ainsi l'Écriture, mais il y a un texte qui me revient
+impérieusement à l'esprit, et le voici: «Trop de science les a rendus
+fous.» Vous aurez fait des excès d'études.
+
+--Entendez-vous dire par là, m'écriai-je, que vous n'avez jamais
+remarqué l'entente secrète qui paraît exister entre la gouvernante et le
+secrétaire de votre oncle?
+
+--Essayez du bromure de potassium, dit John. C'est un calmant très
+efficace à la dose de vingt grains.
+
+--Essayez une paire de lunettes, répliquai-je. Il est certain que vous
+en avez grand besoin.
+
+Et après avoir lancé cette flèche de Parthe je pivotai sur mes talons et
+m'éloignai de fort méchante humeur.
+
+Je n'avais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis le
+couple dont nous venions de parler.
+
+Ils étaient à quelque distance, elle adossée au cadran solaire, lui
+debout devant elle.
+
+Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques.
+
+La dominant de sa taille haute et dégingandée, avec les mouvements qu'il
+imprimait à ses longs bras, il avait l'air d'une énorme chauve-souris
+planant au-dessus de sa victime.
+
+Je me rappelle que cette comparaison fut celle-là même qui se présenta à
+ma pensée et qu'elle prit une netteté d'autant plus grande que je voyais
+dans les moindres détails de la belle figure se dessiner l'horreur et
+l'effroi.
+
+Ce petit tableau servait si bien d'illustration au texte, sur lequel je
+venais de prêcher, que je fus tenté de retourner au laboratoire et
+d'amener l'incrédule John pour le lui faire contempler.
+
+Mais avant que j'eusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne
+m'avait entrevu.
+
+Il fit demi-tour, et se dirigea d'un pas lent dans le sens opposé qui
+menait vers les massifs, suivi de près par sa compagne, qui coupait les
+fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Après ce petit épisode, je
+rentrai dans ma chambre, bien décidé à reprendre mes études, mais, quoi
+que je fisse, mon esprit vagabondait bien loin de mes livres, et se
+mettait à spéculer sur ce mystère.
+
+J'avais appris de John que les antécédents de Copperthorne n'étaient pas
+des meilleurs, et pourtant il avait évidemment conquis une influence
+énorme sur l'esprit affaibli de son maître.
+
+Je m'expliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, qu'il prenait
+pour se dévouer au dada du vieillard, et le tact consommé avec lequel il
+flattait et encourageait les singulières lubies poétiques de celui-ci.
+
+Mais comment m'expliquer l'influence non moins évidente dont il
+jouissait sur la gouvernante?
+
+Elle n'avait pas de marotte qu'on pût flatter.
+
+Un amour mutuel eût pu expliquer le lien qui existait entre elle et lui,
+mais mon instinct d'homme du monde et d'observateur de la nature humaine
+me disait de la façon la plus claire qu'un amour de cette sorte
+n'existait pas.
+
+Si ce n'était point l'amour, il fallait que ce fût la crainte, et tout
+ce que j'avais vu confirmait cette supposition. Qu'était-il donc arrivé
+pendant ces deux mois qui pût inspirer à la hautaine princesse aux yeux
+noirs quelque crainte au sujet de l'Anglais à figure pâle, à la voix
+douce et aux manières polies?
+
+Tel était le problème que j'entrepris de résoudre en y mettant une
+énergie, une application qui tuèrent mon ardeur pour l'étude et me
+rendirent inaccessible à la crainte que devait m'inspirer mon examen
+prochain.
+
+Je me hasardai à aborder le sujet dans l'après-midi de ce même jour avec
+miss Warrender, que je trouvai seule dans la bibliothèque, les deux
+bambins étant allés passer la journée dans la chambre d'enfants chez un
+squire[1] du voisinage.
+
+--Vous devez vous trouver bien seule quand il n'y a pas de visiteurs,
+dis-je. Il me semble que cette partie du pays n'offre pas beaucoup
+d'animation.
+
+--Les enfants sont toujours une société agréable, répondit-elle.
+Néanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-même, quand vous
+serez parti.
+
+--Je serai fâché que ce jour arrive, dis-je. Je ne m'attendais pas à
+trouver ce séjour aussi agréable. Pourtant vous ne serez pas dépourvue
+de société après notre départ, vous aurez toujours M. Copperthorne.
+
+--Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle d'un air fort
+ennuyé.
+
+--C'est un compagnon agréable, remarquai-je, tranquille, instruit,
+aimable. Je ne m'étonne pas que le vieux master Thurston se soit attaché
+à lui.
+
+Tout en parlant, j'examinais attentivement mon interlocutrice.
+
+Une légère rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota
+impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil.
+
+--Ses façons ont quelquefois de la froideur...
+
+J'allais continuer, mais elle m'interrompit, me lança un regard
+étincelant de colère dans ses yeux noirs.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc à me parler de lui? demanda-t-elle.
+
+--Je vous demande pardon, répondis-je d'un ton soumis, je ne savais pas
+que c'était un sujet interdit.
+
+--Je ne tiens pas du tout à entendre même son nom, s'écria-t-elle avec
+emportement. Ce nom, je le déteste, comme je le hais, lui. Ah! si
+j'avais seulement quelqu'un pour m'aimer, c'est-à-dire comme aiment les
+hommes d'au-delà des mers, dans mon pays, je sais bien ce que je lui
+dirais.
+
+--Que lui diriez-vous demandai-je, tout étonné de cette explosion
+extraordinaire.
+
+Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa
+respiration chaude et pantelante.
+
+--Tuez Copperthorne, dit-elle, voilà ce que je lui dirais. Tuez
+Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler d'amour.
+
+Rien ne pourrait donner une idée de l'intensité de fureur qu'elle mit à
+lancer ces mots qui sifflèrent entre ses dents blanches.
+
+En parlant, elle avait l'air si venimeuse que je reculai
+involontairement devant elle.
+
+Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de réserve
+qui se tenait bien, si tranquillement, à la table de l'oncle Jérémie ne
+fissent qu'un?
+
+J'avais bien compté que j'arriverais à voir quelque peu dans son
+caractère au moyen de questions détournées, mais je ne m'attendais guère
+à évoquer un esprit pareil.
+
+Elle dut voir l'horreur et l'étonnement se peindre sur ma physionomie,
+car elle changea d'attitude et eut un rire nerveux.
+
+--Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez que
+c'est l'éducation hindoue qui se fait jour. Là-bas nous ne faisons rien
+à demi, dans l'amour et dans la haine.
+
+--Et pourquoi donc haïssez-vous M. Copperthorne? demandai-je.
+
+--Au fait, répondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est
+peut-être un peu trop fort, mieux vaudrait celui de répulsion. Il est
+des gens qu'on ne peut s'empêcher de prendre en aversion, alors même
+qu'on n'a aucun motif à en donner.
+
+Évidemment elle regrettait l'éclat qu'elle venait de faire, et tâchait
+de le masquer par des explications.
+
+Voyant qu'elle cherchait à changer de conversation, je l'y aidai.
+
+Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu'elle était
+allée prendre avant mon arrivée et qui était resté sur ses genoux.
+
+La Bibliothèque de l'oncle Jérémie était fort complète, et
+particulièrement riche en ouvrages de cette catégorie.
+
+--Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages
+d'enluminures.
+
+--Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en désignant une gravure
+qui représentait un chef vêtu d'une cotte de mailles, et coiffé d'un
+turban pittoresque; celle-ci est vraiment très bonne. Mon père était
+ainsi vêtu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et
+conduisait tous les guerriers de Dooab à la bataille contre les
+Feringhees. Mon père fut choisi parmi eux tous, car ils savaient
+qu'Achmet Genghis Khan était un grand-prêtre autant qu'un grand soldat.
+Le peuple ne voulait d'autre chef qu'un Borka éprouvé. Il est mort
+maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son étendard, il n'en est plus
+qui ne soient dispersés ou qui n'aient péri, pendant que moi, sa fille,
+je suis une mercenaire sur une terre lointaine.
+
+--Sans doute, vous retournerez un jour dans l'Inde, dis-je en faisant
+de mon mieux pour lui donner une faible consolation.
+
+Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans répondre.
+
+Puis, elle laissa échapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une
+des images.
+
+--Regardez-le, s'écria-t-elle aussitôt. Voici un de nos exilés. C'est
+un Bhuttotee. Il est très ressemblant.
+
+La gravure qui l'excitait ainsi, représentait un indigène d'aspect fort
+peu engageant, tenant d'une main un petit instrument qui avait l'air
+d'une pioche en miniature, et de l'autre une pièce carrée de toile
+rayée.
+
+--Ce mouchoir, c'est son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne
+circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas non plus
+sa hache sacrée, mais sous tous les autres rapports il est exactement
+tel qu'il doit être. Bien des fois je me suis trouvée avec des gens
+comme lui pendant les nuits sans lune, avec les Lughaees marchant à
+l'avant, quand l'étranger sans méfiance entendait le Pilhaoo à sa
+gauche, et ne savait pas ce que cela signifiait. Ah, c'était une vie qui
+valait la peine d'être vécue.
+
+--Mais qu'est-ce qu'un _roomal_, et le Lughaee, et le reste,
+demandai-je.
+
+--Oh! ce sont des mots indiens, répondit-elle en riant. Vous ne les
+comprendriez pas.
+
+--Mais cette gravure a pour légende: «Un Dacoït» et j'ai toujours cru
+qu'un Dacoït est un voleur.
+
+--C'est que les Anglais n'en savent pas davantage, remarqua-t-elle.
+Certes, les Dacoïts sont des voleurs, mais on qualifie de voleurs bien
+des gens qui ne le sont réellement pas; eh bien, cet homme est un saint
+homme, et selon toute probabilité c'est un gourou.
+
+Elle m'aurait peut-être donné plus de renseignements sur les moeurs et
+les coutumes de l'Inde, car c'était un sujet dont elle aimait à parler,
+quand soudain je vis un changement se produire dans sa physionomie.
+
+Elle tourna son regard fixe sur la fenêtre qui était derrière moi.
+
+Je me retournai pour voir, et j'aperçus tout au bord la figure du
+secrétaire qui épiait furtivement.
+
+J'avoue que j'eus un tressaillement à cette vue, car avec sa pâleur
+cadavéreuse, cette tête avait l'air de celle d'un décapité.
+
+Il poussa la fenêtre et l'ouvrit en s'apercevant qu'il avait été vu.
+
+--Je suis fâché de vous déranger, dit-il en avançant la tête, mais ne
+trouvez-vous pas, miss Warrender, qu'il est malheureux d'être enfermé
+dans une pièce étroite par un si beau jour. N'êtes-vous pas disposée à
+sortir et faire un tour?
+
+Bien que son langage fût poli, ses paroles étaient prononcées d'une voix
+dure, presque menaçante, qui leur donnait le ton du commandement plutôt
+que celui de la prière.
+
+La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque, elle
+sortit doucement pour prendre son chapeau.
+
+Ce fut là une preuve nouvelle de l'empire que Copperthorne exerçait sur
+elle.
+
+Et comme il me regardait par la fenêtre ouverte, un sourire moqueur se
+jouait sur ses lèvres minces.
+
+On eût dit qu'il avait voulu me provoquer par cette démonstration de son
+pouvoir.
+
+Avec le soleil derrière lui, on l'eut pris pour un démon entouré d'une
+auréole.
+
+Il resta ainsi quelques instants à me regarder fixement, la figure
+empreinte d'une méchanceté concentrée.
+
+Puis j'entendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de l'allée,
+pendant qu'il se dirigeait vers la porte.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+Pendant les quelques jours qui suivirent l'entrevue où miss Warrender
+m'avait avoué la haine que lui inspirait le secrétaire, tout alla bien à
+Dunkelthwaite.
+
+J'eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que
+nous faisions à l'aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je
+ne réussis point à la faire s'expliquer nettement sur l'accès de
+violence qu'elle avait eu dans la bibliothèque, et elle ne me dit pas un
+mot qui pût jeter quelque lumière sur le problème qui m'intéressait si
+vivement.
+
+Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans
+cette direction, elle me répondait avec une réserve extrême, ou bien
+elle s'apercevait tout à coup qu'il n'était que temps pour les enfants
+de retourner dans leur chambre, de sorte que j'en vins à désespérer
+d'apprendre d'elle-même quoi que ce fût.
+
+Pendant ce temps, je ne me livrai à mes études que d'une manière
+irrégulière, par boutades.
+
+De temps à autre, l'oncle Jérémie, de son pas traînant, entrait chez
+moi, un rouleau de manuscrits à la main, pour me lire des extraits de
+son grand poème épique.
+
+Lorsque j'éprouvais le besoin d'une société, j'allais faire un tour dans
+le laboratoire de John, de même qu'il venait me trouver chez moi, quand
+la solitude lui pesait.
+
+Parfois, je variais la monotonie de mes études en prenant mes livres et
+m'installant à l'aise dans les massifs où je passais le jour à
+travailler.
+
+Quant à Copperthorne, je l'évitais autant que possible, et de son côté
+il n'avait nullement l'air empressé de cultiver ma connaissance.
+
+Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un
+télégramme à la main et l'air extrêmement ennuyé.
+
+--En voilà, une affaire! s'écria-t-il. Le papa m'enjoint de partir
+séance tenante pour me rendre à Londres. Ce doit être pour quelque
+histoire de légalité. Il a toujours menacé de mettre ordre à ses
+affaires, et maintenant il lui a pris une crise d'énergie et il veut en
+finir.
+
+--Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le.
+
+--Une semaine ou deux peut-être. C'est une chose bien désagréable. Cela
+tombe juste au moment où je comptais réussir à décomposer cet alcaloïde.
+
+--Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant.
+Il n'y a personne ici qui se mêle de le décomposer en votre absence.
+
+--Ce qui m'ennuie le plus, c'est de vous laisser ici, reprit-il. Il me
+semble que c'est mal remplir les devoirs de l'hospitalité que de faire
+venir un camarade dans ce séjour solitaire et de s'en aller brusquement
+en le plantant là.
+
+--Ne vous tourmentez pas à mon sujet répondis-je. J'ai beaucoup trop de
+besogne pour me sentir seul. En outre, j'ai trouvé ici des attractions
+sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu'il y ait
+dans ma vie six semaines qui m'aient paru aussi courtes que les
+dernières.
+
+--Oh! elles ont passé si vite que cela? dit John, en se moquant.
+
+Je suis convaincu qu'il était toujours dans son illusion de me croire
+amoureux fou de la gouvernante.
+
+Il partit ce même jour par un train du matin, en promettant d'écrire et
+de nous envoyer son adresse à Londres, car il ne savait pas dans quel
+hôtel son père descendrait.
+
+Je ne me doutais pas des conséquences qui résulteraient de ce mince
+détail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que
+je pusse revoir mon ami.
+
+À ce moment-là, son départ ne me faisait aucune peine.
+
+Il en résultait simplement que nous quatre qui restions nous allions
+être en contact plus intime et il semblait que cela dût favoriser la
+solution du problème auquel je prenais de jour en jour un plus vif
+intérêt.
+
+À un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un
+petit village formé d'une longue rue, qui porte le même nom, et composé
+de vingt ou trente cottages aux toits d'ardoises, et d'une église vêtue
+de lierre toute voisine de l'inévitable cabaret.
+
+L'après-midi du jour même où John nous quitta, miss Warrender et les
+deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m'offris à les
+accompagner.
+
+Copperthorne n'eût pas demandé mieux que d'empêcher cette excursion ou
+de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l'oncle Jérémie était
+en proie aux affres de l'inspiration et ne pouvait se passer des
+services de son secrétaire.
+
+Ce fut, je m'en souviens, une agréable promenade, car la route était
+bien ombragée d'arbres où les oiseaux chantaient joyeusement.
+
+Nous fîmes le trajet à loisir, en causant de bien des choses, pendant
+que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous.
+
+Avant d'arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret
+dont il a été question.
+
+Comme nous parcourions la rue du village, nous nous aperçûmes qu'un
+petit rassemblement s'était formé devant cette maison.
+
+Il y avait là dix ou douze garçons en guenilles ou fillettes aux nattes
+sales, quelques femmes la tête nue, et deux ou trois hommes sortis du
+comptoir où ils flânaient.
+
+C'était sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait
+figure dans les annales de cette paisible localité.
+
+Nous ne pouvions pas voir quelle était la cause de leur curiosité; mais
+nos bambins partirent à toutes jambes, et revinrent bientôt, bourrés de
+renseignements.
+
+--Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant
+d'empressement. Il y a là un homme noir comme ceux des histoires que
+vous nous racontez.
+
+--Un bohémien, je suppose, dis-je.
+
+--Non, non, dit Johnnie d'un ton décisif. Il est plus noir encore que
+ça, n'est-ce pas, May?
+
+--Plus noir que ça, redit la fillette.
+
+--Je crois que nous ferions mieux d'aller voir ce que c'est que cette
+apparition extraordinaire, dis-je.
+
+En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir
+toute pâle, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d'agitation
+contenue.
+
+--Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je.
+
+--Oh non! dit-elle avec vivacité, en hâtant le pas. Allons, allons!
+
+Ce fut certainement une chose curieuse qui s'offrit à notre vue quand
+nous eûmes rejoint le petit cercle de campagnards.
+
+J'eus aussitôt présente à la mémoire la description du Malais mangeur
+d'opium que De Quincey vit dans une ferme d'Écosse.
+
+Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un
+voyageur oriental de haute taille, au corps élancé, souple et gracieux;
+ses vêtements de toile salis par la poussière des routes et ses pieds
+bruns sortant de ses gros souliers.
+
+Évidemment, il venait de loin et avait marché longtemps.
+
+Il tenait à la main un gros bâton, sur lequel il s'appuyait, tout en
+promenant ses yeux noirs et pensifs dans l'espace, sans avoir l'air de
+s'inquiéter de la foule qui l'entourait.
+
+Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tête
+à la teinte basanée, produisait un effet étrange et discordant en ce
+milieu prosaïque.
+
+--Pauvre garçon! me dit miss Warrender d'une voix agitée et haletante.
+Il est fatigué. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire
+comprendre ce qu'il lui faut. Je vais lui parler.
+
+Et, s'approchant de l'Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le
+dialecte de son pays.
+
+Jamais je n'oublierai l'effet que produisirent ces quelques syllabes.
+
+Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la
+poussière de la route, et se traîna littéralement aux pieds de ma
+compagne.
+
+J'avais vu dans des livres de quelle façon les Orientaux manifestent
+leur abaissement en présence d'un supérieur, mais je n'aurais jamais pu
+m'imaginer qu'aucun être humain descendît jusqu'à une humilité aussi
+abjecte que l'indiquait l'attitude de cet homme.
+
+Miss Warrender reprit la parole d'un ton tranchant, impérieux.
+
+Aussitôt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baissés,
+comme un esclave devant sa maîtresse.
+
+Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement
+était le prélude de quelque tour de passe-passe ou d'un chef d'oeuvre
+d'acrobatie, avait l'air de s'amuser et de s'intéresser à l'incident.
+
+--Consentiriez-vous à emmener les enfants et à mettre les lettres à la
+poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot à cet homme.
+
+Je fis ce qu'elle me demandait.
+
+Quelques minutes après, quand je revins, ils causaient encore.
+
+L'Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de
+son voyage.
+
+Ses doigts tremblaient; ses yeux pétillaient.
+
+Miss Warrender écoutait avec attention, laissant échapper de temps à
+autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien
+elle était intéressée par les détails que donnait cet homme.
+
+--Je dois vous prier de m'excuser pour vous avoir tenu si longtemps au
+soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous
+rentrions. Autrement nous serons en retard pour le dîner.
+
+Elle prononça ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et
+laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village.
+
+Puis nous rentrâmes avec les enfants.
+
+--Et bien! demandai-je, poussé par une curiosité bien naturelle,
+lorsque nous ne fûmes plus à portée d'être entendus des visiteurs. Qui
+est-il? qu'est-il?
+
+--Il vient des Provinces centrales, près du pays des Mahrattes. C'est
+un des nôtres. J'ai été réellement bouleversée de rencontrer un
+compatriote d'une manière aussi inattendue. Je me sens tout agitée.
+
+--Voilà qui a dû vous faire plaisir, remarquai-je.
+
+--Oui, un très grand plaisir, dit-elle vivement.
+
+--Et comment se fait-il qu'il se soit prosterné ainsi?
+
+--Parce qu'il savait que je suis la fille d'Achmet Genghis Khan,
+dit-elle avec fierté.
+
+--Et quel hasard l'a amené ici?
+
+--Oh! c'est une longue histoire, dit-elle négligemment. Il a mené une
+vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes
+branches s'entrecroisent là-haut! Si l'on s'accroupissait sur l'une
+d'elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu'un
+qui passerait. On ne saurait jamais que vous êtes là, jusqu'au moment où
+vous auriez vos doigts serrés autour de la gorge du passant.
+
+--Quelle horrible pensée! m'écriai-je.
+
+--Les endroits sombres me donnent toujours de sombres pensées, dit-elle
+d'un ton léger. À propos, j'ai une faveur à vous demander, M. Lawrence.
+
+--De quoi s'agit-il? demandai-je.
+
+--Ne dites pas un mot à la maison au sujet de mon pauvre compatriote.
+On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et
+donner l'ordre de le chasser du village.
+
+--Je suis convaincu que M. Thurston n'aurait jamais cette dureté.
+
+--Non, mais M. Copperthorne en est capable.
+
+--Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront
+certainement.
+
+--Non, je ne crois pas, répondit-elle.
+
+Je ne sais comment elle s'y prit pour empêcher ces petites langues
+bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-là on
+ne dit pas un mot de l'étrange visiteur qui, de course en course, était
+venu jusque dans notre petit village.
+
+J'avais quelque soupçon subtil que ce fils des régions tropicales
+n'était point arrivé par hasard jusqu'à nous, mais qu'il s'était rendu à
+Dunkelthwaite pour y remplir une mission déterminée.
+
+Le lendemain, j'eus la preuve la plus convaincante possible qu'il était
+encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant
+qu'elle descendait par l'allée du jardin avec un panier rempli de
+croûtes de pain et de morceaux de viande.
+
+Elle avait l'habitude de porter ces restes à quelques vieilles femmes du
+pays.
+
+Aussi je m'offris à l'accompagner.
+
+--Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que
+vous allez aujourd'hui? demandai-je.
+
+--Ni chez l'une ni chez l'autre, dit-elle en souriant. Il faut que je
+vous dise la vérité, M. Lawrence. Vous avez toujours été un bon ami pour
+moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le
+panier à cette branche-ci et il viendra le chercher.
+
+--Il est encore par ici? remarquai-je.
+
+--Oui, il est encore par ici.
+
+--Vous croyez qu'il le découvrira?
+
+--Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter à lui, dit-elle. Vous ne
+trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n'est-ce pas?
+Vous en feriez tout autant si vous aviez vécu parmi les Hindous, et que
+vous vous trouviez brusquement transplanté chez un Anglais. Venez dans
+la serre, nous jetterons un coup d'oeil sur les fleurs.
+
+Nous allâmes ensemble dans la serre chaude.
+
+À notre retour, le panier était resté suspendu à la branche, mais son
+contenu avait disparu.
+
+Elle le reprit en riant et le rapporta à la maison.
+
+Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote,
+elle avait l'esprit plus gai, le pas plus libre, plus élastique.
+
+C'était peut-être une illusion, mais il me sembla aussi qu'elle avait
+l'air moins contrainte qu'à l'ordinaire en présence de Copperthorne,
+qu'elle supportait ses regards avec moins de crainte, et était moins
+sous l'influence de sa volonté.
+
+Et maintenant j'en viens à la partie de mon récit où j'ai à dire comment
+j'arrivai à pénétrer les rotations qui existaient entre ces deux
+étranges créatures, comment j'appris la terrible vérité au sujet de miss
+Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j'aime mieux la désigner
+ainsi, car elle tenait assurément plus de ce redoutable et fanatique
+guerrier, que de sa mère, si douce.
+
+Cette révélation fut pour moi un coup violent, dont je n'oublierai
+jamais l'effet.
+
+Il peut se faire que d'après la manière dont j'ai retracé ce récit, en
+appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux
+qui n'en ont pas, mes lecteurs aient déjà deviné le projet qu'elle avait
+au coeur.
+
+Quant à moi, je déclare solennellement que jusqu'au dernier moment je
+n'eus pas le plus léger soupçon de la vérité.
+
+J'ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont
+la voix charmait mon oreille.
+
+Cependant, je crois aujourd'hui encore qu'elle était vraiment bien
+disposée envers moi et qu'elle ne m'aurait fait aucun mal
+volontairement.
+
+Voici comment se fit cette révélation.
+
+Je crois avoir déjà dit qu'il se trouvait au milieu des massifs une
+sorte d'abri, où j'avais l'habitude d'étudier pendant la journée.
+
+Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que
+j'avais oublié dans cet abri un traité de gynécologie, et comme je
+comptais travailler un couple d'heures avant de me coucher, je me mis en
+route pour aller le chercher.
+
+L'oncle Jérémie et les domestiques étaient déjà au lit.
+
+Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef
+dans la serrure de la porte d'entrée.
+
+Une fois dehors, je traversai à grands pas la pelouse, pour gagner les
+massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible.
+
+J'avais à peine franchi la petite grille de bois, et j'étais à peine
+entré dans le jardin que j'entendis un bruit de voix.
+
+Je me doutai bien que j'étais tombé sur une de ces entrevues nocturnes
+que j'avais remarquées de ma fenêtre.
+
+Ces voix étaient celles du secrétaire et de la gouvernante, et il était
+évident pour moi, d'après la direction d'où elles venaient, qu'ils
+étaient assis dans l'abri, et qu'ils causaient sans se douter le moins
+du monde qu'il y eut un tiers.
+
+J'ai toujours regardé le fait d'écouter aux portes comme une preuve de
+bassesse, en quelque circonstance que ce fût, et si curieux que je fusse
+de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j'allais tousser
+ou indiquer ma présence par quelque autre signal, quand j'entendis
+quelques mots prononcés par Copperthorne, qui m'arrêtèrent brusquement
+et mirent toutes mes facultés en un état de désordre et d'horreur.
+
+--On croira qu'il est mort d'apoplexie.
+
+Tels furent les mots qui m'arrivèrent clairement, distinctement, dans la
+voix tranchante du secrétaire, à travers l'air tranquille.
+
+Je restai la respiration suspendue, à écouter de toutes mes oreilles.
+
+Je ne songeais plus du tout à avertir de ma présence.
+
+Quel était le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en
+cette belle nuit d'été?
+
+J'entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle
+parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots.
+
+Son intonation me permettait de juger qu'elle était sous l'influence
+d'une émotion profonde.
+
+Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l'oreille pour
+saisir le plus léger bruit.
+
+La lune n'était pas encore levée et il faisait très sombre sous les
+arbres.
+
+Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperçu.
+
+--Mangé son pain, vraiment! disait le secrétaire d'un ton de raillerie.
+D'ordinaire vous n'êtes pas si bégueule. Vous n'avez pas eu cette
+idée-là quand il s'agissait de la petite Ethel.
+
+--J'étais folle! j'étais folle! cria-t-elle d'une voix brisée. J'avais
+beaucoup prié Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans
+ce pays d'infidèles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action,
+si moi, une femme isolée, j'agissais suivant les enseignements de mon
+noble père. On n'admet qu'un petit nombre de femmes dans les mystères de
+notre foi, et c'est uniquement le hasard qui m'a valu cet honneur. Mais
+une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j'y marchai droit, et sans
+crainte, et dès ma quatorzième année, le grand gourou Ramdeen Singh
+déclara que je méritais de m'asseoir sur le tapis du Trepounee avec les
+autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacrée, j'ai bien
+souffert en cette occasion, car qu'avait-elle fait, la pauvre petite,
+pour être sacrifiée!
+
+--Je m'imagine que votre repentir tient beaucoup plus à ce que vous
+avez été surprise par moi qu'au côté moral de l'affaire, dit
+Copperthorne, railleur. J'avais déjà conçu des soupçons, mais ce fut
+seulement en vous voyant surgir le mouchoir à la main que je fus certain
+d'avoir cet honneur, l'honneur d'être en présence d'une Princesse des
+Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaïque pour une
+créature aussi romanesque.
+
+--Et depuis vous vous êtes servi de votre découverte pour tuer tout ce
+qu'il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de
+mon existence un fardeau pour moi.
+
+--Un fardeau pour vous! dit-il d'une voix altérée. Vous savez ce que
+j'éprouve à votre égard. Si, de temps à autre, je vous ai dirigée par la
+crainte d'une dénonciation, c'est uniquement parce que je vous ai
+trouvée insensible à l'influence plus douce de l'amour.
+
+--L'amour! s'écria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer
+l'homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d'une mort
+infâme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma liberté sans
+restriction si je fais seulement pour vous cette chose?
+
+--Oui, répondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez
+dès que la chose sera faite. J'oublierai que je vous ai vue ici dans ces
+massifs.
+
+--Vous le jurez?
+
+--Oui, je le jure.
+
+--Je ferais n'importe quoi pour recouvrer ma liberté, dit-elle.
+
+--Nous n'aurons jamais autant de chances de succès, s'écria
+Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondément.
+Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est
+fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n'est pas un brin d'herbe,
+pas un grain de sable qui ne m'appartienne ici.
+
+--Pourquoi n'agissez-vous pas vous même alors? demanda-t-elle.
+
+--Ce n'est point dans ma manière, dit-il. En outre, je n'ai pas attrapé
+le tour de main. Ce _roomal_, c'est ainsi que vous appelez cela, ne
+laisse aucune trace. C'est ce qui en fait l'avantage.
+
+--C'est un acte infâme que d'assassiner son bienfaiteur.
+
+--Mais c'est une grande chose que de servir Rowhanee, la déesse de
+l'assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre
+père ne le ferait-il pas, s'il était ici?
+
+--Mon père était le plus grand de tous les Borkas de Jublepore,
+dit-elle fièrement. Il a fait périr plus d'hommes qu'il n'y a de jours
+dans l'année.
+
+--J'aurais bien donné mille livres pour ne pas le rencontrer, dit
+Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan,
+s'il voyait sa fille hésiter en présence d'une chance, aussi favorable
+pour servir les dieux? Jusqu'à ce moment vous avez agi dans la
+perfection. Il a bien dû sourire en voyant la jeune âme de la petite
+Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous.
+Peut-être n'est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons
+un peu de la fille de ce brave négociant allemand. Ah! je vois à votre
+figure que j'ai encore raison. Après avoir agi ainsi, vous avez tort
+d'hésiter maintenant qu'il n'y a plus aucun danger, et que toute la
+tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous délivrera de
+l'existence que vous menez ici, et qui ne doit pas être des plus
+agréables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour
+ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu'elle se fasse sur le champ. Il
+pourrait refaire son testament d'un instant à l'autre, car il a de
+l'affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu'une
+girouette.
+
+Il y eut un long silence, un silence si profond qu'il me sembla entendre
+dans l'obscurité les battements violents de mon coeur.
+
+--Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin.
+
+--Pourquoi pas demain dans la nuit?
+
+--Comment parviendrai-je jusqu'à lui?
+
+--Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil
+lourd et je laisserai une veilleuse allumée pour que vous puissiez vous
+diriger.
+
+--Et ensuite?
+
+--Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on découvrira que notre
+pauvre vieux maître est mort pendant son sommeil. On découvrira aussi
+qu'il a laissé tout ce qu'il possède en ce monde à son fidèle
+secrétaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son
+dévouement au travail. Alors comme on n'aura plus besoin des services de
+miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chère patrie, où
+dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle
+veut, avec M. John Lawrence, étudiant en médecine.
+
+--Vous m'insultez, dit-elle avec colère.
+
+Puis, après un silence:
+
+--Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j'agisse.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que j'aurai peut-être besoin de quelques nouvelles
+instructions.
+
+--Soit, eh bien, ici, à minuit, dit-il.
+
+--Non, pas ici, c'est trop près de la maison. Retrouvons-nous sous le
+grand chêne qui est au commencement de l'avenue.
+
+--Où vous voudrez, répondit-il d'un ton bourru, mais rappelez-vous le
+bien, j'entends ne pas être avec vous au moment où vous ferez la chose.
+
+--Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec dédain. Je crois que nous
+avons dit ce soir tout ce qu'il fallait dire.
+
+J'entendis le bruit que fit l'un d'eux en se levant, et, bien qu'ils
+eussent continué à causer, je ne m'arrêtai pas à en entendre plus long.
+
+Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plongée
+dans l'obscurité, et je gagnai la porte, que je refermai derrière moi.
+
+Ce fut seulement quand je fus rentré chez moi, quand je me laissai aller
+dans mon fauteuil, que je me trouvai en état de remettre quelque ordre
+dans mes penses bouleversées et de songer au terrible entretien que
+j'aurais écouté.
+
+Cette nuit-là, pendant de longues heures, je restai immobile, méditant
+sur chacune des paroles entendues, et m'efforçant de combiner un plan
+d'action pour l'avenir.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+Les Thugs! J'avais entendu parler des féroces fanatiques de ce nom qu'on
+trouve dans les régions centrales de l'Inde, et auxquels une religion
+détournée de son but présente l'assassinat comme l'offrande la plus
+précieuse et la plus pure qu'un mortel puisse faire au Créateur.
+
+Je me rappelle une description que j'avais lue dans les oeuvres du
+colonel Meadows Taylor, où il était question du secret des Thugs, de
+leur organisation, de leur foi implacable et de l'influence terrible que
+leur manie homicide exerce sur toutes les autres facultés mentales et
+morales.
+
+Je me rappelai même que le mot de _roomal_--un mot que j'avais vu
+revenir plus d'une fois--désignait le foulard sacré au moyen duquel
+ils avaient coutume d'accomplir leur diabolique besogne.
+
+Miss Warrender était déjà femme quand elle les avait quittés, et à en
+croire ce qu'elle disait, elle qui était la fille de leur principal
+chef, il n'était pas étonnant qu'une culture toute superficielle n'eût
+pas déraciné toutes les impressions premières ni empêché le fanatisme de
+se faire jour à l'occasion.
+
+C'était probablement pendant une de ces crises qu'elle avait mis fin aux
+jours de la pauvre Ethel après avoir soigneusement préparé un alibi pour
+cacher son crime, et Copperthorne ayant découvert par hasard cet
+assassinat, cela lui avait donné l'ascendant qu'il exerçait sur son
+étrange complice.
+
+De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regardé dans ces
+tribus comme le plus impie, le plus dégradant, et sachant qu'elle
+s'était exposée à cette mort d'après la loi du pays, elle y voyait
+évidemment une nécessité inéluctable de soumettre sa volonté, de dominer
+sa nature impérieuse lorsqu'elle se trouvait en présence du secrétaire.
+
+Quant à Copperthorne, après avoir réfléchi sur ce qu'il avait fait et
+sur ce qu'il comptait faire, je me sentais l'âme pleine d'horreur et de
+dégoût à son égard.
+
+C'était donc ainsi qu'il reconnaissait les bontés que lui avait
+prodiguées le pauvre vieux.
+
+Il lui avait déjà arraché par ses flatteries une signature qui était
+l'abandon de ses propriétés, et maintenant, comme il craignait que
+quelques remords de conscience ne modifiassent la volonté du vieillard,
+il avait résolu de le mettre hors d'état d'y ajouter un codicille.
+
+Tout cela était assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble,
+c'était que trop lâche pour exécuter son projet de sa propre main, il
+avait à mis à profit les horribles idées religieuses de cette
+malheureuse créature, pour faire disparaître l'oncle Jérémie d'une façon
+telle que nul soupçon ne pût atteindre le véritable auteur du crime.
+
+Je décidai en moi-même que, quoi qu'il dût arriver, le secrétaire
+n'échapperait point au châtiment qui lui était dû.
+
+Mais que faire?
+
+Si j'avais connu l'adresse de mon ami, je lui aurais envoyé un
+télégramme le lendemain matin, et il aurait pu être de retour à
+Dunkelthwaite avant la nuit.
+
+Malheureusement, John était le pire des correspondants, et bien qu'il
+fût parti depuis quelques jours déjà, nous n'avions point reçu de ses
+nouvelles.
+
+Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, à
+l'exception du vieil Élie, et je ne connaissais dans le pays personne
+sur qui je puisse compter.
+
+Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force à lutter avec
+grand avantage contre le secrétaire, et j'avais assez confiance en
+moi-même pour être sûr que ma seule résistance suffirait pour empêcher
+absolument l'exécution du complot.
+
+La question était de savoir quelles étaient les meilleures mesures que
+je devais prendre en de telles circonstances.
+
+Ma première idée fut d'attendre tranquillement jusqu'au matin, et alors
+d'envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en
+ramener deux constables.
+
+Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice à la justice et
+raconter l'entretien que j'avais entendu.
+
+En y réfléchissant davantage, je reconnus que ce plan était tout à fait
+impraticable.
+
+Avais-je l'ombre d'une preuve contre eux en dehors de mon histoire?
+
+Et cette histoire ne paraîtrait-elle pas d'une absurde invraisemblance à
+des gens qui ne me connaissaient pas.
+
+Et je m'imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air
+impassible Copperthorne repousserait l'accusation, combien il
+s'étendrait sur la malveillance que j'éprouvais contre lui et sa
+complice à cause de leur affection réciproque; combien il lui serait
+aisé de faire croire à une tierce personne que je montais de toutes
+pièces une histoire pour nuire à un rival; combien il me serait
+difficile de persuader à qui que ce fut que ce personnage à tournure
+d'ecclésiastique et cette jeune personne vêtue à la dernière mode
+étaient deux animaux de proie associés pour chasser.
+
+Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant
+d'être sûr que je tenais le gibier.
+
+L'autre alternative était de ne rien dire et de laisser les événements
+suivre leurs cours, en me tenant toujours prêt à intervenir lorsque les
+preuves contre les conspirateurs paraîtraient concluantes.
+
+C'était bien la marche qui se recommandait d'elle-même à mon caractère
+jeune et aventureux.
+
+C'était aussi celle qui semblait la plus propre à amener aux résultats
+décisifs.
+
+Lorsqu'enfin à la pointe du jour je m'allongeai sur mon lit, j'avais
+complètement fixé dans mon esprit la résolution de garder pour moi ce
+que je savais et de m'en rapporter à moi seul pour faire échouer le
+complot sanguinaire que j'avais surpris.
+
+Le lendemain, l'oncle Jérémie se montra plein d'entrain après le
+déjeuner, et voulut à toute force lire tout haut une scène des Cenci de
+Shelley, oeuvre pour laquelle il avait une admiration profonde.
+
+Copperthorne était auprès de lui, silencieux, impénétrable, excepté
+quand il émettait quelque indication, ou lâchait un cri d'admiration.
+
+Miss Warrender semblait plongée dans ses pensées et je crus voir une
+fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs.
+
+J'éprouvais une étrange sensation à épier ces trois personnages et à
+réfléchir sur les rapports qui existaient réellement entre eux.
+
+Mon coeur s'échauffait à la vue du petit vieux à la figure rougeaude, mon
+hôte, avec sa coiffure bizarre et ses façons d'autrefois.
+
+Se me jurais intérieurement qu'on ne lui ferait aucun mal tant que je
+serais en état de l'empêcher.
+
+Le jour s'écoula long, ennuyeux.
+
+Il me fut impossible de m'absorber dans mon travail, aussi me mis-je à
+errer sans trêve par les corridors de la vieille bâtisse et par le
+jardin.
+
+Copperthorne était en haut avec l'oncle Jérémie, et je le vis peu.
+
+Deux fois, pendant que je me promenais dehors à grands pas, je vis la
+gouvernante venant de mon côté avec les enfants, et chaque fois je
+m'écartai promptement pour l'éviter.
+
+Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l'horreur
+indicible qu'elle m'inspirait et sans lui montrer que j'étais au courant
+de ce qui s'était passé la nuit d'avant.
+
+Elle remarqua que je l'évitais, car, au déjeuner, mes yeux s'étant un
+instant portés sur elle, je vis dans les siens un éclair de surprise et
+de colère, auquel néanmoins je ne ripostai pas.
+
+Le courrier du jour apporta une lettre de John où il m'informait qu'il
+était descendu à l'hôtel Langham.
+
+Je savais qu'il était désormais impossible de recourir à lui pour
+partager avec lui la responsabilité de tout ce qui pourrait arriver.
+
+Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dépêche pour lui
+apprendre que sa présence serait désirable.
+
+Cela nécessitait une longue course pour aller jusqu'à la gare, mais
+cette course aurait l'avantage de m'aider à tuer le temps, et je me
+sentis soulagé d'un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui
+m'apprenait que mon message volait à mon but.
+
+À mon retour d'Ingleton, quand je fus arrivé à l'entrée de l'avenue, je
+trouvai notre vieux domestique Élie debout en cet endroit, et il avait
+l'air très en colère.
+
+--On dit qu'un rat en amène d'autres, me dit-il en soulevant son
+chapeau. Il paraît qu'il en est de même avec les noirauds.
+
+Il avait toujours détesté la gouvernante à cause de ce qu'il appelait
+ses grands airs.
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? demandai-je.
+
+--C'est un de ces étrangers qui reste toujours par là à se cacher et à
+rôder, répondit le bonhomme. Je l'ai vu ici parmi les broussailles et je
+l'ai fait partir en lui disant ma façon de penser. Est-ce qu'il regarde
+du côté des poules? Ça se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu à
+la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au
+village, M. Lawrence, et je m'informerai à son sujet.
+
+Et il s'en alla en donnant libre cours à sa sénile colère.
+
+Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j'y songeai
+beaucoup en suivant la longue avenue.
+
+Il était clair que l'Hindou voyageur tournait toujours autour de la
+maison.
+
+C'était un élément que j'avais oublié de faire entrer en ligne de
+compte.
+
+Si sa compatriote l'enrôlait comme complice dans ses plans ténébreux, il
+pourrait bien arriver qu'à eux trois ils fussent trop forts pour moi.
+
+Toutefois, il me semblait improbable qu'elle agît ainsi, puisqu'elle
+avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne sût rien de la
+présence de l'Hindou.
+
+J'eus un instant l'idée de prendre Élie pour confident, mais en y
+réfléchissant j'arrivai à conclure qu'un homme de son âge serait plutôt
+un embarras qu'un auxiliaire.
+
+Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai
+Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire où était miss
+Warrender.
+
+Je répondis que je ne l'avais pas vue.
+
+--C'est bien singulier, dit-il, que personne ne l'ait vue depuis le
+dîner. Les enfants ne savent pas où elle est. J'ai à lui dire quelque
+chose en particulier.
+
+Il s'éloigna, sans la moindre expression d'agitation et de trouble sur
+sa physionomie.
+
+Pour moi, l'absence de miss Warrender n'était pas faite pour me
+surprendre.
+
+Sans aucun doute, elle était quelque part dans les massifs, se montant
+la tête pour la terrible besogne qu'elle avait entrepris d'exécuter.
+
+Je fermai la porte sur moi, et m'assis, un livre à la main, mais
+l'esprit trop agité pour en comprendre le contenu.
+
+Mon plan de campagne était déjà construit.
+
+J'avais résolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les
+suivre, et d'intervenir au moment où mon intervention serait le plus
+efficace.
+
+Je m'étais pourvu d'un gourdin solide, noueux, cher à mon coeur
+d'étudiant, et grâce auquel j'étais sûr de rester maître de la
+situation.
+
+Je m'étais, en effet, assuré que Copperthorne n'avait pas d'armes à feu.
+
+Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où les heures m'aient paru si
+longues, que celles que je passai, ce jour-là, dans ma chambre.
+
+J'entendais au loin le son adouci de l'horloge de Dunkelthwaite qui
+marqua huit heures, puis neuf, puis, après un silence interminable, dix
+heures.
+
+Ensuite, comme j'allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que
+le temps eût suspendu complètement son cours, tant j'attendais l'heure
+avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu'on le fait quand on doit
+affronter quelque grave épreuve.
+
+Néanmoins tout a une fin, et j'entendis, à travers l'air calme de la
+nuit, le premier coup argentin qui annonçait la onzième heure.
+
+Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique
+et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil
+escalier grinçant.
+
+J'entendis le ronflement bruyant de l'oncle Jérémie à l'étage supérieur.
+
+Je parvins à trouver mon chemin jusqu'à la porte à travers l'obscurité.
+Je l'ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d'étoiles.
+
+Il me fallait être très attentif dans mes mouvements, car la lune
+brillait d'un tel éclat qu'on y voyait presque comme en plein jour.
+
+Je marchai dans l'ombre de la maison jusqu'à ce que je fusse arrivé à la
+haie du jardin.
+
+Je rampai à l'abri qu'elle me donnait et je parvins sans encombre dans
+le massif où je m'étais trouvé la nuit précédente.
+
+Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande précaution,
+avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds.
+
+Je m'avançai ainsi jusqu'à ce que je fusse caché parmi les broussailles,
+au bord de la plantation.
+
+De là je voyais en plein ce grand chêne qui se dressait au bout
+supérieur de l'avenue.
+
+Il y avait quelqu'un debout dans l'ombre que projetait le chêne.
+
+Tout d'abord je ne pus deviner qui c'était, mais bientôt le personnage
+remua, et s'avança sous la lumière argentée que la lune versait par
+l'intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment
+à droite et à gauche.
+
+Alors je vis que c'était Copperthorne, qui attendait et qui était seul.
+
+À ce qu'il paraît, la gouvernante n'était pas encore venue au
+rendez-vous.
+
+Comme je tenais à entendre autant qu'y voir, je me frayai passage sous
+les ombres noires des arbres dans la direction du chêne.
+
+Lorsque je m'arrêtai, je me trouvai à moins de quinze pas de l'endroit
+où la taille haute et dégingandée du secrétaire se dressait farouche et
+fantastique sous la lumière changeante.
+
+Il allait et venait d'un air inquiet, tantôt disparaissant dans les
+ténèbres, tantôt reparaissant dans les endroits qu'éclairait la lumière
+argentée filtrant à travers l'épaisseur du feuillage.
+
+Il était évidemment, d'après ses allures, intrigué et désappointé de ne
+point voir venir sa complice.
+
+Il finit par s'arrêter sous une grosse branche qui cachait son corps,
+mais d'où il pouvait voir dans toute son étendue la route couverte de
+gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait
+certainement voir venir miss Warrender.
+
+J'étais toujours tapi dans ma cachette et je me félicitais
+intérieurement d'être parvenu jusqu'à un endroit où je pouvais tout
+entendre sans courir le risque d'être découvert, quand mes yeux
+rencontrèrent soudain un objet qui me saisit au coeur et faillit
+m'arracher une exclamation qui eût décelé ma présence.
+
+J'ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d'une des grosses
+branches du chêne.
+
+Au-dessous de cette branche régnait l'obscurité la plus complète, mais
+la partie supérieure de la branche même était tout argentée par la
+lumière de la lune.
+
+À force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en
+rampant le long de cette branche lumineuse; c'était je ne sais quoi de
+papillotant, d'informe qui semblait faire partie de la branche
+elle-même, et qui, néanmoins, avançait sans trêve en se contournant.
+
+Mes yeux s'étant accoutumés, au bout de quelque temps, à la lumière, ce
+je ne sais quoi, cet objet indéfini prit forme et substance.
+
+C'était un être humain, un homme.
+
+C'était l'Hindou que j'avais vu au village.
+
+Les bras et les jambes enlacés autour de la grosse branche, il avançait
+en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l'eût
+fait un serpent de son pays.
+
+Avant que j'eusse le temps de faire des conjectures sur ce que
+signifiait sa présence, il était arrivé juste au-dessus de l'endroit où
+le secrétaire se tenait debout, et son corps bronzé se dessinait en un
+contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derrière
+lui.
+
+Je le vis détacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hésiter un
+instant, comme s'il mesurait la distance, puis descendre d'un bond, en
+faisant bruire les feuilles sur son passage.
+
+Ensuite eut lieu un choc sourd, on eût dit deux corps tombant ensemble,
+puis ce fut, dans l'air de la nuit, un bruit analogue à celui qu'on fait
+en se gargarisant, et qui fut suivi d'une série de croassements, dont le
+souvenir me hantera jusqu'à mon dernier jour.
+
+Pendant tout le temps que cette tragédie mit à s'accomplir sous mes
+yeux, sa soudaineté, son caractère d'horreur m'avaient ôté toute faculté
+d'agir en un sens quelconque.
+
+Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans une situation analogue pourront
+se faire une idée de l'impuissance paralysante qui s'empara de l'esprit
+et du corps d'un homme en pareille aventure. Elle l'empêche de faire
+aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir à la pensée,
+et qui vous paraîtraient tout indiquées par la circonstance.
+
+Pourtant, quand ces accents d'agonie parvinrent à mon oreille, je
+secouai ma léthargie et je m'élançai de ma cachette en jetant un grand
+cri.
+
+À ce bruit, le jeune Thug se détacha de sa victime par un bond, en
+grondant comme une bête féroce qu'on chasse de son cadavre, et descendit
+l'avenue en détalant d'une telle vitesse que je sentis l'impossibilité
+de le rejoindre.
+
+Je courus vers le secrétaire et lui soulevai la tête.
+
+Sa figure était pourpre et horriblement contorsionnée.
+
+J'ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler à la
+vie. Tout fut inutile.
+
+Le _roomal_ avait fait sa besogne; l'homme était mort.
+
+Je n'ai plus que quelques détails à ajouter à mon étrange récit.
+
+Peut-être ai-je été un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que
+je n'ai point à m'en excuser, car je me suis borné à dire la suite des
+incidents dans leur ordre, d'une manière simple, dépourvue de toute
+prétention, et le récit eût été incomplet si j'en avais omis un seul.
+
+On sut par la suite que miss Warrender était partie par le train de sept
+heures vingt minutes pour Londres, et qu'elle avait gagné la capitale
+assez à temps pour y être en sûreté, avant qu'on pût commencer des
+recherches pour la retrouver.
+
+Quant au messager de mort qu'elle avait laissé derrière elle pour
+prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n'entendit plus parler de
+lui. On ne le revit plus.
+
+On lança son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue.
+
+Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sûre, et
+employait la nuit à voyager, en se nourrissant de débris, comme un
+Oriental peut le faire, jusqu'à ce qu'il fût hors de danger.
+
+John Thurston revint le lendemain, et il fut stupéfait quand je lui fis
+part de l'aventure.
+
+Il fut d'accord avec moi pour reconnaître qu'il valait mieux ne rien
+dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons
+qui l'auraient obligé à s'attarder si longtemps au dehors pendant cette
+nuit d'été.
+
+Aussi la police du comté elle-même n'a jamais su complètement l'histoire
+de cette extraordinaire tragédie et elle ne la saura certainement
+jamais, à moins que le hasard ne fasse tomber ce récit sous les yeux
+d'un de ses membres.
+
+Le pauvre oncle Jérémie se lamenta sur la perte de son secrétaire, et
+pondit des quantités de vers sous forme d'épitaphes et des poèmes
+commémoratifs.
+
+Il a été depuis réuni à ses pères, et je suis heureux de pouvoir dire
+que la majeure partie de sa fortune a passé à son héritier légitime, à
+son neveu.
+
+Il n'y a qu'un point sur lequel je désirerais faire une remarque.
+
+Comment le Thug voyageur était-il arrivé à Dunkelthwaite?
+
+Cette question-là n'a jamais été éclaircie, mais je n'ai pas dans
+l'esprit le moindre doute à ce sujet, et je suis certain que quand on
+pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne
+fut point un effet du hasard.
+
+Cette secte formait dans l'Inde un corps nombreux et pressant, et quand
+elle songea à se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout
+naturellement la fille si belle de son ancien maître.
+
+Il ne devait pas être malaisé de retrouver sa trace à Calcutta, en
+Allemagne et, finalement, à Dunkelthwaite.
+
+Il était sans doute venu l'informer qu'elle n'était pas oubliée dans
+l'Inde, et qu'elle serait accueillie avec le plus grand empressement si
+elle jugeait bon de venir retrouver les débris épars de sa tribu.
+
+On pourra juger cette supposition un peu forcée mais c'est la manière de
+voir qui a toujours été la mienne en cette affaire.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+J'ai commencé ce récit par la copie d'une lettre; je le finirai de même.
+
+Celle-ci me vint d'un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de
+science encyclopédique et particulièrement au fait des moeurs et coutumes
+de l'Inde.
+
+C'est grâce à sa complaisance que je suis en état de transcrire les
+divers mots indigènes que j'ai entendu de temps à autre prononcer par
+miss Warrender, et que je n'aurais pas été capable de retrouver dans ma
+mémoire, s'il ne me les avait rappelés.
+
+Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais
+exposé quelque temps auparavant au cours d'une conversation.
+
+«Mon cher Lawrence,
+
+«Je vous ai promis de vous écrire au sujet du Thuggisme, mais mon temps
+a été tellement pris que c'est seulement aujourd'hui que je puis tenir
+mon engagement.
+
+«J'ai été fort intéressé par votre extraordinaire aventure et j'aurais
+grand plaisir à causer encore de ce sujet avec vous.
+
+«Je puis vous apprendre qu'il est extrêmement rare qu'une femme soit
+initiée aux mystères du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne,
+cela a pu arriver parce qu'elle avait goûté, soit par hasard, soit à
+dessein, le _goor_ sacré, qui est le sacrifice offert par la bande après
+chaque assassinat.
+
+«Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels
+que soient son rang, son sexe et son état.
+
+«Comme elle était de sang noble, elle a dû franchir rapidement les
+divers grades, celui de Tuhaee, ou éclaireur, celui de Lughaee, ou
+fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et
+finalement celui de Bhuttotee, ou étrangleur.
+
+«En tout cela, elle aurait reçu les leçons de son gourou, ou conseiller
+spirituel, qu'elle indique dans votre récit comme son propre père, qui
+fut un Borka ou Thug accompli.
+
+«Une fois qu'elle eût atteint ce degré, je ne m'étonne pas qu'elle eût
+eu de temps en temps des accès de fanatisme instinctif.
+
+«Le Pilhaoo, dont elle parle à un endroit, est un présage venu du côté
+gauche, lequel, s'il est suivi du Thibaoo, ou présage du côté droit,
+était regardé comme une indication que tout irait bien.
+
+«À propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l'Hindou sortant parmi
+les broussailles dans la matinée.
+
+«Ou je me trompe fort, ou bien il était occupé à creuser la fosse de
+Copperthorne, car les coutumes des Thugs s'opposent absolument à ce que
+le meurtre soit commis avant qu'un réceptacle soit préparé pour le
+corps.
+
+«À ma connaissance, un seul officier anglais dans l'Inde a été victime
+de cette confrérie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812.
+
+«Depuis, le colonel Sleeman est parvenu à l'écraser en grande partie,
+bien que l'on ne puisse pas douter qu'elle a une extension plus grande
+que ne le supposent les autorités.
+
+«Vraiment, les endroits ténébreux de la terre sont pleins de cruautés et
+l'Évangile seul est en état de concourir efficacement à dissiper ces
+ténèbres. Je vous autorise très volontiers à publier ces quelques
+remarques, s'il vous semble qu'elles jettent quelque lumière sur votre
+récit.
+
+«Votre sincère ami»
+
+«B. C. Haller»
+
+
+
+
+LES OS
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+La cabane d'Abe Durton n'était point belle.
+
+On a entendu des gens affirmer qu'elle était laide, et morne, suivant
+l'exemple des gens de l'Écluse de Harvey, aller jusqu'à faire précéder
+leur adjectif d'un explétif plein d'expression qui soulignait leur
+appréciation.
+
+Mais Abe était un homme impassible, qui allait son train, et pour
+l'esprit duquel les commentaires d'un public dépourvu de goût ne
+faisaient guère d'impression.
+
+Il avait bâti lui-même la maison.
+
+Elle faisait son affaire et celle de son associé; leur fallait-il
+quelque chose de plus?
+
+À vrai dire, il montrait quelque susceptibilité sur ce point.
+
+--Quoique je dise que c'est moi qui l'ai bâtie, remarquait-il. Elle est
+bien préférable à tous les hangars de la vallée.
+
+«Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prétendriez avoir
+de l'air frais sans qu'il y ait des trous? Ça ne sent pas le renfermé
+chez moi.
+
+«La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n'est-ce pas un
+avantage de savoir qu'il pleut sans avoir à ouvrir la porte.
+
+«Je ne voudrais pas d'une maison qui ne laisserait pas passer l'eau
+quelque part.
+
+«Quant à être un peu écartée de la perpendiculaire, eh bien, il ne me
+déplaît pas qu'une maison penche un peu de côté.
+
+«En tout cas elle plaît à mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est
+bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose.
+
+Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_,
+s'esquivait ordinairement, et laissait l'architecte indigné maître du
+champ de bataille.
+
+Mais si différentes que pussent être les opinions quant à la beauté de
+l'édifice, il n'y en avait qu'une au sujet de son utilité.
+
+--Pour le voyageur fatigué, après une marche pénible de la route de
+Buckhurst dans la direction de l'Écluse de Harvey, la belle lueur qui
+brillait au sommet de la hauteur était comme un phare d'espoir et de
+confort.
+
+Ces mêmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient à
+répandre au dehors une joyeuse atmosphère de lumière, qui était deux
+fois la bienvenue en un soir comme celui-ci.
+
+Il n'y avait qu'un homme à l'intérieur de la hutte.
+
+C'était le propriétaire, Abe Durton, en personne, ou «Les Os», comme on
+l'avait baptisé d'après les règles primitives du blason en usage au
+camp.
+
+Il était assis devant le grand feu de bois, contemplant d'un air
+farouche les profondeurs brûlantes, et donnant de temps à autre un coup
+de pied à un fagot en manière de leçon dès que ce fagot faisait mine de
+se consumer en cendres.
+
+Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naïfs et hardis, à la barbe
+blonde et frisée, se dessinait en un contour découpé nettement sur
+l'obscurité, quand la lumière fantasque s'y jouait.
+
+C'était celle d'un homme viril, résolu.
+
+Cependant, un physionomiste aurait pu découvrir, dans le dessin de la
+bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une
+indécision qui contrastait étrangement avec ses épaules d'hercule et ses
+membres massifs.
+
+Cette faiblesse d'Abe, c'était d'être une de ces natures confiantes,
+simples, qui sont aussi aisées à mener que difficiles à faire marcher,
+et cette heureuse flexibilité de caractère avait fait de lui en même
+temps le jouet et le favori des habitants de l'Écluse.
+
+Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez
+lourdes, et cependant, si loin qu'on poussât la blague, on n'était
+jamais arrivé à faire prendre à la physionomie de «Les Os» un air
+sombre, à faire naître en son brave coeur une méchante pensée.
+
+C'était seulement quand il se figurait qu'on mettait en jeu son
+aristocratique associé, que l'on voyait sa lèvre inférieure prendre une
+contraction de mauvais augure et qu'un éclair de colère dans ses yeux
+bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie à rentrer
+jusqu'à l'apparence de sa raillerie préférée et à bifurquer vers une
+dissertation sérieuse et absorbante sur le temps qu'il faisait.
+
+--Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et
+s'étirant en un bâillement de géant. Par mes étoiles! quelle pluie, quel
+vent! N'est-ce pas, Blinky?
+
+Blinky était une chouette pleine de réserve, à l'humeur méditative, dont
+le confort et le bien-être étaient pour son maître un sujet de
+sollicitude constante, et qui, en ce moment même, le contemplait
+gravement, perchée sur une des solives du toit.
+
+«C'est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant
+un coup d'oeil à sa compagne emplumée, car il y a terriblement de raison
+dans votre figure. Et aussi pas mal de mélancolie, on le dirait. Amour
+malheureux, peut-être, quand vous étiez jeune... À propos d'amour,
+ajouta-t-il, je n'ai pas vu Suzanne de la journée.
+
+Il alluma la bougie plantée dans une bouteille noire sur la table,
+traversa la chambre et alla considérer d'un air grave une des nombreuses
+gravures des journaux illustrés qui s'étaient égarés par là, où elles
+avaient été découpées par les habitants de la maison et collées au mur.
+
+La gravure qui attirait particulièrement son attention représentait une
+actrice au costume très voyant, qui, un bouquet à la main, minaudait
+devant un auditoire imaginaire.
+
+Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une
+impression profonde sur le coeur sensible du mineur.
+
+Il avait conçu à l'égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et
+sans que rien l'y autorisât, il l'avait baptisée Suzanne Banks, et avait
+fait d'elle son idéal de la beauté féminine.
+
+--Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de
+Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d'une Circé qu'il
+avait laissée là-bas. Il n'y a pas de jeune fille comparable à ma Suz.
+Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la
+voir. Suzanne Banks, c'est son nom, et j'ai trouvé son portrait, que
+j'ai mis dans la cabane.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière
+porte s'ouvrit.
+
+Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant
+presque entièrement un jeune homme, qui avança d'un bond et se mit en
+devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du
+vent rendait assez malaisée.
+
+On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l'eau qui
+ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et
+distinguée.
+
+--Eh bien, dit-il, d'une voix légèrement boudeuse, n'avez-vous rien
+préparé pour souper?
+
+--Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une
+grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l'air un peu
+mouillé.
+
+--Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu'aux
+os. C'est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien
+pour lequel j'aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est
+suspendu au clou.
+
+Jack Morgan, ou le patron, comme on l'appelait, appartenait à une classe
+plus nombreuse qu'on ne l'eût supposé à l'époque de la ruée qui avait
+marqué les commencements.
+
+C'était un homme de bonne famille, qui avait reçu une éducation
+libérale, un gradué d'une université anglaise.
+
+Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, été un vicaire
+énergique.
+
+Il aurait cherché à faire son chemin dans les carrières libérales, sans
+certains traits cachés de son caractère qui avaient fait irruption au
+dehors, et qui avaient bien pu lui être légués en héritage par le vieux
+sir Henry Morgan, l'homme qui avait fondé la famille, grâce à quelques
+pièces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales.
+
+C'était évidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l'avaient
+poussé à quitter, en sautant par la fenêtre de la chambre à coucher, le
+presbytère vêtu de lierre, à abandonner le home et les amis, pour venir
+en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle à la main dans les
+plaines australiennes.
+
+Les rudes habitants de l'Écluse de Harvey n'avaient pas tardé à
+apprendre qu'en dépit de sa figure féminine et de ses manières
+précieuses, ce petit homme possédait un courage froid, une résolution
+invincible, grâce auxquels il avait conquis ce respect dans une réunion
+d'hommes où l'audace était regardée comme la plus élevée des qualités
+humaines.
+
+Personne d'entre eux ne savait comment «Les Os» et lui étaient devenus
+associés, et pourtant ils l'étaient, associés, et l'homme le plus
+vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, éprouvait un respect
+presque superstitieux envers son compagnon à l'esprit clair et décidé.
+
+--Voilà qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la
+chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le
+couvert, deux assiettes de métal, des couteaux à manches de corne et des
+fourchettes aux dents de longueur anormale.
+
+--Enlevez vos bottes de mineur, dit «Les Os». Ce n'est pas la peine
+d'emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir.
+
+Son gigantesque associé s'approcha d'un air humble et s'assit sur un
+baril.
+
+--Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-il.
+
+--Les actions montent, dit son compagnon, voilà ce qu'il y a. Regardez
+ça.
+
+Et il tira de la poche de son habit fumant un numéro de journal froissé.
+
+«Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui se
+rapporte à un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara.
+Nous sommes fortement engagés dans l'affaire, mon garçon. Nous pourrions
+vendre aujourd'hui et faire quelque bénéfice, mais je crois qu'il vaut
+mieux attendre.
+
+Pendant qu'il parlait, Abe déchiffrait laborieusement l'article en
+question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous
+sa moustache couleur de rouille.
+
+--Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tête. Eh! camarade,
+nous avons cent pieds chacun. Ça nous ferait vingt mille dollars. Avec
+ça on pourrait retourner au pays.
+
+--Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l'avons quitté pour venir
+ramasser ici un peu mieux qu'un misérable millier de livres. L'affaire
+doit devenir encore meilleure. Sinclair, l'essayeur, s'est rendu sur
+place et il dit qu'il a là une des couches de quartz les plus riches
+qu'il aie jamais vues. C'est le moment de faire l'acquisition de
+machines à broyer. À propos, quel est le résultat de la journée?
+
+Abe tira de sa poche une petite boîte de bois et la tendit à son
+camarade.
+
+Elle contenait la valeur d'une cuillère à thé de sable et un ou deux
+petits grains métalliques de la grosseur d'un pois tout au plus.
+
+Le patron Morgan se mit à rire et la rendit à son associé.
+
+--À ce compte-là, nous ne ferons pas notre fortune, «Les Os», dit-il.
+
+Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes
+écoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant.
+
+--Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en
+devoir d'extraire le contenu de la marmite.
+
+--Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-à-l'oeil-de-coq à été tué d'un
+coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane.
+
+--Ah! dit Abe d'un air vaguement intéressé.
+
+--Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivés presqu'à la
+gare de Rochdale: on dit qu'ils vont se montrer par ici.
+
+Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche.
+
+--Rien de plus? demanda-t-il.
+
+--Rien d'important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par
+là-bas vers la route de Sterling, et que l'essayeur a acheté un piano,
+et qu'il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s'établir dans la
+maison neuve, de l'autre côté de la route. Ainsi, vous le voyez, mon
+garçon, nous aurons quelque chose à voir, ajouta-t-il en s'asseyant et
+attaquant le plat qui lui était servi.
+
+--On dit que c'est une beauté, «Les Os», reprit-il.
+
+--Elle ne serait qu'un chiffon à coudre sur ma Suzon, répliqua l'autre
+d'un ton décidé.
+
+Son associé sourit en regardant l'image aux couleurs criardes collée au
+mur.
+
+Soudain il posa son couteau et parut écouter.
+
+Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son
+sourd et roulant qui évidemment ne venait pas de la lutte des éléments.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Du diable! si je le sais.
+
+Les deux hommes se dirigèrent vers la porte et sondèrent attentivement
+l'obscurité du regard.
+
+Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumière mobile
+et le son sourd s'accrut.
+
+--C'est un buggy qui arrive, dit Abe.
+
+--Où va-t-il?
+
+--Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gué.
+
+--Mais, mon homme, il y aura six pieds d'eau au gué cette nuit et un
+courant aussi violent qu'une chute de moulin.
+
+Maintenant la lumière était plus rapprochée. Elle se mouvait rapidement
+au tournant de la route.
+
+On entendait un galop furieux avec le cahot des roues.
+
+--Les chevaux se sont emportés, par le tonnerre?
+
+--Mauvaise affaire pour l'homme qui est dedans.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+Il y avait chez les habitants de l'Écluse de Harvey un rude sentiment
+d'individualité, grâce auquel chacun supportait à lui seul le poids de
+ses mésaventures et sympathisait fort peu avec celles de son prochain.
+
+Ce qui prédominait chez les deux hommes, c'était uniquement la curiosité
+pendant qu'ils regardaient les lanternes se balancer, s'agiter à mesure
+qu'elles se rapprochaient sur les détours de la route.
+
+--S'il n'arrive pas à se rendre maître d'eux avant qu'ils atteignent le
+gué, c'est un homme flambé, remarqua Abe Durton, avec résignation.
+
+Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la pluie.
+
+Elle ne dura qu'un moment, mais en ce moment-là, le vent apporta un long
+cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit échanger un regard
+puis les lança à toutes jambes sur la pente raide qui descendait vers la
+route.
+
+--Une femme, par le ciel! fit Abe, d'une voix haletante, en
+franchissant d'un bond, dans sa hâte téméraire, la fosse d'une mine.
+
+Morgan était le plus léger et le plus agile des deux.
+
+Il eut bientôt devancé son athlétique compagnon.
+
+Une minute plus tard, il était debout, haletant, la tête nue, dans la
+vase qui couvrait la route molle et détrempée, pendant que son associé
+descendait encore à grand-peine la pente très raide.
+
+La voiture était presque sur lui à ce moment.
+
+Il distinguait aisément, à la lumière des lanternes, le cheval
+australien au corps efflanqué, qui, terrifié par l'orage et le bruit
+qu'il faisait lui-même, se dirigeait à une allure folle vers le gué.
+
+L'homme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure pâle et
+résolue de celui qui était debout sur la route, car il hurla quelques
+mots d'avertissement et fit un effort suprême pour retenir la bête.
+
+Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe, accourant en
+bas, vit un cheval emporté au dernier degré de fureur, qui se dressait
+avec rage, soulevant un corps svelte suspendu à la bride.
+
+Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en son
+temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride juste
+au-dessous du mors et s'y était cramponné avec une muette concentration
+de force.
+
+Une fois, il fut projeté sur le sol par un choc violent et sourd,
+pendant que le cheval portait brusquement la tête en avant, avec un
+renâclement de triomphe, mais ce fut seulement pour s'apercevoir que
+l'homme, étendu à terre sous ses sabots de devant, maintenait son
+étreinte impitoyable.
+
+--Tenez-le, «Les Os», dit-il à un homme de haute taille qui se
+précipitait sur la route, et saisissait l'autre bride.
+
+--Très bien, mon vieux, je le tiens!
+
+Et le cheval, effrayé à la vue d'un nouvel assaillant, ne bougea plus,
+et resta tout frissonnant d'épouvante.
+
+--Levez-vous, Patron, il n'y a plus de danger à présent.
+
+Mais le pauvre patron restait étendu, gémissant, dans la boue.
+
+--Je ne peux pas, «Les Os», dit-il, avec une certaine vibration dans la
+voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose qui ne va pas,
+mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce n'est que le contrecoup.
+Donnez-moi un coup de main.
+
+Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant.
+
+Il put voir qu'il était très pâle et respirait difficilement.
+
+--Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes étoiles!
+
+Les deux dernières exclamations jaillirent de la poitrine du brave
+mineur comme si elles en étaient chassées par une force irrésistible, et
+tel fut son ébahissement qu'il recula de deux pas.
+
+Là, de l'autre côté de l'homme à terre, à demi enveloppée de ténèbres,
+se dressait une forme qui, pour l'âme simple d'Abe, apparut comme la
+plus belle vision qui se fût jamais montrée sur terre.
+
+Pour des yeux, qui n'ont été accoutumés à se reposer sur rien de plus
+captivant que les figures rougeaudes et les barbes en broussailles des
+mineurs de l'Écluse, il semblait que cette créature si blanche, si
+délicate ne put être qu'une passagère venue de quelque monde plus beau.
+
+Abe la contempla avec un respect plein d'admiration, au point d'en
+oublier un moment son ami qui gisait contusionné sur le sol.
+
+--Oh! papa, dit l'apparition d'une voix fort émue, il est blessé, le
+gentleman est blessé.
+
+Et avec un geste rapide de sympathie féminine, elle se pencha sur le
+corps gisant du patron Morgan.
+
+--Tiens, mais c'est Abe Durton et son associé, dit le conducteur du
+buggy, en s'avançant, ce qui fit reconnaître la figure grisonnante de M.
+Joshua Sinclair, l'essayeur des mines. Je ne sais comment vous
+remercier, les gars. Cet infernal animal a pris le mors aux dents, et
+j'ai vu le moment où il me fallait jeter Carrie par-dessus bord et
+risquer ensuite la même chance.
+
+--Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout tout
+chancelant. Pas trop de mal, j'espère?
+
+--Maintenant, je suis en état de remonter jusqu'à la cabane, dit le
+jeune homme en s'appuyant à l'épaule de son associé. Comment ferez-vous
+pour conduire miss Sinclair chez elle?
+
+--Oh! nous pouvons faire le trajet à pied, dit la jeune personne, qui
+secoua les dernières traces de sa peur avec toute l'élasticité de son
+âge.
+
+--Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en contournant la
+rive de manière à écarter le passage à gué, dit son père. Le cheval a
+l'air tout à fait calmé à présent, et vous n'avez plus rien à en
+craindre, Carrie. J'espère que nous vous verrons tous les deux à la
+maison. Ni elle, ni moi, nous ne pourrons oublier l'événement de cette
+nuit.
+
+Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit coup
+d'oeil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils, un de ces
+coups d'oeil qui eussent rendu l'honnête Abe capable d'arrêter une
+locomotive.
+
+Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy
+disparut à grand bruit dans l'obscurité.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+--Vous m'avez dit, papa, que les gens étaient butors et sales, fit miss
+Sinclair, après un long silence, quand les deux ombres noires furent
+effacées dans le lointain, et que la voiture roulait tout le long de
+l'indocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me paraissent fort gentils.
+
+Et Carrie fut d'une tranquillité inaccoutumée pendant le reste de son
+voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui l'éloignait
+de sa chère amie Amélie, restée là-bas bien loin, à la pension, à
+Melbourne.
+
+Cela ne l'empêcha point d'écrire ce même soir à ladite jeune personne
+une longue lettre, franche, pleine de détails sur leur petite aventure.
+
+«Ils ont arrêté le cheval, ma chère, et un de ces pauvres garçons a été
+blessé.
+
+«Oh! Amy, si vous aviez vu l'autre en chemise rouge, un pistolet à la
+ceinture.
+
+«Je n'ai pu m'empêcher de penser à vous, ma chère.
+
+«Il était juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une moustache
+blonde et de grands yeux bleus.
+
+«Et comme il me dévisageait, pauvre créature! Vous n'avez jamais vu de
+gens pareils dans Burke Street, non, Amy.»
+
+Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement féminin.
+
+Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secoué, avait remonté la
+côte avec l'aide de son associé et regagné l'abri de la cabane.
+
+Abe le soigna avec des remèdes empruntés à la modeste pharmacie du camp
+et lui banda son bras démis.
+
+Tous deux étaient des gens peu loquaces.
+
+Ni l'un ni l'autre ne fit allusion à ce qui s'était passé.
+
+Néanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son maître oubliait de
+faire ses dévotions ordinaires du soir devant l'autel de Suzanne Banks.
+
+Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait, ainsi
+que de cet autre que «Les Os» resta longtemps, l'air grave, à fumer,
+près du feu, qui allait s'éteignant? Je ne sais.
+
+Qu'il suffise de dire que la chandelle finit par s'éteindre, que le
+mineur se leva de sa chaise, que son amie emplumée descendit se percher
+sur son épaule, et que si elle ne lança point un ululement de sympathie,
+c'est qu'elle en fut empêchée par un signe d'avertissement qu'Abe lui
+fit du doigt et aussi par l'instinct des convenances, fort développé en
+elle.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+Si un voyageur de passage était arrivé dans les rues tortueuses de la
+ville de l'Écluse de Harvey peu de temps après la venue de miss
+Sinclair, il aurait remarqué un changement considérable dans les
+manières et les costumes de ses habitants.
+
+Était-il dû à l'influence bienfaisante qu'exerce la présence d'une
+femme, ou avait-il pour cause l'émulation que faisait naître l'extérieur
+brillant d'Abe Durton?
+
+Voir qui est difficile à déterminer: probablement les deux causes y
+concouraient ensemble.
+
+Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se développer en
+lui un goût de plus en plus prononcé pour la propreté, et des égards
+pour les conventions de la vie civilisée, qui provoquaient l'étonnement
+et les railleries de ses compagnons.
+
+Que le patron Morgan prît quelque soin de son extérieur, c'était une
+chose qui avait été rangée depuis longtemps au nombre des phénomènes
+curieux et inexplicables, qui dépendent d'une première éducation, mais
+que ce grand dégingandé de «Les Os», avec son laisser-aller, paradât en
+chemise propre, c'était un fait que tous les barbons de l'Écluse
+regardaient comme un affront direct et prémédité.
+
+En conséquence, et comme mesure défensive, il y eut une séance de
+débarbouillement général après les heures de travail.
+
+L'Épicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu'à un prix sans
+précédent et qu'il fallut en commander un réassortiment au magasin de
+Macfarlane, à Buckhurst.
+
+--Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une
+maudite école du dimanche?
+
+Ainsi se plaignait d'un ton indigné le grand Mac Coy, membre distingué
+du parti réactionnaire, homme qui avait persisté à marquer le pas,
+pendant que le temps marchait, car il avait été absent pendant la
+période de régénération.
+
+Mais ses protestations ne trouvèrent que peu d'échos, et au bout de deux
+jours, l'aspect trouble de l'eau de la crique annonça sa capitulation,
+et elle fut confirmée par son apparition au Bar Colonial, où il montra
+une face luisante, d'un air embarrassé.
+
+Sa chevelure exhalait un relent de graisse d'ours.
+
+--Je me sens comme qui dirait dépaysé, dit-il du ton d'un homme qui
+s'excuse, mais j'ai voulu me rendre compte de ce qu'il y avait sous
+l'argile.
+
+Et il se contempla d'un air approbateur dans le miroir fêlé qui
+embellissait la salle d'honneur de l'établissement.
+
+Notre visiteur fortuit aurait également remarqué une modification dans
+les propos de la population.
+
+En tout cas, dès que se montrait, même de loin, sous un certain petit
+chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de fillette, parmi
+les puits hors de service et les amas de terre rouge qui déshonoraient
+les flancs de la vallée, on entendait des chuchotements de gens qui
+s'avertissaient, et aussitôt se dissipait partout le nuage de jurons,
+qui était, je regrette d'avoir à le constater, un trait caractéristique
+de la population travailleuse à l'Écluse de Harvey.
+
+Pour que de telles choses arrivent, il ne faut qu'un commencement, et il
+fut facile de remarquer que longtemps après la disparition de miss
+Sinclair, il y eut un mouvement d'ascension dans le baromètre moral des
+fouilles.
+
+Les gens reconnurent par expérience que leur stock d'épithètes était
+moins borné qu'ils ne s'étaient habitués à le croire, et que les moins
+sales étaient parfois les plus propres à exprimer leur pensée.
+
+Abe avait été autrefois regardé, dans le camp, comme un des
+appréciateurs les plus expérimentés, de la valeur d'un minerai.
+
+On était d'accord pour le croire capable d'estimer avec une exactitude
+remarquable la quantité d'or que contenait un fragment de quartz.
+
+Toutefois, c'était là une erreur.
+
+Sans quoi il n'eut point fait la dépense inutile de tant d'analyses
+d'échantillons sans valeur, qu'il le faisait maintenant.
+
+Master Joshua Sinclair se vit encombré d'un tel arrivage de fragments de
+mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage infinitésimal de
+métaux précieux qu'il commençait à se faire une opinion très défavorable
+des aptitudes du jeune homme au travail des mines.
+
+On assure même qu'Abe s'en alla un matin vers la maison, un sourire
+d'espoir sur les lèvres, et qu'après s'être fouillé, il tira du creux de
+son tricot une moitié de brique, en faisant la remarque toute
+stéréotypée: «qu'à la fin il avait donné le coup de pic au bon endroit,
+et qu'il était venu, comme ça, faire un tour, et se faire donner une
+estimation en chiffre».
+
+Toutefois, comme cette anecdote n'a pas d'autre fondement que
+l'assertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp, il peut
+se faire que les détails n'en soient pas d'une rigoureuse exactitude.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+Ce qui est certain, c'est que soit par suite de ses visites
+professionnelles de la matinée, soit de celles qu'il faisait le soir
+comme voisin, le gigantesque mineur était devenu un des êtres familiers
+du petit salon, dans la villa des Azalées, ainsi que se dénommait
+somptueusement la maison neuve de l'essayeur.
+
+Il se risquait rarement à prendre la parole en présence de la jeune
+personne qui l'occupait. Il se bornait à rester assis tout à fait au
+bord de sa chaise, dans un état d'admiration muette, pendant qu'elle
+tapotait un air très dansant sur le piano récemment importé.
+
+Et ses pieds l'entraînaient dans maints endroits étranges, inattendus.
+
+Miss Carrie en était venue à croire que les jambes d'Abe agissaient
+d'une façon tout à fait indépendante du reste de son corps.
+
+Elle avait renoncé à se rendre compte pour quoi elle les rencontrait à
+un bout de la table, pendant que leur propriétaire était à l'autre bout,
+et s'excusait.
+
+Il n'y avait qu'un nuage à l'horizon mental du brave «Les Os», c'était
+l'apparition périodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de Rochdale.
+
+Ce jeune et rusé chenapan avait réussi à s'insinuer dans les bonnes
+grâces du vieux Joshua, et il faisait de très fréquentes visites à la
+villa.
+
+Des bruits fâcheux couraient au sujet de Tom le Noir.
+
+À l'Écluse de Harvey, on n'est guère porté à la censure et pourtant on y
+sentait généralement que Ferguson était un homme à éviter.
+
+Il y avait néanmoins dans ses manières un élan téméraire, dans sa
+conversation un pétillement qui charmaient d'une façon irrésistible.
+
+Le patron lui-même, si difficile en pareilles matières, en vint à
+cultiver sa société, tout en se faisant une idée exacte de son
+caractère. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un soulagement.
+
+Elle jasait pendant des heures à propos de livres, de musique, et des
+plaisirs de Melbourne.
+
+Dans de telles occasions, le pauvre «Les Os» tombait au fin fond des
+abîmes du découragement ou bien s'esquivait, ou restait à jeter sur son
+rival des regards empreints d'une malveillance sincère qui paraissaient
+divertir beaucoup ce gentleman.
+
+Le mineur ne tint point secrète pour son associé l'admiration qu'il
+éprouvait pour miss Sinclair.
+
+S'il était silencieux lorsqu'il se trouvait avec elle, il se montrait
+prodigue de paroles, lorsqu'il était question d'elle dans la
+conversation.
+
+S'il y avait des flâneurs sur la route de Buckhurst, ils purent entendre
+au haut de la côte une voix de stentor lançant à toute volée un chapelet
+des charmes féminins.
+
+Il soumit ses embarras à l'intelligence supérieure du patron.
+
+--Ce fainéant de Rochdale, disait-il, on dirait que ça lui est naturel
+de dégoiser ainsi. Quant à moi, quand il s'agirait de ma vie, je ne
+trouve pas un mot. Dites-moi, patron, qu'est-ce que vous diriez à une
+demoiselle comme celle-là?
+
+--Eh bien, je lui parlerais des choses qui l'intéressent, dit son
+compagnon.
+
+--Ah! oui, voilà le difficile.
+
+--Parlez-lui des habitudes de l'endroit et du pays, dit le patron! en
+aspirant d'un air méditatif une bouffée de sa pipe. Racontez-lui des
+histoires de ce que vous avez vu dans les mines, des choses de ce genre.
+
+--Eh! vous feriez ça, vous? lui répondait son compagnon un peu
+encouragé. Si c'est de là que ça dépend, je suis son homme. Je vais
+aller là-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et je lui
+conterai comment il mit deux balles dans un homme, au tournant de la
+route, le soir du bal.
+
+Le Patron Morgan éclata de rire:
+
+--Ce ne serait guère à propos, dit-il. Si vous lui racontiez cela, vous
+lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus léger, voyez-vous,
+quelque chose qui l'amuse, quelque chose de plaisant.
+
+--De plaisant? dit l'amoureux inquiet, d'un ton moins confiant. Comment
+vous et moi nous avons enivré Mat Roulahan, et l'avons mis dans la
+chaire du ministre à l'église baptiste, et comme quoi, le matin, il
+refusa de laisser entrer le prédicateur. Quel effet ça ferait-il? Hein?
+
+--Au nom du ciel, dit son mentor tout consterné, n'allez pas lui
+raconter de ces sortes d'histoires. Elle n'adresserait plus la parole à
+vous ni à moi. Non, ce que je veux dire, ce serait de lui parler des
+habitudes des mines, de la façon dont on y vit, dont on y travaille,
+dont on y meurt. Si c'est une jeune fille sensée, cela devrait
+l'intéresser.
+
+--Comment on vit dans les mines? Camarade, vous êtes bon pour moi.
+Comment on vit. Voilà de quoi je peux parler avec autant d'entrain que
+Tom le Noir, que le premier venu. J'en ferai l'essai sur elle la
+première fois que je la verrai.
+
+--À propos, dit son associé d'un air indifférent, ayez l'oeil sur cet
+individu, ce Ferguson. Il n'a pas les mains très pures, vous savez, et
+il ne s'embarrasse guère de scrupules quand il a quelque chose en vue.
+Vous vous rappelez Dick Williams, de la ville anglaise, qu'on a trouvé
+mort dans la brousse. On dit pourtant que Tom le Noir lui devait bien
+plus d'argent qu'il n'eut pu jamais lui en payer. Il y a une ou deux
+choses singulières sur son compte. Ayez l'oeil sur lui, Abe, faites
+attention à ses actes.
+
+--Je le ferai, dit son compagnon.
+
+Et il le fit.
+
+Il l'épia ce même jour.
+
+Il le vit sortir à grands pas de la maison de l'essayeur, la colère et
+l'orgueil déçu se manifestant dans les moindres détails de sa belle
+figure d'un brun foncé.
+
+Il le vit franchir d'un bond la palissade du jardin, suivre à longues et
+rapides enjambées les flancs de la vallée, tout en gesticulant avec
+fureur, pour disparaître ensuite dans les profondeurs de la brousse.
+
+Tout cela, Abe Durton le vit, et ce fut l'air pensif qu'il ralluma sa
+pipe et regagna lentement sa cabane au sommet de la côte.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+Mars tirait sa fin.
+
+À l'Écluse de Harvey l'éclat aveuglant et la chaleur d'un été des
+antipodes s'étaient adoucis pour laisser paraître les teintes riches et
+si bien fondues de l'automne.
+
+Cette localité n'a jamais été agréable à voir.
+
+Il y avait je ne sais quoi de désespérément prosaïque dans ces deux
+crêtes dentelées, affaiblies, perforées par la main des hommes, avec les
+bras de fer des treuils, avec les seaux brisés se montrant de toutes
+parts à travers les innombrables petits tertres de terre rouge.
+
+En bas, l'axe de la vallée était parcouru par la route de Buckhurst, aux
+profondes ornières, qui faisait ses tours et détours, longeant et
+franchissant le ruisseau de Harper au moyen d'un pont de bois vermoulu.
+
+Au delà de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le Bar
+Colonial et l'Épicerie dominant de toute la majesté de leur crépissage
+les humbles demeures d'alentour.
+
+La maison à véranda de l'essayeur s'élevait au-dessus des excavations du
+côté de la pente qui faisait face à ce spécimen d'architecture menaçant
+ruine, au sujet duquel notre ami Abe montrait une fierté si peu
+justifiée.
+
+Il y avait un autre édifice susceptible de figurer dans la classe de
+ceux qu'un habitant de l'Écluse aurait pu qualifier d'» Édifices
+publics» en le désignant par un mouvement de la main qui tenait sa pipe,
+comme s'il avait évoqué une perspective indéfinie de colonnades et de
+minarets.
+
+C'était la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en
+bardeaux, située près d'un coude de la rivière, à environ un mille en
+amont du camp.
+
+C'est de là que la ville paraissait sous son aspect le plus avantageux,
+les contours durs et la crudité des couleurs étant un peu adoucis par
+l'éloignement.
+
+Ce matin-là, le ruisseau avait l'air joli, avec ses méandres dans la
+vallée; joli aussi le long plateau qui s'élevait à l'arrière-plan, avec
+son vêtement de luxuriante verdure; mais ce qu'il y avait là de plus
+joli, ce fut miss Sinclair, lorsqu'elle posa à terre le panier de
+fougères qu'elle rapportait et s'arrêta au point culminant de la montée.
+
+On eût dit que tout n'allait pas au gré de cette jeune personne.
+
+Elle avait dans la physionomie une expression d'inquiétude qui
+contrastait étrangement avec son air habituel de piquante insouciance.
+
+Quelque ennui récent avait laissé ses traces sur elle.
+
+Peut-être était-ce pour le dissiper par une promenade, qu'elle était
+allée errer par la vallée.
+
+En tout cas il est certain qu'elle respirait les fraîches brises des
+bois comme si leur arôme résineux lui faisait l'effet de quelque
+antidote contre la souffrance humaine.
+
+Elle resta quelque temps à contempler le panorama qui s'étendait devant
+elle.
+
+De là elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache blanche
+à mi-côte et cependant, chose assez étrange, ce qui semblait attirer
+surtout son attention, c'était une bande de fumée bleue qui montait du
+versant opposé.
+
+Elle restait là, à regarder, la curiosité dans ses yeux couleur de
+noisette.
+
+Alors on eût dit que l'isolement de sa situation la frappait.
+
+Elle éprouva un de ces accès violents de terreur inconsciente auxquels
+sont sujettes les femmes les plus courageuses.
+
+Des histoires d'indigènes, de coureurs de la brousse, de leur audace et
+de leur cruauté passèrent dans son esprit comme des éclairs.
+
+Elle considéra la vaste et mystérieuse étendue de la Brousse qui se
+déployait près d'elle, puis se baissa pour ramasser son panier, dans
+l'intention de regagner au plus vite la route, dans la direction des
+tranchées de mines.
+
+Elle tressaillit et eut de la peine à retenir un cri en voyant un long
+bras à manche de chemise rouge apparaître derrière elle et lui prendre
+son panier dans ses propres mains.
+
+L'individu, qui se présentait à ses yeux, eût paru à certaines gens peu
+fait pour dissiper ses craintes.
+
+Les grandes bottes, la grossière chemise, la large ceinture garnie de
+ses armes de mort, tout cela, sans doute, était trop familier à miss
+Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-dessus de ces
+objets une paire d'yeux bleus la regarder avec tendresse, et un sourire
+assez timide qui se dissimulait sous une épaisse moustache blonde, elle
+comprit que pendant tout le reste de sa promenade, coureurs de Brousse
+et indigènes seraient également hors d'état de lui faire aucun mal.
+
+--Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous m'avez surprise!
+
+--J'en suis fâché, miss, dit Abe, tout tremblant d'avoir causé à son
+idole un seul instant d'inquiétude.
+
+--Vous voyez, reprit-il avec une ruse naïve, comme il faisait beau
+temps et que mon associé est parti pour prospecter, j'ai cru que je
+pouvais me permettre une promenade à Hagley Hill, en revenant par la
+grande courbe, et voilà que je vous trouve, par hasard, par pur hasard,
+debout sur cette côte.
+
+Le mineur débita avec une grande volubilité ce mensonge effronté.
+
+Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imitée qu'elle
+décelait immédiatement la supercherie.
+
+«Les Os», l'avait composée et apprise par coeur tout en suivant la trace
+laissée dans l'argile par les petites bottines, et regardait son
+invention comme le dernier mot de l'ingéniosité humaine.
+
+Miss Carrie ne jugea pas à propos de risquer une observation, mais il
+brillait dans ses yeux une expression d'amusement qui intrigua son
+amoureux.
+
+Abe était fort en train ce matin-là.
+
+Était-ce l'effet du beau soleil, était-ce la hausse rapide des actions
+dans le Conemara qui lui rendait le coeur si léger?
+
+Je suis cependant porté à croire que ce n'était ni l'une ni l'autre des
+deux causes.
+
+Si simple qu'il fût, la scène dont il avait été témoin la veille ne
+pouvait l'amener qu'à une seule conclusion.
+
+Il se voyait descendant à pas rapides la vallée en des circonstances
+analogues, et il avait dans le coeur de la pitié pour son rival.
+
+Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise augure,
+ce M. Thomas Ferguson, du gué de Rochdale, ne se montrerait plus dans
+l'enceinte de la villa des Azalées.
+
+Alors pourquoi l'avait-elle renvoyé?
+
+Il était beau, il était fort à son aise.
+
+Se pouvait-il que...?
+
+Non, c'était impossible, naturellement, c'était impossible? Comment la
+chose eût-elle été possible?
+
+Cette idée-là était ridicule, d'un ridicule tel qu'elle avait fermenté
+toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, qu'il n'avait pu
+s'empêcher d'y réfléchir toute la matinée et de la porter avec lui dans
+son âme agitée.
+
+Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis suivirent le
+bord du ruisseau.
+
+Abe était retombé dans le silence qui était son état normal.
+
+Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain des
+fougères, se sentant encouragé par le panier qu'il tenait à la main,
+mais ce n'était point un sujet passionnant, et après une série d'efforts
+décroissants, il avait abandonné sa tentative.
+
+Pendant qu'il avait fait le trajet, il s'était senti l'esprit plein
+d'anecdotes piquantes, d'observations plaisantes.
+
+Il avait repassé un nombre infini de remarques qu'il devait conter à
+miss Sinclair si capable de les apprécier. Mais à ce moment-là, on eût
+dit que le vide s'était fait dans son cerveau et qu'il n'y restait plus
+trace d'aucune idée, si ce n'est une tendance folle et irrésistible de
+faire des commentaires sur la chaleur que donnait le soleil.
+
+Jamais astronome ne fut si occupé du calcul d'une parallaxe et si
+complètement absorbé par ses pensées sur la constitution des corps
+célestes, que l'était le brave «Les Os» pendant qu'il suivait le cours
+paresseux de la rivière australienne.
+
+Soudain, son entretien avec son associé lui revint à l'esprit.
+
+Qu'avait-il donc dit le Patron? «Donne-lui les détails sur le genre de
+vie des mineurs». Il tourna et retourna mentalement la chose.
+
+C'était, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le patron
+l'avait affirmé, et le patron avait toujours raison.
+
+Il ferait le saut.
+
+Il commença donc, en bredouillant après une toux préliminaire.
+
+--Les gens de la vallée se nourrissent surtout de lard et de pois.
+
+Il lui fut impossible de juger de l'effet produit sur sa compagne par
+cette communication.
+
+Il était de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le petit
+chapeau de paille.
+
+Elle ne répondit pas.
+
+Il ferait une nouvelle tentative.
+
+--Du mouton, le dimanche, dit-il.
+
+Même cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme.
+
+Elle avait même l'air de rire.
+
+Évidemment le patron s'était trompé. Le jeune homme était au désespoir.
+
+La vue d'une cabane en ruine au bord du sentier fit éclore une idée
+nouvelle.
+
+Il s'y raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche à un fétu.
+
+--C'est Cockney Jack qui l'a bâtie.
+
+--De quoi est-il mort? demanda sa compagne.
+
+--Du brandy marque trois étoiles, dit Abe, d'un ton décidé. J'avais
+l'habitude de venir m'y asseoir, et de rester près de lui, quand il
+était pris. Pauvre garçon! il avait une femme et deux enfants à Putney.
+Il délirait, il m'appelait Polly pendant des heures. Il était rincé à
+fond. Il ne lui restait plus un rouge liard, mais les camarades
+récoltèrent assez d'or brut pour lui faire des funérailles. Il est
+enterré dans cette fosse que voilà. C'était son claim. Nous n'avons eu
+qu'à l'y descendre et à combler le trou. Nous y avons mis aussi son pic,
+une pelle et un seau, de sorte qu'il se sentira un peu plus à l'aise et
+chez lui.
+
+Miss Carrie paraissait plus intéressée maintenant.
+
+--Est-ce qu'il en meurt beaucoup de cette façon? demanda-t-elle.
+
+--Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage qui sont
+descendus... tués d'une balle, vous savez.
+
+--Ce n'est pas ce que je veux dire. Est-ce qu'il y a beaucoup de gens
+qui meurent ainsi dans la misère et la solitude, sans que personne soit
+là pour s'occuper d'eux?
+
+Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en bas,
+devant eux.
+
+--Y a-t-il quelqu'un qui soit maintenant en train de mourir? C'est une
+chose terrible.
+
+--Il n'y a personne qui soit présentement sur le point de casser son
+pic.
+
+--Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant
+d'expressions d'argot, dit Carrie en le regardant de ses yeux violets.
+
+C'était étonnant à quel point cette jeune personne arrivait peu à peu à
+prendre des airs de propriétaire à l'égard de son gigantesque compagnon.
+
+--Vous savez que ce n'est pas poli. Il faut vous procurer un
+dictionnaire, et apprendre les termes propres.
+
+--Mais, dit «Les Os» d'un ton d'excuse, c'est justement le terme
+propre: quand vous n'êtes pas en mesure d'avoir un perforateur à vapeur,
+il faut vous résigner à employer le pic.
+
+--Oui, mais c'est chose facile si vous y mettez de la bonne volonté.
+Vous pourriez dire qu'un homme est «mourant», ou «moribond», si sous
+aimez mieux.
+
+--C'est ça, dit le mineur enthousiasmé. Moribond! en voilà un mot. Vous
+pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots. Moribond: voilà
+un mot qui sonne bien!
+
+Carrie se mit à rire.
+
+--Ce n'est pas au son que vous devez songer; il faut vous demander si
+le mot exprime bien votre pensée. Pour parler sérieusement, monsieur
+Durton, si quelqu'un tombait malade dans le camp, il faut que vous m'en
+informiez. Je sais donner des soins et je peux rendre quelques services.
+Vous le ferez, n'est-ce pas?
+
+Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence, il
+réfléchit à là possibilité de s'inoculer quelque maladie longue et
+ennuyeuse.
+
+On avait parlé à Buckhurst d'un chien enragé. Il y aurait peut-être
+moyen d'en tirer parti.
+
+--Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie, quand on
+fut arrivé à un endroit où un sentier faisant le crochet partait de la
+route pour aboutir à la villa des Azalées. Je vous remercie infiniment
+de m'avoir escortée.
+
+Abe demanda en vain qu'on lui permît de faire les cent yards de plus, et
+employa en vain l'argument écrasant du mignon petit panier qu'il
+s'offrait à porter.
+
+La jeune personne fut inexorable: elle l'avait déjà trop éloigné de son
+chemin.
+
+Elle en était confuse; elle ne voulut rien entendre.
+
+Le pauvre «Les Os» dut donc s'en aller, éprouvant un mélange confus de
+sentiments.
+
+Il l'avait intéressée. Elle lui avait parlé avec bonté. Mais elle
+l'avait renvoyé avant que cela fût indispensable.
+
+Si elle avait agi ainsi, c'est qu'elle ne se souciait pas beaucoup de
+lui.
+
+Je crois pourtant qu'il se serait senti un peu plus de courage, s'il
+avait vu miss Sinclair pendant que, debout à la grille du jardin, elle
+le regardait s'éloigner, ayant une expression affectueuse sur sa figure
+mutine, et un sourire plein de malice, à le voir partir la tête penchée,
+l'air découragé.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+
+Le Bar Colonial était le rendez-vous favori des habitants de l'Écluse de
+Harvey pendant leurs moments de loisir.
+
+Il y avait eu une vive concurrence entre ce Bar et l'établissement rival
+appelé L'Épicerie, et qui, en dépit de son innocente dénomination,
+aspirait à vendre aussi des rafraîchissements spiritueux.
+
+L'introduction de chaises dans ce dernier avait fait apparaître dans le
+premier un divan. Des crachoirs furent introduits au Bar, le jour où un
+tableau fit son entrée à l'Épicerie, et alors, comme le dirent les
+clients, la première manche fut gagnée.
+
+Toutefois, l'Épicerie ayant arboré des rideaux, pendant que son
+concurrent inaugurait un cabinet particulier et un miroir, il fut décidé
+que ce dernier avait gagné la partie, et l'Écluse de Harvey montra
+combien elle appréciait le zèle du propriétaire en retirant sa clientèle
+à son adversaire.
+
+Bien que le premier venu eût le droit de s'aventurer dans le Bar et de
+se prélasser sous le papillotement de ses bouteilles aux couleurs
+variées, il était admis tacitement, mais généralement, que le cabinet
+particulier ou boudoir était réservé à l'usage des citoyens les plus en
+vue.
+
+C'était dans cette pièce que se réunissaient les comités, qu'étaient
+conçues et mises au monde d'opulentes compagnies, que se faisaient
+ordinairement les enquêtes.
+
+Cette dernière cérémonie, j'ai le regret de le dire, était assez
+fréquente à l'Écluse, vers 1861, et les conclusions du coroner se
+faisaient parfois remarquer par une saveur et une originalité fort
+piquantes.
+
+Pour n'en citer qu'un exemple, quand Burke le Pourfendeur, un bandit de
+notoriété, fut abattu d'un coup de feu par un jeune médecin aux façons
+tranquilles, un jury sympathique déclara: «que le défunt avait rencontré
+la mort dans une tentative imprudente qu'il avait faite pour arrêter
+dans son trajet une balle de pistolet».
+
+Dans le camp, on regarda ce verdict comme un chef-d'oeuvre de
+jurisprudence, en ce qu'il déchargeait le coupable, tout en respectant
+rigoureusement, incontestablement, la vérité.
+
+Ce soir-là, il y avait dans le petit salon une réunion de notabilités,
+quoiqu'elles n'y eussent point été amenées par une cérémonie
+pathologique de ce genre.
+
+Il était survenu en ces derniers temps maints changements qui méritaient
+discussion et c'était dans cette pièce, somptueusement meublée d'un
+divan et d'un miroir, que l'Écluse de Harvey avait coutume d'échanger
+ses idées.
+
+Les habitudes de propreté, qui commençaient à s'établir dans la
+population, causaient encore quelque agitation dans les esprits de
+plusieurs.
+
+Puis, il y avait des commentaires à faire sur miss Sinclair, ses allées
+et venues, sur le filon riche du Conemara, sur les bruits récents
+relatifs aux coureurs de la brousse.
+
+Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que les notables de la ville se
+fussent réunis au Bar Colonial.
+
+Les coureurs de la Brousse étaient en ce moment-là l'objet de la
+discussion.
+
+Depuis quelques jours, on parlait de leur présence et la colonie
+éprouvait un sentiment de malaise.
+
+La crainte physique est chose peu connue à l'Écluse de Harvey.
+
+Les mineurs se seraient mis en campagne pour faire une chasse à mort aux
+brigands et ils s'y seraient livrés avec autant d'entrain que s'il
+s'était agi de tuer un même nombre de Kangourous.
+
+Ce qui causait leur inquiétude, c'était la présence d'une grande
+quantité d'or dans la ville.
+
+Ils étaient décidés à mettre en sûreté à tout prix le fruit de leur
+travail.
+
+Des messages avaient été envoyés à Buckhurst pour faire venir tous les
+soldats disponibles.
+
+En attendant, la rue principale de l'Écluse était parcourue chaque nuit
+par des patrouilles de bonne volonté.
+
+La panique avait augmenté de nouveau à la suite des nouvelles rapportées
+le jour même par Jim Struggles.
+
+Jim était d'un caractère ambitieux et entreprenant, et après avoir passé
+quelque temps à considérer avec dégoût le résultat de son travail de la
+dernière semaine, il avoir secoué, métaphoriquement s'entend, la
+poussière de l'argile de l'Écluse, et était parti pour les bois dans
+l'intention de prospecter aux environs jusqu'à ce qu'il trouvât un
+endroit à sa convenance.
+
+Jim racontait qu'étant assis sur un tronc d'arbre tombé et en train de
+prendre son repas de midi, composé de liquide et de lard rance, son
+oreille exercée avait perçu le bruit de sabots de chevaux.
+
+Il avait eu à peine le temps de s'allonger à terre derrière l'arbre
+qu'une troupe de cavaliers traversa le bois et passa à un jet de pierre
+de lui.
+
+--Il y avait là Bill Smeaton et Murphy Duff, dit-il.
+
+C'étaient les noms de deux bandits bien connus.
+
+«Il y en avait trois autres que je n'ai pas très bien vus. Ils ont pris
+la piste de droite. Ils avaient l'air d'être partis en expédition pour
+tout de bon, leurs fusils en main.
+
+Jim fut soumis ce soir-là à un interrogatoire minutieux, mais rien ne
+put le faire varier dans sa déposition ni ajouter quelque clarté à ce
+qu'il avait vu.
+
+Il raconta l'histoire plusieurs fois et à de longs intervalles, mais
+bien qu'il y eut peut-être d'agréables variations dans les détails, les
+faits essentiels restaient toujours les mêmes.
+
+La chose commençait à prendre une tournure sérieuse.
+
+Il y en eut toutefois qui exprimèrent bruyamment leurs doutes au sujet
+de l'existence de coureurs de la brousse.
+
+Parmi ceux qui se firent ainsi le plus remarquer, était un jeune homme,
+perché sur un baril, au milieu de la pièce.
+
+C'était évidemment un des membres influents de la population.
+
+Nous avons déjà vu cette chevelure noire et bouclée, cet oeil sans éclat,
+cette lèvre cruelle, chez Tom Ferguson le Noir, prétendant évincé de
+miss Sinclair.
+
+Il était aisé de le distinguer du reste de l'assemblée, grâce à son
+complet à carreaux et à d'autres indices d'un caractère efféminé, que
+fournissait son costume et qui auraient pu lui procurer une fâcheuse
+réputation; mais, comme l'associé d'Abe, il s'était fait de bonne heure
+connaître pour un homme capable de tout sans en avoir l'air.
+
+Dans la circonstance actuelle, il paraissait être jusqu'à un certain
+point sous l'influence de la boisson, fait fort rare chez lui, et qu'il
+fallait probablement mettre sur le compte de son échec récent.
+
+Il mettait un véritable emportement à combattre Jim Struggles et son
+récit.
+
+--C'est toujours la même chose, disait-il, qu'un homme rencontre dans
+la forêt quelques voyageurs, il n'en faut pas davantage pour qu'il perde
+la tête et vienne raconter des histoires de coureurs de la brousse.
+S'ils avaient aperçu Jim Struggles en cet endroit, ils seraient partis
+avec des histoires à n'en plus finir, d'un coureur de Brousse vu par eux
+derrière un arbre. Quant à reconnaître des hommes qui vont à cheval, et
+vite, parmi des troncs d'arbres, c'est une impossibilité.
+
+Mais Struggles s'obstinait à soutenir sa première assertion, et les
+sarcasmes, les arguments se brisaient sur l'épaisseur invulnérable de sa
+placidité.
+
+On remarqua que Ferguson avait l'air singulièrement ennuyé de toute
+cette affaire.
+
+On eût dit aussi que quelque chose pesait sur son esprit, car de temps à
+autre il se levait brusquement, arpentait la pièce en long et en large,
+sa figure brune animée d'une expression très menaçante.
+
+Tous éprouvèrent un vrai soulagement, quand il prit brusquement son
+chapeau, et disant sèchement bonsoir à la compagnie, il sortit, traversa
+le bar et s'en alla par la rue.
+
+--Il a l'air comme qui dirait désappointé, dit Mac Coy le Long.
+
+--Il ne peut pas avoir peur des coureurs de la brousse, assurément, dit
+Joe Shamees, autre personnage d'importance et principal actionnaire de
+l'Eldorado.
+
+--Non, ce n'est pas un homme à avoir peur, répondit un autre. Voici un
+jour ou deux qu'il a l'air tout singulier. Il fait de longues tournées
+dans les bois sans emporter aucun outil. On dit que la fille de
+l'essayeur l'a envoyé promener.
+
+--Elle a parfaitement bien fait. Elle est bien trop jolie pour lui,
+remarquèrent plusieurs voix.
+
+--Ce serait bien drôle qu'il n'eut pas un autre tour dans son sac.
+C'est un homme difficile à battre quand il s'est mis quelque chose en
+tête.
+
+--Abe Durton est le cheval gagnant, remarqua Roulahan, un petit
+Irlandais barbu. Je parie sept contre quatre pour lui.
+
+--Vous tenez donc bien à perdre votre argent, l'ami, dit un jeune homme
+en riant. Il lui faut un homme qui eût plus de cervelle que «Les Os»
+n'en eut jamais. Voulez-vous parier?
+
+--Qui a vu «Les Os» aujourd'hui? demanda Mac Coy.
+
+--Je l'ai vu, dit le jeune mineur. Il allait de tous côtés, demandant
+un dictionnaire. Probablement il avait une lettre à écrire.
+
+--Je l'ai vu en train de le lire, dit Shamees. Il est venu me trouver
+et m'a dit qu'il avait trouvé du premier coup quelque chose de bon. M'a
+montré un mot presque aussi long que votre bras... abdiquer... quelque
+chose dans ce genre.
+
+--C'est aujourd'hui un richard, je suppose, conclut l'Irlandais.
+
+--Oui, il a presque fait son magot. Il possède cent pieds dans le
+Conemara et les actions montent d'heure en heure. S'il vendait, il
+serait en état de retourner au pays.
+
+--Je parie qu'il compte emmener quelqu'un au pays avec lui, dit un
+autre. Le vieux Joshua ne ferait pas de difficulté, vu que l'argent est
+là.
+
+Je crois avoir déjà rapporté dans ce récit que Jim Struggles, le
+prospecteur ambulant, s'était fait la réputation d'homme spirituel du
+camp.
+
+Il avait conquis cette réputation non seulement par ses propos légers et
+plaisants, mais encore par la conception et l'exécution de farces plus
+compliquées.
+
+Son aventure du matin avait causé une certaine stagnation dans le cours
+habituel de son humour, mais la société et la boisson le remettaient peu
+à peu dans un état plus gai.
+
+Depuis le départ de Ferguson, il avait couvé en silence une idée, qu'il
+se disposait à exposer à ses compagnons attentifs.
+
+--Dites donc, les enfants, commença-t-il, quel jour sommes-nous?
+
+--Vendredi, n'est-ce pas?
+
+--Non, non, pas ça; quel jour du mois?
+
+--Le diable m'emporte si je le sais.
+
+--Eh bien! je vais vous le dire. Nous sommes au premier avril. J'ai
+trouvé dans la cabane un calendrier qui le dit.
+
+--Qu'est-ce que ça fait? firent plusieurs voix.
+
+--Eh bien, ne le savez-vous pas? C'est le jour des farces. Ne
+pourrions-nous pas en arranger une pour quelqu'un? Ne pourrions-nous pas
+nous en divertir un peu? Eh bien, voilà le vieux «Les Os» par exemple,
+il ne se méfiera de rien. Ne pourrions-nous pas le faire aller quelque
+part et le regarder _marcher_. Nous aurions ensuite de quoi le blaguer
+pendant un grand mois.
+
+Il y eut un murmure général d'assentiment.
+
+Une farce, si piteuse qu'elle fût, était toujours bienvenue à l'Écluse.
+
+Plus l'esprit en était pataud, plus elle était appréciée. Dans les
+fosses d'exploitation, on ne va point jusqu'à une délicatesse morbide de
+sensation.
+
+--Où l'enverrons-nous? se demanda-t-on.
+
+Depuis un instant, Jim Struggles était plongé dans ses pensées.
+
+Puis une inspiration sacrilège parut lui venir.
+
+Il partit d'un bruyant éclat de rire, se frotta les mains entre les
+genoux tant il était content.
+
+--Eh bien! Qu'est-ce que c'est? demanda l'auditoire empressé.
+
+--Voici, les enfants. Voilà miss Sinclair. Vous disiez qu'Abe en est
+fou. Vous pensez bien qu'elle ne fait pas grand cas de lui. Supposez que
+nous lui écrivions un billet, que nous le lui envoyions ce soir,
+voyez-vous.
+
+--Eh bien, quoi alors? dit Mac Coy.
+
+--Eh bien, on dirait que le billet vient d'elle. On mettrait son nom en
+bas. On mettrait qu'elle veut le voir et qu'elle lui donne un
+rendez-vous à minuit dans le jardin. Il ne manquera pas d'y aller. Il
+croira qu'elle veut se sauver avec lui. Ce sera la plus belle farce
+jouée cette année.
+
+Éclat de rire général.
+
+L'évocation de ce tableau: l'honnête «Les Os» faisant le pied de grue au
+clair de lune dans le jardin et le vieux Joshua sortant pour le
+réprimander, un fusil à deux coups à la main: c'était d'un comique
+irrésistible.
+
+Le plan fut approuvé à l'unanimité.
+
+--Voici un crayon, et voici du papier, dit l'humoriste. Qui est-ce qui
+va écrire la lettre?
+
+--Écrivez-la vous-même, Jim, dit Shamees.
+
+--Bon, qu'est-ce que je dirai?
+
+--Dites ce qui vous paraîtra convenable.
+
+--Je ne sais pas comment elle s'exprimerait, dit Jim en se grattant le
+front, fort perplexe. Il est vrai que «Les os» ne s'apercevra pas de la
+différence. Et ceci fera-t-il l'affaire: «Cher vieux, venez ce soir à
+minuit, au jardin. Autrement je ne vous adresserai plus la parole.»
+Hein?
+
+--Non, ce n'est pas le style qu'il faut, dit le jeune mineur.
+Rappelez-vous que c'est une demoiselle qui a reçu de l'éducation... Faut
+mettre ça comme qui dirait dans un genre fleuri, bien tendre.
+
+--Eh bien, écrivez ça vous-même, dit Jim sur un ton maussade en lui
+faisant passer le crayon.
+
+--Voici ce qu'il faut, dit le mineur en mouillant la pointe avec ses
+lèvres: «Quand la lune est dans le ciel...»
+
+--C'est bien ça, c'est magnifique, fit l'assistance.
+
+--«Et que les étoiles envoient leur éclat brillant, venez, oh! venez me
+trouver, Adolphus, à la porte du jardin, à minuit.»
+
+--Il ne s'appelle pas Adolphus, objecta un critique.
+
+--C'est comme ça qu'on fait en poésie, dit le mineur; c'est comme qui
+dirait fantastique, voyez-vous. Ça vous a un autre son que Abe.
+Rapportez-vous en à lui pour deviner ce que ça veut dire. Je vais signer
+ça Carrie. Voilà!
+
+Cette épître passa gravement de main en main et fit le tour de la
+chambre.
+
+On la contempla avec le respect dû à une production aussi remarquable du
+cerveau de l'homme.
+
+Elle fut ensuite pliée et confiée aux soins d'un petit garçon, qui
+reçut, avec accompagnement de terribles menaces, l'ordre de la porter à
+la cabane et de s'esquiver avant qu'on eût le temps de lui poser des
+questions embarrassantes.
+
+Ce fut seulement quand il eut disparu dans l'obscurité qu'un peu, bien
+peu de componction se fit jour dans l'âme d'un ou deux assistants.
+
+--Et n'est-ce pas jouer un assez vilain tour à la demoiselle? dit
+Shamees.
+
+--Et se montrer assez cruel pour le vieux «Les Os», suggéra un autre.
+
+Mais la majorité passa outre à ces objections, qui furent noyées
+complètement sous une nouvelle tournée de whisky.
+
+L'on ne songeait presque plus à la chose au moment où Abe reçut la
+missive et se mit à l'épeler, le coeur palpitant, à la lueur de sa
+chandelle solitaire.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+
+Cette nuit-là a laissé un long souvenir à l'Écluse de Harvey.
+
+Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en gémissant
+et soupirant sur les claims déserts.
+
+Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur ombre sur
+le paysage terrestre et ensuite laissant reparaître la lueur argentée,
+froide, claire, sur la petite vallée, baignant d'une lumière étrange,
+mystérieuse, la vaste étendue de la Brousse qui se développait des deux
+côtés.
+
+Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature.
+
+Les gens se rappelèrent plus tard cette atmosphère fantastique, magique,
+qui enveloppait la petite ville.
+
+Il faisait très noir, quand Abe quitta sa petite cabane.
+
+Son associé, le patron Morgan, était encore absent, resté dans la
+brousse, de sorte qu'à part la toujours vigilante Blinky, il n'y avait
+pas un être vivant qui pût épier ses allées et venues.
+
+Il éprouvait une douce surprise, en son âme simple, à songer que les
+doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands hiéroglyphes
+alignés, mais le nom était au bas, et cela lui suffisait.
+
+Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur partait à
+l'appel de son amour, avec l'héroïsme d'un chevalier errant.
+
+Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui
+conduisait à la villa des Azalées.
+
+Un petit massif d'arbrisseaux et de buisson se dressait à environ
+cinquante yards de l'entrée du jardin.
+
+Abe s'y arrêta un instant pour reprendre sa présence d'esprit.
+
+Il était à peine minuit et il n'avait devant lui que quelques minutes.
+Il s'assit sous leur voûte sombre et épia la maison blanche qui se
+dessinait vaguement devant lui.
+
+C'était une maisonnette bien simple aux yeux d'un prosaïque mortel, mais
+elle était enveloppée, pour ceux de l'amoureux, d'une atmosphère de
+respect et de vénération.
+
+Le mineur, après cette station à l'ombre des arbres, se dirigea vers la
+porte du jardin.
+
+Il n'y avait personne.
+
+Évidemment il était venu un peu trop tôt.
+
+À ce moment, la lune brillait de tout son éclat et l'on voyait les
+environs aussi clairement qu'en plein jour. Abe regarda de l'autre côté
+de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme une ligne
+blanche et tortueuse, jusqu'au sommet de la côte.
+
+Si quelqu'un s'était trouvé là pour l'épier, il eût pu voir sa carrure
+d'athlète se dessiner nettement, en contour précis.
+
+Alors il eut un mouvement brusque, comme s'il venait de recevoir une
+balle, et il chancela, s'appuya à la petite porte qui se trouvait près
+de lui.
+
+Il avait vu une chose qui fit pâlir encore sa figure tannée par le
+soleil, et déjà pâlie à la pensée de la jeune fille qui était si près de
+lui.
+
+À l'endroit même où la route faisait une courbe, et à moins de deux
+cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant sur la
+courbe et perdue dans l'ombre de la colline.
+
+Cela ne dura qu'un moment, mais ce moment suffit à son coup d'oeil exercé
+de forestier, à sa rapidité de perception, pour se rendre compte de la
+situation dans tous ses détails.
+
+C'était une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa, et
+quels pouvaient être ces cavaliers nocturnes, sinon les gens qui
+terrifiaient le pays forestier, les redoutés coureurs de la Brousse.
+
+Abe était, il faut le dire, d'une intelligence lente et se mouvait
+lourdement dans les circonstances ordinaires.
+
+Mais à l'heure du danger, il était aussi remarquable par son sang-froid
+et sa résolution que par sa promptitude à agir d'une manière décisive.
+
+Tout en s'avançant à travers le jardin, il calcula les chances qu'il
+avait contre lui.
+
+Selon l'évaluation la plus modérée, il avait une demi-douzaine
+d'adversaires, tous gens déterminés à tout et ne redoutant rien.
+
+Il s'agissait de savoir s'il pourrait les tenir pendant un instant en
+échec et les empêcher de pénétrer par force dans la maison.
+
+Nous avons déjà dit que des sentinelles avaient été postées dans la rue
+principale de la ville. Abe se dit qu'il arriverait de l'aide moins de
+dix minutes après le premier coup de feu.
+
+S'il s'était trouvé dans l'intérieur de la maison, il aurait été sûr de
+tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la Brousse
+arriveraient sur lui avant qu'il eût pu réveiller les habitants endormis
+et se faire ouvrir.
+
+Il devait se résigner à faire de son mieux.
+
+En tout cas, il prouverait à Carrie que s'il ne savait pas lui parler,
+il était du moins capable de mourir pour elle.
+
+Cette idée fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant qu'il
+rampait dans l'ombre de la maison.
+
+Il arma son révolver: l'expérience lui avait appris l'avantage d'être le
+premier à tirer.
+
+La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse aboutissait
+à une porte de bois donnant sur le haut du petit jardin de l'essayeur.
+
+Cette porte était flanquée à gauche et à droite d'une haute haie
+d'acacia, et s'ouvrait sur une courte allée bordée également d'une
+muraille infranchissable d'arbustes épineux.
+
+Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux.
+
+À son avis, un homme résolu pouvait barrer le passage pendant quelques
+minutes, jusqu'au moment où les assaillants se feraient jour par quelque
+autre endroit et le prendraient par derrière.
+
+En tout cas, c'était sa chance la plus favorable.
+
+Il passa devant la porte de la façade, mais s'abstint de donner
+l'alarme.
+
+Sinclair était un homme assez avancé en âge et ne pouvait lui être bien
+utile dans un combat désespéré comme celui auquel il s'attendait, et
+l'apparition de lumières dans la maison avertirait les brigands de la
+résistance qu'on se préparait à leur faire.
+
+Ah! que n'avait-il auprès de lui son associé, le patron, Chicago Bill,
+n'importe lequel des vaillants hommes qui auraient accouru à son appel
+et se seraient rangés à ses côtés en une pareille lutte!
+
+Il fit demi-tour dans l'étroite allée.
+
+Voici la porte de bois qu'il connaissait très bien, et là-haut, perché
+sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante, balançait ses
+jambes, et épiait sur la route qui s'étendait devant lui; c'était master
+John Morgan, celui-là même qu'Abe appelait du plus profond de son coeur.
+
+Le temps manquait pour de longues explications.
+
+En quelques mots hâtifs, le patron dit qu'en revenant de sa petite
+excursion, il avait croisé les coureurs de la Brousse partis à cheval
+pour leur expédition ténébreuse.
+
+Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connaître le but.
+
+En courant à toutes jambes, et grâce à sa connaissance du pays, il était
+parvenu à les devancer.
+
+--Pas le temps de donner l'alarme, expliqua-t-il, tout haletant de son
+récent effort, il faut les arrêter nous-mêmes. Pas venu pour faire le
+galant... venu pour votre jeune fille... N'arriveront que par-dessus nos
+corps, «Les Os».
+
+Et après ces quelques mots jetés d'une voix entrecoupée, ces deux amis
+si étrangement assortis se donnèrent une poignée de main, échangèrent un
+regard de profonde affection pendant que la brise parfumée des bois leur
+apportait le bruit des pas des chevaux.
+
+Il y avait six brigands en tout.
+
+L'un d'eux, qui paraissait être le chef, marchait en avant.
+
+Les autres venaient derrière, formant un groupe.
+
+Arrivés devant la maison, ils mirent leurs chevaux à l'attache à un
+petit arbre, après quelques mots dits à voix basse par leur capitaine,
+et s'avancèrent avec assurance vers la porte.
+
+Le patron Morgan et Abe étaient accroupis dans l'ombre de la haie, tout
+au bout de l'allée.
+
+Ils étaient invisibles pour les bandits, qui évidemment s'attendaient à
+ne rencontrer qu'une faible résistance dans cette maison isolée.
+
+Comme l'homme de tête, qui s'était avancé, se tournait à moitié pour
+donner un ordre à ses camarades, les deux amis reconnurent le profil dur
+et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le prétendant refusé par
+miss Carrie Sinclair.
+
+L'honnête Abe jura mentalement que celui-là du moins n'arriverait pas
+vivant jusqu'à la porte.
+
+Le bandit s'avança jusqu'à cette porte et mit la main sur le loquet.
+
+Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: «Arrière» du milieu
+des buissons.
+
+En guerre, comme en amour, le mineur était homme peu bavard.
+
+--On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre d'une
+tristesse et d'une douceur infinie, ainsi qu'elle l'était toujours quand
+son possesseur avait le diable dans le corps.
+
+Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait
+l'allocution prononcée d'une voix molle et languissante qu'il avait
+entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst, allocution qui
+s'était terminée comme suit.
+
+Le doux orateur s'était adossé à la porte, avait sorti un révolver et
+avait demandé à voir le filou qui aurait l'audace de se frayer un
+passage.
+
+--C'est ce maudit imbécile de Durton, et son ami à la face blanche,
+dit-il.
+
+Ces deux noms étaient fort connus à la ronde.
+
+Mais les coureurs de la Brousse étaient des hommes téméraires et décidés
+à tout.
+
+Ils avancèrent en masse jusqu'à la porte.
+
+--Débarrassez le passage, dit leur chef d'un ton farouche, à demi-voix,
+vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans une balle dans
+la peau, puisqu'on vous en laisse la chance.
+
+Les associés répondirent par leur rire.
+
+--Alors au diable! avancez.
+
+La porte s'ouvrit largement et la troupe tira une salve tout en poussant
+et fit un effort énergique pour pénétrer dans l'allée sablée.
+
+Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit entre
+les buissons, à l'autre bout.
+
+Il était malaisé de tirer avec justesse dans les ténèbres.
+
+Le second homme fit un bond convulsif en l'air et tomba la face en
+avant, les bras étendus. Il se tordit affreusement au clair de lune.
+
+Le troisième fut touché à la jambe et s'arrêta.
+
+Les autres en firent autant, par esprit d'imitation.
+
+Après tout, la demoiselle n'était pas pour eux et ils mettaient peu
+d'entrain à la besogne.
+
+Leur capitaine s'élança furieusement en avant, comme un courageux bandit
+qu'il était, mais il fut accueilli par un coup formidable que lui porta
+Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lancé avec une telle violence
+qu'il recula en chancelant parmi ses compagnons, le sang ruisselant de
+sa mâchoire brisée, mis hors d'état de lancer un juron au moment même où
+il en sentait le besoin le plus urgent.
+
+--Ne partez pas encore, dit la voix partant des ténèbres.
+
+Mais ils n'avaient nullement l'intention de partir tout de suite.
+
+Quelques minutes devaient s'écouler, ils le savaient, avant qu'ils
+eussent sur eux les gens de l'Écluse de Harvey.
+
+Ils avaient encore le temps d'enfoncer la porte s'ils pouvaient venir à
+bout des défenseurs.
+
+Ce que redoutait Abe se réalisa.
+
+Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui.
+
+Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes s'y
+frayaient passage à grand bruit partout où il paraissait y avoir une
+ouverture.
+
+Les deux amis échangèrent un regard.
+
+Leur flanc était tourné. Ils restèrent là, pareils à des gens qui
+connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de l'affronter.
+
+Il y eut une mêlée furieuse de corps noirs au clair de lune, pendant
+qu'éclatait un cri sonore d'encouragement lancé par des voix connues.
+
+Les farceurs de l'Écluse de Harvey se trouvaient en présence d'une
+situation bien plus extraordinaire que la mystification à laquelle ils
+venaient assister.
+
+Les associés virent près d'eux des figures amies, Shamees, Struggles,
+Mac Coy.
+
+Il y eut une reprise désespérée, un corps à corps décisif, un nuage de
+fumée d'où partaient des coups de feu, des jurons farouches et, quand il
+se dissipa, on vit une ombre noire s'enfuir toute seule pour sauver sa
+vie, en franchissant l'ouverture de la haie.
+
+C'était le seul des coureurs de la Brousse qui fût resté debout.
+
+Mais les vainqueurs ne jetèrent aucun cri de triomphe.
+
+Un silence étrange régna parmi eux, suivi d'un murmure compatissant, car
+en travers du seuil qu'il avait défendu si vaillamment, gisait le pauvre
+Abe, l'homme au coeur loyal et simple.
+
+Il respirait péniblement, car une balle lui avait traversé les poumons.
+
+On le porta dans la maison, avec tous les ménagements dont étaient
+capables ces rudes mineurs.
+
+Il y avait là, j'en suis sûr, des hommes qui auraient voulu avoir reçu
+sa blessure, s'ils avaient pu ainsi gagner l'amour de cette jeune fille
+vêtue de blanc qui se penchait sur le lit taché de sang, et lui disait à
+demi-voix des paroles si douces et si tendres.
+
+Cette voix parut le ranimer.
+
+Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rêve, et les promena autour de
+lui: ils se portèrent sur cette figure.
+
+--Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib...
+
+Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur l'oreiller.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+
+Mais cette fois, Abe ne tint pas parole.
+
+Sa robuste constitution intervint, et il triompha d'une blessure qui eût
+été mortelle pour un homme plus faible.
+
+Faut-il l'attribuer à l'air balsamique des bois que la brise amenait par
+dessus des milliers de milles de forêt jusque dans la chambre du malade;
+ou à la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur?
+
+En tout cas nous savons qu'en moins de deux mois il avait vendu ses
+actions du Conemara et quitté pour toujours la petite cabane de la côte.
+
+Peu de temps après, j'eus le plaisir de lire l'extrait d'une lettre
+écrite par une jeune personne du nom d'Amélie, à laquelle nous avons
+fait une allusion passagère au cours de notre récit.
+
+Nous avons déjà enfreint le secret d'une épître féminine: aussi ne nous
+ferons-nous guère de scrupule de jeter un coup d'oeil sur une autre
+épître:
+
+«J'ai été l'une des demoiselles d'honneur, dit-elle, et Carrie
+paraissait _charmante_ (mot souligné) sous le voile et les fleurs
+d'oranger.
+
+«Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il était bien
+amusant avec sa rougeur; il a lâché le livre de prières. Et quand on lui
+a posé la question, il a répondu _oui_, d'une voix telle, que vous
+l'auriez entendu d'un bout à l'autre de George Street.
+
+«Son témoin était _charmant_ (mot souligné de deux traits), avec sa
+figure douce. Il était bien beau, bien gentil. Trop doux pour se
+défendre parmi ces rudes gaillards, j'en suis sûre.»
+
+Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent
+accomplis, miss Amélie se soit chargée de veiller elle-même sur notre
+ancien ami M. Jack Morgan, généralement connu sous le nom de patron.
+
+Il y a près du coude de la rivière un arbre qu'on montre en disant:
+c'est le gommier de Ferguson.
+
+Il est inutile d'entrer dans des détails qui seraient répugnants.
+
+La justice est brève et sévère dans les colonies qui débutent et les
+habitants de l'Écluse de Harvey étaient gens sérieux et pratiques.
+
+L'élite de la société continue à se donner rendez-vous le samedi soir
+dans la chambre réservée du Bar Colonial.
+
+En de telles circonstances, si l'on a un étranger ou un invité à
+régaler, on observe constamment le même cérémonial, qui consiste à
+remplir les verres en silence, à les frapper sur la table, puis, après
+avoir toussé, comme pour s'excuser, Jim Struggles s'avance et fait la
+narration du poisson d'avril et de la façon dont l'aventure se termina.
+
+On est d'accord pour reconnaître qu'il s'en tire en véritable artiste,
+lorsque, parvenu au terme de son récit, il le conclut en balançant son
+verre en l'air, et disant:
+
+--Maintenant, à la santé de Monsieur et Madame «Les Os».
+
+Manifestation sentimentale à laquelle l'étranger ne manquera pas
+d'applaudir, s'il est un homme avisé.
+
+
+
+
+LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+Si je sais pourquoi l'on a qualifié Tom Donahue de Tom le Chançard?
+
+Oui, je le sais, et c'est plus que ne peut en dire un sur dix des gens
+qui l'appellent ainsi.
+
+J'ai pas mal roulé le monde en mon temps, et vu maintes choses étranges,
+mais aucune qui le soit plus que la façon dont Tom gagna ce sobriquet,
+et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors avec lui.
+
+La raconter?
+
+Oh, certainement, mais c'est une histoire un peu longue, et une histoire
+des plus étranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre verre, et
+allumez un autre cigare, pendant que je tâcherai de la dévider.
+
+Oui, c'est une histoire fort étrange, et qui laisse bien loin certains
+contes de fées que j'ai entendus.
+
+Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie d'un bout à l'autre.
+
+Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui s'en
+souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis.
+
+Le récit a été fait bien des fois autour du feu dans les chaumières des
+Boers depuis l'État d'Orange jusqu'au Criqualand, oui, et aussi dans la
+Brousse et aux Champs de diamants.
+
+J'ai pris des manières assez rudes, Monsieur, mais j'ai été inscrit
+jadis à Middle Temple, et j'ai fait mes études pour le Barreau.
+
+Tom--c'est tant pis pour moi--fut un de mes condisciples, et nous
+avons fait une rude noce pendant ce temps-là de sorte que nos finances
+allaient se trouver à sec.
+
+Nous fûmes obligés de laisser là nos prétendues études, et de voir s'il
+n'y aurait point quelque part dans le monde un pays où deux jeunes
+gaillards aux bras vigoureux, à la constitution saine, pourraient faire
+leur chemin.
+
+En ce temps-là, le courant de l'émigration commençait à peine à dévier
+du côté du l'Afrique.
+
+Nous pensâmes donc que le meilleur parti à prendre était d'aller là-bas,
+dans la colonie du Cap.
+
+Donc, pour couper au plus court, nous nous embarquâmes, et nous
+débarquâmes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et alors
+nous nous séparâmes.
+
+On tenta la chance dans bien des directions, l'on eut des hauts et des
+bas, mais au bout du compte, quand le hasard, après trois ans, eut
+amener chacun de nous dans le haut pays, où l'on se rencontra de
+nouveau, j'ai le regret de dire que nous étions dans une situation aussi
+embarrassée qu'à notre point de départ.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+Voilà qui n'avait guère l'air d'un début brillant, et nous étions bien
+découragés, si découragés, que Tom parlait de retourner en Angleterre et
+de chercher une place d'employé.
+
+Par où vous voyez que, sans le savoir, nous n'avions joué que nos basses
+cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts.
+
+Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en tout.
+
+Nous nous trouvions dans une région presque dépourvue de population.
+
+Il ne s'y trouvait que quelques fermes éparpillées à de grandes
+distances, avec des maisons d'habitation entourées d'une palissade et de
+barrières pour se défendre contre les Cafres.
+
+Tom Donahue et moi nous avions tout juste une méchante hutte dans la
+brousse, mais on savait que nous ne possédions rien, et que nous jouions
+avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous ne courions pas
+grand risque.
+
+Nous restions là, à faire quelques besognes par ci par là, et à espérer
+des temps meilleurs.
+
+Or, au bout d'un mois, il arriva un soir certaine chose qui commença à
+nous remonter un peu l'un et l'autre, et c'est de cette chose-là,
+Monsieur, que je vais vous parler.
+
+Je m'en souviens bien.
+
+Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaçait de faire
+irruption par notre misérable fenêtre.
+
+Nous avions allumé un grand feu de bois qui pétillait et lançait des
+étincelles sur le foyer.
+
+J'étais assis à côté, m'occupant à réparer un fouet, pendant que Tom,
+étendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait piteusement sur
+la malchance qui l'avait amené dans un tel endroit.
+
+--Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais ce
+qui l'attend.
+
+--La déveine, Jack, la déveine. J'ai toujours été le chien le plus
+déveinard qu'il y ait. Voici trois ans que je suis dans cet abominable
+pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent à peine d'Angleterre, et qui
+font sonner leurs poches pleines d'argent et moi je suis aussi pauvre
+que le jour où j'ai débarqué. Ah! Jack, vieux copain, si vous tenez à
+rester la tête au-dessus de l'eau, il faut que vous cherchiez fortune
+ailleurs qu'en ma compagnie.
+
+--Des bêtises, Jack! vous êtes en déveine aujourd'hui... Mais écoutez,
+quelqu'un marche au dehors! À son pas, je reconnais Dick Wharton. Si
+quelqu'un est capable de vous remettre en train, c'est lui.
+
+Je parlais encore, que la porte s'ouvrit pour laisser entrer l'honnête
+Dick Wharton, tout ruisselant d'eau, sa bonne face rouge apparaissant à
+travers une buée comme la lune dans l'équinoxe d'automne.
+
+Il se secoua, et, après nous avoir dit bonjour, il s'assit près du feu.
+
+--Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez dans le
+rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne prenez pas des
+habitudes régulières.
+
+Dick avait l'air plus sérieux que d'ordinaire.
+
+On eut même pu dire qu'il paraissait effrayé, si l'on n'avait pas connu
+son homme.
+
+--Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des bêtes de Madison
+s'est égarée. On l'a aperçue par là-bas, dans la vallée de Sasassa, et
+naturellement pas un de nos noirs n'a consenti à se hasarder la nuit
+dans cette vallée et si nous avions attendu jusqu'au matin, l'animal se
+serait trouvé dans le pays des Cafres.
+
+--Pourquoi refusent-ils d'aller la nuit dans la vallée de Sasassa?
+demanda Tom.
+
+--À cause des Cafres, je suppose, dis-je.
+
+--Fantômes, dit Dick.
+
+Nous nous mîmes tous deux à rire.
+
+--Je suis persuadé qu'à un homme aussi prosaïque que vous, ils n'ont
+pas seulement laissé entrevoir leurs charmes? dit Tom du fond de sa
+caisse.
+
+--Si, dit Jack d'un ton sérieux, mais si, j'ai vu ce dont parlent les
+noirauds, et, sur ma parole, mes garçons, je ne tiens pas à le revoir.
+
+Tom se mit sur son séant:
+
+--Des sottises, Dick, vous voulez rire, l'ami. Allons, contez-nous tout
+cela: La légende d'abord, et ensuite ce que vous avez vu. Passez-lui la
+bouteille, Jack.
+
+--Eh bien, dit Dick, pour la légende, il paraît que les noirauds se
+repassent de génération en génération la croyance que la vallée de
+Sasassa est hantée par un Démon horrible. Des chasseurs, des voyageurs
+qui descendaient le défilé ont vu ses yeux luisants sous les ombres des
+escarpements, et le bruit court que quiconque a subi par hasard ce
+regard malfaisant, est poursuivi pendant tout le reste de sa vie par la
+malchance due à l'influence maudite de cet être. Est-ce vrai, ou non?
+dit Dick d'un air piteux. Je pourrai avoir l'occasion de le savoir par
+moi-même.
+
+--Continuez, Dick, continuez, s'écria Tom. Racontez-nous ce que vous
+avez vu.
+
+--Eh bien voilà: j'allais à tâtons par la vallée en cherchant la vache
+de Madison, et j'étais arrivé, je crois, à moitié chemin de la pente,
+vers l'endroit où un rocher escarpé, tout noir, se dresse dans le ravin
+de droite. Je m'y arrêtai pour boire une gorgée.
+
+«À ce moment-là, j'avais les yeux tournés vers cette pointe de rocher.
+
+«Au bout d'un moment je vis surgir, en apparence, de la base du roc, à
+huit pieds de terre, et à une centaine de yards de distance, une étrange
+flamme livide, qui papillotait, oscillait, tantôt semblait près de
+s'éteindre, et tantôt reparaissait...
+
+«Non, non, j'ai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de feu. Ce
+n'était rien de pareil.
+
+«Cette flamme était bien là, et je la regardai dix bonnes minutes en
+tremblant de tous mes membres.
+
+«Je fis alors un pas en avant.
+
+«Elles disparut instantanément, comme la flamme d'une bougie qu'on a
+soufflée.
+
+«Je fis un pas en arrière; mais il me fallut un certain temps pour
+retrouver l'endroit exact et la position d'où la flamme était visible.
+
+«À la fin, elle reparut, la lueur mystérieuse, mobile comme auparavant.
+
+«Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher, mais le
+sol était si accidenté qu'il m'était impossible de marcher en droite
+ligne, et quoique j'aie fait tout le tour de la base du rocher, je ne
+pus rien voir.
+
+«Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le dire, mes
+enfants, je ne me suis pas aperçu qu'il pleuvait pendant tout le long du
+trajet, jusqu'au moment où vous me l'avez dit.
+
+Mais holà? Qu'est-ce qui prend à Tom?
+
+Qu'est-ce qui lui prenait, en effet?
+
+À ce moment-là Tom était assis, les jambes hors de sa caisse, et sa
+figure entière trahissait une excitation si intense qu'elle faisait
+peine à voir.
+
+--Le démon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumières, Dick?
+Parlez.
+
+--Une seule.
+
+--Hourra! s'écria Tom. À la bonne heure.
+
+Sur quoi il lança d'un coup de pied les couvertures jusqu'au milieu de
+la pièce, qu'il se mit à arpenter à grands pas fiévreux.
+
+Tout à coup, il s'arrêta devant Dick, et, lui mettant la main sur
+l'épaule:
+
+--Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la vallée de
+Sasassa avant le lever du soleil?
+
+--Ce serait bien difficile.
+
+--Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick Wharton. Je
+vous le demande, d'ici à huit jours, ne parlez à personne de ce que vous
+venez de nous raconter. Vous le promettez, n'est-ce pas?
+
+Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il était facile de deviner
+qu'il regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois dire que sa
+conduite me confondit absolument.
+
+Mais j'avais eu jusqu'alors tant de preuves du bon sens de mon ami et de
+sa rapidité de compréhension qu'il me parut parfaitement admissible que
+le récit de Dick avait pour lui un sens, bien que mon intelligence
+obtuse ne pût le saisir.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+Pendant toute la nuit, Tom fut extrêmement agité.
+
+Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit répéter sa promesse.
+
+Il se fit également faire une description minutieuse de l'endroit où il
+avait vu l'apparition, et indiquer l'heure où elle s'était montrée.
+
+Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me couchai dans
+ma caisse, d'où je vis Tom assis près du feu, occupé à lier ensemble,
+deux bâtons.
+
+Je m'endormis.
+
+Je dus dormir environ deux heures, mais à mon réveil, je trouvai Tom
+qui, dans la même attitude, était toujours à sa besogne.
+
+Il avait fixé un des bouts de bois à l'extrémité de l'autre de manière à
+représenter grossièrement un T et il était actuellement en train de
+fixer dans l'angle un bout de bois plus petit au moyen duquel le bras
+transversal du T pouvait être placé dans une position plus ou moins
+relevée ou inclinée.
+
+Il avait pratiqué des entailles dans le bâton vertical, de sorte qu'au
+moyen de ce petit étai, la croix pouvait être maintenue indéfiniment
+dans la même position.
+
+--Regardez cela, Jack, s'écria-t-il en me voyant réveillé, venez me
+donner votre opinion. Supposons que je mette ce bâton juste dans la
+direction d'un objet, et que je place cet autre bout de bois de manière
+à maintenir le premier, dans sa position, qu'ensuite je le laisse là,
+pourrais-je retrouver ensuite l'objet, si je le voulais? Ne croyez-vous
+pas que je le pourrais? Jack, ne le croyez-vous pas? reprit-il avec
+agitation, en me saisissant par le bras.
+
+--Oh! dis-je, cela dépendrait de la distance où se trouverait l'objet,
+et de l'exactitude avec laquelle votre bâton serait orienté. Si c'était
+à une distance quelconque, je taillerais des mires sur votre bâton en
+croix; au bout, j'attacherais une corde, que je ferais descendre en fil
+à plomb; et cela vous conduirait fort près de l'objet que vous voulez.
+Mais, assurément, Tom, ce n'est point votre intention de marquer ainsi
+la place exacte du fantôme.
+
+--Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je porterai cela
+à la vallée de Sasassa. Vous emprunterez le levier de Madison et vous
+viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien qu'il ne faut dire à personne
+ni où vous allez, ni pourquoi vous voulez ce levier.
+
+Tom passa toute la journée à se promener dans la pièce ou à travailler à
+son appareil.
+
+Il avait les yeux brillants, les joues animées d'un rouge de fièvre,
+dont il présentait au plus haut degré tous les symptômes.
+
+--Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me
+dis-je, en revenant avec mon levier.
+
+Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi à mon tour par
+cette excitation.
+
+Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument.
+
+--Je n'y tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en route
+pour la vallée de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon vieux, nous
+rendra opulents ou nous achèvera. Prenez votre revolver, pour le cas où
+on rencontrerait des Cafres...
+
+«Je n'ose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les mains
+sur les épaules, car si ma déveine me poursuit encore cette nuit, je ne
+sais ce que je serais capable n'en faire.
+
+Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partîmes pour ce fatigant
+trajet de la vallée de Sasassa.
+
+En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon quelques
+indications sur son projet.
+
+Il se bornait à répondre:
+
+--Hâtons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont, à cette heure,
+entendu le récit de Wharton. Hâtons-nous, sans quoi nous ne serons
+peut-être pas les premiers arrivés sur le terrain.
+
+Ah! Monsieur, nous fîmes un trajet de dix milles environ à travers les
+montagnes.
+
+Enfin, après être descendus par une pente rapide, nous vîmes s'ouvrir
+devant nous un ravin si sombre, si noir qu'on eût pu le prendre pour la
+porte même de l'enfer.
+
+Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de tous
+côtés ce défilé encombré de blocs éboulés qui conduisait à travers le
+pays hanté, dans la direction du Pays des Cafres.
+
+La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en contours
+des plus nets les dentelures irrégulières des rochers qui en formaient
+les sommets, pendant qu'au-dessous de cela tout était noir comme
+l'Érèbe.
+
+--La vallée de Sasassa? dis-je.
+
+--Oui, répondit Tom.
+
+Je le regardai.
+
+En ce moment, il était calme.
+
+L'ardeur fébrile avait disparu.
+
+Il agissait avec réflexion, avec lenteur.
+
+Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans l'oeil une
+lueur qui annonçaient que l'instant grave était venu.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+Nous entrâmes dans le défilé, en trébuchant parmi les éboulis.
+
+Tout à coup j'entendis une exclamation courte, vive, lancée par Tom.
+
+--Le voici, le rocher, s'écria-t-il en désignant une grande masse qui
+se dressait devant nous dans l'obscurité.
+
+--Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous
+sommes à environ cent yards de la falaise, à ce que je crois. Avancez
+lentement d'un côté; j'en ferai autant de l'autre. Si vous apercevez
+quelque chose, arrêtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze
+pouces à chaque pas et tenez les yeux fixes sur l'escarpement à environ
+huit pieds de terre. Êtes-vous prêt?
+
+--Oui!
+
+À ce moment j'étais encore plus excité que lui.
+
+Quelle était son intention, qu'avait-il en vue?
+
+Je n'avais pas même de supposition à ce sujet, si ce n'est qu'il se
+proposait d'examiner en plein jour la partie de la falaise d'où venait
+la lumière.
+
+Mais l'influence de cette situation romanesque et de l'agitation que mon
+compagnon éprouvait en la comprimant, était si forte que je sentais le
+sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment à mes tempes.
+
+--Partez, cria Tom.
+
+Et alors nous nous mîmes en marche, lui à droite, moi à gauche, en
+tenant les yeux fixés sur la base du rocher.
+
+J'avais avancé d'environ vingt pas, quand la chose m'apparut soudain.
+
+À travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur
+rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait,
+qui à chaque changement faisait un effet de plus en plus étrange.
+
+L'antique superstition cafre s'empara de mon esprit et je sentis passer
+en moi un frisson glacial.
+
+Dans mon agitation, je fis un pas en arrière.
+
+Alors la lueur disparut instantanément, laissant à sa place une profonde
+obscurité.
+
+Je m'avançai de nouveau.
+
+Elle reparut, la lueur rouge, à la base du rocher.
+
+--Tom, Tom! criai-je.
+
+--Oui, j'y vais, l'entendis-je crier à son tour, comme il accourait à
+moi.
+
+--La voici... là, en haut, contre le rocher.
+
+Tom était tout prés de moi.
+
+--Je ne vois rien, dit-il.
+
+--Voyons, là, là, ami, en face de vous.
+
+En disant ces mots, je m'écartai un peu vers la droite, et aussitôt la
+lueur disparut à mes yeux.
+
+Mais à en juger par les exclamations joyeuses que lançait Tom, il était
+évident qu'après avoir pris la place que j'avais occupée, il voyait
+aussi la lueur.
+
+--Jack, s'écria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses
+forces, Jack, vous et moi nous n'aurons plus lieu de nous plaindre de
+notre malchance.
+
+«Maintenant faisons un tas de pierres à l'endroit où nous sommes. C'est
+cela.
+
+«À présent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au
+sommet. Voilà!
+
+«Il faudrait un vent bien fort pour l'abattre et il nous suffit qu'il
+tienne bon jusqu'au matin.
+
+«Oh! Jack, mon garçon, quand je songe que nous parlions hier de nous
+faire employés, et vous qui répondiez que personne ne sait ce qui
+l'attend.
+
+«Par Jupiter, Jack, voilà qui ferait une jolie nouvelle.
+
+À ce moment, nous avions fixé solidement le piquet vertical entre deux
+grosses pierres.
+
+Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal.
+
+Il resta un bon quart d'heure à le faire monter et descendre tour à
+tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans
+l'angle et se redressa.
+
+--Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d'oeil le
+plus juste que j'aie jamais rencontré.
+
+Je regardai sur la mire.
+
+Là-bas, à portée de la vue, brillait la tache scintillante.
+
+On eût dit qu'elle était au bout de la mire, tant la visée avait été
+exactement faite.
+
+--Et maintenant, mon garçon, dit Tom, mangeons un peu et dormons.
+
+«Il n'y a plus rien à faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin
+de tout ce que nous aurons d'esprit et de force.
+
+«Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en état
+d'avoir l'oeil sur notre poteau indicateur et de veiller à ce que rien ne
+lui arrive pendant la nuit.
+
+Nous fîmes du feu, et nous soupâmes pendant que le démon de la Sasassa
+nous contemplait face à face de son oeil mobile et étincelant.
+
+Il continua de le faire pendant toute la nuit.
+
+Toutefois ce ne fut pas toujours du même endroit, car, après souper,
+quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il était
+entièrement invisible.
+
+Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna à cette
+remarque:
+
+--C'est la lune, et non l'objet, qui a changé de place.
+
+Puis, se recroquevillant sur lui-même, il s'endormit.
+
+Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions debout, et nous
+examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien,
+qu'une surface terne, ardoisée, uniforme, peut-être un peu plus
+raboteuse à l'endroit où arrivait notre ligne de mire, mais sans autre
+particularité remarquable.
+
+--Maintenant mettons à exécution votre idée, Jack, dit Tom Donahue, en
+déroulant d'autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un
+bout, tandis que j'irai jusqu'à l'autre bout.
+
+En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de
+l'escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur
+l'autre en l'enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la
+mire du bout.
+
+De cette façon, je pouvais dire à Tom d'aller à droite ou à gauche.
+
+Notre corde était maintenue tendue depuis son point d'attache, par le
+point de mire, et de là dans la direction du rocher, où elle aboutissait
+à environ huit pieds du sol.
+
+Tom traça à la craie un cercle d'environ trois pieds de diamètre autour
+de ce point.
+
+Alors il me cria de venir le rejoindre.
+
+--Nous avons combiné l'affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons
+la trouvaille ensemble, s'il y en a une.
+
+Le cercle, qu'il avait tracé, comprenait une partie du rocher plus lisse
+que le reste, excepté au centre, ou se remarquaient quelques noyaux
+saillants et rugueux.
+
+Tom m'en montra un en poussant un cri de joie.
+
+C'était une masse assez irrégulière, de teinte brune, qui avait à peu
+près le volume du poing d'un homme, et qu'on eût pris pour un tesson de
+verre sale incrusté dans le mur escarpé.
+
+--C'est cela! s'écria-t-il, c'est cela!
+
+--Cela, quoi?
+
+--Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel qu'il n'y a monarque
+au monde qui n'en envie la possession à Tom Donahue! Jouez de votre
+barre de fer, et bientôt nous aurons exorcisé le démon de la vallée de
+Sasassa.
+
+J'étais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise,
+à contempler le trésor qui était tombé entre nos mains de façon si
+inespérée.
+
+--Allons, dit Tom, passez-moi le levier. À présent, en prenant comme
+point d'appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire
+sauter... Oui, il cède. Je n'aurais jamais cru qu'il serait venu aussi
+facilement... À présent, Jack, plus nous nous dépêcherons de retourner à
+la cabane, et de là d'aller au Cap, mieux nous ferons.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+Après avoir enveloppé notre trésor, nous reprîmes à travers les collines
+la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta qu'au temps où il
+étudiait le droit à Middle-Temple, il avait trouvé dans la bibliothèque
+une brochure poudreuse d'un certain Jans Van Hounym, qui racontait une
+aventure fort semblable à la nôtre, et qui était arrivée à ce brave
+Hollandais vers la fin du XVIIe siècle, aventure qui avait abouti à la
+découverte d'un diamant lumineux.
+
+Ce récit s'était représenté à l'esprit de Tom pendant qu'il écoutait
+l'histoire de fantôme de l'honnête Dick Wharton.
+
+Quant aux moyens inventés pour vérifier la supposition, ils étaient
+sortis de son fertile cerveau d'Irlandais.
+
+Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en défaire
+avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien notre voyage en
+nous embarquant pour Londres. Tout de même allons d'abord chez Madison;
+il se connaît un peu en ces choses, et peut-être nous donnera quelque
+idée de ce que nous pouvons regarder comme un prix équitable pour notre
+trésor.
+
+En conséquence, nous quittâmes notre route, au lieu de retourner à notre
+butte, pour prendre le sentier étroit qui conduisait à la ferme de
+Madison.
+
+Nous le trouvâmes en train de déjeuner.
+
+Une minute après, nous étions assis à sa table, grâce à l'hospitalité
+sud-africaine.
+
+--Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, qu'y a-t-il
+sous roche? Vous avez quelque chose à me dire, je le vois. Qu'est-ce que
+c'est?
+
+Tom tira son paquet, dénoua d'un air solennel les mouchoirs qui
+l'enveloppaient.
+
+--Voilà, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix vous
+paraîtrait-il honnête d'offrir pour ceci?
+
+Madison prit l'objet et l'examina d'un air de connaisseur.
+
+--Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table, à l'état brut, cela
+vaudrait douze shillings la tonne.
+
+--Douze shillings, s'écria Tom, en se dressant d'un bond. Ne voyez-vous
+pas ce que c'est?
+
+--Du sel gemme.
+
+--Au diable le sel gemme! C'est du diamant.
+
+--Goûtez-y, dit Madison.
+
+Tom le porta à ses lèvres, le jeta à terre en poussant un juron
+terrible, et sortit aussitôt de la chambre.
+
+Je me sentais moi-même attristé, déçu, mais me rappelant ce que Tom
+avait dit au sujet du révolver, je sortis aussi et retournai à la hutte,
+plantant là Madison, muet, abasourdi.
+
+Quand j'entrai, je trouvai Tom couché dans sa caisse, la figure tournée
+vers le mur, et l'air trop découragé pour accepter mes paroles de
+consolation.
+
+Maudissant Dick et Madison, le démon de Sasassa et tout le reste,
+j'allai faire un tour hors de la hutte et me réconfortai de notre
+pénible mésaventure en fumant une pipe.
+
+J'étais arrivé à cinquante pas de la hutte quand j'en entendis partir le
+bruit auquel je m'attendais le moins de ce côté-là.
+
+Si ce son avait été un gémissement ou un juron, je l'aurais trouvé tout
+naturel, mais celui qui me fit m'arrêter et retirer ma pipe de ma bouche
+était un bruyant éclat de rire.
+
+L'instant d'après, Tom en personne sortait de la hutte, la figure toute
+rayonnante de joie.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+--En chasse pour dix autres milles à pied, vieux camarade.
+
+--Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme, à douze shillings la
+tonne...
+
+--Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous
+avez de l'affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels
+sots, quels fous nous avons été de nous laisser jeter à bas par une
+bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je
+vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d'une
+fois un bloc de sel gemme incrusté dans de la roche, et moi aussi j'en
+ai vu, quoique j'aie fait tant d'affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack,
+avez-vous jamais vu de ces morceaux-là briller dans l'obscurité à peine
+autant qu'une luciole?
+
+--Non, je ne peux pas dire que j'en aie vu.
+
+--Je puis m'enhardir jusqu'à prédire que si nous attendions jusqu'à la
+nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumière briller de
+nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons détaché ce sel
+sans valeur, nous nous sommes trompés de cristal. Il n'y a rien
+d'étrange, dans ces collines, à ce qu'un morceau de sel gemme se trouve
+à un pied de distance d'un diamant. Il en a pris l'éclat, et nous étions
+surexcités, nous nous sommés conduits sottement, et avons laissé en
+place la véritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre
+précieuse de Sasassa est incrustée dans le périmètre du cercle magique
+tracé à la craie sur la surface de ce rocher de là-bas. Venez, vieux
+camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre révolver, et nous serons
+bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d'additionner deux et
+deux.
+
+Je ne crois pas avoir montré un bien vif enthousiasme cette fois.
+
+J'avais déjà commencé à regarder ce diamant comme un fléau sans
+compensation. Mais décidé à ne point jeter d'eau froide sur les
+espérances de Tom, je me déclarai tout prêt à partir.
+
+Quelle marche ce fut?
+
+Tom avait toujours été bon marcheur de montagne, mais ce jour-là
+l'excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m'évertuais
+de mon mieux à gravir derrière lui.
+
+Quand nous fûmes arrivés à moins d'un demi-mille, il prit le pas de
+charge, et ne s'arrêta que quand il fut devant le cercle blanc tracé sur
+le rocher.
+
+Pauvre vieux Tom! quand je l'eus rejoint, son état d'esprit avait
+changé.
+
+Il était là, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait,
+flottant devant lui, la mine piteuse.
+
+--Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher.
+
+Il ne s'y voyait absolument rien qui ressemblât à un diamant.
+
+Dans le cercle on n'apercevait que la surface lisse de couleur ardoisée,
+avec un gros trou, celui d'où nous avions arraché le morceau de sel
+gemme, et un ou deux petits creux. Quant à la pierre précieuse, pas de
+trace.
+
+--Je l'ai examiné pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n'est pas
+là; quelqu'un sera venu et aura remarqué le cercle, et l'aura prise.
+Rentrons à la maison, Jack, je me sens énervé, fatigué. Oh! y eut-il
+jamais une mauvaise chance pareille à la mienne.
+
+Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d'abord un dernier coup
+d'oeil sur l'escarpement.
+
+Tom avait déjà fait une dizaine de pas.
+
+--Holà! criai-je, n'apercevez-vous aucun changement dans ce cercle
+depuis hier?
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Tom.
+
+--Retrouvez-vous une certaine chose qui y était auparavant?
+
+--Le sel gemme? dit Tom.
+
+--Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes
+servi comme point d'appui. Je suppose que nous l'aurons descellé en
+manoeuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il était fait.
+
+En conséquence, nous cherchâmes parmi les cailloux détachés qui se
+trouvaient au pied de l'escarpement.
+
+--Nous y voilà, Jack. Nous avons réussi enfin. Nous voilà redevenus des
+hommes.
+
+Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et
+qui tenait à la main un petit morceau de roche noire.
+
+Au premier coup d'oeil, on eut pris cela pour un éclat de la pierre, mais
+tout près de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec
+enthousiasme.
+
+On eut dit tout d'abord un oeil de verre, mais il y avait là, un éclat et
+une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espèce de verre.
+
+Cette fois, il n'y avait pas erreur, nous étions bien possesseurs d'une
+pierre précieuse de grande valeur.
+
+Nous quittâmes donc la vallée d'un coeur léger, en emportant le «démon»
+qui y avait régné si longtemps.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+Voilà la chose, Monsieur, je l'ai contée d'une façon trop prolixe, et je
+vous ai peut-être fatigué.
+
+Vous le voyez, quand je me mets à parler de ces rudes temps d'autrefois,
+je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui coulait auprès, et la
+Brousse qui l'entourait, et je crois entendre encore la voix de ce brave
+Tom.
+
+Il me reste peu de chose à ajouter.
+
+Nous prospérâmes grâce à la pierre précieuse.
+
+Tom Donahue, comme vous le savez, s'est établi ici, et il est bien connu
+dans la ville.
+
+De mon côté j'ai réussi, je me livre à l'agriculture et à l'élevage des
+autruches en Afrique.
+
+Nous avons donné au vieux Dick Wharton, de quoi s'établir pour son
+compte, et il est un de nos plus proches voisins.
+
+Si jamais vous venez de notre côté, Monsieur, ne manquez pas de demander
+Jack Turnbull, propriétaire de la ferme de Sasassa.
+
+
+
+
+NOTRE CAGNOTTE DU DERBY
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+--Bob! criai-je.
+
+Pas de réponse.
+
+--Bob!
+
+Un rapide crescendo de ronflements s'achève en un bâillement prolongé.
+
+--Réveillez-vous, Bob.
+
+--Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute endormie.
+
+--Il est bientôt l'heure du déjeuner, expliquai-je.
+
+--Que le diable emporte le déjeuner! dit l'esprit rebelle de son lit.
+
+--Et il y a une lettre, Bob, dis-je.
+
+--Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Apportez-la tout de
+suite.
+
+Et sur cette aimable invitation, j'entrai dans la chambre de mon frère
+et m'assis sur le bord de son lit.
+
+--Voici la chose: timbre poste de l'Inde, timbre de la poste de
+Brindisi. De qui cela peut-il venir?
+
+--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frère, rejetant
+en arrière ses cheveux frisés en désordre.
+
+Puis, après s'être frotté les yeux, il se mit en devoir de rompre le
+cachet.
+
+Or, s'il est un sobriquet qui m'inspire une plus profonde aversion que
+les autres, c'est bien celui de «Trognon».
+
+Une misérable bonne, impressionnée par les proportions entre ma figure
+ronde et grave et mes petites jambes piquetées de taches de rousseur,
+m'infligea ce sobriquet aux jours de mon enfance.
+
+En réalité, je ne suis pas plus un «trognon» que n'importe quelle autre
+jeune fille de dix sept ans.
+
+En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignité
+qu'inspire la colère, et je me préparais à bourrer de coups de traversin
+la tête de mon frère, quand je fus arrêtée par l'expression d'intérêt
+que marquait sa physionomie.
+
+--Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. C'était un de
+vos amis autrefois.
+
+--Comment? De l'Inde? Ce n'est pas Jack Hawthorne?
+
+--Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours chez
+nous. Il dit qu'il arrivera ici, presque en même temps que sa lettre. Ne
+vous mettez pas à danser comme cela. Vous ferez tomber les fusils ou
+vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous tranquille comme une
+fille bien sage et rasseyez-vous.
+
+Bob parlait avec toute l'autorité des vingt-deux étés qui avaient passé
+sur sa tête moutonnée.
+
+Aussi je me calmai et repris ma première position.
+
+--Comme ce sera charmant! m'écriai-je; mais, Bob, la dernière fois
+qu'il était ici, ce n'était qu'un jeune garçon, et maintenant c'est un
+homme. Ce ne sera plus du tout le même Jack.
+
+--Oh! quant à cela, dit Bob, vous n'étiez alors qu'un bout de fille,
+une méchante gamine avec des boucles; tandis qu'à présent...
+
+--Tandis qu'à présent?... demandai-je.
+
+On eût dit vraiment que Bob était sur le point de me faire un
+compliment.
+
+--Eh bien, vous n'avez plus les boucles, et vous êtes maintenant bien
+plus grosse et plus mauvaise.
+
+À un certain point de vue, c'est excellent d'avoir des frères.
+
+Il n'est pas possible à une jeune personne qui en a, de se faire de ses
+mérites une opinion exagérée.
+
+Je crois qu'à l'heure du déjeuner, tout le monde fut content d'apprendre
+le retour promis de Jack Hawthorne.
+
+Par «tout le monde» j'entends ma mère, et Elsie, et Bob.
+
+Notre cousin Salomon Barker, par contre, n'eut pas du tout l'air d'être
+accablé de joie quand je lançai cette nouvelle d'un ton triomphant,
+d'une voix haletante.
+
+Jusqu'alors je n'y avais jamais songé, mais peut-être que ce jeune
+gentleman commence à s'éprendre d'Elsie et qu'il redoute un rival.
+
+Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple l'aurait fait
+repousser son oeuf, déclarer qu'il avait déjeuné superbement, et cela
+d'un ton agressif qui permettait de douter de sa sincérité.
+
+Grace Maberly, l'amie d'Elsie, avait l'air très contente, selon son
+habitude.
+
+Quant à moi, j'étais dans un état de joie exubérante.
+
+Jack et moi, nous avions été camarades d'enfance.
+
+Il avait été pour moi comme un frère plus âgé, jusqu'au jour ou il était
+entré dans les cadets et nous avait quittés.
+
+Que de fois Bob et lui ont grimpé aux pommiers du vieux Brown, pendant
+que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon petit tablier
+blanc.
+
+Il n'y avait guère dans ma mémoire d'escapade, guère d'aventure où Jack
+ne jouât un rôle de premier ordre.
+
+Mais désormais il était «le lieutenant» Hawthorne.
+
+Il avait fait la guerre d'Afghanistan, et, selon l'expression de Bob,
+c'était «un guerrier fini».
+
+Quelle tournure allait-il avoir?
+
+Je ne sais comment cette expression de «guerrier» avait fait surgir
+l'image de Jack en armure complète, avec des plumes au casque, altéré de
+sang, et s'escrimant avec une épée énorme sur un adversaire.
+
+Après un tel exploit, je craignais bien qu'il ne condescendît plus à
+jouer à saute-mouton, aux charades et aux autres amusements
+traditionnels de Hatherley House.
+
+Le cousin Sol fut certainement très déprimé pendant les quelques jours
+qui suivirent.
+
+On avait toutes les peines du monde à le décider à faire un quatrième
+aux parties de tennis.
+
+Il témoignait une passion tout à fait extraordinaire pour la solitude et
+le tabac fort.
+
+Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans les
+massifs, le long de la rivière, et dans ces occasions, s'il lui était
+impossible de nous éviter, il tenait son regard rigoureusement fixé vers
+le lointain et refusait d'entendre nos appels féminins et de
+s'apercevoir qu'on agitait des ombrelles.
+
+Cela était certainement fort peu chic de sa part.
+
+Un soir, après dîner, je m'emparai de lui, et, me dressant de toute ma
+hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je me mis en
+devoir de lui dire ce que je pensais de lui.
+
+C'est un procédé que Bob regarde comme le comble de la charité, car il
+consiste à donner libéralement ce dont j'ai moi-même le plus grand
+besoin.
+
+Le cousin Sol flânait dans un rocking-chair, le _Times_ devant lui, et
+regardait le feu par dessus son journal, d'un air maussade.
+
+Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma bordée.
+
+--On dirait que nous vous avons fâché, master Barker, dis-je d'un ton
+de hautaine courtoisie.
+
+--Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant avec
+surprise.
+
+Il avait une façon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol.
+
+--Il semble que vous ne teniez plus à notre société, remarquai-je.
+
+Puis, descendant soudain de mon ton héroïque:
+
+--Vous êtes stupide, Sol. Qu'est-ce qui vous a donc pris?
+
+--Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine. Vous
+savez que je passe mon examen de médecine dans deux mois et que je dois
+m'y préparer.
+
+--Oh! dis-je, tout hérissée d'indignation, si c'est cela, alors n'en
+parlons plus. Naturellement, si vous préférez des _os_ à vos jeunes
+parentes, c'est fort bien. Il y a des jeunes gens qui feraient de leur
+mieux pour se rendre agréables, au lieu de bouder dans les coins et
+d'apprendre à dépecer leurs semblables avec des couteaux.
+
+Et après avoir ainsi résumé la noble science de la chirurgie, je
+m'occupai avec une violence exagérée à remettre en place des têtières
+qui n'en pouvaient mais.
+
+Je voyais bien le cousin Sol regarder, d'un air amusé, la petite
+personne aux yeux bleus qui allait et venait en colère devant lui.
+
+--Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. J'ai déjà été cueilli une
+fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave) vous
+aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se
+nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne.
+
+--Ce n'est pas toujours Jack qui irait fréquenter les momies et les
+squelettes, remarquai-je.
+
+--Est-ce que vous l'appelez toujours Jack? demanda l'étudiant.
+
+--Naturellement. Ce nom de John, cela vous a l'air si raide.
+
+--Oh! oui, c'est vrai, dit mon interlocuteur d'un air de doute.
+
+J'avais toujours, trottant dans ma tête ma théorie au sujet d'Elsie.
+
+Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une tournure
+plus gaie.
+
+Sol s'était levé et regardait par la fenêtre.
+
+J'allai l'y rejoindre et regardai timidement sa figure qui, d'ordinaire,
+exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait l'air très sombre,
+très malheureuse.
+
+En tout temps, il était très renfermé, mais je pensai qu'en le poussant
+un peu je l'amènerais à un aveu.
+
+--Vous êtes un vieux jaloux, dis-je.
+
+Le jeune homme rougit et me regarda.
+
+--Je connais votre secret, dis-je hardiment.
+
+--Quel secret? dit-il en rougissant davantage.
+
+--Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous dire,
+repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie n'ont jamais
+été très bien ensemble. Il y a bien plus de chance pour que Jack
+devienne amoureux de moi. Nous avons toujours été amis.
+
+Si j'avais planté dans le corps du cousin Sol l'aiguille à tricoter que
+je tenais à la main, il n'aurait pas bondi plus haut.
+
+--Grands Dieux! s'écria-t-il.
+
+Et je vis fort bien dans le crépuscule ses yeux noirs se fixer sur moi.
+
+--Est-ce que vous croyez réellement que c'est votre soeur qui m'occupe.
+
+--Certainement, dis-je d'un ton ferme, avec la conviction que je
+clouais mon drapeau au grand mât.
+
+Jamais un simple mot ne produisit pareil effet.
+
+Le cousin Sol fit un tour sur lui-même, la respiration coupée de
+saisissement, et sauta bel et bien par la fenêtre.
+
+Il avait toujours eu de bizarres façons d'exprimer ses sentiments, mais
+cette fois-ci il s'y prit d'une manière si originale que la seule
+impression qui s'empara alors de moi fut celle de la stupéfaction.
+
+Je restai là à regarder fixement dans l'obscurité croissante.
+
+Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi d'un air
+abasourdi et stupéfait.
+
+--C'est à vous que je pense, Nell, dit la figure.
+
+Après quoi elle disparut.
+
+Puis, j'entendis le bruit de quelqu'un qui courait à toutes jambes dans
+l'avenue.
+
+C'était un jeune homme fort extraordinaire.
+
+Les choses allèrent leur train quotidien à Hatherley House, malgré la
+déclaration d'affection qu'avait faite de manière caractéristique le
+cousin Sol.
+
+Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que j'éprouvais à son
+égard et plusieurs jours se passèrent sans qu'il fît la moindre allusion
+à la chose.
+
+Évidemment, il croyait avoir fait tout ce qu'il est indispensable de
+faire en pareilles circonstances.
+
+Toutefois, de temps à autre, il lui arrivait de m'embarrasser
+terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me
+regardait avec la fixité de la pierre, ce qui était absolument
+épouvantable.
+
+--Ne faites pas ça, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites frissonner
+des pieds à la tête.
+
+--Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il. N'est-ce
+pas parce que vous avez de l'affection pour moi?
+
+--Oh! oui, j'en ai assez, de l'affection. J'en ai pour Lord Nelson,
+s'il s'agit de cela, mais il ne me plairait guère que sa statue vienne
+se planter devant moi et reste des heures à me regarder. Voilà qui me
+met dans tous mes états.
+
+--Qu'est-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tête? dit mon
+cousin.
+
+--Il est sûr que je n'en sais rien.
+
+--Est-ce que vous avez pour moi la même affection que vous avez pour
+Lord Nelson, Nell?
+
+--Oui, seulement plus forte.
+
+Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur d'encouragement,
+car Elsie et miss Maberly entrèrent à grand bruit dans la chambre et
+mirent fin à notre tête-à-tête.
+
+J'avais de l'affection pour mon cousin, c'était certain.
+
+Je savais quel caractère simple et loyal se cachait sous son extérieur
+tranquille.
+
+Et pourtant l'idée d'avoir pour amoureux Sol Barker--Sol, dont le nom
+même est synonyme de timidité--c'était trop incroyable.
+
+Que ne s'éprenait-il de Grace, ou bien d'Elsie?
+
+Elles auraient su que faire de lui. Elles étaient plus âgées que moi.
+Elles pouvaient lui donner de l'encouragement ou le rabrouer, si elles
+aimaient mieux.
+
+Mais Grace était occupée à flirter tout doucement avec mon frère Bob et
+Elsie paraissait ne se douter absolument de rien.
+
+J'ai gardé souvenir d'un trait typique du caractère de mon cousin, que
+je ne puis m'empêcher de rapporter ici, bien qu'il soit tout à fait en
+dehors de la suite de mon récit.
+
+C'était à l'occasion de sa première visite à Hatherley House. La femme
+du Recteur vint un jour nous rendre visite et la responsabilité de la
+recevoir échut à Sol et à moi.
+
+Tout alla fort bien en commençant.
+
+Sol se montra extraordinairement animé et causeur.
+
+Malheureusement un mouvement d'hospitalité s'empara de lui, et, malgré
+de nombreux signes, et coups d'oeil pour l'avertir, il demanda à la
+visiteuse s'il se permettrait de lui offrir un verre de vin.
+
+Or, comme si la malchance l'eût voulu, notre provision venait d'être
+achevée, et bien que nous eussions écrit à Londres, l'envoi n'était pas
+encore arrivé à destination.
+
+J'attendais la réponse, respirant à peine.
+
+J'espérais un refus, mais quelle ne fut pas mon épouvante! Elle accepta
+avec empressement.
+
+--Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai le
+sommelier.
+
+Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit
+placard où l'on mettait ordinairement les carafons.
+
+Ce fut seulement après s'être engagé à fond qu'il se rappela soudain
+avoir entendu dire dans la matinée qu'il n'y avait plus de vin à la
+maison.
+
+Son angoisse d'esprit fut telle qu'il passa le reste de la visite de
+mistress Salter dans le placard et se refusa à en sortir jusqu'à ce
+qu'elle fût partie.
+
+S'il y avait eu une possibilité quelconque que le placard du vin eût une
+autre issue, qui aboutît ailleurs, la chose se serait arrangée, mais je
+savais la vieille mistress Salter parfaitement au fait de la géographie
+de la maison; elle la connaissait aussi bien que moi.
+
+Elle attendit pendant trois quarts d'heure que Sol reparût.
+
+Puis elle s'en alla de fort mauvaise humeur.
+
+--Mon cher, dit-elle en racontant l'histoire à son mari, et dans son
+indignation ayant recours à un langage presque calqué sur celui de
+l'écriture, on eût dit que le placard s'était ouvert et l'avait
+englouti.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+--Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob,
+apparaissant au déjeuner une dépêche à la main.
+
+Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lançait Sol, mais cela
+ne m'empêcha point de manifester ma joie à cette nouvelle.
+
+--Nous nous amuserons énormément quand il sera là, dit Bob. Nous
+viderons l'étang à poissons. Nous nous divertirons à n'en plus finir.
+N'est-ce pas, Sol, ce sera charmant.
+
+L'opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant était
+évidemment de celles que l'on ne peut rendre par des paroles, car il ne
+répondit que par un grognement inarticulé.
+
+Ce matin-là, je songeai longuement à Jack dans le jardin.
+
+Après tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l'avait rappelé
+un peu rudement.
+
+Il me fallait désormais me montrer réservée dans ma conduite.
+
+Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jeté sur moi un regard
+épris.
+
+Quand j'étais une enfant, que j'eusse Jack derrière moi et qu'il
+m'embrassât, cela pouvait aller le mieux du monde mais désormais je
+devais le tenir à distance.
+
+Je me rappelai qu'un jour il me fit présent d'un poisson crevé qu'il
+avait tiré du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi
+mes trésors les plus précieux, jusqu'au jour où une odeur traîtresse qui
+se répandait dans la maison fut cause que ma mère écrivit à M. Burton
+une lettre pleine d'injures, parce que celui-ci avait déclaré que notre
+système de drainage était aussi parfait qu'on pouvait le désirer.
+
+Il faut que j'apprenne à être d'une politesse guindée qui tient les gens
+à distance.
+
+Je me représentai notre rencontre, et j'en fis une répétition.
+
+Le massif de chèvrefeuille représentant Jack, je m'en approchai
+solennellement, je lui fis une révérence majestueuse et lui adressai ces
+paroles, en lui tendant la main.
+
+--Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir.
+
+Elsie survint pendant que je me livrais à cet exercice; elle ne fit
+aucune observation, mais au lunch, je l'entendis demander à Sol si
+l'idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait bornée
+aux individus.
+
+À ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit à bafouiller de
+la façon la plus confuse en voulant donner des explications.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+La cour de notre ferme donne sur l'avenue à peu près à égale distance de
+Hatherley House et de la loge.
+
+Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d'un esquire[2] du voisinage,
+nous y allâmes après le lunch.
+
+Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui
+avait éclaté dans le poulailler.
+
+Les premières nouvelles de l'insurrection avaient été apportées à la
+maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l'homme préposé aux
+poules, et on avait requis instamment ma présence.
+
+Qu'on me permette de dire en passant que la volaille était le
+département d'économie domestique dont j'étais tout spécialement
+chargée; et qu'il n'était pris aucune mesure en ce qui les concernait,
+sans qu'on eût recours à mes conseils et à mon aide.
+
+Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de
+grands détails sur l'émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de
+Bantam avaient acquis des ailes d'une longueur telle qu'ils avaient pu
+voler jusque dans le parc et que l'exemple donné par ces meneurs avait
+été contagieux, au point que de vieilles matrones de moeurs régulières,
+telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de
+la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain
+défendu.
+
+On tint un conseil de guerre dans la cour, et l'on décida à l'unanimité
+que les mutins auraient les ailes rognées.
+
+Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j'entends master Cronin et
+moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à
+la main, et à nous encourager.
+
+Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait,
+car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les
+cages au point qu'on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins
+de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour.
+
+Les autres poules avaient l'air de s'intéresser sans vacarme aux
+événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement
+moqueur.
+
+Toutefois, il n'en était pas de même de l'épouse favorite du Bantam.
+
+Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir.
+
+Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette
+réunion, car bien qu'ils n'eussent rien à voir dans les débuts de ce
+désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards,
+couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes
+et embarrassaient les pas des poursuivants.
+
+--Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut
+cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l'avez
+manquée! Vous l'avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive
+de mon côté.
+
+--C'est très bien, miss Montague, s'écria master Cronin, pendant que
+j'attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me
+disposais à la mettre sous mon bras pour l'empêcher de reprendre la
+fuite. Permettez-moi de vous la tenir.
+
+--Non, non, je vous prie d'attraper le coq. Le voilà! Tenez, là,
+derrière la meule de foin! Passez d'un côté, je passe de l'autre.
+
+--Il s'en va par la grande porte, cria Sol.
+
+--Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti.
+
+Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l'y poursuivre.
+
+On tourna l'angle, on passa dans l'avenue, où je me trouvai face à face
+avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se
+dirigeait vers la maison, en flânant.
+
+Il n'y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur.
+
+Lors même que je ne l'aurais pas regardé, un instinct, j'en suis sûre,
+m'aurait dit que c'était Jack.
+
+M'était-il possible d'avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée
+sous mon bras?
+
+Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d'oiseau semblait se
+douter qu'il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler
+avec un redoublement de violence.
+
+Dans mon désespoir, je la lâchai et j'éclatai de rire.
+
+Jack en fit autant.
+
+--Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main.
+
+Puis, d'une voix qui marquait l'étonnement:
+
+--Tiens, vous n'êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la
+dernière fois.
+
+--Ah! alors je n'avais pas une poule sous le bras, dis-je.
+
+--Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme?
+dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction.
+
+--Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en
+grandissant, n'est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation.
+
+Et alors, renonçant brusquement à toute réserve:
+
+--Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez
+pas tant d'aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam.
+
+--Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d'autrefois.
+Allons!
+
+Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc,
+pendant que le pauvre Sol s'empressait à notre aide, embarrassé à
+l'arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière.
+
+Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il
+présenta ses respects à maman dans l'après-midi, et mes rêves de dignité
+et de réserve étaient dispersés à tous les vents.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+Ce mois de mai, nous eûmes à Hatherley House une véritable troupe.
+
+C'était Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin.
+C'était, d'autre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi.
+
+En cas de nécessité, nous pouvions recruter dans les résidences des
+environs une demi-douzaine d'invités, de manière à pouvoir former un
+auditoire quand on produisait des charades ou des pièces, de notre cru.
+
+Master Nicolas Cronin, jeune étudiant d'Oxford, adonné aux sports et
+plein de complaisance, fut, de l'avis de tous, une acquisition utile,
+car il était doué d'un étonnant talent pour l'organisation et
+l'exécution.
+
+Jack ne montrait pas, tant s'en faut, autant d'entrain qu'autrefois.
+
+En fait, nous fûmes unanimes à l'accuser d'être amoureux, ce qui lui fit
+prendre cet air nigaud qu'ont les jeunes gens en pareille circonstance,
+mais il n'essaya point de se disculper de cette charmante imputation.
+
+--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? dit un matin Bob. Quelqu'un de vous
+a-t-il une idée?
+
+--Vider l'étang, dit master Cronin.
+
+--Nous n'avons pas assez d'hommes, dit Bob. Passons à autre chose.
+
+--Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack.
+
+--Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses n'auront lieu que
+dans la seconde semaine. Voyons, autre chose?
+
+--Le Lawn-tennis, suggéra Sol, avec hésitation.
+
+--Du Lawn-tennis, il n'en faut pas.
+
+--Vous pourriez organiser une dînette à l'Abbaye d'Hatherley, dis-je.
+
+--Superbe, s'écria master M. Cronin, c'est bien cela. Qu'en dites-vous,
+Bob?
+
+--Une idée de première classe, dit mon frère, adoptant la proposition
+avec empressement.
+
+Les repas sur l'herbe sont très aimés de ceux qui en sont à la première
+phase de la tendre passion.
+
+--Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie.
+
+--Je n'irai pas du tout, dis-je. J'y tiendrais énormément, mais j'ai à
+planter ces fougères que Sol est allé me chercher. Vous feriez mieux
+d'aller à pied. Ce n'est qu'à trois milles, et on pourrait envoyer
+d'avance le petit Bayliss avec le panier de provisions.
+
+Il surgit alors un autre obstacle.
+
+Le lieutenant s'était donné une entorse la veille. Il n'en avait
+jusqu'alors parlé à personne, mais à présent, ça commençait à lui faire
+mal.
+
+--Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles à l'aller, trois au
+retour.
+
+--Allons, venez, ne faites pas le fainéant, dit Bob.
+
+--Mon cher garçon, dit le lieutenant, j'ai fait assez de marches pour
+le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre énergique
+général me poussait de Kaboul à Kandahar, vous auriez pitié de moi.
+
+--Laissons le vétéran tranquille, dit master Nicolas Cronin.
+
+--Ayons pitié de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob.
+
+--Assez blagué comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je compte
+faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la charrette anglaise,
+Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell, dès qu'elle aura fini de
+planter ses fougères. Nous pourrons nous charger du panier. Vous venez,
+n'est-ce pas, Nell?
+
+--C'est entendu, dis-je.
+
+Bob donna son approbation à cet arrangement, et tout le monde fut
+content, à l'exception de master Salomon Barker, qui jeta sur le
+militaire un regard imprégné d'une indulgente malice.
+
+L'affaire définitivement convenue, toute la troupe alla faire les
+préparatifs, et ensuite on partit par l'avenue.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+On ne saurait croire à quel point l'état de la cheville s'améliora dès
+que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie.
+
+Quand les fougères eurent été plantées, quand le gig[3] fut attelé, Jack
+avait retrouvé toute son activité, toute sa vivacité.
+
+--Il me semble que vous avez mis bien peu de temps à guérir, dis-je
+pendant que nous trottions à travers les méandres du petit sentier
+champêtre.
+
+--En effet, dit Jack, c'est que je n'avais rien du tout, Nell. Je
+voulais causer avec vous.
+
+--Vous n'allez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour
+pouvoir causer avec moi? protestai-je.
+
+--J'en dirais quarante, dit Jack avec aplomb.
+
+J'étais tellement perdue dans la contemplation de pareils abîmes de
+scélératesse dans le caractère de Jack, que je ne fis plus aucune
+riposte.
+
+Je me demandai si Elsie serait flattée ou indignée qu'on lui parlât de
+commettre un tel nombre de mensonges pour elle.
+
+--Nous avons toujours été si bons amis quand nous étions enfants, Nell,
+commença mon compagnon.
+
+--Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jetée sur nos
+genoux.
+
+Je commentais à ce moment à devenir une jeune personne d'une grande
+expérience, comme vous le voyez, et à comprendre ce que signifient
+certaines inflexions de la voix masculine.
+
+Ce sont des choses que l'on n'acquiert que par la pratique.
+
+--Vous n'avez pas l'air d'avoir autant d'affection pour moi que vous en
+aviez alors, dit Jack.
+
+J'étais toujours absorbée entièrement par l'examen de la peau de léopard
+que j'avais devant moi.
+
+--Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein air
+dans les passes glacées de l'Himalaya, quand je voyais l'armée ennemie
+rangée en bataille devant moi, bref... reprit-il en prenant soudain un
+ton passionné, tout le temps que j'ai passé dans ce maudit trou
+d'Afghanistan, je n'ai pas eu d'autre pensée que celle de la fillette
+que j'avais laissée en Angleterre.
+
+--Vraiment! dis-je à demi-voix.
+
+--Oui, dit Jack, j'ai emporté votre souvenir dans mon coeur, et quand je
+suis revenu, vous n'étiez plus une fillette. Je vous ai retrouvée belle
+femme, Nelly, et je me suis demandé si vous aviez oublié les jours
+d'autrefois.
+
+Jack commençait à devenir très poétique dans son enthousiasme.
+
+Pendant ce temps, il avait abandonné complètement à son initiative le
+vieux poney, qui se laissait aller, lui, à son penchant chronique, celui
+de s'arrêter pour admirer le paysage.
+
+--Voyons, Nelly, dit Jack, avec une défaillance dans la respiration,
+comme quand on va tirer la corde de sa douche en pluie, une des choses
+que l'on apprend en faisant campagne, c'est à mettre la main sur les
+bonnes choses dès qu'on les aperçoit. Pas de retard, pas d'hésitation,
+car on ne sait pas si quelque autre ne va pas l'emporter pendant qu'on
+cherche à prendre son parti.
+
+«Nous y venons, me dis-je avec désespoir, et il n'y a pas de fenêtre par
+où Jack puisse se jeter dès qu'il aura fait le plongeon.»
+
+J'en étais venue à former une association d'idées entre celle d'amour et
+celle de saut par la fenêtre et cela datait de l'aveu du pauvre Sol.
+
+--Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi assez
+d'affection pour lier éternellement votre existence à la mienne?
+Voudriez-vous être ma femme, Nelly?
+
+Il ne sauta pas même à bas du véhicule.
+
+Il y resta, assis près de moi, me regardant avec ses brillants yeux
+gris, pendant que le poney allait flânant, et broutant les fleurs des
+deux côtés de la route.
+
+Très évidemment il tenait à obtenir une réponse.
+
+Je ne sais comment je crus voir une figure pâle et timide me regarder
+d'un fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa déclaration
+d'amour.
+
+Pauvre garçon, après tout il s'était mis le premier en campagne!
+
+--Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus.
+
+--J'ai beaucoup d'affection pour vous, Jack, lui dis-je en le regardant
+avec un certain trouble, mais...
+
+Comme sa figure s'altéra, à ce monosyllabe:
+
+«Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-là. En outre, je
+suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre proposition me
+vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais il ne faut plus
+songer à moi à ce point de vue.
+
+--Alors vous me refusez, dit Jack en pâlissant légèrement.
+
+--Pourquoi ne vous adressez-vous pas à Elsie, m'écriai-je dans mon
+désespoir. Pourquoi tout le monde s'adresse-t-il à moi?
+
+--Ce n'est pas Elsie que je veux, s'écria Jack en lançant au poney un
+coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupède à l'allure peu pressée.
+Qu'est-ce que veut dire ce «tout le monde», Nell?
+
+Pas de réponse.
+
+--Je vois ce que c'est, dit Jack avec amertume. J'ai remarqué ce
+cousin, qui est toujours après vous, depuis que je suis ici. Vous êtes
+engagée avec lui?
+
+--Non, non, je ne le suis pas.
+
+--Que Dieu en soit loué! répondit dévotement Jack. Il y a encore de
+l'espoir. Peut-être, avec le temps, en viendrez-vous à de meilleures
+idées. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud d'étudiant en
+médecine?
+
+--Ce n'est pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je l'aime tout
+autant que je vous aimerai jamais.
+
+--Vous pourriez l'aimer tout autant sans beaucoup l'aimer, dit Jack
+d'un ton boudeur.
+
+Puis ni l'un ni l'autre ne dîmes mot, jusqu'au moment où un grand cri
+poussé en choeur par Bob et master Cronin annonça l'arrivée du reste de
+la troupe.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+Si la partie de campagne fut réussie, cela fut dû entièrement aux
+efforts de ce dernier gentleman.
+
+Trois amoureux sur quatre personnes, c'est hors de proportion, et il
+fallut toutes ses facultés de boute-en-train pour compenser l'effet
+désastreux de l'humeur des autres.
+
+Bob avait l'air de ne voir que les charmes de miss Maberly.
+
+La pauvre Elsie restait à se morfondre dans l'isolement, pendant que mes
+deux admirateurs passaient leur temps à se regarder, puis à me regarder
+tour à tour.
+
+Mais master Cronin lutta courageusement contre cet état de choses
+décourageant, se rendit agréable à tous, en explorant des ruines ou
+débouchant des bouteilles avec la même véhémence, la même énergie.
+
+Le cousin Sol, en particulier, se montrait découragé et dépourvu
+d'entrain.
+
+Il était convaincu, j'en suis sûre, que mon voyage en tête-à-tête avec
+Jack avait été arrangé d'avance entre nous. Mais il y avait dans son
+expression plus de peine que de colère.
+
+Jack, au contraire, j'ai regret de le dire, se montrait nettement
+agressif.
+
+Ce fut même cela qui me décida à choisir mon cousin pour m'accompagner
+dans la promenade à travers bois qui suivit le lunch.
+
+Jack avait fini par prendre des airs de propriétaire si provocants que
+j'étais résolue à en finir une fois pour toutes.
+
+Je lui en voulais aussi d'avoir pris l'air d'être cruellement mortifié
+par mon refus et d'avoir voulu dénigrer par derrière le pauvre Sol.
+
+Il s'en fallait beaucoup que je fusse éprise de l'un ou de l'autre, mais
+après tout, avec mes idées juvéniles de lutte à armes égales, j'étais
+révoltée de voir l'un ou l'autre prendre une avance que je regardais
+comme un avantage mal acquis.
+
+Je sentais que si Jack n'était pas revenu, j'aurais fini à la longue par
+agréer mon cousin.
+
+D'autre part, si ce n'avait été Sol, je n'aurais jamais pu refuser Jack.
+
+Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser l'un ou
+l'autre.
+
+«Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut que je
+fasse quelque chose de décisif dans un sens ou dans l'autre, à moins
+que, peut-être, le meilleur parti soit d'attendre et de voir ce que
+l'avenir amènera.»
+
+Sol montra une légère surprise quand je le choisis pour compagnon, mais
+il accepta avec un sourire de gratitude.
+
+Son esprit parut considérablement soulagé.
+
+--Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il à
+demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands arbres et
+que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en plus affaiblies par
+l'éloignement.
+
+--Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu'à présent personne ne
+m'a gagnée. Je vous en prie, ne parlez plus de cela. Ne pourriez-vous
+pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans, et ne pas être si
+épouvantablement sentimental?
+
+--Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit l'étudiant d'un ton de
+reproche. Attendez jusqu'au jour où vous connaîtrez vous-même l'amour;
+alors vous comprendrez.
+
+Je fis une légère moue d'incrédulité.
+
+--Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant
+habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse, et se
+perchant sur une souche d'arbre à coté de moi. Maintenant, tout ce que
+je vous demande, c'est de répondre à une ou deux questions. Après cela
+je ne vous persécuterai plus.
+
+Je m'assis, l'air résigné, les mains sur les genoux.
+
+--Êtes-vous fiancée au lieutenant Hawthorne?
+
+--Non, répondis-je avec énergie.
+
+--Est-ce que vous l'aimez mieux que moi?
+
+--Non; je ne l'aime pas mieux.
+
+Le thermomètre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrés à l'ombre.
+
+--Est-ce que vous m'aimez mieux que lui, Nelly, fit-il d'une voix très
+tendre.
+
+--Non.
+
+Le thermomètre redescendit au-dessous de zéro.
+
+--Voulez-vous dire que nous sommes, à vos yeux, exactement au même
+niveau?
+
+--Oui.
+
+--Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit le
+cousin Sol d'un ton de doux reproche.
+
+--Je voudrais bien qu'on ne me tourmente pas ainsi, m'écriai-je en me
+fâchant, ce que font d'ordinaire les femmes quand elles ont tort. Vous
+ne m'aimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas ainsi à me
+harceler. Je crois qu'à vous deux vous finirez par me rendre folle.
+
+Et alors je parus sur le point d'éclater en sanglots, en même temps que
+la faction Barker manifestait des indices de consternation et de
+défaite.
+
+«Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est, Sol? dis-je en riant à
+travers mes larmes de son air déconfit. Supposez que vous ayez été élevé
+avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu à les aimer beaucoup
+toutes deux, mais que vous n'ayez jamais eu de préférence pour l'une,
+que vous n'ayez jamais eu l'idée d'épouser l'une ou l'autre. Puis, qu'on
+vous dise comme cela, à brûle pourpoint, que vous devez choisir l'une
+d'elles, et rendre ainsi l'autre très malheureuse, vous trouveriez,
+n'est-ce pas, que ce n'est pas chose facile.
+
+--En effet, je ne le trouve pas, dit l'étudiant.
+
+--Alors vous ne pouvez pas me blâmer.
+
+--Je ne vous blâme pas, Nelly, répondit-il en s'attaquant avec sa canne
+à une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez parfaitement le
+droit de vouloir être sûre de vos dispositions. Il me semble,
+continua-t-il--en parlant d'une voix un peu hachée, mais disant ce
+qu'il pensait, en vrai gentleman anglais qu'il était--il me semble que
+ce Hawthorne est un excellent garçon. Il a plus vu le monde que moi. Il
+fait, il dit toujours ce qu'il y a de mieux à faire et à dire, et quand
+il le faut, et certainement ce n'est point là un des traits de mon
+caractère. Puis il est de bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais,
+je pense, vous savoir beaucoup de gré de votre hésitation, Nell, et la
+regarder comme une preuve de votre bon coeur.
+
+--Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant, à part moi, que ce
+garçon-là était d'une nature bien plus fine que celui dont il faisait
+l'éloge. Tenez, ma jaquette est toute tachée par ces affreux
+champignons. Je me demande où sont les autres en ce moment.
+
+Il ne fallut pas bien longtemps pour les découvrir.
+
+Tout d'abord nous entendîmes des cris et des rires qui retentissaient
+dans les échos des longues clairières.
+
+Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fûmes
+stupéfaits de voir la flegmatique Elsie courant à toutes jambes par le
+bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent.
+
+Ma première idée fut qu'il était arrivé une effrayante catastrophe--
+peut-être des brigands, ou un chien enragé--et je vis la forte main de
+mon compagnon se crisper sur sa canne.
+
+Mais lorsque nous fûmes près de la fugitive, nous apprîmes que tout le
+tragique de la chose se réduisait à une partie de cache-cache organisée
+par l'infatigable master Cronin.
+
+Comme on s'amusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les chênes
+de Hatherley.
+
+Quelle horreur aurait éprouvée le bon vieil abbé qui les avait plantés
+et comme la longue procession de moines en robe noire se serait mise à
+marmotter ses oraisons!
+
+Jack refusa de prendre part au jeu, en alléguant sa cheville malade, et
+resta à fumer sous un arbre, l'air fort boudeur, en jetant sur Salomon
+Barker des regards pleins d'une sombre haine, pendant que ce dernier
+gentleman participait au jeu avec enthousiasme et se distinguait en se
+faisant toujours prendre et ne prenant jamais personne.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+
+Pauvre Jack! Il fut certainement très malheureux ce jour-là.
+
+Même un amoureux accueilli favorablement eût été quelque peu désorienté,
+je crois, par un incident survenu pendant notre retour à la maison.
+
+Il avait été convenu que nous reviendrions tous à pied. La charrette
+avait été déjà renvoyée avec le panier vide, de sorte que nous prîmes
+par l'Allée des Épines, et ensuite à travers champs.
+
+Nous étions occupés justement à franchir une barrière à claire-voie pour
+traverser la pièce de terre de dix acres du père Brown, quand master
+Cronin revint en arrière et dit que nous ferions mieux de prendre la
+route.
+
+--La route? dit Jack. C'est absurde. Nous gagnons un quart de mille par
+ce champ.
+
+--Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le tour.
+
+--Où est le danger? fit notre militaire en tortillant sa moustache d'un
+air dédaigneux.
+
+--Oh! ce n'est rien, dit Cronin. Ce quadrupède qui est au milieu du
+pré, c'est un taureau, et un taureau qui n'a pas très bon caractère.
+Voilà tout. Je ne suis pas d'avis de laisser aller les dames.
+
+--Nous n'irons pas, dirent en choeur les dames.
+
+--Alors suivons la haie pour regagner la route, suggéra Sol.
+
+--Vous irez par où il vous plaira, dit Jack d'un ton grognon. Quant à
+moi, je passe par le pré.
+
+--Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frère.
+
+--C'est bon pour vous autres de penser à tourner le dos à une vieille
+vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre, voyez-vous,
+et je vous rejoindrai de l'autre côté de la ferme.
+
+Et, ce disant, Jack boutonna son habit d'un air truculent, brandit sa
+canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres.
+
+On se groupa près de la barrière et on suivit d'un regard anxieux les
+événements.
+
+Jack fit de son mieux pour avoir l'air absorbé par la contemplation du
+paysage et de l'état probable du temps, car il jetait des regards autour
+de lui et vers les nuages d'un air préoccupé.
+
+Toutefois ses coups d'oeil partaient du côté taureau et y revenaient je
+ne sais comment.
+
+L'animal, après avoir examiné longuement et fixement l'intrus, avait
+battu en retraite dans l'ombre de la haie sur un des côtés, et Jack
+suivait le grand axe du champ.
+
+--Ça va bien, dis-je, il s'est écarté du chemin.
+
+--Je crois qu'il le fait marcher, dit master Nicolas Cronin. C'est un
+animal plein de méchanceté et de roublardise.
+
+Master Cronin finissait à peine ces mots que le taureau sortit de
+l'ombre de la haie, et se mit à frapper du pied en secouant sa tête
+noire à l'expression mauvaise.
+
+À ce moment Jack était au milieu du pré et affectait de ne pas remarquer
+son adversaire, tout en hâtant un peu le pas.
+
+La manoeuvre, que fit ensuite le taureau, consista à décrire rapidement
+deux ou trois petits cercles.
+
+Puis il s'arrêta, lança un mugissement, baissa la tête, dressa la queue
+et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse.
+
+Ce n'était plus le moment de feindre d'ignorer l'existence de l'animal.
+
+Jack regarda un instant autour de lui.
+
+Il n'avait d'autre arme que sa petite canne, pour tenir tête à cette
+demi-tonne de viande en colère qui accourait sur lui au pas de charge.
+
+Il fit la seule chose qui fut possible, c'est à dire qu'il courut vers
+la haie de l'autre côté du pré.
+
+Tout d'abord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il se
+mit à un trot tranquille, méprisant, une sorte de compromis entre sa
+dignité et sa crainte, chose si plaisante que, malgré notre effroi, nous
+éclatâmes de rire en choeur.
+
+Peu à peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se
+rapprocher, il hâta le pas, et finit par prendre pour tout de bon la
+fuite pour trouver un abri.
+
+Son chapeau s'était envolé, les basques de son habit voltigeaient au
+vent, et son ennemi n'était plus qu'à dix yards de lui.
+
+Quand même notre héros de l'Afghanistan aurait eu à ses trousses toute
+la cavalerie d'Ayoub Khan, il n'aurait pu parcourir cet espace en moins
+de minutes.
+
+Si vite qu'il allât, le taureau allait plus vite encore, et ils parurent
+atteindre la haie en même temps.
+
+Nous vîmes Jack s'y enfoncer hardiment, et une seconde après il en
+sortit de l'autre côté, d'un trait, comme s'il avait été projeté par un
+canon, pendant que le taureau lançait une série de mugissements
+triomphants à travers le trou fait par Jack.
+
+Nous éprouvâmes une sensation de soulagement en voyant Jack se secouer
+pour se mettre en route dans la direction de la maison sans jeter un
+regard de notre côté.
+
+Lorsque nous arrivâmes, il s'était retiré dans sa chambre et ce fut
+seulement le lendemain au déjeuner qu'il reparut, boitant et l'air fort
+déconfit.
+
+Mais aucun de nous n'eut la cruauté de faire allusion à l'événement, et
+par un traitement judicieux nous l'eûmes remis dans son état normal de
+bonne humeur avant l'heure du lunch.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+
+C'était deux jours après la partie de campagne que devait se tirer notre
+grande cagnotte du Derby.
+
+C'était une cérémonie annuelle qu'on n'omettait jamais à Hatherley
+House.
+
+En comptant les visiteurs et les voisins il y avait généralement autant
+de demandes de tickets qu'il y avait de chevaux engagés.
+
+--La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en
+qualité de maître de la maison. Le montant est de dix shillings. Le
+second a un quart de la masse, le troisième rentre dans sa mise.
+Personne ne peut prendre plus d'un billet, ni vendre son billet après
+l'avoir pris.
+
+Tout cela fut proclamé par Bob d'une voix très pompeuse, très
+officielle, bien que l'effet en fût un peu amoindri par un sonore «Amen»
+de master Nicolas Cronin.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+
+Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment.
+
+Jusqu'à présent, ma petite histoire s'est composée simplement d'une
+série d'extraits de mon journal particulier, mais j'ai maintenant à
+raconter une scène que je n'appris qu'au bout de bien des mois.
+
+Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis m'empêcher de
+l'appeler, avait été fort tranquille depuis la partie de campagne, et il
+s'était adonné à la rêverie.
+
+Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vînt au fumoir après le
+lunch, le jour de la cagnotte, et qu'il y trouvât le lieutenant assis et
+faisant de la fumée, pour distraire sa grandeur solitaire.
+
+Battre en retraite eût paru une lâcheté.
+
+Aussi l'étudiant s'assit-il sans mot dire et se mit à feuilleter le
+_Graphic_.
+
+Les deux nivaux trouvaient la situation également embarrassante.
+
+Ils avaient pris l'habitude de mettre le plus grand soin à s'éviter et
+maintenant ils se trouvaient brusquement mis face à face, sans qu'un
+tiers fût là pour jouer le rôle de tampon.
+
+Le silence finissait par devenir pénible.
+
+Le lieutenant bâilla, toussa avec une nonchalance mal jouée et continua
+à examiner d'un air sombre le journal qu'il tenait.
+
+Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de l'autre
+côté du corridor, où se trouvait la salle de billard, prenaient une
+intensité et une monotonie qui, à la longue, devenaient insupportables.
+
+Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son compagnon,
+qui venait de faire exactement la même chose.
+
+Les deux jeunes gens se donnèrent aussitôt l'air de s'intéresser
+profondément, exclusivement aux dessins du plafond.
+
+«Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol à part lui. Après tout, je
+ne demande qu'à jouer à chances égales. Probablement je serai mal
+accueilli, mais je ne risque rien à lui offrir une entrée en
+conversation.
+
+Le cigare de Sol s'était éteint: l'occasion était trop favorable pour la
+laisser passer.
+
+--Auriez-vous l'obligeance de me donner une allumette, Lieutenant?
+demanda-t-il.
+
+Le lieutenant était désolé, extrêmement désolé, mais n'avait pas la
+moindre allumette.
+
+C'était un mauvais début.
+
+La politesse glaciale vous tient plus à distance que la grossièreté
+proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la plupart des gens
+timides, était l'audace même, dès que la glace avait été rompue.
+
+Il ne voulait plus de ces coups d'épingle, de ces malentendus; le moment
+était venu des mesures définitives.
+
+Il poussa son fauteuil jusqu'au milieu de la chambre et se planta en
+face du militaire étonné.
+
+--Vous faites la cour à miss Nelly Montague, dit-il.
+
+Jack se leva de son canapé aussi promptement que si le taureau du
+fermier Brown était entré par la fenêtre.
+
+--Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie, que
+diable cela peut-il vous faire?
+
+--Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de l'affaire
+en gens raisonnables. Je l'aime, moi aussi.
+
+--Où diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se
+ressayant, et tout fumant encore de la récente explosion.
+
+--En un mot comme en cent, le fait est que nous l'aimons tous les deux,
+reprit Sol en soulignant sa remarque d'un mouvement de son doigt osseux.
+
+--Et après? dit le lieutenant, donnant quelques indices d'une rechute.
+Je suppose que le plus favorisé l'emportera, et que la jeune personne
+est parfaitement en état de faire elle-même son choix. Vous ne vous
+attendez pas, n'est-ce pas, à ce que je me retire de la course,
+uniquement parce que vous tenez à gagner le prix?
+
+--C'est bien cela, s'écria Sol, il faudra que l'un de nous deux se
+retire. Vous avez émis la bonne idée. Vous voyez, Nelly, miss Montague
+veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis voir, mais
+elle m'aime encore assez pour ne pas vouloir m'affliger par un refus
+formel.
+
+--L'honnêteté m'oblige à reconnaître, dit Jack d'un ton plus conciliant
+que celui donc il avait parlé jusqu'alors, que Nelly, miss Montague,
+veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que, néanmoins, elle m'aime
+encore assez pour ne pas préférer mon rival ouvertement, en ma présence.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, dit l'étudiant. À vrai dire, je crois
+que vous vous trompez, car elle me l'a dit en propres termes. Toutefois,
+ce que vous dites nous permettra d'arriver plus facilement à nous
+entendre. Il est parfaitement évident que tant que nous nous montrerons
+également amoureux d'elle, aucun de nous deux ne peut avoir le moindre
+espoir de faire sa conquête.
+
+--Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, d'un air
+réfléchi, mais que proposez-vous?
+
+--Je propose que l'un de nous se retire, pour employer votre
+expression. Il n'y a pas d'autre alternative.
+
+--Mais qui devra se retirer? demanda Jack.
+
+--Ah! voilà la question.
+
+--Je puis alléguer que je la connais depuis plus longtemps.
+
+--Je puis alléguer que j'ai été le premier à l'aimer.
+
+L'affaire semblait arrivée à un point mort. Ni l'un ni l'autre des
+jeunes gens n'était, si peu que ce fût, disposé à abdiquer en faveur de
+son rival.
+
+--Voyons, dit l'étudiant, si nous tirions au sort.
+
+Cela paraissait équitable, tous deux en tombèrent d'accord. Mais il
+surgit une nouvelle difficulté.
+
+Tous deux éprouvaient une répugnance sentimentale à risquer l'ange de
+leurs rêves sur une chance aussi mesquine que la chute d'une pièce de
+monnaie ou la longueur d'une paille.
+
+Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une
+inspiration.
+
+--Je vais vous dire de quelle façon nous allons trancher l'affaire,
+proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la cagnotte de notre
+Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce à ma chance. Si le mien
+bat le vôtre, vous renoncez pour toujours à miss Montague. Est-ce marché
+conclu?
+
+--Je n'ai qu'une réserve à faire, dit Sol. C'est dans deux jours
+qu'auront lieu les courses. Pendant ce temps-là, aucun de nous ne devra
+rien faire pour gagner sur l'autre un avantage déloyal. Nous
+conviendrons tous les deux d'ajourner notre cour jusqu'à ce que la chose
+soit décidée.
+
+--Convenu! dit le soldat.
+
+--Convenu! dit Salomon.
+
+Et tous deux scellèrent l'engagement d'une poignée de mains.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+
+Ainsi que je l'ai fait remarquer, je ne savais rien de l'entretien qui
+avait eu lieu entre mes prétendants.
+
+Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-là, j'étais dans la
+bibliothèque, ou j'écoutais du Tennyson, que me lisait de sa voix sonore
+et musicale master Nicolas Cronin.
+
+Toutefois, je m'aperçus, dans la soirée, que ces deux jeunes gens
+montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que ni
+l'un ni l'autre n'étaient disposés à rien faire pour m'être agréable.
+
+Je suis heureuse de pouvoir dire qu'ils furent punis de ce crime par le
+sort qui leur attribua des outsiders sans valeur.
+
+Eurydice fut, je crois, le cheval échu à Sol, pendant que Jack tirait le
+nom de Bicyclette.
+
+Master Cronin eut pour sa part un cheval appelé Iroquois. Quant aux
+autres, ils parurent enchantés de leur lot.
+
+Avant d'aller me coucher, je jetai un coup d'oeil au fumoir, et je fus
+enchanté de voir Jack en train de consulter le prophète du sport dans le
+_Champ de Courses_ tandis que Sol était plongé jusqu'au cou dans la
+_Gazette_.
+
+Cette passion soudaine pour le Turf paraissait d'autant plus étrange que
+si je savais mon cousin capable de distinguer un cheval d'une vache,
+c'était tout ce que ses amis pouvaient lui accorder en fait de
+connaissances de cette sorte.
+
+Les différentes personnes qui se trouvaient à la maison furent unanimes
+à trouver que ces dix jours passaient bien lentement.
+
+Je n'aurais pu en dire autant.
+
+Peut-être parce que je découvris une chose fort inattendue et fort
+agréable au cours de cette période.
+
+C'était un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte de
+blesser la susceptibilité de l'un ou de l'autre de mes anciens amoureux.
+
+Je pouvais dire maintenant quel était l'objet de mon choix, de ma
+préférence, car ils m'avaient complètement abandonnée, et me laissaient
+à la société de mon frère Bob ou de master Nicolas Cronin.
+
+Le nouvel élément d'entrain qu'avaient apporté les courses de chevaux
+semblait avoir chassé entièrement de leur esprit leur première passion.
+Jamais on ne vit maison envahie à ce point par les _tuyaux_ spéciaux,
+par un tel nombre d'odieux imprimés, où il pourrait par hasard se
+trouver un mot relatif à la forme des chevaux ou à leurs antécédents.
+
+Les grooms de l'écurie eux-mêmes étaient las de raconter comme quoi
+Bicyclette descendait de Vélocipède, ou d'expliquer à l'étudiant en
+médecine comment Eurydice était issue de Hadès par Orphée. L'un d'eux
+découvrit que la grand-mère maternelle d'Eurydice était arrivée
+troisième au Handicap d'Ebor; mais la façon bizarre dont il se mettait
+sur l'oeil gauche la demi-couronne qu'il avait reçue, tout en adressant
+de l'oeil droit un clin d'oeil au cocher, donne quelque lieu de mettre en
+doute son affirmation.
+
+Et d'une voix qui sentait la bière, il dit tout bas ce soir-là:
+
+--Ce nigaud! Il ne s'apercevra pas de la différence, et rien que de
+s'imaginer que c'est la vérité, ça vaut un dollar pour lui.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+
+À l'approche du jour du Derby l'émotion s'accrut.
+
+Master Cronin et moi, nous échangions des coups d'oeil et des sourires,
+en voyant Jack et Sol se jeter, après le déjeuner, sur les journaux et
+dévorer les listes des paris.
+
+Mais le point culminant, ce fut le soir qui précédait immédiatement la
+course.
+
+Le lieutenant avait couru à la gare pour s'assurer les dernières
+nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec frénésie un
+journal froissé au-dessus de sa tête.
+
+--Eurydice est couronnée, cria-t-il. Votre cheval est fichu, Barker.
+
+--Quoi? hurla Sol.
+
+--Oui, fichu... absolument abîmé à l'entraînement, ne courra pas du
+tout.
+
+--Faites voir, gémit mon cousin, en s'emparant du journal.
+
+Puis il le laissa tomber, s'élança hors de la chambre et descendit à
+grand bruit les marches quatre à quatre.
+
+Nous ne le revîmes plus jusqu'au soir, où il reparut furtivement très
+ébouriffé et se hâta de se glisser dans sa chambre.
+
+Pauvre garçon? j'aurais sympathisé avec sa peine si je n'avais songé à
+la conduite déloyale qu'il avait récemment tenue à mon égard.
+
+Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme.
+
+Il commença aussitôt à me témoigner des attentions visibles, ce qui fut
+fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se trouvait là.
+
+Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de société. En
+somme, il usurpa les fonctions exercées d'ordinaire par master Nicolas
+Cronin.
+
+Je me souviens d'avoir été frappée d'un fait remarquable, c'est que dans
+la matinée du Derby, le lieutenant parut avoir complètement cessé de
+s'intéresser de la course.
+
+À déjeuner, il se montra plein d'entrain, mais il n'ouvrit pas même le
+journal qui se trouvait devant lui.
+
+Ce fut master Cronin qui le déploya à la fin, et jeta un regard sur les
+colonnes.
+
+--Quoi de neuf, Nick? demanda mon frère Bob.
+
+--Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident de
+chemin de fer. Une rencontre de trains, à ce qu'il paraît, le frein
+Westinghouse n'a pas fonctionné. Deux tués, sept blessés et... par
+Jupiter! écoutez-moi ça: parmi les victimes se trouvait un des
+concurrents des jeux Olympiques d'aujourd'hui. Un éclat aigu de bois lui
+est entré dans le côté et cet animal de valeur a dû être sacrifié sur
+l'autel de l'humanité. Le nom de ce cheval est Bicyclette. Holà,
+Hawthorne, voilà que vous avez répandu tout votre café sur la nappe. Ah!
+j'oubliais: Bicyclette, c'était votre cheval, n'est-ce pas? Voilà votre
+chance à l'eau, je le crains. Je vois qu'Iroquois, qui avait une basse
+cote au commencement, est devenu le favori du jour.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+
+Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacité ne
+vous l'ait appris, au moins depuis les trois dernières pages.
+
+Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d'avoir pesé les
+faits.
+
+Tenez compte de mon amour-propre piqué du soudain abandon de mes
+amoureux, songez combien je fus charmée de l'aveu que me fit celui dont
+j'avais voulu me cacher l'amour, alors même que je le lui rendais,
+songez aux occasions qui s'offrirent à lui et dont il profita pendant
+tout le temps que Jack et Sol m'évitèrent d'une manière systématique et
+pour se conformer à leur ridicule convention.
+
+Pesez tout cela, et alors qui d'entre vous jettera la première pierre à
+la jeune fille rougissante qui fut l'enjeu de la cagnotte du Derby?
+
+Voici la chose, telle qu'elle parut au bout de trois mois bien courts
+dans le _Morning Post_: «12 août--À l'église de Hatherley, mariage de
+Nicolas Cronin, esquire, fils aîné de Nicolas Cronin, esquire, de
+Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James
+Montague, esquire, juge de paix, à Hatherley House».
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+
+Jack partit en déclarant qu'il allait s'offrir comme volontaire dans une
+expédition en ballon pour le Pôle Nord. Mais il revint trois jours
+après, et dit qu'il avait changé d'intention.
+
+Il voulait refaire à pied le trajet parcouru par Stanley à travers
+l'Afrique équatoriale.
+
+Depuis, il a laissé échapper une ou deux allusions pleines d'amertume
+aux espérances déçues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien
+considéré, il continue à se porter fort bien, et récemment on l'a
+entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et
+du boeuf trop cuit, allusions que l'on peut à bon droit regarder comme
+des indices de bonne santé.
+
+Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit
+entré plus profond dans son âme.
+
+Toutefois, il se remit d'aplomb comme un garçon courageux qu'il était.
+
+Il poussa même la hardiesse jusqu'à désigner les demoiselles d'honneur,
+ce qui lui fournit l'occasion de se perdre dans un labyrinthe
+inextricable de mots.
+
+Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour
+s'asseoir, succombant à sa rougeur et aux applaudissements.
+
+J'ai entendu dire qu'il avait pris pour confidente de ses douleurs et de
+ses déceptions la soeur de Grace Maberly et trouvé en elle la sympathie
+qu'il en attendait.
+
+Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu'un
+autre mariage ait lieu à la même époque.
+
+
+
+
+LE RÉCIT DE L'AMÉRICAIN
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+
+Cela vous a un air étrange, disait-il au moment où j'ouvris la porte de
+la chambre où se réunissait notre cercle mi-social mi-littéraire, mais
+je pourrais vous raconter des choses bien plus drôles que celles-là,
+diablement plus drôles.
+
+Comme vous le voyez, ça n'est pas les gens qui savent enfiler des mots
+anglais correctement, et qui ont reçu de bonnes éducations, qui se
+trouvent dans les drôles d'endroits où je me suis vu.
+
+Messieurs, la plupart du temps, c'est des gens grossiers, qui savent
+toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore
+décrire, avec la plume et l'encre, les choses qu'ils ont vues, mais
+s'ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d'étonnement à
+vous autres Européens; oui, Messieurs, c'est comme ça.
+
+Il se nommait, je crois, Jefferson Adams.
+
+Je sais que ses initiales étaient J. A., car vous pouvez les voir encore
+profondément gravées à la pointe du couteau sur le panneau d'en haut, et
+à droite de la porte de notre fumoir.
+
+Il nous légua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques
+exécutés par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais à
+part ces reliques, notre Américain conteur d'histoire a disparu de notre
+monde.
+
+Il flamba comme un météore brillant au milieu de nos banales et calmes
+réunions, et alla se perdre dans les ténèbres extérieures.
+
+Ce soir-là, cependant, notre hôte du Nevada était complètement lancé.
+Aussi j'allumai tranquillement ma pipe et m'installai sur la chaise la
+plus proche, en me gardant bien d'interrompre son récit.
+
+--Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise à vos
+hommes de science.
+
+«J'aime, je respecte un type qui est capable de mettre à sa place
+n'importe quelle bête ou plante, depuis une baie de houx jusqu'à un ours
+grizzly, avec des noms à vous casser la mâchoire, mais si voulez des
+faits vraiment intéressants, des faits pleins d'un jus savoureux,
+adressez-vous à vos baleiniers, à vos gens de la frontière, à vos
+éclaireurs, aux hommes de la Baie d'Hudson, des gaillards qui savent à
+peine signer leur nom.
+
+Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit
+un long cigare et l'alluma.
+
+Nous observions un rigoureux silence, car l'expérience nous avait appris
+qu'à la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitôt dans sa
+coquille.
+
+Il regarda autour de lui avec un sourire d'amour-propre satisfait, et
+remarquant notre air attentif, il reprit à travers une auréole de fumée:
+
+--Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais allé dans l'Arizona?
+Aucun, je parie.
+
+«Et parmi tous les Anglais et Américains qui promènent la plume sur le
+papier, combien y en a-t-il qui sont allés dans l'Arizona? Bien peu,
+j'en suis sûr.
+
+«J'y suis allé, Monsieur, j'y ai vécu des années, et quand je pense à ce
+que j'y ai vu, c'est à peine si je me crois moi-même aujourd'hui.
+
+«Ah! en voilà un du pays!
+
+«J'étais du nombre des flibustiers de Walker.
+
+«On avait jugé à propos de nous qualifier ainsi. Après que nous eûmes
+été dispersés, et notre chef fusillé, plusieurs d'entre nous se
+frayèrent des routes et s'installèrent par là.
+
+«C'était une colonie anglaise, et américaine au grand complet, avec nos
+femmes et enfants.
+
+«Je crois qu'il en reste encore des anciens, et qu'ils n'ont pas encore
+oublié ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu'ils ne
+l'ont point oublié, tant qu'ils seront de ce côté-ci de la tombe.
+
+«Mais je parlais du pays, et je parie que je vous étonnerais énormément,
+si je ne vous parlais pas d'autre chose.
+
+«Songer qu'un tel pays aurait été fait pour quelques _Graisseurs_ et
+quelques demi-sang! C'est faire un mauvais usage des bienfaits de la
+Providence, je vous le dis.
+
+«L'herbe y poussait plus haut que la tête d'un homme à cheval, et des
+arbres si serrés que pendant des lieues et des lieues vous n'arriviez
+pas à entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchidées grandes comme des
+parapluies. Peut-être quelqu'un de vous a-t-il vu une plante qu'on
+appelle piège à mouches quelque part dans les États.
+
+--_Dionoea muscipula_, dit à demi-voix Dawson, notre savant par
+excellence.
+
+--Ah! Dix au nez de municipal, c'est ça! Vous voyez une mouche se poser
+sur cette plante-là. Alors vous voyez aussitôt les deux battants de la
+feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnière entre
+eux, la broyer, la triturer en petits morceaux.
+
+«Ça ressemble à s'y méprendre à une grande pieuvre avec son bec, et des
+heures après, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la
+mouche à moitié digéré, et en menus morceaux. Eh bien j'ai vu dans
+l'Arizona de ces pièges à mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds
+de long, des épines ou dents d'au moins un pied.
+
+«Elles étaient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite.
+
+«C'était la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter.
+
+«C'est bien la chose la plus étrange que vous puisiez jamais entendre.
+
+«Il n'y avait personne du Montana qui ne connût Joe Hawkins, Alabama
+Joe, comme on l'appelait là-bas.
+
+«C'était un homme de plein air, je vous en réponds, mais le plus damné
+putois qu'un homme ait jamais vu.
+
+«Un bon garçon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le
+sens du poil, mais pour peu qu'on le blaguât, il devenait pire qu'un
+chat sauvage.
+
+«Je l'ai vu tirer ses six coups dans une foule d'hommes qui le
+bousculait pour l'entraîner dans le bar de Simpson, alors qu'une danse
+était en train, et il planta son _bowie-knife_ dans Tom Hooper, parce
+que celui-ci lui avait versé par mégarde son verre sur son gilet.
+
+«Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne
+fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n'aviez pas l'oeil sur
+lui.
+
+«Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore
+par la ville et piétinait la loi sous son révolver, il y avait là un
+Anglais nommé Scott, Tom Scott, si je me souviens bien.
+
+«Ce diable de Scott était un Anglais pour tout de bon (je demande pardon
+à la compagnie présente) et pourtant il ne plaisait guère à la bande
+d'Anglais de là-bas, ou la bande d'Anglais ne lui allait pas beaucoup.
+
+«C'était un homme tranquille, ce Scott, même trop tranquille pour une
+population aussi rude que celle-là.
+
+«On l'appelait sournois, mais il ne l'était pas.
+
+«Il se tenait le plus souvent à l'écart et ne se mêlait d'aucune affaire
+tant qu'on le laissait tranquille.
+
+«Certains disaient qu'il avait été comme qui dirait persécuté dans son
+pays, qu'il avait été Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu'il
+lui avait fallu lever le pied et décamper, mais il n'en parlait jamais
+lui-même et ne se plaignait jamais.
+
+«Cet individu de Scott était une sorte de cible pour les gens du
+Montana, tant il était tranquille et avait l'air simple.
+
+«Il n'avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le
+disais tout à l'heure, c'est à peine si les Anglais le regardaient comme
+l'un des leurs, et on lui fit plus d'une mauvaise farce.
+
+«Il ne répondait jamais grossièrement; il était poli avec tout le monde.
+
+«Je crois que les gens en vinrent à croire qu'il manquait d'énergie,
+jusqu'au jour où il leur montra qu'ils se trompaient.
+
+«Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et ça aboutit à la drôle
+de chose que j'allais vous conter.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+
+«Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors à mort aux
+Anglais, et ils disaient ouvertement ce qu'ils pensaient, quoique je les
+eusse avertis que ça pourrait bien aboutir à une terrible affaire.
+
+«Ce soir-là, en particulier, Joe était plus qu'à moitié ivre.
+
+«Il faisait le fanfaron par la ville avec son révolver et cherchait
+quelqu'un avec qui se chamailler.
+
+«Alors il retourna au bar, où il était certain de rencontrer quelqu'un
+des Anglais aussi disposé à une querelle qu'il l'était lui-même.
+
+«Et pour sûr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui flânaient
+par là et Tom Scott était debout seul devant le poêle.
+
+«Joe s'assit près de la table, et mit devant lui son révolver et son
+_bowie-knife_.
+
+«--Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces
+Anglais au foie blanc ose me donner un démenti.
+
+«Je tentai de l'arrêter, Messieurs, mais il n'était pas homme à se
+laisser convaincre si aisément, et il se mit à tenir des propos tels que
+personne ne pouvait les endurer.
+
+«Oui, un graisseur lui-même aurait pris feu, si vous lui aviez tant
+parlé du pays de la Graisse.
+
+«Il y eut de l'émotion dans le bar, et chacun mit la main sur ses armes,
+mais avant qu'ils eussent le temps de les tirer, on entendit une voix
+calme, partant du côté du poêle, dire:
+
+«--Faites vos prières, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous êtes un
+homme mort.
+
+«Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais ça ne
+servait à rien.
+
+«Tom Scott était debout et le tenait sous son Derringer.
+
+«Sa face pâle était souriante, et c'était le diable en personne qu'on
+voyait dans ses yeux.
+
+«--Ça n'est pas que le vieux pays se soit montré bien tendre pour moi,
+dit-il, mais jamais personne n'en dira du mal devant moi.
+
+«Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu à peu sur la
+gâchette.
+
+«Puis il éclata de rire, et jetant son révolver à terre:
+
+«--Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est à moitié ivre.
+Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que vous n'avez
+fait. Vous avez été plus près de la tombe ce soir que vous ne le serez
+jamais jusqu'à ce que votre heure soit venue. Vous ferez mieux de
+partir, pour la forêt, je parie. Non, ne me regardez pas de cet air
+farouche. Je n'ai pas peur de votre arme: un fanfaron est bien près
+d'être un lâche.
+
+«Et il fit demi-tour d'un air méprisant, ralluma au poêle sa pipe, qu'il
+n'avait pas fini de fumer, pendant qu'Alabama s'esquivait du bar,
+accompagné par les rires bruyants des Anglais.
+
+«Je vis sa figure quand il passa près de moi, et sur cette figure je vis
+l'assassinat, Messieurs, l'assassinat, aussi clairement que la chose que
+j'ai jamais vue le plus clair.
+
+«Je m'attardai au bar après cette querelle, et je regardai Tom Scott à
+qui tous les hommes allaient serrer la main.
+
+«Ça me semblait comme qui dirait étrange de lui voir l'air si souriant
+et si gai, car je connaissais le caractère sanguinaire de Joe, et je me
+disais que l'Anglais n'avait guère de chance de voir le lendemain matin.
+
+«Il habitait dans un endroit en quelque sorte désert, vous savez, tout à
+fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour s'y rendre
+passer par le ravin du Piège à mouche.
+
+«Ce ravin-là était un endroit sombre et marécageux, fort solitaire même
+en plein jour, car ça vous donnait le frisson rien que de voir ces
+grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer brusquement pour
+peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il n'y avait pas une âme
+dans les environs.
+
+«En outre, dans certains endroits du ravin le sol était mou jusqu'à une
+grande profondeur et si on y avait jeté un corps, on ne l'aurait plus
+revu le lendemain.
+
+«Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Piège à
+mouche dans la partie la plus sombre du ravin, l'air farouche, le
+revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je l'avais
+eu sous les yeux.
+
+«Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte qu'il nous fallut partir.
+
+«Tom Scott se mit en route d'un bon pas pour son trajet de trois milles.
+
+«Je n'avais pas manqué de lui glisser un mot d'avertissement quand il
+passa près de moi, car j'avais une sorte d'affection pour mon homme.
+
+«--Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture, Monsieur, que
+je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez besoin.
+
+«Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors je le
+perdis de vue dans l'obscurité.
+
+«J'étais convaincu que je ne le reverrais plus.
+
+«Il avait à peine disparu que Simpson vient à moi et me dit:
+
+«--Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Piège à mouche, cette
+nuit. Les garçons disent que Hawkins est parti une demi-heure à l'avance
+pour attendre Scott et le tuer à bout portant. Je suis d'avis que le
+coroner aura de la besogne demain.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+
+«Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-là?
+
+«C'était une question qu'on ne manqua pas de se poser le lendemain
+matin.
+
+«Un demi-sang était à la pointe du jour dans la boutique de Ferguson.
+
+«Il raconta qu'un peu auparavant il s'était trouvé aux environs du ravin
+vers une heure du matin.
+
+«Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire, tellement il
+avait l'air effrayé, mais à la fin, il nous dit qu'il avait entendu des
+cris épouvantables au milieu du silence de la nuit.
+
+«Il n'y avait point eu de coups de feu, mais une série de hurlements,
+comme qui dirait des hurlements étouffés, tels qu'en jetterait un homme
+qui aurait la tête dans un _serape_ et qui souffrirait à mort.
+
+«Abner Brandon, moi et quelques autres nous étions alors à la boutique.
+
+«Nous montâmes donc à cheval pour nous rendre à la maison de Scott et
+pour cela on traversa le ravin.
+
+«On n'y remarquait rien de particulier, point de sang, point de marques
+de lutte; et quand nous arrivons à la maison de Scott, il sortit
+au-devant de nous, aussi guilleret qu'une alouette.
+
+«--Hallo! Jeff, qu'il dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez
+prendre un cocktail, les camarades!
+
+«--Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant chez
+vous? que je dis.
+
+«--Non, répondit-il, ça s'est passé bien tranquillement. Une sorte de
+plainte jetée par une chouette, dans le ravin du Piège à mouche, et
+voilà tout. Allons, pied à terre, et prenez un verre.
+
+«--Merci, dit Abner.
+
+«Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna à cheval quand nous
+repartîmes.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+
+«Une agitation énorme régnait dans la Grande Rue quand nous y arrivâmes.
+
+«Le parti des Américains avait l'air d'avoir perdu la tête.
+
+«Alabama Joe avait disparu. On n'en retrouvait pas miette.
+
+«Depuis qu'il était allé au ravin, personne ne l'avait revu.
+
+«Lorsque nous mîmes pied à terre, il y avait un nombreux rassemblement
+devant le Bar à Simpson, et je vous réponds qu'on regardait de travers
+Tom Scott.
+
+«On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi la
+main à sa ceinture.
+
+«Il n'y avait pas l'ombre d'un Anglais en cet endroit.
+
+«--Écartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand coquin
+qui ait existé, vous n'avez rien à voir dans cette affaire. Dites donc,
+les amis, est-ce que de libres Américains vont se laisser assassiner par
+un maudit Anglais?
+
+«Ce fut la chose la plus prompte que j'aie jamais vu.
+
+«Il y eut une mêlée et un coup de feu.
+
+«Zebb était par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et Scott
+lui aussi était par terre, maintenu par une douzaine d'hommes.
+
+«Ça ne lui aurait servi à rien de se débattre. Aussi ne bougeait-il pas.
+
+«Ils parurent ne pas savoir ce qu'ils feraient de lui, puis un des amis
+intimes d'Alabama les décida.
+
+«--Joe a disparu, qu'il dit. C'est tout ce qu'il y a de plus certain,
+et voici l'homme qui l'a tué. Quelqu'un de vous sait qu'il est allé au
+ravin cette nuit pour affaire; il n'est pas revenu. Cet Anglais que
+voilà y est allé de son côté après lui. Ils se sont battus. On a entendu
+des cris du côté des grands Pièges à mouche. Il aura joué au pauvre Joe
+un de ses tours de sournois et l'aura jeté dans le marais. Ça n'est pas
+étonnant que le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme
+ça et laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, n'est-ce-pas.
+Qu'il comparaisse devant le Juge Lynch, voilà mon avis.
+
+«--Lynchons-le, crièrent cent voix furieuses, car à ce moment toute la
+colonie était accourue jusqu'au dernier gredin.
+
+«--Allons, les enfants, qu'on apporte une corde et hissons-le.
+Pendons-le à la porte de Simpson.
+
+«--Attendez un moment, dit un autre en s'avançant. Pendons-le à côté du
+grand Piège à mouche dans le ravin. Que Joe voie qu'il est vengé,
+puisque c'est par là qu'il est enterré.
+
+«On applaudit à grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu d'eux
+Scott ficelé sur un mustang, et entouré d'une garde à cheval, le
+révolver prêt à tirer, car nous savions qu'il y avait par là une
+vingtaine d'Anglais, qui n'avaient pas l'air de reconnaître le Juge
+Lynch, et qui n'attendaient que le moment de livrer bataille.
+
+«Je partis avec eux, le coeur bien ému de pitié pour ce pauvre Scott, qui
+pourtant n'avait pas l'air ému pour un sou, non, pas du tout.
+
+«C'était un homme rudement trempé.
+
+«Ça vous paraît comme qui dirait bizarre, de pendre un homme à un Piège
+à mouche, mais le nôtre était bel et bien un arbre.
+
+«Les feuilles étaient comme des bateaux accouplés, avec une charnière
+entre les deux et les épines au fond.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+
+«Nous descendîmes dans ce ravin jusqu'à l'endroit où poussait le plus
+grand de ces arbres et nous le vîmes, avec des feuilles fermes et
+d'autres étalées.
+
+«Mais nous vîmes en cet endroit autre chose encore.
+
+«Debout autour de l'arbre étaient une trentaine d'hommes, tous des
+Anglais, et armés jusqu'aux dents.
+
+«Évidemment, ils nous attendaient et avaient l'air fort disposés à la
+besogne: ils étaient venus pour quelque motif et ils entendaient bien
+parvenir par leur but.
+
+«Il y avait là tous les matériaux voulus pour faire la plus belle mêlée
+que j'eusse jamais vue.
+
+«Comme nous arrivions, un grand Écossais à barbe rousse--il se nommait
+Cameron--fit quelques pas en avant des autres, tenant son révolver
+armé.
+
+«--Voyez, mes gaillards, vous n'avez pas le droit de toucher à un
+cheveu de la tête de cet homme. Vous n'avez pas encore prouvé que Joe
+était mort, et quand vous l'auriez prouvé, vous n'auriez pas prouvé que
+c'est Scott qui l'a tué. En tout cas, il aurait été en cas de légitime
+défense, car vous savez tous que Joe était en embuscade pour tuer Scott,
+pour l'abattre à bout portant. Donc, je vous le répète, vous n'avez
+nullement le droit de toucher à cet homme, et ce qui vaut encore mieux,
+j'ai réuni trente arguments à six coups chacun pour vous dissuader de le
+faire.
+
+«--C'est un point intéressant, et qui vaut la peine d'être discuté, dit
+l'homme qui était le camarade intime de Alabama Joe.
+
+«On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des
+couteaux, et les deux troupes se mirent à tirer l'une sur l'autre. Il
+était évident que la moyenne de la mortalité allait s'élever dans le
+Montana.
+
+«Scott était debout en arrière, avec un pistolet à l'oreille, s'il
+faisait un mouvement.
+
+«Il avait l'air aussi tranquille, aussi calme que s'il n'avait point son
+argent sur la table de jeu, quand tout à coup il sursaute et jette un
+cri qui retentit à nos oreilles comme un coup de trompette.
+
+«--Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Piège à mouche.
+
+«Tout le monde se retourna et regarda du côté qu'il montrait.
+
+«Ah! Jérusalem. Je crois que ce tableau ne s'effacera jamais de notre
+mémoire.
+
+«Une des grandes feuilles du Piège à mouche, qui était restée fermée et
+allongée sur le sol, commençait à s'entr'ouvrir peu à peu sur la
+charnière.
+
+«Dans le creux de la feuille, Joe Alabama était étendu, comme un enfant
+dans son berceau.
+
+«En se fermant, la feuille lui avait enfoncé lentement à travers le coeur
+ses longues épines.
+
+«Nous vîmes bien qu'il avait fait une tentative pour s'ouvrir un
+passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille épaisse et
+charnue, et il avait son _bowie-knife_ dans la main, mais la feuille
+avait déjà enserré.
+
+«Sans doute, il s'était couché dedans pour attendre Scott, à l'abri de
+l'humidité, et elle s'était fermée sur lui, comme vous voyez vos petites
+plantes de serre chaude se fermer sur une mouche et nous le trouvâmes
+là, tel qu'il était, déchiré, réduit en bouillie par les grandes dents
+rugueuses de la plante cannibale.
+
+«Voilà la chose, Messieurs, et vous conviendrez que c'est une curieuse
+histoire.
+
+--Et qu'advint-il de Scott? demanda Jack Sinclair.
+
+--Eh bien nous le remportâmes sur nos épaules, jusqu'au bar de Simpson,
+et il nous paya une tournée.
+
+«Et même il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le
+comptoir.
+
+«Ça parlait du Lion Anglais et de l'Aigle Américain qui désormais
+iraient bras dessus, bras dessous.
+
+«À présent, Messieurs, comme l'histoire était longue, et que mon cigare
+est fini, je crois que je vais me trotter avant qu'il soit plus tard.
+
+Il nous souhaita le bonsoir et sortit.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+
+--Voilà une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait cru
+qu'une _Dionoea_ aurait une telle puissance.
+
+--Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair.
+
+--Évidemment, dit le Docteur, c'est un homme qui s'en tient à la vérité
+la plus prosaïque.
+
+--Ou bien c'est le menteur le plus original qui fut jamais.
+
+Je me demande lequel des deux avait raison.
+
+
+ [1] Propriétaire terrien.
+ [2] Titre honorifique d'un «gentleman».
+ [3] Cabriolet.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux mystères et aventures
+by Arthur Conan Doyle
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.