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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouveaux mystères et aventures + +Author: Arthur Conan Doyle + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13795] +[Last updated: August 6, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES *** + + + + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Arthur Conan Doyle + +NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES +(1910) + + +Table des matières + +NOTRE DAME DE LA MORT + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII + +LES OS + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII +Chapitre IX +Chapitre X + +LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII + +NOTRE CAGNOTTE DU DERBY + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI +Chapitre VII +Chapitre VIII +Chapitre IX +Chapitre X +Chapitre XI +Chapitre XII +Chapitre XIII + +LE RÉCIT DE L'AMÉRICAIN + +Chapitre I +Chapitre II +Chapitre III +Chapitre IV +Chapitre V +Chapitre VI + + + +NOTRE DAME DE LA MORT + + + + +Chapitre I + + +Mon existence a été accidentée et la destinée y a fait entrer maintes +aventures peu ordinaires. Mais parmi ces incidents, il en est un d'une +étrangeté telle que, quand je passe en revue ma vie, tous les autres +deviennent insignifiants. + +Celui-là surgit au-dessus des brouillards d'autrefois avec un aspect +sonore et fantastique, en jetant son ombre sur les années dépourvues +d'événements qui le précédèrent et le suivirent. + +Cette histoire-là, je ne l'ai pas souvent racontée. + +Bien petit est le nombre de ceux qui l'ont entendue de ma propre bouche +et c'étaient des gens qui me connaissaient bien. + +De temps à autre ils m'ont demandé de faire ce récit devant une réunion +d'amis, mais je m'y suis constamment refusé, car je n'ambitionne pas le +moine du monde la réputation d'un Munchausen amateur. + +Pourtant, j'ai déféré jusqu'à un certain point à leur désir en mettant +par écrit cet exposé des faits qui se rattachent à ma visite à +Dunkelthwaite. + +Voici la première lettre que m'écrivit John Thurston. + +Elle est datée d'avril 1862. + +Je la prends dans mon bureau et la copie textuellement: + +«Mon cher Lawrence. + +«Si vous saviez à quel point je suis dans la solitude et l'ennui, je +suis certain que vous auriez pitié de moi et que vous viendrez partager +mon isolement. + +«Souvent vous avez vaguement promis de visiter Dunkelthwaite et de venir +jeter un coup d'oeil sur les landes du Yorkshire. Quel moment serait plus +favorable qu'aujourd'hui pour votre voyage? + +«Certes, je sais que vous êtes accablé de besogne, mais comme en ce +moment vous n'avez pas de cours à suivre, vous seriez tout aussi à votre +aise pour étudier que vous l'êtes dans Bakerstreet. + +«Emballez donc vos livres comme un bon garçon que vous êtes et arrivez. + +«Nous avons une chambrette bien confortable pourvue d'un bureau et d'un +fauteuil qui sont juste ce qu'il vous faut pour travailler. + +«Faites-moi savoir quand nous pourrons vous attendre. + +«En vous disant que je suis seul, je n'entends point dire par là qu'il +n'y ait personne chez moi. Au contraire, nous formons une maisonnée +assez nombreuse. + +«Tout d'abord, naturellement, comptons mon pauvre oncle Jérémie, bavard +et maniaque, qui va et vient en chaussons de lisière, et compose, selon +son habitude, de mauvais vers à n'en plus finir. + +«Je crois vous avoir fait connaître ce dernier trait de son caractère la +dernière fois que nous nous nous sommes vus. + +«Cela en est arrivé à un tel degré qu'il a un secrétaire dont la tache +se réduit à copier et conserver ces épanchements. + +«Cet individu, qui se nomme Copperthorne, est devenu aussi indispensable +au vieux que sa marotte ou son Dictionnaire universel des Rimes. + +«Je n'irai point jusqu'à dire que je m'inquiète de lui, mais j'ai +toujours partagé le préjugé de César contre les gens maigres, et +pourtant, si nous en croyons les médailles, le petit Jules faisait +évidemment partie de cette catégorie. + +«En outre, nous avons les deux enfants de notre oncle Samuel, qui ont +été adoptés par Jérémie--il y en a eu trois, mais l'un d'eux a suivi +la voie de toute chair--et une gouvernante, une brune à l'air +distingué, qui a du sang hindou dans les veines. + +«Outre ces personnes, il y a trois servantes et le vieux groom. + +«Vous voyez par là que nous formons un petit univers dans notre coin +écarté. + +«Ce qui n'empêche, mon cher Hugh, que je meurs d'envie de voir une +figure sympathique et d'avoir un compagnon agréable. + +«Comme je donne à fond dans la chimie, je ne vous dérangerai pas dans +vos études. Répondez par le retour du courrier à votre solitaire ami. + +«John H. Thurston.» + +À l'époque où je reçus cette lettre, j'habitais Londres et je +travaillais ferme en vue de l'examen final qui devait me donner le droit +d'exercer la médecine. + +Thurston et moi, nous avions été amis intimes à Cambridge, avant que +j'eusse commencé l'étude de la médecine et j'avais grand désir de le +revoir. + +D'autre part, je craignais un peu que, malgré ses assertions, mes études +n'eussent à souffrir de ce déplacement. + +Je me représentais le vieillard retombé en enfance, le secrétaire +maigre, la gouvernante distinguée, les deux enfants, probablement des +enfants gâtés et tapageurs, et j'arrivai à conclure que quand tout cela +et moi nous serions bloqués ensemble dans une maison à la campagne, il +resterait bien peu de temps pour étudier tranquillement. + +Après deux jours de réflexion, j'avais presque résolu de décliner +l'invitation, lorsque je reçus du Yorkshire une autre lettre encore plus +pressante que la première: + +«Nous attendons des nouvelles de vous à chaque courrier, disait mon ami, +et chaque fois qu'on frappe je m'attends à recevoir un télégramme qui +m'indique votre train. + +«Votre chambre est toute prête, et j'espère que vous la trouverez +confortable. + +«L'oncle Jérémie me prie de vous dire combien il sera heureux de vous +voir. + +«Il aurait écrit, mais il est absorbé par la composition d'un grand +poème épique de cinq mille vers ou environ. + +«Il passe toute la journée à courir d'une chambre à l'autre, ayant +toujours sur les talons Copperthorne, qui, pareil au monstre de +Frankenstein, le suit à pas comptés, le calepin et le crayon à la main, +notant les savantes paroles qui tombent de ses lèvres. + +«À propos, je crois vous avoir parlé de la gouvernante brune si pleine +de chic. + +«Je pourrais me servir d'elle comme d'un appât pour vous attirer, si +vous avec gardé votre goût pour les études d'ethnologie. + +«Elle est fille d'un chef hindou, qui avait épousé une Anglaise. Il a +été tué pendant l'Insurrection en combattant contre nous; ses domaines +ayant été confisqués par le Gouvernement, sa fille, alors âgée de quinze +ans, s'est trouvée presque sans ressource. + +«Un charitable négociant allemand de Calcutta l'adopta, paraît-il, et +l'amena en Europe avec sa propre fille. + +«Celle-ci mourut et alors miss Warrender--nous l'appelons ainsi, du +nom de sa mère--répondit à une annonce insérée par mon oncle, et c'est +ainsi que nous l'avons connue. + +«Maintenant, mon vieux, n'attendez pas qu'on vous donne l'ordre de +venir, venez tout de suite.» + +Il y avait dans la seconde lettre d'autres passages qui m'interdisent de +la reproduire intégralement. + +Il était impossible de tenir bon plus longtemps devant l'insistance de +mon vieil ami. + +Aussi tout en pestant intérieurement, je me hâtai d'emballer mes livres, +je télégraphiai le soir même, et la première chose que je fis le +lendemain matin, ce fut de partir pour le Yorkshire. + +Je me rappelle fort bien que ce fut une journée assommante, et que le +voyage me parut interminable, recroquevillé comme je l'étais dans le +coin d'un wagon à courants d'air, où je m'occupais à tourner et +retourner mentalement maintes questions de chirurgie et de médecine. + +On m'avait prévenu que la petite gare d'Ingleton, à une quinzaine de +milles de Tarnforth, était la plus rapprochée de ma destination. + +J'y débarquai à l'instant même où John Thurston arrivait au grand trot +d'un haut dog-cart par la route de la campagne. + +Il agita triomphalement son fouet en m'apercevant, poussa brusquement +son cheval, sauta à bas de voiture, et de là sur le quai. + +--Mon cher Hugh, s'écria-t-il, je suis ravi de vous voir. Comme vous +avez été bon de venir! + +Et il me donna une poignée de main que je sentis jusqu'à l'épaule. + +--Je crains bien que vous ne me trouviez un compagnon désagréable +maintenant que me voilà, répondis-je. Je suis plongé jusque par dessus +les yeux dans ma besogne. + +--C'est naturel, tout naturel, dit-il avec sa bonhomie ordinaire. J'en +ai tenu compte, mais nous aurons quand même le temps de tirer un ou deux +lapins. Nous avons une assez longue trotte à faire, et vous devez être +complètement gelé, aussi nous allons repartir tout de suite pour la +maison. + +Et l'on se mit à rouler sur la route poussiéreuse. + +Je crois que votre chambre vous plaira, remarqua mon ami. Vous vous +trouverez bientôt comme chez vous. Vous savez, il est fort rare que je +séjourne à Dunkelthwaite, et je commence à peine à m'installer et à +organiser mon laboratoire. Voici une quinzaine que j'y suis. C'est un +secret connu de tout le monde que je tiens une place prédominante dans +le testament du vieil oncle Jérémie. Aussi mon père a-t-il cru que +c'était un devoir élémentaire pour moi de venir et de me montrer poli. +Étant donnée la situation, je ne puis guère me dispenser de me faire +valoir un peu de temps en temps. + +--Oh! certes, dis-je. + +--En outre, c'est un excellent vieux bonhomme. Cela vous divertira de +voir notre ménage. Une princesse comme gouvernante, cela sonne bien, +n'est-ce pas? Je m'imagine que notre imperturbable secrétaire s'est +hasardé quelque peu de ce côté-là. Relevez le collet de votre pardessus, +car il fait un vent glacial. + +La route franchit une série de collines faibles, pelées, dépourvues de +toute végétation, à l'exception d'un petit nombre de bouquets de ronces, +et d'un mince tapis d'une herbe coriace et fibreuse, où un troupeau +épais de moutons décharnés, à l'air affamé, cherchaient leur nourriture. + +Nous descendions et montions tour à tour dans un creux, tantôt au sommet +d'une hauteur, d'où nous pouvions voir les sinuosités de la route, comme +un mince fil blanc passant d'une colline à une autre plus éloignée. + +Çà et là, la monotonie du paysage était diversifiée par des escarpements +dentelés, formés par de rudes saillies du granit gris. + +On eût dit que le sol avait subi une blessure effrayante par où les os +fracturés avaient percé leur enveloppe. + +Au loin se dressait une chaîne de montagnes que dominait un pic isolé +surgissant parmi elles, et se drapant coquettement d'une guirlande de +nuages, où se réfléchissait la nuance rouge du couchant. + +--C'est Ingleborough, dit mon compagnon en me désignant la montagne +avec son fouet, et ici ce sont les Landes du Yorkshire. Nulle part en +Angleterre, vous ne trouverez de région plus sauvage, plus désolée. Elle +produit une bonne race d'hommes. Les milices sans expérience qui +battirent la chevalerie écossaise à la Journée de l'Étendard venaient de +cette partie du pays. Maintenant, sautez à bas, vieux camarade, et +ouvrez la porte. + +Nous étions arrivés à un endroit où un long mur couvert de mousse +s'étendait parallèlement à la route. + +Il était interrompu par une porte cochère en fer, à moitié disloquée, +flanquée de deux piliers, au haut desquels des sculptures, taillées dans +la pierre, paraissaient représenter quelque animal héraldique, bien que +le vent et la pluie les eussent réduites à l'état de blocs informes. + +Un cottage en ruine qui avait peut-être, il y a longtemps, servi de +loge, se dressait, à l'un des côtés. + +J'ouvris la porte d'une poussée, et nous parcourûmes une avenue longue +et sinueuse, encombrée de hautes herbes, au sol inégal, mais bordée de +chênes magnifiques, dont les branches, en s'entremêlant au-dessus de +nous, formaient une voûte si épaisse que le crépuscule du soir fit place +soudain à une obscurité complète. + +--Je crains que notre avenue ne vous impressionne pas beaucoup, dit +Thurston, en riant. C'est une des idées du vieux bonhomme, de laisser la +nature agir en tout à sa guise. Enfin, nous voici à Dunkelthwaite. + +Comme il parlait, nous contournâmes un détour de l'avenue marqué par un +chêne patriarcal qui dominait de beaucoup tous les autres, et nous nous +trouvâmes devant une grande maison carrée, blanchie à la chaux, et +précédée d'une pelouse. + +Tout le bas de l'édifice était dans l'ombre, mais en haut une rangée de +fenêtres, éclairées d'un rouge de sang, scintillaient au soleil +couchant. + +Au bruit des roues, un vieux serviteur en livrée vint, tout courant, +prendre la bride du cheval dès que nous avançâmes. + +--Vous pouvez le rentrer à l'écurie, Élie, dit mon ami, dès que nous +eûmes sauté à bas... Hugh, permettez-moi de vous présenter à mon oncle +Jérémie. + +--Comment allez-vous? Comment allez-vous? dit une voix chevrotante et +fêlée. + +Et, levant les yeux, j'aperçus un petit homme à figure rouge qui nous +attendait debout sous le porche. + +Il avait un morceau d'étoffe de coton roulée autour de la tête, comme +dans les portraits de Pope et d'autres personnages célèbres du XVIIIe +siècle. + +Il se distinguait en outre par une paire d'immenses pantoufles. + +Cela faisait un contraste si étrange avec ses jambes grêles en forme de +fuseaux qu'il avait l'air d'être chaussé de skis, et la ressemblance +était d'autant plus frappante qu'il était obligé, pour marcher, de +traîner les pieds sur le sol, afin que ces appendices encombrants ne +l'abandonnassent pas en route. + +--Vous devez être las, Monsieur, et gelé aussi, Monsieur, dit-il d'un +ton étrange, saccadé, en me serrant la main. Nous devons être +hospitaliers pour vous, nous le devons certainement. L'hospitalité est +une de ces vertus de l'ancien monde que nous avons conservées. Voyons, +ces vers, quels sont-ils: + +_Le bras de l'homme du Yorkshire est leste et fort_ _Mais ô! comme il +est chaud, le coeur de l'homme du Yorkshire!_ + +«Voilà qui est clair, précis, Monsieur. C'est pris dans un de mes +poèmes. Quel est ce poème, Copperthorne? + +--La _Poursuite de Borrodaile_, dit une voix derrière lui, en même +temps qu'un homme de haute taille, à la longue figure, venait se placer +dans le cercle de lumière que projetait la lampe suspendue en haut du +porche. + +John nous présenta, et je me souviens que le contact de sa main me parut +visqueux et désagréable. + +Cette cérémonie accomplie, mon ami me conduisit à ma chambre, en me +faisant traverser bien des passages et des corridors reliés entre eux à +la façon de l'ancien temps par des marches inégales. + +Chemin faisant, je remarquai l'épaisseur des murs, l'étrangeté et la +variété des pentes du toit, qui faisait supposer l'existence d'espaces +mystérieux dans les combles. + +La chambre qui m'était destinée était, ainsi que me l'avait dit John, un +charmant petit sanctuaire, où pétillait un bon feu, et où se trouvait +une étagère bien garnie de livres. + +Et, en mettant mes pantoufles, je me dis que j'aurais eu tort sans doute +de refuser cette invitation à venir dans le Yorkshire. + + + + +Chapitre II + + +Lorsque nous descendîmes à la salle à manger, le reste de la maisonnée +était déjà réuni pour le dîner. + +Le vieux Jérémie, toujours coiffé de sa singulière façon, occupait le +haut bout de la table. + +À côté de lui, et à droite, était une jeune dame très brune, à la +chevelure et aux yeux noirs, qui me fut présentée sous le nom de miss +Warrender. + +À côté d'elle étaient assis deux jolis enfants, un garçon et une fille, +ses élèves, évidemment. + +J'étais placé vis-à-vis d'elle, ayant à ma gauche Copperthorne. + +Quant à John, il faisait face à son oncle. + +Je crois presque voir encore l'éclat jaune de la grande lampe à huile +qui projetait des lumières et des ombres à la Rembrandt sur ce cercle de +figures, parmi lesquelles certaines étaient destinées à prendre tant +d'intérêt pour moi. + +Ce fut un repas agréable, en dehors même de l'excellence de la cuisine +et de l'appétit qu'avait aiguisé mon long voyage. + +Enchanté d'avoir trouvé un nouvel auditeur, l'oncle Jérémie débordait +d'anecdotes et de citations. + +Quant à miss Warrender et à Copperthorne, ils ne causèrent pas beaucoup, +mais tout ce que dit ce dernier révélait l'homme réfléchi et bien élevé. + +Pour John, il avait tant de souvenirs de collège et d'événements +postérieurs à rappeler que je crains qu'il n'ait fait maigre chair. + +Lorsqu'on apporta le dessert, miss Warrender emmena les enfants. L'oncle +Jérémie se retira dans la bibliothèque, d'où nous arrivait le bruit +assourdi de sa voix, pendant qu'il dictait à son secrétaire. + +Mon vieil ami et moi, nous restâmes quelque temps devant le feu à causer +des diverses aventures qui nous étaient arrivées depuis notre dernière +rencontre. + +--Eh bien, que pensez-vous de notre maisonnée? me demanda-t-il enfin, +en souriant. + +Je répondis que j'étais fort intéressé par ce que j'en avais vu. + +--Votre oncle est tout à fait un type. Il me plaît beaucoup. + +--Oui, il a le coeur excellent avec toutes les originalités. Votre +arrivée l'a tout à fait ragaillardi, car il n'a jamais été complètement +lui-même depuis la mort de la petite Ethel. C'était la plus jeune des +enfants de l'oncle Sam. Elle vint ici avec les autres, mais elle eut, il +y a deux mois environ, une crise nerveuse ou je ne sais quoi dans les +massifs. Le soir, on l'y trouva morte. Ce fut un coup des plus violents +pour le vieillard. + +--Ce dut être aussi fort pénible pour miss Warrender, fis-je remarquer. + +--Oui, elle fut très affligée. À cette époque, elle n'était ici que +depuis une semaine. Ce jour-là elle était allée en voiture à +Kirby-Lonsdale pour faire quelque emplette. + +--J'ai été très intéressé, dis-je, par tout ce que vous m'avez raconté +à son sujet. Ainsi donc, vous ne plaisantiez pas, je suppose. + +--Non, non, tout est vrai comme l'Évangile. Son père se nommait Achmet +Genghis Khan. C'était un chef à demi indépendant quelque part dans les +provinces centrales. C'était à peu près un païen fanatique, bien qu'il +eût épousé une Anglaise. Il devint camarade avec le Nana, et eut quelque +part dans l'affaire de Cawnpore, si bien que le gouvernement le traita +avec une extrême rigueur. + +--Elle devait être tout à fait femme quand elle quitta sa tribu, +dis-je. Quelle est sa manière de voir en affaire de religion? Tient-elle +du côté de son père ou de celui du sa mère? + +--Nous ne soulevons jamais cette question, répondit mon ami. Entre +nous, je ne la crois pas très orthodoxe. Sa mère était sans doute une +femme de mérite. Outre qu'elle lui a appris l'anglais, elle se connaît +assez bien en littérature française et elle joue d'une façon +remarquable. Tenez, écoutez-la. + +Comme il parlait, le son d'un piano se fit entendre dans la pièce +voisine, et nous nous tûmes pour écouter. + +Tout d'abord la musicienne piqua quelques touches isolées, comme si elle +se demandait s'il fallait continuer. + +Puis, ce furent des bruits sonores, discordants, et soudain de ce chaos +sortit enfin une harmonie puissante, étrange, barbare, avec des +sonorités de trompette, des éclats de cymbales. Et le jeu devenant de +plus en plus énergique, devint une mélodie fougueuse, qui finit par +s'atténuer et s'éteindre en un bruit désordonné comme au début. + +Puis, nous entendîmes le piano se refermer, et la musique cessa. + +--Elle fait ainsi tous les soirs, remarqua mon ami. C'est quelque +souvenir de l'Inde, à ce que je suppose. Pittoresque, ne trouvez-vous +pas? Maintenant ne vous attardez pas ici plus longtemps que vous ne +voudriez. Votre chambre est prête, dès que vous voudrez vous mettre au +travail. + +Je pris mon compagnon au mot, et le laissai avec son oncle et +Copperthorne qui étaient revenus dans la pièce. + +Je montai chez moi et étudiai pendant deux heures la législation +médicale. + +Je me figurais que ce jour-là je ne verrais plus aucun des habitants de +Dunkelthwaite, mais je me trompais, car vers dix heures l'oncle Jérémie +montra sa petite tête rougeaude dans la chambre: + +--Êtes-vous bien logé à votre aise? demanda-t-il. + +--Tout est pour le mieux, je vous remercie, répondis-je. + +--Tenez bon. Serez sûr de réussir, dit-il en son langage sautillant. +Bonne nuit. + +--Bonne nuit, répondis-je. + +--Bonne nuit, dit une autre voix venant du corridor. + +Je m'avançai pour voir, et j'aperçus la haute silhouette du secrétaire +qui glissait à la suite du vieillard comme une ombre noire et démesurée. + +Je retournai à mon bureau et travaillai encore une heure. + +Puis je me couchai, et je fus quelque temps avant de m'endormir, en +songeant à la singulière maisonnée dont j'allais faire partie. + + + + +Chapitre III + + +Le lendemain je fus sur pied de bonne heure et me rendis sur la pelouse, +où je trouvai miss Warrender occupée à cueillir des primevères, dont +elle faisait un petit bouquet pour orner la table au déjeuner. + +Je fus près d'elle avant qu'elle me vît et ne pus m'empêcher d'admirer +sa beauté et sa souplesse pendant qu'elle se baissait pour cueillir les +fleurs. + +Il y avait dans le moindre de ses mouvements une grâce féline que je ne +me rappelais avoir vue chez aucune femme. + +Je me ressouvins des paroles de Thurston au sujet de l'impression +qu'elle avait produite sur le secrétaire, et je n'en fus plus surpris. + +En entendant mon pas, elle se redressa, et tourna vers moi sa belle et +sombre figure. + +--Bonjour, miss Warrender, dis-je. Vous êtes matinale comme moi. + +--Oui, répondit-elle, j'ai toujours eu l'habitude de me lever avec le +jour. + +--Quel tableau étrange et sauvage! remarquai-je en promenant mon regard +sur la vaste étendue des landes. Je suis un étranger comme vous-même +dans ce pays. Comment le trouvez-vous? + +--Je ne l'aime pas, dit-elle franchement. Je le déteste. C'est froid, +terne, misérable. Regardez cela, et elle leva son bouquet de primevères, +voilà ce qu'ils appellent des fleurs. Elles n'ont pas même d'odeur. + +--Vous avez été accoutumée à un climat plus vivant et à une végétation +tropicale. + +--Oh! je le vois, master Thurston vous a parlé de moi, dit-elle avec un +sourire. Oui, j'ai été accoutumée à mieux que cela. + +Nous étions debout près l'un de l'autre, quand une ombre apparut entre +nous. + +Me retournant, j'aperçus Copperthorne resté debout derrière nous. + +Il me tendit sa main maigre et blanche avec un sourire contraint. + +--Il semble que vous êtes déjà en état de trouver tout seul votre +chemin, dit-il en portant ses regards alternativement de ma figure à +celle de miss Warrender. Permettez-moi de tenir ces fleurs pour vous, +Miss. + +--Non, merci, dit-elle d'un ton froid. J'en ai cueilli assez, et je +vais entrer. + +Elle passa rapidement à côté de lui, et traversa la pelouse pour +retourner à la maison. + +Copperthorne la suivit des yeux en fronçant le sourcil. + +--Vous êtes étudiant en médecine, master Lawrence, me dit-il, en se +tournant vers moi et frappant le sol d'un pied, avec un mouvement +saccadé, nerveux, tout en parlant. + +--Oui, je le suis. + +--Oh! nous avons entendu parler de vous autres, étudiants en médecine, +fit-il en élevant la voix et l'accompagnant d'un petit rire fêlé. Vous +êtes de terribles gaillards, n'est-ce pas? Nous avons entendu parler de +vous. Il est inutile de vouloir vous tenir tête. + +--Monsieur, répondis-je, un étudiant en médecine est d'ordinaire un +gentleman. + +--C'est tout à fait vrai, dit-il en changeant de ton. Certes, je ne +voulais que plaisanter. + +Néanmoins je ne pus m'empêcher de remarquer que pendant tout le +déjeuner, il ne cessa d'avoir les yeux fixés sur moi, tandis que miss +Warrender parlait, et si je hasardais une remarque, aussitôt son regard +se portait sur elle. + +On eût dit qu'il cherchait à deviner sur nos physionomies ce que nous +pensions l'un de l'autre. + +Il s'intéressait évidemment plus que de raison à la belle gouvernante, +et il n'était pas moins évident que ses sentiments n'étaient payés +d'aucun retour. + +Nous eûmes ce matin-là une preuve visible de la simplicité naturelle de +ces bonnes gens primitifs du Yorkshire. + +À ce qu'il paraît, la domestique et la cuisinière, qui couchaient dans +la même chambre, furent alarmées pendant la nuit par quelque chose que +leurs esprits superstitieux transformèrent en une apparition. + +Après le déjeuner, je tenais compagnie à l'oncle Jérémie, qui, grâce à +l'aide constante de son souffleur, émettait à jet contenu des citations +de poésies de la frontière écossaise, lorsqu'on frappa à la porte. + +La domestique entra. + +Elle était suivie de près par la cuisinière, personne replète mais +craintive. + +Elles s'encourageaient, se poussaient mutuellement. + +Elles débitèrent leur histoire par strophe et antistrophe, comme un +choeur grec, Jeanne parlant jusqu'à ce que l'haleine lui manquât, et +laissant alors la parole à la cuisinière qui se voyait à son tour +interrompue. + +Une bonne partie de ce qu'elles dirent resta à peu près inintelligible +pour moi, à raison du dialecte extraordinaire qu'elles employaient, mais +je pus saisir la marche générale de leur récit. + +Il paraît que pendant les premières heures du jour, la cuisinière avait +été réveillée par quelque chose qui lui touchait la figure. + +Se réveillant tout à fait, elle avait vu une ombre vague debout près de +son lit, et cette ombre s'était glissée sans bruit hors de la chambre. + +La domestique s'était éveillée au cri poussé par la cuisinière et +affirmait carrément avoir vu l'apparition. + +On eût beau les questionner en tous sens, les raisonner, rien ne put les +ébranler, et elles conclurent en donnant leurs huit jours, preuve +convaincante de leur bonne foi et de leur épouvante. + +Elles parurent extrêmement indignées de notre scepticisme et cela finit +par leur sortie bruyante, ce qui produisit de la colère chez l'oncle +Jérémie, du dédain cher Copperthorne, et me divertit beaucoup. + +Je passai dans ma chambre presque toute ma seconde journée de visite, et +j'avançai considérablement ma besogne. + +Le soir, John et moi, nous nous rendîmes à la garenne de lapins avec nos +fusils. + +En revenant, je contai à John la scène absurde qu'avaient faite le matin +les domestiques, mais il ne me parut pas qu'il en saisît, autant que +moi, le côté grotesque. + +--C'est un fait, dit-il, que dans les très vieilles demeures comme +celle-ci, où la charpente est vermoulue et déformée, on voit quelquefois +certains phénomènes curieux qui prédisposent l'esprit à la superstition. +J'ai déjà entendu, depuis que je suis ici, pendant la nuit, une ou deux +choses qui auraient pu effrayer un homme nerveux et à plus forte raison +une domestique ignorante. Naturellement, toutes ces histoires +d'apparitions sont de pures sottises, mais une fois que l'imagination +est excitée, il n'y a plus moyen de la retenir. + +--Qu'avez-vous donc entendu? demandai-je, fort intéressé. + +--Oh! rien qui en vaille la peine, répondit-il. Voici les bambins et +miss Warrender. Il ne faut pas causer de ces choses en sa présence. +Autrement elle nous donnera les huit jours, elle aussi, et ce serait une +perte pour la maison. + +Elle était assise sur une petite barrière placée à la lisière du bois +qui entoure Dunkelthwaite, les deux enfants appuyés sur elle de chaque +côté, leurs mains jointes autour de ses bras, et leurs figures potelées +tournées vers la sienne. + +C'était un joli tableau. + +Nous nous arrêtâmes un instant à le contempler. + +Mais elle nous avait entendus approcher. + +Elle descendit d'un bond et vint à notre rencontre, les deux petits +trottinant derrière elle. + +--Il faut que vous m'aidiez du poids de votre autorité, dit-elle à +John. Ces petits indociles aiment l'air du soir, et ne veulent pas se +laisser persuader de rentrer. + +--Veux pas rentrer, dit le garçon d'un ton décidé. Veux entendre le +reste de l'histoire. + +--Oui, l'histoire, zézaya la petite. + +--Vous saurez le reste de l'histoire demain, si vous êtes sages. Voici +M. Lawrence qui est médecin. Il vous dira qu'il ne vaut rien pour les +petits garçons et les petites filles de rester dehors quand la rosée +tombe. + +--Ainsi donc vous écoutiez une histoire? demanda John pendant que nous +nous remettions en route. + +--Oui, une bien belle histoire, dit avec enthousiasme le bambin. Oncle +Jérémie nous en dit des histoires, mais c'est en poésie, et elles ne +sont pas, oh! non, pas si jolies que les histoires de miss Warrender. Il +y en a une, où il y a des éléphants. + +--Et des tigres, et de l'or, continua la fillette. + +--Oui, on fait la guerre, on se bat et le roi des Cigares... + +--Des Cipayes, mon ami, corrigea la gouvernante. + +--Et les tribus dispersées qui se reconnaissent entre elles par le +moyen de signes, et l'homme qui a été tué dans la forêt. Elle sait des +histoires magnifiques. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de vous en +raconter une, cousin John? + +--Vraiment, miss Warrender, dit mon compagnon, vous avez piqué notre +curiosité. Il faut que vous nous contiez ces merveilles. + +--À vous, elles paraîtraient assez sottes, répondit-elle en riant. Ce +sont simplement quelques souvenirs de ma vie passée. + +Comme nous suivions lentement le sentier qui traverse le bois, nous +vîmes Copperthorne arriver en sens opposé. + +--Je vous cherchais tous, dit-il en feignant maladroitement un ton +jovial, je voulais vous informer qu'il est l'heure de dîner. + +--Nos montres nous l'ont déjà dit, répondit John d'une voix qui me +parut plutôt bourrue. + +--Et vous avez couru le lapin ensemble, dit le secrétaire, en marchant +à pas comptés près de nous. + +--Pas ensemble, répondis-je, nous avons rencontré miss Warrender et les +enfants, en revenant. + +--Oh! miss Warrender est allée à votre rencontre, quand vous reveniez, +dit-il. + +Cette façon de retourner promptement le sens de mes paroles, et le ton +narquois qu'il y mit, me vexèrent au point que j'eusse répondu par une +vive riposte, si je n'avais pas été retenu par la présence de la jeune +dame. + +Au même moment, je tournai les yeux vers la gouvernante et je vis +briller dans son regard un éclair de colère à l'adresse de +l'interlocuteur, ce qui me prouva qu'elle partageait mon indignation. + +Aussi fus-je bien surpris cette même nuit quand, vers dix heures, +m'étant mis à la fenêtre de ma chambre, je les vis se promenant ensemble +au clair de lune et causant avec animation. + +Je ne sais comment cela se fit, mais cette vue m'agita au point qu'après +quelques vains efforts pour reprendre mes études, je mis mes livres de +côté et renonçai au travail pour ce soir-là. + +Vers onze heures, je regardai de nouveau, mais ils n'étaient plus là. + +Bientôt après j'entendis le pas traînant de l'oncle Jérémie et le pas +ferme et lourd du secrétaire, quand ils remontèrent l'escalier qui +menait à leurs chambres à coucher, situées à l'étage supérieur. + + + + +Chapitre IV + + +John Thurston ne fut jamais grand observateur et je crois que j'en +savais plus long que lui sur ce qui se passait à Dunkelthwaite, au bout +de trois jours passés sous le toit de son oncle. + +Mon ami était passionnément épris de chimie et coulait des jours heureux +au milieu de ses éprouvettes, de ses solutions, parfaitement content +d'avoir à portée un compagnon sympathique, auquel il pût faire part de +ses trouvailles. + +Quant à moi, j'eus toujours un faible pour l'étude et l'analyse de la +nature humaine, et je trouvais bien des sujets intéressants dans le +microcosme où je vivais. + +Bref, je m'absorbai dans mes observations au point de me faire craindre +qu'elles n'aient causé beaucoup de tort à mes études. + +Ma première découverte fut que le véritable maître à Dunkelthwaite +était, et cela ne faisait aucun doute, non point l'oncle Jérémie, mais +le secrétaire de l'oncle Jérémie. + +Mon flair médical me disait que l'amour exclusif de la poésie, qui eût +été une excentricité inoffensive au temps où le vieillard était encore +jeune, était devenu désormais une véritable monomanie qui lui emplissait +l'esprit en ne laissant nulle place à toute autre idée. + +Copperthorne, en flattant le goût de son maître et le dirigeant sur cet +objet unique, à ce point qu'il lui devenait indispensable, avait réussi +à s'assurer un pouvoir sans limite en toutes les autres choses. + +C'était lui qui s'occupait des finances de l'oncle, qui menait les +affaires de la maison sans avoir à subir de questions ni de contrôle. + +À vrai dire, il avait assez de tact pour exercer son pouvoir d'une main +légère, de façon à ne point meurtrir son esclave: aussi ne +rencontrait-il aucune résistance. + +Mon ami, tout entier à ses distillations, à ses analyses, ne se rendit +jamais compte qu'il était devenu un zéro dans la maison. + +J'ai déjà exprimé ma conviction que si Copperthorne éprouvait un tendre +sentiment à l'égard de la gouvernante, elle ne lui donnait pas le +moindre encouragement. Mais au bout de quelques jours j'en vins à penser +qu'en dehors de cet attachement non payé de retour, il existait quelque +autre lien entre ces deux personnages. + +J'ai vu plus d'une fois Copperthorne prendre à l'égard de la gouvernante +un air qui ne pouvait être qualifié autrement que d'autoritaire. + +Deux ou trois fois aussi, je les avais vus arpenter la pelouse dans les +premières heures de la nuit, en causant avec animation. + +Je n'arrivais pas à deviner quelle sorte d'entente réciproque existait +entre eux. + +Ce mystère piqua ma curiosité. + +La facilité, avec laquelle on devient amoureux en villégiature à la +campagne, est passée en proverbe, mais je n'ai jamais été d'une nature +sentimentale et mon jugement ne fut faussé par aucune préférence en +faveur de miss Warrender. Au contraire, je me mis à l'étudier comme un +entomologiste l'eût fait pour un spécimen, d'une façon minutieuse, très +impartiale. + +Pour atteindre ce but, j'organisai mon travail de manière à être libre +quand elle sortait les enfants pour leur faire prendre de l'exercice. + +Nous nous promenâmes ainsi ensemble maintes fois, et cela m'avança dans +la connaissance de son caractère plus que je n'eusse pu le faire en m'y +prenant autrement. + +Elle avait vraiment beaucoup lu, connaissait plusieurs langues d'une +manière superficielle, et avait une grande aptitude naturelle pour la +musique. + +Au-dessous de ce vernis de culture, elle n'en avait pas moins une forte +dose de sauvagerie naturelle. + +Au cours de sa conversation, il lui échappait de temps à autre quelque +sortie qui me faisait tressaillir par sa forme primitive de raisonnement +et par le dédain des conventions de la civilisation. + +Je ne pouvais guère m'en étonner, en songeant qu'elle était devenue +femme avant d'avoir quitté la tribu sauvage que son père gouvernait. + +Je me rappelle une circonstance qui me frappa tout particulièrement, car +elle y laissa percer brusquement ses habitudes sauvages et originales. + +Nous nous promenions sur la route de campagne. Nous parlions de +l'Allemagne, où elle avait passé quelques mois, quand soudain elle +s'arrêta, et posa son doigt sur ses lèvres. + +--Prêtez-moi votre canne, me dit-elle à voix basse. + +Je la lui tendis, et aussitôt, à mon grand étonnement, elle s'élança +légèrement et sans bruit à travers une ouverture de la haie, son corps +se pencha, et elle rampa avec agilité en se dissimulant derrière une +petite hauteur. J'étais encore à la suivre des yeux, tout stupéfait, +quand un lapin se leva soudain devant elle et partit. + +Elle lança la canne sur lui et l'atteignit, mais l'animal parvint à +s'échapper tout en boitant d'une patte. + +Elle revint vers moi triomphante, essoufflée: + +--Je l'ai vu remuer dans l'herbe, dit-elle, je l'ai atteint. + +--Oui, vous l'avez atteint, vous lui avez cassé une patte, lui dis-je +avec quelque froideur. + +--Vous lui avez fait mal, s'écria le petit garçon d'un ton peiné. + +--Pauvre petite bête! s'écria-t-elle, changeant soudain de manières. Je +suis bien fâchée de l'avoir blessée. + +Elle avait l'air tout à fait décontenancée par cet incident et causa +très peu pendant le reste de notre promenade. + +Pour ma part, je ne pouvais guère la blâmer. + +C'était évidemment une explosion du vieil instinct qui pousse le sauvage +vers une proie, bien que cela produisît une impression assez désagréable +de la part d'une jeune dame vêtue à la dernière mode et sur une grande +route d'Angleterre. + +Un jour qu'elle était sortie, John Thurston me fit jeter un coup d'oeil +dans la chambre qu'elle habitait. + +Elle avait là une quantité de bibelots hindous, qui prouvaient qu'elle +était venue de son pays natal avec une ample cargaison. + +Son amour d'Orientale pour les couleurs vives se manifestait d'une façon +amusante. + +Elle était allée à la ville où se tenait le marché, y avait acheté +beaucoup de feuilles de papier rouge et bleu, qu'elle avait fixées au +moyen d'épingles sur le revêtement de couleur sombre que jusqu'alors +couvrait le mur. + +Elle avait aussi du clinquant qu'elle avait réparti dans les endroits +les plus en vue, et pourtant il semblait qu'il y ait quelque chose de +touchant dans cet effort pour reproduire l'éclat des tropiques dans +cette froide habitation anglaise. + +Pendant les quelques premiers jours que j'avais passés à Dunkelthwaite, +les singuliers rapports qui existaient entre miss Warrender et le +secrétaire avaient simplement excité ma curiosité, mais après des +semaines, et quand je me fus intéressé davantage à la belle +Anglo-Indienne, un sentiment plus profond et plus personnel s'empara de +moi. + +Je me mis le cerveau à la torture pour deviner quel était le lien qui +les unissait. + +Comme se faisait-il que tout en montrant de la façon la plus évidente +qu'elle ne voulait pas de sa société pendant le jour, elle se promenât +seule avec lui, la nuit venue? + +Il était possible que l'aversion qu'elle manifestait envers lui devant +des tiers fût une ruse pour cacher ses véritables sentiments. + +Une telle supposition amenait à lui attribuer une profondeur de +dissimulation naturelle que semblait démentir la franchise de son +regard, la netteté et la fierté de ses traits. + +Et pourtant quelle autre hypothèse pouvait expliquer le pouvoir +incontestable qu'il exerçait sur elle! + +Cette influence perçait en bien des circonstances, mais il en usait +d'une façon si tranquille, si dissimulée qu'il fallait une observation +attentive pour s'apercevoir de sa réalité. + +Je l'ai surpris lui lançant un regard si impérieux, même si menaçant, à +ce qu'il me semblait, que le moment d'après, j'avais peine à croire que +cette figure pâle et dépourvue d'expression fût capable d'en prendre une +aussi marquée. + +Lorsqu'il la regardait ainsi, elle se démenait, elle frissonnait comme +si elle avait éprouvé de la souffrance physique. + +«Décidément, me dis-je, c'est de la crainte et non de l'amour, qui +produit de tels effets.» + +Cette question m'intéressa tant, que j'en parlai à mon ami John. + +Il était, à ce moment-là, dans son petit laboratoire, abîmé dans une +série de manipulations, de distillations qui devaient aboutir à la +production d'un gaz fétide, et nous faire tousser en nous prenant à la +gorge. + +Je profitai de la circonstance qui nous obligeait à respirer le grand +air, pour l'interroger sur quelques points sur lesquels je désirais être +renseigné. + +--Depuis combien de temps disiez-vous que miss Warrender se trouve chez +votre oncle? demandai-je. + +John me jeta un regard narquois et agita son doigt taché d'acide. + +--Il me semble que vous vous intéressez bien singulièrement à la fille +du défunt et regretté Achmet Genghis, dit-il. + +--Comment s'en empêcher? répondis-je franchement. Je lui trouve un des +types les plus romanesques que j'aie jamais rencontrés. + +--Méfiez-vous de ces études-là, mon garçon, dit John d'un ton paternel. +C'est une occupation qui ne vaut rien à la veille d'un examen. + +--Ne faites pas le nigaud, répliquai-je. Le premier venu pourrait +croire que je suis amoureux de miss Warrender, à vous entendre parler +ainsi. Je la regarde comme un problème intéressant de psychologie, voilà +tout. + +--C'est bien cela, un problème intéressant de psychologie, voilà tout. + +Il me semblait que John devait avoir encore autour de lui quelques +vapeurs de ce gaz, car ses façons étaient réellement irritantes. + +--Pour en revenir à ma première question, dis-je, depuis combien de +temps est-elle ici? + +--Environ dix semaines. + +--Et Copperthorne? + +--Plus de deux ans. + +--Avez-vous quelque idée qu'ils se soient déjà connus? + +--C'est impossible, déclara nettement John. Elle venait d'Allemagne. +J'ai vu la lettre où le vieux négociant donnait des indications sur sa +vie passée. Copperthorne est toujours resté dans le Yorkshire, en dehors +de ses deux ans de Cambridge. Il a dû quitter l'Université dans des +conditions peu favorables. + +--En quel sens? + +--Sais pas, répondit John. On a tenu la chose sous clef. Je m'imagine +que l'oncle Jérémie le sait. Il a la marotte de ramasser des déclassés +et de leur refaire ce qu'il appelle une nouvelle vie. Un de ces jours, +il lui arrivera quelque mésaventure avec un type de cette sorte. + +--Aussi donc Copperthorne et miss Warrender étaient absolument +étrangers l'un à l'autre il y a quelques semaines? + +--Absolument. Maintenant je crois que je ferai bien de rentrer et +d'analyser le précipité. + +--Laissez là votre précipité, m'écriai-je en le retenant. Il y a +d'autres choses dont j'ai à vous parler. S'ils ne se connaissent que +depuis quelques semaines, comment a-t-il fait pour acquérir le pouvoir +qu'il exerce sur elle? + +John me regarda d'un air ébahi. + +--Son pouvoir? dit-il. + +--Oui, l'influence qu'il possède sur elle. + +--Mon cher Hugh, me dit bravement mon ami, je n'ai point pour habitude +de citer ainsi l'Écriture, mais il y a un texte qui me revient +impérieusement à l'esprit, et le voici: «Trop de science les a rendus +fous.» Vous aurez fait des excès d'études. + +--Entendez-vous dire par là, m'écriai-je, que vous n'avez jamais +remarqué l'entente secrète qui paraît exister entre la gouvernante et le +secrétaire de votre oncle? + +--Essayez du bromure de potassium, dit John. C'est un calmant très +efficace à la dose de vingt grains. + +--Essayez une paire de lunettes, répliquai-je. Il est certain que vous +en avez grand besoin. + +Et après avoir lancé cette flèche de Parthe je pivotai sur mes talons et +m'éloignai de fort méchante humeur. + +Je n'avais pas fait vingt pas sur le gravier du jardin, que je vis le +couple dont nous venions de parler. + +Ils étaient à quelque distance, elle adossée au cadran solaire, lui +debout devant elle. + +Il lui parlait vivement, et parfois avec des gestes brusques. + +La dominant de sa taille haute et dégingandée, avec les mouvements qu'il +imprimait à ses longs bras, il avait l'air d'une énorme chauve-souris +planant au-dessus de sa victime. + +Je me rappelle que cette comparaison fut celle-là même qui se présenta à +ma pensée et qu'elle prit une netteté d'autant plus grande que je voyais +dans les moindres détails de la belle figure se dessiner l'horreur et +l'effroi. + +Ce petit tableau servait si bien d'illustration au texte, sur lequel je +venais de prêcher, que je fus tenté de retourner au laboratoire et +d'amener l'incrédule John pour le lui faire contempler. + +Mais avant que j'eusse le temps de prendre mon parti, Copperthorne +m'avait entrevu. + +Il fit demi-tour, et se dirigea d'un pas lent dans le sens opposé qui +menait vers les massifs, suivi de près par sa compagne, qui coupait les +fleurs avec son ombrelle tout en marchant. Après ce petit épisode, je +rentrai dans ma chambre, bien décidé à reprendre mes études, mais, quoi +que je fisse, mon esprit vagabondait bien loin de mes livres, et se +mettait à spéculer sur ce mystère. + +J'avais appris de John que les antécédents de Copperthorne n'étaient pas +des meilleurs, et pourtant il avait évidemment conquis une influence +énorme sur l'esprit affaibli de son maître. + +Je m'expliquais ce fait, en remarquant la peine infinie, qu'il prenait +pour se dévouer au dada du vieillard, et le tact consommé avec lequel il +flattait et encourageait les singulières lubies poétiques de celui-ci. + +Mais comment m'expliquer l'influence non moins évidente dont il +jouissait sur la gouvernante? + +Elle n'avait pas de marotte qu'on pût flatter. + +Un amour mutuel eût pu expliquer le lien qui existait entre elle et lui, +mais mon instinct d'homme du monde et d'observateur de la nature humaine +me disait de la façon la plus claire qu'un amour de cette sorte +n'existait pas. + +Si ce n'était point l'amour, il fallait que ce fût la crainte, et tout +ce que j'avais vu confirmait cette supposition. Qu'était-il donc arrivé +pendant ces deux mois qui pût inspirer à la hautaine princesse aux yeux +noirs quelque crainte au sujet de l'Anglais à figure pâle, à la voix +douce et aux manières polies? + +Tel était le problème que j'entrepris de résoudre en y mettant une +énergie, une application qui tuèrent mon ardeur pour l'étude et me +rendirent inaccessible à la crainte que devait m'inspirer mon examen +prochain. + +Je me hasardai à aborder le sujet dans l'après-midi de ce même jour avec +miss Warrender, que je trouvai seule dans la bibliothèque, les deux +bambins étant allés passer la journée dans la chambre d'enfants chez un +squire[1] du voisinage. + +--Vous devez vous trouver bien seule quand il n'y a pas de visiteurs, +dis-je. Il me semble que cette partie du pays n'offre pas beaucoup +d'animation. + +--Les enfants sont toujours une société agréable, répondit-elle. +Néanmoins je regretterai beaucoup M. Thurston et vous-même, quand vous +serez parti. + +--Je serai fâché que ce jour arrive, dis-je. Je ne m'attendais pas à +trouver ce séjour aussi agréable. Pourtant vous ne serez pas dépourvue +de société après notre départ, vous aurez toujours M. Copperthorne. + +--Oui, nous aurons toujours M. Copperthorne, dit-elle d'un air fort +ennuyé. + +--C'est un compagnon agréable, remarquai-je, tranquille, instruit, +aimable. Je ne m'étonne pas que le vieux master Thurston se soit attaché +à lui. + +Tout en parlant, j'examinais attentivement mon interlocutrice. + +Une légère rougeur passa sur ses joues brunes, et elle tapota +impatiemment avec ses doigts sur les bras du fauteuil. + +--Ses façons ont quelquefois de la froideur... + +J'allais continuer, mais elle m'interrompit, me lança un regard +étincelant de colère dans ses yeux noirs. + +--Qu'est-ce que vous avez donc à me parler de lui? demanda-t-elle. + +--Je vous demande pardon, répondis-je d'un ton soumis, je ne savais pas +que c'était un sujet interdit. + +--Je ne tiens pas du tout à entendre même son nom, s'écria-t-elle avec +emportement. Ce nom, je le déteste, comme je le hais, lui. Ah! si +j'avais seulement quelqu'un pour m'aimer, c'est-à-dire comme aiment les +hommes d'au-delà des mers, dans mon pays, je sais bien ce que je lui +dirais. + +--Que lui diriez-vous demandai-je, tout étonné de cette explosion +extraordinaire. + +Elle se pencha si en avant, que je crus sentir sur ma figure sa +respiration chaude et pantelante. + +--Tuez Copperthorne, dit-elle, voilà ce que je lui dirais. Tuez +Copperthorne. Alors vous pourrez revenir me parler d'amour. + +Rien ne pourrait donner une idée de l'intensité de fureur qu'elle mit à +lancer ces mots qui sifflèrent entre ses dents blanches. + +En parlant, elle avait l'air si venimeuse que je reculai +involontairement devant elle. + +Se pouvait-il que ce serpent python et la jeune dame pleine de réserve +qui se tenait bien, si tranquillement, à la table de l'oncle Jérémie ne +fissent qu'un? + +J'avais bien compté que j'arriverais à voir quelque peu dans son +caractère au moyen de questions détournées, mais je ne m'attendais guère +à évoquer un esprit pareil. + +Elle dut voir l'horreur et l'étonnement se peindre sur ma physionomie, +car elle changea d'attitude et eut un rire nerveux. + +--Vous devez certainement me croire folle, dit-elle, vous voyez que +c'est l'éducation hindoue qui se fait jour. Là-bas nous ne faisons rien +à demi, dans l'amour et dans la haine. + +--Et pourquoi donc haïssez-vous M. Copperthorne? demandai-je. + +--Au fait, répondit-elle en radoucissant sa voix, le mot de haine est +peut-être un peu trop fort, mieux vaudrait celui de répulsion. Il est +des gens qu'on ne peut s'empêcher de prendre en aversion, alors même +qu'on n'a aucun motif à en donner. + +Évidemment elle regrettait l'éclat qu'elle venait de faire, et tâchait +de le masquer par des explications. + +Voyant qu'elle cherchait à changer de conversation, je l'y aidai. + +Je fis des remarques sur un livre de gravures hindoues qu'elle était +allée prendre avant mon arrivée et qui était resté sur ses genoux. + +La Bibliothèque de l'oncle Jérémie était fort complète, et +particulièrement riche en ouvrages de cette catégorie. + +--Elles ne sont pas des plus exactes, dit-elle en tournant les pages +d'enluminures. + +--Toutefois celle-ci est bonne, reprit-elle en désignant une gravure +qui représentait un chef vêtu d'une cotte de mailles, et coiffé d'un +turban pittoresque; celle-ci est vraiment très bonne. Mon père était +ainsi vêtu quand il montait son cheval de combat tout blanc, et +conduisait tous les guerriers de Dooab à la bataille contre les +Feringhees. Mon père fut choisi parmi eux tous, car ils savaient +qu'Achmet Genghis Khan était un grand-prêtre autant qu'un grand soldat. +Le peuple ne voulait d'autre chef qu'un Borka éprouvé. Il est mort +maintenant, et de tous ceux qui ont suivi son étendard, il n'en est plus +qui ne soient dispersés ou qui n'aient péri, pendant que moi, sa fille, +je suis une mercenaire sur une terre lointaine. + +--Sans doute, vous retournerez un jour dans l'Inde, dis-je en faisant +de mon mieux pour lui donner une faible consolation. + +Elle tourna les pages distraitement quelques minutes sans répondre. + +Puis, elle laissa échapper soudain un petit cri de plaisir en voyant une +des images. + +--Regardez-le, s'écria-t-elle aussitôt. Voici un de nos exilés. C'est +un Bhuttotee. Il est très ressemblant. + +La gravure qui l'excitait ainsi, représentait un indigène d'aspect fort +peu engageant, tenant d'une main un petit instrument qui avait l'air +d'une pioche en miniature, et de l'autre une pièce carrée de toile +rayée. + +--Ce mouchoir, c'est son _roomal_, dit-elle. Naturellement, il ne +circulerait pas ainsi en public comme cela. Il ne porterait pas non plus +sa hache sacrée, mais sous tous les autres rapports il est exactement +tel qu'il doit être. Bien des fois je me suis trouvée avec des gens +comme lui pendant les nuits sans lune, avec les Lughaees marchant à +l'avant, quand l'étranger sans méfiance entendait le Pilhaoo à sa +gauche, et ne savait pas ce que cela signifiait. Ah, c'était une vie qui +valait la peine d'être vécue. + +--Mais qu'est-ce qu'un _roomal_, et le Lughaee, et le reste, +demandai-je. + +--Oh! ce sont des mots indiens, répondit-elle en riant. Vous ne les +comprendriez pas. + +--Mais cette gravure a pour légende: «Un Dacoït» et j'ai toujours cru +qu'un Dacoït est un voleur. + +--C'est que les Anglais n'en savent pas davantage, remarqua-t-elle. +Certes, les Dacoïts sont des voleurs, mais on qualifie de voleurs bien +des gens qui ne le sont réellement pas; eh bien, cet homme est un saint +homme, et selon toute probabilité c'est un gourou. + +Elle m'aurait peut-être donné plus de renseignements sur les moeurs et +les coutumes de l'Inde, car c'était un sujet dont elle aimait à parler, +quand soudain je vis un changement se produire dans sa physionomie. + +Elle tourna son regard fixe sur la fenêtre qui était derrière moi. + +Je me retournai pour voir, et j'aperçus tout au bord la figure du +secrétaire qui épiait furtivement. + +J'avoue que j'eus un tressaillement à cette vue, car avec sa pâleur +cadavéreuse, cette tête avait l'air de celle d'un décapité. + +Il poussa la fenêtre et l'ouvrit en s'apercevant qu'il avait été vu. + +--Je suis fâché de vous déranger, dit-il en avançant la tête, mais ne +trouvez-vous pas, miss Warrender, qu'il est malheureux d'être enfermé +dans une pièce étroite par un si beau jour. N'êtes-vous pas disposée à +sortir et faire un tour? + +Bien que son langage fût poli, ses paroles étaient prononcées d'une voix +dure, presque menaçante, qui leur donnait le ton du commandement plutôt +que celui de la prière. + +La gouvernante se leva et, sans protester, sans faire de remarque, elle +sortit doucement pour prendre son chapeau. + +Ce fut là une preuve nouvelle de l'empire que Copperthorne exerçait sur +elle. + +Et comme il me regardait par la fenêtre ouverte, un sourire moqueur se +jouait sur ses lèvres minces. + +On eût dit qu'il avait voulu me provoquer par cette démonstration de son +pouvoir. + +Avec le soleil derrière lui, on l'eut pris pour un démon entouré d'une +auréole. + +Il resta ainsi quelques instants à me regarder fixement, la figure +empreinte d'une méchanceté concentrée. + +Puis j'entendis son pas lourd qui faisait craquer le gravier de l'allée, +pendant qu'il se dirigeait vers la porte. + + + + +Chapitre V + + +Pendant les quelques jours qui suivirent l'entrevue où miss Warrender +m'avait avoué la haine que lui inspirait le secrétaire, tout alla bien à +Dunkelthwaite. + +J'eus plusieurs longues conversations avec elle dans des promenades que +nous faisions à l'aventure dans les bois, avec les deux bambins, mais je +ne réussis point à la faire s'expliquer nettement sur l'accès de +violence qu'elle avait eu dans la bibliothèque, et elle ne me dit pas un +mot qui pût jeter quelque lumière sur le problème qui m'intéressait si +vivement. + +Toutes les fois que je faisais une remarque qui pouvait conduire dans +cette direction, elle me répondait avec une réserve extrême, ou bien +elle s'apercevait tout à coup qu'il n'était que temps pour les enfants +de retourner dans leur chambre, de sorte que j'en vins à désespérer +d'apprendre d'elle-même quoi que ce fût. + +Pendant ce temps, je ne me livrai à mes études que d'une manière +irrégulière, par boutades. + +De temps à autre, l'oncle Jérémie, de son pas traînant, entrait chez +moi, un rouleau de manuscrits à la main, pour me lire des extraits de +son grand poème épique. + +Lorsque j'éprouvais le besoin d'une société, j'allais faire un tour dans +le laboratoire de John, de même qu'il venait me trouver chez moi, quand +la solitude lui pesait. + +Parfois, je variais la monotonie de mes études en prenant mes livres et +m'installant à l'aise dans les massifs où je passais le jour à +travailler. + +Quant à Copperthorne, je l'évitais autant que possible, et de son côté +il n'avait nullement l'air empressé de cultiver ma connaissance. + +Un jour, dans la seconde semaine de juin, John vint me trouver un +télégramme à la main et l'air extrêmement ennuyé. + +--En voilà, une affaire! s'écria-t-il. Le papa m'enjoint de partir +séance tenante pour me rendre à Londres. Ce doit être pour quelque +histoire de légalité. Il a toujours menacé de mettre ordre à ses +affaires, et maintenant il lui a pris une crise d'énergie et il veut en +finir. + +--Vous ne serez pas longtemps absent, je suppose? dis-le. + +--Une semaine ou deux peut-être. C'est une chose bien désagréable. Cela +tombe juste au moment où je comptais réussir à décomposer cet alcaloïde. + +--Vous le retrouverez tel quel quand vous reviendrez, dis-je en riant. +Il n'y a personne ici qui se mêle de le décomposer en votre absence. + +--Ce qui m'ennuie le plus, c'est de vous laisser ici, reprit-il. Il me +semble que c'est mal remplir les devoirs de l'hospitalité que de faire +venir un camarade dans ce séjour solitaire et de s'en aller brusquement +en le plantant là. + +--Ne vous tourmentez pas à mon sujet répondis-je. J'ai beaucoup trop de +besogne pour me sentir seul. En outre, j'ai trouvé ici des attractions +sur lesquelles je ne comptais pas du tout. Je ne crois pas qu'il y ait +dans ma vie six semaines qui m'aient paru aussi courtes que les +dernières. + +--Oh! elles ont passé si vite que cela? dit John, en se moquant. + +Je suis convaincu qu'il était toujours dans son illusion de me croire +amoureux fou de la gouvernante. + +Il partit ce même jour par un train du matin, en promettant d'écrire et +de nous envoyer son adresse à Londres, car il ne savait pas dans quel +hôtel son père descendrait. + +Je ne me doutais pas des conséquences qui résulteraient de ce mince +détail, je ne me doutais pas non plus de ce qui allait arriver avant que +je pusse revoir mon ami. + +À ce moment-là, son départ ne me faisait aucune peine. + +Il en résultait simplement que nous quatre qui restions nous allions +être en contact plus intime et il semblait que cela dût favoriser la +solution du problème auquel je prenais de jour en jour un plus vif +intérêt. + +À un quart de mille environ de la maison de Dunkelthwaite se trouve un +petit village formé d'une longue rue, qui porte le même nom, et composé +de vingt ou trente cottages aux toits d'ardoises, et d'une église vêtue +de lierre toute voisine de l'inévitable cabaret. + +L'après-midi du jour même où John nous quitta, miss Warrender et les +deux enfants se rendirent au bureau de poste et je m'offris à les +accompagner. + +Copperthorne n'eût pas demandé mieux que d'empêcher cette excursion ou +de venir avec nous, mais, heureusement pour nous, l'oncle Jérémie était +en proie aux affres de l'inspiration et ne pouvait se passer des +services de son secrétaire. + +Ce fut, je m'en souviens, une agréable promenade, car la route était +bien ombragée d'arbres où les oiseaux chantaient joyeusement. + +Nous fîmes le trajet à loisir, en causant de bien des choses, pendant +que le bambin et la fillette couraient et cabriolaient devant nous. + +Avant d'arriver au bureau de poste, il faut passer devant le cabaret +dont il a été question. + +Comme nous parcourions la rue du village, nous nous aperçûmes qu'un +petit rassemblement s'était formé devant cette maison. + +Il y avait là dix ou douze garçons en guenilles ou fillettes aux nattes +sales, quelques femmes la tête nue, et deux ou trois hommes sortis du +comptoir où ils flânaient. + +C'était sans doute le rassemblement le plus nombreux qui ait jamais fait +figure dans les annales de cette paisible localité. + +Nous ne pouvions pas voir quelle était la cause de leur curiosité; mais +nos bambins partirent à toutes jambes, et revinrent bientôt, bourrés de +renseignements. + +--Oh! miss Warrender, cria Johnnie qui accourait tout haletant +d'empressement. Il y a là un homme noir comme ceux des histoires que +vous nous racontez. + +--Un bohémien, je suppose, dis-je. + +--Non, non, dit Johnnie d'un ton décisif. Il est plus noir encore que +ça, n'est-ce pas, May? + +--Plus noir que ça, redit la fillette. + +--Je crois que nous ferions mieux d'aller voir ce que c'est que cette +apparition extraordinaire, dis-je. + +En parlant, je regardai ma compagne, et je fus fort surpris de la voir +toute pâle, avec les yeux pour ainsi dire resplendissants d'agitation +contenue. + +--Est-ce que vous vous trouvez mal? demandai-je. + +--Oh non! dit-elle avec vivacité, en hâtant le pas. Allons, allons! + +Ce fut certainement une chose curieuse qui s'offrit à notre vue quand +nous eûmes rejoint le petit cercle de campagnards. + +J'eus aussitôt présente à la mémoire la description du Malais mangeur +d'opium que De Quincey vit dans une ferme d'Écosse. + +Au centre de ce groupe de simples paysans du Yorkshire, se tenait un +voyageur oriental de haute taille, au corps élancé, souple et gracieux; +ses vêtements de toile salis par la poussière des routes et ses pieds +bruns sortant de ses gros souliers. + +Évidemment, il venait de loin et avait marché longtemps. + +Il tenait à la main un gros bâton, sur lequel il s'appuyait, tout en +promenant ses yeux noirs et pensifs dans l'espace, sans avoir l'air de +s'inquiéter de la foule qui l'entourait. + +Son costume pittoresque, avec le turban de couleur qui couvrait sa tête +à la teinte basanée, produisait un effet étrange et discordant en ce +milieu prosaïque. + +--Pauvre garçon! me dit miss Warrender d'une voix agitée et haletante. +Il est fatigué. Il a faim, sans aucun doute, et il ne peut faire +comprendre ce qu'il lui faut. Je vais lui parler. + +Et, s'approchant de l'Hindou, elle lui adressa quelques mots dans le +dialecte de son pays. + +Jamais je n'oublierai l'effet que produisirent ces quelques syllabes. + +Sans prononcer un mot, le voyageur se jeta la face contre terre sur la +poussière de la route, et se traîna littéralement aux pieds de ma +compagne. + +J'avais vu dans des livres de quelle façon les Orientaux manifestent +leur abaissement en présence d'un supérieur, mais je n'aurais jamais pu +m'imaginer qu'aucun être humain descendît jusqu'à une humilité aussi +abjecte que l'indiquait l'attitude de cet homme. + +Miss Warrender reprit la parole d'un ton tranchant, impérieux. + +Aussitôt il se redressa et resta les mains jointes, les yeux baissés, +comme un esclave devant sa maîtresse. + +Le petit rassemblement qui semblait croire que ce brusque prosternement +était le prélude de quelque tour de passe-passe ou d'un chef d'oeuvre +d'acrobatie, avait l'air de s'amuser et de s'intéresser à l'incident. + +--Consentiriez-vous à emmener les enfants et à mettre les lettres à la +poste? demanda la gouvernante. Je voudrais bien dire un mot à cet homme. + +Je fis ce qu'elle me demandait. + +Quelques minutes après, quand je revins, ils causaient encore. + +L'Hindou paraissait raconter ses aventures ou expliquer les motifs de +son voyage. + +Ses doigts tremblaient; ses yeux pétillaient. + +Miss Warrender écoutait avec attention, laissant échapper de temps à +autre un mouvement brusque ou une exclamation, et montrant ainsi combien +elle était intéressée par les détails que donnait cet homme. + +--Je dois vous prier de m'excuser pour vous avoir tenu si longtemps au +soleil, dit-elle enfin en se tournant vers moi. Il faut que nous +rentrions. Autrement nous serons en retard pour le dîner. + +Elle prononça ensuite quelques phrases sur un ton de commandement et +laissa son noir interlocuteur debout dans la rue du village. + +Puis nous rentrâmes avec les enfants. + +--Et bien! demandai-je, poussé par une curiosité bien naturelle, +lorsque nous ne fûmes plus à portée d'être entendus des visiteurs. Qui +est-il? qu'est-il? + +--Il vient des Provinces centrales, près du pays des Mahrattes. C'est +un des nôtres. J'ai été réellement bouleversée de rencontrer un +compatriote d'une manière aussi inattendue. Je me sens tout agitée. + +--Voilà qui a dû vous faire plaisir, remarquai-je. + +--Oui, un très grand plaisir, dit-elle vivement. + +--Et comment se fait-il qu'il se soit prosterné ainsi? + +--Parce qu'il savait que je suis la fille d'Achmet Genghis Khan, +dit-elle avec fierté. + +--Et quel hasard l'a amené ici? + +--Oh! c'est une longue histoire, dit-elle négligemment. Il a mené une +vie errante. Comme il fait sombre dans cette avenue et comme les grandes +branches s'entrecroisent là-haut! Si l'on s'accroupissait sur l'une +d'elles, il serait facile de se laisser tomber sur le dos de quelqu'un +qui passerait. On ne saurait jamais que vous êtes là, jusqu'au moment où +vous auriez vos doigts serrés autour de la gorge du passant. + +--Quelle horrible pensée! m'écriai-je. + +--Les endroits sombres me donnent toujours de sombres pensées, dit-elle +d'un ton léger. À propos, j'ai une faveur à vous demander, M. Lawrence. + +--De quoi s'agit-il? demandai-je. + +--Ne dites pas un mot à la maison au sujet de mon pauvre compatriote. +On pourrait le prendre pour un coquin, un vagabond, vous savez, et +donner l'ordre de le chasser du village. + +--Je suis convaincu que M. Thurston n'aurait jamais cette dureté. + +--Non, mais M. Copperthorne en est capable. + +--Je ferai ce que vous voudrez, dis-je, mais les enfants parleront +certainement. + +--Non, je ne crois pas, répondit-elle. + +Je ne sais comment elle s'y prit pour empêcher ces petites langues +bavardes, mais, en fait, elles se turent sur ce point, et ce jour-là on +ne dit pas un mot de l'étrange visiteur qui, de course en course, était +venu jusque dans notre petit village. + +J'avais quelque soupçon subtil que ce fils des régions tropicales +n'était point arrivé par hasard jusqu'à nous, mais qu'il s'était rendu à +Dunkelthwaite pour y remplir une mission déterminée. + +Le lendemain, j'eus la preuve la plus convaincante possible qu'il était +encore dans les environs, car je rencontrai miss Warrender pendant +qu'elle descendait par l'allée du jardin avec un panier rempli de +croûtes de pain et de morceaux de viande. + +Elle avait l'habitude de porter ces restes à quelques vieilles femmes du +pays. + +Aussi je m'offris à l'accompagner. + +--Est-ce chez la vieille Venables ou chez la bonne femme Taylforth que +vous allez aujourd'hui? demandai-je. + +--Ni chez l'une ni chez l'autre, dit-elle en souriant. Il faut que je +vous dise la vérité, M. Lawrence. Vous avez toujours été un bon ami pour +moi et je sais que je puis avoir confiance en vous. Je vais suspendre le +panier à cette branche-ci et il viendra le chercher. + +--Il est encore par ici? remarquai-je. + +--Oui, il est encore par ici. + +--Vous croyez qu'il le découvrira? + +--Oh! pour cela, vous pouvez vous en rapporter à lui, dit-elle. Vous ne +trouverez pas mauvais que je lui donne quelque secours, n'est-ce pas? +Vous en feriez tout autant si vous aviez vécu parmi les Hindous, et que +vous vous trouviez brusquement transplanté chez un Anglais. Venez dans +la serre, nous jetterons un coup d'oeil sur les fleurs. + +Nous allâmes ensemble dans la serre chaude. + +À notre retour, le panier était resté suspendu à la branche, mais son +contenu avait disparu. + +Elle le reprit en riant et le rapporta à la maison. + +Il me parut que depuis cette entrevue de la veille avec son compatriote, +elle avait l'esprit plus gai, le pas plus libre, plus élastique. + +C'était peut-être une illusion, mais il me sembla aussi qu'elle avait +l'air moins contrainte qu'à l'ordinaire en présence de Copperthorne, +qu'elle supportait ses regards avec moins de crainte, et était moins +sous l'influence de sa volonté. + +Et maintenant j'en viens à la partie de mon récit où j'ai à dire comment +j'arrivai à pénétrer les rotations qui existaient entre ces deux +étranges créatures, comment j'appris la terrible vérité au sujet de miss +Warrender, ou de la Princesse Achmet Genghis; j'aime mieux la désigner +ainsi, car elle tenait assurément plus de ce redoutable et fanatique +guerrier, que de sa mère, si douce. + +Cette révélation fut pour moi un coup violent, dont je n'oublierai +jamais l'effet. + +Il peut se faire que d'après la manière dont j'ai retracé ce récit, en +appuyant sur les faits qui y ont quelque importance, et omettant ceux +qui n'en ont pas, mes lecteurs aient déjà deviné le projet qu'elle avait +au coeur. + +Quant à moi, je déclare solennellement que jusqu'au dernier moment je +n'eus pas le plus léger soupçon de la vérité. + +J'ignorais tout de la femme, dont je serrais amicalement la main et dont +la voix charmait mon oreille. + +Cependant, je crois aujourd'hui encore qu'elle était vraiment bien +disposée envers moi et qu'elle ne m'aurait fait aucun mal +volontairement. + +Voici comment se fit cette révélation. + +Je crois avoir déjà dit qu'il se trouvait au milieu des massifs une +sorte d'abri, où j'avais l'habitude d'étudier pendant la journée. + +Un soir, vers dix heures, comme je rentrais chez moi, je me rappelai que +j'avais oublié dans cet abri un traité de gynécologie, et comme je +comptais travailler un couple d'heures avant de me coucher, je me mis en +route pour aller le chercher. + +L'oncle Jérémie et les domestiques étaient déjà au lit. + +Aussi descendis-je sans faire de bruit, et je tournai doucement la clef +dans la serrure de la porte d'entrée. + +Une fois dehors, je traversai à grands pas la pelouse, pour gagner les +massifs, reprendre mon bien et revenir aussi promptement que possible. + +J'avais à peine franchi la petite grille de bois, et j'étais à peine +entré dans le jardin que j'entendis un bruit de voix. + +Je me doutai bien que j'étais tombé sur une de ces entrevues nocturnes +que j'avais remarquées de ma fenêtre. + +Ces voix étaient celles du secrétaire et de la gouvernante, et il était +évident pour moi, d'après la direction d'où elles venaient, qu'ils +étaient assis dans l'abri, et qu'ils causaient sans se douter le moins +du monde qu'il y eut un tiers. + +J'ai toujours regardé le fait d'écouter aux portes comme une preuve de +bassesse, en quelque circonstance que ce fût, et si curieux que je fusse +de savoir ce qui se passait entre ces deux personnes, j'allais tousser +ou indiquer ma présence par quelque autre signal, quand j'entendis +quelques mots prononcés par Copperthorne, qui m'arrêtèrent brusquement +et mirent toutes mes facultés en un état de désordre et d'horreur. + +--On croira qu'il est mort d'apoplexie. + +Tels furent les mots qui m'arrivèrent clairement, distinctement, dans la +voix tranchante du secrétaire, à travers l'air tranquille. + +Je restai la respiration suspendue, à écouter de toutes mes oreilles. + +Je ne songeais plus du tout à avertir de ma présence. + +Quel était le crime que tramaient ces conspirateurs si dissemblables en +cette belle nuit d'été? + +J'entendis le son grave et doux de la voix de miss Warrender, mais elle +parlait si vite, si bas que je ne pus distinguer les mots. + +Son intonation me permettait de juger qu'elle était sous l'influence +d'une émotion profonde. + +Je me rapprochai sur la pointe des pieds, en tendant l'oreille pour +saisir le plus léger bruit. + +La lune n'était pas encore levée et il faisait très sombre sous les +arbres. + +Il y avait fort peu de chances pour que je fusse aperçu. + +--Mangé son pain, vraiment! disait le secrétaire d'un ton de raillerie. +D'ordinaire vous n'êtes pas si bégueule. Vous n'avez pas eu cette +idée-là quand il s'agissait de la petite Ethel. + +--J'étais folle! j'étais folle! cria-t-elle d'une voix brisée. J'avais +beaucoup prié Bouddha et la grande Bowhanee et il me semblait que dans +ce pays d'infidèles, ce serait pour moi une grande et glorieuse action, +si moi, une femme isolée, j'agissais suivant les enseignements de mon +noble père. On n'admet qu'un petit nombre de femmes dans les mystères de +notre foi, et c'est uniquement le hasard qui m'a valu cet honneur. Mais +une fois que le chemin fut ouvert devant moi, j'y marchai droit, et sans +crainte, et dès ma quatorzième année, le grand gourou Ramdeen Singh +déclara que je méritais de m'asseoir sur le tapis du Trepounee avec les +autres Bhuttotees. Oui, je le jure par la hache sacrée, j'ai bien +souffert en cette occasion, car qu'avait-elle fait, la pauvre petite, +pour être sacrifiée! + +--Je m'imagine que votre repentir tient beaucoup plus à ce que vous +avez été surprise par moi qu'au côté moral de l'affaire, dit +Copperthorne, railleur. J'avais déjà conçu des soupçons, mais ce fut +seulement en vous voyant surgir le mouchoir à la main que je fus certain +d'avoir cet honneur, l'honneur d'être en présence d'une Princesse des +Thugs. Une potence anglaise serait une fin bien prosaïque pour une +créature aussi romanesque. + +--Et depuis vous vous êtes servi de votre découverte pour tuer tout ce +qu'il y a de vivant en moi, dit-elle avec amertume. Vous avez fait de +mon existence un fardeau pour moi. + +--Un fardeau pour vous! dit-il d'une voix altérée. Vous savez ce que +j'éprouve à votre égard. Si, de temps à autre, je vous ai dirigée par la +crainte d'une dénonciation, c'est uniquement parce que je vous ai +trouvée insensible à l'influence plus douce de l'amour. + +--L'amour! s'écria-t-elle avec amertume. Comment aurais-je pu aimer +l'homme qui me faisait sans cesse entrevoir la perspective d'une mort +infâme? Mais venons au fait. Vous me promettez ma liberté sans +restriction si je fais seulement pour vous cette chose? + +--Oui, répondit Copperthorne, vous pourrez partir quand vous voudrez +dès que la chose sera faite. J'oublierai que je vous ai vue ici dans ces +massifs. + +--Vous le jurez? + +--Oui, je le jure. + +--Je ferais n'importe quoi pour recouvrer ma liberté, dit-elle. + +--Nous n'aurons jamais autant de chances de succès, s'écria +Copperthorne. Le jeune Thurston est parti, et son ami dort profondément. +Il est trop stupide pour se douter de quelque chose. Le testament est +fait en ma faveur et, si le vieux meurt, il n'est pas un brin d'herbe, +pas un grain de sable qui ne m'appartienne ici. + +--Pourquoi n'agissez-vous pas vous même alors? demanda-t-elle. + +--Ce n'est point dans ma manière, dit-il. En outre, je n'ai pas attrapé +le tour de main. Ce _roomal_, c'est ainsi que vous appelez cela, ne +laisse aucune trace. C'est ce qui en fait l'avantage. + +--C'est un acte infâme que d'assassiner son bienfaiteur. + +--Mais c'est une grande chose que de servir Rowhanee, la déesse de +l'assassinat. Je connais assez votre religion pour savoir cela. Votre +père ne le ferait-il pas, s'il était ici? + +--Mon père était le plus grand de tous les Borkas de Jublepore, +dit-elle fièrement. Il a fait périr plus d'hommes qu'il n'y a de jours +dans l'année. + +--J'aurais bien donné mille livres pour ne pas le rencontrer, dit +Copperthorne en riant. Mais que dirait maintenant Achmet Genghis Khan, +s'il voyait sa fille hésiter en présence d'une chance, aussi favorable +pour servir les dieux? Jusqu'à ce moment vous avez agi dans la +perfection. Il a bien dû sourire en voyant la jeune âme de la petite +Ethel voleter jusque devant ce dieu ou cette goule de chez vous. +Peut-être n'est-ce pas le premier sacrifice que vous ayez fait. Parlons +un peu de la fille de ce brave négociant allemand. Ah! je vois à votre +figure que j'ai encore raison. Après avoir agi ainsi, vous avez tort +d'hésiter maintenant qu'il n'y a plus aucun danger, et que toute la +tache nous sera rendue facile. En outre, cet acte vous délivrera de +l'existence que vous menez ici, et qui ne doit pas être des plus +agréables, attendu que vous avez continuellement la corde au cou pour +ainsi dire. Si la chose doit se faire, qu'elle se fasse sur le champ. Il +pourrait refaire son testament d'un instant à l'autre, car il a de +l'affection pour le jeune homme et il est aussi changeant qu'une +girouette. + +Il y eut un long silence, un silence si profond qu'il me sembla entendre +dans l'obscurité les battements violents de mon coeur. + +--Quand la chose se fera-t-elle? demanda-t-elle enfin. + +--Pourquoi pas demain dans la nuit? + +--Comment parviendrai-je jusqu'à lui? + +--Je laisserai la porte ouverte, dit Copperthorne. Il a le sommeil +lourd et je laisserai une veilleuse allumée pour que vous puissiez vous +diriger. + +--Et ensuite? + +--Ensuite vous rentrerez chez vous. Le matin, on découvrira que notre +pauvre vieux maître est mort pendant son sommeil. On découvrira aussi +qu'il a laissé tout ce qu'il possède en ce monde à son fidèle +secrétaire, comme une faible marque de reconnaissance pour son +dévouement au travail. Alors comme on n'aura plus besoin des services de +miss Warrender, elle sera libre de retourner dans sa chère patrie, où +dans tout autre pays qui lui plaira. Elle pourra se sauver, si elle +veut, avec M. John Lawrence, étudiant en médecine. + +--Vous m'insultez, dit-elle avec colère. + +Puis, après un silence: + +--Il faut que nous nous retrouvions demain soir avant que j'agisse. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que j'aurai peut-être besoin de quelques nouvelles +instructions. + +--Soit, eh bien, ici, à minuit, dit-il. + +--Non, pas ici, c'est trop près de la maison. Retrouvons-nous sous le +grand chêne qui est au commencement de l'avenue. + +--Où vous voudrez, répondit-il d'un ton bourru, mais rappelez-vous le +bien, j'entends ne pas être avec vous au moment où vous ferez la chose. + +--Je ne vous le demanderai pas, dit-elle avec dédain. Je crois que nous +avons dit ce soir tout ce qu'il fallait dire. + +J'entendis le bruit que fit l'un d'eux en se levant, et, bien qu'ils +eussent continué à causer, je ne m'arrêtai pas à en entendre plus long. + +Je quittai furtivement ma cachette, pour traverser la pelouse plongée +dans l'obscurité, et je gagnai la porte, que je refermai derrière moi. + +Ce fut seulement quand je fus rentré chez moi, quand je me laissai aller +dans mon fauteuil, que je me trouvai en état de remettre quelque ordre +dans mes penses bouleversées et de songer au terrible entretien que +j'aurais écouté. + +Cette nuit-là, pendant de longues heures, je restai immobile, méditant +sur chacune des paroles entendues, et m'efforçant de combiner un plan +d'action pour l'avenir. + + + + +Chapitre VI + + +Les Thugs! J'avais entendu parler des féroces fanatiques de ce nom qu'on +trouve dans les régions centrales de l'Inde, et auxquels une religion +détournée de son but présente l'assassinat comme l'offrande la plus +précieuse et la plus pure qu'un mortel puisse faire au Créateur. + +Je me rappelle une description que j'avais lue dans les oeuvres du +colonel Meadows Taylor, où il était question du secret des Thugs, de +leur organisation, de leur foi implacable et de l'influence terrible que +leur manie homicide exerce sur toutes les autres facultés mentales et +morales. + +Je me rappelai même que le mot de _roomal_--un mot que j'avais vu +revenir plus d'une fois--désignait le foulard sacré au moyen duquel +ils avaient coutume d'accomplir leur diabolique besogne. + +Miss Warrender était déjà femme quand elle les avait quittés, et à en +croire ce qu'elle disait, elle qui était la fille de leur principal +chef, il n'était pas étonnant qu'une culture toute superficielle n'eût +pas déraciné toutes les impressions premières ni empêché le fanatisme de +se faire jour à l'occasion. + +C'était probablement pendant une de ces crises qu'elle avait mis fin aux +jours de la pauvre Ethel après avoir soigneusement préparé un alibi pour +cacher son crime, et Copperthorne ayant découvert par hasard cet +assassinat, cela lui avait donné l'ascendant qu'il exerçait sur son +étrange complice. + +De tous les genres de morts, celui de la pendaison est regardé dans ces +tribus comme le plus impie, le plus dégradant, et sachant qu'elle +s'était exposée à cette mort d'après la loi du pays, elle y voyait +évidemment une nécessité inéluctable de soumettre sa volonté, de dominer +sa nature impérieuse lorsqu'elle se trouvait en présence du secrétaire. + +Quant à Copperthorne, après avoir réfléchi sur ce qu'il avait fait et +sur ce qu'il comptait faire, je me sentais l'âme pleine d'horreur et de +dégoût à son égard. + +C'était donc ainsi qu'il reconnaissait les bontés que lui avait +prodiguées le pauvre vieux. + +Il lui avait déjà arraché par ses flatteries une signature qui était +l'abandon de ses propriétés, et maintenant, comme il craignait que +quelques remords de conscience ne modifiassent la volonté du vieillard, +il avait résolu de le mettre hors d'état d'y ajouter un codicille. + +Tout cela était assez canaille, mais ce qui semblait y mettre le comble, +c'était que trop lâche pour exécuter son projet de sa propre main, il +avait à mis à profit les horribles idées religieuses de cette +malheureuse créature, pour faire disparaître l'oncle Jérémie d'une façon +telle que nul soupçon ne pût atteindre le véritable auteur du crime. + +Je décidai en moi-même que, quoi qu'il dût arriver, le secrétaire +n'échapperait point au châtiment qui lui était dû. + +Mais que faire? + +Si j'avais connu l'adresse de mon ami, je lui aurais envoyé un +télégramme le lendemain matin, et il aurait pu être de retour à +Dunkelthwaite avant la nuit. + +Malheureusement, John était le pire des correspondants, et bien qu'il +fût parti depuis quelques jours déjà, nous n'avions point reçu de ses +nouvelles. + +Il y avait trois servantes dans la maison, mais pas un homme, à +l'exception du vieil Élie, et je ne connaissais dans le pays personne +sur qui je puisse compter. + +Toutefois, cela importait peu, car je me savais de force à lutter avec +grand avantage contre le secrétaire, et j'avais assez confiance en +moi-même pour être sûr que ma seule résistance suffirait pour empêcher +absolument l'exécution du complot. + +La question était de savoir quelles étaient les meilleures mesures que +je devais prendre en de telles circonstances. + +Ma première idée fut d'attendre tranquillement jusqu'au matin, et alors +d'envoyer sans esclandre au poste de police le plus proche pour en +ramener deux constables. + +Alors je pourrais livrer Copperthorne et sa complice à la justice et +raconter l'entretien que j'avais entendu. + +En y réfléchissant davantage, je reconnus que ce plan était tout à fait +impraticable. + +Avais-je l'ombre d'une preuve contre eux en dehors de mon histoire? + +Et cette histoire ne paraîtrait-elle pas d'une absurde invraisemblance à +des gens qui ne me connaissaient pas. + +Et je m'imaginais bien aussi de quel ton rassurant, de quel air +impassible Copperthorne repousserait l'accusation, combien il +s'étendrait sur la malveillance que j'éprouvais contre lui et sa +complice à cause de leur affection réciproque; combien il lui serait +aisé de faire croire à une tierce personne que je montais de toutes +pièces une histoire pour nuire à un rival; combien il me serait +difficile de persuader à qui que ce fut que ce personnage à tournure +d'ecclésiastique et cette jeune personne vêtue à la dernière mode +étaient deux animaux de proie associés pour chasser. + +Je sentais que je commettrais une grosse erreur en me montrant avant +d'être sûr que je tenais le gibier. + +L'autre alternative était de ne rien dire et de laisser les événements +suivre leurs cours, en me tenant toujours prêt à intervenir lorsque les +preuves contre les conspirateurs paraîtraient concluantes. + +C'était bien la marche qui se recommandait d'elle-même à mon caractère +jeune et aventureux. + +C'était aussi celle qui semblait la plus propre à amener aux résultats +décisifs. + +Lorsqu'enfin à la pointe du jour je m'allongeai sur mon lit, j'avais +complètement fixé dans mon esprit la résolution de garder pour moi ce +que je savais et de m'en rapporter à moi seul pour faire échouer le +complot sanguinaire que j'avais surpris. + +Le lendemain, l'oncle Jérémie se montra plein d'entrain après le +déjeuner, et voulut à toute force lire tout haut une scène des Cenci de +Shelley, oeuvre pour laquelle il avait une admiration profonde. + +Copperthorne était auprès de lui, silencieux, impénétrable, excepté +quand il émettait quelque indication, ou lâchait un cri d'admiration. + +Miss Warrender semblait plongée dans ses pensées et je crus voir une +fois ou deux des larmes dans ses yeux noirs. + +J'éprouvais une étrange sensation à épier ces trois personnages et à +réfléchir sur les rapports qui existaient réellement entre eux. + +Mon coeur s'échauffait à la vue du petit vieux à la figure rougeaude, mon +hôte, avec sa coiffure bizarre et ses façons d'autrefois. + +Se me jurais intérieurement qu'on ne lui ferait aucun mal tant que je +serais en état de l'empêcher. + +Le jour s'écoula long, ennuyeux. + +Il me fut impossible de m'absorber dans mon travail, aussi me mis-je à +errer sans trêve par les corridors de la vieille bâtisse et par le +jardin. + +Copperthorne était en haut avec l'oncle Jérémie, et je le vis peu. + +Deux fois, pendant que je me promenais dehors à grands pas, je vis la +gouvernante venant de mon côté avec les enfants, et chaque fois je +m'écartai promptement pour l'éviter. + +Je sentais que je ne pourrais lui parler sans laisser voir l'horreur +indicible qu'elle m'inspirait et sans lui montrer que j'étais au courant +de ce qui s'était passé la nuit d'avant. + +Elle remarqua que je l'évitais, car, au déjeuner, mes yeux s'étant un +instant portés sur elle, je vis dans les siens un éclair de surprise et +de colère, auquel néanmoins je ne ripostai pas. + +Le courrier du jour apporta une lettre de John où il m'informait qu'il +était descendu à l'hôtel Langham. + +Je savais qu'il était désormais impossible de recourir à lui pour +partager avec lui la responsabilité de tout ce qui pourrait arriver. + +Cependant, je crus de mon devoir de lui envoyer une dépêche pour lui +apprendre que sa présence serait désirable. + +Cela nécessitait une longue course pour aller jusqu'à la gare, mais +cette course aurait l'avantage de m'aider à tuer le temps, et je me +sentis soulagé d'un poids en entendant le grincement des aiguilles, qui +m'apprenait que mon message volait à mon but. + +À mon retour d'Ingleton, quand je fus arrivé à l'entrée de l'avenue, je +trouvai notre vieux domestique Élie debout en cet endroit, et il avait +l'air très en colère. + +--On dit qu'un rat en amène d'autres, me dit-il en soulevant son +chapeau. Il paraît qu'il en est de même avec les noirauds. + +Il avait toujours détesté la gouvernante à cause de ce qu'il appelait +ses grands airs. + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? demandai-je. + +--C'est un de ces étrangers qui reste toujours par là à se cacher et à +rôder, répondit le bonhomme. Je l'ai vu ici parmi les broussailles et je +l'ai fait partir en lui disant ma façon de penser. Est-ce qu'il regarde +du côté des poules? Ça se peut. Ou bien a-t-il envie de mettre le feu à +la maison et de nous assassiner tous dans nos lits? Je vais descendre au +village, M. Lawrence, et je m'informerai à son sujet. + +Et il s'en alla en donnant libre cours à sa sénile colère. + +Le petit incident fit sur moi une vive impression, et j'y songeai +beaucoup en suivant la longue avenue. + +Il était clair que l'Hindou voyageur tournait toujours autour de la +maison. + +C'était un élément que j'avais oublié de faire entrer en ligne de +compte. + +Si sa compatriote l'enrôlait comme complice dans ses plans ténébreux, il +pourrait bien arriver qu'à eux trois ils fussent trop forts pour moi. + +Toutefois, il me semblait improbable qu'elle agît ainsi, puisqu'elle +avait pris tant de peine pour que Copperthorne ne sût rien de la +présence de l'Hindou. + +J'eus un instant l'idée de prendre Élie pour confident, mais en y +réfléchissant j'arrivai à conclure qu'un homme de son âge serait plutôt +un embarras qu'un auxiliaire. + +Vers sept heures, comme je montais dans ma chambre, je rencontrai +Copperthorne qui me demanda si je pouvais lui dire où était miss +Warrender. + +Je répondis que je ne l'avais pas vue. + +--C'est bien singulier, dit-il, que personne ne l'ait vue depuis le +dîner. Les enfants ne savent pas où elle est. J'ai à lui dire quelque +chose en particulier. + +Il s'éloigna, sans la moindre expression d'agitation et de trouble sur +sa physionomie. + +Pour moi, l'absence de miss Warrender n'était pas faite pour me +surprendre. + +Sans aucun doute, elle était quelque part dans les massifs, se montant +la tête pour la terrible besogne qu'elle avait entrepris d'exécuter. + +Je fermai la porte sur moi, et m'assis, un livre à la main, mais +l'esprit trop agité pour en comprendre le contenu. + +Mon plan de campagne était déjà construit. + +J'avais résolu de me tenir en vue de leur lieu de rendez-vous, de les +suivre, et d'intervenir au moment où mon intervention serait le plus +efficace. + +Je m'étais pourvu d'un gourdin solide, noueux, cher à mon coeur +d'étudiant, et grâce auquel j'étais sûr de rester maître de la +situation. + +Je m'étais, en effet, assuré que Copperthorne n'avait pas d'armes à feu. + +Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où les heures m'aient paru si +longues, que celles que je passai, ce jour-là, dans ma chambre. + +J'entendais au loin le son adouci de l'horloge de Dunkelthwaite qui +marqua huit heures, puis neuf, puis, après un silence interminable, dix +heures. + +Ensuite, comme j'allais et venais dans ma chambrette, il me sembla que +le temps eût suspendu complètement son cours, tant j'attendais l'heure +avec crainte et aussi avec impatience, ainsi qu'on le fait quand on doit +affronter quelque grave épreuve. + +Néanmoins tout a une fin, et j'entendis, à travers l'air calme de la +nuit, le premier coup argentin qui annonçait la onzième heure. + +Alors je me levai, me chaussai de pantoufles en feutre, pris ma trique +et me glissai sans bruit hors de ma chambre pour descendre par le vieil +escalier grinçant. + +J'entendis le ronflement bruyant de l'oncle Jérémie à l'étage supérieur. + +Je parvins à trouver mon chemin jusqu'à la porte à travers l'obscurité. +Je l'ouvris et me trouvai dehors sous un beau ciel plein d'étoiles. + +Il me fallait être très attentif dans mes mouvements, car la lune +brillait d'un tel éclat qu'on y voyait presque comme en plein jour. + +Je marchai dans l'ombre de la maison jusqu'à ce que je fusse arrivé à la +haie du jardin. + +Je rampai à l'abri qu'elle me donnait et je parvins sans encombre dans +le massif où je m'étais trouvé la nuit précédente. + +Je traversai cet endroit, en marchant avec la plus grande précaution, +avec lenteur, si bien que pas une branche ne se cassa sous mes pieds. + +Je m'avançai ainsi jusqu'à ce que je fusse caché parmi les broussailles, +au bord de la plantation. + +De là je voyais en plein ce grand chêne qui se dressait au bout +supérieur de l'avenue. + +Il y avait quelqu'un debout dans l'ombre que projetait le chêne. + +Tout d'abord je ne pus deviner qui c'était, mais bientôt le personnage +remua, et s'avança sous la lumière argentée que la lune versait par +l'intervalle de deux branches sur le sentier, et il regarda impatiemment +à droite et à gauche. + +Alors je vis que c'était Copperthorne, qui attendait et qui était seul. + +À ce qu'il paraît, la gouvernante n'était pas encore venue au +rendez-vous. + +Comme je tenais à entendre autant qu'y voir, je me frayai passage sous +les ombres noires des arbres dans la direction du chêne. + +Lorsque je m'arrêtai, je me trouvai à moins de quinze pas de l'endroit +où la taille haute et dégingandée du secrétaire se dressait farouche et +fantastique sous la lumière changeante. + +Il allait et venait d'un air inquiet, tantôt disparaissant dans les +ténèbres, tantôt reparaissant dans les endroits qu'éclairait la lumière +argentée filtrant à travers l'épaisseur du feuillage. + +Il était évidemment, d'après ses allures, intrigué et désappointé de ne +point voir venir sa complice. + +Il finit par s'arrêter sous une grosse branche qui cachait son corps, +mais d'où il pouvait voir dans toute son étendue la route couverte de +gravier qui partait de la maison, et par laquelle il comptait +certainement voir venir miss Warrender. + +J'étais toujours tapi dans ma cachette et je me félicitais +intérieurement d'être parvenu jusqu'à un endroit où je pouvais tout +entendre sans courir le risque d'être découvert, quand mes yeux +rencontrèrent soudain un objet qui me saisit au coeur et faillit +m'arracher une exclamation qui eût décelé ma présence. + +J'ai dit que Copperthorne se trouvait juste au-dessous d'une des grosses +branches du chêne. + +Au-dessous de cette branche régnait l'obscurité la plus complète, mais +la partie supérieure de la branche même était tout argentée par la +lumière de la lune. + +À force de regarder, je finis par voir quelque chose qui descendait en +rampant le long de cette branche lumineuse; c'était je ne sais quoi de +papillotant, d'informe qui semblait faire partie de la branche +elle-même, et qui, néanmoins, avançait sans trêve en se contournant. + +Mes yeux s'étant accoutumés, au bout de quelque temps, à la lumière, ce +je ne sais quoi, cet objet indéfini prit forme et substance. + +C'était un être humain, un homme. + +C'était l'Hindou que j'avais vu au village. + +Les bras et les jambes enlacés autour de la grosse branche, il avançait +en descendant, sans faire plus de bruit et presque aussi vite que l'eût +fait un serpent de son pays. + +Avant que j'eusse le temps de faire des conjectures sur ce que +signifiait sa présence, il était arrivé juste au-dessus de l'endroit où +le secrétaire se tenait debout, et son corps bronzé se dessinait en un +contour dur et net sur le disque de la lune, qui apparaissait derrière +lui. + +Je le vis détacher quelque chose qui lui ceignait les reins, hésiter un +instant, comme s'il mesurait la distance, puis descendre d'un bond, en +faisant bruire les feuilles sur son passage. + +Ensuite eut lieu un choc sourd, on eût dit deux corps tombant ensemble, +puis ce fut, dans l'air de la nuit, un bruit analogue à celui qu'on fait +en se gargarisant, et qui fut suivi d'une série de croassements, dont le +souvenir me hantera jusqu'à mon dernier jour. + +Pendant tout le temps que cette tragédie mit à s'accomplir sous mes +yeux, sa soudaineté, son caractère d'horreur m'avaient ôté toute faculté +d'agir en un sens quelconque. + +Ceux-là seuls qui se sont trouvés dans une situation analogue pourront +se faire une idée de l'impuissance paralysante qui s'empara de l'esprit +et du corps d'un homme en pareille aventure. Elle l'empêche de faire +aucune des mille choses qui pourraient plus tard vous venir à la pensée, +et qui vous paraîtraient tout indiquées par la circonstance. + +Pourtant, quand ces accents d'agonie parvinrent à mon oreille, je +secouai ma léthargie et je m'élançai de ma cachette en jetant un grand +cri. + +À ce bruit, le jeune Thug se détacha de sa victime par un bond, en +grondant comme une bête féroce qu'on chasse de son cadavre, et descendit +l'avenue en détalant d'une telle vitesse que je sentis l'impossibilité +de le rejoindre. + +Je courus vers le secrétaire et lui soulevai la tête. + +Sa figure était pourpre et horriblement contorsionnée. + +J'ouvris son col de chemise. Je fis de mon mieux pour le rappeler à la +vie. Tout fut inutile. + +Le _roomal_ avait fait sa besogne; l'homme était mort. + +Je n'ai plus que quelques détails à ajouter à mon étrange récit. + +Peut-être ai-je été un peu prolixe dans ma narration, mais je sens que +je n'ai point à m'en excuser, car je me suis borné à dire la suite des +incidents dans leur ordre, d'une manière simple, dépourvue de toute +prétention, et le récit eût été incomplet si j'en avais omis un seul. + +On sut par la suite que miss Warrender était partie par le train de sept +heures vingt minutes pour Londres, et qu'elle avait gagné la capitale +assez à temps pour y être en sûreté, avant qu'on pût commencer des +recherches pour la retrouver. + +Quant au messager de mort qu'elle avait laissé derrière elle pour +prendre sa place au lieu du rendez-vous, on n'entendit plus parler de +lui. On ne le revit plus. + +On lança son signalement dans tout le pays, mais ce fut peine perdue. + +Sans doute le fugitif passait le jour dans une retraite sûre, et +employait la nuit à voyager, en se nourrissant de débris, comme un +Oriental peut le faire, jusqu'à ce qu'il fût hors de danger. + +John Thurston revint le lendemain, et il fut stupéfait quand je lui fis +part de l'aventure. + +Il fut d'accord avec moi pour reconnaître qu'il valait mieux ne rien +dire de ce que je savais sur les projets de Copperthorne et des raisons +qui l'auraient obligé à s'attarder si longtemps au dehors pendant cette +nuit d'été. + +Aussi la police du comté elle-même n'a jamais su complètement l'histoire +de cette extraordinaire tragédie et elle ne la saura certainement +jamais, à moins que le hasard ne fasse tomber ce récit sous les yeux +d'un de ses membres. + +Le pauvre oncle Jérémie se lamenta sur la perte de son secrétaire, et +pondit des quantités de vers sous forme d'épitaphes et des poèmes +commémoratifs. + +Il a été depuis réuni à ses pères, et je suis heureux de pouvoir dire +que la majeure partie de sa fortune a passé à son héritier légitime, à +son neveu. + +Il n'y a qu'un point sur lequel je désirerais faire une remarque. + +Comment le Thug voyageur était-il arrivé à Dunkelthwaite? + +Cette question-là n'a jamais été éclaircie, mais je n'ai pas dans +l'esprit le moindre doute à ce sujet, et je suis certain que quand on +pose les circonstances, on admettra, comme moi, que son apparition ne +fut point un effet du hasard. + +Cette secte formait dans l'Inde un corps nombreux et pressant, et quand +elle songea à se choisir un nouveau chef, elle se rappela tout +naturellement la fille si belle de son ancien maître. + +Il ne devait pas être malaisé de retrouver sa trace à Calcutta, en +Allemagne et, finalement, à Dunkelthwaite. + +Il était sans doute venu l'informer qu'elle n'était pas oubliée dans +l'Inde, et qu'elle serait accueillie avec le plus grand empressement si +elle jugeait bon de venir retrouver les débris épars de sa tribu. + +On pourra juger cette supposition un peu forcée mais c'est la manière de +voir qui a toujours été la mienne en cette affaire. + + + + +Chapitre VII + + +J'ai commencé ce récit par la copie d'une lettre; je le finirai de même. + +Celle-ci me vint d'un vieil ami, le Docteur B. C. Haller, homme de +science encyclopédique et particulièrement au fait des moeurs et coutumes +de l'Inde. + +C'est grâce à sa complaisance que je suis en état de transcrire les +divers mots indigènes que j'ai entendu de temps à autre prononcer par +miss Warrender, et que je n'aurais pas été capable de retrouver dans ma +mémoire, s'il ne me les avait rappelés. + +Dans sa lettre, il fait des commentaires sur le sujet que je lui avais +exposé quelque temps auparavant au cours d'une conversation. + +«Mon cher Lawrence, + +«Je vous ai promis de vous écrire au sujet du Thuggisme, mais mon temps +a été tellement pris que c'est seulement aujourd'hui que je puis tenir +mon engagement. + +«J'ai été fort intéressé par votre extraordinaire aventure et j'aurais +grand plaisir à causer encore de ce sujet avec vous. + +«Je puis vous apprendre qu'il est extrêmement rare qu'une femme soit +initiée aux mystères du Thuggisme, et dans le cas qui vous concerne, +cela a pu arriver parce qu'elle avait goûté, soit par hasard, soit à +dessein, le _goor_ sacré, qui est le sacrifice offert par la bande après +chaque assassinat. + +«Quiconque a fait cela peut devenir un membre actif du Thuggisme, quels +que soient son rang, son sexe et son état. + +«Comme elle était de sang noble, elle a dû franchir rapidement les +divers grades, celui de Tuhaee, ou éclaireur, celui de Lughaee, ou +fossoyeur, celui de Shumshaee, qui maintient les mains de la victime, et +finalement celui de Bhuttotee, ou étrangleur. + +«En tout cela, elle aurait reçu les leçons de son gourou, ou conseiller +spirituel, qu'elle indique dans votre récit comme son propre père, qui +fut un Borka ou Thug accompli. + +«Une fois qu'elle eût atteint ce degré, je ne m'étonne pas qu'elle eût +eu de temps en temps des accès de fanatisme instinctif. + +«Le Pilhaoo, dont elle parle à un endroit, est un présage venu du côté +gauche, lequel, s'il est suivi du Thibaoo, ou présage du côté droit, +était regardé comme une indication que tout irait bien. + +«À propos, vous parlez du vieux cocher qui vit l'Hindou sortant parmi +les broussailles dans la matinée. + +«Ou je me trompe fort, ou bien il était occupé à creuser la fosse de +Copperthorne, car les coutumes des Thugs s'opposent absolument à ce que +le meurtre soit commis avant qu'un réceptacle soit préparé pour le +corps. + +«À ma connaissance, un seul officier anglais dans l'Inde a été victime +de cette confrérie, ce fut le Lieutenant Monsell, en 1812. + +«Depuis, le colonel Sleeman est parvenu à l'écraser en grande partie, +bien que l'on ne puisse pas douter qu'elle a une extension plus grande +que ne le supposent les autorités. + +«Vraiment, les endroits ténébreux de la terre sont pleins de cruautés et +l'Évangile seul est en état de concourir efficacement à dissiper ces +ténèbres. Je vous autorise très volontiers à publier ces quelques +remarques, s'il vous semble qu'elles jettent quelque lumière sur votre +récit. + +«Votre sincère ami» + +«B. C. Haller» + + + + +LES OS + + + + +Chapitre I + + +La cabane d'Abe Durton n'était point belle. + +On a entendu des gens affirmer qu'elle était laide, et morne, suivant +l'exemple des gens de l'Écluse de Harvey, aller jusqu'à faire précéder +leur adjectif d'un explétif plein d'expression qui soulignait leur +appréciation. + +Mais Abe était un homme impassible, qui allait son train, et pour +l'esprit duquel les commentaires d'un public dépourvu de goût ne +faisaient guère d'impression. + +Il avait bâti lui-même la maison. + +Elle faisait son affaire et celle de son associé; leur fallait-il +quelque chose de plus? + +À vrai dire, il montrait quelque susceptibilité sur ce point. + +--Quoique je dise que c'est moi qui l'ai bâtie, remarquait-il. Elle est +bien préférable à tous les hangars de la vallée. + +«Des trous? mais oui, naturellement; est-ce que vous prétendriez avoir +de l'air frais sans qu'il y ait des trous? Ça ne sent pas le renfermé +chez moi. + +«La pluie? Eh bien, si elle laisse entrer la pluie, n'est-ce pas un +avantage de savoir qu'il pleut sans avoir à ouvrir la porte. + +«Je ne voudrais pas d'une maison qui ne laisserait pas passer l'eau +quelque part. + +«Quant à être un peu écartée de la perpendiculaire, eh bien, il ne me +déplaît pas qu'une maison penche un peu de côté. + +«En tout cas elle plaît à mon camarade, le patron Morgan, et ce qui est +bon pour lui est assez bon pour vous, je suppose. + +Et alors son interlocuteur, sentant venir les arguments _ad homineum_, +s'esquivait ordinairement, et laissait l'architecte indigné maître du +champ de bataille. + +Mais si différentes que pussent être les opinions quant à la beauté de +l'édifice, il n'y en avait qu'une au sujet de son utilité. + +--Pour le voyageur fatigué, après une marche pénible de la route de +Buckhurst dans la direction de l'Écluse de Harvey, la belle lueur qui +brillait au sommet de la hauteur était comme un phare d'espoir et de +confort. + +Ces mêmes trous, dont parlaient les voisins narquois, contribuaient à +répandre au dehors une joyeuse atmosphère de lumière, qui était deux +fois la bienvenue en un soir comme celui-ci. + +Il n'y avait qu'un homme à l'intérieur de la hutte. + +C'était le propriétaire, Abe Durton, en personne, ou «Les Os», comme on +l'avait baptisé d'après les règles primitives du blason en usage au +camp. + +Il était assis devant le grand feu de bois, contemplant d'un air +farouche les profondeurs brûlantes, et donnant de temps à autre un coup +de pied à un fagot en manière de leçon dès que ce fagot faisait mine de +se consumer en cendres. + +Sa figure de saxon au teint clair, aux yeux naïfs et hardis, à la barbe +blonde et frisée, se dessinait en un contour découpé nettement sur +l'obscurité, quand la lumière fantasque s'y jouait. + +C'était celle d'un homme viril, résolu. + +Cependant, un physionomiste aurait pu découvrir, dans le dessin de la +bouche, des indices qui trahissaient je ne sais quelle faiblesse, une +indécision qui contrastait étrangement avec ses épaules d'hercule et ses +membres massifs. + +Cette faiblesse d'Abe, c'était d'être une de ces natures confiantes, +simples, qui sont aussi aisées à mener que difficiles à faire marcher, +et cette heureuse flexibilité de caractère avait fait de lui en même +temps le jouet et le favori des habitants de l'Écluse. + +Dans cette colonisation primitive, le badinage avait des allures assez +lourdes, et cependant, si loin qu'on poussât la blague, on n'était +jamais arrivé à faire prendre à la physionomie de «Les Os» un air +sombre, à faire naître en son brave coeur une méchante pensée. + +C'était seulement quand il se figurait qu'on mettait en jeu son +aristocratique associé, que l'on voyait sa lèvre inférieure prendre une +contraction de mauvais augure et qu'un éclair de colère dans ses yeux +bleus obligeait le plaisant le plus incorrigible de la colonie à rentrer +jusqu'à l'apparence de sa raillerie préférée et à bifurquer vers une +dissertation sérieuse et absorbante sur le temps qu'il faisait. + +--Le patron est en retard ce soir, murmura-t-il en se levant et +s'étirant en un bâillement de géant. Par mes étoiles! quelle pluie, quel +vent! N'est-ce pas, Blinky? + +Blinky était une chouette pleine de réserve, à l'humeur méditative, dont +le confort et le bien-être étaient pour son maître un sujet de +sollicitude constante, et qui, en ce moment même, le contemplait +gravement, perchée sur une des solives du toit. + +«C'est dommage que vous ne sachiez parler, Blinky, reprit Abe, en jetant +un coup d'oeil à sa compagne emplumée, car il y a terriblement de raison +dans votre figure. Et aussi pas mal de mélancolie, on le dirait. Amour +malheureux, peut-être, quand vous étiez jeune... À propos d'amour, +ajouta-t-il, je n'ai pas vu Suzanne de la journée. + +Il alluma la bougie plantée dans une bouteille noire sur la table, +traversa la chambre et alla considérer d'un air grave une des nombreuses +gravures des journaux illustrés qui s'étaient égarés par là, où elles +avaient été découpées par les habitants de la maison et collées au mur. + +La gravure qui attirait particulièrement son attention représentait une +actrice au costume très voyant, qui, un bouquet à la main, minaudait +devant un auditoire imaginaire. + +Ce dessin avait, pour je ne sais quel motif insondable, fait une +impression profonde sur le coeur sensible du mineur. + +Il avait conçu à l'égard de la jeune personne un intérêt tout humain, et +sans que rien l'y autorisât, il l'avait baptisée Suzanne Banks, et avait +fait d'elle son idéal de la beauté féminine. + +--Vous voyez ma Suzanne, disait-il, quand un voyageur venant de +Buckhurst ou même de Melbourne décrivait les charmes d'une Circé qu'il +avait laissée là-bas. Il n'y a pas de jeune fille comparable à ma Suz. +Si jamais vous retournez au vieux pays, ne manquez pas de demander à la +voir. Suzanne Banks, c'est son nom, et j'ai trouvé son portrait, que +j'ai mis dans la cabane. + + + + +Chapitre II + + +Abe était encore à la contemplation de sa charmeuse, quand la grossière +porte s'ouvrit. + +Un nuage aveuglant de rafale et de pluie pénétra dans la cabane, cachant +presque entièrement un jeune homme, qui avança d'un bond et se mit en +devoir de fermer la porte derrière lui, opération que la violence du +vent rendait assez malaisée. + +On aurait pu le prendre pour le génie de la tempête, avec l'eau qui +ruisselait de sa longue chevelure et coulait sur sa figure pâle et +distinguée. + +--Eh bien, dit-il, d'une voix légèrement boudeuse, n'avez-vous rien +préparé pour souper? + +--Il est prêt à servir, dit gaiement son compagnon, en montrant une +grande marmite qui bouillait près du feu. Vous avez l'air un peu +mouillé. + +--Peste! un peu mouillé! je suis trempé, ami, je suis inondé jusqu'aux +os. C'est une nuit à ne pas mettre un chien dehors, du moins un chien +pour lequel j'aurais quelque respect. Passez-moi cet habit sec qui est +suspendu au clou. + +Jack Morgan, ou le patron, comme on l'appelait, appartenait à une classe +plus nombreuse qu'on ne l'eût supposé à l'époque de la ruée qui avait +marqué les commencements. + +C'était un homme de bonne famille, qui avait reçu une éducation +libérale, un gradué d'une université anglaise. + +Le patron aurait, suivant le cours naturel des choses, été un vicaire +énergique. + +Il aurait cherché à faire son chemin dans les carrières libérales, sans +certains traits cachés de son caractère qui avaient fait irruption au +dehors, et qui avaient bien pu lui être légués en héritage par le vieux +sir Henry Morgan, l'homme qui avait fondé la famille, grâce à quelques +pièces de huit vaillamment conquises dans des batailles navales. + +C'était évidemment ces quelques gouttes de sang aventureux qui l'avaient +poussé à quitter, en sautant par la fenêtre de la chambre à coucher, le +presbytère vêtu de lierre, à abandonner le home et les amis, pour venir +en Australie, tenter la fortune, le pic et la pelle à la main dans les +plaines australiennes. + +Les rudes habitants de l'Écluse de Harvey n'avaient pas tardé à +apprendre qu'en dépit de sa figure féminine et de ses manières +précieuses, ce petit homme possédait un courage froid, une résolution +invincible, grâce auxquels il avait conquis ce respect dans une réunion +d'hommes où l'audace était regardée comme la plus élevée des qualités +humaines. + +Personne d'entre eux ne savait comment «Les Os» et lui étaient devenus +associés, et pourtant ils l'étaient, associés, et l'homme le plus +vigoureux, dans sa simple et sympathique nature, éprouvait un respect +presque superstitieux envers son compagnon à l'esprit clair et décidé. + +--Voilà qui va mieux, dit le patron en se laissant tomber dans la +chaise devenue libre devant le feu, et regardant Abe qui mettait le +couvert, deux assiettes de métal, des couteaux à manches de corne et des +fourchettes aux dents de longueur anormale. + +--Enlevez vos bottes de mineur, dit «Les Os». Ce n'est pas la peine +d'emplir la cabane de terre rouge... Venez vous asseoir. + +Son gigantesque associé s'approcha d'un air humble et s'assit sur un +baril. + +--Qu'y a-t-il de nouveau? demanda-t-il. + +--Les actions montent, dit son compagnon, voilà ce qu'il y a. Regardez +ça. + +Et il tira de la poche de son habit fumant un numéro de journal froissé. + +«Voici la _Sentinelle de Buckhurst_. Lisez cet article: celui qui se +rapporte à un filon qui donne un bon rendement dans la mine de Conemara. +Nous sommes fortement engagés dans l'affaire, mon garçon. Nous pourrions +vendre aujourd'hui et faire quelque bénéfice, mais je crois qu'il vaut +mieux attendre. + +Pendant qu'il parlait, Abe déchiffrait laborieusement l'article en +question, en suivant les lignes avec son gros index et marmottant sous +sa moustache couleur de rouille. + +--Deux cents dollars le pied! dit-il en relevant la tête. Eh! camarade, +nous avons cent pieds chacun. Ça nous ferait vingt mille dollars. Avec +ça on pourrait retourner au pays. + +--Quelle sottise! dit son compagnon. Nous l'avons quitté pour venir +ramasser ici un peu mieux qu'un misérable millier de livres. L'affaire +doit devenir encore meilleure. Sinclair, l'essayeur, s'est rendu sur +place et il dit qu'il a là une des couches de quartz les plus riches +qu'il aie jamais vues. C'est le moment de faire l'acquisition de +machines à broyer. À propos, quel est le résultat de la journée? + +Abe tira de sa poche une petite boîte de bois et la tendit à son +camarade. + +Elle contenait la valeur d'une cuillère à thé de sable et un ou deux +petits grains métalliques de la grosseur d'un pois tout au plus. + +Le patron Morgan se mit à rire et la rendit à son associé. + +--À ce compte-là, nous ne ferons pas notre fortune, «Les Os», dit-il. + +Et il y eut une pause dans la conversation, pendant que les deux hommes +écoutaient le vent qui tournait la petite cabane en hurlant et sifflant. + +--Et des nouvelles de Buckhurst? dit Abe en se levant, et se mettant en +devoir d'extraire le contenu de la marmite. + +--Pas grand-chose, dit son compagnon. Joe-à-l'oeil-de-coq à été tué d'un +coup de feu par Billy-Reid dans le magasin de Mac Farlane. + +--Ah! dit Abe d'un air vaguement intéressé. + +--Les coureurs de la Brousse sont en campagne et arrivés presqu'à la +gare de Rochdale: on dit qu'ils vont se montrer par ici. + +Le mineur sifflota en versant un peu de whisky dans une cruche. + +--Rien de plus? demanda-t-il. + +--Rien d'important, sinon que les Noirs se sont un peu fait voir par +là-bas vers la route de Sterling, et que l'essayeur a acheté un piano, +et qu'il va faire venir sa fille de Melbourne, pour s'établir dans la +maison neuve, de l'autre côté de la route. Ainsi, vous le voyez, mon +garçon, nous aurons quelque chose à voir, ajouta-t-il en s'asseyant et +attaquant le plat qui lui était servi. + +--On dit que c'est une beauté, «Les Os», reprit-il. + +--Elle ne serait qu'un chiffon à coudre sur ma Suzon, répliqua l'autre +d'un ton décidé. + +Son associé sourit en regardant l'image aux couleurs criardes collée au +mur. + +Soudain il posa son couteau et parut écouter. + +Au milieu du grondement furieux du vent et de la pluie, passait un son +sourd et roulant qui évidemment ne venait pas de la lutte des éléments. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Du diable! si je le sais. + +Les deux hommes se dirigèrent vers la porte et sondèrent attentivement +l'obscurité du regard. + +Bien loin sur la route de Buckhurst, ils entrevirent une lumière mobile +et le son sourd s'accrut. + +--C'est un buggy qui arrive, dit Abe. + +--Où va-t-il? + +--Je ne sais pas. Sans doute il va traverser le gué. + +--Mais, mon homme, il y aura six pieds d'eau au gué cette nuit et un +courant aussi violent qu'une chute de moulin. + +Maintenant la lumière était plus rapprochée. Elle se mouvait rapidement +au tournant de la route. + +On entendait un galop furieux avec le cahot des roues. + +--Les chevaux se sont emportés, par le tonnerre? + +--Mauvaise affaire pour l'homme qui est dedans. + + + + +Chapitre III + + +Il y avait chez les habitants de l'Écluse de Harvey un rude sentiment +d'individualité, grâce auquel chacun supportait à lui seul le poids de +ses mésaventures et sympathisait fort peu avec celles de son prochain. + +Ce qui prédominait chez les deux hommes, c'était uniquement la curiosité +pendant qu'ils regardaient les lanternes se balancer, s'agiter à mesure +qu'elles se rapprochaient sur les détours de la route. + +--S'il n'arrive pas à se rendre maître d'eux avant qu'ils atteignent le +gué, c'est un homme flambé, remarqua Abe Durton, avec résignation. + +Une accalmie soudaine se fit dans le morne ruissellement de la pluie. + +Elle ne dura qu'un moment, mais en ce moment-là, le vent apporta un long +cri qui fit tressaillir les deux hommes, qui leur fit échanger un regard +puis les lança à toutes jambes sur la pente raide qui descendait vers la +route. + +--Une femme, par le ciel! fit Abe, d'une voix haletante, en +franchissant d'un bond, dans sa hâte téméraire, la fosse d'une mine. + +Morgan était le plus léger et le plus agile des deux. + +Il eut bientôt devancé son athlétique compagnon. + +Une minute plus tard, il était debout, haletant, la tête nue, dans la +vase qui couvrait la route molle et détrempée, pendant que son associé +descendait encore à grand-peine la pente très raide. + +La voiture était presque sur lui à ce moment. + +Il distinguait aisément, à la lumière des lanternes, le cheval +australien au corps efflanqué, qui, terrifié par l'orage et le bruit +qu'il faisait lui-même, se dirigeait à une allure folle vers le gué. + +L'homme, qui conduisait vit sans doute devant lui la figure pâle et +résolue de celui qui était debout sur la route, car il hurla quelques +mots d'avertissement et fit un effort suprême pour retenir la bête. + +Il y eut un cri, un juron, un bruit de craquement, et Abe, accourant en +bas, vit un cheval emporté au dernier degré de fureur, qui se dressait +avec rage, soulevant un corps svelte suspendu à la bride. + +Le Patron, avec cette rapide intuition qui avait fait de lui, en son +temps, le meilleur joueur de cricket, avait saisi la bride juste +au-dessous du mors et s'y était cramponné avec une muette concentration +de force. + +Une fois, il fut projeté sur le sol par un choc violent et sourd, +pendant que le cheval portait brusquement la tête en avant, avec un +renâclement de triomphe, mais ce fut seulement pour s'apercevoir que +l'homme, étendu à terre sous ses sabots de devant, maintenait son +étreinte impitoyable. + +--Tenez-le, «Les Os», dit-il à un homme de haute taille qui se +précipitait sur la route, et saisissait l'autre bride. + +--Très bien, mon vieux, je le tiens! + +Et le cheval, effrayé à la vue d'un nouvel assaillant, ne bougea plus, +et resta tout frissonnant d'épouvante. + +--Levez-vous, Patron, il n'y a plus de danger à présent. + +Mais le pauvre patron restait étendu, gémissant, dans la boue. + +--Je ne peux pas, «Les Os», dit-il, avec une certaine vibration dans la +voix, comme celle de la souffrance. Il y a quelque chose qui ne va pas, +mon vieux, mais ne faites pas de bruit. Ce n'est que le contrecoup. +Donnez-moi un coup de main. + +Abe se pencha tendrement sur son compagnon gisant. + +Il put voir qu'il était très pâle et respirait difficilement. + +--Du courage, Patron, murmura-t-il. Hallo! mes étoiles! + +Les deux dernières exclamations jaillirent de la poitrine du brave +mineur comme si elles en étaient chassées par une force irrésistible, et +tel fut son ébahissement qu'il recula de deux pas. + +Là, de l'autre côté de l'homme à terre, à demi enveloppée de ténèbres, +se dressait une forme qui, pour l'âme simple d'Abe, apparut comme la +plus belle vision qui se fût jamais montrée sur terre. + +Pour des yeux, qui n'ont été accoutumés à se reposer sur rien de plus +captivant que les figures rougeaudes et les barbes en broussailles des +mineurs de l'Écluse, il semblait que cette créature si blanche, si +délicate ne put être qu'une passagère venue de quelque monde plus beau. + +Abe la contempla avec un respect plein d'admiration, au point d'en +oublier un moment son ami qui gisait contusionné sur le sol. + +--Oh! papa, dit l'apparition d'une voix fort émue, il est blessé, le +gentleman est blessé. + +Et avec un geste rapide de sympathie féminine, elle se pencha sur le +corps gisant du patron Morgan. + +--Tiens, mais c'est Abe Durton et son associé, dit le conducteur du +buggy, en s'avançant, ce qui fit reconnaître la figure grisonnante de M. +Joshua Sinclair, l'essayeur des mines. Je ne sais comment vous +remercier, les gars. Cet infernal animal a pris le mors aux dents, et +j'ai vu le moment où il me fallait jeter Carrie par-dessus bord et +risquer ensuite la même chance. + +--Cela va bien, reprit-il en voyant Morgan se remettre debout tout +chancelant. Pas trop de mal, j'espère? + +--Maintenant, je suis en état de remonter jusqu'à la cabane, dit le +jeune homme en s'appuyant à l'épaule de son associé. Comment ferez-vous +pour conduire miss Sinclair chez elle? + +--Oh! nous pouvons faire le trajet à pied, dit la jeune personne, qui +secoua les dernières traces de sa peur avec toute l'élasticité de son +âge. + +--Nous pouvons remonter en voiture et suivre la route en contournant la +rive de manière à écarter le passage à gué, dit son père. Le cheval a +l'air tout à fait calmé à présent, et vous n'avez plus rien à en +craindre, Carrie. J'espère que nous vous verrons tous les deux à la +maison. Ni elle, ni moi, nous ne pourrons oublier l'événement de cette +nuit. + +Miss Carrie ne dit rien, mais elle trouva moyen de jeter un petit coup +d'oeil timide, plein de reconnaissance sous ses longs cils, un de ces +coups d'oeil qui eussent rendu l'honnête Abe capable d'arrêter une +locomotive. + +Puis on cria joyeusement bonne nuit. Le fouet claqua et le buggy +disparut à grand bruit dans l'obscurité. + + + + +Chapitre IV + + +--Vous m'avez dit, papa, que les gens étaient butors et sales, fit miss +Sinclair, après un long silence, quand les deux ombres noires furent +effacées dans le lointain, et que la voiture roulait tout le long de +l'indocile torrent. Je ne le trouve pas. Ils me paraissent fort gentils. + +Et Carrie fut d'une tranquillité inaccoutumée pendant le reste de son +voyage, et elle parut prendre mieux son parti du destin qui l'éloignait +de sa chère amie Amélie, restée là-bas bien loin, à la pension, à +Melbourne. + +Cela ne l'empêcha point d'écrire ce même soir à ladite jeune personne +une longue lettre, franche, pleine de détails sur leur petite aventure. + +«Ils ont arrêté le cheval, ma chère, et un de ces pauvres garçons a été +blessé. + +«Oh! Amy, si vous aviez vu l'autre en chemise rouge, un pistolet à la +ceinture. + +«Je n'ai pu m'empêcher de penser à vous, ma chère. + +«Il était juste ce que vous imaginiez. Vous vous rappelez? Une moustache +blonde et de grands yeux bleus. + +«Et comme il me dévisageait, pauvre créature! Vous n'avez jamais vu de +gens pareils dans Burke Street, non, Amy.» + +Et ainsi de suite quatre pages de ce joli gazouillement féminin. + +Pendant ce temps, le pauvre patron, rudement secoué, avait remonté la +côte avec l'aide de son associé et regagné l'abri de la cabane. + +Abe le soigna avec des remèdes empruntés à la modeste pharmacie du camp +et lui banda son bras démis. + +Tous deux étaient des gens peu loquaces. + +Ni l'un ni l'autre ne fit allusion à ce qui s'était passé. + +Néanmoins, Blinky ne manqua pas de remarquer que son maître oubliait de +faire ses dévotions ordinaires du soir devant l'autel de Suzanne Banks. + +Cet oiseau perspicace tira-t-il quelques conclusions de ce fait, ainsi +que de cet autre que «Les Os» resta longtemps, l'air grave, à fumer, +près du feu, qui allait s'éteignant? Je ne sais. + +Qu'il suffise de dire que la chandelle finit par s'éteindre, que le +mineur se leva de sa chaise, que son amie emplumée descendit se percher +sur son épaule, et que si elle ne lança point un ululement de sympathie, +c'est qu'elle en fut empêchée par un signe d'avertissement qu'Abe lui +fit du doigt et aussi par l'instinct des convenances, fort développé en +elle. + + + + +Chapitre V + + +Si un voyageur de passage était arrivé dans les rues tortueuses de la +ville de l'Écluse de Harvey peu de temps après la venue de miss +Sinclair, il aurait remarqué un changement considérable dans les +manières et les costumes de ses habitants. + +Était-il dû à l'influence bienfaisante qu'exerce la présence d'une +femme, ou avait-il pour cause l'émulation que faisait naître l'extérieur +brillant d'Abe Durton? + +Voir qui est difficile à déterminer: probablement les deux causes y +concouraient ensemble. + +Il est certain que ce jeune homme avait senti soudain se développer en +lui un goût de plus en plus prononcé pour la propreté, et des égards +pour les conventions de la vie civilisée, qui provoquaient l'étonnement +et les railleries de ses compagnons. + +Que le patron Morgan prît quelque soin de son extérieur, c'était une +chose qui avait été rangée depuis longtemps au nombre des phénomènes +curieux et inexplicables, qui dépendent d'une première éducation, mais +que ce grand dégingandé de «Les Os», avec son laisser-aller, paradât en +chemise propre, c'était un fait que tous les barbons de l'Écluse +regardaient comme un affront direct et prémédité. + +En conséquence, et comme mesure défensive, il y eut une séance de +débarbouillement général après les heures de travail. + +L'Épicerie fut envahie au point que le savon haussa jusqu'à un prix sans +précédent et qu'il fallut en commander un réassortiment au magasin de +Macfarlane, à Buckhurst. + +--Est-ce que nous sommes ici dans un libre camp de mineurs ou dans une +maudite école du dimanche? + +Ainsi se plaignait d'un ton indigné le grand Mac Coy, membre distingué +du parti réactionnaire, homme qui avait persisté à marquer le pas, +pendant que le temps marchait, car il avait été absent pendant la +période de régénération. + +Mais ses protestations ne trouvèrent que peu d'échos, et au bout de deux +jours, l'aspect trouble de l'eau de la crique annonça sa capitulation, +et elle fut confirmée par son apparition au Bar Colonial, où il montra +une face luisante, d'un air embarrassé. + +Sa chevelure exhalait un relent de graisse d'ours. + +--Je me sens comme qui dirait dépaysé, dit-il du ton d'un homme qui +s'excuse, mais j'ai voulu me rendre compte de ce qu'il y avait sous +l'argile. + +Et il se contempla d'un air approbateur dans le miroir fêlé qui +embellissait la salle d'honneur de l'établissement. + +Notre visiteur fortuit aurait également remarqué une modification dans +les propos de la population. + +En tout cas, dès que se montrait, même de loin, sous un certain petit +chapeau fort coquet, une charmante et douce figure de fillette, parmi +les puits hors de service et les amas de terre rouge qui déshonoraient +les flancs de la vallée, on entendait des chuchotements de gens qui +s'avertissaient, et aussitôt se dissipait partout le nuage de jurons, +qui était, je regrette d'avoir à le constater, un trait caractéristique +de la population travailleuse à l'Écluse de Harvey. + +Pour que de telles choses arrivent, il ne faut qu'un commencement, et il +fut facile de remarquer que longtemps après la disparition de miss +Sinclair, il y eut un mouvement d'ascension dans le baromètre moral des +fouilles. + +Les gens reconnurent par expérience que leur stock d'épithètes était +moins borné qu'ils ne s'étaient habitués à le croire, et que les moins +sales étaient parfois les plus propres à exprimer leur pensée. + +Abe avait été autrefois regardé, dans le camp, comme un des +appréciateurs les plus expérimentés, de la valeur d'un minerai. + +On était d'accord pour le croire capable d'estimer avec une exactitude +remarquable la quantité d'or que contenait un fragment de quartz. + +Toutefois, c'était là une erreur. + +Sans quoi il n'eut point fait la dépense inutile de tant d'analyses +d'échantillons sans valeur, qu'il le faisait maintenant. + +Master Joshua Sinclair se vit encombré d'un tel arrivage de fragments de +mica, de morceaux de roche contenant un pourcentage infinitésimal de +métaux précieux qu'il commençait à se faire une opinion très défavorable +des aptitudes du jeune homme au travail des mines. + +On assure même qu'Abe s'en alla un matin vers la maison, un sourire +d'espoir sur les lèvres, et qu'après s'être fouillé, il tira du creux de +son tricot une moitié de brique, en faisant la remarque toute +stéréotypée: «qu'à la fin il avait donné le coup de pic au bon endroit, +et qu'il était venu, comme ça, faire un tour, et se faire donner une +estimation en chiffre». + +Toutefois, comme cette anecdote n'a pas d'autre fondement que +l'assertion toute gratuite de Jim Struggles, le loustic du camp, il peut +se faire que les détails n'en soient pas d'une rigoureuse exactitude. + + + + +Chapitre VI + + +Ce qui est certain, c'est que soit par suite de ses visites +professionnelles de la matinée, soit de celles qu'il faisait le soir +comme voisin, le gigantesque mineur était devenu un des êtres familiers +du petit salon, dans la villa des Azalées, ainsi que se dénommait +somptueusement la maison neuve de l'essayeur. + +Il se risquait rarement à prendre la parole en présence de la jeune +personne qui l'occupait. Il se bornait à rester assis tout à fait au +bord de sa chaise, dans un état d'admiration muette, pendant qu'elle +tapotait un air très dansant sur le piano récemment importé. + +Et ses pieds l'entraînaient dans maints endroits étranges, inattendus. + +Miss Carrie en était venue à croire que les jambes d'Abe agissaient +d'une façon tout à fait indépendante du reste de son corps. + +Elle avait renoncé à se rendre compte pour quoi elle les rencontrait à +un bout de la table, pendant que leur propriétaire était à l'autre bout, +et s'excusait. + +Il n'y avait qu'un nuage à l'horizon mental du brave «Les Os», c'était +l'apparition périodique de Tom Ferguson le Noir, du bac de Rochdale. + +Ce jeune et rusé chenapan avait réussi à s'insinuer dans les bonnes +grâces du vieux Joshua, et il faisait de très fréquentes visites à la +villa. + +Des bruits fâcheux couraient au sujet de Tom le Noir. + +À l'Écluse de Harvey, on n'est guère porté à la censure et pourtant on y +sentait généralement que Ferguson était un homme à éviter. + +Il y avait néanmoins dans ses manières un élan téméraire, dans sa +conversation un pétillement qui charmaient d'une façon irrésistible. + +Le patron lui-même, si difficile en pareilles matières, en vint à +cultiver sa société, tout en se faisant une idée exacte de son +caractère. Miss Carrie parut accueillir sa venue comme un soulagement. + +Elle jasait pendant des heures à propos de livres, de musique, et des +plaisirs de Melbourne. + +Dans de telles occasions, le pauvre «Les Os» tombait au fin fond des +abîmes du découragement ou bien s'esquivait, ou restait à jeter sur son +rival des regards empreints d'une malveillance sincère qui paraissaient +divertir beaucoup ce gentleman. + +Le mineur ne tint point secrète pour son associé l'admiration qu'il +éprouvait pour miss Sinclair. + +S'il était silencieux lorsqu'il se trouvait avec elle, il se montrait +prodigue de paroles, lorsqu'il était question d'elle dans la +conversation. + +S'il y avait des flâneurs sur la route de Buckhurst, ils purent entendre +au haut de la côte une voix de stentor lançant à toute volée un chapelet +des charmes féminins. + +Il soumit ses embarras à l'intelligence supérieure du patron. + +--Ce fainéant de Rochdale, disait-il, on dirait que ça lui est naturel +de dégoiser ainsi. Quant à moi, quand il s'agirait de ma vie, je ne +trouve pas un mot. Dites-moi, patron, qu'est-ce que vous diriez à une +demoiselle comme celle-là? + +--Eh bien, je lui parlerais des choses qui l'intéressent, dit son +compagnon. + +--Ah! oui, voilà le difficile. + +--Parlez-lui des habitudes de l'endroit et du pays, dit le patron! en +aspirant d'un air méditatif une bouffée de sa pipe. Racontez-lui des +histoires de ce que vous avez vu dans les mines, des choses de ce genre. + +--Eh! vous feriez ça, vous? lui répondait son compagnon un peu +encouragé. Si c'est de là que ça dépend, je suis son homme. Je vais +aller là-bas maintenant, je lui parlerai de Chicago Bill, et je lui +conterai comment il mit deux balles dans un homme, au tournant de la +route, le soir du bal. + +Le Patron Morgan éclata de rire: + +--Ce ne serait guère à propos, dit-il. Si vous lui racontiez cela, vous +lui feriez peur. Dites-lui quelque chose de plus léger, voyez-vous, +quelque chose qui l'amuse, quelque chose de plaisant. + +--De plaisant? dit l'amoureux inquiet, d'un ton moins confiant. Comment +vous et moi nous avons enivré Mat Roulahan, et l'avons mis dans la +chaire du ministre à l'église baptiste, et comme quoi, le matin, il +refusa de laisser entrer le prédicateur. Quel effet ça ferait-il? Hein? + +--Au nom du ciel, dit son mentor tout consterné, n'allez pas lui +raconter de ces sortes d'histoires. Elle n'adresserait plus la parole à +vous ni à moi. Non, ce que je veux dire, ce serait de lui parler des +habitudes des mines, de la façon dont on y vit, dont on y travaille, +dont on y meurt. Si c'est une jeune fille sensée, cela devrait +l'intéresser. + +--Comment on vit dans les mines? Camarade, vous êtes bon pour moi. +Comment on vit. Voilà de quoi je peux parler avec autant d'entrain que +Tom le Noir, que le premier venu. J'en ferai l'essai sur elle la +première fois que je la verrai. + +--À propos, dit son associé d'un air indifférent, ayez l'oeil sur cet +individu, ce Ferguson. Il n'a pas les mains très pures, vous savez, et +il ne s'embarrasse guère de scrupules quand il a quelque chose en vue. +Vous vous rappelez Dick Williams, de la ville anglaise, qu'on a trouvé +mort dans la brousse. On dit pourtant que Tom le Noir lui devait bien +plus d'argent qu'il n'eut pu jamais lui en payer. Il y a une ou deux +choses singulières sur son compte. Ayez l'oeil sur lui, Abe, faites +attention à ses actes. + +--Je le ferai, dit son compagnon. + +Et il le fit. + +Il l'épia ce même jour. + +Il le vit sortir à grands pas de la maison de l'essayeur, la colère et +l'orgueil déçu se manifestant dans les moindres détails de sa belle +figure d'un brun foncé. + +Il le vit franchir d'un bond la palissade du jardin, suivre à longues et +rapides enjambées les flancs de la vallée, tout en gesticulant avec +fureur, pour disparaître ensuite dans les profondeurs de la brousse. + +Tout cela, Abe Durton le vit, et ce fut l'air pensif qu'il ralluma sa +pipe et regagna lentement sa cabane au sommet de la côte. + + + + +Chapitre VII + + +Mars tirait sa fin. + +À l'Écluse de Harvey l'éclat aveuglant et la chaleur d'un été des +antipodes s'étaient adoucis pour laisser paraître les teintes riches et +si bien fondues de l'automne. + +Cette localité n'a jamais été agréable à voir. + +Il y avait je ne sais quoi de désespérément prosaïque dans ces deux +crêtes dentelées, affaiblies, perforées par la main des hommes, avec les +bras de fer des treuils, avec les seaux brisés se montrant de toutes +parts à travers les innombrables petits tertres de terre rouge. + +En bas, l'axe de la vallée était parcouru par la route de Buckhurst, aux +profondes ornières, qui faisait ses tours et détours, longeant et +franchissant le ruisseau de Harper au moyen d'un pont de bois vermoulu. + +Au delà de ce pont se voyait le petit groupe de buttes, avec le Bar +Colonial et l'Épicerie dominant de toute la majesté de leur crépissage +les humbles demeures d'alentour. + +La maison à véranda de l'essayeur s'élevait au-dessus des excavations du +côté de la pente qui faisait face à ce spécimen d'architecture menaçant +ruine, au sujet duquel notre ami Abe montrait une fierté si peu +justifiée. + +Il y avait un autre édifice susceptible de figurer dans la classe de +ceux qu'un habitant de l'Écluse aurait pu qualifier d'» Édifices +publics» en le désignant par un mouvement de la main qui tenait sa pipe, +comme s'il avait évoqué une perspective indéfinie de colonnades et de +minarets. + +C'était la chapelle baptiste, une modeste construction couverte en +bardeaux, située près d'un coude de la rivière, à environ un mille en +amont du camp. + +C'est de là que la ville paraissait sous son aspect le plus avantageux, +les contours durs et la crudité des couleurs étant un peu adoucis par +l'éloignement. + +Ce matin-là, le ruisseau avait l'air joli, avec ses méandres dans la +vallée; joli aussi le long plateau qui s'élevait à l'arrière-plan, avec +son vêtement de luxuriante verdure; mais ce qu'il y avait là de plus +joli, ce fut miss Sinclair, lorsqu'elle posa à terre le panier de +fougères qu'elle rapportait et s'arrêta au point culminant de la montée. + +On eût dit que tout n'allait pas au gré de cette jeune personne. + +Elle avait dans la physionomie une expression d'inquiétude qui +contrastait étrangement avec son air habituel de piquante insouciance. + +Quelque ennui récent avait laissé ses traces sur elle. + +Peut-être était-ce pour le dissiper par une promenade, qu'elle était +allée errer par la vallée. + +En tout cas il est certain qu'elle respirait les fraîches brises des +bois comme si leur arôme résineux lui faisait l'effet de quelque +antidote contre la souffrance humaine. + +Elle resta quelque temps à contempler le panorama qui s'étendait devant +elle. + +De là elle pouvait apercevoir la maison paternelle, petite tache blanche +à mi-côte et cependant, chose assez étrange, ce qui semblait attirer +surtout son attention, c'était une bande de fumée bleue qui montait du +versant opposé. + +Elle restait là, à regarder, la curiosité dans ses yeux couleur de +noisette. + +Alors on eût dit que l'isolement de sa situation la frappait. + +Elle éprouva un de ces accès violents de terreur inconsciente auxquels +sont sujettes les femmes les plus courageuses. + +Des histoires d'indigènes, de coureurs de la brousse, de leur audace et +de leur cruauté passèrent dans son esprit comme des éclairs. + +Elle considéra la vaste et mystérieuse étendue de la Brousse qui se +déployait près d'elle, puis se baissa pour ramasser son panier, dans +l'intention de regagner au plus vite la route, dans la direction des +tranchées de mines. + +Elle tressaillit et eut de la peine à retenir un cri en voyant un long +bras à manche de chemise rouge apparaître derrière elle et lui prendre +son panier dans ses propres mains. + +L'individu, qui se présentait à ses yeux, eût paru à certaines gens peu +fait pour dissiper ses craintes. + +Les grandes bottes, la grossière chemise, la large ceinture garnie de +ses armes de mort, tout cela, sans doute, était trop familier à miss +Carrie pour lui causer de la frayeur, et quand elle vit au-dessus de ces +objets une paire d'yeux bleus la regarder avec tendresse, et un sourire +assez timide qui se dissimulait sous une épaisse moustache blonde, elle +comprit que pendant tout le reste de sa promenade, coureurs de Brousse +et indigènes seraient également hors d'état de lui faire aucun mal. + +--Oh! monsieur Durton, dit-elle, comme vous m'avez surprise! + +--J'en suis fâché, miss, dit Abe, tout tremblant d'avoir causé à son +idole un seul instant d'inquiétude. + +--Vous voyez, reprit-il avec une ruse naïve, comme il faisait beau +temps et que mon associé est parti pour prospecter, j'ai cru que je +pouvais me permettre une promenade à Hagley Hill, en revenant par la +grande courbe, et voilà que je vous trouve, par hasard, par pur hasard, +debout sur cette côte. + +Le mineur débita avec une grande volubilité ce mensonge effronté. + +Il y avait dans le ton de sa voix une franchise si bien imitée qu'elle +décelait immédiatement la supercherie. + +«Les Os», l'avait composée et apprise par coeur tout en suivant la trace +laissée dans l'argile par les petites bottines, et regardait son +invention comme le dernier mot de l'ingéniosité humaine. + +Miss Carrie ne jugea pas à propos de risquer une observation, mais il +brillait dans ses yeux une expression d'amusement qui intrigua son +amoureux. + +Abe était fort en train ce matin-là. + +Était-ce l'effet du beau soleil, était-ce la hausse rapide des actions +dans le Conemara qui lui rendait le coeur si léger? + +Je suis cependant porté à croire que ce n'était ni l'une ni l'autre des +deux causes. + +Si simple qu'il fût, la scène dont il avait été témoin la veille ne +pouvait l'amener qu'à une seule conclusion. + +Il se voyait descendant à pas rapides la vallée en des circonstances +analogues, et il avait dans le coeur de la pitié pour son rival. + +Il se sentait parfaitement certain que cette figure de mauvaise augure, +ce M. Thomas Ferguson, du gué de Rochdale, ne se montrerait plus dans +l'enceinte de la villa des Azalées. + +Alors pourquoi l'avait-elle renvoyé? + +Il était beau, il était fort à son aise. + +Se pouvait-il que...? + +Non, c'était impossible, naturellement, c'était impossible? Comment la +chose eût-elle été possible? + +Cette idée-là était ridicule, d'un ridicule tel qu'elle avait fermenté +toute la nuit dans le cerveau du jeune homme, qu'il n'avait pu +s'empêcher d'y réfléchir toute la matinée et de la porter avec lui dans +son âme agitée. + +Ils descendirent ensemble le sentier de terre rouge, puis suivirent le +bord du ruisseau. + +Abe était retombé dans le silence qui était son état normal. + +Il avait fait un effort courageux pour tenir bon sur le terrain des +fougères, se sentant encouragé par le panier qu'il tenait à la main, +mais ce n'était point un sujet passionnant, et après une série d'efforts +décroissants, il avait abandonné sa tentative. + +Pendant qu'il avait fait le trajet, il s'était senti l'esprit plein +d'anecdotes piquantes, d'observations plaisantes. + +Il avait repassé un nombre infini de remarques qu'il devait conter à +miss Sinclair si capable de les apprécier. Mais à ce moment-là, on eût +dit que le vide s'était fait dans son cerveau et qu'il n'y restait plus +trace d'aucune idée, si ce n'est une tendance folle et irrésistible de +faire des commentaires sur la chaleur que donnait le soleil. + +Jamais astronome ne fut si occupé du calcul d'une parallaxe et si +complètement absorbé par ses pensées sur la constitution des corps +célestes, que l'était le brave «Les Os» pendant qu'il suivait le cours +paresseux de la rivière australienne. + +Soudain, son entretien avec son associé lui revint à l'esprit. + +Qu'avait-il donc dit le Patron? «Donne-lui les détails sur le genre de +vie des mineurs». Il tourna et retourna mentalement la chose. + +C'était, semblait-il, un singulier sujet de conversation. Mais le patron +l'avait affirmé, et le patron avait toujours raison. + +Il ferait le saut. + +Il commença donc, en bredouillant après une toux préliminaire. + +--Les gens de la vallée se nourrissent surtout de lard et de pois. + +Il lui fut impossible de juger de l'effet produit sur sa compagne par +cette communication. + +Il était de trop haute taille pour pouvoir regarder par dessous le petit +chapeau de paille. + +Elle ne répondit pas. + +Il ferait une nouvelle tentative. + +--Du mouton, le dimanche, dit-il. + +Même cette nouvelle ne produisit aucun enthousiasme. + +Elle avait même l'air de rire. + +Évidemment le patron s'était trompé. Le jeune homme était au désespoir. + +La vue d'une cabane en ruine au bord du sentier fit éclore une idée +nouvelle. + +Il s'y raccrocha comme un homme qui se noie se raccroche à un fétu. + +--C'est Cockney Jack qui l'a bâtie. + +--De quoi est-il mort? demanda sa compagne. + +--Du brandy marque trois étoiles, dit Abe, d'un ton décidé. J'avais +l'habitude de venir m'y asseoir, et de rester près de lui, quand il +était pris. Pauvre garçon! il avait une femme et deux enfants à Putney. +Il délirait, il m'appelait Polly pendant des heures. Il était rincé à +fond. Il ne lui restait plus un rouge liard, mais les camarades +récoltèrent assez d'or brut pour lui faire des funérailles. Il est +enterré dans cette fosse que voilà. C'était son claim. Nous n'avons eu +qu'à l'y descendre et à combler le trou. Nous y avons mis aussi son pic, +une pelle et un seau, de sorte qu'il se sentira un peu plus à l'aise et +chez lui. + +Miss Carrie paraissait plus intéressée maintenant. + +--Est-ce qu'il en meurt beaucoup de cette façon? demanda-t-elle. + +--Ah! oui, le brandy en tue beaucoup, mais il y en a davantage qui sont +descendus... tués d'une balle, vous savez. + +--Ce n'est pas ce que je veux dire. Est-ce qu'il y a beaucoup de gens +qui meurent ainsi dans la misère et la solitude, sans que personne soit +là pour s'occuper d'eux? + +Et elle indiqua du doigt le groupe de maisons qui se trouvait en bas, +devant eux. + +--Y a-t-il quelqu'un qui soit maintenant en train de mourir? C'est une +chose terrible. + +--Il n'y a personne qui soit présentement sur le point de casser son +pic. + +--Je vous demanderai, monsieur Durton, de ne pas employer tant +d'expressions d'argot, dit Carrie en le regardant de ses yeux violets. + +C'était étonnant à quel point cette jeune personne arrivait peu à peu à +prendre des airs de propriétaire à l'égard de son gigantesque compagnon. + +--Vous savez que ce n'est pas poli. Il faut vous procurer un +dictionnaire, et apprendre les termes propres. + +--Mais, dit «Les Os» d'un ton d'excuse, c'est justement le terme +propre: quand vous n'êtes pas en mesure d'avoir un perforateur à vapeur, +il faut vous résigner à employer le pic. + +--Oui, mais c'est chose facile si vous y mettez de la bonne volonté. +Vous pourriez dire qu'un homme est «mourant», ou «moribond», si sous +aimez mieux. + +--C'est ça, dit le mineur enthousiasmé. Moribond! en voilà un mot. Vous +pourriez damer le pion au patron Morgan en fait de mots. Moribond: voilà +un mot qui sonne bien! + +Carrie se mit à rire. + +--Ce n'est pas au son que vous devez songer; il faut vous demander si +le mot exprime bien votre pensée. Pour parler sérieusement, monsieur +Durton, si quelqu'un tombait malade dans le camp, il faut que vous m'en +informiez. Je sais donner des soins et je peux rendre quelques services. +Vous le ferez, n'est-ce pas? + +Abe y consentit avec empressement, et, retombant dans le silence, il +réfléchit à là possibilité de s'inoculer quelque maladie longue et +ennuyeuse. + +On avait parlé à Buckhurst d'un chien enragé. Il y aurait peut-être +moyen d'en tirer parti. + +--Et maintenant, il faut que je vous dise bonjour, dit Carrie, quand on +fut arrivé à un endroit où un sentier faisant le crochet partait de la +route pour aboutir à la villa des Azalées. Je vous remercie infiniment +de m'avoir escortée. + +Abe demanda en vain qu'on lui permît de faire les cent yards de plus, et +employa en vain l'argument écrasant du mignon petit panier qu'il +s'offrait à porter. + +La jeune personne fut inexorable: elle l'avait déjà trop éloigné de son +chemin. + +Elle en était confuse; elle ne voulut rien entendre. + +Le pauvre «Les Os» dut donc s'en aller, éprouvant un mélange confus de +sentiments. + +Il l'avait intéressée. Elle lui avait parlé avec bonté. Mais elle +l'avait renvoyé avant que cela fût indispensable. + +Si elle avait agi ainsi, c'est qu'elle ne se souciait pas beaucoup de +lui. + +Je crois pourtant qu'il se serait senti un peu plus de courage, s'il +avait vu miss Sinclair pendant que, debout à la grille du jardin, elle +le regardait s'éloigner, ayant une expression affectueuse sur sa figure +mutine, et un sourire plein de malice, à le voir partir la tête penchée, +l'air découragé. + + + + +Chapitre VIII + + +Le Bar Colonial était le rendez-vous favori des habitants de l'Écluse de +Harvey pendant leurs moments de loisir. + +Il y avait eu une vive concurrence entre ce Bar et l'établissement rival +appelé L'Épicerie, et qui, en dépit de son innocente dénomination, +aspirait à vendre aussi des rafraîchissements spiritueux. + +L'introduction de chaises dans ce dernier avait fait apparaître dans le +premier un divan. Des crachoirs furent introduits au Bar, le jour où un +tableau fit son entrée à l'Épicerie, et alors, comme le dirent les +clients, la première manche fut gagnée. + +Toutefois, l'Épicerie ayant arboré des rideaux, pendant que son +concurrent inaugurait un cabinet particulier et un miroir, il fut décidé +que ce dernier avait gagné la partie, et l'Écluse de Harvey montra +combien elle appréciait le zèle du propriétaire en retirant sa clientèle +à son adversaire. + +Bien que le premier venu eût le droit de s'aventurer dans le Bar et de +se prélasser sous le papillotement de ses bouteilles aux couleurs +variées, il était admis tacitement, mais généralement, que le cabinet +particulier ou boudoir était réservé à l'usage des citoyens les plus en +vue. + +C'était dans cette pièce que se réunissaient les comités, qu'étaient +conçues et mises au monde d'opulentes compagnies, que se faisaient +ordinairement les enquêtes. + +Cette dernière cérémonie, j'ai le regret de le dire, était assez +fréquente à l'Écluse, vers 1861, et les conclusions du coroner se +faisaient parfois remarquer par une saveur et une originalité fort +piquantes. + +Pour n'en citer qu'un exemple, quand Burke le Pourfendeur, un bandit de +notoriété, fut abattu d'un coup de feu par un jeune médecin aux façons +tranquilles, un jury sympathique déclara: «que le défunt avait rencontré +la mort dans une tentative imprudente qu'il avait faite pour arrêter +dans son trajet une balle de pistolet». + +Dans le camp, on regarda ce verdict comme un chef-d'oeuvre de +jurisprudence, en ce qu'il déchargeait le coupable, tout en respectant +rigoureusement, incontestablement, la vérité. + +Ce soir-là, il y avait dans le petit salon une réunion de notabilités, +quoiqu'elles n'y eussent point été amenées par une cérémonie +pathologique de ce genre. + +Il était survenu en ces derniers temps maints changements qui méritaient +discussion et c'était dans cette pièce, somptueusement meublée d'un +divan et d'un miroir, que l'Écluse de Harvey avait coutume d'échanger +ses idées. + +Les habitudes de propreté, qui commençaient à s'établir dans la +population, causaient encore quelque agitation dans les esprits de +plusieurs. + +Puis, il y avait des commentaires à faire sur miss Sinclair, ses allées +et venues, sur le filon riche du Conemara, sur les bruits récents +relatifs aux coureurs de la brousse. + +Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que les notables de la ville se +fussent réunis au Bar Colonial. + +Les coureurs de la Brousse étaient en ce moment-là l'objet de la +discussion. + +Depuis quelques jours, on parlait de leur présence et la colonie +éprouvait un sentiment de malaise. + +La crainte physique est chose peu connue à l'Écluse de Harvey. + +Les mineurs se seraient mis en campagne pour faire une chasse à mort aux +brigands et ils s'y seraient livrés avec autant d'entrain que s'il +s'était agi de tuer un même nombre de Kangourous. + +Ce qui causait leur inquiétude, c'était la présence d'une grande +quantité d'or dans la ville. + +Ils étaient décidés à mettre en sûreté à tout prix le fruit de leur +travail. + +Des messages avaient été envoyés à Buckhurst pour faire venir tous les +soldats disponibles. + +En attendant, la rue principale de l'Écluse était parcourue chaque nuit +par des patrouilles de bonne volonté. + +La panique avait augmenté de nouveau à la suite des nouvelles rapportées +le jour même par Jim Struggles. + +Jim était d'un caractère ambitieux et entreprenant, et après avoir passé +quelque temps à considérer avec dégoût le résultat de son travail de la +dernière semaine, il avoir secoué, métaphoriquement s'entend, la +poussière de l'argile de l'Écluse, et était parti pour les bois dans +l'intention de prospecter aux environs jusqu'à ce qu'il trouvât un +endroit à sa convenance. + +Jim racontait qu'étant assis sur un tronc d'arbre tombé et en train de +prendre son repas de midi, composé de liquide et de lard rance, son +oreille exercée avait perçu le bruit de sabots de chevaux. + +Il avait eu à peine le temps de s'allonger à terre derrière l'arbre +qu'une troupe de cavaliers traversa le bois et passa à un jet de pierre +de lui. + +--Il y avait là Bill Smeaton et Murphy Duff, dit-il. + +C'étaient les noms de deux bandits bien connus. + +«Il y en avait trois autres que je n'ai pas très bien vus. Ils ont pris +la piste de droite. Ils avaient l'air d'être partis en expédition pour +tout de bon, leurs fusils en main. + +Jim fut soumis ce soir-là à un interrogatoire minutieux, mais rien ne +put le faire varier dans sa déposition ni ajouter quelque clarté à ce +qu'il avait vu. + +Il raconta l'histoire plusieurs fois et à de longs intervalles, mais +bien qu'il y eut peut-être d'agréables variations dans les détails, les +faits essentiels restaient toujours les mêmes. + +La chose commençait à prendre une tournure sérieuse. + +Il y en eut toutefois qui exprimèrent bruyamment leurs doutes au sujet +de l'existence de coureurs de la brousse. + +Parmi ceux qui se firent ainsi le plus remarquer, était un jeune homme, +perché sur un baril, au milieu de la pièce. + +C'était évidemment un des membres influents de la population. + +Nous avons déjà vu cette chevelure noire et bouclée, cet oeil sans éclat, +cette lèvre cruelle, chez Tom Ferguson le Noir, prétendant évincé de +miss Sinclair. + +Il était aisé de le distinguer du reste de l'assemblée, grâce à son +complet à carreaux et à d'autres indices d'un caractère efféminé, que +fournissait son costume et qui auraient pu lui procurer une fâcheuse +réputation; mais, comme l'associé d'Abe, il s'était fait de bonne heure +connaître pour un homme capable de tout sans en avoir l'air. + +Dans la circonstance actuelle, il paraissait être jusqu'à un certain +point sous l'influence de la boisson, fait fort rare chez lui, et qu'il +fallait probablement mettre sur le compte de son échec récent. + +Il mettait un véritable emportement à combattre Jim Struggles et son +récit. + +--C'est toujours la même chose, disait-il, qu'un homme rencontre dans +la forêt quelques voyageurs, il n'en faut pas davantage pour qu'il perde +la tête et vienne raconter des histoires de coureurs de la brousse. +S'ils avaient aperçu Jim Struggles en cet endroit, ils seraient partis +avec des histoires à n'en plus finir, d'un coureur de Brousse vu par eux +derrière un arbre. Quant à reconnaître des hommes qui vont à cheval, et +vite, parmi des troncs d'arbres, c'est une impossibilité. + +Mais Struggles s'obstinait à soutenir sa première assertion, et les +sarcasmes, les arguments se brisaient sur l'épaisseur invulnérable de sa +placidité. + +On remarqua que Ferguson avait l'air singulièrement ennuyé de toute +cette affaire. + +On eût dit aussi que quelque chose pesait sur son esprit, car de temps à +autre il se levait brusquement, arpentait la pièce en long et en large, +sa figure brune animée d'une expression très menaçante. + +Tous éprouvèrent un vrai soulagement, quand il prit brusquement son +chapeau, et disant sèchement bonsoir à la compagnie, il sortit, traversa +le bar et s'en alla par la rue. + +--Il a l'air comme qui dirait désappointé, dit Mac Coy le Long. + +--Il ne peut pas avoir peur des coureurs de la brousse, assurément, dit +Joe Shamees, autre personnage d'importance et principal actionnaire de +l'Eldorado. + +--Non, ce n'est pas un homme à avoir peur, répondit un autre. Voici un +jour ou deux qu'il a l'air tout singulier. Il fait de longues tournées +dans les bois sans emporter aucun outil. On dit que la fille de +l'essayeur l'a envoyé promener. + +--Elle a parfaitement bien fait. Elle est bien trop jolie pour lui, +remarquèrent plusieurs voix. + +--Ce serait bien drôle qu'il n'eut pas un autre tour dans son sac. +C'est un homme difficile à battre quand il s'est mis quelque chose en +tête. + +--Abe Durton est le cheval gagnant, remarqua Roulahan, un petit +Irlandais barbu. Je parie sept contre quatre pour lui. + +--Vous tenez donc bien à perdre votre argent, l'ami, dit un jeune homme +en riant. Il lui faut un homme qui eût plus de cervelle que «Les Os» +n'en eut jamais. Voulez-vous parier? + +--Qui a vu «Les Os» aujourd'hui? demanda Mac Coy. + +--Je l'ai vu, dit le jeune mineur. Il allait de tous côtés, demandant +un dictionnaire. Probablement il avait une lettre à écrire. + +--Je l'ai vu en train de le lire, dit Shamees. Il est venu me trouver +et m'a dit qu'il avait trouvé du premier coup quelque chose de bon. M'a +montré un mot presque aussi long que votre bras... abdiquer... quelque +chose dans ce genre. + +--C'est aujourd'hui un richard, je suppose, conclut l'Irlandais. + +--Oui, il a presque fait son magot. Il possède cent pieds dans le +Conemara et les actions montent d'heure en heure. S'il vendait, il +serait en état de retourner au pays. + +--Je parie qu'il compte emmener quelqu'un au pays avec lui, dit un +autre. Le vieux Joshua ne ferait pas de difficulté, vu que l'argent est +là. + +Je crois avoir déjà rapporté dans ce récit que Jim Struggles, le +prospecteur ambulant, s'était fait la réputation d'homme spirituel du +camp. + +Il avait conquis cette réputation non seulement par ses propos légers et +plaisants, mais encore par la conception et l'exécution de farces plus +compliquées. + +Son aventure du matin avait causé une certaine stagnation dans le cours +habituel de son humour, mais la société et la boisson le remettaient peu +à peu dans un état plus gai. + +Depuis le départ de Ferguson, il avait couvé en silence une idée, qu'il +se disposait à exposer à ses compagnons attentifs. + +--Dites donc, les enfants, commença-t-il, quel jour sommes-nous? + +--Vendredi, n'est-ce pas? + +--Non, non, pas ça; quel jour du mois? + +--Le diable m'emporte si je le sais. + +--Eh bien! je vais vous le dire. Nous sommes au premier avril. J'ai +trouvé dans la cabane un calendrier qui le dit. + +--Qu'est-ce que ça fait? firent plusieurs voix. + +--Eh bien, ne le savez-vous pas? C'est le jour des farces. Ne +pourrions-nous pas en arranger une pour quelqu'un? Ne pourrions-nous pas +nous en divertir un peu? Eh bien, voilà le vieux «Les Os» par exemple, +il ne se méfiera de rien. Ne pourrions-nous pas le faire aller quelque +part et le regarder _marcher_. Nous aurions ensuite de quoi le blaguer +pendant un grand mois. + +Il y eut un murmure général d'assentiment. + +Une farce, si piteuse qu'elle fût, était toujours bienvenue à l'Écluse. + +Plus l'esprit en était pataud, plus elle était appréciée. Dans les +fosses d'exploitation, on ne va point jusqu'à une délicatesse morbide de +sensation. + +--Où l'enverrons-nous? se demanda-t-on. + +Depuis un instant, Jim Struggles était plongé dans ses pensées. + +Puis une inspiration sacrilège parut lui venir. + +Il partit d'un bruyant éclat de rire, se frotta les mains entre les +genoux tant il était content. + +--Eh bien! Qu'est-ce que c'est? demanda l'auditoire empressé. + +--Voici, les enfants. Voilà miss Sinclair. Vous disiez qu'Abe en est +fou. Vous pensez bien qu'elle ne fait pas grand cas de lui. Supposez que +nous lui écrivions un billet, que nous le lui envoyions ce soir, +voyez-vous. + +--Eh bien, quoi alors? dit Mac Coy. + +--Eh bien, on dirait que le billet vient d'elle. On mettrait son nom en +bas. On mettrait qu'elle veut le voir et qu'elle lui donne un +rendez-vous à minuit dans le jardin. Il ne manquera pas d'y aller. Il +croira qu'elle veut se sauver avec lui. Ce sera la plus belle farce +jouée cette année. + +Éclat de rire général. + +L'évocation de ce tableau: l'honnête «Les Os» faisant le pied de grue au +clair de lune dans le jardin et le vieux Joshua sortant pour le +réprimander, un fusil à deux coups à la main: c'était d'un comique +irrésistible. + +Le plan fut approuvé à l'unanimité. + +--Voici un crayon, et voici du papier, dit l'humoriste. Qui est-ce qui +va écrire la lettre? + +--Écrivez-la vous-même, Jim, dit Shamees. + +--Bon, qu'est-ce que je dirai? + +--Dites ce qui vous paraîtra convenable. + +--Je ne sais pas comment elle s'exprimerait, dit Jim en se grattant le +front, fort perplexe. Il est vrai que «Les os» ne s'apercevra pas de la +différence. Et ceci fera-t-il l'affaire: «Cher vieux, venez ce soir à +minuit, au jardin. Autrement je ne vous adresserai plus la parole.» +Hein? + +--Non, ce n'est pas le style qu'il faut, dit le jeune mineur. +Rappelez-vous que c'est une demoiselle qui a reçu de l'éducation... Faut +mettre ça comme qui dirait dans un genre fleuri, bien tendre. + +--Eh bien, écrivez ça vous-même, dit Jim sur un ton maussade en lui +faisant passer le crayon. + +--Voici ce qu'il faut, dit le mineur en mouillant la pointe avec ses +lèvres: «Quand la lune est dans le ciel...» + +--C'est bien ça, c'est magnifique, fit l'assistance. + +--«Et que les étoiles envoient leur éclat brillant, venez, oh! venez me +trouver, Adolphus, à la porte du jardin, à minuit.» + +--Il ne s'appelle pas Adolphus, objecta un critique. + +--C'est comme ça qu'on fait en poésie, dit le mineur; c'est comme qui +dirait fantastique, voyez-vous. Ça vous a un autre son que Abe. +Rapportez-vous en à lui pour deviner ce que ça veut dire. Je vais signer +ça Carrie. Voilà! + +Cette épître passa gravement de main en main et fit le tour de la +chambre. + +On la contempla avec le respect dû à une production aussi remarquable du +cerveau de l'homme. + +Elle fut ensuite pliée et confiée aux soins d'un petit garçon, qui +reçut, avec accompagnement de terribles menaces, l'ordre de la porter à +la cabane et de s'esquiver avant qu'on eût le temps de lui poser des +questions embarrassantes. + +Ce fut seulement quand il eut disparu dans l'obscurité qu'un peu, bien +peu de componction se fit jour dans l'âme d'un ou deux assistants. + +--Et n'est-ce pas jouer un assez vilain tour à la demoiselle? dit +Shamees. + +--Et se montrer assez cruel pour le vieux «Les Os», suggéra un autre. + +Mais la majorité passa outre à ces objections, qui furent noyées +complètement sous une nouvelle tournée de whisky. + +L'on ne songeait presque plus à la chose au moment où Abe reçut la +missive et se mit à l'épeler, le coeur palpitant, à la lueur de sa +chandelle solitaire. + + + + +Chapitre IX + + +Cette nuit-là a laissé un long souvenir à l'Écluse de Harvey. + +Une brise capricieuse descendait des montagnes lointaines, en gémissant +et soupirant sur les claims déserts. + +Des nuages noirs passaient rapidement sur la lune, jetant leur ombre sur +le paysage terrestre et ensuite laissant reparaître la lueur argentée, +froide, claire, sur la petite vallée, baignant d'une lumière étrange, +mystérieuse, la vaste étendue de la Brousse qui se développait des deux +côtés. + +Une grande solitude semblait reposer sur la face de la Nature. + +Les gens se rappelèrent plus tard cette atmosphère fantastique, magique, +qui enveloppait la petite ville. + +Il faisait très noir, quand Abe quitta sa petite cabane. + +Son associé, le patron Morgan, était encore absent, resté dans la +brousse, de sorte qu'à part la toujours vigilante Blinky, il n'y avait +pas un être vivant qui pût épier ses allées et venues. + +Il éprouvait une douce surprise, en son âme simple, à songer que les +doigts mignons de son ange avaient pu tracer ces grands hiéroglyphes +alignés, mais le nom était au bas, et cela lui suffisait. + +Elle le demandait. Peu importait pourquoi; et ce rude mineur partait à +l'appel de son amour, avec l'héroïsme d'un chevalier errant. + +Il gravit tant bien que mal la route montante et tortueuse qui +conduisait à la villa des Azalées. + +Un petit massif d'arbrisseaux et de buisson se dressait à environ +cinquante yards de l'entrée du jardin. + +Abe s'y arrêta un instant pour reprendre sa présence d'esprit. + +Il était à peine minuit et il n'avait devant lui que quelques minutes. +Il s'assit sous leur voûte sombre et épia la maison blanche qui se +dessinait vaguement devant lui. + +C'était une maisonnette bien simple aux yeux d'un prosaïque mortel, mais +elle était enveloppée, pour ceux de l'amoureux, d'une atmosphère de +respect et de vénération. + +Le mineur, après cette station à l'ombre des arbres, se dirigea vers la +porte du jardin. + +Il n'y avait personne. + +Évidemment il était venu un peu trop tôt. + +À ce moment, la lune brillait de tout son éclat et l'on voyait les +environs aussi clairement qu'en plein jour. Abe regarda de l'autre côté +de la petite villa et vit la route, qui apparaissait comme une ligne +blanche et tortueuse, jusqu'au sommet de la côte. + +Si quelqu'un s'était trouvé là pour l'épier, il eût pu voir sa carrure +d'athlète se dessiner nettement, en contour précis. + +Alors il eut un mouvement brusque, comme s'il venait de recevoir une +balle, et il chancela, s'appuya à la petite porte qui se trouvait près +de lui. + +Il avait vu une chose qui fit pâlir encore sa figure tannée par le +soleil, et déjà pâlie à la pensée de la jeune fille qui était si près de +lui. + +À l'endroit même où la route faisait une courbe, et à moins de deux +cents yards de distance, il voyait une masse noire se mouvant sur la +courbe et perdue dans l'ombre de la colline. + +Cela ne dura qu'un moment, mais ce moment suffit à son coup d'oeil exercé +de forestier, à sa rapidité de perception, pour se rendre compte de la +situation dans tous ses détails. + +C'était une troupe de cavaliers qui se dirigeaient vers la villa, et +quels pouvaient être ces cavaliers nocturnes, sinon les gens qui +terrifiaient le pays forestier, les redoutés coureurs de la Brousse. + +Abe était, il faut le dire, d'une intelligence lente et se mouvait +lourdement dans les circonstances ordinaires. + +Mais à l'heure du danger, il était aussi remarquable par son sang-froid +et sa résolution que par sa promptitude à agir d'une manière décisive. + +Tout en s'avançant à travers le jardin, il calcula les chances qu'il +avait contre lui. + +Selon l'évaluation la plus modérée, il avait une demi-douzaine +d'adversaires, tous gens déterminés à tout et ne redoutant rien. + +Il s'agissait de savoir s'il pourrait les tenir pendant un instant en +échec et les empêcher de pénétrer par force dans la maison. + +Nous avons déjà dit que des sentinelles avaient été postées dans la rue +principale de la ville. Abe se dit qu'il arriverait de l'aide moins de +dix minutes après le premier coup de feu. + +S'il s'était trouvé dans l'intérieur de la maison, il aurait été sûr de +tenir bon plus longtemps que cela. Mais les coureurs de la Brousse +arriveraient sur lui avant qu'il eût pu réveiller les habitants endormis +et se faire ouvrir. + +Il devait se résigner à faire de son mieux. + +En tout cas, il prouverait à Carrie que s'il ne savait pas lui parler, +il était du moins capable de mourir pour elle. + +Cette idée fit passer en lui une vraie flamme de plaisir, pendant qu'il +rampait dans l'ombre de la maison. + +Il arma son révolver: l'expérience lui avait appris l'avantage d'être le +premier à tirer. + +La route par laquelle arrivaient les coureurs de la Brousse aboutissait +à une porte de bois donnant sur le haut du petit jardin de l'essayeur. + +Cette porte était flanquée à gauche et à droite d'une haute haie +d'acacia, et s'ouvrait sur une courte allée bordée également d'une +muraille infranchissable d'arbustes épineux. + +Abe connaissait parfaitement la disposition des lieux. + +À son avis, un homme résolu pouvait barrer le passage pendant quelques +minutes, jusqu'au moment où les assaillants se feraient jour par quelque +autre endroit et le prendraient par derrière. + +En tout cas, c'était sa chance la plus favorable. + +Il passa devant la porte de la façade, mais s'abstint de donner +l'alarme. + +Sinclair était un homme assez avancé en âge et ne pouvait lui être bien +utile dans un combat désespéré comme celui auquel il s'attendait, et +l'apparition de lumières dans la maison avertirait les brigands de la +résistance qu'on se préparait à leur faire. + +Ah! que n'avait-il auprès de lui son associé, le patron, Chicago Bill, +n'importe lequel des vaillants hommes qui auraient accouru à son appel +et se seraient rangés à ses côtés en une pareille lutte! + +Il fit demi-tour dans l'étroite allée. + +Voici la porte de bois qu'il connaissait très bien, et là-haut, perché +sur la traverse, un homme, dans une attitude languissante, balançait ses +jambes, et épiait sur la route qui s'étendait devant lui; c'était master +John Morgan, celui-là même qu'Abe appelait du plus profond de son coeur. + +Le temps manquait pour de longues explications. + +En quelques mots hâtifs, le patron dit qu'en revenant de sa petite +excursion, il avait croisé les coureurs de la Brousse partis à cheval +pour leur expédition ténébreuse. + +Il avait surpris des propos qui lui avaient fait connaître le but. + +En courant à toutes jambes, et grâce à sa connaissance du pays, il était +parvenu à les devancer. + +--Pas le temps de donner l'alarme, expliqua-t-il, tout haletant de son +récent effort, il faut les arrêter nous-mêmes. Pas venu pour faire le +galant... venu pour votre jeune fille... N'arriveront que par-dessus nos +corps, «Les Os». + +Et après ces quelques mots jetés d'une voix entrecoupée, ces deux amis +si étrangement assortis se donnèrent une poignée de main, échangèrent un +regard de profonde affection pendant que la brise parfumée des bois leur +apportait le bruit des pas des chevaux. + +Il y avait six brigands en tout. + +L'un d'eux, qui paraissait être le chef, marchait en avant. + +Les autres venaient derrière, formant un groupe. + +Arrivés devant la maison, ils mirent leurs chevaux à l'attache à un +petit arbre, après quelques mots dits à voix basse par leur capitaine, +et s'avancèrent avec assurance vers la porte. + +Le patron Morgan et Abe étaient accroupis dans l'ombre de la haie, tout +au bout de l'allée. + +Ils étaient invisibles pour les bandits, qui évidemment s'attendaient à +ne rencontrer qu'une faible résistance dans cette maison isolée. + +Comme l'homme de tête, qui s'était avancé, se tournait à moitié pour +donner un ordre à ses camarades, les deux amis reconnurent le profil dur +et la grosse moustache de Ferguson le Noir, le prétendant refusé par +miss Carrie Sinclair. + +L'honnête Abe jura mentalement que celui-là du moins n'arriverait pas +vivant jusqu'à la porte. + +Le bandit s'avança jusqu'à cette porte et mit la main sur le loquet. + +Il sursauta en entendant une voix de stentor crier: «Arrière» du milieu +des buissons. + +En guerre, comme en amour, le mineur était homme peu bavard. + +--On ne passe pas par ici, expliqua une autre voix au timbre d'une +tristesse et d'une douceur infinie, ainsi qu'elle l'était toujours quand +son possesseur avait le diable dans le corps. + +Le coureur de la Brousse reconnut cette voix: il se rappelait +l'allocution prononcée d'une voix molle et languissante qu'il avait +entendue dans la salle de billard des Armes de Buckhurst, allocution qui +s'était terminée comme suit. + +Le doux orateur s'était adossé à la porte, avait sorti un révolver et +avait demandé à voir le filou qui aurait l'audace de se frayer un +passage. + +--C'est ce maudit imbécile de Durton, et son ami à la face blanche, +dit-il. + +Ces deux noms étaient fort connus à la ronde. + +Mais les coureurs de la Brousse étaient des hommes téméraires et décidés +à tout. + +Ils avancèrent en masse jusqu'à la porte. + +--Débarrassez le passage, dit leur chef d'un ton farouche, à demi-voix, +vous ne pouvez sauver la demoiselle. Allez-vous en sans une balle dans +la peau, puisqu'on vous en laisse la chance. + +Les associés répondirent par leur rire. + +--Alors au diable! avancez. + +La porte s'ouvrit largement et la troupe tira une salve tout en poussant +et fit un effort énergique pour pénétrer dans l'allée sablée. + +Les revolvers firent un bruit joyeux dans le silence de la nuit entre +les buissons, à l'autre bout. + +Il était malaisé de tirer avec justesse dans les ténèbres. + +Le second homme fit un bond convulsif en l'air et tomba la face en +avant, les bras étendus. Il se tordit affreusement au clair de lune. + +Le troisième fut touché à la jambe et s'arrêta. + +Les autres en firent autant, par esprit d'imitation. + +Après tout, la demoiselle n'était pas pour eux et ils mettaient peu +d'entrain à la besogne. + +Leur capitaine s'élança furieusement en avant, comme un courageux bandit +qu'il était, mais il fut accueilli par un coup formidable que lui porta +Abe, avec la crosse de son pistolet, coup lancé avec une telle violence +qu'il recula en chancelant parmi ses compagnons, le sang ruisselant de +sa mâchoire brisée, mis hors d'état de lancer un juron au moment même où +il en sentait le besoin le plus urgent. + +--Ne partez pas encore, dit la voix partant des ténèbres. + +Mais ils n'avaient nullement l'intention de partir tout de suite. + +Quelques minutes devaient s'écouler, ils le savaient, avant qu'ils +eussent sur eux les gens de l'Écluse de Harvey. + +Ils avaient encore le temps d'enfoncer la porte s'ils pouvaient venir à +bout des défenseurs. + +Ce que redoutait Abe se réalisa. + +Ferguson le Noir connaissait la maison aussi bien que lui. + +Il courut de toute sa vitesse le long de la haie. Les cinq hommes s'y +frayaient passage à grand bruit partout où il paraissait y avoir une +ouverture. + +Les deux amis échangèrent un regard. + +Leur flanc était tourné. Ils restèrent là, pareils à des gens qui +connaissent le sort qui les attend et ne craignent pas de l'affronter. + +Il y eut une mêlée furieuse de corps noirs au clair de lune, pendant +qu'éclatait un cri sonore d'encouragement lancé par des voix connues. + +Les farceurs de l'Écluse de Harvey se trouvaient en présence d'une +situation bien plus extraordinaire que la mystification à laquelle ils +venaient assister. + +Les associés virent près d'eux des figures amies, Shamees, Struggles, +Mac Coy. + +Il y eut une reprise désespérée, un corps à corps décisif, un nuage de +fumée d'où partaient des coups de feu, des jurons farouches et, quand il +se dissipa, on vit une ombre noire s'enfuir toute seule pour sauver sa +vie, en franchissant l'ouverture de la haie. + +C'était le seul des coureurs de la Brousse qui fût resté debout. + +Mais les vainqueurs ne jetèrent aucun cri de triomphe. + +Un silence étrange régna parmi eux, suivi d'un murmure compatissant, car +en travers du seuil qu'il avait défendu si vaillamment, gisait le pauvre +Abe, l'homme au coeur loyal et simple. + +Il respirait péniblement, car une balle lui avait traversé les poumons. + +On le porta dans la maison, avec tous les ménagements dont étaient +capables ces rudes mineurs. + +Il y avait là, j'en suis sûr, des hommes qui auraient voulu avoir reçu +sa blessure, s'ils avaient pu ainsi gagner l'amour de cette jeune fille +vêtue de blanc qui se penchait sur le lit taché de sang, et lui disait à +demi-voix des paroles si douces et si tendres. + +Cette voix parut le ranimer. + +Il ouvrit ses yeux bleus, au regard de rêve, et les promena autour de +lui: ils se portèrent sur cette figure. + +--Perdu la partie, murmura-t-il, pardon, Carrie, morib... + +Et, avec un sourire languissant, il se laissa aller sur l'oreiller. + + + + +Chapitre X + + +Mais cette fois, Abe ne tint pas parole. + +Sa robuste constitution intervint, et il triompha d'une blessure qui eût +été mortelle pour un homme plus faible. + +Faut-il l'attribuer à l'air balsamique des bois que la brise amenait par +dessus des milliers de milles de forêt jusque dans la chambre du malade; +ou à la petite garde-malade qui le soignait avec une telle douceur? + +En tout cas nous savons qu'en moins de deux mois il avait vendu ses +actions du Conemara et quitté pour toujours la petite cabane de la côte. + +Peu de temps après, j'eus le plaisir de lire l'extrait d'une lettre +écrite par une jeune personne du nom d'Amélie, à laquelle nous avons +fait une allusion passagère au cours de notre récit. + +Nous avons déjà enfreint le secret d'une épître féminine: aussi ne nous +ferons-nous guère de scrupule de jeter un coup d'oeil sur une autre +épître: + +«J'ai été l'une des demoiselles d'honneur, dit-elle, et Carrie +paraissait _charmante_ (mot souligné) sous le voile et les fleurs +d'oranger. + +«Quel homme! Il est deux fois plus gros que votre Jack! Il était bien +amusant avec sa rougeur; il a lâché le livre de prières. Et quand on lui +a posé la question, il a répondu _oui_, d'une voix telle, que vous +l'auriez entendu d'un bout à l'autre de George Street. + +«Son témoin était _charmant_ (mot souligné de deux traits), avec sa +figure douce. Il était bien beau, bien gentil. Trop doux pour se +défendre parmi ces rudes gaillards, j'en suis sûre.» + +Il est, selon moi, parfaitement possible que quand les temps furent +accomplis, miss Amélie se soit chargée de veiller elle-même sur notre +ancien ami M. Jack Morgan, généralement connu sous le nom de patron. + +Il y a près du coude de la rivière un arbre qu'on montre en disant: +c'est le gommier de Ferguson. + +Il est inutile d'entrer dans des détails qui seraient répugnants. + +La justice est brève et sévère dans les colonies qui débutent et les +habitants de l'Écluse de Harvey étaient gens sérieux et pratiques. + +L'élite de la société continue à se donner rendez-vous le samedi soir +dans la chambre réservée du Bar Colonial. + +En de telles circonstances, si l'on a un étranger ou un invité à +régaler, on observe constamment le même cérémonial, qui consiste à +remplir les verres en silence, à les frapper sur la table, puis, après +avoir toussé, comme pour s'excuser, Jim Struggles s'avance et fait la +narration du poisson d'avril et de la façon dont l'aventure se termina. + +On est d'accord pour reconnaître qu'il s'en tire en véritable artiste, +lorsque, parvenu au terme de son récit, il le conclut en balançant son +verre en l'air, et disant: + +--Maintenant, à la santé de Monsieur et Madame «Les Os». + +Manifestation sentimentale à laquelle l'étranger ne manquera pas +d'applaudir, s'il est un homme avisé. + + + + +LE MYSTÈRE DE LA VALLÉE DE SASASSA + + + + +Chapitre I + + +Si je sais pourquoi l'on a qualifié Tom Donahue de Tom le Chançard? + +Oui, je le sais, et c'est plus que ne peut en dire un sur dix des gens +qui l'appellent ainsi. + +J'ai pas mal roulé le monde en mon temps, et vu maintes choses étranges, +mais aucune qui le soit plus que la façon dont Tom gagna ce sobriquet, +et avec cela sa fortune. Car je me trouvais alors avec lui. + +La raconter? + +Oh, certainement, mais c'est une histoire un peu longue, et une histoire +des plus étranges. Ainsi donc remplissez de nouveau votre verre, et +allumez un autre cigare, pendant que je tâcherai de la dévider. + +Oui, c'est une histoire fort étrange, et qui laisse bien loin certains +contes de fées que j'ai entendus. + +Et pourtant elle est vraie, Monsieur, vraie d'un bout à l'autre. + +Il y a dans la Colonie du Cap des gens qui vivent encore, qui s'en +souviennent et qui vous confirmeront ce que je dis. + +Le récit a été fait bien des fois autour du feu dans les chaumières des +Boers depuis l'État d'Orange jusqu'au Criqualand, oui, et aussi dans la +Brousse et aux Champs de diamants. + +J'ai pris des manières assez rudes, Monsieur, mais j'ai été inscrit +jadis à Middle Temple, et j'ai fait mes études pour le Barreau. + +Tom--c'est tant pis pour moi--fut un de mes condisciples, et nous +avons fait une rude noce pendant ce temps-là de sorte que nos finances +allaient se trouver à sec. + +Nous fûmes obligés de laisser là nos prétendues études, et de voir s'il +n'y aurait point quelque part dans le monde un pays où deux jeunes +gaillards aux bras vigoureux, à la constitution saine, pourraient faire +leur chemin. + +En ce temps-là, le courant de l'émigration commençait à peine à dévier +du côté du l'Afrique. + +Nous pensâmes donc que le meilleur parti à prendre était d'aller là-bas, +dans la colonie du Cap. + +Donc, pour couper au plus court, nous nous embarquâmes, et nous +débarquâmes au Cap, avec un capital de moins de cinq livres, et alors +nous nous séparâmes. + +On tenta la chance dans bien des directions, l'on eut des hauts et des +bas, mais au bout du compte, quand le hasard, après trois ans, eut +amener chacun de nous dans le haut pays, où l'on se rencontra de +nouveau, j'ai le regret de dire que nous étions dans une situation aussi +embarrassée qu'à notre point de départ. + + + + +Chapitre II + + +Voilà qui n'avait guère l'air d'un début brillant, et nous étions bien +découragés, si découragés, que Tom parlait de retourner en Angleterre et +de chercher une place d'employé. + +Par où vous voyez que, sans le savoir, nous n'avions joué que nos basses +cartes, et que nous avions encore en main tous nos atouts. + +Non, nous nous figurions que nous avions la main malheureuse en tout. + +Nous nous trouvions dans une région presque dépourvue de population. + +Il ne s'y trouvait que quelques fermes éparpillées à de grandes +distances, avec des maisons d'habitation entourées d'une palissade et de +barrières pour se défendre contre les Cafres. + +Tom Donahue et moi nous avions tout juste une méchante hutte dans la +brousse, mais on savait que nous ne possédions rien, et que nous jouions +avec quelque adresse du revolver, de sorte que nous ne courions pas +grand risque. + +Nous restions là, à faire quelques besognes par ci par là, et à espérer +des temps meilleurs. + +Or, au bout d'un mois, il arriva un soir certaine chose qui commença à +nous remonter un peu l'un et l'autre, et c'est de cette chose-là, +Monsieur, que je vais vous parler. + +Je m'en souviens bien. + +Le vent hurlait auteur de notre cabane et la pluie menaçait de faire +irruption par notre misérable fenêtre. + +Nous avions allumé un grand feu de bois qui pétillait et lançait des +étincelles sur le foyer. + +J'étais assis à côté, m'occupant à réparer un fouet, pendant que Tom, +étendu dans la caisse qui lui servait de lit, geignait piteusement sur +la malchance qui l'avait amené dans un tel endroit. + +--Du courage, Tom, du courage, dis-je. Aucun homme ne sait jamais ce +qui l'attend. + +--La déveine, Jack, la déveine. J'ai toujours été le chien le plus +déveinard qu'il y ait. Voici trois ans que je suis dans cet abominable +pays. Je vois des jeunes gens qui arrivent à peine d'Angleterre, et qui +font sonner leurs poches pleines d'argent et moi je suis aussi pauvre +que le jour où j'ai débarqué. Ah! Jack, vieux copain, si vous tenez à +rester la tête au-dessus de l'eau, il faut que vous cherchiez fortune +ailleurs qu'en ma compagnie. + +--Des bêtises, Jack! vous êtes en déveine aujourd'hui... Mais écoutez, +quelqu'un marche au dehors! À son pas, je reconnais Dick Wharton. Si +quelqu'un est capable de vous remettre en train, c'est lui. + +Je parlais encore, que la porte s'ouvrit pour laisser entrer l'honnête +Dick Wharton, tout ruisselant d'eau, sa bonne face rouge apparaissant à +travers une buée comme la lune dans l'équinoxe d'automne. + +Il se secoua, et, après nous avoir dit bonjour, il s'assit près du feu. + +--Dehors, Dick, par une nuit pareille? dis-je. Vous trouverez dans le +rhumatisme un ennemi pire que les Cafres, si vous ne prenez pas des +habitudes régulières. + +Dick avait l'air plus sérieux que d'ordinaire. + +On eut même pu dire qu'il paraissait effrayé, si l'on n'avait pas connu +son homme. + +--Fallait y aller, dit-il. Fallait y aller. Une des bêtes de Madison +s'est égarée. On l'a aperçue par là-bas, dans la vallée de Sasassa, et +naturellement pas un de nos noirs n'a consenti à se hasarder la nuit +dans cette vallée et si nous avions attendu jusqu'au matin, l'animal se +serait trouvé dans le pays des Cafres. + +--Pourquoi refusent-ils d'aller la nuit dans la vallée de Sasassa? +demanda Tom. + +--À cause des Cafres, je suppose, dis-je. + +--Fantômes, dit Dick. + +Nous nous mîmes tous deux à rire. + +--Je suis persuadé qu'à un homme aussi prosaïque que vous, ils n'ont +pas seulement laissé entrevoir leurs charmes? dit Tom du fond de sa +caisse. + +--Si, dit Jack d'un ton sérieux, mais si, j'ai vu ce dont parlent les +noirauds, et, sur ma parole, mes garçons, je ne tiens pas à le revoir. + +Tom se mit sur son séant: + +--Des sottises, Dick, vous voulez rire, l'ami. Allons, contez-nous tout +cela: La légende d'abord, et ensuite ce que vous avez vu. Passez-lui la +bouteille, Jack. + +--Eh bien, dit Dick, pour la légende, il paraît que les noirauds se +repassent de génération en génération la croyance que la vallée de +Sasassa est hantée par un Démon horrible. Des chasseurs, des voyageurs +qui descendaient le défilé ont vu ses yeux luisants sous les ombres des +escarpements, et le bruit court que quiconque a subi par hasard ce +regard malfaisant, est poursuivi pendant tout le reste de sa vie par la +malchance due à l'influence maudite de cet être. Est-ce vrai, ou non? +dit Dick d'un air piteux. Je pourrai avoir l'occasion de le savoir par +moi-même. + +--Continuez, Dick, continuez, s'écria Tom. Racontez-nous ce que vous +avez vu. + +--Eh bien voilà: j'allais à tâtons par la vallée en cherchant la vache +de Madison, et j'étais arrivé, je crois, à moitié chemin de la pente, +vers l'endroit où un rocher escarpé, tout noir, se dresse dans le ravin +de droite. Je m'y arrêtai pour boire une gorgée. + +«À ce moment-là, j'avais les yeux tournés vers cette pointe de rocher. + +«Au bout d'un moment je vis surgir, en apparence, de la base du roc, à +huit pieds de terre, et à une centaine de yards de distance, une étrange +flamme livide, qui papillotait, oscillait, tantôt semblait près de +s'éteindre, et tantôt reparaissait... + +«Non, non, j'ai vu bien des fois le ver luisant et la mouche de feu. Ce +n'était rien de pareil. + +«Cette flamme était bien là, et je la regardai dix bonnes minutes en +tremblant de tous mes membres. + +«Je fis alors un pas en avant. + +«Elles disparut instantanément, comme la flamme d'une bougie qu'on a +soufflée. + +«Je fis un pas en arrière; mais il me fallut un certain temps pour +retrouver l'endroit exact et la position d'où la flamme était visible. + +«À la fin, elle reparut, la lueur mystérieuse, mobile comme auparavant. + +«Alors, rassemblant tout mon courage, je marchai vers le rocher, mais le +sol était si accidenté qu'il m'était impossible de marcher en droite +ligne, et quoique j'aie fait tout le tour de la base du rocher, je ne +pus rien voir. + +«Alors je me remis en route pour la maison, et je puis vous le dire, mes +enfants, je ne me suis pas aperçu qu'il pleuvait pendant tout le long du +trajet, jusqu'au moment où vous me l'avez dit. + +Mais holà? Qu'est-ce qui prend à Tom? + +Qu'est-ce qui lui prenait, en effet? + +À ce moment-là Tom était assis, les jambes hors de sa caisse, et sa +figure entière trahissait une excitation si intense qu'elle faisait +peine à voir. + +--Le démon aurait deux yeux. Combien avez-vous vu de lumières, Dick? +Parlez. + +--Une seule. + +--Hourra! s'écria Tom. À la bonne heure. + +Sur quoi il lança d'un coup de pied les couvertures jusqu'au milieu de +la pièce, qu'il se mit à arpenter à grands pas fiévreux. + +Tout à coup, il s'arrêta devant Dick, et, lui mettant la main sur +l'épaule: + +--Dites-moi, Dick, est-ce que nous pourrions arriver dans la vallée de +Sasassa avant le lever du soleil? + +--Ce serait bien difficile. + +--Eh bien, faites attention, nous sommes vieux amis, Dick Wharton. Je +vous le demande, d'ici à huit jours, ne parlez à personne de ce que vous +venez de nous raconter. Vous le promettez, n'est-ce pas? + +Au regard que jeta Dick sur la figure de Tom, il était facile de deviner +qu'il regardait le pauvre Tom comme devenu fou, et je dois dire que sa +conduite me confondit absolument. + +Mais j'avais eu jusqu'alors tant de preuves du bon sens de mon ami et de +sa rapidité de compréhension qu'il me parut parfaitement admissible que +le récit de Dick avait pour lui un sens, bien que mon intelligence +obtuse ne pût le saisir. + + + + +Chapitre III + + +Pendant toute la nuit, Tom fut extrêmement agité. + +Lorsque Wharton nous quitta, il lui fit répéter sa promesse. + +Il se fit également faire une description minutieuse de l'endroit où il +avait vu l'apparition, et indiquer l'heure où elle s'était montrée. + +Quand Wharton fut parti, vers quatre heures du matin, je me couchai dans +ma caisse, d'où je vis Tom assis près du feu, occupé à lier ensemble, +deux bâtons. + +Je m'endormis. + +Je dus dormir environ deux heures, mais à mon réveil, je trouvai Tom +qui, dans la même attitude, était toujours à sa besogne. + +Il avait fixé un des bouts de bois à l'extrémité de l'autre de manière à +représenter grossièrement un T et il était actuellement en train de +fixer dans l'angle un bout de bois plus petit au moyen duquel le bras +transversal du T pouvait être placé dans une position plus ou moins +relevée ou inclinée. + +Il avait pratiqué des entailles dans le bâton vertical, de sorte qu'au +moyen de ce petit étai, la croix pouvait être maintenue indéfiniment +dans la même position. + +--Regardez cela, Jack, s'écria-t-il en me voyant réveillé, venez me +donner votre opinion. Supposons que je mette ce bâton juste dans la +direction d'un objet, et que je place cet autre bout de bois de manière +à maintenir le premier, dans sa position, qu'ensuite je le laisse là, +pourrais-je retrouver ensuite l'objet, si je le voulais? Ne croyez-vous +pas que je le pourrais? Jack, ne le croyez-vous pas? reprit-il avec +agitation, en me saisissant par le bras. + +--Oh! dis-je, cela dépendrait de la distance où se trouverait l'objet, +et de l'exactitude avec laquelle votre bâton serait orienté. Si c'était +à une distance quelconque, je taillerais des mires sur votre bâton en +croix; au bout, j'attacherais une corde, que je ferais descendre en fil +à plomb; et cela vous conduirait fort près de l'objet que vous voulez. +Mais, assurément, Tom, ce n'est point votre intention de marquer ainsi +la place exacte du fantôme. + +--Vous verrez ce soir, mon vieux, vous verrez ce soir. Je porterai cela +à la vallée de Sasassa. Vous emprunterez le levier de Madison et vous +viendrez avec moi; mais souvenez-vous bien qu'il ne faut dire à personne +ni où vous allez, ni pourquoi vous voulez ce levier. + +Tom passa toute la journée à se promener dans la pièce ou à travailler à +son appareil. + +Il avait les yeux brillants, les joues animées d'un rouge de fièvre, +dont il présentait au plus haut degré tous les symptômes. + +--Fasse le ciel que le diagnostic de Dick ne se confirme pas, me +dis-je, en revenant avec mon levier. + +Et pourtant, quand vint le soir, je me sentis envahi à mon tour par +cette excitation. + +Vers six heures, Tom se leva et prit son instrument. + +--Je n'y tiens plus, Jack, dit-il, prenez votre levier, et en route +pour la vallée de Sasassa. La besogne de cette nuit, mon vieux, nous +rendra opulents ou nous achèvera. Prenez votre revolver, pour le cas où +on rencontrerait des Cafres... + +«Je n'ose pas prendre le mien, Jack, reprit-il en me mettant les mains +sur les épaules, car si ma déveine me poursuit encore cette nuit, je ne +sais ce que je serais capable n'en faire. + +Ayant donc rempli nos poches de vivres, nous partîmes pour ce fatigant +trajet de la vallée de Sasassa. + +En route, je fis maints efforts pour tirer de mon compagnon quelques +indications sur son projet. + +Il se bornait à répondre: + +--Hâtons-nous, Jack. Qui sait combien de gens ont, à cette heure, +entendu le récit de Wharton. Hâtons-nous, sans quoi nous ne serons +peut-être pas les premiers arrivés sur le terrain. + +Ah! Monsieur, nous fîmes un trajet de dix milles environ à travers les +montagnes. + +Enfin, après être descendus par une pente rapide, nous vîmes s'ouvrir +devant nous un ravin si sombre, si noir qu'on eût pu le prendre pour la +porte même de l'enfer. + +Des falaises hautes de plusieurs centaines de pieds enfermaient de tous +côtés ce défilé encombré de blocs éboulés qui conduisait à travers le +pays hanté, dans la direction du Pays des Cafres. + +La lune, surgissant au-dessus des escarpements, dessinait en contours +des plus nets les dentelures irrégulières des rochers qui en formaient +les sommets, pendant qu'au-dessous de cela tout était noir comme +l'Érèbe. + +--La vallée de Sasassa? dis-je. + +--Oui, répondit Tom. + +Je le regardai. + +En ce moment, il était calme. + +L'ardeur fébrile avait disparu. + +Il agissait avec réflexion, avec lenteur. + +Cependant, il avait dans les traits une certaine raideur, dans l'oeil une +lueur qui annonçaient que l'instant grave était venu. + + + + +Chapitre IV + + +Nous entrâmes dans le défilé, en trébuchant parmi les éboulis. + +Tout à coup j'entendis une exclamation courte, vive, lancée par Tom. + +--Le voici, le rocher, s'écria-t-il en désignant une grande masse qui +se dressait devant nous dans l'obscurité. + +--Maintenant, je vous en supplie, faites bon usage de vos yeux. Nous +sommes à environ cent yards de la falaise, à ce que je crois. Avancez +lentement d'un côté; j'en ferai autant de l'autre. Si vous apercevez +quelque chose, arrêtez-vous et appelez. Ne faites pas plus de douze +pouces à chaque pas et tenez les yeux fixes sur l'escarpement à environ +huit pieds de terre. Êtes-vous prêt? + +--Oui! + +À ce moment j'étais encore plus excité que lui. + +Quelle était son intention, qu'avait-il en vue? + +Je n'avais pas même de supposition à ce sujet, si ce n'est qu'il se +proposait d'examiner en plein jour la partie de la falaise d'où venait +la lumière. + +Mais l'influence de cette situation romanesque et de l'agitation que mon +compagnon éprouvait en la comprimant, était si forte que je sentais le +sang courir dans mes veines et le pouls battre violemment à mes tempes. + +--Partez, cria Tom. + +Et alors nous nous mîmes en marche, lui à droite, moi à gauche, en +tenant les yeux fixés sur la base du rocher. + +J'avais avancé d'environ vingt pas, quand la chose m'apparut soudain. + +À travers la nuit de plus en plus noire, brillait une petite lueur +rouge, une lueur qui diminuait, qui augmentait, papillotait, oscillait, +qui à chaque changement faisait un effet de plus en plus étrange. + +L'antique superstition cafre s'empara de mon esprit et je sentis passer +en moi un frisson glacial. + +Dans mon agitation, je fis un pas en arrière. + +Alors la lueur disparut instantanément, laissant à sa place une profonde +obscurité. + +Je m'avançai de nouveau. + +Elle reparut, la lueur rouge, à la base du rocher. + +--Tom, Tom! criai-je. + +--Oui, j'y vais, l'entendis-je crier à son tour, comme il accourait à +moi. + +--La voici... là, en haut, contre le rocher. + +Tom était tout prés de moi. + +--Je ne vois rien, dit-il. + +--Voyons, là, là, ami, en face de vous. + +En disant ces mots, je m'écartai un peu vers la droite, et aussitôt la +lueur disparut à mes yeux. + +Mais à en juger par les exclamations joyeuses que lançait Tom, il était +évident qu'après avoir pris la place que j'avais occupée, il voyait +aussi la lueur. + +--Jack, s'écria-t-il en se tournant et me serrant la main de toutes ses +forces, Jack, vous et moi nous n'aurons plus lieu de nous plaindre de +notre malchance. + +«Maintenant faisons un tas de pierres à l'endroit où nous sommes. C'est +cela. + +«À présent nous allons fixer solidement notre poteau indicateur au +sommet. Voilà! + +«Il faudrait un vent bien fort pour l'abattre et il nous suffit qu'il +tienne bon jusqu'au matin. + +«Oh! Jack, mon garçon, quand je songe que nous parlions hier de nous +faire employés, et vous qui répondiez que personne ne sait ce qui +l'attend. + +«Par Jupiter, Jack, voilà qui ferait une jolie nouvelle. + +À ce moment, nous avions fixé solidement le piquet vertical entre deux +grosses pierres. + +Tom se baissa et visa au moyen du montant horizontal. + +Il resta un bon quart d'heure à le faire monter et descendre tour à +tour; enfin, poussant un soupir de satisfaction, il fixa le support dans +l'angle et se redressa. + +--Regardez sur cette ligne, Jack, dit-il. Vous avez le coup d'oeil le +plus juste que j'aie jamais rencontré. + +Je regardai sur la mire. + +Là-bas, à portée de la vue, brillait la tache scintillante. + +On eût dit qu'elle était au bout de la mire, tant la visée avait été +exactement faite. + +--Et maintenant, mon garçon, dit Tom, mangeons un peu et dormons. + +«Il n'y a plus rien à faire cette nuit, mais demain nous aurons besoin +de tout ce que nous aurons d'esprit et de force. + +«Ramassons du bois et faisons un feu ici. Alors nous serons en état +d'avoir l'oeil sur notre poteau indicateur et de veiller à ce que rien ne +lui arrive pendant la nuit. + +Nous fîmes du feu, et nous soupâmes pendant que le démon de la Sasassa +nous contemplait face à face de son oeil mobile et étincelant. + +Il continua de le faire pendant toute la nuit. + +Toutefois ce ne fut pas toujours du même endroit, car, après souper, +quand je regardai le long de la mire pour le revoir, il était +entièrement invisible. + +Mais cette information ne troubla nullement Tom; il se borna à cette +remarque: + +--C'est la lune, et non l'objet, qui a changé de place. + +Puis, se recroquevillant sur lui-même, il s'endormit. + +Le lendemain, dès la pointe du jour, nous étions debout, et nous +examinions le rocher au bout de notre mire. Nous ne distinguions rien, +qu'une surface terne, ardoisée, uniforme, peut-être un peu plus +raboteuse à l'endroit où arrivait notre ligne de mire, mais sans autre +particularité remarquable. + +--Maintenant mettons à exécution votre idée, Jack, dit Tom Donahue, en +déroulant d'autour de sa taille une longue ficelle, fixez-la par un +bout, tandis que j'irai jusqu'à l'autre bout. + +En disant ces mots, il partit dans la direction de la base de +l'escarpement, en tenant un bout de la corde, pendant que je tirais sur +l'autre en l'enroulant autour du piquet, et le faisant passer par la +mire du bout. + +De cette façon, je pouvais dire à Tom d'aller à droite ou à gauche. + +Notre corde était maintenue tendue depuis son point d'attache, par le +point de mire, et de là dans la direction du rocher, où elle aboutissait +à environ huit pieds du sol. + +Tom traça à la craie un cercle d'environ trois pieds de diamètre autour +de ce point. + +Alors il me cria de venir le rejoindre. + +--Nous avons combiné l'affaire ensemble, Jack, dit-il, et nous ferons +la trouvaille ensemble, s'il y en a une. + +Le cercle, qu'il avait tracé, comprenait une partie du rocher plus lisse +que le reste, excepté au centre, ou se remarquaient quelques noyaux +saillants et rugueux. + +Tom m'en montra un en poussant un cri de joie. + +C'était une masse assez irrégulière, de teinte brune, qui avait à peu +près le volume du poing d'un homme, et qu'on eût pris pour un tesson de +verre sale incrusté dans le mur escarpé. + +--C'est cela! s'écria-t-il, c'est cela! + +--Cela, quoi? + +--Eh! mon homme, un _diamant_, et un diamant tel qu'il n'y a monarque +au monde qui n'en envie la possession à Tom Donahue! Jouez de votre +barre de fer, et bientôt nous aurons exorcisé le démon de la vallée de +Sasassa. + +J'étais si abasourdi que pendant un instant je restai muet de surprise, +à contempler le trésor qui était tombé entre nos mains de façon si +inespérée. + +--Allons, dit Tom, passez-moi le levier. À présent, en prenant comme +point d'appui la saillie qui sort ici du rocher, nous pourrons le faire +sauter... Oui, il cède. Je n'aurais jamais cru qu'il serait venu aussi +facilement... À présent, Jack, plus nous nous dépêcherons de retourner à +la cabane, et de là d'aller au Cap, mieux nous ferons. + + + + +Chapitre V + + +Après avoir enveloppé notre trésor, nous reprîmes à travers les collines +la route de la maison. Chemin faisant, Tom me conta qu'au temps où il +étudiait le droit à Middle-Temple, il avait trouvé dans la bibliothèque +une brochure poudreuse d'un certain Jans Van Hounym, qui racontait une +aventure fort semblable à la nôtre, et qui était arrivée à ce brave +Hollandais vers la fin du XVIIe siècle, aventure qui avait abouti à la +découverte d'un diamant lumineux. + +Ce récit s'était représenté à l'esprit de Tom pendant qu'il écoutait +l'histoire de fantôme de l'honnête Dick Wharton. + +Quant aux moyens inventés pour vérifier la supposition, ils étaient +sortis de son fertile cerveau d'Irlandais. + +Nous le porterons au Cap, dit Tom, et si nous ne pouvons nous en défaire +avantageusement dans cette ville, nous gagnerons bien notre voyage en +nous embarquant pour Londres. Tout de même allons d'abord chez Madison; +il se connaît un peu en ces choses, et peut-être nous donnera quelque +idée de ce que nous pouvons regarder comme un prix équitable pour notre +trésor. + +En conséquence, nous quittâmes notre route, au lieu de retourner à notre +butte, pour prendre le sentier étroit qui conduisait à la ferme de +Madison. + +Nous le trouvâmes en train de déjeuner. + +Une minute après, nous étions assis à sa table, grâce à l'hospitalité +sud-africaine. + +--Eh bien, dit-il, quand les domestiques furent partis, qu'y a-t-il +sous roche? Vous avez quelque chose à me dire, je le vois. Qu'est-ce que +c'est? + +Tom tira son paquet, dénoua d'un air solennel les mouchoirs qui +l'enveloppaient. + +--Voilà, dit-il, en posant le cristal sur la table, quel prix vous +paraîtrait-il honnête d'offrir pour ceci? + +Madison prit l'objet et l'examina d'un air de connaisseur. + +--Eh bien, dit-il, en le remettant sur la table, à l'état brut, cela +vaudrait douze shillings la tonne. + +--Douze shillings, s'écria Tom, en se dressant d'un bond. Ne voyez-vous +pas ce que c'est? + +--Du sel gemme. + +--Au diable le sel gemme! C'est du diamant. + +--Goûtez-y, dit Madison. + +Tom le porta à ses lèvres, le jeta à terre en poussant un juron +terrible, et sortit aussitôt de la chambre. + +Je me sentais moi-même attristé, déçu, mais me rappelant ce que Tom +avait dit au sujet du révolver, je sortis aussi et retournai à la hutte, +plantant là Madison, muet, abasourdi. + +Quand j'entrai, je trouvai Tom couché dans sa caisse, la figure tournée +vers le mur, et l'air trop découragé pour accepter mes paroles de +consolation. + +Maudissant Dick et Madison, le démon de Sasassa et tout le reste, +j'allai faire un tour hors de la hutte et me réconfortai de notre +pénible mésaventure en fumant une pipe. + +J'étais arrivé à cinquante pas de la hutte quand j'en entendis partir le +bruit auquel je m'attendais le moins de ce côté-là. + +Si ce son avait été un gémissement ou un juron, je l'aurais trouvé tout +naturel, mais celui qui me fit m'arrêter et retirer ma pipe de ma bouche +était un bruyant éclat de rire. + +L'instant d'après, Tom en personne sortait de la hutte, la figure toute +rayonnante de joie. + + + + +Chapitre VI + + +--En chasse pour dix autres milles à pied, vieux camarade. + +--Ah! oui, pour un autre morceau de sel gemme, à douze shillings la +tonne... + +--Ne parlons plus de cela, Jack, me dit Tom avec un large rire, si vous +avez de l'affection pour moi. Maintenant faites attention, Jack. Quels +sots, quels fous nous avons été de nous laisser jeter à bas par une +bagatelle? Asseyez-vous seulement, un instant sur cette souche, et je +vous rendrai la chose aussi claire que le jour. Vous avez vu plus d'une +fois un bloc de sel gemme incrusté dans de la roche, et moi aussi j'en +ai vu, quoique j'aie fait tant d'affaires avec celui-ci. Eh bien, Jack, +avez-vous jamais vu de ces morceaux-là briller dans l'obscurité à peine +autant qu'une luciole? + +--Non, je ne peux pas dire que j'en aie vu. + +--Je puis m'enhardir jusqu'à prédire que si nous attendions jusqu'à la +nuit, ce que nous ne ferons pas, nous verrions cette lumière briller de +nouveau parmi les rochers. Donc, Jack, quand nous avons détaché ce sel +sans valeur, nous nous sommes trompés de cristal. Il n'y a rien +d'étrange, dans ces collines, à ce qu'un morceau de sel gemme se trouve +à un pied de distance d'un diamant. Il en a pris l'éclat, et nous étions +surexcités, nous nous sommés conduits sottement, et avons laissé en +place la véritable pierre. Vous pouvez y compter, Jack, la pierre +précieuse de Sasassa est incrustée dans le périmètre du cercle magique +tracé à la craie sur la surface de ce rocher de là-bas. Venez, vieux +camarade, allumez votre pipe, et reprenez votre révolver, et nous serons +bien loin avant que ce Madison ait eu le temps d'additionner deux et +deux. + +Je ne crois pas avoir montré un bien vif enthousiasme cette fois. + +J'avais déjà commencé à regarder ce diamant comme un fléau sans +compensation. Mais décidé à ne point jeter d'eau froide sur les +espérances de Tom, je me déclarai tout prêt à partir. + +Quelle marche ce fut? + +Tom avait toujours été bon marcheur de montagne, mais ce jour-là +l'excitation paraissait lui donner des ailes, pendant que je m'évertuais +de mon mieux à gravir derrière lui. + +Quand nous fûmes arrivés à moins d'un demi-mille, il prit le pas de +charge, et ne s'arrêta que quand il fut devant le cercle blanc tracé sur +le rocher. + +Pauvre vieux Tom! quand je l'eus rejoint, son état d'esprit avait +changé. + +Il était là, debout, les mains dans les poches, et le regard distrait, +flottant devant lui, la mine piteuse. + +--Voyez, examinez, dit-il en me montrant le rocher. + +Il ne s'y voyait absolument rien qui ressemblât à un diamant. + +Dans le cercle on n'apercevait que la surface lisse de couleur ardoisée, +avec un gros trou, celui d'où nous avions arraché le morceau de sel +gemme, et un ou deux petits creux. Quant à la pierre précieuse, pas de +trace. + +--Je l'ai examiné pouce par pouce, dit le pauvre Tom; elle n'est pas +là; quelqu'un sera venu et aura remarqué le cercle, et l'aura prise. +Rentrons à la maison, Jack, je me sens énervé, fatigué. Oh! y eut-il +jamais une mauvaise chance pareille à la mienne. + +Je faisais demi-tour pour partir, mais je jetai d'abord un dernier coup +d'oeil sur l'escarpement. + +Tom avait déjà fait une dizaine de pas. + +--Holà! criai-je, n'apercevez-vous aucun changement dans ce cercle +depuis hier? + +--Que voulez-vous dire? demanda Tom. + +--Retrouvez-vous une certaine chose qui y était auparavant? + +--Le sel gemme? dit Tom. + +--Non, mais le petit corps saillant et arrondi dont nous nous sommes +servi comme point d'appui. Je suppose que nous l'aurons descellé en +manoeuvrant le levier. Regardons un peu de quoi il était fait. + +En conséquence, nous cherchâmes parmi les cailloux détachés qui se +trouvaient au pied de l'escarpement. + +--Nous y voilà, Jack. Nous avons réussi enfin. Nous voilà redevenus des +hommes. + +Je fis demi-tour et me trouvai en face de Tom qui rayonnait de joie et +qui tenait à la main un petit morceau de roche noire. + +Au premier coup d'oeil, on eut pris cela pour un éclat de la pierre, mais +tout près de la base, il en sortait un objet que Tom me montrait avec +enthousiasme. + +On eut dit tout d'abord un oeil de verre, mais il y avait là, un éclat et +une profondeur transparente que jamais ne donna aucune espèce de verre. + +Cette fois, il n'y avait pas erreur, nous étions bien possesseurs d'une +pierre précieuse de grande valeur. + +Nous quittâmes donc la vallée d'un coeur léger, en emportant le «démon» +qui y avait régné si longtemps. + + + + +Chapitre VII + + +Voilà la chose, Monsieur, je l'ai contée d'une façon trop prolixe, et je +vous ai peut-être fatigué. + +Vous le voyez, quand je me mets à parler de ces rudes temps d'autrefois, +je crois revoir la petite cabane, le ruisseau qui coulait auprès, et la +Brousse qui l'entourait, et je crois entendre encore la voix de ce brave +Tom. + +Il me reste peu de chose à ajouter. + +Nous prospérâmes grâce à la pierre précieuse. + +Tom Donahue, comme vous le savez, s'est établi ici, et il est bien connu +dans la ville. + +De mon côté j'ai réussi, je me livre à l'agriculture et à l'élevage des +autruches en Afrique. + +Nous avons donné au vieux Dick Wharton, de quoi s'établir pour son +compte, et il est un de nos plus proches voisins. + +Si jamais vous venez de notre côté, Monsieur, ne manquez pas de demander +Jack Turnbull, propriétaire de la ferme de Sasassa. + + + + +NOTRE CAGNOTTE DU DERBY + + + + +Chapitre I + + +--Bob! criai-je. + +Pas de réponse. + +--Bob! + +Un rapide crescendo de ronflements s'achève en un bâillement prolongé. + +--Réveillez-vous, Bob. + +--Que diable signifie tout ce vacarme? dit une voix toute endormie. + +--Il est bientôt l'heure du déjeuner, expliquai-je. + +--Que le diable emporte le déjeuner! dit l'esprit rebelle de son lit. + +--Et il y a une lettre, Bob, dis-je. + +--Est-ce que vous ne pouviez pas le dire plus tôt? Apportez-la tout de +suite. + +Et sur cette aimable invitation, j'entrai dans la chambre de mon frère +et m'assis sur le bord de son lit. + +--Voici la chose: timbre poste de l'Inde, timbre de la poste de +Brindisi. De qui cela peut-il venir? + +--Mêlez-vous de ce qui vous regarde, Trognon, dit mon frère, rejetant +en arrière ses cheveux frisés en désordre. + +Puis, après s'être frotté les yeux, il se mit en devoir de rompre le +cachet. + +Or, s'il est un sobriquet qui m'inspire une plus profonde aversion que +les autres, c'est bien celui de «Trognon». + +Une misérable bonne, impressionnée par les proportions entre ma figure +ronde et grave et mes petites jambes piquetées de taches de rousseur, +m'infligea ce sobriquet aux jours de mon enfance. + +En réalité, je ne suis pas plus un «trognon» que n'importe quelle autre +jeune fille de dix sept ans. + +En la circonstance actuelle, je me dressai avec toute la dignité +qu'inspire la colère, et je me préparais à bourrer de coups de traversin +la tête de mon frère, quand je fus arrêtée par l'expression d'intérêt +que marquait sa physionomie. + +--Vous ne devineriez jamais qui va venir, Nelly, dit-il. C'était un de +vos amis autrefois. + +--Comment? De l'Inde? Ce n'est pas Jack Hawthorne? + +--Tout juste, dit Bob. Jack revient et va passer quelques jours chez +nous. Il dit qu'il arrivera ici, presque en même temps que sa lettre. Ne +vous mettez pas à danser comme cela. Vous ferez tomber les fusils ou +vous causerez quelque autre accident. Tenez-vous tranquille comme une +fille bien sage et rasseyez-vous. + +Bob parlait avec toute l'autorité des vingt-deux étés qui avaient passé +sur sa tête moutonnée. + +Aussi je me calmai et repris ma première position. + +--Comme ce sera charmant! m'écriai-je; mais, Bob, la dernière fois +qu'il était ici, ce n'était qu'un jeune garçon, et maintenant c'est un +homme. Ce ne sera plus du tout le même Jack. + +--Oh! quant à cela, dit Bob, vous n'étiez alors qu'un bout de fille, +une méchante gamine avec des boucles; tandis qu'à présent... + +--Tandis qu'à présent?... demandai-je. + +On eût dit vraiment que Bob était sur le point de me faire un +compliment. + +--Eh bien, vous n'avez plus les boucles, et vous êtes maintenant bien +plus grosse et plus mauvaise. + +À un certain point de vue, c'est excellent d'avoir des frères. + +Il n'est pas possible à une jeune personne qui en a, de se faire de ses +mérites une opinion exagérée. + +Je crois qu'à l'heure du déjeuner, tout le monde fut content d'apprendre +le retour promis de Jack Hawthorne. + +Par «tout le monde» j'entends ma mère, et Elsie, et Bob. + +Notre cousin Salomon Barker, par contre, n'eut pas du tout l'air d'être +accablé de joie quand je lançai cette nouvelle d'un ton triomphant, +d'une voix haletante. + +Jusqu'alors je n'y avais jamais songé, mais peut-être que ce jeune +gentleman commence à s'éprendre d'Elsie et qu'il redoute un rival. + +Sans cela je ne vois pas pourquoi une chose aussi simple l'aurait fait +repousser son oeuf, déclarer qu'il avait déjeuné superbement, et cela +d'un ton agressif qui permettait de douter de sa sincérité. + +Grace Maberly, l'amie d'Elsie, avait l'air très contente, selon son +habitude. + +Quant à moi, j'étais dans un état de joie exubérante. + +Jack et moi, nous avions été camarades d'enfance. + +Il avait été pour moi comme un frère plus âgé, jusqu'au jour ou il était +entré dans les cadets et nous avait quittés. + +Que de fois Bob et lui ont grimpé aux pommiers du vieux Brown, pendant +que je me tenais par-dessous et recevais le butin dans mon petit tablier +blanc. + +Il n'y avait guère dans ma mémoire d'escapade, guère d'aventure où Jack +ne jouât un rôle de premier ordre. + +Mais désormais il était «le lieutenant» Hawthorne. + +Il avait fait la guerre d'Afghanistan, et, selon l'expression de Bob, +c'était «un guerrier fini». + +Quelle tournure allait-il avoir? + +Je ne sais comment cette expression de «guerrier» avait fait surgir +l'image de Jack en armure complète, avec des plumes au casque, altéré de +sang, et s'escrimant avec une épée énorme sur un adversaire. + +Après un tel exploit, je craignais bien qu'il ne condescendît plus à +jouer à saute-mouton, aux charades et aux autres amusements +traditionnels de Hatherley House. + +Le cousin Sol fut certainement très déprimé pendant les quelques jours +qui suivirent. + +On avait toutes les peines du monde à le décider à faire un quatrième +aux parties de tennis. + +Il témoignait une passion tout à fait extraordinaire pour la solitude et +le tabac fort. + +Nous tombions sur lui dans les endroits les plus inattendus, dans les +massifs, le long de la rivière, et dans ces occasions, s'il lui était +impossible de nous éviter, il tenait son regard rigoureusement fixé vers +le lointain et refusait d'entendre nos appels féminins et de +s'apercevoir qu'on agitait des ombrelles. + +Cela était certainement fort peu chic de sa part. + +Un soir, après dîner, je m'emparai de lui, et, me dressant de toute ma +hauteur, qui atteint cinq pieds quatre pouces et demi, je me mis en +devoir de lui dire ce que je pensais de lui. + +C'est un procédé que Bob regarde comme le comble de la charité, car il +consiste à donner libéralement ce dont j'ai moi-même le plus grand +besoin. + +Le cousin Sol flânait dans un rocking-chair, le _Times_ devant lui, et +regardait le feu par dessus son journal, d'un air maussade. + +Je me rangeai sur son flanc et lui envoyai ma bordée. + +--On dirait que nous vous avons fâché, master Barker, dis-je d'un ton +de hautaine courtoisie. + +--Que voulez-vous dire, Nell? demanda mon cousin en me regardant avec +surprise. + +Il avait une façon bien bizarre de me regarder, le cousin Sol. + +--Il semble que vous ne teniez plus à notre société, remarquai-je. + +Puis, descendant soudain de mon ton héroïque: + +--Vous êtes stupide, Sol. Qu'est-ce qui vous a donc pris? + +--Rien du tout, Nell, ou du moins rien qui en vaille la peine. Vous +savez que je passe mon examen de médecine dans deux mois et que je dois +m'y préparer. + +--Oh! dis-je, tout hérissée d'indignation, si c'est cela, alors n'en +parlons plus. Naturellement, si vous préférez des _os_ à vos jeunes +parentes, c'est fort bien. Il y a des jeunes gens qui feraient de leur +mieux pour se rendre agréables, au lieu de bouder dans les coins et +d'apprendre à dépecer leurs semblables avec des couteaux. + +Et après avoir ainsi résumé la noble science de la chirurgie, je +m'occupai avec une violence exagérée à remettre en place des têtières +qui n'en pouvaient mais. + +Je voyais bien le cousin Sol regarder, d'un air amusé, la petite +personne aux yeux bleus qui allait et venait en colère devant lui. + +--Ne soufflez pas sur moi, Nell, dit-il. J'ai déjà été cueilli une +fois, vous savez. En outre (et alors il prit une figure grave) vous +aurez assez de distractions quand arrivera ce... comment se +nomme-t-il?... le lieutenant Hawthorne. + +--Ce n'est pas toujours Jack qui irait fréquenter les momies et les +squelettes, remarquai-je. + +--Est-ce que vous l'appelez toujours Jack? demanda l'étudiant. + +--Naturellement. Ce nom de John, cela vous a l'air si raide. + +--Oh! oui, c'est vrai, dit mon interlocuteur d'un air de doute. + +J'avais toujours, trottant dans ma tête ma théorie au sujet d'Elsie. + +Je me figurai que je pourrais essayer de donne aux choses une tournure +plus gaie. + +Sol s'était levé et regardait par la fenêtre. + +J'allai l'y rejoindre et regardai timidement sa figure qui, d'ordinaire, +exprimait la bonhomie et qui, en ce moment, avait l'air très sombre, +très malheureuse. + +En tout temps, il était très renfermé, mais je pensai qu'en le poussant +un peu je l'amènerais à un aveu. + +--Vous êtes un vieux jaloux, dis-je. + +Le jeune homme rougit et me regarda. + +--Je connais votre secret, dis-je hardiment. + +--Quel secret? dit-il en rougissant davantage. + +--Ne vous tourmentez pas, je le connais. Permettez-moi de vous dire, +repris-je, devenant plus hardie encore, que Jack et Elsie n'ont jamais +été très bien ensemble. Il y a bien plus de chance pour que Jack +devienne amoureux de moi. Nous avons toujours été amis. + +Si j'avais planté dans le corps du cousin Sol l'aiguille à tricoter que +je tenais à la main, il n'aurait pas bondi plus haut. + +--Grands Dieux! s'écria-t-il. + +Et je vis fort bien dans le crépuscule ses yeux noirs se fixer sur moi. + +--Est-ce que vous croyez réellement que c'est votre soeur qui m'occupe. + +--Certainement, dis-je d'un ton ferme, avec la conviction que je +clouais mon drapeau au grand mât. + +Jamais un simple mot ne produisit pareil effet. + +Le cousin Sol fit un tour sur lui-même, la respiration coupée de +saisissement, et sauta bel et bien par la fenêtre. + +Il avait toujours eu de bizarres façons d'exprimer ses sentiments, mais +cette fois-ci il s'y prit d'une manière si originale que la seule +impression qui s'empara alors de moi fut celle de la stupéfaction. + +Je restai là à regarder fixement dans l'obscurité croissante. + +Alors je vis sur la pelouse une figure qui me regardait aussi d'un air +abasourdi et stupéfait. + +--C'est à vous que je pense, Nell, dit la figure. + +Après quoi elle disparut. + +Puis, j'entendis le bruit de quelqu'un qui courait à toutes jambes dans +l'avenue. + +C'était un jeune homme fort extraordinaire. + +Les choses allèrent leur train quotidien à Hatherley House, malgré la +déclaration d'affection qu'avait faite de manière caractéristique le +cousin Sol. + +Il ne me sonda jamais au sujet des sentiments que j'éprouvais à son +égard et plusieurs jours se passèrent sans qu'il fît la moindre allusion +à la chose. + +Évidemment, il croyait avoir fait tout ce qu'il est indispensable de +faire en pareilles circonstances. + +Toutefois, de temps à autre, il lui arrivait de m'embarrasser +terriblement, quand il survenait, se plantait bien devant moi, me +regardait avec la fixité de la pierre, ce qui était absolument +épouvantable. + +--Ne faites pas ça, Sol, lui dis-je un jour, vous me faites frissonner +des pieds à la tête. + +--Pourquoi est-ce que je vous donne le frisson, Nelly? dit-il. N'est-ce +pas parce que vous avez de l'affection pour moi? + +--Oh! oui, j'en ai assez, de l'affection. J'en ai pour Lord Nelson, +s'il s'agit de cela, mais il ne me plairait guère que sa statue vienne +se planter devant moi et reste des heures à me regarder. Voilà qui me +met dans tous mes états. + +--Qu'est-ce qui a pu vous mettre lord Nelson dans la tête? dit mon +cousin. + +--Il est sûr que je n'en sais rien. + +--Est-ce que vous avez pour moi la même affection que vous avez pour +Lord Nelson, Nell? + +--Oui, seulement plus forte. + +Et le pauvre Sol dut se contenter de cette petite lueur d'encouragement, +car Elsie et miss Maberly entrèrent à grand bruit dans la chambre et +mirent fin à notre tête-à-tête. + +J'avais de l'affection pour mon cousin, c'était certain. + +Je savais quel caractère simple et loyal se cachait sous son extérieur +tranquille. + +Et pourtant l'idée d'avoir pour amoureux Sol Barker--Sol, dont le nom +même est synonyme de timidité--c'était trop incroyable. + +Que ne s'éprenait-il de Grace, ou bien d'Elsie? + +Elles auraient su que faire de lui. Elles étaient plus âgées que moi. +Elles pouvaient lui donner de l'encouragement ou le rabrouer, si elles +aimaient mieux. + +Mais Grace était occupée à flirter tout doucement avec mon frère Bob et +Elsie paraissait ne se douter absolument de rien. + +J'ai gardé souvenir d'un trait typique du caractère de mon cousin, que +je ne puis m'empêcher de rapporter ici, bien qu'il soit tout à fait en +dehors de la suite de mon récit. + +C'était à l'occasion de sa première visite à Hatherley House. La femme +du Recteur vint un jour nous rendre visite et la responsabilité de la +recevoir échut à Sol et à moi. + +Tout alla fort bien en commençant. + +Sol se montra extraordinairement animé et causeur. + +Malheureusement un mouvement d'hospitalité s'empara de lui, et, malgré +de nombreux signes, et coups d'oeil pour l'avertir, il demanda à la +visiteuse s'il se permettrait de lui offrir un verre de vin. + +Or, comme si la malchance l'eût voulu, notre provision venait d'être +achevée, et bien que nous eussions écrit à Londres, l'envoi n'était pas +encore arrivé à destination. + +J'attendais la réponse, respirant à peine. + +J'espérais un refus, mais quelle ne fut pas mon épouvante! Elle accepta +avec empressement. + +--Ne vous donnez pas la peine de sonner, Nell, dit Sol. Je ferai le +sommelier. + +Et avec un sourire plein de confiance, il se dirigea vers le petit +placard où l'on mettait ordinairement les carafons. + +Ce fut seulement après s'être engagé à fond qu'il se rappela soudain +avoir entendu dire dans la matinée qu'il n'y avait plus de vin à la +maison. + +Son angoisse d'esprit fut telle qu'il passa le reste de la visite de +mistress Salter dans le placard et se refusa à en sortir jusqu'à ce +qu'elle fût partie. + +S'il y avait eu une possibilité quelconque que le placard du vin eût une +autre issue, qui aboutît ailleurs, la chose se serait arrangée, mais je +savais la vieille mistress Salter parfaitement au fait de la géographie +de la maison; elle la connaissait aussi bien que moi. + +Elle attendit pendant trois quarts d'heure que Sol reparût. + +Puis elle s'en alla de fort mauvaise humeur. + +--Mon cher, dit-elle en racontant l'histoire à son mari, et dans son +indignation ayant recours à un langage presque calqué sur celui de +l'écriture, on eût dit que le placard s'était ouvert et l'avait +englouti. + + + + +Chapitre II + + +--Jack arrive par le train de deux heures, dit un matin Bob, +apparaissant au déjeuner une dépêche à la main. + +Je pus saisir au vol un regard de reproche que me lançait Sol, mais cela +ne m'empêcha point de manifester ma joie à cette nouvelle. + +--Nous nous amuserons énormément quand il sera là, dit Bob. Nous +viderons l'étang à poissons. Nous nous divertirons à n'en plus finir. +N'est-ce pas, Sol, ce sera charmant. + +L'opinion de Sol sur ce que cela pouvait avoir de charmant était +évidemment de celles que l'on ne peut rendre par des paroles, car il ne +répondit que par un grognement inarticulé. + +Ce matin-là, je songeai longuement à Jack dans le jardin. + +Après tout, je me faisais grande fille, ainsi que Bob me l'avait rappelé +un peu rudement. + +Il me fallait désormais me montrer réservée dans ma conduite. + +Un homme, en chair et en os, avait bel et bien jeté sur moi un regard +épris. + +Quand j'étais une enfant, que j'eusse Jack derrière moi et qu'il +m'embrassât, cela pouvait aller le mieux du monde mais désormais je +devais le tenir à distance. + +Je me rappelai qu'un jour il me fit présent d'un poisson crevé qu'il +avait tiré du ruisseau de Hatherley, et que je rangeai cet objet parmi +mes trésors les plus précieux, jusqu'au jour où une odeur traîtresse qui +se répandait dans la maison fut cause que ma mère écrivit à M. Burton +une lettre pleine d'injures, parce que celui-ci avait déclaré que notre +système de drainage était aussi parfait qu'on pouvait le désirer. + +Il faut que j'apprenne à être d'une politesse guindée qui tient les gens +à distance. + +Je me représentai notre rencontre, et j'en fis une répétition. + +Le massif de chèvrefeuille représentant Jack, je m'en approchai +solennellement, je lui fis une révérence majestueuse et lui adressai ces +paroles, en lui tendant la main. + +--Lieutenant Hawthorne, je suis fort heureuse de vous voir. + +Elsie survint pendant que je me livrais à cet exercice; elle ne fit +aucune observation, mais au lunch, je l'entendis demander à Sol si +l'idiotie se transmettait dans une famille, ou si elle restait bornée +aux individus. + +À ces mots, le pauvre Sol rougit terriblement et se mit à bafouiller de +la façon la plus confuse en voulant donner des explications. + + + + +Chapitre III + + +La cour de notre ferme donne sur l'avenue à peu près à égale distance de +Hatherley House et de la loge. + +Sol, moi, et master Nicolas Cronin, fils d'un esquire[2] du voisinage, +nous y allâmes après le lunch. + +Cette imposante démonstration avait pour objet de mater une révolte qui +avait éclaté dans le poulailler. + +Les premières nouvelles de l'insurrection avaient été apportées à la +maison par le petit Bayliss, fils et héritier de l'homme préposé aux +poules, et on avait requis instamment ma présence. + +Qu'on me permette de dire en passant que la volaille était le +département d'économie domestique dont j'étais tout spécialement +chargée; et qu'il n'était pris aucune mesure en ce qui les concernait, +sans qu'on eût recours à mes conseils et à mon aide. + +Le vieux Bayliss sortit en clopinant à notre arrivée et me donna de +grands détails sur l'émeute. Il paraît que la poule à crête et le coq de +Bantam avaient acquis des ailes d'une longueur telle qu'ils avaient pu +voler jusque dans le parc et que l'exemple donné par ces meneurs avait +été contagieux, au point que de vieilles matrones de moeurs régulières, +telles que les Cochinchinoises aux pattes arquées, avaient manifesté de +la propension au vagabondage et poussé des pointes jusque sur le terrain +défendu. + +On tint un conseil de guerre dans la cour, et l'on décida à l'unanimité +que les mutins auraient les ailes rognées. + +Quelle course folle nous fîmes! Par nous, j'entends master Cronin et +moi, car le cousin Sol restait à planer dans le lointain, les ciseaux à +la main, et à nous encourager. + +Les deux coupables se doutaient évidemment pourquoi on les réclamait, +car ils se précipitaient sous les meules de foin, ou par dessus les +cages au point qu'on eût cru avoir affaire à une demi-douzaine au moins +de poules à crête et de coqs Bantam, jouant à cache-cache dans la cour. + +Les autres poules avaient l'air de s'intéresser sans vacarme aux +événements et se contentaient de lancer de temps à autre un gloussement +moqueur. + +Toutefois, il n'en était pas de même de l'épouse favorite du Bantam. + +Elle nous injuriait positivement du haut de son perchoir. + +Les canards formaient la partie la plus indisciplinable de cette +réunion, car bien qu'ils n'eussent rien à voir dans les débuts de ce +désordre, ils témoignaient vivement leur intérêt pour les fuyards, +couraient après eux de toute la vitesse de leurs courtes pattes jaunes +et embarrassaient les pas des poursuivants. + +--Nous la tenons, criai-je toute haletante, quand la poule à crête fut +cernée dans un angle. Attrapez-la, master Cronin. Ah! vous l'avez +manquée! Vous l'avez manquée! Arrêtez-la, Sol. Oh! mon Dieu! Elle arrive +de mon côté. + +--C'est très bien, miss Montague, s'écria master Cronin, pendant que +j'attrapais par les pattes la malheureuse volatile et que je me +disposais à la mettre sous mon bras pour l'empêcher de reprendre la +fuite. Permettez-moi de vous la tenir. + +--Non, non, je vous prie d'attraper le coq. Le voilà! Tenez, là, +derrière la meule de foin! Passez d'un côté, je passe de l'autre. + +--Il s'en va par la grande porte, cria Sol. + +--Chou! criai-je à mon tour, Chou! Oh! il est parti. + +Et nous nous élançâmes tous deux dans le parc pour l'y poursuivre. + +On tourna l'angle, on passa dans l'avenue, où je me trouvai face à face +avec un jeune homme à figure très halée, en complet à carreaux, qui se +dirigeait vers la maison, en flânant. + +Il n'y avait pas à se méprendre avec ces yeux gris et rieur. + +Lors même que je ne l'aurais pas regardé, un instinct, j'en suis sûre, +m'aurait dit que c'était Jack. + +M'était-il possible d'avoir un air digne, avec la poule à crête fourrée +sous mon bras? + +Je fis un effort pour me redresser, mais le gredin d'oiseau semblait se +douter qu'il avait enfin trouvé un protecteur, car il se mit à piauler +avec un redoublement de violence. + +Dans mon désespoir, je la lâchai et j'éclatai de rire. + +Jack en fit autant. + +--Comment ça va-t-il, Nell? dit-il en me tendant la main. + +Puis, d'une voix qui marquait l'étonnement: + +--Tiens, vous n'êtes plus du tout comme quand je vous ai vue pour la +dernière fois. + +--Ah! alors je n'avais pas une poule sous le bras, dis-je. + +--Qui aurait cru que la petite Nelly serait jamais devenue une femme? +dit Jack tout entier encore à sa stupéfaction. + +--Vous ne vous attendiez pas à ce que je devienne un homme en +grandissant, n'est-ce pas? dis-je avec une profonde indignation. + +Et alors, renonçant brusquement à toute réserve: + +--Nous sommes rudement contents de votre arrivée, Jack. Ne vous pressez +pas tant d'aller à la maison. Venez nous aider à attraper le coq bantam. + +--Vous avez bien raison, dit Jack avec sa voix si gaie d'autrefois. +Allons! + +Et nous voici tous les trois à courir comme des fous, à travers le parc, +pendant que le pauvre Sol s'empressait à notre aide, embarrassé à +l'arrière-garde avec les ciseaux et la prisonnière. + +Jack avait son costume très froissé pour un homme en visite, quand il +présenta ses respects à maman dans l'après-midi, et mes rêves de dignité +et de réserve étaient dispersés à tous les vents. + + + + +Chapitre IV + + +Ce mois de mai, nous eûmes à Hatherley House une véritable troupe. + +C'était Bob, et Sol, et Jack Hawthorne, et master Nicolas Cronin. +C'était, d'autre part, miss Maberly, et Elsie, et maman, et moi. + +En cas de nécessité, nous pouvions recruter dans les résidences des +environs une demi-douzaine d'invités, de manière à pouvoir former un +auditoire quand on produisait des charades ou des pièces, de notre cru. + +Master Nicolas Cronin, jeune étudiant d'Oxford, adonné aux sports et +plein de complaisance, fut, de l'avis de tous, une acquisition utile, +car il était doué d'un étonnant talent pour l'organisation et +l'exécution. + +Jack ne montrait pas, tant s'en faut, autant d'entrain qu'autrefois. + +En fait, nous fûmes unanimes à l'accuser d'être amoureux, ce qui lui fit +prendre cet air nigaud qu'ont les jeunes gens en pareille circonstance, +mais il n'essaya point de se disculper de cette charmante imputation. + +--Qu'allons-nous faire aujourd'hui? dit un matin Bob. Quelqu'un de vous +a-t-il une idée? + +--Vider l'étang, dit master Cronin. + +--Nous n'avons pas assez d'hommes, dit Bob. Passons à autre chose. + +--Il faut organiser une cagnotte pour le Derby, dit Jack. + +--Oh! on a du temps de reste pour cela: les courses n'auront lieu que +dans la seconde semaine. Voyons, autre chose? + +--Le Lawn-tennis, suggéra Sol, avec hésitation. + +--Du Lawn-tennis, il n'en faut pas. + +--Vous pourriez organiser une dînette à l'Abbaye d'Hatherley, dis-je. + +--Superbe, s'écria master M. Cronin, c'est bien cela. Qu'en dites-vous, +Bob? + +--Une idée de première classe, dit mon frère, adoptant la proposition +avec empressement. + +Les repas sur l'herbe sont très aimés de ceux qui en sont à la première +phase de la tendre passion. + +--Eh bien, comment nous y rendrons-nous, Nell? dit Elsie. + +--Je n'irai pas du tout, dis-je. J'y tiendrais énormément, mais j'ai à +planter ces fougères que Sol est allé me chercher. Vous feriez mieux +d'aller à pied. Ce n'est qu'à trois milles, et on pourrait envoyer +d'avance le petit Bayliss avec le panier de provisions. + +Il surgit alors un autre obstacle. + +Le lieutenant s'était donné une entorse la veille. Il n'en avait +jusqu'alors parlé à personne, mais à présent, ça commençait à lui faire +mal. + +--Vraiment, pourrais pas, dit Jack, trois milles à l'aller, trois au +retour. + +--Allons, venez, ne faites pas le fainéant, dit Bob. + +--Mon cher garçon, dit le lieutenant, j'ai fait assez de marches pour +le reste de ma vie. Si vous aviez vu avec quelle ardeur notre énergique +général me poussait de Kaboul à Kandahar, vous auriez pitié de moi. + +--Laissons le vétéran tranquille, dit master Nicolas Cronin. + +--Ayons pitié de ce soldat blanchi sous le harnais, remarqua Bob. + +--Assez blagué comme cela! fit Jack. Je vais vous dire ce que je compte +faire, reprit-il en se ranimant. Vous me donnerez la charrette anglaise, +Bob, et je la conduirai en compagnie de Nell, dès qu'elle aura fini de +planter ses fougères. Nous pourrons nous charger du panier. Vous venez, +n'est-ce pas, Nell? + +--C'est entendu, dis-je. + +Bob donna son approbation à cet arrangement, et tout le monde fut +content, à l'exception de master Salomon Barker, qui jeta sur le +militaire un regard imprégné d'une indulgente malice. + +L'affaire définitivement convenue, toute la troupe alla faire les +préparatifs, et ensuite on partit par l'avenue. + + + + +Chapitre V + + +On ne saurait croire à quel point l'état de la cheville s'améliora dès +que le dernier de la bande eut disparu au tournant de la haie. + +Quand les fougères eurent été plantées, quand le gig[3] fut attelé, Jack +avait retrouvé toute son activité, toute sa vivacité. + +--Il me semble que vous avez mis bien peu de temps à guérir, dis-je +pendant que nous trottions à travers les méandres du petit sentier +champêtre. + +--En effet, dit Jack, c'est que je n'avais rien du tout, Nell. Je +voulais causer avec vous. + +--Vous n'allez pas me soutenir que vous avez dit un mensonge pour +pouvoir causer avec moi? protestai-je. + +--J'en dirais quarante, dit Jack avec aplomb. + +J'étais tellement perdue dans la contemplation de pareils abîmes de +scélératesse dans le caractère de Jack, que je ne fis plus aucune +riposte. + +Je me demandai si Elsie serait flattée ou indignée qu'on lui parlât de +commettre un tel nombre de mensonges pour elle. + +--Nous avons toujours été si bons amis quand nous étions enfants, Nell, +commença mon compagnon. + +--Oui, dis-je en baissant les yeux sur la couverture jetée sur nos +genoux. + +Je commentais à ce moment à devenir une jeune personne d'une grande +expérience, comme vous le voyez, et à comprendre ce que signifient +certaines inflexions de la voix masculine. + +Ce sont des choses que l'on n'acquiert que par la pratique. + +--Vous n'avez pas l'air d'avoir autant d'affection pour moi que vous en +aviez alors, dit Jack. + +J'étais toujours absorbée entièrement par l'examen de la peau de léopard +que j'avais devant moi. + +--Savez-vous, Nelly, reprit Jack, que quand je campais en plein air +dans les passes glacées de l'Himalaya, quand je voyais l'armée ennemie +rangée en bataille devant moi, bref... reprit-il en prenant soudain un +ton passionné, tout le temps que j'ai passé dans ce maudit trou +d'Afghanistan, je n'ai pas eu d'autre pensée que celle de la fillette +que j'avais laissée en Angleterre. + +--Vraiment! dis-je à demi-voix. + +--Oui, dit Jack, j'ai emporté votre souvenir dans mon coeur, et quand je +suis revenu, vous n'étiez plus une fillette. Je vous ai retrouvée belle +femme, Nelly, et je me suis demandé si vous aviez oublié les jours +d'autrefois. + +Jack commençait à devenir très poétique dans son enthousiasme. + +Pendant ce temps, il avait abandonné complètement à son initiative le +vieux poney, qui se laissait aller, lui, à son penchant chronique, celui +de s'arrêter pour admirer le paysage. + +--Voyons, Nelly, dit Jack, avec une défaillance dans la respiration, +comme quand on va tirer la corde de sa douche en pluie, une des choses +que l'on apprend en faisant campagne, c'est à mettre la main sur les +bonnes choses dès qu'on les aperçoit. Pas de retard, pas d'hésitation, +car on ne sait pas si quelque autre ne va pas l'emporter pendant qu'on +cherche à prendre son parti. + +«Nous y venons, me dis-je avec désespoir, et il n'y a pas de fenêtre par +où Jack puisse se jeter dès qu'il aura fait le plongeon.» + +J'en étais venue à former une association d'idées entre celle d'amour et +celle de saut par la fenêtre et cela datait de l'aveu du pauvre Sol. + +--Ne croyez-vous pas, Nell, dit Jack, que vous auriez pour moi assez +d'affection pour lier éternellement votre existence à la mienne? +Voudriez-vous être ma femme, Nelly? + +Il ne sauta pas même à bas du véhicule. + +Il y resta, assis près de moi, me regardant avec ses brillants yeux +gris, pendant que le poney allait flânant, et broutant les fleurs des +deux côtés de la route. + +Très évidemment il tenait à obtenir une réponse. + +Je ne sais comment je crus voir une figure pâle et timide me regarder +d'un fond obscur et entendre la voix de Sol me faisant sa déclaration +d'amour. + +Pauvre garçon, après tout il s'était mis le premier en campagne! + +--Le pourriez-vous, Nell? demanda Jack une fois de plus. + +--J'ai beaucoup d'affection pour vous, Jack, lui dis-je en le regardant +avec un certain trouble, mais... + +Comme sa figure s'altéra, à ce monosyllabe: + +«Mais je ne crois, pas que mon affection aille jusque-là. En outre, je +suis si jeune, voyez-vous. Je crois bien que votre proposition me +vaudrait beaucoup de compliments et le reste, mais il ne faut plus +songer à moi à ce point de vue. + +--Alors vous me refusez, dit Jack en pâlissant légèrement. + +--Pourquoi ne vous adressez-vous pas à Elsie, m'écriai-je dans mon +désespoir. Pourquoi tout le monde s'adresse-t-il à moi? + +--Ce n'est pas Elsie que je veux, s'écria Jack en lançant au poney un +coup de fouet qui surprit un peu ce quadrupède à l'allure peu pressée. +Qu'est-ce que veut dire ce «tout le monde», Nell? + +Pas de réponse. + +--Je vois ce que c'est, dit Jack avec amertume. J'ai remarqué ce +cousin, qui est toujours après vous, depuis que je suis ici. Vous êtes +engagée avec lui? + +--Non, non, je ne le suis pas. + +--Que Dieu en soit loué! répondit dévotement Jack. Il y a encore de +l'espoir. Peut-être, avec le temps, en viendrez-vous à de meilleures +idées. Dites-moi, Nell, aimez-vous beaucoup ce nigaud d'étudiant en +médecine? + +--Ce n'est pas un nigaud, dis-je avec indignation, et je l'aime tout +autant que je vous aimerai jamais. + +--Vous pourriez l'aimer tout autant sans beaucoup l'aimer, dit Jack +d'un ton boudeur. + +Puis ni l'un ni l'autre ne dîmes mot, jusqu'au moment où un grand cri +poussé en choeur par Bob et master Cronin annonça l'arrivée du reste de +la troupe. + + + + +Chapitre VI + + +Si la partie de campagne fut réussie, cela fut dû entièrement aux +efforts de ce dernier gentleman. + +Trois amoureux sur quatre personnes, c'est hors de proportion, et il +fallut toutes ses facultés de boute-en-train pour compenser l'effet +désastreux de l'humeur des autres. + +Bob avait l'air de ne voir que les charmes de miss Maberly. + +La pauvre Elsie restait à se morfondre dans l'isolement, pendant que mes +deux admirateurs passaient leur temps à se regarder, puis à me regarder +tour à tour. + +Mais master Cronin lutta courageusement contre cet état de choses +décourageant, se rendit agréable à tous, en explorant des ruines ou +débouchant des bouteilles avec la même véhémence, la même énergie. + +Le cousin Sol, en particulier, se montrait découragé et dépourvu +d'entrain. + +Il était convaincu, j'en suis sûre, que mon voyage en tête-à-tête avec +Jack avait été arrangé d'avance entre nous. Mais il y avait dans son +expression plus de peine que de colère. + +Jack, au contraire, j'ai regret de le dire, se montrait nettement +agressif. + +Ce fut même cela qui me décida à choisir mon cousin pour m'accompagner +dans la promenade à travers bois qui suivit le lunch. + +Jack avait fini par prendre des airs de propriétaire si provocants que +j'étais résolue à en finir une fois pour toutes. + +Je lui en voulais aussi d'avoir pris l'air d'être cruellement mortifié +par mon refus et d'avoir voulu dénigrer par derrière le pauvre Sol. + +Il s'en fallait beaucoup que je fusse éprise de l'un ou de l'autre, mais +après tout, avec mes idées juvéniles de lutte à armes égales, j'étais +révoltée de voir l'un ou l'autre prendre une avance que je regardais +comme un avantage mal acquis. + +Je sentais que si Jack n'était pas revenu, j'aurais fini à la longue par +agréer mon cousin. + +D'autre part, si ce n'avait été Sol, je n'aurais jamais pu refuser Jack. + +Pour le moment, je les aimais tous les deux trop pour favoriser l'un ou +l'autre. + +«Comment cela finira-t-il? je me le demande, pensai-je. Il faut que je +fasse quelque chose de décisif dans un sens ou dans l'autre, à moins +que, peut-être, le meilleur parti soit d'attendre et de voir ce que +l'avenir amènera.» + +Sol montra une légère surprise quand je le choisis pour compagnon, mais +il accepta avec un sourire de gratitude. + +Son esprit parut considérablement soulagé. + +--Ainsi donc, je ne vous ai point encore perdue, Nell, me dit-il à +demi-voix, pendant que nous nous enfoncions sous les grands arbres et +que les voix de la troupe nous arrivaient de plus en plus affaiblies par +l'éloignement. + +--Personne ne peut me perdre, dis-je, car jusqu'à présent personne ne +m'a gagnée. Je vous en prie, ne parlez plus de cela. Ne pourriez-vous +pas causer comme vous le faisiez il y a deux ans, et ne pas être si +épouvantablement sentimental? + +--Vous saurez un jour pourquoi, Nell, dit l'étudiant d'un ton de +reproche. Attendez jusqu'au jour où vous connaîtrez vous-même l'amour; +alors vous comprendrez. + +Je fis une légère moue d'incrédulité. + +--Asseyons-nous ici, Nell, dit le cousin Sol, en me dirigeant +habilement vers un petit tertre couvert de fraisiers et de mousse, et se +perchant sur une souche d'arbre à coté de moi. Maintenant, tout ce que +je vous demande, c'est de répondre à une ou deux questions. Après cela +je ne vous persécuterai plus. + +Je m'assis, l'air résigné, les mains sur les genoux. + +--Êtes-vous fiancée au lieutenant Hawthorne? + +--Non, répondis-je avec énergie. + +--Est-ce que vous l'aimez mieux que moi? + +--Non; je ne l'aime pas mieux. + +Le thermomètre du bonheur de Sol marqua au moins cent degrés à l'ombre. + +--Est-ce que vous m'aimez mieux que lui, Nelly, fit-il d'une voix très +tendre. + +--Non. + +Le thermomètre redescendit au-dessous de zéro. + +--Voulez-vous dire que nous sommes, à vos yeux, exactement au même +niveau? + +--Oui. + +--Mais il vous faudra choisir entre nous un jour, vous savez, dit le +cousin Sol d'un ton de doux reproche. + +--Je voudrais bien qu'on ne me tourmente pas ainsi, m'écriai-je en me +fâchant, ce que font d'ordinaire les femmes quand elles ont tort. Vous +ne m'aimez pas du tout. Autrement vous ne seriez pas ainsi à me +harceler. Je crois qu'à vous deux vous finirez par me rendre folle. + +Et alors je parus sur le point d'éclater en sanglots, en même temps que +la faction Barker manifestait des indices de consternation et de +défaite. + +«Est-ce que vous ne voyez pas ce qui en est, Sol? dis-je en riant à +travers mes larmes de son air déconfit. Supposez que vous ayez été élevé +avec deux jeunes filles, que vous en soyez venu à les aimer beaucoup +toutes deux, mais que vous n'ayez jamais eu de préférence pour l'une, +que vous n'ayez jamais eu l'idée d'épouser l'une ou l'autre. Puis, qu'on +vous dise comme cela, à brûle pourpoint, que vous devez choisir l'une +d'elles, et rendre ainsi l'autre très malheureuse, vous trouveriez, +n'est-ce pas, que ce n'est pas chose facile. + +--En effet, je ne le trouve pas, dit l'étudiant. + +--Alors vous ne pouvez pas me blâmer. + +--Je ne vous blâme pas, Nelly, répondit-il en s'attaquant avec sa canne +à une grande digitale pourpre. Je trouve que vous avez parfaitement le +droit de vouloir être sûre de vos dispositions. Il me semble, +continua-t-il--en parlant d'une voix un peu hachée, mais disant ce +qu'il pensait, en vrai gentleman anglais qu'il était--il me semble que +ce Hawthorne est un excellent garçon. Il a plus vu le monde que moi. Il +fait, il dit toujours ce qu'il y a de mieux à faire et à dire, et quand +il le faut, et certainement ce n'est point là un des traits de mon +caractère. Puis il est de bonne famille. Il a un bel avenir. Je devrais, +je pense, vous savoir beaucoup de gré de votre hésitation, Nell, et la +regarder comme une preuve de votre bon coeur. + +--Nous ne parlerons plus de cela, dis-je en pensant, à part moi, que ce +garçon-là était d'une nature bien plus fine que celui dont il faisait +l'éloge. Tenez, ma jaquette est toute tachée par ces affreux +champignons. Je me demande où sont les autres en ce moment. + +Il ne fallut pas bien longtemps pour les découvrir. + +Tout d'abord nous entendîmes des cris et des rires qui retentissaient +dans les échos des longues clairières. + +Puis, comme nous nous avancions dans cette direction, nous fûmes +stupéfaits de voir la flegmatique Elsie courant à toutes jambes par le +bois, sans chapeau, sa chevelure flottant au vent. + +Ma première idée fut qu'il était arrivé une effrayante catastrophe-- +peut-être des brigands, ou un chien enragé--et je vis la forte main de +mon compagnon se crisper sur sa canne. + +Mais lorsque nous fûmes près de la fugitive, nous apprîmes que tout le +tragique de la chose se réduisait à une partie de cache-cache organisée +par l'infatigable master Cronin. + +Comme on s'amusa, en se courbant, se cachant, courant parmi les chênes +de Hatherley. + +Quelle horreur aurait éprouvée le bon vieil abbé qui les avait plantés +et comme la longue procession de moines en robe noire se serait mise à +marmotter ses oraisons! + +Jack refusa de prendre part au jeu, en alléguant sa cheville malade, et +resta à fumer sous un arbre, l'air fort boudeur, en jetant sur Salomon +Barker des regards pleins d'une sombre haine, pendant que ce dernier +gentleman participait au jeu avec enthousiasme et se distinguait en se +faisant toujours prendre et ne prenant jamais personne. + + + + +Chapitre VII + + +Pauvre Jack! Il fut certainement très malheureux ce jour-là. + +Même un amoureux accueilli favorablement eût été quelque peu désorienté, +je crois, par un incident survenu pendant notre retour à la maison. + +Il avait été convenu que nous reviendrions tous à pied. La charrette +avait été déjà renvoyée avec le panier vide, de sorte que nous prîmes +par l'Allée des Épines, et ensuite à travers champs. + +Nous étions occupés justement à franchir une barrière à claire-voie pour +traverser la pièce de terre de dix acres du père Brown, quand master +Cronin revint en arrière et dit que nous ferions mieux de prendre la +route. + +--La route? dit Jack. C'est absurde. Nous gagnons un quart de mille par +ce champ. + +--Oui, mais il y a quelque danger. Nous ferions mieux de faire le tour. + +--Où est le danger? fit notre militaire en tortillant sa moustache d'un +air dédaigneux. + +--Oh! ce n'est rien, dit Cronin. Ce quadrupède qui est au milieu du +pré, c'est un taureau, et un taureau qui n'a pas très bon caractère. +Voilà tout. Je ne suis pas d'avis de laisser aller les dames. + +--Nous n'irons pas, dirent en choeur les dames. + +--Alors suivons la haie pour regagner la route, suggéra Sol. + +--Vous irez par où il vous plaira, dit Jack d'un ton grognon. Quant à +moi, je passe par le pré. + +--Ne faites pas le fou, Jack, dit mon frère. + +--C'est bon pour vous autres de penser à tourner le dos à une vieille +vache; moi je ne trouve pas. Cela blesse mon amour-propre, voyez-vous, +et je vous rejoindrai de l'autre côté de la ferme. + +Et, ce disant, Jack boutonna son habit d'un air truculent, brandit sa +canne avec jactance et entra dans la prairie de dix acres. + +On se groupa près de la barrière et on suivit d'un regard anxieux les +événements. + +Jack fit de son mieux pour avoir l'air absorbé par la contemplation du +paysage et de l'état probable du temps, car il jetait des regards autour +de lui et vers les nuages d'un air préoccupé. + +Toutefois ses coups d'oeil partaient du côté taureau et y revenaient je +ne sais comment. + +L'animal, après avoir examiné longuement et fixement l'intrus, avait +battu en retraite dans l'ombre de la haie sur un des côtés, et Jack +suivait le grand axe du champ. + +--Ça va bien, dis-je, il s'est écarté du chemin. + +--Je crois qu'il le fait marcher, dit master Nicolas Cronin. C'est un +animal plein de méchanceté et de roublardise. + +Master Cronin finissait à peine ces mots que le taureau sortit de +l'ombre de la haie, et se mit à frapper du pied en secouant sa tête +noire à l'expression mauvaise. + +À ce moment Jack était au milieu du pré et affectait de ne pas remarquer +son adversaire, tout en hâtant un peu le pas. + +La manoeuvre, que fit ensuite le taureau, consista à décrire rapidement +deux ou trois petits cercles. + +Puis il s'arrêta, lança un mugissement, baissa la tête, dressa la queue +et se dirigea sur Jack de toute sa vitesse. + +Ce n'était plus le moment de feindre d'ignorer l'existence de l'animal. + +Jack regarda un instant autour de lui. + +Il n'avait d'autre arme que sa petite canne, pour tenir tête à cette +demi-tonne de viande en colère qui accourait sur lui au pas de charge. + +Il fit la seule chose qui fut possible, c'est à dire qu'il courut vers +la haie de l'autre côté du pré. + +Tout d'abord Jack eut la condescendance de courir, mais ensuite il se +mit à un trot tranquille, méprisant, une sorte de compromis entre sa +dignité et sa crainte, chose si plaisante que, malgré notre effroi, nous +éclatâmes de rire en choeur. + +Peu à peu, toutefois, comme il entendait le galop des sabots se +rapprocher, il hâta le pas, et finit par prendre pour tout de bon la +fuite pour trouver un abri. + +Son chapeau s'était envolé, les basques de son habit voltigeaient au +vent, et son ennemi n'était plus qu'à dix yards de lui. + +Quand même notre héros de l'Afghanistan aurait eu à ses trousses toute +la cavalerie d'Ayoub Khan, il n'aurait pu parcourir cet espace en moins +de minutes. + +Si vite qu'il allât, le taureau allait plus vite encore, et ils parurent +atteindre la haie en même temps. + +Nous vîmes Jack s'y enfoncer hardiment, et une seconde après il en +sortit de l'autre côté, d'un trait, comme s'il avait été projeté par un +canon, pendant que le taureau lançait une série de mugissements +triomphants à travers le trou fait par Jack. + +Nous éprouvâmes une sensation de soulagement en voyant Jack se secouer +pour se mettre en route dans la direction de la maison sans jeter un +regard de notre côté. + +Lorsque nous arrivâmes, il s'était retiré dans sa chambre et ce fut +seulement le lendemain au déjeuner qu'il reparut, boitant et l'air fort +déconfit. + +Mais aucun de nous n'eut la cruauté de faire allusion à l'événement, et +par un traitement judicieux nous l'eûmes remis dans son état normal de +bonne humeur avant l'heure du lunch. + + + + +Chapitre VIII + + +C'était deux jours après la partie de campagne que devait se tirer notre +grande cagnotte du Derby. + +C'était une cérémonie annuelle qu'on n'omettait jamais à Hatherley +House. + +En comptant les visiteurs et les voisins il y avait généralement autant +de demandes de tickets qu'il y avait de chevaux engagés. + +--La cagnotte se tire ce soir, Mesdames et Messieurs, dit Bob en +qualité de maître de la maison. Le montant est de dix shillings. Le +second a un quart de la masse, le troisième rentre dans sa mise. +Personne ne peut prendre plus d'un billet, ni vendre son billet après +l'avoir pris. + +Tout cela fut proclamé par Bob d'une voix très pompeuse, très +officielle, bien que l'effet en fût un peu amoindri par un sonore «Amen» +de master Nicolas Cronin. + + + + +Chapitre IX + + +Il me faut maintenant renoncer au style personnel pour un moment. + +Jusqu'à présent, ma petite histoire s'est composée simplement d'une +série d'extraits de mon journal particulier, mais j'ai maintenant à +raconter une scène que je n'appris qu'au bout de bien des mois. + +Le lieutenant Hawthorne, ou Jack, comme je ne puis m'empêcher de +l'appeler, avait été fort tranquille depuis la partie de campagne, et il +s'était adonné à la rêverie. + +Or, le hasard voulut que master Salomon Barker vînt au fumoir après le +lunch, le jour de la cagnotte, et qu'il y trouvât le lieutenant assis et +faisant de la fumée, pour distraire sa grandeur solitaire. + +Battre en retraite eût paru une lâcheté. + +Aussi l'étudiant s'assit-il sans mot dire et se mit à feuilleter le +_Graphic_. + +Les deux nivaux trouvaient la situation également embarrassante. + +Ils avaient pris l'habitude de mettre le plus grand soin à s'éviter et +maintenant ils se trouvaient brusquement mis face à face, sans qu'un +tiers fût là pour jouer le rôle de tampon. + +Le silence finissait par devenir pénible. + +Le lieutenant bâilla, toussa avec une nonchalance mal jouée et continua +à examiner d'un air sombre le journal qu'il tenait. + +Le tic-tac de la pendule, le choc des billes qui arrivait de l'autre +côté du corridor, où se trouvait la salle de billard, prenaient une +intensité et une monotonie qui, à la longue, devenaient insupportables. + +Sol leva les yeux une fois, mais il rencontra les yeux de son compagnon, +qui venait de faire exactement la même chose. + +Les deux jeunes gens se donnèrent aussitôt l'air de s'intéresser +profondément, exclusivement aux dessins du plafond. + +«Pourquoi me quereller avec lui? pensait Sol à part lui. Après tout, je +ne demande qu'à jouer à chances égales. Probablement je serai mal +accueilli, mais je ne risque rien à lui offrir une entrée en +conversation. + +Le cigare de Sol s'était éteint: l'occasion était trop favorable pour la +laisser passer. + +--Auriez-vous l'obligeance de me donner une allumette, Lieutenant? +demanda-t-il. + +Le lieutenant était désolé, extrêmement désolé, mais n'avait pas la +moindre allumette. + +C'était un mauvais début. + +La politesse glaciale vous tient plus à distance que la grossièreté +proprement dite. Mais master Salomon Barker, comme la plupart des gens +timides, était l'audace même, dès que la glace avait été rompue. + +Il ne voulait plus de ces coups d'épingle, de ces malentendus; le moment +était venu des mesures définitives. + +Il poussa son fauteuil jusqu'au milieu de la chambre et se planta en +face du militaire étonné. + +--Vous faites la cour à miss Nelly Montague, dit-il. + +Jack se leva de son canapé aussi promptement que si le taureau du +fermier Brown était entré par la fenêtre. + +--Et si je la fais, dit-il en tortillant sa moustache roussie, que +diable cela peut-il vous faire? + +--Ne vous emportez pas, dit Sol, rasseyez-vous; et causons de l'affaire +en gens raisonnables. Je l'aime, moi aussi. + +--Où diable cet individu veut-il en venir? se demanda Jack en se +ressayant, et tout fumant encore de la récente explosion. + +--En un mot comme en cent, le fait est que nous l'aimons tous les deux, +reprit Sol en soulignant sa remarque d'un mouvement de son doigt osseux. + +--Et après? dit le lieutenant, donnant quelques indices d'une rechute. +Je suppose que le plus favorisé l'emportera, et que la jeune personne +est parfaitement en état de faire elle-même son choix. Vous ne vous +attendez pas, n'est-ce pas, à ce que je me retire de la course, +uniquement parce que vous tenez à gagner le prix? + +--C'est bien cela, s'écria Sol, il faudra que l'un de nous deux se +retire. Vous avez émis la bonne idée. Vous voyez, Nelly, miss Montague +veux-je dire, vous aime mieux que moi, autant que je puis voir, mais +elle m'aime encore assez pour ne pas vouloir m'affliger par un refus +formel. + +--L'honnêteté m'oblige à reconnaître, dit Jack d'un ton plus conciliant +que celui donc il avait parlé jusqu'alors, que Nelly, miss Montague, +veux-je dire, vous aime mieux que moi, mais que, néanmoins, elle m'aime +encore assez pour ne pas préférer mon rival ouvertement, en ma présence. + +--Je ne suis pas de votre avis, dit l'étudiant. À vrai dire, je crois +que vous vous trompez, car elle me l'a dit en propres termes. Toutefois, +ce que vous dites nous permettra d'arriver plus facilement à nous +entendre. Il est parfaitement évident que tant que nous nous montrerons +également amoureux d'elle, aucun de nous deux ne peut avoir le moindre +espoir de faire sa conquête. + +--Il y a quelque bon sens dans cela, dit le lieutenant, d'un air +réfléchi, mais que proposez-vous? + +--Je propose que l'un de nous se retire, pour employer votre +expression. Il n'y a pas d'autre alternative. + +--Mais qui devra se retirer? demanda Jack. + +--Ah! voilà la question. + +--Je puis alléguer que je la connais depuis plus longtemps. + +--Je puis alléguer que j'ai été le premier à l'aimer. + +L'affaire semblait arrivée à un point mort. Ni l'un ni l'autre des +jeunes gens n'était, si peu que ce fût, disposé à abdiquer en faveur de +son rival. + +--Voyons, dit l'étudiant, si nous tirions au sort. + +Cela paraissait équitable, tous deux en tombèrent d'accord. Mais il +surgit une nouvelle difficulté. + +Tous deux éprouvaient une répugnance sentimentale à risquer l'ange de +leurs rêves sur une chance aussi mesquine que la chute d'une pièce de +monnaie ou la longueur d'une paille. + +Ce fut en ce moment critique que le lieutenant Hawthorne eut une +inspiration. + +--Je vais vous dire de quelle façon nous allons trancher l'affaire, +proposa-t-il. Vous et moi nous sommes inscrits pour la cagnotte de notre +Derby. Si votre cheval bat le mien, je renonce à ma chance. Si le mien +bat le vôtre, vous renoncez pour toujours à miss Montague. Est-ce marché +conclu? + +--Je n'ai qu'une réserve à faire, dit Sol. C'est dans deux jours +qu'auront lieu les courses. Pendant ce temps-là, aucun de nous ne devra +rien faire pour gagner sur l'autre un avantage déloyal. Nous +conviendrons tous les deux d'ajourner notre cour jusqu'à ce que la chose +soit décidée. + +--Convenu! dit le soldat. + +--Convenu! dit Salomon. + +Et tous deux scellèrent l'engagement d'une poignée de mains. + + + + +Chapitre X + + +Ainsi que je l'ai fait remarquer, je ne savais rien de l'entretien qui +avait eu lieu entre mes prétendants. + +Je puis dire incidemment que, pendant ce temps-là, j'étais dans la +bibliothèque, ou j'écoutais du Tennyson, que me lisait de sa voix sonore +et musicale master Nicolas Cronin. + +Toutefois, je m'aperçus, dans la soirée, que ces deux jeunes gens +montraient un entrain singulier au sujet de leurs chevaux, et que ni +l'un ni l'autre n'étaient disposés à rien faire pour m'être agréable. + +Je suis heureuse de pouvoir dire qu'ils furent punis de ce crime par le +sort qui leur attribua des outsiders sans valeur. + +Eurydice fut, je crois, le cheval échu à Sol, pendant que Jack tirait le +nom de Bicyclette. + +Master Cronin eut pour sa part un cheval appelé Iroquois. Quant aux +autres, ils parurent enchantés de leur lot. + +Avant d'aller me coucher, je jetai un coup d'oeil au fumoir, et je fus +enchanté de voir Jack en train de consulter le prophète du sport dans le +_Champ de Courses_ tandis que Sol était plongé jusqu'au cou dans la +_Gazette_. + +Cette passion soudaine pour le Turf paraissait d'autant plus étrange que +si je savais mon cousin capable de distinguer un cheval d'une vache, +c'était tout ce que ses amis pouvaient lui accorder en fait de +connaissances de cette sorte. + +Les différentes personnes qui se trouvaient à la maison furent unanimes +à trouver que ces dix jours passaient bien lentement. + +Je n'aurais pu en dire autant. + +Peut-être parce que je découvris une chose fort inattendue et fort +agréable au cours de cette période. + +C'était un soulagement que de me sentir exempte de toute crainte de +blesser la susceptibilité de l'un ou de l'autre de mes anciens amoureux. + +Je pouvais dire maintenant quel était l'objet de mon choix, de ma +préférence, car ils m'avaient complètement abandonnée, et me laissaient +à la société de mon frère Bob ou de master Nicolas Cronin. + +Le nouvel élément d'entrain qu'avaient apporté les courses de chevaux +semblait avoir chassé entièrement de leur esprit leur première passion. +Jamais on ne vit maison envahie à ce point par les _tuyaux_ spéciaux, +par un tel nombre d'odieux imprimés, où il pourrait par hasard se +trouver un mot relatif à la forme des chevaux ou à leurs antécédents. + +Les grooms de l'écurie eux-mêmes étaient las de raconter comme quoi +Bicyclette descendait de Vélocipède, ou d'expliquer à l'étudiant en +médecine comment Eurydice était issue de Hadès par Orphée. L'un d'eux +découvrit que la grand-mère maternelle d'Eurydice était arrivée +troisième au Handicap d'Ebor; mais la façon bizarre dont il se mettait +sur l'oeil gauche la demi-couronne qu'il avait reçue, tout en adressant +de l'oeil droit un clin d'oeil au cocher, donne quelque lieu de mettre en +doute son affirmation. + +Et d'une voix qui sentait la bière, il dit tout bas ce soir-là: + +--Ce nigaud! Il ne s'apercevra pas de la différence, et rien que de +s'imaginer que c'est la vérité, ça vaut un dollar pour lui. + + + + +Chapitre XI + + +À l'approche du jour du Derby l'émotion s'accrut. + +Master Cronin et moi, nous échangions des coups d'oeil et des sourires, +en voyant Jack et Sol se jeter, après le déjeuner, sur les journaux et +dévorer les listes des paris. + +Mais le point culminant, ce fut le soir qui précédait immédiatement la +course. + +Le lieutenant avait couru à la gare pour s'assurer les dernières +nouvelles. Il revint toujours courant, et brandissant avec frénésie un +journal froissé au-dessus de sa tête. + +--Eurydice est couronnée, cria-t-il. Votre cheval est fichu, Barker. + +--Quoi? hurla Sol. + +--Oui, fichu... absolument abîmé à l'entraînement, ne courra pas du +tout. + +--Faites voir, gémit mon cousin, en s'emparant du journal. + +Puis il le laissa tomber, s'élança hors de la chambre et descendit à +grand bruit les marches quatre à quatre. + +Nous ne le revîmes plus jusqu'au soir, où il reparut furtivement très +ébouriffé et se hâta de se glisser dans sa chambre. + +Pauvre garçon? j'aurais sympathisé avec sa peine si je n'avais songé à +la conduite déloyale qu'il avait récemment tenue à mon égard. + +Depuis ce moment, Jack parut un tout autre homme. + +Il commença aussitôt à me témoigner des attentions visibles, ce qui fut +fort ennuyeux pour moi et pour une autre personne qui se trouvait là. + +Il joua du piano. Il chanta. Il proposa des amusements de société. En +somme, il usurpa les fonctions exercées d'ordinaire par master Nicolas +Cronin. + +Je me souviens d'avoir été frappée d'un fait remarquable, c'est que dans +la matinée du Derby, le lieutenant parut avoir complètement cessé de +s'intéresser de la course. + +À déjeuner, il se montra plein d'entrain, mais il n'ouvrit pas même le +journal qui se trouvait devant lui. + +Ce fut master Cronin qui le déploya à la fin, et jeta un regard sur les +colonnes. + +--Quoi de neuf, Nick? demanda mon frère Bob. + +--Pas grand-chose. Ah! si, voici quelque chose. Un autre accident de +chemin de fer. Une rencontre de trains, à ce qu'il paraît, le frein +Westinghouse n'a pas fonctionné. Deux tués, sept blessés et... par +Jupiter! écoutez-moi ça: parmi les victimes se trouvait un des +concurrents des jeux Olympiques d'aujourd'hui. Un éclat aigu de bois lui +est entré dans le côté et cet animal de valeur a dû être sacrifié sur +l'autel de l'humanité. Le nom de ce cheval est Bicyclette. Holà, +Hawthorne, voilà que vous avez répandu tout votre café sur la nappe. Ah! +j'oubliais: Bicyclette, c'était votre cheval, n'est-ce pas? Voilà votre +chance à l'eau, je le crains. Je vois qu'Iroquois, qui avait une basse +cote au commencement, est devenu le favori du jour. + + + + +Chapitre XII + + +Paroles significatives, et je ne doute pas que votre perspicacité ne +vous l'ait appris, au moins depuis les trois dernières pages. + +Ne me traitez pas de flirteuse, de coquette avant d'avoir pesé les +faits. + +Tenez compte de mon amour-propre piqué du soudain abandon de mes +amoureux, songez combien je fus charmée de l'aveu que me fit celui dont +j'avais voulu me cacher l'amour, alors même que je le lui rendais, +songez aux occasions qui s'offrirent à lui et dont il profita pendant +tout le temps que Jack et Sol m'évitèrent d'une manière systématique et +pour se conformer à leur ridicule convention. + +Pesez tout cela, et alors qui d'entre vous jettera la première pierre à +la jeune fille rougissante qui fut l'enjeu de la cagnotte du Derby? + +Voici la chose, telle qu'elle parut au bout de trois mois bien courts +dans le _Morning Post_: «12 août--À l'église de Hatherley, mariage de +Nicolas Cronin, esquire, fils aîné de Nicolas Cronin, esquire, de +Woodlands, Cropshire, avec miss Eleanor Montague, fille de feu James +Montague, esquire, juge de paix, à Hatherley House». + + + + +Chapitre XIII + + +Jack partit en déclarant qu'il allait s'offrir comme volontaire dans une +expédition en ballon pour le Pôle Nord. Mais il revint trois jours +après, et dit qu'il avait changé d'intention. + +Il voulait refaire à pied le trajet parcouru par Stanley à travers +l'Afrique équatoriale. + +Depuis, il a laissé échapper une ou deux allusions pleines d'amertume +aux espérances déçues et aux joies ineffables de la mort; mais tout bien +considéré, il continue à se porter fort bien, et récemment on l'a +entendu grogner en des occasions telles que du mouton pas assez cuit et +du boeuf trop cuit, allusions que l'on peut à bon droit regarder comme +des indices de bonne santé. + +Sol prit la chose avec plus de calme; mais je crains que le fer ne soit +entré plus profond dans son âme. + +Toutefois, il se remit d'aplomb comme un garçon courageux qu'il était. + +Il poussa même la hardiesse jusqu'à désigner les demoiselles d'honneur, +ce qui lui fournit l'occasion de se perdre dans un labyrinthe +inextricable de mots. + +Il se lava les mains de la phrase rebelle, et la coupa en deux pour +s'asseoir, succombant à sa rougeur et aux applaudissements. + +J'ai entendu dire qu'il avait pris pour confidente de ses douleurs et de +ses déceptions la soeur de Grace Maberly et trouvé en elle la sympathie +qu'il en attendait. + +Bob et Grace se marient dans quelques mois, et il se pourrait qu'un +autre mariage ait lieu à la même époque. + + + + +LE RÉCIT DE L'AMÉRICAIN + + + + +Chapitre I + + +Cela vous a un air étrange, disait-il au moment où j'ouvris la porte de +la chambre où se réunissait notre cercle mi-social mi-littéraire, mais +je pourrais vous raconter des choses bien plus drôles que celles-là, +diablement plus drôles. + +Comme vous le voyez, ça n'est pas les gens qui savent enfiler des mots +anglais correctement, et qui ont reçu de bonnes éducations, qui se +trouvent dans les drôles d'endroits où je me suis vu. + +Messieurs, la plupart du temps, c'est des gens grossiers, qui savent +toute juste se faire comprendre de vive voix; et bien moins encore +décrire, avec la plume et l'encre, les choses qu'ils ont vues, mais +s'ils le pouvaient, ils vous feraient dresser les cheveux d'étonnement à +vous autres Européens; oui, Messieurs, c'est comme ça. + +Il se nommait, je crois, Jefferson Adams. + +Je sais que ses initiales étaient J. A., car vous pouvez les voir encore +profondément gravées à la pointe du couteau sur le panneau d'en haut, et +à droite de la porte de notre fumoir. + +Il nous légua ce souvenir, ainsi que quelques dessins artistiques +exécutés par lui avec du jus de tabac sur notre tapis de Turquie, mais à +part ces reliques, notre Américain conteur d'histoire a disparu de notre +monde. + +Il flamba comme un météore brillant au milieu de nos banales et calmes +réunions, et alla se perdre dans les ténèbres extérieures. + +Ce soir-là, cependant, notre hôte du Nevada était complètement lancé. +Aussi j'allumai tranquillement ma pipe et m'installai sur la chaise la +plus proche, en me gardant bien d'interrompre son récit. + +--Remarquez-le bien, reprit-il, je ne veux pas chercher noise à vos +hommes de science. + +«J'aime, je respecte un type qui est capable de mettre à sa place +n'importe quelle bête ou plante, depuis une baie de houx jusqu'à un ours +grizzly, avec des noms à vous casser la mâchoire, mais si voulez des +faits vraiment intéressants, des faits pleins d'un jus savoureux, +adressez-vous à vos baleiniers, à vos gens de la frontière, à vos +éclaireurs, aux hommes de la Baie d'Hudson, des gaillards qui savent à +peine signer leur nom. + +Il y eut alors une pause, pendant laquelle master Jefferson Adams sortit +un long cigare et l'alluma. + +Nous observions un rigoureux silence, car l'expérience nous avait appris +qu'à la moindre interruption notre Yankee rentrait aussitôt dans sa +coquille. + +Il regarda autour de lui avec un sourire d'amour-propre satisfait, et +remarquant notre air attentif, il reprit à travers une auréole de fumée: + +--Eh bien lequel de vous, gentlemen, est jamais allé dans l'Arizona? +Aucun, je parie. + +«Et parmi tous les Anglais et Américains qui promènent la plume sur le +papier, combien y en a-t-il qui sont allés dans l'Arizona? Bien peu, +j'en suis sûr. + +«J'y suis allé, Monsieur, j'y ai vécu des années, et quand je pense à ce +que j'y ai vu, c'est à peine si je me crois moi-même aujourd'hui. + +«Ah! en voilà un du pays! + +«J'étais du nombre des flibustiers de Walker. + +«On avait jugé à propos de nous qualifier ainsi. Après que nous eûmes +été dispersés, et notre chef fusillé, plusieurs d'entre nous se +frayèrent des routes et s'installèrent par là. + +«C'était une colonie anglaise, et américaine au grand complet, avec nos +femmes et enfants. + +«Je crois qu'il en reste encore des anciens, et qu'ils n'ont pas encore +oublié ce que je vais vous raconter. Non, je vous garantis qu'ils ne +l'ont point oublié, tant qu'ils seront de ce côté-ci de la tombe. + +«Mais je parlais du pays, et je parie que je vous étonnerais énormément, +si je ne vous parlais pas d'autre chose. + +«Songer qu'un tel pays aurait été fait pour quelques _Graisseurs_ et +quelques demi-sang! C'est faire un mauvais usage des bienfaits de la +Providence, je vous le dis. + +«L'herbe y poussait plus haut que la tête d'un homme à cheval, et des +arbres si serrés que pendant des lieues et des lieues vous n'arriviez +pas à entrevoir un bout de ciel bleu, et des orchidées grandes comme des +parapluies. Peut-être quelqu'un de vous a-t-il vu une plante qu'on +appelle piège à mouches quelque part dans les États. + +--_Dionoea muscipula_, dit à demi-voix Dawson, notre savant par +excellence. + +--Ah! Dix au nez de municipal, c'est ça! Vous voyez une mouche se poser +sur cette plante-là. Alors vous voyez aussitôt les deux battants de la +feuille se rapprocher brusquement et tenir la mouche prisonnière entre +eux, la broyer, la triturer en petits morceaux. + +«Ça ressemble à s'y méprendre à une grande pieuvre avec son bec, et des +heures après, si vous ouvrez la feuille, vous voyez le corps de la +mouche à moitié digéré, et en menus morceaux. Eh bien j'ai vu dans +l'Arizona de ces pièges à mouche avec des feuilles de huit, de dix pieds +de long, des épines ou dents d'au moins un pied. + +«Elles étaient capables de... Mais, Dieu me damne, je vais trop vite. + +«C'était la mort de Joe Hawkins que je voulais votre raconter. + +«C'est bien la chose la plus étrange que vous puisiez jamais entendre. + +«Il n'y avait personne du Montana qui ne connût Joe Hawkins, Alabama +Joe, comme on l'appelait là-bas. + +«C'était un homme de plein air, je vous en réponds, mais le plus damné +putois qu'un homme ait jamais vu. + +«Un bon garçon, souvenez-vous en, tant que vous le caressiez dans le +sens du poil, mais pour peu qu'on le blaguât, il devenait pire qu'un +chat sauvage. + +«Je l'ai vu tirer ses six coups dans une foule d'hommes qui le +bousculait pour l'entraîner dans le bar de Simpson, alors qu'une danse +était en train, et il planta son _bowie-knife_ dans Tom Hooper, parce +que celui-ci lui avait versé par mégarde son verre sur son gilet. + +«Non, il ne reculait pas devant un assassinat, Joe, oh non, et il ne +fallait pas avoir confiance en lui, tant que vous n'aviez pas l'oeil sur +lui. + +«Car, au temps dont je parle, alors que Joe Hawkins faisait le matamore +par la ville et piétinait la loi sous son révolver, il y avait là un +Anglais nommé Scott, Tom Scott, si je me souviens bien. + +«Ce diable de Scott était un Anglais pour tout de bon (je demande pardon +à la compagnie présente) et pourtant il ne plaisait guère à la bande +d'Anglais de là-bas, ou la bande d'Anglais ne lui allait pas beaucoup. + +«C'était un homme tranquille, ce Scott, même trop tranquille pour une +population aussi rude que celle-là. + +«On l'appelait sournois, mais il ne l'était pas. + +«Il se tenait le plus souvent à l'écart et ne se mêlait d'aucune affaire +tant qu'on le laissait tranquille. + +«Certains disaient qu'il avait été comme qui dirait persécuté dans son +pays, qu'il avait été Chartiste, ou quelque chose dans ce genre, qu'il +lui avait fallu lever le pied et décamper, mais il n'en parlait jamais +lui-même et ne se plaignait jamais. + +«Cet individu de Scott était une sorte de cible pour les gens du +Montana, tant il était tranquille et avait l'air simple. + +«Il n'avait personne pour le soutenir dans ses ennuis, car, comme je le +disais tout à l'heure, c'est à peine si les Anglais le regardaient comme +l'un des leurs, et on lui fit plus d'une mauvaise farce. + +«Il ne répondait jamais grossièrement; il était poli avec tout le monde. + +«Je crois que les gens en vinrent à croire qu'il manquait d'énergie, +jusqu'au jour où il leur montra qu'ils se trompaient. + +«Ce fut au bar de Simpson que le coup se monta, et ça aboutit à la drôle +de chose que j'allais vous conter. + + + + +Chapitre II + + +«Alabama Joe et un ou deux autres vauriens en voulaient alors à mort aux +Anglais, et ils disaient ouvertement ce qu'ils pensaient, quoique je les +eusse avertis que ça pourrait bien aboutir à une terrible affaire. + +«Ce soir-là, en particulier, Joe était plus qu'à moitié ivre. + +«Il faisait le fanfaron par la ville avec son révolver et cherchait +quelqu'un avec qui se chamailler. + +«Alors il retourna au bar, où il était certain de rencontrer quelqu'un +des Anglais aussi disposé à une querelle qu'il l'était lui-même. + +«Et pour sûr, en effet; il y en avait une demi-douzaine qui flânaient +par là et Tom Scott était debout seul devant le poêle. + +«Joe s'assit près de la table, et mit devant lui son révolver et son +_bowie-knife_. + +«--Les voici, mes arguments, Jeff me dit-il, si jamais un de ces +Anglais au foie blanc ose me donner un démenti. + +«Je tentai de l'arrêter, Messieurs, mais il n'était pas homme à se +laisser convaincre si aisément, et il se mit à tenir des propos tels que +personne ne pouvait les endurer. + +«Oui, un graisseur lui-même aurait pris feu, si vous lui aviez tant +parlé du pays de la Graisse. + +«Il y eut de l'émotion dans le bar, et chacun mit la main sur ses armes, +mais avant qu'ils eussent le temps de les tirer, on entendit une voix +calme, partant du côté du poêle, dire: + +«--Faites vos prières, Joe Hawkins, car, par le ciel, vous êtes un +homme mort. + +«Joe fit demi-tour et fit le geste de prendre son arme, mais ça ne +servait à rien. + +«Tom Scott était debout et le tenait sous son Derringer. + +«Sa face pâle était souriante, et c'était le diable en personne qu'on +voyait dans ses yeux. + +«--Ça n'est pas que le vieux pays se soit montré bien tendre pour moi, +dit-il, mais jamais personne n'en dira du mal devant moi. + +«Pendant une ou deux secondes, je vis son doigt presser peu à peu sur la +gâchette. + +«Puis il éclata de rire, et jetant son révolver à terre: + +«--Non, dit-il, je ne peux pas tuer un homme qui est à moitié ivre. +Gardez votre sale existence Joe, et employez-la mieux que vous n'avez +fait. Vous avez été plus près de la tombe ce soir que vous ne le serez +jamais jusqu'à ce que votre heure soit venue. Vous ferez mieux de +partir, pour la forêt, je parie. Non, ne me regardez pas de cet air +farouche. Je n'ai pas peur de votre arme: un fanfaron est bien près +d'être un lâche. + +«Et il fit demi-tour d'un air méprisant, ralluma au poêle sa pipe, qu'il +n'avait pas fini de fumer, pendant qu'Alabama s'esquivait du bar, +accompagné par les rires bruyants des Anglais. + +«Je vis sa figure quand il passa près de moi, et sur cette figure je vis +l'assassinat, Messieurs, l'assassinat, aussi clairement que la chose que +j'ai jamais vue le plus clair. + +«Je m'attardai au bar après cette querelle, et je regardai Tom Scott à +qui tous les hommes allaient serrer la main. + +«Ça me semblait comme qui dirait étrange de lui voir l'air si souriant +et si gai, car je connaissais le caractère sanguinaire de Joe, et je me +disais que l'Anglais n'avait guère de chance de voir le lendemain matin. + +«Il habitait dans un endroit en quelque sorte désert, vous savez, tout à +fait en dehors de la route battue, et il lui fallait pour s'y rendre +passer par le ravin du Piège à mouche. + +«Ce ravin-là était un endroit sombre et marécageux, fort solitaire même +en plein jour, car ça vous donnait le frisson rien que de voir ces +grandes feuilles de huit ou dix pieds de long se fermer brusquement pour +peu que quelque chose les toucha, mais la nuit il n'y avait pas une âme +dans les environs. + +«En outre, dans certains endroits du ravin le sol était mou jusqu'à une +grande profondeur et si on y avait jeté un corps, on ne l'aurait plus +revu le lendemain. + +«Je croyais voir Alabama Joe tapi sous les feuilles du grand Piège à +mouche dans la partie la plus sombre du ravin, l'air farouche, le +revolver en main, je le voyais presque, Messieurs, comme si je l'avais +eu sous les yeux. + +«Vers minuit, Simpson ferme son bar, en sorte qu'il nous fallut partir. + +«Tom Scott se mit en route d'un bon pas pour son trajet de trois milles. + +«Je n'avais pas manqué de lui glisser un mot d'avertissement quand il +passa près de moi, car j'avais une sorte d'affection pour mon homme. + +«--Tenez votre Derringer bien libre dans votre ceinture, Monsieur, que +je dis, car il pourrait se faire que vous en ayez besoin. + +«Il me regarda bien en face avec un sourire tranquille, et alors je le +perdis de vue dans l'obscurité. + +«J'étais convaincu que je ne le reverrais plus. + +«Il avait à peine disparu que Simpson vient à moi et me dit: + +«--Il va y avoir une jolie affaire au ravin du Piège à mouche, cette +nuit. Les garçons disent que Hawkins est parti une demi-heure à l'avance +pour attendre Scott et le tuer à bout portant. Je suis d'avis que le +coroner aura de la besogne demain. + + + + +Chapitre III + + +«Que se passa-t-il dans le ravin cette nuit-là? + +«C'était une question qu'on ne manqua pas de se poser le lendemain +matin. + +«Un demi-sang était à la pointe du jour dans la boutique de Ferguson. + +«Il raconta qu'un peu auparavant il s'était trouvé aux environs du ravin +vers une heure du matin. + +«Il ne fut pas facile de lui faire raconter son histoire, tellement il +avait l'air effrayé, mais à la fin, il nous dit qu'il avait entendu des +cris épouvantables au milieu du silence de la nuit. + +«Il n'y avait point eu de coups de feu, mais une série de hurlements, +comme qui dirait des hurlements étouffés, tels qu'en jetterait un homme +qui aurait la tête dans un _serape_ et qui souffrirait à mort. + +«Abner Brandon, moi et quelques autres nous étions alors à la boutique. + +«Nous montâmes donc à cheval pour nous rendre à la maison de Scott et +pour cela on traversa le ravin. + +«On n'y remarquait rien de particulier, point de sang, point de marques +de lutte; et quand nous arrivons à la maison de Scott, il sortit +au-devant de nous, aussi guilleret qu'une alouette. + +«--Hallo! Jeff, qu'il dit, pas du tout besoin de pistolet. Entrez +prendre un cocktail, les camarades! + +«--Avez-vous vu ou entendu quelque chose cette nuit en rentrant chez +vous? que je dis. + +«--Non, répondit-il, ça s'est passé bien tranquillement. Une sorte de +plainte jetée par une chouette, dans le ravin du Piège à mouche, et +voilà tout. Allons, pied à terre, et prenez un verre. + +«--Merci, dit Abner. + +«Alors nous descendons, et Tom Scott nous accompagna à cheval quand nous +repartîmes. + + + + +Chapitre IV + + +«Une agitation énorme régnait dans la Grande Rue quand nous y arrivâmes. + +«Le parti des Américains avait l'air d'avoir perdu la tête. + +«Alabama Joe avait disparu. On n'en retrouvait pas miette. + +«Depuis qu'il était allé au ravin, personne ne l'avait revu. + +«Lorsque nous mîmes pied à terre, il y avait un nombreux rassemblement +devant le Bar à Simpson, et je vous réponds qu'on regardait de travers +Tom Scott. + +«On entendit armer des pistolets et je vis Scott mettre lui aussi la +main à sa ceinture. + +«Il n'y avait pas l'ombre d'un Anglais en cet endroit. + +«--Écartez-vous, Jeff Adams, fait Zebb Humphrey, le plus grand coquin +qui ait existé, vous n'avez rien à voir dans cette affaire. Dites donc, +les amis, est-ce que de libres Américains vont se laisser assassiner par +un maudit Anglais? + +«Ce fut la chose la plus prompte que j'aie jamais vu. + +«Il y eut une mêlée et un coup de feu. + +«Zebb était par terre, avec une balle de Scott dans la cuisse, et Scott +lui aussi était par terre, maintenu par une douzaine d'hommes. + +«Ça ne lui aurait servi à rien de se débattre. Aussi ne bougeait-il pas. + +«Ils parurent ne pas savoir ce qu'ils feraient de lui, puis un des amis +intimes d'Alabama les décida. + +«--Joe a disparu, qu'il dit. C'est tout ce qu'il y a de plus certain, +et voici l'homme qui l'a tué. Quelqu'un de vous sait qu'il est allé au +ravin cette nuit pour affaire; il n'est pas revenu. Cet Anglais que +voilà y est allé de son côté après lui. Ils se sont battus. On a entendu +des cris du côté des grands Pièges à mouche. Il aura joué au pauvre Joe +un de ses tours de sournois et l'aura jeté dans le marais. Ça n'est pas +étonnant que le corps ait disparu. Est-ce que nous allons rester comme +ça et laisser tuer nos camarades par les Anglais? Non, n'est-ce-pas. +Qu'il comparaisse devant le Juge Lynch, voilà mon avis. + +«--Lynchons-le, crièrent cent voix furieuses, car à ce moment toute la +colonie était accourue jusqu'au dernier gredin. + +«--Allons, les enfants, qu'on apporte une corde et hissons-le. +Pendons-le à la porte de Simpson. + +«--Attendez un moment, dit un autre en s'avançant. Pendons-le à côté du +grand Piège à mouche dans le ravin. Que Joe voie qu'il est vengé, +puisque c'est par là qu'il est enterré. + +«On applaudit à grands cris, et ils partirent, emmenant au milieu d'eux +Scott ficelé sur un mustang, et entouré d'une garde à cheval, le +révolver prêt à tirer, car nous savions qu'il y avait par là une +vingtaine d'Anglais, qui n'avaient pas l'air de reconnaître le Juge +Lynch, et qui n'attendaient que le moment de livrer bataille. + +«Je partis avec eux, le coeur bien ému de pitié pour ce pauvre Scott, qui +pourtant n'avait pas l'air ému pour un sou, non, pas du tout. + +«C'était un homme rudement trempé. + +«Ça vous paraît comme qui dirait bizarre, de pendre un homme à un Piège +à mouche, mais le nôtre était bel et bien un arbre. + +«Les feuilles étaient comme des bateaux accouplés, avec une charnière +entre les deux et les épines au fond. + + + + +Chapitre V + + +«Nous descendîmes dans ce ravin jusqu'à l'endroit où poussait le plus +grand de ces arbres et nous le vîmes, avec des feuilles fermes et +d'autres étalées. + +«Mais nous vîmes en cet endroit autre chose encore. + +«Debout autour de l'arbre étaient une trentaine d'hommes, tous des +Anglais, et armés jusqu'aux dents. + +«Évidemment, ils nous attendaient et avaient l'air fort disposés à la +besogne: ils étaient venus pour quelque motif et ils entendaient bien +parvenir par leur but. + +«Il y avait là tous les matériaux voulus pour faire la plus belle mêlée +que j'eusse jamais vue. + +«Comme nous arrivions, un grand Écossais à barbe rousse--il se nommait +Cameron--fit quelques pas en avant des autres, tenant son révolver +armé. + +«--Voyez, mes gaillards, vous n'avez pas le droit de toucher à un +cheveu de la tête de cet homme. Vous n'avez pas encore prouvé que Joe +était mort, et quand vous l'auriez prouvé, vous n'auriez pas prouvé que +c'est Scott qui l'a tué. En tout cas, il aurait été en cas de légitime +défense, car vous savez tous que Joe était en embuscade pour tuer Scott, +pour l'abattre à bout portant. Donc, je vous le répète, vous n'avez +nullement le droit de toucher à cet homme, et ce qui vaut encore mieux, +j'ai réuni trente arguments à six coups chacun pour vous dissuader de le +faire. + +«--C'est un point intéressant, et qui vaut la peine d'être discuté, dit +l'homme qui était le camarade intime de Alabama Joe. + +«On entendit armer des pistolets, tirer des pistolets, tirer des +couteaux, et les deux troupes se mirent à tirer l'une sur l'autre. Il +était évident que la moyenne de la mortalité allait s'élever dans le +Montana. + +«Scott était debout en arrière, avec un pistolet à l'oreille, s'il +faisait un mouvement. + +«Il avait l'air aussi tranquille, aussi calme que s'il n'avait point son +argent sur la table de jeu, quand tout à coup il sursaute et jette un +cri qui retentit à nos oreilles comme un coup de trompette. + +«--Joe! crie-t-il, Joe. Regardez. Le voici dans le Piège à mouche. + +«Tout le monde se retourna et regarda du côté qu'il montrait. + +«Ah! Jérusalem. Je crois que ce tableau ne s'effacera jamais de notre +mémoire. + +«Une des grandes feuilles du Piège à mouche, qui était restée fermée et +allongée sur le sol, commençait à s'entr'ouvrir peu à peu sur la +charnière. + +«Dans le creux de la feuille, Joe Alabama était étendu, comme un enfant +dans son berceau. + +«En se fermant, la feuille lui avait enfoncé lentement à travers le coeur +ses longues épines. + +«Nous vîmes bien qu'il avait fait une tentative pour s'ouvrir un +passage, et sortir, car il y avait une fente dans la feuille épaisse et +charnue, et il avait son _bowie-knife_ dans la main, mais la feuille +avait déjà enserré. + +«Sans doute, il s'était couché dedans pour attendre Scott, à l'abri de +l'humidité, et elle s'était fermée sur lui, comme vous voyez vos petites +plantes de serre chaude se fermer sur une mouche et nous le trouvâmes +là, tel qu'il était, déchiré, réduit en bouillie par les grandes dents +rugueuses de la plante cannibale. + +«Voilà la chose, Messieurs, et vous conviendrez que c'est une curieuse +histoire. + +--Et qu'advint-il de Scott? demanda Jack Sinclair. + +--Eh bien nous le remportâmes sur nos épaules, jusqu'au bar de Simpson, +et il nous paya une tournée. + +«Et même il fit un speech, un fameux speech encore, debout sur le +comptoir. + +«Ça parlait du Lion Anglais et de l'Aigle Américain qui désormais +iraient bras dessus, bras dessous. + +«À présent, Messieurs, comme l'histoire était longue, et que mon cigare +est fini, je crois que je vais me trotter avant qu'il soit plus tard. + +Il nous souhaita le bonsoir et sortit. + + + + +Chapitre VI + + +--Voilà une histoire bien extraordinaire, dit Dawson, qui aurait cru +qu'une _Dionoea_ aurait une telle puissance. + +--Une histoire diablement trouble, dit le jeune Sinclair. + +--Évidemment, dit le Docteur, c'est un homme qui s'en tient à la vérité +la plus prosaïque. + +--Ou bien c'est le menteur le plus original qui fut jamais. + +Je me demande lequel des deux avait raison. + + + [1] Propriétaire terrien. + [2] Titre honorifique d'un «gentleman». + [3] Cabriolet. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouveaux mystères et aventures +by Arthur Conan Doyle + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVEAUX MYSTÈRES ET AVENTURES *** + +***** This file should be named 13795-0.txt or 13795-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13795/ + +This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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