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+The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: En famille
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE ***
+
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com
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+
+
+
+
+Hector Malot
+
+EN FAMILLE
+(1893)
+
+
+
+Table des matieres
+
+TOME PREMIER
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+XXI
+TOME SECOND
+XXII
+XXIII
+XXIV
+XXV
+XXVI
+XXVII
+XXVIII
+XXIX
+XXX
+XXXI
+XXXII
+XXXIII
+XXXIV
+XXV
+XXXVI
+XXXVII
+XXXVIII
+XXXIX
+XL
+
+
+
+TOME PREMIER
+
+
+I
+
+Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
+de la porte de Bercy etaient encombres, et sur le quai, en quatre
+files, les voitures s'entassaient a la queue leu leu: haquets
+charges de futs, tombereaux de charbon ou de materiaux, charrettes
+de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
+juin, attendaient la visite de l'octroi, presses d'entrer dans
+Paris a la veille du dimanche.
+
+Parmi ces voitures, et assez loin de la barriere, on en voyait une
+d'aspect bizarre avec quelque chose de miserablement comique,
+sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formee d'un
+leger chassis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton
+bitume, le tout porte sur quatre roues basses.
+
+Autrefois la toile avait du etre bleue, mais elle etait si
+deteinte, salie, usee, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'a des
+probabilites a cet egard, de meme qu'il fallait se contenter d'a
+peu pres si l'on voulait dechiffrer les inscriptions effacees qui
+couvraient ses quatre faces: l'une, en caracteres grecs, ne
+laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caracteres
+grecs]; celle au-dessous semblait etre de l'allemand: _graphie_;
+une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraiche et francaise,
+celle-la: PHOTOGRAPHIE, etait evidemment la traduction de toutes
+les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
+divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roule avant
+d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris.
+
+Etait-il possible que l'ane qui y etait attele l'eut amenee de si
+loin jusque-la?
+
+Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il etait maigre,
+epuise, vide; mais, a le regarder de plus pres, on voyait que cet
+epuisement n'etait que le resultat des fatigues longuement
+endurees dans la misere. En realite, c'etait un animal robuste,
+d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ane d'Europe,
+elance, au poil gris cendre avec le ventre clair malgre les
+poussieres des routes qui le salissaient; des lignes noires
+transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayes, et, si
+fatigue qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tete haute d'un air
+volontaire, resolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
+voiture, rafistole avec des ficelles de diverses couleurs, les
+unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
+qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
+coupes le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le defendre
+du soleil et des mouches.
+
+Pres de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
+petite fille de onze a douze ans qui le surveillait.
+
+Son type etait singulier: d'une certaine incoherence, mais sans
+rien de brutal dans un tres apparent melange de race. Au contraire
+de l'inattendu de la chevelure pale et de la carnation ambree, le
+visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long,
+fute et grave. La bouche aussi etait serieuse. Dans l'affaissement
+du repos le corps s'etait abandonne; il avait les memes graces que
+la tete, a la fois delicates et nerveuses; les epaules etaient
+souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carree
+de couleur indefinissable, noire autrefois probablement; les
+jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
+mais la misere de l'existence n'enlevait cependant rien a la
+fierte de l'attitude de celle qui la portait.
+
+Comme l'ane se trouvait place derriere une haute et large voilure
+de foin, la surveillance en eut ete facile si de temps en temps il
+ne s'etait pas amuse a happer une goulee d'herbe, qu'il tirait
+discretement avec precaution, en animal intelligent qui sait tres
+bien qu'il est en faute.
+
+"Palikare, veux-tu finir!"
+
+Aussitot il baissait la tete comme un coupable repentant, mais des
+qu'il avait mange son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses
+oreilles, il recommencait avec un empressement qui disait sa faim.
+
+A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
+quatrieme ou cinquieme fois, une voix sortit de la voiture,
+appelant:
+
+"Perrine!"
+
+Aussitot sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
+voiture, ou une femme etait couchee sur un matelas si mince qu'il
+semblait colle au plancher.
+
+"As-tu besoin de moi, maman?
+
+-- Que fait donc Palikare?
+
+-- Il mange le foin de la voiture qui nous precede.
+
+-- Il faut l'en empecher.
+
+-- Il a faim.
+
+-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
+pas; que repondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se
+fachait?
+
+-- Je vais le tenir de plus pres.
+
+-- Est-ce que nous n'entrons pas bientot dans Paris?
+
+-- Il faut attendre pour l'octroi.
+
+-- Longtemps encore?
+
+-- Tu souffres davantage?
+
+-- Ne t'inquiete pas; l'etouffement du renferme; ce n'est rien",
+dit-elle d'une voix haletante, sifflee plutot qu'articulee.
+
+C'etaient la les paroles d'une mere qui veut rassurer sa fille; en
+realite elle se trouvait dans un etat pitoyable, sans respiration,
+sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas depasse vingt-six
+ou vingt-sept ans, au dernier degre de la cachexie; avec cela des
+restes de beaute admirables, la tete d'un pur ovale, des yeux doux
+et profonds, ceux meme de sa fille, mais avives par le souffle de
+la maladie.
+
+"Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.
+
+-- Quoi?
+
+-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je
+reviendrais tout de suite.
+
+-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne pres
+de Palikare et fais en sorte de l'empecher de voler ce foin.
+
+-- Cela n'est pas facile.
+
+-- Enfin veille sur lui."
+
+Elle revint a la tete de l'ane, et comme un mouvement se
+produisait, elle le retint de facon qu'il restat assez eloigne de
+la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre.
+
+Tout d'abord il se revolta, et voulut avancer quand meme, mais
+elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors
+il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
+voulut bien se tenir tranquille.
+
+N'ayant plus a s'occuper de lui, elle put s'amuser a regarder ce
+qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches
+et des remorqueurs sur la riviere; le dechargement des peniches au
+moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
+fer au-dessus d'elles et prenaient, comme a la main, leur
+cargaison pour la verser dans des wagons quand c'etaient des
+pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
+quand c'etaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
+du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
+Paris qu'on devinait dans une brume noire plutot qu'on ne le
+voyait; enfin pres d'elle, sous ses yeux, le travail des employes
+de l'octroi qui passaient de longues lances a travers les voitures
+de paille, ou escaladaient les futs charges sur les haquets, les
+percaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite
+tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en degustaient quelques
+gouttes qu'ils crachaient aussitot.
+
+Comme tout cela etait curieux, nouveau; elle s'y interessait si
+bien, que le temps passait, sans qu'elle en eut conscience.
+
+Deja un gamin d'une douzaine d'annees qui avait tout l'air d'un
+clown, et appartenait surement a une caravane de forains dont les
+roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix
+longues minutes, sans qu'elle eut fait attention a lui, lorsqu'il
+se decida a l'interpeller:
+
+"V'la un bel ane!"
+
+Elle ne dit rien.
+
+"Est-ce que c'est un ane de notre pays? Ca m'etonnerait joliment."
+
+Elle l'avait regarde, et voyant qu'apres tout il avait l'air bon
+garcon, elle voulut bien repondre:
+
+"Il vient de Grece.
+
+-- De Grece!
+
+-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare.
+
+-- Ah! c'est pour cela!"
+
+Mais malgre son sourire entendu, il n'etait pas du tout certain
+qu'il eut tres bien compris pourquoi un ane qui venait de Grece
+pouvait s'appeler Palikare.
+
+"C'est loin, la Grece? demanda-t-il.
+
+-- Tres loin.
+
+-- Plus loin que... la Chine?
+
+-- Non, mais loin, loin.
+
+-- Alors vous venez de la Grece?
+
+-- De plus loin encore.
+
+-- De la Chine?
+
+-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grece.
+
+-- Est-ce que vous allez a la fete des Invalides?
+
+-- Non.
+
+-- Ousque vous allez?
+
+-- A Paris.
+
+-- Ousque vous remiserez votre roulotte?
+
+-- On nous a dit a Auxerre qu'il y avait des places libres sur les
+boulevards des fortifications?"
+
+Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
+tete.
+
+"Les boulevards des fortifications, oh la la la!
+
+-- Il n'y a pas de places?
+
+-- Si.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des
+hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas
+peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir.
+
+-- Nous ne sommes que ma mere et moi, et ma mere est malade.
+
+-- Vous tenez a votre ane?
+
+-- Bien sur.
+
+-- Eh bien, demain votre ane vous sera vole; v'la pour commencer,
+vous verrez le reste; et ca ne sera pas beau; c'est Gras Double
+qui vous le dit.
+
+-- C'est vrai cela?
+
+-- Pardi, si c'est vrai; vous n'etes jamais venue a Paris?
+
+-- Jamais.
+
+-- Ca se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont
+dit que vous pouviez remiser la? pourquoi que vous n'allez pas
+chez Grain de Sel?
+
+-- Je ne connais pas Grain de Sel.
+
+-- Le proprietaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de
+palissades fermees la nuit; vous n'auriez rien a craindre, on sait
+que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
+voudraient entrer la nuit.
+
+-- C'est cher?
+
+-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique a Paris, mais en ce
+moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante
+sous la semaine, et votre ane trouverait sa nourriture dans le
+clos, surtout s'il aime les chardons.
+
+-- Je crois bien qu'il les aime!
+
+-- Il sera a son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un
+mauvais homme.
+
+-- C'est son nom, Grain de Sel?
+
+-- On l'appelle comme ca parce qu'il a toujours soif. C'est un
+ancien biffin qui a gagne gros dans le chiffon, qu'il n'a quitte
+que quand il s'est fait ecraser un bras, parce qu'un seul bras
+n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis a
+louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'ete a qui
+il trouve; avec ca, il a d'autres commerces: il vend des petits
+chiens de lait.
+
+-- C'est loin d'ici le Champ Guillot?
+
+-- Non, a Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
+pas Charonne?
+
+-- Je ne suis jamais venue a Paris.
+
+-- Eh bien, c'est la."
+
+Il etendit le bras devant lui dans la direction du nord.
+
+"Une fois que vous avez, passe la barriere, vous tournez, tout de
+suite a droite, et vous suivez le boulevard le long des
+fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
+traverse le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
+prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connait le
+Champ Guillot.
+
+-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et meme, si vous
+vouliez rester aupres de Palikare deux minutes, je lui en
+parlerais tout de suite.
+
+-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec.
+
+-- Empechez-le, je vous prie, de prendre du foin."
+
+Perrine entra dans la voiture et repeta a sa mere ce que le jeune
+clown venait de lui dire.
+
+"S'il en est ainsi, il n'y a pas a hesiter, il faut aller a
+Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
+Paris.
+
+-- Il parait que c'est tres facile."
+
+Au moment de sortir elle revint pres de sa mere et se pencha vers
+elle:
+
+"Il y a plusieurs voitures qui ont des baches, on lit dessus:
+"Usines de Maraucourt", et au-dessous le nom: "Vulfran
+Paindavoine"; sur les toiles qui couvrent les pieces de vin
+alignees le long du quai on lit aussi la meme inscription.
+
+-- Cela n'a rien d'etonnant.
+
+-- Ce qui est etonnant c'est de voir ces noms si souvent repetes."
+
+
+II
+
+Quand Perrine revint prendre sa place aupres de son ane, il
+s'etait enfonce le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
+tranquillement comme s'il avait ete devant un ratelier.
+
+"Vous le laissez manger? s'ecria-t-elle.
+
+-- J'vous crois.
+
+-- Et si le charretier se fache?
+
+-- Faudrait pas avec moi."
+
+Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur
+les hanches, la tete renversee.
+
+"Ohe, croquant!"
+
+Mais son concours ne fut pas necessaire pour defendre Palikare;
+c'etait au tour de la voiture de foin d'etre sondee a coups de
+lance par les employes de l'octroi, et elle allait passer la
+barriere.
+
+"Maintenant ca va etre a vous; je vous quitte. Au revoir,
+mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
+Gras Double, tout le monde vous repondra."
+
+Les employes qui gardent les barrieres de Paris sont habitues a
+voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
+voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
+cette jeune femme couchee; et surtout en jetant les yeux ca et la
+d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misere.
+
+"Vous n'avez rien a declarer? demanda-t-il en continuant son
+examen.
+
+-- Rien.
+
+-- Pas de vin, pas de provisions?
+
+-- Rien."
+
+Ce mot deux fois repete etait d'une exactitude rigoureuse: en
+dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table,
+d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles
+photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles,
+ni paniers, ni vetements.
+
+"C'est bien, vous pouvez entrer."
+
+La barriere passee, Perrine tourna tout de suite a droite, comme
+Gras Double lui avait recommande, conduisant Palikare par la
+bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des
+fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiereuse, usee par
+plaques, des gens etaient couches qui dormaient sur le dos ou sur
+le ventre, selon qu'ils etaient plus ou moins aguerris contre le
+soleil, tandis que d'autres s'etiraient les bras, leur sommeil
+interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la
+physionomie de ceux-la, de leurs tetes ravagees, culottees,
+hirsutes, de leurs guenilles, et de la facon dont ils les
+portaient, lui fit comprendre que cette population des
+fortifications ne devait pas, en effet, etre tres rassurante la
+nuit, et que les coups de couteau devaient s'echanger la
+facilement.
+
+Elle ne s'arreta pas a cet examen, maintenant sans interet pour
+elle, puisqu'elle ne se trouverait pas melee a ces gens, et elle
+regarda de l'autre cote, c'est-a-dire vers Paris.
+
+He quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
+terrains vagues ou s'elevaient des tas d'immondices, c'etait
+Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
+pere, dont elle revait depuis longtemps, et avec des imaginations
+enfantines, d'autant plus feeriques que le chiffre des kilometres
+diminuait a mesure qu'elle s'en rapprochait; de meme, de l'autre
+cote du boulevard, sur les talus, vautres dans l'herbe comme des
+bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
+etaient des Parisiens.
+
+Elle reconnut le cours de Vincennes a sa largeur et, apres l'avoir
+depasse, tournant a gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
+le monde le connaissait, tout le monde n'etait pas d'accord sur le
+chemin a prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois
+dans les noms de rues qu'elle devait suivre. A la fin cependant,
+elle se trouva devant une palissade formee de planches, les unes
+en sapin, les unes en bois non ecorce, celles-ci peintes, celles-
+la goudronnees, et quand, par la barriere ouverte a deux battants,
+elle apercut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
+wagon de chemin de fer sans roues aussi, poses sur le sol, elle
+comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guere en
+meilleur etat, que c'etait la le Champ Guillot. Eut-elle eu besoin
+d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits
+chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eut donnee.
+
+Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitot les chiens
+se jeterent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
+aboiements.
+
+"Qu'est-ce qu'il y a?" cria une voix.
+
+Elle regarda d'ou venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
+apercut un long batiment qui etait peut-etre une maison, mais qui
+pouvait bien etre aussi tout autre chose; les murs etaient en
+carreaux de platre, en paves de gres et de bois, en boites de fer-
+blanc, le toit en carton et en toile goudronnee, les fenetres
+garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et meme
+en verre, mais le tout construit et dispose avec un art naif qui
+faisait penser qu'un Robinson en avait ete l'architecte, avec des
+Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme a la barbe
+broussailleuse etait occupe a trier des chiffons qu'il jetait dans
+des paniers disposes autour de lui.
+
+"N'ecrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez."
+
+Elle fit ce qu'il commandait.
+
+"Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut pres de
+lui.
+
+-- C'est vous qui etes le proprietaire du Champ Guillot?
+
+-- On le dit."
+
+Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que,
+pour ne pas perdre son temps en l'ecoutant, il se versait, d'un
+litre qu'il avait a sa portee, un verre de vin a rouges bords et
+l'avalait d'un trait,
+
+"C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant.
+
+-- Combien?
+
+-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
+sous pour l'ane.
+
+-- C'est bien cher.
+
+-- C'est mon prix.
+
+-- Votre prix d'ete?
+
+-- Mon prix d'ete.
+
+-- Il pourra manger les chardons?
+
+-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides.
+
+-- Nous ne pouvons pas payer a la semaine, puisque nous ne
+resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
+par Paris pour aller a Amiens, et nous voulons nous reposer.
+
+-- Alors, ca va tout de meme; six sous par jour pour la roulotte,
+trois sous pour l'ane.
+
+Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:
+
+"Voila la premiere journee.
+
+-- Tu peux dire a tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est
+une troupe, c'est deux sous en plus par personne.
+
+-- Je n'ai que ma mere.
+
+-- Bon. Mais pourquoi ta mere n'est-elle pas venue faire sa
+location?
+
+-- Elle est malade, dans la voiture.
+
+-- Malade. Ce n'est pas un hopital ici."
+
+Elle eut peur qu'on ne voulut pas recevoir une malade.
+
+"C'est-a-dire qu'elle est fatiguee. Vous comprenez, nous venons de
+loin.
+
+-- Je ne demande jamais aux gens d'ou ils viennent."
+
+Il etendit le bras vers un coin de son champ;
+
+"Tu mettras ta roulotte la-bas, et puis tu attacheras ton ane;
+s'il m'ecrase un chien, tu me le payeras cent sous."
+
+Comme elle allait s'eloigner, il l'appela:
+
+"Prends un verre de vin.
+
+_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.
+
+-- Bon, je vas le boire pour toi."
+
+Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait verse, et se remit
+au tri de ses chiffons, autrement dit a son "triquage".
+
+Aussitot qu'elle eut installe Palikare a la place qui lui avait
+ete assignee, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
+malgre le soin qu'elle prenait de les eviter, elle monta dans la
+roulotte:
+
+"A la fin, pauvre maman, nous voila arrivees.
+
+-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilometres! Mon
+Dieu, que la terre est grande!
+
+-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire a diner.
+Qu'est-ce que tu veux?
+
+-- Avant tout, detelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
+etre bien las; donne-lui a manger, a boire; soigne-le.
+
+-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
+a un puits. Je reviens tout de suite."
+
+En effet, elle ne tarda pas a revenir et se mit a chercher ca et
+la dans la voiture, d'ou elle sortit le fourneau en terre,
+quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
+alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant
+devant, a pleins poumons.
+
+Quand il commenca a prendre, elle remonta dans la voiture:
+
+"C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas?
+
+-- J'ai si peu faim.
+
+-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu
+voudras. Veux-tu?...
+
+-- Je veux bien du riz."
+
+Elle versa une poignee de riz dans la casserole ou elle avait mis
+un peu d'eau, et, quand l'ebullition commenca, elle remua le riz
+avec deux baguettes blanches depouillees de leur ecorce, ne
+quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
+trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, a
+vrai dire, n'etaient pas indispensables, car il mangeait ses
+chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
+l'intensite.
+
+Quand le riz fut cuit a point, a peine creve et non reduit on
+bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinieres
+parisiennes, elle le dressa sur une ecuelle en une pyramide a
+large base, et le posa dans la voiture.
+
+Deja elle avait ete emplir une petite cruche au puits et l'avait
+placee aupres du lit de sa mere avec deux verres, deux assiettes,
+deux fourchettes; elle posa son ecuelle de riz a cote et s'assit
+sur le plancher, les jambes repliees sous elle, sa jupe etalee
+
+"Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue a la
+poupee, nous allons faire la dinette, je vais te servir."
+
+Malgre le ton enjoue qu'elle avait pris, c'etait d'un regard
+inquiet qu'elle examinait sa mere, assise sur son matelas,
+enveloppee d'un mauvais fichu de laine qui avait du etre autrefois
+une etoffe de prix, mais qui maintenant n'etait plus qu'une
+guenille, usee, decoloree.
+
+"Tu as faim, toi? demanda la mere.
+
+-- Je crois bien, il y a longtemps.
+
+-- Pourquoi n'as-tu pas mange un morceau de pain?
+
+-- J'en ai mange deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas
+voir; si ca met en appetit de regarder manger les autres, la
+platee sera trop petite."
+
+La mere avait porte une fourchette de riz a sa bouche, mais elle
+la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler.
+
+-- Ca ne passe pas tres bien, dit-elle en reponse au regard de sa
+fille.
+
+-- Il faut te forcer: la seconde bouchee passera mieux, la
+troisieme mieux encore."
+
+Mais elle n'alla pus jusque-la, et apres la seconde elle reposa sa
+fourchette sur son assiette:
+
+"Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.
+
+-- Oh! maman!
+
+-- Ne t'inquiete pas, ma cherie, ce n'est rien; on vit tres bien
+sans manger quand on n'a pas d'efforts a faire; avec le repos
+l'appetit reviendra."
+
+Elle defit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais
+si faible qu'elle fut elle ne perdit pas la pensee de sa fille, et
+en la voyant les yeux gonfles de larmes elle s'efforca de la
+distraire:
+
+"Ton riz est tres bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
+soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
+cherie, mange.
+
+-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange."
+
+A la verite elle. devait faire effort pour avaler, mais peu a peu,
+sous l'impression des douces paroles de sa mere, sa gorge se
+desserra, et elle se mit a manger reellement; alors l'ecuelle de
+riz disparut vite, tandis que sa mere la regardait avec un tendre
+et triste sourire:
+
+"Tu vois qu'il faut se forcer.
+
+-- Si j'osais, maman!
+
+-- Tu peux oser.
+
+-- Je te repondrais que ce que tu me dis, c'etait cela meme que je
+te disais.
+
+-- Moi, je suis malade.
+
+-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un medecin;
+nous sommes a Paris, et a Paris il y a de bons medecins.
+
+-- Les bons medecins ne se derangent pas sans qu'on les paye.
+
+-- Nous le payerions.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
+plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept
+sous. Regarde dans ta robe."
+
+Cette robe noire, aussi miserable que la jupe de Perrine, mais
+moins poudreuse, car elle avait ete battue, etait posee sur le
+matelas et servait de couverture; sa poche exploree donna bien les
+sept francs annonces et le florin d'Autriche.
+
+"Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
+l'argent francais.
+
+-- Je ne le connais guere mieux que toi."
+
+Elles firent le compte, et en estimant le florin a deux francs
+elles trouverent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.
+
+"Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le medecin,
+continua Perrine.
+
+-- Il ne me guerirait pas par des paroles, il ordonnerait des
+medicaments, comment les payer?
+
+-- J'ai mon idee. Tu penses bien que quand je marche a cote de
+Palikare, je ne passe pas tout mon temps a lui parler, quoiqu'il
+aimerait cela; je reflechis aussi a toi, a nous, surtout a toi,
+pauvre maman, depuis que tu es malade, a notre voyage, a notre
+arrivee a Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
+montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
+fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?
+
+-- Il est certain que meme pour des parents qui n'auraient pas de
+fierte, cette entree serait humiliante.
+
+-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous
+n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
+D'ailleurs a quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
+malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et
+quand meme je trouverais des gens assez braves pour se fier a moi,
+nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste
+d'argent que nous pouvons depenser trois francs pour un paquet de
+developpement, trois francs pour un virage d'or et d'acetate, deux
+francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.
+
+-- Et combien la vendrons-nous?
+
+-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon
+etat; et puis il y a le matelas...
+
+-- Tout, alors?
+
+-- Cela te fait de la peine?
+
+-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton
+pere y est mort, cela fait que si miserable qu'elle soit, la
+pensee de m'en separer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui
+nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses a
+laquelle son souvenir ne soit attache."
+
+Sa parole haletante s'arreta tout a fait, et sur son visage
+decharne des larmes coulerent sans qu'elle put les retenir.
+
+"Oh! maman, s'ecria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parle de
+cela.
+
+-- Je n'ai rien a te pardonner, ma cherie; c'est le malheur de
+notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder
+certains sujets sans nous attrister reciproquement, comme c'est la
+fatalite de mon etat que je n'aie aucune force pour resister, pour
+penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-meme. N'est-
+ce pas moi qui aurais du te parler comme tu viens de le faire,
+prevoir ce que tu as prevu, que nous ne pouvions pas arriver a
+Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces
+guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en meme
+temps qu'il fallait prevoir cela, il fallait aussi combiner des
+moyens pour trouver des ressources, et ma tete si faible ne
+m'offrait que des chimeres, surtout l'attente du lendemain, comme
+si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais
+guerie, nous ferions une grosse recette; les illusions des
+desesperes qui ne vivent plus que de leurs reves. C'etait folie,
+la raison a parle par ta bouche: je ne serai pas guerie demain,
+nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc
+vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout
+encore; il faut aussi que nous nous decidions a vendre..."
+
+Il y eut une hesitation et un moment de silence penible.
+
+"Palikare", dit Perrine.
+
+-- Tu y avais pense?
+
+-- Si j'y avais pense! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que
+l'idee me tourmentait que nous serions forcees un jour ou l'autre
+de le vendre, je n'osais meme pas le regarder, de peur qu'il ne
+devine que nous pouvions nous separer de lui, au lieu de le
+conduire a Maraucourt ou il aurait ete si heureux, apres tant de
+fatigues.
+
+-- Savons-nous seulement si nous-memes nous serons recues a
+Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela a esperer et
+que, si nous sommes repoussees, il ne nous restera plus qu'a
+mourir dans un fosse de la route, il faut coute que coute que nous
+allions a Maraucourt, et que nous nous y presentions de facon a ne
+pas faire fermer les portes devant nous...
+
+-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir
+de papa ne nous protegerait pas? lui qui etait si bon! Est-ce
+qu'on reste fache contre les morts?
+
+-- Je te parle d'apres les idees de ton pere, auxquelles nous
+devons obeir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec
+l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un medecin; qu'il
+me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je
+demande. Si elles reviennent, nous acheterons une robe decente
+pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour
+Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-la;
+sinon nous irons jusqu'ou nous pourrons, et nous ferons le reste
+du chemin a pied.
+
+-- Palikare est un bel ane; le garcon qui m'a parle a la barriere
+me le disait tantot. Il est dans un cirque, il s'y connait; et
+c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parle.
+
+-- Nous ne savons pas la valeur des anes a Paris, et encore moins
+celle que peut avoir un ane d'Orient. Enfin, nous verrons, et
+puisque notre parti est arrete, ne parlons plus de cela: c'est un
+sujet trop triste, et puis je suis fatiguee."
+
+En effet, elle paraissait epuisee, et plus d'une fois elle avait
+du faire de longues pauses pour arriver a bout de ce qu'elle
+voulait dire.
+
+"As-tu besoin de dormir?
+
+-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la
+tranquillite, du parti pris et l'espoir d'un lendemain.
+
+-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te deranger, et comme il
+y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver
+notre linge. Est-ce que ca ne te paraitra pas bon d'avoir demain
+une chemise fraiche?
+
+-- Ne te fatigue pas.
+
+-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguee."
+
+Apres avoir embrasse sa mere, elle alla de-ci de-la dans la
+roulotte, vivement, legerement; prit un paquet de linge dans un
+petit coffre ou il etait enferme, le placa dans une terrine;
+atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout use, et
+sortit emportant le tout. Comme apres que le riz avait ete cuit,
+elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude
+et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons
+l'herbe, apres avoir ote sa veste, elle commenca a savonner, a
+frotter, et sa lessive ne se composant en realite que de deux
+chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui
+fallait pas deux heures pour que fut tout lave, rince et etendu
+sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.
+
+Pendant qu'elle travaillait, Palikare attache, a une courte
+distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardee comme pour la
+surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait
+fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments
+qui etaient des appels imperieux.
+
+"Crois-tu que je t'oublie?" dit-elle.
+
+Elle alla a lui, le changea de place et lui apporta a boire dans
+sa terrine qu'elle avait soigneusement rincee, car s'il se
+contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il
+trouvait lui-meme, il etait au contraire tres difficile pour sa
+boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres
+ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout.
+
+Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit a le flatter de
+la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice
+a son enfant, et l'ane, qui tout de suite s'etait jete sur l'herbe
+nouvelle, s'arreta de manger pour poser sa tete contre l'epaule de
+sa petite maitresse et se faire mieux caresser: de temps en temps
+il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec
+des fremissements qui disaient sa beatitude.
+
+Le silence s'etait fait dans l'enclos maintenant ferme, ainsi que
+dans les rues desertes du quartier, et on n'entendait plus, au
+loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond,
+puissant, mysterieux comme celui de la mer, la respiration et la
+vie de Paris qui continuaient actives et fievreuses malgre la nuit
+tombante.
+
+Alors, dans la melancolie du soir, l'impression de ce qui venait
+de se dire etreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tete a
+celle de son ane, elle laissa couler les larmes qui depuis si
+longtemps l'etouffaient, tandis qu'il lui lechait les mains.
+
+
+
+III
+
+La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchee
+pres d'elle, tout habillee sur la planche, avec un fichu roule qui
+lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau
+qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraiche:
+elle etouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, a l'aube,
+le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
+grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule
+couverture un peu chaude qui leur restat.
+
+Malgre son desir d'aller chercher le medecin aussitot que
+possible, elle dut attendre que Grain de Sel fut leve, car a qui
+demander le nom et, l'adresse d'un bon medecin, si ce n'etait a
+lui?
+
+Bien sur qu'il connaissait un bon medecin, et un fameux qui
+faisait ses visites en voiture, non a pied comme les medecins de
+rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, pres de l'eglise; pour
+trouver la rue Riblette il n'y avait qu'a suivre le chemin de fer
+jusqu'a la gare.
+
+En entendant parler d'un medecin fameux qui faisait les visites en
+voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le
+payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
+en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. A la fin il
+comprit:
+
+"Ce que tu auras a payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de
+quarante sous. Et pour etre sure qu'il vienne, tu feras bien de
+les lui remettre d'avance."
+
+En suivant les indications qui lui avaient ete donnees, elle
+trouva assez facilement la rue Riblette, mais le medecin n'etait
+point encore leve, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
+rue, a la porte d'une remise derriere laquelle on etait en train
+d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
+en lui remettant ses quarante sous, elle le deciderait a venir, ce
+qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
+demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
+Guillot.
+
+Le temps fut eternel a passer, son angoisse se doublant de celle
+de sa mere qui ne devait rien comprendre a son retard; s'il ne la
+guerissait point instantanement, au moins allait-il l'empecher de
+souffrir. Deja elle avait vu un medecin entrer dans leur roulotte,
+lorsque son pere avait ete malade. Mais c'etait en pleine
+montagne, dans un pays sauvage, et le medecin que sa mere avait
+appele sans avoir le temps de gagner une ville, etait plutot un
+barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai medecin comme on
+en trouve a Paris, savant, maitre de la maladie et de la mort,
+comme devait l'etre celui-la, puisqu'on le disait fameux.
+
+Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme
+ancienne, a caisse jaune, auquel etait attele un gros cheval de
+labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitot le
+medecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadre d'une
+barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard.
+
+Avant qu'il fut monte en voiture, elle etait pres de lui et lui
+exposait sa demande.
+
+"Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.
+
+-- Non monsieur, c'est ma mere qui est malade, tres malade.
+
+-- Qu'est-ce que c'est ta mere?
+
+-- Nous sommes photographes."
+
+Il mit le pied sur le marchepied.
+
+Vivement elle tendit sa piece de quarante sous.
+
+"Nous pouvons vous payer.
+
+-- Alors, c'est trois francs."
+
+Elle ajouta vingt sous a la piece; il prit le tout et le fourra
+dans la poche de son gilet.
+
+"Je serai pres de ta mere d'ici un quart d'heure."
+
+Elle fit en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la
+bonne nouvelle:
+
+"Il va te guerir, maman, c'est un vrai medecin celui-la."
+
+Et vivement elle s'occupa de sa mere, lui lava le visage, les
+mains, lui arrangea les cheveux qui etaient admirables, noirs et
+soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut
+d'autre resultat que de la rendre plus vide et par la plus
+miserable encore.
+
+Elles n'eurent pas une trop longue attente a endurer: un roulement
+de voiture annonca l'arrivee du medecin et Perrine courut au-
+devant de lui.
+
+Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
+montra la roulotte.
+
+"C'est dans notre voiture que nous habitons", dit-elle.
+
+Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa
+paraitre aucune surprise, etant habitue a toutes les miseres avec
+sa clientele; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage
+comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchee sur son matelas,
+dans cet interieur denude.
+
+"Tirez la langue, donnez-moi la main."
+
+Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur medecin
+n'ont aucune idee de la rapidite avec laquelle s'etablit un
+diagnostic aupres des pauvres gens; en moins d'une minute son
+examen fut fait.
+
+"Il faut entrer a l'hopital", dit-il.
+
+La mere et la fille pousserent un meme cri d'effroi et de douleur.
+
+"Petite, laisse-moi seul avec ta maman", dit le medecin d'un ton
+de commandement.
+
+Perrine hesita une seconde; mais, sur un signe de sa mere, elle
+quitta la roulotte, dont elle ne s'eloigna pas.
+
+"Je suis perdue? dit la mere a mi-voix.
+
+-- Qui est-ce qui parle de ca: vous avez besoin de soins que vous
+ne pouvez pas recevoir ici.
+
+-- Est-ce qu'a l'hopital j'aurais ma fille?
+
+-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.
+
+-- Nous separer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule a Paris? que
+deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
+main dans la mienne.
+
+-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture ou
+le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
+le pouvez-vous?
+
+-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-etre.
+
+-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la
+chambre n'est pas tout, il faut des medicaments, une bonne
+nourriture, des soins: ce que vous auriez a l'hopital.
+
+-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me separer de ma
+fille. Que deviendrait-elle?
+
+-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que
+je devais."
+
+Il appela:
+
+"Petite."
+
+Puis, tirant un carnet de sa poche, il ecrivit au crayon quelques
+lignes sur une feuille blanche, qu'il detacha:
+
+"Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est aupres de
+l'eglise, pas un autre. Tu donneras a ta mere le paquet n deg. 1; tu
+lui feras boire d'heure en heure la potion n deg. 2; le vin de
+quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle
+voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir."
+
+Elle voulut l'accompagner pour le questionner:
+
+"Maman est bien malade?
+
+-- Tache de la decider a entrer a l'hopital.
+
+-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guerir?
+
+-- Sans doute, je l'espere; mais je ne peux pas lui donner ce
+qu'elle trouverait a l'hopital. C'est folie de n'y pas aller;
+c'est pour ne pas se separer de toi qu'elle refuse: tu ne serais
+pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisee et deluree."
+
+Marchant a grands pas, il etait arrive a sa voiture; Perrine eut
+voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.
+
+Alors elle revint a la roulotte.
+
+"Qu'a dit le medecin? demanda la mere.
+
+-- Qu'il te guerirait.
+
+-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
+prends tout l'argent."
+
+Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
+lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;
+
+"Vous avez de quoi payer?" dit-il.
+
+Elle ouvrit la main.
+
+"C'est sept francs cinquante", dit le pharmacien qui avait fait
+son calcul.
+
+Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs
+quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche a deux
+francs; il lui manquait donc treize sous.
+
+"Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
+d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?
+
+-- Ah! non par exemple."
+
+Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
+desesperee, aneantie.
+
+"Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
+sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantot."
+
+Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni
+faire credit de treize sous, ni accepter le florin:
+
+"Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
+viendrez le chercher tantot; je vais tout de suite vous preparer
+les paquets et la potion qui ne vous couteront que trois francs
+cinquante."
+
+Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
+viennois, qui devait provoquer l'appetit de sa mere, et revint
+toujours courant au Champ Guillot.
+
+"Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mires; regarde le pain,
+comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman?
+
+-- Oui, ma cherie."
+
+Toutes deux etaient pleines d'esperance et Perrine d'une foi
+absolue; puisque le medecin avait promis de guerir sa mere, il
+allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompee? quand
+on demande la verite a un medecin, il doit la dire.
+
+C'est un merveilleux aperitif que l'espoir; la malade, qui depuis
+deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitie du
+petit pain.
+
+"Tu vois, maman, disait Perrine.
+
+-- Cela va aller."
+
+En tout cas, son irritabilite nerveuse s'emoussa; elle eprouva un
+peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
+Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour
+vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
+facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes
+choses: meubles, habits, outils, instruments de musique, etoffes,
+materiaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en etait
+pas de meme, parce qu'il n'achetait pas de betes, excepte les
+petits chiens, et son avis etait qu'on devait attendre au mercredi
+pour le vendre au Marche aux chevaux.
+
+Le mercredi c'etait bien loin, car, dans sa surexcitation
+d'esperance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mere
+aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, a
+attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles
+pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger
+des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
+encore, qu'on pourrait peut-etre ne pas vendre Palikare, si le
+prix paye par Grain de Sel etait assez eleve; Palikare resterait
+au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivees a Maraucourt,
+elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
+perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux
+de vivre, desormais dans le bien-etre, loge dans une belle ecurie,
+se promenant toute la journee a travers de grasses prairies avec
+ses deux maitresses aupres de lui!
+
+Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
+avaient traverse son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle
+imaginait sans la preciser, Grain de Sel n'offrit que quinze
+francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, apres
+l'avoir longuement examinee.
+
+"Quinze francs!
+
+-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez
+que je fasse de ca?"
+
+Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
+diverses pieces de la roulotte, les roues, les brancards, en
+haussant les epaules d'un air de pitie meprisante.
+
+Tout ce qu'elle put obtenir apres beaucoup de paroles, ce fut une
+augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
+l'engagement que la roulotte ne serait depecee qu'apres leur
+depart, de facon a pouvoir jusque-la l'habiter pendant la journee,
+ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mere que de rester
+enfermee dans la maison.
+
+Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
+qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
+precieuse, car, malgre l'orgueil avec lequel il parlait de ses
+appartements, et qui n'avait d'egal que son mepris pour la
+roulotte, elle etait si miserable, si puante, cette maison, qu'il
+fallait leur detresse pour l'accepter.
+
+A la verite, elle avait un toit et des murs qui n'etaient pas en
+toile, mais sans aucune autre superiorite sur la roulotte: tout a
+l'entour se trouvaient amoncelees les matieres dont Grain de Sel
+faisait commerce et qui pouvaient supporter les intemperies:
+verres casses, os, ferrailles: tandis qu'a l'interieur le couloir
+et. des pieces sombres, ou les yeux se perdaient, contenaient
+celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons,
+bouchons, croutes de pain, bottes, savates, ces choses
+innombrables, detritus de toutes sortes, qui constituent les
+ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'acres odeurs
+qui prenaient a la gorge.
+
+Comme elle restait hesitante se demandant si sa mere ne serait pas
+empoisonnee par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:
+
+"Depechez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
+sois la pour recevoir et "triquer" ce qu'ils apportent.
+
+-- Est-ce que le medecin connait ces chambres? demanda-t-elle.
+
+-- Bien sur qu'il les connait; il est venu plus d'une fois a cote
+quand il a soigne la Marquise."
+
+Ce mot la decida: puisque le medecin connaissait ces chambres, il
+savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et
+puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mere pouvait bien
+en habiter une autre.
+
+"Cela vous coutera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutes
+aux trois sous pour l'ane et aux six sous pour la roulotte.
+
+-- Vous l'avez achetee?
+
+-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
+payer,"
+
+Elle ne trouva rien a repondre; ce n'etait pas la premiere fois
+qu'elle se voyait ainsi ecorchee; bien souvent elle l'avait ete
+plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
+croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au detriment
+de ceux qui n'ont pas.
+
+
+IV
+
+Perrine employa une bonne partie de la journee a nettoyer la
+chambre ou elles allaient s'installer, a laver le plancher, a
+frotter les cloisons, le plafond, la fenetre qui depuis que la
+maison etait construite n'avait jamais ete bien certainement a
+pareille fete.
+
+Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits ou
+elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait
+pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des
+jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporte des
+graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jete des plants
+de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
+de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
+qui leur convenait, avaient germe ou pousse, et maintenant
+fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vegetation ne
+ressemblait en rien a celle qu'on obtient dans un jardin, avec des
+soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
+sauvage qu'elle fut, elle n'en avait pas moins son charme de
+couleur et de parfum.
+
+Cela lui donna l'idee de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
+des giroflees rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des
+bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'ou ils chasseraient
+la mauvaise odeur en meme temps qu'ils l'egayeraient. Il semblait
+que ces fleurs n'appartenaient a personne, puisque Palikare
+pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
+n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander a
+Grain de Sel.
+
+"Est-ce pour les vendre? repondit celui-ci.
+
+-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.
+
+-- Comme ca, tant que tu voudras; parce que si c'etait pour les
+vendre, je commencerais par te les vendre moi-meme. Puisque c'est
+pour toi, ne te gene pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs,
+moi j'aime mieux celle du vin, meme il n'y a que celle-la que je
+sente."
+
+Le tas des verres plus ou moins casses etant considerable, elle y
+trouva facilement des vases ebreches dans lesquels elle disposa
+ses bouquets, et comme ces fleurs avaient ete cueillies au soleil,
+la chambre se remplit bientot du parfum des giroflees et des
+oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
+meme temps que leurs fraiches couleurs eclairaient ses murs noirs.
+
+Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
+habitaient de chaque cote de leur chambre: une vieille femme qui
+sur ses cheveux gris portait un bonnet orne de rubans tricolores
+aux couleurs du drapeau francais; et un grand bonhomme courbe en
+deux, enveloppe dans un tablier de cuir si long et si large qu'il
+semblait constituer son unique vetement. La femme aux rubans
+tricolores etait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
+tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parle Grain de
+Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
+parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
+aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
+vendre a l'abri le repertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
+au tablier, c'etait, lui apprit la Marquise, un demolisseur de
+vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
+un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pere la Carpe, sous
+lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait
+pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.
+
+Au coucher du soleil son emmenagement fut acheve, et elle put
+alors amener sa mere qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
+de douce surprise:
+
+"Comme tu es bonne pour ta maman, chere fille! dit-elle.
+
+-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ca me rend si heureuse
+de te faire plaisir!"
+
+Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur
+de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
+malade osat s'en plaindre; a quoi cela eut-il servi, puisqu'elles
+ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?
+
+Son sommeil fut mauvais, fievreux, trouble, agite, hallucine, et
+quand le medecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
+qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine a retourner
+chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
+ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
+respirait plus. Si les depenses continuaient ainsi, comment
+gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
+produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le medecin
+prescrivait une nouvelle ordonnance coutant cinq francs, ou plus,
+ou trouverait-elle cette somme? Au temps ou avec ses parents elle
+parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois ete exposes
+a la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient
+quitte la Grece pour venir en France, ils avaient manque de pain.
+Mais ce n'etait pas du tout la meme chose. Pour la famine dans les
+montagnes, ils avaient toujours l'esperance, qui se realisait
+souvent, de trouver quelques fruits, des legumes, un gibier qui
+leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
+ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
+bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient a se faire
+photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'a Paris il n'y a
+rien a attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le
+leur tirait a sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
+c'est qu'elle devait repondra a cette question, elle ne sachant
+rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre
+la responsabilite de tout, puisque la maladie rendait sa mere
+incapable de s'ingenier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie
+mere, quand elle ne se sentait qu'une enfant.
+
+Si encore un peu de mieux se presentait, elle en serait encouragee
+et fortifiee; mais il n'en etait pas ainsi, et bien que sa mere ne
+se plaignit jamais, repetant toujours, au contraire, son mot
+habituel: "Cela va aller", elle voyait qu'en realite "cela
+n'allait pas": pas de sommeil, pas d'appetit, la fievre, un
+affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
+si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lachete ne
+l'abusaient point.
+
+Le mardi matin, a la visite du medecin, ce qu'elle craignait pour
+l'ordonnance se realisa: apres un rapide examen de la malade, le
+docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
+cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prepara a ecrire;
+mais au moment ou il posait le crayon sur le papier, elle eut le
+courage de l'arreter.
+
+"Monsieur, si les medicaments que vous allez ordonner ne sont pas
+d'egale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que
+ceux qui pressent?
+
+-- Qu'est-ce que vous voulez dire?" demanda-t-il d'un ton fache.
+
+Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.
+
+"Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui
+et que nous n'en recevrons que demain; alors..."
+
+Il la regarda, puis apres avoir jete un coup d'oeil rapide ca et
+la, comme s'il voyait pour la premiere fois leur misere, il remit
+son carnet dans sa poche:
+
+"Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
+presse, celui d'hier peut etre encore continue aujourd'hui.
+
+"Rien ne presse", fut le mot que Perrine retint et se repeta: Si
+rien ne pressait, c'etait que sa mere ne se trouvait pas aussi mal
+qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore esperer et
+attendre.
+
+Le mercredi etait le jour qu'elle attendait, mais son impatience
+de le voir arriver etait traversee par l'emotion douloureuse avec
+laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par
+l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre cote, il devait la
+separer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa
+mere, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot a son ami qui,
+n'ayant plus a travailler, ni a peiner; et trouvant a manger
+autant qu'il voulait apres tant de privations, ne s'etait jamais
+montre si joyeux. Des qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou
+cinq braiments a ebranler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
+et, au bout de sa corde, il lancait quelques ruades jusqu'a ce
+qu'elle fut pres de lui; mais aussitot qu'elle lui avait mis la
+main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
+posait la tete sur l'epaule sans plus bouger. Alors, ils restaient
+ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
+yeux avec des mouvements rythmes qui etaient tout un discours.
+
+"Si tu savais!" murmurait-elle doucement.
+
+Mais lui ne savait point, ne prevoyait point, et, tout aux
+satisfactions du moment present, le repos, la bonne nourriture,
+les caresses de sa maitresse, il se trouvait le plus heureux ane
+du monde. D'ailleurs, il s'etait fait un ami de Grain de Sel, de
+qui il recevait des marques d'amitie qui flattaient sa
+gourmandise. Le lundi, dans la matinee, ayant trouve le moyen de
+se detacher, il s'etait approche de Grain de Sel occupe a triquer
+les ordures qui arrivaient, et curieusement il etait reste la.
+C'etait une habitude religieusement pratiquee par Grain de Sel
+d'avoir toujours un litre de vin et un verre a portee de sa main,
+de facon a n'etre point oblige de se lever lorsque l'envie de
+boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-la,
+tout a sa besogne, il ne pensait pas a regarder autour de lui,
+mais precisement parce qu'il s'y appliquait et s'y echauffait, la
+soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tarde
+a se faire sentir. Au moment ou, s'interrompant, il allait prendre
+sa bouteille, il vit Palikare les yeux attaches sur lui, le cou
+tendu.
+
+"Qu'est-ce que tu fais la, toi?"
+
+Comme le ton n'etait pas grondeur, l'ane n'avait pas bouge.
+
+"Tu veux boire un verre de vin?" demanda Grain de Sel dont toutes
+les idees tournaient toujours autour du mot boire.
+
+Et au lieu de porter a sa bouche le verre qu'il emplissait, il
+l'avait par plaisanterie tendu a Palikare; alors celui-ci
+considerant l'invitation comme serieuse avait fait deux pas de
+plus en avant, et, allongeant ses levres de manieres qu'elles
+fussent aussi minces, aussi allongees que possible, il avait
+aspire une bonne moitie du verre, plein jusqu'au bord.
+
+"Oh! la! la! la!", s'ecria Grain de Sel en riant aux eclats.
+
+Et il se mit a appeler:
+
+"La Marquise! la Carpe!"
+
+A ces cris ils arriverent, ainsi qu'un chiffonnier charge de sa
+hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
+dont la profession etait d'etre marchand de pate de guimauve et de
+parcourir les fetes et les marches en suspendant a un crochet
+tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
+jaunes, bleus, rouges, comme l'eut fait une fileuse de sa
+quenouille.
+
+"Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.
+
+-- Vous allez voir; mais preparez-vous a vous faire du bon sang."
+
+De nouveau il emplit son verre et le tendit a Palikare qui, comme
+la premiere fois, le vida a moitie au milieu des rires et des
+exclamations des gens qui le regardaient.
+
+"J'avais entendu raconter que les anes aimaient le vin, dit l'un,
+mais je ne le croyais pas.
+
+-- C'est un poivrot! dit un autre.
+
+-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant a Grain
+de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.
+
+-- Ca ferait la paire."
+
+Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour
+lui et proposa a Perrine de l'accompagner le mercredi au Marche
+aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
+n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marche aux
+chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y
+prendrait pour vendre un ane, discuter son prix, le recevoir sans
+se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
+histoires de voleurs parisiens et se sentait tout a fait incapable
+de se defendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idee de
+s'attaquer a elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire
+la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
+caresser et de l'embrasser. Mais, helas! combien tristement! Elle
+ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
+ami! et elle ne pouvait s'arreter a cette pensee sans revoir les
+anes miserables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
+elle avait rencontres en tous lieux, comme si, sur la terre
+entiere, l'ane n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis
+que Palikare leur appartenait, il avait supporte bien des fatigues
+et des miseres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
+la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
+n'etait-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il
+partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
+pouvait que trembler en se demandant quels allaient etre ses
+maitres; elle en avait tant rencontre de cruels, qui n'avaient
+meme pas conscience de leur cruaute.
+
+Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler a la roulotte, on lui
+passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
+Grain de Sel, qui ne voulait pas faire a pied la longue route de
+Charonne au Marche aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
+d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tete et lui
+parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'a la resistance: Grain de
+Sel d'ailleurs n'etait-il pas un ami?
+
+Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
+Perrine, et a travers des rues, ou il n'y avait que peu de
+voitures et de passants, ils arriverent a un pont tres large,
+aboutissant a un grand jardin.
+
+"C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sur qu'ils
+n'ont pas un ane comme le tien.
+
+-- Alors on pourrait peut-etre le leur vendre", dit Perrine
+pensant que dans un jardin zoologique les betes n'ont qu'a se
+promener.
+
+Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idee:
+
+"Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas...
+parce que le gouvernement..."
+
+Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
+
+Maintenant la circulation des voitures et des tramways etait si
+active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
+diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux
+ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
+lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
+charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiete et en
+esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'ane. Mais lui, qui
+n'avait pas les memes preoccupations, n'etait pas embarrasse pour
+leur repondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
+concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
+melaient leur mot.
+
+Enfin, apres une legere montee, ils arriverent devant une grande
+grille au dela de laquelle s'etendait un vaste espace que des
+lisses separaient en divers compartiments dans lesquels se
+trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied a terre.
+
+Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de
+regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
+la grille, il refusa d'avancer. Avait-il devine que c'etait un
+marche ou l'on vendait les chevaux et les anes? Avait-il peur?
+Toujours est-il que malgre les paroles que Perrine lui adressait
+sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa
+resistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derriere il le
+ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
+permettait cette familiarite sur sa croupe, se mit a ruer en
+reculant et en entrainant Perrine.
+
+Quelques curieux s'etaient aussitot arretes et faisaient cercle
+autour d'eux; le premier rang etant comme toujours occupe par des
+porteurs de depeches et des patissiers; chacun disait son mot et
+donnait son conseil sur les moyens a employer pour l'obliger a
+passer la porte.
+
+"V'la un ane qui donnera de l'agrement a l'imbecile qui
+l'achetera", dit une voix.
+
+C'etait la un propos dangereux qui pouvait nuire a la vente; aussi
+Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.
+
+"C'est un malin, dit-il; comme il a devine qu'on va le vendre, il
+fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maitres.
+
+-- Etes -vous sur de ca, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
+fait l'observation.
+
+-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?
+
+-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
+
+-- C'est ma foi vrai."
+
+Et ils se donnerent la main.
+
+"C'est a vous l'ane?
+
+-- Non, c'est a cette petite.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin
+d'un bon ane, je vous le recommande.
+
+-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin.
+
+-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de
+payer un droit la-dedans.
+
+-- D'autant mieux qu'il parait decide a ne pas entrer.
+
+-- Je vous dis que c'est un malin.
+
+-- Si je l'achete ce n'est pas pour faire des malices, ni pour
+boire des verres, mais pour travailler.
+
+-- Dur a la peine; il vient de Grece, sans s'arreter.
+
+-- De Grece!..."
+
+Grain de Sel avait fait un signe a Perrine, qui les suivait
+n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
+maintenant qu'il n'avait plus a entrer dans le marche, Palikare
+venait derriere elle, sans meme qu'elle eut a tirer sur le licol.
+
+Qu'etait cet acquereur? Un homme? Une femme? Par la demarche et le
+visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
+costume compose d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en
+cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte
+pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'etait
+son air qui etait interessant pour les inquietudes de Perrine, et
+il n'avait rien de dur ni de mechant.
+
+Apres avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
+s'etaient arretes devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur
+une table du trottoir on leur avait apporte une bouteille avec
+deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
+tenant toujours son ane.
+
+"Vous allez voir s'il est malin", dit Grain de Sel en avancant son
+verre plein.
+
+Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses levres pincees
+aspira la moitie du verre, sans que Perrine osat l'en empecher.
+
+"Hein!" dit Grain de Sel triomphant.
+
+Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:
+
+"Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour
+trainer ma charrette et mes peaux de lapin.
+
+-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grece attele a une roulotte.
+
+-- Ca, c'est autre chose."
+
+Et l'examen de Palikare commenca en detail et avec attention;
+quand il fut termine, La Rouquerie demanda a Perrine combien elle
+voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrete a l'avance avec
+Grain de Sel etait de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.
+
+Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: "Cent francs, un ane
+vendu sans garantie! C'etait se moquer du monde." Et le malheureux
+Palikare eut a subir une demolition en regle, du bout du nez aux
+sabots. "Vingt francs, c'etait tout ce qu'il valait; et encore...
+
+-- C'est bon, dit Grain de Sel apres une longue discussion, nous
+allons le conduire au marche."
+
+Perrine respira, car la pensee de n'obtenir que vingt francs
+l'avait aneantie; que seraient vingt francs dans leur detresse;
+alors que cent ne devaient meme pas suffire a leurs besoins les
+plus pressants?
+
+"Savoir s'il voudra entrer cette fois plutot que la premiere", dit
+La Rouquerie.
+
+Jusqu'a la grille du marche, il suivit sa maitresse docilement,
+mais arrive la il s'arreta, et comme elle insistait en lui parlant
+et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
+
+"Palikare, je t'en prie, s'ecria Perrine eploree, Palikare!"
+
+Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
+
+De nouveau on s'etait rassemble autour d'eux et l'on plaisantait.
+
+"Mettez-lui le feu a la queue, dit une voix.
+
+-- Ca sera fameux pour le faire vendre, repondit une autre.
+
+-- Tapez dessus."
+
+Grain de Sel etait furieux, Perrine desesperee.
+
+"Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne
+trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garcon;
+mais, depechez-vous de les prendre ou j'en achete un autre."
+
+Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en
+meme temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait
+paralysee par la deception, sans pouvoir se decider, quand un
+sergent de ville vint lui dire rudement de debarrasser la rue:
+
+"Avancez ou reculez, ne restez pas la."
+
+Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
+pas, il fallait bien reculer; aussitot qu'il comprit qu'elle
+renoncait a entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
+docilite en remuant les oreilles d'un air de contentement.
+
+"Maintenant, dit La Rouquerie apres avoir mis trente francs en
+pieces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
+ce bonhomme-la chez moi, car je commence a le connaitre, il serait
+bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chateau-des-
+Rentiers n'est pas si loin."
+
+Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait
+trop longue pour lui.
+
+"Va avec madame, dit-il a Perrine, et ne te desole pas trop, ton
+ane ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.
+
+-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
+ce Paris, dont pour la premiere fois elle venait de pressentir
+l'immensite.
+
+-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile."
+
+En effet, la rue du Chateau-des-Rentiers n'est pas bien loin du
+Marche aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
+arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient a celles du
+Champ Guillot.
+
+Le moment de la separation etait venu, et ce fut en lui mouillant
+la tete de ses larmes qu'elle l'embrassa apres l'avoir attache
+dans une petite ecurie.
+
+"Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
+
+-- Nous nous aimions tant!"
+
+
+V
+
+"Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'etait sur cent
+qu'elles avaient etabli leurs calculs?"
+
+Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
+depuis la Maison-Blanche jusqu'a Charonne, mais sans lui trouver
+de reponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
+de sa mere l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout a
+quoi et comment il allait etre employe.
+
+Ce fut sa mere qui en decida:
+
+"Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,
+
+-- Es-tu assez bien?
+
+-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en
+esperant un retablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
+attendant nos ressources se sont epuisees, comme s'epuiseraient
+celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
+J'aurais voulu aussi ne pas nous presenter dans cet etat de
+misere; mais peut-etre que plus cette misere sera lamentable plus
+elle fera pitie. Il faut, il faut partir.
+
+-- Aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
+sans savoir ou aller, mais demain matin. Ce soir tache d'apprendre
+les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
+celui du Nord; la gare d'arrivee, Picquigny.
+
+Perrine, embarrassee, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en
+cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
+indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
+moins fatigant que d'aller a la gare du Nord, qui est bien loin de
+Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le
+matin: l'un a six heures, l'autre a dix heures, et que la place
+pour Picquigny en troisiemes classes coutait neuf francs vingt-
+cinq.
+
+"Nous partirons a dix heures, dit la mere, et nous prendrons une
+voiture, car je ne pourrais certainement pas aller a pied a la
+gare puisqu'elle est eloignee. J'aurai bien des forces jusqu'au
+fiacre.
+
+Cependant elle n'en eut pas jusque-la, et quand, a neuf heures,
+elle voulut, en s'appuyant sur l'epaule de sa fille, gagner la
+voiture que Perrine avait ete chercher, elle ne put pas y arriver,
+bien que la distance ne fut pas longue de leur chambre a la rue:
+le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle
+serait tombee.
+
+"Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiete pas, cela
+va aller."
+
+Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les
+regardait partir apportat une chaise; c'etait un effort desespere
+qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
+s'arreta, la voix lui manqua.
+
+"Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
+sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; a nous
+deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
+partir... tout de suite."
+
+C'etait une femme d'experience que la Marquise; presque aussitot
+que la malade eut ete allongee, le coeur reprit ses mouvements, et
+la respiration se retablit; mais au bout d'un certain temps, comme
+elle voulut s'asseoir, une nouvelle defaillance se produisit.
+
+"Vous voyez qu'il faut rester couchee, dit la Marquise sur le ton
+du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
+prendrez une tasse de bouillon que je vais demander a La Carpe;
+car c'est son vice a ce muet-la que le bouillon, comme le vin est
+celui de monsieur notre proprietaire; hiver comme ete, il se leve
+a cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait!
+il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon."
+
+Sans attendre une reponse, elle entra chez leur voisin qui s'etait
+remis au travail.
+
+"Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?"
+demanda-t-elle.
+
+Ce fut par un sourire qu'il repondit, et tout de suite il ota le
+couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminee
+devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
+repandait dans la piece il regarda la Marquise, les yeux
+ecarquilles, les narines dilatees avec une expression de beatitude
+en meme temps que de fierte.
+
+"Oui ca sent bon, dit-elle, et si ca pouvait sauver la pauvre
+femme, ca la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
+savez, elle est bien mal; ca ne peut pas durer longtemps."
+
+La Carpe leva les bras au Ciel.
+
+"C'est bien triste pour cette petite."
+
+La Carpe inclina la tete et etendit les bras par un geste qui
+disait:
+
+"Qu'y pouvons-nous?"
+
+Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre,
+mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne
+s'en etonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en revoltent. Qui d'eux
+n'a pas a souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.
+
+Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour
+ne pas perdre une goutte de bouillon.
+
+"Prenez ca, ma chere dame, dit-elle en s'agenouillant aupres du
+matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les
+levres."
+
+Delicatement, une cuilleree de bouillon lui fut versee dans la
+bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausees et une
+nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premieres.
+
+Decidement le bouillon n'etait pas ce qui convenait, la Marquise
+le reconnut et, pour qu'il ne fut pas perdu, elle obligea Perrine
+a le boire.
+
+"Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir."
+
+N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle etait le remede a
+tous les maux, obtenu le resultat qu'elle attendait, la Marquise
+se trouva a bout d'expedients, et n'imagina rien de mieux que
+d'aller chercher le medecin: peut-etre ferait-il quelque chose.
+
+Mais bien qu'il eut formule une ordonnance, il declara franchement
+a la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:
+
+"C'est une femme epuisee par le mal, la misere, les fatigues et le
+chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est
+plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope reglera probablement.
+
+C'en fut une de jours, car la vie, si prompte a s'eteindre dans la
+vieillesse, est plus resistante dans la jeunesse: sans aller
+mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne put
+rien avaler, ni bouillon ni remedes, elle durait etendue sur son
+matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
+la somnolence.
+
+Aussi Perrine se reprenait-elle a esperer: l'idee de la mort, qui
+obsede les gens ages et la leur montre partout, tout pres, alors
+meme qu'elle reste loin encore, est si repulsive pour les jeunes,
+qu'ils se refusent a la voir, meme quand elle est la menacante.
+Pourquoi sa mere ne guerirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
+C'est a cinquante ans, a soixante ans qu'on meurt, et elle n'en
+avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour etre condamnee a une
+mort precoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
+meres, qui n'avait jamais ete que bonne pour les siens et pour
+tous? Cela n'etait pas possible. Au contraire, la guerison
+l'etait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
+prouver, meme dans cette somnolence, qu'elle se disait n'etre
+qu'un repos tout naturel apres tant de fatigues et de privations.
+Quand, malgre tout, le doute l'etreignait trop cruellement, elle
+demandait conseil a la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
+son esperance:
+
+"Puisqu'elle n'est pas morte dans sa premiere syncope, c'est
+qu'elle ne doit pas mourir.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe."
+
+Maintenant, sa plus grande inquietude, puisque du cote de sa mere
+on la rassurait comme elle se rassurait elle-meme, etait de se
+demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
+car, si minimes que fussent leurs depenses, ils filaient cependant
+terriblement vite, tantot pour une chose, tantot pour une autre,
+surtout pour l'imprevu. Quand le dernier sou serait depense, ou
+iraient-elles? Ou trouveraient-elles une ressource, si faible
+qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que
+les guenilles de leur vetement? Comment iraient-elles a
+Maraucourt?
+
+Quand elle suivait ces pensees, pres de sa mere, il y avait des
+moments ou, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
+intensite si poignante, qu'elle se demandait, baignee de sueur, si
+elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir
+qu'elle se trouvait dans cet etat d'apprehension et
+d'aneantissement, elle sentit que la main de sa mere, qu'elle
+tenait dans les siennes, la serrait.
+
+"Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenee par cette
+pression dans la realite.
+
+-- Te parler, car l'heure est venue des dernieres et supremes
+paroles.
+
+-- Oh! maman...
+
+-- Ne m'interromps pas, ma fille cherie, et tache de contenir ton
+emotion comme je tacherai de ne pas ceder au desespoir. J'aurais
+voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'a present je
+me suis tue, pour menager ta douleur, mais ce que j'ai a dire doit
+etre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
+mauvaise mere, faible et lache, au moins je serais imprudente de
+reculer encore."
+
+Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
+idees vacillantes. "Il faut nous separer..."
+
+Perrine eut un sanglot que malgre ses efforts elle ne put
+contenir.
+
+"Oui, c'est affreux, chere enfant, et pourtant j'en suis a me
+demander si apres tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
+orpheline, que d'etre presentee par une mere qu'on repousserait.
+Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
+demain peut-etre."
+
+L'emotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
+qu'apres un certain temps.
+
+"Quand je... ne serai plus, tu auras des formalites a accomplir;
+pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppe dans une
+double soie et tu le donneras a ceux qui te le demanderont: c'est
+mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton
+pere. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'etre utile plus
+tard pour etablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
+soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur
+de facon a ne l'oublier jamais: le jour ou tu aurais besoin de le
+montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens
+tout ce que je te dis?'
+
+-- Oui, maman, oui.
+
+-- Tu seras bien malheureuse, bien aneantie, mais il ne faut pas
+t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien a faire a Paris et
+que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
+immediatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
+assez d'argent pour payer ta place; a pied, si tu n'en as pas;
+mieux vaut encore coucher dans le fosse de la route et ne pas
+manger que rester a Paris. Tu me le promets?
+
+-- Je te le promets.
+
+-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque
+un soulagement de penser qu'il en sera ainsi."
+
+Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la defendre
+contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
+resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,
+
+"Maman, dit Perrine penchee sur elle, toute tremblante d'anxiete,
+eperdue de desespoir, maman!"
+
+Cet appel la ranima:
+
+"Tout a l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
+qu'un murmure entrecoupe d'arrets, j'ai encore des recommandations
+a te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
+que je t'ai deja dit, attends."
+
+Apres un moment, elle reprit:
+
+"C'est cela, oui c'est cela: tu arrives a Maraucourt; ne brusque
+rien; tu n'as le droit de rien reclamer, ce que tu obtiendras ce
+sera par toi-meme, par toi seule, en etant bonne, en le faisant
+aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est la.... Mais j'ai
+espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne
+t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis."
+
+Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:
+
+"Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
+cette pensee, et l'esperance de vivre a jamais dans ton coeur."
+
+Cela fut dit avec l'exaltation d'une priere qu'elle jetait vers le
+ciel; puis aussitot, comme si elle s'etait epuisee dans cet
+effort, elle retomba sur son matelas, a bout, inerte, mais non
+syncopee cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
+pantelante.
+
+Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mere
+restait dans cet etat, elle sortit. A peine fut-elle dans l'enclos
+qu'elle eclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le
+coeur, la tete, les jambes lui manquaient pour s'etre trop
+longtemps contenue.
+
+Pendant quelques minutes elle resta la brisee, suffoquee, puis,
+comme malgre son aneantissement la conscience persistait en elle
+qu'elle ne devait pas laisser sa mere seule, elle se leva pour
+tacher de se calmer un peu, au moins a la surface, en arretant ses
+larmes et ses spasmes de desespoir.
+
+Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir
+ou, droit devant elle ou tournant sur elle-meme, ne contenant ses
+sanglots que pour les laisser eclater plus violents.
+
+Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixieme fois
+peut-etre, le marchand de sucre qui l'avait observee sortit de
+chez lui, deux batons de guimauve a la main et s'approchant
+d'elle:
+
+"Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyee.
+
+-- Oh! monsieur...
+
+-- Eh bien, tiens, prends ca, -- il tendit ses batons de sucre,
+les douceurs c'est bon pour la peine."
+
+
+
+VI
+
+L'aumonier des dernieres prieres venait de se retirer, et Perrine
+restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas
+quittee, passa son bras sous le sien:
+
+"Il faut venir, dit-elle.
+
+-- Oh! Madame....
+
+-- Allons, il faut venir", repeta-t-elle avec autorite.
+
+Et lui serrant le bras, elle l'entraina.
+
+Elles marcherent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine
+eut conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprit ou
+l'on pouvait la conduire: sa pensee, son esprit, son coeur, sa vie
+etaient restes avec sa mere.
+
+Enfin on s'arreta dans une allee deserte et elle vit autour d'elle
+la Marquise qui l'avait lachee, Grain de Sel, La Carpe et le
+marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la
+Marquise avait des rubans noirs a son bonnet, Grain de Sel etait
+habille en monsieur et coiffe d'un chapeau a haute forme, La Carpe
+avait remplace son eternel tablier de cuir par une redingote
+noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de
+sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en
+vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu a
+se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient
+d'enterrer.
+
+"C'est pour te dire, petite, commenca Grain de Sel, qui crut
+pouvoir prendre le premier la parole comme etant le personnage le
+plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux
+loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.
+
+-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras
+ta vie: c'est un joli metier.
+
+-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de
+guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli metier, et un vrai."
+
+La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et
+un geste de sa main qui semblait presenter quelque chose, il
+exprima clairement l'offre qu'il faisait a son tour: a savoir que
+toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon,
+elle en trouverait une chez lui, et du fameux.
+
+Ces propositions s'enchainant ainsi emplirent de larmes les yeux
+de Perrine, et la douceur de celles-la lava l'acrete de celles qui
+depuis deux jours la brulaient.
+
+"Comme vous etes bons pour moi! murmura-t-elle.
+
+-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel.
+
+-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pave de
+Paris, repondit la Marquise.
+
+-- Je ne dois pas rester a Paris, repondit Perrine, il faut que je
+parte tout de suite pour aller chez des parents.
+
+-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les
+autres d'un air qui signifiait que ces parents-la ne valaient pas
+cher; ou sont-ils tes parents?;
+
+-- Au dela d'Amiens.
+
+-- Et comment veux-tu aller a Amiens? Tu as de l'argent?
+
+-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai
+a pied.
+
+-- Tu sais la route?
+
+-- J'ai une carte dans ma poche.
+
+-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la
+route d'Amiens?
+
+-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer..."
+
+Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une
+confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel
+coupa court.
+
+"Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'a les
+ecouter. V'la ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de
+ceinture jusqu'a la Chapelle-Nord; la tu trouveras la route
+d'Amiens, que tu n'auras plus qu'a suivre tout droit; ca te
+coutera six sous. Quand veux-tu partir?
+
+-- Tout de suite; j'ai promis a maman de partir tout de suite.
+
+-- Il faut obeir a ta mere, dit la Marquise. Pars donc, mais pas
+avant que je t'embrasse; tu es une brave fille."
+
+Les hommes lui donnerent une poignee de main.
+
+Elle n'avait plus qu'a sortir du cimetiere, cependant elle hesita
+et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la
+Marquise, devinant sa pensee, intervint:
+
+"Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux,
+
+-- Oui pars", dit Grain de Sel.
+
+Elle leur adressa a tous un salut de la tete et des deux mains
+dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'eloigna
+a pas presses, le dos tendu comme si elle se sauvait.
+
+"J'offre un verre, dit Grain de Sel.
+
+-- Ca ne fera pas de mal", repondit la Marquise.
+
+Pour la premiere fois La Carpe lacha une parole et dit:
+
+"Pauvre petite!"
+
+Quand Perrine fut montee dans le chemin de fer de ceinture, elle
+tira de sa poche une vieille carte routiere de France qu'elle
+avait consultee bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont
+elle savait se servir. De Paris a Amiens sa route etait facile, il
+n'y avait qu'a prendre celle de Calais que suivaient autrefois les
+malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par
+Saint-Denis, Ecouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; a
+Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle
+savait aussi evaluer les distances, elle calcula que jusqu'a
+Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilometre; si
+elle faisait trente kilometres par jour regulierement, il lui
+faudrait donc six jours pour son voyage.
+
+Mais pourrait-elle faire ces trente kilometres regulierement et
+les recommencer le lendemain?
+
+Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir
+chemine pendant des lieues et des lieues a cote de Palikare, elle
+savait que ce n'est pas du tout la meme chose de faire trente
+kilometres par hasard, que de les repeter jour apres jour; les
+pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que
+serait le temps pendant ces six journees de voyage? Sa serenite
+durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il
+fut. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir
+que des guenilles? Par une belle nuit d'ete elle pouvait tres bien
+coucher en plein air, a l'abri d'un arbre ou d'une cepee. Mais le
+toit de feuilles qui recoit la rosee laisse passer la pluie et
+n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillee, elle l'avait ete
+bien souvent, et une ondee, une averse meme ne lui faisaient pas
+peur; mais pourrait-elle rester mouillee pendant six jours, du
+matin au soir et du soir au matin?
+
+Quand elle avait repondu a Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez
+d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre,
+comme elle l'entendait elle-meme, qu'elle en aurait assez pour son
+voyage a pied; seulement c'etait a condition que ce voyage ne se
+prolongerait pas.
+
+En realite, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en
+quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place
+six sous, il lui restait une piece de cinq francs et un sou
+qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle
+remuait trop brusquement.
+
+Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son
+voyage, et meme plus longtemps, de facon a pouvoir vivre quelques
+jours a Maraucourt.
+
+Cela lui serait-il possible?
+
+Elle n'avait pas resolu cette question et toutes celles qui s'y
+rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La
+Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de
+Saint-Denis.
+
+Maintenant il n'y avait qu'a aller droit devant soi, et comme le
+soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle
+esperait se trouver, quand il disparaitrait, assez loin de Paris
+pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui etait le mieux
+pour elle.
+
+Cependant, contre son attente, les maisons succedaient aux
+maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin
+que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine
+plate que des toits et de hautes cheminees qui jetaient des
+tourbillons de fumee noire; de ces usines, des hangars, des
+chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des
+ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
+echappements de vapeur, tandis que sur la route meme, dans un
+epais nuage de poussiere rousse, voitures, charrettes, tramways se
+suivaient, ou se croisaient en files serrees; et sur celles de ces
+charrettes qui avaient des baches ou des prelarts l'inscription
+qui l'avait deja frappee a la barriere de Bercy se repetait:
+"Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine."
+
+Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce
+n'etait pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du
+silence de la nuit, des mysteres de l'ombre, c'etait de Paris, de
+ses maisons, de sa foule, de ses lumieres.
+
+Une plaque bleue fixee a l'angle d'une maison lui apprit qu'elle
+entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours a
+Paris, et cela lui donna bon espoir: apres Saint-Denis
+commencerait certainement la campagne.
+
+Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentit aucun appetit,
+l'idee lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait
+avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger:
+
+"Voulez-vous me vendre une livre de pain?
+
+-- Tu as de l'argent?" demanda la boulangere a qui sa tenue
+n'inspirait pas confiance.
+
+Elle mit sur le comptoir, derriere lequel la boulangere etait
+assise, sa piece de cinq francs.
+
+"Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie."
+
+Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la
+boulangere prit la piece de cinq francs et l'examina.
+
+"Qu'est-ce que c'est que ca? demanda-t-elle en la faisant sonner
+sur le marbre du comptoir.
+
+-- Vous voyez bien, c'est cinq francs.
+
+-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette piece?
+
+-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon diner.
+
+-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage a filer au
+plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arreter."
+
+Perrine n'etait point en situation de tenir tete:
+
+"Pourquoi m'arreter? balbutia-t-elle.
+
+-- Parce que tu es une voleuse...
+
+-- Oh! madame.
+
+-- Qui veut me passer une piece fausse. Vas-tu te sauver, voleuse,
+vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville."
+
+Perrine avait conscience de n'etre pas une voleuse, bien qu'elle
+ne sut pas si sa piece etait bonne ou fausse; mais vagabonde elle
+l'etait puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que
+repondrait-elle au sergent de ville? Comment se defendrait-elle,
+si on l'arretait? Que ferait-on d'elle?
+
+Toutes ces questions lui traverserent l'esprit avec la rapidite de
+l'eclair, cependant telle, etait sa detresse qu'avant d'obeir a la
+peur qui commencait a la serrer a la gorge, elle pensa a sa piece:
+
+"Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma
+piece, dit-elle en etendant la main.
+
+Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta
+piece. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous
+l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus
+vite que ca, voleuse!"
+
+Les cris de la boulangere qui s'entendaient de la rue avaient
+arrete trois ou quatre passants et des propos s'echangeaient entre
+eux curieusement:
+
+"Qu'est-ce que c'est?
+
+-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangere.
+
+-- Elle marque mal.
+
+-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?"
+
+Affolee, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant
+on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huees,
+sans qu'elle osat se sauver a toutes jambes comme elle en avait
+envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.
+
+Enfin apres quelques minutes, qui pour elle furent des heures,
+elle se trouva dans la campagne, et malgre tout elle respira: pas
+arretee! plus d'injures!
+
+Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus
+d'argent; mais cela c'etait l'avenir; et ceux qui, aux trois
+quarts noyes, remontent a la surface de l'eau, n'ont pas pour
+premiere pensee de se demander comment ils souperont le soir et
+dineront le lendemain.
+
+Cependant apres les premiers moments donnes au soulagement de la
+delivrance cette pensee du diner s'imposa brutalement, sinon pour
+le soir meme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants.
+Elle n'etait pas assez enfant pour imaginer que la fievre du
+chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans
+manger. En combinant son voyage elle n'avait compte pour rien les
+fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour,
+tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa piece de
+cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui
+prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou,
+comment acheterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque
+jour? Que mangerait-elle?
+
+Instinctivement elle jeta un regard de chaque cote de la route ou
+dans les champs; sous la lumiere rasante du soleil couchant
+s'etalaient des cultures: des bles qui commencaient a fleurir, des
+betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes,
+des trefles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs,
+alors meme que ces champs eussent ete plantes de melons murs ou de
+fraisiers charges de fruits, a quoi cela lui eut-il servi? elle ne
+pouvait pas plus etendre la main pour cueillir melons et fraises
+qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charite des
+passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
+
+Ah! comme elle eut voulu en rencontrer une aussi miserable qu'elle
+pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins
+qui traversent les pays civilises.
+
+Mais y avait-il au monde aussi miserable, aussi malheureuse
+qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la
+soutenir, accablee, ecrasee, le coeur etrangle, le corps enfievre
+par le chagrin?
+
+Et cependant il fallait qu'elle marchat, sans savoir si au but une
+porte s'ouvrirait devant elle.
+
+Comment pourrait-elle arriver a ce but?
+
+Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance
+ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons a
+trainer se fait ou plus lourd ou plus leger; pour elle c'etait le
+soir qui l'attristait toujours, meme sans raison; mais combien
+plus pesamment quand, a l'inconscient, s'ajoutait le poids des
+douleurs personnelles et immediates qu'elle avait en ce moment a
+supporter!
+
+Jamais elle n'avait eprouve pareil embarras a reflechir, pareille
+difficulte a prendre parti; il lui semblait qu'elle etait
+vacillante, comme une chandelle qui va s'eteindre sous le souffle
+d'un grand vent, s'abattant sans resistance possible tantot d'un
+cote, tantot de l'autre, folle.
+
+Combien melancolique etait-elle cette belle et radieuse soiree
+d'ete, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus
+triste pour elle qu'elle etait plus douce et plus gaie aux autres,
+aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression
+heureuse de la journee finie; aux travailleurs qui revenaient des
+champs et respiraient deja la bonne odeur de la soupe du soir;
+meme aux chevaux qui se hataient parce qu'ils sentaient l'ecurie
+ou ils allaient se reposer devant leur ratelier garni.
+
+Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva a la croisee de
+deux grandes routes qui toutes deux conduisaient a Calais, l'une
+par Moisselles, l'autre par Ecouen, disait le poteau pose a leur
+intersection; ce fut celle-la qu'elle prit.
+
+
+VII
+
+Bien qu'elle commencat a avoir les jambes lasses et les pieds
+endoloris, elle eut voulu marcher encore, car a faire la route
+dans la fraicheur du soir et la solitude, sans que personne
+s'inquietat d'elle, elle eut trouve une tranquillite que le jour
+ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait
+s'arreter quand elle serait trop fatiguee, et alors, ne pouvant
+pas se choisir une bonne place dans l'obscurite de la nuit, elle
+n'aurait pour se coucher que le fosse du chemin ou le champ
+voisin, ce qui n'etait pas rassurant. Dans ces conditions, le
+mieux etait donc qu'elle sacrifiat son bien-etre a sa securite et
+profitat des dernieres clartes du soir pour chercher un endroit
+ou, cachee et abritee, elle pourrait dormir en repos. Si les
+oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair,
+n'est-ce pas pour mieux choisir leur gite: les betes maintenant
+devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.
+
+Elle n'eut pas loin a aller pour en rencontrer un qui lui parut
+reunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle
+passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupe
+avec une femme a en cueillir les tetes qu'ils placaient dans des
+paniers; aussitot remplis, ils chargeaient ces paniers dans une
+voiture restee sur la route. Machinalement elle s'arreta pour
+regarder ce travail, et a ce moment arriva une autre charrette que
+conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
+
+"Vous avez cueille vos artichauts? cria-t-elle.
+
+-- C'est pas trop tot, repondit le paysan; pas drole de coucher la
+toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas
+dormir dans mon lit
+
+-- Et la piece a Monneau?
+
+-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent;
+cette nuit ce ne sera toujours pas _me_; ce que c'serait drole si
+demain il se trouvait nettoye!"
+
+Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne
+s'interessaient pas precisement a la prosperite de ce Monneau qui
+exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille
+lui-meme.
+
+"Ce que c'serait drole!
+
+-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini."
+
+En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes
+s'eloignerent du cote du village.
+
+Alors, de la route deserte Perrine put voir, dans le crepuscule,
+la difference qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un
+completement depouille de ses fruits, l'autre encore tout charge
+de grosses tetes bonnes a couper; sur leur limite se dressait une
+petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passe
+les nuits qu'il regrettait tant a garder sa recolte et du meme
+coup celle de son voisin. Combien heureuse eut-elle ete d'avoir
+une pareille chambra a coucher!
+
+A peine cette idee eut-elle traverse son esprit qu'elle se demanda
+pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal a cela
+puisqu'elle etait abandonnee? D'autre part, elle n'avait pas a
+craindre d'y etre derangee, puisque, le champ etant depouille
+maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four a briques
+brulant a une assez courte distance, il lui semblait qu'elle
+serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient
+dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu
+de ces champs deserts, comme le phare au marin sur la mer.
+
+Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de
+cette cabane, car, un espace decouvert assez grand s'etendant
+entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que
+l'obscurite se fut epaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du
+fosse et attendit en pensant a la bonne nuit qu'elle allait passer
+la, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand
+elle ne distingua plus que confusement les choses environnantes,
+choisissant un moment ou elle n'entendait aucun bruit sur la
+route, elle se glissa en rampant a travers les artichauts et gagna
+la cabane qu'elle trouva encore mieux meublee qu'elle n'avait
+imagine puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et
+qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.
+
+Depuis Saint-Denis, il en avait ete d'elle comme d'une bete
+traquee, et plus d'une fois elle avait tourne la tete pour voir si
+les gendarmes a ses trousses n'allaient pas l'arreter, afin
+d'eclaircir l'histoire de sa piece fausse; dans la cabane, ses
+nerfs crispes se detendirent, et, du toit qu'elle avait sur la
+tete, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de
+securite mele de confiance qui la releva; tout n'etait donc pas
+perdu, tout n'etait pas fini.
+
+Mais en meme temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait
+faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle
+n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.
+
+C'etait la desormais l'inquietant et le dangereux de sa situation:
+comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou
+six jours? Le moment present n'etait rien, mais que serait le
+lendemain, le surlendemain?
+
+Cependant si grave que fut la question, elle ne voulut pas la
+laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se
+secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouve une
+si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux
+que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour
+s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose a
+manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance
+presente ne devait pas l'empecher de s'endormir dans l'esperance.
+
+Elle s'etait allongee sur la paille, la botte de roseaux sous sa
+tete, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane,
+les feux du four a briques qui, dans la nuit, voltigeaient en
+lueurs fantastiques, et le bien-etre du repos, au milieu d'une
+tranquillite qui ne devait pas etre troublee, l'emportait sur les
+tiraillements de son estomac.
+
+Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs
+depuis la mort de son pere, elle evoqua son image; mais ce soir-la
+a l'image du pere se joignit celle de la maman qu'elle venait de
+conduire au cimetiere en ce jour terrible, et ce fut en les voyant
+l'un et l'autre penches sur elle pour l'embrasser comme toujours
+ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisee par la
+fatigue et plus encore par les emotions, elle trouva le sommeil.
+
+Si lourde que fut cette fatigue, elle ne dormit pas cependant
+solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le
+pave l'eveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit
+mysterieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit,
+lui faisait battre le coeur, mais aussitot elle se rendormait. A
+un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arreter
+pres d'elle sur la route, et cette fois elle ecouta. Elle ne
+s'etait pas trompee, elle entendit un murmure de voix etouffees
+mele a un bruit de chutes legeres. Vivement elle s'agenouilla pour
+regarder par un des trous perces dans la cabane; une voiture etait
+bien arretee au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle
+pouvait juger a la pale clarte des etoiles, qu'une ombre, homme ou
+femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et
+portaient dans la piece a cote, celle a Monneau. Que signifiait
+cela a pareille heure?
+
+Avant qu'elle eut trouve une reponse a cette question, la voiture
+s'eloigna, et les deux ombres entrerent dans le champ
+d'artichauts; aussitot elle entendit des petits coups secs et
+rapides comme si l'on coupait la quelque chose.
+
+Alors elle comprit: c'etaient des voleurs, "des galvaudeux", qui
+"nettoyaient la piece a Monneau"; vivement ils coupaient les
+artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette
+avait apportes et que, sans doute, elle allait venir reprendre la
+recolte achevee, afin de ne pas rester sur la route pendant cette
+operation et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.
+
+Mais au lieu de se dire, comme les paysans, "que c'etait drole",
+Perrine fut epouvantee, car instantanement elle comprit les
+dangers auxquels elle pouvait se trouver exposee.
+
+Que feraient-ils d'elle s'ils la decouvraient? Souvent elle avait
+entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est
+quand on les surprend ou les derange qu'ils tuent ceux qui
+porteraient un temoignage contre eux.
+
+Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'etre pas
+decouverte par eux, puisque c'etait parce qu'ils savaient
+certainement cette cabane abandonnee qu'ils volaient cette nuit-la
+les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on
+les arretait, ne pouvait-elle pas etre prise avec eux; comment se
+defendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'etait pas leur
+complice?
+
+A cette pensee, elle se sentit inondee de sueur, et ses yeux se
+troublerent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle,
+bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui
+coupaient les artichauts; et le seul soulagement a son angoisse
+fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils
+auraient bientot depouille tout le champ.
+
+Mais ils furent deranges; au loin on entendit le roulement d'une
+charrette sur le pave, et quand elle approcha ils se blottirent
+entre les tiges des artichauts, si bien rases qu'elle ne les
+voyait plus.
+
+La charrette passee, ils reprirent leur besogne avec une activite
+que le repos avait renouvelee.
+
+Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il
+ne finirait jamais; d'un instant a l'autre on allait venir les
+arreter, et surement elle avec eux.
+
+Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la
+cabane, ce qui, a vrai dire, n'etait pas difficile; mais ou irait-
+elle sans etre exposee a faire du bruit et a reveler ainsi sa
+presence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignoree?
+
+Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui
+etait impossible de sortir sans s'exposer a etre arretee au
+premier pas, le mieux encore etait qu'elle parut n'avoir rien vu,
+si les voleurs entraient dans la cabane.
+
+Pendant un certain temps encore ils continuerent leur recolte,
+puis, apres un coup de sifflet qu'ils lancerent, un bruit de roues
+se fit entendre sur la route et bientot leur voiture s'arreta au
+bout du champ; en quelques minutes elle fut chargee et au grand
+trot elle s'eloigna du cote de Paris.
+
+Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'a
+l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passe
+la, elle jugea qu'il etait prudent a elle de se remettre en route:
+aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait
+sortir de cette piece depouillee, ou meme s'il l'apercevait aux
+environs, il la soupconnerait d'etre de la compagnie des voleurs
+et l'arreterait.
+
+Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les
+voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux ecoutes, l'oeil aux
+aguets, elle arriva sans accident sur la grande route ou elle
+reprit sa marche a pas presses; les etoiles qui criblaient le ciel
+sans nuages avaient pali, et du cote de l'orient une faible lueur
+eclairait les profondeurs de la nuit, annoncant l'approche du
+jour.
+
+
+VIII
+
+Elle n'eut pas a marcher longtemps sans apercevoir devant elle une
+masse noire confuse qui profilait d'un cote ses toits, ses
+cheminees et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de
+l'autre tout restait noye dans l'ombre.
+
+En arrivant aux premieres maisons, instinctivement elle etouffa le
+bruit de ses pas, mais c'etait une precaution inutile; a
+l'exception des chats, qui flanaient sur la route, tout dormait et
+son passage n'eveilla que quelques chiens qui aboyaient derriere
+les portes closes; il semblait que ce fut un village de morts.
+
+Quand elle l'eut traverse, elle se calma et ralentit sa course,
+car maintenant qu'elle se trouvait assez eloignee du champ vole
+pour qu'on ne put pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs,
+elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours a cette
+allure; deja elle eprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait
+pas, et malgre le refroidissement du matin, il lui montait a la
+tete des bouffees de chaleur qui la rendaient vacillante.
+
+Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraicheur de plus en
+plus vive, ni la rosee qui la mouillait ne calmerent ces troubles,
+pas plus qu'ils ne lui donnerent de la vigueur, et il fallut
+qu'elle reconnut que c'etait la faim qui l'affaiblissait en
+attendant qu'elle l'abattit tout a fait defaillante.
+
+Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonte?
+
+Pour que cela n'arrivat pas, elle crut que le mieux etait de
+s'arreter un instant; et comme elle passait en ce moment devant
+une luzerne nouvellement fauchee, dont la moisson, mise en petites
+meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le
+fosse de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,
+elle s'y coucha enveloppee d'une douce chaleur parfumee de l'odeur
+du foin. La campagne deserte, sans mouvement, sans bruit, dormait
+encore, et sous la lumiere qui jaillissait de l'orient elle
+paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de
+ces, herbes sechees calmerent ses nausees et elle ne tarda pas a
+s'endormir.
+
+Quand elle s'eveilla, le soleil deja haut a l'horizon couvrait la
+campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des
+femmes, des chevaux travaillaient ca et la; pres d'elle, une
+escouade d'ouvriers echardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage
+l'inquieta tout d'abord un peu, mais a la facon dont ils faisaient
+leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupconnaient pas sa
+presence, ou qu'elle ne les interessait pas, et, apres avoir
+attendu un certain temps qui leur permit de s'eloigner, elle put
+revenir a la route.
+
+Ce bon sommeil l'avait reposee; et elle fit quelques kilometres
+assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrat
+l'estomac et lui rendit la tete vide, avec des vertiges, des
+crampes, des baillements, et qu'elle eut les tempes serrees comme
+dans un etau. Aussi quand du haut d'une cote qu'elle venait de
+monter, elle apercut sur la pente opposee les maisons d'un gros
+village que dominaient les combles eleves d'un grand chateau
+emergeant d'un bois, se decida-t-elle a acheter un morceau de
+pain.
+
+Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au
+lieu de souffrir la faim volontairement? a la verite, quand elle
+l'aurait depense il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait
+savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a
+des gens qui trouvent des pieces d'argent sur les grands chemins,
+et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu
+assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient
+ecrasee?
+
+Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il etait bon;
+malheureusement elle ne savait pas tres bien comment les vrais
+sous francais se distinguent des mauvais; aussi etait-elle emue
+lorsqu'elle se decida a entrer chez le premier boulanger qu'elle
+vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.
+
+"Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?" dit-
+elle.
+
+Sans repondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou
+qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle
+resta hesitante:
+
+"Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas a ce qu'il
+soit frais.
+
+-- Alors, tiens,"
+
+Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui trainait la
+depuis deux ou trois jours.
+
+Mais il importait peu qu'il fut plus ou moins rassis, la grande
+affaire etait qu'il fut plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en
+realite il en valait au moins deux.
+
+Aussitot qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit
+d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eut, elle ne voulut pas
+l'entamer avant d'etre sortie du village. Cela fut vivement fait.
+Aussitot qu'elle eut depasse les dernieres maisons, tirant son
+couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de
+maniere a la diviser en quatre morceaux egaux, et elle en coupa un
+qui devait faire son unique repas de cette journee; les trois
+autres, reserves pour les jours suivants, la conduiraient,
+calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils
+fussent.
+
+C'etait en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui
+lui semblait d'une execution aussi simple que facile, mais a peine
+eut-elle avale une bouchee de son petit morceau de pain qu'elle
+sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune
+puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne
+doit pas se faire que se reglent nos besoins: elle avait faim, il
+fallait qu'elle mangeat, et ce fut gloutonnement qu'elle, devora
+son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second
+qu'a petites bouchees pour le faire durer; mais celui-la fut
+englouti avec la meme avidite, et le troisieme suivit le second
+sans qu'elle put se retenir, malgre tout ce qu'elle se disait pour
+s'arreter. Jamais elle n'avait eprouve pareil aneantissement de
+volonte, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce
+qu'elle faisait. Elle se disait que c'etait bete et miserable;
+mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la
+force qui l'entrainait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se
+trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, reunis, ne
+pesaient pas une demi-livre, quand une livre entiere n'eut pas
+suffi a rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si
+intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mange la veille,
+et que parce que les jours precedents elle n'avait pris que le
+bouillon que La Carpe lui donnait.
+
+Cette explication qui etait une excuse, et en realite la meilleure
+de toutes, fut cause que le quatrieme morceau eut le sort des
+trois premiers; seulement pour celui-la elle se dit qu'elle ne
+pouvait pas faire autrement et que des lors il n'y avait de sa
+part ni faute, ni responsabilite.
+
+Mais ce plaidoyer perdit sa force des qu'elle se remit en marche,
+et elle n'avait pas fait cinq cents metres sur la route poudreuse,
+qu'elle se demandait ce que serait sa matinee du lendemain, quand
+l'acces de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau,
+si d'ici la le miracle auquel elle avait pense ne se realisait
+pas.
+
+Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une
+sensation d'ardeur et d'aridite de la gorge: la matinee etait
+brulante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui
+l'inondait de sueur et la dessechait; on respirait un air embrase,
+et le long des talus de la route, dans les fosses, les cornets
+roses des liserons et les fleurs bleues des chicorees pendaient
+fletris sur leurs tiges amollies.
+
+Tout d'abord elle ne s'inquieta pas de cette soif; l'eau est a
+tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique
+pour en acheter: quand elle rencontrerait une riviere ou une
+fontaine, elle n'aurait qu'a se mettre a quatre pattes ou se
+pencher pour boire tant qu'elle voudrait.
+
+Mais justement elle se trouvait a ce moment sur ce plateau de
+l'Ile-de-France, qui du Rouillon a la Theve ne presente aucune
+riviere, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver,
+mais restent l'ete entierement a sec; des champs de ble ou
+d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres
+d'ou emerge ca et la une colline, couronnee d'un clocher et de
+maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une
+vallee au fond de laquelle coulerait un ruisseau.
+
+Dans le petit village ou elle arriva apres Ecouen, elle eut beau
+regarder de chaque cote de la rue qui le traverse, nulle part elle
+n'apercut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car
+ils sont rares les villages ou l'on a pense au vagabond du chemin
+qui passe assoiffe; on a son puits, ou celui du voisin, cela
+suffit.
+
+Elle parvint ainsi aux dernieres maisons, et alors elle n'osa pas
+revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un
+verre d'eau. Elle avait remarque que les gens la regardaient, deja
+d'une facon peu encourageante a son premier passage, et il lui
+avait semble que les chiens eux-memes montraient les dents a la
+deguenillee inquietante qu'elle etait; ne l'arreterait-on pas
+quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons?
+Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle acheterait
+quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle
+allait les bras ballants, elle devait etre une voleuse qui cherche
+un bon coup pour elle ou pour sa troupe.
+
+Il fallait marcher.
+
+Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route
+blanche, sans arbres, ou le vent, brulant soulevait a chaque
+instant des tourbillons de poussiere qui l'enveloppaient, la soif
+lui devenait de plus en plus penible; depuis longtemps elle
+n'avait plus de salive; sa langue seche la genait comme si elle
+eut ete un corps etranger dans sa bouche; il lui semblait que son
+palais se durcissait semblable, a de la corne qui se
+recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forcait,
+pour ne pas etouffer, a rester les levres entr'ouvertes, ce qui
+rendait sa langue plus seche encore et son palais plus dur.
+
+A bout de forces, elle eut l'idee de se mettre dans la bouche des
+petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route,
+et ils rendirent un peu d'humidite a sa langue qui s'assouplit; sa
+salive devint moins visqueuse.
+
+Le courage lui revint, et aussi l'esperance; la France, elle le
+savait par les pays qu'elle avait traverses depuis la frontiere,
+n'est pas un desert sans eau; en perseverant elle finirait bien
+par trouver quelque riviere, une mare, une fontaine. Et puis, bien
+que la chaleur fut toujours aussi suffocante et que le vent
+soufflat toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil
+depuis un certain temps deja s'etait voile, et, quand elle se
+retournait du cote de Paris, elle voyait monter au ciel un immense
+nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle
+pouvait le sonder. C'etait un orage qui arrivait, et sans doute il
+apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des
+ruisseaux ou elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.
+
+Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons,
+arrachant les cailloux de la route, entrainant avec elle des
+tourbillons de poussiere, de feuilles vertes, de paille, de foin,
+puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des
+detonations lointaines, qui s'enchainaient, vomies sans relache
+d'un bout a l'autre de l'horizon noir.
+
+Incapable de resister a cette formidable poussee, Perrine s'etait
+couchee dans le fosse, a plat ventre, les mains sur ses yeux et
+sur sa bouche; ces detonations la releverent. Si tout d'abord,
+affolee par la soif, elle n'avait pense qu'a la pluie, le tonnerre
+en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans
+un orage; mais aussi des eclairs aveuglants, des torrents d'eau,
+de la grele, des coups de foudre.
+
+Ou s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe
+etait traversee, comment la ferait-elle secher?
+
+Dans les derniers tourbillons de poussiere qu'emportait la trombe,
+elle apercut devant elle a deux kilometres environ la lisiere d'un
+bois a travers lequel s'enfoncait la route, et elle se dit que la
+peut-etre elle trouverait un refuge, une carriere, un trou ou elle
+se terrerait.
+
+Elle n'avait pas de temps a perdre: l'obscurite s'epaississait, et
+les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant
+indefiniment, domines a des intervalles irreguliers par un eclat
+plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et
+dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait
+d'aneantir la vie de la terre.
+
+Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite
+que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois
+la tete en arriere, et le voyait fondre sur elle au galop furieux
+de ses nuages noirs; et, de ses detonations, il la poursuivait en
+l'enveloppant d'un immense cercle de feu.
+
+Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois ete
+exposee a de terribles orages, mais alors elle avait son pere, sa
+mere qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant
+elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne deserte,
+pauvre oiseau voyageur surpris par la tempete.
+
+Elle eut du marcher contre elle qu'elle n'eut certainement pas pu
+avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par
+instants il la forcait a courir.
+
+Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'etait pas
+encore au-dessus d'elle.
+
+Les coudes serres a la taille, le corps penche en avant, elle se
+mit a courir, en se menageant cependant pour ne pas tomber a bout
+de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore
+plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos
+qu'il la gagnait.
+
+Si elle avait ete dans son etat ordinaire elle aurait lutte plus
+energiquement, mais fatiguee, affaiblie, la tete chancelante, la
+bouche seche, elle ne pouvait pas soutenir un effort desespere, et
+par moment le coeur lui manquait.
+
+Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle
+distinguait nettement ses grands arbres que des abatis recents
+avaient clairsemes.
+
+Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa
+lisiere, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement
+ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esperance
+presentat une chance de realisation, si faible qu'elle fut, pour
+que son courage ne l'abandonnat pas: que de fois son pere lui
+avait-il repete que dans le danger les chances de se sauver sont a
+ceux qui luttent jusqu'au bout!
+
+Et elle luttait soutenue par cette pensee, comme si la main de son
+pere tenait encore la sienne et l'entrainait.
+
+Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol
+couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus,
+il l'avait rejointe, il etait sur elle; il fallait qu'elle
+ralentit sa course, car mieux valait encore s'exposer a etre
+inondee que foudroyee.
+
+Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie
+larges et epaisses s'abattirent, et elle crut que c'etait l'averse
+qui commencait; mais elle ne dura point, emportee par le vent,
+coupee par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.
+
+Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurite s'etait faite si
+noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant
+a la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, a une courte
+distance, une cabane a laquelle conduisait un mauvais chemin
+creuse de profondes ornieres, elle se jeta dedans, au hasard.
+
+De nouveaux eclairs lui montrerent qu'elle ne s'etait pas trompee:
+c'etait bien un abri que des bucherons avaient construit en
+fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrees, a l'abri
+du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle
+echappait a la pluie. Elle les franchit, et, a bout de forces,
+epuisee par sa course, etouffee par son emoi, elle s'affaissa sur
+le lit de copeaux qui couvrait le sol.
+
+Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable
+emplit la foret, avec des craquements a croire qu'elle allait etre
+emportee; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isoles
+se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes
+tombaient partout avec des bruits sourds, ecrasant les jeunes
+cepees.
+
+La cabane pourrait-elle resister a cette trombe, ou dans un
+balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas
+s'effondrer?
+
+Elle n'eut pas le temps de reflechir, une grande flamme
+accompagnee d'une terrible poussee la jeta a la renverse, aveuglee
+et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint a
+elle, tout on se tatant pour voir si elle etait encore en vie,
+elle apercut a une courte distance, tout blanc dans l'obscurite,
+un chene que le tonnerre venait de frapper, en le depouillant du
+haut en bas de son ecorce, projetee a l'entour, et qui, en tombant
+sur la cabane, l'avait bombardee de ses eclats; le long de son
+tronc nu deux de ses maitresses branches pendaient tordues a la
+base; secouees par le vent, elles se balancaient avec des
+gemissements sinistres.
+
+Comme elle regardait effaree, tremblante, epouvantee a la pensee
+de la mort qui venait de passer sur elle, et si pres que son
+souffle terrible l'avait couchee sur le sol, elle vit le fond du
+bois se brouiller, en meme temps qu'elle entendit un roulement
+extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train
+rapide, -- c'etait la pluie et la grele qui s'abattaient sur la
+foret; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la
+bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.
+
+L'eau ne tarda pas a rouler en cascades sur la pente que les
+bucherons avaient inclinee au nord, et, sans se faire mouiller,
+Perrine n'eut qu'a etendre le bras pour boire a sa soif dans le
+creux de sa main.
+
+Maintenant elle n'avait qu'a attendre que l'orage fut passe;
+puisque la hutte avait resiste a ces deux assauts furieux, elle
+supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle
+fut, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle
+etait maitresse. Cette pensee la remplit d'un doux bien-etre qui,
+succedant aux efforts qu'elle venait de faire, a ses angoisses, a
+ses affres, l'engourdit; et malgre le tonnerre qui continuait ses
+coups de foudre et ses roulements, malgre la pluie qui tombait a
+flots, malgre le vent et son fracas a travers les arbres, malgre
+la tempete dechainee dans les airs et sur la terre, s'allongeant
+au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle
+s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance
+qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'etait donc bien
+vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au
+bout.
+
+
+IX
+
+Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'eveilla, mais comme la
+pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
+foret ruisselante, elle ne pouvait pas songer a se remettre en
+route; il fallait attendre.
+
+Cela n'etait ni pour l'inquieter, ni pour lui deplaire; la foret
+avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait
+deja cette cabane qui l'avait si bien protegee, et ou elle venait
+de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit la,
+peut-etre meme y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait
+un toit sur la tete et un lit sec.
+
+Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder
+conscience du temps ecoule, elle n'avait aucune idee de l'heure
+qu'il pouvait etre; mais, au fond, cela importait peu, quand le
+soir viendrait, elle le verrait bien.
+
+Depuis son depart de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni
+l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
+route, fouette par le vent d'orage, l'avait couverte de la tete
+aux pieds, d'une epaisse couche de poussiere, qui lui brulait la
+peau. Puisqu'elle etait seule, puisque l'eau coulait dans la
+rigole creusee autour de la hutte, c'etait le moment de profiter
+de l'occasion qui lui avait manque; par cette pluie persistante,
+personne ne la derangerait.
+
+La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de
+mariage de sa mere, un petit paquet serre dans un chiffon, compose
+d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un de et d'une pelote
+de fil avec deux aiguilles piquees, dedans. Elle le developpa et,
+apres avoir ote sa veste, ses souliers et ses bas, penchee au-
+dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
+les epaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le
+chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'etait guere grand ni
+epais, mais encore valait-il mieux que rien.
+
+Cette toilette la delassa presque autant que son bon sommeil, et
+alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
+grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses epaules.
+N'etait la faim qui recommencait a tirailler son estomac, et aussi
+quelques morsures de ses souliers qui, a certains endroits, lui
+avaient mis les pieds a vif, elle eut ete tout a fait a l'aise:
+l'esprit calme, le corps dispos.
+
+Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane etait
+un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
+les ecorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
+trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
+elle souffrirait moins de la durete de ses souliers, et, tout de
+suite, elle se mit a l'ouvrage. Il fut long autant que difficile,
+car c'etait du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage a
+peu pres complet, et elle n'avait que du fil.
+
+Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il
+l'empechait de penser a la faim, mais il ne pouvait pas durer
+toujours. Quand il fut acheve, la pluie continuait a tomber plus
+ou moins fine, plus ou moins serree, et l'estomac continuait aussi
+ses reclamations de plus en plus exigeantes.
+
+Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son
+abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il etait certain
+qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter a souper, la
+faim, plus imperieuse, qui ne lui laissait plus guere d'autres
+idees que celles de nourriture, lui suggera la pensee de couper,
+pour les manger, des tiges de bouleau qui se melaient au toit de
+la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
+les fagots. Quand elle voyageait avec son pere, elle avait vu des
+pays ou l'ecorce du bouleau servait a fabriquer des boissons;
+donc, ce n'etait pas un arbre veneneux qui l'empoisonnerait; mais
+la nourrirait-il?
+
+C'etait une experience a tenter. Avec son couteau, elle coupa
+quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
+tres courts, elle commenca a en macher un.
+
+Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
+apre, bien amer; mais ce n'etait pas comme friandise qu'elle le
+mangeait; si mauvais qu'il fut, elle ne se plaindrait pas pourvu
+qu'il apaisat sa faim et la nourrit. Cependant, elle n'en put
+avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
+le bois, apres l'avoir tourne et retourne inutilement dans sa
+bouche; les feuilles passerent moins difficilement.
+
+Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
+tachait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
+marche, et quoique le ciel, toujours trouble de pluie, ne permit
+pas de suivre la baisse du soleil, il semblait a l'obscurite qui,
+depuis un certain temps, emplissait la foret, que la nuit devait
+approcher. En effet, elle ne tarda pas a venir, et elle se fit
+sombre comme dans les journees sans crepuscule; la pluie cessa de
+tomber, un brouillard blanc s'eleva aussitot, et, en quelques
+minutes, Perrine se trouva plongee dans l'ombre et le silence: a
+dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, a l'entour, comme au
+loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes
+d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
+voisines.
+
+Quoique preparee a l'idee de coucher la, elle n'en eprouva pas
+moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolee, et perdue
+dans cette foret, en plein noir. Sans doute, elle venait de
+passer, a cette meme place, une partie de la journee, sans courir
+d'autre danger que celui d'etre foudroyee, mais, la foret le jour
+n'est pas la foret la nuit, avec son silence solennel et ses
+ombres mysterieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
+troublantes.
+
+Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle
+l'aurait voulu, agitee par les tiraillements de son estomac,
+effaree par les fantomes de son imagination.
+
+Quelles betes peuplaient cette foret? Des loups peut-etre?
+
+Cette pensee la tira de sa somnolence, et, s'etant relevee, elle
+prit un solide baton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau,
+puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
+l'attaquait, elle pourrait, de derriere son rempart, se defendre;
+certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
+elle se fut recouchee dans son lit de copeaux, en tenant son epieu
+a deux mains, elle, ne tarda pas a s'endormir.
+
+Ce fut un chant d'oiseau qui l'eveilla, grave et triste, aux notes
+pleines et flutees, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du
+merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots,
+une faible lueur blanche percait l'obscurite de la foret, dont les
+arbres et les cepees se detachaient en noir sur le fond pale de
+l'aube: c'etait le matin.
+
+La pluie avait cesse, pas un souffle de vent n'agitait les
+feuilles lourdes, et dans toute la foret regnait un silence
+profond que dechirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'elevait
+au-dessus de sa tete, et auquel repondaient au loin d'autres
+chants, comme un appel matinal, se repetant, se prolongeant de
+canton en canton.
+
+Elle ecoutait, en se demandant si elle devait se lever deja et
+reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
+sa main sur sa veste, elle la sentit mouillee comme apres une
+averse; c'etait l'humidite des bois qui l'avait penetree, et
+maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glacait.
+Elle ne devait pas hesiter plus longtemps; tout de suite elle se
+mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
+s'ebroue: en marchant, elle se rechaufferait.
+
+Cependant, apres reflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
+il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendit compte de
+l'etat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il etait
+prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.
+
+Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
+elle remit en place les fagots qu'elle avait deranges la veille,
+puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un
+fosse plein d'eau.
+
+Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplace l'aube, et
+maintenant, a travers les branches des arbres, le ciel se montrait
+d'un bleu pale, sans le plus leger nuage: certainement la matinee
+serait belle, et probablement la journee aussi; il fallait partir.
+
+Malgre les reprises qu'elle avait faites a ses bas, la mise en
+marche fut cruelle, tant ses pieds etaient endoloris, mais elle ne
+tarda pas a s'aguerrir, et bientot elle fila d'un bon pas regulier
+sur la route dont la pluie avait amolli la durete; le soleil qui
+la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la rechauffait,
+en meme temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongee
+marchant a cote d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait,
+la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune
+fille bien habillee, au moins ne donnait-elle plus celle de la
+pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussailles et au
+visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-etre plus de
+leurs aboiements, ni les gens de leurs regards defiants.
+
+Le temps aussi etait a souhait pour lui mettre au coeur des
+pensees d'esperance: jamais elle n'avait vu matinee si belle, si
+riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donne a
+tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
+eclose de la nuit meme; le ciel, rechauffe, s'etait peuple de
+centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en
+lancant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
+la foret s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et
+de moissons.
+
+Au milieu de cette joie universelle etait-il possible qu'elle
+restat seule desesperee? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
+Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en etait deja une
+grande, de s'etre abritee dans la foret; elle pouvait bien en
+rencontrer d'autres.
+
+Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de
+cette idee, a laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
+perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouee
+laisse tomber; ce n'etait donc pas folie de se repeter encore
+qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle
+devrait rendre, mais un simple sou, et meme une piece de dix sous
+qu'elle aurait le droit de garder sans causer de prejudice a
+personne, et qui la sauveraient.
+
+De meme il lui semblait qu'il n'etait pas extravagant, non plus,
+de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de
+s'employer a un travail quelconque, ou de rendre un service qui
+lui feraient gagner quelques sous.
+
+Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.
+
+Et elle allait ainsi les yeux attaches sur le gravier lave, mais
+sans apercevoir le gros sou ou la petite piece blanche tombee
+d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les
+occasions de travail que l'imagination representait si faciles et
+que la realite n'offrait nulle part.
+
+Cependant il y avait urgence a ce que l'une ou l'autre de ces
+bonnes chances s'accomplit au plus tot, car les malaises qu'elles
+avait ressentis la veille se repetaient si intenses par moments,
+qu'elle commencait a craindre de ne pas pouvoir continuer son
+chemin: maux de coeur, nausees, alourdissements, bouffees de
+sueurs qui lui cassaient bras et jambes.
+
+Elle n'avait pas a chercher la cause de ces troubles, son estomac
+la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
+repeter l'experience de la veille avec les branches de bouleau,
+qui lui avait si mal reussi, elle se demandait ce qui adviendrait,
+apres qu'un etourdissement plus fort que les autres l'aurait
+forcee a s'asseoir sur l'un des bas cotes de la route.
+
+Pourrait-elle se relever?
+
+Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir la sans que
+personne lui tendit la main?
+
+La veille, si on lui avait dit, quand par un effort desespere elle
+avait gagne la cabane de la foret, qu'a un moment donne elle
+accepterait sans revolte cette idee d'une mort possible par
+faiblesse et abandon de soi, elle se serait revoltee: ne se
+sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?
+
+Mais la veille ne ressemblait pas au jour present: la veille elle
+avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tete etait
+solide, maintenant elle vacillait.
+
+Elle crut qu'elle devait se menager, et chaque fois qu'une
+faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer
+quelques instants.
+
+Comme elle s'etait arrivee devant un champ de pois, elle vit
+quatre jeunes filles, a peu pres du meme age qu'elle, entrer dans
+ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la
+cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
+fosse de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
+la laissa pas venir:
+
+"Que que tu veux? dit-elle.
+
+-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.
+
+-- Je n'avons besoin de personne.
+
+-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.
+
+-- D'ou que t'es?
+
+-- De Paris."
+
+Une des jeunes filles leva la tete et lui jetant un mauvais
+regard, elle cria:
+
+"C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du
+monde.
+
+-- On te dit qu'on n'a besoin de personne," continua la paysanne.
+
+Il n'y avait qu'a repasser le fosse et a se remettre en marche, ce
+qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassees.
+
+"V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi."
+
+Elle retourna vivement la tete et toutes partirent d'un eclat de
+rire, s'amusant de leur plaisanterie.
+
+Elle n'alla pas loin et bientot elle dut s'arreter, ne voyant plus
+son chemin tant ses yeux etaient pleins de larmes; que leur avait-
+elle fait pour qu'elles fussent si dures!
+
+Decidement, pour les vagabonds le travail est aussi difficile a
+trouver que les gros sous. La preuve etait faite. Aussi n'osa-t-
+elle pas la repeter, et continua-t-elle son chemin, triste,
+n'ayant pas plus d'energie dans le coeur que dans les jambes.
+
+Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se
+trainait plutot qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que
+dans la traversee des villages pour echapper aux regards, qui,
+s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
+quand une voiture venant derriere elle allait la depasser; a
+chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arretait pour
+se reposer et respirer.
+
+Mais alors c'etait sa tete qui se mettait en travail, et les
+pensees qui la traversaient, de plus en plus inquietantes, ne
+faisaient qu'accroitre sa prostration.
+
+A quoi bon perseverer, puisqu'il etait certain qu'elle ne pourrait
+pas aller jusqu'au bout?
+
+Elle arriva ainsi dans une foret a travers laquelle la route
+droite s'enfoncait a perte de vue, et la chaleur, deja lourde et
+brulante dans la plaine, s'y trouva etouffante: un soleil de feu,
+pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas cotes du
+chemin montaient des bouffees de vapeur humide qui la
+suffoquaient.
+
+Elle ne tarda pas a se sentir epuisee, et, baignee de sueur, le
+coeur defaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de
+mouvement comme de pensee.
+
+A ce moment une charrette qui venait derriere elle passa:
+
+"Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
+des limons, faut mouri."
+
+Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
+confirmation d'une condamnation portee contre elle.
+
+C'etait donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'etait, deja dit
+plus d'une fois, et voila que ce messager de la Mort le lui
+repetait.
+
+He bien, elle mourrait; il n'y avait a se revolter, ni a lutter
+plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son
+pere etait mort, sa mere etait morte, maintenant c'etait son tour.
+
+Et, de ces idees qui traversaient sa tete vide, la plus cruelle
+etait de penser qu'elle eut ete moins malheureuse de mourir avec
+eux, plutot que dans ce fosse comme une pauvre bete.
+
+Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
+choisir une place ou elle se coucherait pour son dernier sommeil,
+a l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait a
+une courte distance, elle le prit et, a une cinquantaine de metres
+de la route, elle trouva une petite clairiere herbee, dont la
+lisiere etait fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit
+a l'ombre d'une cepee de chataignier, et, s'allongeant, elle posa
+sa tete sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
+s'endormir.
+
+
+X
+
+Une sensation chaude sur le visage la reveilla en sursaut, elle
+ouvrit les yeux, effrayee, et vit vaguement une grosse tete velue
+penchee sur elle.
+
+Elle voulut se jeter de cote, mais un grand coup de langue
+applique en pleine figure la retint sur le gazon.
+
+Si rapidement que cela se fut passe elle avait eu cependant le
+temps de se reconnaitre: cette grosse tete velue etait celle d'un
+ane; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait a
+lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
+elle avait pu le regarder.
+
+"Palikare!"
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en
+larmes:
+
+"Palikare, mon bon Palikare."
+
+En entendant son nom il s'arreta de la lecher, et relevant la tete
+il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis apres
+ceux-la qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
+cinq ou six autres non moins formidables.
+
+Elle vit alors qu'il etait sans harnais, sans licol et les jambes
+entravees.
+
+Comme elle s'etait soulevee pour lui prendre le cou et poser sa
+tete contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
+son cote il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
+entendit une voix enrouee qui criait:
+
+"Que que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon
+garcon."
+
+En effet un bruit de pas presses resonna bientot sur les cailloux
+du chemin, et Perrine vit paraitre un homme vetu d'une blouse et
+coiffe d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe a la bouche.
+
+"He! gamine que tu fais a mon ane?" cria-t-il sans retirer sa pipe
+de ses levres.
+
+Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonniere
+habillee en homme a qui elle avait vendu Palikare au Marche aux
+chevaux, mais la chiffonniere ne la reconnut pas et ce fut
+seulement apres un certain temps qu'elle la regarda avec
+etonnement:
+
+"Je t'ai vue quelque part? dit-elle.
+
+-- Quand je vous ai vendu Palikare.
+
+-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?" Perrine n'eut
+pas a repondre; une faiblesse la prit qui la forca a s'asseoir, et
+sa paleur ainsi que ses yeux noyes parlerent pour elle.
+
+"Que que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?"
+
+Mais Perrine remua les levres sans articuler aucun son, et
+s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, decoloree,
+tremblante, abattue par l'emotion autant que par la faiblesse.
+
+"He ben, he ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
+t'as?"
+
+Precisement elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien
+qu'elle gardat conscience de ce qui se passait autour d'elle.
+
+Mais La Rouquerie etait une femme d'experience qui connaissait
+toutes les miseres:
+
+"Elle est bien capable de crever de faim", murmura-t-elle.
+
+Et sans plus, abandonnant la clairiere, elle se dirigea vers la
+route ou se trouvait une petite charrette detelee dont les
+ridelles etaient garnies de peaux de lapin accrochees ca et la;
+vivement elle ouvrit un coffre d'ou elle tira une miche de pain,
+un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
+courant.
+
+Perrine etait toujours dans le meme etat.
+
+"Attends, ma fillette, attends," dit La Rouquerie.
+
+S'agenouillant pres d'elle elle lui introduisit le goulot de la
+bouteille entre les levres.
+
+"Bois un bon coup, ca te soutiendra."
+
+En effet le bon coup ramena le sang au visage pali de Perrine et
+lui rendit le mouvement.
+
+"Tu avais faim?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
+peu."
+
+Elle coupa un morceau a la miche ainsi qu'au fromage et les lui
+tendit.
+
+"En douceur, surtout, ou plutot je vas manger avec toi, ca te
+moderera."
+
+La precaution etait sage car deja Perrine avait mordu a meme le
+pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas a la
+recommandation de La Rouquerie.
+
+Jusque-la Palikare etait reste immobile regardant ce qui se
+passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
+sur l'herbe a cote de Perrine il s'agenouilla pres de celle-ci.
+
+"Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.
+
+---Vous permettez que je lui en donne un?
+
+-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en
+aura encore; ne te gene pas, fillette, il est si content de te
+retrouver, le bon garcon, car tu sais c'est un bon garcon.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Quand tu auras mange ton morceau, tu me diras comment tu es
+dans cette foret a moitie morte de faim, car ca serait vraiment
+pitie de te couper le sifflet."
+
+Malgre les recommandations de La Rouquerie il fut vite devore le
+morceau:
+
+"Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- He bien tu ne l'auras qu'apres m'avoir raconte ton histoire;
+pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as deja mange se
+tassera."
+
+Perrine fit le recit qui lui etait demande en commencant a la mort
+de sa mere: quand elle arriva a l'aventure de Saint-Denis, La
+Rouquerie qui avait allume sa pipe la retira de sa bouche et lanca
+une bordee d'injures a l'adresse de la boulangere:
+
+"Tu sais que c'est une voleuse, s'ecria-t-elle, je n'en donne a
+personne des pieces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer
+par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand
+je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre
+elle; j'en ai des amis a Saint-Denis, nous mettrons le feu a sa
+boutique."
+
+Perrine continua son recit et l'acheva.
+
+"Comme ca tu etais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
+effet cela te faisait-il?
+
+-- Ca a commence par etre tres douloureux, et j'ai du crier a un
+moment comme on crie la nuit quand on etouffe, et puis j'ai reve
+du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman
+qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.
+
+-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
+sauve precisement, car sans lui je ne me serais pas arretee dans
+ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas
+trouvee. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?
+
+-- Continuer mon chemin.
+
+-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton age pour aller
+comme ca a l'aventure.
+
+-- Que voulez-vous que je fasse?"
+
+La Rouquerie tira deux ou trois bouffees de sa pipe gravement, en
+reflechissant, puis elle repondit:
+
+"Voila. Je vas jusqu'a Creil, pas plus loin, en achetant mes
+marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
+ma route ou a peu pres, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
+crie un peu, si tu en as la force: "Peaux de lapin, chiffons,
+ferraille a vendre".
+
+Perrine fit ce qui lui etait demande.
+
+"Bon, la voix est claire; comme j'ai mal a la gorge tu crieras
+pour moi et gagneras ton pain. A Creil je connais un coquetier qui
+va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui
+demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
+pres d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au
+pays de tes parents.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la piece
+que la boulangere t'a volee et que je me ferai rendre, tu peux en
+etre sure."
+
+
+
+XI
+
+Les choses s'arrangerent comme La Rouquerie les avait disposees.
+
+Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
+trouvent de chaque cote de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
+Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Eveque, Chamant, et, quand elle
+arriva a Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.
+
+"Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
+rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
+vie.
+
+-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible."
+
+Voyant que cet argument n'etait pas suffisant, elle en mit un
+autre en avant:
+
+"Tu ne quitterais pas Palikare."
+
+Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son emotion mais elle
+se raidit.
+
+"Je dois aller pres de mes parents.
+
+-- Tes parents t'ont-ils sauve la vie comme lui?
+
+-- Je n'obeirais pas a maman si je n'y allais pas.
+
+-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je
+t'offre, tu ne t'en prendras qu'a toi.
+
+-- Soyez sure que je garderai votre souvenir dans mon coeur."
+
+La Rouquerie ne se facha pas de ce refus au point de ne pas
+arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux
+environs d'Amiens, et pendant toute une journee Perrine eut la
+satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchee dans
+la paille, sous une bache au lieu de peiner a pied sur cette
+longue route, que la comparaison de son bien-etre present avec les
+fatigues passees lui faisait paraitre plus longue encore. A
+Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui etait
+un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa piece de
+cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusee, ni confisquee, et sur
+laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
+pour Picquigny, ou elle arriva a onze heures par une matinee
+radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait
+pas plus a celle de la foret de Chantilly, qu'elle ne ressemblait
+elle-meme a la miserable qu'elle etait a ce moment.
+
+Pendant les quelques jours qu'elle avait passes avec La Rouquerie,
+elle avait pu repriser et rapiecer sa jupe et sa veste, se tailler
+un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; a
+Ailly, en attendant le depart du train, elle avait fait dans le
+courant de la riviere une toilette minutieuse; et maintenant, elle
+debarquait propre, fraiche et dispose.
+
+Mais ce qui, mieux que la proprete, mieux meme que les cinquante-
+cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'etait un
+sentiment de confiance qui lui venait de ses epreuves passees.
+Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en perseverant jusqu'au bout,
+elle en avait triomphe, n'avait-elle pas le droit d'esperer et de
+croire qu'elle triompherait maintenant des difficultes qui lui
+restaient a vaincre? Si le plus dur n'etait pas accompli, au moins
+y avait-il quelque chose de fait, et precisement le plus penible,
+le plus dangereux.
+
+A la sortie de la gare, elle avait passe sur le pont d'une ecluse,
+et maintenant elle marchait allegre, a travers de vertes prairies
+plantees de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en
+temps des marais, dans lesquels on apercevait a chaque pas des
+pecheurs a la ligne penches sur leur bouchon et entoures d'un
+attirail qui les faisait reconnaitre tout de suite pour des
+amateurs endimanches echappes de la ville. Aux marais succedaient
+des tourbieres, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangees
+de petits cubes noirs entasses geometriquement et marques de
+lettres blanches ou de numeros qui etaient des tas de tourbe
+disposes pour secher.
+
+Que de fois son pere lui avait-il parle de ces tourbieres et de
+leurs entailles, c'est-a-dire des grands etangs que l'eau a
+remplis apres que la tourbe a ete enlevee, qui sont l'originalite
+de la vallee de la Somme. De meme, elle connaissait ces pecheurs
+enrages que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
+ce n'etait pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au
+contraire connu et aime, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore
+vu: connues ces collines nues et ecrasees qui bordent la vallee;
+connus les moulins a vent qui les couronnent et tournent meme par
+les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait
+sentir jusque-la.
+
+Le premier village, aux tuiles rouges, ou elle arriva, elle le
+reconnut aussi, c'etait Saint-Pipoy, ou se trouvaient les tissages
+et les corderies dependant des usines de Maraucourt, et avant de
+l'atteindre, elle traversa par un passage a niveau un chemin de
+fer qui, apres avoir reuni les differents villages, Hercheux,
+Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
+des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder a la grande
+ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient
+les peupliers de la vallee, elle voyait les clochers en ardoise de
+ces villages et les hautes cheminees en brique des usines, en
+cette journee du dimanche, sans leur panache de fumee.
+
+Quand elle passa devant l'eglise on sortait de la grand'messe, et
+en ecoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut
+encore le lent parler picard aux mots traines et chantes que son
+pere imitait pour l'amuser.
+
+De Saint-Pipoy a Maraucourt le chemin borde de saules se contourne
+au milieu des tourbieres, cherchant pour passer un sol qui ne soit
+pas trop mouvant plutot que la ligne droite. Ceux qui le suivent
+ne voient donc qu'a quelques pas, en avant comme en arriere. Ce
+fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait
+lentement, ecrasee par un lourd panier passe a son bras.
+
+Enhardie par la confiance qui lui etait revenue, Perrine osa lui
+adresser la parole.
+
+"C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, tout dret.
+
+-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_
+que ca.
+
+-- S'il vous emberluque, j'y vas a Maraucourt, nous pouvons faire
+le k'min ensemble.
+
+-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide a porter votre
+panier.
+
+-- C'est pas de refus, y pese rud'ment."
+
+Disant cela elle le mit a terre en poussant un ouf de soulagement.
+
+"C'est-y que vous etes de Maraucourt? demanda-t-elle.
+
+-- Non; et vous?
+
+-- Bien sur que j'en suis.
+
+-- Est-ce que vous travaillez aux usines?
+
+-- Bien sur, comme tout le monde donc; je travaille aux
+cannetieres.
+
+-- Qu'est-ce que c'est?
+
+-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetieres, les epouloirs
+quoi! d'ou que vous venez donc?
+
+-- De Paris.
+
+-- A Paris ils ne connaissent pas les cannetieres, c'est drole:
+enfin, c'est des machines a preparer le fil pour les navettes.
+
+-- On gagne de bonnes journees?
+
+-- Dix sous.
+
+-- C'est difficile?
+
+-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps.
+C'est-y que vous voudriez etre embauchee?
+
+-- Oui; si l'on voulait de moi.
+
+-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ca
+ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
+les ateliers; vous n'aurez qu'a vous presenter demain matin a six
+heures a la grille des shedes. Mais assez cause, il ne faut pas
+que je sois en retard."
+
+Elle prit l'anse du panier d'un cote, Perrine la prit de l'autre
+et elles se mirent en marche d'un meme pas, au milieu du chemin.
+
+L'occasion qui s'offrait a Perrine d'apprendre ce qu'elle avait
+interet a savoir etait trop favorable pour qu'elle ne la saisit
+pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
+jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
+tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandat rien
+qui n'eut un but assez bien enveloppe pour qu'on ne put pas le
+deviner.
+
+"Est-ce que vous etes nee a Maraucourt?
+
+-- Bien sur que j'en suis native, et ma mere l'etait aussi. Mon
+pere etait de Picquigny.
+
+-- Vous les avez perdus?
+
+-- Oui, je vis avec ma grand'mere qui tient un debit et une
+epicerie: Mme Francoise.
+
+-- Ah! Mme Francoise!
+
+-- Vous la connaissez-t'y?
+
+-- Non... je dis ah! Mme Francoise.
+
+-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son debit, et
+puis aussi parce que, comme elle a ete la nourrice de M. Edmond
+Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose a
+M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent a elle.
+
+-- Elle obtient ce qu'ils desirent?
+
+-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.
+
+-- Puisqu'elle a ete la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
+pourquoi ne s'adresse-t-elle pas a lui?
+
+-- M. Edmond Paindavoine! il a quitte le pays ayant que je sois
+nee; on ne l'a jamais revu; fache avec son pere, pour des
+affaires, quand il a ete envoye dans l'Inde ou il devait acheter
+le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une
+cannetiere, vous ne devez pas connaitre le jute?
+
+-- Une herbe?
+
+-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on recolte aux Indes et qu'on
+file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt;
+c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
+Vous savez il n'a pas toujours ete riche M. Vulfran: il a commence
+par conduire lui-meme sa charrette dans laquelle il portait le fil
+et rapportait les pieces de toile que tissaient les gens du pays
+chez eux, sur leurs metiers. Je vous dis ca parce qu'il ne s'en
+cache pas."
+
+Elle s'interrompit:
+
+"Voulez-vous que nous changions de bras?
+
+-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?
+
+-- Rosalie.
+
+-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.
+
+-- Et vous, comment que vous vous nommez?"
+
+Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
+hasard:
+
+"Aurelie.
+
+-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurelie?"
+
+Quand, apres un court repos, elles reprirent leur marche cadencee,
+Perrine revint tout de suite a ce qui l'interessait:
+
+"Vous disiez que M. Edmond Paindavoine etait parti fache avec son
+pere.
+
+-- Et quand il a ete dans l'Inde ils se sont faches bien plus fort
+encore, parce que M. Edmond se serait marie la-bas avec une fille
+du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran
+voulait lui faire epouser une demoiselle qui etait de la plus
+grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour
+etablir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son chateau
+qui a coute des millions et des millions. Malgre tout, M. Edmond
+n'a pas voulu se separer de sa femme de la-bas pour prendre la
+demoiselle d'ici et ils se sont faches tout a fait, si bien que
+maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
+s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent
+le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de
+lui depuis des annees et des annees... a ce qu'on raconte, car
+M. Vulfran n'en parle a personne et ses neveux n'en parlent pas
+non plus.
+
+-- Il a des neveux M. Vulfran?
+
+-- M. Theodore Paindavoine, le fils de son frere, et M. Casimir
+Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider.
+Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
+M. Vulfran seront pour eux.
+
+-- C'est curieux cela.
+
+-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
+triste.
+
+-- Pour son pere?
+
+-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas
+comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
+de ca; et le dimanche, quand je sers au debit, j'en entends de
+toutes sortes.
+
+-- Sur les neveux?
+
+-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ca n'est pas
+nos affaires, a nous autres.
+
+-- Assurement."
+
+Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle
+marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
+Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas a
+reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.
+
+"Et vos parents, ils vont venir aussi a Maraucourt? dit-elle.
+
+-- Je n'ai plus de parents.
+
+-- Ni votre pere, ni votre mere?
+
+-- Ni mon pere, ni ma mere.
+
+-- Vous etes comme moi, mais j'ai ma grand'mere qui est bonne, et
+qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes
+tantes qu'elle ne veut pas facher; sans eux je ne travaillerais
+pas aux usines, je resterais au debit; mais elle ne fait pas ce
+qu'elle veut. Alors vous etes toute seule?
+
+-- Toute seule.
+
+-- Et c'est de votre idee que vous etes venue de Paris a
+Maraucourt?
+
+-- On m'a dit que je trouverais peut-etre du travail a Maraucourt,
+et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
+qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
+tant qu'on ne les connait pas, on ne sait pas comment ils vous
+recevront.
+
+-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.
+
+-- Voila.
+
+-- Eh bien, ne vous elugez point, vous trouverez du travail aux
+usines; ce n'est pas une grosse journee dix sous, mais c'est tout
+de meme quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'a vingt-
+deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous repondrez si
+vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne repondrez pas; avez-
+vous de l'argent?
+
+-- Un peu.
+
+-- Eh bien, si ca vous convient de loger chez mere Francoise, ca
+vous coutera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.
+
+-- Je peux payer vingt-huit sous.
+
+-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
+toute seule a ce prix-la; vous serez six dans la meme, mais enfin
+vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a
+pas.
+
+-- J'accepte en vous remerciant.
+
+-- Il n'y a que des gens a vingt-huit sous la semaine qui logent
+chez ma grand'mere; nous avons aussi, mais dans notre maison
+neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employes
+a l'usine: M. Fabry, l'ingenieur des constructions; M. Mombleux,
+le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
+etrangere. Si vous parlez jamais a celui-la, ne manquez pas de
+l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fache, quand on
+prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme
+si on disait "Voleur".
+
+-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.
+
+-- Vous savez l'anglais, vous?
+
+-- Ma mere etait Anglaise.
+
+-- C'est donc ca. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
+vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
+toutes les langues, parce que sa grande recreation le dimanche
+c'est de lire le _Pater_ dans un livre ou il est imprime en vingt-
+cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis apres il
+recommence, encore; et toujours comme ca chaque dimanche; c'est
+tout de meme un brave homme.
+
+
+XII
+
+Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque cote encadre
+la route, depuis deja quelques instants se montraient pour
+disparaitre aussitot, a droite sur la pente de la colline, un
+clocher en ardoises, a gauche des grands combles denteles
+d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
+cheminees en briques.
+
+"Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientot vous allez
+apercevoir le chateau de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
+maisons du village sont cachees dans les arbres, nous ne les
+verrons que quand nous serons dessus; vis-a-vis de l'autre cote de
+la riviere, se trouve l'eglise avec le cimetiere."
+
+En effet, en arrivant a un endroit ou les saules avaient ete
+coupes en tetards, le chateau surgit tout entier dans son
+ordonnance grandiose avec ses trois corps de batiment aux facades
+de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
+cheminees elancees au milieu de vastes pelouses plantees de
+bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies ou elles se
+prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
+mouvements de la colline.
+
+Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
+continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
+le panier a terre.
+
+"Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.
+
+-- Tres beau.
+
+-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul la dedans avec une
+douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
+jardiniers, et les gens de l'ecurie qui sont dans les communs que
+vous apercevez la-bas a l'extremite du parc, a l'entree du village
+ou il y a deux cheminees moins hautes et moins grosses que celles
+des usines; ce sont celles des machines electriques pour eclairer
+le chateau, et des chaudieres a vapeur pour le chauffer ainsi que
+les serres. Et ce que c'est beau la dedans; il y a de l'or
+partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
+la avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime
+mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il les a loges, un dans son ancienne maison qui est a la
+sortie des ateliers et l'autre a cote; comme ca ils sont plus pres
+pour arriver aux bureaux; ce qui n'empeche pas qu'ils ne soient
+quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maitre, qui
+a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours la, ete
+comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepte le dimanche,
+parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
+c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminees fumer."
+
+Apres avoir repris le panier elles ne tarderent pas a avoir une
+vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'apercut qu'une
+confusion de batiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
+toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une enorme
+cheminee qui ecrasait les autres de sa masse grise, dans presque
+toute sa hauteur, noire au sommet.
+
+D'ailleurs elles atteignaient les premieres maisons eparses dans
+des cours plantees de pommiers malingres et l'attention de Perrine
+etait sollicitee par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village
+dont elle avait si souvent entendu parler.
+
+Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
+femmes, enfants endimanches autour de chaque maison, ou dans des
+salles basses dont les fenetres ouvertes laissaient voir ce qui se
+passait a l'interieur: dans une ville l'agglomeration n'eut pas
+ete plus tassee; dehors on causait les bras ballants, d'un air
+vide, desoriente; dedans on buvait des boissons variees qu'a la
+couleur on reconnaissait pour du cidre, du cafe ou de l'eau-de-
+vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
+des eclats de voix qui ressemblaient a des disputes.
+
+"Que de gens qui boivent! dit Perrine.
+
+-- Ce serait bien autre chose si nous etions un dimanche qui suit
+la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, des
+midi, ne peuvent plus boire."
+
+Ce qu'il y avait de caracteristique dans la plupart des maisons
+devant lesquelles elles passaient, c'etait que presque toutes si
+vieilles, si usees, si mal construites qu'elles fussent, en terre
+ou en bois hourde d'argile, affectaient un aspect de coquetterie
+au moins dans la peinture des portes et des fenetres qui tirait
+l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en etait une; dans ces
+maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, a
+defaut d'autres reparations, donnait des promesses de proprete,
+qu'un simple regard jete dans les interieurs dementait aussitot.
+
+"Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
+petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
+tondue aux ciseaux la separait; au fond de la cour et derriere se
+trouvent les batiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est
+pour le debit, la mercerie; et au premier etage sont les chambres
+des pensionnaires."
+
+Dans la haie, une barriere en bois s'ouvrait sur une petite cour,
+plantee de pommiers, au milieu de laquelle une allee empierree
+d'un gravier grossier conduisait a la maison. A peine avaient-
+elles fait quelques pas dans cette allee, qu'une femme, jeune
+encore, parut sur le seuil et cria:
+
+"Depeche te donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller a
+Picquigny, tu t'auras assez caline.
+
+-- C'est ma tante Zenobie, dit Rosalie a mi-voix, elle n'est pas
+toujours commode.
+
+-- Que que tu chuchotes?
+
+-- Je dis que si on ne m'avait pas aide a porter le panier, je ne
+serais pas arrivee.
+
+-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse."
+
+Comme ces paroles etaient, jetees sur un ton criard, une grosse
+femme se montra dans le corridor.
+
+"Qu'est-ce que vos ave core a argouiller? demanda-t-elle.
+
+-- C'est tante Zenobie qui me reproche d'etre en retard,
+grand'mere; il est lourd le panier.
+
+-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mere placidement, pose la
+ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
+trouveras chaud.
+
+-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie a Perrine, je reviens
+tout de suite, nous dinerons ensemble; allez acheter votre pain;
+le boulanger est dans la troisieme maison a gauche; depechez-
+vous."
+
+Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
+installee a l'ombre d'un pommier, et sur laquelle etaient posees
+deux assiettes pleines d'un ragout aux pommes de terre.
+
+"Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.
+
+-- Mais...
+
+-- Vous pouvez accepter; j'ai demande a mere Francoise, elle veut
+bien."
+
+Puisqu'il en etait ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se
+faire prier, et elle prit place a la table.
+
+"J'ai aussi parle pour votre logement, c'est arrange; vous n'aurez
+qu'a donner vos vingt-huit sous a mere Francoise: v'la ou vous
+habiterez."
+
+Du doigt elle montra un batiment aux murs d'argile dont on
+n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste etant
+masque par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait
+si use, si casse qu'on se demandait comment il tenait encore
+debout.
+
+"C'etait la que mere Francoise demeurait avant de faire construire
+notre maison avec l'argent qu'elle a gagne comme nourrice de
+M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais
+les ouvriers ne peuvent pas etre loges comme les bourgeois, n'est-
+ce pas?
+
+A une autre table placee a une certaine distance de la leur, un
+homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
+boutonne, coiffe d'un chapeau a haute forme, lisait avec une
+profonde attention un petit livre relie.
+
+"C'est M. Bendit, il lit son _Pater_," dit Rosalie a voix basse.
+
+Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employe,
+elle s'adressa a lui:
+
+"Monsieur Bendit, voila une jeune fille qui parle anglais.
+
+-- Ah!" dit-il sans lever les yeux.
+
+Et ce ne fut qu'apres deux minutes au moins qu'il tourna les yeux
+vers elles.
+
+"_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.
+
+-- _No sir, but my mother was_."
+
+Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.
+
+Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture
+legere se fit entendre sur la route, et presque aussitot ralentit
+devant la haie.
+
+"On dirait le phaeton de M. Vulfran," s'ecria Rosalie en se levant
+vivement.
+
+La voiture fit encore quelques pas et s'arreta devant l'entree.
+
+"C'est lui," dit Rosalie en courant vers la rue.
+
+Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.
+
+Deux personnes se trouvaient dans la voiture a roues basses: un
+jeune homme qui conduisait, et un vieillard a cheveux blancs, au
+visage pale coupe de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
+immobile, la tete coiffee d'un chapeau de paille, et paraissait de
+grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.
+
+Rosalie s'etait approchee du phaeton.
+
+"Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se preparait a descendre
+
+-- Qui est-ce?" demanda M. Vulfran Paindavoine.
+
+Ce fut Rosalie qui repondit a cette question:
+
+"Moi, Rosalie."
+
+-- Dis a ta grand'mere de venir me parler."
+
+Rosalie courut a la maison, et revint bientot amenant sa
+grand'mere qui se hatait:
+
+"Bien le bonjour, monsieur Vulfran.
+
+-- Bonjour, Francoise.
+
+-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?
+
+-- C'est de votre frere Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui,
+je n'ai trouve que son ivrogne de femme incapable de rien
+comprendre.
+
+-- Omer est a Amiens; il rentre ce soir.
+
+-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loue sa salle de bal
+pour une reunion publique a des coquins, et que je ne veux pas que
+cette reunion ait lieu.
+
+-- S'il est engage?
+
+-- Il se degagera, ou des le lendemain de la reunion je le mets a
+la porte; c'est une des conditions de notre location, je
+l'executerai rigoureusement: je ne yeux pas de reunions de ce
+genre ici.
+
+-- Il y en a eu a Flexelles.
+
+-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
+mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon
+devoir de veiller sur eux; vous n'etes pas des nomades de l'Anjou
+ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous etes. C'est ma
+volonte. Faites-la connaitre a Omer. Adieu Francoise.
+
+-- Adieu, monsieur Vulfran."
+
+Il fouilla dans la poche de son gilet:
+
+"Ou est Rosalie?
+
+-- Me voila, monsieur Vulfran.".
+
+Il tendit sa main dans laquelle brillait une piece de dix sous.
+
+"Voila pour toi.
+
+-- Oh! merci, monsieur Vulfran."
+
+La voiture partit.
+
+Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'etait dit, mais ce
+qui l'avait plus fortement frappee que les paroles memes de
+M. Vulfran, c'etait son air d'autorite et l'accent qu'il donnait a
+l'expression de sa volonte: "Je ne veux pas que cette reunion ait
+lieu... C'est ma volonte." Jamais elle n'avait entendu parler sur
+ce ton, qui seul disait combien cette volonte etait ferme et
+implacable, car le geste incertain et hesitant etait en desaccord
+avec les paroles.
+
+Rosalie ne tarda pas a revenir d'un air joyeux et triomphant.
+
+"M. Vulfran m'a donne dix sous, dit-elle en montrant la piece.
+
+-- J'ai bien vu.
+
+-- Pourvu que tante Zenobie ne le sache pas, elle me les prendrait
+pour me les garder.
+
+-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.
+
+-- Comment! il ne me connait pas; il est mon parrain!
+
+-- Il a demande: "ou est Rosalie?" quand vous etiez pres de lui.
+
+-- Dame, puisqu'il n'y voit pas.
+
+-- Il n'y voit pas!
+
+-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle?
+
+-- Aveugle!"
+
+Tout bas elle repeta le mot deux ou trois fois.
+
+"Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.
+
+-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait
+pas attention, on pensait que c'etait le chagrin de l'absence de
+son fils. Sa sante, qui avait ete bonne, devint mauvaise; il eut
+des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
+jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
+quelle inquietude dans le pays, s'il etait oblige de vendre ou
+d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonne du
+tout, et a continue de travailler comme s'il avait ses bons yeux.
+Ceux qui avaient compte sur sa maladie pour faire les maitres, ont
+ete remis a leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
+M. Talouel le directeur."
+
+Zenobie, sur le seuil, cria:
+
+"Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?
+
+-- Je finis d'manger.
+
+-- Y a du monde a servir.
+
+-- Il faut que je vous quitte.
+
+-- Ne vous genez pas pour moi.
+
+-- A ce soir."
+
+Et d'un pas lent, a regret, elle se dirigea vers la maison.
+
+
+XIII
+
+Apres son depart, Perrine fut volontiers restee assise a sa table
+comme si elle etait la chez elle. Mais justement elle n'etait pas
+chez elle, puisque cette cour etait reservee aux pensionnaires,
+non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'a la petite cour du fond
+ou il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
+son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flanerie par les
+rues qui se presentaient devant elle.
+
+Mais si doucement qu'elle marchat, elle les eut bientot parcourues
+toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
+qui l'empechaient de s'arreter lorsqu'elle en avait envie, elle
+n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indefiniment dans le meme
+cercle. Au haut de la cote, a l'oppose des usines, elle avait
+apercu un bois dont la masse verte se detachait sur le ciel: la
+peut-etre elle trouverait la solitude en cette journee du
+dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention a
+elle.
+
+En effet il etait desert, comme deserts aussi etaient les champs
+qui le bordaient, de sorte qu'a sa lisiere, elle put s'allonger
+librement sur la mousse, ayant devant elle la vallee et tout le
+village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connut bien par
+ce que son pere lui en avait raconte, elle s'etait un peu perdue
+dans le dedale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le
+dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le representait en le
+decrivant a sa mere pendant leurs longues routes, et aussi tel
+qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
+terre promise, en se demandant desesperement si elle pourrait
+jamais l'atteindre.
+
+Et voila qu'elle y etait arrivee; qu'elle l'avait etale devant ses
+yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison a
+sa place precise.
+
+Quelle joie! c'etait vrai: c'etait vrai, ce Maraucourt dont elle
+avait tant de fois prononce le nom comme une obsession, et que
+depuis son entree en France elle avait cherche sur les baches des
+voitures qui passaient ou celles des wagons arretes dans les
+gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
+n'etait plus le pays du reve, extravagant, vague ou insaisissable,
+mais celui de la realite.
+
+Droit devant elle, de l'autre cote du village, sur la pente
+opposee a celle ou elle etait assise, se dressaient les batiments
+de l'usine, et a la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
+l'histoire de leur developpement comme si un habitant du pays la
+lui racontait.
+
+Au centre et au bord de la riviere, une vieille construction en
+briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grele
+cheminee rongee par le vent de mer, les pluies et la fumee etait
+l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnee, que trente-cinq
+ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
+avait louee pour s'y ruiner, disaient les fortes tetes de la
+contree, pleines de mepris pour sa folie. Mais au lieu de la
+ruine, la fortune etait arrivee petite d'abord, sou a sou, bientot
+millions a millions. Rapidement, autour de cette mere Gigogne les
+enfants avaient pullule. Les aines mal batis, mal habilles,
+chetifs comme leur mere, ainsi qu'il arrive souvent a ceux qui ont
+souffert de la misere. Les autres, au contraire, et surtout les
+plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, pares
+avec des revetements de decorations polychromes qui n'avaient rien
+du miserable hourdis de mortier ou d'argile des grands freres uses
+avant l'age, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs facades
+roses ou blanches en briques vernies, defier les fatigues du
+travail et des annees. Alors que les premiers batiments se
+tassaient sur un terrain etroitement mesure autour de la vieille
+fabrique, les nouveaux s'etaient largement espaces dans les
+prairies environnantes, relies entre eux par des rails de chemin
+de fer, des arbres de transmission et tout un reseau de fils,
+electriques, qui couvraient l'usine entiere d'un immense filet.
+
+Longtemps elle resta perdue dans le dedale de ces rues, allant des
+puissantes cheminees, hautes et larges, aux paratonnerres qui
+herissaient les toits, aux mats electriques, aux wagons de chemin
+de fer, aux depots de charbon, tachant de se representer par
+l'imagination ce que pouvait etre la vie de cette petite ville
+morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
+tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait
+entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.
+
+Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le
+meme developpement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum
+en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'etaient tasses
+autour de l'eglise; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
+rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'etaient eparpilles
+dans la vallee au milieu des prairies et des arbres en suivant le
+cours de la riviere; mais, contrairement a ce qui se voyait dans
+l'usine, c'etait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
+avec l'apparence de la solidite, et les neuves qui paraissaient
+miserables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
+village agricole de Maraucourt, etaient alors plus a leur aise que
+ne l'etaient maintenant ceux de l'industrie.
+
+Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
+importance, et s'en distinguait encore par le jardin plante de
+grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses
+garnies d'espaliers jusqu'a la riviere ou il aboutissait a un
+lavoir. Celle-la, elle la reconnut: c'etait celle que M. Vulfran
+avait occupee en s'etablissant a Maraucourt, et qu'il n'avait
+quittee que pour habiter son chateau. Que d'heures son pere,
+enfant, avait passees sous ce lavoir aux jours des lessives, et
+dont il avait garde le souvenir pour avoir entendu la, dans le
+caquetage des lavandieres, les longs recits des legendes du pays,
+qu'il avait plus tard racontes a sa fille: la _Fee des
+tourbieres_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et
+dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus
+la veille.
+
+Le soleil, en tournant, l'obligea a changer de place, mais elle
+n'eut que quelques pas a faire pour en trouver une valant celle
+qu'elle abandonnait, ou l'herbe etait aussi douce, aussi parfumee,
+avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallee, si
+bien que, jusqu'au soir, elle put rester la dans un etat de
+beatitude tel qu'elle n'en avait pas goute depuis longtemps.
+
+Certainement elle n'etait pas assez imprevoyante pour s'abandonner
+aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en etait fini de
+ses epreuves. Parce qu'elle avait assure le travail, le pain et le
+coucher, tout n'etait pas dit, et ce qui lui restait a acquerir
+pour realiser les esperances de sa mere paraissait si difficile
+qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'etait
+un si grand resultat que de se trouver dans ce Maraucourt, ou elle
+avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle
+devait maintenant ne desesperer de rien, si long que fut le temps
+a attendre, si dures que fussent les luttes a soutenir. Un toit
+sur la tete, dix sous par jour, n'etait-ce pas la fortune pour la
+miserable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et
+pour manger, rien autre chose que l'ecorce des bouleaux?
+
+Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de
+conduite, en arretant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire,
+dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
+commencer pour elle des le lendemain; mais cela presentait une
+telle difficulte dans l'ignorance de tout ou elle se trouvait,
+qu'elle comprit bientot que c'etait une tache de beaucoup au-
+dessus de ses forces: sa mere, si elle avait pu arriver a
+Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais
+elle n'avait ni l'experience, ni l'intelligence, ni la prudence,
+ni la finesse, ni aucune des qualites de cette pauvre mere,
+n'etant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
+sans conseils.
+
+Cette pensee, et plus encore l'evocation de sa mere, amenerent
+dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors a pleurer sans
+pouvoir se retenir, en repetant le mot que tant de fois elle avait
+dit depuis son depart du cimetiere, comme s'il avait le pouvoir
+magique de la sauver:
+
+"Maman, chere maman!"
+
+De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiee, relevee quand elle
+s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du desespoir?
+eut-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'etait pas
+repete les dernieres paroles de la mourante: "Je te vois... oui,
+je te vois heureuse"? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
+et dont l'ame flotte deja entre la terre et le ciel, savent bien
+des choses mysterieuses qui ne se revelent pas aux vivants?
+
+Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en
+sortit le coeur plus fort d'espoir, exalte de confiance,
+s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air
+calme du soir, apportait une caresse de sa mere sur ses joues
+mouillees et lui soufflait ses dernieres paroles: "Je te vois
+heureuse."
+
+Et pourquoi non? Pourquoi sa mere ne serait-elle pas pres d'elle,
+en ce moment penchee sur elle comme son ange gardien?
+
+Alors l'idee lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander
+de repeter le pronostic qu'elle lui avait fait a Paris. Mais quel
+que fut son etat d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait
+lui parler comme a une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
+qu'elle n'imagina que sa mere pouvait repondre avec ces memes
+mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
+qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
+mysterieux langage.
+
+Assez longtemps elle resta absorbee dans sa recherche, penchee sur
+cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'a
+l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attacherent sur un groupe
+de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
+blanches l'herbe de la lisiere dans laquelle elle etait couchee,
+et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
+qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.
+
+Cela fait, elle revint a sa place et s'assit avec un recueillement
+grave; puis, d'une main que l'emotion rendait tremblante, elle
+commenca a effeuiller une corolle:
+
+"Je reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout; je
+reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout."
+
+Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'a ce qu'il ne restat
+plus que quelques petales.
+
+Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eut dit
+la reponse; mais vivement, quoique son coeur fut terriblement
+serre, elle les effeuilla:
+
+"Je reussirai... un peu... beaucoup... tout a fait."
+
+En meme temps un souffle tiede lui passa dans les cheveux et sur
+les levres: la reponse de sa mere, dans un baiser, le plus tendre
+qu'elle lui eut donne.
+
+
+XIV
+
+Enfin elle se decida a quitter sa place; la nuit tombait, et deja
+dans l'etroite vallee, comme plus loin dans celle de la Somme,
+montaient des vapeurs blanches qui flottaient, legeres, autour des
+cimes confuses des grands arbres; des petites lumieres piquaient
+ca et la l'obscurite, s'allumant derriere les vitres des maisons,
+et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, melees a
+des bribes de chansons.
+
+Elle etait assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder
+dans un bois ou sur la grand'route; mais a quoi bon! Elle
+possedait maintenant ce qui lui avait si miserablement manque; un
+toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain
+tot pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.
+
+Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les
+chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins
+de buveurs attables que lorsqu'elle etait arrivee, et d'ou
+s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de cafe, d'alcool
+chauffe et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eut ete
+un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succedaient, sans
+interruption, porte a porte quelquefois, si bien que sur trois
+maisons il y en avait au moins une qu'occupait un debit de
+boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les
+pays, elle avait passe devant bien des assemblees de buveurs, mais
+nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et
+criardes, comme celui qui sortait confusement de ces salles
+basses.
+
+En arrivant a la cour de mere Francoise, elle apercut, a la table
+ou elle l'avait deja vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle
+entouree d'un morceau de journal pour proteger, sa flamme, posee
+devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit
+et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parut en prendre souci,
+absorbe dans sa lecture.
+
+Cependant quand elle passa pres de lui il leva la tete et la
+reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:
+
+"_A good night's rest to you._"
+
+A quoi elle repondit:
+
+"_Good evening, sir._"
+
+"Ou avez-vous ete? continua-t-il en anglais.
+
+-- Me promener dans les bois, repondit-elle en se servant de la
+meme langue
+
+-- Toute seule?
+
+-- Toute seule, je ne connais personne a Maraucourt.
+
+-- Alors pourquoi n'etes-vous pas restee a lire? Il n'y a rien de
+meilleur, le dimanche, que la lecture.
+
+-- Je n'ai pas de livres.
+
+-- Etes-vous catholique?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Je vous en preterai tout de meme quelques-uns: _farewell_.
+
+-- _Good-bye, sir._"
+
+Sur le seuil de la maison, Rosalie etait assise, adossee au
+chambranle, se reposant a respirer le frais.
+
+"Voulez-vous vous coucher? dit-elle.
+
+--Je voudrais bien.
+
+-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec
+mere Francoise; entrons dans le debit."
+
+L'affaire, ayant ete arrangee entre la grand'mere et sa petite-
+fille, fut vivement reglee par le payement des vingt-huit sous que
+Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'eclairage
+pendant la semaine.
+
+"Pour lors, vous voulez vous etablir dans notre pays, ma petite?
+dit mere Francoise d'un air placide et bienveillant.
+
+-- Si c'est possible.
+
+-- Ca sera possible si vous voulez travailler.
+
+-- Je ne demande que cela.
+
+-- Eh bien, ca ira; vous ne resterez pas toujours a cinquante
+centimes, vous arriverez a un franc, meme a deux; si, plus tard,
+vous epousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ca vous fera cent
+sous par jour; avec ca on est riche... quand on ne boit pas,
+seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran
+ait donne du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais
+la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent a
+manger."
+
+Pendant que la vieille nourrice debitait cette lecon avec
+l'importance et l'autorite d'une femme habituee a ce qu'on
+respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une
+armoire et Perrine qui, tout en ecoutant, la suivait de l'oeil,
+remarquait que les draps qu'on lui preparait etaient un grosse
+toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne
+couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer
+heureuse d'avoir ceux-la, si durs qu'ils fussent. Deshabillee! La
+Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la depense
+d'un lit, n'avait meme pas eu l'idee de lui offrir ce plaisir, et,
+longtemps avant leur arrivee en France, les draps de la roulotte,
+excepte ceux qui servaient a la mere, avaient ete vendus ou s'en
+etaient alles en lambeaux.
+
+Elle prit la moitie du paquet, et, suivant Rosalie, elles
+traverserent la cour ou une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes,
+enfants etaient assis sur des billots de bois, des blocs de
+pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant.
+Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui
+n'etait pas grande?
+
+La vue de son grenier, quand Rosalie eut allume une petite
+chandelle placee derriere un treillis en fil de fer, repondit a
+cette question. Dans un espace de six metres de long sur un peu
+plus de trois de large, six lits etaient alignes le long des
+cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait a
+peine un metre. Six personnes devaient donc passer la nuit la ou
+il y avait a peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite
+fenetre fut ouverte dans le mur oppose a l'entree, respirait-on
+des la porte une odeur acre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais
+elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en
+riant:
+
+"Ca vous parait peut-etre un peu petiot?"
+
+Elle se contenta de repondre:
+
+"Un peu.
+
+-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous.
+
+-- Bien sur."
+
+Apres tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop
+petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporte
+l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien
+celle-la sans doute.
+
+"V'la votre lit", dit Rosalie en lui designant celui qui etait
+place devant la fenetre.
+
+Ce qu'elle appelait un lit etait une paillasse posee sur quatre
+pieds reunis par deux planches et des traverses; un sac tenait
+lieu d'oreiller,
+
+"Vous savez, la fougere est fraiche, dit Rosalie, on ne mettrait
+pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougere; ce
+n'est pas a faire, quoiqu'on raconte que dans les hotels, les
+vrais, on ne se gene pas."
+
+S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on
+n'y voyait pas une seule chaise.
+
+"II y a des clous aux murs, dit Rosalie, repondant a la muette
+interrogation de Perrine, c'est tres commode pour accrocher les
+vetements."
+
+Il y avait aussi quelques boites et des paniers sous les lits dans
+lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer,
+mais, comme ce n'etait pas le cas de Perrine, le clou plante aux
+pieds de son lit lui suffisait de reste.
+
+"Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause
+dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire
+attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les
+autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour etre
+embauchee. Bonsoir.
+
+-- Bonsoir, et merci.
+
+-- Pour vous servir."
+
+Perrine se hata de se deshabiller, heureuse d'etre seule et de
+n'avoir pas a subir la curiosite de la chambree. Mais, en se
+mettant entre ses draps, elle n'eprouva pas la sensation de bien-
+etre sur laquelle elle comptait, tant ils etaient rudes: tisses
+avec des copeaux, ils n'eussent pas ete plus raides, mais cela
+etait insignifiant, la terre aussi etait dure la premiere fois
+qu'elle avait couche dessus, et, bien vite, elle s'y etait
+habituee.
+
+La porte ne tarda pas a s'ouvrir et une jeune fille d'une
+quinzaine d'annees etant entree dans la chambre commenca a se
+deshabiller, en regardant, de temps en temps du cote de Perrine,
+mais sans rien dire. Comme elle etait endimanchee, sa toilette fut
+longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vetements
+des jours de fete, et accrocher a un clou pour le lendemain ceux
+du travail.
+
+Une autre arriva, puis une troisieme, puis une quatrieme; alors ce
+fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en meme temps,
+chacune racontait sa journee; dans l'espace menage entre les lits
+elles tiraient et repoussaient leurs boites ou leurs paniers qui
+s'enchevetraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
+mouvements d'impatience ou des paroles de colere qui toutes se
+tournaient contre la proprietaire du grenier.
+
+"Queu taudis!
+
+-- El'mettra bentot d'autres lits au mitan.
+
+-- Por sur, j'ne resterai point la d'ans.
+
+_ Ou qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?"
+
+Et les exclamations se croisaient; a la fin cependant, quand les
+deux premieres arrivees se furent couchees, un peu d'ordre
+s'etablit, et bientot tous les lits furent occupes, un seul
+excepte.
+
+Mais pour cela les conversations ne cesserent point, seulement
+elles tournerent; apres s'etre dit ce qu'il y avait eu
+d'interessant dans la journee ecoulee, on passa a celle du
+lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux
+querelles de chacune, aux potins de l'usine entiere, avec un mot
+de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les "jeunes",
+le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on
+designa par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases
+la facon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas.
+
+Alors Perrine eprouva un sentiment bizarre dont les contradictions
+l'etonnerent: elle voulait etre tout oreilles, sentant de quelle
+importance pouvaient etre pour elle les renseignements qu'elle
+entendait; et d'autre part elle etait genee, comme honteuse
+d'ecouter ces propos.
+
+Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou
+si personnels qu'il fallait connaitre ceux a qui ils
+s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans
+deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec
+Talouel, qui etait la bete noire des ouvriers, deteste de tous
+autant que craint, mais avec des reticences, des reserves, des
+precautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de
+lui. Toutes les observations se terminaient par le meme mot ou a
+peu pres:
+
+"N'empeche que ce soit ein ben brav' homme!
+
+-- Et juste donc!
+
+-- Oh! pour ca!"
+
+Mais tout de suite une autre ajoutait:
+
+"N'empeche aussi..."
+
+Alors les preuves etaient donnees de facon a montrer cette bonte
+et cette justice.
+
+"S'il ne fallait point gagner son pain!"
+
+Peu a peu les langues se ralentirent.
+
+"Si on dormait, dit une voix alanguie.
+
+-- Qui t'en empeche?
+
+-- La Noyelle n'est pas rentree.
+
+-- Je viens de la voir.
+
+-- Ca y est-il?
+
+-- En plein.
+
+-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier?
+
+-- Ca je ne sais pas.
+
+-- Si on fermait la porte a la cheville?
+
+-- Et le tapage qu'elle ferait.
+
+-- Ca va recommencer comme l'autre dimanche.
+
+-- Peut-etre pire encore."
+
+A ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hesitants dans
+l'escalier.
+
+"La voila."
+
+Mais les pas s'arreterent et il y eut une chute suivie de
+gemissements.
+
+"Elle est tombee.
+
+---Si elle pouvait ne pas se relever.
+
+-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici.
+
+-- Et nous dormirions mieux."
+
+Les gemissements continuaient meles d'appels.
+
+"Viens donc, Laide: un p'tit coup de main, m'n'efant.
+
+-- Plus souvent que je vas y aller.
+
+-- Ohe! Laide, Laide!"
+
+Mais Laide n'ayant pas bouge, au bout d'un certain temps les
+appels cesserent.
+
+"Elle s'endort.
+
+-- Quelle chance."
+
+Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait a
+nouveau de monter l'escalier, et elle criait:
+
+"Laide, viens me donner la main, m'n'efant, Laide, Laide."
+
+Elle n'avancait pas evidemment, car les appels partaient toujours
+du bas de l'escalier de plus en plus pressants a chaque cri, si
+bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes:
+
+"Ma p'tite Laide, ma p'tite Laide, p'tite, p'tite; l'escalier
+s'enfonce, oh! la! la!"
+
+Un eclat de rire courut de lit en lit.
+
+"C'est-y que t'es pas rentree, Laide, dis, dis Laide, dis; je vas
+aller te qu'ri.
+
+-- Nous v'la tranquilles, dit une voix.
+
+-- Mais non, elle va chercher Laide qu'elle ne trouvera pas, et
+quand elle reviendra dans une heure, ca recommencera.
+
+-- On ne dormira donc jamais!
+
+-- Va lui donner la main, Laide.
+
+-- Vas-y, te.
+
+-- C'est te qu'e veut."
+
+Laide se decida, passa un jupon et descendit.
+
+"Oh! m'n'efant, m'n'efant", cria la voix emue de la Noyelle.
+
+Il semblait qu'elles n'avaient qu'a monter l'escalier qui ne
+s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laide chassa cette idee:
+
+"Viens avec me, je vas te payer un p'tiot pot."
+
+Laide ne se laissa pas tenter par cette proposition.
+
+"Allons nous coucher, dit-elle.
+
+-- Non, viens avec me, ma p'tite Laide."
+
+La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'etait obstinee
+dans sa nouvelle idee, repetait son mot, toujours le meme:
+
+"Un p'tiot pot.
+
+-- Ca ne finira jamais, dit une voix.
+
+-- J'voudrais pourtant dormir, me.
+
+-- Faut s'lever demain.
+
+-- Et c'est comme ca tous les dimanches."
+
+Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la
+tete, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en
+plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du
+temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette
+chambree, avec ses promiscuites, son tapage et l'odeur nauseeuse
+qui commencait a la suffoquer d'une facon si genante qu'elle se
+demandait comment elle pourrait la supporter apres quelques
+heures.
+
+Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix
+de la Noyelle qui repetait: "Un p'tiot pot", a laquelle celle de
+Laide repondait:
+
+"Demain".
+
+"Je vas aller aider Laide, dit une des femmes, ou ca durera
+jusqu'a demain."
+
+En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se
+produisit un grand brouhaha de voix, mele a des bruits de pas
+lourds, a des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-
+chaussee, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutee.
+
+A la fin la Noyelle fut trainee dans la chambre, pleurant avec des
+exclamations desesperees:
+
+"Qu'est-ce que je vous ai fait?"
+
+Sans ecouter ses plaintes, on la deshabilla et on la coucha; mais
+pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en
+gemissant.
+
+"Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis-
+t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire
+avec me? Laide, j'ai sef."
+
+Plus elle se plaignait, plus l'exasperation contre elle montait
+dans la chambree, chacune criant son mot plus ou moins fache.
+
+Mais elle continuait toujours:
+
+"Salut, turlututu, chapeau pointu, fil ecru, t'es rabattu."
+
+Quand elle eut epuise tous les mots en u qui amusaient son
+oreille, elle passa a d'autres qui n'avaient pas plus de sens.
+
+"Le cafe, a la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va
+donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah!
+vous etes buveur? ca fait mon bonheur, peut-etre votre malheur. Ca
+donne la jaunisse; faut aller a l'hospice; voyez la directrice;
+mangez de la reglisse; mon pere en vendait et m'en regalait, aussi
+ca m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!"
+
+De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si
+le sommeil allait bientot se produire; mais tout de suite elle
+repartait plus hatee, plus criarde, et alors celles qui avaient
+commence a s'endormir se reveillaient en sursaut en poussant des
+cris furieux qui epouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient
+pas taire:
+
+"Pourquoi que vous me brutalisez? Ecoutez, pardonnez, c'est assez.
+
+-- Vous avez eu une belle idee de la monter!
+
+-- C'est te qu'as voulu.
+
+-- Si on la redescendait?
+
+-- On ne dormira jamais;"
+
+C'etait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'etait
+vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la
+Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas a
+Maraucourt d'autres logements ou l'on pouvait dormir
+tranquillement?
+
+Il n'y avait pas que le tapage qui fut exasperant dans cette
+chambree, l'air aussi qu'on y respirait commencait a n'etre plus
+supportable pour elle: lourd, chaud, etouffant, charge de
+mauvaises odeurs dont le melange soulevait le coeur ou le noyait.
+
+A la fin cependant le moulin a paroles de la Noyelle se ralentit,
+elle ne lanca que des mots a demi formes, puis ce ne fut plus
+qu'un ronflement qui sortit de sa bouche.
+
+Mais, bien que le silence se fut maintenant etabli dans la
+chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle etait oppressee, des
+coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de
+la tete aux pieds.
+
+Il n'y avait pas a chercher la cause de ce malaise: elle etouffait
+parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambree
+n'etouffaient pas comme elle, c'est qu'elles etaient habituees a
+vivre dans cette atmosphere, suffocante pour qui couchait
+ordinairement en plein champ.
+
+Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'etaient bien habituees a
+cette atmosphere, il semblait qu'elle le pourrait comme elles:
+sans doute il fallait du courage et de la perseverance; mais si
+elle n'etait pas paysanne, elle avait mene une existence aussi
+dure que la leur pouvait l'etre; meme pour les plus miserables, et
+des lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportat
+pas ce qu'elles supportaient.
+
+Il n'y avait donc qu'a ne pas respirer, qu'a ne pas sentir, alors
+viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort
+l'odorat ne fonctionne plus.
+
+Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on
+veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut
+bientot ouvrir les levres, les narines et faire une aspiration
+d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les
+poumons; et le terrible fut que, malgre tout, elle dut repeter
+plusieurs fois cette aspiration.
+
+Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas,
+elle etouffait; si elle respirait, elle etait malade.
+
+Comme elle se debattait, sa main frola le papier qui remplacait
+une des vitres de la fenetre, contre laquelle sa couchette etait
+posee.
+
+Un papier n'est pas une feuille de verre, il se creve sans bruit
+et, creve, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il
+a ce qu'elle le crevat? Pour etre habituees a cette atmosphere
+viciee, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, a
+condition de n'eveiller personne, elle pouvait tres bien dechirer
+ce papier.
+
+Mais elle n'eut pas besoin d'en venir a cette extremite qui
+laisserait des traces; comme elle le tatait, elle sentit qu'il
+n'etait pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec precaution en
+detacher un cote. Alors se collant la bouche a cette ouverture,
+elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la
+prit.
+
+
+XV
+
+Quand elle se reveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
+pale qu'elle n'eclairait pas la chambre; au dehors des coqs
+chantaient, par l'ouverture du papier penetrait un air froid;
+c'etait le jour qui pointait
+
+Malgre ce leger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
+la chambree n'avait pas disparu; s'il etait entre un peu d'air
+pur, l'air vicie n'etait pas du tout sorti, et en s'accumulant, en
+s'epaississant, en s'echauffant, il avait produit une moiteur
+asphyxiante.
+
+Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que
+coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes etouffees.
+
+Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna
+maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
+que la fenetre mal ajustee dans son cadre resonnat avec des
+vibrations qui se prolongerent. Non seulement personne ne
+s'eveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
+que ce bruit insolite eut trouble une seule des dormeuses.
+
+Alors son parti fut pris. Tout doucement elle decrocha ses
+vetements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
+souliers a la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
+dont l'aube lui indiquait la direction. Fermee simplement par une
+clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva
+sur le palier, sans que personne se fut apercu de sa sortie. Alors
+elle s'assit sur la premiere marche de l'escalier et, s'etant
+chaussee, descendit.
+
+Ah! le bon air! la delicieuse fraicheur! jamais elle n'avait
+respire avec pareille beatitude; et par la petite cour elle allait
+la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
+secouant la tete: le bruit de ses pas eveilla un chien du
+voisinage qui se mit a aboyer, et aussitot d'autres chiens lui
+repondirent furieux.
+
+Mais que lui importait: elle n'etait plus la vagabonde contre
+laquelle les chiens avaient toutes les libertes, et puisqu'il lui
+plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
+doute, -- un droit paye de son argent.
+
+Comme la cour etait trop petite pour son besoin de mouvement, elle
+sortit dans la rue par la barriere ouverte, et se mit a marcher au
+hasard, droit devant elle, sans se demander ou elle allait.
+L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
+sa tete elle voyait l'aube blanchir deja la cime des arbres et le
+faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. A ce
+moment une sonnerie eclata au milieu du profond silence: c'etait
+l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait
+qu'elle avait encore trois heures avant l'entree aux ateliers.
+
+Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
+de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'a ce
+moment, et des lors le mieux etait qu'elle s'assit quelque part ou
+elle pourrait attendre.
+
+De minute on minute, le ciel s'etait eclairci et les choses autour
+d'elle avaient pris, sous la lumiere rasante qui les frappait, des
+formes assez distinctes pour qu'elle reconnut ou elle etait.
+
+Precisement au bord d'une entaille qui commencait la, et
+paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la reunir a d'autres
+etangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes
+grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la
+tourbe, jusqu'a la grande riviere. N'etait-ce pas quelque chose
+comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retire,
+semblait-il, plus desert, et aussi plus couvert d'arbres dont les
+files s'enchevetraient en lignes confuses?
+
+Elle resta la un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
+bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
+bord de l'entaille, s'elevait sur la pente d'un petit coteau
+boise; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle
+cherchait.
+
+Mais, comme elle allait y arriver, elle apercut au bord de
+l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en
+roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent
+l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idee lui
+vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait
+bien cachee, sans que personne put se demander ce qu'elle faisait
+dans les prairies a cette heure matinale, et aussi sans continuer
+a recevoir les grosses gouttes de rosee qui ruisselaient des
+branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
+comme une vraie pluie.
+
+Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
+oseraie un petit sentier a peine trace, qui semblait conduire a
+l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne
+conduisait pas jusque dedans car elle etait construite sur un tout
+petit ilot plante de trois saules qui lui servaient de charpente,
+et un fosse plein d'eau la separait de l'oseraie, Heureusement un
+tronc d'arbre etait jete sur ce fosse, bien qu'il fut assez
+etroit, bien qu'il fut aussi mouille par la rosee qui le rendait
+glissant, cela n'etait pas pour arreter Perrine. Elle le franchit
+et se trouva devant une porte en roseaux lies avec de l'osier
+qu'elle n'eut qu'a tirer pour qu'elle s'ouvrit.
+
+L'aumuche etait de forme carree et toute tapissee jusqu'au toit
+d'un epais revetement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
+faces etaient percees des petites ouvertures invisibles du dehors,
+mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
+penetrer la lumiere; sur le sol etait etendue une epaisse couche
+de fougeres; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait
+de chaise.
+
+Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu a la chambre qu'elle venait
+de quitter. Comme elle eut ete mieux la pour dormir, en bon air,
+tranquille, couchee dans la fougere, sans autres bruits que ceux
+du feuillage et des eaux; plutot qu'entre les draps si durs de
+Mme Francoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
+camarades, dans cette atmosphere horrible dont l'odeur toujours
+persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.
+
+Elle s'allongea sur la fougere, et se tassa dans un coin contre la
+moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
+ne tarda pas a se sentir gagnee par un doux engourdissement, elle
+se remit sur ses jambes, car il ne lui etait pas permis de
+s'endormir tout a fait, de peur de ne pas s'eveiller avant
+l'entree aux ateliers.
+
+Maintenant le soleil etait leve, et, par l'ouverture exposee a
+l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait;
+au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'ilot, sur
+l'etang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
+entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
+cris qui annoncaient l'eveil a la vie de toutes les betes de la
+tourbiere.
+
+Elle mit la tete a une ouverture et vit ces betes s'ebattre autour
+de l'aumuche en pleine securite: dans les roseaux, des libellules
+voletaient de ca et de la; le long des rives, des oiseaux
+piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
+sur l'etang couvert d'une buee legere, une sarcelle d'un brun
+cendre, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entouree
+de ses petits qu'elle tachait de maintenir pres d'elle par des
+appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'echappaient
+pour s'elancer a travers les nenuphars fleuris ou ils
+s'empetraient, a la poursuite de tous les insectes qui passaient a
+leur portee. Tout a coup un rayon bleu rapide comme un eclair
+l'eblouit, et ce fut seulement apres qu'il eut disparu qu'elle
+comprit que c'etait un martin-pecheur qui venait de traverser
+l'etang.
+
+Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa presence,
+aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta a sa
+fenetre, a le regarder. Comme tout cela etait joli dans cette
+fraiche lumiere, gai, vivant, amusant, nouveau a ses yeux, assez
+feerique pour qu'elle se demandat si cette ile avec sa hutte
+n'etait point une petite arche de Noe.
+
+A un certain moment elle vit l'etang se couvrir d'une ombre noire
+qui passait capricieusement, agrandie, rapetissee sans cause
+apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le
+soleil qui s'etait eleve au-dessus de l'horizon continuait de
+briller radieux dans le ciel sans nuage. D'ou pouvait venir cette
+ombre? Les etroites fenetres de l'aumuche ne lui permettant pas de
+s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle etait
+produite par des tourbillons de fumee qui passaient avec la brise,
+et venaient des hautes cheminees de l'usine ou deja des feux
+etaient allumes pour que la vapeur fut en pression a l'entree des
+ouvriers.
+
+Le travail allait donc bientot commencer, et il etait temps
+qu'elle quittat l'aumuche pour se rapprocher des ateliers.
+Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pose sur le
+billot qu'elle n'avait pas apercu, mais que la pleine lumiere qui
+sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
+jeta les yeux sur son titre: c'etait le _Journal d'Amiens_ du 25
+fevrier precedent, et alors elle fit cette reflexion que de la
+place qu'occupait ce journal sur le seul siege ou l'on pouvait
+s'asseoir, aussi bien que de sa date, il resultait la preuve que
+depuis le 25 fevrier l'aumuche etait abandonnee, et que personne
+n'avait passe sa porte.
+
+
+XVI
+
+Au moment ou sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un
+gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de
+l'usine, et presque aussitot d'autres sifflets lui repondirent a
+des distances plus ou moins eloignees, par des coups egalement
+rythmes.
+
+Elle comprit que c'etait le signal d'appel des ouvriers qui
+partait de Maraucourt, et se repetait de villages en villages,
+Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines
+Paindavoine, annoncant a leur maitre que partout en meme temps on
+etait pret pour le travail.
+
+Alors, craignant d'etre en retard, elle hata le pas, et en entrant
+dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les
+seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accoles au
+chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans
+les cours, d'autres se debarbouillaient a la pompe; mais personne
+ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurement qu'il
+n'etait pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par
+consequent, elle n'avait pas a se presser.
+
+Mais trois petits coups qui sonnerent a l'horloge, et qui furent
+aussitot suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les
+precedents firent instantanement succeder le mouvement a cette
+tranquillite: des maisons, des cours, des cabarets, de partout
+sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eut fait une
+fourmiliere, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se
+dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe a toute vapeur; les
+autres machant une croute hativement en s'etouffant; le plus grand
+nombre bavardant bruyamment: a chaque instant des groupes
+debouchaient des ruelles laterales et se melaient a ce flot noir
+qu'ils grossissaient sans le ralentir.
+
+Dans une poussee de nouveaux arrivants Perrine apercut Rosalie en
+compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:
+
+"Ou donc que vous etiez? demanda Rosalie surprise.
+
+-- Je me suis levee de bonne heure, pour me promener un peu.
+
+-- Ah! bon. Je vous ai cherchee.
+
+-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je
+suis matineuse."
+
+On arrivait a l'entree des ateliers, et le flot s'engouffrait dans
+l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait a une
+certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son
+veston, le chapeau de paille rejete en arriere, mais la tete un
+peu penchee en avant, le regard attentif, de facon que personne ne
+defilat devant lui sans qu'il le vit.
+
+"Le Mince", dit Rosalie d'une voix sifflee.
+
+Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fut
+jete, elle avait devine dans cet homme le directeur Talouel.
+
+"Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine.
+
+-- Bien sur."
+
+Pour elle, le moment etait decisif, mais elle se raidit contre son
+emotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait
+tout le monde?
+
+Quand elles arriverent devant lui, Rosalie dit a Perrine de la
+suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraitre
+intimidee:
+
+"M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait
+travailler."
+
+Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade:
+
+"Dans un moment nous verrons", repondit-il.
+
+Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se placa a
+l'ecart avec Perrine.
+
+A ce moment un brouhaha se produisit a la grille et les ouvriers
+s'ecarterent avec empressement, laissant le passage libre au
+phaeton de M. Vulfran, conduit par le meme jeune homme que la
+veille: bien que tout le monde sut qu'il ne pouvait pas voir,
+toutes les tetes d'hommes se decouvrirent devant, lui, tandis que
+les femmes saluaient d'une courte reverence.
+
+"Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier", dit Rosalie.
+
+Le directeur fit quelques pas presses au-devant du phaeton:
+
+"Monsieur Vulfran, je vous presente mon respect, dit-il le chapeau
+a la main.
+
+-- Bonjour, Talouel."
+
+Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et,
+quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement
+passer les employes qu'elle connaissait deja: Fabry l'ingenieur,
+Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma.
+
+Cependant la cohue s'etait eclaircie, et maintenant ceux qui
+arrivaient couraient, car l'heure allait sonner.
+
+"Je crois bien que les jeunes vont etre en retard", dit Rosalie a
+mi-voix.
+
+L'horloge sonna, il y eut une derniere poussee, puis quelques
+retardataires parurent a la queue leu leu, essouffles, et la rue
+se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les
+mains dans les poches, il continua a regarder au loin, la tete
+haute.
+
+Quelques minutes s'ecoulerent, puis apparut un grand jeune homme
+qui n'etait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus
+monsieur meme par ses manieres et sa tenue soignee que l'ingenieur
+et les employes; tout en marchant a pas hates il nouait sa
+cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire evidemment.
+
+Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ota son chapeau
+comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que
+les deux saluts ne se ressemblaient en rien.
+
+"Monsieur Theodore, je vous, presente mon respect", dit Talouel.
+
+Mais bien que cette phrase fut formee des memes mots que celle
+qu'il avait adressee a M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la
+meme chose, cela etait evident aussi.
+
+"Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrive?
+
+-- Mon Dieu oui, monsieur Theodore, il y a bien cinq minutes.
+
+-- Ah!
+
+-- Vous n'etes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui
+est en retard, bien que comme vous il n'ait pas ete a Paris; mais
+je l'apercois la-bas."
+
+Tandis que Theodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir
+avancait rapidement.
+
+Celui-la ne ressemblait en rien a son cousin, pas plus dans sa
+personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa
+devant le directeur, cette raideur se precisa dans la courte
+inclinaison de tete qu'il lui adressa sans un seul mot.
+
+Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui
+presenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut
+disparu qu'il se tourna vers Rosalie:
+
+"Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade?
+
+Perrine repondit elle-meme a cette question:
+
+"Je n'ai pas encore travaille dans les usines", dit-elle d'une
+voix qu'elle s'efforca d'affermir.
+
+Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant a
+Rosalie:
+
+"Dis de ma part a Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste!
+plus vite que ca.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?" demanda Perrine en
+suivant Rosalie a travers les vastes cours qui separaient les
+ateliers les uns des autres. Serait-elle en etat d'accomplir ce
+travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un
+apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui
+l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait
+admise dans l'usine, elle sentait qu'il dependait d'elle de s'y
+maintenir.
+
+"N'ayez donc pas peur, repondit Rosalie qui avait compris son
+emotion; rien n'est plus facile."
+
+Perrine devina le sens de ces paroles plutot qu'elle ne les
+entendit; car, depuis quelques, instants deja, les machines, les
+metiers s'etaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y
+etait entree, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel
+se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux
+ateliers, les metiers a tisser battaient, les navettes couraient,
+les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres
+de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient
+le vertige des oreilles a celui des yeux.
+
+"Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends
+pas.
+
+-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce
+n'est pas difficile; il n'y a qu'a charger les cannettes sur les
+wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet?
+
+-- Un petit wagon, je pense.
+
+-- Justement, et quand le wagonet est plein, a le pousser jusqu'au
+tissage ou on le decharge; un bon coup au depart, et ca roule tout
+seul.
+
+-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste?
+
+-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je
+vous ai dit hier que les cannetieres etaient des machines a
+preparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que
+c'est.
+
+-- Pas trop."
+
+Rosalie la regarda, se demandant evidemment si elle etait stupide;
+puis-elle continua:
+
+"Enfin, c'est des broches enfoncees dans des godets, sur
+lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les
+retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un
+petit chemin de fer, et on les mene aux ateliers de tissage; ca
+fait une promenade; j'ai commence par la, maintenant je suis aux
+cannettes."
+
+Elles avaient traverse un dedale de cours, sans que Perrine,
+attentive a ces paroles, pour elles si pleines d'interet, put
+arreter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand
+Rosalie lui designa de la main une ligne de batiments neufs, a un
+etage, sans fenetres, mais eclaires a l'exposition du nord par des
+chassis vitres qui formaient la moitie du toit.
+
+"C'est la", dit-elle.
+
+Et aussitot ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans
+une longue salle, ou la valse vertigineuse de milliers de broches
+en mouvement produisait un vacarme assourdissant.
+
+Cependant, malgre le tapage, elles entendirent une voix d'homme
+qui criait:
+
+"Te voila, rodeuse!
+
+-- Qui, rodeuse? qui rodeuse? s'ecria Rosalie, ce n'est pas moi,
+entendez-vous, pere la Quille?
+
+-- D'ou viens-tu?
+
+-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour
+que vous la mettiez aux wagonets,"
+
+Celui qui leur avait adresse cet aimable salut etait un vieil
+ouvrier a jambe de bois, estropie une dizaine d'annees auparavant
+dans l'usine, d'ou son nom de la Quille. Pour ses invalides, on
+l'avait mis surveillant aux cannetieres, et il faisait marcher les
+enfants places sous ses ordres, rondement, rudement, toujours
+grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces
+machines est assez penible, demandant autant d'attention de l'oeil
+que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les
+remplacer par d'autres vides, rattacher les fils casses, et il
+etait convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas
+continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du
+pilon de sa jambe de bois applique sur le plancher, il verrait ses
+broches arretees, ce qui pour lui etait intolerable. Mais comme,
+au fond, il etait bon homme, on ne l'ecoutait guere, et,
+d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage
+des machines.
+
+"Avec tout ca, tes broches sont arretees! cria-t-il a Rosalie en
+la menacant du poing.
+
+-- C'est-y ma faute?
+
+-- Mets-toi au travail pus vite que ca."
+
+Puis, s'adressant a Perrine:
+
+"Comment t'appelles-tu?"
+
+Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle
+aurait du prevoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posee,
+la surprit, et elle resta interloquee.
+
+Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il
+cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:
+
+"Je te demande ton nom."
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui
+qu'elle avait deja donne:
+
+"Aurelie, dit-elle.
+
+-- Aurelie qui?
+
+-- C'est tout.
+
+-- Bon; viens avec moi."
+
+Il la conduisit devant un wagonet gare dans un coin, et lui repeta
+les explications de Rosalie, s'arretant a chaque mot pour crier:
+
+"Comprends-tu?"
+
+A quoi elle repondait d'un signe de tete affirmatif.
+
+Et de fait son travail etait si simple qu'il eut fallu qu'elle fut
+stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y
+apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le pere la
+Quille, jusqu'a la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois
+apres elle, et encore plutot pour l'avertir que pour la gronder:
+
+"Ne t'amuse pas en chemin."
+
+S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son
+wagonet d'un bon pas regulier, sans s'arreter, pouvait-elle
+regarder ce qui se passait dans les differents quartiers qu'elle
+traversait, et voir ce qui lui avait echappe pendant qu'elle
+ecoutait les explications de Rosalie? Un coup d'epaule pour mettre
+son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se
+presentait un encombrement, et c'etait tout; ses yeux, comme ses
+idees, avaient pleine liberte de courir comme elle voulait.
+
+A la sortie, tandis que chacun se hatait pour rentrer chez soi,
+elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de
+pain qu'elle mangea en flanant par les rues, et en humant la bonne
+odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles
+elle passait, lentement quand c'etait une soupe qu'elle aimait,
+plus vite quand c'en etait une qui la laissait indifferente. Pour
+sa faim, une demi-livre de pain etait mince, aussi disparut-elle
+vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle etait habituee a
+imposer silence a son appetit, elle ne s'en portait pas plus mal:
+il n'y a que les gens habitues a trop manger qui s'imaginent qu'on
+ne peut pas rester sur sa faim; de meme, il n'y a que ceux qui ont
+toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire a sa
+soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire riviere.
+
+
+XVII
+
+Bien avant l'heure de la rentree aux ateliers, elle se trouva a la
+grille des shedes, et a l'ombre d'un pilier, assise sur une borne,
+elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garcons et des
+filles de son age arrives comme elle en avance, jouer a courir ou
+a sauter, mais sans oser se meler a leurs jeux, malgre l'envie
+qu'elle en avait.
+
+Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail,
+active comme dans la matinee par les cris et les coups de pilon de
+la Quille, mais mieux justifies que dans la matinee, car a la
+longue la fatigue, a mesure que la journee avancait, se faisait
+plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et
+decharger le wagonet, lui donner un coup d'epaule pour le
+demarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arreter,
+qui n'etait qu'un jeu en commencant, repete, continue sans
+relache, devenait un travail, et avec les heures, les dernieres
+surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, meme dans
+ses plus dures journees de marche, avait pese sur elle.
+
+"Ne lambine donc pas comme ca!" criait la Quille.
+
+Secouee par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle
+allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour
+ralentir aussitot qu'elle se voyait hors de sa portee. Et
+maintenant tout a sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait
+plus de curiosite et d'attention que pour compter les sonneries de
+l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la
+journee finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout.
+
+Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se depitait
+de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les
+autres qui n'etant ni plus agees, ni plus fortes qu'elle,
+s'acquittaient de leur travail sans paraitre en souffrir; et
+cependant elle se rendait bien compte que ce travail etait plus
+dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de
+depense d'agilite. Que fut-elle devenue si, au lieu de la mettre
+aux wagonets, on l'avait tout de suite employee aux cannettes?
+Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'etait l'habitude qui
+lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonte, de la
+perseverance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme
+pour tout, il n'y avait qu'a vouloir, et elle voulait, elle
+voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout a fait ce premier jour, et
+le second serait moins penible, moins le troisieme que le second.
+
+Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et
+aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilite
+qu'elle leur enviait, lorsque tout a coup elle vit Rosalie, qui
+rattachait un fil, tomber a cote de sa voisine: un grand cri
+eclata, en meme temps tout s'arreta; et au tapage des machines,
+aux ronflements, aux vibrations, aux trepidations du sol, des murs
+et du vitrage succeda un silence de mort, coupe d'une plainte
+enfantine:
+
+"Oh! la! la!
+
+Garcons, filles, tout le monde s'etait precipite; elle fit comme
+les autres, malgre les cris de la Quille qui hurlait:
+
+"Tonnerre! mes broches arretees!"
+
+Deja Rosalie avait ete relevee; on s'empressait autour d'elle,
+l'etouffant.
+
+"Qu'est-ce qu'elle a?"
+
+Elle-meme repondit:
+
+"La main ecrasee,"
+
+Son visage etait pale, ses levres decolorees tremblaient, et des
+gouttes de sang tombaient de sa main blessee sur le plancher.
+
+Mais, verification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux
+doigts blesses, et peut-etre meme un seul ecrase ou fortement
+meurtri.
+
+Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion,
+entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.
+
+"Allez-vous me fiche le camp? Vla-t-il pas une affaire!
+
+-- C'etait peut-etre pas une affaire quand vous avez eu la quille
+ecrasee", murmura une voix.
+
+Il chercha qui avait ose lacher cette reflexion irrespectueuse,
+mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas.
+Alors il n'en cria que plus fort:
+
+"Fichez-moi le camp!"
+
+Lentement on se separa, et Perrine comme les autres allait
+retourner a son wagonet quand la Quille l'appela:
+
+"He", la nouvelle arrivee, viens ici, toi, plus vite que ca."
+
+Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle etait plus
+coupable que toutes celles qui avaient abandonne leur travail;
+mais il ne s'agissait pas de la punir.
+
+"Tu vas conduire cette bete-la chez le directeur, dit-il.
+
+-- Pourquoi que vous m'appelez bete? cria Rosalie, car deja le
+tapage des machines avait recommence.
+
+-- Pour t'etre fait prendre la patte, donc.
+
+-- C'est-y ma faute?
+
+-- Bien sur que c'est ta faute, maladroite, feignante..."
+
+Cependant il s'adoucit: "As-tu mal?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors file."
+
+Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessee,
+la gauche, dans sa main droite.
+
+"Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.
+
+-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher.
+
+-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas?
+
+-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre,
+c'est plus tard.
+
+-- Comment cela vous est-il arrive?
+
+-- Je n'y comprends rien; j'ai glisse.
+
+-- Vous etes peut-etre fatiguee, dit Perrine pensant a elle-meme.
+
+-- C'est toujours quand on est fatigue qu'on s'estropie; le matin
+on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira
+tante Zenobie?
+
+-- Puisque ce n'est pas votre faute.
+
+-- Mere Francoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais
+tante Zenobie dira que c'est pour ne pas travailler.
+
+-- Vous la laisserez dire.
+
+-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire."
+
+Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arretaient
+pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand
+nombre l'ecoutaient indifferemment, en gens qui sont habitues a
+ces sortes de choses et se disent que ca a toujours ete ainsi; on
+est blesse comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a
+pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se
+fachaient:
+
+"Quand ils nous auront tous estropies!
+
+-- Aimes-tu mieux crever de faim?"
+
+Elles arriverent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre
+de l'usine, englobe dans un grand batiment en briques vernissees
+bleues et rases, ou tous les autres bureaux etaient reunis; mais
+tandis que ceux-la, meme celui de M. Vulfran, n'avaient rien de
+caracteristique, celui du directeur se signalait a l'attention par
+une veranda vitree a laquelle on arrivait par un perron a double
+revolution.
+
+Quand elles entrerent sous cette veranda, elles furent recues par
+Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine
+sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la
+tete.
+
+Il paraissait furieux:
+
+"Qu'est-ce qu'elle a encore celle-la?" cria-t-il.
+
+Rosalie montra sa main ensanglantee.
+
+"Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!" cria-t-il.
+
+Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la
+veranda a grands pas; quand elle l'eut tortille autour de sa main,
+il revint se camper devant elle:
+
+"Vide la poche."
+
+Elle regarda sans comprendre.
+
+"Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche."
+
+Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de
+choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets,
+un de, un morceau de jus de reglisse, trois sous et un petit
+miroir en zinc.
+
+Il le saisit aussitot:
+
+"J'en etais sur, s'ecria-t-il, pendant que tu te regardais dans
+ton miroir un fil aura casse, ta cannette s'est arretee, tu as
+voulu rattraper le temps perdu, et voila.
+
+-- Je me suis pas regardee dans ma glace, dit-elle.
+
+-- Vous etes toutes les memes; avec ca que je ne vous connais pas.
+Et maintenant qu'est-ce que tu as?
+
+-- Je ne sais pas; les doigts ecrases.
+
+-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
+
+-- C'est le pere la Quille qui m'envoie a vous."
+
+Il s'etait retourne vers Perrine.
+
+"Et toi, qu'est-ce que tu as?
+
+-- Moi, je n'ai rien, repondit-elle decontenancee par cette
+durete.
+
+-- Alors?...
+
+-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener a vous, acheva
+Rosalie.
+
+-- Ah! il faut qu'on t'amene; eh bien alors qu'elle te conduise
+chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquete, et si
+tu as faute, gare a toi!"
+
+Il parlait avec des eclats de voix qui faisaient resonner les
+vitres de la veranda, et qui devaient s'entendre dans tous les
+bureaux.
+
+Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui
+marchait avec precaution en ne quittant pas de la main le mur du
+vestibule:
+
+"Qu'est-ce qu'il y a, Talouel?
+
+-- Rien, monsieur, une fille des cannetieres qui s'est fait
+prendre la main.
+
+-- Ou est-elle?
+
+-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.
+
+-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Francoise? dit-il.
+
+-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie."
+
+Et elle se mit a pleurer, car les paroles dures lui avaient
+jusque-la serre le coeur et l'acces de compassion avec lequel ces
+quelques mots lui etaient adresses le detendait.
+
+"Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille?
+
+-- En voulant rattacher un fil j'ai glisse, je ne sais comment, ma
+main s'est trouvee prise, j'ai deux doigts ecrases... il me
+semble.
+
+-- Tu souffres beaucoup?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors pourquoi pleures-tu?
+
+-- Parce que vous ne me bousculez pas."
+
+Talouel haussa les epaules.
+
+"Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.
+
+-- Oh! oui, monsieur Vulfran.
+
+-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon."
+
+Et s'adressant a Talouel:
+
+"Ecrivez une fiche a M. Ruchon pour lui dire de passer tout de
+suite chez Francoise; soulignez "tout de suite", ajoutez "blessure
+urgente".
+
+Il revint a Rosalie:
+
+"Veux-tu quelqu'un pour te conduire?
+
+-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade.
+
+-- Va, ma fille; dis a ta grand'mere que tu seras payee."
+
+C'etait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous
+le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles
+traverserent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son
+emotion:
+
+"II est bon M. Vulfran.
+
+-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas;
+et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tete,
+
+-- Enfin il a ete bon pour vous."
+
+Rosalie se redressa:
+
+"Oh! moi, vous savez, je le fais penser a son fils; alors vous
+comprenez, ma mere etait la soeur de lait de M. Edmond.
+
+-- Il pense a son fils?
+
+-- Il ne pense qu'a ca."
+
+On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir
+teint de sang dont la main de Rosalie etait enveloppee provoquant
+la curiosite; quelques voix aussi les interrogeaient:
+
+"T'es blessee?
+
+-- Les doigts ecrases.
+
+-- Ah! malheur!"
+
+Il y avait autant de compassion que de colere dans ce cri, car
+ceux qui le proferaient pensaient que ce qui venait d'arriver a
+cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou a l'instant meme
+dans les leurs, mari, pere, enfants: tout le monde a Maraucourt ne
+vivait-il pas de l'usine?
+
+Malgre ces arrets, elles approchaient de la maison de mere
+Francoise, dont deja la barriere grise se montrait au bout du
+chemin.
+
+"Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.
+
+-- Je veux bien.
+
+-- Ca retiendra peut-etre tante Zenobie."
+
+Mais la presence de Perrine ne retint pas du tout la terrible
+tante qui, en voyant Rosalie arriver a une heure insolite, et en
+apercevant sa main enveloppee, poussa les hauts cris:
+
+"Te v'la blessee, coquine! Je parie que tu l'as fait expres.
+
+-- Je serai payee, repliqua Rosalie rageusement.
+
+-- Tu crois ca?
+
+-- M. Vulfran me l'a dit."
+
+Mais cela ne calma pas tante Zenobie, qui continua de crier si
+fort que mere Francoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil;
+mais ce ne fut pas par des paroles de colere qu'elle accueillit sa
+petite-fille: courant a elle, elle la prit dans ses bras:
+
+"Tu es blessee? s'ecria-t-elle.
+
+-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien.
+
+-- Il faut aller chercher M. Ruchon.
+
+-- M. Vulfran l'a fait prevenir."
+
+Perrine se disposait a les suivre dans la maison, mais tante
+Zenobie se retournant sur elle l'arreta:
+
+"Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?
+
+-- Merci", cria Rosalie.
+
+Perrine n'avait plus qu'a retourner a l'atelier, ce qu'elle fit;
+mais au moment ou elle allait arriver a la grille des shedes, un
+long coup de sifflet annonca la sortie.
+
+
+XVIII
+
+Dix fois, vingt fois pendant la journee, elle s'etait demande
+comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambree ou elle
+avait failli etouffer, ou elle avait peu dormi.
+
+Certainement elle y etoufferait tout autant la nuit suivante et
+elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
+un bon repos a reparer l'epuisement de la fatigue du jour,
+qu'arriverait-il?
+
+C'etait une question terrible dont elle pesait toutes les
+consequences; qu'elle n'eut pas la force de travailler, on la
+renvoyait et c'en etait fini de ses esperances; qu'elle devint
+malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne a
+qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois,
+c'etait ce qui l'attendait, cela et rien autre chose.
+
+Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
+paye par elle; mais alors ou en trouverait-elle un autre, et
+surtout que dirait-elle a Rosalie pour expliquer d'une facon
+acceptable que ce qui etait bon pour les autres ne l'etait pas
+pour elle? Comment les autres, quand elles connaitraient ses
+degouts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas la une cause
+d'animosite qui pouvait la contraindre a quitter l'usine? Ce
+n'etait pas seulement bonne ouvriere qu'elle devait etre, c'etait
+encore ouvriere comme les autres ouvrieres.
+
+Et la journee s'etait ecoulee sans qu'elle osat se resoudre a
+prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
+situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
+pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
+passerait a la chambree, qui y coucherait ou n'y coucherait point,
+et par consequent ses questions ne seraient pas a craindre.
+D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambree ne
+savait qui avait ete leur voisine pour une nuit, elles ne
+s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait tres
+bien avoir pris un logement ailleurs.
+
+Cela etabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'a
+trouver ou elle irait coucher si elle abandonnait la chambree.
+Mais elle n'avait pas a chercher. Combien souvent n'avait-elle pas
+pense a l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
+la pour dormir si c'etait possible! rien a craindre de personne
+puisqu'elle n'etait frequentee que pendant la saison de la chasse,
+ainsi que le numero du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur
+la tete, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
+de fougeres seches; sans compter le plaisir d'habiter dans une
+maison a soi, la realite dans le reve.
+
+Et voila que ce qui semblait irrealisable devenait tout a coup
+possible et facile.
+
+Elle n'eut pas une seconde d'hesitation, et apres avoir ete chez
+le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
+de retourner chez mere Francoise, elle reprit le chemin qu'elle
+avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.
+
+Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
+Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
+elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le
+sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui
+dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
+l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'etang, en
+face du soleil couchant, assuree que personne ne viendrait la
+deranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
+agreable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait
+fait pour son dejeuner.
+
+Elle etait si ravie de cet arrangement qu'elle avait hate de le
+mettre a execution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
+apres un passant, il en arrivait un autre, et apres celui-la
+d'autres encore; alors l'idee lui vint de preparer son
+emmenagement dans l'aumuche, qui sans doute etait propre et
+confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
+soins.
+
+Le taillis ou elle etait assise se trouvait en grande partie forme
+de maigres bouleaux sous lesquels avaient pousse des fougeres;
+qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
+pourrait balayer son appartement; qu'elle coupat une botte de
+fougeres seches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
+chaud.
+
+Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernieres heures de son
+travail, avait si lourdement pese sur elle, elle se mit tout de
+suite a l'ouvrage: promptement le balai fut reuni, lie avec un
+brin d'osier, emmanche d'un baton; non moins vite la botte de
+fougere fut coupee et serree dans une hart de saule de facon a
+pouvoir etre facilement transportee dans l'aumuche.
+
+Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passe dans le
+chemin, maintenant desert aussi loin qu'elle pouvait voir et
+silencieux; le moment etait donc venu de se rapprocher du sentier
+de l'oseraie. Ayant charge la botte de fougere sur son dos et pris
+son balai a la main, elle descendit du taillis en courant, et en
+courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
+qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougere
+s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en
+se baissant a quatre pattes.
+
+Arrivee dans l'ilot, elle commenca par sortir ce qui se trouvait
+dans l'aumuche, c'est-a-dire le billot et la fougere, puis elle se
+mit a tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
+l'etang comme dans les roseaux, s'eleverent des vols bruyants, des
+piaillements, des cris de toutes les betes que ce remue-menage
+troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
+rives ou depuis longtemps ils etaient maitres.
+
+L'espace etait si etroit qu'elle eut vite acheve son nettoyage, si
+consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'a rentrer
+le billot ainsi que la vieille fougere en la recouvrant de la
+sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
+herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pousse.
+
+Maintenant il etait temps de souper et son estomac criait famine
+presque aussi fort que sur la route d'Ecouen a Chantilly.
+Heureusement ces mauvais jours etaient passes, et etablie dans
+cette jolie petite ile, son coucher assure, n'ayant rien a
+craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi
+que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
+et douce soiree, elle ne devait se rappeler ses miseres que pour
+les comparer a l'heure presente et se fortifier dans l'esperance
+du lendemain.
+
+Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits
+morceaux de peur de l'emietter, elle ne faisait plus de bruit, la
+population de l'etang, rassuree, revenait a son nid pour la nuit,
+et a chaque instant c'etaient des vols qui rayaient l'or du
+couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient
+avec precaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
+allonge, la tete aux ecoutes pour reconnaitre la position. Et
+comme leur reveil l'avait amusee le matin, leur coucher maintenant
+la charmait.
+
+Quant elle eut acheve son pain, qui tourna court, bien qu'elle
+fit, a mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus
+petits, les eaux de l'etang, quelques instants auparavant
+brillantes comme un miroir, etaient devenues sombres, et le ciel
+avait eteint son eblouissant incendie; dans quelques minutes la
+nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonne.
+
+Mais avant de fermer sa porte et de s'etendre sur son lit de
+fougere, elle voulut prendre une derniere precaution, qui etait
+d'enlever le pont jete sur le fosse. Assurement elle se croyait en
+pleine securite dans l'aumuche; personne ne viendrait la deranger,
+de cela elle etait sure; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
+approcher sans que les habitants de l'etang, qui avaient l'oreille
+fine, lui donnassent l'eveil par leurs cris; mais enfin, tout cela
+n'empechait pas que l'enlevement du pont, s'il etait possible, ne
+fut une bonne chose.
+
+Et puis il n'y avait pas que la question de securite dans cet
+enlevement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
+serait pas amusant de se dire qu'elle etait sans aucune
+communication avec la terre, dans une vraie ile dont elle prenait
+possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
+le toit comme cela se voit dans les recits de voyages, et de tirer
+un coup de canon.
+
+Vivement elle se mit a l'ouvrage, et ayant avec son manche a balai
+degage la terre qui a chaque bout entourait le tronc de saule
+servant de pont, elle put le tirer sur son bord.
+
+Maintenant elle etait; bien chez elle, maitresse dans son royaume,
+reine de son ile qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les
+grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde
+d'embarras ou d'hesitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
+celui qui repondait a sa situation presente:
+
+-- _Good hope_.
+
+Il y avait bien deja le cap de Bonne-Esperance; mais on ne peut
+pas confondre un cap avec une ile.
+
+
+XIX
+
+C'est tres amusant d'etre, reine, surtout quand on n'a ni sujets,
+ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose a faire
+que de se promener de fetes en fetes a travers ses Etats.
+
+Et justement elle n'en etait pas encore a l'heureuse periode des
+fetes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
+la population volatile de l'etang la reveilla par son aubade, et
+qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
+l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
+ce n'etait plus a poings fermes qu'elle pouvait dormir, mais assez
+legerement au contraire, pour se reveiller lorsque le premier coup
+de sifflet ferait entendre son appel.
+
+Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur,
+c'est bien plutot celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt
+encore et donne ainsi la conscience de la reverie qui se suit et
+s'enchaine; et sa reverie n'avait rien que d'agreable et de riant:
+en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle
+ne s'en souvenait meme plus; son lit etait doux, chaud, parfume;
+l'air qu'elle respirait embaumait le foin fane; les oiseaux la
+bercaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosee
+condensee sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau
+faisaient une musique cristalline.
+
+Quand le sifflet dechira le silence de la campagne, elle fut vite
+sur ses pieds, et apres une toilette soignee au bord de l'etang,
+elle se prepara a partir. Mais sortir de son ile en remettant le
+pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarite,
+presentait ce danger d'offrir le passage a ceux qui pourraient
+vouloir entrer dans l'aumuche, si tant etait que quelqu'un eut
+avant l'hiver cette idee invraisemblable. Elle restait devant le
+fosse, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand
+elle apercut une longue branche qui etayait l'aumuche du cote ou
+les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter
+le fosse a la perche, ce qui pour elle, habituee a cet exercice
+qu'elle avait pratique bien souvent, fut un jeu. Peut-etre etait-
+ce la une facon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
+personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs
+les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
+interdites aux vieilles.
+
+Apres avoir cache sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la
+retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
+arriva a l'usine une des premieres. Alors, en attendant, elle vit
+des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle
+n'avait pas remarquee la veille. Que se passait-il donc?
+
+Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:
+
+"Pove fille!
+
+-- On y a cope le de.
+
+-- L'petiot de?
+
+-- L'petiot.
+
+-- Et l'ote?
+
+-- On y a pas cope.
+
+-- All a criai?
+
+-- C'tait des beuglements a faire pleurer ceux qui l'y
+entendaient."
+
+Perrine n'avait pas besoin de demander a. qui on avait coupe le
+doigt; et apres le premier saisissement de la surprise, son coeur
+se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
+mais celle qui l'avait accueillie a son arrivee, qui l'avait
+guidee, l'avait traitee en camarade, c'etait cette pauvre fille
+qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
+estropiee.
+
+Elle reflechissait desolee, quand, en levant les yeux
+machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
+a lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre
+compte de la liberte qu'elle prenait, dans son humble position,
+d'adresser la parole a un personnage de cette importance, qui de
+plus etait Anglais.
+
+"Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
+demander, si vous le savez, comment va Rosalie?"
+
+Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
+repondre:
+
+"J'ai vu sa grand'mere, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien
+dormi.
+
+-- Ah! monsieur, je vous remercie."
+
+Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercie personne, ne
+sentit pas tout ce qu'il y avait d'emotion et de cordiale
+reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.
+
+"Je suis bien aise", dit-il en continuant son chemin.
+
+Pendant toute la matinee elle ne pensa qu'a Rosalie, et elle put
+d'autant plus librement suivre sa vision que deja elle etait faite
+a son travail qui n'exigeait plus l'attention.
+
+A la sortie, elle courut a la maison de mere Francoise, mais comme
+elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla
+pas plus loin que le seuil de la porte.
+
+"Voir Rosalie, pourquoi faire? Le medecin a dit qu'il ne fallait
+pas l'eluger. Quand elle se levera, elle vous racontera comment
+elle s'est fait estropier, l'imbecile!"
+
+La facon dont elle avait ete accueillie le matin l'empecha de
+revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
+recue, elle n'avait qu'a rentrer dans son ile qu'elle avait hate
+de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittee, et ce
+jour-la n'ayant pas de menage a faire, elle put souper tout de
+suite. Elle s'etait promis de prolonger ce souper; mais si petits
+qu'elle coupat ses morceaux de pain, elle ne put pas les
+multiplier indefiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
+soleil etait encore haut a l'horizon; alors, s'asseyant au fond de
+l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
+l'etang et au loin les prairies coupees de rideaux d'arbres, elle
+reva au plan de vie qu'elle devait se tracer.
+
+Pour son existence materielle, trois points principaux d'une
+importance capitale se presentaient: le logement, la nourriture,
+l'habillement.
+
+Le logement, grace a la decouverte qu'elle avait eu l'heureuse
+chance de faire de cette ile, se trouvait assure au moins jusqu'en
+octobre, sans qu'elle eut rien a depenser.
+
+Mais la question de nourriture et d'habillement ne se resolvait
+pas avec cette facilite.
+
+Etait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
+pain par jour fut un aliment suffisant pour entretenir les forces
+qu'elle depensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque
+jusqu'a ce moment elle n'avait pas travaille serieusement; la
+peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
+seulement c'etait par accident, pour quelques jours malheureux
+suivis d'autres qui effacaient tout; tandis que le travail repete,
+continu, elle n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait etre, pas
+plus que des depenses qu'il exigeait a la longue. Sans doute, elle
+trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
+n'etait la, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle
+le supplice de la faim; qu'elle restat sur son appetit n'etait
+rien, si elle conservait la sante et la force. D'ailleurs, elle
+pourrait bientot augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
+un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'a
+attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines meme
+n'etaient rien.
+
+Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses
+parties, etait dans un etat de delabrement qui l'obligeait a agir
+au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
+journees de sejour aupres de La Rouquerie, ne tenaient plus.
+
+Ses souliers particulierement s'etaient si bien amincis que la
+semelle flechissait sous le doigt quand elle la tatait: il n'etait
+pas difficile de calculer le moment ou elle se detacherait de
+l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour
+conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierres
+depuis peu, ou l'usure etait rapide. Quand cela arriverait,
+comment ferait-elle? Evidemment elle devrait, acheter de nouvelles
+chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; ou trouverait-elle
+l'argent de cette depense?
+
+La premiere chose a faire, celle qui pressait le plus, etait de se
+fabriquer des chaussures, et cela presentait pour elle des
+difficultes qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'execution,
+la decouragerent. Jamais elle n'avait eu l'idee de se demander ce
+qu'etait un soulier; mais quand elle en eut retire un de son pied
+pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne etait cousue a
+la semelle, le quartier reuni a l'empeigne et le talon ajoute au
+tout, elle comprit que c'etait un travail au-dessus de ses forces
+et de sa volonte, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
+l'art du cordonnier. Fait d'une seule piece et dans un morceau de
+bois, un sabot etait par cela meme plus facile; mais comment le
+creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?
+
+Elle reflechissait tristement a ces impossibilites, quand ses
+yeux, errant vaguement sur l'etang et ses rives, rencontrerent une
+touffe de roseaux qui les arreta: les tiges de ces roseaux etaient
+vigoureuses, hautes, epaisses, et parmi celles poussees au
+printemps, il y en avait de l'annee precedente, tombees dans
+l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
+idee s'eveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des
+souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
+espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tresses et le
+dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des
+semelles avec ces roseaux qui semblaient pousses la expres pour
+qu'elle les employat, si elle en avait l'intelligence?
+
+Aussitot elle sortit de son ile, et, suivant la rive, elle arriva
+a la touffe de roseaux, ou elle vit qu'elle n'avait qu'a prendre a
+brassee parmi les meilleures tiges, c'est-a-dire celles qui, deja
+dessechees, etaient cependant flexibles encore et resistantes.
+
+Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans
+l'aumuche ou aussitot elle se mit a l'ouvrage.
+
+Mais apres avoir fait un bout de tresse d'un metre de long a peu
+pres, elle comprit que cette semelle, trop legere parce qu'elle
+etait trop creuse, n'aurait aucune solidite, et qu'avant de
+tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une preparation
+qui, en ecrasant leurs fibres, les transformerait en grosse
+filasse.
+
+Cela ne pouvait l'arreter ni l'embarrasser: elle avait un billot
+pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet
+ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la
+route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commenca a battre
+les roseaux, mais sans les meler. L'ombre de la nuit la surprit
+dans son travail; et elle se coucha en revant aux belles
+espadrilles a rubans bleus qu'elle chausserait bientot, car elle
+ne doutait pas de reussir, sinon la premiere fois, au moins la
+seconde, la troisieme, la dixieme.
+
+Mais elle n'alla pas jusque-la: le lendemain soir elle avait assez
+de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
+achete une alene courbe qui lui couta un sou, une pelote de fil un
+sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du meme prix, vingt
+centimetres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
+sous, qui etaient tout ce qu'elle pouvait depenser, si elle ne
+voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de faconner
+une semelle a l'imitation de celle de son soulier: la premiere se
+trouva a peu pres ronde, ce qui n'est pas precisement la forme du
+pied; la deuxieme, plus etudiee, ne ressembla a rien; la troisieme
+ne fut guere mieux reussie; mais enfin la quatrieme, bien serree
+au milieu, elargie aux doigts, rapetissee au talon, pouvait etre
+acceptee pour une semelle.
+
+Quelle joie! Une fois de plus la preuve etait faite qu'avec de la
+volonte, de la perseverance, on reussit ce qu'on veut fermement,
+meme ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute
+aide qu'un peu d'ingeniosite, sans argent, sans outils, sans rien.
+
+L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'etait des
+ciseaux. Mais leur achat entrainerait une telle depense, qu'elle
+devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
+moyen d'une pierre a aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de
+la riviere, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
+coutil applique a plat sur le billot.
+
+La couture de ces pieces d'etoffe n'alla pas non plus sans
+tatonnements et recommencements; mais enfin elle en vint a bout,
+et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussee de
+belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croise sur ses bas
+retenait bien a la jambe.
+
+Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirees et trois
+matinees commencees des le jour levant, elle s'etait demandee ce
+qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa
+cabane. Sans doute, elle n'avait pas a craindre qu'ils fussent
+voles par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque
+personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas etre ronges par
+des rats? Si cela se produisait, quel desastre! Pour aller au-
+devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrat dans un
+endroit ou les rats, qui penetrent partout, ne pourraient pas les
+atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni
+armoire, ni boite, ni rien qui fermat, ce fut de les suspendre a
+son plafond par un brin d'osier.
+
+
+XX
+
+Si elle etait fiere de ses chaussures, elle avait d'autre part
+cependant des inquietudes sur la facon dont elles allaient se
+comporter en travaillant: la semelle ne s'elargirait-elle pas, le
+coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune
+forme?
+
+Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-
+elle souvent a ses pieds. Tout d'abord elles avaient resiste; mais
+cela continuerait-il?!
+
+Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses
+camarades qui, ayant regarde les espadrilles, les trouva a son
+gout et en fit compliment a Perrine.
+
+"Ou qu'c'est que vo avez achete ces chaussons? demanda-t-elle.
+
+-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.
+
+-- C'est joli tout de meme; ca coute-t-y cher?
+
+-- Je les ai faites moi-meme avec des roseaux tresses et quatre
+sous de coutil.
+
+-- C'est joli."
+
+Ce succes la decida a entreprendre un autre travail, beaucoup plus
+delicat, auquel elle avait bien souvent pense, mais en l'ecartant
+toujours, autant parce qu'il entrainait une trop grosse depense
+que parce qu'il se presentait entoure de difficultes de toutes
+sortes. Ce travail, c'etait de se tailler et de se coudre une
+chemise pour remplacer la seule qu'elle possedat maintenant et
+qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'oter pour la laver.
+Combien couteraient deux metres de calicot, qui lui etaient
+necessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle
+lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y
+avait la une serie d'interrogations qui lui donnaient a reflechir;
+sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de
+commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour
+remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus
+qu'elle etait obligee de coucher avec. Le moment ou ils
+l'abandonneraient tout a fait n'etait pas difficile a calculer.
+Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain
+quotidien, aussi bien que pour le succes de ses projets, il
+fallait qu'elle continuat a etre admise a l'usine.
+
+Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les
+trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put
+pas resister a la tentation de la chemise. Assurement le caraco et
+la jupe n'avaient rien perdu de leur utilite a ses yeux; mais la
+chemise aussi etait indispensable, et, de plus, elle se presentait
+avec tout un entourage d'autres considerations: habitudes de
+proprete dans lesquelles elle avait ete elevee, respect de soi-
+meme, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les
+raccommoderait encore, et comme leur etoffe etait de fabrication
+solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles
+reprises.
+
+Tous les jours, quand a l'heure du dejeuner elle allait de l'usine
+a la maison de mere Francoise pour demander des nouvelles de
+Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon
+que c'etait la grand'mere ou la tante qui lui repondaient, elle
+s'arretait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une
+petite boutique dont la montre se divisait en deux etalages, l'un
+de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot,
+d'indienne, de mercerie; se placant au milieu, elle avait l'air de
+regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en realite
+elle admirait les etoffes. Comme elles etaient heureuses celles
+qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se
+faire couper autant de ces etoffes qu'elles voulaient! Pendant ses
+longues stations, elle avait vu souvent des ouvrieres de l'usine
+entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets
+soigneusement enveloppes de papier, qu'elles serraient sur leur
+coeur, et elle s'etait dit que ces joies n'etaient pas pour
+elle... au moins presentement.
+
+Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait,
+puisque trois pieces blanches sonnaient dans sa main, et, tres
+emue, elle le franchit.
+
+"Vous desirez? mademoiselle", demanda une petite vieille d'une
+voix polie, avec un sourire affable.
+
+Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parle avec cette
+douceur, elle s'affermit.
+
+"Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez
+votre calicot... le moins cher?
+
+-- J'en ai a quarante centimes le metre."
+
+Perrine eut un soupir de soulagement.
+
+"Voulez-vous m'en couper deux metres?
+
+-- C'est qu'il n'est pas fameux a l'user, tandis que celui a
+soixante centimes...
+
+-- Celui a quarante centimes me suffit.
+
+-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'etait pour vous
+renseigner; je n'aime pas les reproches.
+
+-- Je ne vous en ferai pas, madame."
+
+La marchande avait pris la piece du calicot a quarante centimes,
+et Perrine remarqua qu'il n'etait ni blanc, ni lustre comme celui
+qu'elle avait admire dans la montre.
+
+"Et avec ca? demanda la marchande, quand elle eut dechire le
+calicot avec un claquement sec.
+
+-- Je voudrais du fil.
+
+-- En pelote, en echeveau, en bobine?...
+
+-- Le moins cher.
+
+-- Voila une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix-
+huit sous."
+
+A son tour, Perrine eprouva la joie de sortir de cette boutique en
+serrant contre elle ses deux metres de calicot enveloppes dans un
+vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, depense
+que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au
+samedi suivant, c'est-a-dire qu'apres avoir preleve les vingt-huit
+sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait
+pour l'imprevu ou l'economie un capital de sept sous, n'ayant plus
+de loyer a payer.
+
+Elle fit en courant le chemin qui la separait de son ile, ou elle
+arriva essoufflee, mais cela ne l'empecha pas de se mettre tout de
+suite a l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait a sa chemise
+ayant ete longuement debattue dans sa tete, elle n'avait pas a y
+revenir: elle serait a coulisse; d'abord parce que c'etait la plus
+simple et la moins difficile a executer pour elle qui n'avait
+jamais taille des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce
+qu'elle pourrait faire servir a la nouvelle le cordon de
+l'ancienne.
+
+Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marcherent a
+souhait, sinon de facon a s'admirer dans son travail, au moins
+assez bien pour ne pas le recommencer. Mais ou les difficultes et
+les responsabilites se presenterent, ce fut au moment de tailler
+les ouvertures pour la tete et les bras, ce qui, avec son couteau
+et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce
+ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua a entamer
+l'etoffe. Enfin, elle en vint a bout, et le mardi matin elle put
+s'en aller a l'atelier habillee d'une chemise gagnee par son
+travail, taillee et cousue de ses mains.
+
+Ce jour-la, quand elle se presenta chez mere Francoise, ce fut
+Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en echarpe.
+
+"Guerie!
+
+-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la
+cour."
+
+Tout a la joie de la voir, Perrine continua de la questionner,
+mais Rosalie ne repondait que d'une facon contrainte.
+
+Qu'avait-elle donc?
+
+A la fin elle lacha une question qui eclaira Perrine:
+
+"Ou donc logez-vous maintenant?"
+
+N'osant pas repondre, Perrine se jeta a cote:
+
+"C'etait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma
+nourriture et mon entretien.
+
+-- Est-ce que vous avez trouve a meilleur prix autre part?
+
+-- Je ne paye pas.
+
+-- Ah!"
+
+Elle resta un moment arretee, puis la curiosite l'emporta.
+
+"Chez qui?"
+
+Cette fois Perrine ne put pas se derober a cette question directe:
+
+"Je vous dirai cela plus tard.
+
+-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant
+vous verrez tante Zenobie dans la cour ou sur la porte il vaudra
+mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutot, a
+cette heure-la elle est occupee."
+
+Perrine rentra a l'atelier attristee de cet accueil; en quoi donc
+etait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer a habiter la
+chambree de mere Francoise?
+
+Toute la journee elle resta sous cette impression, qui revint plus
+forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant
+rien a faire pour la premiere fois depuis huit jours. Alors, afin
+de la secouer, elle eut l'idee de se promener dans les prairies
+qui entouraient son ile, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps
+de faire. La soiree etait d'une beaute radieuse, non pas
+eblouissante comme elle se rappelait celles de ses annees
+d'enfance dans son pays natal, ni brulante sous un ciel d'indigo,
+mais tiede, et d'une clarte tamisee qui montrait les cimes des
+arbres baignees dans une vapeur d'or pale: les foins, qui
+n'etaient pas encore murs, mais dont les plantes defleurissaient
+deja, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en
+une senteur troublante.
+
+Sortie de son ile, elle suivit la rive de l'entaille, marchant
+dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printaniere,
+n'avaient ete foulees par personne, et de temps en temps se
+retournant, elle regardait a travers les roseaux de la berge son
+aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches
+des saules, que les betes sauvages ne devaient certainement pas
+soupconner qu'elle etait un travail d'homme, derriere lequel
+l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil.
+
+Au moment ou, apres un de ces arrets qui l'avait fait descendre
+dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge,
+un bruit se produisit a ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se
+jeta a l'eau en se sauvant effrayee. Alors regardant d'ou elle
+etait partie, elle apercut un nid fait de brins d'herbe et de
+plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec
+de petites taches de couleur noisette: au lieu d'etre pose sur la
+terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle
+l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et
+remarqua qu'il etait construit de facon a s'elever ou s'abaisser
+selon la crue des eaux, et si bien entoure de roseaux que ni le
+courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient
+l'entrainer.
+
+De peur d'inquieter la mere, elle alla se placer a une certaine
+distance, et resta la immobile. Cachee dans les hautes herbes ou
+elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la
+sarcelle reviendrait a son nid; mais comme celle-ci ne reparut
+pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces
+oeufs etaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade,
+et de nouveau au frolement de sa jupe dans les herbes seches elle
+vit partir d'autres oiseaux effrayes, -- des poules d'eau si
+legeres dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles
+flottantes des nenuphars sans les enfoncer; des raies au bec
+rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux
+qui, deranges au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri
+auquel ils doivent leur nom dans le pays "cra-cra".
+
+Allant ainsi a la decouverte, elle ne tarda pas a arriver au bout
+de son entaille, et reconnut qu'elle se reunissait a une autre
+plus large et plus longue, mais par cela meme beaucoup moins
+boisee; aussi, apres avoir suivi dans la prairie une de ses rives
+pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y
+fussent moins nombreux.
+
+C'etait son etang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux
+foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux
+d'un tapis de verdure mouvante que ce monde aile avait choisi
+parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa securite;
+et quand, une heure apres, en revenant sur ses pas, elle le revit,
+a demi noye dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli,
+elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces betes
+de le prendre, elle aussi, pour nid.
+
+
+XXI
+
+Chez Perrine, c'etait bien souvent les evenements du jour ecoule
+qui faisaient les reves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
+de sa vie ayant ete remplis par la tristesse, il en avait ete de
+ses reves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
+avait commence a la frapper, s'etait-elle eveillee baignee de
+sueur, etouffee par des cauchemars qui prolongeaient dans le
+sommeil les miseres de la realite. A la verite, apres son arrivee
+a Maraucourt, sous l'influence des pensees d'espoir qui
+renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
+cauchemars moins frequents etaient devenus moins douloureux, leur
+poids avait pese moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
+l'avaient serree moins fort a la gorge.
+
+Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'etait au lendemain qu'elle
+pensait, a un lendemain assure, ou bien a l'atelier, ou bien a son
+ile, ou bien encore a ce qu'elle avait entrepris ou voulait
+entreprendre pour ameliorer sa situation, ses espadrilles, sa
+chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son reve, comme s'il
+obeissait a une suggestion mysterieuse, mettait en scene le sujet
+qu'elle avait tache d'imposer a son esprit: tantot un atelier dans
+lequel la baguette d'une fee remplacant le pilon de La Quille,
+donnait le mouvement aux mecaniques, sans que les enfants qui les
+conduisaient eussent aucune peine a prendre; tantot un lendemain
+radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
+surgir une nouvelle ile d'une beaute surnaturelle avec des
+paysages et des betes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que
+dans les reves; ou bien encore, plus terre a terre, son
+imagination lui donnait a coudre des bottines merveilleuses qui
+remplacaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissees
+par des genies dans des cavernes de diamants et de rubis,
+lesquelles robes remplaceraient a un moment donne le caraco et la
+jupe en indienne qu'elle se promettait.
+
+Sans doute ce moyen de suggestion n'etait pas infaillible, et son
+imagination inconsciente ne lui obeissait ni assez fidelement, ni
+assez regulierement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
+que les pensees de sa nuit continueraient celles de sa journee, ou
+celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
+cette continuation s'enchainait quelquefois, et alors ces bonnes
+nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
+qui la relevait.
+
+Ce soir-la quand elle s'endormit dans sa hutte close, la derniere
+image qui passa devant ses yeux a demi noyes par le sommeil, aussi
+bien que la derniere idee qui flotta dans sa pensee engourdie,
+continuerent son voyage d'exploration aux abords de son ile.
+Cependant ce ne fut pas precisement de ce voyage qu'elle reva,
+mais plutot de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
+cathedrale, une armee de petits marmitons blancs, de tournure
+diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier
+infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et
+qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
+ceux-ci gros comme des melons, ceux-la a peine gros comme des
+pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
+qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes
+les manieres connues, sans en oublier une seule: a la coque, au
+fromage, au beurre noir, aux tomates, brouilles, poches, a la
+creme, au gratin, en omelettes variees, au jambon, au lard, aux
+pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
+avec des lueurs d'eclairs; et a cote de ceux-la d'autres plus
+importants, et qui incontestablement etaient des chefs,
+melangeaient d'autres oeufs a des pates pour en faire des
+patisseries, des souffles, des pieces montees. Et chaque fois
+qu'elle se reveillait a moitie, elle se secouait pour chasser ce
+reve bete, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
+lachaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
+quand le sifflet de l'usine la reveilla, elle en etait encore a
+suivre la preparation d'une creme au chocolat dont elle retrouva
+le gout et le parfum sur ses levres.
+
+Et alors, quand la lucidite commenca a se faire dans son esprit
+qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappee dans son
+voyage, ce n'etait ni le charme, ni la beaute, ni la tranquillite
+de son ile, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
+dit a son estomac que depuis quinze jours bientot, elle ne lui
+donnait que du pain sec et de l'eau: et c'etaient ces oeufs qui
+avaient guide son reve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
+cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
+estomac et il le disait a sa maniere en provoquant ces visions,
+qui en realite n'etaient que des protestations.
+
+Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
+oeufs qui n'appartenaient a personne, puisque la sarcelle qui les
+avait pondus etait une bete sauvage? Assurement, n'ayant a sa
+disposition ni casserole, ni poele, ni ustensile d'aucune sorte,
+elle ne pouvait se preparer aucun des plats qui venaient de
+defiler devant ses yeux, tous plus allechants, plus savants les
+uns que les autres; mais c'est la le merite des oeufs precisement
+qu'ils n'ont pas besoin de preparations savantes: une allumette
+pour mettre le feu a un petit tas de bois sec ramasse dans les
+taillis, et sous la cendre il lui etait facile de les faire cuire
+comme elle voulait, a la coque ou durs, en attendant qu'elle put
+se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
+festin que son reve avait invente, ce serait un regal qui aurait
+son prix.
+
+Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint a
+l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractere d'une obsession
+comme son reve, il fut cependant assez pressant pour qu'a la
+sortie elle se trouvat decidee a acheter une boite d'allumettes et
+un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
+pour revenir a son entaille.
+
+Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
+retrouver tout de suite, mais ce soir-la la mere ne l'occupait
+pas; seulement elle y etait venue a un moment quelconque de la
+journee, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
+onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne
+couvait pas encore.
+
+C'etait la une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient
+frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la
+sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.
+
+Autrefois Perrine n'eut pas eu de ces scrupules et elle eut vide
+completement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle
+avait eprouves lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
+pour les chagrins des autres, de meme que son affection pour
+Palikare lui avait inspire pour toutes les betes une sympathie
+qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'etait-
+elle pas une camarade pour elle? Ou plutot en continuant son jeu,
+une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et
+d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
+menagements.
+
+Quand elle avait decide cette chasse, elle avait en meme temps
+arrete la maniere de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
+dans l'aumuche, car le plus leger flocon de fumee qui s'en
+echapperait pourrait donner l'eveil a ceux qui le verraient, mais
+simplement dans une carriere du taillis ou campaient les nomades
+qui traversaient le village, et ou par consequent ni un feu, ni de
+la fumee ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement
+elle ramassa une brassee de bois mort et bientot elle eut un
+brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
+tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle
+egrugeait une pincee de sel pour qu'il fondit mieux. A la verite
+il lui manquait un coquetier; mais c'est la un ustensile qui n'est
+indispensable qu'a qui dispose du superflu. Un petit trou fait
+dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientot elle eut la
+satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit a point;
+a la premiere bouchee, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais
+mange d'aussi bon, et elle se dit qu'alors meme que les marmitons
+de son reve existeraient reellement ils ne pourraient certainement
+pas faire quelque chose qui approchat de cet oeuf de sarcelle a la
+coque, cuit sous les cendres.
+
+Reduite la veille a son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle
+put y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-etre,
+ce souper aurait du satisfaire son appetit et les tentations de
+son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas
+fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas
+accommoder d'une autre facon ceux qui lui restaient, aussi bien
+que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles
+trouvailles. Bon, tres bon l'oeuf a la coque; mais bonne aussi une
+soupe chaude liee avec un jaune d'oeuf. Et cette idee de soupe lui
+avait trotte par la tete avec le tres vif regret d'etre obligee de
+renoncer a sa realisation. Sans doute la confection de ses
+espadrilles et de sa chemise lui avait inspire une certaine
+confiance, en lui demontrant ce qu'on peut obtenir avec de la
+perseverance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'a croire
+qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
+fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en metal
+quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait la des
+impossibilites contre lesquelles elle se casserait la tete; et, en
+attendant qu'elle eut gagne l'argent necessaire pour l'acquisition
+de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
+contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les
+maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.
+
+C'etait ce qu'elle se disait un matin en se rendant a son travail,
+lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, a la porte d'une
+maison d'ou l'on avait demenage la veille, elle vit un tas de
+vieille paille jete sur le bas cote du chemin avec des debris de
+toutes sortes, et parmi ces debris elle apercut des boites en fer-
+blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
+legumes; il y en avait de differentes formes, grandes, petites,
+hautes, plates.
+
+En recevant l'eclair que leur surface polie lui envoyait, elle
+s'etait arretee machinalement; mais elle n'eut pas une seconde
+d'hesitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
+fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
+pour que sa batterie de cuisine fut aussi complete qu'elle la
+pouvait desirer, elle n'avait qu'a tirer parti de ces vieilles
+boites. D'un saut elle traversa le chemin, et a la hate fit choix
+de quatre boites qu'elle emporta en courant pour aller les cacher
+au pied d'une haie, sous un tas de feuilles seches: au retour le
+soir, elle les retrouverait la et alors, avec un peu d'industrie,
+tous les menus qu'elle inventait pourraient etre mis a execution.
+
+Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
+la journee la preoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc
+arrange toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
+echapper au moment meme ou elle croyait pouvoir les realiser.
+
+Heureusement aucun de ceux qui passerent par la ne s'avisa de les
+enlever, et quand la journee finie elle revint a la haie, apres
+avoir laisse passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
+elles etaient a la place meme ou elle les avait cachees.
+
+Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son ile que de
+la fumee, ce fut dans la carriere qu'elle s'etablit, esperant
+trouver la les outils qui lui etaient necessaires, c'est-a-dire
+des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
+blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes
+de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
+couperait.
+
+Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
+fallut pas moins de trois jours pour faconner une cuiller; encore
+n'etait-il pas du tout prouve que si elle l'avait montree a
+quelqu'un, on eut devine que c'etait une cuiller; mais comme c'en
+etait une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
+d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas a
+s'inquieter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles
+de table.
+
+Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
+ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille.
+
+Pour le beurre, il en etait comme du pain et du sel; ne pouvant
+pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de
+lait, elle devait l'acheter.
+
+Mais pour l'oseille elle economiserait cette depense, par une
+recherche dans les prairies ou non seulement elle trouverait de
+l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
+en n'ayant ni la beaute, ni la grosseur des legumes cultives,
+seraient encore tres bons pour elle.
+
+Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des legumes dont elle
+pouvait composer le menu de son diner, maintenant qu'elle s'etait
+fabrique des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
+fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
+de l'etang, si elle etait assez adroite pour les prendre. Que
+fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers
+qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait
+achetee pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut
+qu'a depenser un sou pour des hamecons; et avec des crins de
+cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent
+suffisantes pour pecher plusieurs sortes de poissons, sinon les
+plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer
+dedaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
+des petits, moins difficiles, et qui pour elle etaient d'une
+grosseur bien suffisante.
+
+
+TOME SECOND
+
+
+XXII
+
+Tres occupee par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses
+soirees, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et
+comme, par une de leurs camarades aux cannetieres qui logeait chez
+mere Francoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle
+craignait d'etre recue par la terrible tante Zenobie, elle laissa
+les jours s'ajouter aux jours; mais a la fin, un soir elle se
+decida a ne pas rentrer tout de suite chez elle, ou d'ailleurs
+elle n'avait pas a faire son diner, compose d'un poisson froid
+pris et cuit la veille.
+
+Justement Rosalie etait seule dans la cour, assise sous un
+pommier; en apercevant Perrine elle vint a la barriere d'un air a
+moitie fache et a moitie content:
+
+"Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?
+
+-- J'ai ete occupee.
+
+-- A quoi donc?"
+
+Perrine ne pouvait pas ne pas repondre: elle, montra ses
+espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionne sa
+chemise.
+
+"Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre
+maison? dit Rosalie etonnee.
+
+-- Il n'y a pas de gens qui puissent me preter, des ciseaux dans
+ma maison.
+
+-- Tout le monde a des ciseaux."
+
+Perrine se demanda si elle devait continuer a garder le secret sur
+son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que
+par des reticences qui facheraient Rosalie, elle se decida a
+parler.
+
+"Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.
+
+-- Pas possible.
+
+-- C'est pourtant vrai, et voila pourquoi, ne pouvant pas non plus
+me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller
+pour la manger, j'ai du les fabriquer, et je vous assure que pour
+la cuiller c'a ete plus difficile que pour les espadrilles.
+
+-- Vous voulez rire.
+
+-- Mais non, je vous assure."
+
+Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans
+l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles,
+ses chasses aux oeufs, ses peches dans l'entaille, ses cuisines
+dans la carriere.
+
+A chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme
+si elle entendait une histoire tout a fait extraordinaire:
+
+"Ce que vous devez vous amuser! s'ecria-t-elle quand Perrine
+expliqua comment elle avait fait sa premiere soupe a l'oseille.
+
+-- Quand ca reussit, oui; mais quand ca ne marche pas! J'ai
+travaille trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver a
+creuser la palette: j'ai gache deux morceaux de fer-blanc; il ne
+m'en restait plus qu'un seul; pensez a ce que je me suis donne de
+coups de caillou sur les doigts.
+
+-- Je pense a votre soupe
+
+-- C'est vrai qu'elle etait bonne...
+
+-- Je vous crois.
+
+-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de
+chaud.
+
+-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la meme chose:
+est-ce drole qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des
+carottes, et des salsifis!
+
+-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des maches, des panais,
+des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes
+bonnes a manger.
+
+-- Il faut savoir.
+
+-- Mon pere m'avait appris a les connaitre."
+
+Rosalie garda le silence un moment d'un air reflechi; a la fin
+elle se decida:
+
+"Voulez-vous que j'aille vous voir?
+
+-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire a personne ou je
+demeure.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Alors quand voulez-vous venir?
+
+-- J'irai dimanche chez une de mes tantes a Saint-Pipoy; en
+revenant dans l'apres-midi je peux m'arreter."
+
+A son tour Perrine eut un moment d'hesitation, puis d'un air
+affable:
+
+"Faites mieux, dinez avec moi."
+
+En vraie paysanne qu'elle etait, Rosalie s'enferma dans des
+reponses ceremonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il etait
+facile de voir qu'elle avait une envie tres vive d'accepter.
+
+Perrine insista:
+
+"Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolee!
+
+-- C'est tout de meme vrai.
+
+-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je
+n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.
+
+-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?
+
+-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carriere; vous me
+trouverez occupee a ma cuisine."
+
+Perrine etait sincere en disant qu'elle aurait plaisir a recevoir
+Rosalie, et a l'avance elle s'en fit fete: une invitee a traiter,
+un menu a composer, ses provisions a trouver, quelle affaire! et
+son importance devint quelque chose de sensible pour elle-meme:
+qui lui eut dit quelques jours plus tot qu'elle pourrait donner a
+diner a une amie?
+
+Ce qu'il y avait de grave, c'etaient la chasse et la peche, car si
+elle ne denichait pas des oeufs, et ne pechait pas du poisson, ce
+diner serait reduit a une soupe a l'oseille, ce qui serait
+vraiment par trop maigre. Des le vendredi elle employa sa soiree a
+parcourir les entailles voisines, ou elle eut la chance de
+decouvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des
+poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle
+n'avait pas le droit d'etre trop difficile. D'ailleurs sa peche
+fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne
+amorcee d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire a son
+appetit et a celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus
+un dessert, et ce fut un groseillier a maquereau pousse sous un
+tetard de saule qui le lui fournit; peut-etre les groseilles
+n'etaient-elles pas parfaitement mures, mais c'est une des
+qualites de ce fruit de pouvoir se manger vert.
+
+Quand a la fin de l'apres-midi du dimanche Rosalie arriva dans la
+carriere, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la
+soupe bouillait:
+
+"Je vous ai attendue pour meler le jaune d'oeuf a la soupe, dit
+Perrine, vous n'aurez qu'a tourner avec votre bonne main pendant
+que je verserai doucement le bouillon; le pain est taille."
+
+Bien que Rosalie eut fait toilette pour ce diner, elle ne craignit
+pas de se preter a ce travail qui etait un jeu, et des plus
+amusants pour elle encore.
+
+Bientot la soupe fut achevee, et il n'y eut plus qu'a la porter
+dans l'ile, ce que fit Perrine.
+
+Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en echarpe,
+elle avait retabli la planche servant de pont:
+
+"Moi, c'est a la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela
+n'eut pas ete commode pour vous, a cause de votre main."
+
+La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant apercu dressees dans
+les quatre coins des gerbes de fleurs variees, l'une de massettes,
+l'autre de butomes roses, celle-ci d'iris jaunes, celle-la
+d'aconit aux clochettes bleues, et a terre le couvert mis, poussa
+une exclamation qui paya Perrine de ses peines.
+
+"Que c'est joli!"
+
+Sur un lit de fougere fraiche deux grandes feuilles de patience se
+faisaient vis-a-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de
+berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la
+perche etait dressee entouree de cresson; c'etait une feuille
+aussi, mais plus petite, qui servait de saliere, comme c'en etait
+une autre qui remplacait le compotier pour les groseilles a
+maquereau; entre chaque plat etait piquee une fleur de nenuphar
+qui sur cette fraiche verdure jetait sa blancheur eblouissante.
+
+"Si vous voulez vous asseoir", dit Perrine en lui tendant la main.
+
+Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le
+diner commenca.
+
+"Comme j'aurais ete fachee de n'etre pas venue, dit Rosalie,
+parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon.
+
+-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?
+
+-- Parce qu'on voulait m'envoyer a Picquigny pour M. Bendit qui
+est malade.
+
+-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?
+
+-- La fievre typhoide; il est tres malade, a preuve que depuis
+hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnait plus personne;
+c'est pour cela qu'hier justement j'ai ete pour venir vous
+chercher.
+
+-- Moi! Et pourquoi faire?
+
+-- Ah! voila une idee que j'ai eue.
+
+-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prete: il a
+ete bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends
+pas.
+
+-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je
+vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employe
+charge de la correspondance etrangere, c'est lui qui traduit les
+lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa
+tete, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.
+autre employe pour le remplacer; mais comme celui-la pourrait bien
+garder la place quand M. Bendit sera gueri, s'il guerit, M. Fabry
+et M. Mombleux ont propose de se charger de son travail, afin
+qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voila qu'hier M. Fabry a
+ete envoye en Ecosse, et M. Mombleux est reste embarrasse, parce
+que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les
+traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passe plusieurs
+annees en Angleterre, quand il est tout seul, ca ne va plus aussi
+bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut
+deviner l'ecriture. Il expliquait ca a table ou je le servais, et
+il disait qu'il avait peur d'etre oblige de renoncer a remplacer
+M. Bendit; alors j'ai eu idee de lui dire que vous parliez
+l'anglais comme le francais...
+
+-- Je parlais francais avec mon pere, anglais avec ma mere, et
+quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous
+employions tantot une langue, tantot l'autre, indifferemment, sans
+y faire attention
+
+-- Pourtant je n'ai pas ose; mais maintenant, est-ce que je peux
+lui dire cela?
+
+-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une
+pauvre fille comme moi.
+
+-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il
+s'agit de savoir si vous parlez l'anglais.
+
+-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre
+chose.
+
+-- Pas avec M. Mombleux qui connait les affaires.
+
+-- Peut-etre. Alors, s'il en est ainsi, dites a M. Mombleux que je
+serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour
+M. Bendit.
+
+-- Je le lui dirai."
+
+La perche, malgre sa grosseur, avait ete devoree, et le cresson
+avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et
+remplaca les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait ete
+servi par des feuilles de nenuphar en forme de coupe, veinees et
+vernissees comme eut pu l'etre le plus beau des emaux: puis elle
+offrit ses groseilles a maquereau:
+
+"Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joue a la
+poupee, quelques fruits de mon jardin.
+
+-- Ou est-il, votre jardin?
+
+-- Sur notre tete: un groseillier a pousse dans les branches d'un
+des saules qui sert de pilier a la maison.
+
+-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps
+encore votre maison?
+
+-- Jusqu'a l'hiver, je pense.
+
+-- Jusqu'a l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; a ce
+moment l'aumuche servira pour sur.
+
+-- Ah! mon Dieu."
+
+La journee qui avait si bien commence finit sur cette terrible
+menace, et cette nuit-la fut certainement la plus mauvaise que
+Perrine eut passee dans son ile depuis qu'elle l'occupait.
+
+Ou irait-elle?
+
+Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine a reunir,
+qu'en ferait-elle?
+
+
+XXIII
+
+Si Rosalie n'avait parle que de la prochaine ouverture de la
+chasse au marais, Perrine serait restee sous le coup de ce danger
+gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie
+de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion a
+cette impression.
+
+Oui, elle etait charmante son ile et ce serait un vrai desastre
+que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se
+rapprocherait pas, et meme il semblait qu'elle ne se rapprocherait
+jamais du but que sa mere lui avait fixe et qu'elle devait
+poursuivre. Tandis que si une occasion se presentait pour elle
+d'etre utile a Bendit et a Mombleux, elle se creait ainsi des
+relations qui lui entr'ouvriraient peut-etre des portes par
+lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'etait la une
+consideration qui devait l'emporter sur toutes les autres, meme
+sur le chagrin d'etre depossedee de son royaume: ce n'etait pas
+pour jouer a ce jeu, si amusant qu'il fut, pour denicher des nids,
+pecher des poissons, cueillir des fleurs, ecouter le chant des
+oiseaux, donner des dinettes, qu'elle avait supporte les fatigues
+et les miseres de son douloureux voyage.
+
+Le lundi, comme cela avait ete convenu avec Rosalie, elle passa
+devant la maison de mere Francoise a la sortie de midi, afin de se
+mettre a la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin
+d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de
+lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions a
+faire le matin; peut-etre serait-ce pour le lendemain.
+
+Et Perrine rentree a l'atelier avait repris son travail, quand,
+quelques minutes apres deux heures, La Quille la happa au passage:
+
+"Va vite au bureau.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Est-ce que ca me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau,
+vas-y."
+
+Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il etait inutile
+de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce
+qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas tres bien
+que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux a une traduction
+difficile, on la fit venir dans le bureau ou tout le monde
+pourrait la voir et, par consequent, apprendre qu'il avait besoin
+d'elle.
+
+Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela:
+
+"Viens ici."
+
+Elle monta vivement les marches du perron.
+
+"C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, reponds-moi sans
+mentir.
+
+-- Ma mere etait Anglaise.
+
+-- Et le francais? Tu n'as pas d'accent.
+
+-- Mon pere etait Francais.
+
+-- Tu parles donc les deux langues?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Bon. Tu vas aller a Saint-Pipoy, ou M. Vulfran a besoin de
+toi."
+
+En entendant ce nom, elle laissa paraitre une surprise qui facha
+le directeur.
+
+"Es-tu stupide?"
+
+Elle avait deja eu le temps de se remettre et de trouver une
+reponse pour expliquer sa surprise.
+
+"Je ne sais pas ou est Saint-Pipoy,
+
+-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas."
+
+Et du haut du perron, il appela:
+
+"Guillaume!"
+
+La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangee, a l'ombre, le
+long des bureaux, s'approcha:
+
+"Voila la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire a
+M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!"
+
+Deja Perrine avait descendu le perron, et allait monter a cote de
+Guillaume, mais il l'arreta d'un signe de main:
+
+"Pas par la, dit-il, derriere."
+
+En effet, un petit siege pour une seule personne se trouvait
+derriere; elle y monta et la voiture partit grand train.
+
+Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir
+l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine.
+
+"C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il.
+
+-- Oui.
+
+-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron."
+
+Elle s'enhardit a poser une question:
+
+"Comment cela?
+
+-- Parce qu'il est avec des mecaniciens anglais qui viennent
+d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire
+comprendre. Il a amene avec lui M. Mombleux, qui parle anglais a
+ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des
+mecaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le
+patron est furieux; c'etait a mourir de rire. A la fin,
+M. Mombleux n'en pouvant plus, et esperant calmer le patron, a dit
+qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelee Aurelie qui
+parlait l'anglais, et le patron m'a envoye vous chercher."
+
+Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers
+elle.
+
+"Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous
+feriez peut-etre mieux de descendre tout de suite."
+
+Il prit un air gouailleur:
+
+"Faut-il arreter?
+
+-- Vous pouvez continuer.
+
+-- Ce que j'en dis, c'est pour vous.
+
+-- Je vous remercie."
+
+Cependant, malgre la fermete de sa reponse elle n'etait pas sans
+eprouver une angoisse qui lui etreignait le coeur, car si elle
+etait sure de son anglais, elle ignorait quel etait celui de ces
+mecaniciens, qui n'etait pas celui de M. Mombleux, comme disait
+Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque metier a sa
+langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait
+jamais parle la langue de la mecanique. Qu'elle ne comprit pas,
+qu'elle hesitat, et M. Vulfran n'allait-il pas etre furieux contre
+elle, comme il l'avait ete contre M. Mombleux?
+
+Deja ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on
+apercevait les hautes cheminees fumantes, au-dessus des cimes des
+peupliers; elle savait qu'a Saint-Pipoy on faisait la filature et
+le tissage comme a Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait
+des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sut cela ou
+l'ignorat, ce qu'elle allait avoir a entendre et a dire ne s'en
+trouvait pas eclairci.
+
+Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil
+l'ensemble des batiments epars dans la prairie, il lui sembla que
+pour etre moins importants que ceux de Maraucourt, ils etaient
+considerables cependant; mais deja la voiture franchissait la
+grille d'entree, presque aussitot elle s'arreta devant les
+bureaux.
+
+"Venez avec moi", dit Guillaume.
+
+Et il la conduisit dans une piece ou se trouvait M. Vulfran, ayant
+pres de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait.
+
+"Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau a la main.
+
+-- C'est bien, laisse-nous."
+
+Sans s'adresser a Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se
+pencher vers lui, et il lui parla a voix basse; le directeur
+repondit de la meme maniere, mais Perrine avait l'ouie fine, elle
+comprit plutot qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui
+elle etait, et que le directeur repondait: "Une jeune fille de
+douze a treize ans qui n'a pas l'air bete du tout."
+
+"Approche, mon enfant", dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait
+deja entendu prendre pour parler a Rosalie et qui ne ressemblait
+en rien a celui qu'il avait avec ses employes.
+
+Elle s'en trouva encouragee et put se raidir contre l'emotion qui
+la troublait.
+
+"Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran.
+
+-- Aurelie.
+
+-- Qui sont tes parents?
+
+-- Je les ai perdus.
+
+-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?
+
+-- Depuis trois semaines.
+
+-- D'ou es-tu?
+
+-- Je viens de Paris.
+
+-- Tu parles anglais?
+
+-- Ma mere etait Anglaise.
+
+-- Alors, tu sais l'anglais?
+
+-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais...
+
+-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?
+
+-- Je ne sais pas celui des divers metiers qui emploient des mots
+que je ne connais pas.
+
+-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit la n'est pas
+sot, fit M. Vulfran en s'adressant a son directeur.
+
+-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bete du tout.
+
+-- Alors, nous allons peut-etre en tirer quelque chose."
+
+Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du
+directeur.
+
+"Suis-nous, mon enfant."
+
+Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce
+qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derriere
+M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir
+de cet entretien avec les mecaniciens anglais?
+
+En arrivant devant un grand batiment neuf construit en briques
+blanches et bleues emaillees, elle apercut Mombleux qui se
+promenait en long et en large d'un air ennuye, et elle crut voir
+qu'il lui lancait un mauvais regard.
+
+On entra et l'on monta au premier etage, ou au milieu d'une vaste
+salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois
+blanc, bariolees d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms
+_Matter_ et _Platte, Manchester_, repetes partout; sur une de ces
+caisses, les mecaniciens anglais etaient assis, et Perrine
+remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de
+gentlemen; complet de drap, epingle d'argent a la cravate, et cela
+lui donna a esperer qu'elle pourrait mieux les comprendre que
+s'ils etaient des ouvriers grossiers. A l'arrivee de M. Vulfran
+ils s'etaient leves; alors celui-ci se tourna vers Perrine:
+
+"Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec
+toi."
+
+Elle fit ce qui lui etait commande, et aux premiers mots elle eut
+la satisfaction de voir la physionomie renfrognee des ouvriers
+s'eclairer; il est vrai que ce n'etait la qu'une phrase de
+conversation courante, mais leur demi-sourire etait de bon augure.
+
+"Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.
+
+-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
+viennent huit jours avant la date fixee pour leur arrivee; cela
+fait que l'ingenieur qui devait les diriger et qui parle anglais
+est absent."
+
+Elle traduisit cette phrase fidelement, et tout de suite la
+reponse que l'un d'eux lui fit:
+
+"Ils disent qu'ayant acheve a Cambrai le montage de machines plus
+tot qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
+repasser par l'Angleterre.
+
+-- Chez qui ont-ils monte ces machines a Cambrai? demanda
+M. Vulfran.
+
+-- Chez MM. Aveline freres.
+
+-- Quelles sont ces machines?"
+
+La question posee et la reponse recue en anglais, Perrine hesita.
+
+"Pourquoi hesites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton
+impatient.
+
+-- Parce que c'est un mot de metier que je ne connais pas.
+
+-- Dis ce mot en anglais.
+
+-- _Hydraulic mangle_.
+
+-- C'est bien cela."
+
+Il repeta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
+les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eut pas compris ceux-ci
+lorsqu'ils l'avaient prononce; puis s'adressant au directeur:
+
+"Vous voyez que les Aveline nous ont devances; nous n'avons donc
+pas de temps a perdre: je vais telegraphier a Fabry de revenir au
+plus vite; mais en attendant il nous faut decider ces gaillards-la
+a se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
+croisent les bras."
+
+Elle traduisit la question, a laquelle celui qui paraissait le
+chef fit une longue reponse.
+
+"Eh bien? demanda M. Vulfran.
+
+-- Ils repondent des choses tres compliquees pour moi.
+
+-- Tache cependant de me les expliquer.
+
+-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter
+leur machine qui pese cent vingt mille livres..."
+
+Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:
+
+"_One hundred and twenty_?
+
+-- _Yes_.
+
+-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids creverait
+le plancher, la machine travaillant.
+
+-- Les poutres ont soixante centimetres de hauteur."
+
+Elle transmit l'objection, ecouta la reponse des ouvriers, et
+continua:
+
+"Ils disent qu'ils ont verifie l'horizontalite du plancher et
+qu'il a flechi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de resistance,
+ou qu'on place des etais sous le plancher.
+
+-- Le calcul, Fabry le fera a son retour; les etais, on va les
+placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au
+travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
+dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, macons. Ils n'auront
+qu'a demander en s'adressant a toi qui seras a leur disposition,
+n'ayant qu'a transmettre leurs demandes a M. Benoist."
+
+Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
+satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprete.
+
+"Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
+fiche pour ta nourriture et ton logement a l'auberge, ou tu
+n'auras rien a payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une
+gratification au retour de M. Fabry."
+
+
+XXIV
+
+Interprete, le metier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
+en cette qualite que, la journee finie, elle conduisit les
+monteurs a l'auberge du village, ou elle arreta un logement pour
+eux et pour elle, non dans une miserable chambree, mais dans une
+chambre ou chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
+et ne disaient pas un seul mot de francais, ils voulurent qu'elle
+mangeat avec eux, ce qui leur permit de commander un diner qui eut
+suffi, a nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes
+ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
+veille, Perrine offrait a Rosalie.
+
+Cette nuit-la ce fut dans un vrai lit qu'elle s'etendit et dans de
+vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long,
+tres long a venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses
+paupieres, fut-il si agite qu'elle se reveilla cent fois. Alors
+elle s'efforcait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre
+la marche des evenements sans chercher a les deviner heureux ou
+malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce
+n'etait pas quand les choses semblaient prendre une direction si
+favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait
+attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse a
+soi-meme, n'ont jamais fait dormir personne, et meme plus ils sont
+beaux plus ils ont chance de nous tenir eveilles.
+
+Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre,
+elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
+qu'il etait l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais
+n'obeissent pas plus au sifflet qu'a la sonnette, sur le continent
+au moins, et ce ne fut qu'apres avoir fait une toilette que ne
+connaissent pas les Picards, et apres avoir absorbe de nombreuses
+tasses de the, avec de copieuses roties bien beurrees, qu'ils se
+rendirent a leur travail, suivis de Perrine qui les avait
+discretement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en
+finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas a l'usine avant
+eux.
+
+Ce fut seulement dans l'apres-midi qu'il vint accompagne d'un de
+ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
+avec ses yeux voiles, il avait besoin qu'on vit pour lui.
+
+Mais ce fut un regard dedaigneux que Casimir jeta sur le travail
+des monteurs, qui, a vrai dire, ne consistait encore qu'en
+preparation:
+
+"Il est probable que ces garcons-la ne feront pas grand'chose tant
+que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas a
+s'en etonner avec le surveillant que vous leur avez donne."
+
+Il prononca ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais
+M. Vulfran, au lieu de s'associer a cette raillerie, la prit par
+le mauvais cote.
+
+"Si tu avais ete en etat de remplir cette surveillance, je
+n'aurais pas ete oblige de prendre cette petite aux cannetieres."
+
+Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation
+faite d'une voix severe, mais Casimir se contint pour repondre
+presque legerement:
+
+"Il est certain que si j'avais pu prevoir qu'on me ferait un jour
+quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris
+l'anglais plutot que l'allemand.
+
+-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre", repliqua M. Vulfran
+de facon a clore cette discussion ou de chaque cote les paroles
+etaient parties si vite.
+
+Perrine s'etait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
+ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitot il sortit
+donnant le bras a son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
+reflexions: il etait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
+combien le neveu etait-il rogue, sec et deplaisant! S'ils avaient
+de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guere!
+Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'etait-il pas affectueux
+pour le vieillard accable par le chagrin et la maladie? Pourquoi
+le vieillard etait-il si severe avec l'un de ceux qui remplacaient
+son fils aupres de lui?
+
+Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
+l'atelier, amene cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait
+asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua ou en etait le
+travail des monteurs.
+
+Apres un certain temps, elle entendit le directeur appeler a deux
+reprises:
+
+"Aurelie! Aurelie!"
+
+Mais elle ne bougea pas, ayant oublie qu'Aurelie etait le nom
+qu'elle s'etait donne.
+
+Une troisieme fois il cria:
+
+"Aurelie!"
+
+Alors, comme si elle s'eveillait en sursaut, elle courut a eux:
+
+"Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.
+
+-- Non, monsieur; j'ecoutais les monteurs.
+
+-- Vous pouvez me laisser", dit M. Vulfran au directeur.
+
+Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent a Perrine restee
+debout devant lui:
+
+"Tu sais lire, mon enfant?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Lire l'anglais?
+
+-- Comme le francais; l'un ou l'autre, cela m'est egal.
+
+-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en francais?
+
+-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.
+
+-- Des nouvelles dans un journal?
+
+-- Je n'ai jamais essaye, parce que si je lisais un journal
+anglais je n'avais pas besoin de me le traduire a moi-meme,
+puisque je comprends ce qu'il dit.
+
+-- Si tu comprends, tu peux traduire.
+
+-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sure,
+
+-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
+travaillent, mais apres les avoir prevenus que tu restes a leur
+disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi,
+tu vas tacher de me traduire dans ce journal les articles que je
+t'indiquerai. Va les prevenir et reviens t'asseoir pres de moi."
+
+Quand, sa commission faite, elle se fut assise a une distance
+respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
+News_.
+
+"Que dois-je lire? demanda-t-elle en le depliant.
+
+-- Cherche la partie commerciale."
+
+Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succedaient
+indefiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
+de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
+s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se facherait pas de sa
+maladresse.
+
+Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
+d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait devine son
+emotion au tremblement du papier:
+
+"Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut-
+etre jamais lu un journal commercial.
+
+-- Il est vrai monsieur."
+
+Elle continua ses recherches et tout a coup elle laissa echapper
+un petit cri.
+
+"Tu as trouve?
+
+-- Je crois.
+
+-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
+twine_.
+
+-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'ecria-t-elle
+involontairement.
+
+-- Cinq ou six mots de mon metier, et c'est tout,
+malheureusement."
+
+Quand elle eut trouve, elle commenca sa traduction, qui fut d'une
+lenteur desesperante pour elle, avec des hesitations, des
+anonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
+que M. Vulfran de temps en temps la soutint:
+
+"C'est suffisant, je comprends, va toujours."
+
+Et elle reprenait, elevant la voix quand les mecaniciens
+menacaient de l'etouffer dans leurs coups de marteau.
+
+Enfin elle arriva au bout.
+
+"Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?"
+
+Elle chercha.
+
+"Oui, voila: "De notre correspondant special."
+
+-- C'est cela; lis.
+
+-- "Les nouvelles que nous recevons de Dakka..."
+
+Elle prononca ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
+M. Vulfran.
+
+"Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.
+
+-- Je ne sais pas si j'ai tremble; sans doute c'est l'emotion.
+
+-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
+beaucoup plus que ce que j'attendais."
+
+Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
+de la recolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
+elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
+elle trouvait une depeche de Sainte-Helene.
+
+"Saint Helena est le mot anglais", dit-il.
+
+Elle recommenca a descendre et a monter les colonnes noires; enfin
+le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:
+
+"Passe le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
+24, navire norvegien _Grundloven_ de Naraingaudj pour Boulogne."
+
+Il parut satisfait:
+
+"C'est tres bien, dit-il, je suis content de toi.
+
+Elle eut voulu repondre, mais de peur que sa voix trahit son
+trouble de joie, elle garda le silence.
+
+Il continua:
+
+"Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit gueri je
+pourrai me servir de toi."
+
+Apres s'etre fait rendre compte du travail accompli par les
+monteurs, et avoir repete a ceux-ci ses recommandations de se
+hater autant qu'ils pourraient, il dit a Perrine de le conduire au
+bureau du directeur.
+
+"Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
+timidement.
+
+-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
+cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
+notre chemin; surtout ne sois pas distraite.
+
+-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
+en moi!
+
+-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance."
+
+Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
+droite il tatait l'espace devant lui du bout de sa canne.
+
+A peine sortis de l'atelier ils trouverent devant eux la voie du
+chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en
+avertir.
+
+"Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes
+usines dans la tete et dans les jambes, mais ce que je ne connais
+pas, ce sont les obstacles imprevus que nous pouvons rencontrer;
+c'est ceux-la qu'il faut me signaler ou me faire eviter."
+
+Ce n'etait pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans
+la tete, c'etait aussi son personnel; quand il passait dans les
+cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se decouvrant
+comme s'il eut pu les voir, mais encore en prononcant son nom:
+
+"Bonjour, monsieur Vulfran."
+
+Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il repondait
+de la meme maniere: "Bonjour, Jacques", ou "bonjour, Pascal", sans
+que son oreille eut oublie leur voix. Quand il y avait hesitation
+dans sa memoire, ce qui etait rare, car il les connaissait presque
+tous, il s'arretait:
+
+"Est-ce que ce n'est pas toi?" disait-il en le nommant.
+
+S'il s'etait trompe, il expliquait pourquoi.
+
+Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
+bureau; quand elle l'eut conduit a son fauteuil, il la congedia:
+
+"A demain", dit-il.
+
+
+XXV
+
+En effet, le lendemain a la meme heure que la veille, M. Vulfran
+entra dans l'atelier, amene par le directeur, mais Perrine ne put
+pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle
+etait a ce moment occupee a transmettre les instructions du chef
+monteur aux ouvriers qu'il avait reunis: macons, charpentiers,
+forgerons, mecaniciens, et nettement, sans hesitations, sans
+repetitions, elle traduisait a chacun les indications qui lui
+etaient donnees, en meme temps qu'elle repetait au chef monteur
+les questions ou les objections que les ouvriers francais lui
+adressaient.
+
+Lentement, M. Vulfran s'etait approche, et les voix
+s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
+s'il n'etait pas la.
+
+Et pendant que Perrine obeissante se conformait a cet ordre, il se
+penchait vers le directeur:
+
+"Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingenieur, dit-il
+a mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
+l'entendit point.
+
+-- Positivement elle est etonnante pour la decision.
+
+-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit
+hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'etait
+la premiere fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un
+journal.
+
+-- Sait-on ce qu'etaient ses parents?
+
+-- Peut-etre Talouel le sait-il, moi je l'ignore.
+
+-- En tout cas elle parait etre dans une misere pitoyable;
+
+-- Je lui ai donne cinq francs pour sa nourriture et son logement.
+
+-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai
+jamais vu jupe pareille a la sienne que sur le corps des
+bohemiennes; certainement elle a du fabriquer elle-meme les
+espadrilles dont elle est chaussee.
+
+-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?
+
+-- Intelligente, tres intelligente.
+
+-- Vicieuse?
+
+-- Non, pas du tout; honnete au contraire, franche et resolue; ses
+yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
+douceur, avec de la mefiance.
+
+-- D'ou diable nous vient-elle?
+
+-- Pas de chez nous assurement.
+
+-- Elle m'a dit que sa mere etait Anglaise.
+
+-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai
+connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
+d'autant plus que son costume reellement miserable fait ressortir
+sa beaute. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou
+une autorite native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers
+veuillent bien l'ecouter."
+
+Et comme Benoist etait de caractere a ne pas laisser passer une
+occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste
+des gratifications, il ajouta:
+
+"Sans la voir vous avez devine tout cela.
+
+-- Son accent m'a frappe."
+
+Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
+quelques mots qui l'avaient jetee dans une agitation violente
+contre laquelle elle s'etait efforcee de reagir; car ce n'etait
+pas ce qui se disait derriere elle, qu'elle devait ecouter, si
+interessant que cela put etre, mais bien les paroles que lui
+adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
+si dans ses explications en francais elle lachait quelque ineptie
+qui prouverait son inattention?
+
+Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et,
+alors, M. Vulfran l'appela pres de lui:
+
+"Aurelie."
+
+Cette fois elle n'eut garde de ne pas repondre a ce nom qui
+desormais devait etre le sien.
+
+Comme la veille il la fit asseoir pres de lui en lui remettant un
+papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'etre le _Dundee
+News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
+Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
+commerce du jute; aussi, sans avoir a chercher de-ci, de-la, dut-
+elle la traduire d'un bout a l'autre.
+
+Comme la veille aussi, lorsque la seance de traduction fut
+terminee, il se fit conduire par elle a travers les cours de
+l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:
+
+"Tu m'as dit que tu avais perdu ta mere; combien y a-t-il de
+temps?
+
+-- Cinq semaines.
+
+-- A Paris?
+
+-- A Paris.
+
+-- Et ton pere?
+
+-- Je l'ai perdu il y a six mois."
+
+Lui tenant la main dans la sienne, il sentit a la contraction qui
+la retracta combien etait douloureuse l'emotion que ses souvenirs
+evoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
+questions qui necessairement decoulaient de celles auxquelles elle
+venait de repondre.
+
+"Que faisaient tes parents?
+
+-- Nous avions une voiture et nous vendions.
+
+-- Aux environs de Paris?
+
+-- Tantot dans un pays, tantot dans un autre; nous voyagions.
+
+-- Et ta mere morte, tu as quitte Paris?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester a Paris
+quand elle ne serait plus la, et d'aller dans le Nord, aupres de
+la famille de mon pere.
+
+-- Alors pourquoi es-tu venue ici?
+
+-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
+notre voiture, notre ane, le peu que nous avions, et cet argent
+avait ete epuise par la maladie; en sortant du cimetiere il me
+restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
+pas de prendre le chemin de fer. Alors je me decidai a faire la
+route a pied."
+
+M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
+pas la cause.
+
+"Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
+choses inutiles.
+
+-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
+tu es une brave fille; j'aime les gens de volonte, de courage, de
+decision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir a
+rencontrer ces qualites chez les hommes, j'en ai un plus grand
+encore a les trouver chez un enfant de ton age. Te voila donc
+partie avec cent sept sous dans ta poche...
+
+-- Un couteau, un morceau de savon, un de, deux aiguilles, du fil,
+une carte routiere; c'est tout.
+
+-- Tu sais te servir d'une carte?
+
+-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'etait
+tout ce que j'avais sauve du mobilier de notre voiture."
+
+Il l'interrompit:
+
+"Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?
+
+-- Avec un banc autour, oui, monsieur;
+
+-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc."
+
+Quand ils furent assis, elle continua son recit, qu'elle n'eut
+plus souci d'abreger, car elle voyait qu'il interessait
+M. Vulfran.
+
+"Tu n'as pas eu l'idee de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
+en fut a sa sortie de la foret ou l'orage avait fondu sur elle.
+
+-- Non, monsieur, jamais.
+
+-- Mais sur quoi as-tu compte quand tu as vu que tu ne trouvais
+pas d'ouvrage?
+
+-- Sur rien; j'ai espere qu'en allant tant que j'aurais des
+forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai ete a bout, que je
+me suis abandonnee, parce que je ne pouvais plus; si j'avais
+faibli une heure plus tot, j'etais perdue."
+
+Elle raconta alors comment elle etait sortie de son evanouissement
+sous les lechades de son ane, et comment elle avait ete secourue
+par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
+pendant lequel elle etait restee chez la Rouquerie, elle en vint a
+la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:
+
+"En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du
+travail a tous ceux qui en demandent, et je me decidai a me
+presenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetieres.
+
+-- Quand vas-tu te remettre en route?"
+
+Elle ne s'attendait pas a cette question qui l'interloqua:
+
+"Mais je ne pense pas a me remettre en route, repondit-elle apres
+un moment de reflexion.
+
+-- Et tes parents?
+
+-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposes a me
+faire bon accueil, car ils etaient faches avec mon pere. J'allais
+pres d'eux, parce que je n'ai personne a qui demander protection,
+mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve
+a travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
+ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assuree de ne pas
+mourir de faim, j'ai tres peur de courir de nouvelles aventures.
+Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon cote.
+
+-- Ces parents se sont-ils jamais occupes de toi?
+
+-- Jamais.
+
+-- Alors ta prudence peut etre avisee; cependant, si tu ne veux
+pas courir l'aventure d'aller frapper a une porte qui reste fermee
+et te laisse dehors, pourquoi n'ecrirais-tu pas, soit a tes
+parents, soit au maire ou au cure de ton village? Ils peuvent
+n'etre pas en etat de te recevoir; et alors tu restes ici ou ta
+vie est assuree. Mais ils peuvent aussi etre heureux de te
+recevoir a bras ouverts; alors tu trouves pres d'eux une
+affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
+ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
+fille de ton age qui est seule au monde, ... triste aussi.
+
+-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
+jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
+m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermes pour
+moi qu'ils l'ont ete pour mon pere...
+
+-- Tes parents avaient-ils des griefs serieux contre ton pere, je
+veux dire legitimes par suite de fautes graves?
+
+-- Je ne peux pas penser que mon pere, que j'ai connu si bon pour
+tous, si brave, si genereux, si tendre, si affectueux pour ma mere
+et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
+ne se sont pas faches contre lui et avec lui sans raisons
+serieuses, il me semble.
+
+-- Evidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui,
+ils ne les ont pas contre toi; les fautes des peres ne retombent
+pas sur les enfants.
+
+-- Si cela pouvait etre vrai!"
+
+Elle jeta ces quelques mots avec un accent si emu, que M. Vulfran
+en fut frappe.
+
+"Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'etre accueillie
+par eux.
+
+-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'etre repoussee.
+
+-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
+d'autres enfants que ton pere?
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
+du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'etre seul au
+monde.
+
+-- Mais justement je ne le sais que trop.
+
+-- La jeunesse isolee, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du
+tout dans la meme situation que la vieillesse, qui n'a que la
+mort."
+
+S'il ne pouvait pas la voir, elle de son cote ne le quittait pas
+des yeux, tachant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
+trahissaient: apres cette allusion a la vieillesse, elle s'oublia
+a chercher sur sa physionomie la pensee du fond de son coeur.
+
+"Eh bien, dit-il apres un moment d'attente, que decides-tu?
+
+-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'emotion
+qui m'empeche de repondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
+une fille qu'on recevrait, non une etrangere qu'on repousserait!
+
+-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
+que la vieillesse ne peut pas plus etre seule que l'enfance.
+
+-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?
+
+-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.
+
+-- Vous croyez?", dit-elle les yeux attaches sur lui, fremissante.
+
+Il ne lui repondit pas directement, mais parlant a mi-voix comme
+s'il s'entretenait avec lui-meme:
+
+"Oui, dit-il, oui, ils le sentent."
+
+Puis se levant brusquement comme pour echapper a des idees qui lui
+seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:
+
+"Au bureau."
+
+
+
+XXVI
+
+Quand l'ingenieur Fabry reviendrait-il?
+
+C'etait la question que Perrine se posait avec inquietude, puisque
+ce jour-la son role d'interprete aupres des monteurs anglais
+serait fini.
+
+Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
+continuerait-il jusqu'a la guerison de Bendit? en etait une autre
+plus anxieuse encore.
+
+Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle
+trouva Fabry dans l'atelier, occupe a inspecter les travaux qui
+avaient ete faits; discretement elle se tint a une distance
+respectueuse et se garda bien de se meler aux explications qui
+s'echangerent, mais le chef monteur la fit quand meme intervenir:
+
+"Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'a nous croiser
+les bras."
+
+Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son
+cote elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-a-
+dire si elle devait rester a Saint-Pipoy ou retourner a
+Maraucourt.
+
+Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'etait M. Vulfran
+qui l'avait fait venir, c'etait lui qui devait la garder ou la
+renvoyer.
+
+Il n'arriva qu'a son heure ordinaire, amene par le directeur qui
+lui rendit compte des instructions que l'ingenieur avait donnees
+et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles
+ne lui donnerent pas entiere satisfaction:
+
+"II est facheux que cette petite ne soit pas la, dit-il,
+mecontent.
+
+-- Mais elle est la, repondit le directeur, qui fit signe a
+Perrine d'approcher.
+
+-- Pourquoi n'es-tu pas retournee a Maraucourt? demanda
+M. Vulfran.
+
+-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le
+commanderiez, repondit-elle.
+
+-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois etre ici a ma disposition
+quand je viens..."
+
+Il s'arreta, pour reprendre presque aussitot:
+
+"Et meme j'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt; tu vas donc
+rentrer ce soir, et demain matin tu te presenteras au bureau; je
+te dirai ce que tu as a faire."
+
+Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux
+monteurs, il partit, et ce jour-la il ne fut pas question de lire
+des journaux.
+
+Mais qu'importait; ce n'etait pas quand le lendemain semblait
+assure qu'elle allait prendre souci d'une deception pour le jour
+present.
+
+"J'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt."
+
+Ce fut la parole qu'elle se repeta dans le chemin qu'en venant a
+Saint-Pipoy, elle avait fait a cote de Guillaume. A quoi allait-
+elle etre employee? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir
+s'accrocher a rien de solide. Une seule chose etait certaine: elle
+ne retournait point aux cannetieres. Pour le reste il fallait
+attendre; mais non plus dans la fievre de l'angoisse, car ce
+qu'elle avait obtenu lui permettait de tout esperer, si elle avait
+la sagesse de suivre la ligne que sa mere lui avait tracee avant
+de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien
+compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui
+serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire
+chaque fois qu'elle aurait une parole a prononcer, chaque fois
+qu'elle aurait une resolution a prendre, chaque fois qu'elle
+risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil
+a personne.
+
+Elle s'en revint a Maraucourt en reflechissant ainsi, marchant
+lentement, s'arretant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans
+le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barriere une
+jolie echappee de vue s'offrait a elle sur les prairies et les
+entailles: un bouillonnement interieur, une sorte de fievre la
+poussaient a hater le pas, mais volontairement elle le
+ralentissait; a quoi bon se presser? C'etait une habitude qu'elle
+devait prendre, une regle qu'elle devait s'imposer de ne jamais
+ceder a des impulsions instinctives.
+
+Elle retrouva son ile dans l'etat ou elle l'avait laissee, avec
+chaque chose a sa place; les oiseaux avaient meme respecte les
+groseilles du saule qui ayant muri pendant son absence,
+composerent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait
+pas du tout.
+
+Comme elle etait rentree de meilleure heure que lorsqu'elle
+sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitot son
+souper fini, et en attendant la tombee de la nuit, elle passa la
+soiree en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux a l'endroit
+ou la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors
+elle eut conscience que si courte qu'eut ete son absence, le temps
+avait marche et amene des changements pour elle menacants. Dans
+les prairies ne regnait plus le silence solennel des soirs, qui
+l'avait si fortement frappee aux premiers jours de son
+installation dans l'ile, quand dans toute la vallee on n'entendait
+sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage
+des arbres, que les frolements mysterieux des oiseaux qui
+rentraient pour la nuit. Maintenant la vallee etait troublee au
+loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des
+grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de
+voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarque en revenant
+de Saint-Pipoy, la fenaison etait commencee dans les prairies les
+mieux exposees, ou l'herbe avait muri plus vite; et bientot les
+faucheurs arriveraient a celles de son entaille qu'un ombrage plus
+epais avait retardee.
+
+Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle
+ne serait plus habitable; mais que ce fut par la fenaison ou par
+la chasse, le resultat ne devait-il pas etre le meme, a quelques
+jours pres?
+
+Bien qu'elle fut deja habituee aux bons draps, ainsi qu'aux
+fenetres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougeres
+comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitte, et ce fut
+seulement le soleil levant qui l'eveilla.
+
+A l'ouverture des grilles, elle etait devant l'entree des shedes,
+mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetieres,
+elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait
+faire: entrer, attendre?
+
+Ce fut a ce dernier parti qu'elle s'arreta: puisqu'elle se tenait
+devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.
+
+Cette attente dura pres d'une heure; a la fin elle vit venir
+Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait la.
+
+"M. Vulfran m'a dit de me presenter ce matin au bureau.
+
+-- La cour n'est pas le bureau.
+
+-- J'attends qu'on m'appelle.
+
+-- Monte."
+
+Elle le suivit; arrive sous la veranda, il alla s'asseoir a
+califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine
+devant lui.
+
+"Qu'est-ce que tu as fait a Saint-Pipoy?"
+
+Elle dit a quoi M. Vulfran l'avait employee.
+
+"M. Fabry avait donc ordonne des betises?
+
+-- Je ne sais pas.
+
+-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente?
+
+-- Sans doute je ne le suis pas.
+
+-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne reponds pas, c'est parce que
+tu ne veux pas repondre; n'oublie pas a qui tu parles. Qu'est-ce
+que je suis ici?
+
+-- Le directeur.
+
+-- C'est-a-dire le maitre, et puisque comme maitre, tout me passe
+par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obeissent pas,
+je les mets dehors, ne l'oublie pas."
+
+C'etait bien l'homme dont les ouvrieres avaient parle dans la
+chambree, le maitre dur, le tyran qui voulait etre tout dans les
+usines, non seulement a Maraucourt, mais encore a Saint-Pipoy, a
+Bacourt, a Flexelles, partout, et a qui tous les moyens etaient
+bons pour etendre et maintenir son autorite, a cote, au-dessus
+meme de celle de M. Vulfran.
+
+"Je te demande quelle betise a faite M. Fabry, reprit-il en
+baissant la voix.
+
+-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je
+peux vous repeter les observations que M. Vulfran m'a fait
+traduire pour les monteurs."
+
+Elle repeta ces observations sans en omettre un seul mot.
+
+"C'est bien tout?
+
+-- C'est tout.
+
+-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres?
+
+-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee
+News_, et en entier la _Dundee trades report Association_.
+
+-- Tu sais que si tu ne me dis pas la verite, toute la verite, je
+l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!"
+
+Un geste souligna ce dernier mot, deja si precis dans sa
+brutalite.
+
+"Pourquoi ne dirais-je pas la verite?
+
+-- C'est un avertissement que je te donne.
+
+-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.
+
+-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc la-bas; si M. Vulfran
+a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir."
+
+Elle resta pres de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger
+tant que Talouel etait la, n'osant meme pas reflechir, ne se
+reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquietant, au lieu de se
+rassurer, car il eut fallu, pour croire qu'elle n'avait rien a
+craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui
+n'etait pas dans son caractere. Ce qu'il exigeait d'elle ne se
+devinait que trop: qu'elle fut son espion aupres de M. Vulfran,
+tout simplement, de facon a lui rapporter ce qui se trouvait dans
+les lettres qu'elle aurait a traduire.
+
+Si c'etait la une perspective bien faite pour l'epouvanter,
+cependant elle avait cela de bon de donner a croire que Talouel
+savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres a
+traduire, c'est-a-dire que M. Vulfran la prendrait pres de lui
+tant que Bendit serait malade.
+
+Cinq ou six fois en voyant paraitre Guillaume, qui, lorsqu'il ne
+remplissait pas les fonctions de cocher, etait attache au service
+personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher,
+mais toujours il avait passe sans lui adresser la parole, presse,
+affaire, sortant dans la cour, rentrant. A un certain moment il
+revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de
+M. Vulfran, ou Talouel les suivit. Et un temps assez long
+s'ecoula, coupe quelquefois par des eclats de voix qui lui
+arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Evidemment
+M. Vulfran avait autre chose a faire que de s'occuper d'elle et
+meme de se souvenir qu'elle etait la.
+
+A la fin les ouvriers reparurent accompagnes de Talouel: quand ils
+etaient passes la premiere fois, ils avaient la demarche resolue
+de gens qui vont de l'avant et sont decides; maintenant ils
+avaient des attitudes mecontentes, embarrassees, hesitantes. Au
+moment ou ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de
+main:
+
+"Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais
+deja dit moi-meme? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit
+moins doucement que moi, et il a eu raison.
+
+-- Raison! Ah! malheur!
+
+-- Vo n'direz point ca.
+
+-- Si, je le dirai parce que c'est la verite. Moi, je suis
+toujours pour la verite et la justice. Place entre le patron et
+vous, je ne suis pas plus de son cote que du votre, je suis du
+mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais;
+quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez
+tort. Ca ne tient pas debout vos reclamations. On vous pousse, et
+vous ne voyez pas ou l'on vous mene. Vous dites que le patron vous
+exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore
+bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront
+crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en
+sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la
+mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui
+marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que
+vous, plus vite, plus economiquement, et sans qu'on ait a perdre
+son temps a discuter avec elles -- ce qui est quelque chose,
+n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tire la langue, et que vous
+reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on
+n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai depense pour mes
+nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez
+cause.
+
+-- Mais...
+
+-- Si vous n'avez pas compris, c'est bete; je ne vais pas perdre
+mon temps a vous ecouter."
+
+Ainsi congedies, les trois ouvriers s'en allerent la tete basse,
+et Perrine reprit son attente jusqu'a ce que Guillaume vint la
+chercher pour l'introduire dans un vaste bureau ou elle trouva
+M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers
+qu'appuyaient des presse-papiers marques d'une lettre en relief,
+pour que la main les reconnut a defaut des yeux, et dont l'un des
+bouts etait occupe par des appareils electriques et telephoniques.
+
+Sans l'annoncer, Guillaume avait referme la porte derriere elle.
+Apres un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir
+M. Vulfran de sa presence:
+
+"C'est moi, Aurelie, dit-elle.
+
+-- J'ai reconnu ton pas; approche et ecoute-moi. Ce, que tu m'as
+raconte de tes malheurs, et aussi l'energie que tu as montree
+m'ont interesse a ton sort. D'autre part, dans ton role
+d'interprete avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai
+fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontre en toi une
+intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle,
+j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder
+ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe.
+J'avais espere trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi
+intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il
+n'est plus bon qu'a faire un cocher, et encore a condition d'etre
+indulgent. Veux-tu remplir aupres de moi la place que Guillaume
+n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix
+francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espere, je
+suis content de toi."
+
+Suffoquee par la joie, Perrine resta sans repondre.
+
+"Tu ne dis rien?
+
+-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis emue, si
+troublee que je n'en trouve pas; ne croyez pas..."
+
+Il l'interrompit:
+
+"Je crois que tu es emue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis
+bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour
+me satisfaire.
+
+Maintenant autre chose: as-tu ecrit a tes parents?
+
+-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier...
+
+-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le
+bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guerison,
+tout ce qui te sera necessaire. En ecrivant, tu devras dire a tes
+parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux
+a t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.
+
+-- Certainement, je resterai ici.
+
+--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi
+maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux ou tu seras en
+relation avec les employes, a qui tu porteras mes ordres, comme
+d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes
+vetements d'ouvriere, qui, m'a dit Benoist, sont fatigues....
+
+-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni
+par paresse, ni par incurie, helas!
+
+-- Ne te defends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas
+aller a la caisse ou l'on te remettra une fiche pour que tu
+prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vetements, linge
+de corps, chapeau, chaussures."
+
+Perrine ecoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle a la
+figure grave, c'etait une belle fee qui parlait, la baguette au-
+dessus d'elle.
+
+M. Vulfran la rappela a la realite:
+
+"Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que
+ce choix me fixera sur ton caractere. Occupe-toi de cela. Pour
+aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. A demain."
+
+
+XXVII
+
+Quand a la caisse on lui remit, apres l'avoir examinee des pieds a
+la tete, la fiche annoncee par M. Vulfran, elle sortit de l'usine
+en se demandant ou demeurait cette Mme Lachaise.
+
+Elle eut voulu que ce fut la proprietaire du magasin ou elle avait
+achete son calicot, parce que la connaissant deja, elle eut ete
+moins genee pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.
+
+Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de
+M. Vulfran: "ton choix me fixera sur ton caractere". Sans doute
+elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
+sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
+raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
+enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porte
+dans lesquelles elle etait fiere de se pavaner; evidemment ce
+n'etaient point des robes de ce genre qui convenaient
+presentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver
+conviendraient-elles mieux?
+
+On lui eut dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa
+misere, qu'on allait lui donner des vetements et du linge, qu'elle
+n'eut certes pas imagine que ce cadeau inespere ne la remplirait
+pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient
+de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.
+
+C'etait place de l'Eglise que Mme Lachaise avait son magasin,
+incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
+une montre d'etoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
+bijoux, de parfumerie qui eveillait les desirs, allumait les
+convoitises des coquettes du pays, et leur faisait depenser la
+leurs gains, comme les peres et les maris depensaient les leurs au
+cabaret.
+
+Cette montre augmenta encore la timidite de Perrine, et comme
+l'entree d'une deguenillee ne provoquait les prevenances ni de la
+maitresse de maison, ni des ouvrieres qui travaillaient derriere
+un comptoir, elle resta un moment indecise au milieu du magasin,
+ne sachant a qui s'adresser. A la fin elle se decida a elever
+l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.
+
+"Qu'est-ce que c'est, petite?" demanda Mme Lachaise.
+
+Elle tendit l'enveloppe qui a l'un de ses coins portait imprimee
+la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine".
+
+La marchande n'avait pas lu la fiche entiere que sa physionomie
+s'eclaira du sourire le plus engageant:
+
+"Et que desirez-vous, mademoiselle?" demanda-t-elle en quittant
+son comptoir pour avancer une chaise.
+
+Perrine repondit qu'elle avait besoin de vetements, de linge, de
+chaussures, d'un chapeau.
+
+"Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
+commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer
+des etoffes; vous allez voir."
+
+Mais ce n'etait point des etoffes qu'elle voulait voir, c'etait
+une robe toute faite qu'elle put revetir immediatement ou tout au
+moins le soir meme, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
+M. Vulfran.
+
+"Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran", dit vivement la marchande
+dont la curiosite se trouvait surexcitee par cet etrange propos
+qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maitre de
+Maraucourt pouvait bien avoir a faire avec cette bohemienne.
+
+Mais au lieu de repondre a cette interrogation, Perrine continua
+ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
+devait etre noire, parce qu'elle etait en deuil.
+
+"C'est pour aller a l'enterrement, cette robe?
+
+-- Non.
+
+-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez
+employer votre robe dit ce qu'elle doit etre, sa forme, son
+etoffe, son prix.
+
+-- La forme, la plus simple; l'etoffe, solide et legere; le prix,
+le plus bas.
+
+-- C'est bien, c'est bien, repondit la marchande, on va vous
+montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle."
+
+Comme le ton avait change, les manieres changerent aussi;
+dignement Mme Lachaise reprit sa place a la caisse, dedaignant de
+s'occuper elle-meme d'une acheteuse qui montrait de pareilles
+dispositions: quelque fille de domestique sans doute, a qui
+M. Vulfran faisait l'aumone d'un deuil, et encore quel domestique?
+
+Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
+cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:
+
+"Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
+blouse en indienne noire a pois; la jupe sera un peu longue, la
+blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
+ira a merveille; au reste nous n'avons pas autre chose."
+
+C'etait la une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgre
+leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse tres
+jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches,
+elles iraient a merveille, elle devait le croire.
+
+Pour les bas et les chemises, le choix etait plus facile,
+puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand
+elle declara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux
+chemises, Mlle Virginie se montra aussi meprisante que sa
+patronne, et ce fut par grace qu'elle daigna montrer les
+chaussures et le chapeau de paille noire qui completaient
+l'habillement de cette petite niaise: avait-on idee d'une sottise
+pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
+demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps etaient
+l'objet de ses desirs, ce nouvel achat limite d'ailleurs a trois
+mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
+la demoiselle de magasin:
+
+"Moins que rien cette petite."
+
+-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ca? demanda
+Mme Lachaise.
+
+-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.
+
+-- Pas avant huit heures, pas apres neuf."
+
+Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui
+envoyat ses vetements, qu'elle ne savait pas ou elle coucherait le
+soir. Dans son ile, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se
+passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgre le
+dedain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait
+pour elle de la richesse -- a besoin d'etre gardee; il fallait
+donc que la nuit suivante elle eut un logement, et tout
+naturellement elle pensa a le prendre chez la grand'mere de
+Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
+la maison de mere Francoise, pour voir si elle trouverait la ce
+qu'elle desirait, c'est-a-dire un cabinet ou une toute petite
+chambre, qui ne coutat pas cher.
+
+Comme elle allait arriver a la barriere, elle vit Rosalie sortir
+d'une allure legere.
+
+"Vous partez!"
+
+-- Et vous, vous etes donc libre!"
+
+En quelques mots precipites elles s'expliquerent:
+
+Rosalie, qui allait a Picquigny pour une commission pressee, ne
+pouvait pas rentrer chez sa grand'mere immediatement comme elle
+l'aurait voulu, de facon a arranger pour le mieux la location du
+cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien a faire de la journee,
+pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas a Picquigny? elles
+reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.
+
+Rapide a l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission
+faite, s'agrementa si bien au retour de bavardages, de flaneries,
+de courses dans les prairies, de repos a l'ombre, qu'elles ne
+rentrerent que le soir a Maraucourt; mais ce fut seulement en
+passant la barriere de sa grand'mere que Rosalie eut conscience de
+l'heure.
+
+"Qu'est-ce que va dire tante Zenobie?
+
+-- Dame!
+
+-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusee. Et vous?
+
+-- Si vous vous etes amusee, vous qui avez avec qui vous
+entretenir toute la journee, pensez ce qu'a ete notre promenade
+pour moi qui n'ai personne.
+
+-- C'est vrai tout de meme."
+
+Heureusement la tante Zenobie etait occupee a servir les
+pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mere
+Francoise, ce qui permit qu'il se conclut assez promptement sans
+etre trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
+douze francs pour un cabinet orne d'une petite glace avec une
+fenetre et une table de toilette.
+
+A huit heures Perrine dinait seule a sa table dans la salle
+commune une serviette sur ses genoux; a huit heures et demie elle
+allait chercher ses vetements qui se trouvaient prets; et a neuf
+heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte a clef, elle
+se coucha un peu troublee, un peu grisee, la tete vacillante, mais
+au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.
+
+Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'apres avoir donne ses
+ordres a ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux
+coups numerotes dans le tableau electrique du vestibule,
+M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage severe
+qui la deconcerta, car bien que les yeux qui se tournerent vers
+elle a son entree fussent sans regards, elle ne put se meprendre
+sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour
+l'avoir longuement observee.
+
+Assurement ce n'etait pas la bienveillance qu'exprimait cette
+physionomie, mais plutot le mecontentement et la colere.
+
+Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on put lui reprocher?
+
+A cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une reponse:
+ses achats, chez Mme Lachaise, etaient exageres. D'apres eux
+M. Vulfran jugeait son caractere. Et elle qui s'etait si bien
+appliquee a la moderation et a la discretion. Que fallait-il donc
+qu'elle achetat, ou plutot n'achetat point?
+
+Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
+la parole d'un ton dur:
+
+"Pourquoi ne m'as-tu pas dit la verite?
+
+-- A propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, verite? demanda-
+elle effrayee.
+
+-- A propos de ta conduite depuis ton arrivee ici?
+
+-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
+la verite.
+
+-- Tu m'as dit que tu avais loge chez Francoise. Et en partant de
+chez elle ou as-tu ete? Je te previens que Zenobie, la fille de
+Francoise, interrogee hier par quelqu'un qui voulait avoir des
+renseignements sur toi, a dit que tu n'as passe qu'une nuit chez
+sa mere, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
+fait depuis ce temps-la."
+
+Perrine avait ecoute le commencement de cet interrogatoire avec
+emoi, mais a mesure qu'il avancait elle s'etait affermie.
+
+"Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitte
+la chambree de mere Francoise.
+
+-- Qui?
+
+-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
+vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce
+jour merite d'etre connu de vous.
+
+-- La place que je te destine aupres de moi exige que je sache ce
+que tu es.
+
+-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
+vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie
+vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompe.
+
+-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie,
+raconte donc."
+
+Elle fit ce recit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la
+chambree, son degout, ses malaises, ses nausees, ses suffocations.
+
+"Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?
+
+-- Les autres n'ont sans doute pas vecu comme moi en plein air,
+car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
+et que la misere m'a appris a tout endurer; je serais morte; et je
+ne pense pas que ce soit une lachete d'essayer d'echapper a la
+mort.
+
+-- La chambree de Francoise est-elle donc si malsaine?
+
+-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
+que vos ouvrieres vivent la.
+
+-- Continue."
+
+Elle passa a sa decouverte de l'ile, et a son idee de s'installer
+dans l'aumuche.
+
+"Tu n'as pas eu peur?
+
+-- Je suis habituee a n'avoir pas peur.
+
+-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la derniere sur la route
+de Saint-Pipoy, a gauche?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Cette aumuche m'appartient et elle sert a mes neveux. C'est
+donc la que tu as dormi?
+
+-- Non seulement dormi, mais travaille, mange, meme donne a diner
+a Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittee que
+pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester a la disposition
+des monteurs, et cette nuit pour loger chez mere Francoise, ou je
+peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.
+
+-- Tu es donc riche que tu peux donner a diner a ta camarade?
+
+-- Si j'osais vous dire.
+
+-- Tu dois tout me dire.
+
+-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
+petites filles?
+
+-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je
+ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien
+long... et vide."
+
+Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
+accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si
+heureuse et que tant de gens enviaient, et a la facon dont il
+prononca le mot "vide" elle eut le coeur attendri. Elle aussi
+depuis qu'elle avait perdu son pere et sa mere, pour rester seule,
+savait ce que sont les journees longues et vides, que rien ne
+remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les miseres de
+l'heure presente, sans personne avec qui les partager, qui vous
+soutienne ou vous egaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
+privations, ni miseres. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il
+pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'etaient celles-la
+que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
+tete penchee, ces levres, ces joues affaissees, cette physionomie
+allongee par l'evocation sans doute de souvenirs penibles.
+
+Si elle essayait de le distraire? sans doute cela etait bien hardi
+a elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
+point, puisque lui-meme demandait qu'elle parlat, d'egayer ce
+sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner,
+elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.
+
+Et tout de suite d'une voix enjouee, qui avait l'entrain d'une
+chanson, elle commenca:
+
+"Ce qui est plus drole que notre diner, c'est la facon dont je me
+suis procure les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
+aussi comment, sans rien depenser, ce qui m'eut ete impossible,
+j'ai reuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous
+dire, en commencant par le commencement qui expliquera comment
+j'ai vecu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installee.
+
+Pendant son recit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prete a
+couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui
+certainement ne lui echapperaient pas.
+
+Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce
+fut de la curiosite et de l'interet.
+
+"Tu as fait cela"!" interrompit-il plusieurs fois.
+
+Alors il l'interrogea pour qu'elle precisat ce que, par crainte de
+le fatiguer, elle avait abrege, et lui posa des questions qui
+montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement
+de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employes
+pour remplacer ce qui lui manquait:
+
+"Tu as fait cela!"
+
+Quand elle fut arrivee au bout de son histoire, il lui posa la
+main sur les cheveux:
+
+"Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
+qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
+bureau et occupe ton temps comme tu voudras; a trois heures nous
+sortirons."
+
+
+XXVIII
+
+Son bureau, ou plutot celui de Bendit, n'avait rien pour les
+dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
+trois fenetres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
+en cuir vert, les plans des differentes usines accroches aux murs
+dans des cadres en bois dore, etait tres imposant et bien fait
+pour donner une idee de l'importance des affaires qui s'y
+decidaient.
+
+Tout petit au contraire etait le bureau de Bendit, meuble d'une
+seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
+_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
+couleurs designaient les principales lignes de navigation; mais
+cependant avec son parquet de pitchpin bien cire, sa fenetre au
+milieu tendue d'un store en jute a dessins rouges, il paraissait
+gai a Perrine, non seulement en lui-meme, mais encore parce qu'en
+laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
+entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: a droite et
+a gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
+M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilite et de la caisse, enfin
+vis-a-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
+debout devant de hautes tables inclinees.
+
+N'ayant rien a faire et n'osant occuper la place de Bendit,
+Perrine s'assit a cote de cette porte, et, pour passer le temps,
+elle lut des dictionnaires qui etaient les seuls livres composant
+la bibliotheque de ce bureau. A vrai dire, elle en eut mieux aime
+d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentat de ceux-la, qui
+lui firent paraitre les heures longues.
+
+Enfin la cloche sonna le dejeuner, et elle fut une des premieres a
+sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
+qui, comme elle, se rendaient chez mere Francoise.
+
+"Eh bien, mademoiselle, vous voila donc notre camarade," dit
+Mombleux, qui n'avait pas oublie son humiliation de Saint-Pipoy et
+voulait la faire payer a celle qui la lui avait infligee.
+
+Elle fut un moment deconcertee par ces paroles dont elle sentit
+l'ironie, mais elle se remit vite:
+
+"La votre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
+Guillaume."
+
+Le ton de cette replique plut sans doute a l'ingenieur, car se
+tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui etait un
+encouragement en meme temps qu'une approbation.
+
+"Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
+l'obstination n'etait pas a moitie Picard.
+
+-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.
+
+-- C'est la meme chose.
+
+-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
+quand M. Bendit sera retabli, il la reprendra cette place, ce qui
+ne serait pas arrive, si mademoiselle ne s'etait pas trouvee la
+pour la lui garder.
+
+-- Il me semble que vous de votre cote, moi du mien, nous avons
+contribue a la lui garder.
+
+-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
+devra une chandelle a tous trois, si tant est qu'un Anglais ait
+jamais employe les chandelles autrement que pour son propre
+usage."
+
+Si Perrine avait pu se meprendre sur le sens vrai des paroles de
+Mombleux, la facon dont on agit avec elle chez mere Francoise, la
+renseigna, car ce ne fut pas a la table des pensionnaires qu'elle
+trouva son couvert mis, comme on eut fait pour une camarade, mais
+sur une petite table a part, qui, pour etre dans leur salle, ne
+s'en trouvait pas moins releguee dans un coin et ce fut la qu'on
+la servit apres eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.
+
+Mais il n'y avait la rien pour la blesser; que lui importait
+d'etre servie la premiere ou la derniere, et que les bons morceaux
+eussent disparu? Ce qui l'interessait, c'etait d'etre placee assez
+pres d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils
+diraient de tacher de se tracer une ligne de conduite au milieu
+des difficultes qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les
+habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
+Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait
+eclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne
+soupconnait meme pas, lui permettre de les eviter. Elle ne les
+espionnerait pas; elle n'ecouterait pas aux portes; quand ils
+parleraient, ils sauraient qu'ils n'etaient pas seuls; elle
+pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.
+
+Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'interessant
+pour elle; leur conversation roula tout le temps du dejeuner sur
+des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
+chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air
+indifferent pour ne pas paraitre preter attention a leur discours.
+
+D'ailleurs, elle etait forcee de se hater ce matin-la, car elle
+voulait interroger Rosalie pour tacher de savoir comment
+M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couche qu'une fois chez
+mere Francoise.
+
+"C'est le Mince qui est venu pendant que nous etions a Picquigny;
+il a fait causer tante Zenobie sur vous, et vous savez, ca n'est
+pas difficile de faire causer tante Zenobie, surtout quand elle
+suppose que ca ne vaudra pas une gratification a ceux dont elle
+parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passe qu'une
+nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.
+
+-- Quelles autres choses?
+
+-- Je ne sais pas, puisque je n'y etais pas, mais vous pouvez
+imaginer le pire; heureusement, ca n'a pas mal tourne pour vous.
+
+-- Au contraire ca a bien tourne, puisque avec mon histoire j'ai
+amuse M. Vulfran.
+
+-- Je vais la raconter a tante Zenobie; ce que ca la fera rager!
+
+-- Ne l'excitez pas contre moi.
+
+-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger;
+quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
+n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
+seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
+affaires, ne les lui dites pas a elle.
+
+-- Soyez tranquille.
+
+-- C'est qu'elle est maline.[2]
+
+-- Mais me voila avertie."
+
+A trois heures, comme il l'en avait prevenue, M. Vulfran sonna
+Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournee
+habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
+sans visiter les differents etablissements, les uns les autres,
+sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
+ordres a ses directeurs, apres avoir entendu leurs observations;
+et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
+lui-meme, comme s'il n'avait point ete aveugle, par toutes sortes
+de moyens qui suppleaient ses yeux voiles,
+
+Ce jour-la ils commencerent la visite par Flexelles, qui est un
+gros village, ou sont etablis les ateliers du peignage du lin et
+du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se
+faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuye sur
+l'epaule de Perrine, dans un immense hangar ou l'on etait en train
+d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on dechargeait des wagons
+qui les avaient apportes.
+
+C'etait la regle que partout ou il allait, on ne devait pas se
+deranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, a
+moins que ce ne fut pour lui repondre. Le travail continua donc
+comme s'il n'etait pas la, un peu plus hate seulement dans une
+regularite generale.
+
+"Ecoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il a Perrine, car je
+veux pour la premiere fois tenter l'experience de voir par tes
+yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on decharge. Tu
+sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?"
+
+Elle hesita.
+
+"Ou plutot la couleur gris-perle?
+
+-- Gris-perle, oui, monsieur.
+
+-- Bon. Tu sais aussi distinguer les differentes nuances du vert:
+le vert fonce, le vert clair, et aussi le gris brunatre, le rouge?
+
+-- Oui, monsieur, au moins a peu pres.
+
+-- A peu pres suffit; prends donc une petite poignee de chanvre a
+la premiere balle venue et regarde-la bien de maniere a me dire
+quelle est sa nuance."
+
+Elle fit ce qui lui etait commande, et, apres avoir bien examine
+le chanvre, elle dit timidement:
+
+"Rouge; est-ce bien rouge?
+
+-- Donne-moi ta poignee."
+
+Il la porte a ses narines et la flaira:
+
+"Tu ne t'es pas trompee, dit-il, ce chanvre doit etre rouge en
+effet."
+
+Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son etonnement,
+il continua:
+
+"Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de
+caramel?
+
+-- Precisement, monsieur.
+
+-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a ete seche au four ou il
+a ete brule, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
+couleur, se controlant et se confirmant, me donnent la preuve que
+tu as bien vu et me font esperer que je peux avoir confiance en
+toi. Allons a un autre wagon et prends une autre poignee de
+chanvre.
+
+Cette fois elle trouva que la couleur etait verte.
+
+"Il y a vingt especes de vert; a quelle plante rapportes-tu le
+vert dont tu parles?
+
+-- A un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
+taches brunes et noires.
+
+-- Donne ta poignee."
+
+Au lieu de la porter a son nez, il l'etira des deux mains et les
+brins se rompirent.
+
+"Ce chanvre a ete cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a ete
+mouille en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
+content de toi; c'est un bon debut."
+
+Ils continuerent leur visite par les autres villages, Bacourt,
+Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-la fut de
+beaucoup la plus longue, a cause de l'inspection du travail des
+ouvriers anglais.
+
+Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en etait
+descendu, avait ete conduite a l'ombre d'un gros tremble; et au
+lieu de rester aupres du cheval pour le garder, Guillaume l'avait
+attache a un banc pour aller se promener dans le village, comptant
+bien etre de retour avant son maitre, qui ne saurait rien de sa
+fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il etait entre dans
+un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si
+bien que lorsque M. Vulfran etait revenu pour monter en voiture,
+il n'avait trouve personne.
+
+"Faites chercher Guillaume", dit-il au directeur qui les
+accompagnait.
+
+Guillaume avait ete long a trouver, a la grande colere de
+M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de
+son temps.
+
+A la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout a
+fait etrange: la tete haute, le cou et le buste raides, les jambes
+flechissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
+avant, qu'a chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.
+
+"Voila une singuliere maniere de marcher, dit M. Vulfran, qui
+avait entendu ces pas inegaux; l'animal est gris, n'est-ce pas,
+Benoist?
+
+-- On ne peut rien vous cacher.
+
+-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci."
+
+Puis s'adressant a Guillaume, qui s'arretait:
+
+"D'ou viens-tu?
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire...
+
+-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
+le bruit de tes pas me le prouve.
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire...."
+
+Tout en parlant, Guillaume avait detache le cheval, et, en
+remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
+voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
+dessus sans pouvoir le saisir.
+
+"Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise a Maraucourt,
+dit le directeur.
+
+-- Pourquoi ca? repliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.
+
+-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la
+replique; a partir de l'heure presente tu n'es plus a mon service.
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire..."
+
+Mais, sans l'ecouter, M. Vulfran s'adressa a son directeur:
+
+"Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.
+
+-- Sait-elle conduire?
+
+-- Ses parents etaient des marchands ambulants, elle a conduit
+leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?
+
+-- Certainement, monsieur.
+
+-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
+fosse, il n'ira pas de lui-meme."
+
+Il monta en voiture, et Perrine prit place pres de lui, attentive,
+serieuse, avec la conscience bien evidente de la responsabilite
+dont elle se chargeait.
+
+"Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
+son fouet legerement.
+
+-- Je ne tiens pas du tout a aller vite, je vous assure, monsieur.
+
+-- C'est deja quelque chose."
+
+Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
+phaeton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffee d'un
+chapeau de paille noire, vetue de deuil, qui conduisait sagement
+le vieux Coco, au lieu de le mener du train desordonne que
+Guillaume obligeait la vieille bete a prendre bien malgre elle!
+Que se passait-il donc? Quelle etait cette petite fille? Et l'on
+se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les
+gens etaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
+rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
+lui donner aupres de lui. Devant la maison de mere Francoise, la
+tante Zenobie causait appuyee sur sa barriere avec deux commeres;
+quand elle apercut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
+un mouvement de stupefaction, mais aussitot elle lui adressa son
+salut le plus avenant accompagne de son meilleur sourire, celui
+d'une amie veritable.
+
+"Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurelie."
+
+Et aussitot que la voiture eut depasse la barriere, elle raconta a
+ses voisines comment elle avait procure a cette jeune personne,
+qui etait leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait
+aupres de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnes
+au Mince:
+
+"Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me
+doit, car elle nous doit tout."
+
+Quels renseignements avait-elle pu donner?
+
+La-dessus elle avait enfile une histoire, en prenant pour point de
+depart les recits de Rosalie, qui, colportee dans Maraucourt avec
+les enjolivements que chacun y mettait selon son caractere, son
+gout ou le hasard, avait fait a Perrine une legende, ou plus
+justement cent legendes devenues rapidement le fond de
+conversations d'autant plus passionnees que personne ne
+s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
+suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
+a cote.
+
+Si le village avait ete surpris de voir passer M. Vulfran avec
+Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
+absolument stupefait.
+
+"Ou donc est Guillaume? s'ecria-t-il en se precipitant au bas de
+l'escalier de sa veranda pour recevoir le patron.
+
+-- Debarque pour cause d'ivrognerie inveteree, repondit M. Vulfran
+en souriant.
+
+-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de
+prendra cette resolution, dit Talouel.
+
+-- Parfaitement."
+
+Ce mot "je suppose" etait celui qui avait commence la fortune de
+Talouel dans la maison et etabli son pouvoir. Son habilete en
+effet avait ete de persuader a M. Vulfran qu'il n'etait qu'une
+main, aussi docile que devouee, qui n'executait jamais que ce que
+le patron ordonnait ou pensait.
+
+Si j'ai une qualite, disait-il, c'est de deviner ce que veut le
+patron, et en me penetrant de ses interets, de lire en lui."
+
+Aussi commencait-il presque toutes ses phrases par son mot:
+
+"Je suppose que vous voulez..."
+
+Et comme sa subtilite de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur
+un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
+renseigner, il etait rare que M. Vulfran eut a faire une autre
+reponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses levres:
+
+"Parfaitement."
+
+"Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran a descendre, que
+celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montree
+digne de votre confiance?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Cela ne m'etonne pas; du jour ou elle est entree ici amenee par
+la petite Rosalie, j'ai pense qu'on en ferait quelque chose et que
+vous la decouvririez.
+
+En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui
+disait en insistant:
+
+"Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi
+prete a me le rendre."
+
+Une demande de payement de ce marche ne se fit pas attendre; un
+peu avant la sortie il s'arreta devant le bureau de Perrine et
+sans entrer, a mi-voix de facon a n'etre entendu que d'elle:
+
+"Que s'est-il donc passe a Saint-Pipoy avec Guillaume?"
+
+Comme cette question n'entrainait pas la revelation de choses
+graves, elle crut pouvoir repondre, et faire le recit qu'il
+demandait.
+
+"Bon, dit-il, tu peux etre tranquille, quand Guillaume viendra
+demander a rentrer, il aura affaire a moi."
+
+
+
+XXIX
+
+Le soir au souper, cette question: "Que s'est-il passe a Saint-
+Pipoy avec Guillaume?" lui fut de nouveau posee par Fabry et par
+Mombleux, car il n'etait personne de la maison qui ne sut qu'elle
+avait ramene M. Vulfran, et elle recommenca le recit qu'elle avait
+deja fait a Talouel; alors ils declarerent que l'ivrogne n'avait
+que ce qu'il meritait.
+
+"C'est miracle qu'il n'ait pas verse dix fois le patron, dit
+Fabry, car il conduisait comme un fou...
+
+-- Prononcez plutot comme un saoul, repondit Mombleux en riant.
+
+-- Il y a longtemps qu'il aurait du etre congedie
+
+-- Et qu'il l'aurait ete en effet sans certains appuis."
+
+Elle devint tout oreilles, mais en s'efforcant de ne pas laisser
+paraitre l'attention qu'elle pretait a ces paroles.
+
+"Il le payait cet appui.
+
+-- Pouvait-il faire autrement?
+
+-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donne barre sur lui: on est
+fort pour resister a toutes les pressions d'ou qu'elles viennent,
+quand on marche droit.
+
+-- C'etait la le diable pour lui de marcher droit.
+
+-- Etes-vous sur qu'on ne l'a pas encourage dans son vice, au lieu
+de le prevenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer?
+
+-- Je pense qu'on a du faire une drole de mine quand on ne l'a pas
+vu revenir: j'aurais voulu etre la.
+
+-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et
+rapporte aussi bien.
+
+-- C'est tout de meme etonnant que celui qui est victime de cet
+espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux
+accord d'idees dont on se vante, que cette intuition
+extraordinaire ne sont que le resultat de savantes preparations:
+qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprime l'opinion que le
+foie de veau aux carottes etait une bonne chose, et je n'aurai pas
+grand merite a vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le
+veau aux carottes."
+
+Ils se mirent a rire en se regardant d'un air goguenard.
+
+Si Perrine avait eu besoin d'une cle pour deviner les noms qu'ils
+ne prononcaient pas, ce mot "je suppose" la lui eut mise aux
+mains; mais tout de suite elle avait compris que le "on" qui
+organisait l'espionnage etait Talouel, et celui qui le subissait
+M. Vulfran.
+
+"Enfin quel plaisir peut-il trouver a toutes ces histoires?
+demanda Mombleux.
+
+-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de
+meme on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre
+qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est-
+a-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, a
+la tete de l'industrie francaise, fait plus de douze millions de
+benefices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second
+rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas deja produit, et
+n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de
+maisons considerables? Quand on a vu que les circonstances, les
+malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre
+mettre le chef dans l'impossibilite de continuer a la diriger, on
+s'est arrange pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le
+seul qui fut de taille a porter ce fardeau ecrasant. La meilleure
+methode pour en arriver la n'etait-elle pas de faire la conquete
+de celui qu'on esperait remplacer, en lui prouvant du matin au
+soir qu'on etait d'une capacite, d'une force d'intelligence, d'une
+aptitude aux affaires au dela de l'ordinaire? De la le besoin de
+savoir a l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il
+pense, de maniere a etre toujours en accord parfait avec lui, et
+meme de paraitre le devancer; si bien que quand on dit: "Je
+suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes", la
+reponse obligee soit: "Parfaitement".
+
+De nouveau ils se mirent a rire, et pendant que Zenobie changeait
+les assiettes pour le dessert ils garderent un silence prudent;
+mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme
+s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait
+silencieusement dans son coin put en deviner les dessous qu'ils
+brouillaient a dessein.
+
+"Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.
+
+-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne
+reparait pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ca, comme
+d'etre mort probablement.
+
+-- C'est egal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide
+tout de meme, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la
+maison qu'il voudrait faire sienne.
+
+-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le
+separe du but vise, le plus souvent il ne se mettrait pas en
+route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui
+est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son
+point de depart a son point d'arrivee.
+
+-- Ce n'est pas lui qui a amene la disparition de celui dont il
+compte prendre la place.
+
+-- Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer cette disparition
+ou a la faire durer?
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Nous n'etions ici ni l'un ni l'autre a ce moment, nous ne
+pouvons donc pas savoir ce qui s'est passe; mais etant donne le
+caractere du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un
+evenement de cette gravite n'a pas du se produire sans qu'il ait
+travaille a envenimer les choses de facon a les incliner du cote
+de son interet.
+
+-- Je n'avais pas pense a cela, tiens, tiens!
+
+-- Pensez-y, et rendez-vous compte du role, je ne dis pas qu'il a
+joue, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette
+disparition lui permettait de prendre.
+
+-- Il est certain qu'a ce moment il pouvait ne pas prevoir que
+d'autres heriteraient de la place du disparu; mais maintenant que
+cette place est occupee, quelles esperances peut-il garder?
+
+-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas
+aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que
+ca?
+
+-- Vous croyez...
+
+-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'etait; mais depuis j'ai vu
+par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-meme,
+qu'il se fait un travail souterrain a propos de tout, comme a
+propos de rien, qu'on devine, plutot qu'on ne le suit, dont le but
+certainement est de rendre cette occupation intolerable. Y
+parviendra-t-on? D'un cote arrivera-t-on a leur rendre la vie
+tellement insupportable qu'ils preferent, de guerre lasse, se
+retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je
+n'en sais rien.
+
+-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas.
+
+-- Evidemment s'ils ne donnent pas prise a des attaques serieuses,
+ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire
+leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas
+toujours sur la defensive; s'ils commettent des fautes, et qui
+n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a
+lieu de croire l'avenir assure, je ne dis pas que nous
+n'assisterons pas a des revolutions interessantes.
+
+-- Pas interessantes pour moi les revolutions, vous savez.
+
+-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous a y gagner; mais que
+pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci?
+Prendre parti pour celui-la? Ma foi non. D'autant mieux qu'en
+realite mes sympathies sont pour celui dont on vise l'heritage, en
+escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux
+autres, le faire disparaitre bientot; ce qui, pour moi, n'est pas
+du tout prouve.
+
+-- Ni pour moi.
+
+-- D'ailleurs on ne m'a jamais demande nettement mon concours, et
+je ne suis pas homme a l'offrir.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- Je m'en tiens au role de spectateur, et quand je vois un des
+personnages de la piece qui se joue sous nos yeux entreprendre une
+lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui
+que son audace, son energie...
+
+-- Sa canaillerie.
+
+-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'interesse, bien
+que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnes
+qui pourront m'atteindre. Voila pourquoi j'etudie ce personnage,
+qui n'a pas que des cotes tragiques, mais qui en a aussi de
+comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait.
+
+-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.
+
+-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui a
+vingt ans savait a peine lire et signer son nom, et qui a assez
+courageusement travaille pour acquerir une calligraphie et une
+orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le
+monde ni plus ni moins qu'un maitre d'ecole?
+
+-- Ma foi, je trouve ca remarquable.
+
+-- Moi aussi je trouve ca remarquable, mais le comique c'est que
+l'education n'a pas marche parallelement avec cette instruction
+primaire, que le bonhomme s'imagine etre tout dans le monde, si
+bien que malgre sa belle ecriture et son orthographe feroce, je ne
+peux pas m'empecher de rire quand je l'entends faire usage de son
+langage distingue dans lequel les haricots sont "des flageolets"
+et les citrouilles "des potirons"; nous nous contentons de soupe,
+lui ne mange que "du potage"; quand je veux savoir si vous avez
+ete vous promener, je vous demande: "Avez-vous ete vous promener?"
+lui vous dit: "Allates-vous a la promenade? Qu'eprouvates-vous?
+Nous voyageames." Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se
+croit superieur a tout le monde, je me dis que s'il devient maitre
+des usines qu'il convoite, ce qui est possible, senateur,
+administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait
+nommer de l'Academie francaise, et ne comprendra pas qu'on ne
+l'accueille point."
+
+A ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda a Perrine si
+elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment
+refuser? Il y avait longtemps deja qu'elle avait fini de diner, et
+rester a sa place eut pu eveiller des suppositions qu'elle devait
+eviter de faire naitre, si elle voulait qu'on continuat de parler
+librement devant elle.
+
+La soiree etant douce et les gens restant assis dans la rue en
+bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flaner et
+transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se preta pas a
+cette fantaisie, elle pretexta la fatigue pour rentrer.
+
+En realite ce qu'elle voulait c'etait reflechir, non dormir, et
+dans la tranquillite de sa petite chambre, la porte close, se
+rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait
+avoir a tenir.
+
+Deja pendant la soiree ou elle avait entendu ses camarades de
+chambree parler de Talouel, elle avait pu se le representer comme
+un homme redoutable; depuis, quand il s'etait adresse a elle pour
+qu'elle lui dit "toute la verite sur les betises de Fabry". en
+ajoutant qu'il etait le maitre et qu'en cette qualite il devait
+tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable
+etablissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant
+tout cela n'etait rien a cote de ce que revelait l'entretien
+qu'elle venait d'entendre.
+
+Qu'il voulut avoir l'autorite d'un tyran a cote, au-dessus meme de
+M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il esperat remplacer un
+jour le tout-puissant maitre des usines de Maraucourt, et que
+depuis longtemps il travaillat dans ce but, cela elle ne l'avait
+pas imagine.
+
+Et pourtant c'etait ce qui resultait de la conversation de
+l'ingenieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que
+personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et
+d'en parler.
+
+Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement designe, devait
+s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de
+perdre; mais cet autre c'etait elle-meme qui prenait la place de
+Guillaume.
+
+Comment allait-elle se defendre?
+
+Sa situation n'etait-elle pas effrayante? Et elle n'etait qu'une
+enfant, sans experience, comme sans appui.
+
+Cette question elle se l'etait deja posee, mais non dans les memes
+conditions que maintenant.
+
+Et assise sur son lit, car il lui etait impossible de rester
+couchee, tant son angoisse etait enervante, elle se repetait mot a
+mot ce qu'elle avait entendu:
+
+"Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer l'absence du disparu,
+et a la faire durer.
+
+-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu,
+est-elle aussi solidement occupee qu'on croit, et ne se fait-il
+pas un travail souterrain pour les obliger a l'abandonner, soit en
+les forcant a se retirer, soit en les faisant renvoyer?"
+
+S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient
+designes pour remplacer le maitre, que ne pourrait-il pas contre
+elle qui n'etait rien, si elle essayait de lui resister, et se
+refusait a devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fut!
+
+Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?
+
+Elle passa une partie de la nuit a agiter ces questions, mais
+quand a la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en
+avait vu que les difficultes sans leur trouver une seule reponse
+rassurante.
+
+
+XXX
+
+La premiere occupation de M. Vulfran en arrivant le matin a ses
+bureaux etait d'ouvrir son courrier, qu'un garcon allait chercher
+a la poste et deposait sur la table en deux tas, celui de la
+France et celui de l'etranger. Autrefois il decachetait lui-meme
+toute sa correspondance francaise, et dictait a un employe les
+annotations que chaque lettre comportait, pour les reponses a
+faire ou les ordres a donner; mais depuis qu'il etait aveugle il
+se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel,
+qui lisaient les lettres a haute voix, et les annotaient; pour les
+lettres etrangeres, depuis la maladie de Bendit, apres les avoir
+ouvertes on les transmettait a Fabry si elles etaient anglaises,
+allemandes a Mombleux.
+
+Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait
+emu Perrine si violemment, M. Vulfran, Theodore, Casimir et
+Talouel etaient occupes a ce travail de la correspondance, quand
+Theodore, qui ouvrait les lettres etrangeres, en annoncant le lieu
+d'ou elles etaient ecrites, dit:
+
+"Une lettre de Dakka, 29 mai.
+
+-- En francais? demanda M. Vulfran.
+
+-- Non, en anglais.
+
+-- La signature?
+
+-- Pas tres lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes,
+precede d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom
+revient plusieurs fois; a transmettre a M. Fabry, n'est-ce pas?
+
+-- Non; me la donner."
+
+En meme temps Theodore et Talouel regarderent M. Vulfran, mais en
+voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui
+venait de leur echapper, et trahissait une meme curiosite, ils
+prirent un air indifferent.
+
+"Je mets la lettre sur votre table, dit Theodore.
+
+-- Non, donne-la moi."
+
+Bientot le travail prit fin, et le commis se retira en emportant
+la correspondance annotee; Theodore et Talouel voulurent alors
+demander a M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais
+il les renvoya, et aussitot qu'ils furent partis il sonna Perrine.
+
+Instantanement elle arriva.
+
+"Qu'est-ce que c'est que cette lettre?" demanda M. Vulfran.
+
+Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus;
+s'il avait pu la voir, il aurait constate qu'elle palissait et que
+ses mains tremblaient.
+
+"C'est une lettre en anglais datee de Dakka du 29 mai.
+
+-- La signature?" Elle la retourna:
+
+"Le pere Fildes.
+
+-- Tu en es certaine?
+
+-- Oui, monsieur, le pere Fildes.
+
+-- Que dit-elle?
+
+-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de
+repondre?
+
+-- Sans doute, mais vite."
+
+Elle eut voulu obeir a cet ordre, cependant son emotion, au lieu
+de se calmer, s'etait accrue, les mots dansaient devant ses yeux
+troubles.
+
+"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.
+
+-- Monsieur, cela est difficile a lire, et difficile aussi a
+comprendre: les phrases sont longues.
+
+-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?"
+
+Un certain temps s'ecoula encore avant qu'elle repondit; enfin
+elle dit:
+
+"Le pere Fildes explique que le pere Leclerc a qui vous aviez
+ecrit est mort, et que lui-meme, charge par le pere Leclerc de
+vous repondre, en a ete empeche par une absence, et aussi par la
+difficulte de reunir les renseignements que vous demandez; il
+s'excuse de vous ecrire en anglais, mais il ne possede
+qu'imparfaitement votre belle langue.
+
+-- Ces renseignements! s'ecria M. Vulfran.
+
+-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore la.
+
+Bien que cette reponse eut ete faite sur le ton d'une extreme
+douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien a la bousculer.
+
+"Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre francaise que tu
+lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voila
+ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le
+bureau de Bendit, ou tu la traduiras aussi fidelement que
+possible, en ecrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds
+pas une minute. J'ai hate, tu le vois, de savoir ce qu'elle
+contient."
+
+Elle s'eloignait, il la retint:
+
+"Ecoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires
+personnelles qui ne doivent etre connues de personne; tu entends,
+de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui
+ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais meme ne laisser
+rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte
+que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidelement, sois
+certaine que tu t'en trouveras bien.
+
+-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour meriter cette
+confiance.
+
+-- Va vite et fais vite."
+
+Malgre cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite a
+ecrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout a l'autre,
+la relut, et ce fut seulement apres cela qu'elle prit une grande
+feuille de papier et commenca.
+
+"Dakka, 29 mai.
+
+"Tres honore monsieur,
+
+"J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la
+douleur de perdre notre reverend pere Leclerc a qui vous aviez
+bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous
+paraissez attacher une importance qui me decide a vous repondre a
+sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tot,
+empeche que j'ai ete par des voyages dans l'interieur, et retarde
+d'autre part par les difficultes, qu'apres plus de douze ans
+ecoules, j'ai eprouvees a reunir ces renseignements d'une facon un
+peu precise; je fais donc appel a toute votre bienveillance pour
+qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous
+ecrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle
+langue en est seule la cause."
+
+Apres avoir ecrit cette phrase qui etait veritablement longue,
+comme elle l'avait dit a M. Vulfran, et qui par cela seul
+presentait de reelles difficultes pour etre mise au net, elle
+s'arreta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de
+toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau,
+qu'elle avait fermee, s'ouvrit devant Theodore Paindavoine qui
+entra et lui demanda un dictionnaire anglais-francais.
+
+Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le
+ferma et le tendit a Theodore.
+
+"Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant pres d'elle.
+
+-- Oui, mais je peux m'en passer.
+
+-- Comment cela?
+
+-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots francais que
+pour le sens des mots anglais, un dictionnaire francais le
+remplacera tres bien."
+
+Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne put pas voir ses
+yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par-
+dessus son epaule.
+
+"C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?"
+
+Elle fut surprise qu'il connut cette lettre qui devait rester si
+rigoureusement secrete. Mais tout de suite elle reflechit que
+c'etait peut-etre pour la connaitre qu'il l'interrogeait, et cela
+paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait
+etre un pretexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire
+anglais-francais puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais?
+
+"Oui, monsieur, dit-elle.
+
+-- Et cela va bien cette traduction?"
+
+Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse;
+alors vivement elle tourna son papier de facon a ce qu'il ne le
+vit que de cote.
+
+"Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je
+cherche, ... c'est un brouillon.
+
+-- Cela ne fait rien.
+
+-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte."
+
+Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus;
+si elle avait commence a se defendre par un moyen detourne,
+maintenant elle etait resolue a faire tete, meme a l'un des chefs
+de la maison.
+
+Il avait jusque-la parle sur le ton de la plaisanterie, il
+continua:
+
+"Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme a faire
+le maitre d'ecole avec une jolie jeune fille comme vous?
+
+-- Non, monsieur, c'est impossible.
+
+-- Allons donc."
+
+-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle resista.
+
+"Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.
+
+-- C'est une plaisanterie.
+
+-- Pas pour moi, rien n'est plus serieux: M. Vulfran m'a defendu
+de laisser voir cette lettre par personne, j'obeis a M. Vulfran.
+
+-- C'est moi qui l'ai ouverte.
+
+-- La lettre en anglais n'est pas la traduction.
+
+-- Mon oncle va me la montrer tout a l'heure cette fameuse
+traduction.
+
+-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il
+m'a donne ses ordres, j'obeis, pardonnez-le moi."
+
+Il y avait tant de resolution dans son accent et dans son attitude
+que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il
+faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?
+
+Theodore n'osa pas aller jusque-la:
+
+"Je suis enchante de voir, dit-il, la fidelite que vous montrez
+pour les ordres de mon oncle, meme dans les choses
+insignifiantes."
+
+Lorsqu'il eut referme la porte, Perrine voulut se remettre au
+travail, mais elle etait si bouleversee que cela lui fut
+impossible. Qu'allait-il advenir de cette resistance, dont il se
+disait enchante quand au contraire il en etait furieux? S'il
+voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, miserable sans
+defense, contre un ennemi qui etait tout-puissant? Au premier coup
+qu'il lui porterait, elle serait brisee. Et alors il faudrait
+qu'elle quittat cette maison, ou elle n'aurait que passe.
+
+A ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussee, et
+Talouel entra a pas glisses, les yeux fixes sur le pupitre ou la
+lettre et son commencement de traduction se trouvaient etales.
+
+"Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ca marche-t-il?
+
+-- Je ne fais que commencer.
+
+-- M. Theodore t'a derangee. Qu'est-ce qu'il voulait?
+
+-- Un dictionnaire anglais-francais.
+
+-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais.
+
+-- Il ne me l'a pas dit.
+
+-- Il ne t'a pas demande ce qu'il y a dans cette lettre?
+
+-- Je n'en suis qu'a la premiere phrase.
+
+-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue.
+
+-- Je ne l'ai pas encore traduite.
+
+-- Tu ne l'as pas ecrite en francais, mais tu l'as lue."
+
+Elle ne repondit pas.
+
+"Je te demande si tu l'as lue; tu me repondras peut-etre.
+
+-- Je ne peux pas repondre.
+
+-- Parce que?
+
+-- Parce que M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre.
+
+-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous
+les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les
+faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaitre ce
+qui le concerne.
+
+-- Meme ses affaires personnelles?
+
+-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette
+lettre?"
+
+Elle comprit qu'elle s'etait laissee surprendre.
+
+"Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demande si, dans le cas
+d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaitre le
+contenu de cette lettre.
+
+-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois
+les connaitre, et cela dans l'interet meme de M. Vulfran. Ne sais-
+tu pas qu'il est devenu malade, a la suite de chagrins qui ont
+failli le tuer? Que tout a coup il apprenne une nouvelle qui lui
+apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette
+nouvelle trop brusquement annoncee, sans preparation, peut lui
+etre mortelle. Voila pourquoi je dois savoir a l'avance ce qui le
+touche, pour le preparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui
+lisais ta traduction tout simplement."
+
+Il avait debite ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne
+ressemblait en rien a ses manieres ordinaires si raides et si
+hargneuses.
+
+Comme elle restait muette, le regardant avec une emotion qui la
+faisait toute pale, il continua:
+
+"J'espere que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je
+t'explique la, et aussi de quelle importance il est pour tous,
+pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-
+meme qui viens de trouver aupres de lui une bonne place qui ne
+peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sante ne soit pas
+ebranlee par des coups violents auxquels elle ne resisterait pas.
+Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le
+parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue
+le desespere. Voila pourquoi nous devons tous ici travailler a lui
+adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il
+a mis sa confiance."
+
+Perrine n'eut rien su de Talouel, qu'elle se fut sans doute laisse
+prendre a ces paroles habilement arrangees pour la troubler et la
+toucher; mais apres ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la
+chambree qui a la verite n'etaient que de pauvres ouvrieres, et de
+Fabry et de Mombleux qui eux etaient des hommes capables de savoir
+les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas
+plus ajouter foi a la sincerite de ce discours, qu'avoir confiance
+dans le devouement du directeur: il voulait la faire parler, voila
+tout, et pour en arriver la tous les moyens lui etaient bons: le
+mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eut pu avoir des doutes
+a ce sujet, que la tentative de Theodore aupres d'elle devait
+l'empecher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur
+n'etait sincere, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la
+lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'etait donc contre eux
+que M. Vulfran prenait ses precautions quand il lui disait: "S'il
+se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne
+rien dire, mais meme ne laisser rien deviner;" et c'etait a
+M. Vulfran, qui certainement avait prevu ces tentatives, a lui
+seul qu'elle devait obeir, sans prendre autrement souci des
+coleres et des haines qu'elle allait accumuler contre elle.
+
+Il etait debout devant elle, appuye sur son bureau, penche vers
+elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle
+fit appel a tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui
+trahissait son emotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle
+dit:
+
+"M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre a personne."
+
+Il se redressa furieux de cette resistance, mais presque aussitot
+se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les
+manieres comme dans l'accent:
+
+"Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un
+autre lui-meme.
+
+Elle ne repondit pas,
+
+"Tu es donc stupide? s'ecria-t il d'une voix etouffee.
+
+-- Sans doute, je le suis.
+
+-- Alors, tache de comprendre qu'il faut etre intelligent pour
+occuper la place que M. Vulfran t'a donnee aupres de lui, et que
+puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette
+place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon
+devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Eh bien, reflechis-y, pense a ce qu'est ta situation
+aujourd'hui, represente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et
+prends une resolution que tu me feras connaitre ce soir."
+
+La-dessus, apres avoir attendu un moment sans qu'elle faiblit, il
+sortit a pas glisses comme il etait entre.
+
+
+XXXI
+
+"Reflechis."
+
+Elle eut voulu reflechir; mais comment, alors que M. Vulfran
+attendait?
+
+Elle se remit donc a sa traduction, se disant que pendant qu'elle
+travaillerait, son emotion se calmerait peut-etre, et qu'alors
+elle serait sans doute mieux en etat d'examiner sa situation et de
+decider ce qu'elle avait a faire.
+
+"La principale difficulte que j'ai, comme je vous le dis,
+rencontree dans mes recherches, a ete celle du temps qui s'est
+ecoule depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher
+fils. Tout d'abord je vous avoue que, prive des lumieres de notre
+reverend pere Leclerc qui avait beni cette union, j'ai ete
+completement desoriente, et que j'ai du chercher de differents
+cotes avant de recueillir les elements d'une reponse qui put vous
+satisfaire.
+
+"De ces elements il resulte que celle qui est devenue la femme de
+M. Edmond Paindavoine etait une jeune personne douee de toute les
+qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la tendresse de
+l'ame, la droiture du caractere, sans parler de ces charmes
+personnels qui, pour etre ephemeres, n'en ont pas moins une
+importance souvent decisive pour ceux qui laissent leur coeur se
+prendre par les vanites de ce monde."
+
+Quatre fois elle recommenca la traduction de cette phrase, la plus
+entortillee a coup sur de cette lettre, mais elle s'acharna a la
+rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce
+travail, et si elle n'arriva pas a se satisfaire elle-meme, au
+moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait.
+
+"Le temps n'est plus ou tout le savoir des femmes hindoues
+consistait dans la science de l'etiquette, dans l'art de se lever
+ou s'asseoir, et ou toute instruction, en dehors de ces points
+essentiels, etait considere comme une decheance; aujourd'hui un
+grand nombre, meme parmi celles des hautes castes, ont l'esprit
+cultive et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'etude etait
+placee sous l'invocation de la deesse Sarasvati. Celle dont je
+parle appartenait a cette categorie, et son pere ainsi que sa
+mere, qui etaient de famille brahmane, c'est-a-dire deux fois nes,
+selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'etre convertis
+a notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par
+notre reverend pere Leclerc pendant les premieres annees de sa
+mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le
+_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que
+qui perd sa foi perd sa caste, c'est-a-dire son rang, ses
+relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par
+cela seul qu'elle se faisait chretienne, se faisait en quelque
+sorte paria.
+
+"Il vous paraitra donc tout naturel que, rejetee du monde hindou,
+elle se soit tournee du cote de la societe europeenne, si bien
+qu'une association d'affaires et d'amitie l'a unie a une famille
+francaise pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique
+importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou)
+et Bercher (le Francais).
+
+"Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine
+fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'eprit d'elle; ce
+qui s'explique par cette raison principale qu'elle etait bien
+reellement la jeune fille que je viens de vous depeindre, tous les
+temoignages que j'ai reunis concordent entre eux pour l'affirmer,
+mais je ne peux pas en parler moi-meme, puisque je ne l'ai pas
+connue et ne suis arrive a Dakka qu'apres son depart.
+
+"Pourquoi s'eleva-t-il des empechements au mariage qu'ils
+voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas a
+traiter.
+
+"Quoi qu'il en ait ete, le mariage fut celebre, et dans notre
+chapelle le reverend pere Leclerc donna la benediction nuptiale a,
+M. Edmond Paindavoine et a Mlle Marie Doressany; l'acte de ce
+mariage est inscrit a sa date sur nos registres, et il pourra vous
+en etre delivre une copie si vous en faites la demande.
+
+"Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vecut dans la maison des
+parents de sa femme ou une enfant, une petite fille, leur fut
+accordee par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont
+gardes d'eux ceux qui a Dakka les ont alors connus sont des
+meilleurs, et les representent comme le modele des epoux, se
+laissant peut-etre emporter par les plaisirs mondains, mais cela
+n'etait-il pas de leur age, et l'indulgence ne doit-elle pas etre
+accordee a la jeunesse?
+
+"Longtemps prospere, la maison Doressany et Bercher eprouva coup
+sur coup des pertes considerables qui amenerent une ruine
+complete: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois
+d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond
+Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme
+collecteur de plantes et de curiosites de toutes sortes pour des
+maisons anglaises: avec lui il avait emmene sa jeune femme et sa
+petite fille alors agee de trois ans environ.
+
+"Depuis il n'est pas revenu a Dakka, mais j'ai su par un de ses
+amis a qui il a ecrit plusieurs fois, et aussi par un de nos peres
+qui tenait ces renseignements du reverend pere Leclerc, reste en
+correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habite pendant
+plusieurs annees la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
+d'exploration, sur la frontiere thibetaine et dans l'Himalaya,
+qui, dit cet ami, ont ete fructueuses.
+
+"Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette
+ville, et si vous pensez que cela peut vous etre utile dans vos
+recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour
+un de nos peres dont le concours pourrait peut-etre les
+faciliter."
+
+Enfin elle etait terminee, la terrible lettre, et tout de suite
+apres le dernier mot ecrit, sons meme traduire la formule de
+politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit
+vivement aupres de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout a
+l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas
+aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.
+
+"Tu as ete bien lente, dit-il.
+
+-- La lettre est longue et difficile.
+
+-- N'as-tu pas ete derangee aussi? J'ai entendu la porte de ton
+bureau s'ouvrir et se fermer deux fois."
+
+Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait repondre
+sincerement: peut-etre etait-ce la seule solution honnete et juste
+aux questions qu'elle avait agitees sans leur trouver de reponses
+satisfaisantes:
+
+"M. Theodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.
+
+-- Ah!"
+
+Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arretant, il
+reprit:
+
+"La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi pres de
+moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,"
+
+Elle fit sa lecture comme il lui etait commande, et d'une voix
+plutot faible que forte.
+
+De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser a
+elle, en suivant sa pensee:
+
+... Modele des epoux,
+
+... Plaisirs mondains,
+
+... Maisons anglaises, quelles maisons?
+
+... Un de ses amis; quel ami?
+
+... De quelle epoque datent ces renseignements?
+
+Et quand elle fut arrivee a la fin de la lettre, resumant ses
+impressions, il dit;
+
+"Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-la ont donc
+l'esprit vague!"
+
+Comme ces observations ne lui etaient pas faites directement,
+Perrine n'avait garde de repondre; alors un silence s'etablit que
+M. Vulfran ne rompit qu'apres un temps de reflexion assez long:
+
+"Peux-tu traduire du francais en anglais comme tu viens de
+traduire de l'anglais en francais?
+
+-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.
+
+-- Une depeche?
+
+-- Oui, je crois.
+
+-- Eh bien, assieds-toi a la petite table et ecris."
+
+Il dicta:
+
+"Pere Fildes
+
+"Mission
+
+"Dakka.
+
+"Remerciements pour lettre."
+
+"Priere envoyer par depeche, reponse payee vingt mots, nom de
+l'ami qui a recu nouvelles, derniere date de celles-ci. Envoyer
+aussi nom du pere de Dehra. Lui ecrire pour le prevenir que je
+m'adresse a lui directement.
+
+"Paindavoine."
+
+"Traduis cela en anglais, et fais plutot plus court que plus long;
+a 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; ecris tres
+lisiblement."
+
+La traduction fut assez vivement achevee et elle la lut a haute
+voix.
+
+"Combien de mots? demanda-t-il.
+
+-- En anglais quarante-cinq,"
+
+Alors il calcula tout haut:
+
+"Cela fait 72 francs pour la depeche, 32 pour la reponse; 104
+francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-meme au
+telegraphe et la liras a la receveuse, pour qu'elle ne commette
+pas d'erreur."
+
+En traversant la veranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans
+les poches, se promenait la, de maniere a surveiller tout ce qui
+se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.
+
+"Ou vas-tu? demanda-t-il.
+
+-- Au telegraphe porter une depeche."
+
+Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit
+en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lachee, il
+l'aurait dechiree, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant
+qu'elle etait en anglais, il eut un mouvement de colere.
+
+"Tu sais que tu as a me parler tantot, dit-il.
+
+-- Oui, monsieur."
+
+Ce fut seulement a trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il
+la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'etait demandee qui
+remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran
+lui dit de prendre place a ses cotes, apres avoir renvoye le
+cocher qui avait amene Coco.
+
+"Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que
+tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons a
+parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls."
+
+Ce fut seulement apres etre sortis du village ou sur leur passage
+se manifesta la meme curiosite que la veille, et quand ils
+roulerent doucement a travers les prairies ou la fenaison etait
+dans son plein, que M. Vulfran, jusque-la silencieux, prit la
+parole, au grand emoi de Perrine qui eut bien voulu retarder
+encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour
+elle, semblait-il.
+
+"Tu m'as dit que M. Theodore et M. Talouel etaient venus dans ton
+bureau.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Que te voulaient-ils?"
+
+Elle hesita, le coeur serre.
+
+"Pourquoi hesites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?
+
+-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empeche pas que
+j'hesite.
+
+-- On ne doit jamais hesiter a faire son devoir; si tu crois que
+tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois repondre a ma
+question, car je te questionne, reponds.
+
+-- Je crois que je dois repondre.
+
+-- Je t'ecoute."
+
+Elle raconta exactement ce qui s'etait passe entre Theodore et
+elle, sans un mot de plus, sans un de moins.
+
+"C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivee au
+bout.
+
+-- Oui, monsieur, tout.
+
+-- Et Talouel?"
+
+Elle recommenca pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le
+neveu, aussi fidelement, en arrangeant seulement un peu ce qui
+avait rapport a la maladie de M. Vulfran, de facon a ne pas
+repeter "qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncee, sans
+preparation pouvait le tuer". Puis, apres la premiere tentative de
+Talouel, elle dit ce qui s'etait passe pour la depeche, sans
+cacher le rendez-vous qui lui etait assigne a la fin de la
+journee.
+
+Tout a son recit, elle avait laisse Coco prendre le pas, et le
+vieux cheval, abusant de cette liberte, se dandinait
+tranquillement, humant la bonne odeur du foin seche que la brise
+tiede lui soufflait aux naseaux, en meme temps qu'elle apportait
+les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les
+premieres annees de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaille,
+il galopait a travers les prairies avec les juments et ses
+camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient a
+trainer un jour des voitures sur les routes poussiereuses, a
+peiner, a souffrir les coups de fouet et les brutalites.
+
+Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et
+comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sut qu'elle tenait les
+yeux attaches sur lui, elle vit que son visage trahissait une
+preoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de
+mecontentement que de tristesse; enfin, il dit:
+
+"Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne
+t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
+repetees, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la
+resistance que tu as honnetement opposee a ces tentatives, je
+saurais te defendre. Au reste, je suis responsable de ce qui
+arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommande
+de ne pas parler de cette lettre qui devait eveiller certaines
+curiosites, et, des lors, je n'aurais pas du t'y exposer. A
+l'avenir, il n'en sera plus ainsi. A partir de demain, tu
+abandonneras le bureau de Bendit, ou l'on peut aller te trouver,
+et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu
+as ecrit ce matin la depeche; devant moi on ne te questionnera
+pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des
+bureaux, chez Francoise, a partir de ce soir, tu auras une chambre
+au chateau et tu mangeras avec moi. Je prevois que je vais
+entretenir avec les Indes un echange de lettres et de depeches que
+tu seras seule a connaitre. Il faut que je prenne mes precautions
+pour qu'on ne cherche pas a t'arracher de force, ou a te tirer
+adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Pres de
+moi, tu seras defendue. De plus, ce sera ma reponse a ceux qui ont
+voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement a
+ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
+recompense pour toi."
+
+Perrine, qui avait commence par trembler, s'etait bien vite
+rassuree; maintenant, elle etait si violemment secouee par la joie
+qu'elle ne trouva pas un mot a repondre.
+
+"Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montre dans
+la lutte contre la misere; quand on est brave comme tu l'as ete,
+on est honnete; tu viens de me prouver que je ne me suis pas
+trompe, et que je peux me fier a toi, comme si je te connaissais
+depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as du entendre parler de
+moi avec envie: etre a la place de M. Vulfran, etre M. Vulfran,
+quel bonheur! La verite est que la vie m'est dure, tres dure, plus
+penible, plus difficile que pour le plus miserable de mes
+ouvriers. Qu'est la fortune sans la sante qui permet d'en jouir?
+le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes epaules
+m'ecrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers
+vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser,
+travailler, et que si je leur manquais ce serait un desastre, pour
+tous la misere, pour un grand nombre la faim, la mort peut-etre.
+Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que
+j'ai creee, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!"
+
+Une pause s'etablit et l'aprete de cette plainte emplit de larmes
+les yeux de Perrine; mais bientot M. Vulfran reprit:
+
+"Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par
+la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils
+et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux
+pas parler, des dissentiments graves qui nous ont separes et qui,
+apres son mariage conclu malgre mon opposition, ont amene une
+rupture complete, mais n'ont pas eteint mon affection pour lui,
+car je l'aime, apres tant d'annees d'absence, comme s'il etait
+encore l'enfant que j'ai eleve, et quand je pense a lui, c'est-a-
+dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant
+que je vois de mes yeux sans regard. A son pere, mon fils a
+prefere la femme qu'il aimait et qu'il avait epousee par un
+mariage nul. Au lieu de revenir pres de moi, il a accepte de vivre
+pres d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir.
+J'ai espere qu'il cederait; il a du croire que je cederais moi-
+meme. Mais nous avons le meme caractere: nous n'avons cede ni l'un
+ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Apres ma maladie
+qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le
+tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il
+reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu evidemment par cette
+femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde,
+la miserable!..."
+
+Perrine ecoutait, suspendue aux levres de M. Vulfran, ne respirant
+pas; a ce mot, elle interrompit:
+
+"La lettre du pere Fildes dit: "Une jeune personne douee des plus
+charmantes qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la
+tendresse de l'ame, la droiture du caractere", on ne parle pas
+ainsi d'une miserable.
+
+-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait
+capital qui m'a inspire contre elle l'exasperation et la haine,
+c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il
+convient a une creature de son espece, pour qu'il puisse retrouver
+et reprendre ici la vie qui doit etre la sienne. Enfin par elle
+nous sommes separes, et tu vois que, malgre les recherches que
+j'ai fait entreprendre, je ne sais meme pas ou il est; comme moi,
+tu vois les difficultes qui s'opposent a ces recherches. Ce qui
+complique ces difficultes, c'est une situation particuliere que je
+dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une
+enfant de ton age; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes a peu
+pres compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas
+m'aider dans ma tache. La longue absence, la disparition de mon
+fils, notre rupture, le long temps qui s'est ecoule depuis les
+dernieres nouvelles qu'on a recues de lui, ont fatalement eveille
+certaines esperances. Si mon fils n'etait plus la pour prendre ma
+place quand je serai tout a fait incapable d'en porter les
+charges, et pour heriter de ma fortune quand je mourrai, qui
+occuperait cette place? A qui cette fortune reviendrait-elle?
+Comprends-tu les esperances embusquees derriere ces questions?
+
+-- A peu pres, monsieur.
+
+-- Cela suffit, et meme j'aime autant que tu ne les comprennes pas
+tout a fait. Il y a donc pres de moi, parmi ceux qui devraient me
+soutenir et m'aider, des personnes qui ont interet a ce que mon
+fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet interet trouble
+leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils!
+Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappe d'un
+si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas.
+Que ferais-je en ce monde si Edmond etait mort? C'est la loi de la
+nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents
+perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les
+unes que les autres qui prouvent l'insanite de ces esperances. Si
+Edmond avait peri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eut
+ete la premiere a m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas
+etre mort; je serais un pere sans foi d'admettre le contraire."
+
+Perrine ne tenait plus ses yeux attaches sur M. Vulfran, mais elle
+les avait detournes pour cacher son visage, comme s'il pouvait le
+voir.
+
+"Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire a cette mort,
+et cela explique leur curiosite en meme temps que les precautions
+que je prends pour que tout ce qui se rapporte a mes recherches
+reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies
+la tache a laquelle je t'associe: rendre un fils a son pere; et je
+suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer
+fidelement. Et puis je t'en parle encore, parce que c'a toujours
+ete ma regle de vie d'aller droit a mon but, en disant franchement
+ou je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et
+ont suppose que je jouais au fin; ils en ont toujours ete punis.
+On a deja tente de te circonvenir; on le tentera encore, cela est
+probable, et de differents cotes; te voila prevenue, c'est tout ce
+que je devais faire."
+
+Ils etaient arrives en vue des cheminees de l'usine de Hercheux,
+de toutes la plus eloignee de Maraucourt; encore quelques tours de
+roues, ils entraient dans le village.
+
+Perrine, bouleversee, fremissante, cherchait des paroles pour
+repondre et ne trouvait rien, l'esprit paralyse par l'emotion, la
+gorge serree, les levres seches:
+
+"Et moi, s'ecria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis a
+vous, monsieur, de tout coeur."
+
+
+XXXII
+
+Le soir, la tournee des usines achevee, au lieu de revenir aux
+bureaux comme c'etait la coutume, M. Vulfran dit a Perrine de le
+conduire directement au chateau; et pour la premiere fois elle
+franchit la magnifique grille doree, chef-d'oeuvre de serrurerie,
+qu'un roi n'avait pu se donner a l'une des dernieres expositions,
+racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvee
+trop chere pour sa maison de campagne.
+
+"Suis la grande allee circulaire", dit M. Vulfran.
+
+Pour la premiere fois aussi elle vit de pres les massifs de fleurs
+que jusque-la elle n'avait apercus que de loin, formant des taches
+rouges ou roses sur le velours fonce des gazons tondus ras.
+Habitue a faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et,
+sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards,
+a droite et a gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les
+arbustes que leur beaute rendait dignes d'etre isoles en belle
+vue; car, bien que leur maitre ne put plus les admirer comme
+naguere, rien n'avait ete change dans l'ordonnance des jardins,
+aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornes qu'au
+temps ou, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue
+avec fierte.
+
+De lui-meme, Coco s'arreta devant le large perron, ou un vieux
+domestique, prevenu par le coup de cloche du concierge, attendait.
+
+"Bastien, tu es la? demanda M. Vulfran sans descendre.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Tu vas conduire cette jeune personne a la chambre des
+papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras a ce qu'on lui
+donne tout ce qui peut lui etre necessaire pour sa toilette; tu
+mettras son couvert vis-a-vis le mien; en passant, envoie-moi
+Felix, qu'il me conduise aux bureaux."
+
+Perrine se demandait si elle etait eveillee.
+
+"Nous dinerons a huit heures, dit M. Vulfran; jusque-la tu es
+libre."
+
+Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant
+eblouie, comme si elle etait transportee dans un palais enchante.
+
+Et reellement, le hall monumental, d'ou partait un escalier
+majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis
+tracait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un
+palais? A chaque palier, de belles fleurs etaient groupees avec
+des plantes a feuillage dans de vastes jardinieres, et leur parfum
+embaumait l'air renferme.
+
+Bastien la conduisit au second etage, et, sans entrer, lui ouvrit
+une porte:
+
+"Je vais vous envoyer la femme de chambre", dit-il en se retirant.
+
+Apres avoir traverse une petite entree sombre, elle se trouva dans
+une grande chambre tres claire. tendue d'etoffe de couleur ivoire,
+semee de papillons aux nuances vives qui voletaient legerement;
+les meubles etaient en erable mouchete, et sur le tapis gris
+s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs:
+paquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or.
+
+Que cela etait frais et joli!
+
+Elle n'etait pas revenue de son emerveillement, et s'amusait
+encore a enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le
+repoussait, quand la femme de chambre entra:
+
+"Bastien m'a dit de me mettre a la disposition de mademoiselle."
+
+Une femme de chambre en toilette claire, coiffee d'un bonnet de
+tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans
+une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les
+rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se
+reconnaitre.
+
+"Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien...
+il me semble.
+
+-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son
+appartement."
+
+Ce qu'elle appelait "montrer l'appartement", c'etait ouvrir les
+portes d'une armoire a glace et d'un placard, ainsi que les
+tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de
+ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur
+un bouton pose dans la tenture:
+
+"Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-la pour
+l'eclairage."
+
+Instantanement la chambre, l'entree et le cabinet de toilette
+s'eclairerent d'une lumiere eblouissante qui, instantanement
+aussi, s'eteignit; et il sembla a Perrine qu'elle etait encore
+dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait
+assaillie et que les eclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui
+montraient son chemin ou le noyaient d'ombre.
+
+"Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me
+sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi."
+
+Mais ce dont "mademoiselle avait besoin", c'etait d'etre seule,
+autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir,
+ayant ete jetee hors d'elle-meme par tout ce qui lui etait arrive
+depuis le matin.
+
+Que d'evenements, que de surprises en quelques heures, et qui lui
+eut dit le matin, quand, sous les menaces de Theodore et de
+Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au
+contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il
+pas de quoi rire de penser que c'etait leur hostilite meme qui
+faisait sa fortune?
+
+Mais combien plus encore eut-elle ri si elle avait pu voir la tete
+du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des
+bureaux.
+
+"Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit
+Talouel.
+
+-- Mais non.
+
+-- Pourtant, vous vous faites ramener par Felix?
+
+-- C'est qu'en passant je l'ai deposee au chateau, afin qu'elle
+ait le temps de se preparer pour le diner.
+
+-- Diner! Je suppose...."
+
+Il etait tellement suffoque qu'il ne trouva pas tout de suite ce
+qu'il devait supposer.
+
+"Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.
+
+-- Je suppose que vous la faites diner avec vous.
+
+-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir pres de moi
+quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui je pourrais
+avoir confiance. Justement cette petite fille me parait reunir ces
+qualites: intelligente elle l'est, j'en suis sur; discrete et
+fidele, elle l'est aussi, j'en ai la preuve."
+
+Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de facon que Talouel ne
+put se meprendre sur le sens de ces paroles.
+
+"Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposee
+a certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude
+qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui
+m'obligerait a me separer de ces autres..."
+
+Il appuya sur ce mot:
+
+"... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle
+travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera,
+elle mangera a ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas
+qu'elle egayera de son babil, et elle habitera le chateau."
+
+Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il
+n'etait ni dans son caractere, ni dans sa ligne de conduite de
+faire formellement la plus legere opposition aux idees du patron,
+il dit:
+
+"Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que
+tres justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle.
+
+-- Je le suppose aussi."
+
+Pendant ce temps, Perrine, accoudee au balcon de sa fenetre,
+revait en regardant la vue qui se deroulait devant elle: les
+pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses
+maisons et l'eglise, les prairies, les entailles dont l'eau
+argentee miroitait sous les rayons obliques du soleil qui
+s'abaissait, et vis-a-vis, de l'autre cote, le bouquet de bois ou
+elle s'etait assise, le jour de son arrivee, et ou dans la brise
+du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mere qui
+murmurait: "Je te vois heureuse".
+
+Elle avait pressenti l'avenir la chere maman, et les grandes
+marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient
+aussi dit vrai: heureuse, elle commencait a l'etre; et si elle
+n'avait pas encore reussi tout a fait, ni meme beaucoup, au moins
+devait-elle reconnaitre qu'elle etait en passe de reussir plus
+qu'un peu; qu'elle fut patiente, qu'elle sut attendre, et le reste
+viendrait a son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misere,
+ni le besoin dans ce chateau ou elle etait entree si vite.
+
+Quand le sifflet des usines annonca la sortie, elle etait encore a
+son balcon planant dans sa reverie, et ce furent ses coups
+stridents qui la ramenerent de l'avenir dans la realite presente.
+Alors du haut de l'observatoire d'ou elle dominait les rues du
+village et les routes blanches a travers les prairies vertes et
+les champs jaunes, elle vit se repandre la fourmiliere noire des
+ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda
+pas a se diviser en plusieurs courants, a se morceler a l'infini,
+et a ne former bientot plus que des petits groupes qui eux-memes
+s'evanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la
+voiture de M. Vulfran monta l'allee circulaire au pas tranquille
+du vieux Coco.
+
+Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le
+lui avait recommande, elle fit sa toilette, en se livrant a une
+veritable debauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, --
+d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfume de fines odeurs, -
+- et ce fut seulement quand la pendule placee sur sa cheminee
+sonna huit heures qu'elle descendit.
+
+Elle se demandait comment elle trouverait la salle a manger, mais
+elle n'eut pas a la chercher, un domestique en habit noir, qui se
+tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitot M. Vulfran
+entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un
+chemin en coutil pose sur le tapis, ce qui permettait a ses pieds
+de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidees,
+au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une
+lourde argenterie ciselee et de cristaux tailles dont les facettes
+refletaient les eclairs de la lumiere electrique qui tombait du
+lustre.
+
+Un moment elle se tint debout derriere sa chaise, ne sachant trop
+ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:
+
+"Assieds-toi."
+
+Aussitot le service commenca, et le domestique qui l'avait amenee
+posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en
+apportait une autre a son maitre, celle-la pleine jusqu'au bord.
+
+Elle eut dine seule avec M. Vulfran qu'elle se fut trouvee a son
+aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux
+valets de chambre qu'elle sentait ramasses sur elle, pour voir
+sans doute comment mangeait une petite bete de son espece, elle se
+sentait intimidee, et cet examen n'etait pas sans la gener un peu
+dans ses mouvements.
+
+Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.
+
+"Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux
+soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue,
+toi, qui vois clair, d'en faire autant.
+
+-- J'ai ete si longtemps privee de soupe, que j'en mangerais bien
+deux fois aussi."
+
+Mais ce ne fut pas une assiette du meme potage qu'on leur servit,
+ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-la, avec des carottes
+et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan.
+
+Au reste, le diner garda en tout, excepte pour le dessert, cette
+simplicite, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une
+salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes a pied
+avec des gateaux et quatre compotiers charges de fruits
+admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaute, des fleurs
+du surtout.
+
+"Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit
+ces fruits", dit M. Vulfran.
+
+Elle avait commence par se servir discretement quelques cerises,
+mais M. Vulfran voulut qu'elle prit aussi des abricots, des peches
+et du raisin,
+
+"A ton age, j'aurais mange tous les fruits qui sont sur la
+table... si on me les avait offerts."
+
+Alors Bastien, bien dispose par cette parole, voulut mettre sur
+l'assiette "de cette petite bete", comme il l'eut fait pour un
+singe savant, un abricot et une peche qu'il choisit avec la
+competence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il
+occupait derriere la chaise de M. Vulfran.
+
+Malgre les fruits, Perrine fut bien aise de voir le diner prendre
+fin; plus l'epreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le
+lendemain, la curiosite satisfaite des domestiques, la laisserait
+tranquille sans doute.
+
+"Maintenant tu es libre jusqu'a demain matin, dit M. Vulfran en se
+levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la
+lune, lire dans la bibliotheque, ou emporter un livre dans ta
+chambre."
+
+Elle etait embarrassee, se demandant si elle ne devait pas
+proposer a M. Vulfran de se tenir a sa disposition. Comme elle
+restait hesitante, elle vit Bastien lui faire des signes
+silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche
+il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis,
+s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les levres avec
+une physionomie animee. Tout a coup elle crut qu'il lui expliquait
+qu'elle devait demander a M. Vulfran de lui faire la lecture; mais
+comme elle avait deja eu cette idee, elle eut peur de traduire la
+sienne plutot que celle de Bastien; cependant elle se risqua:
+
+"Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas
+que je vous fasse la lecture?"
+
+Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands
+mouvements de tete: elle avait devine, c'etait bien cela qu'elle
+devait dire.
+
+"Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberte,
+repondit M. Vulfran.
+
+-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguee du tout.
+
+-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet."
+
+C'etait une vaste piece sombre, qu'un vestibule separait de la
+salle a manger, et a laquelle conduisait un chemin en toile qui
+permettait a M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne
+pouvait s'egarer et qu'il avait dans la tete comme dans les jambes
+le juste sentiment des distances.
+
+Perrine s'etait plus d'une fois demande a quoi M. Vulfran passait
+son temps lorsqu'il etait seul, puisqu'il ne pouvait pas lire;
+mais cette piece, lorsqu'il eut presse un bouton d'eclairage, ne
+repondit rien a cette question; pour meubles, une grande table
+chargee de papiers, des cartonniers, des sieges, et c'etait tout;
+devant une fenetre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien
+autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait
+semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de
+longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait meme pas les
+nuages.
+
+"Que me lirais-tu bien?" demanda-t-il.
+
+Des journaux etaient sur la table enveloppes de leurs bandes
+multicolores.
+
+"Un journal, si vous voulez.
+
+-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut."
+
+Elle n'avait rien a repondre, n'ayant dit cela que pour proposer
+quelque chose.
+
+"Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler."
+
+Puis, comme s'il se parlait a lui-meme, sans qu'elle fut la pour
+l'entendre:
+
+"Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne."
+
+Mais apres un moment de silence, revenant a elle:
+
+"Allons dans la bibliotheque", dit-il.
+
+Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte a ouvrir
+et, pour l'eclairer, qu'un bouton a pousser; mais comme une seule
+lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta
+dans l'ombre.
+
+"Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabetique des
+indications qui nous guideront."
+
+Il la conduisit a l'armoire qui contenait cette table, et lui dit
+de la chercher, ce qui demanda un certain temps; a la fin
+cependant elle mit la main dessus.
+
+"Que dois-je chercher? dit-elle.
+
+-- A l'I, le mot Inde." *
+
+Ainsi il suivait toujours sa pensee, et n'avait nullement l'idee
+de vivre la vie des autres comme il avait semble en exprimer le
+desir, car ce qu'il voulait certainement, c'etait vivre celle de
+son fils, en lisant la description des pays ou il le faisait
+rechercher.
+
+"Que vois-tu? dis."
+
+-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde
+centrale et dans la presidence du Bengale, 1871 squared, 209 a 288.
+
+-- Cela veut dire que dans le deuxieme volume de 1871, a la page
+209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce
+volume et rentrons dans mon cabinet."
+
+Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au
+lieu de se relever, elle resta a regarder un portrait place au-
+dessus de la cheminee, que ses yeux, qui peu a peu etaient
+habitues a la demi obscurite, venaient d'apercevoir.
+
+"Qu'as-tu?" demanda-t-il.
+
+Franchement elle repondit, mais d'une voix emue:
+
+"Je regarde le portrait place au-dessus de la cheminee.
+
+-- C'est celui de mon fils a vingt ans, mais tu dois bien mal le
+voir, je vais l'eclairer."
+
+Allant a la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites
+lampes place au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de
+lumiere.
+
+Perrine, qui s'etait relevee pour se rapprocher de quelques pas,
+poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.
+
+"Qu'as-tu donc?" dit-il.
+
+Mais elle ne pensa pas a repondre, et resta les yeux attaches sur
+le jeune homme blond, vetu d'un costume de chasse en velours vert,
+coiffe d'une casquette haute a large visiere, appuye d'une main
+sur un fusil et de l'autre flattant la tete d'un epagneul noir,
+qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle
+etait fremissante de la tete aux pieds, et un flot de larmes
+coulait sur son visage, sans qu'elle eut l'idee de les retenir,
+emportee, abimee dans sa contemplation.
+
+Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait,
+trahirent son emoi.
+
+"Pourquoi pleures-tu?"
+
+Il fallait qu'elle repondit; par un effort supreme elle tacha de
+se rendre maitresse de ses paroles, mais en les entendant elle
+sentit toute leur incoherence:
+
+"C'est ce portrait... votre fils... vous son pere..."
+
+Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un
+accent que la compassion attendrissait:
+
+"Et tu as pense au tien?
+
+-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.
+
+-- Pauvre petite!"
+
+
+XXXIII
+
+Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
+cabinet de leur oncle pour le depouillement du courrier, les deux
+neveux, toujours en retard, virent Perrine installee a sa table
+comme si elle ne devait pas en demarrer!
+
+Talouel s'etait bien garde de les prevenir, mais il s'etait
+arrange de facon a se trouver la quand ils arriveraient, et a se
+"payer leur tete".
+
+Elle fut tout a fait drole, et par la rejouissante pour lui; car
+s'il etait furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour
+au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait a
+la faiblesse senile d'un vieillard, au moins etait-ce une
+compensation de voir que les neveux eprouvaient une fureur egale a
+la sienne. Qu'ils etaient donc amusants en jetant sur elle des
+regards impatients dans lesquels il y avait autant de colere que
+de surprise! Evidemment ils ne comprenaient rien a sa presence
+dans ce cabinet sacre, ou eux-memes ne restaient que juste le
+temps necessaire pour ecouter les explications que leur oncle
+avait a leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
+etaient charges. Et les coups d'oeil qu'ils echangeaient en se
+consultant sans oser prendre un parti, sans meme oser risquer une
+observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la
+peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
+guerre ouverte n'etait pas declaree entre eux, il y avait beaux
+jours qu'ils savaient a quoi s'en tenir les uns et les autres sur
+leurs sentiments reciproques nes des secretes esperances que
+chacun nourrissait de son cote: Talouel contre les neveux; les
+neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.
+
+Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilite
+par des sourires ironiques ou des silences meprisants sous une
+forme de politesse humble, mais ce jour-la il ne put pas resister
+a l'envie de leur jouer une comedie de sa facon qui lui donnerait
+quelques instants d'agrement: ah! ils le prenaient de haut avec
+lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur
+naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il
+etait fils d'un frere, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis
+que lui, qui n'etait que fils de ses oeuvres, avait travaille au
+succes de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
+etait sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!
+
+Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent presses de rentrer
+dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
+doute voir ce qu'ils avaient a faire contre l'intruse, d'un signe
+auquel ils obeirent, -- ce qui etait deja un triomphe, -- ils les
+emmena sous sa veranda, d'ou le bruit des voix contenues ne
+pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.
+
+"Vous avez ete etonnes de voir cette... petite installee dans le
+bureau du patron", dit-il.
+
+Ils ne crurent pas devoir repondre, ne pouvant pas plus
+reconnaitre leur etonnement que le nier.
+
+"Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'etiez pas arrives
+en retard ce matin, j'aurais pu vous prevenir pour que vous vous
+tinssiez mieux."
+
+Ainsi il leur donnait une double lecon: -- la premiere, en
+constatant qu'ils etaient en retard; la seconde, en leur disant,
+lui qui n'avait passe ni par l'Ecole polytechnique, ni par les
+colleges, que leur tenue avait manque de correction. Peut-etre la
+lecon etait-elle un peu grossiere, mais son education l'autorisait
+a n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances
+lui permettaient de ne pas se gener avec eux: quoi qu'il dit, ils
+l'ecouteraient; et il en usait.
+
+Il continua:
+
+"Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au
+chateau, et que desormais elle travaillerait dans son cabinet.
+
+-- Mais quelle est cette petite?
+
+-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
+crois bien.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors il m'a explique que depuis longtemps il voulait avoir
+pres de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui
+il pourrait avoir pleine confiance.
+
+-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.
+
+-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas
+M. Casimir, M. Theodore? M. Casimir, un eleve de l'Ecole
+polytechnique, ou il a tout appris, en theorie s'entend, qui pour
+l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attache;
+M. Theodore, qui connait la vie et le commerce pour avoir passe
+ses premieres annees aupres de ses parents, dans des difficultes
+qui pour sur l'ont forme, et qui d'autre part a pour vous tant
+d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
+discrets, fideles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
+eux? Est-ce qu'ils pensent a autre chose qu'a vous soulager, vous
+aider, vous debarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
+bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis,
+unis comme de vrais freres qui n'ont qu'un meme coeur, parce
+qu'ils n'ont qu'un meme but."
+
+Malgre l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot
+caracteristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un
+sourire gouailleur, qu'il adressait a Theodore quand il parlait de
+la superiorite de Casimir dans la science de l'X, et a Casimir
+quand il glissait sur les difficultes commerciales de la famille
+de Theodore; a tous les deux, quand il insistait sur leur
+fraternite de coeur qui n'avait qu'un meme but.
+
+"Savez-vous ce qu'il me repondit?" continua-t-il.
+
+Il eut bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne
+tournassent le dos avant qu'il eut tout dit, vivement il continua:
+
+"Il me repondit: "Ah! mes neveux!" Qu'est-ce que cela voulait
+dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
+chercher: je vous le repete simplement. Et tout de suite j'ajoute
+ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa determination de la
+prendre au chateau et de l'installer dans son bureau, que c'etait
+parce qu'il ne voulait pas qu'elle restat exposee a certains
+dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y
+succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait a se
+separer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma
+parole que je vous repete ce qu'il m'a dit mot pour mot.
+Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?"
+
+Comme ils ne repondaient pas, il insista:
+
+"A qui a-t-il voulu faire allusion? Ou voit-il des autres qui
+pourraient faire courir des dangers a cette petite? Quels dangers?
+Toutes questions incomprehensibles, mais que justement pour cela
+j'ai cru devoir vous soumettre, a vous messieurs, qui, en
+l'absence de M. Edmond, vous trouvez places, par votre naissance,
+a la tete de cette maison."
+
+Il avait assez joue avec eux comme le chat avec la souris,
+pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air
+d'un vigoureux coup de patte:
+
+"Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment a l'autre,
+demain peut-etre, au moins si l'on s'en rapporte a toutes les
+recherches que M. Vulfran fait faire, fievreusement, comme s'il
+brulait sur une bonne piste.
+
+-- Savez-vous donc quelque chose?" demanda Theodore, qui n'eut pas
+la dignite de retenir sa curiosite.
+
+"Rien autre chose que ce que je vois; c'est-a-dire que M. Vulfran
+ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
+depeches qu'il recoit des Indes."
+
+Puis avec une bonhomie affectee:
+
+"C'est tout de meme malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
+avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ca vous tiendrait
+au courant de ce qui se passe. Sans compter que ca vous
+debarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
+chateau une place a laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que
+vous trouverez peut-etre un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
+pour en arriver la; et si je peux vous aider, vous savez que vous
+pouvez compter sur moi... sans paraitre en rien bien entendu."
+
+Tout en parlant il jetait de temps en temps et a la derobee un
+rapide coup d'oeil dans les cours, plutot par force d'habitude que
+par besoin immediat; a ce moment, il vit venir le facteur du
+telegraphe, qui, sans se presser, musait a droite et a gauche.
+
+"Justement, dit-il, voila qu'arrive une depeche qui est peut-etre
+la reponse a celle qui a ete envoyee a Dakka. C'est tout de meme
+ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle
+contient, de facon a etre les premiers a annoncer au patron le
+retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
+prets pour illuminer. Mais voila, vous ne savez pas l'anglais, et
+cette petite le sait, elle."
+
+Quelque regret qu'il eut a mettre un pas devant l'autre, le
+porteur de depeches etait enfin arrive au bas de l'escalier;
+vivement Talouel alla au-devant de lui:
+
+"Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amenes pas trop vite, dit-il.
+
+-- Faut-il s'en faire mourir?"
+
+Sans repondre, Talouel prit la depeche, et la porta a M. Vulfran
+avec un empressement bruyant.
+
+"Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.
+
+-- Parfaitement."
+
+Mais il n'eut pas dechire le papier dans la ligne pointillee qu'il
+s'ecria:
+
+"Elle est en anglais.
+
+-- Alors c'est l'affaire d'Aurelie", dit M. Vulfran avec un geste
+auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obeir.
+
+Aussitot que la porte fut refermee, elle traduisit la depeche:
+
+"L'ami, Leserre, negociant francais, dernieres nouvelles cinq ans;
+Dehra, reverend pere Mackerness, lui ecris selon votre desir."
+
+-- Cinq ans, s'ecria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible
+qu'a cette indication; que s'est-il passe depuis cette epoque, et
+comment suivre une piste apres cinq annees ecoulees?"
+
+Mais il n'etait pas homme a se perdre dans des plaintes inutiles;
+ce fut ce qu'il expliqua lui-meme:
+
+"Les regrets n'ont jamais change les faits accomplis; tirons parti
+plutot de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
+depeche en francais pour ce M. Lasserre puisqu'il est Francais, et
+une en anglais pour le pere Mackerness."
+
+Elle ecrivit couramment la depeche qu'elle devait traduire en
+anglais, mais pour celle qui devait etre deposee en francais au
+telegraphe elle s'arreta des la premiere ligne, et demanda la
+permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de
+Bendit.
+
+"Tu n'es pas sure de ton orthographe?
+
+-- Oh! pas du tout sure, monsieur, et je voudrais bien qu'au
+bureau on ne put pas se moquer d'une depeche envoyee par vous.
+
+-- Alors tu n'es pas en etat d'ecrire une lettre sans fautes?
+
+-- Je suis sure de l'ecrire avec beaucoup de fautes; le
+commencement des mots va a peu pres, mais pas la lin, quand il y a
+des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
+plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile a
+ecrire l'anglais que le francais! J'aime mieux vous avouer cela
+tout de suite, franchement.
+
+-- Tu n'as jamais ete a l'ecole?
+
+-- Jamais. Je ne sais que ce que mon pere et ma mere m'ont appris,
+au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou
+qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
+travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup
+travaille.
+
+-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons a
+remedier a cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
+a faire."
+
+Ce fut seulement dans l'apres-midi, en voiture, quand ils firent
+la visite des usines, que M. Vulfran revint a la question de
+l'orthographe.
+
+"As-tu ecrit a tes parents?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que je ne desire rien tant que rester ici a jamais, pres
+de vous qui me traitez avec tant de bonte, et me faites une vie si
+heureuse.
+
+-- Alors tu desires ne pas me quitter?
+
+-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
+qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres
+sentiments respectueux que je n'ose exprimer.
+
+-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-etre, en effet, que
+tu n'ecrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
+Mais, afin que tu puisses m'etre utile, il faut que tu travailles,
+et te mettes en etat de me servir de secretaire pour beaucoup
+d'affaires, dans lesquelles tu dois ecrire convenablement, puisque
+tu ecris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour
+toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?
+
+-- Je suis prete a tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
+je n'ai pas peur de travailler.
+
+-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me
+prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
+en rentrant je lui demanderai de te donner des lecons quand sa
+classe est finie, de six a huit heures, au moment ou je n'ai plus
+besoin de toi. C'est une tres bonne personne qui n'a que deux
+defauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
+d'epaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, -
+- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une facon facheuse ce
+qu'elle est reellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est-
+il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien.
+Pourvue d'une instruction superieure, elle a commence par des
+educations particulieres, mais sa prestance d'ogre faisait peur
+aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
+les grandes soeurs. Alors elle a renonce au monde des villes, et
+bravement elle est entree dans l'instruction primaire, ou elle a
+beaucoup reussi; ses classes tiennent la tete parmi celles de
+notre departement; ses chefs la considerent comme une institutrice
+modele. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maitresse
+pour toi!"
+
+La tournee des usines terminee, la voiture s'arreta devant l'ecole
+primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut aupres de
+M. Vulfran, mais il tint a descendre et a entrer chez elle pour
+lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
+l'examiner: c'etait bien la femme geante dont M. Vulfran avait
+parle, imposante, mais avec un melange de dignite et de bonte qui
+n'aurait nullement donne envie de se moquer d'elle, si elle
+n'avait pas eu un air craintif en desaccord avec sa prestance.
+
+Bien entendu, elle n'avait rien a refuser au tout-puissant maitre
+de Maraucourt, mais eut-elle eu des empechements qu'elle s'en
+serait degagee, car elle avait la passion de l'enseignement, qui,
+a vrai dire, etait son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre
+part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:
+
+"Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
+savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai
+jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sure qu'elles ont ces
+yeux-la."
+
+Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, apres deux
+jours de lecons, elle put se rendre compte de ce qu'etait la
+gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au chateau au moment du
+diner, lui demanda ce qu'elle en pensait.
+
+"Quelle catastrophe c'eut ete, -- Mlle Belhomme employait
+volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
+catastrophe c'eut ete que cette jeune fille restat sans culture!
+
+-- Intelligente, n'est-ce pas!
+
+-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer
+ainsi.
+
+-- L'ecriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
+interrogatoire d'apres les besoins qu'il avait de Perrine.
+
+-- Pas brillante, mais elle se formera.
+
+-- L'orthographe?
+
+-- Faible.
+
+-- Alors?
+
+-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictee qui
+m'aurait montre precisement son ecriture et son orthographe; mais
+cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion,
+et je lui ai demande une petite narration sur Maraucourt; en vingt
+lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'etait le pays, comment elle
+le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans
+chercher ses mots, elle m'a ecrit quatre grandes pages vraiment
+extraordinaires: tout s'y trouve reuni, le village lui-meme, les
+usines, le paysage general, l'ensemble aussi bien que le detail;
+il y a une page sur les entailles avec leur vegetation, leurs
+oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
+et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiee dans un bon auteur,
+si je ne l'avais vu ecrire. Par malheur la calligraphie et
+l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est
+une affaire de quelques mois de lecons, tandis que toutes les
+lecons du monde ne lui apprendraient pas a ecrire, si elle n'avait
+pas recu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir,
+faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
+que je n'exagere pas."
+
+Alors, M. Vulfran, que cette appreciation avait mis en belle
+humeur, car elle calmait les objections qui lui etaient venues sur
+son prompt engouement pour cette petite, raconta a Mlle Belhomme
+comment Perrine avait habite une aumuche dans l'une de ces
+entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait
+sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
+une batterie de cuisine dans laquelle elle avait prepare un diner
+complet, fourni par l'entaille elle-meme, ses oiseaux, ses
+poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.
+
+Le large visage de Mlle Belhomme s'etait epanoui pendant ce recit,
+qui sans aucun doute l'interessait, puis quand M. Vulfran avait
+cesse de parler, elle avait garde elle-meme le silence,
+reflechissant:
+
+"Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir creer ce qui est
+necessaire a ses besoins est une qualite maitresse, enviable entre
+toutes?
+
+-- Assurement, et c'est cela meme qui m'a tout d'abord frappe chez
+cette jeune fille, cela et la volonte; dites-lui de vous conter
+son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'energie pour
+arriver jusqu'ici.
+
+-- Elle a recu sa recompense, puisqu'elle vous a interesse, cette
+jeune fille.
+
+-- Interesse, et meme attache, car je n'estime rien tant dans la
+vie que la volonte a qui je dois d'etre ce que je suis. C'est
+pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos lecons,
+car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins
+est-ce a condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donne a
+tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner,
+si toutefois il est des methodes, pour cela; mais en fait
+d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le
+caractere ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
+une eleve douee de ce cote, je vous prie de vous appliquer a le
+developper."
+
+Mlle Belhomme etait aussi incapable de dire une chose par
+flatterie, que de la taire par timidite ou embarras:
+
+"L'exemple fait plus que les lecons, dit-elle, c'est pourquoi elle
+apprendra a votre ecole mieux qu'a la mienne, et en voyant que
+malgre la maladie, les annees, la fortune, vous ne vous relachez
+pas une minute dans ce que vous considerez comme l'accomplissement
+d'un devoir, son caractere se developpera dans le sens que vous
+desirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si
+elle passait insensible ou indifferente, -- ce qui m'etonnerait
+bien, -- a cote de ce qui doit la frapper."
+
+Et comme elle etait femme de parole, elle ne manqua pas en effet
+une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait a parler de
+lui-meme pour ce qui n'etait pas rigoureusement indispensable a sa
+lecon, entrainee bien souvent, sans s'en apercevoir, par les
+adroites questions de Perrine.
+
+Assurement elle s'appliquait a ecouter Mlle Belhomme sans
+distraction, meme quand il fallait la suivre dans l'explication
+des regles de "l'accord des adjectifs consideres dans leurs
+rapports avec les substantifs", ou celle du participe passe dans
+les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
+soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
+plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'interet, quand
+elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et
+particulierement sur certains points inconnus d'elle, ou mal
+connus par les histoires de Rosalie, qui n'etaient jamais tres
+precises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, enigmatiques
+a dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
+parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les ecouter, et meme
+avec le souci que ceux-la ne les comprennent point!
+
+Plusieurs fois elle avait demande a Rosalie ce qu'avait ete la
+maladie de M. Vulfran, et comment il etait devenu aveugle, mais
+sans jamais en tirer que des reponses vagues; au contraire avec
+Mlle Belhomme elle eut tous les details sur la maladie elle-meme,
+et sur la cecite qui, disait-on, pouvait n'etre pas incurable,
+mais qui ne serait guerie, si on la guerissait, que dans certaines
+conditions particulieres qui assureraient le succes de
+l'operation.
+
+Comme tout le monde a Maraucourt, Mlle Belhomme s'etait preoccupee
+de la sante de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parle
+avec le docteur Ruchon pour etre en etat de satisfaire la
+curiosite de Perrine d'une facon autrement competente que Rosalie.
+
+C'etait d'une cataracte double que M. Vulfran etait atteint. Mais
+cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
+etre recouvree par une operation. Si cette operation n'avait pas
+encore etait tentee, c'etait parce que sa sante generale ne
+l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite
+inveteree qui se compliquait de congestions pulmonaires repetees,
+et qu'accompagnaient des etouffements, des palpitations, des
+mauvaises digestions, un sommeil agite. Pour que l'operation
+devint possible, il fallait commencer par guerir la bronchite, et
+d'autre part il fallait que tous les autres accidents
+disparussent. Or, M. Vulfran etait un detestable malade, qui
+commettait imprudence sur imprudence, et se refusait a suivre
+exactement les prescriptions du medecin. A la verite cela ne lui
+etait pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
+que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
+les recherches qu'il faisait faire a ce sujet le jetaient a chaque
+instant dans des acces d'inquietude ou de colere, qui engendraient
+une fievre constante dont il ne se guerissait que par le travail?
+Tant qu'il ne serait pas fixe sur le sort de son fils, il n'y
+aurait pas de chance pour l'operation, et on la differerait. Plus
+tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on
+resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'etat
+de M. Vulfran ne serait pas assez assure pour decider les
+oculistes.
+
+Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
+parler etait en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en
+avait pas ete de meme lorsqu'elle avait voulu completer ce que la
+conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
+secretes esperances des neveux, aussi bien que sur celles de
+Talouel. Ce n'etait point une sotte que l'institutrice, il s'en
+fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
+directement ni indirectement sur un pareil sujet.
+
+Que Perrine fut curieuse de savoir ce qu'etait la maladie de
+M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'etait produite, et
+quelles chances il y avait pour qu'il recouvrat la vue un jour ou
+ne la recouvrat point, il n'y avait rien que de naturel et meme de
+legitime a ce qu'elle se preoccupat de la sante de son
+bienfaiteur.
+
+Mais qu'elle montrat la meme curiosite pour les intrigues des
+neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
+voila qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
+choses-la regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
+conversation entre une maitresse et son eleve? Est-ce avec des
+histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractere
+d'une enfant?
+
+Elle aurait donc du renoncer a tirer quoi que ce fut de
+l'institutrice a cet egard, si une visite a Maraucourt de
+Mme Bretoneux, la mere de Casimir, n'etait venue ouvrir les levres
+de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restees closes.
+
+Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part a
+Mlle Belhomme en lui disant que la lecon du lendemain serait peut-
+etre derangee, et, du moment ou elle eut recu cette nouvelle,
+l'institutrice montra une preoccupation tout a fait extraordinaire
+chez elle, car c'etait une de ses qualites de ne se laisser
+distraire par rien, et de tenir son eleve constamment en main
+comme le cavalier qui doit faire franchir a sa monture un passage
+perilleux tout plein de dangers.
+
+Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son depart
+que Perrine eut une reponse a cette question qui vingt fois
+s'etait posee a son esprit.
+
+"Ma chere enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
+vous donner le conseil de vous montrer discrete et reservee demain
+avec la dame dont la visite vous est annoncee.
+
+-- Discrete, a propos de quoi? reservee en quoi et comment?
+
+-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargee
+par M. Vulfran, c'est aussi de votre education, voila pourquoi je
+vous adresse ce conseil, dans votre interet comme dans l'interet
+de tous.
+
+-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
+faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
+qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il
+m'effraie.
+
+-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu a Maraucourt, vous
+devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
+M. Edmond sont une cause d'inquietude pour tout le pays.
+
+-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.
+
+-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
+sans compter ceux qui vivent eux-memes de ces ouvriers, si
+M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
+sentir que ces questions ne se sont pas posees sans eveiller des
+convoitises. M. Vulfran en leguerait-il la direction a ses deux
+neveux; ou bien a un seul qui lui inspirerait plus de confiance
+que l'autre; ou bien encore a celui qui depuis vingt ans a ete son
+bras droit et qui, ayant dirige avec lui cette immense machine,
+est peut-etre plus que personne en situation et en etat de ne pas
+la laisser pericliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
+M. Theodore, on a cru qu'il designait ainsi celui-ci pour son
+successeur. Mais quand l'annee derniere il a appele pres de lui
+M. Casimir au moment ou celui-ci sortait de l'Ecole des ponts et
+chaussees, on a compris qu'on s'etait trompe, et que le choix de
+M. Vulfran ne s'etait encore fixe sur personne, par cette raison
+decisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgre
+les querelles qui les ont separes depuis plus de douze ans, c'est
+son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de pere, et il
+l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on
+ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait
+probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
+cette personne qui n'etait autre que notre ancien cure M. l'abbe
+Poiret; mais M. l'abbe Poiret est mort depuis deux ans, et
+aujourd'hui il parait a peu pres certain qu'il est impossible de
+savoir a quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sur
+que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui
+ont interet a ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
+fermement, elles sont non moins sures qu'il est mort reellement,
+et elles manoeuvrent de facon a se trouver maitresses de la
+situation le jour ou la nouvelle de cette mort arrivera a
+M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma
+chere enfant, comprenez-vous l'interet que vous avez, vous qui
+vivez dans l'intimite de M. Vulfran, a vous montrer discrete et
+reservee avec la mere de M. Casimir, qui, de toutes les manieres,
+travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
+celui-ci? Si vous etiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
+la mere de M. Theodore. De meme que si vous etiez trop bien avec
+celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
+vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
+vous gagniez les bonnes graces des deux, vous vous attireriez
+peut-etre l'hostilite de celui qui a tout a redouter d'elles.
+Voila pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
+Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
+interrogee de facon a ce que vous deviez malgre tout repondre, ne
+dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
+souvent on a plus d'interet a s'effacer qu'a briller, et a se
+faire prendre pour une fille un peu bete plutot que pour une trop
+intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraitrez
+intelligente, plus vous le serez."
+
+
+XXXIV
+
+Ces conseils, donnes avec une bienveillance amicale, n'etaient pas
+pour rassurer Perrine, deja inquiete de la venue de Mme Bretoneux.
+
+Et cependant, si sinceres qu'ils fussent, ils attenuaient la
+verite plutot qu'ils ne l'exageraient, car precisement parce que
+Mlle Belhomme etait physiquement d'une exageration malheureuse,
+moralement elle etait d'une reserve excessive, ne se mettant,
+jamais en avant, ne disant que la moitie des choses, les
+indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les preceptes
+qu'elle venait de donner a Perrine et qui etaient les siens memes.
+
+En realite la situation etait encore beaucoup plus difficile que
+ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des
+convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait
+des caracteres des deux meres qui avaient engage la lutte pour que
+leur fils heritat seul, un jour ou l'autre, des usines de
+Maraucourt, et d'une fortune qui s'elevait, disait-on, a plus de
+cent millions.
+
+L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frere aine de
+M. Vulfran, avait vecu devoree d'envie, en attendant que son mari,
+grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnat
+l'existence brillante a laquelle ses gouts mondains lui donnaient
+droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient
+realise son ambition, elle continuait a se devorer en attendant
+maintenant que, par son oncle, Theodore obtint ce qui lui avait
+manque a elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle
+avait ratee.
+
+L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariee a un negociant
+de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans
+qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance
+maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur,
+commissionnaire-expediteur, roulage, transports maritimes, --
+voulait la fortune de son frere autant pour l'amour meme de la
+richesse que pour l'enlever a sa belle-soeur qu'elle detestait.
+
+Tant que M. Vulfran et son fils avaient vecu en bons rapports,
+elles avaient du se contenter de tirer de leur frere ce qu'elles
+en pouvaient obtenir en prets d'argent qu'on ne remboursait pas,
+en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent
+riche est force d'accorder.
+
+Mais le jour ou, a la suite de prodigalites excessives et de
+depenses exagerees, Edmond avait ete envoye dans l'Inde,
+ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle,
+en realite comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pense a
+tirer parti de cette situation; et quand ce fils en revolte
+s'etait marie malgre la defense de son pere, elles avaient
+commence, chacune de son cote, a se preparer pour que leur fils
+put, a un moment donne, prendre la place de l'exile.
+
+A cette epoque Theodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait
+pas, par ce qu'il s'etait montre jusque-la, qu'il put etre jamais
+propre au travail et aux affaires commerciales: choye, gate par sa
+mere qui lui avait donne ses gouts et ses idees, il ne vivait que
+pour les theatres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux
+fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle
+se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un
+village, sous la ferule d'un maitre qui ne comprenait que le
+travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le
+dernier de ses employes! Cette existence exasperante, il ne
+l'avait supportee que le mepris au coeur pour ce qu'elle lui
+imposait d'ennuis, de fatigues et de degouts. Dix fois par jour il
+decidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'etait
+dans l'esperance d'etre bientot maitre, seul maitre de cette
+affaire considerable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de
+facon a la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-a-
+dire de Paris, ou il se rattraperait enfin de ses miseres.
+
+Quand Theodore avait commence a travailler avec son oncle, Casimir
+n'avait que onze ou douze ans, et etait par consequent trop jeune
+pour prendre une place a cote de son cousin. Mais pour cela sa
+mere n'avait pas desespere qu'il put l'occuper un jour en
+regagnant le temps perdu: ingenieur, Casimir du haut de l'X
+dominerait M. Vulfran, en meme temps qu'il ecraserait de sa
+superiorite officielle son cousin qui n'etait rien. C'etait donc
+pour l'Ecole polytechnique qu'il avait ete chauffe, ne travaillant
+que les matieres exigees pour les examens de l'ecole, et cela en
+proportion de leur coefficient: 58 les mathematiques, 10 la
+physique, 5 la chimie, 6 le francais. Et alors il s'etait produit
+ce resultat facheux pour lui, que, comme a Maraucourt, les
+vulgaires connaissances usuelles etaient plus utiles que l'X,
+l'ingenieur n'avait pas plus domine l'oncle qu'il n'avait ecrase
+le cousin. Et meme celui-ci avait garde l'avance que dix annees de
+vie commerciale lui donnaient, car s'il n'etait pas savant, il en
+convenait, au moins il etait pratique, pretendait-il, sachant bien
+que cette qualite etait la premiere de toutes pour son oncle.
+
+"Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Theodore,
+puisqu'ils ne sont pas seulement en etat d'ecrire clairement une
+lettre d'affaires avec une orthographe decente?
+
+-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine
+qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'a Paris! quels services, sans
+cela, il rendrait a mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un
+monomane qui, des le jeudi, ne pense qu'a filer le samedi soir a
+Paris, disposant tout, derangeant tout dans ce but unique, et qui,
+du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la
+journee du dimanche passee a Paris."
+
+Les meres ne faisaient que developper ces deux themes en les
+enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que
+Theodore seul pouvait etre son second, celle-la que Casimir seul
+etait un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutot dispose a
+croire, de Theodore ce que disait la mere de Casimir, et de
+Casimir ce que disait celle de Theodore, c'est-a-dire qu'en
+realite il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre,
+ni pour le present ni pour l'avenir.
+
+De la, chez lui, des dispositions a leur egard, qui etaient
+precisement tout autres que celles que chacune d'elles avait si
+aprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement
+et a aucun point de vue des fils.
+
+Et meme, dans ses procedes a leur egard, on pouvait facilement
+voir qu'il avait tenu a ce que cette distinction fut evidente pour
+tous, car, malgre les sollicitations de tout genre, directes et
+detournees, dont on l'avait enveloppe, il n'avait jamais consenti
+a les loger au chateau ou cependant les appartements ne manquaient
+pas, ni a leur permettre de partager sa vie intime, si triste et
+si solitaire qu'elle fut.
+
+"Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi", avait-il
+toujours repondu.
+
+Et, partant de la, il avait donne a Theodore la maison qu'il
+habitait lui-meme avant de faire construire son chateau, et a
+Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilite que Mombleux
+remplacait.
+
+Aussi leur surprise avait-elle ete vive et leur indignation
+exasperee, quand une etrangere, une gamine, une bohemienne s'etait
+installee dans ce chateau ou ils n'entraient que comme invites.
+
+Que signifiait cela?
+
+Qu'etait cette petite fille?
+
+Que devait-on craindre d'elle?
+
+C'etait ce que Mme Bretoneux avait demande a son fils, mais ses
+reponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-
+meme une enquete qui l'eclairat.
+
+Arrivee assez inquiete, il ne lui fallut que peu de temps pour se
+rassurer, tant Perrine joua bien le role que Mlle Belhomme lui
+avait souffle.
+
+Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux a demeure chez lui,
+il n'en etait pas moins hospitalier, et meme largement,
+fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa
+belle-soeur, son frere et son beau-frere venaient le voir a
+Maraucourt. Dans ces occasions, le chateau prenait un air de fete
+qui ne lui etait pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage
+force; les domestiques arboraient leurs livrees; les voitures et
+les chevaux sortaient des remises et des ecuries avec leurs
+harnais de gala; et le soir, dans l'obscurite, les habitants du
+village voyaient flamboyer le chateau depuis le rez-de-chaussee
+jusqu'aux fenetres des combles, et de Picquigny a Amiens, d'Amiens
+a Picquigny, circulaient le cuisinier et le maitre d'hotel charges
+des approvisionnements.
+
+Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'etait donc conforme a l'usage
+etabli et en debarquant a la gare de Picquigny elle avait trouve
+le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener a Maraucourt,
+comme en descendant de voiture elle avait trouve Bastien pour la
+conduire a l'appartement, toujours le meme, qui lui etait reserve
+au premier etage.
+
+Mais malgre cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses
+neveux, meme celle de Casimir, n'avait ete modifiee en rien: il
+verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soiree avec
+elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au
+neveu, il en serait de meme pour eux, ils dejeuneraient et
+dineraient au chateau, ou ils resteraient le soir aussi tard
+qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrees les heures de
+bureau.
+
+Sacrees pour les neveux, elles l'etaient aussi pour M. Vulfran et
+par consequent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait
+pas pu organiser et poursuivre son enquete sur "la bohemienne"
+comme elle l'aurait voulu.
+
+Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Francoise
+pour la questionner adroitement, ainsi que Zenobie et Rosalie,
+etait simple et, de ce cote, elle avait obtenu tous les
+renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se
+rapportaient a l'arrivee dans le pays de "la bohemienne", a la
+facon dont elle avait vecu depuis ce moment, enfin a son
+installation aupres de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il,
+a sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-meme
+qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle
+etait et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de
+son succes subit, ne se presentait pas dans des conditions faciles
+a combiner.
+
+A table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait
+avec M. Vulfran; apres le dejeuner, elle montait tout de suite a
+sa chambre; au retour de la tournee des usines, elle travaillait
+avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de
+nouveau a sa chambre; alors, quand, ou et comment la prendre pour
+l'avoir seule et librement la retourner?
+
+De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son depart, se decida
+a l'aller trouver dans sa chambre, ou Perrine, qui se croyait
+debarrassee d'elle, dormait tranquillement.
+
+Quelques coups frappes a sa porte, l'eveillerent; elle ecouta, on
+frappa de nouveau.
+
+Elle se leva et alla a la porte a tatons:
+
+"Qui est la?
+
+-- Ouvrez, c'est moi.
+
+-- Mme Bretoneux?
+
+-- Oui."
+
+Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans
+la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumiere
+electrique.
+
+"Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer."
+
+Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de facon a
+avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commenca:
+
+"C'est de mon frere que j'ai a vous parler, a propos de certaines
+recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez
+Guillaume aupres de lui, vous pouvez prendre des precautions
+utiles a sa sante et dont Guillaume, malgre tous ses defauts,
+l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il
+est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre
+les memes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons
+le reconnaitre."
+
+Aux premiers mots, Perrine s'etait rassuree: puisqu'on voulait lui
+parler de M. Vulfran, elle n'avait rien a craindre; mais quand
+elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait
+intelligente, sa defiance se reveilla, car il etait impossible que
+Mme Bretoneux qui, elle, etait vraiment intelligente et fine, put
+etre sincere en parlant ainsi; or, si elle n'etait pas sincere, il
+importait de se tenir sur ses gardes.
+
+"Je vous remercie, madame, dit-elle en exagerant son sourire
+niais, bien sur que je ne demande qu'a vous rendre les memes
+services que Guillaume."
+
+Elle souligna ces derniers mots de facon a laisser entendre qu'on
+pouvait tout lui demander.
+
+"Je disais bien que vous etiez intelligente, reprit Mme Bretoneux,
+et je crois que nous pouvons compter sur vous.
+
+-- Vous n'avez qu'a commander, madame.
+
+-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive a
+veiller sur la sante de mon frere et a prendre toutes les
+precautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui
+peut etre mortel, en lui donnant une de ces congestions
+pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite.
+Savez-vous que si cette bronchite se guerissait, on pourrait
+l'operer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour
+nous tous."
+
+Cette fois, Perrine repondit:
+
+"Moi aussi, je serais bien heureuse.
+
+-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si
+reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous
+n'etes pas de la famille."
+
+Elle reprit son air niais.
+
+"Bien sur, mais ca n'empeche pas que je sois attachee a
+M. Vulfran, vous pouvez me croire.
+
+-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
+soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
+mieux. Mon frere n'a pas besoin seulement d'etre preserve du
+froid, il a besoin aussi d'etre defendu contre les emotions
+brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
+messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches
+sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
+fils, notre cher Edmond."
+
+Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne repondit pas
+a cette ouverture, bien certaine que "ces messieurs", c'est-a-dire
+les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches a
+Mme Bretoneux; que Casimir en eut parle, il n'y avait la rien que
+de vraisemblable, puisqu'il avait appele sa mere a son secours;
+mais Theodore, cela n'etait pas possible.
+
+"Ils m'ont dit que lettres et depeches passaient par vos mains et
+que vous les traduisiez a mon frere. Eh bien! il serait tres
+important, au cas ou ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
+nous ne le prevoyons que trop, helas! que mon fils en fut averti
+le premier; il m'enverrait une depeche, et, comme la distance
+d'ici a Boulogne n'est pas tres grande, j'accourrais soutenir mon
+pauvre frere: une soeur, surtout une soeur ainee, trouve d'autres
+consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?
+
+-- Oh! bien sur, madame, que je comprends; il me semble au moins.
+
+-- Alors, nous pouvons compter sur vous?"
+
+Perrine hesita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
+repondre.
+
+"Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.
+
+-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
+ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
+je vais vous prouver que, quant a nous, nous ne serons pas
+ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous
+donnerait?"
+
+Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une reponse a
+cette offre, elle la mit dans un sourire.
+
+"Une belle robe avec une petite traine, continua Mme Bretoneux.
+
+-- Je suis en deuil.
+
+-- Mais le deuil n'empeche pas de porter une robe a traine. Vous
+n'etes pas assez habillee pour diner a la table de mon frere et
+meme vous etes tres mal habillee, fagotee comme un chien savant.
+
+Perrine savait qu'elle n'etait pas bien habillee, cependant elle
+fut humiliee d'etre comparee a un chien savant, et surtout de la
+facon dont cette comparaison etait faite, avec l'intention
+manifeste de la rabaisser.
+
+-- J'ai pris ce que j'ai trouve chez Mme Lachaise.
+
+-- Mme Lachaise etait bonne pour vous habiller quand vous n'etiez
+qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu a mon frere de vous
+admettre a sa table, il ne faut pas que nous ayons a rougir de
+vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
+moment."
+
+Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du role qu'elle jouait.
+
+"Ah! dit-elle tristement.
+
+-- Ce que vous etes drole avec votre blouse, vous n'en avez pas
+idee."
+
+Et l'evocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
+avait cette fameuse blouse devant les yeux.
+
+"Mais cela est facile a reparer, et quand vous serez belle comme
+je veux que vous le soyez, avec une robe habillee pour la salle a
+manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
+a qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute
+qu'elle vaut la robe. Voyons un peu."
+
+Disant cela, d'un air d'autorite, elle ouvrit les uns apres les
+autres les tiroirs de la commode, et meprisante, elle les referma
+d'un mouvement brusque en haussant les epaules avec pitie.
+
+"Je m'en doutais, reprit-elle, c'est miserable, indigne de vous."
+
+Perrine, suffoquee, ne repondit rien.
+
+"Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
+a Maraucourt, et que je me charge de vous."
+
+Le mot qui monta aux levres de Perrine fut un refus: elle n'avait
+pas besoin qu'on se chargeat d'elle, surtout avec de pareils
+procedes; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
+role a remplir, rien ne devait le lui faire oublier; apres tout,
+c'etaient les paroles de Mme Bretoneux qui etaient mauvaises et
+dures, ses intentions, au contraire, s'annoncaient bonnes et
+genereuses.
+
+"Je vais dire a mon frere, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous
+commander chez une couturiere d'Amiens dont je lui donnerai
+l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
+de plus, chez une bonne lingere, un trousseau complet. Fiez-vous-
+en a moi, vous aurez quelque chose de joli, qui a chaque instant,
+je l'espere au moins, me rappellera a votre souvenir. La-dessus
+dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit."
+
+
+XXV
+
+"Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran" ne signifiait pas
+du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
+comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot a Casimir
+des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.
+
+Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
+facon de la regarder qui aurait du provoquer les confidences.
+
+Mais quelles confidences eut-elle pu faire, alors meme qu'elle se
+fut decidee a rompre le silence que M. Vulfran lui avait commande?
+
+Elles etaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
+arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles etaient
+incompletes, avec des trous qui paraissaient difficiles a combler,
+surtout pour les trois dernieres annees. Mais cela ne desesperait
+pas M. Vulfran et n'ebranlait pas sa foi. "Nous avons fait le plus
+difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons eclaire les
+temps les plus eloignes; comment la lumiere ne se ferait-elle pas
+sur ceux qui sont pres de nous? un jour ou l'autre le fil se
+rattachera et alors il n'y aura plus qu'a le suivre."
+
+Si de ce cote Mme Bretoneux n'avait guere reussi, au moins n'en
+avait-il pas ete de meme pour les soins qu'elle avait recommande a
+Perrine de donner a M. Vulfran. Jusque-la Perrine ne se serait pas
+permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaeton, ni,
+les jours de froid ou de brouillard, de rappeler a M. Vulfran
+qu'il etait prudent a lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un
+foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait ose, quand
+les soirees etaient fraiches, fermer les fenetres du cabinet; mais
+du moment qu'elle avait ete avertie par Mme Bretoneux que le
+froid, l'humidite, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
+maladie de M. Vulfran, elle ne s'etait plus laisse arreter par ces
+scrupules et ces timidites.
+
+Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
+temps, sans veiller a ce que le pardessus se trouvat a sa place
+habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
+vent frais, elle le posait elle-meme sur les epaules de
+M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie
+vint a tomber, elle arretait aussitot, et relevait la capote. Que
+la soiree ne fut pas tiede apres le diner, et elle refusait de
+sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course a pied,
+elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
+plaindre, car la plainte etait precisement ce qu'il avait le plus
+en horreur, pour lui-meme aussi bien que pour les autres; mais
+maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui etait une
+souffrance accompagnee de toux, d'etouffement, de palpitations,
+elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
+qu'il ne put pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modere,
+celui precisement qui lui etait utile, non nuisible.
+
+Une apres-midi qu'ils traversaient ainsi a pied le village, ils
+rencontrerent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
+saluer M. Vulfran, et apres quelques paroles de politesse le
+quitta en disant:
+
+"Je vous laisse sous la garde de votre Antigone."
+
+Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran
+qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
+questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'etait cette
+Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprie a sa
+jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquite, l'_OEdipe
+a Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
+du Monde, Perrine recommenca cette lecture pour M. Vulfran, qui
+s'en montra emu, sensible surtout a ce qui s'appliquait a sa
+propre situation.
+
+"C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et meme
+plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
+soins et sa tendresse a son pere."
+
+Par la, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection
+de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se repandre en
+effusion. Elle en fut si bouleversee que, lui prenant la main,
+elle la lui baisa.
+
+"Oui, dit-il, tu es une bonne fille."
+
+Et lui mettant la main sur la tete, il ajouta:
+
+"Meme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
+saura reconnaitra ce que tu as ete pour moi.
+
+-- Je suis si peu et je voudrais etre tant!
+
+-- Je lui dirai ce que tu as ete, et d'ailleurs il le verra bien,
+car c'est un homme de coeur que mon fils."
+
+Bien souvent il s'etait exprime dans ces termes ou d'autres du
+meme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensee de lui
+demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
+severe, mais chaque fois, les paroles s'etaient arretees dans sa
+gorge serree par l'emotion: c'etait chose si grave pour elle
+d'aborder un pareil sujet.
+
+Cependant ce soir-la, encouragee par ce qui venait de se passer,
+elle se sentit plus forte; jamais occasion s'etait-elle presentee
+plus favorable: elle etait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
+ou jamais personne n'entrait sans etre appele, assise pres de lui,
+sous la lumiere de la lampe, devait-elle hesiter plus longtemps?
+
+Elle ne le crut pas:
+
+"Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoisse et la voix
+fremissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
+et a laquelle je pense a chaque instant sans oser en parler?
+
+-- Dis.
+
+-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme
+vous l'aimez, vous ayez pu vous separer de lui.
+
+-- C'est qu'a ton age on ne comprend, on ne sent que ce qui est
+affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pere
+me faisait une loi d'imposer a mon fils, coupable de fautes qui
+pouvaient l'entrainer loin, une punition qui serait une lecon. Il
+fallait qu'il eut la preuve que ma volonte etait au-dessus de la
+sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, ou j'avais
+l'intention de ne le tenir que peu de temps, et ou je lui donnais
+une situation qui menageait sa dignite, puisqu'il etait le
+representant de ma maison. Pouvais-je prevoir qu'il s'eprendrait
+de cette miserable creature et se laisserait entrainer dans un
+mariage fou, absolument fou?
+
+-- Mais le pere Fildes dit que celle qu'il a epousee n'etait point
+une miserable creature.
+
+-- Elle en etait une, puisqu'elle a accepte un mariage nul en
+France, et des lors je ne pouvais pas la reconnaitre pour ma
+fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils pres de moi,
+tant qu'il ne se serait pas separe d'elle; c'eut ete manquer a mon
+devoir de pere, en meme temps qu'abdiquer ma volonte, et un homme
+comme moi ne peut pas en arriver la; je veux ce que je dois, et ne
+transige pas plus sur la volonte que sur le devoir."
+
+Il dit cela avec une fermete d'accent qui glaca Perrine; puis,
+tout de suite il poursuivit:
+
+"Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu
+recevoir mon fils apres son mariage, je veux presentement le
+rappeler pres de moi. C'est que les conditions ne sont plus
+aujourd'hui ce qu'elles etaient a cette epoque. Apres treize
+annees de ce pretendu mariage, mon fils doit etre aussi las de
+cette creature que de la vie miserable qu'elle lui a fait mener
+pres d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changees
+aussi: ma sante est loin d'etre restee ce qu'elle etait, je suis
+malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
+une operation qu'on ne risquera que si je suis dans un etat de
+calme lui assurant des chances serieuses de reussite. Quand mon
+fils saura cela, crois-tu qu'il hesitera a quitter cette femme, a
+laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'a sa
+fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourne
+ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas eprouves!
+Qu'il apprenne la verite, tu le verras accourir.
+
+-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?
+
+-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.
+
+-- Le pere Fildes dit qu'il a ete marie dans la chapelle de la
+mission par le pere Leclerc.
+
+-- Ce mariage est nul en France pour avoir ete contracte
+contrairement a la loi.
+
+-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?
+
+-- Je le ferai casser a Rome.
+
+-- Mais sa fille?
+
+-- La loi ne reconnait pas cette fille.
+
+-- La loi est-elle tout?
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas
+ses enfants, ses parents. Ce n'etait pas en vertu de la loi que
+j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il etait bon, tendre,
+affectueux, attentif pour moi, parce que j'etais heureuse quand il
+m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
+qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais
+pas qu'il y eut rien de meilleur que d'etre avec lui-meme, quand
+il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il
+m'aimait parce qu'il m'avait elevee, parce qu'il me donnait ses
+soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il
+sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien a
+voir la dedans; je ne me demandais pas si c'etait la loi qui le
+faisait mon pere, car j'etais bien certaine que c'etait
+l'affection que nous avions l'un pour l'autre.
+
+-- Ou veux-tu en venir?
+
+-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
+deraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
+sens.
+
+-- Et c'est pour cela que je t'ecoute, parce que tes paroles, pour
+peu experimentees qu'elles soient, sont au moins celles d'une
+bonne fille.
+
+-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir a ceci, c'est que si vous
+aimez votre fils et voulez l'avoir pres de vous, lui de son cote
+il doit aimer sa fille et veut l'avoir pres de lui.
+
+-- Entre son pere et sa fille, il n'hesitera pas; d'ailleurs le
+mariage annule, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
+l'Inde sont precoces; il pourra bientot la marier, ce qui, avec la
+dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
+peu sense pour ne pas se separer d'une fille qui, elle,
+n'hesiterait pas a se separer bientot de lui pour suivre son mari.
+D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est
+aussi d'autres choses qui pesent d'un lourd poids sur nos
+determinations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
+n'etait pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la
+lui montrerai, la situation qu'elle lui assure a la tete de
+l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes
+les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
+une petite moricaude qui l'arretera.
+
+-- Mais cette petite moricaude n'est peut-etre pas aussi horrible
+que vous l'imaginez.
+
+-- Une Hindoue.
+
+-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
+moyenne plus beaux que les Europeens.
+
+-- Exagerations de voyageurs.
+
+-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les
+yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrete, la
+physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs
+mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail;
+qu'ils sont appliques a l'etude...
+
+-- Tu as de la memoire.
+
+-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il resulte de ces
+livres qu'une Hindoue n'est pas forcement une horreur comme vous
+etes dispose a le croire.
+
+-- Que m'importe, puisque je ne la connaitrai pas.
+
+-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-etre vous
+interesser a elle, vous attacher a elle...
+
+-- Jamais; rien qu'en pensant a elle et a sa mere, je suis pris
+d'indignation.
+
+-- Si vous la connaissiez... cette colere s'apaiserait peut-etre."
+
+Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
+mais cependant ne lui coupa pas la parole:
+
+"J'entends si elle n'etait pas du tout ce que vous supposez; car
+elle peut, n'est-ce pas, etre le contraire de ce que votre colere
+imagine: le pere Fildes dit que sa mere etait douee des plus
+charmantes qualites, intelligente, bonne, douce...
+
+-- Le pere Fildes est un brave pretre qui voit la vie et les gens
+avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette
+femme dont il parle.
+
+-- Il dit qu'il parle d'apres les temoignages de tous ceux qui
+l'ont connue; ces temoignages de tous n'ont-ils pas plus
+d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez
+dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille,
+des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?
+
+-- Ne parle pas contre toi.
+
+-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
+justice...
+
+-- La justice!
+
+-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
+ignorance, je crois etre la justice. Precisement parce que sa
+naissance est menacee et contestee, cette jeune fille en se voyant
+accueillie, ne pourrait pas ne pas etre emue d'une profonde
+reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
+raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
+coeur."
+
+Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir,
+et avec un elan qui donnait a sa voix un accent vibrant:
+
+"Ah! monsieur, ne voulez-vous pas etre aime par votre fille?"
+
+Il se leva d'un mouvement impatient:
+
+"Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
+je hais sa mere; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent.
+Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcele, il ne serait pas
+pres de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas ete tout
+pour lui, quand moi son pere, je n'etais rien?"
+
+Il parlait avec vehemence en marchant a pas saccades par son
+cabinet, emporte, secoue par un acces de colere qu'elle n'avait
+pas encore vu. Tout a coup il s'arreta devant elle:
+
+"Monte a ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
+jamais, ne te permets de me parler de ces miserables; car enfin de
+quoi te meles-tu? Qui t'a charge de me tenir un pareil discours?"
+
+Un moment interdite, elle se remit:
+
+"Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille
+sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant a la place de
+votre petite fille."
+
+Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menacant qu'il ajouta:
+
+"Si tu ne veux pas que nous nous fachions, desormais n'aborde
+jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
+m'exasperer.
+
+-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisee par les larmes qui
+l'etouffaient, certainement j'aurais du me taire.
+
+-- Tu l'aurais du d'autant mieux que ce que tu as dit etait
+inutile."
+
+
+XXXVI
+
+Pour suppleer aux nouvelles que ses correspondants ne lui
+donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
+dernieres annees, M. Vulfran faisait paraitre dans les principaux
+journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
+une annonce repetee chaque semaine, promettant quarante livres de
+recompense a qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il
+fut, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
+des lettres qu'il avait recues de Londres parlait d'un projet
+d'Edmond de passer en Egypte et peut-etre en Turquie, il avait
+etendu ses insertions au Caire, a Alexandrie, a Constantinople:
+rien ne devait etre neglige, meme l'impossible, meme l'improbable;
+d'ailleurs n'etait-ce pas l'improbable qui devenait le
+vraisemblable dans cette existence cahotee?
+
+Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eut pu l'exposer a
+toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnetes, c'etait
+celle de son banquier a Amiens que M. Vulfran avait indiquee;
+c'etait donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des
+mille francs provoquait, et qui les transmettait a Maraucourt.
+
+Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'etait
+serieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui
+s'engageaient a faire des recherches dont ils garantissaient le
+succes, si on voulait bien leur envoyer une provision
+indispensable aux premieres demarches; quelques-unes etaient de
+simples romans qui se lancaient dans une fantaisie vague
+promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des
+faits remontant a cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
+dans les trois dernieres annees fixees par l'annonce, pas plus
+qu'elle ne fournissait l'indication precise demandee.
+
+C'etait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
+nulles qu'elles fussent generalement, elles ne decourageaient pas
+M. Vulfran et n'ebranlaient pas sa foi:
+
+"Il n'y a que l'annonce repetee qui produise de l'effet", disait-
+il toujours.
+
+Et sans se lasser, il repetait les siennes.
+
+Un jour enfin une lettre datee de Serajevo en Bosnie apporta une
+offre qui paraissait pouvoir etre prise en consideration: elle
+etait en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait deposer
+les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un
+banquier de Serajevo, on s'engageait a fournir des nouvelles
+authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
+novembre de la precedente annee: au cas ou l'on accepterait cette
+proposition, on devait repondre poste restante a Serajevo sous le
+numero 917.
+
+"Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'ecria M. Vulfran, c'est
+pres de nous, le mois de novembre."
+
+Et il montra une joie qui etait un aveu de ses craintes: c'etait
+maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec
+preuves a l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi
+paternelle.
+
+Pour la premiere fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
+il parla de son fils a ses neveux et a Talouel.
+
+"J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles
+d'Edmond; il etait en Bosnie au mois de novembre."
+
+L'emoi fut grand quand ce bruit se repandit dans le pays. Comme
+toujours en pareille circonstance on l'amplifia:
+
+"M. Edmond va arriver!
+
+-- Est ce possible?
+
+-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
+neveux et de Talouel."
+
+En realite, elle etait curieuse cette mine: preoccupee chez
+Theodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
+au contraire epanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
+pris l'habitude de faire exprimer a sa physionomie comme a ses
+paroles precisement le contraire de ce qu'il pensait.
+
+Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire a ce
+retour:
+
+"Le vieux a ete trop dur; le fils n'avait pas merite que, pour
+quelques dettes, on l'envoyat aux Indes. Mis en dehors de sa
+famille, il s'en est cree une autre la-bas.
+
+-- Et puis etre en Bosnie, en Turquie, quelque part par la, cela,
+ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que
+la route des Indes en France passe par la Bosnie?"
+
+Cette reflexion etait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
+jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y meler
+aucune consideration sentimentale.
+
+"Comme vous je desire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
+a la maison une solidite qui lui manque, mais il ne suffit pas que
+je desire une chose pour que j'y croie; c'est Francais cela, ce
+n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_."
+
+Justement parce que ces reflexions etaient d'un Anglais, elles
+faisaient hausser les epaules: si le patron parlait du retour de
+son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'etait pas homme a
+s'emballer, le patron.
+
+"En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel
+qui parle, c'est le pere."
+
+A chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses
+esperances:
+
+"Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas
+l'Inde, une mer dans laquelle on disparait; si nous avons des
+nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
+sur une piste qu'il sera facile de suivre."
+
+Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliotheque les livres
+qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
+explication satisfaisante, ce que son fils etait venu faire dans
+ce pays sauvage, au climat rude, ou il n'y a ni commerce, ni
+industrie.
+
+"Peut-etre s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.
+
+-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son
+prochain retour; de plus s'il etait la de passage, il semble
+vraisemblablement qu'il n'etait pas accompagne de sa femme et de
+sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc
+il y aurait separation entre eux."
+
+Comme elle ne repondait rien malgre l'envie qu'elle en avait, il
+s'en facha:
+
+"Tu ne dis rien.
+
+-- C'est que je n'ose pas ne pas etre d'accord avec vous.
+
+-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.
+
+-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
+pour d'autres. Ne m'avez-vous pas defendu d'aborder jamais ce qui
+se rapporte a... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer a
+vous facher.
+
+-- Tu ne me facheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
+admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.
+
+-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour
+des femmes, surtout quand ces femmes ont voyage dans les montagnes
+de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les
+dangers a celles des Balkans. Et puis d'un autre cote, si
+M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas
+pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagne,
+puisque les lettres que vous avez recues des differentes contrees
+de l'Inde disent que partout elles etaient avec lui. Enfin il y a
+encore une autre consideration que je n'ose pas vous dire,
+precisement parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos esperances.
+
+-- Dis-la quand meme.
+
+-- Je la dirai, mais a l'avance je vous demande de ne voir dans
+mes paroles que le souci de votre sante, qui serait atteinte au
+cas ou votre attente serait decue; ce qui est possible n'est-ce
+pas?
+
+-- Explique-toi clairement.
+
+-- De ce que M. Edmond etait a Serajevo au mois de novembre, vous
+concluez qu'il doit etre de retour ici... bientot.
+
+-- Evidemment.
+
+-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.
+
+-- Je n'admets pas cela.
+
+-- Une raison ou une autre peut l'empecher de revenir... N'est-il
+pas possible qu'il ait disparu?
+
+-- Disparu?
+
+-- S'il etait retourne aux Indes... ou ailleurs; s'il etait parti
+pour l'Amerique?
+
+-- Les si entasses les uns par-dessus les autres conduisent a
+l'absurde.
+
+-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on desire et
+en repoussant les autres on s'expose...
+
+-- A quoi?
+
+-- Quand ce ne serait qu'a l'impatience. Voyez dans quel etat
+agite vous etes depuis que vous avez recu cette nouvelle de
+Serajevo; et cependant les delais ne sont pas ecoules pour que la
+reponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous
+avez maintenant plusieurs acces par jour et aussi des
+palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit a chaque
+instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-
+il si cette reponse se fait encore attendre, et surtout si... elle
+n'est pas ce que vous esperez, ce que vous voulez? Vous vous etes
+si bien habitue a dire: "Cela est ainsi, et non autrement", que je
+ne peux pas ne pas m'... inquieter. Cela est si terrible d'etre
+frappe par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si
+j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrive: apres avoir tout
+craint pour mon pere, nous etions sures de son prompt
+retablissement le jour meme ou nous l'avons perdu; nous avons ete
+folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup
+inattendu qui a tue ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever;
+six mois apres, elle est morte a son tour. Alors pensant a cela,
+je me dis..."
+
+Mais elle n'acheva pas, les sanglots etranglerent les paroles dans
+sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait
+qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquerent.
+
+"N'evoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et
+parce que tu as ete cruellement eprouvee, n'imagine pas qu'il n'y
+a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus
+cela serait injuste."
+
+Evidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait,
+n'ebranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible
+que ce qui s'accordait avec son desir: elle ne pouvait donc
+qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se
+passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens
+apportant la reponse de Serajevo.
+
+Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-
+meme.
+
+Un matin que Talouel comme a son ordinaire se promenait sur son
+banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son
+regard, qui ne laissait rien echapper, les cours de l'usine, il
+vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture a la
+grille des Shedes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave,
+avec une attitude compassee.
+
+Precipitamment il degringola l'escalier de sa veranda et courut
+au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine etait
+d'accord avec la demarche et l'attitude. Incapable de se contenir
+il s'ecria:
+
+"Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?
+
+-- Mauvaises."
+
+La reponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:
+
+"Mais...
+
+-- Mauvaises."
+
+Puis, changeant tout de suite de sujet:
+
+"M. Vulfran est dans ses bureaux?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Je dois l'entretenir tout d'abord.
+
+-- Cependant...
+
+-- Vous comprenez."
+
+Si le banquier qui, dans son attitude embarrassee, fixait ses
+regards a terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devine
+qu'au cas ou Talouel deviendrait un jour le maitre des usines de
+Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discretion.
+
+Autant Talouel s'etait montre obsequieux quand il avait espere
+obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalite
+quand il vit ses avances repoussees:
+
+"Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet", dit-il en
+s'eloignant les mains dans ses poches.
+
+Comme ce n'etait pas la premiere fois que le banquier venait a
+Maraucourt, il n'eut pas de peine a trouver le cabinet de
+M. Vulfran, et arrive a sa porte, il s'arreta un moment pour se
+preparer.
+
+Il n'avait pas encore frappe qu'une voix, celle de M. Vulfran,
+cria:
+
+"Entrez!"
+
+Il n'y avait plus a differer, il entra en s'annoncant:
+
+"Bonjour, monsieur Vulfran.
+
+-- Comment, c'est vous! a Maraucourt!
+
+-- Oui, j'avais affaire ce matin a Picquigny; alors j'ai pousse
+jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo."
+
+-- Perrine assise a sa table n'avait pas besoin que ce nom fut
+prononce pour savoir qui venait d'entrer: elle resta petrifiee.
+
+"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.
+
+-- Elles ne sont pas ce que vous deviez esperer, ce que nous
+esperions tous.
+
+-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?
+
+-- Il semble que ce soit un honnete homme.
+
+-- Il ne sait rien?
+
+-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques...
+malheureusement.
+
+-- Malheureusement!"
+
+C'etait la premiere parole de doute que M. Vulfran prononcait.
+
+Il s'etablit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui
+s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il
+passait: la surprise, l'inquietude.
+
+"Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de
+novembre? dit-il.
+
+-- On n'en a plus.
+
+-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues a cette epoque? quel
+caractere de certitude, d'authenticite presentent-elles?
+
+-- Nous avons des pieces officielles, visees par le consul de
+France a Serajevo.
+
+-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles memes.
+
+-- En novembre, M. Edmond est arrive a Sarajevo comme...
+photographe.
+
+-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de
+photographie?
+
+-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il
+voyageait en famille, accompagne de sa femme et de sa fille.
+Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la
+ville..."
+
+Il chercha dans les papiers qu'il avait deplies sur un coin du
+bureau de M. Vulfran.
+
+"Puisque vous avez des pieces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera
+plus vite fait.
+
+-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaille
+comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch.
+Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour..."
+
+Il consulta de nouveau ses papiers:
+
+"... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade a un village situe
+entre ces deux villes.
+
+-- Mon Dieu, s'ecria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!"
+
+Et il joignit les mains, le visage decompose, tremblant de la tete
+aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.
+
+"Vous etes un homme de grande force...
+
+-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils....
+
+-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse verite: le
+sept novembre... M. Edmond... est mort a Bousovatcha d'une
+congestion pulmonaire.
+
+-- C'est impossible!
+
+-- Helas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en
+recevant ces pieces, bien que leur traduction soit visee par le
+consul de France; mais cet acte de deces d'Edmond Vulfran
+Paindavoine, ne a Maraucourt (Somme), age de trente-quatre ans,
+n'emprunte-t-il pas un caractere d'authenticite a ces
+renseignements memes, si precis? Cependant, voulant douter malgre
+tout, j'ai, en recevant ces pieces hier, telegraphie a notre
+consul a Serajevo; voici sa reponse: "Pieces authentiques, mort
+certaine."
+
+Mais M. Vulfran paraissait ne pas ecouter: affaisse dans son
+fauteuil, ecroule sur lui-meme, la tete penchee en avant reposant
+sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine
+affolee, eperdue, suffoquee, se demandait s'il etait mort.
+
+Tout a coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui
+jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il
+pressa le bouton des sonneries electriques qui correspondaient
+dans les bureaux de Talouel, de Theodore et de Casimir.
+
+Cet appel etait si violent qu'ils accoururent aussitot tous trois.
+
+"Vous etes la, dit-il, Talouel, Theodore, Casimir?
+
+Tous trois repondirent en meme temps.
+
+"J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel,
+arretez partout et immediatement le travail; telephonez qu'on
+affiche qu'il reprendra apres-demain, et que demain un service
+sera celebre dans les eglises de Maraucourt, Saint-Pipoy,
+Hercheux, Bacourt et Flexelles.
+
+-- Mon oncle!" s'ecrierent d'une meme voix les deux neveux.
+
+Mais il les arreta:
+
+"J'ai besoin d'etre seul; laissez-moi."
+
+Tout le monde sortit, Perrine seule resta.
+
+"Aurelie, tu es la?" demanda M. Vulfran.
+
+Elle repondit dans un sanglot.
+
+"Rentrons au chateau."
+
+Comme toujours il avait pose sa main sur l'epaule de Perrine, et
+ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des
+ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traverserent ainsi le
+village ou deja la nouvelle courait de porte en porte, et chacun
+en les voyant passer se demandait s'il survivrait a cet
+ecrasement; comme il etait deja courbe, lui qui d'ordinaire
+marchait si solide, couche en avant comme un arbre que la tempete
+a brise par le milieu de son tronc.
+
+Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse
+encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait a
+l'epaule, elle sentait, sans qu'il prononcat une seule parole,
+combien profondement il etait atteint.
+
+Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:
+
+"Explique pourquoi je veux etre seul, dit-il, que personne
+n'entre, que personne ne me parle."
+
+Comme elle allait sortir:
+
+"Et je me refusais a te croire!
+
+-- Si vous vouliez me permettre...
+
+-- Laisse-moi", dit-il rudement.
+
+
+XXXVII
+
+Toute la nuit le chateau fut plein de mouvement et de bruit, car
+successivement arriverent: de Paris, M. et Mme Stanislas
+Paindavoine, prevenus par Theodore; de Boulogne, M. et
+Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de
+Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs
+enfants. Personne n'aurait manque au service de ce pauvre Edmond.
+D'ailleurs ne fallait-il pas etre la pour prendre position et se
+surveiller? Maintenant que la place etait vide, et bien vide a
+jamais, qui allait s'en emparer? C'etait l'heure des manoeuvres
+habiles ou chacun devait s'employer entierement, avec toute son
+energie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel desastre
+si cette industrie qui etait une des forces du pays, tombait aux
+mains d'un incapable comme Theodore! Quel malheur si un esprit
+borne comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux
+familles n'avait la pensee d'admettre qu'une association fut
+possible, qu'un partage put se faire entre les deux cousins: on
+voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits
+d'ailleurs avait-il a faire valoir cet autre?
+
+Perrine s'attendait a la visite matinale de Mme Bretoneux, et
+aussi a celle de Mme Paindavoine; mais elle ne recut ni l'une ni
+l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir
+besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'etait-elle en effet
+dans cette maison? Maintenant c'etait le frere de M. Vulfran, sa
+soeur, ses neveux, ses nieces, ses heritiers, enfin, qui y etaient
+les maitres.
+
+Elle s'attendait aussi a ce que M. Vulfran l'appellerait pour
+qu'elle le conduisit a l'eglise, comme elle le faisait tous les
+dimanches depuis qu'elle avait remplace Guillaume; mais il n'en
+fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des
+glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncerent la messe, elle
+le vit monter en landau appuye sur le bras de son frere,
+accompagne de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
+membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.
+
+Alors, n'ayant pas de temps a perdre, elle qui devait faire a pied
+le trajet du chateau a l'eglise, elle partit au plus vite.
+
+Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait etendu son
+linceul; elle fut surprise en traversant a la hate les rues du
+village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches,
+c'est-a-dire que les cabarets etaient pleins d'ouvriers qui
+buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le
+long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur
+porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
+cours. Personne n'assisterait-il donc au service?
+
+En entrant dans l'eglise ou elle avait eu peur de ne pas pouvoir
+entrer, elle la vit a moitie vide: dans le choeur etait rangee la
+famille; ca et la se montraient les autorites du village, les
+fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, tres rares
+etaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette
+journee dont les consequences pouvaient etre si graves pour eux
+cependant, avaient eu la pensee de venir joindre leurs prieres a
+celles de leur patron.
+
+Le dimanche sa place etait a cote de M, Vulfran, mais comme elle
+n'avait pas qualite pour l'occuper, elle prit une chaise a cote de
+Rosalie qui accompagnait sa grand'mere en grand deuil.
+
+"Helas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui
+pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?"
+
+Mais l'office qui commencait dispensa Perrine de repondre, et ni
+Rosalie, ni Francoise ne lui adresserent plus la parole, voyant
+combien elle etait bouleversee.
+
+A la sortie, elle fut arretee par Mlle Belhomme qui, comme
+Francoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et a qui elle dut
+repondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.
+
+"Vous rentrez a pied? demanda l'institutrice.
+
+-- Mais oui.
+
+-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux ecoles."
+
+Perrine eut voulu etre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et
+elle dut suivre la conversation de l'institutrice.
+
+"Savez-vous a quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever,
+s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brise, si accable
+qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est
+que pour la premiere fois aujourd'hui, il a peut-etre ete bon pour
+lui d'etre aveugle.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'eglise etait peu remplie.
+C'eut ete une douleur de plus que cette indifference de ses
+ouvriers a son malheur.
+
+--Ils n'etaient pas nombreux, cela est vrai.
+
+-- Au moins il ne l'a pas vu.
+
+-- Mais etes-vous sure qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le
+silence vide de l'eglise en meme temps que par le brouhaha des
+cabarets, quand il a traverse les rues du village? Avec les
+oreilles il reconstitue bien des choses.
+
+-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas
+besoin, le pauvre homme; et cependant..."
+
+Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme
+elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait,
+elle ajouta:
+
+"Et cependant ce serait une lecon, une grande lecon, car voyez-
+vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de
+s'associer a nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-
+memes a celles qu'ils eprouvent, ou a leur souffrance; et on peut
+le dire, parce que c'est l'expression de la stricte verite..."
+
+Elle baissa la voix:
+
+"... Ce n'a jamais ete le cas de M. Vulfran: homme juste avec les
+ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit du, mais c'est tout;
+et la seule justice, comme regle de ce monde, ce n'est pas assez:
+n'etre que juste, c'est etre injuste. Comme il est regrettable que
+M. Vulfran n'ait jamais eu l'idee qu'il pouvait etre un pere pour
+ses ouvriers; mais entraine, absorbe par ses grandes affaires, il
+n'a applique son esprit superieur qu'aux seules affaires. Quel
+bien il eut pu faire cependant, non seulement ici meme, ce qui
+serait deja considerable, mais partout par l'exemple donne. Qu'il
+en eut ete ainsi, et vous pouvez etre certaine que nous n'aurions
+pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons."
+
+Cela pouvait etre vrai, mais Perrine n'etait pas en situation
+d'apprecier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce
+qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la
+bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'etait vite prise d'une
+affection respectueuse. Qu'une autre eut exprime ces idees, il lui
+semblait que cela l'eut laissee indifferente, mais elle souffrait
+de ce qu'elles etaient celles d'une femme en qui elle avait mis
+une grande confiance.
+
+En arrivant devant les ecoles elle se hata donc de la quitter.
+
+"Pourquoi n'entrez-vous pas, nous dejeunerions ensemble, dit
+Mlle Belhomme qui avait devine que son eleve ne devait pas prendre
+place a la table de la famille.
+
+-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.
+
+-- Alors rentrez."
+
+Mais en arrivant au chateau elle vit que M. Vulfran n'avait pas
+besoin d'elle, et meme qu'il ne pensait pas du tout a elle; car
+Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant
+de voiture, M. Vulfran s'etait enferme dans son cabinet, ou
+personne ne devait entrer:
+
+"En un jour comme aujourd'hui, il ne veut meme pas dejeuner avec
+la famille.
+
+-- Elle reste, la famille?
+
+-- Vous pensez bien que non; apres le dejeuner, tout le monde
+part; je crois qu'il ne voudra meme pas recevoir les adieux de ses
+parents. Ah! il est bien accable. Qu'est-ce que nous allons
+devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.
+
+-- Que puis-je?
+
+-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il
+vous aime bien.
+
+-- Il m'aime!
+
+-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela."
+
+Comme Bastien l'avait annonce, toute la famille partit apres le
+dejeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans
+que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le
+coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prevenait de se
+tenir prete a l'accompagner le lendemain matin a l'heure
+habituelle.
+
+"Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le
+mieux: le travail c'est sa vie."
+
+Le lendemain a l'heure fixee, comme tous les matins elle se trouva
+dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientot elle le vit
+paraitre, marchant courbe, conduit par Bastien, qui,
+silencieusement fit un signe attriste pour dire que la nuit avait
+ete mauvaise.
+
+"Aurelie est-elle la?" demanda-t-il d'une voix alteree, dolente et
+faible comme celle d'un enfant malade.
+
+Elle s'avanca vivement:
+
+"Me voila, monsieur.
+
+-- Montons en voiture."
+
+Elle eut voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis
+en voiture, il s'affaissa et, la tete inclinee en avant, il ne
+prononca pas un mot.
+
+Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait pret a le recevoir
+et a l'aider a descendre; ce qu'il fit, obsequieusement:
+
+"Je suppose que vous vous etes senti assez fort pour venir, dit-il
+d'une voix compatissante qui contrastait avec l'eclat de ses yeux.
+
+-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce
+que je devais venir.
+
+-- C'est ce que je voulais dire..."
+
+M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se
+faisant conduire par elle a son cabinet.
+
+Bientot commenca le depouillement de la correspondance, qui etait
+volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se
+faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il etait
+sourd ou endormi.
+
+Ensuite venait la reunion des chefs de services, dans laquelle
+devait ce jour-la se decider une grosse question, qui engageait
+serieusement les interets de la maison: devait-on vendre les
+grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre,
+en ne gardant que ce qui etait indispensable a la fabrication
+courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on
+faire de nouveaux achats? en un mot se mettre a la hausse ou a la
+baisse?
+
+Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une
+methode rigoureuse, dont personne ne s'ecartait: chacun a tour de
+role, en commencant par le plus jeune, donnait son avis et
+developpait ses raisons; M. Vulfran ecoutait, et a la fin, faisait
+connaitre la resolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne
+voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on
+apprenait, six mois ou un an apres, qu'il avait fait precisement
+le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se
+prononcait avec une nettete qui emerveillait ses employes, et
+toujours la discussion aboutissait.
+
+Ce matin-la la deliberation suivit sa marche ordinaire, chacun
+expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint
+le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que
+celui-ci produisit, ce fut un doute:
+
+"Je n'ai jamais ete si embarrasse; il y a de bien bonnes raisons
+pour, mais il y en a de bien fortes contre."
+
+Il etait sincere, en confessant cet embarras, car c'etait une
+regle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du
+maitre, bien plus que sur les levres de celui qui parlait, et de
+se decider d'apres ce que disait cette physionomie, qu'il avait
+appris a connaitre par une longue pratique, sans s'inquieter de ce
+qu'il pouvait penser lui-meme: que pouvait d'ailleurs peser son
+opinion dans la balance, ou de l'autre cote, ce qu'il mettait
+etait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout
+devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait
+absolument rien exprime, qu'un vague exasperant. Voulait-il
+acheter, voulait-il vendre? A vrai dire il semblait ne pas prendre
+souci plus de l'un que de l'autre; absent, envole, perdu dans un
+autre monde que celui des affaires.
+
+Apres Talouel, deux conclusions furent encore emises, puis ce fut
+au patron de rendre son arret; et comme toujours, meme plus
+complet que toujours, s'etablit un respectueux silence, tandis que
+les yeux restaient attaches sur lui.
+
+On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du
+regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la
+realite?
+
+Enfin il leva le bras, et dit:
+
+"Je vous avoue que je ne sais que decider."
+
+Quelle stupefaction! Eh quoi, il en etait la!
+
+Pour la premiere fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait
+indecis, lui toujours si resolu, si bien maitre de sa volonte.
+
+Et les regards, qui tout a l'heure se cherchaient, evitaient
+maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres,
+particulierement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se
+trahir.
+
+Il dit encore:
+
+"Nous verrons plus tard."
+
+Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans
+echanger ses reflexions.
+
+Reste seul avec Perrine, assise a la petite table d'ou elle
+n'avait pas bouge, il ne parut pas faire attention au depart de
+ses employes, et garda son attitude accablee.
+
+Le temps s'ecoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu
+rester, immobile devant sa fenetre ouverte, plonge dans ses
+pensees ou ses reves, et cette attitude s'expliquait de meme que
+son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni
+ecrire; mais alors elle ne ressemblait en rien a celle de
+maintenant, et a le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir
+sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il
+suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans
+chaque atelier ou chaque cour: le battement des metiers, les
+echappements de la vapeur, les ronflements des cannetieres, les
+lamentables gemissements de la valseuse, le decrochage et
+l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de
+sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, meme le
+sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traine un
+chemin pave, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se
+rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se
+faisait, et avec quelle activite ou quelle nonchalance cela se
+faisait.
+
+Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout
+paraissait petrifie, momifie comme l'eut ete une statue. Cela
+etait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait
+envahie par une sorte de terreur qui l'aneantissait.
+
+Tout a coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix
+forte, avec la conscience d'etre seul, ou plutot sans conscience
+de l'endroit ou il etait et de ceux qui pouvaient l'entendre, il
+dit:
+
+"Mon Dieu, mon Dieu, vous vous etes retire de moi. Qu'ai-je donc
+fait pour que vous m'abandonniez?"
+
+Puis le silence reprit plus ecrasant, plus lugubre, pour Perrine,
+que ce cri avait bouleversee, bien qu'elle ne put pas mesurer
+toute l'etendue et la profondeur du desespoir qu'il accusait.
+C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait
+faite et la situation qu'il occupait, en etait arrive a croire
+qu'il etait un privilegie, en quelque sorte un elu, dont la
+Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas,
+comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait ete servi que par
+sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tire
+de la foule pour de grandes choses, et plus tard guide si
+surement, que ses idees avaient toujours obei a une inspiration
+superieure, de meme que ses actes a une direction infaillible; ce
+qu'il desirait avait toujours reussi; dans ses batailles, il avait
+toujours triomphe, et toujours ses adversaires avaient succombe.
+Mais voila que tout a coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce
+qu'il se croyait sur d'obtenir, pour la premiere fois ne se
+realisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le
+voir arriver, toute sa vie etait desormais arrangee pour cette
+reunion; et son fils etait mort.
+
+Alors quoi?
+
+Il ne comprenait pas, -- ni le present, ni le passe.
+
+Qu'avait-il ete?
+
+Qu'etait-il?
+
+Et si vraiment il avait ete ce que pendant quarante ans il avait
+cru etre, pourquoi ne l'etait-il plus?
+
+
+XXXVIII
+
+Cet aneantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents
+de sante: la bronchite, les palpitations s'aggraverent, il se
+produisit meme une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine
+retint M. Vulfran a la chambre, et donna l'entiere direction des
+usines a Talouel triomphant.
+
+Cependant ces accidents s'amenderent, mais la prostration morale
+ne s'ameliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus
+qu'elle qui inquieta le medecin.
+
+Plusieurs fois Perrine avait essaye de l'interroger; mais il lui
+avait a peine repondu, le docteur Ruchon n'etant pas homme a
+s'interesser a la curiosite des gamines; heureusement il avait ete
+moins rebarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait
+souvent a sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de
+chambre et par l'institutrice son anxiete etait tant bien que mal
+renseignee.
+
+"Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais
+M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail."
+
+Mlle Belhomme etait moins breve, et quand en venant au chateau
+donner sa lecon, elle avait bavarde avec le medecin, elle repetait
+volontiers a son eleve ce que celui-ci avait dit, ce qui
+d'ailleurs se resumait en un mot toujours le meme:
+
+"Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontat la mecanique
+morale arretee, mais dont le grand ressort ne parait cependant pas
+casse."
+
+Pendant longtemps on l'avait redoutee cette secousse, et c'etait
+meme la crainte qu'elle se produisit inopinement qui, plusieurs
+fois, avait retarde l'operation de la cataracte, que l'etat
+general semblait permettre. Mais maintenant on la desirait.
+Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit
+interet a ses affaires, au travail, a tout ce qui etait sa vie, et
+dans un avenir, prochain peut-etre, on pourrait sans doute la
+tenter avec des chances de reussite, alors surtout qu'on n'aurait
+pas a redouter les violentes emotions d'un retour ou d'une mort,
+qu'au point de vue special de l'operation on pouvait egalement
+redouter.
+
+Mais comment la provoquer?
+
+C'etait ce qu'on se demandait sans trouver de reponse a cette
+question, tant il semblait detache, de tout, au point de ne
+vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait
+garde la chambre, et d'avoir toujours fait repondre par Bastien, a
+Talouel, qui respectueusement venait a l'ordre deux fois par jour,
+le matin et le soir:
+
+"Decidez pour le mieux."
+
+Et quand, quittant le lit, il etait revenu aux bureaux, a peine
+s'etait-il fait rendre compte de ce qu'avait decide Talouel, trop
+habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune
+mesure que le patron n'eut pas prise lui-meme.
+
+Cette apathie n'empechait pas cependant que chaque jour Perrine le
+conduisit comme naguere dans les diverses usines; mais le chemin
+se faisait silencieusement, sans qu'il repondit le plus souvent
+aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et
+arrive aux usines, c'etait a peine s'il ecoutait le rapport des
+directeurs.
+
+"Pour le mieux, repetait-il; entendez-vous avec Talouel."
+
+Combien de temps cela durerait-il?
+
+Une apres-midi qu'ils revenaient de la tournee des usines, et
+qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux
+cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.
+
+"Arrete, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu."
+
+La voiture arretee, la sonnerie s'entendit distinctement.
+
+"C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?
+
+-- Un tourbillon de fumee noire.
+
+-- De quel cote?
+
+-- A travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me
+reconnaitre.
+
+-- A droite, ou a gauche?
+
+-- Plutot a gauche."
+
+A gauche, c'etait vers l'usine.
+
+"Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.
+
+-- Non, seulement va vite."
+
+En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme
+ils tournaient selon le caprice des entailles bordees de
+peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit precis d'ou
+s'elevait la fumee, il semblait que c'etait du centre du village,
+et non de l'usine.
+
+Elle fit cette observation a M. Vulfran, qui ne repondit rien.
+
+Ce qui la confirma dans cette idee, ce fut que la sonnerie se
+faisait entendre maintenant tout a gauche, c'est-a-dire aux
+environs de l'usine.
+
+"On ne sonne pas la ou est le feu, dit-elle.
+
+-- Voila qui est bien raisonne", repliqua M. Vulfran.
+
+Mais il fit cette reponse d'un ton presque indifferent, comme s'il
+n'y avait pas interet pour lui a savoir ou etait le feu.
+
+Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixes:
+
+"Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu
+n'est pas chez vous: c'est la maison a la Tiburce qui brule."
+
+La Tiburce etait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop
+petits pour etre admis a l'asile, et habitait une miserable
+chaumiere, usee, a moitie effondree, situee au fond d'une cour,
+aux environs des ecoles.
+
+"Allons-y", dit M. Vulfran.
+
+Il n'y avait qu'a suivre les gens qui couraient; maintenant on
+voyait la fumee et les flammes s'elever en tourbillons au-dessus
+des maisons, et l'on respirait une odeur de brule. Avant
+d'arriver, ils durent arreter sous peine d'ecraser les curieux,
+qui pour rien au monde ne se seraient deranges. Alors M. Vulfran
+descendit de voiture, et guide par Perrine traversa les groupes.
+Comme ils approchaient de l'entree de la maison, Fabry, le casque
+en tete, car il commandait les pompiers de l'usine, vint a eux.
+
+"Nous sommes maitres du feu, dit-il, mais la maison est
+entierement brulee, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants,
+cinq ou six peut-etre, ont peri; un est enseveli sous les
+decombres, deux ont ete asphyxies; les trois autres, on ne sait
+pas.
+
+-- Comment le feu a-t-il pris?
+
+-- La Tiburce etait endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les
+enfants les plus grands ont joue avec des allumettes; quand tout a
+commence a flamber, ils se sont sauves, la Tiburce epouvantee en a
+fait autant, oubliant ceux au berceau."
+
+Une clameur sortait de la cour accompagnee de cris, M. Vulfran
+voulut se diriger de ce cote.
+
+"N'allez pas par-la, dit Fabry, ce sont les deux meres des enfants
+asphyxies qui les pleurent.
+
+-- Qui sont-elles?
+
+-- Des ouvrieres des usines.
+
+-- Il faut que je leur parle."
+
+Il appuya sa main sur l'epaule de Perrine, pour dire qu'elle
+devait le conduire.
+
+Precedes de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrerent dans la
+cour, ou les pompiers noyaient les decombres de la maison
+effondree entre ses quatre murs restes debout, et sous les jets
+d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des
+crepitements.
+
+D'un coin oppose encombre de femmes, partaient les cris qu'ils
+avaient entendus. Fabry ecarta les groupes, et M. Vulfran, precede
+de Perrine, s'avanca vers les deux meres qui tenaient leurs
+enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles,
+qui croyait peut-etre a un secours supreme, le vit paraitre; alors
+reconnaissant que ce n'etait que le patron, elle etendit vers lui
+un bras menacant:
+
+"Venez donc ver ce qu'on fait d'nos efants, pendant qu'on
+s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh!
+mon pauvre petit!"
+
+Et se penchant sur son enfant, elle eclata en cris et en sanglots.
+
+Un moment M. Vulfran resta indecis, puis il dit a Fabry:
+
+"Vous aviez raison; allons-nous-en."
+
+Ils rentrerent aux bureaux, et il ne fut plus question de
+l'incendie, jusqu'au moment ou Talouel vint annoncer a M. Vulfran
+que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient ete
+retrouves en bonne sante chez des voisins, ou on les avait portes
+dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc reellement
+que trois victimes, dont l'enterrement venait d'etre fixe au
+lendemain.
+
+Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour a l'usine
+etait restee plongee dans une reflexion profonde, se decida a
+adresser la parole a M. Vulfran:
+
+"N'irez-vous pas a cet enterrement? demanda-t-elle avec un
+fremissement de voix, qui trahissait son emotion.
+
+-- Pourquoi irais-je?
+
+-- Parce que ce serait votre reponse -- la plus digne que vous
+puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.
+
+-- Mes ouvriers sont-ils venus au service celebre pour mon fils?
+
+-- Ils ne se sont pas associes a votre douleur; vous vous associez
+a celles qui les atteignent, c'est une reponse aussi cela, et qui
+serait comprise.
+
+-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.
+
+-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent recu? C'est possible; et cela
+vient peut-etre de ce qu'il ne considere pas l'argent recu au meme
+point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur
+cet argent qu'il a gagne lui-meme? Cette ingratitude-la existe
+peut-etre telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque
+d'interet, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la
+meme? C'est l'amitie qui fait naitre l'amitie. On aime ceux dont
+on se sent aime; et il me semble que si nous nous faisons l'ami
+des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de
+soulager la misere des malheureux; mais comme c'est plus encore de
+soulager leur douleur... en la partageant!"
+
+Elle avait encore bien des choses a dire dans ce sens, lui
+semblait-il; mais M. Vulfran ne repondant rien, et ne paraissant
+meme pas l'ecouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle
+reprendrait ce sujet.
+
+Quand ils passerent devant la veranda de Talouel pour rentrer au
+chateau, M. Vulfran s'arreta:
+
+"Prevenez M. le cure, dit-il, que je prends a ma charge les frais
+de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable;
+j'y assisterai."
+
+Talouel eut un haut-le-corps.
+
+"Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront
+se rendre demain a l'eglise en auront la liberte: c'est un grand
+malheur que cet incendie.
+
+-- Nous n'en sommes pas responsables.
+
+-- Directement, non."
+
+Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin,
+apres le depouillement de la correspondance et la conference avec
+les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:
+
+"Vous n'avez rien de presse en train, je pense?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit
+la une creche modele, dans laquelle on a applique ce qui s'est
+fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et
+par suite routine, mais un particulier qui a cherche dans le bien
+a faire un hommage a des memoires cheres. Vous etudierez cette
+creche dans tous ses details: construction, chauffage,
+ventilation, prix de revient, et depense d'entretien. Puis vous
+demanderez a son constructeur de quelles creches il s'est inspire.
+Vous irez les etudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il
+vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert
+une creche a la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un
+malheur comme celui qui est arrive avant-hier se renouvelle. Je
+compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille
+responsabilite."
+
+Le soir, la lecon que Mlle Belhomme donnait a Perrine, qui avait
+raconte cette grande nouvelle a l'institutrice enthousiasmee, fut
+interrompue par l'entree de M. Vulfran dans la bibliotheque:
+
+"Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon
+nom et au nom des populations de ce pays, service considerable,
+d'une importance capitale par les resultats qu'il peut produire,
+mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice
+considerable aussi: voici ce dont il s'agit."
+
+Ce dont il s'agissait, c'etait qu'elle donnat sa demission pour
+prendre la direction des cinq creches qu'il allait fonder; apres
+avoir cherche, il ne trouvait qu'elle qui fut la femme
+d'intelligence, d'energie et de coeur capable de mener a bien une
+tache aussi lourde. Les creches ouvertes, il les offrirait aux
+communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles,
+avec un capital suffisant pour subvenir a leur entretien a
+perpetuite, et il ne mettrait pour condition a sa donation que
+l'obligation de maintenir a leur tete celle en qui il avait toute
+confiance pour assurer le succes et la duree de son oeuvre.
+
+Ainsi presentee, la demande ne pouvait pas ne pas etre accueillie,
+mais ce ne fut pas sans dechirements, car le sacrifice, comme
+l'avait dit M. Vulfran, etait considerable pour l'institutrice:
+
+"Ah! monsieur, s'ecria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que
+l'enseignement.
+
+--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais
+leur donner la vie, la sante, c'est quelque chose aussi, et ce
+sera votre tache; elle est assez grande pour que vous ne la
+refusiez pas.
+
+-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'ecoutais mes
+convenances personnelles... Apres tout je me prendrai moi-meme
+pour eleve, et j'aurai tant a apprendre, que mon besoin
+d'enseignement trouvera a s'employer largement. Je suis a vous de
+tout coeur, et ce coeur est plus emu qu'il ne saurait l'exprimer,
+penetre de gratitude, d'admiration...
+
+-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas a moi qu'il
+faut en adresser l'expression, mais a votre eleve, mademoiselle,
+car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a eveille
+dans mon coeur des idees auxquelles j'etais jusqu'alors reste
+etranger, et m'a mis dans une voie ou je n'ai encore fait que
+quelques pas, qui ne sont rien a cote de la route a parcourir.
+
+-- Ah! monsieur, s'ecria Perrine enhardie de joie et de fierte, si
+vous vouliez encore en faire un.
+
+-- Pour aller ou?
+
+-- Quelque part ou je vous conduirais ce soir.
+
+-- Alors, tu ne doutes de rien.
+
+-- Ah! si je ne doutais de rien!
+
+-- Est-ce de moi que tu doutes?
+
+-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun
+rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous
+conduire quelque part ce soir.
+
+-- Mais ou veux-tu me conduire ce soir?
+
+-- En un endroit ou votre presence pendant quelques minutes
+seulement peut produire des resultats extraordinaires.
+
+-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mysterieux?
+
+-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite
+serait manque. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas a
+craindre de gagner froid, laissez-vous decider.
+
+-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit
+Mlle Belhomme, bien que cette proposition se presente sous une
+forme un peu... bizarre et enfantine.
+
+-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce
+soir. A quelle heure fixes-tu notre expedition?
+
+-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra."
+
+Dans la soiree, il parla plusieurs fois de cette expedition, mais
+sans decider Perrine a s'expliquer.
+
+"Sais-tu que tu en es arrivee a piquer ma curiosite?
+
+-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas
+deja quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rever a ce qui
+peut se produire tantot ou demain, que vous aneantir dans les
+regrets de ce que vous esperiez hier?
+
+_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais
+a quel avenir veux-tu que je reve? il est plus triste encore que
+le passe, puisqu'il est vide.
+
+-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez a celui
+des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense
+souvent, n'est-ce pas, a tout ce qu'on demanderait a un magicien
+tout-puissant, a un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a
+qu'a vouloir pour realiser tous les souhaits; mais quand on est
+soi-meme cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois a
+ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas,
+qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir,
+n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous
+sommes dans une feerie, mais dans la realite il y a un autre mot
+que celui-la."
+
+La soiree s'ecoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran
+demanda si le moment n'etait pas venu de partir, mais elle le
+retarda tant qu'elle put.
+
+Enfin elle annonca qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit
+etait chaude comme elle l'avait prevu, sans vent, sans brouillard,
+mais avec des eclairs de chaleur qui frequemment embrasaient le
+ciel noir. Quand ils arriverent dans le village, ils le trouverent
+endormi, pas une seule lumiere ne brillait aux fenetres closes,
+pas de bruit d'aucune sorte, excepte celui de l'eau qui tombait
+des barrages de la riviere.
+
+Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaitre la nuit,
+et depuis leur sortie du chateau il avait suivi son chemin comme
+avec ses yeux.
+
+"Nous voila devant Francoise, dit-il a un certain moment.
+
+-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous
+le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous
+guiderai. Je vous previens cependant que nous aurons un escalier a
+monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai
+une porte et nous entrerons; nous ne resterons la que ce que vous
+voudrez rester, une minute ou deux.
+
+-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?
+
+-- Vous n'avez pas besoin de voir.
+
+-- Alors pourquoi venir?
+
+-- Pour etre venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que
+nous fassions du bruit en marchant."
+
+Les choses s'arrangerent comme elle avait dit, et en arrivant dans
+la cour interieure, un eclair lui montra l'entree de l'escalier.
+Ils monterent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parle,
+attira doucement M. Vulfran et referma la porte.
+
+Alors ils se trouverent enveloppes d'un air chaud, acre,
+suffocant.
+
+Une voix empatee dit:
+
+"Qu'est-ce qui est la?"
+
+Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas repondre.
+
+La meme voix continua:
+
+"Couche-te don la Noyelle."
+
+Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit a Perrine qu'il
+voulait sortir.
+
+Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure
+de voix les accompagnait.
+
+Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:
+
+"Tu as voulu me faire connaitre la chambree dans laquelle tu as
+couche la premiere nuit de ton arrivee ici?
+
+-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrees de
+Maraucourt, et des autres villages ou couche tout un monde de vos
+ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez,
+respire leur air empoisonne pendant une minute seulement, vous
+voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue."
+
+
+XXXIX
+
+Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un
+temps radieux, Perrine etait arrivee a Maraucourt, miserable et
+desesperee, se demandant ce qui allait advenir d'elle.
+
+Le temps etait aussi radieux, mais Perrine et le village ne
+ressemblaient en rien a ce qu'ils etaient l'annee precedente.
+
+A la place ou elle avait passe la fin de sa journee, assise
+tristement a la lisiere du petit bois qui couronne la colline,
+tachant de se rendre compte de ce qu'etaient le village et les
+usines etales au-dessous d'elle dans la vallee, se trouvent
+maintenant des batiments en construction; un hopital en bon air,
+en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers
+des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas
+Maraucourt.
+
+C'est de la qu'on peut le mieux suivre les transformations de la
+contree, et elles sont extraordinaires, eu egard surtout au peu de
+temps qui s'est ecoule.
+
+Aux usines elles-memes il n'a pas ete apporte de changements bien
+sensibles: ce qu'elles etaient, elles le sont toujours, comme si,
+arrivees a leur complet developpement, elles n'avaient qu'a
+continuer la marche reguliere de tout ce qui est rigoureusement
+regle.
+
+Mais a une courte distance de leur entree principale, la ou
+autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupees par deux
+garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brulee
+quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la
+facade mi-partie rose, mi-partie bleue de la creche que M. Vulfran
+a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures
+croulantes.
+
+Sa facon de proceder avec leurs proprietaires a ete aussi nette
+que franche: il les a fait venir et leur a explique que comme il
+ne pouvait pas tolerer plus longtemps que les enfants de ses
+ouvrieres fussent exposes a etre brules ou tues par toutes sortes
+de maladies resultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez
+celles qui les gardaient, il allait faire construire une creche
+dans laquelle ces enfants seraient recus, nourris, eleves
+gratuitement jusqu'a l'age de trois ans. Entre sa creche et leurs
+garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient
+vendre leurs maisons, il les acheterait moyennant une somme fixe
+et une rente viagere. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'a
+les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au
+lendemain matin onze heures pour se decider; a midi il serait trop
+tard.
+
+Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup
+plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe
+de batiments a peine acheves dans lesquels sont etablis des
+logements separes, des refectoires, des restaurants, des cantines,
+des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers celibataires,
+hommes et femmes; et pour ces batiments M. Vulfran a employe le
+meme procede d'expropriation que pour la creche.
+
+Precedemment se trouvaient la plusieurs vieilles maisons
+appropriees tant bien que mal, en realite aussi mal que possible,
+au logement en chambrees des ouvriers et en cabinets. Il a fait
+appeler les proprietaires de ces maisons, et leur a tenu un
+langage a peu pres analogue a celui dont il s'est deja servi:
+
+"Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrees dans
+lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises
+conditions dans lesquelles sont etablis ces logements qu'on
+attribue les maladies de poitrine et la fievre typhoide qui tuent
+tant de monde. Je ne peux pas tolerer cela plus longtemps. J'ai
+donc resolu de faire construire deux hotels dans lesquels
+j'offrirai aux ouvriers celibataires, hommes et femmes, une
+chambre separee et exclusive pour trois francs par mois. En meme
+temps j'amenagerai les rez-de-chaussee en refectoires et en
+restaurants ou je donnerai un diner compose de soupe, de ragout ou
+de roti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous
+voulez me vendre vos maisons, j'eleverai mes hotels sur leur
+emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est
+dans votre interet, car j'ai ailleurs des terrains ou mes
+constructions me couteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'a
+onze heures demain pour reflechir; a midi il serait trop tard.
+
+Sur ces terrains eparpilles un peu partout, on apercoit d'autres
+toits en tuiles neuves, tout petits ceux-la, et qui par leur
+proprete et leur eclat rouge contrastent avec les anciennes
+toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des
+maisons ouvrieres dont la construction est commencee depuis peu,
+et qui toutes sont ou seront isolees au milieu d'un jardinet, dans
+lequel pourront se recolter les legumes necessaires a
+l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de
+loyer, aura le bien-etre materiel et la dignite du chez-soi.
+
+Mais la transformation qui a coup sur eut frappe le plus vivement
+surpris, et meme stupefie celui qui serait reste un an absent de
+Maraucourt, etait celle qui avait bouleverse le parc meme de
+M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient
+jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette
+partie basse, restee jusque-la presque a l'etat naturel, avait ete
+retranchee du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'elevait a
+son centre un grand chalet en bois, flanque d'autres cottages ou
+de kiosques construits a la legere, qui donnaient a l'ensemble une
+apparence de jardin public que precisaient encore toutes sortes de
+jeux, des maneges de chevaux de bois, des balancoires, des
+appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs
+a l'arc, a l'arbalete, a la carabine et au fusil de guerre, des
+mats de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour
+velocipedes, un theatre de marionnettes, une estrade pour des
+musiciens.
+
+C'est qu'en realite c'est bien un jardin public, celui qui servait
+aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des
+autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles,
+M. Vulfran avait decide de faire les memes constructions qu'a
+Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eut pour tous qu'un seul lieu
+de reunion et de recreation ou pourraient s'etablir des relations
+generales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple
+bibliotheque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'etablir,
+s'etait transformee, sans qu'il sut trop sous quelle influence, en
+ce vaste jardin, ou autour des salles de lecture et de conference
+qui occupent le grand chalet central, se sont groupes ces jeux
+divers, dont le developpement a exige une partie meme de son parc,
+de sorte que maintenant le cercle ouvrier protege le chateau et le
+fait pardonner.
+
+Si rapidement que ces changements eussent ete concus et realises,
+ils n'ont pas ete sans produire un vif emoi dans la contree et
+meme une sorte d'agitation.
+
+Les plus hostiles ont ete les logeurs, les cabaretiers, les
+boutiquiers, qui ont crie a la ruine et a l'oppression: n'etait-ce
+pas une injustice, un crime social qu'on vint leur faire
+concurrence et les empecher de continuer leur commerce dans les
+memes conditions qu'ils l'avaient toujours pratique, au mieux de
+leurs interets, comme il convient a des hommes libres? Et de meme
+que lors de la creation des usines, les fermiers s'etaient
+insurges contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de
+la terre, ou les obligeaient a hausser les salaires, les petits
+commercants avaient joint leurs plaintes a celles des
+cultivateurs; c'etait tout juste si, quand M. Vulfran passait par
+les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les
+poursuivait pas de huees comme des malfaiteurs: il n'etait donc
+pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le
+pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu
+de bonte, un peu de pitie au coeur! les ouvriers etaient donc
+imbeciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but
+que de les enchainer plus etroitement encore, et de leur reprendre
+d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des reunions
+s'etaient tenues ou l'on avait discute ce qu'il y avait a faire,
+et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouve qu'il n'etait
+pas un imbecile comme tant d'autres de ses camarades.
+
+Dans l'intimite meme de M. Vulfran, ou plutot dans sa famille, ces
+reformes avaient provoque autant d'inquietudes que de critiques.
+Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est a dire les ruiner? Ne
+serait-il pas prudent de le faire interdire? Evidemment sa
+faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle
+voulait, etait une preuve de demence senile, que les tribunaux ne
+pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimities s'etaient
+concentrees sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce
+qu'elle faisait: qu'importait a cette fille l'argent follement
+gaspille, ce n'etait pas le sien.
+
+Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette
+colere, dont elle recevait des coups directs ou indirects a chaque
+instant, par des amities qui l'encourageaient et la
+reconfortaient.
+
+Comme toujours Talouel, courtisan du succes, s'etait range de son
+cote: elle reussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire
+a M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle etait en butte a
+l'hostilite de ses neveux, c'etait plus qu'il n'en fallait pour
+qu'il se montrat ouvertement son ami; au fond, que lui importait
+que M. Vulfran depensat des sommes considerables qui en realite
+augmentaient la fortune des etablissements; cet argent ce n'etait
+pas a lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien
+vraisemblablement les etablissements seraient a lui un jour ou
+l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amelioration
+nouvelle etait a l'etude, n'avait-il pas rate les occasions de
+"supposer" avec M. Vulfran que le moment etait propice pour la
+realiser.
+
+Mais d'autres amities qui plus que celle-la plaisaient a Perrine,
+c'etaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et
+des ouvriers que M. Vulfran avait fait elire pour composer le
+conseil de surveillance de ses differentes fondations.
+
+En voyant comment "la gamine" avait rendu a M. Vulfran l'energie
+morale et intellectuelle, le medecin avait change de manieres a
+son egard, et maintenant c'etait avec une affection paternelle
+qu'il la traitait, presque avec deference, en tout cas comme une
+personne qui compte: "Cette petite a plus fait que la medecine,
+disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran
+serait devenu."
+
+Mlle Belhomme n'avait pas eu a changer de manieres, mais elle
+etait fiere d'elle, et chaque jour dans sa lecon il y avait
+quelques minutes ou franchement elle laissait paraitre ses vrais
+sentiments, bien qu'elle s'avouat que leur expression n'en fut
+peut-etre pas tres correcte, "de maitresse a eleve".
+
+Quant a Fabry, il etait associe de trop pres a tout ce qui se
+faisait, pour n'etre pas en accord avec cette jeune fille, a
+laquelle il n'avait pas tout d'abord prete attention, mais qui
+bien vite avait pris une si grande importance dans la maison,
+qu'il n'etait plus qu'un instrument entre ses mains.
+
+"Monsieur Fabry, vous allez aller a Noisiel etudier les maisons
+ouvrieres.
+
+-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre etudier le
+_Working men's club Union_.
+
+-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique etudier les
+cercles ouvriers."
+
+Et Fabry partait, etudiait ce qu'on lui avait indique, tout en ne
+negligeant rien de ce qu'il trouvait interessant, puis au retour,
+apres de longues discussions avec M. Vulfran, etaient arretes les
+plans qu'executaient sous sa direction l'architecte et les
+conducteurs de travaux, adjoints a son bureau, devenu depuis peu
+le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part a ces
+discussions, jamais elle n'y melait son mot, mais elle y
+assistait, et il eut fallu une stupidite reelle pour ne pas
+comprendre qu'elle les preparait, les inspirait, et qu'en somme
+c'etait la semence qu'elle avait jetee dans l'esprit ou dans le
+coeur du maitre, qui germait et portait ses fruits.
+
+Pas plus que Fabry, les ouvriers elus par leurs camarades ne
+meconnaissaient le role de Perrine, et bien que dans leurs
+conseils elle ne se fut jamais permis ni un mot, ni un signe, ils
+savaient tres justement peser l'influence qu'elle exercait, et ce
+n'etait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierte
+qu'elle fut des leurs:
+
+"Vous savez, elle a travaille aux cannetieres.
+
+-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce
+qu'elle est?"
+
+Il n'eut pas fait bon que devant ceux-la on parlat de la huer
+quand elle traversait les rues des villages, les huees commencees
+auraient ete vivement et violemment refoulees dans les gosiers.
+
+Ce dimanche-la, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour
+une enquete dont M. Vulfran n'avait pas parle a Perrine, et qu'il
+avait meme paru vouloir tenir secrete, etait attendu; le matin il
+avait envoye de Paris une depeche ne contenant que ces quelques
+mots:
+
+"Renseignements complets, pieces officielles, arriverai midi."
+
+Il etait midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement
+a l'habitude avait provoque l'impatience de M. Vulfran,
+d'ordinaire plus calme.
+
+Son dejeuner acheve plus promptement que de coutume, il etait
+rentre dans son cabinet avec Perrine, et a chaque instant il
+allait a la fenetre ouverte sur les jardins pour ecouter.
+
+"Il est etrange que Fabry n'arrive pas.
+
+-- Le train aura eu du retard."
+
+Mais il ne se rendait pas a cette raison et restait a la fenetre
+d'ou elle eut voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins
+et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eut
+connaissance; avec une activite plus qu'ordinaire les jardiniers
+achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs,
+tandis que d'autres emportaient les plantes rares disseminees sur
+les pelouses; les grilles d'entree etaient grandes ouvertes, et
+au-dela du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers etait pavoise de
+drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.
+
+Tout a coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre,
+et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne
+recevrait personne.
+
+Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche
+habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir,
+petits ou grands, car tres avare en semaine de paroles qui font
+perdre un temps appreciable en argent, il etait au contraire
+volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres
+n'avaient plus la meme valeur.
+
+Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des
+entailles, c'est-a-dire celui qui vient de Picquigny:
+
+"Voila Fabry", dit-il d'une voix qui parut alteree, anxieuse et
+heureuse a la fois.
+
+En effet, c'etait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet:
+lui aussi paraissait etre dans un etat extraordinaire, et le
+regard qu'il jeta tout d'abord a Perrine la troubla sans qu'elle
+sut pourquoi:
+
+"Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.
+
+-- Vous arrivez, c'est l'essentiel.
+
+-- Ma depeche vous a prevenu.
+
+-- Votre depeche, trop courte et trop vague, m'a donne des
+esperances; ce sont des certitudes qu'il me faut.
+
+-- Elles sont aussi completes que vous pouvez les desirer.
+
+-- Alors parlez, parlez vite.
+
+-- Le dois-je devant mademoiselle?
+
+-- Oui, si elles sont ce que vous dites.
+
+C'etait la premiere fois que Fabry, rendant compte d'une mission,
+demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'etat de
+trouble ou elle se trouvait deja, cette precaution ne pouvait que
+rendre plus violent encore l'emoi que les paroles de M. Vulfran et
+de Fabry, leur agitation a l'un et a l'autre, le fremissement de
+leurs voix, avaient provoque en elle.
+
+-- Comme, l'avait bien prevu l'agent que vous aviez charge de
+faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine,
+la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois etait
+venue a Paris; la, en compulsant les actes de deces, on a trouve
+au mois de juin de l'annee derniere un acte au nom de Marie
+Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une
+expedition de l'acte.
+
+Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.
+
+"Voulez-vous que je vous la lise?
+
+-- Avez-vous verifie les noms?
+
+-- Assurement.
+
+-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.
+
+-- Je ne m'en suis pas tenu a cet acte, poursuivit Fabry, j'ai
+voulu interroger le proprietaire de la maison dans laquelle elle
+est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont
+assiste a la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues
+appelee la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est a la
+fatigue, a l'epuisement, a la misere qu'elle a succombe; de meme
+j'ai vu le medecin qui l'a soignee, le docteur Cendrier qui
+demeure a Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer a
+l'hopital, mais elle a refuse de se separer de sa fille. Enfin,
+pour completer mon enquete, ils m'ont envoye rue du Chateau-des-
+Rentiers chez une marchande de chiffons appelee La Rouquerie, que
+j'ai rencontree hier seulement au moment ou elle rentrait de la
+campagne.
+
+Fabry fit une pause, et, pour la premiere fois, se tournant vers
+Perrine qu'il salua respectueusement:
+
+"J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien."
+
+Depuis un moment deja Perrine s'etait levee, et elle regardait,
+elle ecoutait eperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.
+
+Fabry continua:
+
+"Fixee sur l'identite de la mere, il me restait a savoir ce
+qu'etait devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en
+me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de
+Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvee par son
+ane.
+
+"Et toi, s'ecria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait
+de la tete aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne
+s'est pas fait connaitre, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux
+descendre dans le coeur d'une jeune fille...?"
+
+Elle fit quelques pas vers lui.
+
+Il continua:
+
+"Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Ceux de son grand-pere."
+
+
+XL
+
+Fabry s'etait retire, laissant en tete-a-tete le grand-pere et la
+petite-fille.
+
+Mais ils etaient si emus qu'ils restaient les mains dans les mains
+sans parler, n'echangeant que des mots de tendresse:
+
+"Ma fille, ma chere petite-fille!
+
+-- Grand-papa!"
+
+Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
+bouleversait, il l'interrogea:
+
+"Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaitre? demanda-t-il.
+
+-- Ne l'ai-je pas tente plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
+m'avez dit un jour, le dernier ou j'ai fait allusion a maman et a
+moi: "Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
+miserables".
+
+-- Pouvais-je soupconner que tu etais ma fille?
+
+-- Si cette fille s'etait presentee franchement devant vous, ne
+l'auriez-vous pas chassee sans vouloir l'entendre?
+
+-- Qui sait ce que j'aurais fait!
+
+-- C'est alors que j'ai decide de ne me faire connaitre que le
+jour ou, selon la recommandation de maman, je me serais fait
+aimer.
+
+-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas a chaque instant
+des preuves de mon affection?
+
+-- Etait-elle celle d'un pere? je n'osais le croire.
+
+-- Et il a fallu que, mes soupcons s'etant precises apres des
+luttes cruelles, des hesitations, des esperances aussi bien que
+des doutes que tu m'aurais epargnes en parlant plus tot, j'emploie
+Fabry pour t'obliger a te jeter dans mes bras!
+
+-- La joie de l'heure presente ne prouve-t-elle pas qu'il etait
+bon qu'il en fut ainsi?
+
+-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as
+cache, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu
+pouvais satisfaire...
+
+-- En me decouvrant.
+
+-- Parle-moi de ton pere; comment etes-vous arrives a Serajevo?
+Comment etait-il photographe?
+
+-- Ce qu'a ete notre vie dans l'Inde, vous pouvez..."
+
+Il l'interrompit:
+
+"Dis-moi tu; c'est a ton grand-pere que tu parles, non plus a
+M. Vulfran.
+
+-- Par les lettres que tu as recues tu sais a peu pres ce qu'a ete
+cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
+plantes, nos chasses aux betes, tu verras ce qu'etait le courage
+de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
+lui sans te parler d'elle...
+
+-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en
+me disant son refus d'entrer a l'hopital ou elle aurait peut-etre
+ete sauvee, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas emu.
+
+-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras.
+
+-- Tu me parleras d'elle.
+
+-- ... Je te la ferai connaitre, je te la ferai aimer. Je passe
+donc la-dessus. Nous avions quitte l'Inde pour revenir en France,
+quand, arrive a Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporte. Il
+lui fut vole par des gens d'affaires. Je ne sais comment."
+
+M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
+comment.
+
+"N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partimes
+pour la Grece, ce qui coutait moins cher de voyage. A Athenes,
+papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
+portraits dont nous vecumes. Puis il acheta une roulotte, un ane,
+Palikare, qui m'a sauve la vie, et il voulut revenir en France par
+terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en
+faisait peu, helas! et que la route etait dure dans les montagnes,
+ou le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans
+lesquels Palikare aurait du se tuer vingt fois par jour. Je t'ai
+dit comment papa etait tombe malade a Bousovatcha. Je te demande a
+ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand
+il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
+gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
+decider a se faire photographier, combien moins encore y gagnames-
+nous quand nous fumes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
+etapes de misere, qui durerent de novembre a mai, en plein hiver,
+jusqu'a Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est
+morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
+aussi avec les dernieres recommandations de maman pour venir ici."
+
+Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
+passaient dans l'air.
+
+"Qu'est-ce que cela?" demanda M. Vulfran.
+
+Perrine alla a la fenetre: les pelouses et les allees etaient
+noires d'ouvriers endimanches, d'hommes, de femmes, d'enfants au-
+dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannieres; et de
+cette foule de six a sept mille personnes entassees, et dont les
+masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
+la route, les prairies, s'elevait cette rumeur qui avait surpris
+M. Vulfran et detourne son attention du recit de Perrine, si grand
+qu'en fut l'interet.
+
+"Qu'est-ce donc? repeta-t-il.
+
+-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
+de toutes les usines ont decide de le celebrer en te remerciant
+ainsi de ce que tu as fait pour eux.
+
+-- Ah! vraiment, ah! vraiment!"
+
+Il vint a la fenetre comme s'il pouvait les voir, mais il fut
+reconnu, et aussitot courut de groupe en groupe une clameur qui en
+se propageant devint formidable.
+
+"Mon Dieu! qu'ils pourraient etre terribles s'ils etaient contre
+nous, murmura-t-il, sentant pour la premiere fois la force de ces
+masses qu'il commandait.
+
+-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.
+
+-- Et c'est a toi que cela est du, petite-fille; qu'il y a loin
+d'aujourd'hui au service celebre a la memoire de ton pere dans
+notre eglise vide!
+
+-- Voici l'ordre de la ceremonie qui a ete adopte par le conseil:
+je te conduirai sur le perron a deux heures precises; de la tu
+domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
+des villages ou sont les usines montera sur le perron et, au nom
+de tous, le vieux pere Gathoye t'adressera un petit discours.
+
+A ce moment deux heures sonnerent a la pendule.
+
+"Veux-tu me donner la main?" dit-elle.
+
+Ils arriverent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
+alors, comme cela avait ete regle, les delegues monterent sur le
+perron, et le pere Gathoye, qui etait un vieux peigneur de
+chanvre, s'avanca seul a quelques pas de ses camarades pour
+debiter sa harangue qu'on lui avait fait repeter dix fois depuis
+le matin:
+
+Monsieur Vulfran, c'est pour vous feliciter que ... c'est pour
+vous feliciter que ..."
+
+Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
+voyait ses gestes eloquents crut qu'il debitait son discours.
+
+Apres quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha
+plusieurs poignees de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il
+peignait son chanvre, il dit:
+
+"Voila la chose: j'avais un discours a vous dire, mais je peux pas
+en retrouver un mot, ce que ca m'ennuie pour vous! enfin c'est
+pour vous feliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
+coeur."
+
+Il leva la main solennellement:
+
+"Je le jure, foi de Gathoye."
+
+Pour etre incoherent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran,
+qui etait dans un etat d'ame ou l'on ne s'arrete pas aux paroles;
+la main toujours appuyee sur l'epaule de Perrine il s'avanca
+jusqu'a la balustrade du perron et se trouva la comme dans une
+tribune ou la foule le voyait:
+
+"Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitie me
+causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez
+dans la journee la plus heureuse de ma vie, celle ou je viens de
+retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous
+la connaissez, vous l'avez vue a l'oeuvre, soyez surs qu'elle
+continuera et developpera ce que nous avons fait ensemble, et
+dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
+bonnes mains."
+
+Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en
+defendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
+et, la presentant a la foule, il l'embrassa.
+
+Alors il s'eleva une acclamation poussee et repetee pendant
+plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes,
+d'enfants; puis, comme l'ordre de la fete avait ete bien regle,
+aussitot le defile commenca et chacun en passant devant le vieux
+patron et sa petite-fille salua ou fit la reverence.
+
+"Si tu voyais les bonnes figures", dit Perrine.
+
+Cependant il y en eut qui ne furent pas precisement radieuses:
+celles des neveux, quand, la ceremonie terminee, ils vinrent
+feliciter leur "cousine".
+
+"Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
+joindre a eux, et qui d'autre part tenait a ne pas perdre de temps
+pour faire sa cour a l'heritiere des usines, je l'avais toujours
+suppose."
+
+Des emotions de ce genre ne pouvaient pas etre bonnes pour la
+sante de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
+mieux qu'il ne l'avait ete depuis longtemps, ne toussant plus,
+n'etouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
+contraire, la toux et les etouffements avaient si bien repris que
+tout ce qui avait ete si peniblement gagne paraissait perdu de
+nouveau.
+
+Aussitot le docteur Ruchon fut appele:
+
+"Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma
+petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
+etat de supporter l'operation.
+
+-- Ne sortez pas, mettez-vous au regime lacte, soyez calme, parlez
+peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous
+jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaitront,
+et l'operation pourra se faire avec toutes chances de succes."
+
+Le pronostic du docteur Ruchon se realisa, et un mois apres
+l'anniversaire, deux, medecins appeles de Paris constaterent un
+etat general assez bon pour autoriser l'operation qui, si elle
+n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
+serieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre
+obscure, on constatait que M. Vulfran avait conserve de la
+sensibilite retinienne, ce qui etait la condition indispensable
+pour permettre l'operation, et l'on decidait de la pratiquer avec
+iridectomie, c'est-a-dire excision d'une partie de l'iris.
+
+Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa:
+
+"Non, dit-il, mais je demande a ma petite-fille d'avoir le courage
+de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
+tres douloureux?
+
+-- La cocaine attenuera la douleur."
+
+L'operation faite, le patient ne recouvra pas la vue
+instantanement, et cinq ou six jours s'ecoulerent avant que ne
+commencat la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un
+bandeau compressif.
+
+Combien furent-elles longues pour le pere et la fille, ces
+journees d'attente, malgre les assurances favorables de l'oculiste
+reste au chateau pour pratiquer lui-meme les pansements
+necessaires; mais l'oculiste n'etait pas tout: que se passerait-il
+si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
+un eternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?
+
+Et de nouveau Perrine eprouva les angoisses qui l'avaient accablee
+pendant la maladie de son pere et de sa mere. N'aurait-elle donc
+retrouve son grand-pere que pour le perdre, et une fois encore
+rester seule au monde?
+
+Le temps s'ecoula sans complications facheuses, et M. Vulfran fut
+autorise a se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
+rideaux fermes, de son oeil opere.
+
+"Ah! si j'avais eu des yeux, s'ecria-t-il apres l'avoir
+contemplee, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue
+pour ma fille? Ils sont donc imbeciles ici de n'avoir pas retrouve
+ta ressemblance avec ton pere? Talouel serait donc sincere en
+disant qu'il l'avait "suppose".
+
+Mais on ne laissa pas prolonger ses epanchements: il ne fallait
+pas qu'il eprouvat des emotions, ni qu'il toussat, ni qu'il eut
+des palpitations.
+
+"Plus tard".
+
+Le quinzieme jour le bandeau compressif fut remplace par un
+bandeau flottant; le vingtieme les pansements cesserent; mais ce
+fut seulement le trente-cinquieme que l'oculiste, revint de Paris
+pour decider un choix de verres convexes qui permettraient la
+lecture et la vision a distance: avec un malade ordinaire les
+choses eussent sans doute marche moins lentement, mais avec le
+riche M. Vulfran c'eut ete naivete de ne pas pousser les soins a
+l'extreme, et de ne pas multiplier les voyages.
+
+Ce que M. Vulfran desirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa
+petite-fille, c'etait de sortir pour visiter ses travaux; mais
+cela demanda de nouvelles precautions, et imposa de nouveaux
+retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux
+glaces closes, mais se servir de son vieux phaeton, pour etre
+conduit par Perrine, et se montrer a tous avec elle: pour cela il
+importait de choisir une journee sans soleil, aussi bien que sans
+vent et sans froid.
+
+Enfin il s'en presenta une a souhait, douce et vaporeuse, avec un
+ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
+et apres le dejeuner Perrine donna l'ordre a Bastien de faire
+atteler Coco au phaeton.
+
+"Tout de suite, mademoiselle."
+
+Elle fut surprise du ton de cette reponse, et du sourire de
+Bastien, mais elle n'y preta pas autrement attention, occupee
+qu'elle etait a habiller son grand-pere de facon qu'il ne fut
+expose a n'avoir ni froid, ni chaud.
+
+Bientot Bastien revint annoncer que la voiture etait avancee, et
+ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
+yeux son grand-pere, marchant seul, arrivait a la derniere marche,
+quand un formidable braiment lui fit tourner la tete.
+
+Etait-ce possible! Un ane etait attele au phaeton, et cet ane
+ressemblait a Palikare, mais Palikare lustre, peigne, les sabots
+brillants, habille d'un beau harnais jaune avec des houppettes
+bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
+vers Perrine malgre le groom qui le retenait.
+
+"Palikare!"
+
+Et elle lui sauta a la tete en l'embrassant.
+
+"Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!
+
+-- Ce n'est pas a moi que tu la dois, c'est a Fabry qui l'a
+rachete a La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
+cadeau a leur ancienne camarade.
+
+-- M. Fabry est un bon coeur.
+
+-- Mais oui, mais oui, il a eu une idee qui n'est pas venue a tes
+cousins. Il m'en est venu une aussi a moi, qui a ete de commander
+a Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
+quelques jours, et ne sera trainee que par lui, car ce phaeton
+n'est pas son affaire."
+
+Ils monterent en voiture, et Perrine prit les guides:
+
+"Par ou commencons-nous?
+
+-- Comment par ou? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai
+pas envie de voir le nid ou tu as vecu, et d'ou tu es partie?"
+
+Elle etait telle que Perrine l'avait quittee l'annee precedente,
+avec son fouillis de vegetation vierge, sans que personne y eut
+touche, respectee meme par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter a
+son caractere.
+
+"Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'a deux pas d'un grand centre
+ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre la de la vie
+sauvage!
+
+-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
+dans la vie civilisee, je n'avais droit a rien; j'ai souvent pense
+a cela."
+
+Apres l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa premiere visite fut pour
+la creche de Maraucourt.
+
+Il croyait la bien connaitre pour en avoir longuement discute et
+arrete les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
+l'entree, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles:
+le dortoir ou sont couches les enfants aux maillots dans des
+berceaux roses ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat
+ou jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
+surpris et charme de reconnaitre que par une habile distribution
+et l'emploi de larges portes vitrees, l'architecte avait realise
+le difficile ideal a lui impose, qui etait que la creche fut une
+veritable maison de verre ou les meres vissent de la premiere
+salle tout ce qui se passait dans celles ou elles ne devaient pas
+entrer.
+
+Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
+precipiterent sur Perrine en lui presentant le jouet qu'ils
+avaient aux mains, une trompette, une crecelle, un cheval de bois,
+une poule, une poupee.
+
+"Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.
+
+-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimee,
+adoree; elle est une petite mere pour eux: personne comme elle qui
+sache si bien les faire jouer.
+
+-- Vous souvenez-vous, repondit M. Vulfran, que vous me disiez,
+que c'etait une qualite maitresse de savoir creer ce qui est
+necessaire a nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus
+belle encore, c'est de savoir creer ce qui est necessaire aux
+besoins des autres, et cela precisement ma petite-fille l'a fait.
+Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chere demoiselle: batir
+des creches, des maisons ouvrieres, des cercles, c'est l'a b c de
+la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la resout;
+j'espere que nous pourrons aller plus loin, plus a fond; nous ne
+sommes qu'a notre point de depart: vous verrez, vous verrez."
+
+Quand ils revinrent dans la salle d'entree, une femme finissait
+d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le presenta a
+M. Vulfran:
+
+"Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel efant?
+
+-- Mais... oui, c'est un bel enfant.
+
+-- Eh ben, il est ben a vous.
+
+-- Vraiment?
+
+-- J'en ai deja eu trois, que j'ai perdus; a qui doit-il de vivre
+celui-la? Vous voyez s'il est a vous; Dieu vous benisse, vous et
+votre chere fille!"
+
+Apres la creche ce fut la tour d'une maison ouvriere, puis de
+l'hotel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
+allerent a Saint-Pipoy, a Flexelles, a Bacourt, a Hercheux, et sur
+la route Palikare trottait joyeux, fier d'etre conduit par sa
+petite maitresse, dont la main etait plus douee que celle de la
+Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser,
+-- caresse a laquelle il repondait par des mouvements d'oreilles
+tout a fait eloquents pour qui savait les traduire.
+
+Dans ces villages les constructions n'etaient pas aussi avancees
+qu'a Maraucourt, mais deja cependant pour la plupart on pouvait
+fixer l'epoque de leur achevement.
+
+La journee avait ete bien remplie, ils revinrent lentement avant
+l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline a
+l'autre, ils se trouverent dominer la contree ou partout se
+montraient des toits neufs a l'entour des hautes cheminees qui
+vomissaient des tourbillons de fumee; M. Vulfran etendit la main:
+
+"Voila ton ouvrage, dit-il, ces creations auxquelles, entraine par
+la fievre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais
+pour que cela dure et se developpe, il te faut un mari digne de
+toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
+pas autre chose. Et j'ai idee que nous pourrons rencontrer l'homme
+de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
+famille.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] On trouvait egalement cette orthographe du mot dans la
+deuxieme moitie du XIXe siecle. [NdC]
+ [2] La forme feminine _maline_, utilisee, par exemple, au
+XVIe, est restee jusqu'a nos jours dans la prononciation vulgaire
+et dans les patois. [NdC]
+
+
+
+
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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