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diff --git a/13793.txt b/13793.txt new file mode 100644 index 0000000..9b8ad58 --- /dev/null +++ b/13793.txt @@ -0,0 +1,14577 @@ +The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En famille + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Hector Malot + +EN FAMILLE +(1893) + + + +Table des matieres + +TOME PREMIER +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +TOME SECOND +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL + + + +TOME PREMIER + + +I + +Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords +de la porte de Bercy etaient encombres, et sur le quai, en quatre +files, les voitures s'entassaient a la queue leu leu: haquets +charges de futs, tombereaux de charbon ou de materiaux, charrettes +de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de +juin, attendaient la visite de l'octroi, presses d'entrer dans +Paris a la veille du dimanche. + +Parmi ces voitures, et assez loin de la barriere, on en voyait une +d'aspect bizarre avec quelque chose de miserablement comique, +sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formee d'un +leger chassis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton +bitume, le tout porte sur quatre roues basses. + +Autrefois la toile avait du etre bleue, mais elle etait si +deteinte, salie, usee, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'a des +probabilites a cet egard, de meme qu'il fallait se contenter d'a +peu pres si l'on voulait dechiffrer les inscriptions effacees qui +couvraient ses quatre faces: l'une, en caracteres grecs, ne +laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caracteres +grecs]; celle au-dessous semblait etre de l'allemand: _graphie_; +une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraiche et francaise, +celle-la: PHOTOGRAPHIE, etait evidemment la traduction de toutes +les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les +divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roule avant +d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris. + +Etait-il possible que l'ane qui y etait attele l'eut amenee de si +loin jusque-la? + +Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il etait maigre, +epuise, vide; mais, a le regarder de plus pres, on voyait que cet +epuisement n'etait que le resultat des fatigues longuement +endurees dans la misere. En realite, c'etait un animal robuste, +d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ane d'Europe, +elance, au poil gris cendre avec le ventre clair malgre les +poussieres des routes qui le salissaient; des lignes noires +transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayes, et, si +fatigue qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tete haute d'un air +volontaire, resolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la +voiture, rafistole avec des ficelles de diverses couleurs, les +unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais +qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, +coupes le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le defendre +du soleil et des mouches. + +Pres de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une +petite fille de onze a douze ans qui le surveillait. + +Son type etait singulier: d'une certaine incoherence, mais sans +rien de brutal dans un tres apparent melange de race. Au contraire +de l'inattendu de la chevelure pale et de la carnation ambree, le +visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, +fute et grave. La bouche aussi etait serieuse. Dans l'affaissement +du repos le corps s'etait abandonne; il avait les memes graces que +la tete, a la fois delicates et nerveuses; les epaules etaient +souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carree +de couleur indefinissable, noire autrefois probablement; les +jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques; +mais la misere de l'existence n'enlevait cependant rien a la +fierte de l'attitude de celle qui la portait. + +Comme l'ane se trouvait place derriere une haute et large voilure +de foin, la surveillance en eut ete facile si de temps en temps il +ne s'etait pas amuse a happer une goulee d'herbe, qu'il tirait +discretement avec precaution, en animal intelligent qui sait tres +bien qu'il est en faute. + +"Palikare, veux-tu finir!" + +Aussitot il baissait la tete comme un coupable repentant, mais des +qu'il avait mange son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses +oreilles, il recommencait avec un empressement qui disait sa faim. + +A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la +quatrieme ou cinquieme fois, une voix sortit de la voiture, +appelant: + +"Perrine!" + +Aussitot sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la +voiture, ou une femme etait couchee sur un matelas si mince qu'il +semblait colle au plancher. + +"As-tu besoin de moi, maman? + +-- Que fait donc Palikare? + +-- Il mange le foin de la voiture qui nous precede. + +-- Il faut l'en empecher. + +-- Il a faim. + +-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient +pas; que repondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se +fachait? + +-- Je vais le tenir de plus pres. + +-- Est-ce que nous n'entrons pas bientot dans Paris? + +-- Il faut attendre pour l'octroi. + +-- Longtemps encore? + +-- Tu souffres davantage? + +-- Ne t'inquiete pas; l'etouffement du renferme; ce n'est rien", +dit-elle d'une voix haletante, sifflee plutot qu'articulee. + +C'etaient la les paroles d'une mere qui veut rassurer sa fille; en +realite elle se trouvait dans un etat pitoyable, sans respiration, +sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas depasse vingt-six +ou vingt-sept ans, au dernier degre de la cachexie; avec cela des +restes de beaute admirables, la tete d'un pur ovale, des yeux doux +et profonds, ceux meme de sa fille, mais avives par le souffle de +la maladie. + +"Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine. + +-- Quoi? + +-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je +reviendrais tout de suite. + +-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne pres +de Palikare et fais en sorte de l'empecher de voler ce foin. + +-- Cela n'est pas facile. + +-- Enfin veille sur lui." + +Elle revint a la tete de l'ane, et comme un mouvement se +produisait, elle le retint de facon qu'il restat assez eloigne de +la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre. + +Tout d'abord il se revolta, et voulut avancer quand meme, mais +elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors +il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et +voulut bien se tenir tranquille. + +N'ayant plus a s'occuper de lui, elle put s'amuser a regarder ce +qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches +et des remorqueurs sur la riviere; le dechargement des peniches au +moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de +fer au-dessus d'elles et prenaient, comme a la main, leur +cargaison pour la verser dans des wagons quand c'etaient des +pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai +quand c'etaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont +du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de +Paris qu'on devinait dans une brume noire plutot qu'on ne le +voyait; enfin pres d'elle, sous ses yeux, le travail des employes +de l'octroi qui passaient de longues lances a travers les voitures +de paille, ou escaladaient les futs charges sur les haquets, les +percaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite +tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en degustaient quelques +gouttes qu'ils crachaient aussitot. + +Comme tout cela etait curieux, nouveau; elle s'y interessait si +bien, que le temps passait, sans qu'elle en eut conscience. + +Deja un gamin d'une douzaine d'annees qui avait tout l'air d'un +clown, et appartenait surement a une caravane de forains dont les +roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix +longues minutes, sans qu'elle eut fait attention a lui, lorsqu'il +se decida a l'interpeller: + +"V'la un bel ane!" + +Elle ne dit rien. + +"Est-ce que c'est un ane de notre pays? Ca m'etonnerait joliment." + +Elle l'avait regarde, et voyant qu'apres tout il avait l'air bon +garcon, elle voulut bien repondre: + +"Il vient de Grece. + +-- De Grece! + +-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare. + +-- Ah! c'est pour cela!" + +Mais malgre son sourire entendu, il n'etait pas du tout certain +qu'il eut tres bien compris pourquoi un ane qui venait de Grece +pouvait s'appeler Palikare. + +"C'est loin, la Grece? demanda-t-il. + +-- Tres loin. + +-- Plus loin que... la Chine? + +-- Non, mais loin, loin. + +-- Alors vous venez de la Grece? + +-- De plus loin encore. + +-- De la Chine? + +-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grece. + +-- Est-ce que vous allez a la fete des Invalides? + +-- Non. + +-- Ousque vous allez? + +-- A Paris. + +-- Ousque vous remiserez votre roulotte? + +-- On nous a dit a Auxerre qu'il y avait des places libres sur les +boulevards des fortifications?" + +Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la +tete. + +"Les boulevards des fortifications, oh la la la! + +-- Il n'y a pas de places? + +-- Si. + +-- Eh bien? + +-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des +hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas +peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir. + +-- Nous ne sommes que ma mere et moi, et ma mere est malade. + +-- Vous tenez a votre ane? + +-- Bien sur. + +-- Eh bien, demain votre ane vous sera vole; v'la pour commencer, +vous verrez le reste; et ca ne sera pas beau; c'est Gras Double +qui vous le dit. + +-- C'est vrai cela? + +-- Pardi, si c'est vrai; vous n'etes jamais venue a Paris? + +-- Jamais. + +-- Ca se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont +dit que vous pouviez remiser la? pourquoi que vous n'allez pas +chez Grain de Sel? + +-- Je ne connais pas Grain de Sel. + +-- Le proprietaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de +palissades fermees la nuit; vous n'auriez rien a craindre, on sait +que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui +voudraient entrer la nuit. + +-- C'est cher? + +-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique a Paris, mais en ce +moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante +sous la semaine, et votre ane trouverait sa nourriture dans le +clos, surtout s'il aime les chardons. + +-- Je crois bien qu'il les aime! + +-- Il sera a son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un +mauvais homme. + +-- C'est son nom, Grain de Sel? + +-- On l'appelle comme ca parce qu'il a toujours soif. C'est un +ancien biffin qui a gagne gros dans le chiffon, qu'il n'a quitte +que quand il s'est fait ecraser un bras, parce qu'un seul bras +n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis a +louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'ete a qui +il trouve; avec ca, il a d'autres commerces: il vend des petits +chiens de lait. + +-- C'est loin d'ici le Champ Guillot? + +-- Non, a Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement +pas Charonne? + +-- Je ne suis jamais venue a Paris. + +-- Eh bien, c'est la." + +Il etendit le bras devant lui dans la direction du nord. + +"Une fois que vous avez, passe la barriere, vous tournez, tout de +suite a droite, et vous suivez le boulevard le long des +fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez +traverse le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous +prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connait le +Champ Guillot. + +-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et meme, si vous +vouliez rester aupres de Palikare deux minutes, je lui en +parlerais tout de suite. + +-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec. + +-- Empechez-le, je vous prie, de prendre du foin." + +Perrine entra dans la voiture et repeta a sa mere ce que le jeune +clown venait de lui dire. + +"S'il en est ainsi, il n'y a pas a hesiter, il faut aller a +Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans +Paris. + +-- Il parait que c'est tres facile." + +Au moment de sortir elle revint pres de sa mere et se pencha vers +elle: + +"Il y a plusieurs voitures qui ont des baches, on lit dessus: +"Usines de Maraucourt", et au-dessous le nom: "Vulfran +Paindavoine"; sur les toiles qui couvrent les pieces de vin +alignees le long du quai on lit aussi la meme inscription. + +-- Cela n'a rien d'etonnant. + +-- Ce qui est etonnant c'est de voir ces noms si souvent repetes." + + +II + +Quand Perrine revint prendre sa place aupres de son ane, il +s'etait enfonce le nez dans la voiture de foin, et il mangeait +tranquillement comme s'il avait ete devant un ratelier. + +"Vous le laissez manger? s'ecria-t-elle. + +-- J'vous crois. + +-- Et si le charretier se fache? + +-- Faudrait pas avec moi." + +Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur +les hanches, la tete renversee. + +"Ohe, croquant!" + +Mais son concours ne fut pas necessaire pour defendre Palikare; +c'etait au tour de la voiture de foin d'etre sondee a coups de +lance par les employes de l'octroi, et elle allait passer la +barriere. + +"Maintenant ca va etre a vous; je vous quitte. Au revoir, +mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez +Gras Double, tout le monde vous repondra." + +Les employes qui gardent les barrieres de Paris sont habitues a +voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la +voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant +cette jeune femme couchee; et surtout en jetant les yeux ca et la +d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misere. + +"Vous n'avez rien a declarer? demanda-t-il en continuant son +examen. + +-- Rien. + +-- Pas de vin, pas de provisions? + +-- Rien." + +Ce mot deux fois repete etait d'une exactitude rigoureuse: en +dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, +d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles +photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, +ni paniers, ni vetements. + +"C'est bien, vous pouvez entrer." + +La barriere passee, Perrine tourna tout de suite a droite, comme +Gras Double lui avait recommande, conduisant Palikare par la +bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des +fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiereuse, usee par +plaques, des gens etaient couches qui dormaient sur le dos ou sur +le ventre, selon qu'ils etaient plus ou moins aguerris contre le +soleil, tandis que d'autres s'etiraient les bras, leur sommeil +interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la +physionomie de ceux-la, de leurs tetes ravagees, culottees, +hirsutes, de leurs guenilles, et de la facon dont ils les +portaient, lui fit comprendre que cette population des +fortifications ne devait pas, en effet, etre tres rassurante la +nuit, et que les coups de couteau devaient s'echanger la +facilement. + +Elle ne s'arreta pas a cet examen, maintenant sans interet pour +elle, puisqu'elle ne se trouverait pas melee a ces gens, et elle +regarda de l'autre cote, c'est-a-dire vers Paris. + +He quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces +terrains vagues ou s'elevaient des tas d'immondices, c'etait +Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son +pere, dont elle revait depuis longtemps, et avec des imaginations +enfantines, d'autant plus feeriques que le chiffre des kilometres +diminuait a mesure qu'elle s'en rapprochait; de meme, de l'autre +cote du boulevard, sur les talus, vautres dans l'herbe comme des +bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, +etaient des Parisiens. + +Elle reconnut le cours de Vincennes a sa largeur et, apres l'avoir +depasse, tournant a gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout +le monde le connaissait, tout le monde n'etait pas d'accord sur le +chemin a prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois +dans les noms de rues qu'elle devait suivre. A la fin cependant, +elle se trouva devant une palissade formee de planches, les unes +en sapin, les unes en bois non ecorce, celles-ci peintes, celles- +la goudronnees, et quand, par la barriere ouverte a deux battants, +elle apercut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un +wagon de chemin de fer sans roues aussi, poses sur le sol, elle +comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guere en +meilleur etat, que c'etait la le Champ Guillot. Eut-elle eu besoin +d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits +chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eut donnee. + +Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitot les chiens +se jeterent sur ses jambes, les mordillant avec de petits +aboiements. + +"Qu'est-ce qu'il y a?" cria une voix. + +Elle regarda d'ou venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle +apercut un long batiment qui etait peut-etre une maison, mais qui +pouvait bien etre aussi tout autre chose; les murs etaient en +carreaux de platre, en paves de gres et de bois, en boites de fer- +blanc, le toit en carton et en toile goudronnee, les fenetres +garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et meme +en verre, mais le tout construit et dispose avec un art naif qui +faisait penser qu'un Robinson en avait ete l'architecte, avec des +Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme a la barbe +broussailleuse etait occupe a trier des chiffons qu'il jetait dans +des paniers disposes autour de lui. + +"N'ecrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez." + +Elle fit ce qu'il commandait. + +"Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut pres de +lui. + +-- C'est vous qui etes le proprietaire du Champ Guillot? + +-- On le dit." + +Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que, +pour ne pas perdre son temps en l'ecoutant, il se versait, d'un +litre qu'il avait a sa portee, un verre de vin a rouges bords et +l'avalait d'un trait, + +"C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant. + +-- Combien? + +-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un +sous pour l'ane. + +-- C'est bien cher. + +-- C'est mon prix. + +-- Votre prix d'ete? + +-- Mon prix d'ete. + +-- Il pourra manger les chardons? + +-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides. + +-- Nous ne pouvons pas payer a la semaine, puisque nous ne +resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons +par Paris pour aller a Amiens, et nous voulons nous reposer. + +-- Alors, ca va tout de meme; six sous par jour pour la roulotte, +trois sous pour l'ane. + +Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous: + +"Voila la premiere journee. + +-- Tu peux dire a tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est +une troupe, c'est deux sous en plus par personne. + +-- Je n'ai que ma mere. + +-- Bon. Mais pourquoi ta mere n'est-elle pas venue faire sa +location? + +-- Elle est malade, dans la voiture. + +-- Malade. Ce n'est pas un hopital ici." + +Elle eut peur qu'on ne voulut pas recevoir une malade. + +"C'est-a-dire qu'elle est fatiguee. Vous comprenez, nous venons de +loin. + +-- Je ne demande jamais aux gens d'ou ils viennent." + +Il etendit le bras vers un coin de son champ; + +"Tu mettras ta roulotte la-bas, et puis tu attacheras ton ane; +s'il m'ecrase un chien, tu me le payeras cent sous." + +Comme elle allait s'eloigner, il l'appela: + +"Prends un verre de vin. + +_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. + +-- Bon, je vas le boire pour toi." + +Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait verse, et se remit +au tri de ses chiffons, autrement dit a son "triquage". + +Aussitot qu'elle eut installe Palikare a la place qui lui avait +ete assignee, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, +malgre le soin qu'elle prenait de les eviter, elle monta dans la +roulotte: + +"A la fin, pauvre maman, nous voila arrivees. + +-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilometres! Mon +Dieu, que la terre est grande! + +-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire a diner. +Qu'est-ce que tu veux? + +-- Avant tout, detelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit +etre bien las; donne-lui a manger, a boire; soigne-le. + +-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y +a un puits. Je reviens tout de suite." + +En effet, elle ne tarda pas a revenir et se mit a chercher ca et +la dans la voiture, d'ou elle sortit le fourneau en terre, +quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle +alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant +devant, a pleins poumons. + +Quand il commenca a prendre, elle remonta dans la voiture: + +"C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas? + +-- J'ai si peu faim. + +-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu +voudras. Veux-tu?... + +-- Je veux bien du riz." + +Elle versa une poignee de riz dans la casserole ou elle avait mis +un peu d'eau, et, quand l'ebullition commenca, elle remua le riz +avec deux baguettes blanches depouillees de leur ecorce, ne +quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se +trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, a +vrai dire, n'etaient pas indispensables, car il mangeait ses +chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient +l'intensite. + +Quand le riz fut cuit a point, a peine creve et non reduit on +bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinieres +parisiennes, elle le dressa sur une ecuelle en une pyramide a +large base, et le posa dans la voiture. + +Deja elle avait ete emplir une petite cruche au puits et l'avait +placee aupres du lit de sa mere avec deux verres, deux assiettes, +deux fourchettes; elle posa son ecuelle de riz a cote et s'assit +sur le plancher, les jambes repliees sous elle, sa jupe etalee + +"Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue a la +poupee, nous allons faire la dinette, je vais te servir." + +Malgre le ton enjoue qu'elle avait pris, c'etait d'un regard +inquiet qu'elle examinait sa mere, assise sur son matelas, +enveloppee d'un mauvais fichu de laine qui avait du etre autrefois +une etoffe de prix, mais qui maintenant n'etait plus qu'une +guenille, usee, decoloree. + +"Tu as faim, toi? demanda la mere. + +-- Je crois bien, il y a longtemps. + +-- Pourquoi n'as-tu pas mange un morceau de pain? + +-- J'en ai mange deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas +voir; si ca met en appetit de regarder manger les autres, la +platee sera trop petite." + +La mere avait porte une fourchette de riz a sa bouche, mais elle +la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler. + +-- Ca ne passe pas tres bien, dit-elle en reponse au regard de sa +fille. + +-- Il faut te forcer: la seconde bouchee passera mieux, la +troisieme mieux encore." + +Mais elle n'alla pus jusque-la, et apres la seconde elle reposa sa +fourchette sur son assiette: + +"Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. + +-- Oh! maman! + +-- Ne t'inquiete pas, ma cherie, ce n'est rien; on vit tres bien +sans manger quand on n'a pas d'efforts a faire; avec le repos +l'appetit reviendra." + +Elle defit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais +si faible qu'elle fut elle ne perdit pas la pensee de sa fille, et +en la voyant les yeux gonfles de larmes elle s'efforca de la +distraire: + +"Ton riz est tres bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te +soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma +cherie, mange. + +-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange." + +A la verite elle. devait faire effort pour avaler, mais peu a peu, +sous l'impression des douces paroles de sa mere, sa gorge se +desserra, et elle se mit a manger reellement; alors l'ecuelle de +riz disparut vite, tandis que sa mere la regardait avec un tendre +et triste sourire: + +"Tu vois qu'il faut se forcer. + +-- Si j'osais, maman! + +-- Tu peux oser. + +-- Je te repondrais que ce que tu me dis, c'etait cela meme que je +te disais. + +-- Moi, je suis malade. + +-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un medecin; +nous sommes a Paris, et a Paris il y a de bons medecins. + +-- Les bons medecins ne se derangent pas sans qu'on les paye. + +-- Nous le payerions. + +-- Avec quoi? + +-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en +plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept +sous. Regarde dans ta robe." + +Cette robe noire, aussi miserable que la jupe de Perrine, mais +moins poudreuse, car elle avait ete battue, etait posee sur le +matelas et servait de couverture; sa poche exploree donna bien les +sept francs annonces et le florin d'Autriche. + +"Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal +l'argent francais. + +-- Je ne le connais guere mieux que toi." + +Elles firent le compte, et en estimant le florin a deux francs +elles trouverent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. + +"Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le medecin, +continua Perrine. + +-- Il ne me guerirait pas par des paroles, il ordonnerait des +medicaments, comment les payer? + +-- J'ai mon idee. Tu penses bien que quand je marche a cote de +Palikare, je ne passe pas tout mon temps a lui parler, quoiqu'il +aimerait cela; je reflechis aussi a toi, a nous, surtout a toi, +pauvre maman, depuis que tu es malade, a notre voyage, a notre +arrivee a Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y +montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a +fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil? + +-- Il est certain que meme pour des parents qui n'auraient pas de +fierte, cette entree serait humiliante. + +-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous +n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. +D'ailleurs a quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es +malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et +quand meme je trouverais des gens assez braves pour se fier a moi, +nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste +d'argent que nous pouvons depenser trois francs pour un paquet de +developpement, trois francs pour un virage d'or et d'acetate, deux +francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. + +-- Et combien la vendrons-nous? + +-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon +etat; et puis il y a le matelas... + +-- Tout, alors? + +-- Cela te fait de la peine? + +-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton +pere y est mort, cela fait que si miserable qu'elle soit, la +pensee de m'en separer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui +nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses a +laquelle son souvenir ne soit attache." + +Sa parole haletante s'arreta tout a fait, et sur son visage +decharne des larmes coulerent sans qu'elle put les retenir. + +"Oh! maman, s'ecria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parle de +cela. + +-- Je n'ai rien a te pardonner, ma cherie; c'est le malheur de +notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder +certains sujets sans nous attrister reciproquement, comme c'est la +fatalite de mon etat que je n'aie aucune force pour resister, pour +penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-meme. N'est- +ce pas moi qui aurais du te parler comme tu viens de le faire, +prevoir ce que tu as prevu, que nous ne pouvions pas arriver a +Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces +guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en meme +temps qu'il fallait prevoir cela, il fallait aussi combiner des +moyens pour trouver des ressources, et ma tete si faible ne +m'offrait que des chimeres, surtout l'attente du lendemain, comme +si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais +guerie, nous ferions une grosse recette; les illusions des +desesperes qui ne vivent plus que de leurs reves. C'etait folie, +la raison a parle par ta bouche: je ne serai pas guerie demain, +nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc +vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout +encore; il faut aussi que nous nous decidions a vendre..." + +Il y eut une hesitation et un moment de silence penible. + +"Palikare", dit Perrine. + +-- Tu y avais pense? + +-- Si j'y avais pense! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que +l'idee me tourmentait que nous serions forcees un jour ou l'autre +de le vendre, je n'osais meme pas le regarder, de peur qu'il ne +devine que nous pouvions nous separer de lui, au lieu de le +conduire a Maraucourt ou il aurait ete si heureux, apres tant de +fatigues. + +-- Savons-nous seulement si nous-memes nous serons recues a +Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela a esperer et +que, si nous sommes repoussees, il ne nous restera plus qu'a +mourir dans un fosse de la route, il faut coute que coute que nous +allions a Maraucourt, et que nous nous y presentions de facon a ne +pas faire fermer les portes devant nous... + +-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir +de papa ne nous protegerait pas? lui qui etait si bon! Est-ce +qu'on reste fache contre les morts? + +-- Je te parle d'apres les idees de ton pere, auxquelles nous +devons obeir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec +l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un medecin; qu'il +me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je +demande. Si elles reviennent, nous acheterons une robe decente +pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour +Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-la; +sinon nous irons jusqu'ou nous pourrons, et nous ferons le reste +du chemin a pied. + +-- Palikare est un bel ane; le garcon qui m'a parle a la barriere +me le disait tantot. Il est dans un cirque, il s'y connait; et +c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parle. + +-- Nous ne savons pas la valeur des anes a Paris, et encore moins +celle que peut avoir un ane d'Orient. Enfin, nous verrons, et +puisque notre parti est arrete, ne parlons plus de cela: c'est un +sujet trop triste, et puis je suis fatiguee." + +En effet, elle paraissait epuisee, et plus d'une fois elle avait +du faire de longues pauses pour arriver a bout de ce qu'elle +voulait dire. + +"As-tu besoin de dormir? + +-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la +tranquillite, du parti pris et l'espoir d'un lendemain. + +-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te deranger, et comme il +y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver +notre linge. Est-ce que ca ne te paraitra pas bon d'avoir demain +une chemise fraiche? + +-- Ne te fatigue pas. + +-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguee." + +Apres avoir embrasse sa mere, elle alla de-ci de-la dans la +roulotte, vivement, legerement; prit un paquet de linge dans un +petit coffre ou il etait enferme, le placa dans une terrine; +atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout use, et +sortit emportant le tout. Comme apres que le riz avait ete cuit, +elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude +et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons +l'herbe, apres avoir ote sa veste, elle commenca a savonner, a +frotter, et sa lessive ne se composant en realite que de deux +chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui +fallait pas deux heures pour que fut tout lave, rince et etendu +sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. + +Pendant qu'elle travaillait, Palikare attache, a une courte +distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardee comme pour la +surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait +fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments +qui etaient des appels imperieux. + +"Crois-tu que je t'oublie?" dit-elle. + +Elle alla a lui, le changea de place et lui apporta a boire dans +sa terrine qu'elle avait soigneusement rincee, car s'il se +contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il +trouvait lui-meme, il etait au contraire tres difficile pour sa +boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres +ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout. + +Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit a le flatter de +la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice +a son enfant, et l'ane, qui tout de suite s'etait jete sur l'herbe +nouvelle, s'arreta de manger pour poser sa tete contre l'epaule de +sa petite maitresse et se faire mieux caresser: de temps en temps +il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec +des fremissements qui disaient sa beatitude. + +Le silence s'etait fait dans l'enclos maintenant ferme, ainsi que +dans les rues desertes du quartier, et on n'entendait plus, au +loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, +puissant, mysterieux comme celui de la mer, la respiration et la +vie de Paris qui continuaient actives et fievreuses malgre la nuit +tombante. + +Alors, dans la melancolie du soir, l'impression de ce qui venait +de se dire etreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tete a +celle de son ane, elle laissa couler les larmes qui depuis si +longtemps l'etouffaient, tandis qu'il lui lechait les mains. + + + +III + +La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchee +pres d'elle, tout habillee sur la planche, avec un fichu roule qui +lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau +qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraiche: +elle etouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, a l'aube, +le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit +grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule +couverture un peu chaude qui leur restat. + +Malgre son desir d'aller chercher le medecin aussitot que +possible, elle dut attendre que Grain de Sel fut leve, car a qui +demander le nom et, l'adresse d'un bon medecin, si ce n'etait a +lui? + +Bien sur qu'il connaissait un bon medecin, et un fameux qui +faisait ses visites en voiture, non a pied comme les medecins de +rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, pres de l'eglise; pour +trouver la rue Riblette il n'y avait qu'a suivre le chemin de fer +jusqu'a la gare. + +En entendant parler d'un medecin fameux qui faisait les visites en +voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le +payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel +en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. A la fin il +comprit: + +"Ce que tu auras a payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de +quarante sous. Et pour etre sure qu'il vienne, tu feras bien de +les lui remettre d'avance." + +En suivant les indications qui lui avaient ete donnees, elle +trouva assez facilement la rue Riblette, mais le medecin n'etait +point encore leve, elle dut attendre, assise sur une borne dans la +rue, a la porte d'une remise derriere laquelle on etait en train +d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et +en lui remettant ses quarante sous, elle le deciderait a venir, ce +qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui +demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ +Guillot. + +Le temps fut eternel a passer, son angoisse se doublant de celle +de sa mere qui ne devait rien comprendre a son retard; s'il ne la +guerissait point instantanement, au moins allait-il l'empecher de +souffrir. Deja elle avait vu un medecin entrer dans leur roulotte, +lorsque son pere avait ete malade. Mais c'etait en pleine +montagne, dans un pays sauvage, et le medecin que sa mere avait +appele sans avoir le temps de gagner une ville, etait plutot un +barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai medecin comme on +en trouve a Paris, savant, maitre de la maladie et de la mort, +comme devait l'etre celui-la, puisqu'on le disait fameux. + +Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme +ancienne, a caisse jaune, auquel etait attele un gros cheval de +labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitot le +medecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadre d'une +barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard. + +Avant qu'il fut monte en voiture, elle etait pres de lui et lui +exposait sa demande. + +"Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. + +-- Non monsieur, c'est ma mere qui est malade, tres malade. + +-- Qu'est-ce que c'est ta mere? + +-- Nous sommes photographes." + +Il mit le pied sur le marchepied. + +Vivement elle tendit sa piece de quarante sous. + +"Nous pouvons vous payer. + +-- Alors, c'est trois francs." + +Elle ajouta vingt sous a la piece; il prit le tout et le fourra +dans la poche de son gilet. + +"Je serai pres de ta mere d'ici un quart d'heure." + +Elle fit en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la +bonne nouvelle: + +"Il va te guerir, maman, c'est un vrai medecin celui-la." + +Et vivement elle s'occupa de sa mere, lui lava le visage, les +mains, lui arrangea les cheveux qui etaient admirables, noirs et +soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut +d'autre resultat que de la rendre plus vide et par la plus +miserable encore. + +Elles n'eurent pas une trop longue attente a endurer: un roulement +de voiture annonca l'arrivee du medecin et Perrine courut au- +devant de lui. + +Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui +montra la roulotte. + +"C'est dans notre voiture que nous habitons", dit-elle. + +Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa +paraitre aucune surprise, etant habitue a toutes les miseres avec +sa clientele; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage +comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchee sur son matelas, +dans cet interieur denude. + +"Tirez la langue, donnez-moi la main." + +Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur medecin +n'ont aucune idee de la rapidite avec laquelle s'etablit un +diagnostic aupres des pauvres gens; en moins d'une minute son +examen fut fait. + +"Il faut entrer a l'hopital", dit-il. + +La mere et la fille pousserent un meme cri d'effroi et de douleur. + +"Petite, laisse-moi seul avec ta maman", dit le medecin d'un ton +de commandement. + +Perrine hesita une seconde; mais, sur un signe de sa mere, elle +quitta la roulotte, dont elle ne s'eloigna pas. + +"Je suis perdue? dit la mere a mi-voix. + +-- Qui est-ce qui parle de ca: vous avez besoin de soins que vous +ne pouvez pas recevoir ici. + +-- Est-ce qu'a l'hopital j'aurais ma fille? + +-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. + +-- Nous separer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule a Paris? que +deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa +main dans la mienne. + +-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture ou +le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; +le pouvez-vous? + +-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-etre. + +-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la +chambre n'est pas tout, il faut des medicaments, une bonne +nourriture, des soins: ce que vous auriez a l'hopital. + +-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me separer de ma +fille. Que deviendrait-elle? + +-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que +je devais." + +Il appela: + +"Petite." + +Puis, tirant un carnet de sa poche, il ecrivit au crayon quelques +lignes sur une feuille blanche, qu'il detacha: + +"Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est aupres de +l'eglise, pas un autre. Tu donneras a ta mere le paquet n deg. 1; tu +lui feras boire d'heure en heure la potion n deg. 2; le vin de +quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle +voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir." + +Elle voulut l'accompagner pour le questionner: + +"Maman est bien malade? + +-- Tache de la decider a entrer a l'hopital. + +-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guerir? + +-- Sans doute, je l'espere; mais je ne peux pas lui donner ce +qu'elle trouverait a l'hopital. C'est folie de n'y pas aller; +c'est pour ne pas se separer de toi qu'elle refuse: tu ne serais +pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisee et deluree." + +Marchant a grands pas, il etait arrive a sa voiture; Perrine eut +voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. + +Alors elle revint a la roulotte. + +"Qu'a dit le medecin? demanda la mere. + +-- Qu'il te guerirait. + +-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; +prends tout l'argent." + +Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut +lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant; + +"Vous avez de quoi payer?" dit-il. + +Elle ouvrit la main. + +"C'est sept francs cinquante", dit le pharmacien qui avait fait +son calcul. + +Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs +quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche a deux +francs; il lui manquait donc treize sous. + +"Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin +d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin? + +-- Ah! non par exemple." + +Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, +desesperee, aneantie. + +"Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize +sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantot." + +Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni +faire credit de treize sous, ni accepter le florin: + +"Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous +viendrez le chercher tantot; je vais tout de suite vous preparer +les paquets et la potion qui ne vous couteront que trois francs +cinquante." + +Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain +viennois, qui devait provoquer l'appetit de sa mere, et revint +toujours courant au Champ Guillot. + +"Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mires; regarde le pain, +comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman? + +-- Oui, ma cherie." + +Toutes deux etaient pleines d'esperance et Perrine d'une foi +absolue; puisque le medecin avait promis de guerir sa mere, il +allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompee? quand +on demande la verite a un medecin, il doit la dire. + +C'est un merveilleux aperitif que l'espoir; la malade, qui depuis +deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitie du +petit pain. + +"Tu vois, maman, disait Perrine. + +-- Cela va aller." + +En tout cas, son irritabilite nerveuse s'emoussa; elle eprouva un +peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de +Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour +vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus +facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes +choses: meubles, habits, outils, instruments de musique, etoffes, +materiaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en etait +pas de meme, parce qu'il n'achetait pas de betes, excepte les +petits chiens, et son avis etait qu'on devait attendre au mercredi +pour le vendre au Marche aux chevaux. + +Le mercredi c'etait bien loin, car, dans sa surexcitation +d'esperance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mere +aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, a +attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles +pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger +des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur +encore, qu'on pourrait peut-etre ne pas vendre Palikare, si le +prix paye par Grain de Sel etait assez eleve; Palikare resterait +au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivees a Maraucourt, +elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le +perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux +de vivre, desormais dans le bien-etre, loge dans une belle ecurie, +se promenant toute la journee a travers de grasses prairies avec +ses deux maitresses aupres de lui! + +Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes +avaient traverse son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle +imaginait sans la preciser, Grain de Sel n'offrit que quinze +francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, apres +l'avoir longuement examinee. + +"Quinze francs! + +-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez +que je fasse de ca?" + +Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les +diverses pieces de la roulotte, les roues, les brancards, en +haussant les epaules d'un air de pitie meprisante. + +Tout ce qu'elle put obtenir apres beaucoup de paroles, ce fut une +augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et +l'engagement que la roulotte ne serait depecee qu'apres leur +depart, de facon a pouvoir jusque-la l'habiter pendant la journee, +ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mere que de rester +enfermee dans la maison. + +Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres +qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait +precieuse, car, malgre l'orgueil avec lequel il parlait de ses +appartements, et qui n'avait d'egal que son mepris pour la +roulotte, elle etait si miserable, si puante, cette maison, qu'il +fallait leur detresse pour l'accepter. + +A la verite, elle avait un toit et des murs qui n'etaient pas en +toile, mais sans aucune autre superiorite sur la roulotte: tout a +l'entour se trouvaient amoncelees les matieres dont Grain de Sel +faisait commerce et qui pouvaient supporter les intemperies: +verres casses, os, ferrailles: tandis qu'a l'interieur le couloir +et. des pieces sombres, ou les yeux se perdaient, contenaient +celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, +bouchons, croutes de pain, bottes, savates, ces choses +innombrables, detritus de toutes sortes, qui constituent les +ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'acres odeurs +qui prenaient a la gorge. + +Comme elle restait hesitante se demandant si sa mere ne serait pas +empoisonnee par ces odeurs, Grain de Sel la pressa: + +"Depechez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je +sois la pour recevoir et "triquer" ce qu'ils apportent. + +-- Est-ce que le medecin connait ces chambres? demanda-t-elle. + +-- Bien sur qu'il les connait; il est venu plus d'une fois a cote +quand il a soigne la Marquise." + +Ce mot la decida: puisque le medecin connaissait ces chambres, il +savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et +puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mere pouvait bien +en habiter une autre. + +"Cela vous coutera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutes +aux trois sous pour l'ane et aux six sous pour la roulotte. + +-- Vous l'avez achetee? + +-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la +payer," + +Elle ne trouva rien a repondre; ce n'etait pas la premiere fois +qu'elle se voyait ainsi ecorchee; bien souvent elle l'avait ete +plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par +croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au detriment +de ceux qui n'ont pas. + + +IV + +Perrine employa une bonne partie de la journee a nettoyer la +chambre ou elles allaient s'installer, a laver le plancher, a +frotter les cloisons, le plafond, la fenetre qui depuis que la +maison etait construite n'avait jamais ete bien certainement a +pareille fete. + +Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits ou +elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait +pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des +jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporte des +graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jete des plants +de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes +de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain +qui leur convenait, avaient germe ou pousse, et maintenant +fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vegetation ne +ressemblait en rien a celle qu'on obtient dans un jardin, avec des +soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour +sauvage qu'elle fut, elle n'en avait pas moins son charme de +couleur et de parfum. + +Cela lui donna l'idee de recueillir quelques-unes de ces fleurs, +des giroflees rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des +bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'ou ils chasseraient +la mauvaise odeur en meme temps qu'ils l'egayeraient. Il semblait +que ces fleurs n'appartenaient a personne, puisque Palikare +pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle +n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander a +Grain de Sel. + +"Est-ce pour les vendre? repondit celui-ci. + +-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. + +-- Comme ca, tant que tu voudras; parce que si c'etait pour les +vendre, je commencerais par te les vendre moi-meme. Puisque c'est +pour toi, ne te gene pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, +moi j'aime mieux celle du vin, meme il n'y a que celle-la que je +sente." + +Le tas des verres plus ou moins casses etant considerable, elle y +trouva facilement des vases ebreches dans lesquels elle disposa +ses bouquets, et comme ces fleurs avaient ete cueillies au soleil, +la chambre se remplit bientot du parfum des giroflees et des +oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en +meme temps que leurs fraiches couleurs eclairaient ses murs noirs. + +Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui +habitaient de chaque cote de leur chambre: une vieille femme qui +sur ses cheveux gris portait un bonnet orne de rubans tricolores +aux couleurs du drapeau francais; et un grand bonhomme courbe en +deux, enveloppe dans un tablier de cuir si long et si large qu'il +semblait constituer son unique vetement. La femme aux rubans +tricolores etait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au +tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parle Grain de +Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un +parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait +aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et +vendre a l'abri le repertoire de ses chansons. Quant au bonhomme +au tablier, c'etait, lui apprit la Marquise, un demolisseur de +vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme +un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pere la Carpe, sous +lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait +pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. + +Au coucher du soleil son emmenagement fut acheve, et elle put +alors amener sa mere qui, en apercevant les fleurs, eut un moment +de douce surprise: + +"Comme tu es bonne pour ta maman, chere fille! dit-elle. + +-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ca me rend si heureuse +de te faire plaisir!" + +Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur +de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la +malade osat s'en plaindre; a quoi cela eut-il servi, puisqu'elles +ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part? + +Son sommeil fut mauvais, fievreux, trouble, agite, hallucine, et +quand le medecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce +qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine a retourner +chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle +ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne +respirait plus. Si les depenses continuaient ainsi, comment +gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le +produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le medecin +prescrivait une nouvelle ordonnance coutant cinq francs, ou plus, +ou trouverait-elle cette somme? Au temps ou avec ses parents elle +parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois ete exposes +a la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient +quitte la Grece pour venir en France, ils avaient manque de pain. +Mais ce n'etait pas du tout la meme chose. Pour la famine dans les +montagnes, ils avaient toujours l'esperance, qui se realisait +souvent, de trouver quelques fruits, des legumes, un gibier qui +leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, +ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, +bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient a se faire +photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'a Paris il n'y a +rien a attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le +leur tirait a sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, +c'est qu'elle devait repondra a cette question, elle ne sachant +rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre +la responsabilite de tout, puisque la maladie rendait sa mere +incapable de s'ingenier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie +mere, quand elle ne se sentait qu'une enfant. + +Si encore un peu de mieux se presentait, elle en serait encouragee +et fortifiee; mais il n'en etait pas ainsi, et bien que sa mere ne +se plaignit jamais, repetant toujours, au contraire, son mot +habituel: "Cela va aller", elle voyait qu'en realite "cela +n'allait pas": pas de sommeil, pas d'appetit, la fievre, un +affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, +si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lachete ne +l'abusaient point. + +Le mardi matin, a la visite du medecin, ce qu'elle craignait pour +l'ordonnance se realisa: apres un rapide examen de la malade, le +docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet +cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prepara a ecrire; +mais au moment ou il posait le crayon sur le papier, elle eut le +courage de l'arreter. + +"Monsieur, si les medicaments que vous allez ordonner ne sont pas +d'egale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que +ceux qui pressent? + +-- Qu'est-ce que vous voulez dire?" demanda-t-il d'un ton fache. + +Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout. + +"Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui +et que nous n'en recevrons que demain; alors..." + +Il la regarda, puis apres avoir jete un coup d'oeil rapide ca et +la, comme s'il voyait pour la premiere fois leur misere, il remit +son carnet dans sa poche: + +"Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne +presse, celui d'hier peut etre encore continue aujourd'hui. + +"Rien ne presse", fut le mot que Perrine retint et se repeta: Si +rien ne pressait, c'etait que sa mere ne se trouvait pas aussi mal +qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore esperer et +attendre. + +Le mercredi etait le jour qu'elle attendait, mais son impatience +de le voir arriver etait traversee par l'emotion douloureuse avec +laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par +l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre cote, il devait la +separer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa +mere, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot a son ami qui, +n'ayant plus a travailler, ni a peiner; et trouvant a manger +autant qu'il voulait apres tant de privations, ne s'etait jamais +montre si joyeux. Des qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou +cinq braiments a ebranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, +et, au bout de sa corde, il lancait quelques ruades jusqu'a ce +qu'elle fut pres de lui; mais aussitot qu'elle lui avait mis la +main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui +posait la tete sur l'epaule sans plus bouger. Alors, ils restaient +ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des +yeux avec des mouvements rythmes qui etaient tout un discours. + +"Si tu savais!" murmurait-elle doucement. + +Mais lui ne savait point, ne prevoyait point, et, tout aux +satisfactions du moment present, le repos, la bonne nourriture, +les caresses de sa maitresse, il se trouvait le plus heureux ane +du monde. D'ailleurs, il s'etait fait un ami de Grain de Sel, de +qui il recevait des marques d'amitie qui flattaient sa +gourmandise. Le lundi, dans la matinee, ayant trouve le moyen de +se detacher, il s'etait approche de Grain de Sel occupe a triquer +les ordures qui arrivaient, et curieusement il etait reste la. +C'etait une habitude religieusement pratiquee par Grain de Sel +d'avoir toujours un litre de vin et un verre a portee de sa main, +de facon a n'etre point oblige de se lever lorsque l'envie de +boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-la, +tout a sa besogne, il ne pensait pas a regarder autour de lui, +mais precisement parce qu'il s'y appliquait et s'y echauffait, la +soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tarde +a se faire sentir. Au moment ou, s'interrompant, il allait prendre +sa bouteille, il vit Palikare les yeux attaches sur lui, le cou +tendu. + +"Qu'est-ce que tu fais la, toi?" + +Comme le ton n'etait pas grondeur, l'ane n'avait pas bouge. + +"Tu veux boire un verre de vin?" demanda Grain de Sel dont toutes +les idees tournaient toujours autour du mot boire. + +Et au lieu de porter a sa bouche le verre qu'il emplissait, il +l'avait par plaisanterie tendu a Palikare; alors celui-ci +considerant l'invitation comme serieuse avait fait deux pas de +plus en avant, et, allongeant ses levres de manieres qu'elles +fussent aussi minces, aussi allongees que possible, il avait +aspire une bonne moitie du verre, plein jusqu'au bord. + +"Oh! la! la! la!", s'ecria Grain de Sel en riant aux eclats. + +Et il se mit a appeler: + +"La Marquise! la Carpe!" + +A ces cris ils arriverent, ainsi qu'un chiffonnier charge de sa +hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon +dont la profession etait d'etre marchand de pate de guimauve et de +parcourir les fetes et les marches en suspendant a un crochet +tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons +jaunes, bleus, rouges, comme l'eut fait une fileuse de sa +quenouille. + +"Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise. + +-- Vous allez voir; mais preparez-vous a vous faire du bon sang." + +De nouveau il emplit son verre et le tendit a Palikare qui, comme +la premiere fois, le vida a moitie au milieu des rires et des +exclamations des gens qui le regardaient. + +"J'avais entendu raconter que les anes aimaient le vin, dit l'un, +mais je ne le croyais pas. + +-- C'est un poivrot! dit un autre. + +-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant a Grain +de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. + +-- Ca ferait la paire." + +Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour +lui et proposa a Perrine de l'accompagner le mercredi au Marche +aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle +n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marche aux +chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y +prendrait pour vendre un ane, discuter son prix, le recevoir sans +se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des +histoires de voleurs parisiens et se sentait tout a fait incapable +de se defendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idee de +s'attaquer a elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire +la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le +caresser et de l'embrasser. Mais, helas! combien tristement! Elle +ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre +ami! et elle ne pouvait s'arreter a cette pensee sans revoir les +anes miserables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins +elle avait rencontres en tous lieux, comme si, sur la terre +entiere, l'ane n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis +que Palikare leur appartenait, il avait supporte bien des fatigues +et des miseres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de +la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins +n'etait-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il +partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne +pouvait que trembler en se demandant quels allaient etre ses +maitres; elle en avait tant rencontre de cruels, qui n'avaient +meme pas conscience de leur cruaute. + +Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler a la roulotte, on lui +passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand +Grain de Sel, qui ne voulait pas faire a pied la longue route de +Charonne au Marche aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant +d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tete et lui +parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'a la resistance: Grain de +Sel d'ailleurs n'etait-il pas un ami? + +Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par +Perrine, et a travers des rues, ou il n'y avait que peu de +voitures et de passants, ils arriverent a un pont tres large, +aboutissant a un grand jardin. + +"C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sur qu'ils +n'ont pas un ane comme le tien. + +-- Alors on pourrait peut-etre le leur vendre", dit Perrine +pensant que dans un jardin zoologique les betes n'ont qu'a se +promener. + +Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idee: + +"Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas... +parce que le gouvernement..." + +Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. + +Maintenant la circulation des voitures et des tramways etait si +active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se +diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux +ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant +lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les +charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiete et en +esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'ane. Mais lui, qui +n'avait pas les memes preoccupations, n'etait pas embarrasse pour +leur repondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un +concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs +melaient leur mot. + +Enfin, apres une legere montee, ils arriverent devant une grande +grille au dela de laquelle s'etendait un vaste espace que des +lisses separaient en divers compartiments dans lesquels se +trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied a terre. + +Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de +regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir +la grille, il refusa d'avancer. Avait-il devine que c'etait un +marche ou l'on vendait les chevaux et les anes? Avait-il peur? +Toujours est-il que malgre les paroles que Perrine lui adressait +sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa +resistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derriere il le +ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se +permettait cette familiarite sur sa croupe, se mit a ruer en +reculant et en entrainant Perrine. + +Quelques curieux s'etaient aussitot arretes et faisaient cercle +autour d'eux; le premier rang etant comme toujours occupe par des +porteurs de depeches et des patissiers; chacun disait son mot et +donnait son conseil sur les moyens a employer pour l'obliger a +passer la porte. + +"V'la un ane qui donnera de l'agrement a l'imbecile qui +l'achetera", dit une voix. + +C'etait la un propos dangereux qui pouvait nuire a la vente; aussi +Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester. + +"C'est un malin, dit-il; comme il a devine qu'on va le vendre, il +fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maitres. + +-- Etes -vous sur de ca, Grain de Sel? demanda la voix qui avait +fait l'observation. + +-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici? + +-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie? + +-- C'est ma foi vrai." + +Et ils se donnerent la main. + +"C'est a vous l'ane? + +-- Non, c'est a cette petite. + +-- Vous le connaissez? + +-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin +d'un bon ane, je vous le recommande. + +-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin. + +-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de +payer un droit la-dedans. + +-- D'autant mieux qu'il parait decide a ne pas entrer. + +-- Je vous dis que c'est un malin. + +-- Si je l'achete ce n'est pas pour faire des malices, ni pour +boire des verres, mais pour travailler. + +-- Dur a la peine; il vient de Grece, sans s'arreter. + +-- De Grece!..." + +Grain de Sel avait fait un signe a Perrine, qui les suivait +n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, +maintenant qu'il n'avait plus a entrer dans le marche, Palikare +venait derriere elle, sans meme qu'elle eut a tirer sur le licol. + +Qu'etait cet acquereur? Un homme? Une femme? Par la demarche et le +visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le +costume compose d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en +cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte +pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'etait +son air qui etait interessant pour les inquietudes de Perrine, et +il n'avait rien de dur ni de mechant. + +Apres avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie +s'etaient arretes devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur +une table du trottoir on leur avait apporte une bouteille avec +deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, +tenant toujours son ane. + +"Vous allez voir s'il est malin", dit Grain de Sel en avancant son +verre plein. + +Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses levres pincees +aspira la moitie du verre, sans que Perrine osat l'en empecher. + +"Hein!" dit Grain de Sel triomphant. + +Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction: + +"Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour +trainer ma charrette et mes peaux de lapin. + +-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grece attele a une roulotte. + +-- Ca, c'est autre chose." + +Et l'examen de Palikare commenca en detail et avec attention; +quand il fut termine, La Rouquerie demanda a Perrine combien elle +voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrete a l'avance avec +Grain de Sel etait de cent francs; ce fut celui qu'elle dit. + +Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: "Cent francs, un ane +vendu sans garantie! C'etait se moquer du monde." Et le malheureux +Palikare eut a subir une demolition en regle, du bout du nez aux +sabots. "Vingt francs, c'etait tout ce qu'il valait; et encore... + +-- C'est bon, dit Grain de Sel apres une longue discussion, nous +allons le conduire au marche." + +Perrine respira, car la pensee de n'obtenir que vingt francs +l'avait aneantie; que seraient vingt francs dans leur detresse; +alors que cent ne devaient meme pas suffire a leurs besoins les +plus pressants? + +"Savoir s'il voudra entrer cette fois plutot que la premiere", dit +La Rouquerie. + +Jusqu'a la grille du marche, il suivit sa maitresse docilement, +mais arrive la il s'arreta, et comme elle insistait en lui parlant +et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. + +"Palikare, je t'en prie, s'ecria Perrine eploree, Palikare!" + +Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. + +De nouveau on s'etait rassemble autour d'eux et l'on plaisantait. + +"Mettez-lui le feu a la queue, dit une voix. + +-- Ca sera fameux pour le faire vendre, repondit une autre. + +-- Tapez dessus." + +Grain de Sel etait furieux, Perrine desesperee. + +"Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne +trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garcon; +mais, depechez-vous de les prendre ou j'en achete un autre." + +Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en +meme temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait +paralysee par la deception, sans pouvoir se decider, quand un +sergent de ville vint lui dire rudement de debarrasser la rue: + +"Avancez ou reculez, ne restez pas la." + +Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait +pas, il fallait bien reculer; aussitot qu'il comprit qu'elle +renoncait a entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite +docilite en remuant les oreilles d'un air de contentement. + +"Maintenant, dit La Rouquerie apres avoir mis trente francs en +pieces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire +ce bonhomme-la chez moi, car je commence a le connaitre, il serait +bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chateau-des- +Rentiers n'est pas si loin." + +Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait +trop longue pour lui. + +"Va avec madame, dit-il a Perrine, et ne te desole pas trop, ton +ane ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme. + +-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans +ce Paris, dont pour la premiere fois elle venait de pressentir +l'immensite. + +-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile." + +En effet, la rue du Chateau-des-Rentiers n'est pas bien loin du +Marche aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour +arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient a celles du +Champ Guillot. + +Le moment de la separation etait venu, et ce fut en lui mouillant +la tete de ses larmes qu'elle l'embrassa apres l'avoir attache +dans une petite ecurie. + +"Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. + +-- Nous nous aimions tant!" + + +V + +"Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'etait sur cent +qu'elles avaient etabli leurs calculs?" + +Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications +depuis la Maison-Blanche jusqu'a Charonne, mais sans lui trouver +de reponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains +de sa mere l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout a +quoi et comment il allait etre employe. + +Ce fut sa mere qui en decida: + +"Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, + +-- Es-tu assez bien? + +-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en +esperant un retablissement qui ne viendra pas... ici. Et en +attendant nos ressources se sont epuisees, comme s'epuiseraient +celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. +J'aurais voulu aussi ne pas nous presenter dans cet etat de +misere; mais peut-etre que plus cette misere sera lamentable plus +elle fera pitie. Il faut, il faut partir. + +-- Aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit +sans savoir ou aller, mais demain matin. Ce soir tache d'apprendre +les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est +celui du Nord; la gare d'arrivee, Picquigny. + +Perrine, embarrassee, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en +cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un +indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et +moins fatigant que d'aller a la gare du Nord, qui est bien loin de +Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le +matin: l'un a six heures, l'autre a dix heures, et que la place +pour Picquigny en troisiemes classes coutait neuf francs vingt- +cinq. + +"Nous partirons a dix heures, dit la mere, et nous prendrons une +voiture, car je ne pourrais certainement pas aller a pied a la +gare puisqu'elle est eloignee. J'aurai bien des forces jusqu'au +fiacre. + +Cependant elle n'en eut pas jusque-la, et quand, a neuf heures, +elle voulut, en s'appuyant sur l'epaule de sa fille, gagner la +voiture que Perrine avait ete chercher, elle ne put pas y arriver, +bien que la distance ne fut pas longue de leur chambre a la rue: +le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle +serait tombee. + +"Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiete pas, cela +va aller." + +Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les +regardait partir apportat une chaise; c'etait un effort desespere +qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration +s'arreta, la voix lui manqua. + +"Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne +sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; a nous +deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas +partir... tout de suite." + +C'etait une femme d'experience que la Marquise; presque aussitot +que la malade eut ete allongee, le coeur reprit ses mouvements, et +la respiration se retablit; mais au bout d'un certain temps, comme +elle voulut s'asseoir, une nouvelle defaillance se produisit. + +"Vous voyez qu'il faut rester couchee, dit la Marquise sur le ton +du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous +prendrez une tasse de bouillon que je vais demander a La Carpe; +car c'est son vice a ce muet-la que le bouillon, comme le vin est +celui de monsieur notre proprietaire; hiver comme ete, il se leve +a cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! +il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon." + +Sans attendre une reponse, elle entra chez leur voisin qui s'etait +remis au travail. + +"Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?" +demanda-t-elle. + +Ce fut par un sourire qu'il repondit, et tout de suite il ota le +couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminee +devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se +repandait dans la piece il regarda la Marquise, les yeux +ecarquilles, les narines dilatees avec une expression de beatitude +en meme temps que de fierte. + +"Oui ca sent bon, dit-elle, et si ca pouvait sauver la pauvre +femme, ca la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous +savez, elle est bien mal; ca ne peut pas durer longtemps." + +La Carpe leva les bras au Ciel. + +"C'est bien triste pour cette petite." + +La Carpe inclina la tete et etendit les bras par un geste qui +disait: + +"Qu'y pouvons-nous?" + +Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, +mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne +s'en etonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en revoltent. Qui d'eux +n'a pas a souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain. + +Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour +ne pas perdre une goutte de bouillon. + +"Prenez ca, ma chere dame, dit-elle en s'agenouillant aupres du +matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les +levres." + +Delicatement, une cuilleree de bouillon lui fut versee dans la +bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausees et une +nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premieres. + +Decidement le bouillon n'etait pas ce qui convenait, la Marquise +le reconnut et, pour qu'il ne fut pas perdu, elle obligea Perrine +a le boire. + +"Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir." + +N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle etait le remede a +tous les maux, obtenu le resultat qu'elle attendait, la Marquise +se trouva a bout d'expedients, et n'imagina rien de mieux que +d'aller chercher le medecin: peut-etre ferait-il quelque chose. + +Mais bien qu'il eut formule une ordonnance, il declara franchement +a la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade: + +"C'est une femme epuisee par le mal, la misere, les fatigues et le +chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est +plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope reglera probablement. + +C'en fut une de jours, car la vie, si prompte a s'eteindre dans la +vieillesse, est plus resistante dans la jeunesse: sans aller +mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne put +rien avaler, ni bouillon ni remedes, elle durait etendue sur son +matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans +la somnolence. + +Aussi Perrine se reprenait-elle a esperer: l'idee de la mort, qui +obsede les gens ages et la leur montre partout, tout pres, alors +meme qu'elle reste loin encore, est si repulsive pour les jeunes, +qu'ils se refusent a la voir, meme quand elle est la menacante. +Pourquoi sa mere ne guerirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? +C'est a cinquante ans, a soixante ans qu'on meurt, et elle n'en +avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour etre condamnee a une +mort precoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des +meres, qui n'avait jamais ete que bonne pour les siens et pour +tous? Cela n'etait pas possible. Au contraire, la guerison +l'etait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le +prouver, meme dans cette somnolence, qu'elle se disait n'etre +qu'un repos tout naturel apres tant de fatigues et de privations. +Quand, malgre tout, le doute l'etreignait trop cruellement, elle +demandait conseil a la Marquise, et celle-ci la confirmait dans +son esperance: + +"Puisqu'elle n'est pas morte dans sa premiere syncope, c'est +qu'elle ne doit pas mourir. + +-- N'est-ce pas? + +-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe." + +Maintenant, sa plus grande inquietude, puisque du cote de sa mere +on la rassurait comme elle se rassurait elle-meme, etait de se +demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, +car, si minimes que fussent leurs depenses, ils filaient cependant +terriblement vite, tantot pour une chose, tantot pour une autre, +surtout pour l'imprevu. Quand le dernier sou serait depense, ou +iraient-elles? Ou trouveraient-elles une ressource, si faible +qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que +les guenilles de leur vetement? Comment iraient-elles a +Maraucourt? + +Quand elle suivait ces pensees, pres de sa mere, il y avait des +moments ou, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une +intensite si poignante, qu'elle se demandait, baignee de sueur, si +elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir +qu'elle se trouvait dans cet etat d'apprehension et +d'aneantissement, elle sentit que la main de sa mere, qu'elle +tenait dans les siennes, la serrait. + +"Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenee par cette +pression dans la realite. + +-- Te parler, car l'heure est venue des dernieres et supremes +paroles. + +-- Oh! maman... + +-- Ne m'interromps pas, ma fille cherie, et tache de contenir ton +emotion comme je tacherai de ne pas ceder au desespoir. J'aurais +voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'a present je +me suis tue, pour menager ta douleur, mais ce que j'ai a dire doit +etre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une +mauvaise mere, faible et lache, au moins je serais imprudente de +reculer encore." + +Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses +idees vacillantes. "Il faut nous separer..." + +Perrine eut un sanglot que malgre ses efforts elle ne put +contenir. + +"Oui, c'est affreux, chere enfant, et pourtant j'en suis a me +demander si apres tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois +orpheline, que d'etre presentee par une mere qu'on repousserait. +Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures, +demain peut-etre." + +L'emotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre +qu'apres un certain temps. + +"Quand je... ne serai plus, tu auras des formalites a accomplir; +pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppe dans une +double soie et tu le donneras a ceux qui te le demanderont: c'est +mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton +pere. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'etre utile plus +tard pour etablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand +soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur +de facon a ne l'oublier jamais: le jour ou tu aurais besoin de le +montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens +tout ce que je te dis?' + +-- Oui, maman, oui. + +-- Tu seras bien malheureuse, bien aneantie, mais il ne faut pas +t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien a faire a Paris et +que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir +immediatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as +assez d'argent pour payer ta place; a pied, si tu n'en as pas; +mieux vaut encore coucher dans le fosse de la route et ne pas +manger que rester a Paris. Tu me le promets? + +-- Je te le promets. + +-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque +un soulagement de penser qu'il en sera ainsi." + +Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la defendre +contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle +resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, + +"Maman, dit Perrine penchee sur elle, toute tremblante d'anxiete, +eperdue de desespoir, maman!" + +Cet appel la ranima: + +"Tout a l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent +qu'un murmure entrecoupe d'arrets, j'ai encore des recommandations +a te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce +que je t'ai deja dit, attends." + +Apres un moment, elle reprit: + +"C'est cela, oui c'est cela: tu arrives a Maraucourt; ne brusque +rien; tu n'as le droit de rien reclamer, ce que tu obtiendras ce +sera par toi-meme, par toi seule, en etant bonne, en le faisant +aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est la.... Mais j'ai +espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne +t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis." + +Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase: + +"Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec +cette pensee, et l'esperance de vivre a jamais dans ton coeur." + +Cela fut dit avec l'exaltation d'une priere qu'elle jetait vers le +ciel; puis aussitot, comme si elle s'etait epuisee dans cet +effort, elle retomba sur son matelas, a bout, inerte, mais non +syncopee cependant, ainsi que le prouvait sa respiration +pantelante. + +Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mere +restait dans cet etat, elle sortit. A peine fut-elle dans l'enclos +qu'elle eclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le +coeur, la tete, les jambes lui manquaient pour s'etre trop +longtemps contenue. + +Pendant quelques minutes elle resta la brisee, suffoquee, puis, +comme malgre son aneantissement la conscience persistait en elle +qu'elle ne devait pas laisser sa mere seule, elle se leva pour +tacher de se calmer un peu, au moins a la surface, en arretant ses +larmes et ses spasmes de desespoir. + +Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir +ou, droit devant elle ou tournant sur elle-meme, ne contenant ses +sanglots que pour les laisser eclater plus violents. + +Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixieme fois +peut-etre, le marchand de sucre qui l'avait observee sortit de +chez lui, deux batons de guimauve a la main et s'approchant +d'elle: + +"Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyee. + +-- Oh! monsieur... + +-- Eh bien, tiens, prends ca, -- il tendit ses batons de sucre, +les douceurs c'est bon pour la peine." + + + +VI + +L'aumonier des dernieres prieres venait de se retirer, et Perrine +restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas +quittee, passa son bras sous le sien: + +"Il faut venir, dit-elle. + +-- Oh! Madame.... + +-- Allons, il faut venir", repeta-t-elle avec autorite. + +Et lui serrant le bras, elle l'entraina. + +Elles marcherent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine +eut conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprit ou +l'on pouvait la conduire: sa pensee, son esprit, son coeur, sa vie +etaient restes avec sa mere. + +Enfin on s'arreta dans une allee deserte et elle vit autour d'elle +la Marquise qui l'avait lachee, Grain de Sel, La Carpe et le +marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la +Marquise avait des rubans noirs a son bonnet, Grain de Sel etait +habille en monsieur et coiffe d'un chapeau a haute forme, La Carpe +avait remplace son eternel tablier de cuir par une redingote +noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de +sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en +vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu a +se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient +d'enterrer. + +"C'est pour te dire, petite, commenca Grain de Sel, qui crut +pouvoir prendre le premier la parole comme etant le personnage le +plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux +loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. + +-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras +ta vie: c'est un joli metier. + +-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de +guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli metier, et un vrai." + +La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et +un geste de sa main qui semblait presenter quelque chose, il +exprima clairement l'offre qu'il faisait a son tour: a savoir que +toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, +elle en trouverait une chez lui, et du fameux. + +Ces propositions s'enchainant ainsi emplirent de larmes les yeux +de Perrine, et la douceur de celles-la lava l'acrete de celles qui +depuis deux jours la brulaient. + +"Comme vous etes bons pour moi! murmura-t-elle. + +-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel. + +-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pave de +Paris, repondit la Marquise. + +-- Je ne dois pas rester a Paris, repondit Perrine, il faut que je +parte tout de suite pour aller chez des parents. + +-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les +autres d'un air qui signifiait que ces parents-la ne valaient pas +cher; ou sont-ils tes parents?; + +-- Au dela d'Amiens. + +-- Et comment veux-tu aller a Amiens? Tu as de l'argent? + +-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai +a pied. + +-- Tu sais la route? + +-- J'ai une carte dans ma poche. + +-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la +route d'Amiens? + +-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer..." + +Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une +confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel +coupa court. + +"Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'a les +ecouter. V'la ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de +ceinture jusqu'a la Chapelle-Nord; la tu trouveras la route +d'Amiens, que tu n'auras plus qu'a suivre tout droit; ca te +coutera six sous. Quand veux-tu partir? + +-- Tout de suite; j'ai promis a maman de partir tout de suite. + +-- Il faut obeir a ta mere, dit la Marquise. Pars donc, mais pas +avant que je t'embrasse; tu es une brave fille." + +Les hommes lui donnerent une poignee de main. + +Elle n'avait plus qu'a sortir du cimetiere, cependant elle hesita +et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la +Marquise, devinant sa pensee, intervint: + +"Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux, + +-- Oui pars", dit Grain de Sel. + +Elle leur adressa a tous un salut de la tete et des deux mains +dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'eloigna +a pas presses, le dos tendu comme si elle se sauvait. + +"J'offre un verre, dit Grain de Sel. + +-- Ca ne fera pas de mal", repondit la Marquise. + +Pour la premiere fois La Carpe lacha une parole et dit: + +"Pauvre petite!" + +Quand Perrine fut montee dans le chemin de fer de ceinture, elle +tira de sa poche une vieille carte routiere de France qu'elle +avait consultee bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont +elle savait se servir. De Paris a Amiens sa route etait facile, il +n'y avait qu'a prendre celle de Calais que suivaient autrefois les +malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par +Saint-Denis, Ecouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; a +Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle +savait aussi evaluer les distances, elle calcula que jusqu'a +Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilometre; si +elle faisait trente kilometres par jour regulierement, il lui +faudrait donc six jours pour son voyage. + +Mais pourrait-elle faire ces trente kilometres regulierement et +les recommencer le lendemain? + +Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir +chemine pendant des lieues et des lieues a cote de Palikare, elle +savait que ce n'est pas du tout la meme chose de faire trente +kilometres par hasard, que de les repeter jour apres jour; les +pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que +serait le temps pendant ces six journees de voyage? Sa serenite +durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il +fut. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir +que des guenilles? Par une belle nuit d'ete elle pouvait tres bien +coucher en plein air, a l'abri d'un arbre ou d'une cepee. Mais le +toit de feuilles qui recoit la rosee laisse passer la pluie et +n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillee, elle l'avait ete +bien souvent, et une ondee, une averse meme ne lui faisaient pas +peur; mais pourrait-elle rester mouillee pendant six jours, du +matin au soir et du soir au matin? + +Quand elle avait repondu a Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez +d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, +comme elle l'entendait elle-meme, qu'elle en aurait assez pour son +voyage a pied; seulement c'etait a condition que ce voyage ne se +prolongerait pas. + +En realite, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en +quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place +six sous, il lui restait une piece de cinq francs et un sou +qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle +remuait trop brusquement. + +Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son +voyage, et meme plus longtemps, de facon a pouvoir vivre quelques +jours a Maraucourt. + +Cela lui serait-il possible? + +Elle n'avait pas resolu cette question et toutes celles qui s'y +rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La +Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de +Saint-Denis. + +Maintenant il n'y avait qu'a aller droit devant soi, et comme le +soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle +esperait se trouver, quand il disparaitrait, assez loin de Paris +pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui etait le mieux +pour elle. + +Cependant, contre son attente, les maisons succedaient aux +maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin +que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine +plate que des toits et de hautes cheminees qui jetaient des +tourbillons de fumee noire; de ces usines, des hangars, des +chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des +ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des +echappements de vapeur, tandis que sur la route meme, dans un +epais nuage de poussiere rousse, voitures, charrettes, tramways se +suivaient, ou se croisaient en files serrees; et sur celles de ces +charrettes qui avaient des baches ou des prelarts l'inscription +qui l'avait deja frappee a la barriere de Bercy se repetait: +"Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine." + +Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce +n'etait pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du +silence de la nuit, des mysteres de l'ombre, c'etait de Paris, de +ses maisons, de sa foule, de ses lumieres. + +Une plaque bleue fixee a l'angle d'une maison lui apprit qu'elle +entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours a +Paris, et cela lui donna bon espoir: apres Saint-Denis +commencerait certainement la campagne. + +Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentit aucun appetit, +l'idee lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait +avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger: + +"Voulez-vous me vendre une livre de pain? + +-- Tu as de l'argent?" demanda la boulangere a qui sa tenue +n'inspirait pas confiance. + +Elle mit sur le comptoir, derriere lequel la boulangere etait +assise, sa piece de cinq francs. + +"Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie." + +Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la +boulangere prit la piece de cinq francs et l'examina. + +"Qu'est-ce que c'est que ca? demanda-t-elle en la faisant sonner +sur le marbre du comptoir. + +-- Vous voyez bien, c'est cinq francs. + +-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette piece? + +-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon diner. + +-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage a filer au +plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arreter." + +Perrine n'etait point en situation de tenir tete: + +"Pourquoi m'arreter? balbutia-t-elle. + +-- Parce que tu es une voleuse... + +-- Oh! madame. + +-- Qui veut me passer une piece fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, +vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville." + +Perrine avait conscience de n'etre pas une voleuse, bien qu'elle +ne sut pas si sa piece etait bonne ou fausse; mais vagabonde elle +l'etait puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que +repondrait-elle au sergent de ville? Comment se defendrait-elle, +si on l'arretait? Que ferait-on d'elle? + +Toutes ces questions lui traverserent l'esprit avec la rapidite de +l'eclair, cependant telle, etait sa detresse qu'avant d'obeir a la +peur qui commencait a la serrer a la gorge, elle pensa a sa piece: + +"Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma +piece, dit-elle en etendant la main. + +Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta +piece. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous +l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus +vite que ca, voleuse!" + +Les cris de la boulangere qui s'entendaient de la rue avaient +arrete trois ou quatre passants et des propos s'echangeaient entre +eux curieusement: + +"Qu'est-ce que c'est? + +-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangere. + +-- Elle marque mal. + +-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?" + +Affolee, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant +on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huees, +sans qu'elle osat se sauver a toutes jambes comme elle en avait +envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. + +Enfin apres quelques minutes, qui pour elle furent des heures, +elle se trouva dans la campagne, et malgre tout elle respira: pas +arretee! plus d'injures! + +Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus +d'argent; mais cela c'etait l'avenir; et ceux qui, aux trois +quarts noyes, remontent a la surface de l'eau, n'ont pas pour +premiere pensee de se demander comment ils souperont le soir et +dineront le lendemain. + +Cependant apres les premiers moments donnes au soulagement de la +delivrance cette pensee du diner s'imposa brutalement, sinon pour +le soir meme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. +Elle n'etait pas assez enfant pour imaginer que la fievre du +chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans +manger. En combinant son voyage elle n'avait compte pour rien les +fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, +tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa piece de +cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui +prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, +comment acheterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque +jour? Que mangerait-elle? + +Instinctivement elle jeta un regard de chaque cote de la route ou +dans les champs; sous la lumiere rasante du soleil couchant +s'etalaient des cultures: des bles qui commencaient a fleurir, des +betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, +des trefles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, +alors meme que ces champs eussent ete plantes de melons murs ou de +fraisiers charges de fruits, a quoi cela lui eut-il servi? elle ne +pouvait pas plus etendre la main pour cueillir melons et fraises +qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charite des +passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. + +Ah! comme elle eut voulu en rencontrer une aussi miserable qu'elle +pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins +qui traversent les pays civilises. + +Mais y avait-il au monde aussi miserable, aussi malheureuse +qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la +soutenir, accablee, ecrasee, le coeur etrangle, le corps enfievre +par le chagrin? + +Et cependant il fallait qu'elle marchat, sans savoir si au but une +porte s'ouvrirait devant elle. + +Comment pourrait-elle arriver a ce but? + +Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance +ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons a +trainer se fait ou plus lourd ou plus leger; pour elle c'etait le +soir qui l'attristait toujours, meme sans raison; mais combien +plus pesamment quand, a l'inconscient, s'ajoutait le poids des +douleurs personnelles et immediates qu'elle avait en ce moment a +supporter! + +Jamais elle n'avait eprouve pareil embarras a reflechir, pareille +difficulte a prendre parti; il lui semblait qu'elle etait +vacillante, comme une chandelle qui va s'eteindre sous le souffle +d'un grand vent, s'abattant sans resistance possible tantot d'un +cote, tantot de l'autre, folle. + +Combien melancolique etait-elle cette belle et radieuse soiree +d'ete, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus +triste pour elle qu'elle etait plus douce et plus gaie aux autres, +aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression +heureuse de la journee finie; aux travailleurs qui revenaient des +champs et respiraient deja la bonne odeur de la soupe du soir; +meme aux chevaux qui se hataient parce qu'ils sentaient l'ecurie +ou ils allaient se reposer devant leur ratelier garni. + +Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva a la croisee de +deux grandes routes qui toutes deux conduisaient a Calais, l'une +par Moisselles, l'autre par Ecouen, disait le poteau pose a leur +intersection; ce fut celle-la qu'elle prit. + + +VII + +Bien qu'elle commencat a avoir les jambes lasses et les pieds +endoloris, elle eut voulu marcher encore, car a faire la route +dans la fraicheur du soir et la solitude, sans que personne +s'inquietat d'elle, elle eut trouve une tranquillite que le jour +ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait +s'arreter quand elle serait trop fatiguee, et alors, ne pouvant +pas se choisir une bonne place dans l'obscurite de la nuit, elle +n'aurait pour se coucher que le fosse du chemin ou le champ +voisin, ce qui n'etait pas rassurant. Dans ces conditions, le +mieux etait donc qu'elle sacrifiat son bien-etre a sa securite et +profitat des dernieres clartes du soir pour chercher un endroit +ou, cachee et abritee, elle pourrait dormir en repos. Si les +oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, +n'est-ce pas pour mieux choisir leur gite: les betes maintenant +devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie. + +Elle n'eut pas loin a aller pour en rencontrer un qui lui parut +reunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle +passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupe +avec une femme a en cueillir les tetes qu'ils placaient dans des +paniers; aussitot remplis, ils chargeaient ces paniers dans une +voiture restee sur la route. Machinalement elle s'arreta pour +regarder ce travail, et a ce moment arriva une autre charrette que +conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. + +"Vous avez cueille vos artichauts? cria-t-elle. + +-- C'est pas trop tot, repondit le paysan; pas drole de coucher la +toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas +dormir dans mon lit + +-- Et la piece a Monneau? + +-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; +cette nuit ce ne sera toujours pas _me_; ce que c'serait drole si +demain il se trouvait nettoye!" + +Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne +s'interessaient pas precisement a la prosperite de ce Monneau qui +exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille +lui-meme. + +"Ce que c'serait drole! + +-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini." + +En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes +s'eloignerent du cote du village. + +Alors, de la route deserte Perrine put voir, dans le crepuscule, +la difference qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un +completement depouille de ses fruits, l'autre encore tout charge +de grosses tetes bonnes a couper; sur leur limite se dressait une +petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passe +les nuits qu'il regrettait tant a garder sa recolte et du meme +coup celle de son voisin. Combien heureuse eut-elle ete d'avoir +une pareille chambra a coucher! + +A peine cette idee eut-elle traverse son esprit qu'elle se demanda +pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal a cela +puisqu'elle etait abandonnee? D'autre part, elle n'avait pas a +craindre d'y etre derangee, puisque, le champ etant depouille +maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four a briques +brulant a une assez courte distance, il lui semblait qu'elle +serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient +dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu +de ces champs deserts, comme le phare au marin sur la mer. + +Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de +cette cabane, car, un espace decouvert assez grand s'etendant +entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que +l'obscurite se fut epaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du +fosse et attendit en pensant a la bonne nuit qu'elle allait passer +la, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand +elle ne distingua plus que confusement les choses environnantes, +choisissant un moment ou elle n'entendait aucun bruit sur la +route, elle se glissa en rampant a travers les artichauts et gagna +la cabane qu'elle trouva encore mieux meublee qu'elle n'avait +imagine puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et +qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller. + +Depuis Saint-Denis, il en avait ete d'elle comme d'une bete +traquee, et plus d'une fois elle avait tourne la tete pour voir si +les gendarmes a ses trousses n'allaient pas l'arreter, afin +d'eclaircir l'histoire de sa piece fausse; dans la cabane, ses +nerfs crispes se detendirent, et, du toit qu'elle avait sur la +tete, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de +securite mele de confiance qui la releva; tout n'etait donc pas +perdu, tout n'etait pas fini. + +Mais en meme temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait +faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle +n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. + +C'etait la desormais l'inquietant et le dangereux de sa situation: +comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou +six jours? Le moment present n'etait rien, mais que serait le +lendemain, le surlendemain? + +Cependant si grave que fut la question, elle ne voulut pas la +laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se +secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouve une +si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux +que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour +s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose a +manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance +presente ne devait pas l'empecher de s'endormir dans l'esperance. + +Elle s'etait allongee sur la paille, la botte de roseaux sous sa +tete, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, +les feux du four a briques qui, dans la nuit, voltigeaient en +lueurs fantastiques, et le bien-etre du repos, au milieu d'une +tranquillite qui ne devait pas etre troublee, l'emportait sur les +tiraillements de son estomac. + +Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs +depuis la mort de son pere, elle evoqua son image; mais ce soir-la +a l'image du pere se joignit celle de la maman qu'elle venait de +conduire au cimetiere en ce jour terrible, et ce fut en les voyant +l'un et l'autre penches sur elle pour l'embrasser comme toujours +ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisee par la +fatigue et plus encore par les emotions, elle trouva le sommeil. + +Si lourde que fut cette fatigue, elle ne dormit pas cependant +solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le +pave l'eveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit +mysterieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, +lui faisait battre le coeur, mais aussitot elle se rendormait. A +un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arreter +pres d'elle sur la route, et cette fois elle ecouta. Elle ne +s'etait pas trompee, elle entendit un murmure de voix etouffees +mele a un bruit de chutes legeres. Vivement elle s'agenouilla pour +regarder par un des trous perces dans la cabane; une voiture etait +bien arretee au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle +pouvait juger a la pale clarte des etoiles, qu'une ombre, homme ou +femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et +portaient dans la piece a cote, celle a Monneau. Que signifiait +cela a pareille heure? + +Avant qu'elle eut trouve une reponse a cette question, la voiture +s'eloigna, et les deux ombres entrerent dans le champ +d'artichauts; aussitot elle entendit des petits coups secs et +rapides comme si l'on coupait la quelque chose. + +Alors elle comprit: c'etaient des voleurs, "des galvaudeux", qui +"nettoyaient la piece a Monneau"; vivement ils coupaient les +artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette +avait apportes et que, sans doute, elle allait venir reprendre la +recolte achevee, afin de ne pas rester sur la route pendant cette +operation et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait. + +Mais au lieu de se dire, comme les paysans, "que c'etait drole", +Perrine fut epouvantee, car instantanement elle comprit les +dangers auxquels elle pouvait se trouver exposee. + +Que feraient-ils d'elle s'ils la decouvraient? Souvent elle avait +entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est +quand on les surprend ou les derange qu'ils tuent ceux qui +porteraient un temoignage contre eux. + +Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'etre pas +decouverte par eux, puisque c'etait parce qu'ils savaient +certainement cette cabane abandonnee qu'ils volaient cette nuit-la +les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on +les arretait, ne pouvait-elle pas etre prise avec eux; comment se +defendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'etait pas leur +complice? + +A cette pensee, elle se sentit inondee de sueur, et ses yeux se +troublerent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, +bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui +coupaient les artichauts; et le seul soulagement a son angoisse +fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils +auraient bientot depouille tout le champ. + +Mais ils furent deranges; au loin on entendit le roulement d'une +charrette sur le pave, et quand elle approcha ils se blottirent +entre les tiges des artichauts, si bien rases qu'elle ne les +voyait plus. + +La charrette passee, ils reprirent leur besogne avec une activite +que le repos avait renouvelee. + +Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il +ne finirait jamais; d'un instant a l'autre on allait venir les +arreter, et surement elle avec eux. + +Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la +cabane, ce qui, a vrai dire, n'etait pas difficile; mais ou irait- +elle sans etre exposee a faire du bruit et a reveler ainsi sa +presence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignoree? + +Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui +etait impossible de sortir sans s'exposer a etre arretee au +premier pas, le mieux encore etait qu'elle parut n'avoir rien vu, +si les voleurs entraient dans la cabane. + +Pendant un certain temps encore ils continuerent leur recolte, +puis, apres un coup de sifflet qu'ils lancerent, un bruit de roues +se fit entendre sur la route et bientot leur voiture s'arreta au +bout du champ; en quelques minutes elle fut chargee et au grand +trot elle s'eloigna du cote de Paris. + +Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'a +l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passe +la, elle jugea qu'il etait prudent a elle de se remettre en route: +aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait +sortir de cette piece depouillee, ou meme s'il l'apercevait aux +environs, il la soupconnerait d'etre de la compagnie des voleurs +et l'arreterait. + +Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les +voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux ecoutes, l'oeil aux +aguets, elle arriva sans accident sur la grande route ou elle +reprit sa marche a pas presses; les etoiles qui criblaient le ciel +sans nuages avaient pali, et du cote de l'orient une faible lueur +eclairait les profondeurs de la nuit, annoncant l'approche du +jour. + + +VIII + +Elle n'eut pas a marcher longtemps sans apercevoir devant elle une +masse noire confuse qui profilait d'un cote ses toits, ses +cheminees et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de +l'autre tout restait noye dans l'ombre. + +En arrivant aux premieres maisons, instinctivement elle etouffa le +bruit de ses pas, mais c'etait une precaution inutile; a +l'exception des chats, qui flanaient sur la route, tout dormait et +son passage n'eveilla que quelques chiens qui aboyaient derriere +les portes closes; il semblait que ce fut un village de morts. + +Quand elle l'eut traverse, elle se calma et ralentit sa course, +car maintenant qu'elle se trouvait assez eloignee du champ vole +pour qu'on ne put pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, +elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours a cette +allure; deja elle eprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait +pas, et malgre le refroidissement du matin, il lui montait a la +tete des bouffees de chaleur qui la rendaient vacillante. + +Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraicheur de plus en +plus vive, ni la rosee qui la mouillait ne calmerent ces troubles, +pas plus qu'ils ne lui donnerent de la vigueur, et il fallut +qu'elle reconnut que c'etait la faim qui l'affaiblissait en +attendant qu'elle l'abattit tout a fait defaillante. + +Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonte? + +Pour que cela n'arrivat pas, elle crut que le mieux etait de +s'arreter un instant; et comme elle passait en ce moment devant +une luzerne nouvellement fauchee, dont la moisson, mise en petites +meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le +fosse de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, +elle s'y coucha enveloppee d'une douce chaleur parfumee de l'odeur +du foin. La campagne deserte, sans mouvement, sans bruit, dormait +encore, et sous la lumiere qui jaillissait de l'orient elle +paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de +ces, herbes sechees calmerent ses nausees et elle ne tarda pas a +s'endormir. + +Quand elle s'eveilla, le soleil deja haut a l'horizon couvrait la +campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des +femmes, des chevaux travaillaient ca et la; pres d'elle, une +escouade d'ouvriers echardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage +l'inquieta tout d'abord un peu, mais a la facon dont ils faisaient +leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupconnaient pas sa +presence, ou qu'elle ne les interessait pas, et, apres avoir +attendu un certain temps qui leur permit de s'eloigner, elle put +revenir a la route. + +Ce bon sommeil l'avait reposee; et elle fit quelques kilometres +assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrat +l'estomac et lui rendit la tete vide, avec des vertiges, des +crampes, des baillements, et qu'elle eut les tempes serrees comme +dans un etau. Aussi quand du haut d'une cote qu'elle venait de +monter, elle apercut sur la pente opposee les maisons d'un gros +village que dominaient les combles eleves d'un grand chateau +emergeant d'un bois, se decida-t-elle a acheter un morceau de +pain. + +Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au +lieu de souffrir la faim volontairement? a la verite, quand elle +l'aurait depense il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait +savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a +des gens qui trouvent des pieces d'argent sur les grands chemins, +et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu +assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient +ecrasee? + +Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il etait bon; +malheureusement elle ne savait pas tres bien comment les vrais +sous francais se distinguent des mauvais; aussi etait-elle emue +lorsqu'elle se decida a entrer chez le premier boulanger qu'elle +vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. + +"Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?" dit- +elle. + +Sans repondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou +qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle +resta hesitante: + +"Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas a ce qu'il +soit frais. + +-- Alors, tiens," + +Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui trainait la +depuis deux ou trois jours. + +Mais il importait peu qu'il fut plus ou moins rassis, la grande +affaire etait qu'il fut plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en +realite il en valait au moins deux. + +Aussitot qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit +d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eut, elle ne voulut pas +l'entamer avant d'etre sortie du village. Cela fut vivement fait. +Aussitot qu'elle eut depasse les dernieres maisons, tirant son +couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de +maniere a la diviser en quatre morceaux egaux, et elle en coupa un +qui devait faire son unique repas de cette journee; les trois +autres, reserves pour les jours suivants, la conduiraient, +calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils +fussent. + +C'etait en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui +lui semblait d'une execution aussi simple que facile, mais a peine +eut-elle avale une bouchee de son petit morceau de pain qu'elle +sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune +puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne +doit pas se faire que se reglent nos besoins: elle avait faim, il +fallait qu'elle mangeat, et ce fut gloutonnement qu'elle, devora +son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second +qu'a petites bouchees pour le faire durer; mais celui-la fut +englouti avec la meme avidite, et le troisieme suivit le second +sans qu'elle put se retenir, malgre tout ce qu'elle se disait pour +s'arreter. Jamais elle n'avait eprouve pareil aneantissement de +volonte, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce +qu'elle faisait. Elle se disait que c'etait bete et miserable; +mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la +force qui l'entrainait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se +trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, reunis, ne +pesaient pas une demi-livre, quand une livre entiere n'eut pas +suffi a rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si +intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mange la veille, +et que parce que les jours precedents elle n'avait pris que le +bouillon que La Carpe lui donnait. + +Cette explication qui etait une excuse, et en realite la meilleure +de toutes, fut cause que le quatrieme morceau eut le sort des +trois premiers; seulement pour celui-la elle se dit qu'elle ne +pouvait pas faire autrement et que des lors il n'y avait de sa +part ni faute, ni responsabilite. + +Mais ce plaidoyer perdit sa force des qu'elle se remit en marche, +et elle n'avait pas fait cinq cents metres sur la route poudreuse, +qu'elle se demandait ce que serait sa matinee du lendemain, quand +l'acces de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, +si d'ici la le miracle auquel elle avait pense ne se realisait +pas. + +Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une +sensation d'ardeur et d'aridite de la gorge: la matinee etait +brulante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui +l'inondait de sueur et la dessechait; on respirait un air embrase, +et le long des talus de la route, dans les fosses, les cornets +roses des liserons et les fleurs bleues des chicorees pendaient +fletris sur leurs tiges amollies. + +Tout d'abord elle ne s'inquieta pas de cette soif; l'eau est a +tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique +pour en acheter: quand elle rencontrerait une riviere ou une +fontaine, elle n'aurait qu'a se mettre a quatre pattes ou se +pencher pour boire tant qu'elle voudrait. + +Mais justement elle se trouvait a ce moment sur ce plateau de +l'Ile-de-France, qui du Rouillon a la Theve ne presente aucune +riviere, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, +mais restent l'ete entierement a sec; des champs de ble ou +d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres +d'ou emerge ca et la une colline, couronnee d'un clocher et de +maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une +vallee au fond de laquelle coulerait un ruisseau. + +Dans le petit village ou elle arriva apres Ecouen, elle eut beau +regarder de chaque cote de la rue qui le traverse, nulle part elle +n'apercut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car +ils sont rares les villages ou l'on a pense au vagabond du chemin +qui passe assoiffe; on a son puits, ou celui du voisin, cela +suffit. + +Elle parvint ainsi aux dernieres maisons, et alors elle n'osa pas +revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un +verre d'eau. Elle avait remarque que les gens la regardaient, deja +d'une facon peu encourageante a son premier passage, et il lui +avait semble que les chiens eux-memes montraient les dents a la +deguenillee inquietante qu'elle etait; ne l'arreterait-on pas +quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? +Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle acheterait +quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle +allait les bras ballants, elle devait etre une voleuse qui cherche +un bon coup pour elle ou pour sa troupe. + +Il fallait marcher. + +Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route +blanche, sans arbres, ou le vent, brulant soulevait a chaque +instant des tourbillons de poussiere qui l'enveloppaient, la soif +lui devenait de plus en plus penible; depuis longtemps elle +n'avait plus de salive; sa langue seche la genait comme si elle +eut ete un corps etranger dans sa bouche; il lui semblait que son +palais se durcissait semblable, a de la corne qui se +recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forcait, +pour ne pas etouffer, a rester les levres entr'ouvertes, ce qui +rendait sa langue plus seche encore et son palais plus dur. + +A bout de forces, elle eut l'idee de se mettre dans la bouche des +petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, +et ils rendirent un peu d'humidite a sa langue qui s'assouplit; sa +salive devint moins visqueuse. + +Le courage lui revint, et aussi l'esperance; la France, elle le +savait par les pays qu'elle avait traverses depuis la frontiere, +n'est pas un desert sans eau; en perseverant elle finirait bien +par trouver quelque riviere, une mare, une fontaine. Et puis, bien +que la chaleur fut toujours aussi suffocante et que le vent +soufflat toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil +depuis un certain temps deja s'etait voile, et, quand elle se +retournait du cote de Paris, elle voyait monter au ciel un immense +nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle +pouvait le sonder. C'etait un orage qui arrivait, et sans doute il +apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des +ruisseaux ou elle pourrait boire tant qu'elle voudrait. + +Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, +arrachant les cailloux de la route, entrainant avec elle des +tourbillons de poussiere, de feuilles vertes, de paille, de foin, +puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des +detonations lointaines, qui s'enchainaient, vomies sans relache +d'un bout a l'autre de l'horizon noir. + +Incapable de resister a cette formidable poussee, Perrine s'etait +couchee dans le fosse, a plat ventre, les mains sur ses yeux et +sur sa bouche; ces detonations la releverent. Si tout d'abord, +affolee par la soif, elle n'avait pense qu'a la pluie, le tonnerre +en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans +un orage; mais aussi des eclairs aveuglants, des torrents d'eau, +de la grele, des coups de foudre. + +Ou s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe +etait traversee, comment la ferait-elle secher? + +Dans les derniers tourbillons de poussiere qu'emportait la trombe, +elle apercut devant elle a deux kilometres environ la lisiere d'un +bois a travers lequel s'enfoncait la route, et elle se dit que la +peut-etre elle trouverait un refuge, une carriere, un trou ou elle +se terrerait. + +Elle n'avait pas de temps a perdre: l'obscurite s'epaississait, et +les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant +indefiniment, domines a des intervalles irreguliers par un eclat +plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et +dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait +d'aneantir la vie de la terre. + +Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite +que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois +la tete en arriere, et le voyait fondre sur elle au galop furieux +de ses nuages noirs; et, de ses detonations, il la poursuivait en +l'enveloppant d'un immense cercle de feu. + +Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois ete +exposee a de terribles orages, mais alors elle avait son pere, sa +mere qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant +elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne deserte, +pauvre oiseau voyageur surpris par la tempete. + +Elle eut du marcher contre elle qu'elle n'eut certainement pas pu +avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par +instants il la forcait a courir. + +Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'etait pas +encore au-dessus d'elle. + +Les coudes serres a la taille, le corps penche en avant, elle se +mit a courir, en se menageant cependant pour ne pas tomber a bout +de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore +plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos +qu'il la gagnait. + +Si elle avait ete dans son etat ordinaire elle aurait lutte plus +energiquement, mais fatiguee, affaiblie, la tete chancelante, la +bouche seche, elle ne pouvait pas soutenir un effort desespere, et +par moment le coeur lui manquait. + +Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle +distinguait nettement ses grands arbres que des abatis recents +avaient clairsemes. + +Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa +lisiere, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement +ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esperance +presentat une chance de realisation, si faible qu'elle fut, pour +que son courage ne l'abandonnat pas: que de fois son pere lui +avait-il repete que dans le danger les chances de se sauver sont a +ceux qui luttent jusqu'au bout! + +Et elle luttait soutenue par cette pensee, comme si la main de son +pere tenait encore la sienne et l'entrainait. + +Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol +couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, +il l'avait rejointe, il etait sur elle; il fallait qu'elle +ralentit sa course, car mieux valait encore s'exposer a etre +inondee que foudroyee. + +Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie +larges et epaisses s'abattirent, et elle crut que c'etait l'averse +qui commencait; mais elle ne dura point, emportee par le vent, +coupee par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. + +Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurite s'etait faite si +noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant +a la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, a une courte +distance, une cabane a laquelle conduisait un mauvais chemin +creuse de profondes ornieres, elle se jeta dedans, au hasard. + +De nouveaux eclairs lui montrerent qu'elle ne s'etait pas trompee: +c'etait bien un abri que des bucherons avaient construit en +fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrees, a l'abri +du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle +echappait a la pluie. Elle les franchit, et, a bout de forces, +epuisee par sa course, etouffee par son emoi, elle s'affaissa sur +le lit de copeaux qui couvrait le sol. + +Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable +emplit la foret, avec des craquements a croire qu'elle allait etre +emportee; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isoles +se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes +tombaient partout avec des bruits sourds, ecrasant les jeunes +cepees. + +La cabane pourrait-elle resister a cette trombe, ou dans un +balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas +s'effondrer? + +Elle n'eut pas le temps de reflechir, une grande flamme +accompagnee d'une terrible poussee la jeta a la renverse, aveuglee +et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint a +elle, tout on se tatant pour voir si elle etait encore en vie, +elle apercut a une courte distance, tout blanc dans l'obscurite, +un chene que le tonnerre venait de frapper, en le depouillant du +haut en bas de son ecorce, projetee a l'entour, et qui, en tombant +sur la cabane, l'avait bombardee de ses eclats; le long de son +tronc nu deux de ses maitresses branches pendaient tordues a la +base; secouees par le vent, elles se balancaient avec des +gemissements sinistres. + +Comme elle regardait effaree, tremblante, epouvantee a la pensee +de la mort qui venait de passer sur elle, et si pres que son +souffle terrible l'avait couchee sur le sol, elle vit le fond du +bois se brouiller, en meme temps qu'elle entendit un roulement +extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train +rapide, -- c'etait la pluie et la grele qui s'abattaient sur la +foret; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la +bourrasque, mais elle ne s'effondra pas. + +L'eau ne tarda pas a rouler en cascades sur la pente que les +bucherons avaient inclinee au nord, et, sans se faire mouiller, +Perrine n'eut qu'a etendre le bras pour boire a sa soif dans le +creux de sa main. + +Maintenant elle n'avait qu'a attendre que l'orage fut passe; +puisque la hutte avait resiste a ces deux assauts furieux, elle +supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle +fut, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle +etait maitresse. Cette pensee la remplit d'un doux bien-etre qui, +succedant aux efforts qu'elle venait de faire, a ses angoisses, a +ses affres, l'engourdit; et malgre le tonnerre qui continuait ses +coups de foudre et ses roulements, malgre la pluie qui tombait a +flots, malgre le vent et son fracas a travers les arbres, malgre +la tempete dechainee dans les airs et sur la terre, s'allongeant +au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle +s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance +qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'etait donc bien +vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au +bout. + + +IX + +Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'eveilla, mais comme la +pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la +foret ruisselante, elle ne pouvait pas songer a se remettre en +route; il fallait attendre. + +Cela n'etait ni pour l'inquieter, ni pour lui deplaire; la foret +avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait +deja cette cabane qui l'avait si bien protegee, et ou elle venait +de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit la, +peut-etre meme y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait +un toit sur la tete et un lit sec. + +Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder +conscience du temps ecoule, elle n'avait aucune idee de l'heure +qu'il pouvait etre; mais, au fond, cela importait peu, quand le +soir viendrait, elle le verrait bien. + +Depuis son depart de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni +l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la +route, fouette par le vent d'orage, l'avait couverte de la tete +aux pieds, d'une epaisse couche de poussiere, qui lui brulait la +peau. Puisqu'elle etait seule, puisque l'eau coulait dans la +rigole creusee autour de la hutte, c'etait le moment de profiter +de l'occasion qui lui avait manque; par cette pluie persistante, +personne ne la derangerait. + +La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de +mariage de sa mere, un petit paquet serre dans un chiffon, compose +d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un de et d'une pelote +de fil avec deux aiguilles piquees, dedans. Elle le developpa et, +apres avoir ote sa veste, ses souliers et ses bas, penchee au- +dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, +les epaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le +chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'etait guere grand ni +epais, mais encore valait-il mieux que rien. + +Cette toilette la delassa presque autant que son bon sommeil, et +alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux +grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses epaules. +N'etait la faim qui recommencait a tirailler son estomac, et aussi +quelques morsures de ses souliers qui, a certains endroits, lui +avaient mis les pieds a vif, elle eut ete tout a fait a l'aise: +l'esprit calme, le corps dispos. + +Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane etait +un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour +les ecorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les +trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, +elle souffrirait moins de la durete de ses souliers, et, tout de +suite, elle se mit a l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, +car c'etait du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage a +peu pres complet, et elle n'avait que du fil. + +Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il +l'empechait de penser a la faim, mais il ne pouvait pas durer +toujours. Quand il fut acheve, la pluie continuait a tomber plus +ou moins fine, plus ou moins serree, et l'estomac continuait aussi +ses reclamations de plus en plus exigeantes. + +Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son +abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il etait certain +qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter a souper, la +faim, plus imperieuse, qui ne lui laissait plus guere d'autres +idees que celles de nourriture, lui suggera la pensee de couper, +pour les manger, des tiges de bouleau qui se melaient au toit de +la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur +les fagots. Quand elle voyageait avec son pere, elle avait vu des +pays ou l'ecorce du bouleau servait a fabriquer des boissons; +donc, ce n'etait pas un arbre veneneux qui l'empoisonnerait; mais +la nourrirait-il? + +C'etait une experience a tenter. Avec son couteau, elle coupa +quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux +tres courts, elle commenca a en macher un. + +Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien +apre, bien amer; mais ce n'etait pas comme friandise qu'elle le +mangeait; si mauvais qu'il fut, elle ne se plaindrait pas pourvu +qu'il apaisat sa faim et la nourrit. Cependant, elle n'en put +avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout +le bois, apres l'avoir tourne et retourne inutilement dans sa +bouche; les feuilles passerent moins difficilement. + +Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et +tachait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient +marche, et quoique le ciel, toujours trouble de pluie, ne permit +pas de suivre la baisse du soleil, il semblait a l'obscurite qui, +depuis un certain temps, emplissait la foret, que la nuit devait +approcher. En effet, elle ne tarda pas a venir, et elle se fit +sombre comme dans les journees sans crepuscule; la pluie cessa de +tomber, un brouillard blanc s'eleva aussitot, et, en quelques +minutes, Perrine se trouva plongee dans l'ombre et le silence: a +dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, a l'entour, comme au +loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes +d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques +voisines. + +Quoique preparee a l'idee de coucher la, elle n'en eprouva pas +moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolee, et perdue +dans cette foret, en plein noir. Sans doute, elle venait de +passer, a cette meme place, une partie de la journee, sans courir +d'autre danger que celui d'etre foudroyee, mais, la foret le jour +n'est pas la foret la nuit, avec son silence solennel et ses +ombres mysterieuses, qui disent et laissent voir tant de choses +troublantes. + +Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle +l'aurait voulu, agitee par les tiraillements de son estomac, +effaree par les fantomes de son imagination. + +Quelles betes peuplaient cette foret? Des loups peut-etre? + +Cette pensee la tira de sa somnolence, et, s'etant relevee, elle +prit un solide baton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, +puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup +l'attaquait, elle pourrait, de derriere son rempart, se defendre; +certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand +elle se fut recouchee dans son lit de copeaux, en tenant son epieu +a deux mains, elle, ne tarda pas a s'endormir. + +Ce fut un chant d'oiseau qui l'eveilla, grave et triste, aux notes +pleines et flutees, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du +merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, +une faible lueur blanche percait l'obscurite de la foret, dont les +arbres et les cepees se detachaient en noir sur le fond pale de +l'aube: c'etait le matin. + +La pluie avait cesse, pas un souffle de vent n'agitait les +feuilles lourdes, et dans toute la foret regnait un silence +profond que dechirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'elevait +au-dessus de sa tete, et auquel repondaient au loin d'autres +chants, comme un appel matinal, se repetant, se prolongeant de +canton en canton. + +Elle ecoutait, en se demandant si elle devait se lever deja et +reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant +sa main sur sa veste, elle la sentit mouillee comme apres une +averse; c'etait l'humidite des bois qui l'avait penetree, et +maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glacait. +Elle ne devait pas hesiter plus longtemps; tout de suite elle se +mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui +s'ebroue: en marchant, elle se rechaufferait. + +Cependant, apres reflexion, elle ne voulut pas encore partir, car +il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendit compte de +l'etat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il etait +prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre. + +Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, +elle remit en place les fagots qu'elle avait deranges la veille, +puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un +fosse plein d'eau. + +Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplace l'aube, et +maintenant, a travers les branches des arbres, le ciel se montrait +d'un bleu pale, sans le plus leger nuage: certainement la matinee +serait belle, et probablement la journee aussi; il fallait partir. + +Malgre les reprises qu'elle avait faites a ses bas, la mise en +marche fut cruelle, tant ses pieds etaient endoloris, mais elle ne +tarda pas a s'aguerrir, et bientot elle fila d'un bon pas regulier +sur la route dont la pluie avait amolli la durete; le soleil qui +la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la rechauffait, +en meme temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongee +marchant a cote d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, +la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune +fille bien habillee, au moins ne donnait-elle plus celle de la +pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussailles et au +visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-etre plus de +leurs aboiements, ni les gens de leurs regards defiants. + +Le temps aussi etait a souhait pour lui mettre au coeur des +pensees d'esperance: jamais elle n'avait vu matinee si belle, si +riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donne a +tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait +eclose de la nuit meme; le ciel, rechauffe, s'etait peuple de +centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en +lancant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait +la foret s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et +de moissons. + +Au milieu de cette joie universelle etait-il possible qu'elle +restat seule desesperee? Le malheur la poursuivrait-il toujours? +Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en etait deja une +grande, de s'etre abritee dans la foret; elle pouvait bien en +rencontrer d'autres. + +Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de +cette idee, a laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on +perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouee +laisse tomber; ce n'etait donc pas folie de se repeter encore +qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle +devrait rendre, mais un simple sou, et meme une piece de dix sous +qu'elle aurait le droit de garder sans causer de prejudice a +personne, et qui la sauveraient. + +De meme il lui semblait qu'il n'etait pas extravagant, non plus, +de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de +s'employer a un travail quelconque, ou de rendre un service qui +lui feraient gagner quelques sous. + +Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours. + +Et elle allait ainsi les yeux attaches sur le gravier lave, mais +sans apercevoir le gros sou ou la petite piece blanche tombee +d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les +occasions de travail que l'imagination representait si faciles et +que la realite n'offrait nulle part. + +Cependant il y avait urgence a ce que l'une ou l'autre de ces +bonnes chances s'accomplit au plus tot, car les malaises qu'elles +avait ressentis la veille se repetaient si intenses par moments, +qu'elle commencait a craindre de ne pas pouvoir continuer son +chemin: maux de coeur, nausees, alourdissements, bouffees de +sueurs qui lui cassaient bras et jambes. + +Elle n'avait pas a chercher la cause de ces troubles, son estomac +la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas +repeter l'experience de la veille avec les branches de bouleau, +qui lui avait si mal reussi, elle se demandait ce qui adviendrait, +apres qu'un etourdissement plus fort que les autres l'aurait +forcee a s'asseoir sur l'un des bas cotes de la route. + +Pourrait-elle se relever? + +Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir la sans que +personne lui tendit la main? + +La veille, si on lui avait dit, quand par un effort desespere elle +avait gagne la cabane de la foret, qu'a un moment donne elle +accepterait sans revolte cette idee d'une mort possible par +faiblesse et abandon de soi, elle se serait revoltee: ne se +sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout? + +Mais la veille ne ressemblait pas au jour present: la veille elle +avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tete etait +solide, maintenant elle vacillait. + +Elle crut qu'elle devait se menager, et chaque fois qu'une +faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer +quelques instants. + +Comme elle s'etait arrivee devant un champ de pois, elle vit +quatre jeunes filles, a peu pres du meme age qu'elle, entrer dans +ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la +cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le +fosse de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne +la laissa pas venir: + +"Que que tu veux? dit-elle. + +-- Vous demander si vous voulez que je vous aide. + +-- Je n'avons besoin de personne. + +-- Vous me donnerez ce que vous voudrez. + +-- D'ou que t'es? + +-- De Paris." + +Une des jeunes filles leva la tete et lui jetant un mauvais +regard, elle cria: + +"C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du +monde. + +-- On te dit qu'on n'a besoin de personne," continua la paysanne. + +Il n'y avait qu'a repasser le fosse et a se remettre en marche, ce +qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassees. + +"V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi." + +Elle retourna vivement la tete et toutes partirent d'un eclat de +rire, s'amusant de leur plaisanterie. + +Elle n'alla pas loin et bientot elle dut s'arreter, ne voyant plus +son chemin tant ses yeux etaient pleins de larmes; que leur avait- +elle fait pour qu'elles fussent si dures! + +Decidement, pour les vagabonds le travail est aussi difficile a +trouver que les gros sous. La preuve etait faite. Aussi n'osa-t- +elle pas la repeter, et continua-t-elle son chemin, triste, +n'ayant pas plus d'energie dans le coeur que dans les jambes. + +Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se +trainait plutot qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que +dans la traversee des villages pour echapper aux regards, qui, +s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire +quand une voiture venant derriere elle allait la depasser; a +chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arretait pour +se reposer et respirer. + +Mais alors c'etait sa tete qui se mettait en travail, et les +pensees qui la traversaient, de plus en plus inquietantes, ne +faisaient qu'accroitre sa prostration. + +A quoi bon perseverer, puisqu'il etait certain qu'elle ne pourrait +pas aller jusqu'au bout? + +Elle arriva ainsi dans une foret a travers laquelle la route +droite s'enfoncait a perte de vue, et la chaleur, deja lourde et +brulante dans la plaine, s'y trouva etouffante: un soleil de feu, +pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas cotes du +chemin montaient des bouffees de vapeur humide qui la +suffoquaient. + +Elle ne tarda pas a se sentir epuisee, et, baignee de sueur, le +coeur defaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de +mouvement comme de pensee. + +A ce moment une charrette qui venait derriere elle passa: + +"Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un +des limons, faut mouri." + +Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la +confirmation d'une condamnation portee contre elle. + +C'etait donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'etait, deja dit +plus d'une fois, et voila que ce messager de la Mort le lui +repetait. + +He bien, elle mourrait; il n'y avait a se revolter, ni a lutter +plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son +pere etait mort, sa mere etait morte, maintenant c'etait son tour. + +Et, de ces idees qui traversaient sa tete vide, la plus cruelle +etait de penser qu'elle eut ete moins malheureuse de mourir avec +eux, plutot que dans ce fosse comme une pauvre bete. + +Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y +choisir une place ou elle se coucherait pour son dernier sommeil, +a l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait a +une courte distance, elle le prit et, a une cinquantaine de metres +de la route, elle trouva une petite clairiere herbee, dont la +lisiere etait fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit +a l'ombre d'une cepee de chataignier, et, s'allongeant, elle posa +sa tete sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour +s'endormir. + + +X + +Une sensation chaude sur le visage la reveilla en sursaut, elle +ouvrit les yeux, effrayee, et vit vaguement une grosse tete velue +penchee sur elle. + +Elle voulut se jeter de cote, mais un grand coup de langue +applique en pleine figure la retint sur le gazon. + +Si rapidement que cela se fut passe elle avait eu cependant le +temps de se reconnaitre: cette grosse tete velue etait celle d'un +ane; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait a +lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, +elle avait pu le regarder. + +"Palikare!" + +Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en +larmes: + +"Palikare, mon bon Palikare." + +En entendant son nom il s'arreta de la lecher, et relevant la tete +il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis apres +ceux-la qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore +cinq ou six autres non moins formidables. + +Elle vit alors qu'il etait sans harnais, sans licol et les jambes +entravees. + +Comme elle s'etait soulevee pour lui prendre le cou et poser sa +tete contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de +son cote il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle +entendit une voix enrouee qui criait: + +"Que que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon +garcon." + +En effet un bruit de pas presses resonna bientot sur les cailloux +du chemin, et Perrine vit paraitre un homme vetu d'une blouse et +coiffe d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe a la bouche. + +"He! gamine que tu fais a mon ane?" cria-t-il sans retirer sa pipe +de ses levres. + +Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonniere +habillee en homme a qui elle avait vendu Palikare au Marche aux +chevaux, mais la chiffonniere ne la reconnut pas et ce fut +seulement apres un certain temps qu'elle la regarda avec +etonnement: + +"Je t'ai vue quelque part? dit-elle. + +-- Quand je vous ai vendu Palikare. + +-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?" Perrine n'eut +pas a repondre; une faiblesse la prit qui la forca a s'asseoir, et +sa paleur ainsi que ses yeux noyes parlerent pour elle. + +"Que que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?" + +Mais Perrine remua les levres sans articuler aucun son, et +s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, decoloree, +tremblante, abattue par l'emotion autant que par la faiblesse. + +"He ben, he ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que +t'as?" + +Precisement elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien +qu'elle gardat conscience de ce qui se passait autour d'elle. + +Mais La Rouquerie etait une femme d'experience qui connaissait +toutes les miseres: + +"Elle est bien capable de crever de faim", murmura-t-elle. + +Et sans plus, abandonnant la clairiere, elle se dirigea vers la +route ou se trouvait une petite charrette detelee dont les +ridelles etaient garnies de peaux de lapin accrochees ca et la; +vivement elle ouvrit un coffre d'ou elle tira une miche de pain, +un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en +courant. + +Perrine etait toujours dans le meme etat. + +"Attends, ma fillette, attends," dit La Rouquerie. + +S'agenouillant pres d'elle elle lui introduisit le goulot de la +bouteille entre les levres. + +"Bois un bon coup, ca te soutiendra." + +En effet le bon coup ramena le sang au visage pali de Perrine et +lui rendit le mouvement. + +"Tu avais faim? + +-- Oui. + +-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un +peu." + +Elle coupa un morceau a la miche ainsi qu'au fromage et les lui +tendit. + +"En douceur, surtout, ou plutot je vas manger avec toi, ca te +moderera." + +La precaution etait sage car deja Perrine avait mordu a meme le +pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas a la +recommandation de La Rouquerie. + +Jusque-la Palikare etait reste immobile regardant ce qui se +passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise +sur l'herbe a cote de Perrine il s'agenouilla pres de celle-ci. + +"Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie. + +---Vous permettez que je lui en donne un? + +-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en +aura encore; ne te gene pas, fillette, il est si content de te +retrouver, le bon garcon, car tu sais c'est un bon garcon. + +-- N'est-ce pas? + +-- Quand tu auras mange ton morceau, tu me diras comment tu es +dans cette foret a moitie morte de faim, car ca serait vraiment +pitie de te couper le sifflet." + +Malgre les recommandations de La Rouquerie il fut vite devore le +morceau: + +"Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu. + +-- C'est vrai. + +-- He bien tu ne l'auras qu'apres m'avoir raconte ton histoire; +pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as deja mange se +tassera." + +Perrine fit le recit qui lui etait demande en commencant a la mort +de sa mere: quand elle arriva a l'aventure de Saint-Denis, La +Rouquerie qui avait allume sa pipe la retira de sa bouche et lanca +une bordee d'injures a l'adresse de la boulangere: + +"Tu sais que c'est une voleuse, s'ecria-t-elle, je n'en donne a +personne des pieces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer +par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand +je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre +elle; j'en ai des amis a Saint-Denis, nous mettrons le feu a sa +boutique." + +Perrine continua son recit et l'acheva. + +"Comme ca tu etais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel +effet cela te faisait-il? + +-- Ca a commence par etre tres douloureux, et j'ai du crier a un +moment comme on crie la nuit quand on etouffe, et puis j'ai reve +du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman +qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais. + +-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te +sauve precisement, car sans lui je ne me serais pas arretee dans +ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas +trouvee. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire? + +-- Continuer mon chemin. + +-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton age pour aller +comme ca a l'aventure. + +-- Que voulez-vous que je fasse?" + +La Rouquerie tira deux ou trois bouffees de sa pipe gravement, en +reflechissant, puis elle repondit: + +"Voila. Je vas jusqu'a Creil, pas plus loin, en achetant mes +marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur +ma route ou a peu pres, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, +crie un peu, si tu en as la force: "Peaux de lapin, chiffons, +ferraille a vendre". + +Perrine fit ce qui lui etait demande. + +"Bon, la voix est claire; comme j'ai mal a la gorge tu crieras +pour moi et gagneras ton pain. A Creil je connais un coquetier qui +va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui +demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras +pres d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au +pays de tes parents. + +-- Avec quoi? + +-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la piece +que la boulangere t'a volee et que je me ferai rendre, tu peux en +etre sure." + + + +XI + +Les choses s'arrangerent comme La Rouquerie les avait disposees. + +Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se +trouvent de chaque cote de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- +Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Eveque, Chamant, et, quand elle +arriva a Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle. + +"Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me +rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa +vie. + +-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible." + +Voyant que cet argument n'etait pas suffisant, elle en mit un +autre en avant: + +"Tu ne quitterais pas Palikare." + +Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son emotion mais elle +se raidit. + +"Je dois aller pres de mes parents. + +-- Tes parents t'ont-ils sauve la vie comme lui? + +-- Je n'obeirais pas a maman si je n'y allais pas. + +-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je +t'offre, tu ne t'en prendras qu'a toi. + +-- Soyez sure que je garderai votre souvenir dans mon coeur." + +La Rouquerie ne se facha pas de ce refus au point de ne pas +arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux +environs d'Amiens, et pendant toute une journee Perrine eut la +satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchee dans +la paille, sous une bache au lieu de peiner a pied sur cette +longue route, que la comparaison de son bien-etre present avec les +fatigues passees lui faisait paraitre plus longue encore. A +Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui etait +un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa piece de +cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusee, ni confisquee, et sur +laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet +pour Picquigny, ou elle arriva a onze heures par une matinee +radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait +pas plus a celle de la foret de Chantilly, qu'elle ne ressemblait +elle-meme a la miserable qu'elle etait a ce moment. + +Pendant les quelques jours qu'elle avait passes avec La Rouquerie, +elle avait pu repriser et rapiecer sa jupe et sa veste, se tailler +un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; a +Ailly, en attendant le depart du train, elle avait fait dans le +courant de la riviere une toilette minutieuse; et maintenant, elle +debarquait propre, fraiche et dispose. + +Mais ce qui, mieux que la proprete, mieux meme que les cinquante- +cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'etait un +sentiment de confiance qui lui venait de ses epreuves passees. +Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en perseverant jusqu'au bout, +elle en avait triomphe, n'avait-elle pas le droit d'esperer et de +croire qu'elle triompherait maintenant des difficultes qui lui +restaient a vaincre? Si le plus dur n'etait pas accompli, au moins +y avait-il quelque chose de fait, et precisement le plus penible, +le plus dangereux. + +A la sortie de la gare, elle avait passe sur le pont d'une ecluse, +et maintenant elle marchait allegre, a travers de vertes prairies +plantees de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en +temps des marais, dans lesquels on apercevait a chaque pas des +pecheurs a la ligne penches sur leur bouchon et entoures d'un +attirail qui les faisait reconnaitre tout de suite pour des +amateurs endimanches echappes de la ville. Aux marais succedaient +des tourbieres, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangees +de petits cubes noirs entasses geometriquement et marques de +lettres blanches ou de numeros qui etaient des tas de tourbe +disposes pour secher. + +Que de fois son pere lui avait-il parle de ces tourbieres et de +leurs entailles, c'est-a-dire des grands etangs que l'eau a +remplis apres que la tourbe a ete enlevee, qui sont l'originalite +de la vallee de la Somme. De meme, elle connaissait ces pecheurs +enrages que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que +ce n'etait pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au +contraire connu et aime, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore +vu: connues ces collines nues et ecrasees qui bordent la vallee; +connus les moulins a vent qui les couronnent et tournent meme par +les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait +sentir jusque-la. + +Le premier village, aux tuiles rouges, ou elle arriva, elle le +reconnut aussi, c'etait Saint-Pipoy, ou se trouvaient les tissages +et les corderies dependant des usines de Maraucourt, et avant de +l'atteindre, elle traversa par un passage a niveau un chemin de +fer qui, apres avoir reuni les differents villages, Hercheux, +Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres +des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder a la grande +ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient +les peupliers de la vallee, elle voyait les clochers en ardoise de +ces villages et les hautes cheminees en brique des usines, en +cette journee du dimanche, sans leur panache de fumee. + +Quand elle passa devant l'eglise on sortait de la grand'messe, et +en ecoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut +encore le lent parler picard aux mots traines et chantes que son +pere imitait pour l'amuser. + +De Saint-Pipoy a Maraucourt le chemin borde de saules se contourne +au milieu des tourbieres, cherchant pour passer un sol qui ne soit +pas trop mouvant plutot que la ligne droite. Ceux qui le suivent +ne voient donc qu'a quelques pas, en avant comme en arriere. Ce +fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait +lentement, ecrasee par un lourd panier passe a son bras. + +Enhardie par la confiance qui lui etait revenue, Perrine osa lui +adresser la parole. + +"C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas? + +-- Oui, tout dret. + +-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_ +que ca. + +-- S'il vous emberluque, j'y vas a Maraucourt, nous pouvons faire +le k'min ensemble. + +-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide a porter votre +panier. + +-- C'est pas de refus, y pese rud'ment." + +Disant cela elle le mit a terre en poussant un ouf de soulagement. + +"C'est-y que vous etes de Maraucourt? demanda-t-elle. + +-- Non; et vous? + +-- Bien sur que j'en suis. + +-- Est-ce que vous travaillez aux usines? + +-- Bien sur, comme tout le monde donc; je travaille aux +cannetieres. + +-- Qu'est-ce que c'est? + +-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetieres, les epouloirs +quoi! d'ou que vous venez donc? + +-- De Paris. + +-- A Paris ils ne connaissent pas les cannetieres, c'est drole: +enfin, c'est des machines a preparer le fil pour les navettes. + +-- On gagne de bonnes journees? + +-- Dix sous. + +-- C'est difficile? + +-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. +C'est-y que vous voudriez etre embauchee? + +-- Oui; si l'on voulait de moi. + +-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ca +ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans +les ateliers; vous n'aurez qu'a vous presenter demain matin a six +heures a la grille des shedes. Mais assez cause, il ne faut pas +que je sois en retard." + +Elle prit l'anse du panier d'un cote, Perrine la prit de l'autre +et elles se mirent en marche d'un meme pas, au milieu du chemin. + +L'occasion qui s'offrait a Perrine d'apprendre ce qu'elle avait +interet a savoir etait trop favorable pour qu'elle ne la saisit +pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette +jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que +tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandat rien +qui n'eut un but assez bien enveloppe pour qu'on ne put pas le +deviner. + +"Est-ce que vous etes nee a Maraucourt? + +-- Bien sur que j'en suis native, et ma mere l'etait aussi. Mon +pere etait de Picquigny. + +-- Vous les avez perdus? + +-- Oui, je vis avec ma grand'mere qui tient un debit et une +epicerie: Mme Francoise. + +-- Ah! Mme Francoise! + +-- Vous la connaissez-t'y? + +-- Non... je dis ah! Mme Francoise. + +-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son debit, et +puis aussi parce que, comme elle a ete la nourrice de M. Edmond +Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose a +M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent a elle. + +-- Elle obtient ce qu'ils desirent? + +-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran. + +-- Puisqu'elle a ete la nourrice de M. Edmond Paindavoine, +pourquoi ne s'adresse-t-elle pas a lui? + +-- M. Edmond Paindavoine! il a quitte le pays ayant que je sois +nee; on ne l'a jamais revu; fache avec son pere, pour des +affaires, quand il a ete envoye dans l'Inde ou il devait acheter +le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une +cannetiere, vous ne devez pas connaitre le jute? + +-- Une herbe? + +-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on recolte aux Indes et qu'on +file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; +c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. +Vous savez il n'a pas toujours ete riche M. Vulfran: il a commence +par conduire lui-meme sa charrette dans laquelle il portait le fil +et rapportait les pieces de toile que tissaient les gens du pays +chez eux, sur leurs metiers. Je vous dis ca parce qu'il ne s'en +cache pas." + +Elle s'interrompit: + +"Voulez-vous que nous changions de bras? + +-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous? + +-- Rosalie. + +-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie. + +-- Et vous, comment que vous vous nommez?" + +Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au +hasard: + +"Aurelie. + +-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurelie?" + +Quand, apres un court repos, elles reprirent leur marche cadencee, +Perrine revint tout de suite a ce qui l'interessait: + +"Vous disiez que M. Edmond Paindavoine etait parti fache avec son +pere. + +-- Et quand il a ete dans l'Inde ils se sont faches bien plus fort +encore, parce que M. Edmond se serait marie la-bas avec une fille +du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran +voulait lui faire epouser une demoiselle qui etait de la plus +grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour +etablir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son chateau +qui a coute des millions et des millions. Malgre tout, M. Edmond +n'a pas voulu se separer de sa femme de la-bas pour prendre la +demoiselle d'ici et ils se sont faches tout a fait, si bien que +maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou +s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent +le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de +lui depuis des annees et des annees... a ce qu'on raconte, car +M. Vulfran n'en parle a personne et ses neveux n'en parlent pas +non plus. + +-- Il a des neveux M. Vulfran? + +-- M. Theodore Paindavoine, le fils de son frere, et M. Casimir +Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. +Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de +M. Vulfran seront pour eux. + +-- C'est curieux cela. + +-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait +triste. + +-- Pour son pere? + +-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas +comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle +de ca; et le dimanche, quand je sers au debit, j'en entends de +toutes sortes. + +-- Sur les neveux? + +-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ca n'est pas +nos affaires, a nous autres. + +-- Assurement." + +Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle +marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que +Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas a +reprendre la parole; ce fut ce qui arriva. + +"Et vos parents, ils vont venir aussi a Maraucourt? dit-elle. + +-- Je n'ai plus de parents. + +-- Ni votre pere, ni votre mere? + +-- Ni mon pere, ni ma mere. + +-- Vous etes comme moi, mais j'ai ma grand'mere qui est bonne, et +qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes +tantes qu'elle ne veut pas facher; sans eux je ne travaillerais +pas aux usines, je resterais au debit; mais elle ne fait pas ce +qu'elle veut. Alors vous etes toute seule? + +-- Toute seule. + +-- Et c'est de votre idee que vous etes venue de Paris a +Maraucourt? + +-- On m'a dit que je trouverais peut-etre du travail a Maraucourt, +et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents +qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, +tant qu'on ne les connait pas, on ne sait pas comment ils vous +recevront. + +-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais. + +-- Voila. + +-- Eh bien, ne vous elugez point, vous trouverez du travail aux +usines; ce n'est pas une grosse journee dix sous, mais c'est tout +de meme quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'a vingt- +deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous repondrez si +vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne repondrez pas; avez- +vous de l'argent? + +-- Un peu. + +-- Eh bien, si ca vous convient de loger chez mere Francoise, ca +vous coutera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance. + +-- Je peux payer vingt-huit sous. + +-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous +toute seule a ce prix-la; vous serez six dans la meme, mais enfin +vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a +pas. + +-- J'accepte en vous remerciant. + +-- Il n'y a que des gens a vingt-huit sous la semaine qui logent +chez ma grand'mere; nous avons aussi, mais dans notre maison +neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employes +a l'usine: M. Fabry, l'ingenieur des constructions; M. Mombleux, +le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance +etrangere. Si vous parlez jamais a celui-la, ne manquez pas de +l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fache, quand on +prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme +si on disait "Voleur". + +-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais. + +-- Vous savez l'anglais, vous? + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- C'est donc ca. Ah bien, il sera joliment content de causer avec +vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez +toutes les langues, parce que sa grande recreation le dimanche +c'est de lire le _Pater_ dans un livre ou il est imprime en vingt- +cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis apres il +recommence, encore; et toujours comme ca chaque dimanche; c'est +tout de meme un brave homme. + + +XII + +Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque cote encadre +la route, depuis deja quelques instants se montraient pour +disparaitre aussitot, a droite sur la pente de la colline, un +clocher en ardoises, a gauche des grands combles denteles +d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes +cheminees en briques. + +"Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientot vous allez +apercevoir le chateau de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les +maisons du village sont cachees dans les arbres, nous ne les +verrons que quand nous serons dessus; vis-a-vis de l'autre cote de +la riviere, se trouve l'eglise avec le cimetiere." + +En effet, en arrivant a un endroit ou les saules avaient ete +coupes en tetards, le chateau surgit tout entier dans son +ordonnance grandiose avec ses trois corps de batiment aux facades +de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses +cheminees elancees au milieu de vastes pelouses plantees de +bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies ou elles se +prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les +mouvements de la colline. + +Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie +continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser +le panier a terre. + +"Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie. + +-- Tres beau. + +-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul la dedans avec une +douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les +jardiniers, et les gens de l'ecurie qui sont dans les communs que +vous apercevez la-bas a l'extremite du parc, a l'entree du village +ou il y a deux cheminees moins hautes et moins grosses que celles +des usines; ce sont celles des machines electriques pour eclairer +le chateau, et des chaudieres a vapeur pour le chauffer ainsi que +les serres. Et ce que c'est beau la dedans; il y a de l'or +partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter +la avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime +mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il les a loges, un dans son ancienne maison qui est a la +sortie des ateliers et l'autre a cote; comme ca ils sont plus pres +pour arriver aux bureaux; ce qui n'empeche pas qu'ils ne soient +quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maitre, qui +a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours la, ete +comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepte le dimanche, +parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, +c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminees fumer." + +Apres avoir repris le panier elles ne tarderent pas a avoir une +vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'apercut qu'une +confusion de batiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les +toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une enorme +cheminee qui ecrasait les autres de sa masse grise, dans presque +toute sa hauteur, noire au sommet. + +D'ailleurs elles atteignaient les premieres maisons eparses dans +des cours plantees de pommiers malingres et l'attention de Perrine +etait sollicitee par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village +dont elle avait si souvent entendu parler. + +Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, +femmes, enfants endimanches autour de chaque maison, ou dans des +salles basses dont les fenetres ouvertes laissaient voir ce qui se +passait a l'interieur: dans une ville l'agglomeration n'eut pas +ete plus tassee; dehors on causait les bras ballants, d'un air +vide, desoriente; dedans on buvait des boissons variees qu'a la +couleur on reconnaissait pour du cidre, du cafe ou de l'eau-de- +vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec +des eclats de voix qui ressemblaient a des disputes. + +"Que de gens qui boivent! dit Perrine. + +-- Ce serait bien autre chose si nous etions un dimanche qui suit +la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, des +midi, ne peuvent plus boire." + +Ce qu'il y avait de caracteristique dans la plupart des maisons +devant lesquelles elles passaient, c'etait que presque toutes si +vieilles, si usees, si mal construites qu'elles fussent, en terre +ou en bois hourde d'argile, affectaient un aspect de coquetterie +au moins dans la peinture des portes et des fenetres qui tirait +l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en etait une; dans ces +maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, a +defaut d'autres reparations, donnait des promesses de proprete, +qu'un simple regard jete dans les interieurs dementait aussitot. + +"Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une +petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie +tondue aux ciseaux la separait; au fond de la cour et derriere se +trouvent les batiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est +pour le debit, la mercerie; et au premier etage sont les chambres +des pensionnaires." + +Dans la haie, une barriere en bois s'ouvrait sur une petite cour, +plantee de pommiers, au milieu de laquelle une allee empierree +d'un gravier grossier conduisait a la maison. A peine avaient- +elles fait quelques pas dans cette allee, qu'une femme, jeune +encore, parut sur le seuil et cria: + +"Depeche te donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller a +Picquigny, tu t'auras assez caline. + +-- C'est ma tante Zenobie, dit Rosalie a mi-voix, elle n'est pas +toujours commode. + +-- Que que tu chuchotes? + +-- Je dis que si on ne m'avait pas aide a porter le panier, je ne +serais pas arrivee. + +-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse." + +Comme ces paroles etaient, jetees sur un ton criard, une grosse +femme se montra dans le corridor. + +"Qu'est-ce que vos ave core a argouiller? demanda-t-elle. + +-- C'est tante Zenobie qui me reproche d'etre en retard, +grand'mere; il est lourd le panier. + +-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mere placidement, pose la +ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le +trouveras chaud. + +-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie a Perrine, je reviens +tout de suite, nous dinerons ensemble; allez acheter votre pain; +le boulanger est dans la troisieme maison a gauche; depechez- +vous." + +Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table +installee a l'ombre d'un pommier, et sur laquelle etaient posees +deux assiettes pleines d'un ragout aux pommes de terre. + +"Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot. + +-- Mais... + +-- Vous pouvez accepter; j'ai demande a mere Francoise, elle veut +bien." + +Puisqu'il en etait ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se +faire prier, et elle prit place a la table. + +"J'ai aussi parle pour votre logement, c'est arrange; vous n'aurez +qu'a donner vos vingt-huit sous a mere Francoise: v'la ou vous +habiterez." + +Du doigt elle montra un batiment aux murs d'argile dont on +n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste etant +masque par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait +si use, si casse qu'on se demandait comment il tenait encore +debout. + +"C'etait la que mere Francoise demeurait avant de faire construire +notre maison avec l'argent qu'elle a gagne comme nourrice de +M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais +les ouvriers ne peuvent pas etre loges comme les bourgeois, n'est- +ce pas? + +A une autre table placee a une certaine distance de la leur, un +homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston +boutonne, coiffe d'un chapeau a haute forme, lisait avec une +profonde attention un petit livre relie. + +"C'est M. Bendit, il lit son _Pater_," dit Rosalie a voix basse. + +Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employe, +elle s'adressa a lui: + +"Monsieur Bendit, voila une jeune fille qui parle anglais. + +-- Ah!" dit-il sans lever les yeux. + +Et ce ne fut qu'apres deux minutes au moins qu'il tourna les yeux +vers elles. + +"_Are yon an English girl?_ demanda-t-il. + +-- _No sir, but my mother was_." + +Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante. + +Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture +legere se fit entendre sur la route, et presque aussitot ralentit +devant la haie. + +"On dirait le phaeton de M. Vulfran," s'ecria Rosalie en se levant +vivement. + +La voiture fit encore quelques pas et s'arreta devant l'entree. + +"C'est lui," dit Rosalie en courant vers la rue. + +Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda. + +Deux personnes se trouvaient dans la voiture a roues basses: un +jeune homme qui conduisait, et un vieillard a cheveux blancs, au +visage pale coupe de veinules rouges sur les joues, qui se tenait +immobile, la tete coiffee d'un chapeau de paille, et paraissait de +grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine. + +Rosalie s'etait approchee du phaeton. + +"Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se preparait a descendre + +-- Qui est-ce?" demanda M. Vulfran Paindavoine. + +Ce fut Rosalie qui repondit a cette question: + +"Moi, Rosalie." + +-- Dis a ta grand'mere de venir me parler." + +Rosalie courut a la maison, et revint bientot amenant sa +grand'mere qui se hatait: + +"Bien le bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Bonjour, Francoise. + +-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran? + +-- C'est de votre frere Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, +je n'ai trouve que son ivrogne de femme incapable de rien +comprendre. + +-- Omer est a Amiens; il rentre ce soir. + +-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loue sa salle de bal +pour une reunion publique a des coquins, et que je ne veux pas que +cette reunion ait lieu. + +-- S'il est engage? + +-- Il se degagera, ou des le lendemain de la reunion je le mets a +la porte; c'est une des conditions de notre location, je +l'executerai rigoureusement: je ne yeux pas de reunions de ce +genre ici. + +-- Il y en a eu a Flexelles. + +-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de +mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon +devoir de veiller sur eux; vous n'etes pas des nomades de l'Anjou +ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous etes. C'est ma +volonte. Faites-la connaitre a Omer. Adieu Francoise. + +-- Adieu, monsieur Vulfran." + +Il fouilla dans la poche de son gilet: + +"Ou est Rosalie? + +-- Me voila, monsieur Vulfran.". + +Il tendit sa main dans laquelle brillait une piece de dix sous. + +"Voila pour toi. + +-- Oh! merci, monsieur Vulfran." + +La voiture partit. + +Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'etait dit, mais ce +qui l'avait plus fortement frappee que les paroles memes de +M. Vulfran, c'etait son air d'autorite et l'accent qu'il donnait a +l'expression de sa volonte: "Je ne veux pas que cette reunion ait +lieu... C'est ma volonte." Jamais elle n'avait entendu parler sur +ce ton, qui seul disait combien cette volonte etait ferme et +implacable, car le geste incertain et hesitant etait en desaccord +avec les paroles. + +Rosalie ne tarda pas a revenir d'un air joyeux et triomphant. + +"M. Vulfran m'a donne dix sous, dit-elle en montrant la piece. + +-- J'ai bien vu. + +-- Pourvu que tante Zenobie ne le sache pas, elle me les prendrait +pour me les garder. + +-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas. + +-- Comment! il ne me connait pas; il est mon parrain! + +-- Il a demande: "ou est Rosalie?" quand vous etiez pres de lui. + +-- Dame, puisqu'il n'y voit pas. + +-- Il n'y voit pas! + +-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle? + +-- Aveugle!" + +Tout bas elle repeta le mot deux ou trois fois. + +"Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle. + +-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait +pas attention, on pensait que c'etait le chagrin de l'absence de +son fils. Sa sante, qui avait ete bonne, devint mauvaise; il eut +des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un +jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez +quelle inquietude dans le pays, s'il etait oblige de vendre ou +d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonne du +tout, et a continue de travailler comme s'il avait ses bons yeux. +Ceux qui avaient compte sur sa maladie pour faire les maitres, ont +ete remis a leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et +M. Talouel le directeur." + +Zenobie, sur le seuil, cria: + +"Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse? + +-- Je finis d'manger. + +-- Y a du monde a servir. + +-- Il faut que je vous quitte. + +-- Ne vous genez pas pour moi. + +-- A ce soir." + +Et d'un pas lent, a regret, elle se dirigea vers la maison. + + +XIII + +Apres son depart, Perrine fut volontiers restee assise a sa table +comme si elle etait la chez elle. Mais justement elle n'etait pas +chez elle, puisque cette cour etait reservee aux pensionnaires, +non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'a la petite cour du fond +ou il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc +son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flanerie par les +rues qui se presentaient devant elle. + +Mais si doucement qu'elle marchat, elle les eut bientot parcourues +toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux +qui l'empechaient de s'arreter lorsqu'elle en avait envie, elle +n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indefiniment dans le meme +cercle. Au haut de la cote, a l'oppose des usines, elle avait +apercu un bois dont la masse verte se detachait sur le ciel: la +peut-etre elle trouverait la solitude en cette journee du +dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention a +elle. + +En effet il etait desert, comme deserts aussi etaient les champs +qui le bordaient, de sorte qu'a sa lisiere, elle put s'allonger +librement sur la mousse, ayant devant elle la vallee et tout le +village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connut bien par +ce que son pere lui en avait raconte, elle s'etait un peu perdue +dans le dedale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le +dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le representait en le +decrivant a sa mere pendant leurs longues routes, et aussi tel +qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une +terre promise, en se demandant desesperement si elle pourrait +jamais l'atteindre. + +Et voila qu'elle y etait arrivee; qu'elle l'avait etale devant ses +yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison a +sa place precise. + +Quelle joie! c'etait vrai: c'etait vrai, ce Maraucourt dont elle +avait tant de fois prononce le nom comme une obsession, et que +depuis son entree en France elle avait cherche sur les baches des +voitures qui passaient ou celles des wagons arretes dans les +gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce +n'etait plus le pays du reve, extravagant, vague ou insaisissable, +mais celui de la realite. + +Droit devant elle, de l'autre cote du village, sur la pente +opposee a celle ou elle etait assise, se dressaient les batiments +de l'usine, et a la couleur de leurs toits elle pouvait suivre +l'histoire de leur developpement comme si un habitant du pays la +lui racontait. + +Au centre et au bord de la riviere, une vieille construction en +briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grele +cheminee rongee par le vent de mer, les pluies et la fumee etait +l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnee, que trente-cinq +ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine +avait louee pour s'y ruiner, disaient les fortes tetes de la +contree, pleines de mepris pour sa folie. Mais au lieu de la +ruine, la fortune etait arrivee petite d'abord, sou a sou, bientot +millions a millions. Rapidement, autour de cette mere Gigogne les +enfants avaient pullule. Les aines mal batis, mal habilles, +chetifs comme leur mere, ainsi qu'il arrive souvent a ceux qui ont +souffert de la misere. Les autres, au contraire, et surtout les +plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, pares +avec des revetements de decorations polychromes qui n'avaient rien +du miserable hourdis de mortier ou d'argile des grands freres uses +avant l'age, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs facades +roses ou blanches en briques vernies, defier les fatigues du +travail et des annees. Alors que les premiers batiments se +tassaient sur un terrain etroitement mesure autour de la vieille +fabrique, les nouveaux s'etaient largement espaces dans les +prairies environnantes, relies entre eux par des rails de chemin +de fer, des arbres de transmission et tout un reseau de fils, +electriques, qui couvraient l'usine entiere d'un immense filet. + +Longtemps elle resta perdue dans le dedale de ces rues, allant des +puissantes cheminees, hautes et larges, aux paratonnerres qui +herissaient les toits, aux mats electriques, aux wagons de chemin +de fer, aux depots de charbon, tachant de se representer par +l'imagination ce que pouvait etre la vie de cette petite ville +morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, +tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait +entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris. + +Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le +meme developpement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum +en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'etaient tasses +autour de l'eglise; les nouveaux qui gardaient encore la teinte +rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'etaient eparpilles +dans la vallee au milieu des prairies et des arbres en suivant le +cours de la riviere; mais, contrairement a ce qui se voyait dans +l'usine, c'etait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, +avec l'apparence de la solidite, et les neuves qui paraissaient +miserables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le +village agricole de Maraucourt, etaient alors plus a leur aise que +ne l'etaient maintenant ceux de l'industrie. + +Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son +importance, et s'en distinguait encore par le jardin plante de +grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses +garnies d'espaliers jusqu'a la riviere ou il aboutissait a un +lavoir. Celle-la, elle la reconnut: c'etait celle que M. Vulfran +avait occupee en s'etablissant a Maraucourt, et qu'il n'avait +quittee que pour habiter son chateau. Que d'heures son pere, +enfant, avait passees sous ce lavoir aux jours des lessives, et +dont il avait garde le souvenir pour avoir entendu la, dans le +caquetage des lavandieres, les longs recits des legendes du pays, +qu'il avait plus tard racontes a sa fille: la _Fee des +tourbieres_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et +dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus +la veille. + +Le soleil, en tournant, l'obligea a changer de place, mais elle +n'eut que quelques pas a faire pour en trouver une valant celle +qu'elle abandonnait, ou l'herbe etait aussi douce, aussi parfumee, +avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallee, si +bien que, jusqu'au soir, elle put rester la dans un etat de +beatitude tel qu'elle n'en avait pas goute depuis longtemps. + +Certainement elle n'etait pas assez imprevoyante pour s'abandonner +aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en etait fini de +ses epreuves. Parce qu'elle avait assure le travail, le pain et le +coucher, tout n'etait pas dit, et ce qui lui restait a acquerir +pour realiser les esperances de sa mere paraissait si difficile +qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'etait +un si grand resultat que de se trouver dans ce Maraucourt, ou elle +avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle +devait maintenant ne desesperer de rien, si long que fut le temps +a attendre, si dures que fussent les luttes a soutenir. Un toit +sur la tete, dix sous par jour, n'etait-ce pas la fortune pour la +miserable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et +pour manger, rien autre chose que l'ecorce des bouleaux? + +Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de +conduite, en arretant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, +dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait +commencer pour elle des le lendemain; mais cela presentait une +telle difficulte dans l'ignorance de tout ou elle se trouvait, +qu'elle comprit bientot que c'etait une tache de beaucoup au- +dessus de ses forces: sa mere, si elle avait pu arriver a +Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais +elle n'avait ni l'experience, ni l'intelligence, ni la prudence, +ni la finesse, ni aucune des qualites de cette pauvre mere, +n'etant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, +sans conseils. + +Cette pensee, et plus encore l'evocation de sa mere, amenerent +dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors a pleurer sans +pouvoir se retenir, en repetant le mot que tant de fois elle avait +dit depuis son depart du cimetiere, comme s'il avait le pouvoir +magique de la sauver: + +"Maman, chere maman!" + +De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiee, relevee quand elle +s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du desespoir? +eut-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'etait pas +repete les dernieres paroles de la mourante: "Je te vois... oui, +je te vois heureuse"? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, +et dont l'ame flotte deja entre la terre et le ciel, savent bien +des choses mysterieuses qui ne se revelent pas aux vivants? + +Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en +sortit le coeur plus fort d'espoir, exalte de confiance, +s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air +calme du soir, apportait une caresse de sa mere sur ses joues +mouillees et lui soufflait ses dernieres paroles: "Je te vois +heureuse." + +Et pourquoi non? Pourquoi sa mere ne serait-elle pas pres d'elle, +en ce moment penchee sur elle comme son ange gardien? + +Alors l'idee lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander +de repeter le pronostic qu'elle lui avait fait a Paris. Mais quel +que fut son etat d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait +lui parler comme a une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus +qu'elle n'imagina que sa mere pouvait repondre avec ces memes +mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien +qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur +mysterieux langage. + +Assez longtemps elle resta absorbee dans sa recherche, penchee sur +cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'a +l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attacherent sur un groupe +de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles +blanches l'herbe de la lisiere dans laquelle elle etait couchee, +et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, +qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir. + +Cela fait, elle revint a sa place et s'assit avec un recueillement +grave; puis, d'une main que l'emotion rendait tremblante, elle +commenca a effeuiller une corolle: + +"Je reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout; je +reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout." + +Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'a ce qu'il ne restat +plus que quelques petales. + +Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eut dit +la reponse; mais vivement, quoique son coeur fut terriblement +serre, elle les effeuilla: + +"Je reussirai... un peu... beaucoup... tout a fait." + +En meme temps un souffle tiede lui passa dans les cheveux et sur +les levres: la reponse de sa mere, dans un baiser, le plus tendre +qu'elle lui eut donne. + + +XIV + +Enfin elle se decida a quitter sa place; la nuit tombait, et deja +dans l'etroite vallee, comme plus loin dans celle de la Somme, +montaient des vapeurs blanches qui flottaient, legeres, autour des +cimes confuses des grands arbres; des petites lumieres piquaient +ca et la l'obscurite, s'allumant derriere les vitres des maisons, +et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, melees a +des bribes de chansons. + +Elle etait assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder +dans un bois ou sur la grand'route; mais a quoi bon! Elle +possedait maintenant ce qui lui avait si miserablement manque; un +toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain +tot pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure. + +Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les +chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins +de buveurs attables que lorsqu'elle etait arrivee, et d'ou +s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de cafe, d'alcool +chauffe et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eut ete +un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succedaient, sans +interruption, porte a porte quelquefois, si bien que sur trois +maisons il y en avait au moins une qu'occupait un debit de +boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les +pays, elle avait passe devant bien des assemblees de buveurs, mais +nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et +criardes, comme celui qui sortait confusement de ces salles +basses. + +En arrivant a la cour de mere Francoise, elle apercut, a la table +ou elle l'avait deja vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle +entouree d'un morceau de journal pour proteger, sa flamme, posee +devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit +et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parut en prendre souci, +absorbe dans sa lecture. + +Cependant quand elle passa pres de lui il leva la tete et la +reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit: + +"_A good night's rest to you._" + +A quoi elle repondit: + +"_Good evening, sir._" + +"Ou avez-vous ete? continua-t-il en anglais. + +-- Me promener dans les bois, repondit-elle en se servant de la +meme langue + +-- Toute seule? + +-- Toute seule, je ne connais personne a Maraucourt. + +-- Alors pourquoi n'etes-vous pas restee a lire? Il n'y a rien de +meilleur, le dimanche, que la lecture. + +-- Je n'ai pas de livres. + +-- Etes-vous catholique? + +-- Oui, monsieur. + +-- Je vous en preterai tout de meme quelques-uns: _farewell_. + +-- _Good-bye, sir._" + +Sur le seuil de la maison, Rosalie etait assise, adossee au +chambranle, se reposant a respirer le frais. + +"Voulez-vous vous coucher? dit-elle. + +--Je voudrais bien. + +-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec +mere Francoise; entrons dans le debit." + +L'affaire, ayant ete arrangee entre la grand'mere et sa petite- +fille, fut vivement reglee par le payement des vingt-huit sous que +Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'eclairage +pendant la semaine. + +"Pour lors, vous voulez vous etablir dans notre pays, ma petite? +dit mere Francoise d'un air placide et bienveillant. + +-- Si c'est possible. + +-- Ca sera possible si vous voulez travailler. + +-- Je ne demande que cela. + +-- Eh bien, ca ira; vous ne resterez pas toujours a cinquante +centimes, vous arriverez a un franc, meme a deux; si, plus tard, +vous epousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ca vous fera cent +sous par jour; avec ca on est riche... quand on ne boit pas, +seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran +ait donne du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais +la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent a +manger." + +Pendant que la vieille nourrice debitait cette lecon avec +l'importance et l'autorite d'une femme habituee a ce qu'on +respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une +armoire et Perrine qui, tout en ecoutant, la suivait de l'oeil, +remarquait que les draps qu'on lui preparait etaient un grosse +toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne +couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer +heureuse d'avoir ceux-la, si durs qu'ils fussent. Deshabillee! La +Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la depense +d'un lit, n'avait meme pas eu l'idee de lui offrir ce plaisir, et, +longtemps avant leur arrivee en France, les draps de la roulotte, +excepte ceux qui servaient a la mere, avaient ete vendus ou s'en +etaient alles en lambeaux. + +Elle prit la moitie du paquet, et, suivant Rosalie, elles +traverserent la cour ou une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes, +enfants etaient assis sur des billots de bois, des blocs de +pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant. +Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui +n'etait pas grande? + +La vue de son grenier, quand Rosalie eut allume une petite +chandelle placee derriere un treillis en fil de fer, repondit a +cette question. Dans un espace de six metres de long sur un peu +plus de trois de large, six lits etaient alignes le long des +cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait a +peine un metre. Six personnes devaient donc passer la nuit la ou +il y avait a peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite +fenetre fut ouverte dans le mur oppose a l'entree, respirait-on +des la porte une odeur acre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais +elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en +riant: + +"Ca vous parait peut-etre un peu petiot?" + +Elle se contenta de repondre: + +"Un peu. + +-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous. + +-- Bien sur." + +Apres tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop +petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporte +l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien +celle-la sans doute. + +"V'la votre lit", dit Rosalie en lui designant celui qui etait +place devant la fenetre. + +Ce qu'elle appelait un lit etait une paillasse posee sur quatre +pieds reunis par deux planches et des traverses; un sac tenait +lieu d'oreiller, + +"Vous savez, la fougere est fraiche, dit Rosalie, on ne mettrait +pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougere; ce +n'est pas a faire, quoiqu'on raconte que dans les hotels, les +vrais, on ne se gene pas." + +S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on +n'y voyait pas une seule chaise. + +"II y a des clous aux murs, dit Rosalie, repondant a la muette +interrogation de Perrine, c'est tres commode pour accrocher les +vetements." + +Il y avait aussi quelques boites et des paniers sous les lits dans +lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, +mais, comme ce n'etait pas le cas de Perrine, le clou plante aux +pieds de son lit lui suffisait de reste. + +"Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause +dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire +attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les +autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour etre +embauchee. Bonsoir. + +-- Bonsoir, et merci. + +-- Pour vous servir." + +Perrine se hata de se deshabiller, heureuse d'etre seule et de +n'avoir pas a subir la curiosite de la chambree. Mais, en se +mettant entre ses draps, elle n'eprouva pas la sensation de bien- +etre sur laquelle elle comptait, tant ils etaient rudes: tisses +avec des copeaux, ils n'eussent pas ete plus raides, mais cela +etait insignifiant, la terre aussi etait dure la premiere fois +qu'elle avait couche dessus, et, bien vite, elle s'y etait +habituee. + +La porte ne tarda pas a s'ouvrir et une jeune fille d'une +quinzaine d'annees etant entree dans la chambre commenca a se +deshabiller, en regardant, de temps en temps du cote de Perrine, +mais sans rien dire. Comme elle etait endimanchee, sa toilette fut +longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vetements +des jours de fete, et accrocher a un clou pour le lendemain ceux +du travail. + +Une autre arriva, puis une troisieme, puis une quatrieme; alors ce +fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en meme temps, +chacune racontait sa journee; dans l'espace menage entre les lits +elles tiraient et repoussaient leurs boites ou leurs paniers qui +s'enchevetraient les uns dans les autres, et cela provoquait des +mouvements d'impatience ou des paroles de colere qui toutes se +tournaient contre la proprietaire du grenier. + +"Queu taudis! + +-- El'mettra bentot d'autres lits au mitan. + +-- Por sur, j'ne resterai point la d'ans. + +_ Ou qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?" + +Et les exclamations se croisaient; a la fin cependant, quand les +deux premieres arrivees se furent couchees, un peu d'ordre +s'etablit, et bientot tous les lits furent occupes, un seul +excepte. + +Mais pour cela les conversations ne cesserent point, seulement +elles tournerent; apres s'etre dit ce qu'il y avait eu +d'interessant dans la journee ecoulee, on passa a celle du +lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux +querelles de chacune, aux potins de l'usine entiere, avec un mot +de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les "jeunes", +le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on +designa par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases +la facon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas. + +Alors Perrine eprouva un sentiment bizarre dont les contradictions +l'etonnerent: elle voulait etre tout oreilles, sentant de quelle +importance pouvaient etre pour elle les renseignements qu'elle +entendait; et d'autre part elle etait genee, comme honteuse +d'ecouter ces propos. + +Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou +si personnels qu'il fallait connaitre ceux a qui ils +s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans +deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec +Talouel, qui etait la bete noire des ouvriers, deteste de tous +autant que craint, mais avec des reticences, des reserves, des +precautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de +lui. Toutes les observations se terminaient par le meme mot ou a +peu pres: + +"N'empeche que ce soit ein ben brav' homme! + +-- Et juste donc! + +-- Oh! pour ca!" + +Mais tout de suite une autre ajoutait: + +"N'empeche aussi..." + +Alors les preuves etaient donnees de facon a montrer cette bonte +et cette justice. + +"S'il ne fallait point gagner son pain!" + +Peu a peu les langues se ralentirent. + +"Si on dormait, dit une voix alanguie. + +-- Qui t'en empeche? + +-- La Noyelle n'est pas rentree. + +-- Je viens de la voir. + +-- Ca y est-il? + +-- En plein. + +-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier? + +-- Ca je ne sais pas. + +-- Si on fermait la porte a la cheville? + +-- Et le tapage qu'elle ferait. + +-- Ca va recommencer comme l'autre dimanche. + +-- Peut-etre pire encore." + +A ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hesitants dans +l'escalier. + +"La voila." + +Mais les pas s'arreterent et il y eut une chute suivie de +gemissements. + +"Elle est tombee. + +---Si elle pouvait ne pas se relever. + +-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici. + +-- Et nous dormirions mieux." + +Les gemissements continuaient meles d'appels. + +"Viens donc, Laide: un p'tit coup de main, m'n'efant. + +-- Plus souvent que je vas y aller. + +-- Ohe! Laide, Laide!" + +Mais Laide n'ayant pas bouge, au bout d'un certain temps les +appels cesserent. + +"Elle s'endort. + +-- Quelle chance." + +Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait a +nouveau de monter l'escalier, et elle criait: + +"Laide, viens me donner la main, m'n'efant, Laide, Laide." + +Elle n'avancait pas evidemment, car les appels partaient toujours +du bas de l'escalier de plus en plus pressants a chaque cri, si +bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes: + +"Ma p'tite Laide, ma p'tite Laide, p'tite, p'tite; l'escalier +s'enfonce, oh! la! la!" + +Un eclat de rire courut de lit en lit. + +"C'est-y que t'es pas rentree, Laide, dis, dis Laide, dis; je vas +aller te qu'ri. + +-- Nous v'la tranquilles, dit une voix. + +-- Mais non, elle va chercher Laide qu'elle ne trouvera pas, et +quand elle reviendra dans une heure, ca recommencera. + +-- On ne dormira donc jamais! + +-- Va lui donner la main, Laide. + +-- Vas-y, te. + +-- C'est te qu'e veut." + +Laide se decida, passa un jupon et descendit. + +"Oh! m'n'efant, m'n'efant", cria la voix emue de la Noyelle. + +Il semblait qu'elles n'avaient qu'a monter l'escalier qui ne +s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laide chassa cette idee: + +"Viens avec me, je vas te payer un p'tiot pot." + +Laide ne se laissa pas tenter par cette proposition. + +"Allons nous coucher, dit-elle. + +-- Non, viens avec me, ma p'tite Laide." + +La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'etait obstinee +dans sa nouvelle idee, repetait son mot, toujours le meme: + +"Un p'tiot pot. + +-- Ca ne finira jamais, dit une voix. + +-- J'voudrais pourtant dormir, me. + +-- Faut s'lever demain. + +-- Et c'est comme ca tous les dimanches." + +Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la +tete, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en +plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du +temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette +chambree, avec ses promiscuites, son tapage et l'odeur nauseeuse +qui commencait a la suffoquer d'une facon si genante qu'elle se +demandait comment elle pourrait la supporter apres quelques +heures. + +Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix +de la Noyelle qui repetait: "Un p'tiot pot", a laquelle celle de +Laide repondait: + +"Demain". + +"Je vas aller aider Laide, dit une des femmes, ou ca durera +jusqu'a demain." + +En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se +produisit un grand brouhaha de voix, mele a des bruits de pas +lourds, a des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- +chaussee, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutee. + +A la fin la Noyelle fut trainee dans la chambre, pleurant avec des +exclamations desesperees: + +"Qu'est-ce que je vous ai fait?" + +Sans ecouter ses plaintes, on la deshabilla et on la coucha; mais +pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en +gemissant. + +"Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- +t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire +avec me? Laide, j'ai sef." + +Plus elle se plaignait, plus l'exasperation contre elle montait +dans la chambree, chacune criant son mot plus ou moins fache. + +Mais elle continuait toujours: + +"Salut, turlututu, chapeau pointu, fil ecru, t'es rabattu." + +Quand elle eut epuise tous les mots en u qui amusaient son +oreille, elle passa a d'autres qui n'avaient pas plus de sens. + +"Le cafe, a la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va +donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! +vous etes buveur? ca fait mon bonheur, peut-etre votre malheur. Ca +donne la jaunisse; faut aller a l'hospice; voyez la directrice; +mangez de la reglisse; mon pere en vendait et m'en regalait, aussi +ca m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!" + +De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si +le sommeil allait bientot se produire; mais tout de suite elle +repartait plus hatee, plus criarde, et alors celles qui avaient +commence a s'endormir se reveillaient en sursaut en poussant des +cris furieux qui epouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient +pas taire: + +"Pourquoi que vous me brutalisez? Ecoutez, pardonnez, c'est assez. + +-- Vous avez eu une belle idee de la monter! + +-- C'est te qu'as voulu. + +-- Si on la redescendait? + +-- On ne dormira jamais;" + +C'etait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'etait +vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la +Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas a +Maraucourt d'autres logements ou l'on pouvait dormir +tranquillement? + +Il n'y avait pas que le tapage qui fut exasperant dans cette +chambree, l'air aussi qu'on y respirait commencait a n'etre plus +supportable pour elle: lourd, chaud, etouffant, charge de +mauvaises odeurs dont le melange soulevait le coeur ou le noyait. + +A la fin cependant le moulin a paroles de la Noyelle se ralentit, +elle ne lanca que des mots a demi formes, puis ce ne fut plus +qu'un ronflement qui sortit de sa bouche. + +Mais, bien que le silence se fut maintenant etabli dans la +chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle etait oppressee, des +coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de +la tete aux pieds. + +Il n'y avait pas a chercher la cause de ce malaise: elle etouffait +parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambree +n'etouffaient pas comme elle, c'est qu'elles etaient habituees a +vivre dans cette atmosphere, suffocante pour qui couchait +ordinairement en plein champ. + +Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'etaient bien habituees a +cette atmosphere, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: +sans doute il fallait du courage et de la perseverance; mais si +elle n'etait pas paysanne, elle avait mene une existence aussi +dure que la leur pouvait l'etre; meme pour les plus miserables, et +des lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportat +pas ce qu'elles supportaient. + +Il n'y avait donc qu'a ne pas respirer, qu'a ne pas sentir, alors +viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort +l'odorat ne fonctionne plus. + +Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on +veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut +bientot ouvrir les levres, les narines et faire une aspiration +d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les +poumons; et le terrible fut que, malgre tout, elle dut repeter +plusieurs fois cette aspiration. + +Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, +elle etouffait; si elle respirait, elle etait malade. + +Comme elle se debattait, sa main frola le papier qui remplacait +une des vitres de la fenetre, contre laquelle sa couchette etait +posee. + +Un papier n'est pas une feuille de verre, il se creve sans bruit +et, creve, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il +a ce qu'elle le crevat? Pour etre habituees a cette atmosphere +viciee, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, a +condition de n'eveiller personne, elle pouvait tres bien dechirer +ce papier. + +Mais elle n'eut pas besoin d'en venir a cette extremite qui +laisserait des traces; comme elle le tatait, elle sentit qu'il +n'etait pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec precaution en +detacher un cote. Alors se collant la bouche a cette ouverture, +elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la +prit. + + +XV + +Quand elle se reveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si +pale qu'elle n'eclairait pas la chambre; au dehors des coqs +chantaient, par l'ouverture du papier penetrait un air froid; +c'etait le jour qui pointait + +Malgre ce leger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de +la chambree n'avait pas disparu; s'il etait entre un peu d'air +pur, l'air vicie n'etait pas du tout sorti, et en s'accumulant, en +s'epaississant, en s'echauffant, il avait produit une moiteur +asphyxiante. + +Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que +coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes etouffees. + +Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna +maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour +que la fenetre mal ajustee dans son cadre resonnat avec des +vibrations qui se prolongerent. Non seulement personne ne +s'eveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas +que ce bruit insolite eut trouble une seule des dormeuses. + +Alors son parti fut pris. Tout doucement elle decrocha ses +vetements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses +souliers a la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, +dont l'aube lui indiquait la direction. Fermee simplement par une +clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva +sur le palier, sans que personne se fut apercu de sa sortie. Alors +elle s'assit sur la premiere marche de l'escalier et, s'etant +chaussee, descendit. + +Ah! le bon air! la delicieuse fraicheur! jamais elle n'avait +respire avec pareille beatitude; et par la petite cour elle allait +la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, +secouant la tete: le bruit de ses pas eveilla un chien du +voisinage qui se mit a aboyer, et aussitot d'autres chiens lui +repondirent furieux. + +Mais que lui importait: elle n'etait plus la vagabonde contre +laquelle les chiens avaient toutes les libertes, et puisqu'il lui +plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans +doute, -- un droit paye de son argent. + +Comme la cour etait trop petite pour son besoin de mouvement, elle +sortit dans la rue par la barriere ouverte, et se mit a marcher au +hasard, droit devant elle, sans se demander ou elle allait. +L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de +sa tete elle voyait l'aube blanchir deja la cime des arbres et le +faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. A ce +moment une sonnerie eclata au milieu du profond silence: c'etait +l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait +qu'elle avait encore trois heures avant l'entree aux ateliers. + +Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant +de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'a ce +moment, et des lors le mieux etait qu'elle s'assit quelque part ou +elle pourrait attendre. + +De minute on minute, le ciel s'etait eclairci et les choses autour +d'elle avaient pris, sous la lumiere rasante qui les frappait, des +formes assez distinctes pour qu'elle reconnut ou elle etait. + +Precisement au bord d'une entaille qui commencait la, et +paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la reunir a d'autres +etangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes +grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la +tourbe, jusqu'a la grande riviere. N'etait-ce pas quelque chose +comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retire, +semblait-il, plus desert, et aussi plus couvert d'arbres dont les +files s'enchevetraient en lignes confuses? + +Elle resta la un moment, puis, la place ne lui paraissant pas +bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le +bord de l'entaille, s'elevait sur la pente d'un petit coteau +boise; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle +cherchait. + +Mais, comme elle allait y arriver, elle apercut au bord de +l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en +roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent +l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idee lui +vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait +bien cachee, sans que personne put se demander ce qu'elle faisait +dans les prairies a cette heure matinale, et aussi sans continuer +a recevoir les grosses gouttes de rosee qui ruisselaient des +branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient +comme une vraie pluie. + +Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une +oseraie un petit sentier a peine trace, qui semblait conduire a +l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne +conduisait pas jusque dedans car elle etait construite sur un tout +petit ilot plante de trois saules qui lui servaient de charpente, +et un fosse plein d'eau la separait de l'oseraie, Heureusement un +tronc d'arbre etait jete sur ce fosse, bien qu'il fut assez +etroit, bien qu'il fut aussi mouille par la rosee qui le rendait +glissant, cela n'etait pas pour arreter Perrine. Elle le franchit +et se trouva devant une porte en roseaux lies avec de l'osier +qu'elle n'eut qu'a tirer pour qu'elle s'ouvrit. + +L'aumuche etait de forme carree et toute tapissee jusqu'au toit +d'un epais revetement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre +faces etaient percees des petites ouvertures invisibles du dehors, +mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi +penetrer la lumiere; sur le sol etait etendue une epaisse couche +de fougeres; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait +de chaise. + +Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu a la chambre qu'elle venait +de quitter. Comme elle eut ete mieux la pour dormir, en bon air, +tranquille, couchee dans la fougere, sans autres bruits que ceux +du feuillage et des eaux; plutot qu'entre les draps si durs de +Mme Francoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses +camarades, dans cette atmosphere horrible dont l'odeur toujours +persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur. + +Elle s'allongea sur la fougere, et se tassa dans un coin contre la +moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle +ne tarda pas a se sentir gagnee par un doux engourdissement, elle +se remit sur ses jambes, car il ne lui etait pas permis de +s'endormir tout a fait, de peur de ne pas s'eveiller avant +l'entree aux ateliers. + +Maintenant le soleil etait leve, et, par l'ouverture exposee a +l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; +au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'ilot, sur +l'etang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait +entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de +cris qui annoncaient l'eveil a la vie de toutes les betes de la +tourbiere. + +Elle mit la tete a une ouverture et vit ces betes s'ebattre autour +de l'aumuche en pleine securite: dans les roseaux, des libellules +voletaient de ca et de la; le long des rives, des oiseaux +piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, +sur l'etang couvert d'une buee legere, une sarcelle d'un brun +cendre, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entouree +de ses petits qu'elle tachait de maintenir pres d'elle par des +appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'echappaient +pour s'elancer a travers les nenuphars fleuris ou ils +s'empetraient, a la poursuite de tous les insectes qui passaient a +leur portee. Tout a coup un rayon bleu rapide comme un eclair +l'eblouit, et ce fut seulement apres qu'il eut disparu qu'elle +comprit que c'etait un martin-pecheur qui venait de traverser +l'etang. + +Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa presence, +aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta a sa +fenetre, a le regarder. Comme tout cela etait joli dans cette +fraiche lumiere, gai, vivant, amusant, nouveau a ses yeux, assez +feerique pour qu'elle se demandat si cette ile avec sa hutte +n'etait point une petite arche de Noe. + +A un certain moment elle vit l'etang se couvrir d'une ombre noire +qui passait capricieusement, agrandie, rapetissee sans cause +apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le +soleil qui s'etait eleve au-dessus de l'horizon continuait de +briller radieux dans le ciel sans nuage. D'ou pouvait venir cette +ombre? Les etroites fenetres de l'aumuche ne lui permettant pas de +s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle etait +produite par des tourbillons de fumee qui passaient avec la brise, +et venaient des hautes cheminees de l'usine ou deja des feux +etaient allumes pour que la vapeur fut en pression a l'entree des +ouvriers. + +Le travail allait donc bientot commencer, et il etait temps +qu'elle quittat l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. +Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pose sur le +billot qu'elle n'avait pas apercu, mais que la pleine lumiere qui +sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle +jeta les yeux sur son titre: c'etait le _Journal d'Amiens_ du 25 +fevrier precedent, et alors elle fit cette reflexion que de la +place qu'occupait ce journal sur le seul siege ou l'on pouvait +s'asseoir, aussi bien que de sa date, il resultait la preuve que +depuis le 25 fevrier l'aumuche etait abandonnee, et que personne +n'avait passe sa porte. + + +XVI + +Au moment ou sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un +gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de +l'usine, et presque aussitot d'autres sifflets lui repondirent a +des distances plus ou moins eloignees, par des coups egalement +rythmes. + +Elle comprit que c'etait le signal d'appel des ouvriers qui +partait de Maraucourt, et se repetait de villages en villages, +Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines +Paindavoine, annoncant a leur maitre que partout en meme temps on +etait pret pour le travail. + +Alors, craignant d'etre en retard, elle hata le pas, et en entrant +dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les +seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accoles au +chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans +les cours, d'autres se debarbouillaient a la pompe; mais personne +ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurement qu'il +n'etait pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par +consequent, elle n'avait pas a se presser. + +Mais trois petits coups qui sonnerent a l'horloge, et qui furent +aussitot suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les +precedents firent instantanement succeder le mouvement a cette +tranquillite: des maisons, des cours, des cabarets, de partout +sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eut fait une +fourmiliere, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se +dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe a toute vapeur; les +autres machant une croute hativement en s'etouffant; le plus grand +nombre bavardant bruyamment: a chaque instant des groupes +debouchaient des ruelles laterales et se melaient a ce flot noir +qu'ils grossissaient sans le ralentir. + +Dans une poussee de nouveaux arrivants Perrine apercut Rosalie en +compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit: + +"Ou donc que vous etiez? demanda Rosalie surprise. + +-- Je me suis levee de bonne heure, pour me promener un peu. + +-- Ah! bon. Je vous ai cherchee. + +-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je +suis matineuse." + +On arrivait a l'entree des ateliers, et le flot s'engouffrait dans +l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait a une +certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son +veston, le chapeau de paille rejete en arriere, mais la tete un +peu penchee en avant, le regard attentif, de facon que personne ne +defilat devant lui sans qu'il le vit. + +"Le Mince", dit Rosalie d'une voix sifflee. + +Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fut +jete, elle avait devine dans cet homme le directeur Talouel. + +"Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine. + +-- Bien sur." + +Pour elle, le moment etait decisif, mais elle se raidit contre son +emotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait +tout le monde? + +Quand elles arriverent devant lui, Rosalie dit a Perrine de la +suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraitre +intimidee: + +"M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait +travailler." + +Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade: + +"Dans un moment nous verrons", repondit-il. + +Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se placa a +l'ecart avec Perrine. + +A ce moment un brouhaha se produisit a la grille et les ouvriers +s'ecarterent avec empressement, laissant le passage libre au +phaeton de M. Vulfran, conduit par le meme jeune homme que la +veille: bien que tout le monde sut qu'il ne pouvait pas voir, +toutes les tetes d'hommes se decouvrirent devant, lui, tandis que +les femmes saluaient d'une courte reverence. + +"Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier", dit Rosalie. + +Le directeur fit quelques pas presses au-devant du phaeton: + +"Monsieur Vulfran, je vous presente mon respect, dit-il le chapeau +a la main. + +-- Bonjour, Talouel." + +Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, +quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement +passer les employes qu'elle connaissait deja: Fabry l'ingenieur, +Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma. + +Cependant la cohue s'etait eclaircie, et maintenant ceux qui +arrivaient couraient, car l'heure allait sonner. + +"Je crois bien que les jeunes vont etre en retard", dit Rosalie a +mi-voix. + +L'horloge sonna, il y eut une derniere poussee, puis quelques +retardataires parurent a la queue leu leu, essouffles, et la rue +se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les +mains dans les poches, il continua a regarder au loin, la tete +haute. + +Quelques minutes s'ecoulerent, puis apparut un grand jeune homme +qui n'etait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus +monsieur meme par ses manieres et sa tenue soignee que l'ingenieur +et les employes; tout en marchant a pas hates il nouait sa +cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire evidemment. + +Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ota son chapeau +comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que +les deux saluts ne se ressemblaient en rien. + +"Monsieur Theodore, je vous, presente mon respect", dit Talouel. + +Mais bien que cette phrase fut formee des memes mots que celle +qu'il avait adressee a M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la +meme chose, cela etait evident aussi. + +"Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrive? + +-- Mon Dieu oui, monsieur Theodore, il y a bien cinq minutes. + +-- Ah! + +-- Vous n'etes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui +est en retard, bien que comme vous il n'ait pas ete a Paris; mais +je l'apercois la-bas." + +Tandis que Theodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir +avancait rapidement. + +Celui-la ne ressemblait en rien a son cousin, pas plus dans sa +personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa +devant le directeur, cette raideur se precisa dans la courte +inclinaison de tete qu'il lui adressa sans un seul mot. + +Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui +presenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut +disparu qu'il se tourna vers Rosalie: + +"Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade? + +Perrine repondit elle-meme a cette question: + +"Je n'ai pas encore travaille dans les usines", dit-elle d'une +voix qu'elle s'efforca d'affermir. + +Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant a +Rosalie: + +"Dis de ma part a Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste! +plus vite que ca. + +-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?" demanda Perrine en +suivant Rosalie a travers les vastes cours qui separaient les +ateliers les uns des autres. Serait-elle en etat d'accomplir ce +travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un +apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui +l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait +admise dans l'usine, elle sentait qu'il dependait d'elle de s'y +maintenir. + +"N'ayez donc pas peur, repondit Rosalie qui avait compris son +emotion; rien n'est plus facile." + +Perrine devina le sens de ces paroles plutot qu'elle ne les +entendit; car, depuis quelques, instants deja, les machines, les +metiers s'etaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y +etait entree, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel +se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux +ateliers, les metiers a tisser battaient, les navettes couraient, +les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres +de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient +le vertige des oreilles a celui des yeux. + +"Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends +pas. + +-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce +n'est pas difficile; il n'y a qu'a charger les cannettes sur les +wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet? + +-- Un petit wagon, je pense. + +-- Justement, et quand le wagonet est plein, a le pousser jusqu'au +tissage ou on le decharge; un bon coup au depart, et ca roule tout +seul. + +-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste? + +-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je +vous ai dit hier que les cannetieres etaient des machines a +preparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que +c'est. + +-- Pas trop." + +Rosalie la regarda, se demandant evidemment si elle etait stupide; +puis-elle continua: + +"Enfin, c'est des broches enfoncees dans des godets, sur +lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les +retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un +petit chemin de fer, et on les mene aux ateliers de tissage; ca +fait une promenade; j'ai commence par la, maintenant je suis aux +cannettes." + +Elles avaient traverse un dedale de cours, sans que Perrine, +attentive a ces paroles, pour elles si pleines d'interet, put +arreter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand +Rosalie lui designa de la main une ligne de batiments neufs, a un +etage, sans fenetres, mais eclaires a l'exposition du nord par des +chassis vitres qui formaient la moitie du toit. + +"C'est la", dit-elle. + +Et aussitot ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans +une longue salle, ou la valse vertigineuse de milliers de broches +en mouvement produisait un vacarme assourdissant. + +Cependant, malgre le tapage, elles entendirent une voix d'homme +qui criait: + +"Te voila, rodeuse! + +-- Qui, rodeuse? qui rodeuse? s'ecria Rosalie, ce n'est pas moi, +entendez-vous, pere la Quille? + +-- D'ou viens-tu? + +-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour +que vous la mettiez aux wagonets," + +Celui qui leur avait adresse cet aimable salut etait un vieil +ouvrier a jambe de bois, estropie une dizaine d'annees auparavant +dans l'usine, d'ou son nom de la Quille. Pour ses invalides, on +l'avait mis surveillant aux cannetieres, et il faisait marcher les +enfants places sous ses ordres, rondement, rudement, toujours +grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces +machines est assez penible, demandant autant d'attention de l'oeil +que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les +remplacer par d'autres vides, rattacher les fils casses, et il +etait convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas +continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du +pilon de sa jambe de bois applique sur le plancher, il verrait ses +broches arretees, ce qui pour lui etait intolerable. Mais comme, +au fond, il etait bon homme, on ne l'ecoutait guere, et, +d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage +des machines. + +"Avec tout ca, tes broches sont arretees! cria-t-il a Rosalie en +la menacant du poing. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Mets-toi au travail pus vite que ca." + +Puis, s'adressant a Perrine: + +"Comment t'appelles-tu?" + +Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle +aurait du prevoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posee, +la surprit, et elle resta interloquee. + +Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il +cria en frappant un coup de pilon sur le plancher: + +"Je te demande ton nom." + +Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui +qu'elle avait deja donne: + +"Aurelie, dit-elle. + +-- Aurelie qui? + +-- C'est tout. + +-- Bon; viens avec moi." + +Il la conduisit devant un wagonet gare dans un coin, et lui repeta +les explications de Rosalie, s'arretant a chaque mot pour crier: + +"Comprends-tu?" + +A quoi elle repondait d'un signe de tete affirmatif. + +Et de fait son travail etait si simple qu'il eut fallu qu'elle fut +stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y +apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le pere la +Quille, jusqu'a la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois +apres elle, et encore plutot pour l'avertir que pour la gronder: + +"Ne t'amuse pas en chemin." + +S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son +wagonet d'un bon pas regulier, sans s'arreter, pouvait-elle +regarder ce qui se passait dans les differents quartiers qu'elle +traversait, et voir ce qui lui avait echappe pendant qu'elle +ecoutait les explications de Rosalie? Un coup d'epaule pour mettre +son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se +presentait un encombrement, et c'etait tout; ses yeux, comme ses +idees, avaient pleine liberte de courir comme elle voulait. + +A la sortie, tandis que chacun se hatait pour rentrer chez soi, +elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de +pain qu'elle mangea en flanant par les rues, et en humant la bonne +odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles +elle passait, lentement quand c'etait une soupe qu'elle aimait, +plus vite quand c'en etait une qui la laissait indifferente. Pour +sa faim, une demi-livre de pain etait mince, aussi disparut-elle +vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle etait habituee a +imposer silence a son appetit, elle ne s'en portait pas plus mal: +il n'y a que les gens habitues a trop manger qui s'imaginent qu'on +ne peut pas rester sur sa faim; de meme, il n'y a que ceux qui ont +toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire a sa +soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire riviere. + + +XVII + +Bien avant l'heure de la rentree aux ateliers, elle se trouva a la +grille des shedes, et a l'ombre d'un pilier, assise sur une borne, +elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garcons et des +filles de son age arrives comme elle en avance, jouer a courir ou +a sauter, mais sans oser se meler a leurs jeux, malgre l'envie +qu'elle en avait. + +Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, +active comme dans la matinee par les cris et les coups de pilon de +la Quille, mais mieux justifies que dans la matinee, car a la +longue la fatigue, a mesure que la journee avancait, se faisait +plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et +decharger le wagonet, lui donner un coup d'epaule pour le +demarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arreter, +qui n'etait qu'un jeu en commencant, repete, continue sans +relache, devenait un travail, et avec les heures, les dernieres +surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, meme dans +ses plus dures journees de marche, avait pese sur elle. + +"Ne lambine donc pas comme ca!" criait la Quille. + +Secouee par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle +allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour +ralentir aussitot qu'elle se voyait hors de sa portee. Et +maintenant tout a sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait +plus de curiosite et d'attention que pour compter les sonneries de +l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la +journee finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout. + +Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se depitait +de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les +autres qui n'etant ni plus agees, ni plus fortes qu'elle, +s'acquittaient de leur travail sans paraitre en souffrir; et +cependant elle se rendait bien compte que ce travail etait plus +dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de +depense d'agilite. Que fut-elle devenue si, au lieu de la mettre +aux wagonets, on l'avait tout de suite employee aux cannettes? +Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'etait l'habitude qui +lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonte, de la +perseverance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme +pour tout, il n'y avait qu'a vouloir, et elle voulait, elle +voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout a fait ce premier jour, et +le second serait moins penible, moins le troisieme que le second. + +Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et +aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilite +qu'elle leur enviait, lorsque tout a coup elle vit Rosalie, qui +rattachait un fil, tomber a cote de sa voisine: un grand cri +eclata, en meme temps tout s'arreta; et au tapage des machines, +aux ronflements, aux vibrations, aux trepidations du sol, des murs +et du vitrage succeda un silence de mort, coupe d'une plainte +enfantine: + +"Oh! la! la! + +Garcons, filles, tout le monde s'etait precipite; elle fit comme +les autres, malgre les cris de la Quille qui hurlait: + +"Tonnerre! mes broches arretees!" + +Deja Rosalie avait ete relevee; on s'empressait autour d'elle, +l'etouffant. + +"Qu'est-ce qu'elle a?" + +Elle-meme repondit: + +"La main ecrasee," + +Son visage etait pale, ses levres decolorees tremblaient, et des +gouttes de sang tombaient de sa main blessee sur le plancher. + +Mais, verification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux +doigts blesses, et peut-etre meme un seul ecrase ou fortement +meurtri. + +Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, +entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie. + +"Allez-vous me fiche le camp? Vla-t-il pas une affaire! + +-- C'etait peut-etre pas une affaire quand vous avez eu la quille +ecrasee", murmura une voix. + +Il chercha qui avait ose lacher cette reflexion irrespectueuse, +mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. +Alors il n'en cria que plus fort: + +"Fichez-moi le camp!" + +Lentement on se separa, et Perrine comme les autres allait +retourner a son wagonet quand la Quille l'appela: + +"He", la nouvelle arrivee, viens ici, toi, plus vite que ca." + +Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle etait plus +coupable que toutes celles qui avaient abandonne leur travail; +mais il ne s'agissait pas de la punir. + +"Tu vas conduire cette bete-la chez le directeur, dit-il. + +-- Pourquoi que vous m'appelez bete? cria Rosalie, car deja le +tapage des machines avait recommence. + +-- Pour t'etre fait prendre la patte, donc. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Bien sur que c'est ta faute, maladroite, feignante..." + +Cependant il s'adoucit: "As-tu mal? + +-- Pas trop. + +-- Alors file." + +Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessee, +la gauche, dans sa main droite. + +"Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine. + +-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher. + +-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas? + +-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre, +c'est plus tard. + +-- Comment cela vous est-il arrive? + +-- Je n'y comprends rien; j'ai glisse. + +-- Vous etes peut-etre fatiguee, dit Perrine pensant a elle-meme. + +-- C'est toujours quand on est fatigue qu'on s'estropie; le matin +on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira +tante Zenobie? + +-- Puisque ce n'est pas votre faute. + +-- Mere Francoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais +tante Zenobie dira que c'est pour ne pas travailler. + +-- Vous la laisserez dire. + +-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire." + +Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arretaient +pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand +nombre l'ecoutaient indifferemment, en gens qui sont habitues a +ces sortes de choses et se disent que ca a toujours ete ainsi; on +est blesse comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a +pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se +fachaient: + +"Quand ils nous auront tous estropies! + +-- Aimes-tu mieux crever de faim?" + +Elles arriverent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre +de l'usine, englobe dans un grand batiment en briques vernissees +bleues et rases, ou tous les autres bureaux etaient reunis; mais +tandis que ceux-la, meme celui de M. Vulfran, n'avaient rien de +caracteristique, celui du directeur se signalait a l'attention par +une veranda vitree a laquelle on arrivait par un perron a double +revolution. + +Quand elles entrerent sous cette veranda, elles furent recues par +Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine +sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la +tete. + +Il paraissait furieux: + +"Qu'est-ce qu'elle a encore celle-la?" cria-t-il. + +Rosalie montra sa main ensanglantee. + +"Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!" cria-t-il. + +Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la +veranda a grands pas; quand elle l'eut tortille autour de sa main, +il revint se camper devant elle: + +"Vide la poche." + +Elle regarda sans comprendre. + +"Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche." + +Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de +choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, +un de, un morceau de jus de reglisse, trois sous et un petit +miroir en zinc. + +Il le saisit aussitot: + +"J'en etais sur, s'ecria-t-il, pendant que tu te regardais dans +ton miroir un fil aura casse, ta cannette s'est arretee, tu as +voulu rattraper le temps perdu, et voila. + +-- Je me suis pas regardee dans ma glace, dit-elle. + +-- Vous etes toutes les memes; avec ca que je ne vous connais pas. +Et maintenant qu'est-ce que tu as? + +-- Je ne sais pas; les doigts ecrases. + +-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? + +-- C'est le pere la Quille qui m'envoie a vous." + +Il s'etait retourne vers Perrine. + +"Et toi, qu'est-ce que tu as? + +-- Moi, je n'ai rien, repondit-elle decontenancee par cette +durete. + +-- Alors?... + +-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener a vous, acheva +Rosalie. + +-- Ah! il faut qu'on t'amene; eh bien alors qu'elle te conduise +chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquete, et si +tu as faute, gare a toi!" + +Il parlait avec des eclats de voix qui faisaient resonner les +vitres de la veranda, et qui devaient s'entendre dans tous les +bureaux. + +Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui +marchait avec precaution en ne quittant pas de la main le mur du +vestibule: + +"Qu'est-ce qu'il y a, Talouel? + +-- Rien, monsieur, une fille des cannetieres qui s'est fait +prendre la main. + +-- Ou est-elle? + +-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui. + +-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Francoise? dit-il. + +-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie." + +Et elle se mit a pleurer, car les paroles dures lui avaient +jusque-la serre le coeur et l'acces de compassion avec lequel ces +quelques mots lui etaient adresses le detendait. + +"Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille? + +-- En voulant rattacher un fil j'ai glisse, je ne sais comment, ma +main s'est trouvee prise, j'ai deux doigts ecrases... il me +semble. + +-- Tu souffres beaucoup? + +-- Pas trop. + +-- Alors pourquoi pleures-tu? + +-- Parce que vous ne me bousculez pas." + +Talouel haussa les epaules. + +"Tu peux marcher? demanda M. Vulfran. + +-- Oh! oui, monsieur Vulfran. + +-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon." + +Et s'adressant a Talouel: + +"Ecrivez une fiche a M. Ruchon pour lui dire de passer tout de +suite chez Francoise; soulignez "tout de suite", ajoutez "blessure +urgente". + +Il revint a Rosalie: + +"Veux-tu quelqu'un pour te conduire? + +-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade. + +-- Va, ma fille; dis a ta grand'mere que tu seras payee." + +C'etait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous +le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles +traverserent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son +emotion: + +"II est bon M. Vulfran. + +-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas; +et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tete, + +-- Enfin il a ete bon pour vous." + +Rosalie se redressa: + +"Oh! moi, vous savez, je le fais penser a son fils; alors vous +comprenez, ma mere etait la soeur de lait de M. Edmond. + +-- Il pense a son fils? + +-- Il ne pense qu'a ca." + +On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir +teint de sang dont la main de Rosalie etait enveloppee provoquant +la curiosite; quelques voix aussi les interrogeaient: + +"T'es blessee? + +-- Les doigts ecrases. + +-- Ah! malheur!" + +Il y avait autant de compassion que de colere dans ce cri, car +ceux qui le proferaient pensaient que ce qui venait d'arriver a +cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou a l'instant meme +dans les leurs, mari, pere, enfants: tout le monde a Maraucourt ne +vivait-il pas de l'usine? + +Malgre ces arrets, elles approchaient de la maison de mere +Francoise, dont deja la barriere grise se montrait au bout du +chemin. + +"Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie. + +-- Je veux bien. + +-- Ca retiendra peut-etre tante Zenobie." + +Mais la presence de Perrine ne retint pas du tout la terrible +tante qui, en voyant Rosalie arriver a une heure insolite, et en +apercevant sa main enveloppee, poussa les hauts cris: + +"Te v'la blessee, coquine! Je parie que tu l'as fait expres. + +-- Je serai payee, repliqua Rosalie rageusement. + +-- Tu crois ca? + +-- M. Vulfran me l'a dit." + +Mais cela ne calma pas tante Zenobie, qui continua de crier si +fort que mere Francoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil; +mais ce ne fut pas par des paroles de colere qu'elle accueillit sa +petite-fille: courant a elle, elle la prit dans ses bras: + +"Tu es blessee? s'ecria-t-elle. + +-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien. + +-- Il faut aller chercher M. Ruchon. + +-- M. Vulfran l'a fait prevenir." + +Perrine se disposait a les suivre dans la maison, mais tante +Zenobie se retournant sur elle l'arreta: + +"Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner? + +-- Merci", cria Rosalie. + +Perrine n'avait plus qu'a retourner a l'atelier, ce qu'elle fit; +mais au moment ou elle allait arriver a la grille des shedes, un +long coup de sifflet annonca la sortie. + + +XVIII + +Dix fois, vingt fois pendant la journee, elle s'etait demande +comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambree ou elle +avait failli etouffer, ou elle avait peu dormi. + +Certainement elle y etoufferait tout autant la nuit suivante et +elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans +un bon repos a reparer l'epuisement de la fatigue du jour, +qu'arriverait-il? + +C'etait une question terrible dont elle pesait toutes les +consequences; qu'elle n'eut pas la force de travailler, on la +renvoyait et c'en etait fini de ses esperances; qu'elle devint +malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne a +qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, +c'etait ce qui l'attendait, cela et rien autre chose. + +Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit +paye par elle; mais alors ou en trouverait-elle un autre, et +surtout que dirait-elle a Rosalie pour expliquer d'une facon +acceptable que ce qui etait bon pour les autres ne l'etait pas +pour elle? Comment les autres, quand elles connaitraient ses +degouts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas la une cause +d'animosite qui pouvait la contraindre a quitter l'usine? Ce +n'etait pas seulement bonne ouvriere qu'elle devait etre, c'etait +encore ouvriere comme les autres ouvrieres. + +Et la journee s'etait ecoulee sans qu'elle osat se resoudre a +prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la +situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit +pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se +passerait a la chambree, qui y coucherait ou n'y coucherait point, +et par consequent ses questions ne seraient pas a craindre. +D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambree ne +savait qui avait ete leur voisine pour une nuit, elles ne +s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait tres +bien avoir pris un logement ailleurs. + +Cela etabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'a +trouver ou elle irait coucher si elle abandonnait la chambree. +Mais elle n'avait pas a chercher. Combien souvent n'avait-elle pas +pense a l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien +la pour dormir si c'etait possible! rien a craindre de personne +puisqu'elle n'etait frequentee que pendant la saison de la chasse, +ainsi que le numero du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur +la tete, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche +de fougeres seches; sans compter le plaisir d'habiter dans une +maison a soi, la realite dans le reve. + +Et voila que ce qui semblait irrealisable devenait tout a coup +possible et facile. + +Elle n'eut pas une seconde d'hesitation, et apres avoir ete chez +le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu +de retourner chez mere Francoise, elle reprit le chemin qu'elle +avait parcouru le matin pour venir aux ateliers. + +Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de +Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme +elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le +sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui +dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait +l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'etang, en +face du soleil couchant, assuree que personne ne viendrait la +deranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement +agreable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait +fait pour son dejeuner. + +Elle etait si ravie de cet arrangement qu'elle avait hate de le +mettre a execution; mais elle dut attendre assez longtemps, car +apres un passant, il en arrivait un autre, et apres celui-la +d'autres encore; alors l'idee lui vint de preparer son +emmenagement dans l'aumuche, qui sans doute etait propre et +confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques +soins. + +Le taillis ou elle etait assise se trouvait en grande partie forme +de maigres bouleaux sous lesquels avaient pousse des fougeres; +qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle +pourrait balayer son appartement; qu'elle coupat une botte de +fougeres seches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et +chaud. + +Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernieres heures de son +travail, avait si lourdement pese sur elle, elle se mit tout de +suite a l'ouvrage: promptement le balai fut reuni, lie avec un +brin d'osier, emmanche d'un baton; non moins vite la botte de +fougere fut coupee et serree dans une hart de saule de facon a +pouvoir etre facilement transportee dans l'aumuche. + +Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passe dans le +chemin, maintenant desert aussi loin qu'elle pouvait voir et +silencieux; le moment etait donc venu de se rapprocher du sentier +de l'oseraie. Ayant charge la botte de fougere sur son dos et pris +son balai a la main, elle descendit du taillis en courant, et en +courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut +qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougere +s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en +se baissant a quatre pattes. + +Arrivee dans l'ilot, elle commenca par sortir ce qui se trouvait +dans l'aumuche, c'est-a-dire le billot et la fougere, puis elle se +mit a tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur +l'etang comme dans les roseaux, s'eleverent des vols bruyants, des +piaillements, des cris de toutes les betes que ce remue-menage +troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces +rives ou depuis longtemps ils etaient maitres. + +L'espace etait si etroit qu'elle eut vite acheve son nettoyage, si +consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'a rentrer +le billot ainsi que la vieille fougere en la recouvrant de la +sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des +herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pousse. + +Maintenant il etait temps de souper et son estomac criait famine +presque aussi fort que sur la route d'Ecouen a Chantilly. +Heureusement ces mauvais jours etaient passes, et etablie dans +cette jolie petite ile, son coucher assure, n'ayant rien a +craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi +que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle +et douce soiree, elle ne devait se rappeler ses miseres que pour +les comparer a l'heure presente et se fortifier dans l'esperance +du lendemain. + +Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits +morceaux de peur de l'emietter, elle ne faisait plus de bruit, la +population de l'etang, rassuree, revenait a son nid pour la nuit, +et a chaque instant c'etaient des vols qui rayaient l'or du +couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient +avec precaution des roseaux et nageaient doucement, le cou +allonge, la tete aux ecoutes pour reconnaitre la position. Et +comme leur reveil l'avait amusee le matin, leur coucher maintenant +la charmait. + +Quant elle eut acheve son pain, qui tourna court, bien qu'elle +fit, a mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus +petits, les eaux de l'etang, quelques instants auparavant +brillantes comme un miroir, etaient devenues sombres, et le ciel +avait eteint son eblouissant incendie; dans quelques minutes la +nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonne. + +Mais avant de fermer sa porte et de s'etendre sur son lit de +fougere, elle voulut prendre une derniere precaution, qui etait +d'enlever le pont jete sur le fosse. Assurement elle se croyait en +pleine securite dans l'aumuche; personne ne viendrait la deranger, +de cela elle etait sure; et, en tout cas, on ne pourrait pas en +approcher sans que les habitants de l'etang, qui avaient l'oreille +fine, lui donnassent l'eveil par leurs cris; mais enfin, tout cela +n'empechait pas que l'enlevement du pont, s'il etait possible, ne +fut une bonne chose. + +Et puis il n'y avait pas que la question de securite dans cet +enlevement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne +serait pas amusant de se dire qu'elle etait sans aucune +communication avec la terre, dans une vraie ile dont elle prenait +possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur +le toit comme cela se voit dans les recits de voyages, et de tirer +un coup de canon. + +Vivement elle se mit a l'ouvrage, et ayant avec son manche a balai +degage la terre qui a chaque bout entourait le tronc de saule +servant de pont, elle put le tirer sur son bord. + +Maintenant elle etait; bien chez elle, maitresse dans son royaume, +reine de son ile qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les +grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde +d'embarras ou d'hesitation: que pouvait-elle trouver de mieux que +celui qui repondait a sa situation presente: + +-- _Good hope_. + +Il y avait bien deja le cap de Bonne-Esperance; mais on ne peut +pas confondre un cap avec une ile. + + +XIX + +C'est tres amusant d'etre, reine, surtout quand on n'a ni sujets, +ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose a faire +que de se promener de fetes en fetes a travers ses Etats. + +Et justement elle n'en etait pas encore a l'heureuse periode des +fetes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, +la population volatile de l'etang la reveilla par son aubade, et +qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de +l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que +ce n'etait plus a poings fermes qu'elle pouvait dormir, mais assez +legerement au contraire, pour se reveiller lorsque le premier coup +de sifflet ferait entendre son appel. + +Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur, +c'est bien plutot celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt +encore et donne ainsi la conscience de la reverie qui se suit et +s'enchaine; et sa reverie n'avait rien que d'agreable et de riant: +en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle +ne s'en souvenait meme plus; son lit etait doux, chaud, parfume; +l'air qu'elle respirait embaumait le foin fane; les oiseaux la +bercaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosee +condensee sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau +faisaient une musique cristalline. + +Quand le sifflet dechira le silence de la campagne, elle fut vite +sur ses pieds, et apres une toilette soignee au bord de l'etang, +elle se prepara a partir. Mais sortir de son ile en remettant le +pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarite, +presentait ce danger d'offrir le passage a ceux qui pourraient +vouloir entrer dans l'aumuche, si tant etait que quelqu'un eut +avant l'hiver cette idee invraisemblable. Elle restait devant le +fosse, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand +elle apercut une longue branche qui etayait l'aumuche du cote ou +les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter +le fosse a la perche, ce qui pour elle, habituee a cet exercice +qu'elle avait pratique bien souvent, fut un jeu. Peut-etre etait- +ce la une facon peu noble de sortir de son royaume, mais comme +personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs +les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont +interdites aux vieilles. + +Apres avoir cache sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la +retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et +arriva a l'usine une des premieres. Alors, en attendant, elle vit +des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle +n'avait pas remarquee la veille. Que se passait-il donc? + +Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent: + +"Pove fille! + +-- On y a cope le de. + +-- L'petiot de? + +-- L'petiot. + +-- Et l'ote? + +-- On y a pas cope. + +-- All a criai? + +-- C'tait des beuglements a faire pleurer ceux qui l'y +entendaient." + +Perrine n'avait pas besoin de demander a. qui on avait coupe le +doigt; et apres le premier saisissement de la surprise, son coeur +se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, +mais celle qui l'avait accueillie a son arrivee, qui l'avait +guidee, l'avait traitee en camarade, c'etait cette pauvre fille +qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester +estropiee. + +Elle reflechissait desolee, quand, en levant les yeux +machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla +a lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre +compte de la liberte qu'elle prenait, dans son humble position, +d'adresser la parole a un personnage de cette importance, qui de +plus etait Anglais. + +"Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous +demander, si vous le savez, comment va Rosalie?" + +Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui +repondre: + +"J'ai vu sa grand'mere, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien +dormi. + +-- Ah! monsieur, je vous remercie." + +Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercie personne, ne +sentit pas tout ce qu'il y avait d'emotion et de cordiale +reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots. + +"Je suis bien aise", dit-il en continuant son chemin. + +Pendant toute la matinee elle ne pensa qu'a Rosalie, et elle put +d'autant plus librement suivre sa vision que deja elle etait faite +a son travail qui n'exigeait plus l'attention. + +A la sortie, elle courut a la maison de mere Francoise, mais comme +elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla +pas plus loin que le seuil de la porte. + +"Voir Rosalie, pourquoi faire? Le medecin a dit qu'il ne fallait +pas l'eluger. Quand elle se levera, elle vous racontera comment +elle s'est fait estropier, l'imbecile!" + +La facon dont elle avait ete accueillie le matin l'empecha de +revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux +recue, elle n'avait qu'a rentrer dans son ile qu'elle avait hate +de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittee, et ce +jour-la n'ayant pas de menage a faire, elle put souper tout de +suite. Elle s'etait promis de prolonger ce souper; mais si petits +qu'elle coupat ses morceaux de pain, elle ne put pas les +multiplier indefiniment, et quand il ne lui en resta plus, le +soleil etait encore haut a l'horizon; alors, s'asseyant au fond de +l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle +l'etang et au loin les prairies coupees de rideaux d'arbres, elle +reva au plan de vie qu'elle devait se tracer. + +Pour son existence materielle, trois points principaux d'une +importance capitale se presentaient: le logement, la nourriture, +l'habillement. + +Le logement, grace a la decouverte qu'elle avait eu l'heureuse +chance de faire de cette ile, se trouvait assure au moins jusqu'en +octobre, sans qu'elle eut rien a depenser. + +Mais la question de nourriture et d'habillement ne se resolvait +pas avec cette facilite. + +Etait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de +pain par jour fut un aliment suffisant pour entretenir les forces +qu'elle depensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque +jusqu'a ce moment elle n'avait pas travaille serieusement; la +peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, +seulement c'etait par accident, pour quelques jours malheureux +suivis d'autres qui effacaient tout; tandis que le travail repete, +continu, elle n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait etre, pas +plus que des depenses qu'il exigeait a la longue. Sans doute, elle +trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce +n'etait la, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle +le supplice de la faim; qu'elle restat sur son appetit n'etait +rien, si elle conservait la sante et la force. D'ailleurs, elle +pourrait bientot augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain +un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'a +attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines meme +n'etaient rien. + +Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses +parties, etait dans un etat de delabrement qui l'obligeait a agir +au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques +journees de sejour aupres de La Rouquerie, ne tenaient plus. + +Ses souliers particulierement s'etaient si bien amincis que la +semelle flechissait sous le doigt quand elle la tatait: il n'etait +pas difficile de calculer le moment ou elle se detacherait de +l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour +conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierres +depuis peu, ou l'usure etait rapide. Quand cela arriverait, +comment ferait-elle? Evidemment elle devrait, acheter de nouvelles +chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; ou trouverait-elle +l'argent de cette depense? + +La premiere chose a faire, celle qui pressait le plus, etait de se +fabriquer des chaussures, et cela presentait pour elle des +difficultes qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'execution, +la decouragerent. Jamais elle n'avait eu l'idee de se demander ce +qu'etait un soulier; mais quand elle en eut retire un de son pied +pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne etait cousue a +la semelle, le quartier reuni a l'empeigne et le talon ajoute au +tout, elle comprit que c'etait un travail au-dessus de ses forces +et de sa volonte, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour +l'art du cordonnier. Fait d'une seule piece et dans un morceau de +bois, un sabot etait par cela meme plus facile; mais comment le +creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau? + +Elle reflechissait tristement a ces impossibilites, quand ses +yeux, errant vaguement sur l'etang et ses rives, rencontrerent une +touffe de roseaux qui les arreta: les tiges de ces roseaux etaient +vigoureuses, hautes, epaisses, et parmi celles poussees au +printemps, il y en avait de l'annee precedente, tombees dans +l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une +idee s'eveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des +souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des +espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tresses et le +dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des +semelles avec ces roseaux qui semblaient pousses la expres pour +qu'elle les employat, si elle en avait l'intelligence? + +Aussitot elle sortit de son ile, et, suivant la rive, elle arriva +a la touffe de roseaux, ou elle vit qu'elle n'avait qu'a prendre a +brassee parmi les meilleures tiges, c'est-a-dire celles qui, deja +dessechees, etaient cependant flexibles encore et resistantes. + +Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans +l'aumuche ou aussitot elle se mit a l'ouvrage. + +Mais apres avoir fait un bout de tresse d'un metre de long a peu +pres, elle comprit que cette semelle, trop legere parce qu'elle +etait trop creuse, n'aurait aucune solidite, et qu'avant de +tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une preparation +qui, en ecrasant leurs fibres, les transformerait en grosse +filasse. + +Cela ne pouvait l'arreter ni l'embarrasser: elle avait un billot +pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet +ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la +route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commenca a battre +les roseaux, mais sans les meler. L'ombre de la nuit la surprit +dans son travail; et elle se coucha en revant aux belles +espadrilles a rubans bleus qu'elle chausserait bientot, car elle +ne doutait pas de reussir, sinon la premiere fois, au moins la +seconde, la troisieme, la dixieme. + +Mais elle n'alla pas jusque-la: le lendemain soir elle avait assez +de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant +achete une alene courbe qui lui couta un sou, une pelote de fil un +sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du meme prix, vingt +centimetres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept +sous, qui etaient tout ce qu'elle pouvait depenser, si elle ne +voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de faconner +une semelle a l'imitation de celle de son soulier: la premiere se +trouva a peu pres ronde, ce qui n'est pas precisement la forme du +pied; la deuxieme, plus etudiee, ne ressembla a rien; la troisieme +ne fut guere mieux reussie; mais enfin la quatrieme, bien serree +au milieu, elargie aux doigts, rapetissee au talon, pouvait etre +acceptee pour une semelle. + +Quelle joie! Une fois de plus la preuve etait faite qu'avec de la +volonte, de la perseverance, on reussit ce qu'on veut fermement, +meme ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute +aide qu'un peu d'ingeniosite, sans argent, sans outils, sans rien. + +L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'etait des +ciseaux. Mais leur achat entrainerait une telle depense, qu'elle +devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au +moyen d'une pierre a aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de +la riviere, elle put le rendre assez coupant pour tailler le +coutil applique a plat sur le billot. + +La couture de ces pieces d'etoffe n'alla pas non plus sans +tatonnements et recommencements; mais enfin elle en vint a bout, +et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussee de +belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croise sur ses bas +retenait bien a la jambe. + +Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirees et trois +matinees commencees des le jour levant, elle s'etait demandee ce +qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa +cabane. Sans doute, elle n'avait pas a craindre qu'ils fussent +voles par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque +personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas etre ronges par +des rats? Si cela se produisait, quel desastre! Pour aller au- +devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrat dans un +endroit ou les rats, qui penetrent partout, ne pourraient pas les +atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni +armoire, ni boite, ni rien qui fermat, ce fut de les suspendre a +son plafond par un brin d'osier. + + +XX + +Si elle etait fiere de ses chaussures, elle avait d'autre part +cependant des inquietudes sur la facon dont elles allaient se +comporter en travaillant: la semelle ne s'elargirait-elle pas, le +coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune +forme? + +Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- +elle souvent a ses pieds. Tout d'abord elles avaient resiste; mais +cela continuerait-il?! + +Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses +camarades qui, ayant regarde les espadrilles, les trouva a son +gout et en fit compliment a Perrine. + +"Ou qu'c'est que vo avez achete ces chaussons? demanda-t-elle. + +-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles. + +-- C'est joli tout de meme; ca coute-t-y cher? + +-- Je les ai faites moi-meme avec des roseaux tresses et quatre +sous de coutil. + +-- C'est joli." + +Ce succes la decida a entreprendre un autre travail, beaucoup plus +delicat, auquel elle avait bien souvent pense, mais en l'ecartant +toujours, autant parce qu'il entrainait une trop grosse depense +que parce qu'il se presentait entoure de difficultes de toutes +sortes. Ce travail, c'etait de se tailler et de se coudre une +chemise pour remplacer la seule qu'elle possedat maintenant et +qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'oter pour la laver. +Combien couteraient deux metres de calicot, qui lui etaient +necessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle +lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y +avait la une serie d'interrogations qui lui donnaient a reflechir; +sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de +commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour +remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus +qu'elle etait obligee de coucher avec. Le moment ou ils +l'abandonneraient tout a fait n'etait pas difficile a calculer. +Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain +quotidien, aussi bien que pour le succes de ses projets, il +fallait qu'elle continuat a etre admise a l'usine. + +Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les +trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put +pas resister a la tentation de la chemise. Assurement le caraco et +la jupe n'avaient rien perdu de leur utilite a ses yeux; mais la +chemise aussi etait indispensable, et, de plus, elle se presentait +avec tout un entourage d'autres considerations: habitudes de +proprete dans lesquelles elle avait ete elevee, respect de soi- +meme, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les +raccommoderait encore, et comme leur etoffe etait de fabrication +solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles +reprises. + +Tous les jours, quand a l'heure du dejeuner elle allait de l'usine +a la maison de mere Francoise pour demander des nouvelles de +Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon +que c'etait la grand'mere ou la tante qui lui repondaient, elle +s'arretait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une +petite boutique dont la montre se divisait en deux etalages, l'un +de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot, +d'indienne, de mercerie; se placant au milieu, elle avait l'air de +regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en realite +elle admirait les etoffes. Comme elles etaient heureuses celles +qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se +faire couper autant de ces etoffes qu'elles voulaient! Pendant ses +longues stations, elle avait vu souvent des ouvrieres de l'usine +entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets +soigneusement enveloppes de papier, qu'elles serraient sur leur +coeur, et elle s'etait dit que ces joies n'etaient pas pour +elle... au moins presentement. + +Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, +puisque trois pieces blanches sonnaient dans sa main, et, tres +emue, elle le franchit. + +"Vous desirez? mademoiselle", demanda une petite vieille d'une +voix polie, avec un sourire affable. + +Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parle avec cette +douceur, elle s'affermit. + +"Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez +votre calicot... le moins cher? + +-- J'en ai a quarante centimes le metre." + +Perrine eut un soupir de soulagement. + +"Voulez-vous m'en couper deux metres? + +-- C'est qu'il n'est pas fameux a l'user, tandis que celui a +soixante centimes... + +-- Celui a quarante centimes me suffit. + +-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'etait pour vous +renseigner; je n'aime pas les reproches. + +-- Je ne vous en ferai pas, madame." + +La marchande avait pris la piece du calicot a quarante centimes, +et Perrine remarqua qu'il n'etait ni blanc, ni lustre comme celui +qu'elle avait admire dans la montre. + +"Et avec ca? demanda la marchande, quand elle eut dechire le +calicot avec un claquement sec. + +-- Je voudrais du fil. + +-- En pelote, en echeveau, en bobine?... + +-- Le moins cher. + +-- Voila une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- +huit sous." + +A son tour, Perrine eprouva la joie de sortir de cette boutique en +serrant contre elle ses deux metres de calicot enveloppes dans un +vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, depense +que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au +samedi suivant, c'est-a-dire qu'apres avoir preleve les vingt-huit +sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait +pour l'imprevu ou l'economie un capital de sept sous, n'ayant plus +de loyer a payer. + +Elle fit en courant le chemin qui la separait de son ile, ou elle +arriva essoufflee, mais cela ne l'empecha pas de se mettre tout de +suite a l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait a sa chemise +ayant ete longuement debattue dans sa tete, elle n'avait pas a y +revenir: elle serait a coulisse; d'abord parce que c'etait la plus +simple et la moins difficile a executer pour elle qui n'avait +jamais taille des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce +qu'elle pourrait faire servir a la nouvelle le cordon de +l'ancienne. + +Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marcherent a +souhait, sinon de facon a s'admirer dans son travail, au moins +assez bien pour ne pas le recommencer. Mais ou les difficultes et +les responsabilites se presenterent, ce fut au moment de tailler +les ouvertures pour la tete et les bras, ce qui, avec son couteau +et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce +ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua a entamer +l'etoffe. Enfin, elle en vint a bout, et le mardi matin elle put +s'en aller a l'atelier habillee d'une chemise gagnee par son +travail, taillee et cousue de ses mains. + +Ce jour-la, quand elle se presenta chez mere Francoise, ce fut +Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en echarpe. + +"Guerie! + +-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la +cour." + +Tout a la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, +mais Rosalie ne repondait que d'une facon contrainte. + +Qu'avait-elle donc? + +A la fin elle lacha une question qui eclaira Perrine: + +"Ou donc logez-vous maintenant?" + +N'osant pas repondre, Perrine se jeta a cote: + +"C'etait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma +nourriture et mon entretien. + +-- Est-ce que vous avez trouve a meilleur prix autre part? + +-- Je ne paye pas. + +-- Ah!" + +Elle resta un moment arretee, puis la curiosite l'emporta. + +"Chez qui?" + +Cette fois Perrine ne put pas se derober a cette question directe: + +"Je vous dirai cela plus tard. + +-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant +vous verrez tante Zenobie dans la cour ou sur la porte il vaudra +mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutot, a +cette heure-la elle est occupee." + +Perrine rentra a l'atelier attristee de cet accueil; en quoi donc +etait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer a habiter la +chambree de mere Francoise? + +Toute la journee elle resta sous cette impression, qui revint plus +forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant +rien a faire pour la premiere fois depuis huit jours. Alors, afin +de la secouer, elle eut l'idee de se promener dans les prairies +qui entouraient son ile, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps +de faire. La soiree etait d'une beaute radieuse, non pas +eblouissante comme elle se rappelait celles de ses annees +d'enfance dans son pays natal, ni brulante sous un ciel d'indigo, +mais tiede, et d'une clarte tamisee qui montrait les cimes des +arbres baignees dans une vapeur d'or pale: les foins, qui +n'etaient pas encore murs, mais dont les plantes defleurissaient +deja, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en +une senteur troublante. + +Sortie de son ile, elle suivit la rive de l'entaille, marchant +dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printaniere, +n'avaient ete foulees par personne, et de temps en temps se +retournant, elle regardait a travers les roseaux de la berge son +aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches +des saules, que les betes sauvages ne devaient certainement pas +soupconner qu'elle etait un travail d'homme, derriere lequel +l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil. + +Au moment ou, apres un de ces arrets qui l'avait fait descendre +dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, +un bruit se produisit a ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se +jeta a l'eau en se sauvant effrayee. Alors regardant d'ou elle +etait partie, elle apercut un nid fait de brins d'herbe et de +plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec +de petites taches de couleur noisette: au lieu d'etre pose sur la +terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle +l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et +remarqua qu'il etait construit de facon a s'elever ou s'abaisser +selon la crue des eaux, et si bien entoure de roseaux que ni le +courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient +l'entrainer. + +De peur d'inquieter la mere, elle alla se placer a une certaine +distance, et resta la immobile. Cachee dans les hautes herbes ou +elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la +sarcelle reviendrait a son nid; mais comme celle-ci ne reparut +pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces +oeufs etaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, +et de nouveau au frolement de sa jupe dans les herbes seches elle +vit partir d'autres oiseaux effrayes, -- des poules d'eau si +legeres dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles +flottantes des nenuphars sans les enfoncer; des raies au bec +rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux +qui, deranges au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri +auquel ils doivent leur nom dans le pays "cra-cra". + +Allant ainsi a la decouverte, elle ne tarda pas a arriver au bout +de son entaille, et reconnut qu'elle se reunissait a une autre +plus large et plus longue, mais par cela meme beaucoup moins +boisee; aussi, apres avoir suivi dans la prairie une de ses rives +pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y +fussent moins nombreux. + +C'etait son etang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux +foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux +d'un tapis de verdure mouvante que ce monde aile avait choisi +parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa securite; +et quand, une heure apres, en revenant sur ses pas, elle le revit, +a demi noye dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, +elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces betes +de le prendre, elle aussi, pour nid. + + +XXI + +Chez Perrine, c'etait bien souvent les evenements du jour ecoule +qui faisaient les reves de sa nuit, de sorte que les derniers mois +de sa vie ayant ete remplis par la tristesse, il en avait ete de +ses reves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur +avait commence a la frapper, s'etait-elle eveillee baignee de +sueur, etouffee par des cauchemars qui prolongeaient dans le +sommeil les miseres de la realite. A la verite, apres son arrivee +a Maraucourt, sous l'influence des pensees d'espoir qui +renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces +cauchemars moins frequents etaient devenus moins douloureux, leur +poids avait pese moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer +l'avaient serree moins fort a la gorge. + +Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'etait au lendemain qu'elle +pensait, a un lendemain assure, ou bien a l'atelier, ou bien a son +ile, ou bien encore a ce qu'elle avait entrepris ou voulait +entreprendre pour ameliorer sa situation, ses espadrilles, sa +chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son reve, comme s'il +obeissait a une suggestion mysterieuse, mettait en scene le sujet +qu'elle avait tache d'imposer a son esprit: tantot un atelier dans +lequel la baguette d'une fee remplacant le pilon de La Quille, +donnait le mouvement aux mecaniques, sans que les enfants qui les +conduisaient eussent aucune peine a prendre; tantot un lendemain +radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait +surgir une nouvelle ile d'une beaute surnaturelle avec des +paysages et des betes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que +dans les reves; ou bien encore, plus terre a terre, son +imagination lui donnait a coudre des bottines merveilleuses qui +remplacaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissees +par des genies dans des cavernes de diamants et de rubis, +lesquelles robes remplaceraient a un moment donne le caraco et la +jupe en indienne qu'elle se promettait. + +Sans doute ce moyen de suggestion n'etait pas infaillible, et son +imagination inconsciente ne lui obeissait ni assez fidelement, ni +assez regulierement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, +que les pensees de sa nuit continueraient celles de sa journee, ou +celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin +cette continuation s'enchainait quelquefois, et alors ces bonnes +nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique +qui la relevait. + +Ce soir-la quand elle s'endormit dans sa hutte close, la derniere +image qui passa devant ses yeux a demi noyes par le sommeil, aussi +bien que la derniere idee qui flotta dans sa pensee engourdie, +continuerent son voyage d'exploration aux abords de son ile. +Cependant ce ne fut pas precisement de ce voyage qu'elle reva, +mais plutot de festins: dans une cuisine haute et grande comme une +cathedrale, une armee de petits marmitons blancs, de tournure +diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier +infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et +qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs, +ceux-ci gros comme des melons, ceux-la a peine gros comme des +pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien +qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes +les manieres connues, sans en oublier une seule: a la coque, au +fromage, au beurre noir, aux tomates, brouilles, poches, a la +creme, au gratin, en omelettes variees, au jambon, au lard, aux +pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait +avec des lueurs d'eclairs; et a cote de ceux-la d'autres plus +importants, et qui incontestablement etaient des chefs, +melangeaient d'autres oeufs a des pates pour en faire des +patisseries, des souffles, des pieces montees. Et chaque fois +qu'elle se reveillait a moitie, elle se secouait pour chasser ce +reve bete, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la +lachaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que +quand le sifflet de l'usine la reveilla, elle en etait encore a +suivre la preparation d'une creme au chocolat dont elle retrouva +le gout et le parfum sur ses levres. + +Et alors, quand la lucidite commenca a se faire dans son esprit +qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappee dans son +voyage, ce n'etait ni le charme, ni la beaute, ni la tranquillite +de son ile, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient +dit a son estomac que depuis quinze jours bientot, elle ne lui +donnait que du pain sec et de l'eau: et c'etaient ces oeufs qui +avaient guide son reve en lui montrant ces marmitons et toutes ces +cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet +estomac et il le disait a sa maniere en provoquant ces visions, +qui en realite n'etaient que des protestations. + +Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces +oeufs qui n'appartenaient a personne, puisque la sarcelle qui les +avait pondus etait une bete sauvage? Assurement, n'ayant a sa +disposition ni casserole, ni poele, ni ustensile d'aucune sorte, +elle ne pouvait se preparer aucun des plats qui venaient de +defiler devant ses yeux, tous plus allechants, plus savants les +uns que les autres; mais c'est la le merite des oeufs precisement +qu'ils n'ont pas besoin de preparations savantes: une allumette +pour mettre le feu a un petit tas de bois sec ramasse dans les +taillis, et sous la cendre il lui etait facile de les faire cuire +comme elle voulait, a la coque ou durs, en attendant qu'elle put +se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au +festin que son reve avait invente, ce serait un regal qui aurait +son prix. + +Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint a +l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractere d'une obsession +comme son reve, il fut cependant assez pressant pour qu'a la +sortie elle se trouvat decidee a acheter une boite d'allumettes et +un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant +pour revenir a son entaille. + +Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le +retrouver tout de suite, mais ce soir-la la mere ne l'occupait +pas; seulement elle y etait venue a un moment quelconque de la +journee, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait +onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne +couvait pas encore. + +C'etait la une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient +frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la +sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien. + +Autrefois Perrine n'eut pas eu de ces scrupules et elle eut vide +completement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle +avait eprouves lui avaient mis au coeur une compassion attendrie +pour les chagrins des autres, de meme que son affection pour +Palikare lui avait inspire pour toutes les betes une sympathie +qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'etait- +elle pas une camarade pour elle? Ou plutot en continuant son jeu, +une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et +d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains +menagements. + +Quand elle avait decide cette chasse, elle avait en meme temps +arrete la maniere de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas +dans l'aumuche, car le plus leger flocon de fumee qui s'en +echapperait pourrait donner l'eveil a ceux qui le verraient, mais +simplement dans une carriere du taillis ou campaient les nomades +qui traversaient le village, et ou par consequent ni un feu, ni de +la fumee ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement +elle ramassa une brassee de bois mort et bientot elle eut un +brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, +tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle +egrugeait une pincee de sel pour qu'il fondit mieux. A la verite +il lui manquait un coquetier; mais c'est la un ustensile qui n'est +indispensable qu'a qui dispose du superflu. Un petit trou fait +dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientot elle eut la +satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit a point; +a la premiere bouchee, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais +mange d'aussi bon, et elle se dit qu'alors meme que les marmitons +de son reve existeraient reellement ils ne pourraient certainement +pas faire quelque chose qui approchat de cet oeuf de sarcelle a la +coque, cuit sous les cendres. + +Reduite la veille a son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle +put y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-etre, +ce souper aurait du satisfaire son appetit et les tentations de +son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas +fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas +accommoder d'une autre facon ceux qui lui restaient, aussi bien +que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles +trouvailles. Bon, tres bon l'oeuf a la coque; mais bonne aussi une +soupe chaude liee avec un jaune d'oeuf. Et cette idee de soupe lui +avait trotte par la tete avec le tres vif regret d'etre obligee de +renoncer a sa realisation. Sans doute la confection de ses +espadrilles et de sa chemise lui avait inspire une certaine +confiance, en lui demontrant ce qu'on peut obtenir avec de la +perseverance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'a croire +qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en +fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en metal +quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait la des +impossibilites contre lesquelles elle se casserait la tete; et, en +attendant qu'elle eut gagne l'argent necessaire pour l'acquisition +de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se +contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les +maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait. + +C'etait ce qu'elle se disait un matin en se rendant a son travail, +lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, a la porte d'une +maison d'ou l'on avait demenage la veille, elle vit un tas de +vieille paille jete sur le bas cote du chemin avec des debris de +toutes sortes, et parmi ces debris elle apercut des boites en fer- +blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de +legumes; il y en avait de differentes formes, grandes, petites, +hautes, plates. + +En recevant l'eclair que leur surface polie lui envoyait, elle +s'etait arretee machinalement; mais elle n'eut pas une seconde +d'hesitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les +fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux; +pour que sa batterie de cuisine fut aussi complete qu'elle la +pouvait desirer, elle n'avait qu'a tirer parti de ces vieilles +boites. D'un saut elle traversa le chemin, et a la hate fit choix +de quatre boites qu'elle emporta en courant pour aller les cacher +au pied d'une haie, sous un tas de feuilles seches: au retour le +soir, elle les retrouverait la et alors, avec un peu d'industrie, +tous les menus qu'elle inventait pourraient etre mis a execution. + +Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute +la journee la preoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc +arrange toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui +echapper au moment meme ou elle croyait pouvoir les realiser. + +Heureusement aucun de ceux qui passerent par la ne s'avisa de les +enlever, et quand la journee finie elle revint a la haie, apres +avoir laisse passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, +elles etaient a la place meme ou elle les avait cachees. + +Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son ile que de +la fumee, ce fut dans la carriere qu'elle s'etablit, esperant +trouver la les outils qui lui etaient necessaires, c'est-a-dire +des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer- +blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes +de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le +couperait. + +Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui +fallut pas moins de trois jours pour faconner une cuiller; encore +n'etait-il pas du tout prouve que si elle l'avait montree a +quelqu'un, on eut devine que c'etait une cuiller; mais comme c'en +etait une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et +d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas a +s'inquieter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles +de table. + +Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il +ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille. + +Pour le beurre, il en etait comme du pain et du sel; ne pouvant +pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de +lait, elle devait l'acheter. + +Mais pour l'oseille elle economiserait cette depense, par une +recherche dans les prairies ou non seulement elle trouverait de +l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout +en n'ayant ni la beaute, ni la grosseur des legumes cultives, +seraient encore tres bons pour elle. + +Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des legumes dont elle +pouvait composer le menu de son diner, maintenant qu'elle s'etait +fabrique des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une +fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons +de l'etang, si elle etait assez adroite pour les prendre. Que +fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers +qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait +achetee pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut +qu'a depenser un sou pour des hamecons; et avec des crins de +cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent +suffisantes pour pecher plusieurs sortes de poissons, sinon les +plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer +dedaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns +des petits, moins difficiles, et qui pour elle etaient d'une +grosseur bien suffisante. + + +TOME SECOND + + +XXII + +Tres occupee par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses +soirees, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et +comme, par une de leurs camarades aux cannetieres qui logeait chez +mere Francoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle +craignait d'etre recue par la terrible tante Zenobie, elle laissa +les jours s'ajouter aux jours; mais a la fin, un soir elle se +decida a ne pas rentrer tout de suite chez elle, ou d'ailleurs +elle n'avait pas a faire son diner, compose d'un poisson froid +pris et cuit la veille. + +Justement Rosalie etait seule dans la cour, assise sous un +pommier; en apercevant Perrine elle vint a la barriere d'un air a +moitie fache et a moitie content: + +"Je croyais que vous vouliez, ne plus venir? + +-- J'ai ete occupee. + +-- A quoi donc?" + +Perrine ne pouvait pas ne pas repondre: elle, montra ses +espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionne sa +chemise. + +"Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre +maison? dit Rosalie etonnee. + +-- Il n'y a pas de gens qui puissent me preter, des ciseaux dans +ma maison. + +-- Tout le monde a des ciseaux." + +Perrine se demanda si elle devait continuer a garder le secret sur +son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que +par des reticences qui facheraient Rosalie, elle se decida a +parler. + +"Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant. + +-- Pas possible. + +-- C'est pourtant vrai, et voila pourquoi, ne pouvant pas non plus +me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller +pour la manger, j'ai du les fabriquer, et je vous assure que pour +la cuiller c'a ete plus difficile que pour les espadrilles. + +-- Vous voulez rire. + +-- Mais non, je vous assure." + +Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans +l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, +ses chasses aux oeufs, ses peches dans l'entaille, ses cuisines +dans la carriere. + +A chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme +si elle entendait une histoire tout a fait extraordinaire: + +"Ce que vous devez vous amuser! s'ecria-t-elle quand Perrine +expliqua comment elle avait fait sa premiere soupe a l'oseille. + +-- Quand ca reussit, oui; mais quand ca ne marche pas! J'ai +travaille trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver a +creuser la palette: j'ai gache deux morceaux de fer-blanc; il ne +m'en restait plus qu'un seul; pensez a ce que je me suis donne de +coups de caillou sur les doigts. + +-- Je pense a votre soupe + +-- C'est vrai qu'elle etait bonne... + +-- Je vous crois. + +-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de +chaud. + +-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la meme chose: +est-ce drole qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des +carottes, et des salsifis! + +-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des maches, des panais, +des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes +bonnes a manger. + +-- Il faut savoir. + +-- Mon pere m'avait appris a les connaitre." + +Rosalie garda le silence un moment d'un air reflechi; a la fin +elle se decida: + +"Voulez-vous que j'aille vous voir? + +-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire a personne ou je +demeure. + +-- Je vous le promets. + +-- Alors quand voulez-vous venir? + +-- J'irai dimanche chez une de mes tantes a Saint-Pipoy; en +revenant dans l'apres-midi je peux m'arreter." + +A son tour Perrine eut un moment d'hesitation, puis d'un air +affable: + +"Faites mieux, dinez avec moi." + +En vraie paysanne qu'elle etait, Rosalie s'enferma dans des +reponses ceremonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il etait +facile de voir qu'elle avait une envie tres vive d'accepter. + +Perrine insista: + +"Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolee! + +-- C'est tout de meme vrai. + +-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je +n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde. + +-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas? + +-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carriere; vous me +trouverez occupee a ma cuisine." + +Perrine etait sincere en disant qu'elle aurait plaisir a recevoir +Rosalie, et a l'avance elle s'en fit fete: une invitee a traiter, +un menu a composer, ses provisions a trouver, quelle affaire! et +son importance devint quelque chose de sensible pour elle-meme: +qui lui eut dit quelques jours plus tot qu'elle pourrait donner a +diner a une amie? + +Ce qu'il y avait de grave, c'etaient la chasse et la peche, car si +elle ne denichait pas des oeufs, et ne pechait pas du poisson, ce +diner serait reduit a une soupe a l'oseille, ce qui serait +vraiment par trop maigre. Des le vendredi elle employa sa soiree a +parcourir les entailles voisines, ou elle eut la chance de +decouvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des +poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle +n'avait pas le droit d'etre trop difficile. D'ailleurs sa peche +fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne +amorcee d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire a son +appetit et a celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus +un dessert, et ce fut un groseillier a maquereau pousse sous un +tetard de saule qui le lui fournit; peut-etre les groseilles +n'etaient-elles pas parfaitement mures, mais c'est une des +qualites de ce fruit de pouvoir se manger vert. + +Quand a la fin de l'apres-midi du dimanche Rosalie arriva dans la +carriere, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la +soupe bouillait: + +"Je vous ai attendue pour meler le jaune d'oeuf a la soupe, dit +Perrine, vous n'aurez qu'a tourner avec votre bonne main pendant +que je verserai doucement le bouillon; le pain est taille." + +Bien que Rosalie eut fait toilette pour ce diner, elle ne craignit +pas de se preter a ce travail qui etait un jeu, et des plus +amusants pour elle encore. + +Bientot la soupe fut achevee, et il n'y eut plus qu'a la porter +dans l'ile, ce que fit Perrine. + +Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en echarpe, +elle avait retabli la planche servant de pont: + +"Moi, c'est a la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela +n'eut pas ete commode pour vous, a cause de votre main." + +La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant apercu dressees dans +les quatre coins des gerbes de fleurs variees, l'une de massettes, +l'autre de butomes roses, celle-ci d'iris jaunes, celle-la +d'aconit aux clochettes bleues, et a terre le couvert mis, poussa +une exclamation qui paya Perrine de ses peines. + +"Que c'est joli!" + +Sur un lit de fougere fraiche deux grandes feuilles de patience se +faisaient vis-a-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de +berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la +perche etait dressee entouree de cresson; c'etait une feuille +aussi, mais plus petite, qui servait de saliere, comme c'en etait +une autre qui remplacait le compotier pour les groseilles a +maquereau; entre chaque plat etait piquee une fleur de nenuphar +qui sur cette fraiche verdure jetait sa blancheur eblouissante. + +"Si vous voulez vous asseoir", dit Perrine en lui tendant la main. + +Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le +diner commenca. + +"Comme j'aurais ete fachee de n'etre pas venue, dit Rosalie, +parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon. + +-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue? + +-- Parce qu'on voulait m'envoyer a Picquigny pour M. Bendit qui +est malade. + +-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit? + +-- La fievre typhoide; il est tres malade, a preuve que depuis +hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnait plus personne; +c'est pour cela qu'hier justement j'ai ete pour venir vous +chercher. + +-- Moi! Et pourquoi faire? + +-- Ah! voila une idee que j'ai eue. + +-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prete: il a +ete bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends +pas. + +-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je +vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employe +charge de la correspondance etrangere, c'est lui qui traduit les +lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa +tete, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. +autre employe pour le remplacer; mais comme celui-la pourrait bien +garder la place quand M. Bendit sera gueri, s'il guerit, M. Fabry +et M. Mombleux ont propose de se charger de son travail, afin +qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voila qu'hier M. Fabry a +ete envoye en Ecosse, et M. Mombleux est reste embarrasse, parce +que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les +traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passe plusieurs +annees en Angleterre, quand il est tout seul, ca ne va plus aussi +bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut +deviner l'ecriture. Il expliquait ca a table ou je le servais, et +il disait qu'il avait peur d'etre oblige de renoncer a remplacer +M. Bendit; alors j'ai eu idee de lui dire que vous parliez +l'anglais comme le francais... + +-- Je parlais francais avec mon pere, anglais avec ma mere, et +quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous +employions tantot une langue, tantot l'autre, indifferemment, sans +y faire attention + +-- Pourtant je n'ai pas ose; mais maintenant, est-ce que je peux +lui dire cela? + +-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une +pauvre fille comme moi. + +-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il +s'agit de savoir si vous parlez l'anglais. + +-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre +chose. + +-- Pas avec M. Mombleux qui connait les affaires. + +-- Peut-etre. Alors, s'il en est ainsi, dites a M. Mombleux que je +serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour +M. Bendit. + +-- Je le lui dirai." + +La perche, malgre sa grosseur, avait ete devoree, et le cresson +avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et +remplaca les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait ete +servi par des feuilles de nenuphar en forme de coupe, veinees et +vernissees comme eut pu l'etre le plus beau des emaux: puis elle +offrit ses groseilles a maquereau: + +"Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joue a la +poupee, quelques fruits de mon jardin. + +-- Ou est-il, votre jardin? + +-- Sur notre tete: un groseillier a pousse dans les branches d'un +des saules qui sert de pilier a la maison. + +-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps +encore votre maison? + +-- Jusqu'a l'hiver, je pense. + +-- Jusqu'a l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; a ce +moment l'aumuche servira pour sur. + +-- Ah! mon Dieu." + +La journee qui avait si bien commence finit sur cette terrible +menace, et cette nuit-la fut certainement la plus mauvaise que +Perrine eut passee dans son ile depuis qu'elle l'occupait. + +Ou irait-elle? + +Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine a reunir, +qu'en ferait-elle? + + +XXIII + +Si Rosalie n'avait parle que de la prochaine ouverture de la +chasse au marais, Perrine serait restee sous le coup de ce danger +gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie +de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion a +cette impression. + +Oui, elle etait charmante son ile et ce serait un vrai desastre +que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se +rapprocherait pas, et meme il semblait qu'elle ne se rapprocherait +jamais du but que sa mere lui avait fixe et qu'elle devait +poursuivre. Tandis que si une occasion se presentait pour elle +d'etre utile a Bendit et a Mombleux, elle se creait ainsi des +relations qui lui entr'ouvriraient peut-etre des portes par +lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'etait la une +consideration qui devait l'emporter sur toutes les autres, meme +sur le chagrin d'etre depossedee de son royaume: ce n'etait pas +pour jouer a ce jeu, si amusant qu'il fut, pour denicher des nids, +pecher des poissons, cueillir des fleurs, ecouter le chant des +oiseaux, donner des dinettes, qu'elle avait supporte les fatigues +et les miseres de son douloureux voyage. + +Le lundi, comme cela avait ete convenu avec Rosalie, elle passa +devant la maison de mere Francoise a la sortie de midi, afin de se +mettre a la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin +d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de +lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions a +faire le matin; peut-etre serait-ce pour le lendemain. + +Et Perrine rentree a l'atelier avait repris son travail, quand, +quelques minutes apres deux heures, La Quille la happa au passage: + +"Va vite au bureau. + +-- Pour quoi faire? + +-- Est-ce que ca me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, +vas-y." + +Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il etait inutile +de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce +qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas tres bien +que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux a une traduction +difficile, on la fit venir dans le bureau ou tout le monde +pourrait la voir et, par consequent, apprendre qu'il avait besoin +d'elle. + +Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela: + +"Viens ici." + +Elle monta vivement les marches du perron. + +"C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, reponds-moi sans +mentir. + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- Et le francais? Tu n'as pas d'accent. + +-- Mon pere etait Francais. + +-- Tu parles donc les deux langues? + +-- Oui, monsieur. + +-- Bon. Tu vas aller a Saint-Pipoy, ou M. Vulfran a besoin de +toi." + +En entendant ce nom, elle laissa paraitre une surprise qui facha +le directeur. + +"Es-tu stupide?" + +Elle avait deja eu le temps de se remettre et de trouver une +reponse pour expliquer sa surprise. + +"Je ne sais pas ou est Saint-Pipoy, + +-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas." + +Et du haut du perron, il appela: + +"Guillaume!" + +La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangee, a l'ombre, le +long des bureaux, s'approcha: + +"Voila la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire a +M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!" + +Deja Perrine avait descendu le perron, et allait monter a cote de +Guillaume, mais il l'arreta d'un signe de main: + +"Pas par la, dit-il, derriere." + +En effet, un petit siege pour une seule personne se trouvait +derriere; elle y monta et la voiture partit grand train. + +Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir +l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine. + +"C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il. + +-- Oui. + +-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron." + +Elle s'enhardit a poser une question: + +"Comment cela? + +-- Parce qu'il est avec des mecaniciens anglais qui viennent +d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire +comprendre. Il a amene avec lui M. Mombleux, qui parle anglais a +ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des +mecaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le +patron est furieux; c'etait a mourir de rire. A la fin, +M. Mombleux n'en pouvant plus, et esperant calmer le patron, a dit +qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelee Aurelie qui +parlait l'anglais, et le patron m'a envoye vous chercher." + +Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers +elle. + +"Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous +feriez peut-etre mieux de descendre tout de suite." + +Il prit un air gouailleur: + +"Faut-il arreter? + +-- Vous pouvez continuer. + +-- Ce que j'en dis, c'est pour vous. + +-- Je vous remercie." + +Cependant, malgre la fermete de sa reponse elle n'etait pas sans +eprouver une angoisse qui lui etreignait le coeur, car si elle +etait sure de son anglais, elle ignorait quel etait celui de ces +mecaniciens, qui n'etait pas celui de M. Mombleux, comme disait +Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque metier a sa +langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait +jamais parle la langue de la mecanique. Qu'elle ne comprit pas, +qu'elle hesitat, et M. Vulfran n'allait-il pas etre furieux contre +elle, comme il l'avait ete contre M. Mombleux? + +Deja ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on +apercevait les hautes cheminees fumantes, au-dessus des cimes des +peupliers; elle savait qu'a Saint-Pipoy on faisait la filature et +le tissage comme a Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait +des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sut cela ou +l'ignorat, ce qu'elle allait avoir a entendre et a dire ne s'en +trouvait pas eclairci. + +Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil +l'ensemble des batiments epars dans la prairie, il lui sembla que +pour etre moins importants que ceux de Maraucourt, ils etaient +considerables cependant; mais deja la voiture franchissait la +grille d'entree, presque aussitot elle s'arreta devant les +bureaux. + +"Venez avec moi", dit Guillaume. + +Et il la conduisit dans une piece ou se trouvait M. Vulfran, ayant +pres de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait. + +"Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau a la main. + +-- C'est bien, laisse-nous." + +Sans s'adresser a Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se +pencher vers lui, et il lui parla a voix basse; le directeur +repondit de la meme maniere, mais Perrine avait l'ouie fine, elle +comprit plutot qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui +elle etait, et que le directeur repondait: "Une jeune fille de +douze a treize ans qui n'a pas l'air bete du tout." + +"Approche, mon enfant", dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait +deja entendu prendre pour parler a Rosalie et qui ne ressemblait +en rien a celui qu'il avait avec ses employes. + +Elle s'en trouva encouragee et put se raidir contre l'emotion qui +la troublait. + +"Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran. + +-- Aurelie. + +-- Qui sont tes parents? + +-- Je les ai perdus. + +-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi? + +-- Depuis trois semaines. + +-- D'ou es-tu? + +-- Je viens de Paris. + +-- Tu parles anglais? + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- Alors, tu sais l'anglais? + +-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais... + +-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas? + +-- Je ne sais pas celui des divers metiers qui emploient des mots +que je ne connais pas. + +-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit la n'est pas +sot, fit M. Vulfran en s'adressant a son directeur. + +-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bete du tout. + +-- Alors, nous allons peut-etre en tirer quelque chose." + +Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du +directeur. + +"Suis-nous, mon enfant." + +Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce +qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derriere +M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir +de cet entretien avec les mecaniciens anglais? + +En arrivant devant un grand batiment neuf construit en briques +blanches et bleues emaillees, elle apercut Mombleux qui se +promenait en long et en large d'un air ennuye, et elle crut voir +qu'il lui lancait un mauvais regard. + +On entra et l'on monta au premier etage, ou au milieu d'une vaste +salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois +blanc, bariolees d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms +_Matter_ et _Platte, Manchester_, repetes partout; sur une de ces +caisses, les mecaniciens anglais etaient assis, et Perrine +remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de +gentlemen; complet de drap, epingle d'argent a la cravate, et cela +lui donna a esperer qu'elle pourrait mieux les comprendre que +s'ils etaient des ouvriers grossiers. A l'arrivee de M. Vulfran +ils s'etaient leves; alors celui-ci se tourna vers Perrine: + +"Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec +toi." + +Elle fit ce qui lui etait commande, et aux premiers mots elle eut +la satisfaction de voir la physionomie renfrognee des ouvriers +s'eclairer; il est vrai que ce n'etait la qu'une phrase de +conversation courante, mais leur demi-sourire etait de bon augure. + +"Ils ont parfaitement compris, dit le directeur. + +-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils +viennent huit jours avant la date fixee pour leur arrivee; cela +fait que l'ingenieur qui devait les diriger et qui parle anglais +est absent." + +Elle traduisit cette phrase fidelement, et tout de suite la +reponse que l'un d'eux lui fit: + +"Ils disent qu'ayant acheve a Cambrai le montage de machines plus +tot qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de +repasser par l'Angleterre. + +-- Chez qui ont-ils monte ces machines a Cambrai? demanda +M. Vulfran. + +-- Chez MM. Aveline freres. + +-- Quelles sont ces machines?" + +La question posee et la reponse recue en anglais, Perrine hesita. + +"Pourquoi hesites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton +impatient. + +-- Parce que c'est un mot de metier que je ne connais pas. + +-- Dis ce mot en anglais. + +-- _Hydraulic mangle_. + +-- C'est bien cela." + +Il repeta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que +les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eut pas compris ceux-ci +lorsqu'ils l'avaient prononce; puis s'adressant au directeur: + +"Vous voyez que les Aveline nous ont devances; nous n'avons donc +pas de temps a perdre: je vais telegraphier a Fabry de revenir au +plus vite; mais en attendant il nous faut decider ces gaillards-la +a se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se +croisent les bras." + +Elle traduisit la question, a laquelle celui qui paraissait le +chef fit une longue reponse. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran. + +-- Ils repondent des choses tres compliquees pour moi. + +-- Tache cependant de me les expliquer. + +-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter +leur machine qui pese cent vingt mille livres..." + +Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais: + +"_One hundred and twenty_? + +-- _Yes_. + +-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids creverait +le plancher, la machine travaillant. + +-- Les poutres ont soixante centimetres de hauteur." + +Elle transmit l'objection, ecouta la reponse des ouvriers, et +continua: + +"Ils disent qu'ils ont verifie l'horizontalite du plancher et +qu'il a flechi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de resistance, +ou qu'on place des etais sous le plancher. + +-- Le calcul, Fabry le fera a son retour; les etais, on va les +placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au +travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers +dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, macons. Ils n'auront +qu'a demander en s'adressant a toi qui seras a leur disposition, +n'ayant qu'a transmettre leurs demandes a M. Benoist." + +Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent +satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprete. + +"Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une +fiche pour ta nourriture et ton logement a l'auberge, ou tu +n'auras rien a payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une +gratification au retour de M. Fabry." + + +XXIV + +Interprete, le metier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut +en cette qualite que, la journee finie, elle conduisit les +monteurs a l'auberge du village, ou elle arreta un logement pour +eux et pour elle, non dans une miserable chambree, mais dans une +chambre ou chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas +et ne disaient pas un seul mot de francais, ils voulurent qu'elle +mangeat avec eux, ce qui leur permit de commander un diner qui eut +suffi, a nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes +ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la +veille, Perrine offrait a Rosalie. + +Cette nuit-la ce fut dans un vrai lit qu'elle s'etendit et dans de +vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, +tres long a venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses +paupieres, fut-il si agite qu'elle se reveilla cent fois. Alors +elle s'efforcait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre +la marche des evenements sans chercher a les deviner heureux ou +malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce +n'etait pas quand les choses semblaient prendre une direction si +favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait +attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse a +soi-meme, n'ont jamais fait dormir personne, et meme plus ils sont +beaux plus ils ont chance de nous tenir eveilles. + +Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, +elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer +qu'il etait l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais +n'obeissent pas plus au sifflet qu'a la sonnette, sur le continent +au moins, et ce ne fut qu'apres avoir fait une toilette que ne +connaissent pas les Picards, et apres avoir absorbe de nombreuses +tasses de the, avec de copieuses roties bien beurrees, qu'ils se +rendirent a leur travail, suivis de Perrine qui les avait +discretement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en +finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas a l'usine avant +eux. + +Ce fut seulement dans l'apres-midi qu'il vint accompagne d'un de +ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir +avec ses yeux voiles, il avait besoin qu'on vit pour lui. + +Mais ce fut un regard dedaigneux que Casimir jeta sur le travail +des monteurs, qui, a vrai dire, ne consistait encore qu'en +preparation: + +"Il est probable que ces garcons-la ne feront pas grand'chose tant +que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas a +s'en etonner avec le surveillant que vous leur avez donne." + +Il prononca ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais +M. Vulfran, au lieu de s'associer a cette raillerie, la prit par +le mauvais cote. + +"Si tu avais ete en etat de remplir cette surveillance, je +n'aurais pas ete oblige de prendre cette petite aux cannetieres." + +Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation +faite d'une voix severe, mais Casimir se contint pour repondre +presque legerement: + +"Il est certain que si j'avais pu prevoir qu'on me ferait un jour +quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris +l'anglais plutot que l'allemand. + +-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre", repliqua M. Vulfran +de facon a clore cette discussion ou de chaque cote les paroles +etaient parties si vite. + +Perrine s'etait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir +ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitot il sortit +donnant le bras a son oncle; alors elle fut libre de suivre ses +reflexions: il etait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais +combien le neveu etait-il rogue, sec et deplaisant! S'ils avaient +de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guere! +Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'etait-il pas affectueux +pour le vieillard accable par le chagrin et la maladie? Pourquoi +le vieillard etait-il si severe avec l'un de ceux qui remplacaient +son fils aupres de lui? + +Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans +l'atelier, amene cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait +asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua ou en etait le +travail des monteurs. + +Apres un certain temps, elle entendit le directeur appeler a deux +reprises: + +"Aurelie! Aurelie!" + +Mais elle ne bougea pas, ayant oublie qu'Aurelie etait le nom +qu'elle s'etait donne. + +Une troisieme fois il cria: + +"Aurelie!" + +Alors, comme si elle s'eveillait en sursaut, elle courut a eux: + +"Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist. + +-- Non, monsieur; j'ecoutais les monteurs. + +-- Vous pouvez me laisser", dit M. Vulfran au directeur. + +Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent a Perrine restee +debout devant lui: + +"Tu sais lire, mon enfant? + +-- Oui, monsieur. + +-- Lire l'anglais? + +-- Comme le francais; l'un ou l'autre, cela m'est egal. + +-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en francais? + +-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur. + +-- Des nouvelles dans un journal? + +-- Je n'ai jamais essaye, parce que si je lisais un journal +anglais je n'avais pas besoin de me le traduire a moi-meme, +puisque je comprends ce qu'il dit. + +-- Si tu comprends, tu peux traduire. + +-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sure, + +-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs +travaillent, mais apres les avoir prevenus que tu restes a leur +disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, +tu vas tacher de me traduire dans ce journal les articles que je +t'indiquerai. Va les prevenir et reviens t'asseoir pres de moi." + +Quand, sa commission faite, elle se fut assise a une distance +respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee +News_. + +"Que dois-je lire? demanda-t-elle en le depliant. + +-- Cherche la partie commerciale." + +Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succedaient +indefiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer +de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne +s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se facherait pas de sa +maladresse. + +Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse +d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait devine son +emotion au tremblement du papier: + +"Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- +etre jamais lu un journal commercial. + +-- Il est vrai monsieur." + +Elle continua ses recherches et tout a coup elle laissa echapper +un petit cri. + +"Tu as trouve? + +-- Je crois. + +-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks +twine_. + +-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'ecria-t-elle +involontairement. + +-- Cinq ou six mots de mon metier, et c'est tout, +malheureusement." + +Quand elle eut trouve, elle commenca sa traduction, qui fut d'une +lenteur desesperante pour elle, avec des hesitations, des +anonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien +que M. Vulfran de temps en temps la soutint: + +"C'est suffisant, je comprends, va toujours." + +Et elle reprenait, elevant la voix quand les mecaniciens +menacaient de l'etouffer dans leurs coups de marteau. + +Enfin elle arriva au bout. + +"Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?" + +Elle chercha. + +"Oui, voila: "De notre correspondant special." + +-- C'est cela; lis. + +-- "Les nouvelles que nous recevons de Dakka..." + +Elle prononca ce nom avec un tremblement de voix qui frappa +M. Vulfran. + +"Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il. + +-- Je ne sais pas si j'ai tremble; sans doute c'est l'emotion. + +-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est +beaucoup plus que ce que j'attendais." + +Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait +de la recolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand +elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si +elle trouvait une depeche de Sainte-Helene. + +"Saint Helena est le mot anglais", dit-il. + +Elle recommenca a descendre et a monter les colonnes noires; enfin +le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux: + +"Passe le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le +24, navire norvegien _Grundloven_ de Naraingaudj pour Boulogne." + +Il parut satisfait: + +"C'est tres bien, dit-il, je suis content de toi. + +Elle eut voulu repondre, mais de peur que sa voix trahit son +trouble de joie, elle garda le silence. + +Il continua: + +"Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit gueri je +pourrai me servir de toi." + +Apres s'etre fait rendre compte du travail accompli par les +monteurs, et avoir repete a ceux-ci ses recommandations de se +hater autant qu'ils pourraient, il dit a Perrine de le conduire au +bureau du directeur. + +"Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle +timidement. + +-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans +cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur +notre chemin; surtout ne sois pas distraite. + +-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance +en moi! + +-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance." + +Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la +droite il tatait l'espace devant lui du bout de sa canne. + +A peine sortis de l'atelier ils trouverent devant eux la voie du +chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en +avertir. + +"Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes +usines dans la tete et dans les jambes, mais ce que je ne connais +pas, ce sont les obstacles imprevus que nous pouvons rencontrer; +c'est ceux-la qu'il faut me signaler ou me faire eviter." + +Ce n'etait pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans +la tete, c'etait aussi son personnel; quand il passait dans les +cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se decouvrant +comme s'il eut pu les voir, mais encore en prononcant son nom: + +"Bonjour, monsieur Vulfran." + +Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il repondait +de la meme maniere: "Bonjour, Jacques", ou "bonjour, Pascal", sans +que son oreille eut oublie leur voix. Quand il y avait hesitation +dans sa memoire, ce qui etait rare, car il les connaissait presque +tous, il s'arretait: + +"Est-ce que ce n'est pas toi?" disait-il en le nommant. + +S'il s'etait trompe, il expliquait pourquoi. + +Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au +bureau; quand elle l'eut conduit a son fauteuil, il la congedia: + +"A demain", dit-il. + + +XXV + +En effet, le lendemain a la meme heure que la veille, M. Vulfran +entra dans l'atelier, amene par le directeur, mais Perrine ne put +pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle +etait a ce moment occupee a transmettre les instructions du chef +monteur aux ouvriers qu'il avait reunis: macons, charpentiers, +forgerons, mecaniciens, et nettement, sans hesitations, sans +repetitions, elle traduisait a chacun les indications qui lui +etaient donnees, en meme temps qu'elle repetait au chef monteur +les questions ou les objections que les ouvriers francais lui +adressaient. + +Lentement, M. Vulfran s'etait approche, et les voix +s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme +s'il n'etait pas la. + +Et pendant que Perrine obeissante se conformait a cet ordre, il se +penchait vers le directeur: + +"Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingenieur, dit-il +a mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne +l'entendit point. + +-- Positivement elle est etonnante pour la decision. + +-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit +hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'etait +la premiere fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un +journal. + +-- Sait-on ce qu'etaient ses parents? + +-- Peut-etre Talouel le sait-il, moi je l'ignore. + +-- En tout cas elle parait etre dans une misere pitoyable; + +-- Je lui ai donne cinq francs pour sa nourriture et son logement. + +-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai +jamais vu jupe pareille a la sienne que sur le corps des +bohemiennes; certainement elle a du fabriquer elle-meme les +espadrilles dont elle est chaussee. + +-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist? + +-- Intelligente, tres intelligente. + +-- Vicieuse? + +-- Non, pas du tout; honnete au contraire, franche et resolue; ses +yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande +douceur, avec de la mefiance. + +-- D'ou diable nous vient-elle? + +-- Pas de chez nous assurement. + +-- Elle m'a dit que sa mere etait Anglaise. + +-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai +connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et +d'autant plus que son costume reellement miserable fait ressortir +sa beaute. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou +une autorite native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers +veuillent bien l'ecouter." + +Et comme Benoist etait de caractere a ne pas laisser passer une +occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste +des gratifications, il ajouta: + +"Sans la voir vous avez devine tout cela. + +-- Son accent m'a frappe." + +Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi +quelques mots qui l'avaient jetee dans une agitation violente +contre laquelle elle s'etait efforcee de reagir; car ce n'etait +pas ce qui se disait derriere elle, qu'elle devait ecouter, si +interessant que cela put etre, mais bien les paroles que lui +adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran +si dans ses explications en francais elle lachait quelque ineptie +qui prouverait son inattention? + +Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, +alors, M. Vulfran l'appela pres de lui: + +"Aurelie." + +Cette fois elle n'eut garde de ne pas repondre a ce nom qui +desormais devait etre le sien. + +Comme la veille il la fit asseoir pres de lui en lui remettant un +papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'etre le _Dundee +News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report +Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du +commerce du jute; aussi, sans avoir a chercher de-ci, de-la, dut- +elle la traduire d'un bout a l'autre. + +Comme la veille aussi, lorsque la seance de traduction fut +terminee, il se fit conduire par elle a travers les cours de +l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant: + +"Tu m'as dit que tu avais perdu ta mere; combien y a-t-il de +temps? + +-- Cinq semaines. + +-- A Paris? + +-- A Paris. + +-- Et ton pere? + +-- Je l'ai perdu il y a six mois." + +Lui tenant la main dans la sienne, il sentit a la contraction qui +la retracta combien etait douloureuse l'emotion que ses souvenirs +evoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les +questions qui necessairement decoulaient de celles auxquelles elle +venait de repondre. + +"Que faisaient tes parents? + +-- Nous avions une voiture et nous vendions. + +-- Aux environs de Paris? + +-- Tantot dans un pays, tantot dans un autre; nous voyagions. + +-- Et ta mere morte, tu as quitte Paris? + +-- Oui, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester a Paris +quand elle ne serait plus la, et d'aller dans le Nord, aupres de +la famille de mon pere. + +-- Alors pourquoi es-tu venue ici? + +-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre +notre voiture, notre ane, le peu que nous avions, et cet argent +avait ete epuise par la maladie; en sortant du cimetiere il me +restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient +pas de prendre le chemin de fer. Alors je me decidai a faire la +route a pied." + +M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit +pas la cause. + +"Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des +choses inutiles. + +-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que +tu es une brave fille; j'aime les gens de volonte, de courage, de +decision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir a +rencontrer ces qualites chez les hommes, j'en ai un plus grand +encore a les trouver chez un enfant de ton age. Te voila donc +partie avec cent sept sous dans ta poche... + +-- Un couteau, un morceau de savon, un de, deux aiguilles, du fil, +une carte routiere; c'est tout. + +-- Tu sais te servir d'une carte? + +-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'etait +tout ce que j'avais sauve du mobilier de notre voiture." + +Il l'interrompit: + +"Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas? + +-- Avec un banc autour, oui, monsieur; + +-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc." + +Quand ils furent assis, elle continua son recit, qu'elle n'eut +plus souci d'abreger, car elle voyait qu'il interessait +M. Vulfran. + +"Tu n'as pas eu l'idee de tendre la main? demanda-t-il, quand elle +en fut a sa sortie de la foret ou l'orage avait fondu sur elle. + +-- Non, monsieur, jamais. + +-- Mais sur quoi as-tu compte quand tu as vu que tu ne trouvais +pas d'ouvrage? + +-- Sur rien; j'ai espere qu'en allant tant que j'aurais des +forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai ete a bout, que je +me suis abandonnee, parce que je ne pouvais plus; si j'avais +faibli une heure plus tot, j'etais perdue." + +Elle raconta alors comment elle etait sortie de son evanouissement +sous les lechades de son ane, et comment elle avait ete secourue +par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps +pendant lequel elle etait restee chez la Rouquerie, elle en vint a +la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie: + +"En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du +travail a tous ceux qui en demandent, et je me decidai a me +presenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetieres. + +-- Quand vas-tu te remettre en route?" + +Elle ne s'attendait pas a cette question qui l'interloqua: + +"Mais je ne pense pas a me remettre en route, repondit-elle apres +un moment de reflexion. + +-- Et tes parents? + +-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposes a me +faire bon accueil, car ils etaient faches avec mon pere. J'allais +pres d'eux, parce que je n'ai personne a qui demander protection, +mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve +a travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester +ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assuree de ne pas +mourir de faim, j'ai tres peur de courir de nouvelles aventures. +Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon cote. + +-- Ces parents se sont-ils jamais occupes de toi? + +-- Jamais. + +-- Alors ta prudence peut etre avisee; cependant, si tu ne veux +pas courir l'aventure d'aller frapper a une porte qui reste fermee +et te laisse dehors, pourquoi n'ecrirais-tu pas, soit a tes +parents, soit au maire ou au cure de ton village? Ils peuvent +n'etre pas en etat de te recevoir; et alors tu restes ici ou ta +vie est assuree. Mais ils peuvent aussi etre heureux de te +recevoir a bras ouverts; alors tu trouves pres d'eux une +affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes +ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une +fille de ton age qui est seule au monde, ... triste aussi. + +-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les +jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je +m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermes pour +moi qu'ils l'ont ete pour mon pere... + +-- Tes parents avaient-ils des griefs serieux contre ton pere, je +veux dire legitimes par suite de fautes graves? + +-- Je ne peux pas penser que mon pere, que j'ai connu si bon pour +tous, si brave, si genereux, si tendre, si affectueux pour ma mere +et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents +ne se sont pas faches contre lui et avec lui sans raisons +serieuses, il me semble. + +-- Evidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, +ils ne les ont pas contre toi; les fautes des peres ne retombent +pas sur les enfants. + +-- Si cela pouvait etre vrai!" + +Elle jeta ces quelques mots avec un accent si emu, que M. Vulfran +en fut frappe. + +"Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'etre accueillie +par eux. + +-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'etre repoussee. + +-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils +d'autres enfants que ton pere? + +-- Non. + +-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu +du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'etre seul au +monde. + +-- Mais justement je ne le sais que trop. + +-- La jeunesse isolee, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du +tout dans la meme situation que la vieillesse, qui n'a que la +mort." + +S'il ne pouvait pas la voir, elle de son cote ne le quittait pas +des yeux, tachant de lire en lui les sentiments que ses paroles, +trahissaient: apres cette allusion a la vieillesse, elle s'oublia +a chercher sur sa physionomie la pensee du fond de son coeur. + +"Eh bien, dit-il apres un moment d'attente, que decides-tu? + +-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'emotion +qui m'empeche de repondre; ah! si je pouvais croire que ce serait +une fille qu'on recevrait, non une etrangere qu'on repousserait! + +-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien +que la vieillesse ne peut pas plus etre seule que l'enfance. + +-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur? + +-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent. + +-- Vous croyez?", dit-elle les yeux attaches sur lui, fremissante. + +Il ne lui repondit pas directement, mais parlant a mi-voix comme +s'il s'entretenait avec lui-meme: + +"Oui, dit-il, oui, ils le sentent." + +Puis se levant brusquement comme pour echapper a des idees qui lui +seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement: + +"Au bureau." + + + +XXVI + +Quand l'ingenieur Fabry reviendrait-il? + +C'etait la question que Perrine se posait avec inquietude, puisque +ce jour-la son role d'interprete aupres des monteurs anglais +serait fini. + +Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran +continuerait-il jusqu'a la guerison de Bendit? en etait une autre +plus anxieuse encore. + +Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle +trouva Fabry dans l'atelier, occupe a inspecter les travaux qui +avaient ete faits; discretement elle se tint a une distance +respectueuse et se garda bien de se meler aux explications qui +s'echangerent, mais le chef monteur la fit quand meme intervenir: + +"Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'a nous croiser +les bras." + +Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son +cote elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-a- +dire si elle devait rester a Saint-Pipoy ou retourner a +Maraucourt. + +Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'etait M. Vulfran +qui l'avait fait venir, c'etait lui qui devait la garder ou la +renvoyer. + +Il n'arriva qu'a son heure ordinaire, amene par le directeur qui +lui rendit compte des instructions que l'ingenieur avait donnees +et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles +ne lui donnerent pas entiere satisfaction: + +"II est facheux que cette petite ne soit pas la, dit-il, +mecontent. + +-- Mais elle est la, repondit le directeur, qui fit signe a +Perrine d'approcher. + +-- Pourquoi n'es-tu pas retournee a Maraucourt? demanda +M. Vulfran. + +-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le +commanderiez, repondit-elle. + +-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois etre ici a ma disposition +quand je viens..." + +Il s'arreta, pour reprendre presque aussitot: + +"Et meme j'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt; tu vas donc +rentrer ce soir, et demain matin tu te presenteras au bureau; je +te dirai ce que tu as a faire." + +Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux +monteurs, il partit, et ce jour-la il ne fut pas question de lire +des journaux. + +Mais qu'importait; ce n'etait pas quand le lendemain semblait +assure qu'elle allait prendre souci d'une deception pour le jour +present. + +"J'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt." + +Ce fut la parole qu'elle se repeta dans le chemin qu'en venant a +Saint-Pipoy, elle avait fait a cote de Guillaume. A quoi allait- +elle etre employee? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir +s'accrocher a rien de solide. Une seule chose etait certaine: elle +ne retournait point aux cannetieres. Pour le reste il fallait +attendre; mais non plus dans la fievre de l'angoisse, car ce +qu'elle avait obtenu lui permettait de tout esperer, si elle avait +la sagesse de suivre la ligne que sa mere lui avait tracee avant +de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien +compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui +serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire +chaque fois qu'elle aurait une parole a prononcer, chaque fois +qu'elle aurait une resolution a prendre, chaque fois qu'elle +risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil +a personne. + +Elle s'en revint a Maraucourt en reflechissant ainsi, marchant +lentement, s'arretant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans +le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barriere une +jolie echappee de vue s'offrait a elle sur les prairies et les +entailles: un bouillonnement interieur, une sorte de fievre la +poussaient a hater le pas, mais volontairement elle le +ralentissait; a quoi bon se presser? C'etait une habitude qu'elle +devait prendre, une regle qu'elle devait s'imposer de ne jamais +ceder a des impulsions instinctives. + +Elle retrouva son ile dans l'etat ou elle l'avait laissee, avec +chaque chose a sa place; les oiseaux avaient meme respecte les +groseilles du saule qui ayant muri pendant son absence, +composerent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait +pas du tout. + +Comme elle etait rentree de meilleure heure que lorsqu'elle +sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitot son +souper fini, et en attendant la tombee de la nuit, elle passa la +soiree en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux a l'endroit +ou la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors +elle eut conscience que si courte qu'eut ete son absence, le temps +avait marche et amene des changements pour elle menacants. Dans +les prairies ne regnait plus le silence solennel des soirs, qui +l'avait si fortement frappee aux premiers jours de son +installation dans l'ile, quand dans toute la vallee on n'entendait +sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage +des arbres, que les frolements mysterieux des oiseaux qui +rentraient pour la nuit. Maintenant la vallee etait troublee au +loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des +grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de +voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarque en revenant +de Saint-Pipoy, la fenaison etait commencee dans les prairies les +mieux exposees, ou l'herbe avait muri plus vite; et bientot les +faucheurs arriveraient a celles de son entaille qu'un ombrage plus +epais avait retardee. + +Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle +ne serait plus habitable; mais que ce fut par la fenaison ou par +la chasse, le resultat ne devait-il pas etre le meme, a quelques +jours pres? + +Bien qu'elle fut deja habituee aux bons draps, ainsi qu'aux +fenetres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougeres +comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitte, et ce fut +seulement le soleil levant qui l'eveilla. + +A l'ouverture des grilles, elle etait devant l'entree des shedes, +mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetieres, +elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait +faire: entrer, attendre? + +Ce fut a ce dernier parti qu'elle s'arreta: puisqu'elle se tenait +devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler. + +Cette attente dura pres d'une heure; a la fin elle vit venir +Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait la. + +"M. Vulfran m'a dit de me presenter ce matin au bureau. + +-- La cour n'est pas le bureau. + +-- J'attends qu'on m'appelle. + +-- Monte." + +Elle le suivit; arrive sous la veranda, il alla s'asseoir a +califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine +devant lui. + +"Qu'est-ce que tu as fait a Saint-Pipoy?" + +Elle dit a quoi M. Vulfran l'avait employee. + +"M. Fabry avait donc ordonne des betises? + +-- Je ne sais pas. + +-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente? + +-- Sans doute je ne le suis pas. + +-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne reponds pas, c'est parce que +tu ne veux pas repondre; n'oublie pas a qui tu parles. Qu'est-ce +que je suis ici? + +-- Le directeur. + +-- C'est-a-dire le maitre, et puisque comme maitre, tout me passe +par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obeissent pas, +je les mets dehors, ne l'oublie pas." + +C'etait bien l'homme dont les ouvrieres avaient parle dans la +chambree, le maitre dur, le tyran qui voulait etre tout dans les +usines, non seulement a Maraucourt, mais encore a Saint-Pipoy, a +Bacourt, a Flexelles, partout, et a qui tous les moyens etaient +bons pour etendre et maintenir son autorite, a cote, au-dessus +meme de celle de M. Vulfran. + +"Je te demande quelle betise a faite M. Fabry, reprit-il en +baissant la voix. + +-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je +peux vous repeter les observations que M. Vulfran m'a fait +traduire pour les monteurs." + +Elle repeta ces observations sans en omettre un seul mot. + +"C'est bien tout? + +-- C'est tout. + +-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres? + +-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee +News_, et en entier la _Dundee trades report Association_. + +-- Tu sais que si tu ne me dis pas la verite, toute la verite, je +l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!" + +Un geste souligna ce dernier mot, deja si precis dans sa +brutalite. + +"Pourquoi ne dirais-je pas la verite? + +-- C'est un avertissement que je te donne. + +-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets. + +-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc la-bas; si M. Vulfran +a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir." + +Elle resta pres de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger +tant que Talouel etait la, n'osant meme pas reflechir, ne se +reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquietant, au lieu de se +rassurer, car il eut fallu, pour croire qu'elle n'avait rien a +craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui +n'etait pas dans son caractere. Ce qu'il exigeait d'elle ne se +devinait que trop: qu'elle fut son espion aupres de M. Vulfran, +tout simplement, de facon a lui rapporter ce qui se trouvait dans +les lettres qu'elle aurait a traduire. + +Si c'etait la une perspective bien faite pour l'epouvanter, +cependant elle avait cela de bon de donner a croire que Talouel +savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres a +traduire, c'est-a-dire que M. Vulfran la prendrait pres de lui +tant que Bendit serait malade. + +Cinq ou six fois en voyant paraitre Guillaume, qui, lorsqu'il ne +remplissait pas les fonctions de cocher, etait attache au service +personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, +mais toujours il avait passe sans lui adresser la parole, presse, +affaire, sortant dans la cour, rentrant. A un certain moment il +revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de +M. Vulfran, ou Talouel les suivit. Et un temps assez long +s'ecoula, coupe quelquefois par des eclats de voix qui lui +arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Evidemment +M. Vulfran avait autre chose a faire que de s'occuper d'elle et +meme de se souvenir qu'elle etait la. + +A la fin les ouvriers reparurent accompagnes de Talouel: quand ils +etaient passes la premiere fois, ils avaient la demarche resolue +de gens qui vont de l'avant et sont decides; maintenant ils +avaient des attitudes mecontentes, embarrassees, hesitantes. Au +moment ou ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de +main: + +"Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais +deja dit moi-meme? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit +moins doucement que moi, et il a eu raison. + +-- Raison! Ah! malheur! + +-- Vo n'direz point ca. + +-- Si, je le dirai parce que c'est la verite. Moi, je suis +toujours pour la verite et la justice. Place entre le patron et +vous, je ne suis pas plus de son cote que du votre, je suis du +mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; +quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez +tort. Ca ne tient pas debout vos reclamations. On vous pousse, et +vous ne voyez pas ou l'on vous mene. Vous dites que le patron vous +exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore +bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront +crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en +sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la +mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui +marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que +vous, plus vite, plus economiquement, et sans qu'on ait a perdre +son temps a discuter avec elles -- ce qui est quelque chose, +n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tire la langue, et que vous +reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on +n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai depense pour mes +nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez +cause. + +-- Mais... + +-- Si vous n'avez pas compris, c'est bete; je ne vais pas perdre +mon temps a vous ecouter." + +Ainsi congedies, les trois ouvriers s'en allerent la tete basse, +et Perrine reprit son attente jusqu'a ce que Guillaume vint la +chercher pour l'introduire dans un vaste bureau ou elle trouva +M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers +qu'appuyaient des presse-papiers marques d'une lettre en relief, +pour que la main les reconnut a defaut des yeux, et dont l'un des +bouts etait occupe par des appareils electriques et telephoniques. + +Sans l'annoncer, Guillaume avait referme la porte derriere elle. +Apres un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir +M. Vulfran de sa presence: + +"C'est moi, Aurelie, dit-elle. + +-- J'ai reconnu ton pas; approche et ecoute-moi. Ce, que tu m'as +raconte de tes malheurs, et aussi l'energie que tu as montree +m'ont interesse a ton sort. D'autre part, dans ton role +d'interprete avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai +fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontre en toi une +intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, +j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder +ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. +J'avais espere trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi +intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il +n'est plus bon qu'a faire un cocher, et encore a condition d'etre +indulgent. Veux-tu remplir aupres de moi la place que Guillaume +n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix +francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espere, je +suis content de toi." + +Suffoquee par la joie, Perrine resta sans repondre. + +"Tu ne dis rien? + +-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis emue, si +troublee que je n'en trouve pas; ne croyez pas..." + +Il l'interrompit: + +"Je crois que tu es emue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis +bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour +me satisfaire. + +Maintenant autre chose: as-tu ecrit a tes parents? + +-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier... + +-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le +bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guerison, +tout ce qui te sera necessaire. En ecrivant, tu devras dire a tes +parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux +a t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici. + +-- Certainement, je resterai ici. + +--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi +maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux ou tu seras en +relation avec les employes, a qui tu porteras mes ordres, comme +d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes +vetements d'ouvriere, qui, m'a dit Benoist, sont fatigues.... + +-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni +par paresse, ni par incurie, helas! + +-- Ne te defends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas +aller a la caisse ou l'on te remettra une fiche pour que tu +prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vetements, linge +de corps, chapeau, chaussures." + +Perrine ecoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle a la +figure grave, c'etait une belle fee qui parlait, la baguette au- +dessus d'elle. + +M. Vulfran la rappela a la realite: + +"Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que +ce choix me fixera sur ton caractere. Occupe-toi de cela. Pour +aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. A demain." + + +XXVII + +Quand a la caisse on lui remit, apres l'avoir examinee des pieds a +la tete, la fiche annoncee par M. Vulfran, elle sortit de l'usine +en se demandant ou demeurait cette Mme Lachaise. + +Elle eut voulu que ce fut la proprietaire du magasin ou elle avait +achete son calicot, parce que la connaissant deja, elle eut ete +moins genee pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre. + +Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de +M. Vulfran: "ton choix me fixera sur ton caractere". Sans doute +elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter +sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait +raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son +enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porte +dans lesquelles elle etait fiere de se pavaner; evidemment ce +n'etaient point des robes de ce genre qui convenaient +presentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver +conviendraient-elles mieux? + +On lui eut dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa +misere, qu'on allait lui donner des vetements et du linge, qu'elle +n'eut certes pas imagine que ce cadeau inespere ne la remplirait +pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient +de beaucoup en elle sur tout autre sentiment. + +C'etait place de l'Eglise que Mme Lachaise avait son magasin, +incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec +une montre d'etoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de +bijoux, de parfumerie qui eveillait les desirs, allumait les +convoitises des coquettes du pays, et leur faisait depenser la +leurs gains, comme les peres et les maris depensaient les leurs au +cabaret. + +Cette montre augmenta encore la timidite de Perrine, et comme +l'entree d'une deguenillee ne provoquait les prevenances ni de la +maitresse de maison, ni des ouvrieres qui travaillaient derriere +un comptoir, elle resta un moment indecise au milieu du magasin, +ne sachant a qui s'adresser. A la fin elle se decida a elever +l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main. + +"Qu'est-ce que c'est, petite?" demanda Mme Lachaise. + +Elle tendit l'enveloppe qui a l'un de ses coins portait imprimee +la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine". + +La marchande n'avait pas lu la fiche entiere que sa physionomie +s'eclaira du sourire le plus engageant: + +"Et que desirez-vous, mademoiselle?" demanda-t-elle en quittant +son comptoir pour avancer une chaise. + +Perrine repondit qu'elle avait besoin de vetements, de linge, de +chaussures, d'un chapeau. + +"Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous +commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer +des etoffes; vous allez voir." + +Mais ce n'etait point des etoffes qu'elle voulait voir, c'etait +une robe toute faite qu'elle put revetir immediatement ou tout au +moins le soir meme, afin de pouvoir sortir le lendemain avec +M. Vulfran. + +"Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran", dit vivement la marchande +dont la curiosite se trouvait surexcitee par cet etrange propos +qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maitre de +Maraucourt pouvait bien avoir a faire avec cette bohemienne. + +Mais au lieu de repondre a cette interrogation, Perrine continua +ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin +devait etre noire, parce qu'elle etait en deuil. + +"C'est pour aller a l'enterrement, cette robe? + +-- Non. + +-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez +employer votre robe dit ce qu'elle doit etre, sa forme, son +etoffe, son prix. + +-- La forme, la plus simple; l'etoffe, solide et legere; le prix, +le plus bas. + +-- C'est bien, c'est bien, repondit la marchande, on va vous +montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle." + +Comme le ton avait change, les manieres changerent aussi; +dignement Mme Lachaise reprit sa place a la caisse, dedaignant de +s'occuper elle-meme d'une acheteuse qui montrait de pareilles +dispositions: quelque fille de domestique sans doute, a qui +M. Vulfran faisait l'aumone d'un deuil, et encore quel domestique? + +Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en +cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint: + +"Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec +blouse en indienne noire a pois; la jupe sera un peu longue, la +blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout +ira a merveille; au reste nous n'avons pas autre chose." + +C'etait la une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgre +leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse tres +jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, +elles iraient a merveille, elle devait le croire. + +Pour les bas et les chemises, le choix etait plus facile, +puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand +elle declara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux +chemises, Mlle Virginie se montra aussi meprisante que sa +patronne, et ce fut par grace qu'elle daigna montrer les +chaussures et le chapeau de paille noire qui completaient +l'habillement de cette petite niaise: avait-on idee d'une sottise +pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine +demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps etaient +l'objet de ses desirs, ce nouvel achat limite d'ailleurs a trois +mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de +la demoiselle de magasin: + +"Moins que rien cette petite." + +-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ca? demanda +Mme Lachaise. + +-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir. + +-- Pas avant huit heures, pas apres neuf." + +Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui +envoyat ses vetements, qu'elle ne savait pas ou elle coucherait le +soir. Dans son ile, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se +passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgre le +dedain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait +pour elle de la richesse -- a besoin d'etre gardee; il fallait +donc que la nuit suivante elle eut un logement, et tout +naturellement elle pensa a le prendre chez la grand'mere de +Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers +la maison de mere Francoise, pour voir si elle trouverait la ce +qu'elle desirait, c'est-a-dire un cabinet ou une toute petite +chambre, qui ne coutat pas cher. + +Comme elle allait arriver a la barriere, elle vit Rosalie sortir +d'une allure legere. + +"Vous partez!" + +-- Et vous, vous etes donc libre!" + +En quelques mots precipites elles s'expliquerent: + +Rosalie, qui allait a Picquigny pour une commission pressee, ne +pouvait pas rentrer chez sa grand'mere immediatement comme elle +l'aurait voulu, de facon a arranger pour le mieux la location du +cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien a faire de la journee, +pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas a Picquigny? elles +reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir. + +Rapide a l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission +faite, s'agrementa si bien au retour de bavardages, de flaneries, +de courses dans les prairies, de repos a l'ombre, qu'elles ne +rentrerent que le soir a Maraucourt; mais ce fut seulement en +passant la barriere de sa grand'mere que Rosalie eut conscience de +l'heure. + +"Qu'est-ce que va dire tante Zenobie? + +-- Dame! + +-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusee. Et vous? + +-- Si vous vous etes amusee, vous qui avez avec qui vous +entretenir toute la journee, pensez ce qu'a ete notre promenade +pour moi qui n'ai personne. + +-- C'est vrai tout de meme." + +Heureusement la tante Zenobie etait occupee a servir les +pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mere +Francoise, ce qui permit qu'il se conclut assez promptement sans +etre trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, +douze francs pour un cabinet orne d'une petite glace avec une +fenetre et une table de toilette. + +A huit heures Perrine dinait seule a sa table dans la salle +commune une serviette sur ses genoux; a huit heures et demie elle +allait chercher ses vetements qui se trouvaient prets; et a neuf +heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte a clef, elle +se coucha un peu troublee, un peu grisee, la tete vacillante, mais +au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir. + +Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'apres avoir donne ses +ordres a ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux +coups numerotes dans le tableau electrique du vestibule, +M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage severe +qui la deconcerta, car bien que les yeux qui se tournerent vers +elle a son entree fussent sans regards, elle ne put se meprendre +sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour +l'avoir longuement observee. + +Assurement ce n'etait pas la bienveillance qu'exprimait cette +physionomie, mais plutot le mecontentement et la colere. + +Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on put lui reprocher? + +A cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une reponse: +ses achats, chez Mme Lachaise, etaient exageres. D'apres eux +M. Vulfran jugeait son caractere. Et elle qui s'etait si bien +appliquee a la moderation et a la discretion. Que fallait-il donc +qu'elle achetat, ou plutot n'achetat point? + +Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait +la parole d'un ton dur: + +"Pourquoi ne m'as-tu pas dit la verite? + +-- A propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, verite? demanda- +elle effrayee. + +-- A propos de ta conduite depuis ton arrivee ici? + +-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit +la verite. + +-- Tu m'as dit que tu avais loge chez Francoise. Et en partant de +chez elle ou as-tu ete? Je te previens que Zenobie, la fille de +Francoise, interrogee hier par quelqu'un qui voulait avoir des +renseignements sur toi, a dit que tu n'as passe qu'une nuit chez +sa mere, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as +fait depuis ce temps-la." + +Perrine avait ecoute le commencement de cet interrogatoire avec +emoi, mais a mesure qu'il avancait elle s'etait affermie. + +"Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitte +la chambree de mere Francoise. + +-- Qui? + +-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je +vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce +jour merite d'etre connu de vous. + +-- La place que je te destine aupres de moi exige que je sache ce +que tu es. + +-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, +vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie +vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompe. + +-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, +raconte donc." + +Elle fit ce recit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la +chambree, son degout, ses malaises, ses nausees, ses suffocations. + +"Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent? + +-- Les autres n'ont sans doute pas vecu comme moi en plein air, +car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, +et que la misere m'a appris a tout endurer; je serais morte; et je +ne pense pas que ce soit une lachete d'essayer d'echapper a la +mort. + +-- La chambree de Francoise est-elle donc si malsaine? + +-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas +que vos ouvrieres vivent la. + +-- Continue." + +Elle passa a sa decouverte de l'ile, et a son idee de s'installer +dans l'aumuche. + +"Tu n'as pas eu peur? + +-- Je suis habituee a n'avoir pas peur. + +-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la derniere sur la route +de Saint-Pipoy, a gauche? + +-- Oui, monsieur. + +-- Cette aumuche m'appartient et elle sert a mes neveux. C'est +donc la que tu as dormi? + +-- Non seulement dormi, mais travaille, mange, meme donne a diner +a Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittee que +pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester a la disposition +des monteurs, et cette nuit pour loger chez mere Francoise, ou je +peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule. + +-- Tu es donc riche que tu peux donner a diner a ta camarade? + +-- Si j'osais vous dire. + +-- Tu dois tout me dire. + +-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de +petites filles? + +-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je +ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien +long... et vide." + +Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui +accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si +heureuse et que tant de gens enviaient, et a la facon dont il +prononca le mot "vide" elle eut le coeur attendri. Elle aussi +depuis qu'elle avait perdu son pere et sa mere, pour rester seule, +savait ce que sont les journees longues et vides, que rien ne +remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les miseres de +l'heure presente, sans personne avec qui les partager, qui vous +soutienne ou vous egaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni +privations, ni miseres. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il +pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'etaient celles-la +que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette +tete penchee, ces levres, ces joues affaissees, cette physionomie +allongee par l'evocation sans doute de souvenirs penibles. + +Si elle essayait de le distraire? sans doute cela etait bien hardi +a elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle +point, puisque lui-meme demandait qu'elle parlat, d'egayer ce +sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, +elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait. + +Et tout de suite d'une voix enjouee, qui avait l'entrain d'une +chanson, elle commenca: + +"Ce qui est plus drole que notre diner, c'est la facon dont je me +suis procure les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et +aussi comment, sans rien depenser, ce qui m'eut ete impossible, +j'ai reuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous +dire, en commencant par le commencement qui expliquera comment +j'ai vecu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installee. + +Pendant son recit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prete a +couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui +certainement ne lui echapperaient pas. + +Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce +fut de la curiosite et de l'interet. + +"Tu as fait cela"!" interrompit-il plusieurs fois. + +Alors il l'interrogea pour qu'elle precisat ce que, par crainte de +le fatiguer, elle avait abrege, et lui posa des questions qui +montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement +de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employes +pour remplacer ce qui lui manquait: + +"Tu as fait cela!" + +Quand elle fut arrivee au bout de son histoire, il lui posa la +main sur les cheveux: + +"Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir +qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton +bureau et occupe ton temps comme tu voudras; a trois heures nous +sortirons." + + +XXVIII + +Son bureau, ou plutot celui de Bendit, n'avait rien pour les +dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses +trois fenetres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils +en cuir vert, les plans des differentes usines accroches aux murs +dans des cadres en bois dore, etait tres imposant et bien fait +pour donner une idee de l'importance des affaires qui s'y +decidaient. + +Tout petit au contraire etait le bureau de Bendit, meuble d'une +seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une +_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses +couleurs designaient les principales lignes de navigation; mais +cependant avec son parquet de pitchpin bien cire, sa fenetre au +milieu tendue d'un store en jute a dessins rouges, il paraissait +gai a Perrine, non seulement en lui-meme, mais encore parce qu'en +laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois +entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: a droite et +a gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et +M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilite et de la caisse, enfin +vis-a-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient +debout devant de hautes tables inclinees. + +N'ayant rien a faire et n'osant occuper la place de Bendit, +Perrine s'assit a cote de cette porte, et, pour passer le temps, +elle lut des dictionnaires qui etaient les seuls livres composant +la bibliotheque de ce bureau. A vrai dire, elle en eut mieux aime +d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentat de ceux-la, qui +lui firent paraitre les heures longues. + +Enfin la cloche sonna le dejeuner, et elle fut une des premieres a +sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, +qui, comme elle, se rendaient chez mere Francoise. + +"Eh bien, mademoiselle, vous voila donc notre camarade," dit +Mombleux, qui n'avait pas oublie son humiliation de Saint-Pipoy et +voulait la faire payer a celle qui la lui avait infligee. + +Elle fut un moment deconcertee par ces paroles dont elle sentit +l'ironie, mais elle se remit vite: + +"La votre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de +Guillaume." + +Le ton de cette replique plut sans doute a l'ingenieur, car se +tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui etait un +encouragement en meme temps qu'une approbation. + +"Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour +l'obstination n'etait pas a moitie Picard. + +-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry. + +-- C'est la meme chose. + +-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, +quand M. Bendit sera retabli, il la reprendra cette place, ce qui +ne serait pas arrive, si mademoiselle ne s'etait pas trouvee la +pour la lui garder. + +-- Il me semble que vous de votre cote, moi du mien, nous avons +contribue a la lui garder. + +-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous +devra une chandelle a tous trois, si tant est qu'un Anglais ait +jamais employe les chandelles autrement que pour son propre +usage." + +Si Perrine avait pu se meprendre sur le sens vrai des paroles de +Mombleux, la facon dont on agit avec elle chez mere Francoise, la +renseigna, car ce ne fut pas a la table des pensionnaires qu'elle +trouva son couvert mis, comme on eut fait pour une camarade, mais +sur une petite table a part, qui, pour etre dans leur salle, ne +s'en trouvait pas moins releguee dans un coin et ce fut la qu'on +la servit apres eux, ne lui passant les plats qu'en dernier. + +Mais il n'y avait la rien pour la blesser; que lui importait +d'etre servie la premiere ou la derniere, et que les bons morceaux +eussent disparu? Ce qui l'interessait, c'etait d'etre placee assez +pres d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils +diraient de tacher de se tracer une ligne de conduite au milieu +des difficultes qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les +habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, +Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait +eclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne +soupconnait meme pas, lui permettre de les eviter. Elle ne les +espionnerait pas; elle n'ecouterait pas aux portes; quand ils +parleraient, ils sauraient qu'ils n'etaient pas seuls; elle +pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations. + +Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'interessant +pour elle; leur conversation roula tout le temps du dejeuner sur +des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de +chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air +indifferent pour ne pas paraitre preter attention a leur discours. + +D'ailleurs, elle etait forcee de se hater ce matin-la, car elle +voulait interroger Rosalie pour tacher de savoir comment +M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couche qu'une fois chez +mere Francoise. + +"C'est le Mince qui est venu pendant que nous etions a Picquigny; +il a fait causer tante Zenobie sur vous, et vous savez, ca n'est +pas difficile de faire causer tante Zenobie, surtout quand elle +suppose que ca ne vaudra pas une gratification a ceux dont elle +parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passe qu'une +nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec. + +-- Quelles autres choses? + +-- Je ne sais pas, puisque je n'y etais pas, mais vous pouvez +imaginer le pire; heureusement, ca n'a pas mal tourne pour vous. + +-- Au contraire ca a bien tourne, puisque avec mon histoire j'ai +amuse M. Vulfran. + +-- Je vais la raconter a tante Zenobie; ce que ca la fera rager! + +-- Ne l'excitez pas contre moi. + +-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; +quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous +n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain; +seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos +affaires, ne les lui dites pas a elle. + +-- Soyez tranquille. + +-- C'est qu'elle est maline.[2] + +-- Mais me voila avertie." + +A trois heures, comme il l'en avait prevenue, M. Vulfran sonna +Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournee +habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour +sans visiter les differents etablissements, les uns les autres, +sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses +ordres a ses directeurs, apres avoir entendu leurs observations; +et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte +lui-meme, comme s'il n'avait point ete aveugle, par toutes sortes +de moyens qui suppleaient ses yeux voiles, + +Ce jour-la ils commencerent la visite par Flexelles, qui est un +gros village, ou sont etablis les ateliers du peignage du lin et +du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se +faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuye sur +l'epaule de Perrine, dans un immense hangar ou l'on etait en train +d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on dechargeait des wagons +qui les avaient apportes. + +C'etait la regle que partout ou il allait, on ne devait pas se +deranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, a +moins que ce ne fut pour lui repondre. Le travail continua donc +comme s'il n'etait pas la, un peu plus hate seulement dans une +regularite generale. + +"Ecoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il a Perrine, car je +veux pour la premiere fois tenter l'experience de voir par tes +yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on decharge. Tu +sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?" + +Elle hesita. + +"Ou plutot la couleur gris-perle? + +-- Gris-perle, oui, monsieur. + +-- Bon. Tu sais aussi distinguer les differentes nuances du vert: +le vert fonce, le vert clair, et aussi le gris brunatre, le rouge? + +-- Oui, monsieur, au moins a peu pres. + +-- A peu pres suffit; prends donc une petite poignee de chanvre a +la premiere balle venue et regarde-la bien de maniere a me dire +quelle est sa nuance." + +Elle fit ce qui lui etait commande, et, apres avoir bien examine +le chanvre, elle dit timidement: + +"Rouge; est-ce bien rouge? + +-- Donne-moi ta poignee." + +Il la porte a ses narines et la flaira: + +"Tu ne t'es pas trompee, dit-il, ce chanvre doit etre rouge en +effet." + +Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son etonnement, +il continua: + +"Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de +caramel? + +-- Precisement, monsieur. + +-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a ete seche au four ou il +a ete brule, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et +couleur, se controlant et se confirmant, me donnent la preuve que +tu as bien vu et me font esperer que je peux avoir confiance en +toi. Allons a un autre wagon et prends une autre poignee de +chanvre. + +Cette fois elle trouva que la couleur etait verte. + +"Il y a vingt especes de vert; a quelle plante rapportes-tu le +vert dont tu parles? + +-- A un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des +taches brunes et noires. + +-- Donne ta poignee." + +Au lieu de la porter a son nez, il l'etira des deux mains et les +brins se rompirent. + +"Ce chanvre a ete cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a ete +mouille en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis +content de toi; c'est un bon debut." + +Ils continuerent leur visite par les autres villages, Bacourt, +Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-la fut de +beaucoup la plus longue, a cause de l'inspection du travail des +ouvriers anglais. + +Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en etait +descendu, avait ete conduite a l'ombre d'un gros tremble; et au +lieu de rester aupres du cheval pour le garder, Guillaume l'avait +attache a un banc pour aller se promener dans le village, comptant +bien etre de retour avant son maitre, qui ne saurait rien de sa +fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il etait entre dans +un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si +bien que lorsque M. Vulfran etait revenu pour monter en voiture, +il n'avait trouve personne. + +"Faites chercher Guillaume", dit-il au directeur qui les +accompagnait. + +Guillaume avait ete long a trouver, a la grande colere de +M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de +son temps. + +A la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout a +fait etrange: la tete haute, le cou et le buste raides, les jambes +flechissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en +avant, qu'a chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle. + +"Voila une singuliere maniere de marcher, dit M. Vulfran, qui +avait entendu ces pas inegaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, +Benoist? + +-- On ne peut rien vous cacher. + +-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci." + +Puis s'adressant a Guillaume, qui s'arretait: + +"D'ou viens-tu? + +-- Monsieur... je vais... vous dire... + +-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, +le bruit de tes pas me le prouve. + +-- Monsieur... je vais... vous dire...." + +Tout en parlant, Guillaume avait detache le cheval, et, en +remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il +voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- +dessus sans pouvoir le saisir. + +"Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise a Maraucourt, +dit le directeur. + +-- Pourquoi ca? repliqua insolemment Guillaume qui avait entendu. + +-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la +replique; a partir de l'heure presente tu n'es plus a mon service. + +-- Monsieur... je vais... vous dire..." + +Mais, sans l'ecouter, M. Vulfran s'adressa a son directeur: + +"Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne. + +-- Sait-elle conduire? + +-- Ses parents etaient des marchands ambulants, elle a conduit +leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite? + +-- Certainement, monsieur. + +-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un +fosse, il n'ira pas de lui-meme." + +Il monta en voiture, et Perrine prit place pres de lui, attentive, +serieuse, avec la conscience bien evidente de la responsabilite +dont elle se chargeait. + +"Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de +son fouet legerement. + +-- Je ne tiens pas du tout a aller vite, je vous assure, monsieur. + +-- C'est deja quelque chose." + +Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le +phaeton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffee d'un +chapeau de paille noire, vetue de deuil, qui conduisait sagement +le vieux Coco, au lieu de le mener du train desordonne que +Guillaume obligeait la vieille bete a prendre bien malgre elle! +Que se passait-il donc? Quelle etait cette petite fille? Et l'on +se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les +gens etaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus +rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de +lui donner aupres de lui. Devant la maison de mere Francoise, la +tante Zenobie causait appuyee sur sa barriere avec deux commeres; +quand elle apercut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans +un mouvement de stupefaction, mais aussitot elle lui adressa son +salut le plus avenant accompagne de son meilleur sourire, celui +d'une amie veritable. + +"Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurelie." + +Et aussitot que la voiture eut depasse la barriere, elle raconta a +ses voisines comment elle avait procure a cette jeune personne, +qui etait leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait +aupres de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnes +au Mince: + +"Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me +doit, car elle nous doit tout." + +Quels renseignements avait-elle pu donner? + +La-dessus elle avait enfile une histoire, en prenant pour point de +depart les recits de Rosalie, qui, colportee dans Maraucourt avec +les enjolivements que chacun y mettait selon son caractere, son +gout ou le hasard, avait fait a Perrine une legende, ou plus +justement cent legendes devenues rapidement le fond de +conversations d'autant plus passionnees que personne ne +s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les +suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires +a cote. + +Si le village avait ete surpris de voir passer M. Vulfran avec +Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut +absolument stupefait. + +"Ou donc est Guillaume? s'ecria-t-il en se precipitant au bas de +l'escalier de sa veranda pour recevoir le patron. + +-- Debarque pour cause d'ivrognerie inveteree, repondit M. Vulfran +en souriant. + +-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de +prendra cette resolution, dit Talouel. + +-- Parfaitement." + +Ce mot "je suppose" etait celui qui avait commence la fortune de +Talouel dans la maison et etabli son pouvoir. Son habilete en +effet avait ete de persuader a M. Vulfran qu'il n'etait qu'une +main, aussi docile que devouee, qui n'executait jamais que ce que +le patron ordonnait ou pensait. + +Si j'ai une qualite, disait-il, c'est de deviner ce que veut le +patron, et en me penetrant de ses interets, de lire en lui." + +Aussi commencait-il presque toutes ses phrases par son mot: + +"Je suppose que vous voulez..." + +Et comme sa subtilite de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur +un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se +renseigner, il etait rare que M. Vulfran eut a faire une autre +reponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses levres: + +"Parfaitement." + +"Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran a descendre, que +celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montree +digne de votre confiance? + +-- Parfaitement. + +-- Cela ne m'etonne pas; du jour ou elle est entree ici amenee par +la petite Rosalie, j'ai pense qu'on en ferait quelque chose et que +vous la decouvririez. + +En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui +disait en insistant: + +"Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi +prete a me le rendre." + +Une demande de payement de ce marche ne se fit pas attendre; un +peu avant la sortie il s'arreta devant le bureau de Perrine et +sans entrer, a mi-voix de facon a n'etre entendu que d'elle: + +"Que s'est-il donc passe a Saint-Pipoy avec Guillaume?" + +Comme cette question n'entrainait pas la revelation de choses +graves, elle crut pouvoir repondre, et faire le recit qu'il +demandait. + +"Bon, dit-il, tu peux etre tranquille, quand Guillaume viendra +demander a rentrer, il aura affaire a moi." + + + +XXIX + +Le soir au souper, cette question: "Que s'est-il passe a Saint- +Pipoy avec Guillaume?" lui fut de nouveau posee par Fabry et par +Mombleux, car il n'etait personne de la maison qui ne sut qu'elle +avait ramene M. Vulfran, et elle recommenca le recit qu'elle avait +deja fait a Talouel; alors ils declarerent que l'ivrogne n'avait +que ce qu'il meritait. + +"C'est miracle qu'il n'ait pas verse dix fois le patron, dit +Fabry, car il conduisait comme un fou... + +-- Prononcez plutot comme un saoul, repondit Mombleux en riant. + +-- Il y a longtemps qu'il aurait du etre congedie + +-- Et qu'il l'aurait ete en effet sans certains appuis." + +Elle devint tout oreilles, mais en s'efforcant de ne pas laisser +paraitre l'attention qu'elle pretait a ces paroles. + +"Il le payait cet appui. + +-- Pouvait-il faire autrement? + +-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donne barre sur lui: on est +fort pour resister a toutes les pressions d'ou qu'elles viennent, +quand on marche droit. + +-- C'etait la le diable pour lui de marcher droit. + +-- Etes-vous sur qu'on ne l'a pas encourage dans son vice, au lieu +de le prevenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer? + +-- Je pense qu'on a du faire une drole de mine quand on ne l'a pas +vu revenir: j'aurais voulu etre la. + +-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et +rapporte aussi bien. + +-- C'est tout de meme etonnant que celui qui est victime de cet +espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux +accord d'idees dont on se vante, que cette intuition +extraordinaire ne sont que le resultat de savantes preparations: +qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprime l'opinion que le +foie de veau aux carottes etait une bonne chose, et je n'aurai pas +grand merite a vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le +veau aux carottes." + +Ils se mirent a rire en se regardant d'un air goguenard. + +Si Perrine avait eu besoin d'une cle pour deviner les noms qu'ils +ne prononcaient pas, ce mot "je suppose" la lui eut mise aux +mains; mais tout de suite elle avait compris que le "on" qui +organisait l'espionnage etait Talouel, et celui qui le subissait +M. Vulfran. + +"Enfin quel plaisir peut-il trouver a toutes ces histoires? +demanda Mombleux. + +-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de +meme on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre +qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est- +a-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, a +la tete de l'industrie francaise, fait plus de douze millions de +benefices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second +rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas deja produit, et +n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de +maisons considerables? Quand on a vu que les circonstances, les +malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre +mettre le chef dans l'impossibilite de continuer a la diriger, on +s'est arrange pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le +seul qui fut de taille a porter ce fardeau ecrasant. La meilleure +methode pour en arriver la n'etait-elle pas de faire la conquete +de celui qu'on esperait remplacer, en lui prouvant du matin au +soir qu'on etait d'une capacite, d'une force d'intelligence, d'une +aptitude aux affaires au dela de l'ordinaire? De la le besoin de +savoir a l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il +pense, de maniere a etre toujours en accord parfait avec lui, et +meme de paraitre le devancer; si bien que quand on dit: "Je +suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes", la +reponse obligee soit: "Parfaitement". + +De nouveau ils se mirent a rire, et pendant que Zenobie changeait +les assiettes pour le dessert ils garderent un silence prudent; +mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme +s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait +silencieusement dans son coin put en deviner les dessous qu'ils +brouillaient a dessein. + +"Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux. + +-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne +reparait pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ca, comme +d'etre mort probablement. + +-- C'est egal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide +tout de meme, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la +maison qu'il voudrait faire sienne. + +-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le +separe du but vise, le plus souvent il ne se mettrait pas en +route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui +est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son +point de depart a son point d'arrivee. + +-- Ce n'est pas lui qui a amene la disparition de celui dont il +compte prendre la place. + +-- Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer cette disparition +ou a la faire durer? + +-- Vous croyez? + +-- Nous n'etions ici ni l'un ni l'autre a ce moment, nous ne +pouvons donc pas savoir ce qui s'est passe; mais etant donne le +caractere du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un +evenement de cette gravite n'a pas du se produire sans qu'il ait +travaille a envenimer les choses de facon a les incliner du cote +de son interet. + +-- Je n'avais pas pense a cela, tiens, tiens! + +-- Pensez-y, et rendez-vous compte du role, je ne dis pas qu'il a +joue, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette +disparition lui permettait de prendre. + +-- Il est certain qu'a ce moment il pouvait ne pas prevoir que +d'autres heriteraient de la place du disparu; mais maintenant que +cette place est occupee, quelles esperances peut-il garder? + +-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas +aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que +ca? + +-- Vous croyez... + +-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'etait; mais depuis j'ai vu +par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-meme, +qu'il se fait un travail souterrain a propos de tout, comme a +propos de rien, qu'on devine, plutot qu'on ne le suit, dont le but +certainement est de rendre cette occupation intolerable. Y +parviendra-t-on? D'un cote arrivera-t-on a leur rendre la vie +tellement insupportable qu'ils preferent, de guerre lasse, se +retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je +n'en sais rien. + +-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas. + +-- Evidemment s'ils ne donnent pas prise a des attaques serieuses, +ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire +leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas +toujours sur la defensive; s'ils commettent des fautes, et qui +n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a +lieu de croire l'avenir assure, je ne dis pas que nous +n'assisterons pas a des revolutions interessantes. + +-- Pas interessantes pour moi les revolutions, vous savez. + +-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous a y gagner; mais que +pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? +Prendre parti pour celui-la? Ma foi non. D'autant mieux qu'en +realite mes sympathies sont pour celui dont on vise l'heritage, en +escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux +autres, le faire disparaitre bientot; ce qui, pour moi, n'est pas +du tout prouve. + +-- Ni pour moi. + +-- D'ailleurs on ne m'a jamais demande nettement mon concours, et +je ne suis pas homme a l'offrir. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je m'en tiens au role de spectateur, et quand je vois un des +personnages de la piece qui se joue sous nos yeux entreprendre une +lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui +que son audace, son energie... + +-- Sa canaillerie. + +-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'interesse, bien +que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnes +qui pourront m'atteindre. Voila pourquoi j'etudie ce personnage, +qui n'a pas que des cotes tragiques, mais qui en a aussi de +comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait. + +-- Moi je ne le trouve pas comique du tout. + +-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui a +vingt ans savait a peine lire et signer son nom, et qui a assez +courageusement travaille pour acquerir une calligraphie et une +orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le +monde ni plus ni moins qu'un maitre d'ecole? + +-- Ma foi, je trouve ca remarquable. + +-- Moi aussi je trouve ca remarquable, mais le comique c'est que +l'education n'a pas marche parallelement avec cette instruction +primaire, que le bonhomme s'imagine etre tout dans le monde, si +bien que malgre sa belle ecriture et son orthographe feroce, je ne +peux pas m'empecher de rire quand je l'entends faire usage de son +langage distingue dans lequel les haricots sont "des flageolets" +et les citrouilles "des potirons"; nous nous contentons de soupe, +lui ne mange que "du potage"; quand je veux savoir si vous avez +ete vous promener, je vous demande: "Avez-vous ete vous promener?" +lui vous dit: "Allates-vous a la promenade? Qu'eprouvates-vous? +Nous voyageames." Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se +croit superieur a tout le monde, je me dis que s'il devient maitre +des usines qu'il convoite, ce qui est possible, senateur, +administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait +nommer de l'Academie francaise, et ne comprendra pas qu'on ne +l'accueille point." + +A ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda a Perrine si +elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment +refuser? Il y avait longtemps deja qu'elle avait fini de diner, et +rester a sa place eut pu eveiller des suppositions qu'elle devait +eviter de faire naitre, si elle voulait qu'on continuat de parler +librement devant elle. + +La soiree etant douce et les gens restant assis dans la rue en +bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flaner et +transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se preta pas a +cette fantaisie, elle pretexta la fatigue pour rentrer. + +En realite ce qu'elle voulait c'etait reflechir, non dormir, et +dans la tranquillite de sa petite chambre, la porte close, se +rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait +avoir a tenir. + +Deja pendant la soiree ou elle avait entendu ses camarades de +chambree parler de Talouel, elle avait pu se le representer comme +un homme redoutable; depuis, quand il s'etait adresse a elle pour +qu'elle lui dit "toute la verite sur les betises de Fabry". en +ajoutant qu'il etait le maitre et qu'en cette qualite il devait +tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable +etablissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant +tout cela n'etait rien a cote de ce que revelait l'entretien +qu'elle venait d'entendre. + +Qu'il voulut avoir l'autorite d'un tyran a cote, au-dessus meme de +M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il esperat remplacer un +jour le tout-puissant maitre des usines de Maraucourt, et que +depuis longtemps il travaillat dans ce but, cela elle ne l'avait +pas imagine. + +Et pourtant c'etait ce qui resultait de la conversation de +l'ingenieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que +personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et +d'en parler. + +Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement designe, devait +s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de +perdre; mais cet autre c'etait elle-meme qui prenait la place de +Guillaume. + +Comment allait-elle se defendre? + +Sa situation n'etait-elle pas effrayante? Et elle n'etait qu'une +enfant, sans experience, comme sans appui. + +Cette question elle se l'etait deja posee, mais non dans les memes +conditions que maintenant. + +Et assise sur son lit, car il lui etait impossible de rester +couchee, tant son angoisse etait enervante, elle se repetait mot a +mot ce qu'elle avait entendu: + +"Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer l'absence du disparu, +et a la faire durer. + +-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, +est-elle aussi solidement occupee qu'on croit, et ne se fait-il +pas un travail souterrain pour les obliger a l'abandonner, soit en +les forcant a se retirer, soit en les faisant renvoyer?" + +S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient +designes pour remplacer le maitre, que ne pourrait-il pas contre +elle qui n'etait rien, si elle essayait de lui resister, et se +refusait a devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fut! + +Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle? + +Elle passa une partie de la nuit a agiter ces questions, mais +quand a la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en +avait vu que les difficultes sans leur trouver une seule reponse +rassurante. + + +XXX + +La premiere occupation de M. Vulfran en arrivant le matin a ses +bureaux etait d'ouvrir son courrier, qu'un garcon allait chercher +a la poste et deposait sur la table en deux tas, celui de la +France et celui de l'etranger. Autrefois il decachetait lui-meme +toute sa correspondance francaise, et dictait a un employe les +annotations que chaque lettre comportait, pour les reponses a +faire ou les ordres a donner; mais depuis qu'il etait aveugle il +se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, +qui lisaient les lettres a haute voix, et les annotaient; pour les +lettres etrangeres, depuis la maladie de Bendit, apres les avoir +ouvertes on les transmettait a Fabry si elles etaient anglaises, +allemandes a Mombleux. + +Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait +emu Perrine si violemment, M. Vulfran, Theodore, Casimir et +Talouel etaient occupes a ce travail de la correspondance, quand +Theodore, qui ouvrait les lettres etrangeres, en annoncant le lieu +d'ou elles etaient ecrites, dit: + +"Une lettre de Dakka, 29 mai. + +-- En francais? demanda M. Vulfran. + +-- Non, en anglais. + +-- La signature? + +-- Pas tres lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, +precede d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom +revient plusieurs fois; a transmettre a M. Fabry, n'est-ce pas? + +-- Non; me la donner." + +En meme temps Theodore et Talouel regarderent M. Vulfran, mais en +voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui +venait de leur echapper, et trahissait une meme curiosite, ils +prirent un air indifferent. + +"Je mets la lettre sur votre table, dit Theodore. + +-- Non, donne-la moi." + +Bientot le travail prit fin, et le commis se retira en emportant +la correspondance annotee; Theodore et Talouel voulurent alors +demander a M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais +il les renvoya, et aussitot qu'ils furent partis il sonna Perrine. + +Instantanement elle arriva. + +"Qu'est-ce que c'est que cette lettre?" demanda M. Vulfran. + +Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus; +s'il avait pu la voir, il aurait constate qu'elle palissait et que +ses mains tremblaient. + +"C'est une lettre en anglais datee de Dakka du 29 mai. + +-- La signature?" Elle la retourna: + +"Le pere Fildes. + +-- Tu en es certaine? + +-- Oui, monsieur, le pere Fildes. + +-- Que dit-elle? + +-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de +repondre? + +-- Sans doute, mais vite." + +Elle eut voulu obeir a cet ordre, cependant son emotion, au lieu +de se calmer, s'etait accrue, les mots dansaient devant ses yeux +troubles. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Monsieur, cela est difficile a lire, et difficile aussi a +comprendre: les phrases sont longues. + +-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?" + +Un certain temps s'ecoula encore avant qu'elle repondit; enfin +elle dit: + +"Le pere Fildes explique que le pere Leclerc a qui vous aviez +ecrit est mort, et que lui-meme, charge par le pere Leclerc de +vous repondre, en a ete empeche par une absence, et aussi par la +difficulte de reunir les renseignements que vous demandez; il +s'excuse de vous ecrire en anglais, mais il ne possede +qu'imparfaitement votre belle langue. + +-- Ces renseignements! s'ecria M. Vulfran. + +-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore la. + +Bien que cette reponse eut ete faite sur le ton d'une extreme +douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien a la bousculer. + +"Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre francaise que tu +lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voila +ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le +bureau de Bendit, ou tu la traduiras aussi fidelement que +possible, en ecrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds +pas une minute. J'ai hate, tu le vois, de savoir ce qu'elle +contient." + +Elle s'eloignait, il la retint: + +"Ecoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires +personnelles qui ne doivent etre connues de personne; tu entends, +de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui +ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais meme ne laisser +rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte +que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidelement, sois +certaine que tu t'en trouveras bien. + +-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour meriter cette +confiance. + +-- Va vite et fais vite." + +Malgre cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite a +ecrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout a l'autre, +la relut, et ce fut seulement apres cela qu'elle prit une grande +feuille de papier et commenca. + +"Dakka, 29 mai. + +"Tres honore monsieur, + +"J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la +douleur de perdre notre reverend pere Leclerc a qui vous aviez +bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous +paraissez attacher une importance qui me decide a vous repondre a +sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tot, +empeche que j'ai ete par des voyages dans l'interieur, et retarde +d'autre part par les difficultes, qu'apres plus de douze ans +ecoules, j'ai eprouvees a reunir ces renseignements d'une facon un +peu precise; je fais donc appel a toute votre bienveillance pour +qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous +ecrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle +langue en est seule la cause." + +Apres avoir ecrit cette phrase qui etait veritablement longue, +comme elle l'avait dit a M. Vulfran, et qui par cela seul +presentait de reelles difficultes pour etre mise au net, elle +s'arreta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de +toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, +qu'elle avait fermee, s'ouvrit devant Theodore Paindavoine qui +entra et lui demanda un dictionnaire anglais-francais. + +Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le +ferma et le tendit a Theodore. + +"Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant pres d'elle. + +-- Oui, mais je peux m'en passer. + +-- Comment cela? + +-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots francais que +pour le sens des mots anglais, un dictionnaire francais le +remplacera tres bien." + +Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne put pas voir ses +yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par- +dessus son epaule. + +"C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?" + +Elle fut surprise qu'il connut cette lettre qui devait rester si +rigoureusement secrete. Mais tout de suite elle reflechit que +c'etait peut-etre pour la connaitre qu'il l'interrogeait, et cela +paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait +etre un pretexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire +anglais-francais puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais? + +"Oui, monsieur, dit-elle. + +-- Et cela va bien cette traduction?" + +Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; +alors vivement elle tourna son papier de facon a ce qu'il ne le +vit que de cote. + +"Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je +cherche, ... c'est un brouillon. + +-- Cela ne fait rien. + +-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte." + +Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus; +si elle avait commence a se defendre par un moyen detourne, +maintenant elle etait resolue a faire tete, meme a l'un des chefs +de la maison. + +Il avait jusque-la parle sur le ton de la plaisanterie, il +continua: + +"Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme a faire +le maitre d'ecole avec une jolie jeune fille comme vous? + +-- Non, monsieur, c'est impossible. + +-- Allons donc." + +-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle resista. + +"Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre. + +-- C'est une plaisanterie. + +-- Pas pour moi, rien n'est plus serieux: M. Vulfran m'a defendu +de laisser voir cette lettre par personne, j'obeis a M. Vulfran. + +-- C'est moi qui l'ai ouverte. + +-- La lettre en anglais n'est pas la traduction. + +-- Mon oncle va me la montrer tout a l'heure cette fameuse +traduction. + +-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il +m'a donne ses ordres, j'obeis, pardonnez-le moi." + +Il y avait tant de resolution dans son accent et dans son attitude +que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il +faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point? + +Theodore n'osa pas aller jusque-la: + +"Je suis enchante de voir, dit-il, la fidelite que vous montrez +pour les ordres de mon oncle, meme dans les choses +insignifiantes." + +Lorsqu'il eut referme la porte, Perrine voulut se remettre au +travail, mais elle etait si bouleversee que cela lui fut +impossible. Qu'allait-il advenir de cette resistance, dont il se +disait enchante quand au contraire il en etait furieux? S'il +voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, miserable sans +defense, contre un ennemi qui etait tout-puissant? Au premier coup +qu'il lui porterait, elle serait brisee. Et alors il faudrait +qu'elle quittat cette maison, ou elle n'aurait que passe. + +A ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussee, et +Talouel entra a pas glisses, les yeux fixes sur le pupitre ou la +lettre et son commencement de traduction se trouvaient etales. + +"Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ca marche-t-il? + +-- Je ne fais que commencer. + +-- M. Theodore t'a derangee. Qu'est-ce qu'il voulait? + +-- Un dictionnaire anglais-francais. + +-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais. + +-- Il ne me l'a pas dit. + +-- Il ne t'a pas demande ce qu'il y a dans cette lettre? + +-- Je n'en suis qu'a la premiere phrase. + +-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue. + +-- Je ne l'ai pas encore traduite. + +-- Tu ne l'as pas ecrite en francais, mais tu l'as lue." + +Elle ne repondit pas. + +"Je te demande si tu l'as lue; tu me repondras peut-etre. + +-- Je ne peux pas repondre. + +-- Parce que? + +-- Parce que M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre. + +-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous +les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les +faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaitre ce +qui le concerne. + +-- Meme ses affaires personnelles? + +-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette +lettre?" + +Elle comprit qu'elle s'etait laissee surprendre. + +"Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demande si, dans le cas +d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaitre le +contenu de cette lettre. + +-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois +les connaitre, et cela dans l'interet meme de M. Vulfran. Ne sais- +tu pas qu'il est devenu malade, a la suite de chagrins qui ont +failli le tuer? Que tout a coup il apprenne une nouvelle qui lui +apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette +nouvelle trop brusquement annoncee, sans preparation, peut lui +etre mortelle. Voila pourquoi je dois savoir a l'avance ce qui le +touche, pour le preparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui +lisais ta traduction tout simplement." + +Il avait debite ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne +ressemblait en rien a ses manieres ordinaires si raides et si +hargneuses. + +Comme elle restait muette, le regardant avec une emotion qui la +faisait toute pale, il continua: + +"J'espere que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je +t'explique la, et aussi de quelle importance il est pour tous, +pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi- +meme qui viens de trouver aupres de lui une bonne place qui ne +peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sante ne soit pas +ebranlee par des coups violents auxquels elle ne resisterait pas. +Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le +parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue +le desespere. Voila pourquoi nous devons tous ici travailler a lui +adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il +a mis sa confiance." + +Perrine n'eut rien su de Talouel, qu'elle se fut sans doute laisse +prendre a ces paroles habilement arrangees pour la troubler et la +toucher; mais apres ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la +chambree qui a la verite n'etaient que de pauvres ouvrieres, et de +Fabry et de Mombleux qui eux etaient des hommes capables de savoir +les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas +plus ajouter foi a la sincerite de ce discours, qu'avoir confiance +dans le devouement du directeur: il voulait la faire parler, voila +tout, et pour en arriver la tous les moyens lui etaient bons: le +mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eut pu avoir des doutes +a ce sujet, que la tentative de Theodore aupres d'elle devait +l'empecher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur +n'etait sincere, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la +lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'etait donc contre eux +que M. Vulfran prenait ses precautions quand il lui disait: "S'il +se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne +rien dire, mais meme ne laisser rien deviner;" et c'etait a +M. Vulfran, qui certainement avait prevu ces tentatives, a lui +seul qu'elle devait obeir, sans prendre autrement souci des +coleres et des haines qu'elle allait accumuler contre elle. + +Il etait debout devant elle, appuye sur son bureau, penche vers +elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle +fit appel a tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui +trahissait son emotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle +dit: + +"M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre a personne." + +Il se redressa furieux de cette resistance, mais presque aussitot +se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les +manieres comme dans l'accent: + +"Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un +autre lui-meme. + +Elle ne repondit pas, + +"Tu es donc stupide? s'ecria-t il d'une voix etouffee. + +-- Sans doute, je le suis. + +-- Alors, tache de comprendre qu'il faut etre intelligent pour +occuper la place que M. Vulfran t'a donnee aupres de lui, et que +puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette +place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon +devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien, reflechis-y, pense a ce qu'est ta situation +aujourd'hui, represente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et +prends une resolution que tu me feras connaitre ce soir." + +La-dessus, apres avoir attendu un moment sans qu'elle faiblit, il +sortit a pas glisses comme il etait entre. + + +XXXI + +"Reflechis." + +Elle eut voulu reflechir; mais comment, alors que M. Vulfran +attendait? + +Elle se remit donc a sa traduction, se disant que pendant qu'elle +travaillerait, son emotion se calmerait peut-etre, et qu'alors +elle serait sans doute mieux en etat d'examiner sa situation et de +decider ce qu'elle avait a faire. + +"La principale difficulte que j'ai, comme je vous le dis, +rencontree dans mes recherches, a ete celle du temps qui s'est +ecoule depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher +fils. Tout d'abord je vous avoue que, prive des lumieres de notre +reverend pere Leclerc qui avait beni cette union, j'ai ete +completement desoriente, et que j'ai du chercher de differents +cotes avant de recueillir les elements d'une reponse qui put vous +satisfaire. + +"De ces elements il resulte que celle qui est devenue la femme de +M. Edmond Paindavoine etait une jeune personne douee de toute les +qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la tendresse de +l'ame, la droiture du caractere, sans parler de ces charmes +personnels qui, pour etre ephemeres, n'en ont pas moins une +importance souvent decisive pour ceux qui laissent leur coeur se +prendre par les vanites de ce monde." + +Quatre fois elle recommenca la traduction de cette phrase, la plus +entortillee a coup sur de cette lettre, mais elle s'acharna a la +rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce +travail, et si elle n'arriva pas a se satisfaire elle-meme, au +moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait. + +"Le temps n'est plus ou tout le savoir des femmes hindoues +consistait dans la science de l'etiquette, dans l'art de se lever +ou s'asseoir, et ou toute instruction, en dehors de ces points +essentiels, etait considere comme une decheance; aujourd'hui un +grand nombre, meme parmi celles des hautes castes, ont l'esprit +cultive et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'etude etait +placee sous l'invocation de la deesse Sarasvati. Celle dont je +parle appartenait a cette categorie, et son pere ainsi que sa +mere, qui etaient de famille brahmane, c'est-a-dire deux fois nes, +selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'etre convertis +a notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par +notre reverend pere Leclerc pendant les premieres annees de sa +mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le +_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que +qui perd sa foi perd sa caste, c'est-a-dire son rang, ses +relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par +cela seul qu'elle se faisait chretienne, se faisait en quelque +sorte paria. + +"Il vous paraitra donc tout naturel que, rejetee du monde hindou, +elle se soit tournee du cote de la societe europeenne, si bien +qu'une association d'affaires et d'amitie l'a unie a une famille +francaise pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique +importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) +et Bercher (le Francais). + +"Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine +fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'eprit d'elle; ce +qui s'explique par cette raison principale qu'elle etait bien +reellement la jeune fille que je viens de vous depeindre, tous les +temoignages que j'ai reunis concordent entre eux pour l'affirmer, +mais je ne peux pas en parler moi-meme, puisque je ne l'ai pas +connue et ne suis arrive a Dakka qu'apres son depart. + +"Pourquoi s'eleva-t-il des empechements au mariage qu'ils +voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas a +traiter. + +"Quoi qu'il en ait ete, le mariage fut celebre, et dans notre +chapelle le reverend pere Leclerc donna la benediction nuptiale a, +M. Edmond Paindavoine et a Mlle Marie Doressany; l'acte de ce +mariage est inscrit a sa date sur nos registres, et il pourra vous +en etre delivre une copie si vous en faites la demande. + +"Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vecut dans la maison des +parents de sa femme ou une enfant, une petite fille, leur fut +accordee par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont +gardes d'eux ceux qui a Dakka les ont alors connus sont des +meilleurs, et les representent comme le modele des epoux, se +laissant peut-etre emporter par les plaisirs mondains, mais cela +n'etait-il pas de leur age, et l'indulgence ne doit-elle pas etre +accordee a la jeunesse? + +"Longtemps prospere, la maison Doressany et Bercher eprouva coup +sur coup des pertes considerables qui amenerent une ruine +complete: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois +d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond +Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme +collecteur de plantes et de curiosites de toutes sortes pour des +maisons anglaises: avec lui il avait emmene sa jeune femme et sa +petite fille alors agee de trois ans environ. + +"Depuis il n'est pas revenu a Dakka, mais j'ai su par un de ses +amis a qui il a ecrit plusieurs fois, et aussi par un de nos peres +qui tenait ces renseignements du reverend pere Leclerc, reste en +correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habite pendant +plusieurs annees la ville de Dehra, choisie par lui comme centre +d'exploration, sur la frontiere thibetaine et dans l'Himalaya, +qui, dit cet ami, ont ete fructueuses. + +"Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette +ville, et si vous pensez que cela peut vous etre utile dans vos +recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour +un de nos peres dont le concours pourrait peut-etre les +faciliter." + +Enfin elle etait terminee, la terrible lettre, et tout de suite +apres le dernier mot ecrit, sons meme traduire la formule de +politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit +vivement aupres de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout a +l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas +aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience. + +"Tu as ete bien lente, dit-il. + +-- La lettre est longue et difficile. + +-- N'as-tu pas ete derangee aussi? J'ai entendu la porte de ton +bureau s'ouvrir et se fermer deux fois." + +Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait repondre +sincerement: peut-etre etait-ce la seule solution honnete et juste +aux questions qu'elle avait agitees sans leur trouver de reponses +satisfaisantes: + +"M. Theodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau. + +-- Ah!" + +Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arretant, il +reprit: + +"La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi pres de +moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix," + +Elle fit sa lecture comme il lui etait commande, et d'une voix +plutot faible que forte. + +De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser a +elle, en suivant sa pensee: + +... Modele des epoux, + +... Plaisirs mondains, + +... Maisons anglaises, quelles maisons? + +... Un de ses amis; quel ami? + +... De quelle epoque datent ces renseignements? + +Et quand elle fut arrivee a la fin de la lettre, resumant ses +impressions, il dit; + +"Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-la ont donc +l'esprit vague!" + +Comme ces observations ne lui etaient pas faites directement, +Perrine n'avait garde de repondre; alors un silence s'etablit que +M. Vulfran ne rompit qu'apres un temps de reflexion assez long: + +"Peux-tu traduire du francais en anglais comme tu viens de +traduire de l'anglais en francais? + +-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui. + +-- Une depeche? + +-- Oui, je crois. + +-- Eh bien, assieds-toi a la petite table et ecris." + +Il dicta: + +"Pere Fildes + +"Mission + +"Dakka. + +"Remerciements pour lettre." + +"Priere envoyer par depeche, reponse payee vingt mots, nom de +l'ami qui a recu nouvelles, derniere date de celles-ci. Envoyer +aussi nom du pere de Dehra. Lui ecrire pour le prevenir que je +m'adresse a lui directement. + +"Paindavoine." + +"Traduis cela en anglais, et fais plutot plus court que plus long; +a 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; ecris tres +lisiblement." + +La traduction fut assez vivement achevee et elle la lut a haute +voix. + +"Combien de mots? demanda-t-il. + +-- En anglais quarante-cinq," + +Alors il calcula tout haut: + +"Cela fait 72 francs pour la depeche, 32 pour la reponse; 104 +francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-meme au +telegraphe et la liras a la receveuse, pour qu'elle ne commette +pas d'erreur." + +En traversant la veranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans +les poches, se promenait la, de maniere a surveiller tout ce qui +se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux. + +"Ou vas-tu? demanda-t-il. + +-- Au telegraphe porter une depeche." + +Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit +en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lachee, il +l'aurait dechiree, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant +qu'elle etait en anglais, il eut un mouvement de colere. + +"Tu sais que tu as a me parler tantot, dit-il. + +-- Oui, monsieur." + +Ce fut seulement a trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il +la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'etait demandee qui +remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran +lui dit de prendre place a ses cotes, apres avoir renvoye le +cocher qui avait amene Coco. + +"Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que +tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons a +parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls." + +Ce fut seulement apres etre sortis du village ou sur leur passage +se manifesta la meme curiosite que la veille, et quand ils +roulerent doucement a travers les prairies ou la fenaison etait +dans son plein, que M. Vulfran, jusque-la silencieux, prit la +parole, au grand emoi de Perrine qui eut bien voulu retarder +encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour +elle, semblait-il. + +"Tu m'as dit que M. Theodore et M. Talouel etaient venus dans ton +bureau. + +-- Oui, monsieur. + +-- Que te voulaient-ils?" + +Elle hesita, le coeur serre. + +"Pourquoi hesites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire? + +-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empeche pas que +j'hesite. + +-- On ne doit jamais hesiter a faire son devoir; si tu crois que +tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois repondre a ma +question, car je te questionne, reponds. + +-- Je crois que je dois repondre. + +-- Je t'ecoute." + +Elle raconta exactement ce qui s'etait passe entre Theodore et +elle, sans un mot de plus, sans un de moins. + +"C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivee au +bout. + +-- Oui, monsieur, tout. + +-- Et Talouel?" + +Elle recommenca pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le +neveu, aussi fidelement, en arrangeant seulement un peu ce qui +avait rapport a la maladie de M. Vulfran, de facon a ne pas +repeter "qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncee, sans +preparation pouvait le tuer". Puis, apres la premiere tentative de +Talouel, elle dit ce qui s'etait passe pour la depeche, sans +cacher le rendez-vous qui lui etait assigne a la fin de la +journee. + +Tout a son recit, elle avait laisse Coco prendre le pas, et le +vieux cheval, abusant de cette liberte, se dandinait +tranquillement, humant la bonne odeur du foin seche que la brise +tiede lui soufflait aux naseaux, en meme temps qu'elle apportait +les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les +premieres annees de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaille, +il galopait a travers les prairies avec les juments et ses +camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient a +trainer un jour des voitures sur les routes poussiereuses, a +peiner, a souffrir les coups de fouet et les brutalites. + +Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et +comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sut qu'elle tenait les +yeux attaches sur lui, elle vit que son visage trahissait une +preoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de +mecontentement que de tristesse; enfin, il dit: + +"Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne +t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas +repetees, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la +resistance que tu as honnetement opposee a ces tentatives, je +saurais te defendre. Au reste, je suis responsable de ce qui +arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommande +de ne pas parler de cette lettre qui devait eveiller certaines +curiosites, et, des lors, je n'aurais pas du t'y exposer. A +l'avenir, il n'en sera plus ainsi. A partir de demain, tu +abandonneras le bureau de Bendit, ou l'on peut aller te trouver, +et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu +as ecrit ce matin la depeche; devant moi on ne te questionnera +pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des +bureaux, chez Francoise, a partir de ce soir, tu auras une chambre +au chateau et tu mangeras avec moi. Je prevois que je vais +entretenir avec les Indes un echange de lettres et de depeches que +tu seras seule a connaitre. Il faut que je prenne mes precautions +pour qu'on ne cherche pas a t'arracher de force, ou a te tirer +adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Pres de +moi, tu seras defendue. De plus, ce sera ma reponse a ceux qui ont +voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement a +ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une +recompense pour toi." + +Perrine, qui avait commence par trembler, s'etait bien vite +rassuree; maintenant, elle etait si violemment secouee par la joie +qu'elle ne trouva pas un mot a repondre. + +"Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montre dans +la lutte contre la misere; quand on est brave comme tu l'as ete, +on est honnete; tu viens de me prouver que je ne me suis pas +trompe, et que je peux me fier a toi, comme si je te connaissais +depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as du entendre parler de +moi avec envie: etre a la place de M. Vulfran, etre M. Vulfran, +quel bonheur! La verite est que la vie m'est dure, tres dure, plus +penible, plus difficile que pour le plus miserable de mes +ouvriers. Qu'est la fortune sans la sante qui permet d'en jouir? +le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes epaules +m'ecrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers +vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, +travailler, et que si je leur manquais ce serait un desastre, pour +tous la misere, pour un grand nombre la faim, la mort peut-etre. +Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que +j'ai creee, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!" + +Une pause s'etablit et l'aprete de cette plainte emplit de larmes +les yeux de Perrine; mais bientot M. Vulfran reprit: + +"Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par +la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils +et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux +pas parler, des dissentiments graves qui nous ont separes et qui, +apres son mariage conclu malgre mon opposition, ont amene une +rupture complete, mais n'ont pas eteint mon affection pour lui, +car je l'aime, apres tant d'annees d'absence, comme s'il etait +encore l'enfant que j'ai eleve, et quand je pense a lui, c'est-a- +dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant +que je vois de mes yeux sans regard. A son pere, mon fils a +prefere la femme qu'il aimait et qu'il avait epousee par un +mariage nul. Au lieu de revenir pres de moi, il a accepte de vivre +pres d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. +J'ai espere qu'il cederait; il a du croire que je cederais moi- +meme. Mais nous avons le meme caractere: nous n'avons cede ni l'un +ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Apres ma maladie +qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le +tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il +reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu evidemment par cette +femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, +la miserable!..." + +Perrine ecoutait, suspendue aux levres de M. Vulfran, ne respirant +pas; a ce mot, elle interrompit: + +"La lettre du pere Fildes dit: "Une jeune personne douee des plus +charmantes qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la +tendresse de l'ame, la droiture du caractere", on ne parle pas +ainsi d'une miserable. + +-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait +capital qui m'a inspire contre elle l'exasperation et la haine, +c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il +convient a une creature de son espece, pour qu'il puisse retrouver +et reprendre ici la vie qui doit etre la sienne. Enfin par elle +nous sommes separes, et tu vois que, malgre les recherches que +j'ai fait entreprendre, je ne sais meme pas ou il est; comme moi, +tu vois les difficultes qui s'opposent a ces recherches. Ce qui +complique ces difficultes, c'est une situation particuliere que je +dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une +enfant de ton age; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes a peu +pres compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas +m'aider dans ma tache. La longue absence, la disparition de mon +fils, notre rupture, le long temps qui s'est ecoule depuis les +dernieres nouvelles qu'on a recues de lui, ont fatalement eveille +certaines esperances. Si mon fils n'etait plus la pour prendre ma +place quand je serai tout a fait incapable d'en porter les +charges, et pour heriter de ma fortune quand je mourrai, qui +occuperait cette place? A qui cette fortune reviendrait-elle? +Comprends-tu les esperances embusquees derriere ces questions? + +-- A peu pres, monsieur. + +-- Cela suffit, et meme j'aime autant que tu ne les comprennes pas +tout a fait. Il y a donc pres de moi, parmi ceux qui devraient me +soutenir et m'aider, des personnes qui ont interet a ce que mon +fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet interet trouble +leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! +Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappe d'un +si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. +Que ferais-je en ce monde si Edmond etait mort? C'est la loi de la +nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents +perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les +unes que les autres qui prouvent l'insanite de ces esperances. Si +Edmond avait peri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eut +ete la premiere a m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas +etre mort; je serais un pere sans foi d'admettre le contraire." + +Perrine ne tenait plus ses yeux attaches sur M. Vulfran, mais elle +les avait detournes pour cacher son visage, comme s'il pouvait le +voir. + +"Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire a cette mort, +et cela explique leur curiosite en meme temps que les precautions +que je prends pour que tout ce qui se rapporte a mes recherches +reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies +la tache a laquelle je t'associe: rendre un fils a son pere; et je +suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer +fidelement. Et puis je t'en parle encore, parce que c'a toujours +ete ma regle de vie d'aller droit a mon but, en disant franchement +ou je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et +ont suppose que je jouais au fin; ils en ont toujours ete punis. +On a deja tente de te circonvenir; on le tentera encore, cela est +probable, et de differents cotes; te voila prevenue, c'est tout ce +que je devais faire." + +Ils etaient arrives en vue des cheminees de l'usine de Hercheux, +de toutes la plus eloignee de Maraucourt; encore quelques tours de +roues, ils entraient dans le village. + +Perrine, bouleversee, fremissante, cherchait des paroles pour +repondre et ne trouvait rien, l'esprit paralyse par l'emotion, la +gorge serree, les levres seches: + +"Et moi, s'ecria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis a +vous, monsieur, de tout coeur." + + +XXXII + +Le soir, la tournee des usines achevee, au lieu de revenir aux +bureaux comme c'etait la coutume, M. Vulfran dit a Perrine de le +conduire directement au chateau; et pour la premiere fois elle +franchit la magnifique grille doree, chef-d'oeuvre de serrurerie, +qu'un roi n'avait pu se donner a l'une des dernieres expositions, +racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvee +trop chere pour sa maison de campagne. + +"Suis la grande allee circulaire", dit M. Vulfran. + +Pour la premiere fois aussi elle vit de pres les massifs de fleurs +que jusque-la elle n'avait apercus que de loin, formant des taches +rouges ou roses sur le velours fonce des gazons tondus ras. +Habitue a faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, +sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, +a droite et a gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les +arbustes que leur beaute rendait dignes d'etre isoles en belle +vue; car, bien que leur maitre ne put plus les admirer comme +naguere, rien n'avait ete change dans l'ordonnance des jardins, +aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornes qu'au +temps ou, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue +avec fierte. + +De lui-meme, Coco s'arreta devant le large perron, ou un vieux +domestique, prevenu par le coup de cloche du concierge, attendait. + +"Bastien, tu es la? demanda M. Vulfran sans descendre. + +-- Oui, monsieur. + +-- Tu vas conduire cette jeune personne a la chambre des +papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras a ce qu'on lui +donne tout ce qui peut lui etre necessaire pour sa toilette; tu +mettras son couvert vis-a-vis le mien; en passant, envoie-moi +Felix, qu'il me conduise aux bureaux." + +Perrine se demandait si elle etait eveillee. + +"Nous dinerons a huit heures, dit M. Vulfran; jusque-la tu es +libre." + +Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant +eblouie, comme si elle etait transportee dans un palais enchante. + +Et reellement, le hall monumental, d'ou partait un escalier +majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis +tracait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un +palais? A chaque palier, de belles fleurs etaient groupees avec +des plantes a feuillage dans de vastes jardinieres, et leur parfum +embaumait l'air renferme. + +Bastien la conduisit au second etage, et, sans entrer, lui ouvrit +une porte: + +"Je vais vous envoyer la femme de chambre", dit-il en se retirant. + +Apres avoir traverse une petite entree sombre, elle se trouva dans +une grande chambre tres claire. tendue d'etoffe de couleur ivoire, +semee de papillons aux nuances vives qui voletaient legerement; +les meubles etaient en erable mouchete, et sur le tapis gris +s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: +paquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or. + +Que cela etait frais et joli! + +Elle n'etait pas revenue de son emerveillement, et s'amusait +encore a enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le +repoussait, quand la femme de chambre entra: + +"Bastien m'a dit de me mettre a la disposition de mademoiselle." + +Une femme de chambre en toilette claire, coiffee d'un bonnet de +tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans +une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les +rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se +reconnaitre. + +"Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien... +il me semble. + +-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son +appartement." + +Ce qu'elle appelait "montrer l'appartement", c'etait ouvrir les +portes d'une armoire a glace et d'un placard, ainsi que les +tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de +ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur +un bouton pose dans la tenture: + +"Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-la pour +l'eclairage." + +Instantanement la chambre, l'entree et le cabinet de toilette +s'eclairerent d'une lumiere eblouissante qui, instantanement +aussi, s'eteignit; et il sembla a Perrine qu'elle etait encore +dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait +assaillie et que les eclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui +montraient son chemin ou le noyaient d'ombre. + +"Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me +sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi." + +Mais ce dont "mademoiselle avait besoin", c'etait d'etre seule, +autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, +ayant ete jetee hors d'elle-meme par tout ce qui lui etait arrive +depuis le matin. + +Que d'evenements, que de surprises en quelques heures, et qui lui +eut dit le matin, quand, sous les menaces de Theodore et de +Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au +contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il +pas de quoi rire de penser que c'etait leur hostilite meme qui +faisait sa fortune? + +Mais combien plus encore eut-elle ri si elle avait pu voir la tete +du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des +bureaux. + +"Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit +Talouel. + +-- Mais non. + +-- Pourtant, vous vous faites ramener par Felix? + +-- C'est qu'en passant je l'ai deposee au chateau, afin qu'elle +ait le temps de se preparer pour le diner. + +-- Diner! Je suppose...." + +Il etait tellement suffoque qu'il ne trouva pas tout de suite ce +qu'il devait supposer. + +"Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer. + +-- Je suppose que vous la faites diner avec vous. + +-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir pres de moi +quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui je pourrais +avoir confiance. Justement cette petite fille me parait reunir ces +qualites: intelligente elle l'est, j'en suis sur; discrete et +fidele, elle l'est aussi, j'en ai la preuve." + +Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de facon que Talouel ne +put se meprendre sur le sens de ces paroles. + +"Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposee +a certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude +qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui +m'obligerait a me separer de ces autres..." + +Il appuya sur ce mot: + +"... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle +travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, +elle mangera a ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas +qu'elle egayera de son babil, et elle habitera le chateau." + +Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il +n'etait ni dans son caractere, ni dans sa ligne de conduite de +faire formellement la plus legere opposition aux idees du patron, +il dit: + +"Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que +tres justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle. + +-- Je le suppose aussi." + +Pendant ce temps, Perrine, accoudee au balcon de sa fenetre, +revait en regardant la vue qui se deroulait devant elle: les +pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses +maisons et l'eglise, les prairies, les entailles dont l'eau +argentee miroitait sous les rayons obliques du soleil qui +s'abaissait, et vis-a-vis, de l'autre cote, le bouquet de bois ou +elle s'etait assise, le jour de son arrivee, et ou dans la brise +du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mere qui +murmurait: "Je te vois heureuse". + +Elle avait pressenti l'avenir la chere maman, et les grandes +marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient +aussi dit vrai: heureuse, elle commencait a l'etre; et si elle +n'avait pas encore reussi tout a fait, ni meme beaucoup, au moins +devait-elle reconnaitre qu'elle etait en passe de reussir plus +qu'un peu; qu'elle fut patiente, qu'elle sut attendre, et le reste +viendrait a son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misere, +ni le besoin dans ce chateau ou elle etait entree si vite. + +Quand le sifflet des usines annonca la sortie, elle etait encore a +son balcon planant dans sa reverie, et ce furent ses coups +stridents qui la ramenerent de l'avenir dans la realite presente. +Alors du haut de l'observatoire d'ou elle dominait les rues du +village et les routes blanches a travers les prairies vertes et +les champs jaunes, elle vit se repandre la fourmiliere noire des +ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda +pas a se diviser en plusieurs courants, a se morceler a l'infini, +et a ne former bientot plus que des petits groupes qui eux-memes +s'evanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la +voiture de M. Vulfran monta l'allee circulaire au pas tranquille +du vieux Coco. + +Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le +lui avait recommande, elle fit sa toilette, en se livrant a une +veritable debauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, -- +d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfume de fines odeurs, - +- et ce fut seulement quand la pendule placee sur sa cheminee +sonna huit heures qu'elle descendit. + +Elle se demandait comment elle trouverait la salle a manger, mais +elle n'eut pas a la chercher, un domestique en habit noir, qui se +tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitot M. Vulfran +entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un +chemin en coutil pose sur le tapis, ce qui permettait a ses pieds +de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidees, +au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une +lourde argenterie ciselee et de cristaux tailles dont les facettes +refletaient les eclairs de la lumiere electrique qui tombait du +lustre. + +Un moment elle se tint debout derriere sa chaise, ne sachant trop +ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide: + +"Assieds-toi." + +Aussitot le service commenca, et le domestique qui l'avait amenee +posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en +apportait une autre a son maitre, celle-la pleine jusqu'au bord. + +Elle eut dine seule avec M. Vulfran qu'elle se fut trouvee a son +aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux +valets de chambre qu'elle sentait ramasses sur elle, pour voir +sans doute comment mangeait une petite bete de son espece, elle se +sentait intimidee, et cet examen n'etait pas sans la gener un peu +dans ses mouvements. + +Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse. + +"Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux +soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, +toi, qui vois clair, d'en faire autant. + +-- J'ai ete si longtemps privee de soupe, que j'en mangerais bien +deux fois aussi." + +Mais ce ne fut pas une assiette du meme potage qu'on leur servit, +ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-la, avec des carottes +et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan. + +Au reste, le diner garda en tout, excepte pour le dessert, cette +simplicite, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une +salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes a pied +avec des gateaux et quatre compotiers charges de fruits +admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaute, des fleurs +du surtout. + +"Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit +ces fruits", dit M. Vulfran. + +Elle avait commence par se servir discretement quelques cerises, +mais M. Vulfran voulut qu'elle prit aussi des abricots, des peches +et du raisin, + +"A ton age, j'aurais mange tous les fruits qui sont sur la +table... si on me les avait offerts." + +Alors Bastien, bien dispose par cette parole, voulut mettre sur +l'assiette "de cette petite bete", comme il l'eut fait pour un +singe savant, un abricot et une peche qu'il choisit avec la +competence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il +occupait derriere la chaise de M. Vulfran. + +Malgre les fruits, Perrine fut bien aise de voir le diner prendre +fin; plus l'epreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le +lendemain, la curiosite satisfaite des domestiques, la laisserait +tranquille sans doute. + +"Maintenant tu es libre jusqu'a demain matin, dit M. Vulfran en se +levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la +lune, lire dans la bibliotheque, ou emporter un livre dans ta +chambre." + +Elle etait embarrassee, se demandant si elle ne devait pas +proposer a M. Vulfran de se tenir a sa disposition. Comme elle +restait hesitante, elle vit Bastien lui faire des signes +silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche +il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, +s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les levres avec +une physionomie animee. Tout a coup elle crut qu'il lui expliquait +qu'elle devait demander a M. Vulfran de lui faire la lecture; mais +comme elle avait deja eu cette idee, elle eut peur de traduire la +sienne plutot que celle de Bastien; cependant elle se risqua: + +"Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas +que je vous fasse la lecture?" + +Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands +mouvements de tete: elle avait devine, c'etait bien cela qu'elle +devait dire. + +"Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberte, +repondit M. Vulfran. + +-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguee du tout. + +-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet." + +C'etait une vaste piece sombre, qu'un vestibule separait de la +salle a manger, et a laquelle conduisait un chemin en toile qui +permettait a M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne +pouvait s'egarer et qu'il avait dans la tete comme dans les jambes +le juste sentiment des distances. + +Perrine s'etait plus d'une fois demande a quoi M. Vulfran passait +son temps lorsqu'il etait seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; +mais cette piece, lorsqu'il eut presse un bouton d'eclairage, ne +repondit rien a cette question; pour meubles, une grande table +chargee de papiers, des cartonniers, des sieges, et c'etait tout; +devant une fenetre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien +autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait +semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de +longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait meme pas les +nuages. + +"Que me lirais-tu bien?" demanda-t-il. + +Des journaux etaient sur la table enveloppes de leurs bandes +multicolores. + +"Un journal, si vous voulez. + +-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut." + +Elle n'avait rien a repondre, n'ayant dit cela que pour proposer +quelque chose. + +"Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler." + +Puis, comme s'il se parlait a lui-meme, sans qu'elle fut la pour +l'entendre: + +"Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne." + +Mais apres un moment de silence, revenant a elle: + +"Allons dans la bibliotheque", dit-il. + +Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte a ouvrir +et, pour l'eclairer, qu'un bouton a pousser; mais comme une seule +lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta +dans l'ombre. + +"Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabetique des +indications qui nous guideront." + +Il la conduisit a l'armoire qui contenait cette table, et lui dit +de la chercher, ce qui demanda un certain temps; a la fin +cependant elle mit la main dessus. + +"Que dois-je chercher? dit-elle. + +-- A l'I, le mot Inde." * + +Ainsi il suivait toujours sa pensee, et n'avait nullement l'idee +de vivre la vie des autres comme il avait semble en exprimer le +desir, car ce qu'il voulait certainement, c'etait vivre celle de +son fils, en lisant la description des pays ou il le faisait +rechercher. + +"Que vois-tu? dis." + +-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde +centrale et dans la presidence du Bengale, 1871 squared, 209 a 288. + +-- Cela veut dire que dans le deuxieme volume de 1871, a la page +209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce +volume et rentrons dans mon cabinet." + +Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au +lieu de se relever, elle resta a regarder un portrait place au- +dessus de la cheminee, que ses yeux, qui peu a peu etaient +habitues a la demi obscurite, venaient d'apercevoir. + +"Qu'as-tu?" demanda-t-il. + +Franchement elle repondit, mais d'une voix emue: + +"Je regarde le portrait place au-dessus de la cheminee. + +-- C'est celui de mon fils a vingt ans, mais tu dois bien mal le +voir, je vais l'eclairer." + +Allant a la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites +lampes place au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de +lumiere. + +Perrine, qui s'etait relevee pour se rapprocher de quelques pas, +poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde. + +"Qu'as-tu donc?" dit-il. + +Mais elle ne pensa pas a repondre, et resta les yeux attaches sur +le jeune homme blond, vetu d'un costume de chasse en velours vert, +coiffe d'une casquette haute a large visiere, appuye d'une main +sur un fusil et de l'autre flattant la tete d'un epagneul noir, +qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle +etait fremissante de la tete aux pieds, et un flot de larmes +coulait sur son visage, sans qu'elle eut l'idee de les retenir, +emportee, abimee dans sa contemplation. + +Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, +trahirent son emoi. + +"Pourquoi pleures-tu?" + +Il fallait qu'elle repondit; par un effort supreme elle tacha de +se rendre maitresse de ses paroles, mais en les entendant elle +sentit toute leur incoherence: + +"C'est ce portrait... votre fils... vous son pere..." + +Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un +accent que la compassion attendrissait: + +"Et tu as pense au tien? + +-- Oui, monsieur..., oui, monsieur. + +-- Pauvre petite!" + + +XXXIII + +Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le +cabinet de leur oncle pour le depouillement du courrier, les deux +neveux, toujours en retard, virent Perrine installee a sa table +comme si elle ne devait pas en demarrer! + +Talouel s'etait bien garde de les prevenir, mais il s'etait +arrange de facon a se trouver la quand ils arriveraient, et a se +"payer leur tete". + +Elle fut tout a fait drole, et par la rejouissante pour lui; car +s'il etait furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour +au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait a +la faiblesse senile d'un vieillard, au moins etait-ce une +compensation de voir que les neveux eprouvaient une fureur egale a +la sienne. Qu'ils etaient donc amusants en jetant sur elle des +regards impatients dans lesquels il y avait autant de colere que +de surprise! Evidemment ils ne comprenaient rien a sa presence +dans ce cabinet sacre, ou eux-memes ne restaient que juste le +temps necessaire pour ecouter les explications que leur oncle +avait a leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils +etaient charges. Et les coups d'oeil qu'ils echangeaient en se +consultant sans oser prendre un parti, sans meme oser risquer une +observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la +peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une +guerre ouverte n'etait pas declaree entre eux, il y avait beaux +jours qu'ils savaient a quoi s'en tenir les uns et les autres sur +leurs sentiments reciproques nes des secretes esperances que +chacun nourrissait de son cote: Talouel contre les neveux; les +neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre. + +Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilite +par des sourires ironiques ou des silences meprisants sous une +forme de politesse humble, mais ce jour-la il ne put pas resister +a l'envie de leur jouer une comedie de sa facon qui lui donnerait +quelques instants d'agrement: ah! ils le prenaient de haut avec +lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur +naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il +etait fils d'un frere, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis +que lui, qui n'etait que fils de ses oeuvres, avait travaille au +succes de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, +etait sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah! + +Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent presses de rentrer +dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans +doute voir ce qu'ils avaient a faire contre l'intruse, d'un signe +auquel ils obeirent, -- ce qui etait deja un triomphe, -- ils les +emmena sous sa veranda, d'ou le bruit des voix contenues ne +pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran. + +"Vous avez ete etonnes de voir cette... petite installee dans le +bureau du patron", dit-il. + +Ils ne crurent pas devoir repondre, ne pouvant pas plus +reconnaitre leur etonnement que le nier. + +"Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'etiez pas arrives +en retard ce matin, j'aurais pu vous prevenir pour que vous vous +tinssiez mieux." + +Ainsi il leur donnait une double lecon: -- la premiere, en +constatant qu'ils etaient en retard; la seconde, en leur disant, +lui qui n'avait passe ni par l'Ecole polytechnique, ni par les +colleges, que leur tenue avait manque de correction. Peut-etre la +lecon etait-elle un peu grossiere, mais son education l'autorisait +a n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances +lui permettaient de ne pas se gener avec eux: quoi qu'il dit, ils +l'ecouteraient; et il en usait. + +Il continua: + +"Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au +chateau, et que desormais elle travaillerait dans son cabinet. + +-- Mais quelle est cette petite? + +-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je +crois bien. + +-- Alors? + +-- Alors il m'a explique que depuis longtemps il voulait avoir +pres de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui +il pourrait avoir pleine confiance. + +-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir. + +-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas +M. Casimir, M. Theodore? M. Casimir, un eleve de l'Ecole +polytechnique, ou il a tout appris, en theorie s'entend, qui pour +l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attache; +M. Theodore, qui connait la vie et le commerce pour avoir passe +ses premieres annees aupres de ses parents, dans des difficultes +qui pour sur l'ont forme, et qui d'autre part a pour vous tant +d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, +discrets, fideles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en +eux? Est-ce qu'ils pensent a autre chose qu'a vous soulager, vous +aider, vous debarrasser du tracas des affaires en bons neveux, +bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, +unis comme de vrais freres qui n'ont qu'un meme coeur, parce +qu'ils n'ont qu'un meme but." + +Malgre l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot +caracteristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un +sourire gouailleur, qu'il adressait a Theodore quand il parlait de +la superiorite de Casimir dans la science de l'X, et a Casimir +quand il glissait sur les difficultes commerciales de la famille +de Theodore; a tous les deux, quand il insistait sur leur +fraternite de coeur qui n'avait qu'un meme but. + +"Savez-vous ce qu'il me repondit?" continua-t-il. + +Il eut bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne +tournassent le dos avant qu'il eut tout dit, vivement il continua: + +"Il me repondit: "Ah! mes neveux!" Qu'est-ce que cela voulait +dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le +chercher: je vous le repete simplement. Et tout de suite j'ajoute +ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa determination de la +prendre au chateau et de l'installer dans son bureau, que c'etait +parce qu'il ne voulait pas qu'elle restat exposee a certains +dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y +succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait a se +separer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma +parole que je vous repete ce qu'il m'a dit mot pour mot. +Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?" + +Comme ils ne repondaient pas, il insista: + +"A qui a-t-il voulu faire allusion? Ou voit-il des autres qui +pourraient faire courir des dangers a cette petite? Quels dangers? +Toutes questions incomprehensibles, mais que justement pour cela +j'ai cru devoir vous soumettre, a vous messieurs, qui, en +l'absence de M. Edmond, vous trouvez places, par votre naissance, +a la tete de cette maison." + +Il avait assez joue avec eux comme le chat avec la souris, +pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air +d'un vigoureux coup de patte: + +"Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment a l'autre, +demain peut-etre, au moins si l'on s'en rapporte a toutes les +recherches que M. Vulfran fait faire, fievreusement, comme s'il +brulait sur une bonne piste. + +-- Savez-vous donc quelque chose?" demanda Theodore, qui n'eut pas +la dignite de retenir sa curiosite. + +"Rien autre chose que ce que je vois; c'est-a-dire que M. Vulfran +ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les +depeches qu'il recoit des Indes." + +Puis avec une bonhomie affectee: + +"C'est tout de meme malheureux que vous, monsieur Casimir, qui +avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ca vous tiendrait +au courant de ce qui se passe. Sans compter que ca vous +debarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au +chateau une place a laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que +vous trouverez peut-etre un autre moyen, et meilleur que celui-ci, +pour en arriver la; et si je peux vous aider, vous savez que vous +pouvez compter sur moi... sans paraitre en rien bien entendu." + +Tout en parlant il jetait de temps en temps et a la derobee un +rapide coup d'oeil dans les cours, plutot par force d'habitude que +par besoin immediat; a ce moment, il vit venir le facteur du +telegraphe, qui, sans se presser, musait a droite et a gauche. + +"Justement, dit-il, voila qu'arrive une depeche qui est peut-etre +la reponse a celle qui a ete envoyee a Dakka. C'est tout de meme +ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle +contient, de facon a etre les premiers a annoncer au patron le +retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont +prets pour illuminer. Mais voila, vous ne savez pas l'anglais, et +cette petite le sait, elle." + +Quelque regret qu'il eut a mettre un pas devant l'autre, le +porteur de depeches etait enfin arrive au bas de l'escalier; +vivement Talouel alla au-devant de lui: + +"Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amenes pas trop vite, dit-il. + +-- Faut-il s'en faire mourir?" + +Sans repondre, Talouel prit la depeche, et la porta a M. Vulfran +avec un empressement bruyant. + +"Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il. + +-- Parfaitement." + +Mais il n'eut pas dechire le papier dans la ligne pointillee qu'il +s'ecria: + +"Elle est en anglais. + +-- Alors c'est l'affaire d'Aurelie", dit M. Vulfran avec un geste +auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obeir. + +Aussitot que la porte fut refermee, elle traduisit la depeche: + +"L'ami, Leserre, negociant francais, dernieres nouvelles cinq ans; +Dehra, reverend pere Mackerness, lui ecris selon votre desir." + +-- Cinq ans, s'ecria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible +qu'a cette indication; que s'est-il passe depuis cette epoque, et +comment suivre une piste apres cinq annees ecoulees?" + +Mais il n'etait pas homme a se perdre dans des plaintes inutiles; +ce fut ce qu'il expliqua lui-meme: + +"Les regrets n'ont jamais change les faits accomplis; tirons parti +plutot de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une +depeche en francais pour ce M. Lasserre puisqu'il est Francais, et +une en anglais pour le pere Mackerness." + +Elle ecrivit couramment la depeche qu'elle devait traduire en +anglais, mais pour celle qui devait etre deposee en francais au +telegraphe elle s'arreta des la premiere ligne, et demanda la +permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de +Bendit. + +"Tu n'es pas sure de ton orthographe? + +-- Oh! pas du tout sure, monsieur, et je voudrais bien qu'au +bureau on ne put pas se moquer d'une depeche envoyee par vous. + +-- Alors tu n'es pas en etat d'ecrire une lettre sans fautes? + +-- Je suis sure de l'ecrire avec beaucoup de fautes; le +commencement des mots va a peu pres, mais pas la lin, quand il y a +des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non +plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile a +ecrire l'anglais que le francais! J'aime mieux vous avouer cela +tout de suite, franchement. + +-- Tu n'as jamais ete a l'ecole? + +-- Jamais. Je ne sais que ce que mon pere et ma mere m'ont appris, +au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou +qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient +travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup +travaille. + +-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons a +remedier a cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons +a faire." + +Ce fut seulement dans l'apres-midi, en voiture, quand ils firent +la visite des usines, que M. Vulfran revint a la question de +l'orthographe. + +"As-tu ecrit a tes parents? + +-- Non, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que je ne desire rien tant que rester ici a jamais, pres +de vous qui me traitez avec tant de bonte, et me faites une vie si +heureuse. + +-- Alors tu desires ne pas me quitter? + +-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce +qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres +sentiments respectueux que je n'ose exprimer. + +-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-etre, en effet, que +tu n'ecrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. +Mais, afin que tu puisses m'etre utile, il faut que tu travailles, +et te mettes en etat de me servir de secretaire pour beaucoup +d'affaires, dans lesquelles tu dois ecrire convenablement, puisque +tu ecris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour +toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu? + +-- Je suis prete a tout ce que vous voudrez, et je vous assure que +je n'ai pas peur de travailler. + +-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me +prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: +en rentrant je lui demanderai de te donner des lecons quand sa +classe est finie, de six a huit heures, au moment ou je n'ai plus +besoin de toi. C'est une tres bonne personne qui n'a que deux +defauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large +d'epaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - +- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une facon facheuse ce +qu'elle est reellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- +il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. +Pourvue d'une instruction superieure, elle a commence par des +educations particulieres, mais sa prestance d'ogre faisait peur +aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et +les grandes soeurs. Alors elle a renonce au monde des villes, et +bravement elle est entree dans l'instruction primaire, ou elle a +beaucoup reussi; ses classes tiennent la tete parmi celles de +notre departement; ses chefs la considerent comme une institutrice +modele. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maitresse +pour toi!" + +La tournee des usines terminee, la voiture s'arreta devant l'ecole +primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut aupres de +M. Vulfran, mais il tint a descendre et a entrer chez elle pour +lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put +l'examiner: c'etait bien la femme geante dont M. Vulfran avait +parle, imposante, mais avec un melange de dignite et de bonte qui +n'aurait nullement donne envie de se moquer d'elle, si elle +n'avait pas eu un air craintif en desaccord avec sa prestance. + +Bien entendu, elle n'avait rien a refuser au tout-puissant maitre +de Maraucourt, mais eut-elle eu des empechements qu'elle s'en +serait degagee, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, +a vrai dire, etait son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre +part cette petite aux yeux profonds lui plaisait: + +"Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: +savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai +jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sure qu'elles ont ces +yeux-la." + +Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, apres deux +jours de lecons, elle put se rendre compte de ce qu'etait la +gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au chateau au moment du +diner, lui demanda ce qu'elle en pensait. + +"Quelle catastrophe c'eut ete, -- Mlle Belhomme employait +volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle +catastrophe c'eut ete que cette jeune fille restat sans culture! + +-- Intelligente, n'est-ce pas! + +-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer +ainsi. + +-- L'ecriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son +interrogatoire d'apres les besoins qu'il avait de Perrine. + +-- Pas brillante, mais elle se formera. + +-- L'orthographe? + +-- Faible. + +-- Alors? + +-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictee qui +m'aurait montre precisement son ecriture et son orthographe; mais +cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, +et je lui ai demande une petite narration sur Maraucourt; en vingt +lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'etait le pays, comment elle +le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans +chercher ses mots, elle m'a ecrit quatre grandes pages vraiment +extraordinaires: tout s'y trouve reuni, le village lui-meme, les +usines, le paysage general, l'ensemble aussi bien que le detail; +il y a une page sur les entailles avec leur vegetation, leurs +oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin +et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiee dans un bon auteur, +si je ne l'avais vu ecrire. Par malheur la calligraphie et +l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est +une affaire de quelques mois de lecons, tandis que toutes les +lecons du monde ne lui apprendraient pas a ecrire, si elle n'avait +pas recu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce +qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, +faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera +que je n'exagere pas." + +Alors, M. Vulfran, que cette appreciation avait mis en belle +humeur, car elle calmait les objections qui lui etaient venues sur +son prompt engouement pour cette petite, raconta a Mlle Belhomme +comment Perrine avait habite une aumuche dans l'une de ces +entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait +sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute +une batterie de cuisine dans laquelle elle avait prepare un diner +complet, fourni par l'entaille elle-meme, ses oiseaux, ses +poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits. + +Le large visage de Mlle Belhomme s'etait epanoui pendant ce recit, +qui sans aucun doute l'interessait, puis quand M. Vulfran avait +cesse de parler, elle avait garde elle-meme le silence, +reflechissant: + +"Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir creer ce qui est +necessaire a ses besoins est une qualite maitresse, enviable entre +toutes? + +-- Assurement, et c'est cela meme qui m'a tout d'abord frappe chez +cette jeune fille, cela et la volonte; dites-lui de vous conter +son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'energie pour +arriver jusqu'ici. + +-- Elle a recu sa recompense, puisqu'elle vous a interesse, cette +jeune fille. + +-- Interesse, et meme attache, car je n'estime rien tant dans la +vie que la volonte a qui je dois d'etre ce que je suis. C'est +pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos lecons, +car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins +est-ce a condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donne a +tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, +si toutefois il est des methodes, pour cela; mais en fait +d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le +caractere ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez +une eleve douee de ce cote, je vous prie de vous appliquer a le +developper." + +Mlle Belhomme etait aussi incapable de dire une chose par +flatterie, que de la taire par timidite ou embarras: + +"L'exemple fait plus que les lecons, dit-elle, c'est pourquoi elle +apprendra a votre ecole mieux qu'a la mienne, et en voyant que +malgre la maladie, les annees, la fortune, vous ne vous relachez +pas une minute dans ce que vous considerez comme l'accomplissement +d'un devoir, son caractere se developpera dans le sens que vous +desirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si +elle passait insensible ou indifferente, -- ce qui m'etonnerait +bien, -- a cote de ce qui doit la frapper." + +Et comme elle etait femme de parole, elle ne manqua pas en effet +une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait a parler de +lui-meme pour ce qui n'etait pas rigoureusement indispensable a sa +lecon, entrainee bien souvent, sans s'en apercevoir, par les +adroites questions de Perrine. + +Assurement elle s'appliquait a ecouter Mlle Belhomme sans +distraction, meme quand il fallait la suivre dans l'explication +des regles de "l'accord des adjectifs consideres dans leurs +rapports avec les substantifs", ou celle du participe passe dans +les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, +soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien +plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'interet, quand +elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et +particulierement sur certains points inconnus d'elle, ou mal +connus par les histoires de Rosalie, qui n'etaient jamais tres +precises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, enigmatiques +a dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui +parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les ecouter, et meme +avec le souci que ceux-la ne les comprennent point! + +Plusieurs fois elle avait demande a Rosalie ce qu'avait ete la +maladie de M. Vulfran, et comment il etait devenu aveugle, mais +sans jamais en tirer que des reponses vagues; au contraire avec +Mlle Belhomme elle eut tous les details sur la maladie elle-meme, +et sur la cecite qui, disait-on, pouvait n'etre pas incurable, +mais qui ne serait guerie, si on la guerissait, que dans certaines +conditions particulieres qui assureraient le succes de +l'operation. + +Comme tout le monde a Maraucourt, Mlle Belhomme s'etait preoccupee +de la sante de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parle +avec le docteur Ruchon pour etre en etat de satisfaire la +curiosite de Perrine d'une facon autrement competente que Rosalie. + +C'etait d'une cataracte double que M. Vulfran etait atteint. Mais +cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait +etre recouvree par une operation. Si cette operation n'avait pas +encore etait tentee, c'etait parce que sa sante generale ne +l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite +inveteree qui se compliquait de congestions pulmonaires repetees, +et qu'accompagnaient des etouffements, des palpitations, des +mauvaises digestions, un sommeil agite. Pour que l'operation +devint possible, il fallait commencer par guerir la bronchite, et +d'autre part il fallait que tous les autres accidents +disparussent. Or, M. Vulfran etait un detestable malade, qui +commettait imprudence sur imprudence, et se refusait a suivre +exactement les prescriptions du medecin. A la verite cela ne lui +etait pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi +que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et +les recherches qu'il faisait faire a ce sujet le jetaient a chaque +instant dans des acces d'inquietude ou de colere, qui engendraient +une fievre constante dont il ne se guerissait que par le travail? +Tant qu'il ne serait pas fixe sur le sort de son fils, il n'y +aurait pas de chance pour l'operation, et on la differerait. Plus +tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on +resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'etat +de M. Vulfran ne serait pas assez assure pour decider les +oculistes. + +Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire +parler etait en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en +avait pas ete de meme lorsqu'elle avait voulu completer ce que la +conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les +secretes esperances des neveux, aussi bien que sur celles de +Talouel. Ce n'etait point une sotte que l'institutrice, il s'en +fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni +directement ni indirectement sur un pareil sujet. + +Que Perrine fut curieuse de savoir ce qu'etait la maladie de +M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'etait produite, et +quelles chances il y avait pour qu'il recouvrat la vue un jour ou +ne la recouvrat point, il n'y avait rien que de naturel et meme de +legitime a ce qu'elle se preoccupat de la sante de son +bienfaiteur. + +Mais qu'elle montrat la meme curiosite pour les intrigues des +neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, +voila qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces +choses-la regardent les petites filles? Est-ce un sujet de +conversation entre une maitresse et son eleve? Est-ce avec des +histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractere +d'une enfant? + +Elle aurait donc du renoncer a tirer quoi que ce fut de +l'institutrice a cet egard, si une visite a Maraucourt de +Mme Bretoneux, la mere de Casimir, n'etait venue ouvrir les levres +de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restees closes. + +Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part a +Mlle Belhomme en lui disant que la lecon du lendemain serait peut- +etre derangee, et, du moment ou elle eut recu cette nouvelle, +l'institutrice montra une preoccupation tout a fait extraordinaire +chez elle, car c'etait une de ses qualites de ne se laisser +distraire par rien, et de tenir son eleve constamment en main +comme le cavalier qui doit faire franchir a sa monture un passage +perilleux tout plein de dangers. + +Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son depart +que Perrine eut une reponse a cette question qui vingt fois +s'etait posee a son esprit. + +"Ma chere enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois +vous donner le conseil de vous montrer discrete et reservee demain +avec la dame dont la visite vous est annoncee. + +-- Discrete, a propos de quoi? reservee en quoi et comment? + +-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargee +par M. Vulfran, c'est aussi de votre education, voila pourquoi je +vous adresse ce conseil, dans votre interet comme dans l'interet +de tous. + +-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois +faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce +qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il +m'effraie. + +-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu a Maraucourt, vous +devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de +M. Edmond sont une cause d'inquietude pour tout le pays. + +-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela. + +-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, +sans compter ceux qui vivent eux-memes de ces ouvriers, si +M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez +sentir que ces questions ne se sont pas posees sans eveiller des +convoitises. M. Vulfran en leguerait-il la direction a ses deux +neveux; ou bien a un seul qui lui inspirerait plus de confiance +que l'autre; ou bien encore a celui qui depuis vingt ans a ete son +bras droit et qui, ayant dirige avec lui cette immense machine, +est peut-etre plus que personne en situation et en etat de ne pas +la laisser pericliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu +M. Theodore, on a cru qu'il designait ainsi celui-ci pour son +successeur. Mais quand l'annee derniere il a appele pres de lui +M. Casimir au moment ou celui-ci sortait de l'Ecole des ponts et +chaussees, on a compris qu'on s'etait trompe, et que le choix de +M. Vulfran ne s'etait encore fixe sur personne, par cette raison +decisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgre +les querelles qui les ont separes depuis plus de douze ans, c'est +son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de pere, et il +l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on +ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait +probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de +cette personne qui n'etait autre que notre ancien cure M. l'abbe +Poiret; mais M. l'abbe Poiret est mort depuis deux ans, et +aujourd'hui il parait a peu pres certain qu'il est impossible de +savoir a quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sur +que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui +ont interet a ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins +fermement, elles sont non moins sures qu'il est mort reellement, +et elles manoeuvrent de facon a se trouver maitresses de la +situation le jour ou la nouvelle de cette mort arrivera a +M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma +chere enfant, comprenez-vous l'interet que vous avez, vous qui +vivez dans l'intimite de M. Vulfran, a vous montrer discrete et +reservee avec la mere de M. Casimir, qui, de toutes les manieres, +travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent +celui-ci? Si vous etiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec +la mere de M. Theodore. De meme que si vous etiez trop bien avec +celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, +vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si +vous gagniez les bonnes graces des deux, vous vous attireriez +peut-etre l'hostilite de celui qui a tout a redouter d'elles. +Voila pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. +Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez +interrogee de facon a ce que vous deviez malgre tout repondre, ne +dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien +souvent on a plus d'interet a s'effacer qu'a briller, et a se +faire prendre pour une fille un peu bete plutot que pour une trop +intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraitrez +intelligente, plus vous le serez." + + +XXXIV + +Ces conseils, donnes avec une bienveillance amicale, n'etaient pas +pour rassurer Perrine, deja inquiete de la venue de Mme Bretoneux. + +Et cependant, si sinceres qu'ils fussent, ils attenuaient la +verite plutot qu'ils ne l'exageraient, car precisement parce que +Mlle Belhomme etait physiquement d'une exageration malheureuse, +moralement elle etait d'une reserve excessive, ne se mettant, +jamais en avant, ne disant que la moitie des choses, les +indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les preceptes +qu'elle venait de donner a Perrine et qui etaient les siens memes. + +En realite la situation etait encore beaucoup plus difficile que +ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des +convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait +des caracteres des deux meres qui avaient engage la lutte pour que +leur fils heritat seul, un jour ou l'autre, des usines de +Maraucourt, et d'une fortune qui s'elevait, disait-on, a plus de +cent millions. + +L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frere aine de +M. Vulfran, avait vecu devoree d'envie, en attendant que son mari, +grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnat +l'existence brillante a laquelle ses gouts mondains lui donnaient +droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient +realise son ambition, elle continuait a se devorer en attendant +maintenant que, par son oncle, Theodore obtint ce qui lui avait +manque a elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle +avait ratee. + +L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariee a un negociant +de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans +qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance +maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, +commissionnaire-expediteur, roulage, transports maritimes, -- +voulait la fortune de son frere autant pour l'amour meme de la +richesse que pour l'enlever a sa belle-soeur qu'elle detestait. + +Tant que M. Vulfran et son fils avaient vecu en bons rapports, +elles avaient du se contenter de tirer de leur frere ce qu'elles +en pouvaient obtenir en prets d'argent qu'on ne remboursait pas, +en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent +riche est force d'accorder. + +Mais le jour ou, a la suite de prodigalites excessives et de +depenses exagerees, Edmond avait ete envoye dans l'Inde, +ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, +en realite comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pense a +tirer parti de cette situation; et quand ce fils en revolte +s'etait marie malgre la defense de son pere, elles avaient +commence, chacune de son cote, a se preparer pour que leur fils +put, a un moment donne, prendre la place de l'exile. + +A cette epoque Theodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait +pas, par ce qu'il s'etait montre jusque-la, qu'il put etre jamais +propre au travail et aux affaires commerciales: choye, gate par sa +mere qui lui avait donne ses gouts et ses idees, il ne vivait que +pour les theatres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux +fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle +se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un +village, sous la ferule d'un maitre qui ne comprenait que le +travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le +dernier de ses employes! Cette existence exasperante, il ne +l'avait supportee que le mepris au coeur pour ce qu'elle lui +imposait d'ennuis, de fatigues et de degouts. Dix fois par jour il +decidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'etait +dans l'esperance d'etre bientot maitre, seul maitre de cette +affaire considerable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de +facon a la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-a- +dire de Paris, ou il se rattraperait enfin de ses miseres. + +Quand Theodore avait commence a travailler avec son oncle, Casimir +n'avait que onze ou douze ans, et etait par consequent trop jeune +pour prendre une place a cote de son cousin. Mais pour cela sa +mere n'avait pas desespere qu'il put l'occuper un jour en +regagnant le temps perdu: ingenieur, Casimir du haut de l'X +dominerait M. Vulfran, en meme temps qu'il ecraserait de sa +superiorite officielle son cousin qui n'etait rien. C'etait donc +pour l'Ecole polytechnique qu'il avait ete chauffe, ne travaillant +que les matieres exigees pour les examens de l'ecole, et cela en +proportion de leur coefficient: 58 les mathematiques, 10 la +physique, 5 la chimie, 6 le francais. Et alors il s'etait produit +ce resultat facheux pour lui, que, comme a Maraucourt, les +vulgaires connaissances usuelles etaient plus utiles que l'X, +l'ingenieur n'avait pas plus domine l'oncle qu'il n'avait ecrase +le cousin. Et meme celui-ci avait garde l'avance que dix annees de +vie commerciale lui donnaient, car s'il n'etait pas savant, il en +convenait, au moins il etait pratique, pretendait-il, sachant bien +que cette qualite etait la premiere de toutes pour son oncle. + +"Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Theodore, +puisqu'ils ne sont pas seulement en etat d'ecrire clairement une +lettre d'affaires avec une orthographe decente? + +-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine +qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'a Paris! quels services, sans +cela, il rendrait a mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un +monomane qui, des le jeudi, ne pense qu'a filer le samedi soir a +Paris, disposant tout, derangeant tout dans ce but unique, et qui, +du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la +journee du dimanche passee a Paris." + +Les meres ne faisaient que developper ces deux themes en les +enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que +Theodore seul pouvait etre son second, celle-la que Casimir seul +etait un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutot dispose a +croire, de Theodore ce que disait la mere de Casimir, et de +Casimir ce que disait celle de Theodore, c'est-a-dire qu'en +realite il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, +ni pour le present ni pour l'avenir. + +De la, chez lui, des dispositions a leur egard, qui etaient +precisement tout autres que celles que chacune d'elles avait si +aprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement +et a aucun point de vue des fils. + +Et meme, dans ses procedes a leur egard, on pouvait facilement +voir qu'il avait tenu a ce que cette distinction fut evidente pour +tous, car, malgre les sollicitations de tout genre, directes et +detournees, dont on l'avait enveloppe, il n'avait jamais consenti +a les loger au chateau ou cependant les appartements ne manquaient +pas, ni a leur permettre de partager sa vie intime, si triste et +si solitaire qu'elle fut. + +"Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi", avait-il +toujours repondu. + +Et, partant de la, il avait donne a Theodore la maison qu'il +habitait lui-meme avant de faire construire son chateau, et a +Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilite que Mombleux +remplacait. + +Aussi leur surprise avait-elle ete vive et leur indignation +exasperee, quand une etrangere, une gamine, une bohemienne s'etait +installee dans ce chateau ou ils n'entraient que comme invites. + +Que signifiait cela? + +Qu'etait cette petite fille? + +Que devait-on craindre d'elle? + +C'etait ce que Mme Bretoneux avait demande a son fils, mais ses +reponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- +meme une enquete qui l'eclairat. + +Arrivee assez inquiete, il ne lui fallut que peu de temps pour se +rassurer, tant Perrine joua bien le role que Mlle Belhomme lui +avait souffle. + +Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux a demeure chez lui, +il n'en etait pas moins hospitalier, et meme largement, +fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa +belle-soeur, son frere et son beau-frere venaient le voir a +Maraucourt. Dans ces occasions, le chateau prenait un air de fete +qui ne lui etait pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage +force; les domestiques arboraient leurs livrees; les voitures et +les chevaux sortaient des remises et des ecuries avec leurs +harnais de gala; et le soir, dans l'obscurite, les habitants du +village voyaient flamboyer le chateau depuis le rez-de-chaussee +jusqu'aux fenetres des combles, et de Picquigny a Amiens, d'Amiens +a Picquigny, circulaient le cuisinier et le maitre d'hotel charges +des approvisionnements. + +Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'etait donc conforme a l'usage +etabli et en debarquant a la gare de Picquigny elle avait trouve +le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener a Maraucourt, +comme en descendant de voiture elle avait trouve Bastien pour la +conduire a l'appartement, toujours le meme, qui lui etait reserve +au premier etage. + +Mais malgre cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses +neveux, meme celle de Casimir, n'avait ete modifiee en rien: il +verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soiree avec +elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au +neveu, il en serait de meme pour eux, ils dejeuneraient et +dineraient au chateau, ou ils resteraient le soir aussi tard +qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrees les heures de +bureau. + +Sacrees pour les neveux, elles l'etaient aussi pour M. Vulfran et +par consequent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait +pas pu organiser et poursuivre son enquete sur "la bohemienne" +comme elle l'aurait voulu. + +Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Francoise +pour la questionner adroitement, ainsi que Zenobie et Rosalie, +etait simple et, de ce cote, elle avait obtenu tous les +renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se +rapportaient a l'arrivee dans le pays de "la bohemienne", a la +facon dont elle avait vecu depuis ce moment, enfin a son +installation aupres de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, +a sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-meme +qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle +etait et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de +son succes subit, ne se presentait pas dans des conditions faciles +a combiner. + +A table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait +avec M. Vulfran; apres le dejeuner, elle montait tout de suite a +sa chambre; au retour de la tournee des usines, elle travaillait +avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de +nouveau a sa chambre; alors, quand, ou et comment la prendre pour +l'avoir seule et librement la retourner? + +De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son depart, se decida +a l'aller trouver dans sa chambre, ou Perrine, qui se croyait +debarrassee d'elle, dormait tranquillement. + +Quelques coups frappes a sa porte, l'eveillerent; elle ecouta, on +frappa de nouveau. + +Elle se leva et alla a la porte a tatons: + +"Qui est la? + +-- Ouvrez, c'est moi. + +-- Mme Bretoneux? + +-- Oui." + +Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans +la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumiere +electrique. + +"Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer." + +Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de facon a +avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commenca: + +"C'est de mon frere que j'ai a vous parler, a propos de certaines +recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez +Guillaume aupres de lui, vous pouvez prendre des precautions +utiles a sa sante et dont Guillaume, malgre tous ses defauts, +l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il +est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre +les memes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons +le reconnaitre." + +Aux premiers mots, Perrine s'etait rassuree: puisqu'on voulait lui +parler de M. Vulfran, elle n'avait rien a craindre; mais quand +elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait +intelligente, sa defiance se reveilla, car il etait impossible que +Mme Bretoneux qui, elle, etait vraiment intelligente et fine, put +etre sincere en parlant ainsi; or, si elle n'etait pas sincere, il +importait de se tenir sur ses gardes. + +"Je vous remercie, madame, dit-elle en exagerant son sourire +niais, bien sur que je ne demande qu'a vous rendre les memes +services que Guillaume." + +Elle souligna ces derniers mots de facon a laisser entendre qu'on +pouvait tout lui demander. + +"Je disais bien que vous etiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, +et je crois que nous pouvons compter sur vous. + +-- Vous n'avez qu'a commander, madame. + +-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive a +veiller sur la sante de mon frere et a prendre toutes les +precautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui +peut etre mortel, en lui donnant une de ces congestions +pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. +Savez-vous que si cette bronchite se guerissait, on pourrait +l'operer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour +nous tous." + +Cette fois, Perrine repondit: + +"Moi aussi, je serais bien heureuse. + +-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si +reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous +n'etes pas de la famille." + +Elle reprit son air niais. + +"Bien sur, mais ca n'empeche pas que je sois attachee a +M. Vulfran, vous pouvez me croire. + +-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces +soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien +mieux. Mon frere n'a pas besoin seulement d'etre preserve du +froid, il a besoin aussi d'etre defendu contre les emotions +brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces +messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches +sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son +fils, notre cher Edmond." + +Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne repondit pas +a cette ouverture, bien certaine que "ces messieurs", c'est-a-dire +les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches a +Mme Bretoneux; que Casimir en eut parle, il n'y avait la rien que +de vraisemblable, puisqu'il avait appele sa mere a son secours; +mais Theodore, cela n'etait pas possible. + +"Ils m'ont dit que lettres et depeches passaient par vos mains et +que vous les traduisiez a mon frere. Eh bien! il serait tres +important, au cas ou ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme +nous ne le prevoyons que trop, helas! que mon fils en fut averti +le premier; il m'enverrait une depeche, et, comme la distance +d'ici a Boulogne n'est pas tres grande, j'accourrais soutenir mon +pauvre frere: une soeur, surtout une soeur ainee, trouve d'autres +consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez? + +-- Oh! bien sur, madame, que je comprends; il me semble au moins. + +-- Alors, nous pouvons compter sur vous?" + +Perrine hesita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas +repondre. + +"Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran. + +-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme +ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite +je vais vous prouver que, quant a nous, nous ne serons pas +ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous +donnerait?" + +Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une reponse a +cette offre, elle la mit dans un sourire. + +"Une belle robe avec une petite traine, continua Mme Bretoneux. + +-- Je suis en deuil. + +-- Mais le deuil n'empeche pas de porter une robe a traine. Vous +n'etes pas assez habillee pour diner a la table de mon frere et +meme vous etes tres mal habillee, fagotee comme un chien savant. + +Perrine savait qu'elle n'etait pas bien habillee, cependant elle +fut humiliee d'etre comparee a un chien savant, et surtout de la +facon dont cette comparaison etait faite, avec l'intention +manifeste de la rabaisser. + +-- J'ai pris ce que j'ai trouve chez Mme Lachaise. + +-- Mme Lachaise etait bonne pour vous habiller quand vous n'etiez +qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu a mon frere de vous +admettre a sa table, il ne faut pas que nous ayons a rougir de +vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce +moment." + +Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du role qu'elle jouait. + +"Ah! dit-elle tristement. + +-- Ce que vous etes drole avec votre blouse, vous n'en avez pas +idee." + +Et l'evocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle +avait cette fameuse blouse devant les yeux. + +"Mais cela est facile a reparer, et quand vous serez belle comme +je veux que vous le soyez, avec une robe habillee pour la salle a +manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez +a qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute +qu'elle vaut la robe. Voyons un peu." + +Disant cela, d'un air d'autorite, elle ouvrit les uns apres les +autres les tiroirs de la commode, et meprisante, elle les referma +d'un mouvement brusque en haussant les epaules avec pitie. + +"Je m'en doutais, reprit-elle, c'est miserable, indigne de vous." + +Perrine, suffoquee, ne repondit rien. + +"Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue +a Maraucourt, et que je me charge de vous." + +Le mot qui monta aux levres de Perrine fut un refus: elle n'avait +pas besoin qu'on se chargeat d'elle, surtout avec de pareils +procedes; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un +role a remplir, rien ne devait le lui faire oublier; apres tout, +c'etaient les paroles de Mme Bretoneux qui etaient mauvaises et +dures, ses intentions, au contraire, s'annoncaient bonnes et +genereuses. + +"Je vais dire a mon frere, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous +commander chez une couturiere d'Amiens dont je lui donnerai +l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et +de plus, chez une bonne lingere, un trousseau complet. Fiez-vous- +en a moi, vous aurez quelque chose de joli, qui a chaque instant, +je l'espere au moins, me rappellera a votre souvenir. La-dessus +dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit." + + +XXV + +"Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran" ne signifiait pas +du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru +comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot a Casimir +des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre. + +Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une +facon de la regarder qui aurait du provoquer les confidences. + +Mais quelles confidences eut-elle pu faire, alors meme qu'elle se +fut decidee a rompre le silence que M. Vulfran lui avait commande? + +Elles etaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui +arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles etaient +incompletes, avec des trous qui paraissaient difficiles a combler, +surtout pour les trois dernieres annees. Mais cela ne desesperait +pas M. Vulfran et n'ebranlait pas sa foi. "Nous avons fait le plus +difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons eclaire les +temps les plus eloignes; comment la lumiere ne se ferait-elle pas +sur ceux qui sont pres de nous? un jour ou l'autre le fil se +rattachera et alors il n'y aura plus qu'a le suivre." + +Si de ce cote Mme Bretoneux n'avait guere reussi, au moins n'en +avait-il pas ete de meme pour les soins qu'elle avait recommande a +Perrine de donner a M. Vulfran. Jusque-la Perrine ne se serait pas +permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaeton, ni, +les jours de froid ou de brouillard, de rappeler a M. Vulfran +qu'il etait prudent a lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un +foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait ose, quand +les soirees etaient fraiches, fermer les fenetres du cabinet; mais +du moment qu'elle avait ete avertie par Mme Bretoneux que le +froid, l'humidite, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la +maladie de M. Vulfran, elle ne s'etait plus laisse arreter par ces +scrupules et ces timidites. + +Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le +temps, sans veiller a ce que le pardessus se trouvat a sa place +habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de +vent frais, elle le posait elle-meme sur les epaules de +M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie +vint a tomber, elle arretait aussitot, et relevait la capote. Que +la soiree ne fut pas tiede apres le diner, et elle refusait de +sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course a pied, +elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se +plaindre, car la plainte etait precisement ce qu'il avait le plus +en horreur, pour lui-meme aussi bien que pour les autres; mais +maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui etait une +souffrance accompagnee de toux, d'etouffement, de palpitations, +elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour +qu'il ne put pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modere, +celui precisement qui lui etait utile, non nuisible. + +Une apres-midi qu'ils traversaient ainsi a pied le village, ils +rencontrerent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans +saluer M. Vulfran, et apres quelques paroles de politesse le +quitta en disant: + +"Je vous laisse sous la garde de votre Antigone." + +Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran +qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle +questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'etait cette +Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprie a sa +jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquite, l'_OEdipe +a Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour +du Monde, Perrine recommenca cette lecture pour M. Vulfran, qui +s'en montra emu, sensible surtout a ce qui s'appliquait a sa +propre situation. + +"C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et meme +plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses +soins et sa tendresse a son pere." + +Par la, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection +de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se repandre en +effusion. Elle en fut si bouleversee que, lui prenant la main, +elle la lui baisa. + +"Oui, dit-il, tu es une bonne fille." + +Et lui mettant la main sur la tete, il ajouta: + +"Meme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il +saura reconnaitra ce que tu as ete pour moi. + +-- Je suis si peu et je voudrais etre tant! + +-- Je lui dirai ce que tu as ete, et d'ailleurs il le verra bien, +car c'est un homme de coeur que mon fils." + +Bien souvent il s'etait exprime dans ces termes ou d'autres du +meme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensee de lui +demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si +severe, mais chaque fois, les paroles s'etaient arretees dans sa +gorge serree par l'emotion: c'etait chose si grave pour elle +d'aborder un pareil sujet. + +Cependant ce soir-la, encouragee par ce qui venait de se passer, +elle se sentit plus forte; jamais occasion s'etait-elle presentee +plus favorable: elle etait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet +ou jamais personne n'entrait sans etre appele, assise pres de lui, +sous la lumiere de la lampe, devait-elle hesiter plus longtemps? + +Elle ne le crut pas: + +"Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoisse et la voix +fremissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, +et a laquelle je pense a chaque instant sans oser en parler? + +-- Dis. + +-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme +vous l'aimez, vous ayez pu vous separer de lui. + +-- C'est qu'a ton age on ne comprend, on ne sent que ce qui est +affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pere +me faisait une loi d'imposer a mon fils, coupable de fautes qui +pouvaient l'entrainer loin, une punition qui serait une lecon. Il +fallait qu'il eut la preuve que ma volonte etait au-dessus de la +sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, ou j'avais +l'intention de ne le tenir que peu de temps, et ou je lui donnais +une situation qui menageait sa dignite, puisqu'il etait le +representant de ma maison. Pouvais-je prevoir qu'il s'eprendrait +de cette miserable creature et se laisserait entrainer dans un +mariage fou, absolument fou? + +-- Mais le pere Fildes dit que celle qu'il a epousee n'etait point +une miserable creature. + +-- Elle en etait une, puisqu'elle a accepte un mariage nul en +France, et des lors je ne pouvais pas la reconnaitre pour ma +fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils pres de moi, +tant qu'il ne se serait pas separe d'elle; c'eut ete manquer a mon +devoir de pere, en meme temps qu'abdiquer ma volonte, et un homme +comme moi ne peut pas en arriver la; je veux ce que je dois, et ne +transige pas plus sur la volonte que sur le devoir." + +Il dit cela avec une fermete d'accent qui glaca Perrine; puis, +tout de suite il poursuivit: + +"Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu +recevoir mon fils apres son mariage, je veux presentement le +rappeler pres de moi. C'est que les conditions ne sont plus +aujourd'hui ce qu'elles etaient a cette epoque. Apres treize +annees de ce pretendu mariage, mon fils doit etre aussi las de +cette creature que de la vie miserable qu'elle lui a fait mener +pres d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changees +aussi: ma sante est loin d'etre restee ce qu'elle etait, je suis +malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par +une operation qu'on ne risquera que si je suis dans un etat de +calme lui assurant des chances serieuses de reussite. Quand mon +fils saura cela, crois-tu qu'il hesitera a quitter cette femme, a +laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'a sa +fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourne +ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas eprouves! +Qu'il apprenne la verite, tu le verras accourir. + +-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille? + +-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille. + +-- Le pere Fildes dit qu'il a ete marie dans la chapelle de la +mission par le pere Leclerc. + +-- Ce mariage est nul en France pour avoir ete contracte +contrairement a la loi. + +-- Mais aux Indes, est-il nul aussi? + +-- Je le ferai casser a Rome. + +-- Mais sa fille? + +-- La loi ne reconnait pas cette fille. + +-- La loi est-elle tout? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas +ses enfants, ses parents. Ce n'etait pas en vertu de la loi que +j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il etait bon, tendre, +affectueux, attentif pour moi, parce que j'etais heureuse quand il +m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou +qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais +pas qu'il y eut rien de meilleur que d'etre avec lui-meme, quand +il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il +m'aimait parce qu'il m'avait elevee, parce qu'il me donnait ses +soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il +sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien a +voir la dedans; je ne me demandais pas si c'etait la loi qui le +faisait mon pere, car j'etais bien certaine que c'etait +l'affection que nous avions l'un pour l'autre. + +-- Ou veux-tu en venir? + +-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent +deraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je +sens. + +-- Et c'est pour cela que je t'ecoute, parce que tes paroles, pour +peu experimentees qu'elles soient, sont au moins celles d'une +bonne fille. + +-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir a ceci, c'est que si vous +aimez votre fils et voulez l'avoir pres de vous, lui de son cote +il doit aimer sa fille et veut l'avoir pres de lui. + +-- Entre son pere et sa fille, il n'hesitera pas; d'ailleurs le +mariage annule, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de +l'Inde sont precoces; il pourra bientot la marier, ce qui, avec la +dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez +peu sense pour ne pas se separer d'une fille qui, elle, +n'hesiterait pas a se separer bientot de lui pour suivre son mari. +D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est +aussi d'autres choses qui pesent d'un lourd poids sur nos +determinations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune +n'etait pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la +lui montrerai, la situation qu'elle lui assure a la tete de +l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes +les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas +une petite moricaude qui l'arretera. + +-- Mais cette petite moricaude n'est peut-etre pas aussi horrible +que vous l'imaginez. + +-- Une Hindoue. + +-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en +moyenne plus beaux que les Europeens. + +-- Exagerations de voyageurs. + +-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les +yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrete, la +physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs +mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; +qu'ils sont appliques a l'etude... + +-- Tu as de la memoire. + +-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il resulte de ces +livres qu'une Hindoue n'est pas forcement une horreur comme vous +etes dispose a le croire. + +-- Que m'importe, puisque je ne la connaitrai pas. + +-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-etre vous +interesser a elle, vous attacher a elle... + +-- Jamais; rien qu'en pensant a elle et a sa mere, je suis pris +d'indignation. + +-- Si vous la connaissiez... cette colere s'apaiserait peut-etre." + +Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, +mais cependant ne lui coupa pas la parole: + +"J'entends si elle n'etait pas du tout ce que vous supposez; car +elle peut, n'est-ce pas, etre le contraire de ce que votre colere +imagine: le pere Fildes dit que sa mere etait douee des plus +charmantes qualites, intelligente, bonne, douce... + +-- Le pere Fildes est un brave pretre qui voit la vie et les gens +avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette +femme dont il parle. + +-- Il dit qu'il parle d'apres les temoignages de tous ceux qui +l'ont connue; ces temoignages de tous n'ont-ils pas plus +d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez +dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, +des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi? + +-- Ne parle pas contre toi. + +-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la +justice... + +-- La justice! + +-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon +ignorance, je crois etre la justice. Precisement parce que sa +naissance est menacee et contestee, cette jeune fille en se voyant +accueillie, ne pourrait pas ne pas etre emue d'une profonde +reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres +raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son +coeur." + +Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, +et avec un elan qui donnait a sa voix un accent vibrant: + +"Ah! monsieur, ne voulez-vous pas etre aime par votre fille?" + +Il se leva d'un mouvement impatient: + +"Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme +je hais sa mere; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. +Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcele, il ne serait pas +pres de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas ete tout +pour lui, quand moi son pere, je n'etais rien?" + +Il parlait avec vehemence en marchant a pas saccades par son +cabinet, emporte, secoue par un acces de colere qu'elle n'avait +pas encore vu. Tout a coup il s'arreta devant elle: + +"Monte a ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus +jamais, ne te permets de me parler de ces miserables; car enfin de +quoi te meles-tu? Qui t'a charge de me tenir un pareil discours?" + +Un moment interdite, elle se remit: + +"Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille +sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant a la place de +votre petite fille." + +Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menacant qu'il ajouta: + +"Si tu ne veux pas que nous nous fachions, desormais n'aborde +jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas +m'exasperer. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisee par les larmes qui +l'etouffaient, certainement j'aurais du me taire. + +-- Tu l'aurais du d'autant mieux que ce que tu as dit etait +inutile." + + +XXXVI + +Pour suppleer aux nouvelles que ses correspondants ne lui +donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois +dernieres annees, M. Vulfran faisait paraitre dans les principaux +journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, +une annonce repetee chaque semaine, promettant quarante livres de +recompense a qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il +fut, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une +des lettres qu'il avait recues de Londres parlait d'un projet +d'Edmond de passer en Egypte et peut-etre en Turquie, il avait +etendu ses insertions au Caire, a Alexandrie, a Constantinople: +rien ne devait etre neglige, meme l'impossible, meme l'improbable; +d'ailleurs n'etait-ce pas l'improbable qui devenait le +vraisemblable dans cette existence cahotee? + +Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eut pu l'exposer a +toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnetes, c'etait +celle de son banquier a Amiens que M. Vulfran avait indiquee; +c'etait donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des +mille francs provoquait, et qui les transmettait a Maraucourt. + +Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'etait +serieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui +s'engageaient a faire des recherches dont ils garantissaient le +succes, si on voulait bien leur envoyer une provision +indispensable aux premieres demarches; quelques-unes etaient de +simples romans qui se lancaient dans une fantaisie vague +promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des +faits remontant a cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait +dans les trois dernieres annees fixees par l'annonce, pas plus +qu'elle ne fournissait l'indication precise demandee. + +C'etait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si +nulles qu'elles fussent generalement, elles ne decourageaient pas +M. Vulfran et n'ebranlaient pas sa foi: + +"Il n'y a que l'annonce repetee qui produise de l'effet", disait- +il toujours. + +Et sans se lasser, il repetait les siennes. + +Un jour enfin une lettre datee de Serajevo en Bosnie apporta une +offre qui paraissait pouvoir etre prise en consideration: elle +etait en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait deposer +les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un +banquier de Serajevo, on s'engageait a fournir des nouvelles +authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de +novembre de la precedente annee: au cas ou l'on accepterait cette +proposition, on devait repondre poste restante a Serajevo sous le +numero 917. + +"Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'ecria M. Vulfran, c'est +pres de nous, le mois de novembre." + +Et il montra une joie qui etait un aveu de ses craintes: c'etait +maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec +preuves a l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi +paternelle. + +Pour la premiere fois depuis que ses recherches se poursuivaient, +il parla de son fils a ses neveux et a Talouel. + +"J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles +d'Edmond; il etait en Bosnie au mois de novembre." + +L'emoi fut grand quand ce bruit se repandit dans le pays. Comme +toujours en pareille circonstance on l'amplifia: + +"M. Edmond va arriver! + +-- Est ce possible? + +-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des +neveux et de Talouel." + +En realite, elle etait curieuse cette mine: preoccupee chez +Theodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; +au contraire epanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait +pris l'habitude de faire exprimer a sa physionomie comme a ses +paroles precisement le contraire de ce qu'il pensait. + +Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire a ce +retour: + +"Le vieux a ete trop dur; le fils n'avait pas merite que, pour +quelques dettes, on l'envoyat aux Indes. Mis en dehors de sa +famille, il s'en est cree une autre la-bas. + +-- Et puis etre en Bosnie, en Turquie, quelque part par la, cela, +ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que +la route des Indes en France passe par la Bosnie?" + +Cette reflexion etait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, +jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y meler +aucune consideration sentimentale. + +"Comme vous je desire le retour du fils, disait-il, cela donnerait +a la maison une solidite qui lui manque, mais il ne suffit pas que +je desire une chose pour que j'y croie; c'est Francais cela, ce +n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_." + +Justement parce que ces reflexions etaient d'un Anglais, elles +faisaient hausser les epaules: si le patron parlait du retour de +son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'etait pas homme a +s'emballer, le patron. + +"En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel +qui parle, c'est le pere." + +A chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses +esperances: + +"Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas +l'Inde, une mer dans laquelle on disparait; si nous avons des +nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront +sur une piste qu'il sera facile de suivre." + +Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliotheque les livres +qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une +explication satisfaisante, ce que son fils etait venu faire dans +ce pays sauvage, au climat rude, ou il n'y a ni commerce, ni +industrie. + +"Peut-etre s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine. + +-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son +prochain retour; de plus s'il etait la de passage, il semble +vraisemblablement qu'il n'etait pas accompagne de sa femme et de +sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc +il y aurait separation entre eux." + +Comme elle ne repondait rien malgre l'envie qu'elle en avait, il +s'en facha: + +"Tu ne dis rien. + +-- C'est que je n'ose pas ne pas etre d'accord avec vous. + +-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses. + +-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas +pour d'autres. Ne m'avez-vous pas defendu d'aborder jamais ce qui +se rapporte a... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer a +vous facher. + +-- Tu ne me facheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu +admets qu'elles ont pu venir en Bosnie. + +-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour +des femmes, surtout quand ces femmes ont voyage dans les montagnes +de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les +dangers a celles des Balkans. Et puis d'un autre cote, si +M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas +pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagne, +puisque les lettres que vous avez recues des differentes contrees +de l'Inde disent que partout elles etaient avec lui. Enfin il y a +encore une autre consideration que je n'ose pas vous dire, +precisement parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos esperances. + +-- Dis-la quand meme. + +-- Je la dirai, mais a l'avance je vous demande de ne voir dans +mes paroles que le souci de votre sante, qui serait atteinte au +cas ou votre attente serait decue; ce qui est possible n'est-ce +pas? + +-- Explique-toi clairement. + +-- De ce que M. Edmond etait a Serajevo au mois de novembre, vous +concluez qu'il doit etre de retour ici... bientot. + +-- Evidemment. + +-- Et cependant on peut ne pas le retrouver. + +-- Je n'admets pas cela. + +-- Une raison ou une autre peut l'empecher de revenir... N'est-il +pas possible qu'il ait disparu? + +-- Disparu? + +-- S'il etait retourne aux Indes... ou ailleurs; s'il etait parti +pour l'Amerique? + +-- Les si entasses les uns par-dessus les autres conduisent a +l'absurde. + +-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on desire et +en repoussant les autres on s'expose... + +-- A quoi? + +-- Quand ce ne serait qu'a l'impatience. Voyez dans quel etat +agite vous etes depuis que vous avez recu cette nouvelle de +Serajevo; et cependant les delais ne sont pas ecoules pour que la +reponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous +avez maintenant plusieurs acces par jour et aussi des +palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit a chaque +instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- +il si cette reponse se fait encore attendre, et surtout si... elle +n'est pas ce que vous esperez, ce que vous voulez? Vous vous etes +si bien habitue a dire: "Cela est ainsi, et non autrement", que je +ne peux pas ne pas m'... inquieter. Cela est si terrible d'etre +frappe par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si +j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrive: apres avoir tout +craint pour mon pere, nous etions sures de son prompt +retablissement le jour meme ou nous l'avons perdu; nous avons ete +folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup +inattendu qui a tue ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; +six mois apres, elle est morte a son tour. Alors pensant a cela, +je me dis..." + +Mais elle n'acheva pas, les sanglots etranglerent les paroles dans +sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait +qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquerent. + +"N'evoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et +parce que tu as ete cruellement eprouvee, n'imagine pas qu'il n'y +a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus +cela serait injuste." + +Evidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, +n'ebranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible +que ce qui s'accordait avec son desir: elle ne pouvait donc +qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se +passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens +apportant la reponse de Serajevo. + +Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- +meme. + +Un matin que Talouel comme a son ordinaire se promenait sur son +banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son +regard, qui ne laissait rien echapper, les cours de l'usine, il +vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture a la +grille des Shedes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, +avec une attitude compassee. + +Precipitamment il degringola l'escalier de sa veranda et courut +au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine etait +d'accord avec la demarche et l'attitude. Incapable de se contenir +il s'ecria: + +"Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur? + +-- Mauvaises." + +La reponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista: + +"Mais... + +-- Mauvaises." + +Puis, changeant tout de suite de sujet: + +"M. Vulfran est dans ses bureaux? + +-- Sans doute. + +-- Je dois l'entretenir tout d'abord. + +-- Cependant... + +-- Vous comprenez." + +Si le banquier qui, dans son attitude embarrassee, fixait ses +regards a terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devine +qu'au cas ou Talouel deviendrait un jour le maitre des usines de +Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discretion. + +Autant Talouel s'etait montre obsequieux quand il avait espere +obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalite +quand il vit ses avances repoussees: + +"Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet", dit-il en +s'eloignant les mains dans ses poches. + +Comme ce n'etait pas la premiere fois que le banquier venait a +Maraucourt, il n'eut pas de peine a trouver le cabinet de +M. Vulfran, et arrive a sa porte, il s'arreta un moment pour se +preparer. + +Il n'avait pas encore frappe qu'une voix, celle de M. Vulfran, +cria: + +"Entrez!" + +Il n'y avait plus a differer, il entra en s'annoncant: + +"Bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Comment, c'est vous! a Maraucourt! + +-- Oui, j'avais affaire ce matin a Picquigny; alors j'ai pousse +jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo." + +-- Perrine assise a sa table n'avait pas besoin que ce nom fut +prononce pour savoir qui venait d'entrer: elle resta petrifiee. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Elles ne sont pas ce que vous deviez esperer, ce que nous +esperions tous. + +-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres? + +-- Il semble que ce soit un honnete homme. + +-- Il ne sait rien? + +-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques... +malheureusement. + +-- Malheureusement!" + +C'etait la premiere parole de doute que M. Vulfran prononcait. + +Il s'etablit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui +s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il +passait: la surprise, l'inquietude. + +"Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de +novembre? dit-il. + +-- On n'en a plus. + +-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues a cette epoque? quel +caractere de certitude, d'authenticite presentent-elles? + +-- Nous avons des pieces officielles, visees par le consul de +France a Serajevo. + +-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles memes. + +-- En novembre, M. Edmond est arrive a Sarajevo comme... +photographe. + +-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de +photographie? + +-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il +voyageait en famille, accompagne de sa femme et de sa fille. +Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la +ville..." + +Il chercha dans les papiers qu'il avait deplies sur un coin du +bureau de M. Vulfran. + +"Puisque vous avez des pieces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera +plus vite fait. + +-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaille +comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. +Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour..." + +Il consulta de nouveau ses papiers: + +"... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade a un village situe +entre ces deux villes. + +-- Mon Dieu, s'ecria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!" + +Et il joignit les mains, le visage decompose, tremblant de la tete +aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui. + +"Vous etes un homme de grande force... + +-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils.... + +-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse verite: le +sept novembre... M. Edmond... est mort a Bousovatcha d'une +congestion pulmonaire. + +-- C'est impossible! + +-- Helas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en +recevant ces pieces, bien que leur traduction soit visee par le +consul de France; mais cet acte de deces d'Edmond Vulfran +Paindavoine, ne a Maraucourt (Somme), age de trente-quatre ans, +n'emprunte-t-il pas un caractere d'authenticite a ces +renseignements memes, si precis? Cependant, voulant douter malgre +tout, j'ai, en recevant ces pieces hier, telegraphie a notre +consul a Serajevo; voici sa reponse: "Pieces authentiques, mort +certaine." + +Mais M. Vulfran paraissait ne pas ecouter: affaisse dans son +fauteuil, ecroule sur lui-meme, la tete penchee en avant reposant +sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine +affolee, eperdue, suffoquee, se demandait s'il etait mort. + +Tout a coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui +jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il +pressa le bouton des sonneries electriques qui correspondaient +dans les bureaux de Talouel, de Theodore et de Casimir. + +Cet appel etait si violent qu'ils accoururent aussitot tous trois. + +"Vous etes la, dit-il, Talouel, Theodore, Casimir? + +Tous trois repondirent en meme temps. + +"J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, +arretez partout et immediatement le travail; telephonez qu'on +affiche qu'il reprendra apres-demain, et que demain un service +sera celebre dans les eglises de Maraucourt, Saint-Pipoy, +Hercheux, Bacourt et Flexelles. + +-- Mon oncle!" s'ecrierent d'une meme voix les deux neveux. + +Mais il les arreta: + +"J'ai besoin d'etre seul; laissez-moi." + +Tout le monde sortit, Perrine seule resta. + +"Aurelie, tu es la?" demanda M. Vulfran. + +Elle repondit dans un sanglot. + +"Rentrons au chateau." + +Comme toujours il avait pose sa main sur l'epaule de Perrine, et +ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des +ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traverserent ainsi le +village ou deja la nouvelle courait de porte en porte, et chacun +en les voyant passer se demandait s'il survivrait a cet +ecrasement; comme il etait deja courbe, lui qui d'ordinaire +marchait si solide, couche en avant comme un arbre que la tempete +a brise par le milieu de son tronc. + +Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse +encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait a +l'epaule, elle sentait, sans qu'il prononcat une seule parole, +combien profondement il etait atteint. + +Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya: + +"Explique pourquoi je veux etre seul, dit-il, que personne +n'entre, que personne ne me parle." + +Comme elle allait sortir: + +"Et je me refusais a te croire! + +-- Si vous vouliez me permettre... + +-- Laisse-moi", dit-il rudement. + + +XXXVII + +Toute la nuit le chateau fut plein de mouvement et de bruit, car +successivement arriverent: de Paris, M. et Mme Stanislas +Paindavoine, prevenus par Theodore; de Boulogne, M. et +Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de +Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs +enfants. Personne n'aurait manque au service de ce pauvre Edmond. +D'ailleurs ne fallait-il pas etre la pour prendre position et se +surveiller? Maintenant que la place etait vide, et bien vide a +jamais, qui allait s'en emparer? C'etait l'heure des manoeuvres +habiles ou chacun devait s'employer entierement, avec toute son +energie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel desastre +si cette industrie qui etait une des forces du pays, tombait aux +mains d'un incapable comme Theodore! Quel malheur si un esprit +borne comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux +familles n'avait la pensee d'admettre qu'une association fut +possible, qu'un partage put se faire entre les deux cousins: on +voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits +d'ailleurs avait-il a faire valoir cet autre? + +Perrine s'attendait a la visite matinale de Mme Bretoneux, et +aussi a celle de Mme Paindavoine; mais elle ne recut ni l'une ni +l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir +besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'etait-elle en effet +dans cette maison? Maintenant c'etait le frere de M. Vulfran, sa +soeur, ses neveux, ses nieces, ses heritiers, enfin, qui y etaient +les maitres. + +Elle s'attendait aussi a ce que M. Vulfran l'appellerait pour +qu'elle le conduisit a l'eglise, comme elle le faisait tous les +dimanches depuis qu'elle avait remplace Guillaume; mais il n'en +fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des +glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncerent la messe, elle +le vit monter en landau appuye sur le bras de son frere, +accompagne de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les +membres de la famille prenaient place dans les autres voitures. + +Alors, n'ayant pas de temps a perdre, elle qui devait faire a pied +le trajet du chateau a l'eglise, elle partit au plus vite. + +Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait etendu son +linceul; elle fut surprise en traversant a la hate les rues du +village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, +c'est-a-dire que les cabarets etaient pleins d'ouvriers qui +buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le +long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur +porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les +cours. Personne n'assisterait-il donc au service? + +En entrant dans l'eglise ou elle avait eu peur de ne pas pouvoir +entrer, elle la vit a moitie vide: dans le choeur etait rangee la +famille; ca et la se montraient les autorites du village, les +fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, tres rares +etaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette +journee dont les consequences pouvaient etre si graves pour eux +cependant, avaient eu la pensee de venir joindre leurs prieres a +celles de leur patron. + +Le dimanche sa place etait a cote de M, Vulfran, mais comme elle +n'avait pas qualite pour l'occuper, elle prit une chaise a cote de +Rosalie qui accompagnait sa grand'mere en grand deuil. + +"Helas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui +pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?" + +Mais l'office qui commencait dispensa Perrine de repondre, et ni +Rosalie, ni Francoise ne lui adresserent plus la parole, voyant +combien elle etait bouleversee. + +A la sortie, elle fut arretee par Mlle Belhomme qui, comme +Francoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et a qui elle dut +repondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille. + +"Vous rentrez a pied? demanda l'institutrice. + +-- Mais oui. + +-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux ecoles." + +Perrine eut voulu etre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et +elle dut suivre la conversation de l'institutrice. + +"Savez-vous a quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, +s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brise, si accable +qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est +que pour la premiere fois aujourd'hui, il a peut-etre ete bon pour +lui d'etre aveugle. + +-- Pourquoi? + +-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'eglise etait peu remplie. +C'eut ete une douleur de plus que cette indifference de ses +ouvriers a son malheur. + +--Ils n'etaient pas nombreux, cela est vrai. + +-- Au moins il ne l'a pas vu. + +-- Mais etes-vous sure qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le +silence vide de l'eglise en meme temps que par le brouhaha des +cabarets, quand il a traverse les rues du village? Avec les +oreilles il reconstitue bien des choses. + +-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas +besoin, le pauvre homme; et cependant..." + +Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme +elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, +elle ajouta: + +"Et cependant ce serait une lecon, une grande lecon, car voyez- +vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de +s'associer a nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- +memes a celles qu'ils eprouvent, ou a leur souffrance; et on peut +le dire, parce que c'est l'expression de la stricte verite..." + +Elle baissa la voix: + +"... Ce n'a jamais ete le cas de M. Vulfran: homme juste avec les +ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit du, mais c'est tout; +et la seule justice, comme regle de ce monde, ce n'est pas assez: +n'etre que juste, c'est etre injuste. Comme il est regrettable que +M. Vulfran n'ait jamais eu l'idee qu'il pouvait etre un pere pour +ses ouvriers; mais entraine, absorbe par ses grandes affaires, il +n'a applique son esprit superieur qu'aux seules affaires. Quel +bien il eut pu faire cependant, non seulement ici meme, ce qui +serait deja considerable, mais partout par l'exemple donne. Qu'il +en eut ete ainsi, et vous pouvez etre certaine que nous n'aurions +pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons." + +Cela pouvait etre vrai, mais Perrine n'etait pas en situation +d'apprecier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce +qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la +bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'etait vite prise d'une +affection respectueuse. Qu'une autre eut exprime ces idees, il lui +semblait que cela l'eut laissee indifferente, mais elle souffrait +de ce qu'elles etaient celles d'une femme en qui elle avait mis +une grande confiance. + +En arrivant devant les ecoles elle se hata donc de la quitter. + +"Pourquoi n'entrez-vous pas, nous dejeunerions ensemble, dit +Mlle Belhomme qui avait devine que son eleve ne devait pas prendre +place a la table de la famille. + +-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi. + +-- Alors rentrez." + +Mais en arrivant au chateau elle vit que M. Vulfran n'avait pas +besoin d'elle, et meme qu'il ne pensait pas du tout a elle; car +Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant +de voiture, M. Vulfran s'etait enferme dans son cabinet, ou +personne ne devait entrer: + +"En un jour comme aujourd'hui, il ne veut meme pas dejeuner avec +la famille. + +-- Elle reste, la famille? + +-- Vous pensez bien que non; apres le dejeuner, tout le monde +part; je crois qu'il ne voudra meme pas recevoir les adieux de ses +parents. Ah! il est bien accable. Qu'est-ce que nous allons +devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider. + +-- Que puis-je? + +-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il +vous aime bien. + +-- Il m'aime! + +-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela." + +Comme Bastien l'avait annonce, toute la famille partit apres le +dejeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans +que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le +coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prevenait de se +tenir prete a l'accompagner le lendemain matin a l'heure +habituelle. + +"Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le +mieux: le travail c'est sa vie." + +Le lendemain a l'heure fixee, comme tous les matins elle se trouva +dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientot elle le vit +paraitre, marchant courbe, conduit par Bastien, qui, +silencieusement fit un signe attriste pour dire que la nuit avait +ete mauvaise. + +"Aurelie est-elle la?" demanda-t-il d'une voix alteree, dolente et +faible comme celle d'un enfant malade. + +Elle s'avanca vivement: + +"Me voila, monsieur. + +-- Montons en voiture." + +Elle eut voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis +en voiture, il s'affaissa et, la tete inclinee en avant, il ne +prononca pas un mot. + +Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait pret a le recevoir +et a l'aider a descendre; ce qu'il fit, obsequieusement: + +"Je suppose que vous vous etes senti assez fort pour venir, dit-il +d'une voix compatissante qui contrastait avec l'eclat de ses yeux. + +-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce +que je devais venir. + +-- C'est ce que je voulais dire..." + +M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se +faisant conduire par elle a son cabinet. + +Bientot commenca le depouillement de la correspondance, qui etait +volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se +faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il etait +sourd ou endormi. + +Ensuite venait la reunion des chefs de services, dans laquelle +devait ce jour-la se decider une grosse question, qui engageait +serieusement les interets de la maison: devait-on vendre les +grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, +en ne gardant que ce qui etait indispensable a la fabrication +courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on +faire de nouveaux achats? en un mot se mettre a la hausse ou a la +baisse? + +Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une +methode rigoureuse, dont personne ne s'ecartait: chacun a tour de +role, en commencant par le plus jeune, donnait son avis et +developpait ses raisons; M. Vulfran ecoutait, et a la fin, faisait +connaitre la resolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne +voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on +apprenait, six mois ou un an apres, qu'il avait fait precisement +le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se +prononcait avec une nettete qui emerveillait ses employes, et +toujours la discussion aboutissait. + +Ce matin-la la deliberation suivit sa marche ordinaire, chacun +expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint +le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que +celui-ci produisit, ce fut un doute: + +"Je n'ai jamais ete si embarrasse; il y a de bien bonnes raisons +pour, mais il y en a de bien fortes contre." + +Il etait sincere, en confessant cet embarras, car c'etait une +regle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du +maitre, bien plus que sur les levres de celui qui parlait, et de +se decider d'apres ce que disait cette physionomie, qu'il avait +appris a connaitre par une longue pratique, sans s'inquieter de ce +qu'il pouvait penser lui-meme: que pouvait d'ailleurs peser son +opinion dans la balance, ou de l'autre cote, ce qu'il mettait +etait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout +devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait +absolument rien exprime, qu'un vague exasperant. Voulait-il +acheter, voulait-il vendre? A vrai dire il semblait ne pas prendre +souci plus de l'un que de l'autre; absent, envole, perdu dans un +autre monde que celui des affaires. + +Apres Talouel, deux conclusions furent encore emises, puis ce fut +au patron de rendre son arret; et comme toujours, meme plus +complet que toujours, s'etablit un respectueux silence, tandis que +les yeux restaient attaches sur lui. + +On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du +regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la +realite? + +Enfin il leva le bras, et dit: + +"Je vous avoue que je ne sais que decider." + +Quelle stupefaction! Eh quoi, il en etait la! + +Pour la premiere fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait +indecis, lui toujours si resolu, si bien maitre de sa volonte. + +Et les regards, qui tout a l'heure se cherchaient, evitaient +maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, +particulierement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se +trahir. + +Il dit encore: + +"Nous verrons plus tard." + +Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans +echanger ses reflexions. + +Reste seul avec Perrine, assise a la petite table d'ou elle +n'avait pas bouge, il ne parut pas faire attention au depart de +ses employes, et garda son attitude accablee. + +Le temps s'ecoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu +rester, immobile devant sa fenetre ouverte, plonge dans ses +pensees ou ses reves, et cette attitude s'expliquait de meme que +son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni +ecrire; mais alors elle ne ressemblait en rien a celle de +maintenant, et a le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir +sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il +suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans +chaque atelier ou chaque cour: le battement des metiers, les +echappements de la vapeur, les ronflements des cannetieres, les +lamentables gemissements de la valseuse, le decrochage et +l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de +sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, meme le +sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traine un +chemin pave, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se +rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se +faisait, et avec quelle activite ou quelle nonchalance cela se +faisait. + +Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout +paraissait petrifie, momifie comme l'eut ete une statue. Cela +etait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait +envahie par une sorte de terreur qui l'aneantissait. + +Tout a coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix +forte, avec la conscience d'etre seul, ou plutot sans conscience +de l'endroit ou il etait et de ceux qui pouvaient l'entendre, il +dit: + +"Mon Dieu, mon Dieu, vous vous etes retire de moi. Qu'ai-je donc +fait pour que vous m'abandonniez?" + +Puis le silence reprit plus ecrasant, plus lugubre, pour Perrine, +que ce cri avait bouleversee, bien qu'elle ne put pas mesurer +toute l'etendue et la profondeur du desespoir qu'il accusait. +C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait +faite et la situation qu'il occupait, en etait arrive a croire +qu'il etait un privilegie, en quelque sorte un elu, dont la +Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, +comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait ete servi que par +sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tire +de la foule pour de grandes choses, et plus tard guide si +surement, que ses idees avaient toujours obei a une inspiration +superieure, de meme que ses actes a une direction infaillible; ce +qu'il desirait avait toujours reussi; dans ses batailles, il avait +toujours triomphe, et toujours ses adversaires avaient succombe. +Mais voila que tout a coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce +qu'il se croyait sur d'obtenir, pour la premiere fois ne se +realisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le +voir arriver, toute sa vie etait desormais arrangee pour cette +reunion; et son fils etait mort. + +Alors quoi? + +Il ne comprenait pas, -- ni le present, ni le passe. + +Qu'avait-il ete? + +Qu'etait-il? + +Et si vraiment il avait ete ce que pendant quarante ans il avait +cru etre, pourquoi ne l'etait-il plus? + + +XXXVIII + +Cet aneantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents +de sante: la bronchite, les palpitations s'aggraverent, il se +produisit meme une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine +retint M. Vulfran a la chambre, et donna l'entiere direction des +usines a Talouel triomphant. + +Cependant ces accidents s'amenderent, mais la prostration morale +ne s'ameliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus +qu'elle qui inquieta le medecin. + +Plusieurs fois Perrine avait essaye de l'interroger; mais il lui +avait a peine repondu, le docteur Ruchon n'etant pas homme a +s'interesser a la curiosite des gamines; heureusement il avait ete +moins rebarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait +souvent a sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de +chambre et par l'institutrice son anxiete etait tant bien que mal +renseignee. + +"Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais +M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail." + +Mlle Belhomme etait moins breve, et quand en venant au chateau +donner sa lecon, elle avait bavarde avec le medecin, elle repetait +volontiers a son eleve ce que celui-ci avait dit, ce qui +d'ailleurs se resumait en un mot toujours le meme: + +"Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontat la mecanique +morale arretee, mais dont le grand ressort ne parait cependant pas +casse." + +Pendant longtemps on l'avait redoutee cette secousse, et c'etait +meme la crainte qu'elle se produisit inopinement qui, plusieurs +fois, avait retarde l'operation de la cataracte, que l'etat +general semblait permettre. Mais maintenant on la desirait. +Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit +interet a ses affaires, au travail, a tout ce qui etait sa vie, et +dans un avenir, prochain peut-etre, on pourrait sans doute la +tenter avec des chances de reussite, alors surtout qu'on n'aurait +pas a redouter les violentes emotions d'un retour ou d'une mort, +qu'au point de vue special de l'operation on pouvait egalement +redouter. + +Mais comment la provoquer? + +C'etait ce qu'on se demandait sans trouver de reponse a cette +question, tant il semblait detache, de tout, au point de ne +vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait +garde la chambre, et d'avoir toujours fait repondre par Bastien, a +Talouel, qui respectueusement venait a l'ordre deux fois par jour, +le matin et le soir: + +"Decidez pour le mieux." + +Et quand, quittant le lit, il etait revenu aux bureaux, a peine +s'etait-il fait rendre compte de ce qu'avait decide Talouel, trop +habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune +mesure que le patron n'eut pas prise lui-meme. + +Cette apathie n'empechait pas cependant que chaque jour Perrine le +conduisit comme naguere dans les diverses usines; mais le chemin +se faisait silencieusement, sans qu'il repondit le plus souvent +aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et +arrive aux usines, c'etait a peine s'il ecoutait le rapport des +directeurs. + +"Pour le mieux, repetait-il; entendez-vous avec Talouel." + +Combien de temps cela durerait-il? + +Une apres-midi qu'ils revenaient de la tournee des usines, et +qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux +cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise. + +"Arrete, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu." + +La voiture arretee, la sonnerie s'entendit distinctement. + +"C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose? + +-- Un tourbillon de fumee noire. + +-- De quel cote? + +-- A travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me +reconnaitre. + +-- A droite, ou a gauche? + +-- Plutot a gauche." + +A gauche, c'etait vers l'usine. + +"Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle. + +-- Non, seulement va vite." + +En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme +ils tournaient selon le caprice des entailles bordees de +peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit precis d'ou +s'elevait la fumee, il semblait que c'etait du centre du village, +et non de l'usine. + +Elle fit cette observation a M. Vulfran, qui ne repondit rien. + +Ce qui la confirma dans cette idee, ce fut que la sonnerie se +faisait entendre maintenant tout a gauche, c'est-a-dire aux +environs de l'usine. + +"On ne sonne pas la ou est le feu, dit-elle. + +-- Voila qui est bien raisonne", repliqua M. Vulfran. + +Mais il fit cette reponse d'un ton presque indifferent, comme s'il +n'y avait pas interet pour lui a savoir ou etait le feu. + +Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixes: + +"Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu +n'est pas chez vous: c'est la maison a la Tiburce qui brule." + +La Tiburce etait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop +petits pour etre admis a l'asile, et habitait une miserable +chaumiere, usee, a moitie effondree, situee au fond d'une cour, +aux environs des ecoles. + +"Allons-y", dit M. Vulfran. + +Il n'y avait qu'a suivre les gens qui couraient; maintenant on +voyait la fumee et les flammes s'elever en tourbillons au-dessus +des maisons, et l'on respirait une odeur de brule. Avant +d'arriver, ils durent arreter sous peine d'ecraser les curieux, +qui pour rien au monde ne se seraient deranges. Alors M. Vulfran +descendit de voiture, et guide par Perrine traversa les groupes. +Comme ils approchaient de l'entree de la maison, Fabry, le casque +en tete, car il commandait les pompiers de l'usine, vint a eux. + +"Nous sommes maitres du feu, dit-il, mais la maison est +entierement brulee, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, +cinq ou six peut-etre, ont peri; un est enseveli sous les +decombres, deux ont ete asphyxies; les trois autres, on ne sait +pas. + +-- Comment le feu a-t-il pris? + +-- La Tiburce etait endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les +enfants les plus grands ont joue avec des allumettes; quand tout a +commence a flamber, ils se sont sauves, la Tiburce epouvantee en a +fait autant, oubliant ceux au berceau." + +Une clameur sortait de la cour accompagnee de cris, M. Vulfran +voulut se diriger de ce cote. + +"N'allez pas par-la, dit Fabry, ce sont les deux meres des enfants +asphyxies qui les pleurent. + +-- Qui sont-elles? + +-- Des ouvrieres des usines. + +-- Il faut que je leur parle." + +Il appuya sa main sur l'epaule de Perrine, pour dire qu'elle +devait le conduire. + +Precedes de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrerent dans la +cour, ou les pompiers noyaient les decombres de la maison +effondree entre ses quatre murs restes debout, et sous les jets +d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des +crepitements. + +D'un coin oppose encombre de femmes, partaient les cris qu'ils +avaient entendus. Fabry ecarta les groupes, et M. Vulfran, precede +de Perrine, s'avanca vers les deux meres qui tenaient leurs +enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, +qui croyait peut-etre a un secours supreme, le vit paraitre; alors +reconnaissant que ce n'etait que le patron, elle etendit vers lui +un bras menacant: + +"Venez donc ver ce qu'on fait d'nos efants, pendant qu'on +s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! +mon pauvre petit!" + +Et se penchant sur son enfant, elle eclata en cris et en sanglots. + +Un moment M. Vulfran resta indecis, puis il dit a Fabry: + +"Vous aviez raison; allons-nous-en." + +Ils rentrerent aux bureaux, et il ne fut plus question de +l'incendie, jusqu'au moment ou Talouel vint annoncer a M. Vulfran +que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient ete +retrouves en bonne sante chez des voisins, ou on les avait portes +dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc reellement +que trois victimes, dont l'enterrement venait d'etre fixe au +lendemain. + +Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour a l'usine +etait restee plongee dans une reflexion profonde, se decida a +adresser la parole a M. Vulfran: + +"N'irez-vous pas a cet enterrement? demanda-t-elle avec un +fremissement de voix, qui trahissait son emotion. + +-- Pourquoi irais-je? + +-- Parce que ce serait votre reponse -- la plus digne que vous +puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme. + +-- Mes ouvriers sont-ils venus au service celebre pour mon fils? + +-- Ils ne se sont pas associes a votre douleur; vous vous associez +a celles qui les atteignent, c'est une reponse aussi cela, et qui +serait comprise. + +-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat. + +-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent recu? C'est possible; et cela +vient peut-etre de ce qu'il ne considere pas l'argent recu au meme +point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur +cet argent qu'il a gagne lui-meme? Cette ingratitude-la existe +peut-etre telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque +d'interet, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la +meme? C'est l'amitie qui fait naitre l'amitie. On aime ceux dont +on se sent aime; et il me semble que si nous nous faisons l'ami +des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de +soulager la misere des malheureux; mais comme c'est plus encore de +soulager leur douleur... en la partageant!" + +Elle avait encore bien des choses a dire dans ce sens, lui +semblait-il; mais M. Vulfran ne repondant rien, et ne paraissant +meme pas l'ecouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle +reprendrait ce sujet. + +Quand ils passerent devant la veranda de Talouel pour rentrer au +chateau, M. Vulfran s'arreta: + +"Prevenez M. le cure, dit-il, que je prends a ma charge les frais +de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; +j'y assisterai." + +Talouel eut un haut-le-corps. + +"Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront +se rendre demain a l'eglise en auront la liberte: c'est un grand +malheur que cet incendie. + +-- Nous n'en sommes pas responsables. + +-- Directement, non." + +Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, +apres le depouillement de la correspondance et la conference avec +les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry: + +"Vous n'avez rien de presse en train, je pense? + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit +la une creche modele, dans laquelle on a applique ce qui s'est +fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et +par suite routine, mais un particulier qui a cherche dans le bien +a faire un hommage a des memoires cheres. Vous etudierez cette +creche dans tous ses details: construction, chauffage, +ventilation, prix de revient, et depense d'entretien. Puis vous +demanderez a son constructeur de quelles creches il s'est inspire. +Vous irez les etudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il +vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert +une creche a la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un +malheur comme celui qui est arrive avant-hier se renouvelle. Je +compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille +responsabilite." + +Le soir, la lecon que Mlle Belhomme donnait a Perrine, qui avait +raconte cette grande nouvelle a l'institutrice enthousiasmee, fut +interrompue par l'entree de M. Vulfran dans la bibliotheque: + +"Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon +nom et au nom des populations de ce pays, service considerable, +d'une importance capitale par les resultats qu'il peut produire, +mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice +considerable aussi: voici ce dont il s'agit." + +Ce dont il s'agissait, c'etait qu'elle donnat sa demission pour +prendre la direction des cinq creches qu'il allait fonder; apres +avoir cherche, il ne trouvait qu'elle qui fut la femme +d'intelligence, d'energie et de coeur capable de mener a bien une +tache aussi lourde. Les creches ouvertes, il les offrirait aux +communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, +avec un capital suffisant pour subvenir a leur entretien a +perpetuite, et il ne mettrait pour condition a sa donation que +l'obligation de maintenir a leur tete celle en qui il avait toute +confiance pour assurer le succes et la duree de son oeuvre. + +Ainsi presentee, la demande ne pouvait pas ne pas etre accueillie, +mais ce ne fut pas sans dechirements, car le sacrifice, comme +l'avait dit M. Vulfran, etait considerable pour l'institutrice: + +"Ah! monsieur, s'ecria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que +l'enseignement. + +--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais +leur donner la vie, la sante, c'est quelque chose aussi, et ce +sera votre tache; elle est assez grande pour que vous ne la +refusiez pas. + +-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'ecoutais mes +convenances personnelles... Apres tout je me prendrai moi-meme +pour eleve, et j'aurai tant a apprendre, que mon besoin +d'enseignement trouvera a s'employer largement. Je suis a vous de +tout coeur, et ce coeur est plus emu qu'il ne saurait l'exprimer, +penetre de gratitude, d'admiration... + +-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas a moi qu'il +faut en adresser l'expression, mais a votre eleve, mademoiselle, +car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a eveille +dans mon coeur des idees auxquelles j'etais jusqu'alors reste +etranger, et m'a mis dans une voie ou je n'ai encore fait que +quelques pas, qui ne sont rien a cote de la route a parcourir. + +-- Ah! monsieur, s'ecria Perrine enhardie de joie et de fierte, si +vous vouliez encore en faire un. + +-- Pour aller ou? + +-- Quelque part ou je vous conduirais ce soir. + +-- Alors, tu ne doutes de rien. + +-- Ah! si je ne doutais de rien! + +-- Est-ce de moi que tu doutes? + +-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun +rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous +conduire quelque part ce soir. + +-- Mais ou veux-tu me conduire ce soir? + +-- En un endroit ou votre presence pendant quelques minutes +seulement peut produire des resultats extraordinaires. + +-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mysterieux? + +-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite +serait manque. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas a +craindre de gagner froid, laissez-vous decider. + +-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit +Mlle Belhomme, bien que cette proposition se presente sous une +forme un peu... bizarre et enfantine. + +-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce +soir. A quelle heure fixes-tu notre expedition? + +-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra." + +Dans la soiree, il parla plusieurs fois de cette expedition, mais +sans decider Perrine a s'expliquer. + +"Sais-tu que tu en es arrivee a piquer ma curiosite? + +-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas +deja quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rever a ce qui +peut se produire tantot ou demain, que vous aneantir dans les +regrets de ce que vous esperiez hier? + +_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais +a quel avenir veux-tu que je reve? il est plus triste encore que +le passe, puisqu'il est vide. + +-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez a celui +des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense +souvent, n'est-ce pas, a tout ce qu'on demanderait a un magicien +tout-puissant, a un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a +qu'a vouloir pour realiser tous les souhaits; mais quand on est +soi-meme cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois a +ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, +qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, +n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous +sommes dans une feerie, mais dans la realite il y a un autre mot +que celui-la." + +La soiree s'ecoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran +demanda si le moment n'etait pas venu de partir, mais elle le +retarda tant qu'elle put. + +Enfin elle annonca qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit +etait chaude comme elle l'avait prevu, sans vent, sans brouillard, +mais avec des eclairs de chaleur qui frequemment embrasaient le +ciel noir. Quand ils arriverent dans le village, ils le trouverent +endormi, pas une seule lumiere ne brillait aux fenetres closes, +pas de bruit d'aucune sorte, excepte celui de l'eau qui tombait +des barrages de la riviere. + +Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaitre la nuit, +et depuis leur sortie du chateau il avait suivi son chemin comme +avec ses yeux. + +"Nous voila devant Francoise, dit-il a un certain moment. + +-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous +le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous +guiderai. Je vous previens cependant que nous aurons un escalier a +monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai +une porte et nous entrerons; nous ne resterons la que ce que vous +voudrez rester, une minute ou deux. + +-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas? + +-- Vous n'avez pas besoin de voir. + +-- Alors pourquoi venir? + +-- Pour etre venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que +nous fassions du bruit en marchant." + +Les choses s'arrangerent comme elle avait dit, et en arrivant dans +la cour interieure, un eclair lui montra l'entree de l'escalier. +Ils monterent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parle, +attira doucement M. Vulfran et referma la porte. + +Alors ils se trouverent enveloppes d'un air chaud, acre, +suffocant. + +Une voix empatee dit: + +"Qu'est-ce qui est la?" + +Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas repondre. + +La meme voix continua: + +"Couche-te don la Noyelle." + +Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit a Perrine qu'il +voulait sortir. + +Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure +de voix les accompagnait. + +Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole: + +"Tu as voulu me faire connaitre la chambree dans laquelle tu as +couche la premiere nuit de ton arrivee ici? + +-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrees de +Maraucourt, et des autres villages ou couche tout un monde de vos +ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, +respire leur air empoisonne pendant une minute seulement, vous +voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue." + + +XXXIX + +Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un +temps radieux, Perrine etait arrivee a Maraucourt, miserable et +desesperee, se demandant ce qui allait advenir d'elle. + +Le temps etait aussi radieux, mais Perrine et le village ne +ressemblaient en rien a ce qu'ils etaient l'annee precedente. + +A la place ou elle avait passe la fin de sa journee, assise +tristement a la lisiere du petit bois qui couronne la colline, +tachant de se rendre compte de ce qu'etaient le village et les +usines etales au-dessous d'elle dans la vallee, se trouvent +maintenant des batiments en construction; un hopital en bon air, +en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers +des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas +Maraucourt. + +C'est de la qu'on peut le mieux suivre les transformations de la +contree, et elles sont extraordinaires, eu egard surtout au peu de +temps qui s'est ecoule. + +Aux usines elles-memes il n'a pas ete apporte de changements bien +sensibles: ce qu'elles etaient, elles le sont toujours, comme si, +arrivees a leur complet developpement, elles n'avaient qu'a +continuer la marche reguliere de tout ce qui est rigoureusement +regle. + +Mais a une courte distance de leur entree principale, la ou +autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupees par deux +garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brulee +quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la +facade mi-partie rose, mi-partie bleue de la creche que M. Vulfran +a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures +croulantes. + +Sa facon de proceder avec leurs proprietaires a ete aussi nette +que franche: il les a fait venir et leur a explique que comme il +ne pouvait pas tolerer plus longtemps que les enfants de ses +ouvrieres fussent exposes a etre brules ou tues par toutes sortes +de maladies resultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez +celles qui les gardaient, il allait faire construire une creche +dans laquelle ces enfants seraient recus, nourris, eleves +gratuitement jusqu'a l'age de trois ans. Entre sa creche et leurs +garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient +vendre leurs maisons, il les acheterait moyennant une somme fixe +et une rente viagere. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'a +les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au +lendemain matin onze heures pour se decider; a midi il serait trop +tard. + +Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup +plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe +de batiments a peine acheves dans lesquels sont etablis des +logements separes, des refectoires, des restaurants, des cantines, +des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers celibataires, +hommes et femmes; et pour ces batiments M. Vulfran a employe le +meme procede d'expropriation que pour la creche. + +Precedemment se trouvaient la plusieurs vieilles maisons +appropriees tant bien que mal, en realite aussi mal que possible, +au logement en chambrees des ouvriers et en cabinets. Il a fait +appeler les proprietaires de ces maisons, et leur a tenu un +langage a peu pres analogue a celui dont il s'est deja servi: + +"Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrees dans +lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises +conditions dans lesquelles sont etablis ces logements qu'on +attribue les maladies de poitrine et la fievre typhoide qui tuent +tant de monde. Je ne peux pas tolerer cela plus longtemps. J'ai +donc resolu de faire construire deux hotels dans lesquels +j'offrirai aux ouvriers celibataires, hommes et femmes, une +chambre separee et exclusive pour trois francs par mois. En meme +temps j'amenagerai les rez-de-chaussee en refectoires et en +restaurants ou je donnerai un diner compose de soupe, de ragout ou +de roti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous +voulez me vendre vos maisons, j'eleverai mes hotels sur leur +emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est +dans votre interet, car j'ai ailleurs des terrains ou mes +constructions me couteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'a +onze heures demain pour reflechir; a midi il serait trop tard. + +Sur ces terrains eparpilles un peu partout, on apercoit d'autres +toits en tuiles neuves, tout petits ceux-la, et qui par leur +proprete et leur eclat rouge contrastent avec les anciennes +toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des +maisons ouvrieres dont la construction est commencee depuis peu, +et qui toutes sont ou seront isolees au milieu d'un jardinet, dans +lequel pourront se recolter les legumes necessaires a +l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de +loyer, aura le bien-etre materiel et la dignite du chez-soi. + +Mais la transformation qui a coup sur eut frappe le plus vivement +surpris, et meme stupefie celui qui serait reste un an absent de +Maraucourt, etait celle qui avait bouleverse le parc meme de +M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient +jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette +partie basse, restee jusque-la presque a l'etat naturel, avait ete +retranchee du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'elevait a +son centre un grand chalet en bois, flanque d'autres cottages ou +de kiosques construits a la legere, qui donnaient a l'ensemble une +apparence de jardin public que precisaient encore toutes sortes de +jeux, des maneges de chevaux de bois, des balancoires, des +appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs +a l'arc, a l'arbalete, a la carabine et au fusil de guerre, des +mats de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour +velocipedes, un theatre de marionnettes, une estrade pour des +musiciens. + +C'est qu'en realite c'est bien un jardin public, celui qui servait +aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des +autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, +M. Vulfran avait decide de faire les memes constructions qu'a +Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eut pour tous qu'un seul lieu +de reunion et de recreation ou pourraient s'etablir des relations +generales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple +bibliotheque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'etablir, +s'etait transformee, sans qu'il sut trop sous quelle influence, en +ce vaste jardin, ou autour des salles de lecture et de conference +qui occupent le grand chalet central, se sont groupes ces jeux +divers, dont le developpement a exige une partie meme de son parc, +de sorte que maintenant le cercle ouvrier protege le chateau et le +fait pardonner. + +Si rapidement que ces changements eussent ete concus et realises, +ils n'ont pas ete sans produire un vif emoi dans la contree et +meme une sorte d'agitation. + +Les plus hostiles ont ete les logeurs, les cabaretiers, les +boutiquiers, qui ont crie a la ruine et a l'oppression: n'etait-ce +pas une injustice, un crime social qu'on vint leur faire +concurrence et les empecher de continuer leur commerce dans les +memes conditions qu'ils l'avaient toujours pratique, au mieux de +leurs interets, comme il convient a des hommes libres? Et de meme +que lors de la creation des usines, les fermiers s'etaient +insurges contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de +la terre, ou les obligeaient a hausser les salaires, les petits +commercants avaient joint leurs plaintes a celles des +cultivateurs; c'etait tout juste si, quand M. Vulfran passait par +les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les +poursuivait pas de huees comme des malfaiteurs: il n'etait donc +pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le +pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu +de bonte, un peu de pitie au coeur! les ouvriers etaient donc +imbeciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but +que de les enchainer plus etroitement encore, et de leur reprendre +d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des reunions +s'etaient tenues ou l'on avait discute ce qu'il y avait a faire, +et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouve qu'il n'etait +pas un imbecile comme tant d'autres de ses camarades. + +Dans l'intimite meme de M. Vulfran, ou plutot dans sa famille, ces +reformes avaient provoque autant d'inquietudes que de critiques. +Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est a dire les ruiner? Ne +serait-il pas prudent de le faire interdire? Evidemment sa +faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle +voulait, etait une preuve de demence senile, que les tribunaux ne +pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimities s'etaient +concentrees sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce +qu'elle faisait: qu'importait a cette fille l'argent follement +gaspille, ce n'etait pas le sien. + +Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette +colere, dont elle recevait des coups directs ou indirects a chaque +instant, par des amities qui l'encourageaient et la +reconfortaient. + +Comme toujours Talouel, courtisan du succes, s'etait range de son +cote: elle reussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire +a M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle etait en butte a +l'hostilite de ses neveux, c'etait plus qu'il n'en fallait pour +qu'il se montrat ouvertement son ami; au fond, que lui importait +que M. Vulfran depensat des sommes considerables qui en realite +augmentaient la fortune des etablissements; cet argent ce n'etait +pas a lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien +vraisemblablement les etablissements seraient a lui un jour ou +l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amelioration +nouvelle etait a l'etude, n'avait-il pas rate les occasions de +"supposer" avec M. Vulfran que le moment etait propice pour la +realiser. + +Mais d'autres amities qui plus que celle-la plaisaient a Perrine, +c'etaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et +des ouvriers que M. Vulfran avait fait elire pour composer le +conseil de surveillance de ses differentes fondations. + +En voyant comment "la gamine" avait rendu a M. Vulfran l'energie +morale et intellectuelle, le medecin avait change de manieres a +son egard, et maintenant c'etait avec une affection paternelle +qu'il la traitait, presque avec deference, en tout cas comme une +personne qui compte: "Cette petite a plus fait que la medecine, +disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran +serait devenu." + +Mlle Belhomme n'avait pas eu a changer de manieres, mais elle +etait fiere d'elle, et chaque jour dans sa lecon il y avait +quelques minutes ou franchement elle laissait paraitre ses vrais +sentiments, bien qu'elle s'avouat que leur expression n'en fut +peut-etre pas tres correcte, "de maitresse a eleve". + +Quant a Fabry, il etait associe de trop pres a tout ce qui se +faisait, pour n'etre pas en accord avec cette jeune fille, a +laquelle il n'avait pas tout d'abord prete attention, mais qui +bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, +qu'il n'etait plus qu'un instrument entre ses mains. + +"Monsieur Fabry, vous allez aller a Noisiel etudier les maisons +ouvrieres. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre etudier le +_Working men's club Union_. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique etudier les +cercles ouvriers." + +Et Fabry partait, etudiait ce qu'on lui avait indique, tout en ne +negligeant rien de ce qu'il trouvait interessant, puis au retour, +apres de longues discussions avec M. Vulfran, etaient arretes les +plans qu'executaient sous sa direction l'architecte et les +conducteurs de travaux, adjoints a son bureau, devenu depuis peu +le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part a ces +discussions, jamais elle n'y melait son mot, mais elle y +assistait, et il eut fallu une stupidite reelle pour ne pas +comprendre qu'elle les preparait, les inspirait, et qu'en somme +c'etait la semence qu'elle avait jetee dans l'esprit ou dans le +coeur du maitre, qui germait et portait ses fruits. + +Pas plus que Fabry, les ouvriers elus par leurs camarades ne +meconnaissaient le role de Perrine, et bien que dans leurs +conseils elle ne se fut jamais permis ni un mot, ni un signe, ils +savaient tres justement peser l'influence qu'elle exercait, et ce +n'etait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierte +qu'elle fut des leurs: + +"Vous savez, elle a travaille aux cannetieres. + +-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce +qu'elle est?" + +Il n'eut pas fait bon que devant ceux-la on parlat de la huer +quand elle traversait les rues des villages, les huees commencees +auraient ete vivement et violemment refoulees dans les gosiers. + +Ce dimanche-la, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour +une enquete dont M. Vulfran n'avait pas parle a Perrine, et qu'il +avait meme paru vouloir tenir secrete, etait attendu; le matin il +avait envoye de Paris une depeche ne contenant que ces quelques +mots: + +"Renseignements complets, pieces officielles, arriverai midi." + +Il etait midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement +a l'habitude avait provoque l'impatience de M. Vulfran, +d'ordinaire plus calme. + +Son dejeuner acheve plus promptement que de coutume, il etait +rentre dans son cabinet avec Perrine, et a chaque instant il +allait a la fenetre ouverte sur les jardins pour ecouter. + +"Il est etrange que Fabry n'arrive pas. + +-- Le train aura eu du retard." + +Mais il ne se rendait pas a cette raison et restait a la fenetre +d'ou elle eut voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins +et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eut +connaissance; avec une activite plus qu'ordinaire les jardiniers +achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, +tandis que d'autres emportaient les plantes rares disseminees sur +les pelouses; les grilles d'entree etaient grandes ouvertes, et +au-dela du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers etait pavoise de +drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer. + +Tout a coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, +et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne +recevrait personne. + +Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche +habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, +petits ou grands, car tres avare en semaine de paroles qui font +perdre un temps appreciable en argent, il etait au contraire +volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres +n'avaient plus la meme valeur. + +Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des +entailles, c'est-a-dire celui qui vient de Picquigny: + +"Voila Fabry", dit-il d'une voix qui parut alteree, anxieuse et +heureuse a la fois. + +En effet, c'etait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: +lui aussi paraissait etre dans un etat extraordinaire, et le +regard qu'il jeta tout d'abord a Perrine la troubla sans qu'elle +sut pourquoi: + +"Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il. + +-- Vous arrivez, c'est l'essentiel. + +-- Ma depeche vous a prevenu. + +-- Votre depeche, trop courte et trop vague, m'a donne des +esperances; ce sont des certitudes qu'il me faut. + +-- Elles sont aussi completes que vous pouvez les desirer. + +-- Alors parlez, parlez vite. + +-- Le dois-je devant mademoiselle? + +-- Oui, si elles sont ce que vous dites. + +C'etait la premiere fois que Fabry, rendant compte d'une mission, +demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'etat de +trouble ou elle se trouvait deja, cette precaution ne pouvait que +rendre plus violent encore l'emoi que les paroles de M. Vulfran et +de Fabry, leur agitation a l'un et a l'autre, le fremissement de +leurs voix, avaient provoque en elle. + +-- Comme, l'avait bien prevu l'agent que vous aviez charge de +faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, +la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois etait +venue a Paris; la, en compulsant les actes de deces, on a trouve +au mois de juin de l'annee derniere un acte au nom de Marie +Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une +expedition de l'acte. + +Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran. + +"Voulez-vous que je vous la lise? + +-- Avez-vous verifie les noms? + +-- Assurement. + +-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez. + +-- Je ne m'en suis pas tenu a cet acte, poursuivit Fabry, j'ai +voulu interroger le proprietaire de la maison dans laquelle elle +est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont +assiste a la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues +appelee la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est a la +fatigue, a l'epuisement, a la misere qu'elle a succombe; de meme +j'ai vu le medecin qui l'a soignee, le docteur Cendrier qui +demeure a Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer a +l'hopital, mais elle a refuse de se separer de sa fille. Enfin, +pour completer mon enquete, ils m'ont envoye rue du Chateau-des- +Rentiers chez une marchande de chiffons appelee La Rouquerie, que +j'ai rencontree hier seulement au moment ou elle rentrait de la +campagne. + +Fabry fit une pause, et, pour la premiere fois, se tournant vers +Perrine qu'il salua respectueusement: + +"J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien." + +Depuis un moment deja Perrine s'etait levee, et elle regardait, +elle ecoutait eperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux. + +Fabry continua: + +"Fixee sur l'identite de la mere, il me restait a savoir ce +qu'etait devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en +me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de +Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvee par son +ane. + +"Et toi, s'ecria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait +de la tete aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne +s'est pas fait connaitre, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux +descendre dans le coeur d'une jeune fille...?" + +Elle fit quelques pas vers lui. + +Il continua: + +"Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...? + +-- Mon Dieu! + +-- Ceux de son grand-pere." + + +XL + +Fabry s'etait retire, laissant en tete-a-tete le grand-pere et la +petite-fille. + +Mais ils etaient si emus qu'ils restaient les mains dans les mains +sans parler, n'echangeant que des mots de tendresse: + +"Ma fille, ma chere petite-fille! + +-- Grand-papa!" + +Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les +bouleversait, il l'interrogea: + +"Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaitre? demanda-t-il. + +-- Ne l'ai-je pas tente plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous +m'avez dit un jour, le dernier ou j'ai fait allusion a maman et a +moi: "Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces +miserables". + +-- Pouvais-je soupconner que tu etais ma fille? + +-- Si cette fille s'etait presentee franchement devant vous, ne +l'auriez-vous pas chassee sans vouloir l'entendre? + +-- Qui sait ce que j'aurais fait! + +-- C'est alors que j'ai decide de ne me faire connaitre que le +jour ou, selon la recommandation de maman, je me serais fait +aimer. + +-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas a chaque instant +des preuves de mon affection? + +-- Etait-elle celle d'un pere? je n'osais le croire. + +-- Et il a fallu que, mes soupcons s'etant precises apres des +luttes cruelles, des hesitations, des esperances aussi bien que +des doutes que tu m'aurais epargnes en parlant plus tot, j'emploie +Fabry pour t'obliger a te jeter dans mes bras! + +-- La joie de l'heure presente ne prouve-t-elle pas qu'il etait +bon qu'il en fut ainsi? + +-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as +cache, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu +pouvais satisfaire... + +-- En me decouvrant. + +-- Parle-moi de ton pere; comment etes-vous arrives a Serajevo? +Comment etait-il photographe? + +-- Ce qu'a ete notre vie dans l'Inde, vous pouvez..." + +Il l'interrompit: + +"Dis-moi tu; c'est a ton grand-pere que tu parles, non plus a +M. Vulfran. + +-- Par les lettres que tu as recues tu sais a peu pres ce qu'a ete +cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux +plantes, nos chasses aux betes, tu verras ce qu'etait le courage +de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de +lui sans te parler d'elle... + +-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en +me disant son refus d'entrer a l'hopital ou elle aurait peut-etre +ete sauvee, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas emu. + +-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras. + +-- Tu me parleras d'elle. + +-- ... Je te la ferai connaitre, je te la ferai aimer. Je passe +donc la-dessus. Nous avions quitte l'Inde pour revenir en France, +quand, arrive a Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporte. Il +lui fut vole par des gens d'affaires. Je ne sais comment." + +M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce +comment. + +"N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partimes +pour la Grece, ce qui coutait moins cher de voyage. A Athenes, +papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des +portraits dont nous vecumes. Puis il acheta une roulotte, un ane, +Palikare, qui m'a sauve la vie, et il voulut revenir en France par +terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en +faisait peu, helas! et que la route etait dure dans les montagnes, +ou le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans +lesquels Palikare aurait du se tuer vingt fois par jour. Je t'ai +dit comment papa etait tombe malade a Bousovatcha. Je te demande a +ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand +il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous +gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les +decider a se faire photographier, combien moins encore y gagnames- +nous quand nous fumes seules! Plus tard aussi je te raconterai des +etapes de misere, qui durerent de novembre a mai, en plein hiver, +jusqu'a Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est +morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard +aussi avec les dernieres recommandations de maman pour venir ici." + +Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins +passaient dans l'air. + +"Qu'est-ce que cela?" demanda M. Vulfran. + +Perrine alla a la fenetre: les pelouses et les allees etaient +noires d'ouvriers endimanches, d'hommes, de femmes, d'enfants au- +dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannieres; et de +cette foule de six a sept mille personnes entassees, et dont les +masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, +la route, les prairies, s'elevait cette rumeur qui avait surpris +M. Vulfran et detourne son attention du recit de Perrine, si grand +qu'en fut l'interet. + +"Qu'est-ce donc? repeta-t-il. + +-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers +de toutes les usines ont decide de le celebrer en te remerciant +ainsi de ce que tu as fait pour eux. + +-- Ah! vraiment, ah! vraiment!" + +Il vint a la fenetre comme s'il pouvait les voir, mais il fut +reconnu, et aussitot courut de groupe en groupe une clameur qui en +se propageant devint formidable. + +"Mon Dieu! qu'ils pourraient etre terribles s'ils etaient contre +nous, murmura-t-il, sentant pour la premiere fois la force de ces +masses qu'il commandait. + +-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux. + +-- Et c'est a toi que cela est du, petite-fille; qu'il y a loin +d'aujourd'hui au service celebre a la memoire de ton pere dans +notre eglise vide! + +-- Voici l'ordre de la ceremonie qui a ete adopte par le conseil: +je te conduirai sur le perron a deux heures precises; de la tu +domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun +des villages ou sont les usines montera sur le perron et, au nom +de tous, le vieux pere Gathoye t'adressera un petit discours. + +A ce moment deux heures sonnerent a la pendule. + +"Veux-tu me donner la main?" dit-elle. + +Ils arriverent sur le perron, et une immense acclamation retentit; +alors, comme cela avait ete regle, les delegues monterent sur le +perron, et le pere Gathoye, qui etait un vieux peigneur de +chanvre, s'avanca seul a quelques pas de ses camarades pour +debiter sa harangue qu'on lui avait fait repeter dix fois depuis +le matin: + +Monsieur Vulfran, c'est pour vous feliciter que ... c'est pour +vous feliciter que ..." + +Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui +voyait ses gestes eloquents crut qu'il debitait son discours. + +Apres quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha +plusieurs poignees de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il +peignait son chanvre, il dit: + +"Voila la chose: j'avais un discours a vous dire, mais je peux pas +en retrouver un mot, ce que ca m'ennuie pour vous! enfin c'est +pour vous feliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon +coeur." + +Il leva la main solennellement: + +"Je le jure, foi de Gathoye." + +Pour etre incoherent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran, +qui etait dans un etat d'ame ou l'on ne s'arrete pas aux paroles; +la main toujours appuyee sur l'epaule de Perrine il s'avanca +jusqu'a la balustrade du perron et se trouva la comme dans une +tribune ou la foule le voyait: + +"Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitie me +causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez +dans la journee la plus heureuse de ma vie, celle ou je viens de +retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous +la connaissez, vous l'avez vue a l'oeuvre, soyez surs qu'elle +continuera et developpera ce que nous avons fait ensemble, et +dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de +bonnes mains." + +Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en +defendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, +et, la presentant a la foule, il l'embrassa. + +Alors il s'eleva une acclamation poussee et repetee pendant +plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes, +d'enfants; puis, comme l'ordre de la fete avait ete bien regle, +aussitot le defile commenca et chacun en passant devant le vieux +patron et sa petite-fille salua ou fit la reverence. + +"Si tu voyais les bonnes figures", dit Perrine. + +Cependant il y en eut qui ne furent pas precisement radieuses: +celles des neveux, quand, la ceremonie terminee, ils vinrent +feliciter leur "cousine". + +"Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se +joindre a eux, et qui d'autre part tenait a ne pas perdre de temps +pour faire sa cour a l'heritiere des usines, je l'avais toujours +suppose." + +Des emotions de ce genre ne pouvaient pas etre bonnes pour la +sante de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait +mieux qu'il ne l'avait ete depuis longtemps, ne toussant plus, +n'etouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au +contraire, la toux et les etouffements avaient si bien repris que +tout ce qui avait ete si peniblement gagne paraissait perdu de +nouveau. + +Aussitot le docteur Ruchon fut appele: + +"Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma +petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en +etat de supporter l'operation. + +-- Ne sortez pas, mettez-vous au regime lacte, soyez calme, parlez +peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous +jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaitront, +et l'operation pourra se faire avec toutes chances de succes." + +Le pronostic du docteur Ruchon se realisa, et un mois apres +l'anniversaire, deux, medecins appeles de Paris constaterent un +etat general assez bon pour autoriser l'operation qui, si elle +n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de +serieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre +obscure, on constatait que M. Vulfran avait conserve de la +sensibilite retinienne, ce qui etait la condition indispensable +pour permettre l'operation, et l'on decidait de la pratiquer avec +iridectomie, c'est-a-dire excision d'une partie de l'iris. + +Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa: + +"Non, dit-il, mais je demande a ma petite-fille d'avoir le courage +de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce +tres douloureux? + +-- La cocaine attenuera la douleur." + +L'operation faite, le patient ne recouvra pas la vue +instantanement, et cinq ou six jours s'ecoulerent avant que ne +commencat la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un +bandeau compressif. + +Combien furent-elles longues pour le pere et la fille, ces +journees d'attente, malgre les assurances favorables de l'oculiste +reste au chateau pour pratiquer lui-meme les pansements +necessaires; mais l'oculiste n'etait pas tout: que se passerait-il +si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, +un eternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre? + +Et de nouveau Perrine eprouva les angoisses qui l'avaient accablee +pendant la maladie de son pere et de sa mere. N'aurait-elle donc +retrouve son grand-pere que pour le perdre, et une fois encore +rester seule au monde? + +Le temps s'ecoula sans complications facheuses, et M. Vulfran fut +autorise a se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux +rideaux fermes, de son oeil opere. + +"Ah! si j'avais eu des yeux, s'ecria-t-il apres l'avoir +contemplee, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue +pour ma fille? Ils sont donc imbeciles ici de n'avoir pas retrouve +ta ressemblance avec ton pere? Talouel serait donc sincere en +disant qu'il l'avait "suppose". + +Mais on ne laissa pas prolonger ses epanchements: il ne fallait +pas qu'il eprouvat des emotions, ni qu'il toussat, ni qu'il eut +des palpitations. + +"Plus tard". + +Le quinzieme jour le bandeau compressif fut remplace par un +bandeau flottant; le vingtieme les pansements cesserent; mais ce +fut seulement le trente-cinquieme que l'oculiste, revint de Paris +pour decider un choix de verres convexes qui permettraient la +lecture et la vision a distance: avec un malade ordinaire les +choses eussent sans doute marche moins lentement, mais avec le +riche M. Vulfran c'eut ete naivete de ne pas pousser les soins a +l'extreme, et de ne pas multiplier les voyages. + +Ce que M. Vulfran desirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa +petite-fille, c'etait de sortir pour visiter ses travaux; mais +cela demanda de nouvelles precautions, et imposa de nouveaux +retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux +glaces closes, mais se servir de son vieux phaeton, pour etre +conduit par Perrine, et se montrer a tous avec elle: pour cela il +importait de choisir une journee sans soleil, aussi bien que sans +vent et sans froid. + +Enfin il s'en presenta une a souhait, douce et vaporeuse, avec un +ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, +et apres le dejeuner Perrine donna l'ordre a Bastien de faire +atteler Coco au phaeton. + +"Tout de suite, mademoiselle." + +Elle fut surprise du ton de cette reponse, et du sourire de +Bastien, mais elle n'y preta pas autrement attention, occupee +qu'elle etait a habiller son grand-pere de facon qu'il ne fut +expose a n'avoir ni froid, ni chaud. + +Bientot Bastien revint annoncer que la voiture etait avancee, et +ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des +yeux son grand-pere, marchant seul, arrivait a la derniere marche, +quand un formidable braiment lui fit tourner la tete. + +Etait-ce possible! Un ane etait attele au phaeton, et cet ane +ressemblait a Palikare, mais Palikare lustre, peigne, les sabots +brillants, habille d'un beau harnais jaune avec des houppettes +bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir +vers Perrine malgre le groom qui le retenait. + +"Palikare!" + +Et elle lui sauta a la tete en l'embrassant. + +"Ah! grand-papa, quelle bonne surprise! + +-- Ce n'est pas a moi que tu la dois, c'est a Fabry qui l'a +rachete a La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce +cadeau a leur ancienne camarade. + +-- M. Fabry est un bon coeur. + +-- Mais oui, mais oui, il a eu une idee qui n'est pas venue a tes +cousins. Il m'en est venu une aussi a moi, qui a ete de commander +a Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans +quelques jours, et ne sera trainee que par lui, car ce phaeton +n'est pas son affaire." + +Ils monterent en voiture, et Perrine prit les guides: + +"Par ou commencons-nous? + +-- Comment par ou? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai +pas envie de voir le nid ou tu as vecu, et d'ou tu es partie?" + +Elle etait telle que Perrine l'avait quittee l'annee precedente, +avec son fouillis de vegetation vierge, sans que personne y eut +touche, respectee meme par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter a +son caractere. + +"Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'a deux pas d'un grand centre +ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre la de la vie +sauvage! + +-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, +dans la vie civilisee, je n'avais droit a rien; j'ai souvent pense +a cela." + +Apres l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa premiere visite fut pour +la creche de Maraucourt. + +Il croyait la bien connaitre pour en avoir longuement discute et +arrete les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans +l'entree, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles: +le dortoir ou sont couches les enfants aux maillots dans des +berceaux roses ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat +ou jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut +surpris et charme de reconnaitre que par une habile distribution +et l'emploi de larges portes vitrees, l'architecte avait realise +le difficile ideal a lui impose, qui etait que la creche fut une +veritable maison de verre ou les meres vissent de la premiere +salle tout ce qui se passait dans celles ou elles ne devaient pas +entrer. + +Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se +precipiterent sur Perrine en lui presentant le jouet qu'ils +avaient aux mains, une trompette, une crecelle, un cheval de bois, +une poule, une poupee. + +"Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran. + +-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimee, +adoree; elle est une petite mere pour eux: personne comme elle qui +sache si bien les faire jouer. + +-- Vous souvenez-vous, repondit M. Vulfran, que vous me disiez, +que c'etait une qualite maitresse de savoir creer ce qui est +necessaire a nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus +belle encore, c'est de savoir creer ce qui est necessaire aux +besoins des autres, et cela precisement ma petite-fille l'a fait. +Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chere demoiselle: batir +des creches, des maisons ouvrieres, des cercles, c'est l'a b c de +la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la resout; +j'espere que nous pourrons aller plus loin, plus a fond; nous ne +sommes qu'a notre point de depart: vous verrez, vous verrez." + +Quand ils revinrent dans la salle d'entree, une femme finissait +d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le presenta a +M. Vulfran: + +"Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel efant? + +-- Mais... oui, c'est un bel enfant. + +-- Eh ben, il est ben a vous. + +-- Vraiment? + +-- J'en ai deja eu trois, que j'ai perdus; a qui doit-il de vivre +celui-la? Vous voyez s'il est a vous; Dieu vous benisse, vous et +votre chere fille!" + +Apres la creche ce fut la tour d'une maison ouvriere, puis de +l'hotel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils +allerent a Saint-Pipoy, a Flexelles, a Bacourt, a Hercheux, et sur +la route Palikare trottait joyeux, fier d'etre conduit par sa +petite maitresse, dont la main etait plus douee que celle de la +Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser, +-- caresse a laquelle il repondait par des mouvements d'oreilles +tout a fait eloquents pour qui savait les traduire. + +Dans ces villages les constructions n'etaient pas aussi avancees +qu'a Maraucourt, mais deja cependant pour la plupart on pouvait +fixer l'epoque de leur achevement. + +La journee avait ete bien remplie, ils revinrent lentement avant +l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline a +l'autre, ils se trouverent dominer la contree ou partout se +montraient des toits neufs a l'entour des hautes cheminees qui +vomissaient des tourbillons de fumee; M. Vulfran etendit la main: + +"Voila ton ouvrage, dit-il, ces creations auxquelles, entraine par +la fievre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais +pour que cela dure et se developpe, il te faut un mari digne de +toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons +pas autre chose. Et j'ai idee que nous pourrons rencontrer l'homme +de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en +famille. + +FIN + + + + [1] On trouvait egalement cette orthographe du mot dans la +deuxieme moitie du XIXe siecle. [NdC] + [2] La forme feminine _maline_, utilisee, par exemple, au +XVIe, est restee jusqu'a nos jours dans la prononciation vulgaire +et dans les patois. [NdC] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 13793.txt or 13793.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13793/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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