summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/13793-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '13793-0.txt')
-rw-r--r--13793-0.txt14192
1 files changed, 14192 insertions, 0 deletions
diff --git a/13793-0.txt b/13793-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..2d682fe
--- /dev/null
+++ b/13793-0.txt
@@ -0,0 +1,14192 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13793 ***
+
+Hector Malot
+
+EN FAMILLE
+(1893)
+
+
+
+Table des matières
+
+TOME PREMIER
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+XVI
+XVII
+XVIII
+XIX
+XX
+XXI
+TOME SECOND
+XXII
+XXIII
+XXIV
+XXV
+XXVI
+XXVII
+XXVIII
+XXIX
+XXX
+XXXI
+XXXII
+XXXIII
+XXXIV
+XXV
+XXXVI
+XXXVII
+XXXVIII
+XXXIX
+XL
+
+
+
+TOME PREMIER
+
+
+I
+
+Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords
+de la porte de Bercy étaient encombrés, et sur le quai, en quatre
+files, les voitures s'entassaient à la queue leu leu: haquets
+chargés de fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes
+de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de
+juin, attendaient la visite de l'octroi, pressés d'entrer dans
+Paris à la veille du dimanche.
+
+Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une
+d'aspect bizarre avec quelque chose de misérablement comique,
+sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d'un
+léger châssis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton
+bitumé, le tout porté sur quatre roues basses.
+
+Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si
+déteinte, salie, usée, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'à des
+probabilités à cet égard, de même qu'il fallait se contenter d'à
+peu près si l'on voulait déchiffrer les inscriptions effacées qui
+couvraient ses quatre faces: l'une, en caractères grecs, ne
+laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caractères
+grecs]; celle au-dessous semblait être de l'allemand: _graphie_;
+une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraîche et française,
+celle-là: PHOTOGRAPHIE, était évidemment la traduction de toutes
+les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les
+divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roulé avant
+d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris.
+
+Était-il possible que l'âne qui y était attelé l'eût amenée de si
+loin jusque-là?
+
+Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il était maigre,
+épuisé, vidé; mais, à le regarder de plus près, on voyait que cet
+épuisement n'était que le résultat des fatigues longuement
+endurées dans la misère. En réalité, c'était un animal robuste,
+d'assez grande taille, plus haute que celle de notre âne d'Europe,
+élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les
+poussières des routes qui le salissaient; des lignes noires
+transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si
+fatigué qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tête haute d'un air
+volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la
+voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les
+unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais
+qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux,
+coupés le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le défendre
+du soleil et des mouches.
+
+Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une
+petite fille de onze à douze ans qui le surveillait.
+
+Son type était singulier: d'une certaine incohérence, mais sans
+rien de brutal dans un très apparent mélange de race. Au contraire
+de l'inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le
+visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long,
+futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans l'affaissement
+du repos le corps s'était abandonné; il avait les mêmes grâces que
+la tête, à la fois délicates et nerveuses; les épaules étaient
+souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée
+de couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les
+jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques;
+mais la misère de l'existence n'enlevait cependant rien à la
+fierté de l'attitude de celle qui la portait.
+
+Comme l'âne se trouvait placé derrière une haute et large voilure
+de foin, la surveillance en eût été facile si de temps en temps il
+ne s'était pas amusé à happer une goulée d'herbe, qu'il tirait
+discrètement avec précaution, en animal intelligent qui sait très
+bien qu'il est en faute.
+
+«Palikare, veux-tu finir!»
+
+Aussitôt il baissait la tête comme un coupable repentant, mais dès
+qu'il avait mangé son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses
+oreilles, il recommençait avec un empressement qui disait sa faim.
+
+À un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la
+quatrième ou cinquième fois, une voix sortit de la voiture,
+appelant:
+
+«Perrine!»
+
+Aussitôt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la
+voiture, où une femme était couchée sur un matelas si mince qu'il
+semblait collé au plancher.
+
+«As-tu besoin de moi, maman?
+
+-- Que fait donc Palikare?
+
+-- Il mange le foin de la voiture qui nous précède.
+
+-- Il faut l'en empêcher.
+
+-- Il a faim.
+
+-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient
+pas; que répondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se
+fâchait?
+
+-- Je vais le tenir de plus près.
+
+-- Est-ce que nous n'entrons pas bientôt dans Paris?
+
+-- Il faut attendre pour l'octroi.
+
+-- Longtemps encore?
+
+-- Tu souffres davantage?
+
+-- Ne t'inquiète pas; l'étouffement du renfermé; ce n'est rien»,
+dit-elle d'une voix haletante, sifflée plutôt qu'articulée.
+
+C'étaient là les paroles d'une mère qui veut rassurer sa fille; en
+réalité elle se trouvait dans un état pitoyable, sans respiration,
+sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas dépassé vingt-six
+ou vingt-sept ans, au dernier degré de la cachexie; avec cela des
+restes de beauté admirables, la tête d'un pur ovale, des yeux doux
+et profonds, ceux même de sa fille, mais avivés par le souffle de
+la maladie.
+
+«Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine.
+
+-- Quoi?
+
+-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je
+reviendrais tout de suite.
+
+-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne près
+de Palikare et fais en sorte de l'empêcher de voler ce foin.
+
+-- Cela n'est pas facile.
+
+-- Enfin veille sur lui.»
+
+Elle revint à la tête de l'âne, et comme un mouvement se
+produisait, elle le retint de façon qu'il restât assez éloigné de
+la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre.
+
+Tout d'abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais
+elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors
+il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et
+voulut bien se tenir tranquille.
+
+N'ayant plus à s'occuper de lui, elle put s'amuser à regarder ce
+qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches
+et des remorqueurs sur la rivière; le déchargement des péniches au
+moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de
+fer au-dessus d'elles et prenaient, comme à la main, leur
+cargaison pour la verser dans des wagons quand c'étaient des
+pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai
+quand c'étaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont
+du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de
+Paris qu'on devinait dans une brume noire plutôt qu'on ne le
+voyait; enfin près d'elle, sous ses yeux, le travail des employés
+de l'octroi qui passaient de longues lances à travers les voitures
+de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les
+perçaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite
+tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient quelques
+gouttes qu'ils crachaient aussitôt.
+
+Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s'y intéressait si
+bien, que le temps passait, sans qu'elle en eût conscience.
+
+Déjà un gamin d'une douzaine d'années qui avait tout l'air d'un
+clown, et appartenait sûrement à une caravane de forains dont les
+roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix
+longues minutes, sans qu'elle eût fait attention à lui, lorsqu'il
+se décida à l'interpeller:
+
+«V'là un bel âne!»
+
+Elle ne dit rien.
+
+«Est-ce que c'est un âne de notre pays? Ça m'étonnerait joliment.»
+
+Elle l'avait regardé, et voyant qu'après tout il avait l'air bon
+garçon, elle voulut bien répondre:
+
+«Il vient de Grèce.
+
+-- De Grèce!
+
+-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare.
+
+-- Ah! c'est pour cela!»
+
+Mais malgré son sourire entendu, il n'était pas du tout certain
+qu'il eût très bien compris pourquoi un âne qui venait de Grèce
+pouvait s'appeler Palikare.
+
+«C'est loin, la Grèce? demanda-t-il.
+
+-- Très loin.
+
+-- Plus loin que... la Chine?
+
+-- Non, mais loin, loin.
+
+-- Alors vous venez de la Grèce?
+
+-- De plus loin encore.
+
+-- De la Chine?
+
+-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grèce.
+
+-- Est-ce que vous allez à la fête des Invalides?
+
+-- Non.
+
+-- Ousque vous allez?
+
+-- À Paris.
+
+-- Ousque vous remiserez votre roulotte?
+
+-- On nous a dit à Auxerre qu'il y avait des places libres sur les
+boulevards des fortifications?»
+
+Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la
+tête.
+
+«Les boulevards des fortifications, oh là là là!
+
+-- Il n'y a pas de places?
+
+-- Si.
+
+-- Eh bien?
+
+-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des
+hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas
+peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir.
+
+-- Nous ne sommes que ma mère et moi, et ma mère est malade.
+
+-- Vous tenez à votre âne?
+
+-- Bien sûr.
+
+-- Eh bien, demain votre âne vous sera volé; v'là pour commencer,
+vous verrez le reste; et ça ne sera pas beau; c'est Gras Double
+qui vous le dit.
+
+-- C'est vrai cela?
+
+-- Pardi, si c'est vrai; vous n'êtes jamais venue à Paris?
+
+-- Jamais.
+
+-- Ça se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont
+dit que vous pouviez remiser là? pourquoi que vous n'allez pas
+chez Grain de Sel?
+
+-- Je ne connais pas Grain de Sel.
+
+-- Le propriétaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de
+palissades fermées la nuit; vous n'auriez rien à craindre, on sait
+que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui
+voudraient entrer la nuit.
+
+-- C'est cher?
+
+-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique à Paris, mais en ce
+moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante
+sous la semaine, et votre âne trouverait sa nourriture dans le
+clos, surtout s'il aime les chardons.
+
+-- Je crois bien qu'il les aime!
+
+-- Il sera à son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un
+mauvais homme.
+
+-- C'est son nom, Grain de Sel?
+
+-- On l'appelle comme ça parce qu'il a toujours soif. C'est un
+ancien biffin qui a gagné gros dans le chiffon, qu'il n'a quitté
+que quand il s'est fait écraser un bras, parce qu'un seul bras
+n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis à
+louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'été à qui
+il trouve; avec ça, il a d'autres commerces: il vend des petits
+chiens de lait.
+
+-- C'est loin d'ici le Champ Guillot?
+
+-- Non, à Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement
+pas Charonne?
+
+-- Je ne suis jamais venue à Paris.
+
+-- Eh bien, c'est là.»
+
+Il étendit le bras devant lui dans la direction du nord.
+
+«Une fois que vous avez, passé la barrière, vous tournez, tout de
+suite à droite, et vous suivez le boulevard le long des
+fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez
+traversé le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous
+prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connaît le
+Champ Guillot.
+
+-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et même, si vous
+vouliez rester auprès de Palikare deux minutes, je lui en
+parlerais tout de suite.
+
+-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec.
+
+-- Empêchez-le, je vous prie, de prendre du foin.»
+
+Perrine entra dans la voiture et répéta à sa mère ce que le jeune
+clown venait de lui dire.
+
+«S'il en est ainsi, il n'y a pas à hésiter, il faut aller à
+Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans
+Paris.
+
+-- Il parait que c'est très facile.»
+
+Au moment de sortir elle revint près de sa mère et se pencha vers
+elle:
+
+«Il y a plusieurs voitures qui ont des bâches, on lit dessus:
+«Usines de Maraucourt», et au-dessous le nom: «Vulfran
+Paindavoine»; sur les toiles qui couvrent les pièces de vin
+alignées le long du quai on lit aussi la même inscription.
+
+-- Cela n'a rien d'étonnant.
+
+-- Ce qui est étonnant c'est de voir ces noms si souvent répétés.»
+
+
+II
+
+Quand Perrine revint prendre sa place auprès de son âne, il
+s'était enfoncé le nez dans la voiture de foin, et il mangeait
+tranquillement comme s'il avait été devant un râtelier.
+
+«Vous le laissez manger? s'écria-t-elle.
+
+-- J'vous crois.
+
+-- Et si le charretier se fâche?
+
+-- Faudrait pas avec moi.»
+
+Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur
+les hanches, la tête renversée.
+
+«Ohé, croquant!»
+
+Mais son concours ne fut pas nécessaire pour défendre Palikare;
+c'était au tour de la voiture de foin d'être sondée à coups de
+lance par les employés de l'octroi, et elle allait passer la
+barrière.
+
+«Maintenant ça va être à vous; je vous quitte. Au revoir,
+mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez
+Gras Double, tout le monde vous répondra.»
+
+Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à
+voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la
+voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant
+cette jeune femme couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là
+d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misère.
+
+«Vous n'avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son
+examen.
+
+-- Rien.
+
+-- Pas de vin, pas de provisions?
+
+-- Rien.»
+
+Ce mot deux fois répété était d'une exactitude rigoureuse: en
+dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table,
+d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles
+photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles,
+ni paniers, ni vêtements.
+
+«C'est bien, vous pouvez entrer.»
+
+La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme
+Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la
+bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des
+fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiéreuse, usée par
+plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur
+le ventre, selon qu'ils étaient plus ou moins aguerris contre le
+soleil, tandis que d'autres s'étiraient les bras, leur sommeil
+interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la
+physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées,
+hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les
+portaient, lui fit comprendre que cette population des
+fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la
+nuit, et que les coups de couteau devaient s'échanger là
+facilement.
+
+Elle ne s'arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour
+elle, puisqu'elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle
+regarda de l'autre côté, c'est-à-dire vers Paris.
+
+Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces
+terrains vagues où s'élevaient des tas d'immondices, c'était
+Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son
+père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations
+enfantines, d'autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres
+diminuait à mesure qu'elle s'en rapprochait; de même, de l'autre
+côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans l'herbe comme des
+bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires,
+étaient des Parisiens.
+
+Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l'avoir
+dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout
+le monde le connaissait, tout le monde n'était pas d'accord sur le
+chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois
+dans les noms de rues qu'elle devait suivre. À la fin cependant,
+elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes
+en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles-
+là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants,
+elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un
+wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle
+comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en
+meilleur état, que c'était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin
+d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits
+chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eût donnée.
+
+Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens
+se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits
+aboiements.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a?» cria une voix.
+
+Elle regarda d'où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle
+aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui
+pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en
+carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer-
+blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres
+garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même
+en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui
+faisait penser qu'un Robinson en avait été l'architecte, avec des
+Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe
+broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu'il jetait dans
+des paniers disposés autour de lui.
+
+«N'écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.»
+
+Elle fit ce qu'il commandait.
+
+«Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut près de
+lui.
+
+-- C'est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot?
+
+-- On le dit.»
+
+Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que,
+pour ne pas perdre son temps en l'écoutant, il se versait, d'un
+litre qu'il avait à sa portée, un verre de vin à rouges bords et
+l'avalait d'un trait,
+
+«C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant.
+
+-- Combien?
+
+-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un
+sous pour l'âne.
+
+-- C'est bien cher.
+
+-- C'est mon prix.
+
+-- Votre prix d'été?
+
+-- Mon prix d'été.
+
+-- Il pourra manger les chardons?
+
+-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides.
+
+-- Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne
+resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons
+par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer.
+
+-- Alors, ça va tout de même; six sous par jour pour la roulotte,
+trois sous pour l'âne.
+
+Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous:
+
+«Voila la première journée.
+
+-- Tu peux dire à tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est
+une troupe, c'est deux sous en plus par personne.
+
+-- Je n'ai que ma mère.
+
+-- Bon. Mais pourquoi ta mère n'est-elle pas venue faire sa
+location?
+
+-- Elle est malade, dans la voiture.
+
+-- Malade. Ce n'est pas un hôpital ici.»
+
+Elle eut peur qu'on ne voulût pas recevoir une malade.
+
+«C'est-à-dire qu'elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de
+loin.
+
+-- Je ne demande jamais aux gens d'où ils viennent.»
+
+Il étendit le bras vers un coin de son champ;
+
+«Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne;
+s'il m'écrase un chien, tu me le payeras cent sous.»
+
+Comme elle allait s'éloigner, il l'appela:
+
+«Prends un verre de vin.
+
+_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin.
+
+-- Bon, je vas le boire pour toi.»
+
+Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait versé, et se remit
+au tri de ses chiffons, autrement dit à son «triquage».
+
+Aussitôt qu'elle eut installé Palikare à la place qui lui avait
+été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses,
+malgré le soin qu'elle prenait de les éviter, elle monta dans la
+roulotte:
+
+«À la fin, pauvre maman, nous voilà arrivées.
+
+-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres! Mon
+Dieu, que la terre est grande!
+
+-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner.
+Qu'est-ce que tu veux?
+
+-- Avant tout, dételle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit
+être bien las; donne-lui à manger, à boire; soigne-le.
+
+-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y
+a un puits. Je reviens tout de suite.»
+
+En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et
+là dans la voiture, d'où elle sortit le fourneau en terre,
+quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle
+alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant
+devant, à pleins poumons.
+
+Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture:
+
+«C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas?
+
+-- J'ai si peu faim.
+
+-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu
+voudras. Veux-tu?...
+
+-- Je veux bien du riz.»
+
+Elle versa une poignée de riz dans la casserole où elle avait mis
+un peu d'eau, et, quand l'ébullition commença, elle remua le riz
+avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne
+quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se
+trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, à
+vrai dire, n'étaient pas indispensables, car il mangeait ses
+chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient
+l'intensité.
+
+Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit on
+bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinières
+parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à
+large base, et le posa dans la voiture.
+
+Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits et l'avait
+placée auprès du lit de sa mère avec deux verres, deux assiettes,
+deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s'assit
+sur le plancher, les jambes repliées sous elle, sa jupe étalée
+
+«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la
+poupée, nous allons faire la dînette, je vais te servir.»
+
+Malgré le ton enjoué qu'elle avait pris, c'était d'un regard
+inquiet qu'elle examinait sa mère, assise sur son matelas,
+enveloppée d'un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois
+une étoffe de prix, mais qui maintenant n'était plus qu'une
+guenille, usée, décolorée.
+
+«Tu as faim, toi? demanda la mère.
+
+-- Je crois bien, il y a longtemps.
+
+-- Pourquoi n'as-tu pas mangé un morceau de pain?
+
+-- J'en ai mangé deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas
+voir; si ça met en appétit de regarder manger les autres, la
+platée sera trop petite.»
+
+La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle
+la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler.
+
+-- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa
+fille.
+
+-- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la
+troisième mieux encore.»
+
+Mais elle n'alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa
+fourchette sur son assiette:
+
+«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister.
+
+-- Oh! maman!
+
+-- Ne t'inquiète pas, ma chérie, ce n'est rien; on vit très bien
+sans manger quand on n'a pas d'efforts à faire; avec le repos
+l'appétit reviendra.»
+
+Elle défit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais
+si faible qu'elle fût elle ne perdit pas la pensée de sa fille, et
+en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s'efforça de la
+distraire:
+
+«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te
+soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma
+chérie, mange.
+
+-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.»
+
+À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu,
+sous l'impression des douces paroles de sa mère, sa gorge se
+desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l'écuelle de
+riz disparut vite, tandis que sa mère la regardait avec un tendre
+et triste sourire:
+
+«Tu vois qu'il faut se forcer.
+
+-- Si j'osais, maman!
+
+-- Tu peux oser.
+
+-- Je te répondrais que ce que tu me dis, c'était cela même que je
+te disais.
+
+-- Moi, je suis malade.
+
+-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un médecin;
+nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons médecins.
+
+-- Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu'on les paye.
+
+-- Nous le payerions.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en
+plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept
+sous. Regarde dans ta robe.»
+
+Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Perrine, mais
+moins poudreuse, car elle avait été battue, était posée sur le
+matelas et servait de couverture; sa poche explorée donna bien les
+sept francs annoncés et le florin d'Autriche.
+
+«Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal
+l'argent français.
+
+-- Je ne le connais guère mieux que toi.»
+
+Elles firent le compte, et en estimant le florin à deux francs
+elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes.
+
+«Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le médecin,
+continua Perrine.
+
+-- Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des
+médicaments, comment les payer?
+
+-- J'ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de
+Palikare, je ne passe pas tout mon temps à lui parler, quoiqu'il
+aimerait cela; je réfléchis aussi à toi, à nous, surtout à toi,
+pauvre maman, depuis que tu es malade, à notre voyage, à notre
+arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y
+montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a
+fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil?
+
+-- Il est certain que même pour des parents qui n'auraient pas de
+fierté, cette entrée serait humiliante.
+
+-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous
+n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre.
+D'ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es
+malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et
+quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi,
+nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste
+d'argent que nous pouvons dépenser trois francs pour un paquet de
+développement, trois francs pour un virage d'or et d'acétate, deux
+francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre.
+
+-- Et combien la vendrons-nous?
+
+-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon
+état; et puis il y a le matelas...
+
+-- Tout, alors?
+
+-- Cela te fait de la peine?
+
+-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton
+père y est mort, cela fait que si misérable qu'elle soit, la
+pensée de m'en séparer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui
+nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses à
+laquelle son souvenir ne soit attaché.»
+
+Sa parole haletante s'arrêta tout à fait, et sur son visage
+décharné des larmes coulèrent sans qu'elle pût les retenir.
+
+«Oh! maman, s'écria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parlé de
+cela.
+
+-- Je n'ai rien à te pardonner, ma chérie; c'est le malheur de
+notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder
+certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c'est la
+fatalité de mon état que je n'aie aucune force pour résister, pour
+penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-même. N'est-
+ce pas moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire,
+prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas arriver à
+Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces
+guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en même
+temps qu'il fallait prévoir cela, il fallait aussi combiner des
+moyens pour trouver des ressources, et ma tête si faible ne
+m'offrait que des chimères, surtout l'attente du lendemain, comme
+si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais
+guérie, nous ferions une grosse recette; les illusions des
+désespérés qui ne vivent plus que de leurs rêves. C'était folie,
+la raison a parlé par ta bouche: je ne serai pas guérie demain,
+nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc
+vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout
+encore; il faut aussi que nous nous décidions à vendre...»
+
+Il y eut une hésitation et un moment de silence pénible.
+
+«Palikare", dit Perrine.
+
+-- Tu y avais pensé?
+
+-- Si j'y avais pensé! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que
+l'idée me tourmentait que nous serions forcées un jour ou l'autre
+de le vendre, je n'osais même pas le regarder, de peur qu'il ne
+devine que nous pouvions nous séparer de lui, au lieu de le
+conduire à Maraucourt où il aurait été si heureux, après tant de
+fatigues.
+
+-- Savons-nous seulement si nous-mêmes nous serons reçues à
+Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela à espérer et
+que, si nous sommes repoussées, il ne nous restera plus qu'à
+mourir dans un fossé de la route, il faut coûte que coûte que nous
+allions à Maraucourt, et que nous nous y présentions de façon à ne
+pas faire fermer les portes devant nous...
+
+-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir
+de papa ne nous protégerait pas? lui qui était si bon! Est-ce
+qu'on reste fâché contre les morts?
+
+-- Je te parle d'après les idées de ton père, auxquelles nous
+devons obéir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec
+l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un médecin; qu'il
+me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je
+demande. Si elles reviennent, nous achèterons une robe décente
+pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour
+Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-là;
+sinon nous irons jusqu'où nous pourrons, et nous ferons le reste
+du chemin à pied.
+
+-- Palikare est un bel âne; le garçon qui m'a parlé à la barrière
+me le disait tantôt. Il est dans un cirque, il s'y connaît; et
+c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parlé.
+
+-- Nous ne savons pas la valeur des ânes à Paris, et encore moins
+celle que peut avoir un âne d'Orient. Enfin, nous verrons, et
+puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela: c'est un
+sujet trop triste, et puis je suis fatiguée.»
+
+En effet, elle paraissait épuisée, et plus d'une fois elle avait
+dû faire de longues pauses pour arriver à bout de ce qu'elle
+voulait dire.
+
+«As-tu besoin de dormir?
+
+-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la
+tranquillité, du parti pris et l'espoir d'un lendemain.
+
+-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il
+y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver
+notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d'avoir demain
+une chemise fraîche?
+
+-- Ne te fatigue pas.
+
+-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée.»
+
+Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là dans la
+roulotte, vivement, légèrement; prit un paquet de linge dans un
+petit coffre ou il était enfermé, le plaça dans une terrine;
+atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout usé, et
+sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit,
+elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude
+et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons
+l'herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença a savonner, à
+frotter, et sa lessive ne se composant en réalité que de deux
+chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui
+fallait pas deux heures pour que fût tout lavé, rincé et étendu
+sur des ficelles entre la roulotte et la palissade.
+
+Pendant qu'elle travaillait, Palikare attaché, à une courte
+distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardée comme pour la
+surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait
+fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments
+qui étaient des appels impérieux.
+
+«Crois-tu que je t'oublie?» dit-elle.
+
+Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans
+sa terrine qu'elle avait soigneusement rincée, car s'il se
+contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il
+trouvait lui-même, il était au contraire très difficile pour sa
+boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres
+ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout.
+
+Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de
+la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice
+à son enfant, et l'âne, qui tout de suite s'était jeté sur l'herbe
+nouvelle, s'arrêta de manger pour poser sa tête contre l'épaule de
+sa petite maîtresse et se faire mieux caresser: de temps en temps
+il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec
+des frémissements qui disaient sa béatitude.
+
+Le silence s'était fait dans l'enclos maintenant fermé, ainsi que
+dans les rues désertes du quartier, et on n'entendait plus, au
+loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond,
+puissant, mystérieux comme celui de la mer, la respiration et la
+vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la nuit
+tombante.
+
+Alors, dans la mélancolie du soir, l'impression de ce qui venait
+de se dire étreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tête à
+celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si
+longtemps l'étouffaient, tandis qu'il lui léchait les mains.
+
+
+
+III
+
+La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée
+prés d'elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui
+lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau
+qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraîche:
+elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l'aube,
+le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit
+grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule
+couverture un peu chaude qui leur restât.
+
+Malgré son désir d'aller chercher le médecin aussitôt que
+possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui
+demander le nom et, l'adresse d'un bon médecin, si ce n'était a
+lui?
+
+Bien sûr qu'il connaissait un bon médecin, et un fameux qui
+faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de
+rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l'église; pour
+trouver la rue Riblette il n'y avait qu'à suivre le chemin de fer
+jusqu'à la gare.
+
+En entendant parler d'un médecin fameux qui faisait les visites en
+voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le
+payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel
+en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. À la fin il
+comprit:
+
+«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de
+quarante sous. Et pour être sûre qu'il vienne, tu feras bien de
+les lui remettre d'avance.»
+
+En suivant les indications qui lui avaient été données, elle
+trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n'était
+point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la
+rue, à la porte d'une remise derrière laquelle on était en train
+d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et
+en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce
+qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui
+demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ
+Guillot.
+
+Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle
+de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s'il ne la
+guérissait point instantanément, au moins allait-il l'empêcher de
+souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte,
+lorsque son père avait été malade. Mais c'était en pleine
+montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait
+appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un
+barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai médecin comme on
+en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort,
+comme devait l'être celui-là, puisqu'on le disait fameux.
+
+Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme
+ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de
+labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le
+médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d'une
+barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard.
+
+Avant qu'il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui
+exposait sa demande.
+
+«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie.
+
+-- Non monsieur, c'est ma mère qui est malade, très malade.
+
+-- Qu'est-ce que c'est ta mère?
+
+-- Nous sommes photographes.»
+
+Il mit le pied sur le marchepied.
+
+Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous.
+
+«Nous pouvons vous payer.
+
+-- Alors, c'est trois francs.»
+
+Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra
+dans la poche de son gilet.
+
+«Je serai près de ta mère d'ici un quart d'heure.»
+
+Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la
+bonne nouvelle:
+
+«Il va te guérir, maman, c'est un vrai médecin celui-là.»
+
+Et vivement elle s'occupa de sa mère, lui lava le visage, les
+mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et
+soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut
+d'autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus
+misérable encore.
+
+Elles n'eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement
+de voiture annonça l'arrivée du médecin et Perrine courut au-
+devant de lui.
+
+Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui
+montra la roulotte.
+
+«C'est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle.
+
+Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa
+paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec
+sa clientèle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage
+comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchée sur son matelas,
+dans cet intérieur dénudé.
+
+«Tirez la langue, donnez-moi la main.»
+
+Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin
+n'ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s'établit un
+diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d'une minute son
+examen fut fait.
+
+«Il faut entrer à l'hôpital», dit-il.
+
+La mère et la fille poussèrent un même cri d'effroi et de douleur.
+
+«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d'un ton
+de commandement.
+
+Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle
+quitta la roulotte, dont elle ne s'éloigna pas.
+
+«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix.
+
+-- Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous
+ne pouvez pas recevoir ici.
+
+-- Est-ce qu'à l'hôpital j'aurais ma fille?
+
+-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche.
+
+-- Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que
+deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa
+main dans la mienne.
+
+-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où
+le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre;
+le pouvez-vous?
+
+-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-être.
+
+-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la
+chambre n'est pas tout, il faut des médicaments, une bonne
+nourriture, des soins: ce que vous auriez à l'hôpital.
+
+-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me séparer de ma
+fille. Que deviendrait-elle?
+
+-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que
+je devais.»
+
+Il appela:
+
+«Petite.»
+
+Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques
+lignes sur une feuille blanche, qu'il détacha:
+
+«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de
+l'église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet nº 1; tu
+lui feras boire d'heure en heure la potion nº 2; le vin de
+quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle
+voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.»
+
+Elle voulut l'accompagner pour le questionner:
+
+«Maman est bien malade?
+
+-- Tâche de la décider à entrer à l'hôpital.
+
+-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir?
+
+-- Sans doute, je l'espère; mais je ne peux pas lui donner ce
+qu'elle trouverait à l'hôpital. C'est folie de n'y pas aller;
+c'est pour ne pas se séparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais
+pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisée et délurée.»
+
+Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût
+voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit.
+
+Alors elle revint à la roulotte.
+
+«Qu'a dit le médecin? demanda la mère.
+
+-- Qu'il te guérirait.
+
+-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs;
+prends tout l'argent.»
+
+Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut
+lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant;
+
+«Vous avez de quoi payer?» dit-il.
+
+Elle ouvrit la main.
+
+«C'est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait
+son calcul.
+
+Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs
+quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche à deux
+francs; il lui manquait donc treize sous.
+
+«Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin
+d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin?
+
+-- Ah! non par exemple.»
+
+Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte,
+désespérée, anéantie.
+
+«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize
+sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.»
+
+Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni
+faire crédit de treize sous, ni accepter le florin:
+
+«Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous
+viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer
+les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs
+cinquante.»
+
+Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain
+viennois, qui devait provoquer l'appétit de sa mère, et revint
+toujours courant au Champ Guillot.
+
+«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain,
+comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman?
+
+-- Oui, ma chérie.»
+
+Toutes deux étaient pleines d'espérance et Perrine d'une foi
+absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il
+allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompée? quand
+on demande la vérité à un médecin, il doit la dire.
+
+C'est un merveilleux apéritif que l'espoir; la malade, qui depuis
+deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du
+petit pain.
+
+«Tu vois, maman, disait Perrine.
+
+-- Cela va aller.»
+
+En tout cas, son irritabilité nerveuse s'émoussa; elle éprouva un
+peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de
+Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour
+vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus
+facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes
+choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes,
+matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en était
+pas de même, parce qu'il n'achetait pas de bêtes, excepté les
+petits chiens, et son avis était qu'on devait attendre au mercredi
+pour le vendre au Marché aux chevaux.
+
+Le mercredi c'était bien loin, car, dans sa surexcitation
+d'espérance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mère
+aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à
+attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles
+pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger
+des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur
+encore, qu'on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le
+prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait
+au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt,
+elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le
+perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux
+de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie,
+se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec
+ses deux maîtresses auprès de lui!
+
+Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes
+avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle
+imaginait sans la préciser, Grain de Sel n'offrit que quinze
+francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, après
+l'avoir longuement examinée.
+
+«Quinze francs!
+
+-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez
+que je fasse de ça?»
+
+Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les
+diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en
+haussant les épaules d'un air de pitié méprisante.
+
+Tout ce qu'elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une
+augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et
+l'engagement que la roulotte ne serait dépecée qu'après leur
+départ, de façon à pouvoir jusque-là l'habiter pendant la journée,
+ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester
+enfermée dans la maison.
+
+Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres
+qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait
+précieuse, car, malgré l'orgueil avec lequel il parlait de ses
+appartements, et qui n'avait d'égal que son mépris pour la
+roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu'il
+fallait leur détresse pour l'accepter.
+
+À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n'étaient pas en
+toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à
+l'entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel
+faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries:
+verres cassés, os, ferrailles: tandis qu'à l'intérieur le couloir
+et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient
+celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons,
+bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses
+innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les
+ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'âcres odeurs
+qui prenaient à la gorge.
+
+Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas
+empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa:
+
+«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je
+sois là pour recevoir et «triquer» ce qu'ils apportent.
+
+-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle.
+
+-- Bien sûr qu'il les connaît; il est venu plus d'une fois à côté
+quand il a soigné la Marquise.»
+
+Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il
+savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et
+puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mère pouvait bien
+en habiter une autre.
+
+«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés
+aux trois sous pour l'âne et aux six sous pour la roulotte.
+
+-- Vous l'avez achetée?
+
+-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la
+payer,»
+
+Elle ne trouva rien à répondre; ce n'était pas la première fois
+qu'elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l'avait été
+plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par
+croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment
+de ceux qui n'ont pas.
+
+
+IV
+
+Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la
+chambre où elles allaient s'installer, à laver le plancher, à
+frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la
+maison était construite n'avait jamais été bien certainement à
+pareille fête.
+
+Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits où
+elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait
+pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des
+jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des
+graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants
+de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes
+de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain
+qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant
+fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne
+ressemblait en rien à celle qu'on obtient dans un jardin, avec des
+soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour
+sauvage qu'elle fût, elle n'en avait pas moins son charme de
+couleur et de parfum.
+
+Cela lui donna l'idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs,
+des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des
+bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'où ils chasseraient
+la mauvaise odeur en même temps qu'ils l'égayeraient. Il semblait
+que ces fleurs n'appartenaient à personne, puisque Palikare
+pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle
+n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à
+Grain de Sel.
+
+«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci.
+
+-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre.
+
+-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c'était pour les
+vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c'est
+pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs,
+moi j'aime mieux celle du vin, même il n'y a que celle-la que je
+sente.»
+
+Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y
+trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa
+ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil,
+la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des
+oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en
+même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs.
+
+Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui
+habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui
+sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores
+aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en
+deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu'il
+semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans
+tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au
+tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de
+Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un
+parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait
+aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et
+vendre à l'abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme
+au tablier, c'était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de
+vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme
+un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous
+lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait
+pas moins un tapage assourdissant avec son marteau.
+
+Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put
+alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment
+de douce surprise:
+
+«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle.
+
+-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse
+de te faire plaisir!»
+
+Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur
+de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la
+malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles
+ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part?
+
+Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et
+quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce
+qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner
+chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle
+ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne
+respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment
+gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le
+produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin
+prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus,
+où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle
+parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés
+à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient
+quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain.
+Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les
+montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait
+souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui
+leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe,
+ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs,
+bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire
+photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a
+rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le
+leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible,
+c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant
+rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre
+la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère
+incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie
+mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant.
+
+Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée
+et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne
+se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot
+habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela
+n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un
+affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser,
+si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne
+l'abusaient point.
+
+Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour
+l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le
+docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet
+cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire;
+mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le
+courage de l'arrêter.
+
+«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas
+d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que
+ceux qui pressent?
+
+-- Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché.
+
+Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout.
+
+«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui
+et que nous n'en recevrons que demain; alors...»
+
+Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et
+là, comme s'il voyait pour la première fois leur misère, il remit
+son carnet dans sa poche:
+
+«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne
+presse, celui d'hier peut être encore continué aujourd'hui.
+
+«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si
+rien ne pressait, c'était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal
+qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et
+attendre.
+
+Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience
+de le voir arriver était traversée par l'émotion douloureuse avec
+laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par
+l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre côté, il devait la
+séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa
+mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui,
+n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger
+autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais
+montré si joyeux. Dès qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou
+cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot,
+et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce
+qu'elle fût près de lui; mais aussitôt qu'elle lui avait mis la
+main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui
+posait la tête sur l'épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient
+ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des
+yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours.
+
+«Si tu savais!» murmurait-elle doucement.
+
+Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux
+satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture,
+les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne
+du monde. D'ailleurs, il s'était fait un ami de Grain de Sel, de
+qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa
+gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de
+se détacher, il s'était approché de Grain de Sel occupé à triquer
+les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là.
+C'était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel
+d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main,
+de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de
+boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là,
+tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui,
+mais précisément parce qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la
+soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé
+à se faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre
+sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou
+tendu.
+
+«Qu'est-ce que tu fais là, toi?»
+
+Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé.
+
+«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes
+les idées tournaient toujours autour du mot boire.
+
+Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il
+l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci
+considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de
+plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu'elles
+fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait
+aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu'au bord.
+
+«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats.
+
+Et il se mit à appeler:
+
+«La Marquise! la Carpe!»
+
+À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa
+hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon
+dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de
+parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet
+tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons
+jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa
+quenouille.
+
+«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.
+
+-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»
+
+De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme
+la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des
+exclamations des gens qui le regardaient.
+
+«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un,
+mais je ne le croyais pas.
+
+-- C'est un poivrot! dit un autre.
+
+-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain
+de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.
+
+-- Ça ferait la paire.»
+
+Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour
+lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché
+aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle
+n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux
+chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y
+prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans
+se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des
+histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable
+de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de
+s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire
+la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le
+caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle
+ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre
+ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les
+ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins
+elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre
+entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis
+que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues
+et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de
+la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins
+n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il
+partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne
+pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses
+maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient
+même pas conscience de leur cruauté.
+
+Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui
+passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand
+Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de
+Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant
+d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui
+parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de
+Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami?
+
+Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par
+Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de
+voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large,
+aboutissant à un grand jardin.
+
+«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils
+n'ont pas un âne comme le tien.
+
+-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine
+pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se
+promener.
+
+Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée:
+
+«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas...
+parce que le gouvernement...»
+
+Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement.
+
+Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si
+active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se
+diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux
+ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant
+lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les
+charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en
+esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui
+n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour
+leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un
+concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs
+mêlaient leur mot.
+
+Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande
+grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des
+lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se
+trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre.
+
+Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de
+regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir
+la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un
+marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur?
+Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait
+sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa
+résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le
+ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se
+permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en
+reculant et en entraînant Perrine.
+
+Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle
+autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des
+porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et
+donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à
+passer la porte.
+
+«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui
+l'achètera», dit une voix.
+
+C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi
+Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester.
+
+«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il
+fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres.
+
+-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait
+fait l'observation.
+
+-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici?
+
+-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie?
+
+-- C'est ma foi vrai.»
+
+Et ils se donnèrent la main.
+
+«C'est à vous l'âne?
+
+-- Non, c'est à cette petite.
+
+-- Vous le connaissez?
+
+-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin
+d'un bon âne, je vous le recommande.
+
+-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin.
+
+-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de
+payer un droit là-dedans.
+
+-- D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer.
+
+-- Je vous dis que c'est un malin.
+
+-- Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour
+boire des verres, mais pour travailler.
+
+-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter.
+
+-- De Grèce!...»
+
+Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait
+n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile,
+maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare
+venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol.
+
+Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le
+visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le
+costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en
+cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte
+pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était
+son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et
+il n'avait rien de dur ni de méchant.
+
+Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie
+s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur
+une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec
+deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux,
+tenant toujours son âne.
+
+«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son
+verre plein.
+
+Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées
+aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher.
+
+«Hein!» dit Grain de Sel triomphant.
+
+Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction:
+
+«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour
+traîner ma charrette et mes peaux de lapin.
+
+-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte.
+
+-- Ça, c'est autre chose.»
+
+Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention;
+quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle
+voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec
+Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit.
+
+Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne
+vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux
+Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux
+sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore...
+
+-- C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous
+allons le conduire au marché.»
+
+Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs
+l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse;
+alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les
+plus pressants?
+
+«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit
+La Rouquerie.
+
+Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement,
+mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant
+et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue.
+
+«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!»
+
+Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre.
+
+De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait.
+
+«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix.
+
+-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre.
+
+-- Tapez dessus.»
+
+Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée.
+
+«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne
+trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon;
+mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.»
+
+Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en
+même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait
+paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un
+sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue:
+
+«Avancez ou reculez, ne restez pas là.»
+
+Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait
+pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle
+renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite
+docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement.
+
+«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en
+pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire
+ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait
+bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des-
+Rentiers n'est pas si loin.»
+
+Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait
+trop longue pour lui.
+
+«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton
+âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme.
+
+-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans
+ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir
+l'immensité.
+
+-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.»
+
+En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin du
+Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour
+arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du
+Champ Guillot.
+
+Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant
+la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché
+dans une petite écurie.
+
+«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie.
+
+-- Nous nous aimions tant!»
+
+
+V
+
+«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent
+qu'elles avaient établi leurs calculs?»
+
+Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications
+depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver
+de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains
+de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à
+quoi et comment il allait être employé.
+
+Ce fut sa mère qui en décida:
+
+«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt,
+
+-- Es-tu assez bien?
+
+-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en
+espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici. Et en
+attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient
+celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure.
+J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de
+misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus
+elle fera pitié. Il faut, il faut partir.
+
+-- Aujourd'hui?
+
+-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit
+sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre
+les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est
+celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny.
+
+Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en
+cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un
+indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et
+moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de
+Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le
+matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place
+pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt-
+cinq.
+
+«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une
+voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la
+gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au
+fiacre.
+
+Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures,
+elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la
+voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver,
+bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue:
+le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle
+serait tombée.
+
+«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela
+va aller.»
+
+Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les
+regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré
+qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration
+s'arrêta, la voix lui manqua.
+
+«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne
+sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous
+deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas
+partir... tout de suite.»
+
+C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt
+que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et
+la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme
+elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit.
+
+«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton
+du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous
+prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe;
+car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est
+celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève
+à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait!
+il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.»
+
+Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était
+remis au travail.
+
+«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?»
+demanda-t-elle.
+
+Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le
+couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée
+devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se
+répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux
+écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude
+en même temps que de fierté.
+
+«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre
+femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous
+savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.»
+
+La Carpe leva les bras au Ciel.
+
+«C'est bien triste pour cette petite.»
+
+La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui
+disait:
+
+«Qu'y pouvons-nous?»
+
+Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre,
+mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne
+s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux
+n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain.
+
+Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour
+ne pas perdre une goutte de bouillon.
+
+«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du
+matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les
+lèvres.»
+
+Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la
+bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une
+nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières.
+
+Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise
+le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine
+à le boire.
+
+«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.»
+
+N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à
+tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise
+se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que
+d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose.
+
+Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement
+à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade:
+
+«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le
+chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est
+plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement.
+
+C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la
+vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller
+mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût
+rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son
+matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans
+la somnolence.
+
+Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui
+obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors
+même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes,
+qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante.
+Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle?
+C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en
+avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une
+mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des
+mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour
+tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison
+l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le
+prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être
+qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations.
+Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle
+demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans
+son espérance:
+
+«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est
+qu'elle ne doit pas mourir.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.»
+
+Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère
+on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se
+demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie,
+car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant
+terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre,
+surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où
+iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible
+qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que
+les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à
+Maraucourt?
+
+Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des
+moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une
+intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si
+elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir
+qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et
+d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle
+tenait dans les siennes, la serrait.
+
+«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette
+pression dans la réalité.
+
+-- Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes
+paroles.
+
+-- Oh! maman...
+
+-- Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton
+émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais
+voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je
+me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit
+être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une
+mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de
+reculer encore.»
+
+Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses
+idées vacillantes. «Il faut nous séparer...»
+
+Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put
+contenir.
+
+«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me
+demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois
+orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait.
+Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures,
+demain peut-être.»
+
+L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre
+qu'après un certain temps.
+
+«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir;
+pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une
+double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est
+mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton
+père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus
+tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand
+soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur
+de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le
+montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens
+tout ce que je te dis?'
+
+-- Oui, maman, oui.
+
+-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas
+t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et
+que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir
+immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as
+assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas;
+mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas
+manger que rester à Paris. Tu me le promets?
+
+-- Je te le promets.
+
+-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque
+un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.»
+
+Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre
+contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle
+resta sans respiration, sans voix, sans mouvement,
+
+«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété,
+éperdue de désespoir, maman!»
+
+Cet appel la ranima:
+
+«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent
+qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations
+à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce
+que je t'ai déjà dit, attends.»
+
+Après un moment, elle reprit:
+
+«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque
+rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce
+sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant
+aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est là.... Mais j'ai
+espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne
+t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.»
+
+Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase:
+
+«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec
+cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.»
+
+Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le
+ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet
+effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non
+syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration
+pantelante.
+
+Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère
+restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos
+qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le
+coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop
+longtemps contenue.
+
+Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis,
+comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle
+qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour
+tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses
+larmes et ses spasmes de désespoir.
+
+Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir
+où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses
+sanglots que pour les laisser éclater plus violents.
+
+Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois
+peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de
+chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant
+d'elle:
+
+«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée.
+
+-- Oh! monsieur...
+
+-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre,
+les douceurs c'est bon pour la peine.»
+
+
+
+VI
+
+L'aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine
+restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas
+quittée, passa son bras sous le sien:
+
+«Il faut venir, dit-elle.
+
+-- Oh! Madame....
+
+-- Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité.
+
+Et lui serrant le bras, elle l'entraîna.
+
+Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine
+eût conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprît où
+l'on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie
+étaient restés avec sa mère.
+
+Enfin on s'arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d'elle
+la Marquise qui l'avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le
+marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la
+Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était
+habillé en monsieur et coiffé d'un chapeau à haute forme, La Carpe
+avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote
+noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de
+sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en
+vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à
+se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient
+d'enterrer.
+
+«C'est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut
+pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le
+plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux
+loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer.
+
+-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras
+ta vie: c'est un joli métier.
+
+-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de
+guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli métier, et un vrai.»
+
+La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et
+un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il
+exprima clairement l'offre qu'il faisait à son tour: à savoir que
+toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon,
+elle en trouverait une chez lui, et du fameux.
+
+Ces propositions s'enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux
+de Perrine, et la douceur de celles-là lava l'âcreté de celles qui
+depuis deux jours la brûlaient.
+
+«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle.
+
+-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel.
+
+-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de
+Paris, répondit la Marquise.
+
+-- Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je
+parte tout de suite pour aller chez des parents.
+
+-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les
+autres d'un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas
+cher; où sont-ils tes parents?;
+
+-- Au delà d'Amiens.
+
+-- Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l'argent?
+
+-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai
+à pied.
+
+-- Tu sais la route?
+
+-- J'ai une carte dans ma poche.
+
+-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la
+route d'Amiens?
+
+-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer...»
+
+Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une
+confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel
+coupa court.
+
+«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'à les
+écouter. V'là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de
+ceinture jusqu'à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route
+d'Amiens, que tu n'auras plus qu'à suivre tout droit; ça te
+coûtera six sous. Quand veux-tu partir?
+
+-- Tout de suite; j'ai promis à maman de partir tout de suite.
+
+-- Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas
+avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.»
+
+Les hommes lui donnèrent une poignée de main.
+
+Elle n'avait plus qu'à sortir du cimetière, cependant elle hésita
+et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la
+Marquise, devinant sa pensée, intervint:
+
+«Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux,
+
+-- Oui pars», dit Grain de Sel.
+
+Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains
+dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'éloigna
+à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait.
+
+«J'offre un verre, dit Grain de Sel.
+
+-- Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise.
+
+Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit:
+
+«Pauvre petite!»
+
+Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle
+tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle
+avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont
+elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il
+n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les
+malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par
+Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à
+Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle
+savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à
+Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si
+elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui
+faudrait donc six jours pour son voyage.
+
+Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et
+les recommencer le lendemain?
+
+Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir
+cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle
+savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente
+kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les
+pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que
+serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité
+durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il
+fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir
+que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien
+coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le
+toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et
+n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été
+bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas
+peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du
+matin au soir et du soir au matin?
+
+Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez
+d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre,
+comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son
+voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se
+prolongerait pas.
+
+En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en
+quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place
+six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou
+qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle
+remuait trop brusquement.
+
+Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son
+voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques
+jours à Maraucourt.
+
+Cela lui serait-il possible?
+
+Elle n'avait pas résolu cette question et toutes celles qui s'y
+rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La
+Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de
+Saint-Denis.
+
+Maintenant il n'y avait qu'à aller droit devant soi, et comme le
+soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle
+espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris
+pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux
+pour elle.
+
+Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux
+maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin
+que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine
+plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des
+tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des
+chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des
+ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des
+échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un
+épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se
+suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces
+charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l'inscription
+qui l'avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait:
+«Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.»
+
+Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce
+n'était pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du
+silence de la nuit, des mystères de l'ombre, c'était de Paris, de
+ses maisons, de sa foule, de ses lumières.
+
+Une plaque bleue fixée à l'angle d'une maison lui apprit qu'elle
+entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours à
+Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis
+commencerait certainement la campagne.
+
+Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentît aucun appétit,
+l'idée lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait
+avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger:
+
+«Voulez-vous me vendre une livre de pain?
+
+-- Tu as de l'argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue
+n'inspirait pas confiance.
+
+Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était
+assise, sa pièce de cinq francs.
+
+«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.»
+
+Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la
+boulangère prit la pièce de cinq francs et l'examina.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner
+sur le marbre du comptoir.
+
+-- Vous voyez bien, c'est cinq francs.
+
+-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pièce?
+
+-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner.
+
+-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage à filer au
+plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.»
+
+Perrine n'était point en situation de tenir tête:
+
+«Pourquoi m'arrêter? balbutia-t-elle.
+
+-- Parce que tu es une voleuse...
+
+-- Oh! madame.
+
+-- Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse,
+vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.»
+
+Perrine avait conscience de n'être pas une voleuse, bien qu'elle
+ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle
+l'était puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que
+répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle,
+si on l'arrêtait? Que ferait-on d'elle?
+
+Toutes ces questions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de
+l'éclair, cependant telle, était sa détresse qu'avant d'obéir à la
+peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce:
+
+«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma
+pièce, dit-elle en étendant la main.
+
+Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta
+pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous
+l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus
+vite que ça, voleuse!»
+
+Les cris de la boulangère qui s'entendaient de la rue avaient
+arrêté trois ou quatre passants et des propos s'échangeaient entre
+eux curieusement:
+
+«Qu'est-ce que c'est?
+
+-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère.
+
+-- Elle marque mal.
+
+-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?»
+
+Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant
+on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées,
+sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait
+envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.
+
+Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures,
+elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas
+arrêtée! plus d'injures!
+
+Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus
+d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois
+quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour
+première pensée de se demander comment ils souperont le soir et
+dîneront le lendemain.
+
+Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la
+délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour
+le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants.
+Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du
+chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans
+manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les
+fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour,
+tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de
+cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui
+prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou,
+comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque
+jour? Que mangerait-elle?
+
+Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où
+dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant
+s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des
+betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes,
+des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs,
+alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de
+fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne
+pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises
+qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des
+passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.
+
+Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle
+pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins
+qui traversent les pays civilisés.
+
+Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse
+qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la
+soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré
+par le chagrin?
+
+Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une
+porte s'ouvrirait devant elle.
+
+Comment pourrait-elle arriver à ce but?
+
+Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance
+ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à
+traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le
+soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien
+plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des
+douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à
+supporter!
+
+Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille
+difficulté à prendre parti; il lui semblait qu'elle était
+vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle
+d'un grand vent, s'abattant sans résistance possible tantôt d'un
+côté, tantôt de l'autre, folle.
+
+Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée
+d'été, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus
+triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres,
+aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression
+heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des
+champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir;
+même aux chevaux qui se hâtaient parce qu'ils sentaient l'écurie
+où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni.
+
+Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de
+deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l'une
+par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur
+intersection; ce fut celle-là qu'elle prit.
+
+
+VII
+
+Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds
+endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route
+dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne
+s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour
+ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait
+s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant
+pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle
+n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ
+voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le
+mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et
+profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit
+où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les
+oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair,
+n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant
+devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.
+
+Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut
+réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle
+passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé
+avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des
+paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une
+voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour
+regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que
+conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.
+
+«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.
+
+-- C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là
+toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas
+dormir dans mon lit
+
+-- Et la pièce à Monneau?
+
+-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent;
+cette nuit ce ne sera toujours pas _mé_; ce que c'serait drôle si
+demain il se trouvait nettoyé!»
+
+Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne
+s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui
+exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille
+lui-même.
+
+«Ce que c'serait drôle!
+
+-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»
+
+En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes
+s'éloignèrent du côté du village.
+
+Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule,
+la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un
+complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé
+de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une
+petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé
+les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même
+coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir
+une pareille chambra à coucher!
+
+À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda
+pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela
+puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à
+craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé
+maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques
+brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle
+serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient
+dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu
+de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.
+
+Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de
+cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant
+entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que
+l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du
+fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer
+là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand
+elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes,
+choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la
+route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna
+la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait
+imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et
+qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.
+
+Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête
+traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si
+les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin
+d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses
+nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la
+tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de
+sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas
+perdu, tout n'était pas fini.
+
+Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait
+faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle
+n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.
+
+C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation:
+comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou
+six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le
+lendemain, le surlendemain?
+
+Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la
+laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se
+secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une
+si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux
+que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour
+s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à
+manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance
+présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.
+
+Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa
+tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane,
+les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en
+lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une
+tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les
+tiraillements de son estomac.
+
+Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs
+depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là
+à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de
+conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant
+l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours
+ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la
+fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.
+
+Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant
+solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le
+pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit
+mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit,
+lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À
+un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter
+près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne
+s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées
+mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour
+regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était
+bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle
+pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou
+femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et
+portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait
+cela à pareille heure?
+
+Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture
+s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ
+d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et
+rapides comme si l'on coupait là quelque chose.
+
+Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui
+«nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les
+artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette
+avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la
+récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette
+opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.
+
+Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle»,
+Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les
+dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.
+
+Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait
+entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est
+quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui
+porteraient un témoignage contre eux.
+
+Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas
+découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient
+certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là
+les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on
+les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se
+défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur
+complice?
+
+À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se
+troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle,
+bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui
+coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse
+fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils
+auraient bientôt dépouillé tout le champ.
+
+Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une
+charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent
+entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les
+voyait plus.
+
+La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité
+que le repos avait renouvelée.
+
+Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il
+ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les
+arrêter, et sûrement elle avec eux.
+
+Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la
+cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait-
+elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa
+présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée?
+
+Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui
+était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au
+premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu,
+si les voleurs entraient dans la cabane.
+
+Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte,
+puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues
+se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au
+bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand
+trot elle s'éloigna du côté de Paris.
+
+Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à
+l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé
+là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route:
+aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait
+sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux
+environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs
+et l'arrêterait.
+
+Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les
+voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux
+aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle
+reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel
+sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur
+éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du
+jour.
+
+
+VIII
+
+Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une
+masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses
+cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de
+l'autre tout restait noyé dans l'ombre.
+
+En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le
+bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à
+l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et
+son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière
+les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.
+
+Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course,
+car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé
+pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs,
+elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette
+allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait
+pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la
+tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.
+
+Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en
+plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles,
+pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut
+qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en
+attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante.
+
+Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté?
+
+Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de
+s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant
+une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites
+meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le
+fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules,
+elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur
+du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait
+encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle
+paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de
+ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à
+s'endormir.
+
+Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la
+campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des
+femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une
+escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage
+l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient
+leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa
+présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir
+attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put
+revenir à la route.
+
+Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres
+assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât
+l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des
+crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme
+dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de
+monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros
+village que dominaient les combles élevés d'un grand château
+émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de
+pain.
+
+Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au
+lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle
+l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait
+savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a
+des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins,
+et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu
+assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient
+écrasée?
+
+Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon;
+malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais
+sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue
+lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle
+vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.
+
+«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit-
+elle.
+
+Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou
+qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle
+resta hésitante:
+
+«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il
+soit frais.
+
+-- Alors, tiens,»
+
+Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là
+depuis deux ou trois jours.
+
+Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande
+affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en
+réalité il en valait au moins deux.
+
+Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit
+d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas
+l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait.
+Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son
+couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de
+manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un
+qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois
+autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient,
+calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils
+fussent.
+
+C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui
+lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine
+eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle
+sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune
+puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne
+doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il
+fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora
+son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second
+qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut
+englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second
+sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour
+s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de
+volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce
+qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable;
+mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la
+force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se
+trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne
+pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas
+suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si
+intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille,
+et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le
+bouillon que La Carpe lui donnait.
+
+Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure
+de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des
+trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne
+pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa
+part ni faute, ni responsabilité.
+
+Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche,
+et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse,
+qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand
+l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau,
+si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait
+pas.
+
+Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une
+sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était
+brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui
+l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé,
+et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets
+rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient
+flétris sur leurs tiges amollies.
+
+Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à
+tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique
+pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une
+fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se
+pencher pour boire tant qu'elle voudrait.
+
+Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de
+l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune
+rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver,
+mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou
+d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres
+d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de
+maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une
+vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.
+
+Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau
+regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle
+n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car
+ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin
+qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela
+suffit.
+
+Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas
+revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un
+verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà
+d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui
+avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la
+déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas
+quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons?
+Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait
+quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle
+allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche
+un bon coup pour elle ou pour sa troupe.
+
+Il fallait marcher.
+
+Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route
+blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque
+instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif
+lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle
+n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle
+eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son
+palais se durcissait semblable, à de la corne qui se
+recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait,
+pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui
+rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.
+
+À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des
+petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route,
+et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa
+salive devint moins visqueuse.
+
+Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le
+savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière,
+n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien
+par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien
+que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent
+soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil
+depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se
+retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense
+nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle
+pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il
+apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des
+ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.
+
+Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons,
+arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des
+tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin,
+puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des
+détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche
+d'un bout à l'autre de l'horizon noir.
+
+Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était
+couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et
+sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord,
+affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre
+en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans
+un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau,
+de la grêle, des coups de foudre.
+
+Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe
+était traversée, comment la ferait-elle sécher?
+
+Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe,
+elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un
+bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là
+peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle
+se terrerait.
+
+Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et
+les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant
+indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat
+plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et
+dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait
+d'anéantir la vie de la terre.
+
+Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite
+que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois
+la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux
+de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en
+l'enveloppant d'un immense cercle de feu.
+
+Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été
+exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa
+mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant
+elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte,
+pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.
+
+Elle eût dû marcher contre elle qu'elle n'eût certainement pas pu
+avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par
+instants il la forçait à courir.
+
+Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'était pas
+encore au-dessus d'elle.
+
+Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se
+mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout
+de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore
+plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos
+qu'il la gagnait.
+
+Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus
+énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la
+bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et
+par moment le coeur lui manquait.
+
+Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle
+distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents
+avaient clairsemés.
+
+Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa
+lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement
+ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance
+présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour
+que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui
+avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à
+ceux qui luttent jusqu'au bout!
+
+Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son
+père tenait encore la sienne et l'entraînait.
+
+Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol
+couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus,
+il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle
+ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être
+inondée que foudroyée.
+
+Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie
+larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse
+qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent,
+coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient.
+
+Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si
+noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant
+à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte
+distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin
+creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard.
+
+De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée:
+c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en
+fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri
+du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle
+échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces,
+épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur
+le lit de copeaux qui couvrait le sol.
+
+Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable
+emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être
+emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés
+se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes
+tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes
+cépées.
+
+La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un
+balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas
+s'effondrer?
+
+Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme
+accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée
+et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à
+elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie,
+elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité,
+un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du
+haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant
+sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son
+tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la
+base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des
+gémissements sinistres.
+
+Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée
+de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son
+souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du
+bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement
+extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train
+rapide, -- c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la
+forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la
+bourrasque, mais elle ne s'effondra pas.
+
+L'eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les
+bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller,
+Perrine n'eut qu'à étendre le bras pour boire à sa soif dans le
+creux de sa main.
+
+Maintenant elle n'avait qu'à attendre que l'orage fût passé;
+puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle
+supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle
+fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle
+était maîtresse. Cette pensée la remplit d'un doux bien-être qui,
+succédant aux efforts qu'elle venait de faire, à ses angoisses, à
+ses affres, l'engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses
+coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à
+flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré
+la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s'allongeant
+au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle
+s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance
+qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'était donc bien
+vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au
+bout.
+
+
+IX
+
+Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la
+pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la
+forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en
+route; il fallait attendre.
+
+Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt
+avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait
+déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait
+de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là,
+peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait
+un toit sur la tête et un lit sec.
+
+Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder
+conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure
+qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le
+soir viendrait, elle le verrait bien.
+
+Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni
+l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la
+route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête
+aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la
+peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la
+rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter
+de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante,
+personne ne la dérangerait.
+
+La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de
+mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé
+d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote
+de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et,
+après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au-
+dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage,
+les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le
+chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni
+épais, mais encore valait-il mieux que rien.
+
+Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et
+alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux
+grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules.
+N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi
+quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui
+avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise:
+l'esprit calme, le corps dispos.
+
+Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était
+un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour
+les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les
+trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas,
+elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de
+suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile,
+car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à
+peu près complet, et elle n'avait que du fil.
+
+Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il
+l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer
+toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus
+ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi
+ses réclamations de plus en plus exigeantes.
+
+Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son
+abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain
+qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la
+faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres
+idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper,
+pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de
+la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur
+les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des
+pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons;
+donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais
+la nourrirait-il?
+
+C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa
+quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux
+très courts, elle commença à en mâcher un.
+
+Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien
+âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le
+mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu
+qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put
+avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout
+le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa
+bouche; les feuilles passèrent moins difficilement.
+
+Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et
+tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient
+marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît
+pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui,
+depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait
+approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit
+sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de
+tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques
+minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à
+dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au
+loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes
+d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques
+voisines.
+
+Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas
+moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue
+dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de
+passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir
+d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour
+n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses
+ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses
+troublantes.
+
+Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle
+l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac,
+effarée par les fantômes de son imagination.
+
+Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être?
+
+Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle
+prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau,
+puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup
+l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre;
+certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand
+elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu
+à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir.
+
+Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes
+pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du
+merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots,
+une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les
+arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de
+l'aube: c'était le matin.
+
+La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les
+feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence
+profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait
+au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres
+chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de
+canton en canton.
+
+Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et
+reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant
+sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une
+averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et
+maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait.
+Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se
+mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui
+s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait.
+
+Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car
+il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de
+l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était
+prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre.
+
+Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement,
+elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille,
+puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un
+fossé plein d'eau.
+
+Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et
+maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait
+d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée
+serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir.
+
+Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en
+marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne
+tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier
+sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui
+la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait,
+en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée
+marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait,
+la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune
+fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la
+pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au
+visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de
+leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants.
+
+Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des
+pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si
+riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à
+tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait
+éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de
+centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en
+lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait
+la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et
+de moissons.
+
+Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle
+restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours?
+Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une
+grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en
+rencontrer d'autres.
+
+Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de
+cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on
+perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée
+laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore
+qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle
+devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous
+qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à
+personne, et qui la sauveraient.
+
+De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus,
+de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de
+s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui
+lui feraient gagner quelques sous.
+
+Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours.
+
+Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais
+sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée
+d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les
+occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et
+que la réalité n'offrait nulle part.
+
+Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces
+bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles
+avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments,
+qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son
+chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de
+sueurs qui lui cassaient bras et jambes.
+
+Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac
+la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas
+répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau,
+qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait,
+après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait
+forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route.
+
+Pourrait-elle se relever?
+
+Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que
+personne lui tendît la main?
+
+La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle
+avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle
+accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par
+faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se
+sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout?
+
+Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle
+avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était
+solide, maintenant elle vacillait.
+
+Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une
+faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer
+quelques instants.
+
+Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit
+quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans
+ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la
+cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le
+fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne
+la laissa pas venir:
+
+«Qué que tu veux? dit-elle.
+
+-- Vous demander si vous voulez que je vous aide.
+
+-- Je n'avons besoin de personne.
+
+-- Vous me donnerez ce que vous voudrez.
+
+-- D'où que t'es?
+
+-- De Paris.»
+
+Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais
+regard, elle cria:
+
+«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du
+monde.
+
+-- On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne.
+
+Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce
+qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées.
+
+«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.»
+
+Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de
+rire, s'amusant de leur plaisanterie.
+
+Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus
+son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait-
+elle fait pour qu'elles fussent si dures!
+
+Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à
+trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t-
+elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste,
+n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes.
+
+Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se
+traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que
+dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui,
+s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire
+quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à
+chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour
+se reposer et respirer.
+
+Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les
+pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne
+faisaient qu'accroître sa prostration.
+
+À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait
+pas aller jusqu'au bout?
+
+Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route
+droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et
+brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu,
+pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du
+chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la
+suffoquaient.
+
+Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le
+coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de
+mouvement comme de pensée.
+
+À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa:
+
+«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un
+des limons, faut mouri.»
+
+Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la
+confirmation d'une condamnation portée contre elle.
+
+C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit
+plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui
+répétait.
+
+Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter
+plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son
+père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour.
+
+Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle
+était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec
+eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête.
+
+Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y
+choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil,
+à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à
+une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres
+de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la
+lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit
+à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa
+sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour
+s'endormir.
+
+
+X
+
+Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle
+ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue
+penchée sur elle.
+
+Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue
+appliqué en pleine figure la retint sur le gazon.
+
+Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le
+temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un
+âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à
+lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant,
+elle avait pu le regarder.
+
+«Palikare!»
+
+Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en
+larmes:
+
+«Palikare, mon bon Palikare.»
+
+En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête
+il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après
+ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore
+cinq où six autres non moins formidables.
+
+Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes
+entravées.
+
+Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa
+tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de
+son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle
+entendit une voix enrouée qui criait:
+
+«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon
+garçon.»
+
+En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux
+du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et
+coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche.
+
+«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe
+de ses lèvres.
+
+Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière
+habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux
+chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut
+seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec
+étonnement:
+
+«Je t'ai vue quelque part? dit-elle.
+
+-- Quand je vous ai vendu Palikare.
+
+-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut
+pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et
+sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle.
+
+«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?»
+
+Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et
+s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée,
+tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse.
+
+«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que
+t'as?»
+
+Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien
+qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle.
+
+Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait
+toutes les misères:
+
+«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.
+
+Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la
+route où se trouvait une petite charrette dételée dont les
+ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là;
+vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain,
+un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en
+courant.
+
+Perrine était toujours dans le même état.
+
+«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.
+
+S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la
+bouteille entre les lèvres.
+
+«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»
+
+En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et
+lui rendit le mouvement.
+
+«Tu avais faim?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un
+peu.»
+
+Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui
+tendit.
+
+«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te
+modérera.»
+
+La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le
+pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la
+recommandation de La Rouquerie.
+
+Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se
+passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise
+sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci.
+
+«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.
+
+---Vous permettez que je lui en donne un?
+
+-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en
+aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te
+retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon.
+
+-- N'est-ce pas?
+
+-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es
+dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment
+pitié de te couper le sifflet.»
+
+Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le
+morceau:
+
+«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.
+
+-- C'est vrai.
+
+-- Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire;
+pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se
+tassera.»
+
+Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort
+de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La
+Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança
+une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère:
+
+«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à
+personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer
+par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand
+je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre
+elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa
+boutique.»
+
+Perrine continua son récit et l'acheva.
+
+«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel
+effet cela te faisait-il?
+
+-- Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un
+moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé
+du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman
+qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.
+
+-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te
+sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans
+ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas
+trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?
+
+-- Continuer mon chemin.
+
+-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller
+comme ça à l'aventure.
+
+-- Que voulez-vous que je fasse?»
+
+La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en
+réfléchissant, puis elle répondit:
+
+«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes
+marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur
+ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi,
+crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons,
+ferraille à vendre».
+
+Perrine fit ce qui lui était demandé.
+
+«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras
+pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui
+va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui
+demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras
+près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au
+pays de tes parents.
+
+-- Avec quoi?
+
+-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce
+que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en
+être sûre.»
+
+
+
+XI
+
+Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.
+
+Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se
+trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint-
+Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle
+arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.
+
+«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me
+rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa
+vie.
+
+-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»
+
+Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un
+autre en avant:
+
+«Tu ne quitterais pas Palikare.»
+
+Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle
+se raidit.
+
+«Je dois aller près de mes parents.
+
+-- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?
+
+-- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.
+
+-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je
+t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.
+
+-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»
+
+La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas
+arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux
+environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la
+satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans
+la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette
+longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les
+fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À
+Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était
+un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de
+cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur
+laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet
+pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée
+radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait
+pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait
+elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment.
+
+Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie,
+elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler
+un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à
+Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le
+courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle
+débarquait propre, fraîche et dispose.
+
+Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante-
+cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un
+sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées.
+Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout,
+elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de
+croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui
+restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins
+y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible,
+le plus dangereux.
+
+À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse,
+et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies
+plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en
+temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des
+pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un
+attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des
+amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient
+des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées
+de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de
+lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe
+disposés pour sécher.
+
+Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de
+leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a
+remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité
+de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs
+enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que
+ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au
+contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore
+vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée;
+connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par
+les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait
+sentir jusque-là.
+
+Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le
+reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages
+et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de
+l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de
+fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux,
+Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres
+des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande
+ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient
+les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de
+ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en
+cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.
+
+Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et
+en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut
+encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son
+père imitait pour l'amuser.
+
+De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne
+au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit
+pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent
+ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce
+fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait
+lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.
+
+Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui
+adresser la parole.
+
+«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?
+
+-- Oui, tout dret.
+
+-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_
+que ça.
+
+-- S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire
+le k'min ensemble.
+
+-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre
+panier.
+
+-- C'est pas de refus, y pèse rud'ment.»
+
+Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.
+
+«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.
+
+-- Non; et vous?
+
+-- Bien sûr que j'en suis.
+
+-- Est-ce que vous travaillez aux usines?
+
+-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux
+cannetières.
+
+-- Qu'est-ce que c'est?
+
+-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs
+quoi! d'où que vous venez donc?
+
+-- De Paris.
+
+-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle:
+enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes.
+
+-- On gagne de bonnes journées?
+
+-- Dix sous.
+
+-- C'est difficile?
+
+-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps.
+C'est-y que vous voudriez être embauchée?
+
+-- Oui; si l'on voulait de moi.
+
+-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça
+ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans
+les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six
+heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas
+que je sois en retard.»
+
+Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre
+et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin.
+
+L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait
+intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît
+pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette
+jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que
+tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien
+qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le
+deviner.
+
+«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?
+
+-- Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon
+père était de Picquigny.
+
+-- Vous les avez perdus?
+
+-- Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une
+épicerie: Mme Françoise.
+
+-- Ah! Mme Françoise!
+
+-- Vous la connaissez-t'y?
+
+-- Non... je dis ah! Mme Françoise.
+
+-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et
+puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond
+Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à
+M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle.
+
+-- Elle obtient ce qu'ils désirent?
+
+-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.
+
+-- Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine,
+pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui?
+
+-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois
+née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des
+affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter
+le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une
+cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?
+
+-- Une herbe?
+
+-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on
+file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt;
+c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine.
+Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé
+par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil
+et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays
+chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en
+cache pas.»
+
+Elle s'interrompit:
+
+«Voulez-vous que nous changions de bras?
+
+-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?
+
+-- Rosalie.
+
+-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.
+
+-- Et vous, comment que vous vous nommez?»
+
+Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au
+hasard:
+
+«Aurélie.
+
+-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»
+
+Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée,
+Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait:
+
+«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son
+père.
+
+-- Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort
+encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille
+du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran
+voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus
+grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour
+établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château
+qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond
+n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la
+demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que
+maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou
+s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent
+le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de
+lui depuis des années et des années... à ce qu'on raconte, car
+M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas
+non plus.
+
+-- Il a des neveux M. Vulfran?
+
+-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir
+Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider.
+Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de
+M. Vulfran seront pour eux.
+
+-- C'est curieux cela.
+
+-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait
+triste.
+
+-- Pour son père?
+
+-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas
+comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle
+de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de
+toutes sortes.
+
+-- Sur les neveux?
+
+-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas
+nos affaires, à nous autres.
+
+-- Assurément.»
+
+Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle
+marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que
+Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à
+reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.
+
+«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.
+
+-- Je n'ai plus de parents.
+
+-- Ni votre père, ni votre mère?
+
+-- Ni mon père, ni ma mère.
+
+-- Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et
+qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes
+tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais
+pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce
+qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule?
+
+-- Toute seule.
+
+-- Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à
+Maraucourt?
+
+-- On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt,
+et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents
+qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents,
+tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous
+recevront.
+
+-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.
+
+-- Voilà.
+
+-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux
+usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout
+de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt-
+deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si
+vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez-
+vous de l'argent?
+
+-- Un peu.
+
+-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça
+vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.
+
+-- Je peux payer vingt-huit sous.
+
+-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous
+toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin
+vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a
+pas.
+
+-- J'accepte en vous remerciant.
+
+-- Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent
+chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison
+neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés
+à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux,
+le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance
+étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de
+l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fâche, quand on
+prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme
+si on disait «Voleur».
+
+-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.
+
+-- Vous savez l'anglais, vous?
+
+-- Ma mère était Anglaise.
+
+-- C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec
+vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez
+toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche
+c'est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt-
+cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il
+recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est
+tout de même un brave homme.
+
+
+XII
+
+Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre
+la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour
+disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un
+clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés
+d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes
+cheminées en briques.
+
+«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez
+apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les
+maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les
+verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de
+la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.»
+
+En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été
+coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son
+ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades
+de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses
+cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de
+bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se
+prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les
+mouvements de la colline.
+
+Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie
+continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser
+le panier à terre.
+
+«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.
+
+-- Très beau.
+
+-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une
+douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les
+jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que
+vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village
+où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles
+des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer
+le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que
+les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or
+partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter
+là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime
+mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la
+sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près
+pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient
+quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui
+a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été
+comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche,
+parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne,
+c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»
+
+Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une
+vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une
+confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les
+toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme
+cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque
+toute sa hauteur, noire au sommet.
+
+D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans
+des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine
+était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village
+dont elle avait si souvent entendu parler.
+
+Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes,
+femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des
+salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se
+passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas
+été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air
+vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la
+couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de-
+vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec
+des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.
+
+«Que de gens qui boivent! dit Perrine.
+
+-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit
+la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès
+midi, ne peuvent plus boire.»
+
+Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons
+devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si
+vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre
+ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie
+au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait
+l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces
+maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à
+défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté,
+qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.
+
+«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une
+petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie
+tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se
+trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est
+pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres
+des pensionnaires.»
+
+Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour,
+plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée
+d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient-
+elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune
+encore, parut sur le seuil et cria:
+
+«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à
+Picquigny, tu t'auras assez câliné.
+
+-- C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas
+toujours commode.
+
+-- Qué que tu chuchotes?
+
+-- Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne
+serais pas arrivée.
+
+-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.»
+
+Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse
+femme se montra dans le corridor.
+
+«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle.
+
+-- C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard,
+grand'mère; il est lourd le panier.
+
+-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là
+ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le
+trouveras chaud.
+
+-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens
+tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain;
+le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez-
+vous.»
+
+Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table
+installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées
+deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre.
+
+«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot.
+
+-- Mais...
+
+-- Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut
+bien.»
+
+Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se
+faire prier, et elle prit place à la table.
+
+«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez
+qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous
+habiterez.»
+
+Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on
+n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant
+masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait
+si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore
+debout.
+
+«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire
+notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de
+M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais
+les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est-
+ce pas?
+
+À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un
+homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston
+boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une
+profonde attention un petit livre relié.
+
+«C'est M. Bendit, il lit son _Pater_,» dit Rosalie à voix basse.
+
+Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé,
+elle s'adressa à lui:
+
+«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais.
+
+-- Ah!» dit-il sans lever les yeux.
+
+Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux
+vers elles.
+
+«_Are yon an English girl?_ demanda-t-il.
+
+-- _No sir, but my mother was_.»
+
+Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante.
+
+Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture
+légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit
+devant la haie.
+
+«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant
+vivement.
+
+La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée.
+
+«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue.
+
+Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda.
+
+Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un
+jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au
+visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait
+immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de
+grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine.
+
+Rosalie s'était approchée du phaéton.
+
+«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre
+
+-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine.
+
+Ce fut Rosalie qui répondit à cette question:
+
+«Moi, Rosalie.»
+
+-- Dis à ta grand'mère de venir me parler.»
+
+Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa
+grand'mère qui se hâtait:
+
+«Bien le bonjour, monsieur Vulfran.
+
+-- Bonjour, Françoise.
+
+-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran?
+
+-- C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui,
+je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien
+comprendre.
+
+-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir.
+
+-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal
+pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que
+cette réunion ait lieu.
+
+-- S'il est engagé?
+
+-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à
+la porte; c'est une des conditions de notre location, je
+l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce
+genre ici.
+
+-- Il y en a eu à Flexelles.
+
+-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de
+mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon
+devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou
+ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma
+volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise.
+
+-- Adieu, monsieur Vulfran.»
+
+Il fouilla dans la poche de son gilet:
+
+«Où est Rosalie?
+
+-- Me voilà, monsieur Vulfran.».
+
+Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous.
+
+«Voilà pour toi.
+
+-- Oh! merci, monsieur Vulfran.»
+
+La voiture partit.
+
+Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce
+qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de
+M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à
+l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait
+lieu... C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur
+ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et
+implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord
+avec les paroles.
+
+Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant.
+
+«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce.
+
+-- J'ai bien vu.
+
+-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait
+pour me les garder.
+
+-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas.
+
+-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain!
+
+-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui.
+
+-- Dame, puisqu'il n'y voit pas.
+
+-- Il n'y voit pas!
+
+-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle?
+
+-- Aveugle!»
+
+Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois.
+
+«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle.
+
+-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait
+pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de
+son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut
+des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un
+jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez
+quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou
+d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du
+tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux.
+Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont
+été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et
+M. Talouel le directeur.»
+
+Zénobie, sur le seuil, cria:
+
+«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse?
+
+-- Je finis d'manger.
+
+-- Y a du monde à servir.
+
+-- Il faut que je vous quitte.
+
+-- Ne vous gênez pas pour moi.
+
+-- À ce soir.»
+
+Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison.
+
+
+XIII
+
+Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table
+comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas
+chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires,
+non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond
+où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc
+son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les
+rues qui se présentaient devant elle.
+
+Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues
+toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux
+qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle
+n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même
+cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait
+aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là
+peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du
+dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à
+elle.
+
+En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs
+qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger
+librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le
+village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par
+ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue
+dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le
+dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le
+décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel
+qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une
+terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait
+jamais l'atteindre.
+
+Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses
+yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à
+sa place précise.
+
+Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle
+avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que
+depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des
+voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les
+gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce
+n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable,
+mais celui de la réalité.
+
+Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente
+opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments
+de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre
+l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la
+lui racontait.
+
+Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en
+briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle
+cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était
+l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq
+ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine
+avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la
+contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la
+ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt
+millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les
+enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés,
+chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont
+souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les
+plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés
+avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien
+du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés
+avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades
+rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du
+travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se
+tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille
+fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les
+prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin
+de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils,
+électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet.
+
+Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des
+puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui
+hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin
+de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par
+l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville
+morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait,
+tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait
+entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.
+
+Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le
+même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum
+en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés
+autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte
+rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés
+dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le
+cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans
+l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure,
+avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient
+misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le
+village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que
+ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie.
+
+Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son
+importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de
+grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses
+garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un
+lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran
+avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait
+quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père,
+enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et
+dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le
+caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays,
+qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la _Fée des
+tourbières_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et
+dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus
+la veille.
+
+Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle
+n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle
+qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée,
+avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si
+bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de
+béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps.
+
+Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner
+aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de
+ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le
+coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir
+pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile
+qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était
+un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle
+avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle
+devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps
+à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit
+sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la
+misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et
+pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?
+
+Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de
+conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire,
+dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait
+commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une
+telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait,
+qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au-
+dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à
+Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais
+elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence,
+ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère,
+n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis,
+sans conseils.
+
+Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent
+dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans
+pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait
+dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir
+magique de la sauver:
+
+«Maman, chère maman!»
+
+De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle
+s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir?
+eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas
+répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois... oui,
+je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir,
+et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien
+des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants?
+
+Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en
+sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance,
+s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air
+calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues
+mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois
+heureuse.»
+
+Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle,
+en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien?
+
+Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander
+de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel
+que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait
+lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus
+qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes
+mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien
+qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur
+mystérieux langage.
+
+Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur
+cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à
+l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe
+de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles
+blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée,
+et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes,
+qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.
+
+Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement
+grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle
+commença à effeuiller une corolle:
+
+«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je
+réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.»
+
+Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât
+plus que quelques pétales.
+
+Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit
+la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement
+serré, elle les effeuilla:
+
+«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.»
+
+En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur
+les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre
+qu'elle lui eût donné.
+
+
+XIV
+
+Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà
+dans l'étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme,
+montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des
+cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient
+çà et là l'obscurité, s'allumant derrière les vitres des maisons,
+et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mêlées à
+des bribes de chansons.
+
+Elle était assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder
+dans un bois ou sur la grand'route; mais à quoi bon! Elle
+possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un
+toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain
+tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure.
+
+Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les
+chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins
+de buveurs attablés que lorsqu'elle était arrivée, et d'où
+s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d'alcool
+chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été
+un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans
+interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois
+maisons il y en avait au moins une qu'occupait un débit de
+boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les
+pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais
+nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et
+criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles
+basses.
+
+En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table
+où elle l'avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle
+entourée d'un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée
+devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit
+et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parût en prendre souci,
+absorbé dans sa lecture.
+
+Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la
+reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit:
+
+«_A good night's rest to you._»
+
+À quoi elle répondit:
+
+«_Good evening, sir._»
+
+«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais.
+
+-- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la
+même langue
+
+-- Toute seule?
+
+-- Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt.
+
+-- Alors pourquoi n'êtes-vous pas restée à lire? Il n'y a rien de
+meilleur, le dimanche, que la lecture.
+
+-- Je n'ai pas de livres.
+
+-- Êtes-vous catholique?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: _farewell_.
+
+-- _Good-bye, sir._»
+
+Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au
+chambranle, se reposant à respirer le frais.
+
+«Voulez-vous vous coucher? dit-elle.
+
+--Je voudrais bien.
+
+-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec
+mère Françoise; entrons dans le débit.»
+
+L'affaire, ayant été arrangée entre la grand'mère et sa petite-
+fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que
+Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'éclairage
+pendant la semaine.
+
+«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite?
+dit mère Françoise d'un air placide et bienveillant.
+
+-- Si c'est possible.
+
+-- Ça sera possible si vous voulez travailler.
+
+-- Je ne demande que cela.
+
+-- Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante
+centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard,
+vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent
+sous par jour; avec ça on est riche... quand on ne boit pas,
+seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran
+ait donné du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais
+la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à
+manger.»
+
+Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec
+l'importance et l'autorité d'une femme habituée à ce qu'on
+respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une
+armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l'oeil,
+remarquait que les draps qu'on lui préparait étaient un grosse
+toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne
+couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer
+heureuse d'avoir ceux-là, si durs qu'ils fussent. Déshabillée! La
+Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense
+d'un lit, n'avait même pas eu l'idée de lui offrir ce plaisir, et,
+longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte,
+excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s'en
+étaient allés en lambeaux.
+
+Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles
+traversèrent la cour où une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes,
+enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de
+pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant.
+Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui
+n'était pas grande?
+
+La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite
+chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à
+cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu
+plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des
+cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à
+peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où
+il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite
+fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l'entrée, respirait-on
+dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais
+elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en
+riant:
+
+«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?»
+
+Elle se contenta de répondre:
+
+«Un peu.
+
+-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous.
+
+-- Bien sûr.»
+
+Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop
+petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporté
+l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien
+celle-là sans doute.
+
+«V'là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était
+placé devant la fenêtre.
+
+Ce qu'elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre
+pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait
+lieu d'oreiller,
+
+«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait
+pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce
+n'est pas à faire, quoiqu'on raconte que dans les hôtels, les
+vrais, on ne se gêne pas.»
+
+S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on
+n'y voyait pas une seule chaise.
+
+«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette
+interrogation de Perrine, c'est très commode pour accrocher les
+vêtements.»
+
+Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans
+lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer,
+mais, comme ce n'était pas le cas de Perrine, le clou planté aux
+pieds de son lit lui suffisait de reste.
+
+«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause
+dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire
+attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les
+autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être
+embauchée. Bonsoir.
+
+-- Bonsoir, et merci.
+
+-- Pour vous servir.»
+
+Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d'être seule et de
+n'avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se
+mettant entre ses draps, elle n'éprouva pas la sensation de bien-
+être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés
+avec des copeaux, ils n'eussent pas été plus raides, mais cela
+était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois
+qu'elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s'y était
+habituée.
+
+La porte ne tarda pas à s'ouvrir et une jeune fille d'une
+quinzaine d'années étant entrée dans la chambre commença à se
+déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine,
+mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut
+longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements
+des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux
+du travail.
+
+Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce
+fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps,
+chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits
+elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui
+s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des
+mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se
+tournaient contre la propriétaire du grenier.
+
+«Queu taudis!
+
+-- El'mettra bentôt d'autres lits au mitan.
+
+-- Por sûr, j'ne resterai point là d'ans.
+
+_ Où qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?»
+
+Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les
+deux premières arrivées se furent couchées, un peu d'ordre
+s'établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul
+excepté.
+
+Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement
+elles tournèrent; après s'être dit ce qu'il y avait eu
+d'intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du
+lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux
+querelles de chacune, aux potins de l'usine entière, avec un mot
+de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les «jeunes»,
+le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on
+désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases
+la façon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas.
+
+Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions
+l'étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle
+importance pouvaient être pour elle les renseignements qu'elle
+entendait; et d'autre part elle était gênée, comme honteuse
+d'écouter ces propos.
+
+Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou
+si personnels qu'il fallait connaître ceux à qui ils
+s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans
+deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec
+Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous
+autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des
+précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de
+lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à
+peu près:
+
+«N'empêche que ce soit ein ben brav' homme!
+
+-- Et juste donc!
+
+-- Oh! pour ça!»
+
+Mais tout de suite une autre ajoutait:
+
+«N'empêche aussi...»
+
+Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté
+et cette justice.
+
+«S'il ne fallait point gagner son pain!»
+
+Peu à peu les langues se ralentirent.
+
+«Si on dormait, dit une voix alanguie.
+
+-- Qui t'en empêche?
+
+-- La Noyelle n'est pas rentrée.
+
+-- Je viens de la voir.
+
+-- Ça y est-il?
+
+-- En plein.
+
+-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier?
+
+-- Ça je ne sais pas.
+
+-- Si on fermait la porte à la cheville?
+
+-- Et le tapage qu'elle ferait.
+
+-- Ça va recommencer comme l'autre dimanche.
+
+-- Peut-être pire encore.»
+
+À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans
+l'escalier.
+
+«La voila.»
+
+Mais les pas s'arrêtèrent et il y eut une chute suivie de
+gémissements.
+
+«Elle est tombée.
+
+---Si elle pouvait ne pas se relever.
+
+-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici.
+
+-- Et nous dormirions mieux.»
+
+Les gémissements continuaient mêlés d'appels.
+
+«Viens donc, Laïde: un p'tit coup de main, m'n'éfant.
+
+-- Plus souvent que je vas y aller.
+
+-- Ohé! Laïde, Laïde!»
+
+Mais Laïde n'ayant pas bougé, au bout d'un certain temps les
+appels cessèrent.
+
+«Elle s'endort.
+
+-- Quelle chance.»
+
+Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à
+nouveau de monter l'escalier, et elle criait:
+
+«Laïde, viens me donner la main, m'n'éfant, Laïde, Laïde.»
+
+Elle n'avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours
+du bas de l'escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si
+bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes:
+
+«Ma p'tite Laïde, ma p'tite Laïde, p'tite, p'tite; l'escalier
+s'enfonce, oh! la! la!»
+
+Un éclat de rire courut de lit en lit.
+
+«C'est-y que t'es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas
+aller te qu'ri.
+
+-- Nous v'là tranquilles, dit une voix.
+
+-- Mais non, elle va chercher Laïde qu'elle ne trouvera pas, et
+quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera.
+
+-- On ne dormira donc jamais!
+
+-- Va lui donner la main, Laïde.
+
+-- Vas-y, té.
+
+-- C'est té qu'é veut.»
+
+Laïde se décida, passa un jupon et descendit.
+
+«Oh! m'n'éfant, m'n'éfant», cria la voix émue de la Noyelle.
+
+Il semblait qu'elles n'avaient qu'à monter l'escalier qui ne
+s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée:
+
+«Viens avec mé, je vas te payer un p'tiôt pot.»
+
+Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.
+
+«Allons nous coucher, dit-elle.
+
+-- Non, viens avec mé, ma p'tite Laïde.»
+
+La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'était obstinée
+dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même:
+
+«Un p'tiot pot.
+
+-- Ça ne finira jamais, dit une voix.
+
+-- J'voudrais pourtant dormir, mé.
+
+-- Faut s'lever demain.
+
+-- Et c'est comme ça tous les dimanches.»
+
+Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la
+tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en
+plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du
+temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette
+chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l'odeur nauséeuse
+qui commençait à la suffoquer d'une façon si gênante qu'elle se
+demandait comment elle pourrait la supporter après quelques
+heures.
+
+Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix
+de la Noyelle qui répétait: «Un p'tiot pot», à laquelle celle de
+Laïde répondait:
+
+«Demain».
+
+«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera
+jusqu'à demain.»
+
+En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se
+produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas
+lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-
+chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée.
+
+À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des
+exclamations désespérées:
+
+«Qu'est-ce que je vous ai fait?»
+
+Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais
+pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en
+gémissant.
+
+«Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis-
+t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire
+avec mé? Laïde, j'ai sef.»
+
+Plus elle se plaignait, plus l'exaspération contre elle montait
+dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.
+
+Mais elle continuait toujours:
+
+«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t'es rabattu.»
+
+Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son
+oreille, elle passa à d'autres qui n'avaient pas plus de sens.
+
+«Le café, à la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va
+donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah!
+vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça
+donne la jaunisse; faut aller à l'hospice; voyez la directrice;
+mangez de la réglisse; mon père en vendait et m'en régalait, aussi
+ça m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!»
+
+De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si
+le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle
+repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient
+commencé à s'endormir se réveillaient en sursaut en poussant des
+cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient
+pas taire:
+
+«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c'est assez.
+
+-- Vous avez eu une belle idée de la monter!
+
+-- C'est té qu'as voulu.
+
+-- Si on la redescendait?
+
+-- On ne dormira jamais;»
+
+C'était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'était
+vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la
+Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas à
+Maraucourt d'autres logements où l'on pouvait dormir
+tranquillement?
+
+Il n'y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette
+chambrée, l'air aussi qu'on y respirait commençait à n'être plus
+supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de
+mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait.
+
+À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit,
+elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus
+qu'un ronflement qui sortit de sa bouche.
+
+Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la
+chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle était oppressée, des
+coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de
+la tête aux pieds.
+
+Il n'y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait
+parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambrée
+n'étouffaient pas comme elle, c'est qu'elles étaient habituées à
+vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait
+ordinairement en plein champ.
+
+Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'étaient bien habituées à
+cette atmosphère, il semblait qu'elle le pourrait comme elles:
+sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si
+elle n'était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi
+dure que la leur pouvait l'être; même pour les plus misérables, et
+dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportât
+pas ce qu'elles supportaient.
+
+Il n'y avait donc qu'à ne pas respirer, qu'à ne pas sentir, alors
+viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort
+l'odorat ne fonctionne plus.
+
+Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on
+veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut
+bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration
+d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les
+poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter
+plusieurs fois cette aspiration.
+
+Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas,
+elle étouffait; si elle respirait, elle était malade.
+
+Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait
+une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était
+posée.
+
+Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit
+et, crevé, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il
+à ce qu'elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère
+viciée, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, à
+condition de n'éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer
+ce papier.
+
+Mais elle n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité qui
+laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu'il
+n'était pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec précaution en
+détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture,
+elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la
+prit.
+
+
+XV
+
+Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si
+pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs
+chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid;
+c'était le jour qui pointait
+
+Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de
+la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air
+pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en
+s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur
+asphyxiante.
+
+Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que
+coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.
+
+Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna
+maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour
+que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des
+vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne
+s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas
+que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses.
+
+Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses
+vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses
+souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte,
+dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une
+clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva
+sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors
+elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant
+chaussée, descendit.
+
+Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait
+respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait
+la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras,
+secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du
+voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui
+répondirent furieux.
+
+Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre
+laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui
+plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans
+doute, -- un droit payé de son argent.
+
+Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle
+sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au
+hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait.
+L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de
+sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le
+faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce
+moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était
+l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait
+qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers.
+
+Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant
+de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce
+moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où
+elle pourrait attendre.
+
+De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour
+d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des
+formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était.
+
+Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et
+paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres
+étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes
+grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la
+tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose
+comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré,
+semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les
+files s'enchevêtraient en lignes confuses?
+
+Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas
+bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le
+bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau
+boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle
+cherchait.
+
+Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de
+l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en
+roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent
+l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui
+vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait
+bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait
+dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer
+à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des
+branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient
+comme une vraie pluie.
+
+Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une
+oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à
+l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne
+conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout
+petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente,
+et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un
+tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez
+étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait
+glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit
+et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier
+qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît.
+
+L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit
+d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre
+faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors,
+mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi
+pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche
+de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait
+de chaise.
+
+Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait
+de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air,
+tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux
+du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de
+Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses
+camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours
+persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.
+
+Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la
+moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle
+ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle
+se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de
+s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant
+l'entrée aux ateliers.
+
+Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à
+l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait;
+au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur
+l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait
+entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de
+cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la
+tourbière.
+
+Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour
+de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules
+voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux
+piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et,
+sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun
+cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée
+de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des
+appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient
+pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils
+s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à
+leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair
+l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle
+comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser
+l'étang.
+
+Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence,
+aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa
+fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette
+fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez
+féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte
+n'était point une petite arche de Noé.
+
+À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire
+qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause
+apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le
+soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de
+briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette
+ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de
+s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était
+produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise,
+et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux
+étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des
+ouvriers.
+
+Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps
+qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers.
+Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le
+billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui
+sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle
+jeta les yeux sur son titre: c'était le _Journal d'Amiens_ du 25
+février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la
+place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait
+s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que
+depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne
+n'avait passé sa porte.
+
+
+XVI
+
+Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un
+gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de
+l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à
+des distances plus ou moins éloignées, par des coups également
+rythmés.
+
+Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui
+partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages,
+Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines
+Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on
+était prêt pour le travail.
+
+Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant
+dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les
+seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au
+chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans
+les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne
+ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il
+n'était pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par
+conséquent, elle n'avait pas à se presser.
+
+Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent
+aussitôt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les
+précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette
+tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout
+sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait une
+fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se
+dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les
+autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand
+nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes
+débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir
+qu'ils grossissaient sans le ralentir.
+
+Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en
+compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:
+
+«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.
+
+-- Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu.
+
+-- Ah! bon. Je vous ai cherchée.
+
+-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je
+suis matineuse.»
+
+On arrivait à l'entrée des ateliers, et le flot s'engouffrait dans
+l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait à une
+certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son
+veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un
+peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne
+défilât devant lui sans qu'il le vît.
+
+«Le Mince», dit Rosalie d'une voix sifflée.
+
+Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fût
+jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel.
+
+«Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine.
+
+-- Bien sûr.»
+
+Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son
+émotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait
+tout le monde?
+
+Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Perrine de la
+suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraître
+intimidée:
+
+«M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait
+travailler.»
+
+Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade:
+
+«Dans un moment nous verrons», répondit-il.
+
+Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se plaça à
+l'écart avec Perrine.
+
+À ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers
+s'écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au
+phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme que la
+veille: bien que tout le monde sût qu'il ne pouvait pas voir,
+toutes les têtes d'hommes se découvrirent devant, lui, tandis que
+les femmes saluaient d'une courte révérence.
+
+«Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier», dit Rosalie.
+
+Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton:
+
+«Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau
+à la main.
+
+-- Bonjour, Talouel.»
+
+Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et,
+quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement
+passer les employés qu'elle connaissait déjà: Fabry l'ingénieur,
+Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma.
+
+Cependant la cohue s'était éclaircie, et maintenant ceux qui
+arrivaient couraient, car l'heure allait sonner.
+
+«Je crois bien que les jeunes vont être en retard», dit Rosalie à
+mi-voix.
+
+L'horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques
+retardataires parurent à la queue leu leu, essoufflés, et la rue
+se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les
+mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête
+haute.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, puis apparut un grand jeune homme
+qui n'était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus
+monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l'ingénieur
+et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa
+cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire évidemment.
+
+Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau
+comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que
+les deux saluts ne se ressemblaient en rien.
+
+«Monsieur Théodore, je vous, présente mon respect», dit Talouel.
+
+Mais bien que cette phrase fût formée des mêmes mots que celle
+qu'il avait adressée à M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la
+même chose, cela était évident aussi.
+
+«Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé?
+
+-- Mon Dieu oui, monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes.
+
+-- Ah!
+
+-- Vous n'êtes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui
+est en retard, bien que comme vous il n'ait pas été à Paris; mais
+je l'aperçois là-bas.»
+
+Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir
+avançait rapidement.
+
+Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa
+personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa
+devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte
+inclinaison de tête qu'il lui adressa sans un seul mot.
+
+Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui
+présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut
+disparu qu'il se tourna vers Rosalie:
+
+«Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade?
+
+Perrine répondit elle-même à cette question:
+
+«Je n'ai pas encore travaillé dans les usines», dit-elle d'une
+voix qu'elle s'efforça d'affermir.
+
+Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant à
+Rosalie:
+
+«Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste!
+plus vite que ça.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?» demanda Perrine en
+suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les
+ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d'accomplir ce
+travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un
+apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui
+l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait
+admise dans l'usine, elle sentait qu'il dépendait d'elle de s'y
+maintenir.
+
+«N'ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son
+émotion; rien n'est plus facile.»
+
+Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu'elle ne les
+entendit; car, depuis quelques, instants déjà, les machines, les
+métiers s'étaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y
+était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel
+se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux
+ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient,
+les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres
+de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient
+le vertige des oreilles à celui des yeux.
+
+«Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends
+pas.
+
+-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce
+n'est pas difficile; il n'y a qu'à charger les cannettes sur les
+wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet?
+
+-- Un petit wagon, je pense.
+
+-- Justement, et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu'au
+tissage où on le décharge; un bon coup au départ, et ça roule tout
+seul.
+
+-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste?
+
+-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je
+vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à
+préparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que
+c'est.
+
+-- Pas trop.»
+
+Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide;
+puis-elle continua:
+
+«Enfin, c'est des broches enfoncées dans des godets, sur
+lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les
+retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un
+petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça
+fait une promenade; j'ai commencé par là, maintenant je suis aux
+cannettes.»
+
+Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine,
+attentive à ces paroles, pour elles si pleines d'intérêt, put
+arrêter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand
+Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un
+étage, sans fenêtres, mais éclairés à l'exposition du nord par des
+châssis vitrés qui formaient la moitié du toit.
+
+«C'est là», dit-elle.
+
+Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans
+une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches
+en mouvement produisait un vacarme assourdissant.
+
+Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d'homme
+qui criait:
+
+«Te voilà, rôdeuse!
+
+-- Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s'écria Rosalie, ce n'est pas moi,
+entendez-vous, père la Quille?
+
+-- D'où viens-tu?
+
+-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour
+que vous la mettiez aux wagonets,»
+
+Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil
+ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d'années auparavant
+dans l'usine, d'où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on
+l'avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les
+enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours
+grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces
+machines est assez pénible, demandant autant d'attention de l'oeil
+que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les
+remplacer par d'autres vides, rattacher les fils cassés, et il
+était convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas
+continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du
+pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses
+broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme,
+au fond, il était bon homme, on ne l'écoutait guère, et,
+d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage
+des machines.
+
+«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en
+la menaçant du poing.
+
+-- C'est-y ma faute?
+
+-- Mets-toi au travail pus vite que ça.»
+
+Puis, s'adressant à Perrine:
+
+«Comment t'appelles-tu?»
+
+Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle
+aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée,
+la surprit, et elle resta interloquée.
+
+Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il
+cria en frappant un coup de pilon sur le plancher:
+
+«Je te demande ton nom.»
+
+Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui
+qu'elle avait déjà donné:
+
+«Aurélie, dit-elle.
+
+-- Aurélie qui?
+
+-- C'est tout.
+
+-- Bon; viens avec moi.»
+
+Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta
+les explications de Rosalie, s'arrêtant à chaque mot pour crier:
+
+«Comprends-tu?»
+
+À quoi elle répondait d'un signe de tête affirmatif.
+
+Et de fait son travail était si simple qu'il eût fallu qu'elle fût
+stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y
+apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la
+Quille, jusqu'à la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois
+après elle, et encore plutôt pour l'avertir que pour la gronder:
+
+«Ne t'amuse pas en chemin.»
+
+S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son
+wagonet d'un bon pas régulier, sans s'arrêter, pouvait-elle
+regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu'elle
+traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu'elle
+écoutait les explications de Rosalie? Un coup d'épaule pour mettre
+son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se
+présentait un encombrement, et c'était tout; ses yeux, comme ses
+idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait.
+
+À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi,
+elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de
+pain qu'elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne
+odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles
+elle passait, lentement quand c'était une soupe qu'elle aimait,
+plus vite quand c'en était une qui la laissait indifférente. Pour
+sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi disparut-elle
+vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle était habituée à
+imposer silence à son appétit, elle ne s'en portait pas plus mal:
+il n'y a que les gens habitués à trop manger qui s'imaginent qu'on
+ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n'y a que ceux qui ont
+toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire à sa
+soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivière.
+
+
+XVII
+
+Bien avant l'heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la
+grille des shèdes, et à l'ombre d'un pilier, assise sur une borne,
+elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garçons et des
+filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou
+à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l'envie
+qu'elle en avait.
+
+Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail,
+activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de
+la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la
+longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait
+plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et
+décharger le wagonet, lui donner un coup d'épaule pour le
+démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arrêter,
+qui n'était qu'un jeu en commençant, répété, continué sans
+relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières
+surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, même dans
+ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle.
+
+«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille.
+
+Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle
+allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour
+ralentir aussitôt qu'elle se voyait hors de sa portée. Et
+maintenant tout à sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait
+plus de curiosité et d'attention que pour compter les sonneries de
+l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la
+journée finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout.
+
+Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dépitait
+de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les
+autres qui n'étant ni plus âgées, ni plus fortes qu'elle,
+s'acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et
+cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus
+dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de
+dépense d'agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre
+aux wagonets, on l'avait tout de suite employée aux cannettes?
+Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'était l'habitude qui
+lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonté, de la
+persévérance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme
+pour tout, il n'y avait qu'à vouloir, et elle voulait, elle
+voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et
+le second serait moins pénible, moins le troisième que le second.
+
+Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et
+aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité
+qu'elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui
+rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine: un grand cri
+éclata, en même temps tout s'arrêta; et au tapage des machines,
+aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs
+et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d'une plainte
+enfantine:
+
+«Oh! la! la!
+
+Garçons, filles, tout le monde s'était précipité; elle fit comme
+les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait:
+
+«Tonnerre! mes broches arrêtées!»
+
+Déjà Rosalie avait été relevée; on s'empressait autour d'elle,
+l'étouffant.
+
+«Qu'est-ce qu'elle a?»
+
+Elle-même répondit:
+
+«La main écrasée,»
+
+Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des
+gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher.
+
+Mais, vérification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux
+doigts blessés, et peut-être même un seul écrasé ou fortement
+meurtri.
+
+Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion,
+entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie.
+
+«Allez-vous me fiche le camp? Vlà-t-il pas une affaire!
+
+-- C'était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille
+écrasée», murmura une voix.
+
+Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse,
+mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas.
+Alors il n'en cria que plus fort:
+
+«Fichez-moi le camp!»
+
+Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait
+retourner à son wagonet quand la Quille l'appela:
+
+«Hé», la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que ça.»
+
+Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus
+coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail;
+mais il ne s'agissait pas de la punir.
+
+«Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il.
+
+-- Pourquoi que vous m'appelez bête? cria Rosalie, car déjà le
+tapage des machines avait recommencé.
+
+-- Pour t'être fait prendre la patte, donc.
+
+-- C'est-y ma faute?
+
+-- Bien sûr que c'est ta faute, maladroite, feignante...»
+
+Cependant il s'adoucit: «As-tu mal?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors file.»
+
+Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée,
+la gauche, dans sa main droite.
+
+«Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine.
+
+-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher.
+
+-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas?
+
+-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre,
+c'est plus tard.
+
+-- Comment cela vous est-il arrivé?
+
+-- Je n'y comprends rien; j'ai glissé.
+
+-- Vous êtes peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même.
+
+-- C'est toujours quand on est fatigué qu'on s'estropie; le matin
+on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira
+tante Zénobie?
+
+-- Puisque ce n'est pas votre faute.
+
+-- Mère Françoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais
+tante Zénobie dira que c'est pour ne pas travailler.
+
+-- Vous la laisserez dire.
+
+-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire.»
+
+Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient
+pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand
+nombre l'écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à
+ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on
+est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a
+pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se
+fâchaient:
+
+«Quand ils nous auront tous estropiés!
+
+-- Aimes-tu mieux crever de faim?»
+
+Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre
+de l'usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées
+bleues et rases, où tous les autres bureaux étaient réunis; mais
+tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n'avaient rien de
+caractéristique, celui du directeur se signalait à l'attention par
+une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double
+révolution.
+
+Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par
+Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine
+sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la
+tête.
+
+Il paraissait furieux:
+
+«Qu'est-ce qu'elle a encore celle-là?» cria-t-il.
+
+Rosalie montra sa main ensanglantée.
+
+«Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!» cria-t-il.
+
+Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la
+véranda à grands pas; quand elle l'eut tortillé autour de sa main,
+il revint se camper devant elle:
+
+«Vide la poche.»
+
+Elle regarda sans comprendre.
+
+«Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.»
+
+Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de
+choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets,
+un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit
+miroir en zinc.
+
+Il le saisit aussitôt:
+
+«J'en étais sur, s'écria-t-il, pendant que tu te regardais dans
+ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s'est arrêtée, tu as
+voulu rattraper le temps perdu, et voila.
+
+-- Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle.
+
+-- Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas.
+Et maintenant qu'est-ce que tu as?
+
+-- Je ne sais pas; les doigts écrasés.
+
+-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?
+
+-- C'est le père la Quille qui m'envoie à vous.»
+
+Il s'était retourné vers Perrine.
+
+«Et toi, qu'est-ce que tu as?
+
+-- Moi, je n'ai rien, répondit-elle décontenancée par cette
+dureté.
+
+-- Alors?...
+
+-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener à vous, acheva
+Rosalie.
+
+-- Ah! il faut qu'on t'amène; eh bien alors qu'elle te conduise
+chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si
+tu as fauté, gare à toi!»
+
+Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les
+vitres de la véranda, et qui devaient s'entendre dans tous les
+bureaux.
+
+Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui
+marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du
+vestibule:
+
+«Qu'est-ce qu'il y a, Talouel?
+
+-- Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s'est fait
+prendre la main.
+
+-- Où est-elle?
+
+-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui.
+
+-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Françoise? dit-il.
+
+-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie.»
+
+Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient
+jusque-là serré le coeur et l'accès de compassion avec lequel ces
+quelques mots lui étaient adressés le détendait.
+
+«Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille?
+
+-- En voulant rattacher un fil j'ai glissé, je ne sais comment, ma
+main s'est trouvée prise, j'ai deux doigts écrasés... il me
+semble.
+
+-- Tu souffres beaucoup?
+
+-- Pas trop.
+
+-- Alors pourquoi pleures-tu?
+
+-- Parce que vous ne me bousculez pas.»
+
+Talouel haussa les épaules.
+
+«Tu peux marcher? demanda M. Vulfran.
+
+-- Oh! oui, monsieur Vulfran.
+
+-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon.»
+
+Et s'adressant à Talouel:
+
+«Écrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de
+suite chez Françoise; soulignez «tout de suite», ajoutez «blessure
+urgente».
+
+Il revint à Rosalie:
+
+«Veux-tu quelqu'un pour te conduire?
+
+-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade.
+
+-- Va, ma fille; dis à ta grand'mère que tu seras payée.»
+
+C'était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous
+le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles
+traversèrent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son
+émotion:
+
+«II est bon M. Vulfran.
+
+-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas;
+et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tête,
+
+-- Enfin il a été bon pour vous.»
+
+Rosalie se redressa:
+
+«Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous
+comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond.
+
+-- Il pense à son fils?
+
+-- Il ne pense qu'à ça.»
+
+On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir
+teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant
+la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient:
+
+«T'es blessée?
+
+-- Les doigts écrasés.
+
+-- Ah! malheur!»
+
+Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car
+ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d'arriver à
+cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou à l'instant même
+dans les leurs, mari, père, enfants: tout le monde à Maraucourt ne
+vivait-il pas de l'usine?
+
+Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère
+Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du
+chemin.
+
+«Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie.
+
+-- Je veux bien.
+
+-- Ça retiendra peut-être tante Zénobie.»
+
+Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible
+tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en
+apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris:
+
+«Te v'là blessée, coquine! Je parie que tu l'as fait exprès.
+
+-- Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement.
+
+-- Tu crois ça?
+
+-- M. Vulfran me l'a dit.»
+
+Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si
+fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil;
+mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu'elle accueillit sa
+petite-fille: courant à elle, elle la prit dans ses bras:
+
+«Tu es blessée? s'écria-t-elle.
+
+-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien.
+
+-- Il faut aller chercher M. Ruchon.
+
+-- M. Vulfran l'a fait prévenir.»
+
+Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante
+Zénobie se retournant sur elle l'arrêta:
+
+«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner?
+
+-- Merci», cria Rosalie.
+
+Perrine n'avait plus qu'à retourner à l'atelier, ce qu'elle fit;
+mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un
+long coup de sifflet annonça la sortie.
+
+
+XVIII
+
+Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé
+comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle
+avait failli étouffer, où elle avait peu dormi.
+
+Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et
+elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans
+un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour,
+qu'arriverait-il?
+
+C'était une question terrible dont elle pesait toutes les
+conséquences; qu'elle n'eût pas la force de travailler, on la
+renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint
+malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne à
+qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois,
+c'était ce qui l'attendait, cela et rien autre chose.
+
+Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit
+payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et
+surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon
+acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l'était pas
+pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses
+dégoûts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause
+d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce
+n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était
+encore ouvrière comme les autres ouvrières.
+
+Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à
+prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la
+situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit
+pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se
+passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point,
+et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre.
+D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne
+savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne
+s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très
+bien avoir pris un logement ailleurs.
+
+Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à
+trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée.
+Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas
+pensé à l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien
+là pour dormir si c'était possible! rien à craindre de personne
+puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse,
+ainsi que le numéro du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur
+la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche
+de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une
+maison à soi, la réalité dans le rêve.
+
+Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup
+possible et facile.
+
+Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez
+le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu
+de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle
+avait parcouru le matin pour venir aux ateliers.
+
+Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de
+Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme
+elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le
+sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui
+dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait
+l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'étang, en
+face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la
+déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement
+agréable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait
+fait pour son déjeuner.
+
+Elle était si ravie de cet arrangement qu'elle avait hâte de le
+mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car
+après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là
+d'autres encore; alors l'idée lui vint de préparer son
+emménagement dans l'aumuche, qui sans doute était propre et
+confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques
+soins.
+
+Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé
+de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères;
+qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle
+pourrait balayer son appartement; qu'elle coupât une botte de
+fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et
+chaud.
+
+Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son
+travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de
+suite à l'ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un
+brin d'osier, emmanché d'un bâton; non moins vite la botte de
+fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à
+pouvoir être facilement transportée dans l'aumuche.
+
+Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le
+chemin, maintenant désert aussi loin qu'elle pouvait voir et
+silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier
+de l'oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris
+son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en
+courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut
+qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougère
+s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en
+se baissant à quatre pattes.
+
+Arrivée dans l'îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait
+dans l'aumuche, c'est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se
+mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur
+l'étang comme dans les roseaux, s'élevèrent des vols bruyants, des
+piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage
+troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces
+rives où depuis longtemps ils étaient maîtres.
+
+L'espace était si étroit qu'elle eut vite achevé son nettoyage, si
+consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'à rentrer
+le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la
+sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des
+herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé.
+
+Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine
+presque aussi fort que sur la route d'Écouen à Chantilly.
+Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans
+cette jolie petite île, son coucher assuré, n'ayant rien à
+craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi
+que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle
+et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour
+les comparer à l'heure présente et se fortifier dans l'espérance
+du lendemain.
+
+Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits
+morceaux de peur de l'émietter, elle ne faisait plus de bruit, la
+population de l'étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit,
+et à chaque instant c'étaient des vols qui rayaient l'or du
+couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient
+avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou
+allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et
+comme leur réveil l'avait amusée le matin, leur coucher maintenant
+la charmait.
+
+Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu'elle
+fit, à mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus
+petits, les eaux de l'étang, quelques instants auparavant
+brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel
+avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la
+nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonné.
+
+Mais avant de fermer sa porte et de s'étendre sur son lit de
+fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était
+d'enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en
+pleine sécurité dans l'aumuche; personne ne viendrait la déranger,
+de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en
+approcher sans que les habitants de l'étang, qui avaient l'oreille
+fine, lui donnassent l'éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela
+n'empêchait pas que l'enlèvement du pont, s'il était possible, ne
+fût une bonne chose.
+
+Et puis il n'y avait pas que la question de sécurité dans cet
+enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne
+serait pas amusant de se dire qu'elle était sans aucune
+communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait
+possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur
+le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer
+un coup de canon.
+
+Vivement elle se mit à l'ouvrage, et ayant avec son manche à balai
+dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule
+servant de pont, elle put le tirer sur son bord.
+
+Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume,
+reine de son île qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les
+grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde
+d'embarras ou d'hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que
+celui qui répondait à sa situation présente:
+
+-- _Good hope_.
+
+Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut
+pas confondre un cap avec une île.
+
+
+XIX
+
+C'est très amusant d'être, reine, surtout quand on n'a ni sujets,
+ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose à faire
+que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États.
+
+Et justement elle n'en était pas encore à l'heureuse période des
+fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant,
+la population volatile de l'étang la réveilla par son aubade, et
+qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de
+l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que
+ce n'était plus à poings fermés qu'elle pouvait dormir, mais assez
+légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup
+de sifflet ferait entendre son appel.
+
+Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur,
+c'est bien plutôt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt
+encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et
+s'enchaîne; et sa rêverie n'avait rien que d'agréable et de riant:
+en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle
+ne s'en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé;
+l'air qu'elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la
+berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée
+condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau
+faisaient une musique cristalline.
+
+Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite
+sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l'étang,
+elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le
+pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité,
+présentait ce danger d'offrir le passage à ceux qui pourraient
+vouloir entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût
+avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le
+fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand
+elle aperçut une longue branche qui étayait l'aumuche du coté où
+les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter
+le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice
+qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était-
+ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme
+personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs
+les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont
+interdites aux vieilles.
+
+Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la
+retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et
+arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit
+des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle
+n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc?
+
+Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent:
+
+«Pove fille!
+
+-- On y a copé le dé.
+
+-- L'pétiot dé?
+
+-- L'pétiot.
+
+-- Et l'ote?
+
+-- On y a pas copé.
+
+-- All a criai?
+
+-- C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y
+entendaient.»
+
+Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le
+doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur
+se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours,
+mais celle qui l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait
+guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille
+qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester
+estropiée.
+
+Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux
+machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla
+à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre
+compte de la liberté qu'elle prenait, dans son humble position,
+d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de
+plus était Anglais.
+
+«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous
+demander, si vous le savez, comment va Rosalie?»
+
+Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui
+répondre:
+
+«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien
+dormi.
+
+-- Ah! monsieur, je vous remercie.»
+
+Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne
+sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et de cordiale
+reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots.
+
+«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin.
+
+Pendant toute la matinée elle ne pensa qu'à Rosalie, et elle put
+d'autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite
+à son travail qui n'exigeait plus l'attention.
+
+À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme
+elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla
+pas plus loin que le seuil de la porte.
+
+«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait
+pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment
+elle s'est fait estropier, l'imbécile!»
+
+La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de
+revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux
+reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte
+de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce
+jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de
+suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits
+qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les
+multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le
+soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de
+l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle
+l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle
+rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer.
+
+Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une
+importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture,
+l'habillement.
+
+Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse
+chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en
+octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser.
+
+Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait
+pas avec cette facilité.
+
+Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de
+pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces
+qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque
+jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la
+peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait,
+seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux
+suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété,
+continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas
+plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle
+trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce
+n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle
+le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était
+rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle
+pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain
+un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à
+attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même
+n'étaient rien.
+
+Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses
+parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir
+au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques
+journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.
+
+Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la
+semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était
+pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de
+l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour
+conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés
+depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait,
+comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles
+chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle
+l'argent de cette dépense?
+
+La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se
+fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des
+difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution,
+la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce
+qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied
+pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à
+la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au
+tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces
+et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour
+l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de
+bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le
+creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?
+
+Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses
+yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une
+touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient
+vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au
+printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans
+l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une
+idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des
+souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des
+espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le
+dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des
+semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour
+qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence?
+
+Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva
+à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à
+brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà
+desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.
+
+Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans
+l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage.
+
+Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu
+près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle
+était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de
+tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation
+qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse
+filasse.
+
+Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot
+pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet
+ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la
+route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre
+les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit
+dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles
+espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle
+ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la
+seconde, la troisième, la dixième.
+
+Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez
+de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant
+acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un
+sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt
+centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept
+sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne
+voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner
+une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se
+trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du
+pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième
+ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée
+au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être
+acceptée pour une semelle.
+
+Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la
+volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement,
+même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute
+aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.
+
+L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des
+ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle
+devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au
+moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de
+la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le
+coutil appliqué à plat sur le billot.
+
+La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans
+tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout,
+et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de
+belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas
+retenait bien à la jambe.
+
+Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois
+matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce
+qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa
+cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent
+volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque
+personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par
+des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au-
+devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un
+endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les
+atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni
+armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à
+son plafond par un brin d'osier.
+
+
+XX
+
+Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d'autre part
+cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se
+comporter en travaillant: la semelle ne s'élargirait-elle pas, le
+coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune
+forme?
+
+Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-
+elle souvent à ses pieds. Tout d'abord elles avaient résisté; mais
+cela continuerait-il?!
+
+Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses
+camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son
+goût et en fit compliment à Perrine.
+
+«Où qu'c'est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle.
+
+-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles.
+
+-- C'est joli tout de même; ça coûte-t-y cher?
+
+-- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre
+sous de coutil.
+
+-- C'est joli.»
+
+Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus
+délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l'écartant
+toujours, autant parce qu'il entraînait une trop grosse dépense
+que parce qu'il se présentait entouré de difficultés de toutes
+sortes. Ce travail, c'était de se tailler et de se coudre une
+chemise pour remplacer la seule qu'elle possédât maintenant et
+qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'ôter pour la laver.
+Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient
+nécessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle
+lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y
+avait là une série d'interrogations qui lui donnaient à réfléchir;
+sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de
+commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour
+remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus
+qu'elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils
+l'abandonneraient tout a fait n'était pas difficile à calculer.
+Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain
+quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il
+fallait qu'elle continuât à être admise à l'usine.
+
+Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les
+trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put
+pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et
+la jupe n'avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la
+chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait
+avec tout un entourage d'autres considérations: habitudes de
+propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi-
+même, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les
+raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication
+solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles
+reprises.
+
+Tous les jours, quand a l'heure du déjeuner elle allait de l'usine
+à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de
+Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon
+que c'était la grand'mère ou la tante qui lui répondaient, elle
+s'arrêtait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une
+petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l'un
+de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot,
+d'indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l'air de
+regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en réalité
+elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles
+qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se
+faire couper autant de ces étoffes qu'elles voulaient! Pendant ses
+longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l'usine
+entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets
+soigneusement enveloppés de papier, qu'elles serraient sur leur
+coeur, et elle s'était dit que ces joies n'étaient pas pour
+elle... au moins présentement.
+
+Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait,
+puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très
+émue, elle le franchit.
+
+«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d'une
+voix polie, avec un sourire affable.
+
+Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parlé avec cette
+douceur, elle s'affermit.
+
+«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez
+votre calicot... le moins cher?
+
+-- J'en ai à quarante centimes le mètre.»
+
+Perrine eut un soupir de soulagement.
+
+«Voulez-vous m'en couper deux mètres?
+
+-- C'est qu'il n'est pas fameux à l'user, tandis que celui à
+soixante centimes...
+
+-- Celui à quarante centimes me suffit.
+
+-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'était pour vous
+renseigner; je n'aime pas les reproches.
+
+-- Je ne vous en ferai pas, madame.»
+
+La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes,
+et Perrine remarqua qu'il n'était ni blanc, ni lustré comme celui
+qu'elle avait admiré dans la montre.
+
+«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le
+calicot avec un claquement sec.
+
+-- Je voudrais du fil.
+
+-- En pelote, en écheveau, en bobine?...
+
+-- Le moins cher.
+
+-- Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix-
+huit sous.»
+
+À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en
+serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un
+vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, dépensé
+que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au
+samedi suivant, c'est-à-dire qu'après avoir prélevé les vingt-huit
+sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait
+pour l'imprévu ou l'économie un capital de sept sous, n'ayant plus
+de loyer à payer.
+
+Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle
+arriva essoufflée, mais cela ne l'empêcha pas de se mettre tout de
+suite à l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait à sa chemise
+ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n'avait pas à y
+revenir: elle serait à coulisse; d'abord parce que c'était la plus
+simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n'avait
+jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce
+qu'elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de
+l'ancienne.
+
+Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marchèrent à
+souhait, sinon de façon à s'admirer dans son travail, au moins
+assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et
+les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler
+les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau
+et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce
+ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua à entamer
+l'étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put
+s'en aller à l'atelier habillée d'une chemise gagnée par son
+travail, taillée et cousue de ses mains.
+
+Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut
+Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en écharpe.
+
+«Guérie!
+
+-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la
+cour.»
+
+Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner,
+mais Rosalie ne répondait que d'une façon contrainte.
+
+Qu'avait-elle donc?
+
+À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine:
+
+«Où donc logez-vous maintenant?»
+
+N'osant pas répondre, Perrine se jeta à côté:
+
+«C'était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma
+nourriture et mon entretien.
+
+-- Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part?
+
+-- Je ne paye pas.
+
+-- Ah!»
+
+Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l'emporta.
+
+«Chez qui?»
+
+Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe:
+
+«Je vous dirai cela plus tard.
+
+-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant
+vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte il vaudra
+mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à
+cette heure-là elle est occupée.»
+
+Perrine rentra à l'atelier attristée de cet accueil; en quoi donc
+était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la
+chambrée de mère Françoise?
+
+Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus
+forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant
+rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin
+de la secouer, elle eut l'idée de se promener dans les prairies
+qui entouraient son île, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps
+de faire. La soirée était d'une beauté radieuse, non pas
+éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années
+d'enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d'indigo,
+mais tiède, et d'une clarté tamisée qui montrait les cimes des
+arbres baignées dans une vapeur d'or pâle: les foins, qui
+n'étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient
+déjà, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en
+une senteur troublante.
+
+Sortie de son île, elle suivit la rive de l'entaille, marchant
+dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière,
+n'avaient été foulées par personne, et de temps en temps se
+retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son
+aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches
+des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas
+soupçonner qu'elle était un travail d'homme, derrière lequel
+l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil.
+
+Au moment où, après un de ces arrêts qui l'avait fait descendre
+dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge,
+un bruit se produisit à ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se
+jeta à l'eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d'où elle
+était partie, elle aperçut un nid fait de brins d'herbe et de
+plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec
+de petites taches de couleur noisette: au lieu d'être posé sur la
+terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle
+l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et
+remarqua qu'il était construit de façon à s'élever ou s'abaisser
+selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le
+courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient
+l'entraîner.
+
+De peur d'inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine
+distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où
+elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la
+sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut
+pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces
+oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade,
+et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle
+vit partir d'autres oiseaux effrayés, -- des poules d'eau si
+légères dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles
+flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec
+rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux
+qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri
+auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra».
+
+Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout
+de son entaille, et reconnut qu'elle se réunissait à une autre
+plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins
+boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives
+pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y
+fussent moins nombreux.
+
+C'était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux
+foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux
+d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi
+parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité;
+et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit,
+à demi noyé dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli,
+elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces bêtes
+de le prendre, elle aussi, pour nid.
+
+
+XXI
+
+Chez Perrine, c'était bien souvent les événements du jour écoulé
+qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois
+de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de
+ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur
+avait commencé à la frapper, s'était-elle éveillée baignée de
+sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le
+sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée
+à Maraucourt, sous l'influence des pensées d'espoir qui
+renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces
+cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur
+poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer
+l'avaient serrée moins fort à la gorge.
+
+Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'était au lendemain qu'elle
+pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l'atelier, ou bien à son
+île, ou bien encore à ce qu'elle avait entrepris ou voulait
+entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa
+chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s'il
+obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet
+qu'elle avait taché d'imposer à son esprit: tantôt un atelier dans
+lequel la baguette d'une fée remplaçant le pilon de La Quille,
+donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les
+conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain
+radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait
+surgir une nouvelle île d'une beauté surnaturelle avec des
+paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que
+dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son
+imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui
+remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées
+par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis,
+lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la
+jupe en indienne qu'elle se promettait.
+
+Sans doute ce moyen de suggestion n'était pas infaillible, et son
+imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni
+assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux,
+que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou
+celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin
+cette continuation s'enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes
+nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique
+qui la relevait.
+
+Ce soir-là quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernière
+image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi
+bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie,
+continuèrent son voyage d'exploration aux abords de son île.
+Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu'elle rêva,
+mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une
+cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure
+diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier
+infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et
+qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs,
+ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des
+pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien
+qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes
+les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au
+fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la
+crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux
+pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait
+avec des lueurs d'éclairs; et à côté de ceux-là d'autres plus
+importants, et qui incontestablement étaient des chefs,
+mélangeaient d'autres oeufs à des pâtes pour en faire des
+pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois
+qu'elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce
+rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la
+lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que
+quand le sifflet de l'usine la réveilla, elle en était encore à
+suivre la préparation d'une crème au chocolat dont elle retrouva
+le goût et le parfum sur ses lèvres.
+
+Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit
+qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappée dans son
+voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité
+de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient
+dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui
+donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui
+avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces
+cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet
+estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions,
+qui en réalité n'étaient que des protestations.
+
+Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces
+oeufs qui n'appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les
+avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa
+disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte,
+elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de
+défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les
+uns que les autres; mais c'est là le mérite des oeufs précisément
+qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette
+pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les
+taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire
+comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût
+se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au
+festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait
+son prix.
+
+Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à
+l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d'une obsession
+comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la
+sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d'allumettes et
+un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant
+pour revenir à son entaille.
+
+Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le
+retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l'occupait
+pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la
+journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait
+onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne
+couvait pas encore.
+
+C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient
+frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la
+sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien.
+
+Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé
+complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle
+avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie
+pour les chagrins des autres, de même que son affection pour
+Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie
+qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était-
+elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu,
+une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et
+d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains
+ménagements.
+
+Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps
+arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas
+dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en
+échapperait pourrait donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais
+simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades
+qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de
+la fumée ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement
+elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un
+brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs,
+tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle
+égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité
+il lui manquait un coquetier; mais c'est là un ustensile qui n'est
+indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait
+dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la
+satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point;
+à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais
+mangé d'aussi bon, et elle se dit qu'alors même que les marmitons
+de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement
+pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la
+coque, cuit sous les cendres.
+
+Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle
+pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être,
+ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de
+son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas
+fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas
+accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien
+que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles
+trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une
+soupe chaude liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui
+avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être obligée de
+renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses
+espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine
+confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la
+persévérance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'à croire
+qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en
+fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal
+quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des
+impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en
+attendant qu'elle eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition
+de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se
+contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les
+maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait.
+
+C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail,
+lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, à la porte d'une
+maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de
+vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de
+toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer-
+blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de
+légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites,
+hautes, plates.
+
+En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle
+s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut pas une seconde
+d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les
+fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux;
+pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la
+pouvait désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles
+boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix
+de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher
+au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le
+soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie,
+tous les menus qu'elle inventait pourraient être mis à exécution.
+
+Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute
+la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc
+arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui
+échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser.
+
+Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les
+enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après
+avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin,
+elles étaient à la place même où elle les avait cachées.
+
+Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de
+la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle s'établit, espérant
+trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire
+des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-
+blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes
+de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le
+couperait.
+
+Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui
+fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore
+n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à
+quelqu'un, on eût deviné que c'était une cuiller; mais comme c'en
+était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et
+d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à
+s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles
+de table.
+
+Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il
+ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille.
+
+Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant
+pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de
+lait, elle devait l'acheter.
+
+Mais pour l'oseille elle économiserait cette dépense, par une
+recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de
+l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout
+en n'ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés,
+seraient encore très bons pour elle.
+
+Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle
+pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu'elle s'était
+fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une
+fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons
+de l'étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que
+fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers
+qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait
+achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut
+qu'à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de
+cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent
+suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les
+plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer
+dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns
+des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d'une
+grosseur bien suffisante.
+
+
+TOME SECOND
+
+
+XXII
+
+Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses
+soirées, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et
+comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez
+mère Françoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle
+craignait d'être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa
+les jours s'ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se
+décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d'ailleurs
+elle n'avait pas à faire son dîner, composé d'un poisson froid
+pris et cuit la veille.
+
+Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un
+pommier; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d'un air à
+moitié fâché et à moitié content:
+
+«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir?
+
+-- J'ai été occupée.
+
+-- À quoi donc?»
+
+Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses
+espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa
+chemise.
+
+«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre
+maison? dit Rosalie étonnée.
+
+-- Il n'y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans
+ma maison.
+
+-- Tout le monde a des ciseaux.»
+
+Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur
+son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que
+par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à
+parler.
+
+«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant.
+
+-- Pas possible.
+
+-- C'est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus
+me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller
+pour la manger, j'ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour
+la cuiller ç'a été plus difficile que pour les espadrilles.
+
+-- Vous voulez rire.
+
+-- Mais non, je vous assure.»
+
+Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans
+l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles,
+ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l'entaille, ses cuisines
+dans la carrière.
+
+À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme
+si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire:
+
+«Ce que vous devez vous amuser! s'écria-t-elle quand Perrine
+expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l'oseille.
+
+-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J'ai
+travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à
+creuser la palette: j'ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne
+m'en restait plus qu'un seul; pensez à ce que je me suis donné de
+coups de caillou sur les doigts.
+
+-- Je pense à votre soupe
+
+-- C'est vrai qu'elle était bonne...
+
+-- Je vous crois.
+
+-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de
+chaud.
+
+-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la même chose:
+est-ce drôle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des
+carottes, et des salsifis!
+
+-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais,
+des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes
+bonnes à manger.
+
+-- Il faut savoir.
+
+-- Mon père m'avait appris à les connaître.»
+
+Rosalie garda le silence un moment d'un air réfléchi; à la fin
+elle se décida:
+
+«Voulez-vous que j'aille vous voir?
+
+-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je
+demeure.
+
+-- Je vous le promets.
+
+-- Alors quand voulez-vous venir?
+
+-- J'irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en
+revenant dans l'après-midi je peux m'arrêter.»
+
+À son tour Perrine eut un moment d'hésitation, puis d'un air
+affable:
+
+«Faites mieux, dînez avec moi.»
+
+En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des
+réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était
+facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter.
+
+Perrine insista:
+
+«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée!
+
+-- C'est tout de même vrai.
+
+-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je
+n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde.
+
+-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas?
+
+-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me
+trouverez occupée à ma cuisine.»
+
+Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir
+Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une invitée à traiter,
+un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et
+son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même:
+qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à
+dîner à une amie?
+
+Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si
+elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce
+dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait
+vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à
+parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de
+découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des
+poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle
+n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche
+fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne
+amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son
+appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus
+un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un
+têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles
+n'étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c'est une des
+qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert.
+
+Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la
+carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la
+soupe bouillait:
+
+«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit
+Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec votre bonne main pendant
+que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.»
+
+Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit
+pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus
+amusants pour elle encore.
+
+Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter
+dans l'île, ce que fit Perrine.
+
+Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe,
+elle avait rétabli la planche servant de pont:
+
+«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela
+n'eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.»
+
+La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans
+les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l'une de massettes,
+l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là
+d'aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa
+une exclamation qui paya Perrine de ses peines.
+
+«Que c'est joli!»
+
+Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se
+faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de
+berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la
+perche était dressée entourée de cresson; c'était une feuille
+aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était
+une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à
+maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar
+qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante.
+
+«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main.
+
+Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le
+dîner commença.
+
+«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie,
+parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon.
+
+-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue?
+
+-- Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui
+est malade.
+
+-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit?
+
+-- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis
+hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît plus personne;
+c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous
+chercher.
+
+-- Moi! Et pourquoi faire?
+
+-- Ah! voilà une idée que j'ai eue.
+
+-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a
+été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends
+pas.
+
+-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je
+vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employé
+chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les
+lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa
+tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un.
+autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien
+garder la place quand M. Bendit sera guéri, s'il guérit, M. Fabry
+et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin
+qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a
+été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce
+que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les
+traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs
+années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi
+bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut
+deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et
+il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer
+M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que vous parliez
+l'anglais comme le français...
+
+-- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et
+quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous
+employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans
+y faire attention
+
+-- Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux
+lui dire cela?
+
+-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une
+pauvre fille comme moi.
+
+-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il
+s'agit de savoir si vous parlez l'anglais.
+
+-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre
+chose.
+
+-- Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires.
+
+-- Peut-être. Alors, s'il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je
+serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour
+M. Bendit.
+
+-- Je le lui dirai.»
+
+La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson
+avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et
+remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été
+servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et
+vernissées comme eût pu l'être le plus beau des émaux: puis elle
+offrit ses groseilles à maquereau:
+
+«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la
+poupée, quelques fruits de mon jardin.
+
+-- Où est-il, votre jardin?
+
+-- Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d'un
+des saules qui sert de pilier à la maison.
+
+-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps
+encore votre maison?
+
+-- Jusqu'à l'hiver, je pense.
+
+-- Jusqu'à l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce
+moment l'aumuche servira pour sûr.
+
+-- Ah! mon Dieu.»
+
+La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible
+menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que
+Perrine eût passée dans son île depuis qu'elle l'occupait.
+
+Où irait-elle?
+
+Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine à réunir,
+qu'en ferait-elle?
+
+
+XXIII
+
+Si Rosalie n'avait parlé que de la prochaine ouverture de la
+chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger
+gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie
+de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à
+cette impression.
+
+Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre
+que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se
+rapprocherait pas, et même il semblait qu'elle ne se rapprocherait
+jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu'elle devait
+poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle
+d'être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des
+relations qui lui entr'ouvriraient peut-être des portes par
+lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'était là une
+considération qui devait l'emporter sur toutes les autres, même
+sur le chagrin d'être dépossédée de son royaume: ce n'était pas
+pour jouer à ce jeu, si amusant qu'il fût, pour dénicher des nids,
+pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des
+oiseaux, donner des dînettes, qu'elle avait supporté les fatigues
+et les misères de son douloureux voyage.
+
+Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa
+devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se
+mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin
+d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de
+lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions à
+faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain.
+
+Et Perrine rentrée à l'atelier avait repris son travail, quand,
+quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage:
+
+«Va vite au bureau.
+
+-- Pour quoi faire?
+
+-- Est-ce que ça me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau,
+vas-y.»
+
+Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il était inutile
+de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce
+qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien
+que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux à une traduction
+difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde
+pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu'il avait besoin
+d'elle.
+
+Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela:
+
+«Viens ici.»
+
+Elle monta vivement les marches du perron.
+
+«C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans
+mentir.
+
+-- Ma mère était Anglaise.
+
+-- Et le français? Tu n'as pas d'accent.
+
+-- Mon père était Français.
+
+-- Tu parles donc les deux langues?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de
+toi.»
+
+En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha
+le directeur.
+
+«Es-tu stupide?»
+
+Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une
+réponse pour expliquer sa surprise.
+
+«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy,
+
+-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.»
+
+Et du haut du perron, il appela:
+
+«Guillaume!»
+
+La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangée, à l'ombre, le
+long des bureaux, s'approcha:
+
+«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à
+M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!»
+
+Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de
+Guillaume, mais il l'arrêta d'un signe de main:
+
+«Pas par là, dit-il, derrière.»
+
+En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait
+derrière; elle y monta et la voiture partit grand train.
+
+Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir
+l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine.
+
+«C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il.
+
+-- Oui.
+
+-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.»
+
+Elle s'enhardit à poser une question:
+
+«Comment cela?
+
+-- Parce qu'il est avec des mécaniciens anglais qui viennent
+d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire
+comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à
+ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des
+mécaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le
+patron est furieux; c'était à mourir de rire. À la fin,
+M. Mombleux n'en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit
+qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui
+parlait l'anglais, et le patron m'a envoyé vous chercher.»
+
+Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers
+elle.
+
+«Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous
+feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.»
+
+Il prit un air gouailleur:
+
+«Faut-il arrêter?
+
+-- Vous pouvez continuer.
+
+-- Ce que j'en dis, c'est pour vous.
+
+-- Je vous remercie.»
+
+Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n'était pas sans
+éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle
+était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces
+mécaniciens, qui n'était pas celui de M. Mombleux, comme disait
+Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa
+langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait
+jamais parlé la langue de la mécanique. Qu'elle ne comprit pas,
+qu'elle hésitât, et M. Vulfran n'allait-il pas être furieux contre
+elle, comme il l'avait été contre M. Mombleux?
+
+Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on
+apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des
+peupliers; elle savait qu'à Saint-Pipoy on faisait la filature et
+le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait
+des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sût cela ou
+l'ignorât, ce qu'elle allait avoir à entendre et à dire ne s'en
+trouvait pas éclairci.
+
+Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil
+l'ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que
+pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient
+considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la
+grille d'entrée, presque aussitôt elle s'arrêta devant les
+bureaux.
+
+«Venez avec moi», dit Guillaume.
+
+Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant
+près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait.
+
+«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main.
+
+-- C'est bien, laisse-nous.»
+
+Sans s'adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se
+pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur
+répondit de la même manière, mais Perrine avait l'ouïe fine, elle
+comprit plutôt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui
+elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de
+douze à treize ans qui n'a pas l'air bête du tout.»
+
+«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait
+déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait
+en rien à celui qu'il avait avec ses employés.
+
+Elle s'en trouva encouragée et put se raidir contre l'émotion qui
+la troublait.
+
+«Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran.
+
+-- Aurélie.
+
+-- Qui sont tes parents?
+
+-- Je les ai perdus.
+
+-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi?
+
+-- Depuis trois semaines.
+
+-- D'où es-tu?
+
+-- Je viens de Paris.
+
+-- Tu parles anglais?
+
+-- Ma mère était Anglaise.
+
+-- Alors, tu sais l'anglais?
+
+-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais...
+
+-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas?
+
+-- Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots
+que je ne connais pas.
+
+-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas
+sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur.
+
+-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout.
+
+-- Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.»
+
+Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du
+directeur.
+
+«Suis-nous, mon enfant.»
+
+Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce
+qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière
+M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir
+de cet entretien avec les mécaniciens anglais?
+
+En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques
+blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se
+promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir
+qu'il lui lançait un mauvais regard.
+
+On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste
+salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois
+blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms
+_Matter_ et _Platte, Manchester_, répétés partout; sur une de ces
+caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine
+remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de
+gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela
+lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que
+s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran
+ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine:
+
+«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec
+toi.»
+
+Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut
+là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers
+s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de
+conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure.
+
+«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur.
+
+-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils
+viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela
+fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais
+est absent.»
+
+Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la
+réponse que l'un d'eux lui fit:
+
+«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus
+tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de
+repasser par l'Angleterre.
+
+-- Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda
+M. Vulfran.
+
+-- Chez MM. Aveline frères.
+
+-- Quelles sont ces machines?»
+
+La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita.
+
+«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton
+impatient.
+
+-- Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas.
+
+-- Dis ce mot en anglais.
+
+-- _Hydraulic mangle_.
+
+-- C'est bien cela.»
+
+Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que
+les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci
+lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur:
+
+«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc
+pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au
+plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là
+à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se
+croisent les bras.»
+
+Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le
+chef fit une longue réponse.
+
+«Eh bien? demanda M. Vulfran.
+
+-- Ils répondent des choses très compliquées pour moi.
+
+-- Tâche cependant de me les expliquer.
+
+-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter
+leur machine qui pèse cent vingt mille livres...»
+
+Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais:
+
+«_One hundred and twenty_?
+
+-- _Yes_.
+
+-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait
+le plancher, la machine travaillant.
+
+-- Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.»
+
+Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et
+continua:
+
+«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et
+qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance,
+ou qu'on place des étais sous le plancher.
+
+-- Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les
+placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au
+travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers
+dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront
+qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition,
+n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.»
+
+Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent
+satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète.
+
+«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une
+fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu
+n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une
+gratification au retour de M. Fabry.»
+
+
+XXIV
+
+Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut
+en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les
+monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour
+eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une
+chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas
+et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle
+mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût
+suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes
+ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la
+veille, Perrine offrait à Rosalie.
+
+Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de
+vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long,
+très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses
+paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors
+elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre
+la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou
+malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce
+n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si
+favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait
+attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à
+soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont
+beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés.
+
+Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre,
+elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer
+qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais
+n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent
+au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne
+connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses
+tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se
+rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait
+discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en
+finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant
+eux.
+
+Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de
+ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir
+avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui.
+
+Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail
+des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en
+préparation:
+
+«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant
+que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à
+s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.»
+
+Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais
+M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par
+le mauvais côté.
+
+«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je
+n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.»
+
+Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation
+faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre
+presque légèrement:
+
+«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour
+quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris
+l'anglais plutôt que l'allemand.
+
+-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran
+de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles
+étaient parties si vite.
+
+Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir
+ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit
+donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses
+réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais
+combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient
+de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère!
+Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux
+pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi
+le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient
+son fils auprès de lui?
+
+Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans
+l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait
+asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le
+travail des monteurs.
+
+Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux
+reprises:
+
+«Aurélie! Aurélie!»
+
+Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom
+qu'elle s'était donné.
+
+Une troisième fois il cria:
+
+«Aurélie!»
+
+Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux:
+
+«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist.
+
+-- Non, monsieur; j'écoutais les monteurs.
+
+-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur.
+
+Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée
+debout devant lui:
+
+«Tu sais lire, mon enfant?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Lire l'anglais?
+
+-- Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal.
+
+-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français?
+
+-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur.
+
+-- Des nouvelles dans un journal?
+
+-- Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal
+anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même,
+puisque je comprends ce qu'il dit.
+
+-- Si tu comprends, tu peux traduire.
+
+-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre,
+
+-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs
+travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur
+disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi,
+tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je
+t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.»
+
+Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance
+respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee
+News_.
+
+«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant.
+
+-- Cherche la partie commerciale.»
+
+Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient
+indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer
+de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne
+s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa
+maladresse.
+
+Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse
+d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son
+émotion au tremblement du papier:
+
+«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut-
+être jamais lu un journal commercial.
+
+-- Il est vrai monsieur.»
+
+Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper
+un petit cri.
+
+«Tu as trouvé?
+
+-- Je crois.
+
+-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks
+twine_.
+
+-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle
+involontairement.
+
+-- Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout,
+malheureusement.»
+
+Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une
+lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des
+ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien
+que M. Vulfran de temps en temps la soutint:
+
+«C'est suffisant, je comprends, va toujours.»
+
+Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens
+menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau.
+
+Enfin elle arriva au bout.
+
+«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?»
+
+Elle chercha.
+
+«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.»
+
+-- C'est cela; lis.
+
+-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...»
+
+Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa
+M. Vulfran.
+
+«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il.
+
+-- Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion.
+
+-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est
+beaucoup plus que ce que j'attendais.»
+
+Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait
+de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand
+elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si
+elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène.
+
+«Saint Helena est le mot anglais», dit-il.
+
+Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin
+le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux:
+
+«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le
+24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.»
+
+Il parut satisfait:
+
+«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi.
+
+Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son
+trouble de joie, elle garda le silence.
+
+Il continua:
+
+«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je
+pourrai me servir de toi.»
+
+Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les
+monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se
+hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au
+bureau du directeur.
+
+«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle
+timidement.
+
+-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans
+cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur
+notre chemin; surtout ne sois pas distraite.
+
+-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance
+en moi!
+
+-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.»
+
+Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la
+droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne.
+
+À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du
+chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en
+avertir.
+
+«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes
+usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais
+pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer;
+c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.»
+
+Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans
+la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les
+cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant
+comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom:
+
+«Bonjour, monsieur Vulfran.»
+
+Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait
+de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans
+que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation
+dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque
+tous, il s'arrêtait:
+
+«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant.
+
+S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi.
+
+Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au
+bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia:
+
+«À demain», dit-il.
+
+
+XXV
+
+En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran
+entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put
+pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle
+était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef
+monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers,
+forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans
+répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui
+étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur
+les questions ou les objections que les ouvriers français lui
+adressaient.
+
+Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix
+s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme
+s'il n'était pas là.
+
+Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se
+penchait vers le directeur:
+
+«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il
+à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne
+l'entendit point.
+
+-- Positivement elle est étonnante pour la décision.
+
+-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit
+hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'était
+la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un
+journal.
+
+-- Sait-on ce qu'étaient ses parents?
+
+-- Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore.
+
+-- En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable;
+
+-- Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement.
+
+-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai
+jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des
+bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les
+espadrilles dont elle est chaussée.
+
+-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist?
+
+-- Intelligente, très intelligente.
+
+-- Vicieuse?
+
+-- Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses
+yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande
+douceur, avec de la méfiance.
+
+-- D'où diable nous vient-elle?
+
+-- Pas de chez nous assurément.
+
+-- Elle m'a dit que sa mère était Anglaise.
+
+-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai
+connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et
+d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir
+sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou
+une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers
+veuillent bien l'écouter.»
+
+Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une
+occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste
+des gratifications, il ajouta:
+
+«Sans la voir vous avez deviné tout cela.
+
+-- Son accent m'a frappé.»
+
+Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi
+quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente
+contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était
+pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si
+intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui
+adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran
+si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie
+qui prouverait son inattention?
+
+Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et,
+alors, M. Vulfran l'appela près de lui:
+
+«Aurélie.»
+
+Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui
+désormais devait être le sien.
+
+Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un
+papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être le _Dundee
+News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report
+Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du
+commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut-
+elle la traduire d'un bout à l'autre.
+
+Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut
+terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de
+l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant:
+
+«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de
+temps?
+
+-- Cinq semaines.
+
+-- À Paris?
+
+-- À Paris.
+
+-- Et ton père?
+
+-- Je l'ai perdu il y a six mois.»
+
+Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui
+la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs
+évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les
+questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle
+venait de répondre.
+
+«Que faisaient tes parents?
+
+-- Nous avions une voiture et nous vendions.
+
+-- Aux environs de Paris?
+
+-- Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions.
+
+-- Et ta mère morte, tu as quitté Paris?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris
+quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de
+la famille de mon père.
+
+-- Alors pourquoi es-tu venue ici?
+
+-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre
+notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent
+avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me
+restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient
+pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la
+route à pied.»
+
+M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit
+pas la cause.
+
+«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des
+choses inutiles.
+
+-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que
+tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de
+décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à
+rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand
+encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc
+partie avec cent sept sous dans ta poche...
+
+-- Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil,
+une carte routière; c'est tout.
+
+-- Tu sais te servir d'une carte?
+
+-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était
+tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.»
+
+Il l'interrompit:
+
+«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas?
+
+-- Avec un banc autour, oui, monsieur;
+
+-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.»
+
+Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut
+plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait
+M. Vulfran.
+
+«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle
+en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle.
+
+-- Non, monsieur, jamais.
+
+-- Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais
+pas d'ouvrage?
+
+-- Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des
+forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je
+me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais
+faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.»
+
+Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement
+sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue
+par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps
+pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à
+la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie:
+
+«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du
+travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me
+présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières.
+
+-- Quand vas-tu te remettre en route?»
+
+Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua:
+
+«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après
+un moment de réflexion.
+
+-- Et tes parents?
+
+-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me
+faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais
+près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection,
+mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve
+à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester
+ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas
+mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures.
+Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté.
+
+-- Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi?
+
+-- Jamais.
+
+-- Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux
+pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée
+et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes
+parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent
+n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta
+vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te
+recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une
+affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes
+ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une
+fille de ton âge qui est seule au monde, ... triste aussi.
+
+-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les
+jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je
+m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour
+moi qu'ils l'ont été pour mon père...
+
+-- Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je
+veux dire légitimes par suite de fautes graves?
+
+-- Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour
+tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère
+et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents
+ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons
+sérieuses, il me semble.
+
+-- Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui,
+ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent
+pas sur les enfants.
+
+-- Si cela pouvait être vrai!»
+
+Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran
+en fut frappé.
+
+«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie
+par eux.
+
+-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée.
+
+-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils
+d'autres enfants que ton père?
+
+-- Non.
+
+-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu
+du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au
+monde.
+
+-- Mais justement je ne le sais que trop.
+
+-- La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du
+tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la
+mort.»
+
+S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas
+des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles,
+trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia
+à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur.
+
+«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu?
+
+-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion
+qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait
+une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait!
+
+-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien
+que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance.
+
+-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur?
+
+-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent.
+
+-- Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante.
+
+Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme
+s'il s'entretenait avec lui-même:
+
+«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.»
+
+Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui
+seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement:
+
+«Au bureau.»
+
+
+
+XXVI
+
+Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il?
+
+C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque
+ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais
+serait fini.
+
+Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran
+continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre
+plus anxieuse encore.
+
+Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle
+trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui
+avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance
+respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui
+s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir:
+
+«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser
+les bras.»
+
+Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son
+côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à-
+dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à
+Maraucourt.
+
+Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran
+qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la
+renvoyer.
+
+Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui
+lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données
+et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles
+ne lui donnèrent pas entière satisfaction:
+
+«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il,
+mécontent.
+
+-- Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à
+Perrine d'approcher.
+
+-- Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda
+M. Vulfran.
+
+-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le
+commanderiez, répondit-elle.
+
+-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition
+quand je viens...»
+
+Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt:
+
+«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc
+rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je
+te dirai ce que tu as à faire.»
+
+Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux
+monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire
+des journaux.
+
+Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait
+assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour
+présent.
+
+«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»
+
+Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à
+Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait-
+elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir
+s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle
+ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait
+attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce
+qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait
+la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant
+de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien
+compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui
+serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire
+chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois
+qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle
+risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil
+à personne.
+
+Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant
+lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans
+le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une
+jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les
+entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la
+poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le
+ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle
+devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais
+céder à des impulsions instinctives.
+
+Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec
+chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les
+groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence,
+composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait
+pas du tout.
+
+Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle
+sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son
+souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la
+soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit
+où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors
+elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps
+avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans
+les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui
+l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son
+installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait
+sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage
+des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui
+rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au
+loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des
+grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de
+voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant
+de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les
+mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les
+faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus
+épais avait retardée.
+
+Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle
+ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par
+la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques
+jours près?
+
+Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux
+fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères
+comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut
+seulement le soleil levant qui l'éveilla.
+
+À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes,
+mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières,
+elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait
+faire: entrer, attendre?
+
+Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait
+devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.
+
+Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venir
+Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là.
+
+«M. Vulfran m'a dit de me présenter ce matin au bureau.
+
+-- La cour n'est pas le bureau.
+
+-- J'attends qu'on m'appelle.
+
+-- Monte.»
+
+Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s'asseoir à
+califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine
+devant lui.
+
+«Qu'est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?»
+
+Elle dit à quoi M. Vulfran l'avait employée.
+
+«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises?
+
+-- Je ne sais pas.
+
+-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente?
+
+-- Sans doute je ne le suis pas.
+
+-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c'est parce que
+tu ne veux pas répondre; n'oublie pas à qui tu parles. Qu'est-ce
+que je suis ici?
+
+-- Le directeur.
+
+-- C'est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe
+par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obéissent pas,
+je les mets dehors, ne l'oublie pas.»
+
+C'était bien l'homme dont les ouvrières avaient parlé dans la
+chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les
+usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à
+Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient
+bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus
+même de celle de M. Vulfran.
+
+«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en
+baissant la voix.
+
+-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je
+peux vous répéter les observations que M. Vulfran m'a fait
+traduire pour les monteurs.»
+
+Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot.
+
+«C'est bien tout?
+
+-- C'est tout.
+
+-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres?
+
+-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee
+News_, et en entier la _Dundee trades report Association_.
+
+-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je
+l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!»
+
+Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa
+brutalité.
+
+«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité?
+
+-- C'est un avertissement que je te donne.
+
+-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets.
+
+-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran
+a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.»
+
+Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger
+tant que Talouel était là, n'osant même pas réfléchir, ne se
+reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se
+rassurer, car il eût fallu, pour croire qu'elle n'avait rien à
+craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui
+n'était pas dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se
+devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M. Vulfran,
+tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans
+les lettres qu'elle aurait à traduire.
+
+Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter,
+cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel
+savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à
+traduire, c'est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui
+tant que Bendit serait malade.
+
+Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne
+remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service
+personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher,
+mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé,
+affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il
+revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de
+M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long
+s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui
+arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Évidemment
+M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et
+même de se souvenir qu'elle était là.
+
+À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils
+étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue
+de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils
+avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au
+moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de
+main:
+
+«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais
+déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit
+moins doucement que moi, et il a eu raison.
+
+-- Raison! Ah! malheur!
+
+-- Vo n'direz point ça.
+
+-- Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis
+toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et
+vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du
+mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais;
+quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez
+tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et
+vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le patron vous
+exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore
+bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront
+crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en
+sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la
+mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui
+marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que
+vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre
+son temps à discuter avec elles -- ce qui est quelque chose,
+n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous
+reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on
+n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes
+nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez
+causé.
+
+-- Mais...
+
+-- Si vous n'avez pas compris, c'est bête; je ne vais pas perdre
+mon temps à vous écouter.»
+
+Ainsi congédiés, les trois ouvriers s'en allèrent la tête basse,
+et Perrine reprit son attente jusqu'à ce que Guillaume vint la
+chercher pour l'introduire dans un vaste bureau où elle trouva
+M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers
+qu'appuyaient des presse-papiers marqués d'une lettre en relief,
+pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l'un des
+bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques.
+
+Sans l'annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle.
+Après un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir
+M. Vulfran de sa présence:
+
+«C'est moi, Aurélie, dit-elle.
+
+-- J'ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m'as
+raconté de tes malheurs, et aussi l'énergie que tu as montrée
+m'ont intéressé à ton sort. D'autre part, dans ton rôle
+d'interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai
+fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontré en toi une
+intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle,
+j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder
+ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe.
+J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi
+intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il
+n'est plus bon qu'à faire un cocher, et encore à condition d'être
+indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume
+n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix
+francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espère, je
+suis content de toi.»
+
+Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre.
+
+«Tu ne dis rien?
+
+-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si
+troublée que je n'en trouve pas; ne croyez pas...»
+
+Il l'interrompit:
+
+«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis
+bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour
+me satisfaire.
+
+Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents?
+
+-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier...
+
+-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le
+bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison,
+tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes
+parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux
+à t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici.
+
+-- Certainement, je resterai ici.
+
+--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi
+maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en
+relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme
+d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes
+vêtements d'ouvrière, qui, m'a dit Benoist, sont fatigués....
+
+-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni
+par paresse, ni par incurie, hélas!
+
+-- Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas
+aller à la caisse où l'on te remettra une fiche pour que tu
+prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vêtements, linge
+de corps, chapeau, chaussures.»
+
+Perrine écoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle à la
+figure grave, c'était une belle fée qui parlait, la baguette au-
+dessus d'elle.
+
+M. Vulfran la rappela à la réalité:
+
+«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que
+ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour
+aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. À demain.»
+
+
+XXVII
+
+Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à
+la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine
+en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise.
+
+Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait
+acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été
+moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre.
+
+Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de
+M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute
+elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter
+sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait
+raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son
+enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté
+dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce
+n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient
+présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver
+conviendraient-elles mieux?
+
+On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa
+misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle
+n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait
+pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient
+de beaucoup en elle sur tout autre sentiment.
+
+C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin,
+incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec
+une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de
+bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les
+convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là
+leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au
+cabaret.
+
+Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme
+l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la
+maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière
+un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin,
+ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever
+l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main.
+
+«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise.
+
+Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée
+la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine».
+
+La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie
+s'éclaira du sourire le plus engageant:
+
+«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant
+son comptoir pour avancer une chaise.
+
+Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de
+chaussures, d'un chapeau.
+
+«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous
+commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer
+des étoffes; vous allez voir.»
+
+Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était
+une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au
+moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec
+M. Vulfran.
+
+«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande
+dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos
+qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de
+Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne.
+
+Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua
+ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin
+devait être noire, parce qu'elle était en deuil.
+
+«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe?
+
+-- Non.
+
+-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez
+employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son
+étoffe, son prix.
+
+-- La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix,
+le plus bas.
+
+-- C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous
+montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.»
+
+Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi;
+dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de
+s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles
+dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui
+M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique?
+
+Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en
+cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint:
+
+«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec
+blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la
+blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout
+ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.»
+
+C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré
+leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très
+jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches,
+elles iraient à merveille, elle devait le croire.
+
+Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile,
+puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand
+elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux
+chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa
+patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les
+chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient
+l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise
+pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine
+demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient
+l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois
+mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de
+la demoiselle de magasin:
+
+«Moins que rien cette petite.»
+
+-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demanda
+Mme Lachaise.
+
+-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir.
+
+-- Pas avant huit heures, pas après neuf.»
+
+Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui
+envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le
+soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se
+passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgré le
+dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait
+pour elle de la richesse -- a besoin d'être gardée; il fallait
+donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout
+naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de
+Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers
+la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce
+qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite
+chambre, qui ne coûtât pas cher.
+
+Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir
+d'une allure légère.
+
+«Vous partez!»
+
+-- Et vous, vous êtes donc libre!»
+
+En quelques mots précipités elles s'expliquèrent:
+
+Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne
+pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle
+l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du
+cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée,
+pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles
+reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir.
+
+Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission
+faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries,
+de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne
+rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en
+passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de
+l'heure.
+
+«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie?
+
+-- Dame!
+
+-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous?
+
+-- Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous
+entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade
+pour moi qui n'ai personne.
+
+-- C'est vrai tout de même.»
+
+Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les
+pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère
+Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans
+être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour,
+douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une
+fenêtre et une table de toilette.
+
+À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle
+commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle
+allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf
+heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle
+se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais
+au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir.
+
+Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses
+ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux
+coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule,
+M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère
+qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers
+elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre
+sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour
+l'avoir longuement observée.
+
+Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette
+physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère.
+
+Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher?
+
+À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse:
+ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux
+M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien
+appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc
+qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point?
+
+Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait
+la parole d'un ton dur:
+
+«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?
+
+-- À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda-
+elle effrayée.
+
+-- À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici?
+
+-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit
+la vérité.
+
+-- Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de
+chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de
+Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des
+renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez
+sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as
+fait depuis ce temps-là.»
+
+Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec
+émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie.
+
+«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté
+la chambrée de mère Françoise.
+
+-- Qui?
+
+-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je
+vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce
+jour mérite d'être connu de vous.
+
+-- La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce
+que tu es.
+
+-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez,
+vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie
+vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé.
+
+-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie,
+raconte donc.»
+
+Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la
+chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations.
+
+«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent?
+
+-- Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air,
+car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien,
+et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je
+ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la
+mort.
+
+-- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine?
+
+-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas
+que vos ouvrières vivent là.
+
+-- Continue.»
+
+Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer
+dans l'aumuche.
+
+«Tu n'as pas eu peur?
+
+-- Je suis habituée à n'avoir pas peur.
+
+-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route
+de Saint-Pipoy, à gauche?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est
+donc là que tu as dormi?
+
+-- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner
+à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que
+pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition
+des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je
+peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule.
+
+-- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade?
+
+-- Si j'osais vous dire.
+
+-- Tu dois tout me dire.
+
+-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de
+petites filles?
+
+-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je
+ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien
+long... et vide.»
+
+Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui
+accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si
+heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il
+prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi
+depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule,
+savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne
+remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de
+l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous
+soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni
+privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il
+pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là
+que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette
+tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie
+allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles.
+
+Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi
+à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle
+point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce
+sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner,
+elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait.
+
+Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une
+chanson, elle commença:
+
+«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me
+suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et
+aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible,
+j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous
+dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment
+j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée.
+
+Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à
+couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui
+certainement ne lui échapperaient pas.
+
+Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce
+fut de la curiosité et de l'intérêt.
+
+«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois.
+
+Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de
+le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui
+montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement
+de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés
+pour remplacer ce qui lui manquait:
+
+«Tu as fait cela!»
+
+Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la
+main sur les cheveux:
+
+«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir
+qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton
+bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous
+sortirons.»
+
+
+XXVIII
+
+Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les
+dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses
+trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils
+en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs
+dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait
+pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y
+décidaient.
+
+Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une
+seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une
+_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses
+couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais
+cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au
+milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait
+gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en
+laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois
+entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et
+à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et
+M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin
+vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient
+debout devant de hautes tables inclinées.
+
+N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit,
+Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps,
+elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant
+la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé
+d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui
+lui firent paraître les heures longues.
+
+Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à
+sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux,
+qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise.
+
+«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit
+Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et
+voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée.
+
+Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit
+l'ironie, mais elle se remit vite:
+
+«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de
+Guillaume.»
+
+Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se
+tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un
+encouragement en même temps qu'une approbation.
+
+«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour
+l'obstination n'était pas à moitié Picard.
+
+-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry.
+
+-- C'est la même chose.
+
+-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours,
+quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui
+ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là
+pour la lui garder.
+
+-- Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons
+contribué à la lui garder.
+
+-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous
+devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait
+jamais employé les chandelles autrement que pour son propre
+usage.»
+
+Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de
+Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la
+renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle
+trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais
+sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne
+s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on
+la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.
+
+Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait
+d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux
+eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez
+près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils
+diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu
+des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les
+habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux,
+Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait
+éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne
+soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les
+espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils
+parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle
+pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.
+
+Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant
+pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur
+des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de
+chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air
+indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.
+
+D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle
+voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment
+M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez
+mère Françoise.
+
+«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny;
+il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est
+pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle
+suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle
+parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une
+nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.
+
+-- Quelles autres choses?
+
+-- Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez
+imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.
+
+-- Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai
+amusé M. Vulfran.
+
+-- Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager!
+
+-- Ne l'excitez pas contre moi.
+
+-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger;
+quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous
+n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain;
+seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos
+affaires, ne les lui dites pas à elle.
+
+-- Soyez tranquille.
+
+-- C'est qu'elle est maline.[2]
+
+-- Mais me voilà avertie.»
+
+À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna
+Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée
+habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour
+sans visiter les différents établissements, les uns les autres,
+sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses
+ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations;
+et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte
+lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes
+de moyens qui suppléaient ses yeux voilés,
+
+Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un
+gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et
+du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se
+faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur
+l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train
+d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons
+qui les avaient apportés.
+
+C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se
+déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à
+moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc
+comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une
+régularité générale.
+
+«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je
+veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes
+yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu
+sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?»
+
+Elle hésita.
+
+«Ou plutôt la couleur gris-perle?
+
+-- Gris-perle, oui, monsieur.
+
+-- Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert:
+le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge?
+
+-- Oui, monsieur, au moins à peu près.
+
+-- À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à
+la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire
+quelle est sa nuance.»
+
+Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné
+le chanvre, elle dit timidement:
+
+«Rouge; est-ce bien rouge?
+
+-- Donne-moi ta poignée.»
+
+Il la porte à ses narines et la flaira:
+
+«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en
+effet.»
+
+Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement,
+il continua:
+
+«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de
+caramel?
+
+-- Précisément, monsieur.
+
+-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il
+a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et
+couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que
+tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en
+toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de
+chanvre.
+
+Cette fois elle trouva que la couleur était verte.
+
+«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le
+vert dont tu parles?
+
+-- À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des
+taches brunes et noires.
+
+-- Donne ta poignée.»
+
+Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les
+brins se rompirent.
+
+«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été
+mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis
+content de toi; c'est un bon début.»
+
+Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt,
+Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de
+beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des
+ouvriers anglais.
+
+Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était
+descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au
+lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait
+attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant
+bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa
+fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans
+un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si
+bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture,
+il n'avait trouvé personne.
+
+«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les
+accompagnait.
+
+Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de
+M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de
+son temps.
+
+À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à
+fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes
+fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en
+avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle.
+
+«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui
+avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas,
+Benoist?
+
+-- On ne peut rien vous cacher.
+
+-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.»
+
+Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait:
+
+«D'où viens-tu?
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire...
+
+-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre,
+le bruit de tes pas me le prouve.
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire....»
+
+Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en
+remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il
+voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-
+dessus sans pouvoir le saisir.
+
+«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt,
+dit le directeur.
+
+-- Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu.
+
+-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la
+réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service.
+
+-- Monsieur... je vais... vous dire...»
+
+Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur:
+
+«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne.
+
+-- Sait-elle conduire?
+
+-- Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit
+leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite?
+
+-- Certainement, monsieur.
+
+-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un
+fossé, il n'ira pas de lui-même.»
+
+Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive,
+sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité
+dont elle se chargeait.
+
+«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de
+son fouet légèrement.
+
+-- Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur.
+
+-- C'est déjà quelque chose.»
+
+Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le
+phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un
+chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement
+le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que
+Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle!
+Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on
+se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les
+gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus
+rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de
+lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la
+tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères;
+quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans
+un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son
+salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui
+d'une amie véritable.
+
+«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.»
+
+Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à
+ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne,
+qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait
+auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés
+au Mince:
+
+«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me
+doit, car elle nous doit tout.»
+
+Quels renseignements avait-elle pu donner?
+
+Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de
+départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec
+les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son
+goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus
+justement cent légendes devenues rapidement le fond de
+conversations d'autant plus passionnées que personne ne
+s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les
+suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires
+à côté.
+
+Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec
+Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut
+absolument stupéfait.
+
+«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de
+l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron.
+
+-- Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran
+en souriant.
+
+-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de
+prendra cette résolution, dit Talouel.
+
+-- Parfaitement.»
+
+Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de
+Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en
+effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une
+main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que
+le patron ordonnait ou pensait.
+
+Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le
+patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.»
+
+Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot:
+
+«Je suppose que vous voulez...»
+
+Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur
+un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se
+renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre
+réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres:
+
+«Parfaitement.»
+
+«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que
+celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée
+digne de votre confiance?
+
+-- Parfaitement.
+
+-- Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par
+la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que
+vous la découvririez.
+
+En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui
+disait en insistant:
+
+«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi
+prête à me le rendre.»
+
+Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un
+peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et
+sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle:
+
+«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?»
+
+Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses
+graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il
+demandait.
+
+«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra
+demander à rentrer, il aura affaire à moi.»
+
+
+
+XXIX
+
+Le soir au souper, cette question: «Que s'est-il passé à Saint-
+Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau posée par Fabry et par
+Mombleux, car il n'était personne de la maison qui ne sût qu'elle
+avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu'elle avait
+déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l'ivrogne n'avait
+que ce qu'il méritait.
+
+«C'est miracle qu'il n'ait pas versé dix fois le patron, dit
+Fabry, car il conduisait comme un fou...
+
+-- Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant.
+
+-- Il y a longtemps qu'il aurait dû être congédié
+
+-- Et qu'il l'aurait été en effet sans certains appuis.»
+
+Elle devint tout oreilles, mais en s'efforçant de ne pas laisser
+paraître l'attention qu'elle prêtait à ces paroles.
+
+«Il le payait cet appui.
+
+-- Pouvait-il faire autrement?
+
+-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donné barre sur lui: on est
+fort pour résister à toutes les pressions d'où qu'elles viennent,
+quand on marche droit.
+
+-- C'était là le diable pour lui de marcher droit.
+
+-- Êtes-vous sûr qu'on ne l'a pas encouragé dans son vice, au lieu
+de le prévenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer?
+
+-- Je pense qu'on a dû faire une drôle de mine quand on ne l'a pas
+vu revenir: j'aurais voulu être là.
+
+-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et
+rapporte aussi bien.
+
+-- C'est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet
+espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux
+accord d'idées dont on se vante, que cette intuition
+extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations:
+qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l'opinion que le
+foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n'aurai pas
+grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le
+veau aux carottes.»
+
+Ils se mirent à rire en se regardant d'un air goguenard.
+
+Si Perrine avait eu besoin d'une clé pour deviner les noms qu'ils
+ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la lui eût mise aux
+mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui
+organisait l'espionnage était Talouel, et celui qui le subissait
+M. Vulfran.
+
+«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires?
+demanda Mombleux.
+
+-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de
+même on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre
+qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est-
+à-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à
+la tête de l'industrie française, fait plus de douze millions de
+bénéfices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second
+rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas déjà produit, et
+n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de
+maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances, les
+malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre
+mettre le chef dans l'impossibilité de continuer à la diriger, on
+s'est arrangé pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le
+seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure
+méthode pour en arriver là n'était-elle pas de faire la conquête
+de celui qu'on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au
+soir qu'on était d'une capacité, d'une force d'intelligence, d'une
+aptitude aux affaires au delà de l'ordinaire? De là le besoin de
+savoir à l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il
+pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et
+même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je
+suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes», la
+réponse obligée soit: «Parfaitement».
+
+De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait
+les assiettes pour le dessert ils gardèrent un silence prudent;
+mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme
+s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait
+silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu'ils
+brouillaient à dessein.
+
+«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux.
+
+-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne
+reparaît pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ça, comme
+d'être mort probablement.
+
+-- C'est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide
+tout de même, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la
+maison qu'il voudrait faire sienne.
+
+-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le
+sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en
+route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui
+est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son
+point de départ à son point d'arrivée.
+
+-- Ce n'est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il
+compte prendre la place.
+
+-- Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer cette disparition
+ou à la faire durer?
+
+-- Vous croyez?
+
+-- Nous n'étions ici ni l'un ni l'autre à ce moment, nous ne
+pouvons donc pas savoir ce qui s'est passé; mais étant donné le
+caractère du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un
+événement de cette gravité n'a pas dû se produire sans qu'il ait
+travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté
+de son intérêt.
+
+-- Je n'avais pas pensé à cela, tiens, tiens!
+
+-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu'il a
+joué, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette
+disparition lui permettait de prendre.
+
+-- Il est certain qu'à ce moment il pouvait ne pas prévoir que
+d'autres hériteraient de la place du disparu; mais maintenant que
+cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder?
+
+-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas
+aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que
+ça?
+
+-- Vous croyez...
+
+-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'était; mais depuis j'ai vu
+par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même,
+qu'il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à
+propos de rien, qu'on devine, plutôt qu'on ne le suit, dont le but
+certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y
+parviendra-t-on? D'un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie
+tellement insupportable qu'ils préfèrent, de guerre lasse, se
+retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je
+n'en sais rien.
+
+-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas.
+
+-- Évidemment s'ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses,
+ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire
+leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas
+toujours sur la défensive; s'ils commettent des fautes, et qui
+n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a
+lieu de croire l'avenir assuré, je ne dis pas que nous
+n'assisterons pas à des révolutions intéressantes.
+
+-- Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez.
+
+-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous à y gagner; mais que
+pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci?
+Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D'autant mieux qu'en
+réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l'héritage, en
+escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux
+autres, le faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n'est pas
+du tout prouvé.
+
+-- Ni pour moi.
+
+-- D'ailleurs on ne m'a jamais demandé nettement mon concours, et
+je ne suis pas homme à l'offrir.
+
+-- Ni moi non plus.
+
+-- Je m'en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des
+personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une
+lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui
+que son audace, son énergie...
+
+-- Sa canaillerie.
+
+-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'intéresse, bien
+que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnés
+qui pourront m'atteindre. Voilà pourquoi j'étudie ce personnage,
+qui n'a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de
+comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait.
+
+-- Moi je ne le trouve pas comique du tout.
+
+-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à
+vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez
+courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une
+orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le
+monde ni plus ni moins qu'un maître d'école?
+
+-- Ma foi, je trouve ça remarquable.
+
+-- Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c'est que
+l'éducation n'a pas marché parallèlement avec cette instruction
+primaire, que le bonhomme s'imagine être tout dans le monde, si
+bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne
+peux pas m'empêcher de rire quand je l'entends faire usage de son
+langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets»
+et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe,
+lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez
+été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?»
+lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu'éprouvâtes-vous?
+Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se
+croit supérieur à tout le monde, je me dis que s'il devient maître
+des usines qu'il convoite, ce qui est possible, sénateur,
+administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait
+nommer de l'Académie française, et ne comprendra pas qu'on ne
+l'accueille point.»
+
+À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si
+elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment
+refuser? Il y avait longtemps déjà qu'elle avait fini de dîner, et
+rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu'elle devait
+éviter de faire naître, si elle voulait qu'on continuât de parler
+librement devant elle.
+
+La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en
+bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et
+transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à
+cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer.
+
+En réalité ce qu'elle voulait c'était réfléchir, non dormir, et
+dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se
+rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait
+avoir à tenir.
+
+Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de
+chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme
+un homme redoutable; depuis, quand il s'était adressé à elle pour
+qu'elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en
+ajoutant qu'il était le maître et qu'en cette qualité il devait
+tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable
+établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant
+tout cela n'était rien à côté de ce que révélait l'entretien
+qu'elle venait d'entendre.
+
+Qu'il voulût avoir l'autorité d'un tyran à côté, au-dessus même de
+M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il espérât remplacer un
+jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que
+depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l'avait
+pas imaginé.
+
+Et pourtant c'était ce qui résultait de la conversation de
+l'ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que
+personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et
+d'en parler.
+
+Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement désigné, devait
+s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de
+perdre; mais cet autre c'était elle-même qui prenait la place de
+Guillaume.
+
+Comment allait-elle se défendre?
+
+Sa situation n'était-elle pas effrayante? Et elle n'était qu'une
+enfant, sans expérience, comme sans appui.
+
+Cette question elle se l'était déjà posée, mais non dans les mêmes
+conditions que maintenant.
+
+Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester
+couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à
+mot ce qu'elle avait entendu:
+
+«Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer l'absence du disparu,
+et à la faire durer.
+
+-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu,
+est-elle aussi solidement occupée qu'on croit, et ne se fait-il
+pas un travail souterrain pour les obliger à l'abandonner, soit en
+les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer?»
+
+S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient
+désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre
+elle qui n'était rien, si elle essayait de lui résister, et se
+refusait à devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fût!
+
+Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle?
+
+Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais
+quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en
+avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse
+rassurante.
+
+
+XXX
+
+La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses
+bureaux était d'ouvrir son courrier, qu'un garçon allait chercher
+à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la
+France et celui de l'étranger. Autrefois il décachetait lui-même
+toute sa correspondance française, et dictait à un employé les
+annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à
+faire ou les ordres à donner; mais depuis qu'il était aveugle il
+se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel,
+qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient; pour les
+lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir
+ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises,
+allemandes à Mombleux.
+
+Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait
+ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et
+Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand
+Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu
+d'où elles étaient écrites, dit:
+
+«Une lettre de Dakka, 29 mai.
+
+-- En français? demanda M. Vulfran.
+
+-- Non, en anglais.
+
+-- La signature?
+
+-- Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes,
+précédé d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom
+revient plusieurs fois; à transmettre à M. Fabry, n'est-ce pas?
+
+-- Non; me la donner.»
+
+En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en
+voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui
+venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils
+prirent un air indifférent.
+
+«Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore.
+
+-- Non, donne-la moi.»
+
+Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant
+la correspondance annotée; Théodore et Talouel voulurent alors
+demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais
+il les renvoya, et aussitôt qu'ils furent partis il sonna Perrine.
+
+Instantanément elle arriva.
+
+«Qu'est-ce que c'est que cette lettre?» demanda M. Vulfran.
+
+Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus;
+s'il avait pu la voir, il aurait constaté qu'elle pâlissait et que
+ses mains tremblaient.
+
+«C'est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai.
+
+-- La signature?» Elle la retourna:
+
+«Le père Fildes.
+
+-- Tu en es certaine?
+
+-- Oui, monsieur, le père Fildes.
+
+-- Que dit-elle?
+
+-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de
+répondre?
+
+-- Sans doute, mais vite.»
+
+Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu
+de se calmer, s'était accrue, les mots dansaient devant ses yeux
+troubles.
+
+«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.
+
+-- Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à
+comprendre: les phrases sont longues.
+
+-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?»
+
+Un certain temps s'écoula encore avant qu'elle répondît; enfin
+elle dit:
+
+«Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez
+écrit est mort, et que lui-même, chargé par le père Leclerc de
+vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la
+difficulté de réunir les renseignements que vous demandez; il
+s'excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède
+qu'imparfaitement votre belle langue.
+
+-- Ces renseignements! s'écria M. Vulfran.
+
+-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore là.
+
+Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d'une extrême
+douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien à la bousculer.
+
+«Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre française que tu
+lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà
+ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le
+bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que
+possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds
+pas une minute. J'ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu'elle
+contient.»
+
+Elle s'éloignait, il la retint:
+
+«Écoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires
+personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends,
+de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui
+ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser
+rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte
+que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois
+certaine que tu t'en trouveras bien.
+
+-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette
+confiance.
+
+-- Va vite et fais vite.»
+
+Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à
+écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout à l'autre,
+la relut, et ce fut seulement après cela qu'elle prit une grande
+feuille de papier et commença.
+
+«Dakka, 29 mai.
+
+«Très honoré monsieur,
+
+«J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la
+douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez
+bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous
+paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à
+sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tôt,
+empêché que j'ai été par des voyages dans l'intérieur, et retardé
+d'autre part par les difficultés, qu'après plus de douze ans
+écoulés, j'ai éprouvées à réunir ces renseignements d'une façon un
+peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour
+qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous
+écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle
+langue en est seule la cause.»
+
+Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue,
+comme elle l'avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul
+présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle
+s'arrêta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de
+toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau,
+qu'elle avait fermée, s'ouvrit devant Théodore Paindavoine qui
+entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français.
+
+Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le
+ferma et le tendit à Théodore.
+
+«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d'elle.
+
+-- Oui, mais je peux m'en passer.
+
+-- Comment cela?
+
+-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots français que
+pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le
+remplacera très bien.»
+
+Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pût pas voir ses
+yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par-
+dessus son épaule.
+
+«C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?»
+
+Elle fut surprise qu'il connût cette lettre qui devait rester si
+rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que
+c'était peut-être pour la connaître qu'il l'interrogeait, et cela
+paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait
+être un prétexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire
+anglais-français puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais?
+
+«Oui, monsieur, dit-elle.
+
+-- Et cela va bien cette traduction?»
+
+Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse;
+alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu'il ne le
+vit que de côté.
+
+«Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je
+cherche, ... c'est un brouillon.
+
+-- Cela ne fait rien.
+
+-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte.»
+
+Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus;
+si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné,
+maintenant elle était résolue à faire tête, même à l'un des chefs
+de la maison.
+
+Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il
+continua:
+
+«Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire
+le maître d'école avec une jolie jeune fille comme vous?
+
+-- Non, monsieur, c'est impossible.
+
+-- Allons donc.»
+
+-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle résista.
+
+«Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre.
+
+-- C'est une plaisanterie.
+
+-- Pas pour moi, rien n'est plus sérieux: M. Vulfran m'a défendu
+de laisser voir cette lettre par personne, j'obéis à M. Vulfran.
+
+-- C'est moi qui l'ai ouverte.
+
+-- La lettre en anglais n'est pas la traduction.
+
+-- Mon oncle va me la montrer tout à l'heure cette fameuse
+traduction.
+
+-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il
+m'a donné ses ordres, j'obéis, pardonnez-le moi.»
+
+Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude
+que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il
+faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point?
+
+Théodore n'osa pas aller jusque-la:
+
+«Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez
+pour les ordres de mon oncle, même dans les choses
+insignifiantes.»
+
+Lorsqu'il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au
+travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut
+impossible. Qu'allait-il advenir de cette résistance, dont il se
+disait enchanté quand au contraire il en était furieux? S'il
+voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans
+défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup
+qu'il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait
+qu'elle quittât cette maison, où elle n'aurait que passé.
+
+À ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussée, et
+Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la
+lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés.
+
+«Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il?
+
+-- Je ne fais que commencer.
+
+-- M. Théodore t'a dérangée. Qu'est-ce qu'il voulait?
+
+-- Un dictionnaire anglais-français.
+
+-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais.
+
+-- Il ne me l'a pas dit.
+
+-- Il ne t'a pas demandé ce qu'il y a dans cette lettre?
+
+-- Je n'en suis qu'à la première phrase.
+
+-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue.
+
+-- Je ne l'ai pas encore traduite.
+
+-- Tu ne l'as pas écrite en français, mais tu l'as lue.»
+
+Elle ne répondit pas.
+
+«Je te demande si tu l'as lue; tu me répondras peut-être.
+
+-- Je ne peux pas répondre.
+
+-- Parce que?
+
+-- Parce que M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre.
+
+-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous
+les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les
+faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce
+qui le concerne.
+
+-- Même ses affaires personnelles?
+
+-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette
+lettre?»
+
+Elle comprit qu'elle s'était laissée surprendre.
+
+«Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demandé si, dans le cas
+d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le
+contenu de cette lettre.
+
+-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois
+les connaître, et cela dans l'intérêt même de M. Vulfran. Ne sais-
+tu pas qu'il est devenu malade, à la suite de chagrins qui ont
+failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui
+apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette
+nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui
+être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l'avance ce qui le
+touche, pour le préparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui
+lisais ta traduction tout simplement.»
+
+Il avait débité ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne
+ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si
+hargneuses.
+
+Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la
+faisait toute pâle, il continua:
+
+«J'espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je
+t'explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous,
+pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi-
+même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne
+peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas
+ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas.
+Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le
+parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue
+le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui
+adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il
+a mis sa confiance.»
+
+Perrine n'eût rien su de Talouel, qu'elle se fût sans doute laissé
+prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la
+toucher; mais après ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la
+chambrée qui à la vérité n'étaient que de pauvres ouvrières, et de
+Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir
+les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas
+plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu'avoir confiance
+dans le dévouement du directeur: il voulait la faire parler, voilà
+tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons: le
+mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes
+à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d'elle devait
+l'empêcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur
+n'était sincère, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la
+lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'était donc contre eux
+que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait: «S'il
+se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne
+rien dire, mais même ne laisser rien deviner;» et c'était à
+M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui
+seul qu'elle devait obéir, sans prendre autrement souci des
+colères et des haines qu'elle allait accumuler contre elle.
+
+Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers
+elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle
+fit appel à tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui
+trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle
+dit:
+
+«M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre à personne.»
+
+Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt
+se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les
+manières comme dans l'accent:
+
+«Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un
+autre lui-même.
+
+Elle ne répondit pas,
+
+«Tu es donc stupide? s'écria-t il d'une voix étouffée.
+
+-- Sans doute, je le suis.
+
+-- Alors, tâche de comprendre qu'il faut être intelligent pour
+occuper la place que M. Vulfran t'a donnée auprès de lui, et que
+puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette
+place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon
+devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu'est ta situation
+aujourd'hui, représente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et
+prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.»
+
+Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu'elle faiblît, il
+sortit à pas glissés comme il était entré.
+
+
+XXXI
+
+«Réfléchis.»
+
+Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran
+attendait?
+
+Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu'elle
+travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu'alors
+elle serait sans doute mieux en état d'examiner sa situation et de
+décider ce qu'elle avait à faire.
+
+«La principale difficulté que j'ai, comme je vous le dis,
+rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s'est
+écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher
+fils. Tout d'abord je vous avoue que, privé des lumières de notre
+révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j'ai été
+complètement désorienté, et que j'ai du chercher de différents
+côtés avant de recueillir les éléments d'une réponse qui pût vous
+satisfaire.
+
+«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de
+M. Edmond Paindavoine était une jeune personne douée de toute les
+qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de
+l'âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes
+personnels qui, pour être éphémères, n'en ont pas moins une
+importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se
+prendre par les vanités de ce monde.»
+
+Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus
+entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s'acharna à la
+rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce
+travail, et si elle n'arriva pas à se satisfaire elle-même, au
+moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait.
+
+«Le temps n'est plus où tout le savoir des femmes hindoues
+consistait dans la science de l'étiquette, dans l'art de se lever
+ou s'asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points
+essentiels, était considéré comme une déchéance; aujourd'hui un
+grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l'esprit
+cultivé et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'étude était
+placée sous l'invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je
+parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa
+mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés,
+selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'être convertis
+à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par
+notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa
+mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le
+_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que
+qui perd sa foi perd sa caste, c'est-à-dire son rang, ses
+relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par
+cela seul qu'elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque
+sorte paria.
+
+«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou,
+elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien
+qu'une association d'affaires et d'amitié l'a unie à une famille
+française pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique
+importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou)
+et Bercher (le Français).
+
+«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine
+fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'éprit d'elle; ce
+qui s'explique par cette raison principale qu'elle était bien
+réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les
+témoignages que j'ai réunis concordent entre eux pour l'affirmer,
+mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l'ai pas
+connue et ne suis arrivé à Dakka qu'après son départ.
+
+«Pourquoi s'éleva-t-il des empêchements au mariage qu'ils
+voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas à
+traiter.
+
+«Quoi qu'il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre
+chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à,
+M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l'acte de ce
+mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous
+en être délivré une copie si vous en faites la demande.
+
+«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des
+parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut
+accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont
+gardés d'eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des
+meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se
+laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela
+n'était-il pas de leur âge, et l'indulgence ne doit-elle pas être
+accordée à la jeunesse?
+
+«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup
+sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine
+complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois
+d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond
+Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme
+collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des
+maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa
+petite fille alors âgée de trois ans environ.
+
+«Depuis il n'est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses
+amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères
+qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en
+correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habité pendant
+plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre
+d'exploration, sur la frontière thibétaine et dans l'Himalaya,
+qui, dit cet ami, ont été fructueuses.
+
+«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette
+ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos
+recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour
+un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les
+faciliter.»
+
+Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite
+après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de
+politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit
+vivement auprès de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout à
+l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas
+aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience.
+
+«Tu as été bien lente, dit-il.
+
+-- La lettre est longue et difficile.
+
+-- N'as-tu pas été dérangée aussi? J'ai entendu la porte de ton
+bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.»
+
+Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait répondre
+sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste
+aux questions qu'elle avait agitées sans leur trouver de réponses
+satisfaisantes:
+
+«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau.
+
+-- Ah!»
+
+Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrêtant, il
+reprit:
+
+«La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de
+moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,»
+
+Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d'une voix
+plutôt faible que forte.
+
+De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser à
+elle, en suivant sa pensée:
+
+... Modèle des époux,
+
+... Plaisirs mondains,
+
+... Maisons anglaises, quelles maisons?
+
+... Un de ses amis; quel ami?
+
+... De quelle époque datent ces renseignements?
+
+Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses
+impressions, il dit;
+
+«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc
+l'esprit vague!»
+
+Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement,
+Perrine n'avait garde de répondre; alors un silence s'établit que
+M. Vulfran ne rompit qu'après un temps de réflexion assez long:
+
+«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de
+traduire de l'anglais en français?
+
+-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui.
+
+-- Une dépêche?
+
+-- Oui, je crois.
+
+-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.»
+
+Il dicta:
+
+«Père Fildes
+
+«Mission
+
+«Dakka.
+
+«Remerciements pour lettre.»
+
+«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de
+l'ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer
+aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je
+m'adresse à lui directement.
+
+«Paindavoine.»
+
+«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long;
+à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très
+lisiblement.»
+
+La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute
+voix.
+
+«Combien de mots? demanda-t-il.
+
+-- En anglais quarante-cinq,»
+
+Alors il calcula tout haut:
+
+«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104
+francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au
+télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu'elle ne commette
+pas d'erreur.»
+
+En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans
+les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui
+se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux.
+
+«Où vas-tu? demanda-t-il.
+
+-- Au télégraphe porter une dépêche.»
+
+Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit
+en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lâchée, il
+l'aurait déchirée, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant
+qu'elle était en anglais, il eut un mouvement de colère.
+
+«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il.
+
+-- Oui, monsieur.»
+
+Ce fut seulement à trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il
+la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'était demandée qui
+remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran
+lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le
+cocher qui avait amené Coco.
+
+«Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que
+tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons à
+parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.»
+
+Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage
+se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils
+roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était
+dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la
+parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder
+encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour
+elle, semblait-il.
+
+«Tu m'as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton
+bureau.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Que te voulaient-ils?»
+
+Elle hésita, le coeur serré.
+
+«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire?
+
+-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empêche pas que
+j'hésite.
+
+-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que
+tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma
+question, car je te questionne, réponds.
+
+-- Je crois que je dois répondre.
+
+-- Je t'écoute.»
+
+Elle raconta exactement ce qui s'était passé entre Théodore et
+elle, sans un mot de plus, sans un de moins.
+
+«C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivée au
+bout.
+
+-- Oui, monsieur, tout.
+
+-- Et Talouel?»
+
+Elle recommença pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le
+neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui
+avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas
+répéter «qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans
+préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de
+Talouel, elle dit ce qui s'était passé pour la dépêche, sans
+cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la
+journée.
+
+Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le
+vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait
+tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise
+tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu'elle apportait
+les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les
+premières années de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaillé,
+il galopait à travers les prairies avec les juments et ses
+camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient à
+traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à
+peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités.
+
+Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et
+comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sût qu'elle tenait les
+yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une
+préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de
+mécontentement que de tristesse; enfin, il dit:
+
+«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne
+t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas
+répétées, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la
+résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je
+saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui
+arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommandé
+de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines
+curiosités, et, dès lors, je n'aurais pas dû t'y exposer. À
+l'avenir, il n'en sera plus ainsi. À partir de demain, tu
+abandonneras le bureau de Bendit, où l'on peut aller te trouver,
+et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu
+as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera
+pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des
+bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre
+au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais
+entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que
+tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions
+pour qu'on ne cherche pas à t'arracher de force, ou à te tirer
+adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de
+moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont
+voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à
+ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une
+récompense pour toi.»
+
+Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite
+rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie
+qu'elle ne trouva pas un mot à répondre.
+
+«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans
+la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l'as été,
+on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas
+trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais
+depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de
+moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran,
+quel bonheur! La vérité est que la vie m'est dure, très dure, plus
+pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes
+ouvriers. Qu'est la fortune sans la santé qui permet d'en jouir?
+le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules
+m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers
+vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser,
+travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour
+tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être.
+Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que
+j'ai créée, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!»
+
+Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes
+les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit:
+
+«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par
+la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils
+et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux
+pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui,
+après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une
+rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui,
+car je l'aime, après tant d'années d'absence, comme s'il était
+encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à-
+dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant
+que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a
+préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un
+mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre
+près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir.
+J'ai espéré qu'il céderait; il a dû croire que je céderais moi-
+même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons cédé ni l'un
+ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie
+qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le
+tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il
+reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu évidemment par cette
+femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde,
+la misérable!...»
+
+Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant
+pas; à ce mot, elle interrompit:
+
+«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus
+charmantes qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la
+tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas
+ainsi d'une misérable.
+
+-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait
+capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération et la haine,
+c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il
+convient à une créature de son espèce, pour qu'il puisse retrouver
+et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle
+nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que
+j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi,
+tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui
+complique ces difficultés, c'est une situation particulière que je
+dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une
+enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu
+près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas
+m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon
+fils, notre rupture, le long temps qui s'est écoulé depuis les
+dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé
+certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma
+place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les
+charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui
+occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle?
+Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions?
+
+-- À peu près, monsieur.
+
+-- Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas
+tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me
+soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon
+fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble
+leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils!
+Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un
+si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas.
+Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la
+nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents
+perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les
+unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si
+Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût
+été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas
+être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.»
+
+Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle
+les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le
+voir.
+
+«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort,
+et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions
+que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches
+reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies
+la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je
+suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer
+fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours
+été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement
+où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et
+ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis.
+On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est
+probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce
+que je devais faire.»
+
+Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux,
+de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de
+roues, ils entraient dans le village.
+
+Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour
+répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la
+gorge serrée, les lèvres sèches:
+
+«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à
+vous, monsieur, de tout coeur.»
+
+
+XXXII
+
+Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux
+bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le
+conduire directement au château; et pour la première fois elle
+franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie,
+qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions,
+racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée
+trop chère pour sa maison de campagne.
+
+«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran.
+
+Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs
+que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches
+rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras.
+Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et,
+sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards,
+à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les
+arbustes que leur beauté rendait dignes d'être isolés en belle
+vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme
+naguère, rien n'avait été changé dans l'ordonnance des jardins,
+aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu'au
+temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue
+avec fierté.
+
+De lui-même, Coco s'arrêta devant le large perron, où un vieux
+domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait.
+
+«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des
+papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu'on lui
+donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu
+mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi
+Félix, qu'il me conduise aux bureaux.»
+
+Perrine se demandait si elle était éveillée.
+
+«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es
+libre.»
+
+Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant
+éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté.
+
+Et réellement, le hall monumental, d'où partait un escalier
+majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis
+traçait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un
+palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec
+des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum
+embaumait l'air renfermé.
+
+Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit
+une porte:
+
+«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant.
+
+Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans
+une grande chambre très claire. tendue d'étoffe de couleur ivoire,
+semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement;
+les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris
+s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs:
+pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or.
+
+Que cela était frais et joli!
+
+Elle n'était pas revenue de son émerveillement, et s'amusait
+encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le
+repoussait, quand la femme de chambre entra:
+
+«Bastien m'a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.»
+
+Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d'un bonnet de
+tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans
+une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les
+rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se
+reconnaître.
+
+«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien...
+il me semble.
+
+-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son
+appartement.»
+
+Ce qu'elle appelait «montrer l'appartement», c'était ouvrir les
+portes d'une armoire à glace et d'un placard, ainsi que les
+tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de
+ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur
+un bouton posé dans la tenture:
+
+«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-là pour
+l'éclairage.»
+
+Instantanément la chambre, l'entrée et le cabinet de toilette
+s'éclairèrent d'une lumière éblouissante qui, instantanément
+aussi, s'éteignit; et il sembla à Perrine qu'elle était encore
+dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait
+assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui
+montraient son chemin ou le noyaient d'ombre.
+
+«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me
+sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.»
+
+Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c'était d'être seule,
+autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir,
+ayant été jetée hors d'elle-même par tout ce qui lui était arrivé
+depuis le matin.
+
+Que d'événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui
+eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de
+Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au
+contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il
+pas de quoi rire de penser que c'était leur hostilité même qui
+faisait sa fortune?
+
+Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête
+du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des
+bureaux.
+
+«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit
+Talouel.
+
+-- Mais non.
+
+-- Pourtant, vous vous faites ramener par Félix?
+
+-- C'est qu'en passant je l'ai déposée au château, afin qu'elle
+ait le temps de se préparer pour le dîner.
+
+-- Dîner! Je suppose....»
+
+Il était tellement suffoqué qu'il ne trouva pas tout de suite ce
+qu'il devait supposer.
+
+«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer.
+
+-- Je suppose que vous la faites dîner avec vous.
+
+-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi
+quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais
+avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces
+qualités: intelligente elle l'est, j'en suis sûr; discrète et
+fidèle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.»
+
+Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne
+pût se méprendre sur le sens de ces paroles.
+
+«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposée
+à certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude
+qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui
+m'obligerait à me séparer de ces autres...»
+
+Il appuya sur ce mot:
+
+«... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle
+travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera,
+elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas
+qu'elle égayera de son babil, et elle habitera le château.»
+
+Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il
+n'était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de
+faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron,
+il dit:
+
+«Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que
+très justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle.
+
+-- Je le suppose aussi.»
+
+Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre,
+rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les
+pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses
+maisons et l'église, les prairies, les entailles dont l'eau
+argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui
+s'abaissait, et vis-à-vis, de l'autre côté, le bouquet de bois où
+elle s'était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise
+du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui
+murmurait: «Je te vois heureuse».
+
+Elle avait pressenti l'avenir la chère maman, et les grandes
+marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient
+aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l'être; et si elle
+n'avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins
+devait-elle reconnaître qu'elle était en passe de réussir plus
+qu'un peu; qu'elle fût patiente, qu'elle sût attendre, et le reste
+viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère,
+ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite.
+
+Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à
+son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups
+stridents qui la ramenèrent de l'avenir dans la réalité présente.
+Alors du haut de l'observatoire d'où elle dominait les rues du
+village et les routes blanches à travers les prairies vertes et
+les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des
+ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda
+pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l'infini,
+et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes
+s'évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la
+voiture de M. Vulfran monta l'allée circulaire au pas tranquille
+du vieux Coco.
+
+Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le
+lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une
+véritable débauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, --
+d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, -
+- et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée
+sonna huit heures qu'elle descendit.
+
+Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais
+elle n'eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se
+tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran
+entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un
+chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds
+de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidées,
+au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une
+lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes
+reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du
+lustre.
+
+Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop
+ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide:
+
+«Assieds-toi.»
+
+Aussitôt le service commença, et le domestique qui l'avait amenée
+posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en
+apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu'au bord.
+
+Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu'elle se fût trouvée à son
+aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux
+valets de chambre qu'elle sentait ramassés sur elle, pour voir
+sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se
+sentait intimidée, et cet examen n'était pas sans la gêner un peu
+dans ses mouvements.
+
+Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse.
+
+«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux
+soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue,
+toi, qui vois clair, d'en faire autant.
+
+-- J'ai été si longtemps privée de soupe, que j'en mangerais bien
+deux fois aussi.»
+
+Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu'on leur servit,
+ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes
+et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan.
+
+Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette
+simplicité, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une
+salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied
+avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits
+admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs
+du surtout.
+
+«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit
+ces fruits», dit M. Vulfran.
+
+Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises,
+mais M. Vulfran voulut qu'elle prît aussi des abricots, des pêches
+et du raisin,
+
+«À ton âge, j'aurais mangé tous les fruits qui sont sur la
+table... si on me les avait offerts.»
+
+Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur
+l'assiette «de cette petite bête», comme il l'eût fait pour un
+singe savant, un abricot et une pêche qu'il choisit avec la
+compétence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il
+occupait derrière la chaise de M. Vulfran.
+
+Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre
+fin; plus l'épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le
+lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait
+tranquille sans doute.
+
+«Maintenant tu es libre jusqu'à demain matin, dit M. Vulfran en se
+levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la
+lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta
+chambre.»
+
+Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas
+proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle
+restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes
+silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche
+il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis,
+s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec
+une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu'il lui expliquait
+qu'elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais
+comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la
+sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua:
+
+«Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas
+que je vous fasse la lecture?»
+
+Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands
+mouvements de tête: elle avait deviné, c'était bien cela qu'elle
+devait dire.
+
+«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté,
+répondit M. Vulfran.
+
+-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout.
+
+-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.»
+
+C'était une vaste pièce sombre, qu'un vestibule séparait de la
+salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui
+permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne
+pouvait s'égarer et qu'il avait dans la tête comme dans les jambes
+le juste sentiment des distances.
+
+Perrine s'était plus d'une fois demandé à quoi M. Vulfran passait
+son temps lorsqu'il était seul, puisqu'il ne pouvait pas lire;
+mais cette pièce, lorsqu'il eut pressé un bouton d'éclairage, ne
+répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table
+chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c'était tout;
+devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien
+autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait
+semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de
+longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les
+nuages.
+
+«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il.
+
+Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes
+multicolores.
+
+«Un journal, si vous voulez.
+
+-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.»
+
+Elle n'avait rien à répondre, n'ayant dit cela que pour proposer
+quelque chose.
+
+«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il.
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.»
+
+Puis, comme s'il se parlait à lui-même, sans qu'elle fût là pour
+l'entendre:
+
+«Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.»
+
+Mais après un moment de silence, revenant à elle:
+
+«Allons dans la bibliothèque», dit-il.
+
+Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte à ouvrir
+et, pour l'éclairer, qu'un bouton à pousser; mais comme une seule
+lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta
+dans l'ombre.
+
+«Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il.
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des
+indications qui nous guideront.»
+
+Il la conduisit à l'armoire qui contenait cette table, et lui dit
+de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin
+cependant elle mit la main dessus.
+
+«Que dois-je chercher? dit-elle.
+
+-- À l'I, le mot Inde.» *
+
+Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l'idée
+de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le
+désir, car ce qu'il voulait certainement, c'était vivre celle de
+son fils, en lisant la description des pays où il le faisait
+rechercher.
+
+«Que vois-tu? dis.»
+
+-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde
+centrale et dans la présidence du Bengale, 1871, 209 à 288.
+
+-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page
+209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce
+volume et rentrons dans mon cabinet.»
+
+Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au
+lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au-
+dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient
+habitués à la demi obscurité, venaient d'apercevoir.
+
+«Qu'as-tu?» demanda-t-il.
+
+Franchement elle répondit, mais d'une voix émue:
+
+«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée.
+
+-- C'est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le
+voir, je vais l'éclairer.»
+
+Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites
+lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de
+lumière.
+
+Perrine, qui s'était relevée pour se rapprocher de quelques pas,
+poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde.
+
+«Qu'as-tu donc?» dit-il.
+
+Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur
+le jeune homme blond, vêtu d'un costume de chasse en velours vert,
+coiffé d'une casquette haute à large visière, appuyé d'une main
+sur un fusil et de l'autre flattant la tête d'un épagneul noir,
+qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle
+était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes
+coulait sur son visage, sans qu'elle eût l'idée de les retenir,
+emportée, abîmée dans sa contemplation.
+
+Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait,
+trahirent son émoi.
+
+«Pourquoi pleures-tu?»
+
+Il fallait qu'elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de
+se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle
+sentit toute leur incohérence:
+
+«C'est ce portrait... votre fils... vous son père...»
+
+Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un
+accent que la compassion attendrissait:
+
+«Et tu as pensé au tien?
+
+-- Oui, monsieur..., oui, monsieur.
+
+-- Pauvre petite!»
+
+
+XXXIII
+
+Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le
+cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux
+neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table
+comme si elle ne devait pas en démarrer!
+
+Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était
+arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se
+«payer leur tête».
+
+Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car
+s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour
+au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à
+la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une
+compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à
+la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des
+regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que
+de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence
+dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le
+temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle
+avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils
+étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se
+consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une
+observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la
+peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une
+guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux
+jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur
+leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que
+chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les
+neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre.
+
+Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité
+par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une
+forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister
+à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait
+quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec
+lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur
+naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il
+était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis
+que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au
+succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part,
+était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah!
+
+Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer
+dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans
+doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe
+auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les
+emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne
+pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran.
+
+«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le
+bureau du patron», dit-il.
+
+Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus
+reconnaître leur étonnement que le nier.
+
+«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés
+en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous
+tinssiez mieux.»
+
+Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en
+constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant,
+lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les
+collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la
+leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait
+à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances
+lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils
+l'écouteraient; et il en usait.
+
+Il continua:
+
+«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au
+château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet.
+
+-- Mais quelle est cette petite?
+
+-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je
+crois bien.
+
+-- Alors?
+
+-- Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir
+près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui
+il pourrait avoir pleine confiance.
+
+-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir.
+
+-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas
+M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École
+polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour
+l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché;
+M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé
+ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés
+qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant
+d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents,
+discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en
+eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous
+aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux,
+bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis,
+unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce
+qu'ils n'ont qu'un même but.»
+
+Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot
+caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un
+sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de
+la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir
+quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille
+de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur
+fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but.
+
+«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il.
+
+Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne
+tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua:
+
+«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait
+dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le
+chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute
+ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la
+prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était
+parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains
+dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y
+succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se
+séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma
+parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot.
+Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?»
+
+Comme ils ne répondaient pas, il insista:
+
+«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui
+pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers?
+Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela
+j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en
+l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance,
+à la tête de cette maison.»
+
+Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris,
+pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air
+d'un vigoureux coup de patte:
+
+«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre,
+demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les
+recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il
+brûlait sur une bonne piste.
+
+-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas
+la dignité de retenir sa curiosité.
+
+«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran
+ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les
+dépêches qu'il reçoit des Indes.»
+
+Puis avec une bonhomie affectée:
+
+«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui
+avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait
+au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous
+débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au
+château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que
+vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci,
+pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous
+pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.»
+
+Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un
+rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que
+par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du
+télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche.
+
+«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être
+la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même
+ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle
+contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le
+retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont
+prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et
+cette petite le sait, elle.»
+
+Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le
+porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier;
+vivement Talouel alla au-devant de lui:
+
+«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il.
+
+-- Faut-il s'en faire mourir?»
+
+Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran
+avec un empressement bruyant.
+
+«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il.
+
+-- Parfaitement.»
+
+Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il
+s'écria:
+
+«Elle est en anglais.
+
+-- Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste
+auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir.
+
+Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche:
+
+«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans;
+Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.»
+
+-- Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible
+qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et
+comment suivre une piste après cinq années écoulées?»
+
+Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles;
+ce fut ce qu'il expliqua lui-même:
+
+«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti
+plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une
+dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et
+une en anglais pour le père Mackerness.»
+
+Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en
+anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au
+télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la
+permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de
+Bendit.
+
+«Tu n'es pas sûre de ton orthographe?
+
+-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au
+bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous.
+
+-- Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes?
+
+-- Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le
+commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a
+des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non
+plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à
+écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela
+tout de suite, franchement.
+
+-- Tu n'as jamais été à l'école?
+
+-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris,
+au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou
+qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient
+travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup
+travaillé.
+
+-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à
+remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons
+à faire.»
+
+Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent
+la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de
+l'orthographe.
+
+«As-tu écrit à tes parents?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près
+de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si
+heureuse.
+
+-- Alors tu désires ne pas me quitter?
+
+-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce
+qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres
+sentiments respectueux que je n'ose exprimer.
+
+-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que
+tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard.
+Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles,
+et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup
+d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque
+tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour
+toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu?
+
+-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que
+je n'ai pas peur de travailler.
+
+-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me
+prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice:
+en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa
+classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus
+besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux
+défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large
+d'épaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, -
+- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce
+qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est-
+il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien.
+Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des
+éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur
+aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et
+les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et
+bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a
+beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de
+notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice
+modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse
+pour toi!»
+
+La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école
+primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de
+M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour
+lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put
+l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait
+parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui
+n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle
+n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance.
+
+Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître
+de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en
+serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui,
+à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre
+part cette petite aux yeux profonds lui plaisait:
+
+«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain:
+savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai
+jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces
+yeux-là.»
+
+Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux
+jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la
+gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du
+dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait.
+
+«Quelle catastrophe c'eût été, -- Mlle Belhomme employait
+volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle
+catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture!
+
+-- Intelligente, n'est-ce pas!
+
+-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer
+ainsi.
+
+-- L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son
+interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine.
+
+-- Pas brillante, mais elle se formera.
+
+-- L'orthographe?
+
+-- Faible.
+
+-- Alors?
+
+-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui
+m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais
+cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion,
+et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt
+lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle
+le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans
+chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment
+extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les
+usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail;
+il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs
+oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin
+et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur,
+si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et
+l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est
+une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les
+leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait
+pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce
+qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir,
+faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera
+que je n'exagère pas.»
+
+Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle
+humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur
+son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme
+comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces
+entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait
+sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute
+une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner
+complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses
+poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits.
+
+Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit,
+qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait
+cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence,
+réfléchissant:
+
+«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est
+nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre
+toutes?
+
+-- Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez
+cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter
+son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour
+arriver jusqu'ici.
+
+-- Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette
+jeune fille.
+
+-- Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la
+vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est
+pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons,
+car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins
+est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à
+tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner,
+si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait
+d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le
+caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez
+une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le
+développer.»
+
+Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par
+flatterie, que de la taire par timidité ou embarras:
+
+«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle
+apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que
+malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez
+pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement
+d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous
+désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si
+elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m'étonnerait
+bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.»
+
+Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet
+une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de
+lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa
+leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les
+adroites questions de Perrine.
+
+Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans
+distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication
+des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs
+rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans
+les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels,
+soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien
+plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand
+elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et
+particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal
+connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très
+précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques
+à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui
+parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même
+avec le souci que ceux-là ne les comprennent point!
+
+Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la
+maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais
+sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec
+Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même,
+et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable,
+mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines
+conditions particulières qui assureraient le succès de
+l'opération.
+
+Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée
+de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé
+avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la
+curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie.
+
+C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais
+cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait
+être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas
+encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne
+l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite
+invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées,
+et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des
+mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération
+devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et
+d'autre part il fallait que tous les autres accidents
+disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui
+commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre
+exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui
+était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi
+que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et
+les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque
+instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient
+une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail?
+Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y
+aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus
+tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on
+resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état
+de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les
+oculistes.
+
+Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire
+parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en
+avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la
+conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les
+secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de
+Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en
+fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni
+directement ni indirectement sur un pareil sujet.
+
+Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de
+M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et
+quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou
+ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de
+légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son
+bienfaiteur.
+
+Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des
+neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village,
+voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces
+choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de
+conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des
+histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère
+d'une enfant?
+
+Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de
+l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de
+Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres
+de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes.
+
+Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à
+Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut-
+être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle,
+l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire
+chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser
+distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main
+comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage
+périlleux tout plein de dangers.
+
+Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ
+que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois
+s'était posée à son esprit.
+
+«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois
+vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain
+avec la dame dont la visite vous est annoncée.
+
+-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment?
+
+-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée
+par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je
+vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt
+de tous.
+
+-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois
+faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce
+qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il
+m'effraie.
+
+-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous
+devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de
+M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays.
+
+-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela.
+
+-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers,
+sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si
+M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez
+sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des
+convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux
+neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance
+que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son
+bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine,
+est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas
+la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu
+M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son
+successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui
+M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et
+chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de
+M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison
+décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré
+les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est
+son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il
+l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on
+ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait
+probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de
+cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé
+Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et
+aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de
+savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr
+que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui
+ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins
+fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement,
+et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la
+situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à
+M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma
+chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui
+vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et
+réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières,
+travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent
+celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec
+la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec
+celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas,
+vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si
+vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez
+peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles.
+Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection.
+Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez
+interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne
+dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien
+souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se
+faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop
+intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez
+intelligente, plus vous le serez.»
+
+
+XXXIV
+
+Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas
+pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux.
+
+Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la
+vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car précisément parce que
+Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse,
+moralement elle était d'une réserve excessive, ne se mettant,
+jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les
+indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes
+qu'elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes.
+
+En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que
+ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des
+convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait
+des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que
+leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de
+Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de
+cent millions.
+
+L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de
+M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en attendant que son mari,
+grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât
+l'existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient
+droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient
+réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant
+maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait
+manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle
+avait ratée.
+
+L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant
+de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans
+qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance
+maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur,
+commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, --
+voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la
+richesse que pour l'enlever à sa belle-soeur qu'elle détestait.
+
+Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports,
+elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles
+en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas,
+en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent
+riche est forcé d'accorder.
+
+Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de
+dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde,
+ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle,
+en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à
+tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte
+s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient
+commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils
+pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé.
+
+À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait
+pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais
+propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa
+mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que
+pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux
+fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle
+se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un
+village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le
+travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le
+dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne
+l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui
+imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il
+décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était
+dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette
+affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de
+façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à-
+dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères.
+
+Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir
+n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune
+pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa
+mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en
+regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X
+dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa
+supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc
+pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant
+que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en
+proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la
+physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit
+ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les
+vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X,
+l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé
+le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de
+vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en
+convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien
+que cette qualité était la première de toutes pour son oncle.
+
+«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore,
+puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une
+lettre d'affaires avec une orthographe décente?
+
+-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine
+qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans
+cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un
+monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à
+Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui,
+du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la
+journée du dimanche passée à Paris.»
+
+Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les
+enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que
+Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul
+était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à
+croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de
+Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en
+réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre,
+ni pour le présent ni pour l'avenir.
+
+De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient
+précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si
+âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement
+et à aucun point de vue des fils.
+
+Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement
+voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour
+tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et
+détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti
+à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient
+pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et
+si solitaire qu'elle fût.
+
+«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il
+toujours répondu.
+
+Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il
+habitait lui-même avant de faire construire son château, et à
+Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux
+remplaçait.
+
+Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation
+exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était
+installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités.
+
+Que signifiait cela?
+
+Qu'était cette petite fille?
+
+Que devait-on craindre d'elle?
+
+C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses
+réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-
+même une enquête qui l'éclairât.
+
+Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se
+rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui
+avait soufflé.
+
+Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui,
+il n'en était pas moins hospitalier, et même largement,
+fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa
+belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à
+Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête
+qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage
+forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et
+les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs
+harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du
+village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée
+jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens
+à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés
+des approvisionnements.
+
+Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage
+établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé
+le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt,
+comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la
+conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé
+au premier étage.
+
+Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses
+neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il
+verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec
+elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au
+neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et
+dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard
+qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de
+bureau.
+
+Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et
+par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait
+pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne»
+comme elle l'aurait voulu.
+
+Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise
+pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie,
+était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les
+renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se
+rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la
+façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son
+installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il,
+à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même
+qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle
+était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de
+son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles
+à combiner.
+
+À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait
+avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à
+sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait
+avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de
+nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour
+l'avoir seule et librement la retourner?
+
+De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida
+à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait
+débarrassée d'elle, dormait tranquillement.
+
+Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on
+frappa de nouveau.
+
+Elle se leva et alla à la porte à tâtons:
+
+«Qui est la?
+
+-- Ouvrez, c'est moi.
+
+-- Mme Bretoneux?
+
+-- Oui.»
+
+Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans
+la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière
+électrique.
+
+«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.»
+
+Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de façon à
+avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença:
+
+«C'est de mon frère que j'ai à vous parler, à propos de certaines
+recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez
+Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions
+utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts,
+l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il
+est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre
+les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons
+le reconnaître.»
+
+Aux premiers mots, Perrine s'était rassurée: puisqu'on voulait lui
+parler de M. Vulfran, elle n'avait rien à craindre; mais quand
+elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait
+intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que
+Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put
+être sincère en parlant ainsi; or, si elle n'était pas sincère, il
+importait de se tenir sur ses gardes.
+
+«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire
+niais, bien sûr que je ne demande qu'a vous rendre les mêmes
+services que Guillaume.»
+
+Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu'on
+pouvait tout lui demander.
+
+«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux,
+et je crois que nous pouvons compter sur vous.
+
+-- Vous n'avez qu'à commander, madame.
+
+-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive à
+veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les
+précautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui
+peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions
+pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite.
+Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait
+l'opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour
+nous tous.»
+
+Cette fois, Perrine répondit:
+
+«Moi aussi, je serais bien heureuse.
+
+-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si
+reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous
+n'êtes pas de la famille.»
+
+Elle reprit son air niais.
+
+«Bien sûr, mais ça n'empêche pas que je sois attachée à
+M. Vulfran, vous pouvez me croire.
+
+-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces
+soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien
+mieux. Mon frère n'a pas besoin seulement d'être préservé du
+froid, il a besoin aussi d'être défendu contre les émotions
+brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces
+messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches
+sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son
+fils, notre cher Edmond.»
+
+Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas
+à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c'est-à-dire
+les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches à
+Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n'y avait là rien que
+de vraisemblable, puisqu'il avait appelé sa mère à son secours;
+mais Théodore, cela n'était pas possible.
+
+«Ils m'ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et
+que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très
+important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme
+nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti
+le premier; il m'enverrait une dépêche, et, comme la distance
+d'ici à Boulogne n'est pas très grande, j'accourrais soutenir mon
+pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d'autres
+consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez?
+
+-- Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins.
+
+-- Alors, nous pouvons compter sur vous?»
+
+Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas
+répondre.
+
+«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran.
+
+-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme
+ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite
+je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas
+ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous
+donnerait?»
+
+Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à
+cette offre, elle la mit dans un sourire.
+
+«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux.
+
+-- Je suis en deuil.
+
+-- Mais le deuil n'empêche pas de porter une robe à traîne. Vous
+n'êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et
+même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant.
+
+Perrine savait qu'elle n'était pas bien habillée, cependant elle
+fut humiliée d'être comparée à un chien savant, et surtout de la
+façon dont cette comparaison était faite, avec l'intention
+manifeste de la rabaisser.
+
+-- J'ai pris ce que j'ai trouvé chez Mme Lachaise.
+
+-- Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n'étiez
+qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu à mon frère de vous
+admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de
+vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce
+moment.»
+
+Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu'elle jouait.
+
+«Ah! dit-elle tristement.
+
+-- Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n'en avez pas
+idée.»
+
+Et l'évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle
+avait cette fameuse blouse devant les yeux.
+
+«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme
+je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à
+manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez
+à qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute
+qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.»
+
+Disant cela, d'un air d'autorité, elle ouvrit les uns après les
+autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma
+d'un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié.
+
+«Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misérable, indigne de vous.»
+
+Perrine, suffoquée, ne répondit rien.
+
+«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue
+à Maraucourt, et que je me charge de vous.»
+
+Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n'avait
+pas besoin qu'on se chargeât d'elle, surtout avec de pareils
+procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un
+rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout,
+c'étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et
+dures, ses intentions, au contraire, s'annonçaient bonnes et
+généreuses.
+
+«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous
+commander chez une couturière d'Amiens dont je lui donnerai
+l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et
+de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous-
+en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant,
+je l'espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus
+dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.»
+
+
+XXV
+
+«Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas
+du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru
+comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir
+des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre.
+
+Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une
+façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences.
+
+Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu'elle se
+fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé?
+
+Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui
+arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient
+incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler,
+surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait
+pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus
+difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les
+temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas
+sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se
+rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.»
+
+Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en
+avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à
+Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas
+permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni,
+les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran
+qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un
+foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand
+les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais
+du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le
+froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la
+maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces
+scrupules et ces timidités.
+
+Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le
+temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place
+habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de
+vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de
+M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie
+vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que
+la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de
+sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied,
+elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se
+plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus
+en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais
+maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une
+souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations,
+elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour
+qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré,
+celui précisément qui lui était utile, non nuisible.
+
+Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils
+rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans
+saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le
+quitta en disant:
+
+«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.»
+
+Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran
+qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle
+questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette
+Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa
+jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'_OEdipe
+à Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour
+du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui
+s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa
+propre situation.
+
+«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même
+plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses
+soins et sa tendresse à son père.»
+
+Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection
+de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en
+effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main,
+elle la lui baisa.
+
+«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.»
+
+Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta:
+
+«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il
+saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi.
+
+-- Je suis si peu et je voudrais être tant!
+
+-- Je lui dirai ce que tu as été, et d'ailleurs il le verra bien,
+car c'est un homme de coeur que mon fils.»
+
+Bien souvent il s'était exprimé dans ces termes ou d'autres du
+même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui
+demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si
+sévère, mais chaque fois, les paroles s'étaient arrêtées dans sa
+gorge serrée par l'émotion: c'était chose si grave pour elle
+d'aborder un pareil sujet.
+
+Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer,
+elle se sentit plus forte; jamais occasion s'était-elle présentée
+plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet
+où jamais personne n'entrait sans être appelé, assise près de lui,
+sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps?
+
+Elle ne le crut pas:
+
+«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix
+frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas,
+et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler?
+
+-- Dis.
+
+-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme
+vous l'aimez, vous ayez pu vous séparer de lui.
+
+-- C'est qu'a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est
+affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père
+me faisait une loi d'imposer à mon fils, coupable de fautes qui
+pouvaient l'entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il
+fallait qu'il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la
+sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, où j'avais
+l'intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais
+une situation qui ménageait sa dignité, puisqu'il était le
+représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu'il s'éprendrait
+de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un
+mariage fou, absolument fou?
+
+-- Mais le père Fildes dit que celle qu'il a épousée n'était point
+une misérable créature.
+
+-- Elle en était une, puisqu'elle a accepté un mariage nul en
+France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma
+fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi,
+tant qu'il ne se serait pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon
+devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un homme
+comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne
+transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.»
+
+Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis,
+tout de suite il poursuivit:
+
+«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu
+recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le
+rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus
+aujourd'hui ce qu'elles étaient à cette époque. Après treize
+années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de
+cette créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener
+près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changées
+aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis
+malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par
+une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de
+calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon
+fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette femme, à
+laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa
+fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourné
+ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés!
+Qu'il apprenne la vérité, tu le verras accourir.
+
+-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille?
+
+-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille.
+
+-- Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la
+mission par le père Leclerc.
+
+-- Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté
+contrairement à la loi.
+
+-- Mais aux Indes, est-il nul aussi?
+
+-- Je le ferai casser à Rome.
+
+-- Mais sa fille?
+
+-- La loi ne reconnaît pas cette fille.
+
+-- La loi est-elle tout?
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas
+ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que
+j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre,
+affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il
+m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou
+qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais
+pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand
+il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il
+m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses
+soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il
+sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à
+voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le
+faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était
+l'affection que nous avions l'un pour l'autre.
+
+-- Où veux-tu en venir?
+
+-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent
+déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je
+sens.
+
+-- Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour
+peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une
+bonne fille.
+
+-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous
+aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté
+il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui.
+
+-- Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le
+mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de
+l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la
+dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez
+peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle,
+n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari.
+D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est
+aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos
+déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune
+n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la
+lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de
+l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes
+les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas
+une petite moricaude qui l'arrêtera.
+
+-- Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible
+que vous l'imaginez.
+
+-- Une Hindoue.
+
+-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en
+moyenne plus beaux que les Européens.
+
+-- Exagérations de voyageurs.
+
+-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les
+yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la
+physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs
+mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail;
+qu'ils sont appliqués à l'étude...
+
+-- Tu as de la mémoire.
+
+-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces
+livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous
+êtes disposé à le croire.
+
+-- Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas.
+
+-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous
+intéresser à elle, vous attacher à elle...
+
+-- Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris
+d'indignation.
+
+-- Si vous la connaissiez... cette colère s'apaiserait peut-être.»
+
+Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine,
+mais cependant ne lui coupa pas la parole:
+
+«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car
+elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère
+imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus
+charmantes qualités, intelligente, bonne, douce...
+
+-- Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens
+avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette
+femme dont il parle.
+
+-- Il dit qu'il parle d'après les témoignages de tous ceux qui
+l'ont connue; ces témoignages de tous n'ont-ils pas plus
+d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez
+dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille,
+des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi?
+
+-- Ne parle pas contre toi.
+
+-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la
+justice...
+
+-- La justice!
+
+-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon
+ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa
+naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant
+accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d'une profonde
+reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres
+raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son
+coeur.»
+
+Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir,
+et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant:
+
+«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?»
+
+Il se leva d'un mouvement impatient:
+
+«Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme
+je hais sa mère; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent.
+Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcelé, il ne serait pas
+près de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas été tout
+pour lui, quand moi son père, je n'étais rien?»
+
+Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son
+cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu'elle n'avait
+pas encore vu. Tout à coup il s'arrêta devant elle:
+
+«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus
+jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de
+quoi te mêles-tu? Qui t'a chargé de me tenir un pareil discours?»
+
+Un moment interdite, elle se remit:
+
+«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille
+sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de
+votre petite fille.»
+
+Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaçant qu'il ajouta:
+
+«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n'aborde
+jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas
+m'exaspérer.
+
+-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui
+l'étouffaient, certainement j'aurais dû me taire.
+
+-- Tu l'aurais dû d'autant mieux que ce que tu as dit était
+inutile.»
+
+
+XXXVI
+
+Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui
+donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois
+dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux
+journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres,
+une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de
+récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il
+fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une
+des lettres qu'il avait reçues de Londres parlait d'un projet
+d'Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait
+étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople:
+rien ne devait être négligé, même l'impossible, même l'improbable;
+d'ailleurs n'était-ce pas l'improbable qui devenait le
+vraisemblable dans cette existence cahotée?
+
+Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l'exposer à
+toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c'était
+celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée;
+c'était donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des
+mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt.
+
+Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était
+sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui
+s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le
+succès, si on voulait bien leur envoyer une provision
+indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de
+simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague
+promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des
+faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait
+dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus
+qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée.
+
+C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si
+nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas
+M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi:
+
+«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait-
+il toujours.
+
+Et sans se lasser, il répétait les siennes.
+
+Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une
+offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle
+était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer
+les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un
+banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles
+authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de
+novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette
+proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le
+numéro 917.
+
+«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est
+près de nous, le mois de novembre.»
+
+Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était
+maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec
+preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi
+paternelle.
+
+Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient,
+il parla de son fils à ses neveux et à Talouel.
+
+«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles
+d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.»
+
+L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme
+toujours en pareille circonstance on l'amplifia:
+
+«M. Edmond va arriver!
+
+-- Est ce possible?
+
+-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des
+neveux et de Talouel.»
+
+En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez
+Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint;
+au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait
+pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses
+paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait.
+
+Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce
+retour:
+
+«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour
+quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa
+famille, il s'en est créé une autre là-bas.
+
+-- Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela,
+ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que
+la route des Indes en France passe par la Bosnie?»
+
+Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais,
+jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler
+aucune considération sentimentale.
+
+«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait
+à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que
+je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce
+n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.»
+
+Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles
+faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de
+son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à
+s'emballer, le patron.
+
+«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel
+qui parle, c'est le père.»
+
+À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses
+espérances:
+
+«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas
+l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des
+nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront
+sur une piste qu'il sera facile de suivre.»
+
+Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres
+qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une
+explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans
+ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni
+industrie.
+
+«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine.
+
+-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son
+prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble
+vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de
+sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc
+il y aurait séparation entre eux.»
+
+Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il
+s'en fâcha:
+
+«Tu ne dis rien.
+
+-- C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous.
+
+-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses.
+
+-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas
+pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui
+se rapporte à... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à
+vous fâcher.
+
+-- Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu
+admets qu'elles ont pu venir en Bosnie.
+
+-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour
+des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes
+de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les
+dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si
+M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas
+pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné,
+puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées
+de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a
+encore une autre considération que je n'ose pas vous dire,
+précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances.
+
+-- Dis-la quand même.
+
+-- Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans
+mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au
+cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce
+pas?
+
+-- Explique-toi clairement.
+
+-- De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous
+concluez qu'il doit être de retour ici... bientôt.
+
+-- Évidemment.
+
+-- Et cependant on peut ne pas le retrouver.
+
+-- Je n'admets pas cela.
+
+-- Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir... N'est-il
+pas possible qu'il ait disparu?
+
+-- Disparu?
+
+-- S'il était retourné aux Indes... ou ailleurs; s'il était parti
+pour l'Amérique?
+
+-- Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à
+l'absurde.
+
+-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et
+en repoussant les autres on s'expose...
+
+-- À quoi?
+
+-- Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état
+agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de
+Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la
+réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous
+avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des
+palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque
+instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-
+il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si... elle
+n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes
+si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je
+ne peux pas ne pas m'... inquiéter. Cela est si terrible d'être
+frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si
+j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout
+craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt
+rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été
+folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup
+inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever;
+six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela,
+je me dis...»
+
+Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans
+sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait
+qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent.
+
+«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et
+parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y
+a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus
+cela serait injuste.»
+
+Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait,
+n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible
+que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc
+qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se
+passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens
+apportant la réponse de Serajevo.
+
+Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-
+même.
+
+Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son
+banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son
+regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il
+vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la
+grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave,
+avec une attitude compassée.
+
+Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut
+au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était
+d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir
+il s'écria:
+
+«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur?
+
+-- Mauvaises.»
+
+La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista:
+
+«Mais...
+
+-- Mauvaises.»
+
+Puis, changeant tout de suite de sujet:
+
+«M. Vulfran est dans ses bureaux?
+
+-- Sans doute.
+
+-- Je dois l'entretenir tout d'abord.
+
+-- Cependant...
+
+-- Vous comprenez.»
+
+Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses
+regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné
+qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de
+Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion.
+
+Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré
+obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité
+quand il vit ses avances repoussées:
+
+«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en
+s'éloignant les mains dans ses poches.
+
+Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait à
+Maraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet de
+M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour se
+préparer.
+
+Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran,
+cria:
+
+«Entrez!»
+
+Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant:
+
+«Bonjour, monsieur Vulfran.
+
+-- Comment, c'est vous! à Maraucourt!
+
+-- Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé
+jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.»
+
+-- Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût
+prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée.
+
+«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente.
+
+-- Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous
+espérions tous.
+
+-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres?
+
+-- Il semble que ce soit un honnête homme.
+
+-- Il ne sait rien?
+
+-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques...
+malheureusement.
+
+-- Malheureusement!»
+
+C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait.
+
+Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui
+s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il
+passait: la surprise, l'inquiétude.
+
+«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de
+novembre? dit-il.
+
+-- On n'en a plus.
+
+-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel
+caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles?
+
+-- Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de
+France à Serajevo.
+
+-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes.
+
+-- En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme...
+photographe.
+
+-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de
+photographie?
+
+-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il
+voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille.
+Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la
+ville...»
+
+Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du
+bureau de M. Vulfran.
+
+«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera
+plus vite fait.
+
+-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé
+comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch.
+Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...»
+
+Il consulta de nouveau ses papiers:
+
+«... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade à un village situé
+entre ces deux villes.
+
+-- Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!»
+
+Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête
+aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui.
+
+«Vous êtes un homme de grande force...
+
+-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils....
+
+-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le
+sept novembre... M. Edmond... est mort à Bousovatcha d'une
+congestion pulmonaire.
+
+-- C'est impossible!
+
+-- Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en
+recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le
+consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran
+Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans,
+n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces
+renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré
+tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre
+consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort
+certaine.»
+
+Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son
+fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant
+sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine
+affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort.
+
+Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui
+jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il
+pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient
+dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir.
+
+Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois.
+
+«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir?
+
+Tous trois répondirent en même temps.
+
+«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel,
+arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on
+affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service
+sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy,
+Hercheux, Bacourt et Flexelles.
+
+-- Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux.
+
+Mais il les arrêta:
+
+«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.»
+
+Tout le monde sortit, Perrine seule resta.
+
+«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran.
+
+Elle répondit dans un sanglot.
+
+«Rentrons au château.»
+
+Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et
+ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des
+ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le
+village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun
+en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet
+écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire
+marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête
+a brisé par le milieu de son tronc.
+
+Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse
+encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à
+l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole,
+combien profondément il était atteint.
+
+Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya:
+
+«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne
+n'entre, que personne ne me parle.»
+
+Comme elle allait sortir:
+
+«Et je me refusais à te croire!
+
+-- Si vous vouliez me permettre...
+
+-- Laisse-moi», dit-il rudement.
+
+
+XXXVII
+
+Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car
+successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas
+Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et
+Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de
+Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs
+enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond.
+D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se
+surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à
+jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres
+habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son
+énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre
+si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux
+mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit
+borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux
+familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut
+possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on
+voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits
+d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre?
+
+Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et
+aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni
+l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir
+besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet
+dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa
+soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient
+les maîtres.
+
+Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour
+qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les
+dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en
+fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des
+glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle
+le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère,
+accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les
+membres de la famille prenaient place dans les autres voitures.
+
+Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied
+le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite.
+
+Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son
+linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du
+village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches,
+c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui
+buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le
+long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur
+porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les
+cours. Personne n'assisterait-il donc au service?
+
+En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir
+entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la
+famille; çà et là se montraient les autorités du village, les
+fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares
+étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette
+journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux
+cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à
+celles de leur patron.
+
+Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle
+n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de
+Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil.
+
+«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui
+pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?»
+
+Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni
+Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant
+combien elle était bouleversée.
+
+À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme
+Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut
+répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille.
+
+«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice.
+
+-- Mais oui.
+
+-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.»
+
+Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et
+elle dut suivre la conversation de l'institutrice.
+
+«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever,
+s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé
+qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est
+que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour
+lui d'être aveugle.
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie.
+C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses
+ouvriers à son malheur.
+
+--Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai.
+
+-- Au moins il ne l'a pas vu.
+
+-- Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le
+silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des
+cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les
+oreilles il reconstitue bien des choses.
+
+-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas
+besoin, le pauvre homme; et cependant...»
+
+Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme
+elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait,
+elle ajouta:
+
+«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez-
+vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de
+s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-
+mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut
+le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité...»
+
+Elle baissa la voix:
+
+«... Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les
+ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout;
+et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez:
+n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que
+M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour
+ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il
+n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel
+bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui
+serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il
+en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions
+pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons.»
+
+Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation
+d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce
+qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la
+bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une
+affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui
+semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait
+de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis
+une grande confiance.
+
+En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter.
+
+«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit
+Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre
+place à la table de la famille.
+
+-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi.
+
+-- Alors rentrez.»
+
+Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas
+besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car
+Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant
+de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où
+personne ne devait entrer:
+
+«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec
+la famille.
+
+-- Elle reste, la famille?
+
+-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde
+part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses
+parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons
+devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider.
+
+-- Que puis-je?
+
+-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il
+vous aime bien.
+
+-- Il m'aime!
+
+-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.»
+
+Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le
+déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans
+que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le
+coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se
+tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure
+habituelle.
+
+«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le
+mieux: le travail c'est sa vie.»
+
+Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva
+dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit
+paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui,
+silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait
+été mauvaise.
+
+«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et
+faible comme celle d'un enfant malade.
+
+Elle s'avança vivement:
+
+«Me voilà, monsieur.
+
+-- Montons en voiture.»
+
+Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis
+en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne
+prononça pas un mot.
+
+Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir
+et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement:
+
+«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il
+d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux.
+
+-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce
+que je devais venir.
+
+-- C'est ce que je voulais dire...»
+
+M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se
+faisant conduire par elle à son cabinet.
+
+Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était
+volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se
+faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était
+sourd ou endormi.
+
+Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle
+devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait
+sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les
+grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre,
+en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication
+courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on
+faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la
+baisse?
+
+Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une
+méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de
+rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et
+développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait
+connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne
+voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on
+apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément
+le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se
+prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et
+toujours la discussion aboutissait.
+
+Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun
+expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint
+le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que
+celui-ci produisit, ce fut un doute:
+
+«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons
+pour, mais il y en a de bien fortes contre.»
+
+Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une
+règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du
+maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de
+se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait
+appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce
+qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son
+opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait
+était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout
+devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait
+absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il
+acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre
+souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un
+autre monde que celui des affaires.
+
+Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut
+au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus
+complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que
+les yeux restaient attachés sur lui.
+
+On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du
+regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la
+réalité?
+
+Enfin il leva le bras, et dit:
+
+«Je vous avoue que je ne sais que décider.»
+
+Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là!
+
+Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait
+indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté.
+
+Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient
+maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres,
+particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se
+trahir.
+
+Il dit encore:
+
+«Nous verrons plus tard.»
+
+Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans
+échanger ses réflexions.
+
+Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle
+n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de
+ses employés, et garda son attitude accablée.
+
+Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu
+rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses
+pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que
+son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni
+écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de
+maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir
+sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il
+suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans
+chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les
+échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les
+lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et
+l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de
+sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le
+sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un
+chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se
+rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se
+faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se
+faisait.
+
+Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout
+paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela
+était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait
+envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait.
+
+Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix
+forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience
+de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il
+dit:
+
+«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc
+fait pour que vous m'abandonniez?»
+
+Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine,
+que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer
+toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait.
+C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait
+faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire
+qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la
+Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas,
+comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par
+sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré
+de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si
+sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration
+supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce
+qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait
+toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé.
+Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce
+qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se
+réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le
+voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette
+réunion; et son fils était mort.
+
+Alors quoi?
+
+Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé.
+
+Qu'avait-il été?
+
+Qu'était-il?
+
+Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait
+cru être, pourquoi ne l'était-il plus?
+
+
+XXXVIII
+
+Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents
+de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se
+produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine
+retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des
+usines à Talouel triomphant.
+
+Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale
+ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus
+qu'elle qui inquiéta le médecin.
+
+Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui
+avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à
+s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été
+moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait
+souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de
+chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal
+renseignée.
+
+«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais
+M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.»
+
+Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château
+donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait
+volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui
+d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même:
+
+«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique
+morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas
+cassé.»
+
+Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était
+même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs
+fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état
+général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait.
+Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit
+intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et
+dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la
+tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait
+pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort,
+qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également
+redouter.
+
+Mais comment la provoquer?
+
+C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette
+question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne
+vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait
+gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à
+Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour,
+le matin et le soir:
+
+«Décidez pour le mieux.»
+
+Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine
+s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop
+habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune
+mesure que le patron n'eût pas prise lui-même.
+
+Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le
+conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin
+se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent
+aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et
+arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des
+directeurs.
+
+«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.»
+
+Combien de temps cela durerait-il?
+
+Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et
+qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux
+cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise.
+
+«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.»
+
+La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement.
+
+«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose?
+
+-- Un tourbillon de fumée noire.
+
+-- De quel côté?
+
+-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me
+reconnaître.
+
+-- À droite, ou à gauche?
+
+-- Plutôt à gauche.»
+
+À gauche, c'était vers l'usine.
+
+«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle.
+
+-- Non, seulement va vite.»
+
+En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme
+ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de
+peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où
+s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village,
+et non de l'usine.
+
+Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien.
+
+Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se
+faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux
+environs de l'usine.
+
+«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle.
+
+-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran.
+
+Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il
+n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu.
+
+Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés:
+
+«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu
+n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.»
+
+La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop
+petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable
+chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour,
+aux environs des écoles.
+
+«Allons-y», dit M. Vulfran.
+
+Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on
+voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus
+des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant
+d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux,
+qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran
+descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes.
+Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque
+en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux.
+
+«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est
+entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants,
+cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les
+décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait
+pas.
+
+-- Comment le feu a-t-il pris?
+
+-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les
+enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a
+commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a
+fait autant, oubliant ceux au berceau.»
+
+Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran
+voulut se diriger de ce côté.
+
+«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants
+asphyxiés qui les pleurent.
+
+-- Qui sont-elles?
+
+-- Des ouvrières des usines.
+
+-- Il faut que je leur parle.»
+
+Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle
+devait le conduire.
+
+Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la
+cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison
+effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets
+d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des
+crépitements.
+
+D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils
+avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé
+de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs
+enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles,
+qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors
+reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui
+un bras menaçant:
+
+«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on
+s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh!
+mon pauvre petit!»
+
+Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots.
+
+Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry:
+
+«Vous aviez raison; allons-nous-en.»
+
+Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de
+l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran
+que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été
+retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés
+dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement
+que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au
+lendemain.
+
+Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine
+était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à
+adresser la parole à M. Vulfran:
+
+«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un
+frémissement de voix, qui trahissait son émotion.
+
+-- Pourquoi irais-je?
+
+-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous
+puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme.
+
+-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils?
+
+-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez
+à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui
+serait comprise.
+
+-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat.
+
+-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela
+vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même
+point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur
+cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe
+peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque
+d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la
+même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont
+on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami
+des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de
+soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de
+soulager leur douleur... en la partageant!»
+
+Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui
+semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant
+même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle
+reprendrait ce sujet.
+
+Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au
+château, M. Vulfran s'arrêta:
+
+«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais
+de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable;
+j'y assisterai.»
+
+Talouel eut un haut-le-corps.
+
+«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront
+se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand
+malheur que cet incendie.
+
+-- Nous n'en sommes pas responsables.
+
+-- Directement, non.»
+
+Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin,
+après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec
+les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry:
+
+«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense?
+
+-- Non, monsieur.
+
+-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit
+là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est
+fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et
+par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien
+à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette
+crèche dans tous ses détails: construction, chauffage,
+ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous
+demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré.
+Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il
+vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert
+une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un
+malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je
+compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille
+responsabilité.»
+
+Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait
+raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut
+interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque:
+
+«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon
+nom et au nom des populations de ce pays, service considérable,
+d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire,
+mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice
+considérable aussi: voici ce dont il s'agit.»
+
+Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour
+prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après
+avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme
+d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une
+tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux
+communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles,
+avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à
+perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que
+l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute
+confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre.
+
+Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie,
+mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme
+l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice:
+
+«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que
+l'enseignement.
+
+--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais
+leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce
+sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la
+refusiez pas.
+
+-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes
+convenances personnelles... Après tout je me prendrai moi-même
+pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin
+d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de
+tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer,
+pénétré de gratitude, d'admiration...
+
+-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il
+faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle,
+car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé
+dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté
+étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que
+quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir.
+
+-- Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si
+vous vouliez encore en faire un.
+
+-- Pour aller où?
+
+-- Quelque part où je vous conduirais ce soir.
+
+-- Alors, tu ne doutes de rien.
+
+-- Ah! si je ne doutais de rien!
+
+-- Est-ce de moi que tu doutes?
+
+-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun
+rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous
+conduire quelque part ce soir.
+
+-- Mais où veux-tu me conduire ce soir?
+
+-- En un endroit où votre présence pendant quelques minutes
+seulement peut produire des résultats extraordinaires.
+
+-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux?
+
+-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite
+serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à
+craindre de gagner froid, laissez-vous décider.
+
+-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit
+Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une
+forme un peu... bizarre et enfantine.
+
+-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce
+soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition?
+
+-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.»
+
+Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais
+sans décider Perrine à s'expliquer.
+
+«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité?
+
+-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas
+déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui
+peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les
+regrets de ce que vous espériez hier?
+
+_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais
+à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que
+le passé, puisqu'il est vide.
+
+-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui
+des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense
+souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien
+tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a
+qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est
+soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à
+ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas,
+qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir,
+n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous
+sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot
+que celui-là.»
+
+La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran
+demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le
+retarda tant qu'elle put.
+
+Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit
+était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard,
+mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le
+ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent
+endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes,
+pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait
+des barrages de la rivière.
+
+Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit,
+et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme
+avec ses yeux.
+
+«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment.
+
+-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous
+le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous
+guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à
+monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai
+une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous
+voudrez rester, une minute ou deux.
+
+-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas?
+
+-- Vous n'avez pas besoin de voir.
+
+-- Alors pourquoi venir?
+
+-- Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que
+nous fassions du bruit en marchant.»
+
+Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans
+la cour intérieure, un éclair lui montra l'entrée de l'escalier.
+Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé,
+attira doucement M. Vulfran et referma la porte.
+
+Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre,
+suffocant.
+
+Une voix empâtée dit:
+
+«Qu'est-ce qui est là?»
+
+Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre.
+
+La même voix continua:
+
+«Couche-té don la Noyelle.»
+
+Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu'il
+voulait sortir.
+
+Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure
+de voix les accompagnait.
+
+Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole:
+
+«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as
+couché la première nuit de ton arrivée ici?
+
+-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de
+Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos
+ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez,
+respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous
+voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.»
+
+
+XXXIX
+
+Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un
+temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et
+désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle.
+
+Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne
+ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente.
+
+À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise
+tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline,
+tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les
+usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent
+maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air,
+en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers
+des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas
+Maraucourt.
+
+C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la
+contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de
+temps qui s'est écoulé.
+
+Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien
+sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si,
+arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à
+continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement
+réglé.
+
+Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où
+autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux
+garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée
+quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la
+façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran
+a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures
+croulantes.
+
+Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette
+que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il
+ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses
+ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes
+de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez
+celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche
+dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés
+gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs
+garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient
+vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe
+et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à
+les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au
+lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop
+tard.
+
+Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup
+plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe
+de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des
+logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines,
+des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires,
+hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le
+même procédé d'expropriation que pour la crèche.
+
+Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons
+appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible,
+au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait
+appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un
+langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi:
+
+«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans
+lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises
+conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on
+attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent
+tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai
+donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels
+j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une
+chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même
+temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en
+restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou
+de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous
+voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur
+emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est
+dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes
+constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à
+onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.
+
+Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres
+toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur
+propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes
+toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des
+maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu,
+et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans
+lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à
+l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de
+loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.
+
+Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement
+surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de
+Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de
+M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient
+jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette
+partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été
+retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à
+son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou
+de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une
+apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de
+jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des
+appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs
+à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des
+mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour
+vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des
+musiciens.
+
+C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait
+aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des
+autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles,
+M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à
+Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu
+de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations
+générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple
+bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir,
+s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en
+ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence
+qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux
+divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc,
+de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le
+fait pardonner.
+
+Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés,
+ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et
+même une sorte d'agitation.
+
+Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les
+boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce
+pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire
+concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les
+mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de
+leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même
+que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient
+insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de
+la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits
+commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des
+cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par
+les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les
+poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc
+pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le
+pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu
+de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc
+imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but
+que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre
+d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions
+s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire,
+et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était
+pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades.
+
+Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces
+réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques.
+Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne
+serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa
+faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle
+voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne
+pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient
+concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce
+qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement
+gaspillé, ce n'était pas le sien.
+
+Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette
+colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque
+instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la
+réconfortaient.
+
+Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son
+côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire
+à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à
+l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour
+qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait
+que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité
+augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était
+pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien
+vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou
+l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration
+nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de
+«supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la
+réaliser.
+
+Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine,
+c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et
+des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le
+conseil de surveillance de ses différentes fondations.
+
+En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie
+morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à
+son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle
+qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une
+personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine,
+disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran
+serait devenu.»
+
+Mlle Belhomme n'avait pas eu à changer de manières, mais elle
+était fière d'elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait
+quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais
+sentiments, bien qu'elle s'avouât que leur expression n'en fût
+peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève».
+
+Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se
+faisait, pour n'être pas en accord avec cette jeune fille, à
+laquelle il n'avait pas tout d'abord prêté attention, mais qui
+bien vite avait pris une si grande importance dans la maison,
+qu'il n'était plus qu'un instrument entre ses mains.
+
+«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons
+ouvrières.
+
+-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le
+_Working men's club Union_.
+
+-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les
+cercles ouvriers.»
+
+Et Fabry partait, étudiait ce qu'on lui avait indiqué, tout en ne
+négligeant rien de ce qu'il trouvait intéressant, puis au retour,
+après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les
+plans qu'exécutaient sous sa direction l'architecte et les
+conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu
+le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces
+discussions, jamais elle n'y mêlait son mot, mais elle y
+assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas
+comprendre qu'elle les préparait, les inspirait, et qu'en somme
+c'était la semence qu'elle avait jetée dans l'esprit ou dans le
+coeur du maître, qui germait et portait ses fruits.
+
+Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne
+méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs
+conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils
+savaient très justement peser l'influence qu'elle exerçait, et ce
+n'était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté
+qu'elle fût des leurs:
+
+«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières.
+
+-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce
+qu'elle est?»
+
+Il n'eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer
+quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées
+auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers.
+
+Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour
+une enquête dont M. Vulfran n'avait pas parlé à Perrine, et qu'il
+avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il
+avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques
+mots:
+
+«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.»
+
+Il était midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement
+à l'habitude avait provoqué l'impatience de M. Vulfran,
+d'ordinaire plus calme.
+
+Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était
+rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il
+allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter.
+
+«Il est étrange que Fabry n'arrive pas.
+
+-- Le train aura eu du retard.»
+
+Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre
+d'où elle eût voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins
+et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eût
+connaissance; avec une activité plus qu'ordinaire les jardiniers
+achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs,
+tandis que d'autres emportaient les plantes rares disséminées sur
+les pelouses; les grilles d'entrée étaient grandes ouvertes, et
+au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de
+drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer.
+
+Tout à coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre,
+et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne
+recevrait personne.
+
+Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche
+habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir,
+petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font
+perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire
+volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres
+n'avaient plus la même valeur.
+
+Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des
+entailles, c'est-à-dire celui qui vient de Picquigny:
+
+«Voilà Fabry», dit-il d'une voix qui parut altérée, anxieuse et
+heureuse à la fois.
+
+En effet, c'était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet:
+lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le
+regard qu'il jeta tout d'abord à Perrine la troubla sans qu'elle
+sût pourquoi:
+
+«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il.
+
+-- Vous arrivez, c'est l'essentiel.
+
+-- Ma dépêche vous a prévenu.
+
+-- Votre dépêche, trop courte et trop vague, m'a donné des
+espérances; ce sont des certitudes qu'il me faut.
+
+-- Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer.
+
+-- Alors parlez, parlez vite.
+
+-- Le dois-je devant mademoiselle?
+
+-- Oui, si elles sont ce que vous dites.
+
+C'était la première fois que Fabry, rendant compte d'une mission,
+demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'état de
+trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que
+rendre plus violent encore l'émoi que les paroles de M. Vulfran et
+de Fabry, leur agitation à l'un et à l'autre, le frémissement de
+leurs voix, avaient provoqué en elle.
+
+-- Comme, l'avait bien prévu l'agent que vous aviez chargé de
+faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine,
+la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était
+venue à Paris; là, en compulsant les actes de décès, on a trouvé
+au mois de juin de l'année dernière un acte au nom de Marie
+Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une
+expédition de l'acte.
+
+Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran.
+
+«Voulez-vous que je vous la lise?
+
+-- Avez-vous vérifié les noms?
+
+-- Assurément.
+
+-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez.
+
+-- Je ne m'en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j'ai
+voulu interroger le propriétaire de la maison dans laquelle elle
+est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont
+assisté à la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues
+appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est à la
+fatigue, à l'épuisement, à la misère qu'elle a succombé; de même
+j'ai vu le médecin qui l'a soignée, le docteur Cendrier qui
+demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer à
+l'hôpital, mais elle a refusé de se séparer de sa fille. Enfin,
+pour compléter mon enquête, ils m'ont envoyé rue du Château-des-
+Rentiers chez une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que
+j'ai rencontrée hier seulement au moment où elle rentrait de la
+campagne.
+
+Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant vers
+Perrine qu'il salua respectueusement:
+
+«J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.»
+
+Depuis un moment déjà Perrine s'était levée, et elle regardait,
+elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux.
+
+Fabry continua:
+
+«Fixée sur l'identité de la mère, il me restait à savoir ce
+qu'était devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en
+me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de
+Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvée par son
+âne.
+
+«Et toi, s'écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait
+de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne
+s'est pas fait connaître, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux
+descendre dans le coeur d'une jeune fille...?»
+
+Elle fit quelques pas vers lui.
+
+Il continua:
+
+«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...?
+
+-- Mon Dieu!
+
+-- Ceux de son grand-père.»
+
+
+XL
+
+Fabry s'était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la
+petite-fille.
+
+Mais ils étaient si émus qu'ils restaient les mains dans les mains
+sans parler, n'échangeant que des mots de tendresse:
+
+«Ma fille, ma chère petite-fille!
+
+-- Grand-papa!»
+
+Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les
+bouleversait, il l'interrogea:
+
+«Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître? demanda-t-il.
+
+-- Ne l'ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous
+m'avez dit un jour, le dernier où j'ai fait allusion à maman et à
+moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces
+misérables».
+
+-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille?
+
+-- Si cette fille s'était présentée franchement devant vous, ne
+l'auriez-vous pas chassée sans vouloir l'entendre?
+
+-- Qui sait ce que j'aurais fait!
+
+-- C'est alors que j'ai décidé de ne me faire connaître que le
+jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait
+aimer.
+
+-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas à chaque instant
+des preuves de mon affection?
+
+-- Était-elle celle d'un père? je n'osais le croire.
+
+-- Et il a fallu que, mes soupçons s'étant précisés après des
+luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que
+des doutes que tu m'aurais épargnés en parlant plus tôt, j'emploie
+Fabry pour t'obliger à te jeter dans mes bras!
+
+-- La joie de l'heure présente ne prouve-t-elle pas qu'il était
+bon qu'il en fût ainsi?
+
+-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as
+caché, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu
+pouvais satisfaire...
+
+-- En me découvrant.
+
+-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo?
+Comment était-il photographe?
+
+-- Ce qu'a été notre vie dans l'Inde, vous pouvez...»
+
+Il l'interrompit:
+
+«Dis-moi tu; c'est à ton grand-père que tu parles, non plus à
+M. Vulfran.
+
+-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu'a été
+cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux
+plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu'était le courage
+de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de
+lui sans te parler d'elle...
+
+-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en
+me disant son refus d'entrer à l'hôpital où elle aurait peut-être
+été sauvée, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas ému.
+
+-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras.
+
+-- Tu me parleras d'elle.
+
+-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe
+donc là-dessus. Nous avions quitté l'Inde pour revenir en France,
+quand, arrivé à Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporté. Il
+lui fut volé par des gens d'affaires. Je ne sais comment.»
+
+M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce
+comment.
+
+«N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partîmes
+pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes,
+papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des
+portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne,
+Palikare, qui m'a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par
+terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en
+faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes,
+où le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans
+lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t'ai
+dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à
+ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand
+il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous
+gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les
+décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes-
+nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des
+étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver,
+jusqu'à Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est
+morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard
+aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.»
+
+Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins
+passaient dans l'air.
+
+«Qu'est-ce que cela?» demanda M. Vulfran.
+
+Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient
+noires d'ouvriers endimanchés, d'hommes, de femmes, d'enfants au-
+dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de
+cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les
+masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle,
+la route, les prairies, s'élevait cette rumeur qui avait surpris
+M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand
+qu'en fût l'intérêt.
+
+«Qu'est-ce donc? répéta-t-il.
+
+-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers
+de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant
+ainsi de ce que tu as fait pour eux.
+
+-- Ah! vraiment, ah! vraiment!»
+
+Il vint à la fenêtre comme s'il pouvait les voir, mais il fut
+reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en
+se propageant devint formidable.
+
+«Mon Dieu! qu'ils pourraient être terribles s'ils étaient contre
+nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces
+masses qu'il commandait.
+
+-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux.
+
+-- Et c'est à toi que cela est dû, petite-fille; qu'il y a loin
+d'aujourd'hui au service célébré à la mémoire de ton père dans
+notre église vide!
+
+-- Voici l'ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil:
+je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu
+domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun
+des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom
+de tous, le vieux père Gathoye t'adressera un petit discours.
+
+À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule.
+
+«Veux-tu me donner la main?» dit-elle.
+
+Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit;
+alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le
+perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de
+chanvre, s'avança seul à quelques pas de ses camarades pour
+débiter sa harangue qu'on lui avait fait répéter dix fois depuis
+le matin:
+
+Monsieur Vulfran, c'est pour vous féliciter que ... c'est pour
+vous féliciter que ...»
+
+Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui
+voyait ses gestes éloquents crut qu'il débitait son discours.
+
+Après quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha
+plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il
+peignait son chanvre, il dit:
+
+«Voilà la chose: j'avais un discours à vous dire, mais je peux pas
+en retrouver un mot, ce que ça m'ennuie pour vous! enfin c'est
+pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon
+coeur.»
+
+Il leva la main solennellement:
+
+«Je le jure, foi de Gathoye.»
+
+Pour être incohérent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran,
+qui était dans un état d'âme où l'on ne s'arrête pas aux paroles;
+la main toujours appuyée sur l'épaule de Perrine il s'avança
+jusqu'à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une
+tribune où la foule le voyait:
+
+«Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitié me
+causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez
+dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de
+retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous
+la connaissez, vous l'avez vue à l'oeuvre, soyez sûrs qu'elle
+continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et
+dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de
+bonnes mains.»
+
+Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en
+défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva,
+et, la présentant à la foule, il l'embrassa.
+
+Alors il s'éleva une acclamation poussée et répétée pendant
+plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes,
+d'enfants; puis, comme l'ordre de la fête avait été bien réglé,
+aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux
+patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence.
+
+«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine.
+
+Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses:
+celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent
+féliciter leur «cousine».
+
+«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se
+joindre à eux, et qui d'autre part tenait à ne pas perdre de temps
+pour faire sa cour à l'héritière des usines, je l'avais toujours
+supposé.»
+
+Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la
+santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait
+mieux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, ne toussant plus,
+n'étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au
+contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que
+tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de
+nouveau.
+
+Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé:
+
+«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma
+petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en
+état de supporter l'opération.
+
+-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez
+peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous
+jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaîtront,
+et l'opération pourra se faire avec toutes chances de succès.»
+
+Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après
+l'anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un
+état général assez bon pour autoriser l'opération qui, si elle
+n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de
+sérieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre
+obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la
+sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable
+pour permettre l'opération, et l'on décidait de la pratiquer avec
+iridectomie, c'est-à-dire excision d'une partie de l'iris.
+
+Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa:
+
+«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d'avoir le courage
+de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce
+très douloureux?
+
+-- La cocaïne atténuera la douleur.»
+
+L'opération faite, le patient ne recouvra pas la vue
+instantanément, et cinq ou six jours s'écoulèrent avant que ne
+commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un
+bandeau compressif.
+
+Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces
+journées d'attente, malgré les assurances favorables de l'oculiste
+resté au château pour pratiquer lui-même les pansements
+nécessaires; mais l'oculiste n'était pas tout: que se passerait-il
+si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux,
+un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre?
+
+Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l'avaient accablée
+pendant la maladie de son père et de sa mère. N'aurait-elle donc
+retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore
+rester seule au monde?
+
+Le temps s'écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut
+autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux
+rideaux fermés, de son oeil opéré.
+
+«Ah! si j'avais eu des yeux, s'écria-t-il après l'avoir
+contemplée, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue
+pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n'avoir pas retrouvé
+ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en
+disant qu'il l'avait «supposé».
+
+Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait
+pas qu'il éprouvât des émotions, ni qu'il toussât, ni qu'il eût
+des palpitations.
+
+«Plus tard».
+
+Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un
+bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce
+fut seulement le trente-cinquième que l'oculiste, revint de Paris
+pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la
+lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les
+choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le
+riche M. Vulfran c'eût été naïveté de ne pas pousser les soins à
+l'extrême, et de ne pas multiplier les voyages.
+
+Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa
+petite-fille, c'était de sortir pour visiter ses travaux; mais
+cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux
+retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux
+glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être
+conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il
+importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans
+vent et sans froid.
+
+Enfin il s'en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un
+ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays,
+et après le déjeuner Perrine donna l'ordre à Bastien de faire
+atteler Coco au phaéton.
+
+«Tout de suite, mademoiselle.»
+
+Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de
+Bastien, mais elle n'y prêta pas autrement attention, occupée
+qu'elle était à habiller son grand-père de façon qu'il ne fût
+exposé à n'avoir ni froid, ni chaud.
+
+Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et
+ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des
+yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche,
+quand un formidable braiment lui fit tourner la tête.
+
+Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne
+ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots
+brillants, habillé d'un beau harnais jaune avec des houppettes
+bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir
+vers Perrine malgré le groom qui le retenait.
+
+«Palikare!»
+
+Et elle lui sauta à la tête en l'embrassant.
+
+«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise!
+
+-- Ce n'est pas à moi que tu la dois, c'est à Fabry qui l'a
+racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce
+cadeau à leur ancienne camarade.
+
+-- M. Fabry est un bon coeur.
+
+-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n'est pas venue à tes
+cousins. Il m'en est venu une aussi à moi, qui a été de commander
+à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans
+quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton
+n'est pas son affaire.»
+
+Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides:
+
+«Par où commençons-nous?
+
+-- Comment par où? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai
+pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d'où tu es partie?»
+
+Elle était telle que Perrine l'avait quittée l'année précédente,
+avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût
+touché, respectée même par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter à
+son caractère.
+
+«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'à deux pas d'un grand centre
+ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie
+sauvage!
+
+-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici,
+dans la vie civilisée, je n'avais droit à rien; j'ai souvent pensé
+à cela.»
+
+Après l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour
+la crèche de Maraucourt.
+
+Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et
+arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans
+l'entrée, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles:
+le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des
+berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat
+où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut
+surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution
+et l'emploi de larges portes vitrées, l'architecte avait réalisé
+le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une
+véritable maison de verre où les mères vissent de la première
+salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas
+entrer.
+
+Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se
+précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu'ils
+avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois,
+une poule, une poupée.
+
+«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran.
+
+-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée,
+adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui
+sache si bien les faire jouer.
+
+-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez,
+que c'était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est
+nécessaire à nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus
+belle encore, c'est de savoir créer ce qui est nécessaire aux
+besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l'a fait.
+Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chère demoiselle: bâtir
+des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de
+la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la résout;
+j'espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne
+sommes qu'à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.»
+
+Quand ils revinrent dans la salle d'entrée, une femme finissait
+d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à
+M. Vulfran:
+
+«Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel éfant?
+
+-- Mais... oui, c'est un bel enfant.
+
+-- Eh ben, il est ben à vous.
+
+-- Vraiment?
+
+-- J'en ai déjà eu trois, que j'ai perdus; à qui doit-il de vivre
+celui-là? Vous voyez s'il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et
+votre chère fille!»
+
+Après la crèche ce fut la tour d'une maison ouvrière, puis de
+l'hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils
+allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur
+la route Palikare trottait joyeux, fier d'être conduit par sa
+petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la
+Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser,
+-- caresse à laquelle il répondait par des mouvements d'oreilles
+tout à fait éloquents pour qui savait les traduire.
+
+Dans ces villages les constructions n'étaient pas aussi avancées
+qu'à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait
+fixer l'époque de leur achèvement.
+
+La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant
+l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline à
+l'autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se
+montraient des toits neufs à l'entour des hautes cheminées qui
+vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main:
+
+«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par
+la fièvre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais
+pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de
+toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons
+pas autre chose. Et j'ai idée que nous pourrons rencontrer l'homme
+de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en
+famille.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] On trouvait également cette orthographe du mot dans la
+deuxième moitié du XIXe siècle. [NdC]
+ [2] La forme féminine _maline_, utilisée, par exemple, au
+XVIe, est restée jusqu'à nos jours dans la prononciation vulgaire
+et dans les patois. [NdC]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13793 ***