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diff --git a/13793-0.txt b/13793-0.txt new file mode 100644 index 0000000..2d682fe --- /dev/null +++ b/13793-0.txt @@ -0,0 +1,14192 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13793 *** + +Hector Malot + +EN FAMILLE +(1893) + + + +Table des matières + +TOME PREMIER +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +TOME SECOND +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL + + + +TOME PREMIER + + +I + +Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords +de la porte de Bercy étaient encombrés, et sur le quai, en quatre +files, les voitures s'entassaient à la queue leu leu: haquets +chargés de fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes +de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de +juin, attendaient la visite de l'octroi, pressés d'entrer dans +Paris à la veille du dimanche. + +Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une +d'aspect bizarre avec quelque chose de misérablement comique, +sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d'un +léger châssis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton +bitumé, le tout porté sur quatre roues basses. + +Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si +déteinte, salie, usée, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'à des +probabilités à cet égard, de même qu'il fallait se contenter d'à +peu près si l'on voulait déchiffrer les inscriptions effacées qui +couvraient ses quatre faces: l'une, en caractères grecs, ne +laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caractères +grecs]; celle au-dessous semblait être de l'allemand: _graphie_; +une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraîche et française, +celle-là: PHOTOGRAPHIE, était évidemment la traduction de toutes +les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les +divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roulé avant +d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris. + +Était-il possible que l'âne qui y était attelé l'eût amenée de si +loin jusque-là? + +Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il était maigre, +épuisé, vidé; mais, à le regarder de plus près, on voyait que cet +épuisement n'était que le résultat des fatigues longuement +endurées dans la misère. En réalité, c'était un animal robuste, +d'assez grande taille, plus haute que celle de notre âne d'Europe, +élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les +poussières des routes qui le salissaient; des lignes noires +transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si +fatigué qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tête haute d'un air +volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la +voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les +unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais +qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, +coupés le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le défendre +du soleil et des mouches. + +Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une +petite fille de onze à douze ans qui le surveillait. + +Son type était singulier: d'une certaine incohérence, mais sans +rien de brutal dans un très apparent mélange de race. Au contraire +de l'inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le +visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, +futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans l'affaissement +du repos le corps s'était abandonné; il avait les mêmes grâces que +la tête, à la fois délicates et nerveuses; les épaules étaient +souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée +de couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les +jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques; +mais la misère de l'existence n'enlevait cependant rien à la +fierté de l'attitude de celle qui la portait. + +Comme l'âne se trouvait placé derrière une haute et large voilure +de foin, la surveillance en eût été facile si de temps en temps il +ne s'était pas amusé à happer une goulée d'herbe, qu'il tirait +discrètement avec précaution, en animal intelligent qui sait très +bien qu'il est en faute. + +«Palikare, veux-tu finir!» + +Aussitôt il baissait la tête comme un coupable repentant, mais dès +qu'il avait mangé son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses +oreilles, il recommençait avec un empressement qui disait sa faim. + +À un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la +quatrième ou cinquième fois, une voix sortit de la voiture, +appelant: + +«Perrine!» + +Aussitôt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la +voiture, où une femme était couchée sur un matelas si mince qu'il +semblait collé au plancher. + +«As-tu besoin de moi, maman? + +-- Que fait donc Palikare? + +-- Il mange le foin de la voiture qui nous précède. + +-- Il faut l'en empêcher. + +-- Il a faim. + +-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient +pas; que répondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se +fâchait? + +-- Je vais le tenir de plus près. + +-- Est-ce que nous n'entrons pas bientôt dans Paris? + +-- Il faut attendre pour l'octroi. + +-- Longtemps encore? + +-- Tu souffres davantage? + +-- Ne t'inquiète pas; l'étouffement du renfermé; ce n'est rien», +dit-elle d'une voix haletante, sifflée plutôt qu'articulée. + +C'étaient là les paroles d'une mère qui veut rassurer sa fille; en +réalité elle se trouvait dans un état pitoyable, sans respiration, +sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas dépassé vingt-six +ou vingt-sept ans, au dernier degré de la cachexie; avec cela des +restes de beauté admirables, la tête d'un pur ovale, des yeux doux +et profonds, ceux même de sa fille, mais avivés par le souffle de +la maladie. + +«Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine. + +-- Quoi? + +-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je +reviendrais tout de suite. + +-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne près +de Palikare et fais en sorte de l'empêcher de voler ce foin. + +-- Cela n'est pas facile. + +-- Enfin veille sur lui.» + +Elle revint à la tête de l'âne, et comme un mouvement se +produisait, elle le retint de façon qu'il restât assez éloigné de +la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre. + +Tout d'abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais +elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors +il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et +voulut bien se tenir tranquille. + +N'ayant plus à s'occuper de lui, elle put s'amuser à regarder ce +qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches +et des remorqueurs sur la rivière; le déchargement des péniches au +moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de +fer au-dessus d'elles et prenaient, comme à la main, leur +cargaison pour la verser dans des wagons quand c'étaient des +pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai +quand c'étaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont +du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de +Paris qu'on devinait dans une brume noire plutôt qu'on ne le +voyait; enfin près d'elle, sous ses yeux, le travail des employés +de l'octroi qui passaient de longues lances à travers les voitures +de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les +perçaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite +tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient quelques +gouttes qu'ils crachaient aussitôt. + +Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s'y intéressait si +bien, que le temps passait, sans qu'elle en eût conscience. + +Déjà un gamin d'une douzaine d'années qui avait tout l'air d'un +clown, et appartenait sûrement à une caravane de forains dont les +roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix +longues minutes, sans qu'elle eût fait attention à lui, lorsqu'il +se décida à l'interpeller: + +«V'là un bel âne!» + +Elle ne dit rien. + +«Est-ce que c'est un âne de notre pays? Ça m'étonnerait joliment.» + +Elle l'avait regardé, et voyant qu'après tout il avait l'air bon +garçon, elle voulut bien répondre: + +«Il vient de Grèce. + +-- De Grèce! + +-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare. + +-- Ah! c'est pour cela!» + +Mais malgré son sourire entendu, il n'était pas du tout certain +qu'il eût très bien compris pourquoi un âne qui venait de Grèce +pouvait s'appeler Palikare. + +«C'est loin, la Grèce? demanda-t-il. + +-- Très loin. + +-- Plus loin que... la Chine? + +-- Non, mais loin, loin. + +-- Alors vous venez de la Grèce? + +-- De plus loin encore. + +-- De la Chine? + +-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grèce. + +-- Est-ce que vous allez à la fête des Invalides? + +-- Non. + +-- Ousque vous allez? + +-- À Paris. + +-- Ousque vous remiserez votre roulotte? + +-- On nous a dit à Auxerre qu'il y avait des places libres sur les +boulevards des fortifications?» + +Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la +tête. + +«Les boulevards des fortifications, oh là là là! + +-- Il n'y a pas de places? + +-- Si. + +-- Eh bien? + +-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des +hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas +peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir. + +-- Nous ne sommes que ma mère et moi, et ma mère est malade. + +-- Vous tenez à votre âne? + +-- Bien sûr. + +-- Eh bien, demain votre âne vous sera volé; v'là pour commencer, +vous verrez le reste; et ça ne sera pas beau; c'est Gras Double +qui vous le dit. + +-- C'est vrai cela? + +-- Pardi, si c'est vrai; vous n'êtes jamais venue à Paris? + +-- Jamais. + +-- Ça se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont +dit que vous pouviez remiser là? pourquoi que vous n'allez pas +chez Grain de Sel? + +-- Je ne connais pas Grain de Sel. + +-- Le propriétaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de +palissades fermées la nuit; vous n'auriez rien à craindre, on sait +que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui +voudraient entrer la nuit. + +-- C'est cher? + +-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique à Paris, mais en ce +moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante +sous la semaine, et votre âne trouverait sa nourriture dans le +clos, surtout s'il aime les chardons. + +-- Je crois bien qu'il les aime! + +-- Il sera à son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un +mauvais homme. + +-- C'est son nom, Grain de Sel? + +-- On l'appelle comme ça parce qu'il a toujours soif. C'est un +ancien biffin qui a gagné gros dans le chiffon, qu'il n'a quitté +que quand il s'est fait écraser un bras, parce qu'un seul bras +n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis à +louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'été à qui +il trouve; avec ça, il a d'autres commerces: il vend des petits +chiens de lait. + +-- C'est loin d'ici le Champ Guillot? + +-- Non, à Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement +pas Charonne? + +-- Je ne suis jamais venue à Paris. + +-- Eh bien, c'est là.» + +Il étendit le bras devant lui dans la direction du nord. + +«Une fois que vous avez, passé la barrière, vous tournez, tout de +suite à droite, et vous suivez le boulevard le long des +fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez +traversé le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous +prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connaît le +Champ Guillot. + +-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et même, si vous +vouliez rester auprès de Palikare deux minutes, je lui en +parlerais tout de suite. + +-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec. + +-- Empêchez-le, je vous prie, de prendre du foin.» + +Perrine entra dans la voiture et répéta à sa mère ce que le jeune +clown venait de lui dire. + +«S'il en est ainsi, il n'y a pas à hésiter, il faut aller à +Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans +Paris. + +-- Il parait que c'est très facile.» + +Au moment de sortir elle revint près de sa mère et se pencha vers +elle: + +«Il y a plusieurs voitures qui ont des bâches, on lit dessus: +«Usines de Maraucourt», et au-dessous le nom: «Vulfran +Paindavoine»; sur les toiles qui couvrent les pièces de vin +alignées le long du quai on lit aussi la même inscription. + +-- Cela n'a rien d'étonnant. + +-- Ce qui est étonnant c'est de voir ces noms si souvent répétés.» + + +II + +Quand Perrine revint prendre sa place auprès de son âne, il +s'était enfoncé le nez dans la voiture de foin, et il mangeait +tranquillement comme s'il avait été devant un râtelier. + +«Vous le laissez manger? s'écria-t-elle. + +-- J'vous crois. + +-- Et si le charretier se fâche? + +-- Faudrait pas avec moi.» + +Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur +les hanches, la tête renversée. + +«Ohé, croquant!» + +Mais son concours ne fut pas nécessaire pour défendre Palikare; +c'était au tour de la voiture de foin d'être sondée à coups de +lance par les employés de l'octroi, et elle allait passer la +barrière. + +«Maintenant ça va être à vous; je vous quitte. Au revoir, +mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez +Gras Double, tout le monde vous répondra.» + +Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à +voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la +voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant +cette jeune femme couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là +d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misère. + +«Vous n'avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son +examen. + +-- Rien. + +-- Pas de vin, pas de provisions? + +-- Rien.» + +Ce mot deux fois répété était d'une exactitude rigoureuse: en +dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, +d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles +photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, +ni paniers, ni vêtements. + +«C'est bien, vous pouvez entrer.» + +La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme +Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la +bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des +fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiéreuse, usée par +plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur +le ventre, selon qu'ils étaient plus ou moins aguerris contre le +soleil, tandis que d'autres s'étiraient les bras, leur sommeil +interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la +physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées, +hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les +portaient, lui fit comprendre que cette population des +fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la +nuit, et que les coups de couteau devaient s'échanger là +facilement. + +Elle ne s'arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour +elle, puisqu'elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle +regarda de l'autre côté, c'est-à-dire vers Paris. + +Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces +terrains vagues où s'élevaient des tas d'immondices, c'était +Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son +père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations +enfantines, d'autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres +diminuait à mesure qu'elle s'en rapprochait; de même, de l'autre +côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans l'herbe comme des +bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, +étaient des Parisiens. + +Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l'avoir +dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout +le monde le connaissait, tout le monde n'était pas d'accord sur le +chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois +dans les noms de rues qu'elle devait suivre. À la fin cependant, +elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes +en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles- +là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants, +elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un +wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle +comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en +meilleur état, que c'était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin +d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits +chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eût donnée. + +Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens +se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits +aboiements. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» cria une voix. + +Elle regarda d'où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle +aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui +pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en +carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer- +blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres +garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même +en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui +faisait penser qu'un Robinson en avait été l'architecte, avec des +Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe +broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu'il jetait dans +des paniers disposés autour de lui. + +«N'écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.» + +Elle fit ce qu'il commandait. + +«Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut près de +lui. + +-- C'est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot? + +-- On le dit.» + +Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que, +pour ne pas perdre son temps en l'écoutant, il se versait, d'un +litre qu'il avait à sa portée, un verre de vin à rouges bords et +l'avalait d'un trait, + +«C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant. + +-- Combien? + +-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un +sous pour l'âne. + +-- C'est bien cher. + +-- C'est mon prix. + +-- Votre prix d'été? + +-- Mon prix d'été. + +-- Il pourra manger les chardons? + +-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides. + +-- Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne +resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons +par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer. + +-- Alors, ça va tout de même; six sous par jour pour la roulotte, +trois sous pour l'âne. + +Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous: + +«Voila la première journée. + +-- Tu peux dire à tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est +une troupe, c'est deux sous en plus par personne. + +-- Je n'ai que ma mère. + +-- Bon. Mais pourquoi ta mère n'est-elle pas venue faire sa +location? + +-- Elle est malade, dans la voiture. + +-- Malade. Ce n'est pas un hôpital ici.» + +Elle eut peur qu'on ne voulût pas recevoir une malade. + +«C'est-à-dire qu'elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de +loin. + +-- Je ne demande jamais aux gens d'où ils viennent.» + +Il étendit le bras vers un coin de son champ; + +«Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne; +s'il m'écrase un chien, tu me le payeras cent sous.» + +Comme elle allait s'éloigner, il l'appela: + +«Prends un verre de vin. + +_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. + +-- Bon, je vas le boire pour toi.» + +Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait versé, et se remit +au tri de ses chiffons, autrement dit à son «triquage». + +Aussitôt qu'elle eut installé Palikare à la place qui lui avait +été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, +malgré le soin qu'elle prenait de les éviter, elle monta dans la +roulotte: + +«À la fin, pauvre maman, nous voilà arrivées. + +-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres! Mon +Dieu, que la terre est grande! + +-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner. +Qu'est-ce que tu veux? + +-- Avant tout, dételle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit +être bien las; donne-lui à manger, à boire; soigne-le. + +-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y +a un puits. Je reviens tout de suite.» + +En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et +là dans la voiture, d'où elle sortit le fourneau en terre, +quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle +alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant +devant, à pleins poumons. + +Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture: + +«C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas? + +-- J'ai si peu faim. + +-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu +voudras. Veux-tu?... + +-- Je veux bien du riz.» + +Elle versa une poignée de riz dans la casserole où elle avait mis +un peu d'eau, et, quand l'ébullition commença, elle remua le riz +avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne +quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se +trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, à +vrai dire, n'étaient pas indispensables, car il mangeait ses +chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient +l'intensité. + +Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit on +bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinières +parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à +large base, et le posa dans la voiture. + +Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits et l'avait +placée auprès du lit de sa mère avec deux verres, deux assiettes, +deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s'assit +sur le plancher, les jambes repliées sous elle, sa jupe étalée + +«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la +poupée, nous allons faire la dînette, je vais te servir.» + +Malgré le ton enjoué qu'elle avait pris, c'était d'un regard +inquiet qu'elle examinait sa mère, assise sur son matelas, +enveloppée d'un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois +une étoffe de prix, mais qui maintenant n'était plus qu'une +guenille, usée, décolorée. + +«Tu as faim, toi? demanda la mère. + +-- Je crois bien, il y a longtemps. + +-- Pourquoi n'as-tu pas mangé un morceau de pain? + +-- J'en ai mangé deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas +voir; si ça met en appétit de regarder manger les autres, la +platée sera trop petite.» + +La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle +la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler. + +-- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa +fille. + +-- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la +troisième mieux encore.» + +Mais elle n'alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa +fourchette sur son assiette: + +«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. + +-- Oh! maman! + +-- Ne t'inquiète pas, ma chérie, ce n'est rien; on vit très bien +sans manger quand on n'a pas d'efforts à faire; avec le repos +l'appétit reviendra.» + +Elle défit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais +si faible qu'elle fût elle ne perdit pas la pensée de sa fille, et +en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s'efforça de la +distraire: + +«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te +soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma +chérie, mange. + +-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.» + +À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu, +sous l'impression des douces paroles de sa mère, sa gorge se +desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l'écuelle de +riz disparut vite, tandis que sa mère la regardait avec un tendre +et triste sourire: + +«Tu vois qu'il faut se forcer. + +-- Si j'osais, maman! + +-- Tu peux oser. + +-- Je te répondrais que ce que tu me dis, c'était cela même que je +te disais. + +-- Moi, je suis malade. + +-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un médecin; +nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons médecins. + +-- Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu'on les paye. + +-- Nous le payerions. + +-- Avec quoi? + +-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en +plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept +sous. Regarde dans ta robe.» + +Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Perrine, mais +moins poudreuse, car elle avait été battue, était posée sur le +matelas et servait de couverture; sa poche explorée donna bien les +sept francs annoncés et le florin d'Autriche. + +«Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal +l'argent français. + +-- Je ne le connais guère mieux que toi.» + +Elles firent le compte, et en estimant le florin à deux francs +elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. + +«Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le médecin, +continua Perrine. + +-- Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des +médicaments, comment les payer? + +-- J'ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de +Palikare, je ne passe pas tout mon temps à lui parler, quoiqu'il +aimerait cela; je réfléchis aussi à toi, à nous, surtout à toi, +pauvre maman, depuis que tu es malade, à notre voyage, à notre +arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y +montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a +fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil? + +-- Il est certain que même pour des parents qui n'auraient pas de +fierté, cette entrée serait humiliante. + +-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous +n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. +D'ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es +malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et +quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi, +nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste +d'argent que nous pouvons dépenser trois francs pour un paquet de +développement, trois francs pour un virage d'or et d'acétate, deux +francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. + +-- Et combien la vendrons-nous? + +-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon +état; et puis il y a le matelas... + +-- Tout, alors? + +-- Cela te fait de la peine? + +-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton +père y est mort, cela fait que si misérable qu'elle soit, la +pensée de m'en séparer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui +nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses à +laquelle son souvenir ne soit attaché.» + +Sa parole haletante s'arrêta tout à fait, et sur son visage +décharné des larmes coulèrent sans qu'elle pût les retenir. + +«Oh! maman, s'écria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parlé de +cela. + +-- Je n'ai rien à te pardonner, ma chérie; c'est le malheur de +notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder +certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c'est la +fatalité de mon état que je n'aie aucune force pour résister, pour +penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-même. N'est- +ce pas moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire, +prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas arriver à +Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces +guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en même +temps qu'il fallait prévoir cela, il fallait aussi combiner des +moyens pour trouver des ressources, et ma tête si faible ne +m'offrait que des chimères, surtout l'attente du lendemain, comme +si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais +guérie, nous ferions une grosse recette; les illusions des +désespérés qui ne vivent plus que de leurs rêves. C'était folie, +la raison a parlé par ta bouche: je ne serai pas guérie demain, +nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc +vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout +encore; il faut aussi que nous nous décidions à vendre...» + +Il y eut une hésitation et un moment de silence pénible. + +«Palikare", dit Perrine. + +-- Tu y avais pensé? + +-- Si j'y avais pensé! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que +l'idée me tourmentait que nous serions forcées un jour ou l'autre +de le vendre, je n'osais même pas le regarder, de peur qu'il ne +devine que nous pouvions nous séparer de lui, au lieu de le +conduire à Maraucourt où il aurait été si heureux, après tant de +fatigues. + +-- Savons-nous seulement si nous-mêmes nous serons reçues à +Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela à espérer et +que, si nous sommes repoussées, il ne nous restera plus qu'à +mourir dans un fossé de la route, il faut coûte que coûte que nous +allions à Maraucourt, et que nous nous y présentions de façon à ne +pas faire fermer les portes devant nous... + +-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir +de papa ne nous protégerait pas? lui qui était si bon! Est-ce +qu'on reste fâché contre les morts? + +-- Je te parle d'après les idées de ton père, auxquelles nous +devons obéir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec +l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un médecin; qu'il +me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je +demande. Si elles reviennent, nous achèterons une robe décente +pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour +Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-là; +sinon nous irons jusqu'où nous pourrons, et nous ferons le reste +du chemin à pied. + +-- Palikare est un bel âne; le garçon qui m'a parlé à la barrière +me le disait tantôt. Il est dans un cirque, il s'y connaît; et +c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parlé. + +-- Nous ne savons pas la valeur des ânes à Paris, et encore moins +celle que peut avoir un âne d'Orient. Enfin, nous verrons, et +puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela: c'est un +sujet trop triste, et puis je suis fatiguée.» + +En effet, elle paraissait épuisée, et plus d'une fois elle avait +dû faire de longues pauses pour arriver à bout de ce qu'elle +voulait dire. + +«As-tu besoin de dormir? + +-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la +tranquillité, du parti pris et l'espoir d'un lendemain. + +-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il +y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver +notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d'avoir demain +une chemise fraîche? + +-- Ne te fatigue pas. + +-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée.» + +Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là dans la +roulotte, vivement, légèrement; prit un paquet de linge dans un +petit coffre ou il était enfermé, le plaça dans une terrine; +atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout usé, et +sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit, +elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude +et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons +l'herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença a savonner, à +frotter, et sa lessive ne se composant en réalité que de deux +chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui +fallait pas deux heures pour que fût tout lavé, rincé et étendu +sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. + +Pendant qu'elle travaillait, Palikare attaché, à une courte +distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardée comme pour la +surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait +fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments +qui étaient des appels impérieux. + +«Crois-tu que je t'oublie?» dit-elle. + +Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans +sa terrine qu'elle avait soigneusement rincée, car s'il se +contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il +trouvait lui-même, il était au contraire très difficile pour sa +boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres +ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout. + +Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de +la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice +à son enfant, et l'âne, qui tout de suite s'était jeté sur l'herbe +nouvelle, s'arrêta de manger pour poser sa tête contre l'épaule de +sa petite maîtresse et se faire mieux caresser: de temps en temps +il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec +des frémissements qui disaient sa béatitude. + +Le silence s'était fait dans l'enclos maintenant fermé, ainsi que +dans les rues désertes du quartier, et on n'entendait plus, au +loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, +puissant, mystérieux comme celui de la mer, la respiration et la +vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la nuit +tombante. + +Alors, dans la mélancolie du soir, l'impression de ce qui venait +de se dire étreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tête à +celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si +longtemps l'étouffaient, tandis qu'il lui léchait les mains. + + + +III + +La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée +prés d'elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui +lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau +qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraîche: +elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l'aube, +le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit +grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule +couverture un peu chaude qui leur restât. + +Malgré son désir d'aller chercher le médecin aussitôt que +possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui +demander le nom et, l'adresse d'un bon médecin, si ce n'était a +lui? + +Bien sûr qu'il connaissait un bon médecin, et un fameux qui +faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de +rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l'église; pour +trouver la rue Riblette il n'y avait qu'à suivre le chemin de fer +jusqu'à la gare. + +En entendant parler d'un médecin fameux qui faisait les visites en +voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le +payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel +en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. À la fin il +comprit: + +«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de +quarante sous. Et pour être sûre qu'il vienne, tu feras bien de +les lui remettre d'avance.» + +En suivant les indications qui lui avaient été données, elle +trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n'était +point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la +rue, à la porte d'une remise derrière laquelle on était en train +d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et +en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce +qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui +demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ +Guillot. + +Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle +de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s'il ne la +guérissait point instantanément, au moins allait-il l'empêcher de +souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte, +lorsque son père avait été malade. Mais c'était en pleine +montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait +appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un +barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai médecin comme on +en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort, +comme devait l'être celui-là, puisqu'on le disait fameux. + +Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme +ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de +labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le +médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d'une +barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard. + +Avant qu'il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui +exposait sa demande. + +«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. + +-- Non monsieur, c'est ma mère qui est malade, très malade. + +-- Qu'est-ce que c'est ta mère? + +-- Nous sommes photographes.» + +Il mit le pied sur le marchepied. + +Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous. + +«Nous pouvons vous payer. + +-- Alors, c'est trois francs.» + +Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra +dans la poche de son gilet. + +«Je serai près de ta mère d'ici un quart d'heure.» + +Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la +bonne nouvelle: + +«Il va te guérir, maman, c'est un vrai médecin celui-là.» + +Et vivement elle s'occupa de sa mère, lui lava le visage, les +mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et +soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut +d'autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus +misérable encore. + +Elles n'eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement +de voiture annonça l'arrivée du médecin et Perrine courut au- +devant de lui. + +Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui +montra la roulotte. + +«C'est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle. + +Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa +paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec +sa clientèle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage +comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchée sur son matelas, +dans cet intérieur dénudé. + +«Tirez la langue, donnez-moi la main.» + +Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin +n'ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s'établit un +diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d'une minute son +examen fut fait. + +«Il faut entrer à l'hôpital», dit-il. + +La mère et la fille poussèrent un même cri d'effroi et de douleur. + +«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d'un ton +de commandement. + +Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle +quitta la roulotte, dont elle ne s'éloigna pas. + +«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix. + +-- Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous +ne pouvez pas recevoir ici. + +-- Est-ce qu'à l'hôpital j'aurais ma fille? + +-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. + +-- Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que +deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa +main dans la mienne. + +-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où +le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; +le pouvez-vous? + +-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-être. + +-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la +chambre n'est pas tout, il faut des médicaments, une bonne +nourriture, des soins: ce que vous auriez à l'hôpital. + +-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me séparer de ma +fille. Que deviendrait-elle? + +-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que +je devais.» + +Il appela: + +«Petite.» + +Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques +lignes sur une feuille blanche, qu'il détacha: + +«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de +l'église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet nº 1; tu +lui feras boire d'heure en heure la potion nº 2; le vin de +quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle +voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.» + +Elle voulut l'accompagner pour le questionner: + +«Maman est bien malade? + +-- Tâche de la décider à entrer à l'hôpital. + +-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir? + +-- Sans doute, je l'espère; mais je ne peux pas lui donner ce +qu'elle trouverait à l'hôpital. C'est folie de n'y pas aller; +c'est pour ne pas se séparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais +pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisée et délurée.» + +Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût +voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. + +Alors elle revint à la roulotte. + +«Qu'a dit le médecin? demanda la mère. + +-- Qu'il te guérirait. + +-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; +prends tout l'argent.» + +Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut +lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant; + +«Vous avez de quoi payer?» dit-il. + +Elle ouvrit la main. + +«C'est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait +son calcul. + +Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs +quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche à deux +francs; il lui manquait donc treize sous. + +«Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin +d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin? + +-- Ah! non par exemple.» + +Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, +désespérée, anéantie. + +«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize +sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.» + +Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni +faire crédit de treize sous, ni accepter le florin: + +«Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous +viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer +les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs +cinquante.» + +Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain +viennois, qui devait provoquer l'appétit de sa mère, et revint +toujours courant au Champ Guillot. + +«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain, +comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman? + +-- Oui, ma chérie.» + +Toutes deux étaient pleines d'espérance et Perrine d'une foi +absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il +allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompée? quand +on demande la vérité à un médecin, il doit la dire. + +C'est un merveilleux apéritif que l'espoir; la malade, qui depuis +deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du +petit pain. + +«Tu vois, maman, disait Perrine. + +-- Cela va aller.» + +En tout cas, son irritabilité nerveuse s'émoussa; elle éprouva un +peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de +Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour +vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus +facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes +choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes, +matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en était +pas de même, parce qu'il n'achetait pas de bêtes, excepté les +petits chiens, et son avis était qu'on devait attendre au mercredi +pour le vendre au Marché aux chevaux. + +Le mercredi c'était bien loin, car, dans sa surexcitation +d'espérance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mère +aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à +attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles +pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger +des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur +encore, qu'on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le +prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait +au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt, +elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le +perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux +de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie, +se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec +ses deux maîtresses auprès de lui! + +Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes +avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle +imaginait sans la préciser, Grain de Sel n'offrit que quinze +francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, après +l'avoir longuement examinée. + +«Quinze francs! + +-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez +que je fasse de ça?» + +Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les +diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en +haussant les épaules d'un air de pitié méprisante. + +Tout ce qu'elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une +augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et +l'engagement que la roulotte ne serait dépecée qu'après leur +départ, de façon à pouvoir jusque-là l'habiter pendant la journée, +ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester +enfermée dans la maison. + +Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres +qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait +précieuse, car, malgré l'orgueil avec lequel il parlait de ses +appartements, et qui n'avait d'égal que son mépris pour la +roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu'il +fallait leur détresse pour l'accepter. + +À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n'étaient pas en +toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à +l'entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel +faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries: +verres cassés, os, ferrailles: tandis qu'à l'intérieur le couloir +et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient +celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, +bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses +innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les +ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'âcres odeurs +qui prenaient à la gorge. + +Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas +empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa: + +«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je +sois là pour recevoir et «triquer» ce qu'ils apportent. + +-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle. + +-- Bien sûr qu'il les connaît; il est venu plus d'une fois à côté +quand il a soigné la Marquise.» + +Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il +savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et +puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mère pouvait bien +en habiter une autre. + +«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés +aux trois sous pour l'âne et aux six sous pour la roulotte. + +-- Vous l'avez achetée? + +-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la +payer,» + +Elle ne trouva rien à répondre; ce n'était pas la première fois +qu'elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l'avait été +plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par +croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment +de ceux qui n'ont pas. + + +IV + +Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la +chambre où elles allaient s'installer, à laver le plancher, à +frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la +maison était construite n'avait jamais été bien certainement à +pareille fête. + +Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits où +elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait +pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des +jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des +graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants +de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes +de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain +qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant +fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne +ressemblait en rien à celle qu'on obtient dans un jardin, avec des +soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour +sauvage qu'elle fût, elle n'en avait pas moins son charme de +couleur et de parfum. + +Cela lui donna l'idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs, +des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des +bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'où ils chasseraient +la mauvaise odeur en même temps qu'ils l'égayeraient. Il semblait +que ces fleurs n'appartenaient à personne, puisque Palikare +pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle +n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à +Grain de Sel. + +«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci. + +-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. + +-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c'était pour les +vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c'est +pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, +moi j'aime mieux celle du vin, même il n'y a que celle-la que je +sente.» + +Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y +trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa +ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil, +la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des +oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en +même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs. + +Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui +habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui +sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores +aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en +deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu'il +semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans +tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au +tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de +Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un +parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait +aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et +vendre à l'abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme +au tablier, c'était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de +vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme +un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous +lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait +pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. + +Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put +alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment +de douce surprise: + +«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle. + +-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse +de te faire plaisir!» + +Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur +de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la +malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles +ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part? + +Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et +quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce +qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner +chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle +ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne +respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment +gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le +produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin +prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus, +où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle +parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés +à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient +quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. +Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les +montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait +souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui +leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, +ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, +bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire +photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a +rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le +leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, +c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant +rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre +la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère +incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie +mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant. + +Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée +et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne +se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot +habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela +n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un +affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, +si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne +l'abusaient point. + +Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour +l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le +docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet +cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire; +mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le +courage de l'arrêter. + +«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas +d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que +ceux qui pressent? + +-- Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché. + +Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout. + +«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui +et que nous n'en recevrons que demain; alors...» + +Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et +là, comme s'il voyait pour la première fois leur misère, il remit +son carnet dans sa poche: + +«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne +presse, celui d'hier peut être encore continué aujourd'hui. + +«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si +rien ne pressait, c'était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal +qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et +attendre. + +Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience +de le voir arriver était traversée par l'émotion douloureuse avec +laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par +l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre côté, il devait la +séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa +mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui, +n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger +autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais +montré si joyeux. Dès qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou +cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, +et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce +qu'elle fût près de lui; mais aussitôt qu'elle lui avait mis la +main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui +posait la tête sur l'épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient +ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des +yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours. + +«Si tu savais!» murmurait-elle doucement. + +Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux +satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture, +les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne +du monde. D'ailleurs, il s'était fait un ami de Grain de Sel, de +qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa +gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de +se détacher, il s'était approché de Grain de Sel occupé à triquer +les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. +C'était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel +d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main, +de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de +boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là, +tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui, +mais précisément parce qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la +soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé +à se faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre +sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou +tendu. + +«Qu'est-ce que tu fais là, toi?» + +Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé. + +«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes +les idées tournaient toujours autour du mot boire. + +Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il +l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci +considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de +plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu'elles +fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait +aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu'au bord. + +«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats. + +Et il se mit à appeler: + +«La Marquise! la Carpe!» + +À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa +hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon +dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de +parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet +tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons +jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa +quenouille. + +«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise. + +-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.» + +De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme +la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des +exclamations des gens qui le regardaient. + +«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un, +mais je ne le croyais pas. + +-- C'est un poivrot! dit un autre. + +-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain +de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. + +-- Ça ferait la paire.» + +Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour +lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché +aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle +n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux +chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y +prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans +se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des +histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable +de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de +s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire +la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le +caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle +ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre +ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les +ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins +elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre +entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis +que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues +et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de +la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins +n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il +partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne +pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses +maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient +même pas conscience de leur cruauté. + +Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui +passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand +Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de +Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant +d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui +parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de +Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami? + +Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par +Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de +voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, +aboutissant à un grand jardin. + +«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils +n'ont pas un âne comme le tien. + +-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine +pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se +promener. + +Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée: + +«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas... +parce que le gouvernement...» + +Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. + +Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si +active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se +diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux +ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant +lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les +charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en +esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui +n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour +leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un +concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs +mêlaient leur mot. + +Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande +grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des +lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se +trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre. + +Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de +regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir +la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un +marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur? +Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait +sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa +résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le +ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se +permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en +reculant et en entraînant Perrine. + +Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle +autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des +porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et +donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à +passer la porte. + +«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui +l'achètera», dit une voix. + +C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi +Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester. + +«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il +fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres. + +-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait +fait l'observation. + +-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici? + +-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie? + +-- C'est ma foi vrai.» + +Et ils se donnèrent la main. + +«C'est à vous l'âne? + +-- Non, c'est à cette petite. + +-- Vous le connaissez? + +-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin +d'un bon âne, je vous le recommande. + +-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin. + +-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de +payer un droit là-dedans. + +-- D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer. + +-- Je vous dis que c'est un malin. + +-- Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour +boire des verres, mais pour travailler. + +-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter. + +-- De Grèce!...» + +Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait +n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, +maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare +venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol. + +Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le +visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le +costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en +cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte +pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était +son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et +il n'avait rien de dur ni de méchant. + +Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie +s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur +une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec +deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, +tenant toujours son âne. + +«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son +verre plein. + +Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées +aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher. + +«Hein!» dit Grain de Sel triomphant. + +Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction: + +«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour +traîner ma charrette et mes peaux de lapin. + +-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte. + +-- Ça, c'est autre chose.» + +Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention; +quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle +voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec +Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit. + +Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne +vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux +Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux +sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore... + +-- C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous +allons le conduire au marché.» + +Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs +l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse; +alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les +plus pressants? + +«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit +La Rouquerie. + +Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, +mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant +et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. + +«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!» + +Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. + +De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait. + +«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix. + +-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre. + +-- Tapez dessus.» + +Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée. + +«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne +trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon; +mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.» + +Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en +même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait +paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un +sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue: + +«Avancez ou reculez, ne restez pas là.» + +Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait +pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle +renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite +docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement. + +«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en +pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire +ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait +bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des- +Rentiers n'est pas si loin.» + +Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait +trop longue pour lui. + +«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton +âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme. + +-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans +ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir +l'immensité. + +-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.» + +En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin du +Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour +arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du +Champ Guillot. + +Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant +la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché +dans une petite écurie. + +«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. + +-- Nous nous aimions tant!» + + +V + +«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent +qu'elles avaient établi leurs calculs?» + +Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications +depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver +de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains +de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à +quoi et comment il allait être employé. + +Ce fut sa mère qui en décida: + +«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, + +-- Es-tu assez bien? + +-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en +espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici. Et en +attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient +celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. +J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de +misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus +elle fera pitié. Il faut, il faut partir. + +-- Aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit +sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre +les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est +celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny. + +Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en +cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un +indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et +moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de +Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le +matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place +pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt- +cinq. + +«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une +voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la +gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au +fiacre. + +Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, +elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la +voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, +bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue: +le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle +serait tombée. + +«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela +va aller.» + +Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les +regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré +qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration +s'arrêta, la voix lui manqua. + +«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne +sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous +deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas +partir... tout de suite.» + +C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt +que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et +la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme +elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit. + +«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton +du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous +prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe; +car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est +celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève +à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! +il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.» + +Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était +remis au travail. + +«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?» +demanda-t-elle. + +Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le +couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée +devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se +répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux +écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude +en même temps que de fierté. + +«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre +femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous +savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.» + +La Carpe leva les bras au Ciel. + +«C'est bien triste pour cette petite.» + +La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui +disait: + +«Qu'y pouvons-nous?» + +Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, +mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne +s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux +n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain. + +Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour +ne pas perdre une goutte de bouillon. + +«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du +matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les +lèvres.» + +Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la +bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une +nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières. + +Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise +le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine +à le boire. + +«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.» + +N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à +tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise +se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que +d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose. + +Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement +à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade: + +«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le +chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est +plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement. + +C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la +vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller +mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût +rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son +matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans +la somnolence. + +Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui +obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors +même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, +qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante. +Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? +C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en +avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une +mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des +mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour +tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison +l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le +prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être +qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. +Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle +demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans +son espérance: + +«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est +qu'elle ne doit pas mourir. + +-- N'est-ce pas? + +-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.» + +Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère +on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se +demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, +car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant +terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, +surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où +iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible +qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que +les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à +Maraucourt? + +Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des +moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une +intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si +elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir +qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et +d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle +tenait dans les siennes, la serrait. + +«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette +pression dans la réalité. + +-- Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes +paroles. + +-- Oh! maman... + +-- Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton +émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais +voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je +me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit +être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une +mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de +reculer encore.» + +Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses +idées vacillantes. «Il faut nous séparer...» + +Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put +contenir. + +«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me +demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois +orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait. +Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures, +demain peut-être.» + +L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre +qu'après un certain temps. + +«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; +pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une +double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est +mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton +père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus +tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand +soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur +de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le +montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens +tout ce que je te dis?' + +-- Oui, maman, oui. + +-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas +t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et +que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir +immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as +assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas; +mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas +manger que rester à Paris. Tu me le promets? + +-- Je te le promets. + +-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque +un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.» + +Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre +contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle +resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, + +«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété, +éperdue de désespoir, maman!» + +Cet appel la ranima: + +«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent +qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations +à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce +que je t'ai déjà dit, attends.» + +Après un moment, elle reprit: + +«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque +rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce +sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant +aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est là.... Mais j'ai +espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne +t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.» + +Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase: + +«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec +cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.» + +Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le +ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet +effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non +syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration +pantelante. + +Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère +restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos +qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le +coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop +longtemps contenue. + +Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis, +comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle +qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour +tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses +larmes et ses spasmes de désespoir. + +Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir +où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses +sanglots que pour les laisser éclater plus violents. + +Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois +peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de +chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant +d'elle: + +«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée. + +-- Oh! monsieur... + +-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre, +les douceurs c'est bon pour la peine.» + + + +VI + +L'aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine +restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas +quittée, passa son bras sous le sien: + +«Il faut venir, dit-elle. + +-- Oh! Madame.... + +-- Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité. + +Et lui serrant le bras, elle l'entraîna. + +Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine +eût conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprît où +l'on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie +étaient restés avec sa mère. + +Enfin on s'arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d'elle +la Marquise qui l'avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le +marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la +Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était +habillé en monsieur et coiffé d'un chapeau à haute forme, La Carpe +avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote +noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de +sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en +vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à +se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient +d'enterrer. + +«C'est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut +pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le +plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux +loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. + +-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras +ta vie: c'est un joli métier. + +-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de +guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli métier, et un vrai.» + +La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et +un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il +exprima clairement l'offre qu'il faisait à son tour: à savoir que +toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, +elle en trouverait une chez lui, et du fameux. + +Ces propositions s'enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux +de Perrine, et la douceur de celles-là lava l'âcreté de celles qui +depuis deux jours la brûlaient. + +«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle. + +-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel. + +-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de +Paris, répondit la Marquise. + +-- Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je +parte tout de suite pour aller chez des parents. + +-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les +autres d'un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas +cher; où sont-ils tes parents?; + +-- Au delà d'Amiens. + +-- Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l'argent? + +-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai +à pied. + +-- Tu sais la route? + +-- J'ai une carte dans ma poche. + +-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la +route d'Amiens? + +-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer...» + +Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une +confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel +coupa court. + +«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'à les +écouter. V'là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de +ceinture jusqu'à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route +d'Amiens, que tu n'auras plus qu'à suivre tout droit; ça te +coûtera six sous. Quand veux-tu partir? + +-- Tout de suite; j'ai promis à maman de partir tout de suite. + +-- Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas +avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.» + +Les hommes lui donnèrent une poignée de main. + +Elle n'avait plus qu'à sortir du cimetière, cependant elle hésita +et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la +Marquise, devinant sa pensée, intervint: + +«Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux, + +-- Oui pars», dit Grain de Sel. + +Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains +dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'éloigna +à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait. + +«J'offre un verre, dit Grain de Sel. + +-- Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise. + +Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit: + +«Pauvre petite!» + +Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle +tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle +avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont +elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il +n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les +malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par +Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à +Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle +savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à +Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si +elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui +faudrait donc six jours pour son voyage. + +Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et +les recommencer le lendemain? + +Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir +cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle +savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente +kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les +pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que +serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité +durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il +fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir +que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien +coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le +toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et +n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été +bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas +peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du +matin au soir et du soir au matin? + +Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez +d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, +comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son +voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se +prolongerait pas. + +En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en +quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place +six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou +qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle +remuait trop brusquement. + +Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son +voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques +jours à Maraucourt. + +Cela lui serait-il possible? + +Elle n'avait pas résolu cette question et toutes celles qui s'y +rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La +Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de +Saint-Denis. + +Maintenant il n'y avait qu'à aller droit devant soi, et comme le +soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle +espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris +pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux +pour elle. + +Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux +maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin +que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine +plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des +tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des +chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des +ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des +échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un +épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se +suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces +charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l'inscription +qui l'avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait: +«Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.» + +Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce +n'était pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du +silence de la nuit, des mystères de l'ombre, c'était de Paris, de +ses maisons, de sa foule, de ses lumières. + +Une plaque bleue fixée à l'angle d'une maison lui apprit qu'elle +entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours à +Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis +commencerait certainement la campagne. + +Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentît aucun appétit, +l'idée lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait +avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger: + +«Voulez-vous me vendre une livre de pain? + +-- Tu as de l'argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue +n'inspirait pas confiance. + +Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était +assise, sa pièce de cinq francs. + +«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.» + +Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la +boulangère prit la pièce de cinq francs et l'examina. + +«Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner +sur le marbre du comptoir. + +-- Vous voyez bien, c'est cinq francs. + +-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pièce? + +-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner. + +-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage à filer au +plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.» + +Perrine n'était point en situation de tenir tête: + +«Pourquoi m'arrêter? balbutia-t-elle. + +-- Parce que tu es une voleuse... + +-- Oh! madame. + +-- Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, +vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.» + +Perrine avait conscience de n'être pas une voleuse, bien qu'elle +ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle +l'était puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que +répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle, +si on l'arrêtait? Que ferait-on d'elle? + +Toutes ces questions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de +l'éclair, cependant telle, était sa détresse qu'avant d'obéir à la +peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce: + +«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma +pièce, dit-elle en étendant la main. + +Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta +pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous +l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus +vite que ça, voleuse!» + +Les cris de la boulangère qui s'entendaient de la rue avaient +arrêté trois ou quatre passants et des propos s'échangeaient entre +eux curieusement: + +«Qu'est-ce que c'est? + +-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère. + +-- Elle marque mal. + +-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?» + +Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant +on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées, +sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait +envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. + +Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, +elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas +arrêtée! plus d'injures! + +Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus +d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois +quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour +première pensée de se demander comment ils souperont le soir et +dîneront le lendemain. + +Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la +délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour +le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. +Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du +chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans +manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les +fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, +tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de +cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui +prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, +comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque +jour? Que mangerait-elle? + +Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où +dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant +s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des +betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, +des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, +alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de +fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne +pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises +qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des +passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. + +Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle +pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins +qui traversent les pays civilisés. + +Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse +qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la +soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré +par le chagrin? + +Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une +porte s'ouvrirait devant elle. + +Comment pourrait-elle arriver à ce but? + +Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance +ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à +traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le +soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien +plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des +douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à +supporter! + +Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille +difficulté à prendre parti; il lui semblait qu'elle était +vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle +d'un grand vent, s'abattant sans résistance possible tantôt d'un +côté, tantôt de l'autre, folle. + +Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée +d'été, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus +triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres, +aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression +heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des +champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; +même aux chevaux qui se hâtaient parce qu'ils sentaient l'écurie +où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni. + +Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de +deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l'une +par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur +intersection; ce fut celle-là qu'elle prit. + + +VII + +Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds +endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route +dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne +s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour +ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait +s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant +pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle +n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ +voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le +mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et +profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit +où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les +oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, +n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant +devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie. + +Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut +réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle +passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé +avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des +paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une +voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour +regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que +conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. + +«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle. + +-- C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là +toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas +dormir dans mon lit + +-- Et la pièce à Monneau? + +-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; +cette nuit ce ne sera toujours pas _mé_; ce que c'serait drôle si +demain il se trouvait nettoyé!» + +Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne +s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui +exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille +lui-même. + +«Ce que c'serait drôle! + +-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.» + +En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes +s'éloignèrent du côté du village. + +Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, +la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un +complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé +de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une +petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé +les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même +coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir +une pareille chambra à coucher! + +À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda +pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela +puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à +craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé +maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques +brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle +serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient +dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu +de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer. + +Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de +cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant +entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que +l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du +fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer +là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand +elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, +choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la +route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna +la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait +imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et +qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller. + +Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête +traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si +les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin +d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses +nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la +tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de +sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas +perdu, tout n'était pas fini. + +Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait +faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle +n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. + +C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: +comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou +six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le +lendemain, le surlendemain? + +Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la +laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se +secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une +si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux +que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour +s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à +manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance +présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance. + +Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa +tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, +les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en +lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une +tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les +tiraillements de son estomac. + +Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs +depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là +à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de +conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant +l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours +ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la +fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil. + +Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant +solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le +pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit +mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, +lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À +un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter +près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne +s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées +mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour +regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était +bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle +pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou +femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et +portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait +cela à pareille heure? + +Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture +s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ +d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et +rapides comme si l'on coupait là quelque chose. + +Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui +«nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les +artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette +avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la +récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette +opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait. + +Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», +Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les +dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée. + +Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait +entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est +quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui +porteraient un témoignage contre eux. + +Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas +découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient +certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là +les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on +les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se +défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur +complice? + +À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se +troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, +bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui +coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse +fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils +auraient bientôt dépouillé tout le champ. + +Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une +charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent +entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les +voyait plus. + +La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité +que le repos avait renouvelée. + +Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il +ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les +arrêter, et sûrement elle avec eux. + +Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la +cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait- +elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa +présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée? + +Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui +était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au +premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, +si les voleurs entraient dans la cabane. + +Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, +puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues +se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au +bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand +trot elle s'éloigna du côté de Paris. + +Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à +l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé +là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: +aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait +sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux +environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs +et l'arrêterait. + +Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les +voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux +aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle +reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel +sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur +éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du +jour. + + +VIII + +Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une +masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses +cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de +l'autre tout restait noyé dans l'ombre. + +En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le +bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à +l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et +son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière +les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts. + +Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, +car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé +pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, +elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette +allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait +pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la +tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante. + +Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en +plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles, +pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut +qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en +attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante. + +Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté? + +Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de +s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant +une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites +meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le +fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, +elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur +du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait +encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle +paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de +ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à +s'endormir. + +Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la +campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des +femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une +escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage +l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient +leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa +présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir +attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put +revenir à la route. + +Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres +assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât +l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des +crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme +dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de +monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros +village que dominaient les combles élevés d'un grand château +émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de +pain. + +Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au +lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle +l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait +savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a +des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins, +et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu +assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient +écrasée? + +Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; +malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais +sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue +lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle +vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. + +«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit- +elle. + +Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou +qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle +resta hésitante: + +«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il +soit frais. + +-- Alors, tiens,» + +Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là +depuis deux ou trois jours. + +Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande +affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en +réalité il en valait au moins deux. + +Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit +d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas +l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait. +Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son +couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de +manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un +qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois +autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, +calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils +fussent. + +C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui +lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine +eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle +sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune +puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne +doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il +fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora +son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second +qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut +englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second +sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour +s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de +volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce +qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable; +mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la +force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se +trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne +pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas +suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si +intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille, +et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le +bouillon que La Carpe lui donnait. + +Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure +de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des +trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne +pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa +part ni faute, ni responsabilité. + +Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche, +et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, +qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand +l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, +si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait +pas. + +Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une +sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était +brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui +l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, +et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets +rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient +flétris sur leurs tiges amollies. + +Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à +tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique +pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une +fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se +pencher pour boire tant qu'elle voudrait. + +Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de +l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune +rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, +mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou +d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres +d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de +maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une +vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau. + +Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau +regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle +n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car +ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin +qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela +suffit. + +Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas +revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un +verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà +d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui +avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la +déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas +quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? +Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait +quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle +allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche +un bon coup pour elle ou pour sa troupe. + +Il fallait marcher. + +Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route +blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque +instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif +lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle +n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle +eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son +palais se durcissait semblable, à de la corne qui se +recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, +pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui +rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur. + +À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des +petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, +et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa +salive devint moins visqueuse. + +Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le +savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière, +n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien +par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien +que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent +soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil +depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se +retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense +nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle +pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il +apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des +ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait. + +Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, +arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des +tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, +puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des +détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche +d'un bout à l'autre de l'horizon noir. + +Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était +couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et +sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord, +affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre +en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans +un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau, +de la grêle, des coups de foudre. + +Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe +était traversée, comment la ferait-elle sécher? + +Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe, +elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un +bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là +peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle +se terrerait. + +Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et +les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant +indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat +plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et +dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait +d'anéantir la vie de la terre. + +Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite +que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois +la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux +de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en +l'enveloppant d'un immense cercle de feu. + +Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été +exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa +mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant +elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, +pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête. + +Elle eût dû marcher contre elle qu'elle n'eût certainement pas pu +avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par +instants il la forçait à courir. + +Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'était pas +encore au-dessus d'elle. + +Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se +mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout +de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore +plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos +qu'il la gagnait. + +Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus +énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la +bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et +par moment le coeur lui manquait. + +Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle +distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents +avaient clairsemés. + +Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa +lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement +ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance +présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour +que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui +avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à +ceux qui luttent jusqu'au bout! + +Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son +père tenait encore la sienne et l'entraînait. + +Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol +couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, +il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle +ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être +inondée que foudroyée. + +Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie +larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse +qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, +coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. + +Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si +noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant +à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte +distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin +creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard. + +De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée: +c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en +fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri +du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle +échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, +épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur +le lit de copeaux qui couvrait le sol. + +Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable +emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être +emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés +se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes +tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes +cépées. + +La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un +balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas +s'effondrer? + +Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme +accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée +et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à +elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie, +elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité, +un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du +haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant +sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son +tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la +base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des +gémissements sinistres. + +Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée +de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son +souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du +bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement +extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train +rapide, -- c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la +forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la +bourrasque, mais elle ne s'effondra pas. + +L'eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les +bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller, +Perrine n'eut qu'à étendre le bras pour boire à sa soif dans le +creux de sa main. + +Maintenant elle n'avait qu'à attendre que l'orage fût passé; +puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle +supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle +fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle +était maîtresse. Cette pensée la remplit d'un doux bien-être qui, +succédant aux efforts qu'elle venait de faire, à ses angoisses, à +ses affres, l'engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses +coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à +flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré +la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s'allongeant +au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle +s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance +qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'était donc bien +vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au +bout. + + +IX + +Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la +pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la +forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en +route; il fallait attendre. + +Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt +avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait +déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait +de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là, +peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait +un toit sur la tête et un lit sec. + +Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder +conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure +qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le +soir viendrait, elle le verrait bien. + +Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni +l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la +route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête +aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la +peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la +rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter +de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante, +personne ne la dérangerait. + +La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de +mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé +d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote +de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et, +après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au- +dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, +les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le +chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni +épais, mais encore valait-il mieux que rien. + +Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et +alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux +grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules. +N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi +quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui +avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise: +l'esprit calme, le corps dispos. + +Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était +un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour +les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les +trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, +elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de +suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, +car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à +peu près complet, et elle n'avait que du fil. + +Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il +l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer +toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus +ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi +ses réclamations de plus en plus exigeantes. + +Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son +abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain +qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la +faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres +idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, +pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de +la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur +les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des +pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons; +donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais +la nourrirait-il? + +C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa +quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux +très courts, elle commença à en mâcher un. + +Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien +âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le +mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu +qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put +avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout +le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa +bouche; les feuilles passèrent moins difficilement. + +Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et +tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient +marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît +pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui, +depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait +approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit +sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de +tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques +minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à +dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au +loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes +d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques +voisines. + +Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas +moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue +dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de +passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir +d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour +n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses +ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses +troublantes. + +Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle +l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, +effarée par les fantômes de son imagination. + +Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être? + +Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle +prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, +puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup +l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre; +certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand +elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu +à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir. + +Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes +pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du +merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, +une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les +arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de +l'aube: c'était le matin. + +La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les +feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence +profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait +au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres +chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de +canton en canton. + +Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et +reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant +sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une +averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et +maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait. +Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se +mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui +s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait. + +Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car +il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de +l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était +prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre. + +Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, +elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille, +puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un +fossé plein d'eau. + +Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et +maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait +d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée +serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir. + +Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en +marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne +tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier +sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui +la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, +en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée +marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, +la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune +fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la +pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au +visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de +leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants. + +Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des +pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si +riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à +tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait +éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de +centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en +lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait +la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et +de moissons. + +Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle +restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours? +Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une +grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en +rencontrer d'autres. + +Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de +cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on +perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée +laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore +qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle +devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous +qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à +personne, et qui la sauveraient. + +De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus, +de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de +s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui +lui feraient gagner quelques sous. + +Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours. + +Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais +sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée +d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les +occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et +que la réalité n'offrait nulle part. + +Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces +bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles +avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments, +qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son +chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de +sueurs qui lui cassaient bras et jambes. + +Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac +la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas +répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau, +qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait, +après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait +forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route. + +Pourrait-elle se relever? + +Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que +personne lui tendît la main? + +La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle +avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle +accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par +faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se +sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout? + +Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle +avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était +solide, maintenant elle vacillait. + +Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une +faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer +quelques instants. + +Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit +quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans +ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la +cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le +fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne +la laissa pas venir: + +«Qué que tu veux? dit-elle. + +-- Vous demander si vous voulez que je vous aide. + +-- Je n'avons besoin de personne. + +-- Vous me donnerez ce que vous voudrez. + +-- D'où que t'es? + +-- De Paris.» + +Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais +regard, elle cria: + +«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du +monde. + +-- On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne. + +Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce +qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées. + +«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.» + +Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de +rire, s'amusant de leur plaisanterie. + +Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus +son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait- +elle fait pour qu'elles fussent si dures! + +Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à +trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t- +elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste, +n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes. + +Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se +traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que +dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui, +s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire +quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à +chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour +se reposer et respirer. + +Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les +pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne +faisaient qu'accroître sa prostration. + +À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait +pas aller jusqu'au bout? + +Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route +droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et +brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu, +pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du +chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la +suffoquaient. + +Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le +coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de +mouvement comme de pensée. + +À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa: + +«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un +des limons, faut mouri.» + +Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la +confirmation d'une condamnation portée contre elle. + +C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit +plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui +répétait. + +Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter +plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son +père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour. + +Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle +était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec +eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête. + +Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y +choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil, +à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à +une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres +de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la +lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit +à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa +sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour +s'endormir. + + +X + +Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle +ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue +penchée sur elle. + +Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue +appliqué en pleine figure la retint sur le gazon. + +Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le +temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un +âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à +lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, +elle avait pu le regarder. + +«Palikare!» + +Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en +larmes: + +«Palikare, mon bon Palikare.» + +En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête +il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après +ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore +cinq où six autres non moins formidables. + +Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes +entravées. + +Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa +tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de +son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle +entendit une voix enrouée qui criait: + +«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon +garçon.» + +En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux +du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et +coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche. + +«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe +de ses lèvres. + +Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière +habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux +chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut +seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec +étonnement: + +«Je t'ai vue quelque part? dit-elle. + +-- Quand je vous ai vendu Palikare. + +-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut +pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et +sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle. + +«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?» + +Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et +s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée, +tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse. + +«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que +t'as?» + +Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien +qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle. + +Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait +toutes les misères: + +«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle. + +Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la +route où se trouvait une petite charrette dételée dont les +ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; +vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain, +un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en +courant. + +Perrine était toujours dans le même état. + +«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie. + +S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la +bouteille entre les lèvres. + +«Bois un bon coup, ça te soutiendra.» + +En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et +lui rendit le mouvement. + +«Tu avais faim? + +-- Oui. + +-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un +peu.» + +Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui +tendit. + +«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te +modérera.» + +La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le +pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la +recommandation de La Rouquerie. + +Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se +passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise +sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci. + +«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie. + +---Vous permettez que je lui en donne un? + +-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en +aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te +retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon. + +-- N'est-ce pas? + +-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es +dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment +pitié de te couper le sifflet.» + +Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le +morceau: + +«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu. + +-- C'est vrai. + +-- Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire; +pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se +tassera.» + +Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort +de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La +Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança +une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère: + +«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à +personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer +par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand +je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre +elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa +boutique.» + +Perrine continua son récit et l'acheva. + +«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel +effet cela te faisait-il? + +-- Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un +moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé +du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman +qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais. + +-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te +sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans +ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas +trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire? + +-- Continuer mon chemin. + +-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller +comme ça à l'aventure. + +-- Que voulez-vous que je fasse?» + +La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en +réfléchissant, puis elle répondit: + +«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes +marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur +ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, +crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons, +ferraille à vendre». + +Perrine fit ce qui lui était demandé. + +«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras +pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui +va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui +demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras +près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au +pays de tes parents. + +-- Avec quoi? + +-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce +que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en +être sûre.» + + + +XI + +Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées. + +Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se +trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- +Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle +arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle. + +«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me +rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa +vie. + +-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.» + +Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un +autre en avant: + +«Tu ne quitterais pas Palikare.» + +Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle +se raidit. + +«Je dois aller près de mes parents. + +-- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui? + +-- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas. + +-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je +t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi. + +-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.» + +La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas +arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux +environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la +satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans +la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette +longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les +fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À +Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était +un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de +cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur +laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet +pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée +radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait +pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait +elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment. + +Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, +elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler +un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à +Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le +courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle +débarquait propre, fraîche et dispose. + +Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- +cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un +sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. +Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, +elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de +croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui +restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins +y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, +le plus dangereux. + +À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, +et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies +plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en +temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des +pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un +attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des +amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient +des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées +de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de +lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe +disposés pour sécher. + +Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de +leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a +remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité +de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs +enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que +ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au +contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore +vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; +connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par +les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait +sentir jusque-là. + +Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le +reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages +et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de +l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de +fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, +Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres +des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande +ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient +les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de +ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en +cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée. + +Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et +en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut +encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son +père imitait pour l'amuser. + +De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne +au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit +pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent +ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce +fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait +lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras. + +Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui +adresser la parole. + +«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas? + +-- Oui, tout dret. + +-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_ +que ça. + +-- S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire +le k'min ensemble. + +-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre +panier. + +-- C'est pas de refus, y pèse rud'ment.» + +Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement. + +«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle. + +-- Non; et vous? + +-- Bien sûr que j'en suis. + +-- Est-ce que vous travaillez aux usines? + +-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux +cannetières. + +-- Qu'est-ce que c'est? + +-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs +quoi! d'où que vous venez donc? + +-- De Paris. + +-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle: +enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes. + +-- On gagne de bonnes journées? + +-- Dix sous. + +-- C'est difficile? + +-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. +C'est-y que vous voudriez être embauchée? + +-- Oui; si l'on voulait de moi. + +-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça +ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans +les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six +heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas +que je sois en retard.» + +Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre +et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin. + +L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait +intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît +pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette +jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que +tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien +qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le +deviner. + +«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt? + +-- Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon +père était de Picquigny. + +-- Vous les avez perdus? + +-- Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une +épicerie: Mme Françoise. + +-- Ah! Mme Françoise! + +-- Vous la connaissez-t'y? + +-- Non... je dis ah! Mme Françoise. + +-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et +puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond +Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à +M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle. + +-- Elle obtient ce qu'ils désirent? + +-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran. + +-- Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, +pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui? + +-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois +née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des +affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter +le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une +cannetière, vous ne devez pas connaître le jute? + +-- Une herbe? + +-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on +file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; +c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. +Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé +par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil +et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays +chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en +cache pas.» + +Elle s'interrompit: + +«Voulez-vous que nous changions de bras? + +-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous? + +-- Rosalie. + +-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie. + +-- Et vous, comment que vous vous nommez?» + +Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au +hasard: + +«Aurélie. + +-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?» + +Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, +Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait: + +«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son +père. + +-- Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort +encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille +du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran +voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus +grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour +établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château +qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond +n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la +demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que +maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou +s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent +le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de +lui depuis des années et des années... à ce qu'on raconte, car +M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas +non plus. + +-- Il a des neveux M. Vulfran? + +-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir +Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. +Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de +M. Vulfran seront pour eux. + +-- C'est curieux cela. + +-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait +triste. + +-- Pour son père? + +-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas +comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle +de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de +toutes sortes. + +-- Sur les neveux? + +-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas +nos affaires, à nous autres. + +-- Assurément.» + +Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle +marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que +Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à +reprendre la parole; ce fut ce qui arriva. + +«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle. + +-- Je n'ai plus de parents. + +-- Ni votre père, ni votre mère? + +-- Ni mon père, ni ma mère. + +-- Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et +qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes +tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais +pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce +qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule? + +-- Toute seule. + +-- Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à +Maraucourt? + +-- On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, +et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents +qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, +tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous +recevront. + +-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais. + +-- Voilà. + +-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux +usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout +de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt- +deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si +vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez- +vous de l'argent? + +-- Un peu. + +-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça +vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance. + +-- Je peux payer vingt-huit sous. + +-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous +toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin +vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a +pas. + +-- J'accepte en vous remerciant. + +-- Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent +chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison +neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés +à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux, +le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance +étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de +l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fâche, quand on +prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme +si on disait «Voleur». + +-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais. + +-- Vous savez l'anglais, vous? + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec +vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez +toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche +c'est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt- +cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il +recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est +tout de même un brave homme. + + +XII + +Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre +la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour +disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un +clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés +d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes +cheminées en briques. + +«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez +apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les +maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les +verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de +la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.» + +En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été +coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son +ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades +de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses +cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de +bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se +prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les +mouvements de la colline. + +Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie +continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser +le panier à terre. + +«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie. + +-- Très beau. + +-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une +douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les +jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que +vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village +où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles +des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer +le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que +les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or +partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter +là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime +mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la +sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près +pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient +quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui +a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été +comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, +parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, +c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.» + +Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une +vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une +confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les +toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme +cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque +toute sa hauteur, noire au sommet. + +D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans +des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine +était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village +dont elle avait si souvent entendu parler. + +Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, +femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des +salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se +passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas +été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air +vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la +couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de- +vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec +des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes. + +«Que de gens qui boivent! dit Perrine. + +-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit +la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès +midi, ne peuvent plus boire.» + +Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons +devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si +vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre +ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie +au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait +l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces +maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à +défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté, +qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt. + +«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une +petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie +tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se +trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est +pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres +des pensionnaires.» + +Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour, +plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée +d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- +elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune +encore, parut sur le seuil et cria: + +«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à +Picquigny, tu t'auras assez câliné. + +-- C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas +toujours commode. + +-- Qué que tu chuchotes? + +-- Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne +serais pas arrivée. + +-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.» + +Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse +femme se montra dans le corridor. + +«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle. + +-- C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard, +grand'mère; il est lourd le panier. + +-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là +ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le +trouveras chaud. + +-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens +tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain; +le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez- +vous.» + +Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table +installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées +deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre. + +«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot. + +-- Mais... + +-- Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut +bien.» + +Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se +faire prier, et elle prit place à la table. + +«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez +qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous +habiterez.» + +Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on +n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant +masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait +si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore +debout. + +«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire +notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de +M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais +les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est- +ce pas? + +À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un +homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston +boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une +profonde attention un petit livre relié. + +«C'est M. Bendit, il lit son _Pater_,» dit Rosalie à voix basse. + +Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé, +elle s'adressa à lui: + +«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais. + +-- Ah!» dit-il sans lever les yeux. + +Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux +vers elles. + +«_Are yon an English girl?_ demanda-t-il. + +-- _No sir, but my mother was_.» + +Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante. + +Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture +légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit +devant la haie. + +«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant +vivement. + +La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée. + +«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue. + +Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda. + +Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un +jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au +visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait +immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de +grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine. + +Rosalie s'était approchée du phaéton. + +«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre + +-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine. + +Ce fut Rosalie qui répondit à cette question: + +«Moi, Rosalie.» + +-- Dis à ta grand'mère de venir me parler.» + +Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa +grand'mère qui se hâtait: + +«Bien le bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Bonjour, Françoise. + +-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran? + +-- C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, +je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien +comprendre. + +-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir. + +-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal +pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que +cette réunion ait lieu. + +-- S'il est engagé? + +-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à +la porte; c'est une des conditions de notre location, je +l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce +genre ici. + +-- Il y en a eu à Flexelles. + +-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de +mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon +devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou +ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma +volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise. + +-- Adieu, monsieur Vulfran.» + +Il fouilla dans la poche de son gilet: + +«Où est Rosalie? + +-- Me voilà, monsieur Vulfran.». + +Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous. + +«Voilà pour toi. + +-- Oh! merci, monsieur Vulfran.» + +La voiture partit. + +Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce +qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de +M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à +l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait +lieu... C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur +ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et +implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord +avec les paroles. + +Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant. + +«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce. + +-- J'ai bien vu. + +-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait +pour me les garder. + +-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas. + +-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain! + +-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui. + +-- Dame, puisqu'il n'y voit pas. + +-- Il n'y voit pas! + +-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle? + +-- Aveugle!» + +Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois. + +«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle. + +-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait +pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de +son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut +des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un +jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez +quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou +d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du +tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux. +Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont +été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et +M. Talouel le directeur.» + +Zénobie, sur le seuil, cria: + +«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse? + +-- Je finis d'manger. + +-- Y a du monde à servir. + +-- Il faut que je vous quitte. + +-- Ne vous gênez pas pour moi. + +-- À ce soir.» + +Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison. + + +XIII + +Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table +comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas +chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, +non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond +où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc +son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les +rues qui se présentaient devant elle. + +Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues +toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux +qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle +n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même +cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait +aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là +peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du +dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à +elle. + +En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs +qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger +librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le +village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par +ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue +dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le +dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le +décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel +qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une +terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait +jamais l'atteindre. + +Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses +yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à +sa place précise. + +Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle +avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que +depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des +voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les +gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce +n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, +mais celui de la réalité. + +Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente +opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments +de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre +l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la +lui racontait. + +Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en +briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle +cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était +l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq +ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine +avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la +contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la +ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt +millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les +enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, +chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont +souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les +plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés +avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien +du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés +avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades +rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du +travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se +tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille +fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les +prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin +de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, +électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet. + +Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des +puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui +hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin +de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par +l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville +morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, +tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait +entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris. + +Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le +même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum +en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés +autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte +rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés +dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le +cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans +l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, +avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient +misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le +village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que +ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie. + +Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son +importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de +grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses +garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un +lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran +avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait +quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père, +enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et +dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le +caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, +qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la _Fée des +tourbières_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et +dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus +la veille. + +Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle +n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle +qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée, +avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si +bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de +béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps. + +Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner +aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de +ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le +coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir +pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile +qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était +un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle +avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle +devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps +à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit +sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la +misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et +pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux? + +Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de +conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, +dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait +commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une +telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, +qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- +dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à +Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais +elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence, +ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, +n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, +sans conseils. + +Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent +dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans +pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait +dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir +magique de la sauver: + +«Maman, chère maman!» + +De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle +s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir? +eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas +répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois... oui, +je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, +et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien +des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants? + +Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en +sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance, +s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air +calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues +mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois +heureuse.» + +Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle, +en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien? + +Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander +de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel +que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait +lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus +qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes +mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien +qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur +mystérieux langage. + +Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur +cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à +l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe +de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles +blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, +et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, +qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir. + +Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement +grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle +commença à effeuiller une corolle: + +«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je +réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.» + +Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât +plus que quelques pétales. + +Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit +la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement +serré, elle les effeuilla: + +«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.» + +En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur +les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre +qu'elle lui eût donné. + + +XIV + +Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà +dans l'étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme, +montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des +cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient +çà et là l'obscurité, s'allumant derrière les vitres des maisons, +et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mêlées à +des bribes de chansons. + +Elle était assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder +dans un bois ou sur la grand'route; mais à quoi bon! Elle +possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un +toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain +tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure. + +Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les +chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins +de buveurs attablés que lorsqu'elle était arrivée, et d'où +s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d'alcool +chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été +un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans +interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois +maisons il y en avait au moins une qu'occupait un débit de +boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les +pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais +nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et +criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles +basses. + +En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table +où elle l'avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle +entourée d'un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée +devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit +et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parût en prendre souci, +absorbé dans sa lecture. + +Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la +reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit: + +«_A good night's rest to you._» + +À quoi elle répondit: + +«_Good evening, sir._» + +«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais. + +-- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la +même langue + +-- Toute seule? + +-- Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt. + +-- Alors pourquoi n'êtes-vous pas restée à lire? Il n'y a rien de +meilleur, le dimanche, que la lecture. + +-- Je n'ai pas de livres. + +-- Êtes-vous catholique? + +-- Oui, monsieur. + +-- Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: _farewell_. + +-- _Good-bye, sir._» + +Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au +chambranle, se reposant à respirer le frais. + +«Voulez-vous vous coucher? dit-elle. + +--Je voudrais bien. + +-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec +mère Françoise; entrons dans le débit.» + +L'affaire, ayant été arrangée entre la grand'mère et sa petite- +fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que +Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'éclairage +pendant la semaine. + +«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite? +dit mère Françoise d'un air placide et bienveillant. + +-- Si c'est possible. + +-- Ça sera possible si vous voulez travailler. + +-- Je ne demande que cela. + +-- Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante +centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard, +vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent +sous par jour; avec ça on est riche... quand on ne boit pas, +seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran +ait donné du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais +la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à +manger.» + +Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec +l'importance et l'autorité d'une femme habituée à ce qu'on +respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une +armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l'oeil, +remarquait que les draps qu'on lui préparait étaient un grosse +toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne +couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer +heureuse d'avoir ceux-là, si durs qu'ils fussent. Déshabillée! La +Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense +d'un lit, n'avait même pas eu l'idée de lui offrir ce plaisir, et, +longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte, +excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s'en +étaient allés en lambeaux. + +Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles +traversèrent la cour où une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes, +enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de +pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant. +Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui +n'était pas grande? + +La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite +chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à +cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu +plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des +cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à +peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où +il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite +fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l'entrée, respirait-on +dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais +elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en +riant: + +«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?» + +Elle se contenta de répondre: + +«Un peu. + +-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous. + +-- Bien sûr.» + +Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop +petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporté +l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien +celle-là sans doute. + +«V'là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était +placé devant la fenêtre. + +Ce qu'elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre +pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait +lieu d'oreiller, + +«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait +pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce +n'est pas à faire, quoiqu'on raconte que dans les hôtels, les +vrais, on ne se gêne pas.» + +S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on +n'y voyait pas une seule chaise. + +«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette +interrogation de Perrine, c'est très commode pour accrocher les +vêtements.» + +Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans +lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, +mais, comme ce n'était pas le cas de Perrine, le clou planté aux +pieds de son lit lui suffisait de reste. + +«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause +dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire +attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les +autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être +embauchée. Bonsoir. + +-- Bonsoir, et merci. + +-- Pour vous servir.» + +Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d'être seule et de +n'avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se +mettant entre ses draps, elle n'éprouva pas la sensation de bien- +être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés +avec des copeaux, ils n'eussent pas été plus raides, mais cela +était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois +qu'elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s'y était +habituée. + +La porte ne tarda pas à s'ouvrir et une jeune fille d'une +quinzaine d'années étant entrée dans la chambre commença à se +déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine, +mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut +longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements +des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux +du travail. + +Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce +fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps, +chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits +elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui +s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des +mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se +tournaient contre la propriétaire du grenier. + +«Queu taudis! + +-- El'mettra bentôt d'autres lits au mitan. + +-- Por sûr, j'ne resterai point là d'ans. + +_ Où qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?» + +Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les +deux premières arrivées se furent couchées, un peu d'ordre +s'établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul +excepté. + +Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement +elles tournèrent; après s'être dit ce qu'il y avait eu +d'intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du +lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux +querelles de chacune, aux potins de l'usine entière, avec un mot +de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les «jeunes», +le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on +désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases +la façon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas. + +Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions +l'étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle +importance pouvaient être pour elle les renseignements qu'elle +entendait; et d'autre part elle était gênée, comme honteuse +d'écouter ces propos. + +Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou +si personnels qu'il fallait connaître ceux à qui ils +s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans +deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec +Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous +autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des +précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de +lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à +peu près: + +«N'empêche que ce soit ein ben brav' homme! + +-- Et juste donc! + +-- Oh! pour ça!» + +Mais tout de suite une autre ajoutait: + +«N'empêche aussi...» + +Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté +et cette justice. + +«S'il ne fallait point gagner son pain!» + +Peu à peu les langues se ralentirent. + +«Si on dormait, dit une voix alanguie. + +-- Qui t'en empêche? + +-- La Noyelle n'est pas rentrée. + +-- Je viens de la voir. + +-- Ça y est-il? + +-- En plein. + +-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier? + +-- Ça je ne sais pas. + +-- Si on fermait la porte à la cheville? + +-- Et le tapage qu'elle ferait. + +-- Ça va recommencer comme l'autre dimanche. + +-- Peut-être pire encore.» + +À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans +l'escalier. + +«La voila.» + +Mais les pas s'arrêtèrent et il y eut une chute suivie de +gémissements. + +«Elle est tombée. + +---Si elle pouvait ne pas se relever. + +-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici. + +-- Et nous dormirions mieux.» + +Les gémissements continuaient mêlés d'appels. + +«Viens donc, Laïde: un p'tit coup de main, m'n'éfant. + +-- Plus souvent que je vas y aller. + +-- Ohé! Laïde, Laïde!» + +Mais Laïde n'ayant pas bougé, au bout d'un certain temps les +appels cessèrent. + +«Elle s'endort. + +-- Quelle chance.» + +Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à +nouveau de monter l'escalier, et elle criait: + +«Laïde, viens me donner la main, m'n'éfant, Laïde, Laïde.» + +Elle n'avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours +du bas de l'escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si +bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes: + +«Ma p'tite Laïde, ma p'tite Laïde, p'tite, p'tite; l'escalier +s'enfonce, oh! la! la!» + +Un éclat de rire courut de lit en lit. + +«C'est-y que t'es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas +aller te qu'ri. + +-- Nous v'là tranquilles, dit une voix. + +-- Mais non, elle va chercher Laïde qu'elle ne trouvera pas, et +quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera. + +-- On ne dormira donc jamais! + +-- Va lui donner la main, Laïde. + +-- Vas-y, té. + +-- C'est té qu'é veut.» + +Laïde se décida, passa un jupon et descendit. + +«Oh! m'n'éfant, m'n'éfant», cria la voix émue de la Noyelle. + +Il semblait qu'elles n'avaient qu'à monter l'escalier qui ne +s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée: + +«Viens avec mé, je vas te payer un p'tiôt pot.» + +Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition. + +«Allons nous coucher, dit-elle. + +-- Non, viens avec mé, ma p'tite Laïde.» + +La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'était obstinée +dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même: + +«Un p'tiot pot. + +-- Ça ne finira jamais, dit une voix. + +-- J'voudrais pourtant dormir, mé. + +-- Faut s'lever demain. + +-- Et c'est comme ça tous les dimanches.» + +Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la +tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en +plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du +temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette +chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l'odeur nauséeuse +qui commençait à la suffoquer d'une façon si gênante qu'elle se +demandait comment elle pourrait la supporter après quelques +heures. + +Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix +de la Noyelle qui répétait: «Un p'tiot pot», à laquelle celle de +Laïde répondait: + +«Demain». + +«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera +jusqu'à demain.» + +En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se +produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas +lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- +chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée. + +À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des +exclamations désespérées: + +«Qu'est-ce que je vous ai fait?» + +Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais +pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en +gémissant. + +«Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- +t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire +avec mé? Laïde, j'ai sef.» + +Plus elle se plaignait, plus l'exaspération contre elle montait +dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché. + +Mais elle continuait toujours: + +«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t'es rabattu.» + +Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son +oreille, elle passa à d'autres qui n'avaient pas plus de sens. + +«Le café, à la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va +donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! +vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça +donne la jaunisse; faut aller à l'hospice; voyez la directrice; +mangez de la réglisse; mon père en vendait et m'en régalait, aussi +ça m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!» + +De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si +le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle +repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient +commencé à s'endormir se réveillaient en sursaut en poussant des +cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient +pas taire: + +«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c'est assez. + +-- Vous avez eu une belle idée de la monter! + +-- C'est té qu'as voulu. + +-- Si on la redescendait? + +-- On ne dormira jamais;» + +C'était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'était +vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la +Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas à +Maraucourt d'autres logements où l'on pouvait dormir +tranquillement? + +Il n'y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette +chambrée, l'air aussi qu'on y respirait commençait à n'être plus +supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de +mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait. + +À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, +elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus +qu'un ronflement qui sortit de sa bouche. + +Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la +chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle était oppressée, des +coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de +la tête aux pieds. + +Il n'y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait +parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambrée +n'étouffaient pas comme elle, c'est qu'elles étaient habituées à +vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait +ordinairement en plein champ. + +Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'étaient bien habituées à +cette atmosphère, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: +sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si +elle n'était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi +dure que la leur pouvait l'être; même pour les plus misérables, et +dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportât +pas ce qu'elles supportaient. + +Il n'y avait donc qu'à ne pas respirer, qu'à ne pas sentir, alors +viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort +l'odorat ne fonctionne plus. + +Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on +veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut +bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration +d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les +poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter +plusieurs fois cette aspiration. + +Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, +elle étouffait; si elle respirait, elle était malade. + +Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait +une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était +posée. + +Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit +et, crevé, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il +à ce qu'elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère +viciée, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, à +condition de n'éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer +ce papier. + +Mais elle n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité qui +laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu'il +n'était pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec précaution en +détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, +elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la +prit. + + +XV + +Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si +pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs +chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid; +c'était le jour qui pointait + +Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de +la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air +pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en +s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur +asphyxiante. + +Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que +coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées. + +Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna +maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour +que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des +vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne +s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas +que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses. + +Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses +vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses +souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, +dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une +clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva +sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors +elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant +chaussée, descendit. + +Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait +respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait +la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, +secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du +voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui +répondirent furieux. + +Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre +laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui +plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans +doute, -- un droit payé de son argent. + +Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle +sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au +hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. +L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de +sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le +faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce +moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était +l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait +qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers. + +Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant +de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce +moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où +elle pourrait attendre. + +De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour +d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des +formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était. + +Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et +paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres +étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes +grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la +tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose +comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, +semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les +files s'enchevêtraient en lignes confuses? + +Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas +bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le +bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau +boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle +cherchait. + +Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de +l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en +roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent +l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui +vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait +bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait +dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer +à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des +branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient +comme une vraie pluie. + +Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une +oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à +l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne +conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout +petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, +et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un +tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez +étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait +glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit +et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier +qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît. + +L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit +d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre +faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, +mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi +pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche +de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait +de chaise. + +Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait +de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air, +tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux +du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de +Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses +camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours +persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur. + +Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la +moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle +ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle +se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de +s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant +l'entrée aux ateliers. + +Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à +l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; +au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur +l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait +entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de +cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la +tourbière. + +Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour +de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules +voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux +piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, +sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun +cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée +de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des +appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient +pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils +s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à +leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair +l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle +comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser +l'étang. + +Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, +aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa +fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette +fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez +féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte +n'était point une petite arche de Noé. + +À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire +qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause +apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le +soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de +briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette +ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de +s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était +produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, +et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux +étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des +ouvriers. + +Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps +qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. +Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le +billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui +sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle +jeta les yeux sur son titre: c'était le _Journal d'Amiens_ du 25 +février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la +place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait +s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que +depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne +n'avait passé sa porte. + + +XVI + +Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un +gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de +l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à +des distances plus ou moins éloignées, par des coups également +rythmés. + +Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui +partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages, +Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines +Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on +était prêt pour le travail. + +Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant +dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les +seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au +chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans +les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne +ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il +n'était pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par +conséquent, elle n'avait pas à se presser. + +Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent +aussitôt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les +précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette +tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout +sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait une +fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se +dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les +autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand +nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes +débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir +qu'ils grossissaient sans le ralentir. + +Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en +compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit: + +«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise. + +-- Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu. + +-- Ah! bon. Je vous ai cherchée. + +-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je +suis matineuse.» + +On arrivait à l'entrée des ateliers, et le flot s'engouffrait dans +l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait à une +certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son +veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un +peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne +défilât devant lui sans qu'il le vît. + +«Le Mince», dit Rosalie d'une voix sifflée. + +Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fût +jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel. + +«Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine. + +-- Bien sûr.» + +Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son +émotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait +tout le monde? + +Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Perrine de la +suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraître +intimidée: + +«M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait +travailler.» + +Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade: + +«Dans un moment nous verrons», répondit-il. + +Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se plaça à +l'écart avec Perrine. + +À ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers +s'écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au +phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme que la +veille: bien que tout le monde sût qu'il ne pouvait pas voir, +toutes les têtes d'hommes se découvrirent devant, lui, tandis que +les femmes saluaient d'une courte révérence. + +«Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier», dit Rosalie. + +Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton: + +«Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau +à la main. + +-- Bonjour, Talouel.» + +Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, +quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement +passer les employés qu'elle connaissait déjà: Fabry l'ingénieur, +Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma. + +Cependant la cohue s'était éclaircie, et maintenant ceux qui +arrivaient couraient, car l'heure allait sonner. + +«Je crois bien que les jeunes vont être en retard», dit Rosalie à +mi-voix. + +L'horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques +retardataires parurent à la queue leu leu, essoufflés, et la rue +se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les +mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête +haute. + +Quelques minutes s'écoulèrent, puis apparut un grand jeune homme +qui n'était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus +monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l'ingénieur +et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa +cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire évidemment. + +Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau +comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que +les deux saluts ne se ressemblaient en rien. + +«Monsieur Théodore, je vous, présente mon respect», dit Talouel. + +Mais bien que cette phrase fût formée des mêmes mots que celle +qu'il avait adressée à M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la +même chose, cela était évident aussi. + +«Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé? + +-- Mon Dieu oui, monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes. + +-- Ah! + +-- Vous n'êtes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui +est en retard, bien que comme vous il n'ait pas été à Paris; mais +je l'aperçois là-bas.» + +Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir +avançait rapidement. + +Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa +personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa +devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte +inclinaison de tête qu'il lui adressa sans un seul mot. + +Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui +présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut +disparu qu'il se tourna vers Rosalie: + +«Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade? + +Perrine répondit elle-même à cette question: + +«Je n'ai pas encore travaillé dans les usines», dit-elle d'une +voix qu'elle s'efforça d'affermir. + +Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant à +Rosalie: + +«Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste! +plus vite que ça. + +-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?» demanda Perrine en +suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les +ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d'accomplir ce +travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un +apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui +l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait +admise dans l'usine, elle sentait qu'il dépendait d'elle de s'y +maintenir. + +«N'ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son +émotion; rien n'est plus facile.» + +Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu'elle ne les +entendit; car, depuis quelques, instants déjà, les machines, les +métiers s'étaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y +était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel +se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux +ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient, +les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres +de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient +le vertige des oreilles à celui des yeux. + +«Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends +pas. + +-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce +n'est pas difficile; il n'y a qu'à charger les cannettes sur les +wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet? + +-- Un petit wagon, je pense. + +-- Justement, et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu'au +tissage où on le décharge; un bon coup au départ, et ça roule tout +seul. + +-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste? + +-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je +vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à +préparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que +c'est. + +-- Pas trop.» + +Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide; +puis-elle continua: + +«Enfin, c'est des broches enfoncées dans des godets, sur +lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les +retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un +petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça +fait une promenade; j'ai commencé par là, maintenant je suis aux +cannettes.» + +Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine, +attentive à ces paroles, pour elles si pleines d'intérêt, put +arrêter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand +Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un +étage, sans fenêtres, mais éclairés à l'exposition du nord par des +châssis vitrés qui formaient la moitié du toit. + +«C'est là», dit-elle. + +Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans +une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches +en mouvement produisait un vacarme assourdissant. + +Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d'homme +qui criait: + +«Te voilà, rôdeuse! + +-- Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s'écria Rosalie, ce n'est pas moi, +entendez-vous, père la Quille? + +-- D'où viens-tu? + +-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour +que vous la mettiez aux wagonets,» + +Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil +ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d'années auparavant +dans l'usine, d'où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on +l'avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les +enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours +grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces +machines est assez pénible, demandant autant d'attention de l'oeil +que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les +remplacer par d'autres vides, rattacher les fils cassés, et il +était convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas +continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du +pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses +broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme, +au fond, il était bon homme, on ne l'écoutait guère, et, +d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage +des machines. + +«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en +la menaçant du poing. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Mets-toi au travail pus vite que ça.» + +Puis, s'adressant à Perrine: + +«Comment t'appelles-tu?» + +Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle +aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée, +la surprit, et elle resta interloquée. + +Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il +cria en frappant un coup de pilon sur le plancher: + +«Je te demande ton nom.» + +Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui +qu'elle avait déjà donné: + +«Aurélie, dit-elle. + +-- Aurélie qui? + +-- C'est tout. + +-- Bon; viens avec moi.» + +Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta +les explications de Rosalie, s'arrêtant à chaque mot pour crier: + +«Comprends-tu?» + +À quoi elle répondait d'un signe de tête affirmatif. + +Et de fait son travail était si simple qu'il eût fallu qu'elle fût +stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y +apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la +Quille, jusqu'à la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois +après elle, et encore plutôt pour l'avertir que pour la gronder: + +«Ne t'amuse pas en chemin.» + +S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son +wagonet d'un bon pas régulier, sans s'arrêter, pouvait-elle +regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu'elle +traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu'elle +écoutait les explications de Rosalie? Un coup d'épaule pour mettre +son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se +présentait un encombrement, et c'était tout; ses yeux, comme ses +idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait. + +À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi, +elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de +pain qu'elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne +odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles +elle passait, lentement quand c'était une soupe qu'elle aimait, +plus vite quand c'en était une qui la laissait indifférente. Pour +sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi disparut-elle +vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle était habituée à +imposer silence à son appétit, elle ne s'en portait pas plus mal: +il n'y a que les gens habitués à trop manger qui s'imaginent qu'on +ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n'y a que ceux qui ont +toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire à sa +soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivière. + + +XVII + +Bien avant l'heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la +grille des shèdes, et à l'ombre d'un pilier, assise sur une borne, +elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garçons et des +filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou +à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l'envie +qu'elle en avait. + +Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, +activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de +la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la +longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait +plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et +décharger le wagonet, lui donner un coup d'épaule pour le +démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arrêter, +qui n'était qu'un jeu en commençant, répété, continué sans +relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières +surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, même dans +ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle. + +«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille. + +Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle +allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour +ralentir aussitôt qu'elle se voyait hors de sa portée. Et +maintenant tout à sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait +plus de curiosité et d'attention que pour compter les sonneries de +l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la +journée finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout. + +Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dépitait +de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les +autres qui n'étant ni plus âgées, ni plus fortes qu'elle, +s'acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et +cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus +dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de +dépense d'agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre +aux wagonets, on l'avait tout de suite employée aux cannettes? +Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'était l'habitude qui +lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonté, de la +persévérance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme +pour tout, il n'y avait qu'à vouloir, et elle voulait, elle +voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et +le second serait moins pénible, moins le troisième que le second. + +Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et +aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité +qu'elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui +rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine: un grand cri +éclata, en même temps tout s'arrêta; et au tapage des machines, +aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs +et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d'une plainte +enfantine: + +«Oh! la! la! + +Garçons, filles, tout le monde s'était précipité; elle fit comme +les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait: + +«Tonnerre! mes broches arrêtées!» + +Déjà Rosalie avait été relevée; on s'empressait autour d'elle, +l'étouffant. + +«Qu'est-ce qu'elle a?» + +Elle-même répondit: + +«La main écrasée,» + +Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des +gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher. + +Mais, vérification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux +doigts blessés, et peut-être même un seul écrasé ou fortement +meurtri. + +Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, +entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie. + +«Allez-vous me fiche le camp? Vlà-t-il pas une affaire! + +-- C'était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille +écrasée», murmura une voix. + +Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse, +mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. +Alors il n'en cria que plus fort: + +«Fichez-moi le camp!» + +Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait +retourner à son wagonet quand la Quille l'appela: + +«Hé», la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que ça.» + +Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus +coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail; +mais il ne s'agissait pas de la punir. + +«Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il. + +-- Pourquoi que vous m'appelez bête? cria Rosalie, car déjà le +tapage des machines avait recommencé. + +-- Pour t'être fait prendre la patte, donc. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Bien sûr que c'est ta faute, maladroite, feignante...» + +Cependant il s'adoucit: «As-tu mal? + +-- Pas trop. + +-- Alors file.» + +Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée, +la gauche, dans sa main droite. + +«Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine. + +-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher. + +-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas? + +-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre, +c'est plus tard. + +-- Comment cela vous est-il arrivé? + +-- Je n'y comprends rien; j'ai glissé. + +-- Vous êtes peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même. + +-- C'est toujours quand on est fatigué qu'on s'estropie; le matin +on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira +tante Zénobie? + +-- Puisque ce n'est pas votre faute. + +-- Mère Françoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais +tante Zénobie dira que c'est pour ne pas travailler. + +-- Vous la laisserez dire. + +-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire.» + +Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient +pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand +nombre l'écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à +ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on +est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a +pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se +fâchaient: + +«Quand ils nous auront tous estropiés! + +-- Aimes-tu mieux crever de faim?» + +Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre +de l'usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées +bleues et rases, où tous les autres bureaux étaient réunis; mais +tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n'avaient rien de +caractéristique, celui du directeur se signalait à l'attention par +une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double +révolution. + +Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par +Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine +sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la +tête. + +Il paraissait furieux: + +«Qu'est-ce qu'elle a encore celle-là?» cria-t-il. + +Rosalie montra sa main ensanglantée. + +«Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!» cria-t-il. + +Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la +véranda à grands pas; quand elle l'eut tortillé autour de sa main, +il revint se camper devant elle: + +«Vide la poche.» + +Elle regarda sans comprendre. + +«Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.» + +Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de +choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, +un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit +miroir en zinc. + +Il le saisit aussitôt: + +«J'en étais sur, s'écria-t-il, pendant que tu te regardais dans +ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s'est arrêtée, tu as +voulu rattraper le temps perdu, et voila. + +-- Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle. + +-- Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas. +Et maintenant qu'est-ce que tu as? + +-- Je ne sais pas; les doigts écrasés. + +-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? + +-- C'est le père la Quille qui m'envoie à vous.» + +Il s'était retourné vers Perrine. + +«Et toi, qu'est-ce que tu as? + +-- Moi, je n'ai rien, répondit-elle décontenancée par cette +dureté. + +-- Alors?... + +-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener à vous, acheva +Rosalie. + +-- Ah! il faut qu'on t'amène; eh bien alors qu'elle te conduise +chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si +tu as fauté, gare à toi!» + +Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les +vitres de la véranda, et qui devaient s'entendre dans tous les +bureaux. + +Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui +marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du +vestibule: + +«Qu'est-ce qu'il y a, Talouel? + +-- Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s'est fait +prendre la main. + +-- Où est-elle? + +-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui. + +-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Françoise? dit-il. + +-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie.» + +Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient +jusque-là serré le coeur et l'accès de compassion avec lequel ces +quelques mots lui étaient adressés le détendait. + +«Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille? + +-- En voulant rattacher un fil j'ai glissé, je ne sais comment, ma +main s'est trouvée prise, j'ai deux doigts écrasés... il me +semble. + +-- Tu souffres beaucoup? + +-- Pas trop. + +-- Alors pourquoi pleures-tu? + +-- Parce que vous ne me bousculez pas.» + +Talouel haussa les épaules. + +«Tu peux marcher? demanda M. Vulfran. + +-- Oh! oui, monsieur Vulfran. + +-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon.» + +Et s'adressant à Talouel: + +«Écrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de +suite chez Françoise; soulignez «tout de suite», ajoutez «blessure +urgente». + +Il revint à Rosalie: + +«Veux-tu quelqu'un pour te conduire? + +-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade. + +-- Va, ma fille; dis à ta grand'mère que tu seras payée.» + +C'était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous +le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles +traversèrent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son +émotion: + +«II est bon M. Vulfran. + +-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas; +et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tête, + +-- Enfin il a été bon pour vous.» + +Rosalie se redressa: + +«Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous +comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond. + +-- Il pense à son fils? + +-- Il ne pense qu'à ça.» + +On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir +teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant +la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient: + +«T'es blessée? + +-- Les doigts écrasés. + +-- Ah! malheur!» + +Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car +ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d'arriver à +cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou à l'instant même +dans les leurs, mari, père, enfants: tout le monde à Maraucourt ne +vivait-il pas de l'usine? + +Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère +Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du +chemin. + +«Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie. + +-- Je veux bien. + +-- Ça retiendra peut-être tante Zénobie.» + +Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible +tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en +apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris: + +«Te v'là blessée, coquine! Je parie que tu l'as fait exprès. + +-- Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement. + +-- Tu crois ça? + +-- M. Vulfran me l'a dit.» + +Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si +fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil; +mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu'elle accueillit sa +petite-fille: courant à elle, elle la prit dans ses bras: + +«Tu es blessée? s'écria-t-elle. + +-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien. + +-- Il faut aller chercher M. Ruchon. + +-- M. Vulfran l'a fait prévenir.» + +Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante +Zénobie se retournant sur elle l'arrêta: + +«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner? + +-- Merci», cria Rosalie. + +Perrine n'avait plus qu'à retourner à l'atelier, ce qu'elle fit; +mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un +long coup de sifflet annonça la sortie. + + +XVIII + +Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé +comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle +avait failli étouffer, où elle avait peu dormi. + +Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et +elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans +un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour, +qu'arriverait-il? + +C'était une question terrible dont elle pesait toutes les +conséquences; qu'elle n'eût pas la force de travailler, on la +renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint +malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne à +qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, +c'était ce qui l'attendait, cela et rien autre chose. + +Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit +payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et +surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon +acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l'était pas +pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses +dégoûts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause +d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce +n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était +encore ouvrière comme les autres ouvrières. + +Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à +prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la +situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit +pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se +passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point, +et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre. +D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne +savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne +s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très +bien avoir pris un logement ailleurs. + +Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à +trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée. +Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas +pensé à l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien +là pour dormir si c'était possible! rien à craindre de personne +puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse, +ainsi que le numéro du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur +la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche +de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une +maison à soi, la réalité dans le rêve. + +Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup +possible et facile. + +Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez +le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu +de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle +avait parcouru le matin pour venir aux ateliers. + +Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de +Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme +elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le +sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui +dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait +l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'étang, en +face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la +déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement +agréable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait +fait pour son déjeuner. + +Elle était si ravie de cet arrangement qu'elle avait hâte de le +mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car +après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là +d'autres encore; alors l'idée lui vint de préparer son +emménagement dans l'aumuche, qui sans doute était propre et +confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques +soins. + +Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé +de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères; +qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle +pourrait balayer son appartement; qu'elle coupât une botte de +fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et +chaud. + +Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son +travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de +suite à l'ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un +brin d'osier, emmanché d'un bâton; non moins vite la botte de +fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à +pouvoir être facilement transportée dans l'aumuche. + +Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le +chemin, maintenant désert aussi loin qu'elle pouvait voir et +silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier +de l'oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris +son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en +courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut +qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougère +s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en +se baissant à quatre pattes. + +Arrivée dans l'îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait +dans l'aumuche, c'est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se +mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur +l'étang comme dans les roseaux, s'élevèrent des vols bruyants, des +piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage +troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces +rives où depuis longtemps ils étaient maîtres. + +L'espace était si étroit qu'elle eut vite achevé son nettoyage, si +consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'à rentrer +le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la +sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des +herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé. + +Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine +presque aussi fort que sur la route d'Écouen à Chantilly. +Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans +cette jolie petite île, son coucher assuré, n'ayant rien à +craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi +que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle +et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour +les comparer à l'heure présente et se fortifier dans l'espérance +du lendemain. + +Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits +morceaux de peur de l'émietter, elle ne faisait plus de bruit, la +population de l'étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit, +et à chaque instant c'étaient des vols qui rayaient l'or du +couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient +avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou +allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et +comme leur réveil l'avait amusée le matin, leur coucher maintenant +la charmait. + +Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu'elle +fit, à mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus +petits, les eaux de l'étang, quelques instants auparavant +brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel +avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la +nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonné. + +Mais avant de fermer sa porte et de s'étendre sur son lit de +fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était +d'enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en +pleine sécurité dans l'aumuche; personne ne viendrait la déranger, +de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en +approcher sans que les habitants de l'étang, qui avaient l'oreille +fine, lui donnassent l'éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela +n'empêchait pas que l'enlèvement du pont, s'il était possible, ne +fût une bonne chose. + +Et puis il n'y avait pas que la question de sécurité dans cet +enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne +serait pas amusant de se dire qu'elle était sans aucune +communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait +possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur +le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer +un coup de canon. + +Vivement elle se mit à l'ouvrage, et ayant avec son manche à balai +dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule +servant de pont, elle put le tirer sur son bord. + +Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume, +reine de son île qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les +grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde +d'embarras ou d'hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que +celui qui répondait à sa situation présente: + +-- _Good hope_. + +Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut +pas confondre un cap avec une île. + + +XIX + +C'est très amusant d'être, reine, surtout quand on n'a ni sujets, +ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose à faire +que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États. + +Et justement elle n'en était pas encore à l'heureuse période des +fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, +la population volatile de l'étang la réveilla par son aubade, et +qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de +l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que +ce n'était plus à poings fermés qu'elle pouvait dormir, mais assez +légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup +de sifflet ferait entendre son appel. + +Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur, +c'est bien plutôt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt +encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et +s'enchaîne; et sa rêverie n'avait rien que d'agréable et de riant: +en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle +ne s'en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé; +l'air qu'elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la +berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée +condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau +faisaient une musique cristalline. + +Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite +sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l'étang, +elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le +pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité, +présentait ce danger d'offrir le passage à ceux qui pourraient +vouloir entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût +avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le +fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand +elle aperçut une longue branche qui étayait l'aumuche du coté où +les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter +le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice +qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était- +ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme +personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs +les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont +interdites aux vieilles. + +Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la +retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et +arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit +des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle +n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc? + +Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent: + +«Pove fille! + +-- On y a copé le dé. + +-- L'pétiot dé? + +-- L'pétiot. + +-- Et l'ote? + +-- On y a pas copé. + +-- All a criai? + +-- C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y +entendaient.» + +Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le +doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur +se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, +mais celle qui l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait +guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille +qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester +estropiée. + +Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux +machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla +à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre +compte de la liberté qu'elle prenait, dans son humble position, +d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de +plus était Anglais. + +«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous +demander, si vous le savez, comment va Rosalie?» + +Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui +répondre: + +«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien +dormi. + +-- Ah! monsieur, je vous remercie.» + +Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne +sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et de cordiale +reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots. + +«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin. + +Pendant toute la matinée elle ne pensa qu'à Rosalie, et elle put +d'autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite +à son travail qui n'exigeait plus l'attention. + +À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme +elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla +pas plus loin que le seuil de la porte. + +«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait +pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment +elle s'est fait estropier, l'imbécile!» + +La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de +revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux +reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte +de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce +jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de +suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits +qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les +multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le +soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de +l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle +l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle +rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer. + +Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une +importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture, +l'habillement. + +Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse +chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en +octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser. + +Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait +pas avec cette facilité. + +Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de +pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces +qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque +jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la +peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, +seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux +suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété, +continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas +plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle +trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce +n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle +le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était +rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle +pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain +un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à +attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même +n'étaient rien. + +Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses +parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir +au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques +journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus. + +Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la +semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était +pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de +l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour +conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés +depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait, +comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles +chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle +l'argent de cette dépense? + +La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se +fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des +difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution, +la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce +qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied +pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à +la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au +tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces +et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour +l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de +bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le +creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau? + +Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses +yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une +touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient +vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au +printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans +l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une +idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des +souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des +espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le +dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des +semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour +qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence? + +Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva +à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à +brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà +desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes. + +Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans +l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage. + +Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu +près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle +était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de +tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation +qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse +filasse. + +Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot +pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet +ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la +route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre +les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit +dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles +espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle +ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la +seconde, la troisième, la dixième. + +Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez +de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant +acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un +sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt +centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept +sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne +voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner +une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se +trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du +pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième +ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée +au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être +acceptée pour une semelle. + +Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la +volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement, +même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute +aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien. + +L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des +ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle +devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au +moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de +la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le +coutil appliqué à plat sur le billot. + +La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans +tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout, +et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de +belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas +retenait bien à la jambe. + +Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois +matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce +qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa +cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent +volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque +personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par +des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au- +devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un +endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les +atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni +armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à +son plafond par un brin d'osier. + + +XX + +Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d'autre part +cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se +comporter en travaillant: la semelle ne s'élargirait-elle pas, le +coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune +forme? + +Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- +elle souvent à ses pieds. Tout d'abord elles avaient résisté; mais +cela continuerait-il?! + +Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses +camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son +goût et en fit compliment à Perrine. + +«Où qu'c'est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle. + +-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles. + +-- C'est joli tout de même; ça coûte-t-y cher? + +-- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre +sous de coutil. + +-- C'est joli.» + +Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus +délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l'écartant +toujours, autant parce qu'il entraînait une trop grosse dépense +que parce qu'il se présentait entouré de difficultés de toutes +sortes. Ce travail, c'était de se tailler et de se coudre une +chemise pour remplacer la seule qu'elle possédât maintenant et +qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'ôter pour la laver. +Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient +nécessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle +lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y +avait là une série d'interrogations qui lui donnaient à réfléchir; +sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de +commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour +remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus +qu'elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils +l'abandonneraient tout a fait n'était pas difficile à calculer. +Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain +quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il +fallait qu'elle continuât à être admise à l'usine. + +Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les +trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put +pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et +la jupe n'avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la +chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait +avec tout un entourage d'autres considérations: habitudes de +propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi- +même, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les +raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication +solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles +reprises. + +Tous les jours, quand a l'heure du déjeuner elle allait de l'usine +à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de +Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon +que c'était la grand'mère ou la tante qui lui répondaient, elle +s'arrêtait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une +petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l'un +de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot, +d'indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l'air de +regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en réalité +elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles +qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se +faire couper autant de ces étoffes qu'elles voulaient! Pendant ses +longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l'usine +entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets +soigneusement enveloppés de papier, qu'elles serraient sur leur +coeur, et elle s'était dit que ces joies n'étaient pas pour +elle... au moins présentement. + +Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, +puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très +émue, elle le franchit. + +«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d'une +voix polie, avec un sourire affable. + +Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parlé avec cette +douceur, elle s'affermit. + +«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez +votre calicot... le moins cher? + +-- J'en ai à quarante centimes le mètre.» + +Perrine eut un soupir de soulagement. + +«Voulez-vous m'en couper deux mètres? + +-- C'est qu'il n'est pas fameux à l'user, tandis que celui à +soixante centimes... + +-- Celui à quarante centimes me suffit. + +-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'était pour vous +renseigner; je n'aime pas les reproches. + +-- Je ne vous en ferai pas, madame.» + +La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, +et Perrine remarqua qu'il n'était ni blanc, ni lustré comme celui +qu'elle avait admiré dans la montre. + +«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le +calicot avec un claquement sec. + +-- Je voudrais du fil. + +-- En pelote, en écheveau, en bobine?... + +-- Le moins cher. + +-- Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- +huit sous.» + +À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en +serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un +vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, dépensé +que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au +samedi suivant, c'est-à-dire qu'après avoir prélevé les vingt-huit +sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait +pour l'imprévu ou l'économie un capital de sept sous, n'ayant plus +de loyer à payer. + +Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle +arriva essoufflée, mais cela ne l'empêcha pas de se mettre tout de +suite à l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait à sa chemise +ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n'avait pas à y +revenir: elle serait à coulisse; d'abord parce que c'était la plus +simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n'avait +jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce +qu'elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de +l'ancienne. + +Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marchèrent à +souhait, sinon de façon à s'admirer dans son travail, au moins +assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et +les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler +les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau +et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce +ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua à entamer +l'étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put +s'en aller à l'atelier habillée d'une chemise gagnée par son +travail, taillée et cousue de ses mains. + +Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut +Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en écharpe. + +«Guérie! + +-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la +cour.» + +Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, +mais Rosalie ne répondait que d'une façon contrainte. + +Qu'avait-elle donc? + +À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine: + +«Où donc logez-vous maintenant?» + +N'osant pas répondre, Perrine se jeta à côté: + +«C'était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma +nourriture et mon entretien. + +-- Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part? + +-- Je ne paye pas. + +-- Ah!» + +Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l'emporta. + +«Chez qui?» + +Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe: + +«Je vous dirai cela plus tard. + +-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant +vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte il vaudra +mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à +cette heure-là elle est occupée.» + +Perrine rentra à l'atelier attristée de cet accueil; en quoi donc +était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la +chambrée de mère Françoise? + +Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus +forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant +rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin +de la secouer, elle eut l'idée de se promener dans les prairies +qui entouraient son île, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps +de faire. La soirée était d'une beauté radieuse, non pas +éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années +d'enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d'indigo, +mais tiède, et d'une clarté tamisée qui montrait les cimes des +arbres baignées dans une vapeur d'or pâle: les foins, qui +n'étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient +déjà, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en +une senteur troublante. + +Sortie de son île, elle suivit la rive de l'entaille, marchant +dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière, +n'avaient été foulées par personne, et de temps en temps se +retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son +aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches +des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas +soupçonner qu'elle était un travail d'homme, derrière lequel +l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil. + +Au moment où, après un de ces arrêts qui l'avait fait descendre +dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, +un bruit se produisit à ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se +jeta à l'eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d'où elle +était partie, elle aperçut un nid fait de brins d'herbe et de +plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec +de petites taches de couleur noisette: au lieu d'être posé sur la +terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle +l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et +remarqua qu'il était construit de façon à s'élever ou s'abaisser +selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le +courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient +l'entraîner. + +De peur d'inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine +distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où +elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la +sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut +pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces +oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, +et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle +vit partir d'autres oiseaux effrayés, -- des poules d'eau si +légères dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles +flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec +rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux +qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri +auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra». + +Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout +de son entaille, et reconnut qu'elle se réunissait à une autre +plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins +boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives +pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y +fussent moins nombreux. + +C'était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux +foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux +d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi +parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité; +et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit, +à demi noyé dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, +elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces bêtes +de le prendre, elle aussi, pour nid. + + +XXI + +Chez Perrine, c'était bien souvent les événements du jour écoulé +qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois +de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de +ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur +avait commencé à la frapper, s'était-elle éveillée baignée de +sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le +sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée +à Maraucourt, sous l'influence des pensées d'espoir qui +renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces +cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur +poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer +l'avaient serrée moins fort à la gorge. + +Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'était au lendemain qu'elle +pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l'atelier, ou bien à son +île, ou bien encore à ce qu'elle avait entrepris ou voulait +entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa +chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s'il +obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet +qu'elle avait taché d'imposer à son esprit: tantôt un atelier dans +lequel la baguette d'une fée remplaçant le pilon de La Quille, +donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les +conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain +radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait +surgir une nouvelle île d'une beauté surnaturelle avec des +paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que +dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son +imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui +remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées +par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis, +lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la +jupe en indienne qu'elle se promettait. + +Sans doute ce moyen de suggestion n'était pas infaillible, et son +imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni +assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, +que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou +celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin +cette continuation s'enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes +nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique +qui la relevait. + +Ce soir-là quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernière +image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi +bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie, +continuèrent son voyage d'exploration aux abords de son île. +Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu'elle rêva, +mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une +cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure +diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier +infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et +qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs, +ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des +pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien +qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes +les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au +fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la +crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux +pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait +avec des lueurs d'éclairs; et à côté de ceux-là d'autres plus +importants, et qui incontestablement étaient des chefs, +mélangeaient d'autres oeufs à des pâtes pour en faire des +pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois +qu'elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce +rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la +lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que +quand le sifflet de l'usine la réveilla, elle en était encore à +suivre la préparation d'une crème au chocolat dont elle retrouva +le goût et le parfum sur ses lèvres. + +Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit +qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappée dans son +voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité +de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient +dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui +donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui +avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces +cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet +estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions, +qui en réalité n'étaient que des protestations. + +Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces +oeufs qui n'appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les +avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa +disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte, +elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de +défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les +uns que les autres; mais c'est là le mérite des oeufs précisément +qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette +pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les +taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire +comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût +se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au +festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait +son prix. + +Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à +l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d'une obsession +comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la +sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d'allumettes et +un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant +pour revenir à son entaille. + +Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le +retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l'occupait +pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la +journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait +onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne +couvait pas encore. + +C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient +frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la +sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien. + +Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé +complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle +avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie +pour les chagrins des autres, de même que son affection pour +Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie +qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était- +elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu, +une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et +d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains +ménagements. + +Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps +arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas +dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en +échapperait pourrait donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais +simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades +qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de +la fumée ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement +elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un +brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, +tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle +égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité +il lui manquait un coquetier; mais c'est là un ustensile qui n'est +indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait +dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la +satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point; +à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais +mangé d'aussi bon, et elle se dit qu'alors même que les marmitons +de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement +pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la +coque, cuit sous les cendres. + +Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle +pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être, +ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de +son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas +fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas +accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien +que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles +trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une +soupe chaude liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui +avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être obligée de +renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses +espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine +confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la +persévérance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'à croire +qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en +fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal +quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des +impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en +attendant qu'elle eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition +de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se +contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les +maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait. + +C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail, +lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, à la porte d'une +maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de +vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de +toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer- +blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de +légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites, +hautes, plates. + +En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle +s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut pas une seconde +d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les +fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux; +pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la +pouvait désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles +boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix +de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher +au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le +soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie, +tous les menus qu'elle inventait pourraient être mis à exécution. + +Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute +la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc +arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui +échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser. + +Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les +enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après +avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, +elles étaient à la place même où elle les avait cachées. + +Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de +la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle s'établit, espérant +trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire +des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer- +blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes +de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le +couperait. + +Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui +fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore +n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à +quelqu'un, on eût deviné que c'était une cuiller; mais comme c'en +était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et +d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à +s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles +de table. + +Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il +ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille. + +Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant +pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de +lait, elle devait l'acheter. + +Mais pour l'oseille elle économiserait cette dépense, par une +recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de +l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout +en n'ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés, +seraient encore très bons pour elle. + +Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle +pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu'elle s'était +fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une +fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons +de l'étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que +fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers +qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait +achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut +qu'à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de +cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent +suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les +plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer +dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns +des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d'une +grosseur bien suffisante. + + +TOME SECOND + + +XXII + +Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses +soirées, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et +comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez +mère Françoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle +craignait d'être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa +les jours s'ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se +décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d'ailleurs +elle n'avait pas à faire son dîner, composé d'un poisson froid +pris et cuit la veille. + +Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un +pommier; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d'un air à +moitié fâché et à moitié content: + +«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir? + +-- J'ai été occupée. + +-- À quoi donc?» + +Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses +espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa +chemise. + +«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre +maison? dit Rosalie étonnée. + +-- Il n'y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans +ma maison. + +-- Tout le monde a des ciseaux.» + +Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur +son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que +par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à +parler. + +«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant. + +-- Pas possible. + +-- C'est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus +me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller +pour la manger, j'ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour +la cuiller ç'a été plus difficile que pour les espadrilles. + +-- Vous voulez rire. + +-- Mais non, je vous assure.» + +Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans +l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, +ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l'entaille, ses cuisines +dans la carrière. + +À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme +si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire: + +«Ce que vous devez vous amuser! s'écria-t-elle quand Perrine +expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l'oseille. + +-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J'ai +travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à +creuser la palette: j'ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne +m'en restait plus qu'un seul; pensez à ce que je me suis donné de +coups de caillou sur les doigts. + +-- Je pense à votre soupe + +-- C'est vrai qu'elle était bonne... + +-- Je vous crois. + +-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de +chaud. + +-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la même chose: +est-ce drôle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des +carottes, et des salsifis! + +-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, +des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes +bonnes à manger. + +-- Il faut savoir. + +-- Mon père m'avait appris à les connaître.» + +Rosalie garda le silence un moment d'un air réfléchi; à la fin +elle se décida: + +«Voulez-vous que j'aille vous voir? + +-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je +demeure. + +-- Je vous le promets. + +-- Alors quand voulez-vous venir? + +-- J'irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en +revenant dans l'après-midi je peux m'arrêter.» + +À son tour Perrine eut un moment d'hésitation, puis d'un air +affable: + +«Faites mieux, dînez avec moi.» + +En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des +réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était +facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter. + +Perrine insista: + +«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée! + +-- C'est tout de même vrai. + +-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je +n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde. + +-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas? + +-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me +trouverez occupée à ma cuisine.» + +Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir +Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une invitée à traiter, +un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et +son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même: +qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à +dîner à une amie? + +Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si +elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce +dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait +vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à +parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de +découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des +poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle +n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche +fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne +amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son +appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus +un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un +têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles +n'étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c'est une des +qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert. + +Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la +carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la +soupe bouillait: + +«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit +Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec votre bonne main pendant +que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.» + +Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit +pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus +amusants pour elle encore. + +Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter +dans l'île, ce que fit Perrine. + +Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, +elle avait rétabli la planche servant de pont: + +«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela +n'eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.» + +La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans +les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l'une de massettes, +l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là +d'aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa +une exclamation qui paya Perrine de ses peines. + +«Que c'est joli!» + +Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se +faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de +berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la +perche était dressée entourée de cresson; c'était une feuille +aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était +une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à +maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar +qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante. + +«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main. + +Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le +dîner commença. + +«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie, +parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon. + +-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue? + +-- Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui +est malade. + +-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit? + +-- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis +hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît plus personne; +c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous +chercher. + +-- Moi! Et pourquoi faire? + +-- Ah! voilà une idée que j'ai eue. + +-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a +été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends +pas. + +-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je +vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employé +chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les +lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa +tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. +autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien +garder la place quand M. Bendit sera guéri, s'il guérit, M. Fabry +et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin +qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a +été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce +que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les +traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs +années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi +bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut +deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et +il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer +M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que vous parliez +l'anglais comme le français... + +-- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et +quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous +employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans +y faire attention + +-- Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux +lui dire cela? + +-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une +pauvre fille comme moi. + +-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il +s'agit de savoir si vous parlez l'anglais. + +-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre +chose. + +-- Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires. + +-- Peut-être. Alors, s'il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je +serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour +M. Bendit. + +-- Je le lui dirai.» + +La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson +avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et +remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été +servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et +vernissées comme eût pu l'être le plus beau des émaux: puis elle +offrit ses groseilles à maquereau: + +«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la +poupée, quelques fruits de mon jardin. + +-- Où est-il, votre jardin? + +-- Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d'un +des saules qui sert de pilier à la maison. + +-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps +encore votre maison? + +-- Jusqu'à l'hiver, je pense. + +-- Jusqu'à l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce +moment l'aumuche servira pour sûr. + +-- Ah! mon Dieu.» + +La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible +menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que +Perrine eût passée dans son île depuis qu'elle l'occupait. + +Où irait-elle? + +Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine à réunir, +qu'en ferait-elle? + + +XXIII + +Si Rosalie n'avait parlé que de la prochaine ouverture de la +chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger +gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie +de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à +cette impression. + +Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre +que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se +rapprocherait pas, et même il semblait qu'elle ne se rapprocherait +jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu'elle devait +poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle +d'être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des +relations qui lui entr'ouvriraient peut-être des portes par +lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'était là une +considération qui devait l'emporter sur toutes les autres, même +sur le chagrin d'être dépossédée de son royaume: ce n'était pas +pour jouer à ce jeu, si amusant qu'il fût, pour dénicher des nids, +pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des +oiseaux, donner des dînettes, qu'elle avait supporté les fatigues +et les misères de son douloureux voyage. + +Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa +devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se +mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin +d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de +lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions à +faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain. + +Et Perrine rentrée à l'atelier avait repris son travail, quand, +quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage: + +«Va vite au bureau. + +-- Pour quoi faire? + +-- Est-ce que ça me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, +vas-y.» + +Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il était inutile +de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce +qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien +que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux à une traduction +difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde +pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu'il avait besoin +d'elle. + +Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela: + +«Viens ici.» + +Elle monta vivement les marches du perron. + +«C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans +mentir. + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- Et le français? Tu n'as pas d'accent. + +-- Mon père était Français. + +-- Tu parles donc les deux langues? + +-- Oui, monsieur. + +-- Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de +toi.» + +En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha +le directeur. + +«Es-tu stupide?» + +Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une +réponse pour expliquer sa surprise. + +«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy, + +-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.» + +Et du haut du perron, il appela: + +«Guillaume!» + +La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangée, à l'ombre, le +long des bureaux, s'approcha: + +«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à +M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!» + +Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de +Guillaume, mais il l'arrêta d'un signe de main: + +«Pas par là, dit-il, derrière.» + +En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait +derrière; elle y monta et la voiture partit grand train. + +Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir +l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine. + +«C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il. + +-- Oui. + +-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.» + +Elle s'enhardit à poser une question: + +«Comment cela? + +-- Parce qu'il est avec des mécaniciens anglais qui viennent +d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire +comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à +ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des +mécaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le +patron est furieux; c'était à mourir de rire. À la fin, +M. Mombleux n'en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit +qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui +parlait l'anglais, et le patron m'a envoyé vous chercher.» + +Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers +elle. + +«Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous +feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.» + +Il prit un air gouailleur: + +«Faut-il arrêter? + +-- Vous pouvez continuer. + +-- Ce que j'en dis, c'est pour vous. + +-- Je vous remercie.» + +Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n'était pas sans +éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle +était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces +mécaniciens, qui n'était pas celui de M. Mombleux, comme disait +Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa +langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait +jamais parlé la langue de la mécanique. Qu'elle ne comprit pas, +qu'elle hésitât, et M. Vulfran n'allait-il pas être furieux contre +elle, comme il l'avait été contre M. Mombleux? + +Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on +apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des +peupliers; elle savait qu'à Saint-Pipoy on faisait la filature et +le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait +des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sût cela ou +l'ignorât, ce qu'elle allait avoir à entendre et à dire ne s'en +trouvait pas éclairci. + +Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil +l'ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que +pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient +considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la +grille d'entrée, presque aussitôt elle s'arrêta devant les +bureaux. + +«Venez avec moi», dit Guillaume. + +Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant +près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait. + +«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main. + +-- C'est bien, laisse-nous.» + +Sans s'adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se +pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur +répondit de la même manière, mais Perrine avait l'ouïe fine, elle +comprit plutôt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui +elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de +douze à treize ans qui n'a pas l'air bête du tout.» + +«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait +déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait +en rien à celui qu'il avait avec ses employés. + +Elle s'en trouva encouragée et put se raidir contre l'émotion qui +la troublait. + +«Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran. + +-- Aurélie. + +-- Qui sont tes parents? + +-- Je les ai perdus. + +-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi? + +-- Depuis trois semaines. + +-- D'où es-tu? + +-- Je viens de Paris. + +-- Tu parles anglais? + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- Alors, tu sais l'anglais? + +-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais... + +-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas? + +-- Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots +que je ne connais pas. + +-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas +sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur. + +-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout. + +-- Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.» + +Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du +directeur. + +«Suis-nous, mon enfant.» + +Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce +qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière +M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir +de cet entretien avec les mécaniciens anglais? + +En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques +blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se +promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir +qu'il lui lançait un mauvais regard. + +On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste +salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois +blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms +_Matter_ et _Platte, Manchester_, répétés partout; sur une de ces +caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine +remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de +gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela +lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que +s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran +ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine: + +«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec +toi.» + +Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut +là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers +s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de +conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure. + +«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur. + +-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils +viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela +fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais +est absent.» + +Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la +réponse que l'un d'eux lui fit: + +«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus +tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de +repasser par l'Angleterre. + +-- Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda +M. Vulfran. + +-- Chez MM. Aveline frères. + +-- Quelles sont ces machines?» + +La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita. + +«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton +impatient. + +-- Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas. + +-- Dis ce mot en anglais. + +-- _Hydraulic mangle_. + +-- C'est bien cela.» + +Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que +les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci +lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur: + +«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc +pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au +plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là +à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se +croisent les bras.» + +Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le +chef fit une longue réponse. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran. + +-- Ils répondent des choses très compliquées pour moi. + +-- Tâche cependant de me les expliquer. + +-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter +leur machine qui pèse cent vingt mille livres...» + +Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais: + +«_One hundred and twenty_? + +-- _Yes_. + +-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait +le plancher, la machine travaillant. + +-- Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.» + +Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et +continua: + +«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et +qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance, +ou qu'on place des étais sous le plancher. + +-- Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les +placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au +travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers +dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront +qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition, +n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.» + +Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent +satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète. + +«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une +fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu +n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une +gratification au retour de M. Fabry.» + + +XXIV + +Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut +en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les +monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour +eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une +chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas +et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle +mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût +suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes +ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la +veille, Perrine offrait à Rosalie. + +Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de +vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, +très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses +paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors +elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre +la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou +malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce +n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si +favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait +attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à +soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont +beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés. + +Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, +elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer +qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais +n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent +au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne +connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses +tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se +rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait +discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en +finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant +eux. + +Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de +ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir +avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui. + +Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail +des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en +préparation: + +«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant +que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à +s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.» + +Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais +M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par +le mauvais côté. + +«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je +n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.» + +Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation +faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre +presque légèrement: + +«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour +quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris +l'anglais plutôt que l'allemand. + +-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran +de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles +étaient parties si vite. + +Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir +ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit +donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses +réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais +combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient +de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère! +Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux +pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi +le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient +son fils auprès de lui? + +Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans +l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait +asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le +travail des monteurs. + +Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux +reprises: + +«Aurélie! Aurélie!» + +Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom +qu'elle s'était donné. + +Une troisième fois il cria: + +«Aurélie!» + +Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux: + +«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist. + +-- Non, monsieur; j'écoutais les monteurs. + +-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur. + +Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée +debout devant lui: + +«Tu sais lire, mon enfant? + +-- Oui, monsieur. + +-- Lire l'anglais? + +-- Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal. + +-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français? + +-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur. + +-- Des nouvelles dans un journal? + +-- Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal +anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même, +puisque je comprends ce qu'il dit. + +-- Si tu comprends, tu peux traduire. + +-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre, + +-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs +travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur +disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, +tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je +t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.» + +Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance +respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee +News_. + +«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant. + +-- Cherche la partie commerciale.» + +Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient +indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer +de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne +s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa +maladresse. + +Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse +d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son +émotion au tremblement du papier: + +«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- +être jamais lu un journal commercial. + +-- Il est vrai monsieur.» + +Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper +un petit cri. + +«Tu as trouvé? + +-- Je crois. + +-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks +twine_. + +-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle +involontairement. + +-- Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout, +malheureusement.» + +Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une +lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des +ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien +que M. Vulfran de temps en temps la soutint: + +«C'est suffisant, je comprends, va toujours.» + +Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens +menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau. + +Enfin elle arriva au bout. + +«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?» + +Elle chercha. + +«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.» + +-- C'est cela; lis. + +-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...» + +Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa +M. Vulfran. + +«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il. + +-- Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion. + +-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est +beaucoup plus que ce que j'attendais.» + +Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait +de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand +elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si +elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène. + +«Saint Helena est le mot anglais», dit-il. + +Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin +le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux: + +«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le +24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.» + +Il parut satisfait: + +«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi. + +Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son +trouble de joie, elle garda le silence. + +Il continua: + +«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je +pourrai me servir de toi.» + +Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les +monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se +hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au +bureau du directeur. + +«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle +timidement. + +-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans +cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur +notre chemin; surtout ne sois pas distraite. + +-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance +en moi! + +-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.» + +Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la +droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne. + +À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du +chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en +avertir. + +«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes +usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais +pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; +c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.» + +Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans +la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les +cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant +comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom: + +«Bonjour, monsieur Vulfran.» + +Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait +de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans +que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation +dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque +tous, il s'arrêtait: + +«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant. + +S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi. + +Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au +bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia: + +«À demain», dit-il. + + +XXV + +En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran +entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put +pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle +était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef +monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers, +forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans +répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui +étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur +les questions ou les objections que les ouvriers français lui +adressaient. + +Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix +s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme +s'il n'était pas là. + +Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se +penchait vers le directeur: + +«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il +à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne +l'entendit point. + +-- Positivement elle est étonnante pour la décision. + +-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit +hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'était +la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un +journal. + +-- Sait-on ce qu'étaient ses parents? + +-- Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore. + +-- En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable; + +-- Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement. + +-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai +jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des +bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les +espadrilles dont elle est chaussée. + +-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist? + +-- Intelligente, très intelligente. + +-- Vicieuse? + +-- Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses +yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande +douceur, avec de la méfiance. + +-- D'où diable nous vient-elle? + +-- Pas de chez nous assurément. + +-- Elle m'a dit que sa mère était Anglaise. + +-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai +connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et +d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir +sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou +une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers +veuillent bien l'écouter.» + +Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une +occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste +des gratifications, il ajouta: + +«Sans la voir vous avez deviné tout cela. + +-- Son accent m'a frappé.» + +Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi +quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente +contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était +pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si +intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui +adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran +si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie +qui prouverait son inattention? + +Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, +alors, M. Vulfran l'appela près de lui: + +«Aurélie.» + +Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui +désormais devait être le sien. + +Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un +papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être le _Dundee +News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report +Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du +commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut- +elle la traduire d'un bout à l'autre. + +Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut +terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de +l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant: + +«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de +temps? + +-- Cinq semaines. + +-- À Paris? + +-- À Paris. + +-- Et ton père? + +-- Je l'ai perdu il y a six mois.» + +Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui +la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs +évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les +questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle +venait de répondre. + +«Que faisaient tes parents? + +-- Nous avions une voiture et nous vendions. + +-- Aux environs de Paris? + +-- Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions. + +-- Et ta mère morte, tu as quitté Paris? + +-- Oui, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris +quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de +la famille de mon père. + +-- Alors pourquoi es-tu venue ici? + +-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre +notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent +avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me +restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient +pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la +route à pied.» + +M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit +pas la cause. + +«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des +choses inutiles. + +-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que +tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de +décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à +rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand +encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc +partie avec cent sept sous dans ta poche... + +-- Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, +une carte routière; c'est tout. + +-- Tu sais te servir d'une carte? + +-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était +tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.» + +Il l'interrompit: + +«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas? + +-- Avec un banc autour, oui, monsieur; + +-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.» + +Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut +plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait +M. Vulfran. + +«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle +en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle. + +-- Non, monsieur, jamais. + +-- Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais +pas d'ouvrage? + +-- Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des +forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je +me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais +faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.» + +Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement +sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue +par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps +pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à +la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie: + +«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du +travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me +présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières. + +-- Quand vas-tu te remettre en route?» + +Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua: + +«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après +un moment de réflexion. + +-- Et tes parents? + +-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me +faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais +près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection, +mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve +à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester +ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas +mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures. +Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté. + +-- Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi? + +-- Jamais. + +-- Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux +pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée +et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes +parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent +n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta +vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te +recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une +affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes +ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une +fille de ton âge qui est seule au monde, ... triste aussi. + +-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les +jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je +m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour +moi qu'ils l'ont été pour mon père... + +-- Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je +veux dire légitimes par suite de fautes graves? + +-- Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour +tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère +et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents +ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons +sérieuses, il me semble. + +-- Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, +ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent +pas sur les enfants. + +-- Si cela pouvait être vrai!» + +Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran +en fut frappé. + +«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie +par eux. + +-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée. + +-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils +d'autres enfants que ton père? + +-- Non. + +-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu +du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au +monde. + +-- Mais justement je ne le sais que trop. + +-- La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du +tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la +mort.» + +S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas +des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles, +trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia +à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur. + +«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu? + +-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion +qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait +une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait! + +-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien +que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance. + +-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur? + +-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent. + +-- Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante. + +Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme +s'il s'entretenait avec lui-même: + +«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.» + +Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui +seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement: + +«Au bureau.» + + + +XXVI + +Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il? + +C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque +ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais +serait fini. + +Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran +continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre +plus anxieuse encore. + +Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle +trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui +avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance +respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui +s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir: + +«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser +les bras.» + +Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son +côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à- +dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à +Maraucourt. + +Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran +qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la +renvoyer. + +Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui +lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données +et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles +ne lui donnèrent pas entière satisfaction: + +«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, +mécontent. + +-- Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à +Perrine d'approcher. + +-- Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda +M. Vulfran. + +-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le +commanderiez, répondit-elle. + +-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition +quand je viens...» + +Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt: + +«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc +rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je +te dirai ce que tu as à faire.» + +Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux +monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire +des journaux. + +Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait +assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour +présent. + +«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.» + +Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à +Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- +elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir +s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle +ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait +attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce +qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait +la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant +de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien +compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui +serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire +chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois +qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle +risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil +à personne. + +Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant +lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans +le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une +jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les +entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la +poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le +ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle +devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais +céder à des impulsions instinctives. + +Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec +chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les +groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, +composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait +pas du tout. + +Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle +sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son +souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la +soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit +où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors +elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps +avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans +les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui +l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son +installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait +sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage +des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui +rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au +loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des +grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de +voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant +de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les +mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les +faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus +épais avait retardée. + +Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle +ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par +la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques +jours près? + +Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux +fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères +comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut +seulement le soleil levant qui l'éveilla. + +À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes, +mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, +elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait +faire: entrer, attendre? + +Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait +devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler. + +Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venir +Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là. + +«M. Vulfran m'a dit de me présenter ce matin au bureau. + +-- La cour n'est pas le bureau. + +-- J'attends qu'on m'appelle. + +-- Monte.» + +Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s'asseoir à +califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine +devant lui. + +«Qu'est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?» + +Elle dit à quoi M. Vulfran l'avait employée. + +«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises? + +-- Je ne sais pas. + +-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente? + +-- Sans doute je ne le suis pas. + +-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c'est parce que +tu ne veux pas répondre; n'oublie pas à qui tu parles. Qu'est-ce +que je suis ici? + +-- Le directeur. + +-- C'est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe +par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obéissent pas, +je les mets dehors, ne l'oublie pas.» + +C'était bien l'homme dont les ouvrières avaient parlé dans la +chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les +usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à +Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient +bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus +même de celle de M. Vulfran. + +«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en +baissant la voix. + +-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je +peux vous répéter les observations que M. Vulfran m'a fait +traduire pour les monteurs.» + +Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot. + +«C'est bien tout? + +-- C'est tout. + +-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres? + +-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee +News_, et en entier la _Dundee trades report Association_. + +-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je +l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!» + +Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa +brutalité. + +«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité? + +-- C'est un avertissement que je te donne. + +-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets. + +-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran +a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.» + +Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger +tant que Talouel était là, n'osant même pas réfléchir, ne se +reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se +rassurer, car il eût fallu, pour croire qu'elle n'avait rien à +craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui +n'était pas dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se +devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M. Vulfran, +tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans +les lettres qu'elle aurait à traduire. + +Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter, +cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel +savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à +traduire, c'est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui +tant que Bendit serait malade. + +Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne +remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service +personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, +mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé, +affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il +revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de +M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long +s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui +arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Évidemment +M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et +même de se souvenir qu'elle était là. + +À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils +étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue +de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils +avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au +moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de +main: + +«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais +déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit +moins doucement que moi, et il a eu raison. + +-- Raison! Ah! malheur! + +-- Vo n'direz point ça. + +-- Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis +toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et +vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du +mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; +quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez +tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et +vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le patron vous +exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore +bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront +crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en +sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la +mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui +marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que +vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre +son temps à discuter avec elles -- ce qui est quelque chose, +n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous +reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on +n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes +nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez +causé. + +-- Mais... + +-- Si vous n'avez pas compris, c'est bête; je ne vais pas perdre +mon temps à vous écouter.» + +Ainsi congédiés, les trois ouvriers s'en allèrent la tête basse, +et Perrine reprit son attente jusqu'à ce que Guillaume vint la +chercher pour l'introduire dans un vaste bureau où elle trouva +M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers +qu'appuyaient des presse-papiers marqués d'une lettre en relief, +pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l'un des +bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques. + +Sans l'annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle. +Après un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir +M. Vulfran de sa présence: + +«C'est moi, Aurélie, dit-elle. + +-- J'ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m'as +raconté de tes malheurs, et aussi l'énergie que tu as montrée +m'ont intéressé à ton sort. D'autre part, dans ton rôle +d'interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai +fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontré en toi une +intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, +j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder +ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. +J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi +intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il +n'est plus bon qu'à faire un cocher, et encore à condition d'être +indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume +n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix +francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espère, je +suis content de toi.» + +Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre. + +«Tu ne dis rien? + +-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si +troublée que je n'en trouve pas; ne croyez pas...» + +Il l'interrompit: + +«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis +bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour +me satisfaire. + +Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents? + +-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier... + +-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le +bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison, +tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes +parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux +à t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici. + +-- Certainement, je resterai ici. + +--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi +maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en +relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme +d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes +vêtements d'ouvrière, qui, m'a dit Benoist, sont fatigués.... + +-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni +par paresse, ni par incurie, hélas! + +-- Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas +aller à la caisse où l'on te remettra une fiche pour que tu +prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vêtements, linge +de corps, chapeau, chaussures.» + +Perrine écoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle à la +figure grave, c'était une belle fée qui parlait, la baguette au- +dessus d'elle. + +M. Vulfran la rappela à la réalité: + +«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que +ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour +aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. À demain.» + + +XXVII + +Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à +la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine +en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise. + +Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait +acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été +moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre. + +Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de +M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute +elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter +sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait +raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son +enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté +dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce +n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient +présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver +conviendraient-elles mieux? + +On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa +misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle +n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait +pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient +de beaucoup en elle sur tout autre sentiment. + +C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin, +incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec +une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de +bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les +convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là +leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au +cabaret. + +Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme +l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la +maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière +un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin, +ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever +l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main. + +«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise. + +Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée +la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine». + +La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie +s'éclaira du sourire le plus engageant: + +«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant +son comptoir pour avancer une chaise. + +Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de +chaussures, d'un chapeau. + +«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous +commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer +des étoffes; vous allez voir.» + +Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était +une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au +moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec +M. Vulfran. + +«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande +dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos +qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de +Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne. + +Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua +ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin +devait être noire, parce qu'elle était en deuil. + +«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe? + +-- Non. + +-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez +employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son +étoffe, son prix. + +-- La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix, +le plus bas. + +-- C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous +montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.» + +Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi; +dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de +s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles +dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui +M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique? + +Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en +cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint: + +«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec +blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la +blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout +ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.» + +C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré +leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très +jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, +elles iraient à merveille, elle devait le croire. + +Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile, +puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand +elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux +chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa +patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les +chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient +l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise +pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine +demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient +l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois +mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de +la demoiselle de magasin: + +«Moins que rien cette petite.» + +-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demanda +Mme Lachaise. + +-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir. + +-- Pas avant huit heures, pas après neuf.» + +Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui +envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le +soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se +passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgré le +dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait +pour elle de la richesse -- a besoin d'être gardée; il fallait +donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout +naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de +Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers +la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce +qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite +chambre, qui ne coûtât pas cher. + +Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir +d'une allure légère. + +«Vous partez!» + +-- Et vous, vous êtes donc libre!» + +En quelques mots précipités elles s'expliquèrent: + +Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne +pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle +l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du +cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée, +pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles +reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir. + +Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission +faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries, +de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne +rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en +passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de +l'heure. + +«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie? + +-- Dame! + +-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous? + +-- Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous +entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade +pour moi qui n'ai personne. + +-- C'est vrai tout de même.» + +Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les +pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère +Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans +être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, +douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une +fenêtre et une table de toilette. + +À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle +commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle +allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf +heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle +se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais +au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir. + +Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses +ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux +coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule, +M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère +qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers +elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre +sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour +l'avoir longuement observée. + +Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette +physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère. + +Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher? + +À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse: +ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux +M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien +appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc +qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point? + +Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait +la parole d'un ton dur: + +«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité? + +-- À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda- +elle effrayée. + +-- À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici? + +-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit +la vérité. + +-- Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de +chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de +Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des +renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez +sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as +fait depuis ce temps-là.» + +Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec +émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie. + +«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté +la chambrée de mère Françoise. + +-- Qui? + +-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je +vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce +jour mérite d'être connu de vous. + +-- La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce +que tu es. + +-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, +vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie +vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé. + +-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, +raconte donc.» + +Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la +chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations. + +«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent? + +-- Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air, +car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, +et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je +ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la +mort. + +-- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine? + +-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas +que vos ouvrières vivent là. + +-- Continue.» + +Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer +dans l'aumuche. + +«Tu n'as pas eu peur? + +-- Je suis habituée à n'avoir pas peur. + +-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route +de Saint-Pipoy, à gauche? + +-- Oui, monsieur. + +-- Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est +donc là que tu as dormi? + +-- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner +à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que +pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition +des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je +peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule. + +-- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade? + +-- Si j'osais vous dire. + +-- Tu dois tout me dire. + +-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de +petites filles? + +-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je +ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien +long... et vide.» + +Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui +accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si +heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il +prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi +depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule, +savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne +remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de +l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous +soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni +privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il +pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là +que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette +tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie +allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles. + +Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi +à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle +point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce +sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, +elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait. + +Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une +chanson, elle commença: + +«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me +suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et +aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible, +j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous +dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment +j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée. + +Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à +couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui +certainement ne lui échapperaient pas. + +Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce +fut de la curiosité et de l'intérêt. + +«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois. + +Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de +le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui +montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement +de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés +pour remplacer ce qui lui manquait: + +«Tu as fait cela!» + +Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la +main sur les cheveux: + +«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir +qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton +bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous +sortirons.» + + +XXVIII + +Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les +dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses +trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils +en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs +dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait +pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y +décidaient. + +Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une +seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une +_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses +couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais +cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au +milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait +gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en +laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois +entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et +à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et +M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin +vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient +debout devant de hautes tables inclinées. + +N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit, +Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps, +elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant +la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé +d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui +lui firent paraître les heures longues. + +Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à +sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, +qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise. + +«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit +Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et +voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée. + +Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit +l'ironie, mais elle se remit vite: + +«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de +Guillaume.» + +Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se +tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un +encouragement en même temps qu'une approbation. + +«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour +l'obstination n'était pas à moitié Picard. + +-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry. + +-- C'est la même chose. + +-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, +quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui +ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là +pour la lui garder. + +-- Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons +contribué à la lui garder. + +-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous +devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait +jamais employé les chandelles autrement que pour son propre +usage.» + +Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de +Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la +renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle +trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais +sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne +s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on +la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier. + +Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait +d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux +eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez +près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils +diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu +des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les +habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, +Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait +éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne +soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les +espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils +parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle +pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations. + +Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant +pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur +des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de +chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air +indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours. + +D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle +voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment +M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez +mère Françoise. + +«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny; +il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est +pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle +suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle +parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une +nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec. + +-- Quelles autres choses? + +-- Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez +imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous. + +-- Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai +amusé M. Vulfran. + +-- Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager! + +-- Ne l'excitez pas contre moi. + +-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; +quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous +n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain; +seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos +affaires, ne les lui dites pas à elle. + +-- Soyez tranquille. + +-- C'est qu'elle est maline.[2] + +-- Mais me voilà avertie.» + +À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna +Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée +habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour +sans visiter les différents établissements, les uns les autres, +sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses +ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations; +et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte +lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes +de moyens qui suppléaient ses yeux voilés, + +Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un +gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et +du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se +faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur +l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train +d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons +qui les avaient apportés. + +C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se +déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à +moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc +comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une +régularité générale. + +«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je +veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes +yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu +sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?» + +Elle hésita. + +«Ou plutôt la couleur gris-perle? + +-- Gris-perle, oui, monsieur. + +-- Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert: +le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge? + +-- Oui, monsieur, au moins à peu près. + +-- À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à +la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire +quelle est sa nuance.» + +Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné +le chanvre, elle dit timidement: + +«Rouge; est-ce bien rouge? + +-- Donne-moi ta poignée.» + +Il la porte à ses narines et la flaira: + +«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en +effet.» + +Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement, +il continua: + +«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de +caramel? + +-- Précisément, monsieur. + +-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il +a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et +couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que +tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en +toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de +chanvre. + +Cette fois elle trouva que la couleur était verte. + +«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le +vert dont tu parles? + +-- À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des +taches brunes et noires. + +-- Donne ta poignée.» + +Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les +brins se rompirent. + +«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été +mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis +content de toi; c'est un bon début.» + +Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt, +Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de +beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des +ouvriers anglais. + +Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était +descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au +lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait +attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant +bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa +fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans +un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si +bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture, +il n'avait trouvé personne. + +«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les +accompagnait. + +Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de +M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de +son temps. + +À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à +fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes +fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en +avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle. + +«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui +avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, +Benoist? + +-- On ne peut rien vous cacher. + +-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.» + +Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait: + +«D'où viens-tu? + +-- Monsieur... je vais... vous dire... + +-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, +le bruit de tes pas me le prouve. + +-- Monsieur... je vais... vous dire....» + +Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en +remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il +voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- +dessus sans pouvoir le saisir. + +«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt, +dit le directeur. + +-- Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu. + +-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la +réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service. + +-- Monsieur... je vais... vous dire...» + +Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur: + +«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne. + +-- Sait-elle conduire? + +-- Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit +leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite? + +-- Certainement, monsieur. + +-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un +fossé, il n'ira pas de lui-même.» + +Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive, +sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité +dont elle se chargeait. + +«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de +son fouet légèrement. + +-- Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur. + +-- C'est déjà quelque chose.» + +Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le +phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un +chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement +le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que +Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle! +Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on +se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les +gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus +rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de +lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la +tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères; +quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans +un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son +salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui +d'une amie véritable. + +«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.» + +Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à +ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne, +qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait +auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés +au Mince: + +«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me +doit, car elle nous doit tout.» + +Quels renseignements avait-elle pu donner? + +Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de +départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec +les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son +goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus +justement cent légendes devenues rapidement le fond de +conversations d'autant plus passionnées que personne ne +s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les +suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires +à côté. + +Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec +Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut +absolument stupéfait. + +«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de +l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron. + +-- Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran +en souriant. + +-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de +prendra cette résolution, dit Talouel. + +-- Parfaitement.» + +Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de +Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en +effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une +main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que +le patron ordonnait ou pensait. + +Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le +patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.» + +Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot: + +«Je suppose que vous voulez...» + +Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur +un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se +renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre +réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres: + +«Parfaitement.» + +«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que +celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée +digne de votre confiance? + +-- Parfaitement. + +-- Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par +la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que +vous la découvririez. + +En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui +disait en insistant: + +«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi +prête à me le rendre.» + +Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un +peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et +sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle: + +«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?» + +Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses +graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il +demandait. + +«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra +demander à rentrer, il aura affaire à moi.» + + + +XXIX + +Le soir au souper, cette question: «Que s'est-il passé à Saint- +Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau posée par Fabry et par +Mombleux, car il n'était personne de la maison qui ne sût qu'elle +avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu'elle avait +déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l'ivrogne n'avait +que ce qu'il méritait. + +«C'est miracle qu'il n'ait pas versé dix fois le patron, dit +Fabry, car il conduisait comme un fou... + +-- Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant. + +-- Il y a longtemps qu'il aurait dû être congédié + +-- Et qu'il l'aurait été en effet sans certains appuis.» + +Elle devint tout oreilles, mais en s'efforçant de ne pas laisser +paraître l'attention qu'elle prêtait à ces paroles. + +«Il le payait cet appui. + +-- Pouvait-il faire autrement? + +-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donné barre sur lui: on est +fort pour résister à toutes les pressions d'où qu'elles viennent, +quand on marche droit. + +-- C'était là le diable pour lui de marcher droit. + +-- Êtes-vous sûr qu'on ne l'a pas encouragé dans son vice, au lieu +de le prévenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer? + +-- Je pense qu'on a dû faire une drôle de mine quand on ne l'a pas +vu revenir: j'aurais voulu être là. + +-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et +rapporte aussi bien. + +-- C'est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet +espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux +accord d'idées dont on se vante, que cette intuition +extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations: +qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l'opinion que le +foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n'aurai pas +grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le +veau aux carottes.» + +Ils se mirent à rire en se regardant d'un air goguenard. + +Si Perrine avait eu besoin d'une clé pour deviner les noms qu'ils +ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la lui eût mise aux +mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui +organisait l'espionnage était Talouel, et celui qui le subissait +M. Vulfran. + +«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires? +demanda Mombleux. + +-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de +même on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre +qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est- +à-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à +la tête de l'industrie française, fait plus de douze millions de +bénéfices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second +rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas déjà produit, et +n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de +maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances, les +malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre +mettre le chef dans l'impossibilité de continuer à la diriger, on +s'est arrangé pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le +seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure +méthode pour en arriver là n'était-elle pas de faire la conquête +de celui qu'on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au +soir qu'on était d'une capacité, d'une force d'intelligence, d'une +aptitude aux affaires au delà de l'ordinaire? De là le besoin de +savoir à l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il +pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et +même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je +suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes», la +réponse obligée soit: «Parfaitement». + +De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait +les assiettes pour le dessert ils gardèrent un silence prudent; +mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme +s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait +silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu'ils +brouillaient à dessein. + +«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux. + +-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne +reparaît pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ça, comme +d'être mort probablement. + +-- C'est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide +tout de même, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la +maison qu'il voudrait faire sienne. + +-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le +sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en +route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui +est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son +point de départ à son point d'arrivée. + +-- Ce n'est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il +compte prendre la place. + +-- Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer cette disparition +ou à la faire durer? + +-- Vous croyez? + +-- Nous n'étions ici ni l'un ni l'autre à ce moment, nous ne +pouvons donc pas savoir ce qui s'est passé; mais étant donné le +caractère du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un +événement de cette gravité n'a pas dû se produire sans qu'il ait +travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté +de son intérêt. + +-- Je n'avais pas pensé à cela, tiens, tiens! + +-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu'il a +joué, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette +disparition lui permettait de prendre. + +-- Il est certain qu'à ce moment il pouvait ne pas prévoir que +d'autres hériteraient de la place du disparu; mais maintenant que +cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder? + +-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas +aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que +ça? + +-- Vous croyez... + +-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'était; mais depuis j'ai vu +par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même, +qu'il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à +propos de rien, qu'on devine, plutôt qu'on ne le suit, dont le but +certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y +parviendra-t-on? D'un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie +tellement insupportable qu'ils préfèrent, de guerre lasse, se +retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je +n'en sais rien. + +-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas. + +-- Évidemment s'ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses, +ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire +leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas +toujours sur la défensive; s'ils commettent des fautes, et qui +n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a +lieu de croire l'avenir assuré, je ne dis pas que nous +n'assisterons pas à des révolutions intéressantes. + +-- Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez. + +-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous à y gagner; mais que +pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? +Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D'autant mieux qu'en +réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l'héritage, en +escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux +autres, le faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n'est pas +du tout prouvé. + +-- Ni pour moi. + +-- D'ailleurs on ne m'a jamais demandé nettement mon concours, et +je ne suis pas homme à l'offrir. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je m'en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des +personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une +lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui +que son audace, son énergie... + +-- Sa canaillerie. + +-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'intéresse, bien +que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnés +qui pourront m'atteindre. Voilà pourquoi j'étudie ce personnage, +qui n'a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de +comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait. + +-- Moi je ne le trouve pas comique du tout. + +-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à +vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez +courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une +orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le +monde ni plus ni moins qu'un maître d'école? + +-- Ma foi, je trouve ça remarquable. + +-- Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c'est que +l'éducation n'a pas marché parallèlement avec cette instruction +primaire, que le bonhomme s'imagine être tout dans le monde, si +bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne +peux pas m'empêcher de rire quand je l'entends faire usage de son +langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets» +et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe, +lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez +été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?» +lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu'éprouvâtes-vous? +Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se +croit supérieur à tout le monde, je me dis que s'il devient maître +des usines qu'il convoite, ce qui est possible, sénateur, +administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait +nommer de l'Académie française, et ne comprendra pas qu'on ne +l'accueille point.» + +À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si +elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment +refuser? Il y avait longtemps déjà qu'elle avait fini de dîner, et +rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu'elle devait +éviter de faire naître, si elle voulait qu'on continuât de parler +librement devant elle. + +La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en +bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et +transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à +cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer. + +En réalité ce qu'elle voulait c'était réfléchir, non dormir, et +dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se +rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait +avoir à tenir. + +Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de +chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme +un homme redoutable; depuis, quand il s'était adressé à elle pour +qu'elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en +ajoutant qu'il était le maître et qu'en cette qualité il devait +tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable +établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant +tout cela n'était rien à côté de ce que révélait l'entretien +qu'elle venait d'entendre. + +Qu'il voulût avoir l'autorité d'un tyran à côté, au-dessus même de +M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il espérât remplacer un +jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que +depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l'avait +pas imaginé. + +Et pourtant c'était ce qui résultait de la conversation de +l'ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que +personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et +d'en parler. + +Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement désigné, devait +s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de +perdre; mais cet autre c'était elle-même qui prenait la place de +Guillaume. + +Comment allait-elle se défendre? + +Sa situation n'était-elle pas effrayante? Et elle n'était qu'une +enfant, sans expérience, comme sans appui. + +Cette question elle se l'était déjà posée, mais non dans les mêmes +conditions que maintenant. + +Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester +couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à +mot ce qu'elle avait entendu: + +«Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer l'absence du disparu, +et à la faire durer. + +-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, +est-elle aussi solidement occupée qu'on croit, et ne se fait-il +pas un travail souterrain pour les obliger à l'abandonner, soit en +les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer?» + +S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient +désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre +elle qui n'était rien, si elle essayait de lui résister, et se +refusait à devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fût! + +Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle? + +Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais +quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en +avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse +rassurante. + + +XXX + +La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses +bureaux était d'ouvrir son courrier, qu'un garçon allait chercher +à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la +France et celui de l'étranger. Autrefois il décachetait lui-même +toute sa correspondance française, et dictait à un employé les +annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à +faire ou les ordres à donner; mais depuis qu'il était aveugle il +se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, +qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient; pour les +lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir +ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises, +allemandes à Mombleux. + +Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait +ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et +Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand +Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu +d'où elles étaient écrites, dit: + +«Une lettre de Dakka, 29 mai. + +-- En français? demanda M. Vulfran. + +-- Non, en anglais. + +-- La signature? + +-- Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, +précédé d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom +revient plusieurs fois; à transmettre à M. Fabry, n'est-ce pas? + +-- Non; me la donner.» + +En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en +voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui +venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils +prirent un air indifférent. + +«Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore. + +-- Non, donne-la moi.» + +Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant +la correspondance annotée; Théodore et Talouel voulurent alors +demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais +il les renvoya, et aussitôt qu'ils furent partis il sonna Perrine. + +Instantanément elle arriva. + +«Qu'est-ce que c'est que cette lettre?» demanda M. Vulfran. + +Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus; +s'il avait pu la voir, il aurait constaté qu'elle pâlissait et que +ses mains tremblaient. + +«C'est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai. + +-- La signature?» Elle la retourna: + +«Le père Fildes. + +-- Tu en es certaine? + +-- Oui, monsieur, le père Fildes. + +-- Que dit-elle? + +-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de +répondre? + +-- Sans doute, mais vite.» + +Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu +de se calmer, s'était accrue, les mots dansaient devant ses yeux +troubles. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à +comprendre: les phrases sont longues. + +-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?» + +Un certain temps s'écoula encore avant qu'elle répondît; enfin +elle dit: + +«Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez +écrit est mort, et que lui-même, chargé par le père Leclerc de +vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la +difficulté de réunir les renseignements que vous demandez; il +s'excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède +qu'imparfaitement votre belle langue. + +-- Ces renseignements! s'écria M. Vulfran. + +-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore là. + +Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d'une extrême +douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien à la bousculer. + +«Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre française que tu +lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà +ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le +bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que +possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds +pas une minute. J'ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu'elle +contient.» + +Elle s'éloignait, il la retint: + +«Écoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires +personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends, +de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui +ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser +rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte +que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois +certaine que tu t'en trouveras bien. + +-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette +confiance. + +-- Va vite et fais vite.» + +Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à +écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout à l'autre, +la relut, et ce fut seulement après cela qu'elle prit une grande +feuille de papier et commença. + +«Dakka, 29 mai. + +«Très honoré monsieur, + +«J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la +douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez +bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous +paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à +sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tôt, +empêché que j'ai été par des voyages dans l'intérieur, et retardé +d'autre part par les difficultés, qu'après plus de douze ans +écoulés, j'ai éprouvées à réunir ces renseignements d'une façon un +peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour +qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous +écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle +langue en est seule la cause.» + +Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, +comme elle l'avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul +présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle +s'arrêta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de +toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, +qu'elle avait fermée, s'ouvrit devant Théodore Paindavoine qui +entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français. + +Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le +ferma et le tendit à Théodore. + +«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d'elle. + +-- Oui, mais je peux m'en passer. + +-- Comment cela? + +-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots français que +pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le +remplacera très bien.» + +Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pût pas voir ses +yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par- +dessus son épaule. + +«C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?» + +Elle fut surprise qu'il connût cette lettre qui devait rester si +rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que +c'était peut-être pour la connaître qu'il l'interrogeait, et cela +paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait +être un prétexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire +anglais-français puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais? + +«Oui, monsieur, dit-elle. + +-- Et cela va bien cette traduction?» + +Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; +alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu'il ne le +vit que de côté. + +«Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je +cherche, ... c'est un brouillon. + +-- Cela ne fait rien. + +-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte.» + +Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus; +si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné, +maintenant elle était résolue à faire tête, même à l'un des chefs +de la maison. + +Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il +continua: + +«Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire +le maître d'école avec une jolie jeune fille comme vous? + +-- Non, monsieur, c'est impossible. + +-- Allons donc.» + +-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle résista. + +«Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre. + +-- C'est une plaisanterie. + +-- Pas pour moi, rien n'est plus sérieux: M. Vulfran m'a défendu +de laisser voir cette lettre par personne, j'obéis à M. Vulfran. + +-- C'est moi qui l'ai ouverte. + +-- La lettre en anglais n'est pas la traduction. + +-- Mon oncle va me la montrer tout à l'heure cette fameuse +traduction. + +-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il +m'a donné ses ordres, j'obéis, pardonnez-le moi.» + +Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude +que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il +faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point? + +Théodore n'osa pas aller jusque-la: + +«Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez +pour les ordres de mon oncle, même dans les choses +insignifiantes.» + +Lorsqu'il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au +travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut +impossible. Qu'allait-il advenir de cette résistance, dont il se +disait enchanté quand au contraire il en était furieux? S'il +voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans +défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup +qu'il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait +qu'elle quittât cette maison, où elle n'aurait que passé. + +À ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussée, et +Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la +lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés. + +«Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il? + +-- Je ne fais que commencer. + +-- M. Théodore t'a dérangée. Qu'est-ce qu'il voulait? + +-- Un dictionnaire anglais-français. + +-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais. + +-- Il ne me l'a pas dit. + +-- Il ne t'a pas demandé ce qu'il y a dans cette lettre? + +-- Je n'en suis qu'à la première phrase. + +-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue. + +-- Je ne l'ai pas encore traduite. + +-- Tu ne l'as pas écrite en français, mais tu l'as lue.» + +Elle ne répondit pas. + +«Je te demande si tu l'as lue; tu me répondras peut-être. + +-- Je ne peux pas répondre. + +-- Parce que? + +-- Parce que M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre. + +-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous +les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les +faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce +qui le concerne. + +-- Même ses affaires personnelles? + +-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette +lettre?» + +Elle comprit qu'elle s'était laissée surprendre. + +«Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demandé si, dans le cas +d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le +contenu de cette lettre. + +-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois +les connaître, et cela dans l'intérêt même de M. Vulfran. Ne sais- +tu pas qu'il est devenu malade, à la suite de chagrins qui ont +failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui +apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette +nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui +être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l'avance ce qui le +touche, pour le préparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui +lisais ta traduction tout simplement.» + +Il avait débité ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne +ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si +hargneuses. + +Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la +faisait toute pâle, il continua: + +«J'espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je +t'explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous, +pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi- +même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne +peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas +ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas. +Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le +parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue +le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui +adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il +a mis sa confiance.» + +Perrine n'eût rien su de Talouel, qu'elle se fût sans doute laissé +prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la +toucher; mais après ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la +chambrée qui à la vérité n'étaient que de pauvres ouvrières, et de +Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir +les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas +plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu'avoir confiance +dans le dévouement du directeur: il voulait la faire parler, voilà +tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons: le +mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes +à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d'elle devait +l'empêcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur +n'était sincère, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la +lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'était donc contre eux +que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait: «S'il +se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne +rien dire, mais même ne laisser rien deviner;» et c'était à +M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui +seul qu'elle devait obéir, sans prendre autrement souci des +colères et des haines qu'elle allait accumuler contre elle. + +Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers +elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle +fit appel à tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui +trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle +dit: + +«M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre à personne.» + +Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt +se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les +manières comme dans l'accent: + +«Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un +autre lui-même. + +Elle ne répondit pas, + +«Tu es donc stupide? s'écria-t il d'une voix étouffée. + +-- Sans doute, je le suis. + +-- Alors, tâche de comprendre qu'il faut être intelligent pour +occuper la place que M. Vulfran t'a donnée auprès de lui, et que +puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette +place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon +devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu'est ta situation +aujourd'hui, représente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et +prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.» + +Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu'elle faiblît, il +sortit à pas glissés comme il était entré. + + +XXXI + +«Réfléchis.» + +Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran +attendait? + +Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu'elle +travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu'alors +elle serait sans doute mieux en état d'examiner sa situation et de +décider ce qu'elle avait à faire. + +«La principale difficulté que j'ai, comme je vous le dis, +rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s'est +écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher +fils. Tout d'abord je vous avoue que, privé des lumières de notre +révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j'ai été +complètement désorienté, et que j'ai du chercher de différents +côtés avant de recueillir les éléments d'une réponse qui pût vous +satisfaire. + +«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de +M. Edmond Paindavoine était une jeune personne douée de toute les +qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de +l'âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes +personnels qui, pour être éphémères, n'en ont pas moins une +importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se +prendre par les vanités de ce monde.» + +Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus +entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s'acharna à la +rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce +travail, et si elle n'arriva pas à se satisfaire elle-même, au +moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait. + +«Le temps n'est plus où tout le savoir des femmes hindoues +consistait dans la science de l'étiquette, dans l'art de se lever +ou s'asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points +essentiels, était considéré comme une déchéance; aujourd'hui un +grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l'esprit +cultivé et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'étude était +placée sous l'invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je +parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa +mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés, +selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'être convertis +à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par +notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa +mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le +_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que +qui perd sa foi perd sa caste, c'est-à-dire son rang, ses +relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par +cela seul qu'elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque +sorte paria. + +«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou, +elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien +qu'une association d'affaires et d'amitié l'a unie à une famille +française pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique +importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) +et Bercher (le Français). + +«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine +fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'éprit d'elle; ce +qui s'explique par cette raison principale qu'elle était bien +réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les +témoignages que j'ai réunis concordent entre eux pour l'affirmer, +mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l'ai pas +connue et ne suis arrivé à Dakka qu'après son départ. + +«Pourquoi s'éleva-t-il des empêchements au mariage qu'ils +voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas à +traiter. + +«Quoi qu'il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre +chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à, +M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l'acte de ce +mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous +en être délivré une copie si vous en faites la demande. + +«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des +parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut +accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont +gardés d'eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des +meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se +laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela +n'était-il pas de leur âge, et l'indulgence ne doit-elle pas être +accordée à la jeunesse? + +«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup +sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine +complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois +d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond +Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme +collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des +maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa +petite fille alors âgée de trois ans environ. + +«Depuis il n'est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses +amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères +qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en +correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habité pendant +plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre +d'exploration, sur la frontière thibétaine et dans l'Himalaya, +qui, dit cet ami, ont été fructueuses. + +«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette +ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos +recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour +un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les +faciliter.» + +Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite +après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de +politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit +vivement auprès de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout à +l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas +aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience. + +«Tu as été bien lente, dit-il. + +-- La lettre est longue et difficile. + +-- N'as-tu pas été dérangée aussi? J'ai entendu la porte de ton +bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.» + +Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait répondre +sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste +aux questions qu'elle avait agitées sans leur trouver de réponses +satisfaisantes: + +«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau. + +-- Ah!» + +Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrêtant, il +reprit: + +«La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de +moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,» + +Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d'une voix +plutôt faible que forte. + +De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser à +elle, en suivant sa pensée: + +... Modèle des époux, + +... Plaisirs mondains, + +... Maisons anglaises, quelles maisons? + +... Un de ses amis; quel ami? + +... De quelle époque datent ces renseignements? + +Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses +impressions, il dit; + +«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc +l'esprit vague!» + +Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement, +Perrine n'avait garde de répondre; alors un silence s'établit que +M. Vulfran ne rompit qu'après un temps de réflexion assez long: + +«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de +traduire de l'anglais en français? + +-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui. + +-- Une dépêche? + +-- Oui, je crois. + +-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.» + +Il dicta: + +«Père Fildes + +«Mission + +«Dakka. + +«Remerciements pour lettre.» + +«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de +l'ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer +aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je +m'adresse à lui directement. + +«Paindavoine.» + +«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; +à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très +lisiblement.» + +La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute +voix. + +«Combien de mots? demanda-t-il. + +-- En anglais quarante-cinq,» + +Alors il calcula tout haut: + +«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 +francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au +télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu'elle ne commette +pas d'erreur.» + +En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans +les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui +se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux. + +«Où vas-tu? demanda-t-il. + +-- Au télégraphe porter une dépêche.» + +Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit +en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lâchée, il +l'aurait déchirée, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant +qu'elle était en anglais, il eut un mouvement de colère. + +«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il. + +-- Oui, monsieur.» + +Ce fut seulement à trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il +la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'était demandée qui +remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran +lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le +cocher qui avait amené Coco. + +«Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que +tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons à +parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.» + +Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage +se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils +roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était +dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la +parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder +encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour +elle, semblait-il. + +«Tu m'as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton +bureau. + +-- Oui, monsieur. + +-- Que te voulaient-ils?» + +Elle hésita, le coeur serré. + +«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire? + +-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empêche pas que +j'hésite. + +-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que +tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma +question, car je te questionne, réponds. + +-- Je crois que je dois répondre. + +-- Je t'écoute.» + +Elle raconta exactement ce qui s'était passé entre Théodore et +elle, sans un mot de plus, sans un de moins. + +«C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivée au +bout. + +-- Oui, monsieur, tout. + +-- Et Talouel?» + +Elle recommença pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le +neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui +avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas +répéter «qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans +préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de +Talouel, elle dit ce qui s'était passé pour la dépêche, sans +cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la +journée. + +Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le +vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait +tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise +tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu'elle apportait +les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les +premières années de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaillé, +il galopait à travers les prairies avec les juments et ses +camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient à +traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à +peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités. + +Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et +comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sût qu'elle tenait les +yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une +préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de +mécontentement que de tristesse; enfin, il dit: + +«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne +t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas +répétées, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la +résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je +saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui +arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommandé +de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines +curiosités, et, dès lors, je n'aurais pas dû t'y exposer. À +l'avenir, il n'en sera plus ainsi. À partir de demain, tu +abandonneras le bureau de Bendit, où l'on peut aller te trouver, +et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu +as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera +pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des +bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre +au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais +entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que +tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions +pour qu'on ne cherche pas à t'arracher de force, ou à te tirer +adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de +moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont +voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à +ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une +récompense pour toi.» + +Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite +rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie +qu'elle ne trouva pas un mot à répondre. + +«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans +la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l'as été, +on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas +trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais +depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de +moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, +quel bonheur! La vérité est que la vie m'est dure, très dure, plus +pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes +ouvriers. Qu'est la fortune sans la santé qui permet d'en jouir? +le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules +m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers +vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, +travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour +tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être. +Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que +j'ai créée, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!» + +Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes +les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit: + +«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par +la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils +et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux +pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, +après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une +rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui, +car je l'aime, après tant d'années d'absence, comme s'il était +encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à- +dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant +que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a +préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un +mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre +près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. +J'ai espéré qu'il céderait; il a dû croire que je céderais moi- +même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons cédé ni l'un +ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie +qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le +tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il +reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu évidemment par cette +femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, +la misérable!...» + +Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant +pas; à ce mot, elle interrompit: + +«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus +charmantes qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la +tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas +ainsi d'une misérable. + +-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait +capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération et la haine, +c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il +convient à une créature de son espèce, pour qu'il puisse retrouver +et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle +nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que +j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi, +tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui +complique ces difficultés, c'est une situation particulière que je +dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une +enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu +près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas +m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon +fils, notre rupture, le long temps qui s'est écoulé depuis les +dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé +certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma +place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les +charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui +occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle? +Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions? + +-- À peu près, monsieur. + +-- Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas +tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me +soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon +fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble +leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! +Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un +si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. +Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la +nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents +perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les +unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si +Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût +été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas +être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.» + +Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle +les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le +voir. + +«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, +et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions +que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches +reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies +la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je +suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer +fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours +été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement +où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et +ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis. +On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est +probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce +que je devais faire.» + +Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux, +de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de +roues, ils entraient dans le village. + +Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour +répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la +gorge serrée, les lèvres sèches: + +«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à +vous, monsieur, de tout coeur.» + + +XXXII + +Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux +bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le +conduire directement au château; et pour la première fois elle +franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie, +qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions, +racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée +trop chère pour sa maison de campagne. + +«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran. + +Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs +que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches +rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. +Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, +sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, +à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les +arbustes que leur beauté rendait dignes d'être isolés en belle +vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme +naguère, rien n'avait été changé dans l'ordonnance des jardins, +aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu'au +temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue +avec fierté. + +De lui-même, Coco s'arrêta devant le large perron, où un vieux +domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait. + +«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre. + +-- Oui, monsieur. + +-- Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des +papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu'on lui +donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu +mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi +Félix, qu'il me conduise aux bureaux.» + +Perrine se demandait si elle était éveillée. + +«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es +libre.» + +Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant +éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté. + +Et réellement, le hall monumental, d'où partait un escalier +majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis +traçait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un +palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec +des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum +embaumait l'air renfermé. + +Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit +une porte: + +«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant. + +Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans +une grande chambre très claire. tendue d'étoffe de couleur ivoire, +semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement; +les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris +s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: +pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or. + +Que cela était frais et joli! + +Elle n'était pas revenue de son émerveillement, et s'amusait +encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le +repoussait, quand la femme de chambre entra: + +«Bastien m'a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.» + +Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d'un bonnet de +tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans +une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les +rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se +reconnaître. + +«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien... +il me semble. + +-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son +appartement.» + +Ce qu'elle appelait «montrer l'appartement», c'était ouvrir les +portes d'une armoire à glace et d'un placard, ainsi que les +tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de +ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur +un bouton posé dans la tenture: + +«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-là pour +l'éclairage.» + +Instantanément la chambre, l'entrée et le cabinet de toilette +s'éclairèrent d'une lumière éblouissante qui, instantanément +aussi, s'éteignit; et il sembla à Perrine qu'elle était encore +dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait +assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui +montraient son chemin ou le noyaient d'ombre. + +«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me +sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.» + +Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c'était d'être seule, +autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, +ayant été jetée hors d'elle-même par tout ce qui lui était arrivé +depuis le matin. + +Que d'événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui +eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de +Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au +contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il +pas de quoi rire de penser que c'était leur hostilité même qui +faisait sa fortune? + +Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête +du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des +bureaux. + +«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit +Talouel. + +-- Mais non. + +-- Pourtant, vous vous faites ramener par Félix? + +-- C'est qu'en passant je l'ai déposée au château, afin qu'elle +ait le temps de se préparer pour le dîner. + +-- Dîner! Je suppose....» + +Il était tellement suffoqué qu'il ne trouva pas tout de suite ce +qu'il devait supposer. + +«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer. + +-- Je suppose que vous la faites dîner avec vous. + +-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi +quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais +avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces +qualités: intelligente elle l'est, j'en suis sûr; discrète et +fidèle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.» + +Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne +pût se méprendre sur le sens de ces paroles. + +«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposée +à certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude +qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui +m'obligerait à me séparer de ces autres...» + +Il appuya sur ce mot: + +«... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle +travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, +elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas +qu'elle égayera de son babil, et elle habitera le château.» + +Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il +n'était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de +faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron, +il dit: + +«Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que +très justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle. + +-- Je le suppose aussi.» + +Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre, +rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les +pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses +maisons et l'église, les prairies, les entailles dont l'eau +argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui +s'abaissait, et vis-à-vis, de l'autre côté, le bouquet de bois où +elle s'était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise +du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui +murmurait: «Je te vois heureuse». + +Elle avait pressenti l'avenir la chère maman, et les grandes +marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient +aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l'être; et si elle +n'avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins +devait-elle reconnaître qu'elle était en passe de réussir plus +qu'un peu; qu'elle fût patiente, qu'elle sût attendre, et le reste +viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère, +ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite. + +Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à +son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups +stridents qui la ramenèrent de l'avenir dans la réalité présente. +Alors du haut de l'observatoire d'où elle dominait les rues du +village et les routes blanches à travers les prairies vertes et +les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des +ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda +pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l'infini, +et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes +s'évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la +voiture de M. Vulfran monta l'allée circulaire au pas tranquille +du vieux Coco. + +Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le +lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une +véritable débauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, -- +d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, - +- et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée +sonna huit heures qu'elle descendit. + +Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais +elle n'eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se +tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran +entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un +chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds +de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidées, +au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une +lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes +reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du +lustre. + +Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop +ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide: + +«Assieds-toi.» + +Aussitôt le service commença, et le domestique qui l'avait amenée +posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en +apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu'au bord. + +Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu'elle se fût trouvée à son +aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux +valets de chambre qu'elle sentait ramassés sur elle, pour voir +sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se +sentait intimidée, et cet examen n'était pas sans la gêner un peu +dans ses mouvements. + +Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse. + +«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux +soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, +toi, qui vois clair, d'en faire autant. + +-- J'ai été si longtemps privée de soupe, que j'en mangerais bien +deux fois aussi.» + +Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu'on leur servit, +ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes +et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan. + +Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette +simplicité, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une +salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied +avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits +admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs +du surtout. + +«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit +ces fruits», dit M. Vulfran. + +Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, +mais M. Vulfran voulut qu'elle prît aussi des abricots, des pêches +et du raisin, + +«À ton âge, j'aurais mangé tous les fruits qui sont sur la +table... si on me les avait offerts.» + +Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur +l'assiette «de cette petite bête», comme il l'eût fait pour un +singe savant, un abricot et une pêche qu'il choisit avec la +compétence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il +occupait derrière la chaise de M. Vulfran. + +Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre +fin; plus l'épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le +lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait +tranquille sans doute. + +«Maintenant tu es libre jusqu'à demain matin, dit M. Vulfran en se +levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la +lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta +chambre.» + +Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas +proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle +restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes +silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche +il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, +s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec +une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu'il lui expliquait +qu'elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais +comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la +sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua: + +«Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas +que je vous fasse la lecture?» + +Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands +mouvements de tête: elle avait deviné, c'était bien cela qu'elle +devait dire. + +«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, +répondit M. Vulfran. + +-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout. + +-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.» + +C'était une vaste pièce sombre, qu'un vestibule séparait de la +salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui +permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne +pouvait s'égarer et qu'il avait dans la tête comme dans les jambes +le juste sentiment des distances. + +Perrine s'était plus d'une fois demandé à quoi M. Vulfran passait +son temps lorsqu'il était seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; +mais cette pièce, lorsqu'il eut pressé un bouton d'éclairage, ne +répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table +chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c'était tout; +devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien +autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait +semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de +longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les +nuages. + +«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il. + +Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes +multicolores. + +«Un journal, si vous voulez. + +-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.» + +Elle n'avait rien à répondre, n'ayant dit cela que pour proposer +quelque chose. + +«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.» + +Puis, comme s'il se parlait à lui-même, sans qu'elle fût là pour +l'entendre: + +«Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.» + +Mais après un moment de silence, revenant à elle: + +«Allons dans la bibliothèque», dit-il. + +Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte à ouvrir +et, pour l'éclairer, qu'un bouton à pousser; mais comme une seule +lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta +dans l'ombre. + +«Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des +indications qui nous guideront.» + +Il la conduisit à l'armoire qui contenait cette table, et lui dit +de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin +cependant elle mit la main dessus. + +«Que dois-je chercher? dit-elle. + +-- À l'I, le mot Inde.» * + +Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l'idée +de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le +désir, car ce qu'il voulait certainement, c'était vivre celle de +son fils, en lisant la description des pays où il le faisait +rechercher. + +«Que vois-tu? dis.» + +-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde +centrale et dans la présidence du Bengale, 1871, 209 à 288. + +-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page +209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce +volume et rentrons dans mon cabinet.» + +Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au +lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au- +dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient +habitués à la demi obscurité, venaient d'apercevoir. + +«Qu'as-tu?» demanda-t-il. + +Franchement elle répondit, mais d'une voix émue: + +«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée. + +-- C'est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le +voir, je vais l'éclairer.» + +Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites +lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de +lumière. + +Perrine, qui s'était relevée pour se rapprocher de quelques pas, +poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde. + +«Qu'as-tu donc?» dit-il. + +Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur +le jeune homme blond, vêtu d'un costume de chasse en velours vert, +coiffé d'une casquette haute à large visière, appuyé d'une main +sur un fusil et de l'autre flattant la tête d'un épagneul noir, +qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle +était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes +coulait sur son visage, sans qu'elle eût l'idée de les retenir, +emportée, abîmée dans sa contemplation. + +Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, +trahirent son émoi. + +«Pourquoi pleures-tu?» + +Il fallait qu'elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de +se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle +sentit toute leur incohérence: + +«C'est ce portrait... votre fils... vous son père...» + +Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un +accent que la compassion attendrissait: + +«Et tu as pensé au tien? + +-- Oui, monsieur..., oui, monsieur. + +-- Pauvre petite!» + + +XXXIII + +Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le +cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux +neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table +comme si elle ne devait pas en démarrer! + +Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était +arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se +«payer leur tête». + +Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car +s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour +au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à +la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une +compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à +la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des +regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que +de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence +dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le +temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle +avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils +étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se +consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une +observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la +peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une +guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux +jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur +leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que +chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les +neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre. + +Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité +par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une +forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister +à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait +quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec +lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur +naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il +était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis +que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au +succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, +était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah! + +Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer +dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans +doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe +auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les +emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne +pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran. + +«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le +bureau du patron», dit-il. + +Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus +reconnaître leur étonnement que le nier. + +«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés +en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous +tinssiez mieux.» + +Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en +constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant, +lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les +collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la +leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait +à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances +lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils +l'écouteraient; et il en usait. + +Il continua: + +«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au +château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet. + +-- Mais quelle est cette petite? + +-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je +crois bien. + +-- Alors? + +-- Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir +près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui +il pourrait avoir pleine confiance. + +-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir. + +-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas +M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École +polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour +l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché; +M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé +ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés +qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant +d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, +discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en +eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous +aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux, +bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, +unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce +qu'ils n'ont qu'un même but.» + +Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot +caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un +sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de +la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir +quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille +de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur +fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but. + +«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il. + +Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne +tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua: + +«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait +dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le +chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute +ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la +prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était +parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains +dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y +succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se +séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma +parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot. +Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?» + +Comme ils ne répondaient pas, il insista: + +«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui +pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers? +Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela +j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en +l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance, +à la tête de cette maison.» + +Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris, +pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air +d'un vigoureux coup de patte: + +«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre, +demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les +recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il +brûlait sur une bonne piste. + +-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas +la dignité de retenir sa curiosité. + +«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran +ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les +dépêches qu'il reçoit des Indes.» + +Puis avec une bonhomie affectée: + +«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui +avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait +au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous +débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au +château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que +vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci, +pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous +pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.» + +Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un +rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que +par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du +télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche. + +«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être +la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même +ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle +contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le +retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont +prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et +cette petite le sait, elle.» + +Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le +porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier; +vivement Talouel alla au-devant de lui: + +«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il. + +-- Faut-il s'en faire mourir?» + +Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran +avec un empressement bruyant. + +«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il. + +-- Parfaitement.» + +Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il +s'écria: + +«Elle est en anglais. + +-- Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste +auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir. + +Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche: + +«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans; +Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.» + +-- Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible +qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et +comment suivre une piste après cinq années écoulées?» + +Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles; +ce fut ce qu'il expliqua lui-même: + +«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti +plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une +dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et +une en anglais pour le père Mackerness.» + +Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en +anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au +télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la +permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de +Bendit. + +«Tu n'es pas sûre de ton orthographe? + +-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au +bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous. + +-- Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes? + +-- Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le +commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a +des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non +plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à +écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela +tout de suite, franchement. + +-- Tu n'as jamais été à l'école? + +-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris, +au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou +qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient +travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup +travaillé. + +-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à +remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons +à faire.» + +Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent +la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de +l'orthographe. + +«As-tu écrit à tes parents? + +-- Non, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près +de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si +heureuse. + +-- Alors tu désires ne pas me quitter? + +-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce +qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres +sentiments respectueux que je n'ose exprimer. + +-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que +tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. +Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles, +et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup +d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque +tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour +toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu? + +-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que +je n'ai pas peur de travailler. + +-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me +prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: +en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa +classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus +besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux +défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large +d'épaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - +- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce +qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- +il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. +Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des +éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur +aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et +les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et +bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a +beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de +notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice +modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse +pour toi!» + +La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école +primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de +M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour +lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put +l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait +parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui +n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle +n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance. + +Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître +de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en +serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, +à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre +part cette petite aux yeux profonds lui plaisait: + +«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: +savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai +jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces +yeux-là.» + +Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux +jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la +gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du +dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait. + +«Quelle catastrophe c'eût été, -- Mlle Belhomme employait +volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle +catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture! + +-- Intelligente, n'est-ce pas! + +-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer +ainsi. + +-- L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son +interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine. + +-- Pas brillante, mais elle se formera. + +-- L'orthographe? + +-- Faible. + +-- Alors? + +-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui +m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais +cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, +et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt +lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle +le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans +chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment +extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les +usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail; +il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs +oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin +et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur, +si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et +l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est +une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les +leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait +pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce +qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, +faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera +que je n'exagère pas.» + +Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle +humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur +son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme +comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces +entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait +sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute +une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner +complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses +poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits. + +Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit, +qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait +cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence, +réfléchissant: + +«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est +nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre +toutes? + +-- Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez +cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter +son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour +arriver jusqu'ici. + +-- Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette +jeune fille. + +-- Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la +vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est +pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons, +car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins +est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à +tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, +si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait +d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le +caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez +une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le +développer.» + +Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par +flatterie, que de la taire par timidité ou embarras: + +«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle +apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que +malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez +pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement +d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous +désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si +elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m'étonnerait +bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.» + +Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet +une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de +lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa +leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les +adroites questions de Perrine. + +Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans +distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication +des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs +rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans +les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, +soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien +plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand +elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et +particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal +connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très +précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques +à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui +parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même +avec le souci que ceux-là ne les comprennent point! + +Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la +maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais +sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec +Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même, +et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable, +mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines +conditions particulières qui assureraient le succès de +l'opération. + +Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée +de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé +avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la +curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie. + +C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais +cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait +être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas +encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne +l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite +invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées, +et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des +mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération +devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et +d'autre part il fallait que tous les autres accidents +disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui +commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre +exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui +était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi +que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et +les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque +instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient +une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail? +Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y +aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus +tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on +resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état +de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les +oculistes. + +Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire +parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en +avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la +conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les +secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de +Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en +fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni +directement ni indirectement sur un pareil sujet. + +Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de +M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et +quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou +ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de +légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son +bienfaiteur. + +Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des +neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, +voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces +choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de +conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des +histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère +d'une enfant? + +Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de +l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de +Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres +de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes. + +Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à +Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut- +être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle, +l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire +chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser +distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main +comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage +périlleux tout plein de dangers. + +Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ +que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois +s'était posée à son esprit. + +«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois +vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain +avec la dame dont la visite vous est annoncée. + +-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment? + +-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée +par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je +vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt +de tous. + +-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois +faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce +qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il +m'effraie. + +-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous +devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de +M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays. + +-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela. + +-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, +sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si +M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez +sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des +convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux +neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance +que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son +bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine, +est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas +la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu +M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son +successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui +M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et +chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de +M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison +décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré +les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est +son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il +l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on +ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait +probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de +cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé +Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et +aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de +savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr +que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui +ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins +fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement, +et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la +situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à +M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma +chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui +vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et +réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, +travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent +celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec +la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec +celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, +vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si +vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez +peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles. +Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. +Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez +interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne +dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien +souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se +faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop +intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez +intelligente, plus vous le serez.» + + +XXXIV + +Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas +pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux. + +Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la +vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car précisément parce que +Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse, +moralement elle était d'une réserve excessive, ne se mettant, +jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les +indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes +qu'elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes. + +En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que +ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des +convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait +des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que +leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de +Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de +cent millions. + +L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de +M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en attendant que son mari, +grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât +l'existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient +droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient +réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant +maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait +manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle +avait ratée. + +L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant +de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans +qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance +maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, +commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, -- +voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la +richesse que pour l'enlever à sa belle-soeur qu'elle détestait. + +Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports, +elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles +en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas, +en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent +riche est forcé d'accorder. + +Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de +dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde, +ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, +en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à +tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte +s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient +commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils +pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé. + +À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait +pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais +propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa +mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que +pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux +fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle +se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un +village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le +travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le +dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne +l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui +imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il +décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était +dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette +affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de +façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à- +dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères. + +Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir +n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune +pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa +mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en +regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X +dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa +supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc +pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant +que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en +proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la +physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit +ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les +vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X, +l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé +le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de +vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en +convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien +que cette qualité était la première de toutes pour son oncle. + +«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore, +puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une +lettre d'affaires avec une orthographe décente? + +-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine +qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans +cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un +monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à +Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, +du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la +journée du dimanche passée à Paris.» + +Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les +enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que +Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul +était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à +croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de +Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en +réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, +ni pour le présent ni pour l'avenir. + +De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient +précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si +âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement +et à aucun point de vue des fils. + +Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement +voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour +tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et +détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti +à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient +pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et +si solitaire qu'elle fût. + +«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il +toujours répondu. + +Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il +habitait lui-même avant de faire construire son château, et à +Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux +remplaçait. + +Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation +exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était +installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités. + +Que signifiait cela? + +Qu'était cette petite fille? + +Que devait-on craindre d'elle? + +C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses +réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- +même une enquête qui l'éclairât. + +Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se +rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui +avait soufflé. + +Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, +il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, +fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa +belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à +Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête +qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage +forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et +les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs +harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du +village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée +jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens +à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés +des approvisionnements. + +Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage +établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé +le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, +comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la +conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé +au premier étage. + +Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses +neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il +verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec +elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au +neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et +dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard +qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de +bureau. + +Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et +par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait +pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» +comme elle l'aurait voulu. + +Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise +pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, +était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les +renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se +rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la +façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son +installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, +à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même +qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle +était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de +son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles +à combiner. + +À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait +avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à +sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait +avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de +nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour +l'avoir seule et librement la retourner? + +De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida +à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait +débarrassée d'elle, dormait tranquillement. + +Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on +frappa de nouveau. + +Elle se leva et alla à la porte à tâtons: + +«Qui est la? + +-- Ouvrez, c'est moi. + +-- Mme Bretoneux? + +-- Oui.» + +Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans +la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière +électrique. + +«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.» + +Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de façon à +avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença: + +«C'est de mon frère que j'ai à vous parler, à propos de certaines +recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez +Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions +utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts, +l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il +est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre +les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons +le reconnaître.» + +Aux premiers mots, Perrine s'était rassurée: puisqu'on voulait lui +parler de M. Vulfran, elle n'avait rien à craindre; mais quand +elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait +intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que +Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put +être sincère en parlant ainsi; or, si elle n'était pas sincère, il +importait de se tenir sur ses gardes. + +«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire +niais, bien sûr que je ne demande qu'a vous rendre les mêmes +services que Guillaume.» + +Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu'on +pouvait tout lui demander. + +«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, +et je crois que nous pouvons compter sur vous. + +-- Vous n'avez qu'à commander, madame. + +-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive à +veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les +précautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui +peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions +pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. +Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait +l'opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour +nous tous.» + +Cette fois, Perrine répondit: + +«Moi aussi, je serais bien heureuse. + +-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si +reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous +n'êtes pas de la famille.» + +Elle reprit son air niais. + +«Bien sûr, mais ça n'empêche pas que je sois attachée à +M. Vulfran, vous pouvez me croire. + +-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces +soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien +mieux. Mon frère n'a pas besoin seulement d'être préservé du +froid, il a besoin aussi d'être défendu contre les émotions +brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces +messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches +sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son +fils, notre cher Edmond.» + +Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas +à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c'est-à-dire +les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches à +Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n'y avait là rien que +de vraisemblable, puisqu'il avait appelé sa mère à son secours; +mais Théodore, cela n'était pas possible. + +«Ils m'ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et +que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très +important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme +nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti +le premier; il m'enverrait une dépêche, et, comme la distance +d'ici à Boulogne n'est pas très grande, j'accourrais soutenir mon +pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d'autres +consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez? + +-- Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins. + +-- Alors, nous pouvons compter sur vous?» + +Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas +répondre. + +«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran. + +-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme +ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite +je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas +ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous +donnerait?» + +Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à +cette offre, elle la mit dans un sourire. + +«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux. + +-- Je suis en deuil. + +-- Mais le deuil n'empêche pas de porter une robe à traîne. Vous +n'êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et +même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant. + +Perrine savait qu'elle n'était pas bien habillée, cependant elle +fut humiliée d'être comparée à un chien savant, et surtout de la +façon dont cette comparaison était faite, avec l'intention +manifeste de la rabaisser. + +-- J'ai pris ce que j'ai trouvé chez Mme Lachaise. + +-- Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n'étiez +qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu à mon frère de vous +admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de +vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce +moment.» + +Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu'elle jouait. + +«Ah! dit-elle tristement. + +-- Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n'en avez pas +idée.» + +Et l'évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle +avait cette fameuse blouse devant les yeux. + +«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme +je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à +manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez +à qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute +qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.» + +Disant cela, d'un air d'autorité, elle ouvrit les uns après les +autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma +d'un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié. + +«Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misérable, indigne de vous.» + +Perrine, suffoquée, ne répondit rien. + +«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue +à Maraucourt, et que je me charge de vous.» + +Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n'avait +pas besoin qu'on se chargeât d'elle, surtout avec de pareils +procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un +rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout, +c'étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et +dures, ses intentions, au contraire, s'annonçaient bonnes et +généreuses. + +«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous +commander chez une couturière d'Amiens dont je lui donnerai +l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et +de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous- +en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant, +je l'espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus +dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.» + + +XXV + +«Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas +du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru +comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir +des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre. + +Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une +façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences. + +Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu'elle se +fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé? + +Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui +arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient +incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, +surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait +pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus +difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les +temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas +sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se +rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.» + +Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en +avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à +Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas +permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni, +les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran +qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un +foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand +les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais +du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le +froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la +maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces +scrupules et ces timidités. + +Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le +temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place +habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de +vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de +M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie +vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que +la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de +sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, +elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se +plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus +en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais +maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une +souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations, +elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour +qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré, +celui précisément qui lui était utile, non nuisible. + +Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils +rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans +saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le +quitta en disant: + +«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.» + +Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran +qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle +questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette +Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa +jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'_OEdipe +à Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour +du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui +s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa +propre situation. + +«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même +plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses +soins et sa tendresse à son père.» + +Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection +de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en +effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main, +elle la lui baisa. + +«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.» + +Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta: + +«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il +saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi. + +-- Je suis si peu et je voudrais être tant! + +-- Je lui dirai ce que tu as été, et d'ailleurs il le verra bien, +car c'est un homme de coeur que mon fils.» + +Bien souvent il s'était exprimé dans ces termes ou d'autres du +même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui +demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si +sévère, mais chaque fois, les paroles s'étaient arrêtées dans sa +gorge serrée par l'émotion: c'était chose si grave pour elle +d'aborder un pareil sujet. + +Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer, +elle se sentit plus forte; jamais occasion s'était-elle présentée +plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet +où jamais personne n'entrait sans être appelé, assise près de lui, +sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps? + +Elle ne le crut pas: + +«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix +frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, +et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler? + +-- Dis. + +-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme +vous l'aimez, vous ayez pu vous séparer de lui. + +-- C'est qu'a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est +affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père +me faisait une loi d'imposer à mon fils, coupable de fautes qui +pouvaient l'entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il +fallait qu'il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la +sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, où j'avais +l'intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais +une situation qui ménageait sa dignité, puisqu'il était le +représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu'il s'éprendrait +de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un +mariage fou, absolument fou? + +-- Mais le père Fildes dit que celle qu'il a épousée n'était point +une misérable créature. + +-- Elle en était une, puisqu'elle a accepté un mariage nul en +France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma +fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, +tant qu'il ne se serait pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon +devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un homme +comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne +transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.» + +Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis, +tout de suite il poursuivit: + +«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu +recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le +rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus +aujourd'hui ce qu'elles étaient à cette époque. Après treize +années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de +cette créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener +près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changées +aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis +malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par +une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de +calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon +fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette femme, à +laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa +fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourné +ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés! +Qu'il apprenne la vérité, tu le verras accourir. + +-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille? + +-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille. + +-- Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la +mission par le père Leclerc. + +-- Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté +contrairement à la loi. + +-- Mais aux Indes, est-il nul aussi? + +-- Je le ferai casser à Rome. + +-- Mais sa fille? + +-- La loi ne reconnaît pas cette fille. + +-- La loi est-elle tout? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas +ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que +j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, +affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il +m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou +qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais +pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand +il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il +m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses +soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il +sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à +voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le +faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était +l'affection que nous avions l'un pour l'autre. + +-- Où veux-tu en venir? + +-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent +déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je +sens. + +-- Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour +peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une +bonne fille. + +-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous +aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté +il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui. + +-- Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le +mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de +l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la +dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez +peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, +n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. +D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est +aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos +déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune +n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la +lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de +l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes +les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas +une petite moricaude qui l'arrêtera. + +-- Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible +que vous l'imaginez. + +-- Une Hindoue. + +-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en +moyenne plus beaux que les Européens. + +-- Exagérations de voyageurs. + +-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les +yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la +physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs +mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; +qu'ils sont appliqués à l'étude... + +-- Tu as de la mémoire. + +-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces +livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous +êtes disposé à le croire. + +-- Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas. + +-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous +intéresser à elle, vous attacher à elle... + +-- Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris +d'indignation. + +-- Si vous la connaissiez... cette colère s'apaiserait peut-être.» + +Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, +mais cependant ne lui coupa pas la parole: + +«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car +elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère +imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus +charmantes qualités, intelligente, bonne, douce... + +-- Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens +avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette +femme dont il parle. + +-- Il dit qu'il parle d'après les témoignages de tous ceux qui +l'ont connue; ces témoignages de tous n'ont-ils pas plus +d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez +dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, +des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi? + +-- Ne parle pas contre toi. + +-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la +justice... + +-- La justice! + +-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon +ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa +naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant +accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d'une profonde +reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres +raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son +coeur.» + +Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, +et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant: + +«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?» + +Il se leva d'un mouvement impatient: + +«Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme +je hais sa mère; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. +Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcelé, il ne serait pas +près de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas été tout +pour lui, quand moi son père, je n'étais rien?» + +Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son +cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu'elle n'avait +pas encore vu. Tout à coup il s'arrêta devant elle: + +«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus +jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de +quoi te mêles-tu? Qui t'a chargé de me tenir un pareil discours?» + +Un moment interdite, elle se remit: + +«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille +sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de +votre petite fille.» + +Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaçant qu'il ajouta: + +«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n'aborde +jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas +m'exaspérer. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui +l'étouffaient, certainement j'aurais dû me taire. + +-- Tu l'aurais dû d'autant mieux que ce que tu as dit était +inutile.» + + +XXXVI + +Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui +donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois +dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux +journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, +une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de +récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il +fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une +des lettres qu'il avait reçues de Londres parlait d'un projet +d'Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait +étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople: +rien ne devait être négligé, même l'impossible, même l'improbable; +d'ailleurs n'était-ce pas l'improbable qui devenait le +vraisemblable dans cette existence cahotée? + +Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l'exposer à +toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c'était +celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée; +c'était donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des +mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt. + +Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était +sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui +s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le +succès, si on voulait bien leur envoyer une provision +indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de +simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague +promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des +faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait +dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus +qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée. + +C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si +nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas +M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi: + +«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait- +il toujours. + +Et sans se lasser, il répétait les siennes. + +Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une +offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle +était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer +les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un +banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles +authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de +novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette +proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le +numéro 917. + +«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est +près de nous, le mois de novembre.» + +Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était +maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec +preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi +paternelle. + +Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, +il parla de son fils à ses neveux et à Talouel. + +«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles +d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.» + +L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme +toujours en pareille circonstance on l'amplifia: + +«M. Edmond va arriver! + +-- Est ce possible? + +-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des +neveux et de Talouel.» + +En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez +Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; +au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait +pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses +paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait. + +Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce +retour: + +«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour +quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa +famille, il s'en est créé une autre là-bas. + +-- Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela, +ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que +la route des Indes en France passe par la Bosnie?» + +Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, +jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler +aucune considération sentimentale. + +«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait +à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que +je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce +n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.» + +Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles +faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de +son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à +s'emballer, le patron. + +«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel +qui parle, c'est le père.» + +À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses +espérances: + +«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas +l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des +nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront +sur une piste qu'il sera facile de suivre.» + +Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres +qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une +explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans +ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni +industrie. + +«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine. + +-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son +prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble +vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de +sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc +il y aurait séparation entre eux.» + +Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il +s'en fâcha: + +«Tu ne dis rien. + +-- C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous. + +-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses. + +-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas +pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui +se rapporte à... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à +vous fâcher. + +-- Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu +admets qu'elles ont pu venir en Bosnie. + +-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour +des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes +de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les +dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si +M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas +pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné, +puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées +de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a +encore une autre considération que je n'ose pas vous dire, +précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances. + +-- Dis-la quand même. + +-- Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans +mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au +cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce +pas? + +-- Explique-toi clairement. + +-- De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous +concluez qu'il doit être de retour ici... bientôt. + +-- Évidemment. + +-- Et cependant on peut ne pas le retrouver. + +-- Je n'admets pas cela. + +-- Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir... N'est-il +pas possible qu'il ait disparu? + +-- Disparu? + +-- S'il était retourné aux Indes... ou ailleurs; s'il était parti +pour l'Amérique? + +-- Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à +l'absurde. + +-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et +en repoussant les autres on s'expose... + +-- À quoi? + +-- Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état +agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de +Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la +réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous +avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des +palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque +instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- +il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si... elle +n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes +si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je +ne peux pas ne pas m'... inquiéter. Cela est si terrible d'être +frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si +j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout +craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt +rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été +folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup +inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; +six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, +je me dis...» + +Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans +sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait +qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent. + +«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et +parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y +a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus +cela serait injuste.» + +Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, +n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible +que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc +qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se +passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens +apportant la réponse de Serajevo. + +Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- +même. + +Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son +banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son +regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il +vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la +grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, +avec une attitude compassée. + +Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut +au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était +d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir +il s'écria: + +«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur? + +-- Mauvaises.» + +La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista: + +«Mais... + +-- Mauvaises.» + +Puis, changeant tout de suite de sujet: + +«M. Vulfran est dans ses bureaux? + +-- Sans doute. + +-- Je dois l'entretenir tout d'abord. + +-- Cependant... + +-- Vous comprenez.» + +Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses +regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné +qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de +Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion. + +Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré +obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité +quand il vit ses avances repoussées: + +«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en +s'éloignant les mains dans ses poches. + +Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait à +Maraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet de +M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour se +préparer. + +Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran, +cria: + +«Entrez!» + +Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant: + +«Bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Comment, c'est vous! à Maraucourt! + +-- Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé +jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.» + +-- Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût +prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous +espérions tous. + +-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres? + +-- Il semble que ce soit un honnête homme. + +-- Il ne sait rien? + +-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques... +malheureusement. + +-- Malheureusement!» + +C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait. + +Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui +s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il +passait: la surprise, l'inquiétude. + +«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de +novembre? dit-il. + +-- On n'en a plus. + +-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel +caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles? + +-- Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de +France à Serajevo. + +-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes. + +-- En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme... +photographe. + +-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de +photographie? + +-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il +voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. +Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la +ville...» + +Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du +bureau de M. Vulfran. + +«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera +plus vite fait. + +-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé +comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. +Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...» + +Il consulta de nouveau ses papiers: + +«... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade à un village situé +entre ces deux villes. + +-- Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!» + +Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête +aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui. + +«Vous êtes un homme de grande force... + +-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils.... + +-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le +sept novembre... M. Edmond... est mort à Bousovatcha d'une +congestion pulmonaire. + +-- C'est impossible! + +-- Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en +recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le +consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran +Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, +n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces +renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré +tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre +consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort +certaine.» + +Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son +fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant +sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine +affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort. + +Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui +jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il +pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient +dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir. + +Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois. + +«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir? + +Tous trois répondirent en même temps. + +«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, +arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on +affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service +sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, +Hercheux, Bacourt et Flexelles. + +-- Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux. + +Mais il les arrêta: + +«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.» + +Tout le monde sortit, Perrine seule resta. + +«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran. + +Elle répondit dans un sanglot. + +«Rentrons au château.» + +Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et +ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des +ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le +village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun +en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet +écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire +marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête +a brisé par le milieu de son tronc. + +Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse +encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à +l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole, +combien profondément il était atteint. + +Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya: + +«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne +n'entre, que personne ne me parle.» + +Comme elle allait sortir: + +«Et je me refusais à te croire! + +-- Si vous vouliez me permettre... + +-- Laisse-moi», dit-il rudement. + + +XXXVII + +Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car +successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas +Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et +Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de +Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs +enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. +D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se +surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à +jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres +habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son +énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre +si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux +mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit +borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux +familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut +possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on +voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits +d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre? + +Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et +aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni +l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir +besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet +dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa +soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient +les maîtres. + +Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour +qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les +dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en +fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des +glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle +le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, +accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les +membres de la famille prenaient place dans les autres voitures. + +Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied +le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite. + +Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son +linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du +village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, +c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui +buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le +long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur +porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les +cours. Personne n'assisterait-il donc au service? + +En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir +entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la +famille; çà et là se montraient les autorités du village, les +fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares +étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette +journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux +cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à +celles de leur patron. + +Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle +n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de +Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil. + +«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui +pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?» + +Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni +Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant +combien elle était bouleversée. + +À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme +Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut +répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille. + +«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice. + +-- Mais oui. + +-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.» + +Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et +elle dut suivre la conversation de l'institutrice. + +«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, +s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé +qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est +que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour +lui d'être aveugle. + +-- Pourquoi? + +-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. +C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses +ouvriers à son malheur. + +--Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai. + +-- Au moins il ne l'a pas vu. + +-- Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le +silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des +cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les +oreilles il reconstitue bien des choses. + +-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas +besoin, le pauvre homme; et cependant...» + +Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme +elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, +elle ajouta: + +«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- +vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de +s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- +mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut +le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité...» + +Elle baissa la voix: + +«... Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les +ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; +et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: +n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que +M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour +ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il +n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel +bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui +serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il +en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions +pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons.» + +Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation +d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce +qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la +bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une +affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui +semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait +de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis +une grande confiance. + +En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter. + +«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit +Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre +place à la table de la famille. + +-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi. + +-- Alors rentrez.» + +Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas +besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car +Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant +de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où +personne ne devait entrer: + +«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec +la famille. + +-- Elle reste, la famille? + +-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde +part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses +parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons +devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider. + +-- Que puis-je? + +-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il +vous aime bien. + +-- Il m'aime! + +-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.» + +Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le +déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans +que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le +coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se +tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure +habituelle. + +«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le +mieux: le travail c'est sa vie.» + +Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva +dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit +paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, +silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait +été mauvaise. + +«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et +faible comme celle d'un enfant malade. + +Elle s'avança vivement: + +«Me voilà, monsieur. + +-- Montons en voiture.» + +Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis +en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne +prononça pas un mot. + +Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir +et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement: + +«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il +d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux. + +-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce +que je devais venir. + +-- C'est ce que je voulais dire...» + +M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se +faisant conduire par elle à son cabinet. + +Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était +volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se +faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était +sourd ou endormi. + +Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle +devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait +sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les +grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, +en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication +courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on +faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la +baisse? + +Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une +méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de +rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et +développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait +connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne +voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on +apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément +le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se +prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et +toujours la discussion aboutissait. + +Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun +expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint +le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que +celui-ci produisit, ce fut un doute: + +«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons +pour, mais il y en a de bien fortes contre.» + +Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une +règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du +maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de +se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait +appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce +qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son +opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait +était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout +devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait +absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il +acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre +souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un +autre monde que celui des affaires. + +Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut +au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus +complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que +les yeux restaient attachés sur lui. + +On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du +regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la +réalité? + +Enfin il leva le bras, et dit: + +«Je vous avoue que je ne sais que décider.» + +Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là! + +Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait +indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté. + +Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient +maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, +particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se +trahir. + +Il dit encore: + +«Nous verrons plus tard.» + +Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans +échanger ses réflexions. + +Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle +n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de +ses employés, et garda son attitude accablée. + +Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu +rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses +pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que +son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni +écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de +maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir +sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il +suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans +chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les +échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les +lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et +l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de +sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le +sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un +chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se +rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se +faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se +faisait. + +Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout +paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela +était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait +envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait. + +Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix +forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience +de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il +dit: + +«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc +fait pour que vous m'abandonniez?» + +Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, +que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer +toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. +C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait +faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire +qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la +Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, +comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par +sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré +de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si +sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration +supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce +qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait +toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. +Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce +qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se +réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le +voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette +réunion; et son fils était mort. + +Alors quoi? + +Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé. + +Qu'avait-il été? + +Qu'était-il? + +Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait +cru être, pourquoi ne l'était-il plus? + + +XXXVIII + +Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents +de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se +produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine +retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des +usines à Talouel triomphant. + +Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale +ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus +qu'elle qui inquiéta le médecin. + +Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui +avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à +s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été +moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait +souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de +chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal +renseignée. + +«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais +M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.» + +Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château +donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait +volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui +d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même: + +«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique +morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas +cassé.» + +Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était +même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs +fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état +général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait. +Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit +intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et +dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la +tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait +pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort, +qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également +redouter. + +Mais comment la provoquer? + +C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette +question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne +vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait +gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à +Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, +le matin et le soir: + +«Décidez pour le mieux.» + +Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine +s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop +habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune +mesure que le patron n'eût pas prise lui-même. + +Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le +conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin +se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent +aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et +arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des +directeurs. + +«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.» + +Combien de temps cela durerait-il? + +Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et +qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux +cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise. + +«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.» + +La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement. + +«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose? + +-- Un tourbillon de fumée noire. + +-- De quel côté? + +-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me +reconnaître. + +-- À droite, ou à gauche? + +-- Plutôt à gauche.» + +À gauche, c'était vers l'usine. + +«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle. + +-- Non, seulement va vite.» + +En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme +ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de +peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où +s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village, +et non de l'usine. + +Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien. + +Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se +faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux +environs de l'usine. + +«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle. + +-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran. + +Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il +n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu. + +Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés: + +«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu +n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.» + +La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop +petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable +chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour, +aux environs des écoles. + +«Allons-y», dit M. Vulfran. + +Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on +voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus +des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant +d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux, +qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran +descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. +Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque +en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux. + +«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est +entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, +cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les +décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait +pas. + +-- Comment le feu a-t-il pris? + +-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les +enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a +commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a +fait autant, oubliant ceux au berceau.» + +Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran +voulut se diriger de ce côté. + +«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants +asphyxiés qui les pleurent. + +-- Qui sont-elles? + +-- Des ouvrières des usines. + +-- Il faut que je leur parle.» + +Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle +devait le conduire. + +Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la +cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison +effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets +d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des +crépitements. + +D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils +avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé +de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs +enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, +qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors +reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui +un bras menaçant: + +«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on +s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! +mon pauvre petit!» + +Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots. + +Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry: + +«Vous aviez raison; allons-nous-en.» + +Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de +l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran +que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été +retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés +dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement +que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au +lendemain. + +Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine +était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à +adresser la parole à M. Vulfran: + +«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un +frémissement de voix, qui trahissait son émotion. + +-- Pourquoi irais-je? + +-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous +puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme. + +-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils? + +-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez +à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui +serait comprise. + +-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat. + +-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela +vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même +point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur +cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe +peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque +d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la +même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont +on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami +des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de +soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de +soulager leur douleur... en la partageant!» + +Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui +semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant +même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle +reprendrait ce sujet. + +Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au +château, M. Vulfran s'arrêta: + +«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais +de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; +j'y assisterai.» + +Talouel eut un haut-le-corps. + +«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront +se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand +malheur que cet incendie. + +-- Nous n'en sommes pas responsables. + +-- Directement, non.» + +Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, +après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec +les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry: + +«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense? + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit +là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est +fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et +par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien +à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette +crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, +ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous +demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. +Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il +vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert +une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un +malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je +compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille +responsabilité.» + +Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait +raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut +interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque: + +«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon +nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, +d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, +mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice +considérable aussi: voici ce dont il s'agit.» + +Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour +prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après +avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme +d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une +tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux +communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, +avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à +perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que +l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute +confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre. + +Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, +mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme +l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice: + +«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que +l'enseignement. + +--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais +leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce +sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la +refusiez pas. + +-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes +convenances personnelles... Après tout je me prendrai moi-même +pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin +d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de +tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, +pénétré de gratitude, d'admiration... + +-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il +faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, +car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé +dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté +étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que +quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir. + +-- Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si +vous vouliez encore en faire un. + +-- Pour aller où? + +-- Quelque part où je vous conduirais ce soir. + +-- Alors, tu ne doutes de rien. + +-- Ah! si je ne doutais de rien! + +-- Est-ce de moi que tu doutes? + +-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun +rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous +conduire quelque part ce soir. + +-- Mais où veux-tu me conduire ce soir? + +-- En un endroit où votre présence pendant quelques minutes +seulement peut produire des résultats extraordinaires. + +-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux? + +-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite +serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à +craindre de gagner froid, laissez-vous décider. + +-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit +Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une +forme un peu... bizarre et enfantine. + +-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce +soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition? + +-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.» + +Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais +sans décider Perrine à s'expliquer. + +«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité? + +-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas +déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui +peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les +regrets de ce que vous espériez hier? + +_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais +à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que +le passé, puisqu'il est vide. + +-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui +des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense +souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien +tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a +qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est +soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à +ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, +qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, +n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous +sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot +que celui-là.» + +La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran +demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le +retarda tant qu'elle put. + +Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit +était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard, +mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le +ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent +endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes, +pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait +des barrages de la rivière. + +Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, +et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme +avec ses yeux. + +«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment. + +-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous +le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous +guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à +monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai +une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous +voudrez rester, une minute ou deux. + +-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas? + +-- Vous n'avez pas besoin de voir. + +-- Alors pourquoi venir? + +-- Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que +nous fassions du bruit en marchant.» + +Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans +la cour intérieure, un éclair lui montra l'entrée de l'escalier. +Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé, +attira doucement M. Vulfran et referma la porte. + +Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre, +suffocant. + +Une voix empâtée dit: + +«Qu'est-ce qui est là?» + +Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre. + +La même voix continua: + +«Couche-té don la Noyelle.» + +Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu'il +voulait sortir. + +Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure +de voix les accompagnait. + +Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole: + +«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as +couché la première nuit de ton arrivée ici? + +-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de +Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos +ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, +respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous +voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.» + + +XXXIX + +Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un +temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et +désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle. + +Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne +ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente. + +À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise +tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline, +tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les +usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent +maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air, +en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers +des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas +Maraucourt. + +C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la +contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de +temps qui s'est écoulé. + +Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien +sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si, +arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à +continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement +réglé. + +Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où +autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux +garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée +quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la +façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran +a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures +croulantes. + +Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette +que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il +ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses +ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes +de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez +celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche +dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés +gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs +garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient +vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe +et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à +les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au +lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop +tard. + +Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup +plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe +de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des +logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, +des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, +hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le +même procédé d'expropriation que pour la crèche. + +Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons +appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, +au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait +appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un +langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi: + +«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans +lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises +conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on +attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent +tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai +donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels +j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une +chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même +temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en +restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou +de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous +voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur +emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est +dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes +constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à +onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard. + +Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres +toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur +propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes +toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des +maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, +et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans +lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à +l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de +loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi. + +Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement +surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de +Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de +M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient +jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette +partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été +retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à +son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou +de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une +apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de +jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des +appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs +à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des +mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour +vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des +musiciens. + +C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait +aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des +autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, +M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à +Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu +de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations +générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple +bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir, +s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en +ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence +qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux +divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc, +de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le +fait pardonner. + +Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, +ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et +même une sorte d'agitation. + +Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les +boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce +pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire +concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les +mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de +leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même +que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient +insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de +la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits +commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des +cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par +les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les +poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc +pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le +pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu +de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc +imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but +que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre +d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions +s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire, +et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était +pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades. + +Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces +réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques. +Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne +serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa +faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle +voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne +pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient +concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce +qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement +gaspillé, ce n'était pas le sien. + +Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette +colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque +instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la +réconfortaient. + +Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son +côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire +à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à +l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour +qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait +que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité +augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était +pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien +vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou +l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration +nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de +«supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la +réaliser. + +Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, +c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et +des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le +conseil de surveillance de ses différentes fondations. + +En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie +morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à +son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle +qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une +personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine, +disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran +serait devenu.» + +Mlle Belhomme n'avait pas eu à changer de manières, mais elle +était fière d'elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait +quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais +sentiments, bien qu'elle s'avouât que leur expression n'en fût +peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève». + +Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se +faisait, pour n'être pas en accord avec cette jeune fille, à +laquelle il n'avait pas tout d'abord prêté attention, mais qui +bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, +qu'il n'était plus qu'un instrument entre ses mains. + +«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons +ouvrières. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le +_Working men's club Union_. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les +cercles ouvriers.» + +Et Fabry partait, étudiait ce qu'on lui avait indiqué, tout en ne +négligeant rien de ce qu'il trouvait intéressant, puis au retour, +après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les +plans qu'exécutaient sous sa direction l'architecte et les +conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu +le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces +discussions, jamais elle n'y mêlait son mot, mais elle y +assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas +comprendre qu'elle les préparait, les inspirait, et qu'en somme +c'était la semence qu'elle avait jetée dans l'esprit ou dans le +coeur du maître, qui germait et portait ses fruits. + +Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne +méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs +conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils +savaient très justement peser l'influence qu'elle exerçait, et ce +n'était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté +qu'elle fût des leurs: + +«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières. + +-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce +qu'elle est?» + +Il n'eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer +quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées +auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers. + +Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour +une enquête dont M. Vulfran n'avait pas parlé à Perrine, et qu'il +avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il +avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques +mots: + +«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.» + +Il était midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement +à l'habitude avait provoqué l'impatience de M. Vulfran, +d'ordinaire plus calme. + +Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était +rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il +allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter. + +«Il est étrange que Fabry n'arrive pas. + +-- Le train aura eu du retard.» + +Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre +d'où elle eût voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins +et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eût +connaissance; avec une activité plus qu'ordinaire les jardiniers +achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, +tandis que d'autres emportaient les plantes rares disséminées sur +les pelouses; les grilles d'entrée étaient grandes ouvertes, et +au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de +drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer. + +Tout à coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, +et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne +recevrait personne. + +Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche +habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, +petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font +perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire +volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres +n'avaient plus la même valeur. + +Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des +entailles, c'est-à-dire celui qui vient de Picquigny: + +«Voilà Fabry», dit-il d'une voix qui parut altérée, anxieuse et +heureuse à la fois. + +En effet, c'était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: +lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le +regard qu'il jeta tout d'abord à Perrine la troubla sans qu'elle +sût pourquoi: + +«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il. + +-- Vous arrivez, c'est l'essentiel. + +-- Ma dépêche vous a prévenu. + +-- Votre dépêche, trop courte et trop vague, m'a donné des +espérances; ce sont des certitudes qu'il me faut. + +-- Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer. + +-- Alors parlez, parlez vite. + +-- Le dois-je devant mademoiselle? + +-- Oui, si elles sont ce que vous dites. + +C'était la première fois que Fabry, rendant compte d'une mission, +demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'état de +trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que +rendre plus violent encore l'émoi que les paroles de M. Vulfran et +de Fabry, leur agitation à l'un et à l'autre, le frémissement de +leurs voix, avaient provoqué en elle. + +-- Comme, l'avait bien prévu l'agent que vous aviez chargé de +faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, +la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était +venue à Paris; là, en compulsant les actes de décès, on a trouvé +au mois de juin de l'année dernière un acte au nom de Marie +Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une +expédition de l'acte. + +Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran. + +«Voulez-vous que je vous la lise? + +-- Avez-vous vérifié les noms? + +-- Assurément. + +-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez. + +-- Je ne m'en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j'ai +voulu interroger le propriétaire de la maison dans laquelle elle +est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont +assisté à la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues +appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est à la +fatigue, à l'épuisement, à la misère qu'elle a succombé; de même +j'ai vu le médecin qui l'a soignée, le docteur Cendrier qui +demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer à +l'hôpital, mais elle a refusé de se séparer de sa fille. Enfin, +pour compléter mon enquête, ils m'ont envoyé rue du Château-des- +Rentiers chez une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que +j'ai rencontrée hier seulement au moment où elle rentrait de la +campagne. + +Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant vers +Perrine qu'il salua respectueusement: + +«J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.» + +Depuis un moment déjà Perrine s'était levée, et elle regardait, +elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux. + +Fabry continua: + +«Fixée sur l'identité de la mère, il me restait à savoir ce +qu'était devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en +me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de +Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvée par son +âne. + +«Et toi, s'écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait +de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne +s'est pas fait connaître, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux +descendre dans le coeur d'une jeune fille...?» + +Elle fit quelques pas vers lui. + +Il continua: + +«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...? + +-- Mon Dieu! + +-- Ceux de son grand-père.» + + +XL + +Fabry s'était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la +petite-fille. + +Mais ils étaient si émus qu'ils restaient les mains dans les mains +sans parler, n'échangeant que des mots de tendresse: + +«Ma fille, ma chère petite-fille! + +-- Grand-papa!» + +Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les +bouleversait, il l'interrogea: + +«Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître? demanda-t-il. + +-- Ne l'ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous +m'avez dit un jour, le dernier où j'ai fait allusion à maman et à +moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces +misérables». + +-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille? + +-- Si cette fille s'était présentée franchement devant vous, ne +l'auriez-vous pas chassée sans vouloir l'entendre? + +-- Qui sait ce que j'aurais fait! + +-- C'est alors que j'ai décidé de ne me faire connaître que le +jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait +aimer. + +-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas à chaque instant +des preuves de mon affection? + +-- Était-elle celle d'un père? je n'osais le croire. + +-- Et il a fallu que, mes soupçons s'étant précisés après des +luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que +des doutes que tu m'aurais épargnés en parlant plus tôt, j'emploie +Fabry pour t'obliger à te jeter dans mes bras! + +-- La joie de l'heure présente ne prouve-t-elle pas qu'il était +bon qu'il en fût ainsi? + +-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as +caché, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu +pouvais satisfaire... + +-- En me découvrant. + +-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo? +Comment était-il photographe? + +-- Ce qu'a été notre vie dans l'Inde, vous pouvez...» + +Il l'interrompit: + +«Dis-moi tu; c'est à ton grand-père que tu parles, non plus à +M. Vulfran. + +-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu'a été +cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux +plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu'était le courage +de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de +lui sans te parler d'elle... + +-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en +me disant son refus d'entrer à l'hôpital où elle aurait peut-être +été sauvée, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas ému. + +-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras. + +-- Tu me parleras d'elle. + +-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe +donc là-dessus. Nous avions quitté l'Inde pour revenir en France, +quand, arrivé à Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporté. Il +lui fut volé par des gens d'affaires. Je ne sais comment.» + +M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce +comment. + +«N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partîmes +pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes, +papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des +portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne, +Palikare, qui m'a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par +terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en +faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes, +où le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans +lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t'ai +dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à +ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand +il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous +gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les +décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes- +nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des +étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver, +jusqu'à Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est +morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard +aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.» + +Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins +passaient dans l'air. + +«Qu'est-ce que cela?» demanda M. Vulfran. + +Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient +noires d'ouvriers endimanchés, d'hommes, de femmes, d'enfants au- +dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de +cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les +masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, +la route, les prairies, s'élevait cette rumeur qui avait surpris +M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand +qu'en fût l'intérêt. + +«Qu'est-ce donc? répéta-t-il. + +-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers +de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant +ainsi de ce que tu as fait pour eux. + +-- Ah! vraiment, ah! vraiment!» + +Il vint à la fenêtre comme s'il pouvait les voir, mais il fut +reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en +se propageant devint formidable. + +«Mon Dieu! qu'ils pourraient être terribles s'ils étaient contre +nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces +masses qu'il commandait. + +-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux. + +-- Et c'est à toi que cela est dû, petite-fille; qu'il y a loin +d'aujourd'hui au service célébré à la mémoire de ton père dans +notre église vide! + +-- Voici l'ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil: +je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu +domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun +des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom +de tous, le vieux père Gathoye t'adressera un petit discours. + +À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule. + +«Veux-tu me donner la main?» dit-elle. + +Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit; +alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le +perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de +chanvre, s'avança seul à quelques pas de ses camarades pour +débiter sa harangue qu'on lui avait fait répéter dix fois depuis +le matin: + +Monsieur Vulfran, c'est pour vous féliciter que ... c'est pour +vous féliciter que ...» + +Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui +voyait ses gestes éloquents crut qu'il débitait son discours. + +Après quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha +plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il +peignait son chanvre, il dit: + +«Voilà la chose: j'avais un discours à vous dire, mais je peux pas +en retrouver un mot, ce que ça m'ennuie pour vous! enfin c'est +pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon +coeur.» + +Il leva la main solennellement: + +«Je le jure, foi de Gathoye.» + +Pour être incohérent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran, +qui était dans un état d'âme où l'on ne s'arrête pas aux paroles; +la main toujours appuyée sur l'épaule de Perrine il s'avança +jusqu'à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une +tribune où la foule le voyait: + +«Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitié me +causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez +dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de +retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous +la connaissez, vous l'avez vue à l'oeuvre, soyez sûrs qu'elle +continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et +dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de +bonnes mains.» + +Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en +défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, +et, la présentant à la foule, il l'embrassa. + +Alors il s'éleva une acclamation poussée et répétée pendant +plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes, +d'enfants; puis, comme l'ordre de la fête avait été bien réglé, +aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux +patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence. + +«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine. + +Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses: +celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent +féliciter leur «cousine». + +«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se +joindre à eux, et qui d'autre part tenait à ne pas perdre de temps +pour faire sa cour à l'héritière des usines, je l'avais toujours +supposé.» + +Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la +santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait +mieux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, ne toussant plus, +n'étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au +contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que +tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de +nouveau. + +Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé: + +«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma +petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en +état de supporter l'opération. + +-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez +peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous +jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaîtront, +et l'opération pourra se faire avec toutes chances de succès.» + +Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après +l'anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un +état général assez bon pour autoriser l'opération qui, si elle +n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de +sérieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre +obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la +sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable +pour permettre l'opération, et l'on décidait de la pratiquer avec +iridectomie, c'est-à-dire excision d'une partie de l'iris. + +Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa: + +«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d'avoir le courage +de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce +très douloureux? + +-- La cocaïne atténuera la douleur.» + +L'opération faite, le patient ne recouvra pas la vue +instantanément, et cinq ou six jours s'écoulèrent avant que ne +commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un +bandeau compressif. + +Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces +journées d'attente, malgré les assurances favorables de l'oculiste +resté au château pour pratiquer lui-même les pansements +nécessaires; mais l'oculiste n'était pas tout: que se passerait-il +si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, +un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre? + +Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l'avaient accablée +pendant la maladie de son père et de sa mère. N'aurait-elle donc +retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore +rester seule au monde? + +Le temps s'écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut +autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux +rideaux fermés, de son oeil opéré. + +«Ah! si j'avais eu des yeux, s'écria-t-il après l'avoir +contemplée, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue +pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n'avoir pas retrouvé +ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en +disant qu'il l'avait «supposé». + +Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait +pas qu'il éprouvât des émotions, ni qu'il toussât, ni qu'il eût +des palpitations. + +«Plus tard». + +Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un +bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce +fut seulement le trente-cinquième que l'oculiste, revint de Paris +pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la +lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les +choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le +riche M. Vulfran c'eût été naïveté de ne pas pousser les soins à +l'extrême, et de ne pas multiplier les voyages. + +Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa +petite-fille, c'était de sortir pour visiter ses travaux; mais +cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux +retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux +glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être +conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il +importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans +vent et sans froid. + +Enfin il s'en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un +ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, +et après le déjeuner Perrine donna l'ordre à Bastien de faire +atteler Coco au phaéton. + +«Tout de suite, mademoiselle.» + +Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de +Bastien, mais elle n'y prêta pas autrement attention, occupée +qu'elle était à habiller son grand-père de façon qu'il ne fût +exposé à n'avoir ni froid, ni chaud. + +Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et +ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des +yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche, +quand un formidable braiment lui fit tourner la tête. + +Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne +ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots +brillants, habillé d'un beau harnais jaune avec des houppettes +bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir +vers Perrine malgré le groom qui le retenait. + +«Palikare!» + +Et elle lui sauta à la tête en l'embrassant. + +«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise! + +-- Ce n'est pas à moi que tu la dois, c'est à Fabry qui l'a +racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce +cadeau à leur ancienne camarade. + +-- M. Fabry est un bon coeur. + +-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n'est pas venue à tes +cousins. Il m'en est venu une aussi à moi, qui a été de commander +à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans +quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton +n'est pas son affaire.» + +Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides: + +«Par où commençons-nous? + +-- Comment par où? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai +pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d'où tu es partie?» + +Elle était telle que Perrine l'avait quittée l'année précédente, +avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût +touché, respectée même par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter à +son caractère. + +«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'à deux pas d'un grand centre +ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie +sauvage! + +-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, +dans la vie civilisée, je n'avais droit à rien; j'ai souvent pensé +à cela.» + +Après l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour +la crèche de Maraucourt. + +Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et +arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans +l'entrée, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles: +le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des +berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat +où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut +surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution +et l'emploi de larges portes vitrées, l'architecte avait réalisé +le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une +véritable maison de verre où les mères vissent de la première +salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas +entrer. + +Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se +précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu'ils +avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois, +une poule, une poupée. + +«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran. + +-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée, +adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui +sache si bien les faire jouer. + +-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez, +que c'était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est +nécessaire à nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus +belle encore, c'est de savoir créer ce qui est nécessaire aux +besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l'a fait. +Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chère demoiselle: bâtir +des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de +la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la résout; +j'espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne +sommes qu'à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.» + +Quand ils revinrent dans la salle d'entrée, une femme finissait +d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à +M. Vulfran: + +«Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel éfant? + +-- Mais... oui, c'est un bel enfant. + +-- Eh ben, il est ben à vous. + +-- Vraiment? + +-- J'en ai déjà eu trois, que j'ai perdus; à qui doit-il de vivre +celui-là? Vous voyez s'il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et +votre chère fille!» + +Après la crèche ce fut la tour d'une maison ouvrière, puis de +l'hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils +allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur +la route Palikare trottait joyeux, fier d'être conduit par sa +petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la +Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser, +-- caresse à laquelle il répondait par des mouvements d'oreilles +tout à fait éloquents pour qui savait les traduire. + +Dans ces villages les constructions n'étaient pas aussi avancées +qu'à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait +fixer l'époque de leur achèvement. + +La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant +l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline à +l'autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se +montraient des toits neufs à l'entour des hautes cheminées qui +vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main: + +«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par +la fièvre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais +pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de +toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons +pas autre chose. Et j'ai idée que nous pourrons rencontrer l'homme +de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en +famille. + +FIN + + + + [1] On trouvait également cette orthographe du mot dans la +deuxième moitié du XIXe siècle. [NdC] + [2] La forme féminine _maline_, utilisée, par exemple, au +XVIe, est restée jusqu'à nos jours dans la prononciation vulgaire +et dans les patois. [NdC] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13793 *** |
