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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:56 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En famille + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793] +[This file last updated October 31, 2010] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Hector Malot + +EN FAMILLE +(1893) + + + +Table des matières + +TOME PREMIER +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +TOME SECOND +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL + + + +TOME PREMIER + + +I + +Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords +de la porte de Bercy étaient encombrés, et sur le quai, en quatre +files, les voitures s'entassaient à la queue leu leu: haquets +chargés de fûts, tombereaux de charbon ou de matériaux, charrettes +de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de +juin, attendaient la visite de l'octroi, pressés d'entrer dans +Paris à la veille du dimanche. + +Parmi ces voitures, et assez loin de la barrière, on en voyait une +d'aspect bizarre avec quelque chose de misérablement comique, +sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formée d'un +léger châssis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton +bitumé, le tout porté sur quatre roues basses. + +Autrefois la toile avait dû être bleue, mais elle était si +déteinte, salie, usée, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'à des +probabilités à cet égard, de même qu'il fallait se contenter d'à +peu près si l'on voulait déchiffrer les inscriptions effacées qui +couvraient ses quatre faces: l'une, en caractères grecs, ne +laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caractères +grecs]; celle au-dessous semblait être de l'allemand: _graphie_; +une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraîche et française, +celle-là: PHOTOGRAPHIE, était évidemment la traduction de toutes +les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les +divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roulé avant +d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris. + +Était-il possible que l'âne qui y était attelé l'eût amenée de si +loin jusque-là? + +Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il était maigre, +épuisé, vidé; mais, à le regarder de plus près, on voyait que cet +épuisement n'était que le résultat des fatigues longuement +endurées dans la misère. En réalité, c'était un animal robuste, +d'assez grande taille, plus haute que celle de notre âne d'Europe, +élancé, au poil gris cendré avec le ventre clair malgré les +poussières des routes qui le salissaient; des lignes noires +transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayés, et, si +fatigué qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tête haute d'un air +volontaire, résolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la +voiture, rafistolé avec des ficelles de diverses couleurs, les +unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais +qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, +coupés le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le défendre +du soleil et des mouches. + +Près de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une +petite fille de onze à douze ans qui le surveillait. + +Son type était singulier: d'une certaine incohérence, mais sans +rien de brutal dans un très apparent mélange de race. Au contraire +de l'inattendu de la chevelure pâle et de la carnation ambrée, le +visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, +futé et grave. La bouche aussi était sérieuse. Dans l'affaissement +du repos le corps s'était abandonné; il avait les mêmes grâces que +la tête, à la fois délicates et nerveuses; les épaules étaient +souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carrée +de couleur indéfinissable, noire autrefois probablement; les +jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques; +mais la misère de l'existence n'enlevait cependant rien à la +fierté de l'attitude de celle qui la portait. + +Comme l'âne se trouvait placé derrière une haute et large voilure +de foin, la surveillance en eût été facile si de temps en temps il +ne s'était pas amusé à happer une goulée d'herbe, qu'il tirait +discrètement avec précaution, en animal intelligent qui sait très +bien qu'il est en faute. + +«Palikare, veux-tu finir!» + +Aussitôt il baissait la tête comme un coupable repentant, mais dès +qu'il avait mangé son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses +oreilles, il recommençait avec un empressement qui disait sa faim. + +À un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la +quatrième ou cinquième fois, une voix sortit de la voiture, +appelant: + +«Perrine!» + +Aussitôt sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la +voiture, où une femme était couchée sur un matelas si mince qu'il +semblait collé au plancher. + +«As-tu besoin de moi, maman? + +-- Que fait donc Palikare? + +-- Il mange le foin de la voiture qui nous précède. + +-- Il faut l'en empêcher. + +-- Il a faim. + +-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient +pas; que répondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se +fâchait? + +-- Je vais le tenir de plus près. + +-- Est-ce que nous n'entrons pas bientôt dans Paris? + +-- Il faut attendre pour l'octroi. + +-- Longtemps encore? + +-- Tu souffres davantage? + +-- Ne t'inquiète pas; l'étouffement du renfermé; ce n'est rien», +dit-elle d'une voix haletante, sifflée plutôt qu'articulée. + +C'étaient là les paroles d'une mère qui veut rassurer sa fille; en +réalité elle se trouvait dans un état pitoyable, sans respiration, +sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas dépassé vingt-six +ou vingt-sept ans, au dernier degré de la cachexie; avec cela des +restes de beauté admirables, la tête d'un pur ovale, des yeux doux +et profonds, ceux même de sa fille, mais avivés par le souffle de +la maladie. + +«Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine. + +-- Quoi? + +-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je +reviendrais tout de suite. + +-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne près +de Palikare et fais en sorte de l'empêcher de voler ce foin. + +-- Cela n'est pas facile. + +-- Enfin veille sur lui.» + +Elle revint à la tête de l'âne, et comme un mouvement se +produisait, elle le retint de façon qu'il restât assez éloigné de +la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre. + +Tout d'abord il se révolta, et voulut avancer quand même, mais +elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors +il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et +voulut bien se tenir tranquille. + +N'ayant plus à s'occuper de lui, elle put s'amuser à regarder ce +qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches +et des remorqueurs sur la rivière; le déchargement des péniches au +moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de +fer au-dessus d'elles et prenaient, comme à la main, leur +cargaison pour la verser dans des wagons quand c'étaient des +pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai +quand c'étaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont +du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de +Paris qu'on devinait dans une brume noire plutôt qu'on ne le +voyait; enfin près d'elle, sous ses yeux, le travail des employés +de l'octroi qui passaient de longues lances à travers les voitures +de paille, ou escaladaient les fûts chargés sur les haquets, les +perçaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite +tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en dégustaient quelques +gouttes qu'ils crachaient aussitôt. + +Comme tout cela était curieux, nouveau; elle s'y intéressait si +bien, que le temps passait, sans qu'elle en eût conscience. + +Déjà un gamin d'une douzaine d'années qui avait tout l'air d'un +clown, et appartenait sûrement à une caravane de forains dont les +roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix +longues minutes, sans qu'elle eût fait attention à lui, lorsqu'il +se décida à l'interpeller: + +«V'là un bel âne!» + +Elle ne dit rien. + +«Est-ce que c'est un âne de notre pays? Ça m'étonnerait joliment.» + +Elle l'avait regardé, et voyant qu'après tout il avait l'air bon +garçon, elle voulut bien répondre: + +«Il vient de Grèce. + +-- De Grèce! + +-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare. + +-- Ah! c'est pour cela!» + +Mais malgré son sourire entendu, il n'était pas du tout certain +qu'il eût très bien compris pourquoi un âne qui venait de Grèce +pouvait s'appeler Palikare. + +«C'est loin, la Grèce? demanda-t-il. + +-- Très loin. + +-- Plus loin que... la Chine? + +-- Non, mais loin, loin. + +-- Alors vous venez de la Grèce? + +-- De plus loin encore. + +-- De la Chine? + +-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grèce. + +-- Est-ce que vous allez à la fête des Invalides? + +-- Non. + +-- Ousque vous allez? + +-- À Paris. + +-- Ousque vous remiserez votre roulotte? + +-- On nous a dit à Auxerre qu'il y avait des places libres sur les +boulevards des fortifications?» + +Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la +tête. + +«Les boulevards des fortifications, oh là là là! + +-- Il n'y a pas de places? + +-- Si. + +-- Eh bien? + +-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des +hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas +peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir. + +-- Nous ne sommes que ma mère et moi, et ma mère est malade. + +-- Vous tenez à votre âne? + +-- Bien sûr. + +-- Eh bien, demain votre âne vous sera volé; v'là pour commencer, +vous verrez le reste; et ça ne sera pas beau; c'est Gras Double +qui vous le dit. + +-- C'est vrai cela? + +-- Pardi, si c'est vrai; vous n'êtes jamais venue à Paris? + +-- Jamais. + +-- Ça se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont +dit que vous pouviez remiser là? pourquoi que vous n'allez pas +chez Grain de Sel? + +-- Je ne connais pas Grain de Sel. + +-- Le propriétaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de +palissades fermées la nuit; vous n'auriez rien à craindre, on sait +que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui +voudraient entrer la nuit. + +-- C'est cher? + +-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique à Paris, mais en ce +moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante +sous la semaine, et votre âne trouverait sa nourriture dans le +clos, surtout s'il aime les chardons. + +-- Je crois bien qu'il les aime! + +-- Il sera à son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un +mauvais homme. + +-- C'est son nom, Grain de Sel? + +-- On l'appelle comme ça parce qu'il a toujours soif. C'est un +ancien biffin qui a gagné gros dans le chiffon, qu'il n'a quitté +que quand il s'est fait écraser un bras, parce qu'un seul bras +n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis à +louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'été à qui +il trouve; avec ça, il a d'autres commerces: il vend des petits +chiens de lait. + +-- C'est loin d'ici le Champ Guillot? + +-- Non, à Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement +pas Charonne? + +-- Je ne suis jamais venue à Paris. + +-- Eh bien, c'est là.» + +Il étendit le bras devant lui dans la direction du nord. + +«Une fois que vous avez, passé la barrière, vous tournez, tout de +suite à droite, et vous suivez le boulevard le long des +fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez +traversé le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous +prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connaît le +Champ Guillot. + +-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et même, si vous +vouliez rester auprès de Palikare deux minutes, je lui en +parlerais tout de suite. + +-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec. + +-- Empêchez-le, je vous prie, de prendre du foin.» + +Perrine entra dans la voiture et répéta à sa mère ce que le jeune +clown venait de lui dire. + +«S'il en est ainsi, il n'y a pas à hésiter, il faut aller à +Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans +Paris. + +-- Il parait que c'est très facile.» + +Au moment de sortir elle revint près de sa mère et se pencha vers +elle: + +«Il y a plusieurs voitures qui ont des bâches, on lit dessus: +«Usines de Maraucourt», et au-dessous le nom: «Vulfran +Paindavoine»; sur les toiles qui couvrent les pièces de vin +alignées le long du quai on lit aussi la même inscription. + +-- Cela n'a rien d'étonnant. + +-- Ce qui est étonnant c'est de voir ces noms si souvent répétés.» + + +II + +Quand Perrine revint prendre sa place auprès de son âne, il +s'était enfoncé le nez dans la voiture de foin, et il mangeait +tranquillement comme s'il avait été devant un râtelier. + +«Vous le laissez manger? s'écria-t-elle. + +-- J'vous crois. + +-- Et si le charretier se fâche? + +-- Faudrait pas avec moi.» + +Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur +les hanches, la tête renversée. + +«Ohé, croquant!» + +Mais son concours ne fut pas nécessaire pour défendre Palikare; +c'était au tour de la voiture de foin d'être sondée à coups de +lance par les employés de l'octroi, et elle allait passer la +barrière. + +«Maintenant ça va être à vous; je vous quitte. Au revoir, +mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez +Gras Double, tout le monde vous répondra.» + +Les employés qui gardent les barrières de Paris sont habitués à +voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la +voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant +cette jeune femme couchée; et surtout en jetant les yeux çà et là +d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misère. + +«Vous n'avez rien à déclarer? demanda-t-il en continuant son +examen. + +-- Rien. + +-- Pas de vin, pas de provisions? + +-- Rien.» + +Ce mot deux fois répété était d'une exactitude rigoureuse: en +dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, +d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles +photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, +ni paniers, ni vêtements. + +«C'est bien, vous pouvez entrer.» + +La barrière passée, Perrine tourna tout de suite à droite, comme +Gras Double lui avait recommandé, conduisant Palikare par la +bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des +fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiéreuse, usée par +plaques, des gens étaient couchés qui dormaient sur le dos ou sur +le ventre, selon qu'ils étaient plus ou moins aguerris contre le +soleil, tandis que d'autres s'étiraient les bras, leur sommeil +interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la +physionomie de ceux-là, de leurs têtes ravagées, culottées, +hirsutes, de leurs guenilles, et de la façon dont ils les +portaient, lui fit comprendre que cette population des +fortifications ne devait pas, en effet, être très rassurante la +nuit, et que les coups de couteau devaient s'échanger là +facilement. + +Elle ne s'arrêta pas à cet examen, maintenant sans intérêt pour +elle, puisqu'elle ne se trouverait pas mêlée à ces gens, et elle +regarda de l'autre côté, c'est-à-dire vers Paris. + +Hé quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces +terrains vagues où s'élevaient des tas d'immondices, c'était +Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son +père, dont elle rêvait depuis longtemps, et avec des imaginations +enfantines, d'autant plus féeriques que le chiffre des kilomètres +diminuait à mesure qu'elle s'en rapprochait; de même, de l'autre +côté du boulevard, sur les talus, vautrés dans l'herbe comme des +bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, +étaient des Parisiens. + +Elle reconnut le cours de Vincennes à sa largeur et, après l'avoir +dépassé, tournant à gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout +le monde le connaissait, tout le monde n'était pas d'accord sur le +chemin à prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois +dans les noms de rues qu'elle devait suivre. À la fin cependant, +elle se trouva devant une palissade formée de planches, les unes +en sapin, les unes en bois non écorcé, celles-ci peintes, celles- +là goudronnées, et quand, par la barrière ouverte à deux battants, +elle aperçut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un +wagon de chemin de fer sans roues aussi, posés sur le sol, elle +comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guère en +meilleur état, que c'était là le Champ Guillot. Eût-elle eu besoin +d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits +chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eût donnée. + +Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitôt les chiens +se jetèrent sur ses jambes, les mordillant avec de petits +aboiements. + +«Qu'est-ce qu'il y a?» cria une voix. + +Elle regarda d'où venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle +aperçut un long bâtiment qui était peut-être une maison, mais qui +pouvait bien être aussi tout autre chose; les murs étaient en +carreaux de plâtre, en pavés de grès et de bois, en boîtes de fer- +blanc, le toit en carton et en toile goudronnée, les fenêtres +garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et même +en verre, mais le tout construit et disposé avec un art naïf qui +faisait penser qu'un Robinson en avait été l'architecte, avec des +Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme à la barbe +broussailleuse était occupé à trier des chiffons qu'il jetait dans +des paniers disposés autour de lui. + +«N'écrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.» + +Elle fit ce qu'il commandait. + +«Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut près de +lui. + +-- C'est vous qui êtes le propriétaire du Champ Guillot? + +-- On le dit.» + +Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que, +pour ne pas perdre son temps en l'écoutant, il se versait, d'un +litre qu'il avait à sa portée, un verre de vin à rouges bords et +l'avalait d'un trait, + +«C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant. + +-- Combien? + +-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un +sous pour l'âne. + +-- C'est bien cher. + +-- C'est mon prix. + +-- Votre prix d'été? + +-- Mon prix d'été. + +-- Il pourra manger les chardons? + +-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides. + +-- Nous ne pouvons pas payer à la semaine, puisque nous ne +resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons +par Paris pour aller à Amiens, et nous voulons nous reposer. + +-- Alors, ça va tout de même; six sous par jour pour la roulotte, +trois sous pour l'âne. + +Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous: + +«Voila la première journée. + +-- Tu peux dire à tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est +une troupe, c'est deux sous en plus par personne. + +-- Je n'ai que ma mère. + +-- Bon. Mais pourquoi ta mère n'est-elle pas venue faire sa +location? + +-- Elle est malade, dans la voiture. + +-- Malade. Ce n'est pas un hôpital ici.» + +Elle eut peur qu'on ne voulût pas recevoir une malade. + +«C'est-à-dire qu'elle est fatiguée. Vous comprenez, nous venons de +loin. + +-- Je ne demande jamais aux gens d'où ils viennent.» + +Il étendit le bras vers un coin de son champ; + +«Tu mettras ta roulotte là-bas, et puis tu attacheras ton âne; +s'il m'écrase un chien, tu me le payeras cent sous.» + +Comme elle allait s'éloigner, il l'appela: + +«Prends un verre de vin. + +_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. + +-- Bon, je vas le boire pour toi.» + +Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait versé, et se remit +au tri de ses chiffons, autrement dit à son «triquage». + +Aussitôt qu'elle eut installé Palikare à la place qui lui avait +été assignée, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, +malgré le soin qu'elle prenait de les éviter, elle monta dans la +roulotte: + +«À la fin, pauvre maman, nous voilà arrivées. + +-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilomètres! Mon +Dieu, que la terre est grande! + +-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire à dîner. +Qu'est-ce que tu veux? + +-- Avant tout, dételle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit +être bien las; donne-lui à manger, à boire; soigne-le. + +-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y +a un puits. Je reviens tout de suite.» + +En effet, elle ne tarda pas à revenir et se mit à chercher çà et +là dans la voiture, d'où elle sortit le fourneau en terre, +quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle +alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant +devant, à pleins poumons. + +Quand il commença à prendre, elle remonta dans la voiture: + +«C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas? + +-- J'ai si peu faim. + +-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu +voudras. Veux-tu?... + +-- Je veux bien du riz.» + +Elle versa une poignée de riz dans la casserole où elle avait mis +un peu d'eau, et, quand l'ébullition commença, elle remua le riz +avec deux baguettes blanches dépouillées de leur écorce, ne +quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se +trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, à +vrai dire, n'étaient pas indispensables, car il mangeait ses +chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient +l'intensité. + +Quand le riz fut cuit à point, à peine crevé et non réduit on +bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinières +parisiennes, elle le dressa sur une écuelle en une pyramide à +large base, et le posa dans la voiture. + +Déjà elle avait été emplir une petite cruche au puits et l'avait +placée auprès du lit de sa mère avec deux verres, deux assiettes, +deux fourchettes; elle posa son écuelle de riz à côté et s'assit +sur le plancher, les jambes repliées sous elle, sa jupe étalée + +«Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue à la +poupée, nous allons faire la dînette, je vais te servir.» + +Malgré le ton enjoué qu'elle avait pris, c'était d'un regard +inquiet qu'elle examinait sa mère, assise sur son matelas, +enveloppée d'un mauvais fichu de laine qui avait dû être autrefois +une étoffe de prix, mais qui maintenant n'était plus qu'une +guenille, usée, décolorée. + +«Tu as faim, toi? demanda la mère. + +-- Je crois bien, il y a longtemps. + +-- Pourquoi n'as-tu pas mangé un morceau de pain? + +-- J'en ai mangé deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas +voir; si ça met en appétit de regarder manger les autres, la +platée sera trop petite.» + +La mère avait porté une fourchette de riz à sa bouche, mais elle +la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler. + +-- Ça ne passe pas très bien, dit-elle en réponse au regard de sa +fille. + +-- Il faut te forcer: la seconde bouchée passera mieux, la +troisième mieux encore.» + +Mais elle n'alla pus jusque-là, et après la seconde elle reposa sa +fourchette sur son assiette: + +«Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. + +-- Oh! maman! + +-- Ne t'inquiète pas, ma chérie, ce n'est rien; on vit très bien +sans manger quand on n'a pas d'efforts à faire; avec le repos +l'appétit reviendra.» + +Elle défit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais +si faible qu'elle fût elle ne perdit pas la pensée de sa fille, et +en la voyant les yeux gonflés de larmes elle s'efforça de la +distraire: + +«Ton riz est très bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te +soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma +chérie, mange. + +-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange.» + +À la vérité elle. devait faire effort pour avaler, mais peu à peu, +sous l'impression des douces paroles de sa mère, sa gorge se +desserra, et elle se mit à manger réellement; alors l'écuelle de +riz disparut vite, tandis que sa mère la regardait avec un tendre +et triste sourire: + +«Tu vois qu'il faut se forcer. + +-- Si j'osais, maman! + +-- Tu peux oser. + +-- Je te répondrais que ce que tu me dis, c'était cela même que je +te disais. + +-- Moi, je suis malade. + +-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un médecin; +nous sommes à Paris, et à Paris il y a de bons médecins. + +-- Les bons médecins ne se dérangent pas sans qu'on les paye. + +-- Nous le payerions. + +-- Avec quoi? + +-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en +plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept +sous. Regarde dans ta robe.» + +Cette robe noire, aussi misérable que la jupe de Perrine, mais +moins poudreuse, car elle avait été battue, était posée sur le +matelas et servait de couverture; sa poche explorée donna bien les +sept francs annoncés et le florin d'Autriche. + +«Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal +l'argent français. + +-- Je ne le connais guère mieux que toi.» + +Elles firent le compte, et en estimant le florin à deux francs +elles trouvèrent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. + +«Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le médecin, +continua Perrine. + +-- Il ne me guérirait pas par des paroles, il ordonnerait des +médicaments, comment les payer? + +-- J'ai mon idée. Tu penses bien que quand je marche à côté de +Palikare, je ne passe pas tout mon temps à lui parler, quoiqu'il +aimerait cela; je réfléchis aussi à toi, à nous, surtout à toi, +pauvre maman, depuis que tu es malade, à notre voyage, à notre +arrivée à Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y +montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a +fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil? + +-- Il est certain que même pour des parents qui n'auraient pas de +fierté, cette entrée serait humiliante. + +-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous +n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. +D'ailleurs à quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es +malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et +quand même je trouverais des gens assez braves pour se fier à moi, +nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste +d'argent que nous pouvons dépenser trois francs pour un paquet de +développement, trois francs pour un virage d'or et d'acétate, deux +francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. + +-- Et combien la vendrons-nous? + +-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon +état; et puis il y a le matelas... + +-- Tout, alors? + +-- Cela te fait de la peine? + +-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton +père y est mort, cela fait que si misérable qu'elle soit, la +pensée de m'en séparer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui +nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses à +laquelle son souvenir ne soit attaché.» + +Sa parole haletante s'arrêta tout à fait, et sur son visage +décharné des larmes coulèrent sans qu'elle pût les retenir. + +«Oh! maman, s'écria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parlé de +cela. + +-- Je n'ai rien à te pardonner, ma chérie; c'est le malheur de +notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder +certains sujets sans nous attrister réciproquement, comme c'est la +fatalité de mon état que je n'aie aucune force pour résister, pour +penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-même. N'est- +ce pas moi qui aurais dû te parler comme tu viens de le faire, +prévoir ce que tu as prévu, que nous ne pouvions pas arriver à +Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces +guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en même +temps qu'il fallait prévoir cela, il fallait aussi combiner des +moyens pour trouver des ressources, et ma tête si faible ne +m'offrait que des chimères, surtout l'attente du lendemain, comme +si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais +guérie, nous ferions une grosse recette; les illusions des +désespérés qui ne vivent plus que de leurs rêves. C'était folie, +la raison a parlé par ta bouche: je ne serai pas guérie demain, +nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc +vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout +encore; il faut aussi que nous nous décidions à vendre...» + +Il y eut une hésitation et un moment de silence pénible. + +«Palikare", dit Perrine. + +-- Tu y avais pensé? + +-- Si j'y avais pensé! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que +l'idée me tourmentait que nous serions forcées un jour ou l'autre +de le vendre, je n'osais même pas le regarder, de peur qu'il ne +devine que nous pouvions nous séparer de lui, au lieu de le +conduire à Maraucourt où il aurait été si heureux, après tant de +fatigues. + +-- Savons-nous seulement si nous-mêmes nous serons reçues à +Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela à espérer et +que, si nous sommes repoussées, il ne nous restera plus qu'à +mourir dans un fossé de la route, il faut coûte que coûte que nous +allions à Maraucourt, et que nous nous y présentions de façon à ne +pas faire fermer les portes devant nous... + +-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir +de papa ne nous protégerait pas? lui qui était si bon! Est-ce +qu'on reste fâché contre les morts? + +-- Je te parle d'après les idées de ton père, auxquelles nous +devons obéir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec +l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un médecin; qu'il +me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je +demande. Si elles reviennent, nous achèterons une robe décente +pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour +Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-là; +sinon nous irons jusqu'où nous pourrons, et nous ferons le reste +du chemin à pied. + +-- Palikare est un bel âne; le garçon qui m'a parlé à la barrière +me le disait tantôt. Il est dans un cirque, il s'y connaît; et +c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parlé. + +-- Nous ne savons pas la valeur des ânes à Paris, et encore moins +celle que peut avoir un âne d'Orient. Enfin, nous verrons, et +puisque notre parti est arrêté, ne parlons plus de cela: c'est un +sujet trop triste, et puis je suis fatiguée.» + +En effet, elle paraissait épuisée, et plus d'une fois elle avait +dû faire de longues pauses pour arriver à bout de ce qu'elle +voulait dire. + +«As-tu besoin de dormir? + +-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la +tranquillité, du parti pris et l'espoir d'un lendemain. + +-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te déranger, et comme il +y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver +notre linge. Est-ce que ça ne te paraîtra pas bon d'avoir demain +une chemise fraîche? + +-- Ne te fatigue pas. + +-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguée.» + +Après avoir embrassé sa mère, elle alla de-ci de-là dans la +roulotte, vivement, légèrement; prit un paquet de linge dans un +petit coffre ou il était enfermé, le plaça dans une terrine; +atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout usé, et +sortit emportant le tout. Comme après que le riz avait été cuit, +elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude +et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons +l'herbe, après avoir ôté sa veste, elle commença a savonner, à +frotter, et sa lessive ne se composant en réalité que de deux +chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui +fallait pas deux heures pour que fût tout lavé, rincé et étendu +sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. + +Pendant qu'elle travaillait, Palikare attaché, à une courte +distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardée comme pour la +surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait +fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments +qui étaient des appels impérieux. + +«Crois-tu que je t'oublie?» dit-elle. + +Elle alla à lui, le changea de place et lui apporta à boire dans +sa terrine qu'elle avait soigneusement rincée, car s'il se +contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il +trouvait lui-même, il était au contraire très difficile pour sa +boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres +ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout. + +Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit à le flatter de +la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice +à son enfant, et l'âne, qui tout de suite s'était jeté sur l'herbe +nouvelle, s'arrêta de manger pour poser sa tête contre l'épaule de +sa petite maîtresse et se faire mieux caresser: de temps en temps +il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec +des frémissements qui disaient sa béatitude. + +Le silence s'était fait dans l'enclos maintenant fermé, ainsi que +dans les rues désertes du quartier, et on n'entendait plus, au +loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, +puissant, mystérieux comme celui de la mer, la respiration et la +vie de Paris qui continuaient actives et fiévreuses malgré la nuit +tombante. + +Alors, dans la mélancolie du soir, l'impression de ce qui venait +de se dire étreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tête à +celle de son âne, elle laissa couler les larmes qui depuis si +longtemps l'étouffaient, tandis qu'il lui léchait les mains. + + + +III + +La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchée +prés d'elle, tout habillée sur la planche, avec un fichu roulé qui +lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau +qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraîche: +elle étouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, à l'aube, +le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit +grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule +couverture un peu chaude qui leur restât. + +Malgré son désir d'aller chercher le médecin aussitôt que +possible, elle dut attendre que Grain de Sel fût levé, car à qui +demander le nom et, l'adresse d'un bon médecin, si ce n'était a +lui? + +Bien sûr qu'il connaissait un bon médecin, et un fameux qui +faisait ses visites en voiture, non à pied comme les médecins de +rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, près de l'église; pour +trouver la rue Riblette il n'y avait qu'à suivre le chemin de fer +jusqu'à la gare. + +En entendant parler d'un médecin fameux qui faisait les visites en +voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le +payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel +en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. À la fin il +comprit: + +«Ce que tu auras à payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de +quarante sous. Et pour être sûre qu'il vienne, tu feras bien de +les lui remettre d'avance.» + +En suivant les indications qui lui avaient été données, elle +trouva assez facilement la rue Riblette, mais le médecin n'était +point encore levé, elle dut attendre, assise sur une borne dans la +rue, à la porte d'une remise derrière laquelle on était en train +d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et +en lui remettant ses quarante sous, elle le déciderait a venir, ce +qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui +demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ +Guillot. + +Le temps fut éternel à passer, son angoisse se doublant de celle +de sa mère qui ne devait rien comprendre à son retard; s'il ne la +guérissait point instantanément, au moins allait-il l'empêcher de +souffrir. Déjà elle avait vu un médecin entrer dans leur roulotte, +lorsque son père avait été malade. Mais c'était en pleine +montagne, dans un pays sauvage, et le médecin que sa mère avait +appelé sans avoir le temps de gagner une ville, était plutôt un +barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai médecin comme on +en trouve à Paris, savant, maître de la maladie et de la mort, +comme devait l'être celui-là, puisqu'on le disait fameux. + +Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme +ancienne, à caisse jaune, auquel était attelé un gros cheval de +labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitôt le +médecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadré d'une +barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard. + +Avant qu'il fût monté en voiture, elle était près de lui et lui +exposait sa demande. + +«Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. + +-- Non monsieur, c'est ma mère qui est malade, très malade. + +-- Qu'est-ce que c'est ta mère? + +-- Nous sommes photographes.» + +Il mit le pied sur le marchepied. + +Vivement elle tendit sa pièce de quarante sous. + +«Nous pouvons vous payer. + +-- Alors, c'est trois francs.» + +Elle ajouta vingt sous à la pièce; il prit le tout et le fourra +dans la poche de son gilet. + +«Je serai près de ta mère d'ici un quart d'heure.» + +Elle fît en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la +bonne nouvelle: + +«Il va te guérir, maman, c'est un vrai médecin celui-là.» + +Et vivement elle s'occupa de sa mère, lui lava le visage, les +mains, lui arrangea les cheveux qui étaient admirables, noirs et +soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut +d'autre résultat que de la rendre plus vide et par là plus +misérable encore. + +Elles n'eurent pas une trop longue attente à endurer: un roulement +de voiture annonça l'arrivée du médecin et Perrine courut au- +devant de lui. + +Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui +montra la roulotte. + +«C'est dans notre voiture que nous habitons», dit-elle. + +Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa +paraître aucune surprise, étant habitué à toutes les misères avec +sa clientèle; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage +comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchée sur son matelas, +dans cet intérieur dénudé. + +«Tirez la langue, donnez-moi la main.» + +Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur médecin +n'ont aucune idée de la rapidité avec laquelle s'établit un +diagnostic auprès des pauvres gens; en moins d'une minute son +examen fut fait. + +«Il faut entrer à l'hôpital», dit-il. + +La mère et la fille poussèrent un même cri d'effroi et de douleur. + +«Petite, laisse-moi seul avec ta maman», dit le médecin d'un ton +de commandement. + +Perrine hésita une seconde; mais, sur un signe de sa mère, elle +quitta la roulotte, dont elle ne s'éloigna pas. + +«Je suis perdue? dit la mère à mi-voix. + +-- Qui est-ce qui parle de ça: vous avez besoin de soins que vous +ne pouvez pas recevoir ici. + +-- Est-ce qu'à l'hôpital j'aurais ma fille? + +-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. + +-- Nous séparer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule à Paris? que +deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa +main dans la mienne. + +-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture où +le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; +le pouvez-vous? + +-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-être. + +-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la +chambre n'est pas tout, il faut des médicaments, une bonne +nourriture, des soins: ce que vous auriez à l'hôpital. + +-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me séparer de ma +fille. Que deviendrait-elle? + +-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que +je devais.» + +Il appela: + +«Petite.» + +Puis, tirant un carnet de sa poche, il écrivit au crayon quelques +lignes sur une feuille blanche, qu'il détacha: + +«Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est auprès de +l'église, pas un autre. Tu donneras à ta mère le paquet nº 1; tu +lui feras boire d'heure en heure la potion nº 2; le vin de +quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle +voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir.» + +Elle voulut l'accompagner pour le questionner: + +«Maman est bien malade? + +-- Tâche de la décider à entrer à l'hôpital. + +-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guérir? + +-- Sans doute, je l'espère; mais je ne peux pas lui donner ce +qu'elle trouverait à l'hôpital. C'est folie de n'y pas aller; +c'est pour ne pas se séparer de toi qu'elle refuse: tu ne serais +pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisée et délurée.» + +Marchant à grands pas, il était arrivé à sa voiture; Perrine eût +voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. + +Alors elle revint à la roulotte. + +«Qu'a dit le médecin? demanda la mère. + +-- Qu'il te guérirait. + +-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; +prends tout l'argent.» + +Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut +lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant; + +«Vous avez de quoi payer?» dit-il. + +Elle ouvrit la main. + +«C'est sept francs cinquante», dit le pharmacien qui avait fait +son calcul. + +Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs +quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche à deux +francs; il lui manquait donc treize sous. + +«Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin +d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin? + +-- Ah! non par exemple.» + +Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, +désespérée, anéantie. + +«Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize +sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantôt.» + +Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni +faire crédit de treize sous, ni accepter le florin: + +«Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous +viendrez le chercher tantôt; je vais tout de suite vous préparer +les paquets et la potion qui ne vous coûteront que trois francs +cinquante.» + +Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain +viennois, qui devait provoquer l'appétit de sa mère, et revint +toujours courant au Champ Guillot. + +«Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mirés; regarde le pain, +comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman? + +-- Oui, ma chérie.» + +Toutes deux étaient pleines d'espérance et Perrine d'une foi +absolue; puisque le médecin avait promis de guérir sa mère, il +allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompée? quand +on demande la vérité à un médecin, il doit la dire. + +C'est un merveilleux apéritif que l'espoir; la malade, qui depuis +deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitié du +petit pain. + +«Tu vois, maman, disait Perrine. + +-- Cela va aller.» + +En tout cas, son irritabilité nerveuse s'émoussa; elle éprouva un +peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de +Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour +vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus +facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes +choses: meublés, habits, outils, instruments de musique, étoffes, +matériaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en était +pas de même, parce qu'il n'achetait pas de bêtes, excepté les +petits chiens, et son avis était qu'on devait attendre au mercredi +pour le vendre au Marché aux chevaux. + +Le mercredi c'était bien loin, car, dans sa surexcitation +d'espérance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mère +aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, à +attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles +pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger +des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur +encore, qu'on pourrait peut-être ne pas vendre Palikare, si le +prix payé par Grain de Sel était assez élevé; Palikare resterait +au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivées à Maraucourt, +elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le +perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux +de vivre, désormais dans le bien-être, logé dans une belle écurie, +se promenant toute la journée à travers de grasses prairies avec +ses deux maîtresses auprès de lui! + +Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes +avaient traversé son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle +imaginait sans la préciser, Grain de Sel n'offrit que quinze +francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, après +l'avoir longuement examinée. + +«Quinze francs! + +-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez +que je fasse de ça?» + +Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les +diverses pièces de la roulotte, les roues, les brancards, en +haussant les épaules d'un air de pitié méprisante. + +Tout ce qu'elle put obtenir après beaucoup de paroles, ce fut une +augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et +l'engagement que la roulotte ne serait dépecée qu'après leur +départ, de façon à pouvoir jusque-là l'habiter pendant la journée, +ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mère que de rester +enfermée dans la maison. + +Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres +qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait +précieuse, car, malgré l'orgueil avec lequel il parlait de ses +appartements, et qui n'avait d'égal que son mépris pour la +roulotte, elle était si misérable, si puante, cette maison, qu'il +fallait leur détresse pour l'accepter. + +À la vérité, elle avait un toit et des murs qui n'étaient pas en +toile, mais sans aucune autre supériorité sur la roulotte: tout à +l'entour se trouvaient amoncelées les matières dont Grain de Sel +faisait commerce et qui pouvaient supporter les intempéries: +verres cassés, os, ferrailles: tandis qu'à l'intérieur le couloir +et. des pièces sombres, où les yeux se perdaient, contenaient +celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, +bouchons, croûtes de pain, bottes, savates, ces choses +innombrables, détritus de toutes sortes, qui constituent les +ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'âcres odeurs +qui prenaient à la gorge. + +Comme elle restait hésitante se demandant si sa mère ne serait pas +empoisonnée par ces odeurs, Grain de Sel la pressa: + +«Dépêchez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je +sois là pour recevoir et «triquer» ce qu'ils apportent. + +-- Est-ce que le médecin connaît ces chambres? demanda-t-elle. + +-- Bien sûr qu'il les connaît; il est venu plus d'une fois à côté +quand il a soigné la Marquise.» + +Ce mot la décida: puisque le médecin connaissait ces chambres, il +savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et +puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mère pouvait bien +en habiter une autre. + +«Cela vous coûtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutés +aux trois sous pour l'âne et aux six sous pour la roulotte. + +-- Vous l'avez achetée? + +-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la +payer,» + +Elle ne trouva rien à répondre; ce n'était pas la première fois +qu'elle se voyait ainsi écorchée; bien souvent elle l'avait été +plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par +croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au détriment +de ceux qui n'ont pas. + + +IV + +Perrine employa une bonne partie de la journée à nettoyer la +chambre où elles allaient s'installer, à laver le plancher, à +frotter les cloisons, le plafond, la fenêtre qui depuis que la +maison était construite n'avait jamais été bien certainement à +pareille fête. + +Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits où +elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait +pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des +jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporté des +graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jeté des plants +de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes +de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain +qui leur convenait, avaient germé ou poussé, et maintenant +fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur végétation ne +ressemblait en rien à celle qu'on obtient dans un jardin, avec des +soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour +sauvage qu'elle fût, elle n'en avait pas moins son charme de +couleur et de parfum. + +Cela lui donna l'idée de recueillir quelques-unes de ces fleurs, +des giroflées rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des +bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'où ils chasseraient +la mauvaise odeur en même temps qu'ils l'égayeraient. Il semblait +que ces fleurs n'appartenaient à personne, puisque Palikare +pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle +n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander à +Grain de Sel. + +«Est-ce pour les vendre? répondit celui-ci. + +-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. + +-- Comme ça, tant que tu voudras; parce que si c'était pour les +vendre, je commencerais par te les vendre moi-même. Puisque c'est +pour toi, ne te gêne pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, +moi j'aime mieux celle du vin, même il n'y a que celle-la que je +sente.» + +Le tas des verres plus ou moins cassés étant considérable, elle y +trouva facilement des vases ébréchés dans lesquels elle disposa +ses bouquets, et comme ces fleurs avaient été cueillies au soleil, +la chambre se remplit bientôt du parfum des giroflées et des +oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en +même temps que leurs fraîches couleurs éclairaient ses murs noirs. + +Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui +habitaient de chaque côté de leur chambre: une vieille femme qui +sur ses cheveux gris portait un bonnet orné de rubans tricolores +aux couleurs du drapeau français; et un grand bonhomme courbé en +deux, enveloppé dans un tablier de cuir si long et si large qu'il +semblait constituer son unique vêtement. La femme aux rubans +tricolores était une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au +tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parlé Grain de +Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un +parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait +aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et +vendre à l'abri le répertoire de ses chansons. Quant au bonhomme +au tablier, c'était, lui apprit la Marquise, un démolisseur de +vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme +un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Père la Carpe, sous +lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait +pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. + +Au coucher du soleil son emménagement fut achevé, et elle put +alors amener sa mère qui, en apercevant les fleurs, eut un moment +de douce surprise: + +«Comme tu es bonne pour ta maman, chère fille! dit-elle. + +-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ça me rend si heureuse +de te faire plaisir!» + +Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur +de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la +malade osât s'en plaindre; à quoi cela eût-il servi, puisqu'elles +ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part? + +Son sommeil fut mauvais, fiévreux, troublé, agité, halluciné, et +quand le médecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce +qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine à retourner +chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle +ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne +respirait plus. Si les dépenses continuaient ainsi, comment +gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le +produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le médecin +prescrivait une nouvelle ordonnance coûtant cinq francs, ou plus, +où trouverait-elle cette somme? Au temps où avec ses parents elle +parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois été exposés +à la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient +quitté la Grèce pour venir en France, ils avaient manqué de pain. +Mais ce n'était pas du tout la même chose. Pour la famine dans les +montagnes, ils avaient toujours l'espérance, qui se réalisait +souvent, de trouver quelques fruits, des légumes, un gibier qui +leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, +ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, +bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient à se faire +photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'à Paris il n'y a +rien à attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le +leur tirait à sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, +c'est qu'elle devait répondra à cette question, elle ne sachant +rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre +la responsabilité de tout, puisque la maladie rendait sa mère +incapable de s'ingénier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie +mère, quand elle ne se sentait qu'une enfant. + +Si encore un peu de mieux se présentait, elle en serait encouragée +et fortifiée; mais il n'en était pas ainsi, et bien que sa mère ne +se plaignît jamais, répétant toujours, au contraire, son mot +habituel: «Cela va aller», elle voyait qu'en réalité «cela +n'allait pas»: pas de sommeil, pas d'appétit, la fièvre, un +affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, +si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lâcheté ne +l'abusaient point. + +Le mardi matin, à la visite du médecin, ce qu'elle craignait pour +l'ordonnance se réalisa: après un rapide examen de la malade, le +docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet +cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prépara à écrire; +mais au moment où il posait le crayon sur le papier, elle eut le +courage de l'arrêter. + +«Monsieur, si les médicaments que vous allez ordonner ne sont pas +d'égale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que +ceux qui pressent? + +-- Qu'est-ce que vous voulez dire?» demanda-t-il d'un ton fâché. + +Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout. + +«Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui +et que nous n'en recevrons que demain; alors...» + +Il la regarda, puis après avoir jeté un coup d'oeil rapide çà et +là, comme s'il voyait pour la première fois leur misère, il remit +son carnet dans sa poche: + +«Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne +presse, celui d'hier peut être encore continué aujourd'hui. + +«Rien ne presse», fut le mot que Perrine retint et se répéta: Si +rien ne pressait, c'était que sa mère ne se trouvait pas aussi mal +qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore espérer et +attendre. + +Le mercredi était le jour qu'elle attendait, mais son impatience +de le voir arriver était traversée par l'émotion douloureuse avec +laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par +l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre côté, il devait la +séparer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa +mère, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot à son ami qui, +n'ayant plus à travailler, ni à peiner; et trouvant à manger +autant qu'il voulait après tant de privations, ne s'était jamais +montré si joyeux. Dès qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou +cinq braiments à ébranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, +et, au bout de sa corde, il lançait quelques ruades jusqu'à ce +qu'elle fût près de lui; mais aussitôt qu'elle lui avait mis la +main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui +posait la tête sur l'épaule sans plus bouger. Alors, ils restaient +ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des +yeux avec des mouvements rythmés qui étaient tout un discours. + +«Si tu savais!» murmurait-elle doucement. + +Mais lui ne savait point, ne prévoyait point, et, tout aux +satisfactions du moment présent, le repos, la bonne nourriture, +les caresses de sa maîtresse, il se trouvait le plus heureux âne +du monde. D'ailleurs, il s'était fait un ami de Grain de Sel, de +qui il recevait des marques d'amitié qui flattaient sa +gourmandise. Le lundi, dans la matinée, ayant trouvé le moyen de +se détacher, il s'était approché de Grain de Sel occupé à triquer +les ordures qui arrivaient, et curieusement il était resté là. +C'était une habitude religieusement pratiquée par Grain de Sel +d'avoir toujours un litre de vin et un verre à portée de sa main, +de façon à n'être point obligé de se lever lorsque l'envie de +boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-là, +tout à sa besogne, il ne pensait pas à regarder autour de lui, +mais précisément parce qu'il s'y appliquait et s'y échauffait, la +soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tardé +à se faire sentir. Au moment où, s'interrompant, il allait prendre +sa bouteille, il vit Palikare les yeux attachés sur lui, le cou +tendu. + +«Qu'est-ce que tu fais là, toi?» + +Comme le ton n'était pas grondeur, l'âne n'avait pas bougé. + +«Tu veux boire un verre de vin?» demanda Grain de Sel dont toutes +les idées tournaient toujours autour du mot boire. + +Et au lieu de porter à sa bouche le verre qu'il emplissait, il +l'avait par plaisanterie tendu à Palikare; alors celui-ci +considérant l'invitation comme sérieuse avait fait deux pas de +plus en avant, et, allongeant ses lèvres de manières qu'elles +fussent aussi minces, aussi allongées que possible, il avait +aspiré une bonne moitié du verre, plein jusqu'au bord. + +«Oh! la! la! la!», s'écria Grain de Sel en riant aux éclats. + +Et il se mit à appeler: + +«La Marquise! la Carpe!» + +À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa +hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon +dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de +parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet +tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons +jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa +quenouille. + +«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise. + +-- Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.» + +De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme +la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des +exclamations des gens qui le regardaient. + +«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un, +mais je ne le croyais pas. + +-- C'est un poivrot! dit un autre. + +-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain +de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. + +-- Ça ferait la paire.» + +Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour +lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché +aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle +n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux +chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y +prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans +se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des +histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable +de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de +s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire +la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le +caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle +ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre +ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les +ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins +elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre +entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis +que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues +et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de +la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins +n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il +partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne +pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses +maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient +même pas conscience de leur cruauté. + +Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui +passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand +Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de +Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant +d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui +parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de +Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami? + +Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par +Perrine, et à travers des rues, où il n'y avait que peu de +voitures et de passants, ils arrivèrent à un pont très large, +aboutissant à un grand jardin. + +«C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sûr qu'ils +n'ont pas un âne comme le tien. + +-- Alors on pourrait peut-être le leur vendre», dit Perrine +pensant que dans un jardin zoologique les bêtes n'ont qu'à se +promener. + +Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idée: + +«Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas... +parce que le gouvernement...» + +Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. + +Maintenant la circulation des voitures et des tramways était si +active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se +diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux +ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant +lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les +charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaieté et en +esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'âne. Mais lui, qui +n'avait pas les mêmes préoccupations, n'était pas embarrassé pour +leur répondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un +concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs +mêlaient leur mot. + +Enfin, après une légère montée, ils arrivèrent devant une grande +grille au delà de laquelle s'étendait un vaste espace que des +lisses séparaient en divers compartiments dans lesquels se +trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied à terre. + +Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de +regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir +la grille, il refusa d'avancer. Avait-il deviné que c'était un +marché où l'on vendait les chevaux et les ânes? Avait-il peur? +Toujours est-il que malgré les paroles que Perrine lui adressait +sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa +résistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derrière il le +ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se +permettait cette familiarité sur sa croupe, se mit à ruer en +reculant et en entraînant Perrine. + +Quelques curieux s'étaient aussitôt arrêtés et faisaient cercle +autour d'eux; le premier rang étant comme toujours occupé par des +porteurs de dépêches et des pâtissiers; chacun disait son mot et +donnait son conseil sur les moyens à employer pour l'obliger à +passer la porte. + +«V'là un âne qui donnera de l'agrément à l'imbécile qui +l'achètera», dit une voix. + +C'était là un propos dangereux qui pouvait nuire à la vente; aussi +Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester. + +«C'est un malin, dit-il; comme il a deviné qu'on va le vendre, il +fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maîtres. + +-- Êtes -vous sur de ça, Grain de Sel? demanda la voix qui avait +fait l'observation. + +-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici? + +-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie? + +-- C'est ma foi vrai.» + +Et ils se donnèrent la main. + +«C'est à vous l'âne? + +-- Non, c'est à cette petite. + +-- Vous le connaissez? + +-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin +d'un bon âne, je vous le recommande. + +-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin. + +-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de +payer un droit là-dedans. + +-- D'autant mieux qu'il paraît décidé à ne pas entrer. + +-- Je vous dis que c'est un malin. + +-- Si je l'achète ce n'est pas pour faire des malices, ni pour +boire des verres, mais pour travailler. + +-- Dur à la peine; il vient de Grèce, sans s'arrêter. + +-- De Grèce!...» + +Grain de Sel avait fait un signe à Perrine, qui les suivait +n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, +maintenant qu'il n'avait plus à entrer dans le marché, Palikare +venait derrière elle, sans même qu'elle eût à tirer sur le licol. + +Qu'était cet acquéreur? Un homme? Une femme? Par la démarche et le +visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le +costume composé d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en +cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte +pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'était +son air qui était intéressant pour les inquiétudes de Perrine, et +il n'avait rien de dur ni de méchant. + +Après avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie +s'étaient arrêtés devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur +une table du trottoir on leur avait apporté une bouteille avec +deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, +tenant toujours son âne. + +«Vous allez voir s'il est malin», dit Grain de Sel en avançant son +verre plein. + +Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses lèvres pincées +aspira la moitié du verre, sans que Perrine osât l'en empêcher. + +«Hein!» dit Grain de Sel triomphant. + +Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction: + +«Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour +traîner ma charrette et mes peaux de lapin. + +-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grèce attelé à une roulotte. + +-- Ça, c'est autre chose.» + +Et l'examen de Palikare commença en détail et avec attention; +quand il fut terminé, La Rouquerie demanda à Perrine combien elle +voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrêté à l'avance avec +Grain de Sel était de cent francs; ce fut celui qu'elle dit. + +Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: «Cent francs, un âne +vendu sans garantie! C'était se moquer du monde.» Et le malheureux +Palikare eut à subir une démolition en règle, du bout du nez aux +sabots. «Vingt francs, c'était tout ce qu'il valait; et encore... + +-- C'est bon, dit Grain de Sel après une longue discussion, nous +allons le conduire au marché.» + +Perrine respira, car la pensée de n'obtenir que vingt francs +l'avait anéantie; que seraient vingt francs dans leur détresse; +alors que cent ne devaient même pas suffire à leurs besoins les +plus pressants? + +«Savoir s'il voudra entrer cette fois plutôt que la première», dit +La Rouquerie. + +Jusqu'à la grille du marché, il suivit sa maîtresse docilement, +mais arrivé là il s'arrêta, et comme elle insistait en lui parlant +et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. + +«Palikare, je t'en prie, s'écria Perrine éplorée, Palikare!» + +Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. + +De nouveau on s'était rassemblé autour d'eux et l'on plaisantait. + +«Mettez-lui le feu à la queue, dit une voix. + +-- Ça sera fameux pour le faire vendre, répondit une autre. + +-- Tapez dessus.» + +Grain de Sel était furieux, Perrine désespérée. + +«Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne +trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garçon; +mais, dépêchez-vous de les prendre ou j'en achète un autre.» + +Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en +même temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait +paralysée par la déception, sans pouvoir se décider, quand un +sergent de ville vint lui dire rudement de débarrasser la rue: + +«Avancez ou reculez, ne restez pas là.» + +Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait +pas, il fallait bien reculer; aussitôt qu'il comprit qu'elle +renonçait à entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite +docilité en remuant les oreilles d'un air de contentement. + +«Maintenant, dit La Rouquerie après avoir mis trente francs en +pièces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire +ce bonhomme-là chez moi, car je commence à le connaître, il serait +bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Château-des- +Rentiers n'est pas si loin.» + +Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait +trop longue pour lui. + +«Va avec madame, dit-il à Perrine, et ne te désole pas trop, ton +âne ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme. + +-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans +ce Paris, dont pour la première fois elle venait de pressentir +l'immensité. + +-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.» + +En effet, la rue du Château-des-Rentiers n'est pas bien loin du +Marché aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour +arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient à celles du +Champ Guillot. + +Le moment de la séparation était venu, et ce fut en lui mouillant +la tête de ses larmes qu'elle l'embrassa après l'avoir attaché +dans une petite écurie. + +«Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. + +-- Nous nous aimions tant!» + + +V + +«Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'était sur cent +qu'elles avaient établi leurs calculs?» + +Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications +depuis la Maison-Blanche jusqu'à Charonne, mais sans lui trouver +de réponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains +de sa mère l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout à +quoi et comment il allait être employé. + +Ce fut sa mère qui en décida: + +«Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, + +-- Es-tu assez bien? + +-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en +espérant un rétablissement qui ne viendra pas... ici. Et en +attendant nos ressources se sont épuisées, comme s'épuiseraient +celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. +J'aurais voulu aussi ne pas nous présenter dans cet état de +misère; mais peut-être que plus cette misère sera lamentable plus +elle fera pitié. Il faut, il faut partir. + +-- Aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit +sans savoir où aller, mais demain matin. Ce soir tâche d'apprendre +les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est +celui du Nord; la gare d'arrivée, Picquigny. + +Perrine, embarrassée, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en +cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un +indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et +moins fatigant que d'aller à la gare du Nord, qui est bien loin de +Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le +matin: l'un à six heures, l'autre à dix heures, et que la place +pour Picquigny en troisièmes classes coûtait neuf francs vingt- +cinq. + +«Nous partirons à dix heures, dit la mère, et nous prendrons une +voiture, car je ne pourrais certainement pas aller à pied à la +gare puisqu'elle est éloignée. J'aurai bien des forces jusqu'au +fiacre. + +Cependant elle n'en eut pas jusque-là, et quand, à neuf heures, +elle voulut, en s'appuyant sur l'épaule de sa fille, gagner la +voiture que Perrine avait été chercher, elle ne put pas y arriver, +bien que la distance ne fût pas longue de leur chambre à la rue: +le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle +serait tombée. + +«Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiète pas, cela +va aller.» + +Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les +regardait partir apportât une chaise; c'était un effort désespéré +qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration +s'arrêta, la voix lui manqua. + +«Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne +sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; à nous +deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas +partir... tout de suite.» + +C'était une femme d'expérience que la Marquise; presque aussitôt +que la malade eut été allongée, le coeur reprit ses mouvements, et +la respiration se rétablit; mais au bout d'un certain temps, comme +elle voulut s'asseoir, une nouvelle défaillance se produisit. + +«Vous voyez qu'il faut rester couchée, dit la Marquise sur le ton +du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous +prendrez une tasse de bouillon que je vais demander à La Carpe; +car c'est son vice a ce muet-là que le bouillon, comme le vin est +celui de monsieur notre propriétaire; hiver comme été, il se lève +à cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! +il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon.» + +Sans attendre une réponse, elle entra chez leur voisin qui s'était +remis au travail. + +«Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?» +demanda-t-elle. + +Ce fut par un sourire qu'il répondit, et tout de suite il ôta le +couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminée +devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se +répandait dans la pièce il regarda la Marquise, les yeux +écarquillés, les narines dilatées avec une expression de béatitude +en même temps que de fierté. + +«Oui ça sent bon, dit-elle, et si ça pouvait sauver la pauvre +femme, ça la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous +savez, elle est bien mal; ça ne peut pas durer longtemps.» + +La Carpe leva les bras au Ciel. + +«C'est bien triste pour cette petite.» + +La Carpe inclina la tête et étendit les bras par un geste qui +disait: + +«Qu'y pouvons-nous?» + +Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, +mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne +s'en étonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en révoltent. Qui d'eux +n'a pas à souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain. + +Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour +ne pas perdre une goutte de bouillon. + +«Prenez ça, ma chère dame, dit-elle en s'agenouillant auprès du +matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les +lèvres.» + +Délicatement, une cuillerée de bouillon lui fut versée dans la +bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausées et une +nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premières. + +Décidément le bouillon n'était pas ce qui convenait, la Marquise +le reconnut et, pour qu'il ne fût pas perdu, elle obligea Perrine +à le boire. + +«Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.» + +N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle était le remède à +tous les maux, obtenu le résultat qu'elle attendait, la Marquise +se trouva à bout d'expédients, et n'imagina rien de mieux que +d'aller chercher le médecin: peut-être ferait-il quelque chose. + +Mais bien qu'il eût formulé une ordonnance, il déclara franchement +à la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade: + +«C'est une femme épuisée par le mal, la misère, les fatigues et le +chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est +plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope réglera probablement. + +C'en fut une de jours, car la vie, si prompte à s'éteindre dans la +vieillesse, est plus résistante dans la jeunesse: sans aller +mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne pût +rien avaler, ni bouillon ni remèdes, elle durait étendue sur son +matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans +la somnolence. + +Aussi Perrine se reprenait-elle à espérer: l'idée de la mort, qui +obsède les gens âgés et la leur montre partout, tout près, alors +même qu'elle reste loin encore, est si répulsive pour les jeunes, +qu'ils se refusent à la voir, même quand elle est là menaçante. +Pourquoi sa mère ne guérirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? +C'est à cinquante ans, à soixante ans qu'on meurt, et elle n'en +avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour être condamnée à une +mort précoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des +mères, qui n'avait jamais été que bonne pour les siens et pour +tous? Cela n'était pas possible. Au contraire, la guérison +l'était. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le +prouver, même dans cette somnolence, qu'elle se disait n'être +qu'un repos tout naturel après tant de fatigues et de privations. +Quand, malgré tout, le doute l'étreignait trop cruellement, elle +demandait conseil à la Marquise, et celle-ci la confirmait dans +son espérance: + +«Puisqu'elle n'est pas morte dans sa première syncope, c'est +qu'elle ne doit pas mourir. + +-- N'est-ce pas? + +-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.» + +Maintenant, sa plus grande inquiétude, puisque du côté de sa mère +on la rassurait comme elle se rassurait elle-même, était de se +demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, +car, si minimes que fussent leurs dépenses, ils filaient cependant +terriblement vite, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre, +surtout pour l'imprévu. Quand le dernier sou serait dépensé, où +iraient-elles? Où trouveraient-elles une ressource, si faible +qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que +les guenilles de leur vêtement? Comment iraient-elles à +Maraucourt? + +Quand elle suivait ces pensées, près de sa mère, il y avait des +moments où, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une +intensité si poignante, qu'elle se demandait, baignée de sueur, si +elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir +qu'elle se trouvait dans cet état d'appréhension et +d'anéantissement, elle sentit que là main de sa mère, qu'elle +tenait dans les siennes, la serrait. + +«Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenée par cette +pression dans la réalité. + +-- Te parler, car l'heure est venue des dernières et suprêmes +paroles. + +-- Oh! maman... + +-- Ne m'interromps pas, ma fille chérie, et tâche de contenir ton +émotion comme je tâcherai de ne pas céder au désespoir. J'aurais +voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'à présent je +me suis tue, pour ménager ta douleur, mais ce que j'ai à dire doit +être dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une +mauvaise mère, faible et lâche, au moins je serais imprudente de +reculer encore.» + +Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses +idées vacillantes. «Il faut nous séparer...» + +Perrine eut un sanglot que malgré ses efforts elle ne put +contenir. + +«Oui, c'est affreux, chère enfant, et pourtant j'en suis à me +demander si après tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois +orpheline, que d'être présentée par une mère qu'on repousserait. +Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures, +demain peut-être.» + +L'émotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre +qu'après un certain temps. + +«Quand je... ne serai plus, tu auras des formalités à accomplir; +pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppé dans une +double soie et tu le donneras à ceux qui te le demanderont: c'est +mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton +père. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'être utile plus +tard pour établir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand +soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur +de façon à ne l'oublier jamais: le jour où tu aurais besoin de le +montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens +tout ce que je te dis?' + +-- Oui, maman, oui. + +-- Tu seras bien malheureuse, bien anéantie, mais il ne faut pas +t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien à faire à Paris et +que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir +immédiatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as +assez d'argent pour payer ta place; à pied, si tu n'en as pas; +mieux vaut encore coucher dans le fossé de la route et ne pas +manger que rester à Paris. Tu me le promets? + +-- Je te le promets. + +-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque +un soulagement de penser qu'il en sera ainsi.» + +Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la défendre +contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle +resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, + +«Maman, dit Perrine penchée sur elle, toute tremblante d'anxiété, +éperdue de désespoir, maman!» + +Cet appel la ranima: + +«Tout à l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent +qu'un murmure entrecoupé d'arrêts, j'ai encore des recommandations +à te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce +que je t'ai déjà dit, attends.» + +Après un moment, elle reprit: + +«C'est cela, oui c'est cela: tu arrives à Maraucourt; ne brusque +rien; tu n'as le droit de rien réclamer, ce que tu obtiendras ce +sera par toi-même, par toi seule, en étant bonne, en le faisant +aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est là.... Mais j'ai +espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne +t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis.» + +Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase: + +«Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec +cette pensée, et l'espérance de vivre à jamais dans ton coeur.» + +Cela fut dit avec l'exaltation d'une prière qu'elle jetait vers le +ciel; puis aussitôt, comme si elle s'était épuisée dans cet +effort, elle retomba sur son matelas, à bout, inerte, mais non +syncopée cependant, ainsi que le prouvait sa respiration +pantelante. + +Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mère +restait dans cet état, elle sortit. À peine fut-elle dans l'enclos +qu'elle éclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le +coeur, la tête, les jambes lui manquaient pour s'être trop +longtemps contenue. + +Pendant quelques minutes elle resta là brisée, suffoquée, puis, +comme malgré son anéantissement la conscience persistait en elle +qu'elle ne devait pas laisser sa mère seule, elle se leva pour +tâcher de se calmer un peu, au moins à la surface, en arrêtant ses +larmes et ses spasmes de désespoir. + +Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir +où, droit devant elle ou tournant sur elle-même, ne contenant ses +sanglots que pour les laisser éclater plus violents. + +Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixième fois +peut-être, le marchand de sucre qui l'avait observée sortit de +chez lui, deux bâtons de guimauve à la main et s'approchant +d'elle: + +«Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyée. + +-- Oh! monsieur... + +-- Eh bien, tiens, prends ça, -- il tendit ses bâtons de sucre, +les douceurs c'est bon pour la peine.» + + + +VI + +L'aumônier des dernières prières venait de se retirer, et Perrine +restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas +quittée, passa son bras sous le sien: + +«Il faut venir, dit-elle. + +-- Oh! Madame.... + +-- Allons, il faut venir», répéta-t-elle avec autorité. + +Et lui serrant le bras, elle l'entraîna. + +Elles marchèrent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine +eût conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprît où +l'on pouvait la conduire: sa pensée, son esprit, son coeur, sa vie +étaient restés avec sa mère. + +Enfin on s'arrêta dans une allée déserte et elle vit autour d'elle +la Marquise qui l'avait lâchée, Grain de Sel, La Carpe et le +marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la +Marquise avait des rubans noirs à son bonnet, Grain de Sel était +habillé en monsieur et coiffé d'un chapeau à haute forme, La Carpe +avait remplacé son éternel tablier de cuir par une redingote +noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de +sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en +vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu à +se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient +d'enterrer. + +«C'est pour te dire, petite, commença Grain de Sel, qui crut +pouvoir prendre le premier la parole comme étant le personnage le +plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux +loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. + +-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras +ta vie: c'est un joli métier. + +-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de +guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli métier, et un vrai.» + +La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et +un geste de sa main qui semblait présenter quelque chose, il +exprima clairement l'offre qu'il faisait à son tour: à savoir que +toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, +elle en trouverait une chez lui, et du fameux. + +Ces propositions s'enchaînant ainsi emplirent de larmes les yeux +de Perrine, et la douceur de celles-là lava l'âcreté de celles qui +depuis deux jours la brûlaient. + +«Comme vous êtes bons pour moi! murmura-t-elle. + +-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel. + +-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pavé de +Paris, répondit la Marquise. + +-- Je ne dois pas rester à Paris, répondit Perrine, il faut que je +parte tout de suite pour aller chez des parents. + +-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les +autres d'un air qui signifiait que ces parents-là ne valaient pas +cher; où sont-ils tes parents?; + +-- Au delà d'Amiens. + +-- Et comment veux-tu aller à Amiens? Tu as de l'argent? + +-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai +à pied. + +-- Tu sais la route? + +-- J'ai une carte dans ma poche. + +-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la +route d'Amiens? + +-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer...» + +Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une +confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel +coupa court. + +«Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'à les +écouter. V'là ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de +ceinture jusqu'à la Chapelle-Nord; là tu trouveras la route +d'Amiens, que tu n'auras plus qu'à suivre tout droit; ça te +coûtera six sous. Quand veux-tu partir? + +-- Tout de suite; j'ai promis à maman de partir tout de suite. + +-- Il faut obéir à ta mère, dit la Marquise. Pars donc, mais pas +avant que je t'embrasse; tu es une brave fille.» + +Les hommes lui donnèrent une poignée de main. + +Elle n'avait plus qu'à sortir du cimetière, cependant elle hésita +et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la +Marquise, devinant sa pensée, intervint: + +«Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux, + +-- Oui pars», dit Grain de Sel. + +Elle leur adressa à tous un salut de la tête et des deux mains +dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'éloigna +à pas pressés, le dos tendu comme si elle se sauvait. + +«J'offre un verre, dit Grain de Sel. + +-- Ça ne fera pas de mal», répondit la Marquise. + +Pour la première fois La Carpe lâcha une parole et dit: + +«Pauvre petite!» + +Quand Perrine fut montée dans le chemin de fer de ceinture, elle +tira de sa poche une vieille carte routière de France qu'elle +avait consultée bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont +elle savait se servir. De Paris à Amiens sa route était facile, il +n'y avait qu'à prendre celle de Calais que suivaient autrefois les +malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par +Saint-Denis, Écouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; à +Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle +savait aussi évaluer les distances, elle calcula que jusqu'à +Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilomètre; si +elle faisait trente kilomètres par jour régulièrement, il lui +faudrait donc six jours pour son voyage. + +Mais pourrait-elle faire ces trente kilomètres régulièrement et +les recommencer le lendemain? + +Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir +cheminé pendant des lieues et des lieues à côté de Palikare, elle +savait que ce n'est pas du tout la même chose de faire trente +kilomètres par hasard, que de les répéter jour après jour; les +pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que +serait le temps pendant ces six journées de voyage? Sa sérénité +durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il +fût. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir +que des guenilles? Par une belle nuit d'été elle pouvait très bien +coucher en plein air, à l'abri d'un arbre ou d'une cépée. Mais le +toit de feuilles qui reçoit la rosée laisse passer la pluie et +n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillée, elle l'avait été +bien souvent, et une ondée, une averse même ne lui faisaient pas +peur; mais pourrait-elle rester mouillée pendant six jours, du +matin au soir et du soir au matin? + +Quand elle avait répondu à Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez +d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, +comme elle l'entendait elle-même, qu'elle en aurait assez pour son +voyage à pied; seulement c'était à condition que ce voyage ne se +prolongerait pas. + +En réalité, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en +quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place +six sous, il lui restait une pièce de cinq francs et un sou +qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle +remuait trop brusquement. + +Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son +voyage, et même plus longtemps, de façon à pouvoir vivre quelques +jours à Maraucourt. + +Cela lui serait-il possible? + +Elle n'avait pas résolu cette question et toutes celles qui s'y +rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La +Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de +Saint-Denis. + +Maintenant il n'y avait qu'à aller droit devant soi, et comme le +soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle +espérait se trouver, quand il disparaîtrait, assez loin de Paris +pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui était le mieux +pour elle. + +Cependant, contre son attente, les maisons succédaient aux +maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin +que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine +plate que des toits et de hautes cheminées qui jetaient des +tourbillons de fumée noire; de ces usines, des hangars, des +chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des +ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des +échappements de vapeur, tandis que sur la route même, dans un +épais nuage de poussière rousse, voitures, charrettes, tramways se +suivaient, ou se croisaient en files serrées; et sur celles de ces +charrettes qui avaient des bâches ou des prélarts l'inscription +qui l'avait déjà frappée à la barrière de Bercy se répétait: +«Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.» + +Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce +n'était pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du +silence de la nuit, des mystères de l'ombre, c'était de Paris, de +ses maisons, de sa foule, de ses lumières. + +Une plaque bleue fixée à l'angle d'une maison lui apprit qu'elle +entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours à +Paris, et cela lui donna bon espoir: après Saint-Denis +commencerait certainement la campagne. + +Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentît aucun appétit, +l'idée lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait +avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger: + +«Voulez-vous me vendre une livre de pain? + +-- Tu as de l'argent?» demanda la boulangère à qui sa tenue +n'inspirait pas confiance. + +Elle mit sur le comptoir, derrière lequel la boulangère était +assise, sa pièce de cinq francs. + +«Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie.» + +Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la +boulangère prit la pièce de cinq francs et l'examina. + +«Qu'est-ce que c'est que ça? demanda-t-elle en la faisant sonner +sur le marbre du comptoir. + +-- Vous voyez bien, c'est cinq francs. + +-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette pièce? + +-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon dîner. + +-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage à filer au +plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arrêter.» + +Perrine n'était point en situation de tenir tête: + +«Pourquoi m'arrêter? balbutia-t-elle. + +-- Parce que tu es une voleuse... + +-- Oh! madame. + +-- Qui veut me passer une pièce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, +vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville.» + +Perrine avait conscience de n'être pas une voleuse, bien qu'elle +ne sût pas si sa pièce était bonne ou fausse; mais vagabonde elle +l'était puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que +répondrait-elle au sergent de ville? Comment se défendrait-elle, +si on l'arrêtait? Que ferait-on d'elle? + +Toutes ces questions lui traversèrent l'esprit avec la rapidité de +l'éclair, cependant telle, était sa détresse qu'avant d'obéir à la +peur qui commençait à la serrer à la gorge, elle pensa à sa pièce: + +«Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma +pièce, dit-elle en étendant la main. + +Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta +pièce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous +l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus +vite que ça, voleuse!» + +Les cris de la boulangère qui s'entendaient de la rue avaient +arrêté trois ou quatre passants et des propos s'échangeaient entre +eux curieusement: + +«Qu'est-ce que c'est? + +-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangère. + +-- Elle marque mal. + +-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?» + +Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant +on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées, +sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait +envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. + +Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, +elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas +arrêtée! plus d'injures! + +Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus +d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois +quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour +première pensée de se demander comment ils souperont le soir et +dîneront le lendemain. + +Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la +délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour +le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. +Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du +chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans +manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les +fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, +tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de +cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui +prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, +comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque +jour? Que mangerait-elle? + +Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où +dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant +s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des +betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, +des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, +alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de +fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne +pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises +qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des +passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. + +Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle +pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins +qui traversent les pays civilisés. + +Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse +qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la +soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré +par le chagrin? + +Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une +porte s'ouvrirait devant elle. + +Comment pourrait-elle arriver à ce but? + +Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance +ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à +traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le +soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien +plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des +douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à +supporter! + +Jamais elle n'avait éprouvé pareil embarras à réfléchir, pareille +difficulté à prendre parti; il lui semblait qu'elle était +vacillante, comme une chandelle qui va s'éteindre sous le souffle +d'un grand vent, s'abattant sans résistance possible tantôt d'un +côté, tantôt de l'autre, folle. + +Combien mélancolique était-elle cette belle et radieuse soirée +d'été, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus +triste pour elle qu'elle était plus douce et plus gaie aux autres, +aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression +heureuse de la journée finie; aux travailleurs qui revenaient des +champs et respiraient déjà la bonne odeur de la soupe du soir; +même aux chevaux qui se hâtaient parce qu'ils sentaient l'écurie +où ils allaient se reposer devant leur râtelier garni. + +Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva à la croisée de +deux grandes routes qui toutes deux conduisaient à Calais, l'une +par Moisselles, l'autre par Écouen, disait le poteau posé à leur +intersection; ce fut celle-là qu'elle prit. + + +VII + +Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds +endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route +dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne +s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour +ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait +s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant +pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle +n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ +voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le +mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et +profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit +où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les +oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, +n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant +devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie. + +Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut +réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle +passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé +avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des +paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une +voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour +regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que +conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. + +«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle. + +-- C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là +toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas +dormir dans mon lit + +-- Et la pièce à Monneau? + +-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; +cette nuit ce ne sera toujours pas _mé_; ce que c'serait drôle si +demain il se trouvait nettoyé!» + +Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne +s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui +exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille +lui-même. + +«Ce que c'serait drôle! + +-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.» + +En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes +s'éloignèrent du côté du village. + +Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, +la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un +complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé +de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une +petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé +les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même +coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir +une pareille chambra à coucher! + +À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda +pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela +puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à +craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé +maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques +brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle +serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient +dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu +de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer. + +Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de +cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant +entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que +l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du +fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer +là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand +elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, +choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la +route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna +la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait +imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et +qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller. + +Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête +traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si +les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin +d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses +nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la +tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de +sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas +perdu, tout n'était pas fini. + +Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait +faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle +n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. + +C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: +comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou +six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le +lendemain, le surlendemain? + +Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la +laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se +secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une +si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux +que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour +s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à +manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance +présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance. + +Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa +tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, +les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en +lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une +tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les +tiraillements de son estomac. + +Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs +depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là +à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de +conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant +l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours +ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la +fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil. + +Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant +solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le +pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit +mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, +lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À +un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter +près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne +s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées +mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour +regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était +bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle +pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou +femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et +portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait +cela à pareille heure? + +Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture +s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ +d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et +rapides comme si l'on coupait là quelque chose. + +Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui +«nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les +artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette +avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la +récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette +opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait. + +Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», +Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les +dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée. + +Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait +entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est +quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui +porteraient un témoignage contre eux. + +Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas +découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient +certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là +les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on +les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se +défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur +complice? + +À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se +troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, +bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui +coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse +fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils +auraient bientôt dépouillé tout le champ. + +Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une +charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent +entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les +voyait plus. + +La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité +que le repos avait renouvelée. + +Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il +ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les +arrêter, et sûrement elle avec eux. + +Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la +cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait- +elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa +présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée? + +Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui +était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au +premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, +si les voleurs entraient dans la cabane. + +Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, +puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues +se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au +bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand +trot elle s'éloigna du côté de Paris. + +Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à +l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé +là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: +aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait +sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux +environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs +et l'arrêterait. + +Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les +voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux +aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle +reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel +sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur +éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du +jour. + + +VIII + +Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une +masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses +cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de +l'autre tout restait noyé dans l'ombre. + +En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le +bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à +l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et +son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière +les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts. + +Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, +car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé +pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, +elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette +allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait +pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la +tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante. + +Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en +plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles, +pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut +qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en +attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante. + +Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté? + +Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de +s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant +une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites +meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le +fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, +elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur +du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait +encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle +paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de +ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à +s'endormir. + +Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la +campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des +femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une +escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage +l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient +leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa +présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir +attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put +revenir à la route. + +Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres +assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât +l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des +crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme +dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de +monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros +village que dominaient les combles élevés d'un grand château +émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de +pain. + +Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au +lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle +l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait +savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a +des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins, +et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu +assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient +écrasée? + +Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; +malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais +sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue +lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle +vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. + +«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit- +elle. + +Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou +qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle +resta hésitante: + +«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il +soit frais. + +-- Alors, tiens,» + +Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là +depuis deux ou trois jours. + +Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande +affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en +réalité il en valait au moins deux. + +Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit +d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas +l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait. +Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son +couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de +manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un +qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois +autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, +calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils +fussent. + +C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui +lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine +eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle +sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune +puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne +doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il +fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora +son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second +qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut +englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second +sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour +s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de +volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce +qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable; +mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la +force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se +trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne +pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas +suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si +intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille, +et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le +bouillon que La Carpe lui donnait. + +Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure +de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des +trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne +pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa +part ni faute, ni responsabilité. + +Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche, +et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, +qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand +l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, +si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait +pas. + +Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une +sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était +brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui +l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, +et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets +rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient +flétris sur leurs tiges amollies. + +Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à +tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique +pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une +fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se +pencher pour boire tant qu'elle voudrait. + +Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de +l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune +rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, +mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou +d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres +d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de +maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une +vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau. + +Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau +regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle +n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car +ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin +qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela +suffit. + +Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas +revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un +verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà +d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui +avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la +déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas +quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? +Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait +quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle +allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche +un bon coup pour elle ou pour sa troupe. + +Il fallait marcher. + +Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route +blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque +instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif +lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle +n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle +eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son +palais se durcissait semblable, à de la corne qui se +recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, +pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui +rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur. + +À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des +petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, +et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa +salive devint moins visqueuse. + +Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le +savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière, +n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien +par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien +que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent +soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil +depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se +retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense +nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle +pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il +apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des +ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait. + +Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, +arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des +tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, +puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des +détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche +d'un bout à l'autre de l'horizon noir. + +Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était +couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et +sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord, +affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre +en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans +un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau, +de la grêle, des coups de foudre. + +Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe +était traversée, comment la ferait-elle sécher? + +Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe, +elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un +bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là +peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle +se terrerait. + +Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et +les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant +indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat +plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et +dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait +d'anéantir la vie de la terre. + +Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite +que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois +la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux +de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en +l'enveloppant d'un immense cercle de feu. + +Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été +exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa +mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant +elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, +pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête. + +Elle eût dû marcher contre elle qu'elle n'eût certainement pas pu +avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par +instants il la forçait à courir. + +Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'était pas +encore au-dessus d'elle. + +Les coudes serrés à la taille, le corps penché en avant, elle se +mit à courir, en se ménageant cependant pour ne pas tomber à bout +de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore +plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos +qu'il la gagnait. + +Si elle avait été dans son état ordinaire elle aurait lutté plus +énergiquement, mais fatiguée, affaiblie, la tête chancelante, la +bouche sèche, elle ne pouvait pas soutenir un effort désespéré, et +par moment le coeur lui manquait. + +Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle +distinguait nettement ses grands arbres que des abatis récents +avaient clairsemés. + +Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa +lisière, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement +ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette espérance +présentât une chance de réalisation, si faible qu'elle fut, pour +que son courage ne l'abandonnât pas: que de fois son père lui +avait-il répété que dans le danger les chances de se sauver sont à +ceux qui luttent jusqu'au bout! + +Et elle luttait soutenue par cette pensée, comme si la main de son +père tenait encore la sienne et l'entraînait. + +Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol +couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, +il l'avait rejointe, il était sur elle; il fallait qu'elle +ralentît sa course, car mieux valait encore s'exposer à être +inondée que foudroyée. + +Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie +larges et épaisses s'abattirent, et elle crut que c'était l'averse +qui commençait; mais elle ne dura point, emportée par le vent, +coupée par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. + +Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurité s'était faite si +noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant +à la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, à une courte +distance, une cabane à laquelle conduisait un mauvais chemin +creusé de profondes ornières, elle se jeta dedans, au hasard. + +De nouveaux éclairs lui montrèrent qu'elle ne s'était pas trompée: +c'était bien un abri que des bûcherons avaient construit en +fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrées, à l'abri +du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle +échappait à la pluie. Elle les franchit, et, à bout de forces, +épuisée par sa course, étouffée par son émoi, elle s'affaissa sur +le lit de copeaux qui couvrait le sol. + +Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable +emplit la forêt, avec des craquements à croire qu'elle allait être +emportée; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isolés +se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes +tombaient partout avec des bruits sourds, écrasant les jeunes +cépées. + +La cabane pourrait-elle résister à cette trombe, ou dans un +balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas +s'effondrer? + +Elle n'eut pas le temps de réfléchir, une grande flamme +accompagnée d'une terrible poussée la jeta à la renverse, aveuglée +et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint à +elle, tout on se tâtant pour voir si elle était encore en vie, +elle aperçut à une courte distance, tout blanc dans l'obscurité, +un chêne que le tonnerre venait de frapper, en le dépouillant du +haut en bas de son écorce, projetée à l'entour, et qui, en tombant +sur la cabane, l'avait bombardée de ses éclats; le long de son +tronc nu deux de ses maîtresses branches pendaient tordues à la +base; secouées par le vent, elles se balançaient avec des +gémissements sinistres. + +Comme elle regardait effarée, tremblante, épouvantée à la pensée +de la mort qui venait de passer sur elle, et si près que son +souffle terrible l'avait couchée sur le sol, elle vit le fond du +bois se brouiller, en même temps qu'elle entendit un roulement +extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train +rapide, -- c'était la pluie et la grêle qui s'abattaient sur la +forêt; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la +bourrasque, mais elle ne s'effondra pas. + +L'eau ne tarda pas à rouler en cascades sur la pente que les +bûcherons avaient inclinée au nord, et, sans se faire mouiller, +Perrine n'eut qu'à étendre le bras pour boire à sa soif dans le +creux de sa main. + +Maintenant elle n'avait qu'à attendre que l'orage fût passé; +puisque la hutte avait résisté à ces deux assauts furieux, elle +supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle +fût, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle +était maîtresse. Cette pensée la remplit d'un doux bien-être qui, +succédant aux efforts qu'elle venait de faire, à ses angoisses, à +ses affres, l'engourdit; et malgré le tonnerre qui continuait ses +coups de foudre et ses roulements, malgré la pluie qui tombait à +flots, malgré le vent et son fracas à travers les arbres, malgré +la tempête déchaînée dans les airs et sur la terre, s'allongeant +au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle +s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance +qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'était donc bien +vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au +bout. + + +IX + +Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'éveilla, mais comme la +pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la +forêt ruisselante, elle ne pouvait pas songer à se remettre en +route; il fallait attendre. + +Cela n'était ni pour l'inquiéter, ni pour lui déplaire; la forêt +avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait +déjà cette cabane qui l'avait si bien protégée, et où elle venait +de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit là, +peut-être même y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait +un toit sur la tête et un lit sec. + +Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder +conscience du temps écoulé, elle n'avait aucune idée de l'heure +qu'il pouvait être; mais, au fond, cela importait peu, quand le +soir viendrait, elle le verrait bien. + +Depuis son départ de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni +l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la +route, fouetté par le vent d'orage, l'avait couverte de la tête +aux pieds, d'une épaisse couche de poussière, qui lui brûlait la +peau. Puisqu'elle était seule, puisque l'eau coulait dans la +rigole creusée autour de la hutte, c'était le moment de profiter +de l'occasion qui lui avait manqué; par cette pluie persistante, +personne ne la dérangerait. + +La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de +mariage de sa mère, un petit paquet serré dans un chiffon, composé +d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un dé et d'une pelote +de fil avec deux aiguilles piquées, dedans. Elle le développa et, +après avoir ôté sa veste, ses souliers et ses bas, penchée au- +dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, +les épaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le +chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'était guère grand ni +épais, mais encore valait-il mieux que rien. + +Cette toilette la délassa presque autant que son bon sommeil, et +alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux +grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses épaules. +N'était la faim qui recommençait à tirailler son estomac, et aussi +quelques morsures de ses souliers qui, à certains endroits, lui +avaient mis les pieds à vif, elle eût été tout à fait à l'aise: +l'esprit calme, le corps dispos. + +Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane était +un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour +les écorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les +trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, +elle souffrirait moins de la dureté de ses souliers, et, tout de +suite, elle se mit à l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, +car c'était du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage à +peu près complet, et elle n'avait que du fil. + +Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il +l'empêchait de penser à la faim, mais il ne pouvait pas durer +toujours. Quand il fut achevé, la pluie continuait à tomber plus +ou moins fine, plus ou moins serrée, et l'estomac continuait aussi +ses réclamations de plus en plus exigeantes. + +Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son +abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il était certain +qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter à souper, la +faim, plus impérieuse, qui ne lui laissait plus guère d'autres +idées que celles de nourriture, lui suggéra la pensée de couper, +pour les manger, des tiges de bouleau qui se mêlaient au toit de +la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur +les fagots. Quand elle voyageait avec son père, elle avait vu des +pays où l'écorce du bouleau servait à fabriquer des boissons; +donc, ce n'était pas un arbre vénéneux qui l'empoisonnerait; mais +la nourrirait-il? + +C'était une expérience à tenter. Avec son couteau, elle coupa +quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux +très courts, elle commença à en mâcher un. + +Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien +âpre, bien amer; mais ce n'était pas comme friandise qu'elle le +mangeait; si mauvais qu'il fût, elle ne se plaindrait pas pourvu +qu'il apaisât sa faim et la nourrît. Cependant, elle n'en put +avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout +le bois, après l'avoir tourné et retourné inutilement dans sa +bouche; les feuilles passèrent moins difficilement. + +Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et +tâchait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient +marché, et quoique le ciel, toujours troublé de pluie, ne permît +pas de suivre la baisse du soleil, il semblait à l'obscurité qui, +depuis un certain temps, emplissait la forêt, que la nuit devait +approcher. En effet, elle ne tarda pas à venir, et elle se fit +sombre comme dans les journées sans crépuscule; la pluie cessa de +tomber, un brouillard blanc s'éleva aussitôt, et, en quelques +minutes, Perrine se trouva plongée dans l'ombre et le silence: à +dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, à l'entour, comme au +loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes +d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques +voisines. + +Quoique préparée à l'idée de coucher là, elle n'en éprouva pas +moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolée, et perdue +dans cette forêt, en plein noir. Sans doute, elle venait de +passer, à cette même place, une partie de la journée, sans courir +d'autre danger que celui d'être foudroyée, mais, la forêt le jour +n'est pas la forêt la nuit, avec son silence solennel et ses +ombres mystérieuses, qui disent et laissent voir tant de choses +troublantes. + +Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle +l'aurait voulu, agitée par les tiraillements de son estomac, +effarée par les fantômes de son imagination. + +Quelles bêtes peuplaient cette forêt? Des loups peut-être? + +Cette pensée la tira de sa somnolence, et, s'étant relevée, elle +prit un solide bâton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, +puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup +l'attaquait, elle pourrait, de derrière son rempart, se défendre; +certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand +elle se fut recouchée dans son lit de copeaux, en tenant son épieu +à deux mains, elle, ne tarda pas à s'endormir. + +Ce fut un chant d'oiseau qui l'éveilla, grave et triste, aux notes +pleines et flûtées, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du +merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, +une faible lueur blanche perçait l'obscurité de la forêt, dont les +arbres et les cépées se détachaient en noir sur le fond pâle de +l'aube: c'était le matin. + +La pluie avait cessé, pas un souffle de vent n'agitait les +feuilles lourdes, et dans toute la forêt régnait un silence +profond que déchirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'élevait +au-dessus de sa tête, et auquel répondaient au loin d'autres +chants, comme un appel matinal, se répétant, se prolongeant de +canton en canton. + +Elle écoutait, en se demandant si elle devait se lever déjà et +reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant +sa main sur sa veste, elle la sentit mouillée comme après une +averse; c'était l'humidité des bois qui l'avait pénétrée, et +maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glaçait. +Elle ne devait pas hésiter plus longtemps; tout de suite elle se +mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui +s'ébroue: en marchant, elle se réchaufferait. + +Cependant, après réflexion, elle ne voulut pas encore partir, car +il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendît compte de +l'état du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il était +prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre. + +Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, +elle remit en place les fagots qu'elle avait dérangés la veille, +puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un +fossé plein d'eau. + +Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplacé l'aube, et +maintenant, à travers les branches des arbres, le ciel se montrait +d'un bleu pâle, sans le plus léger nuage: certainement la matinée +serait belle, et probablement la journée aussi; il fallait partir. + +Malgré les reprises qu'elle avait faites à ses bas, la mise en +marche fut cruelle, tant ses pieds étaient endoloris, mais elle ne +tarda pas à s'aguerrir, et bientôt elle fila d'un bon pas régulier +sur la route dont la pluie avait amolli la dureté; le soleil qui +la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la réchauffait, +en même temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongée +marchant à côté d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, +la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune +fille bien habillée, au moins ne donnait-elle plus celle de la +pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaillés et au +visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-être plus de +leurs aboiements, ni les gens de leurs regards défiants. + +Le temps aussi était à souhait pour lui mettre au coeur des +pensées d'espérance: jamais elle n'avait vu matinée si belle, si +riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donné à +tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait +éclose de la nuit même; le ciel, réchauffé, s'était peuplé de +centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en +lançant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait +la forêt s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et +de moissons. + +Au milieu de cette joie universelle était-il possible qu'elle +restât seule désespérée? Le malheur la poursuivrait-il toujours? +Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en était déjà une +grande, de s'être abritée dans la forêt; elle pouvait bien en +rencontrer d'autres. + +Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de +cette idée, à laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on +perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouée +laisse tomber; ce n'était donc pas folie de se répéter encore +qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle +devrait rendre, mais un simple sou, et même une pièce de dix sous +qu'elle aurait le droit de garder sans causer de préjudice à +personne, et qui la sauveraient. + +De même il lui semblait qu'il n'était pas extravagant, non plus, +de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de +s'employer à un travail quelconque, ou de rendre un service qui +lui feraient gagner quelques sous. + +Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours. + +Et elle allait ainsi les yeux attachés sur le gravier lavé, mais +sans apercevoir le gros sou ou la petite pièce blanche tombée +d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les +occasions de travail que l'imagination représentait si faciles et +que la réalité n'offrait nulle part. + +Cependant il y avait urgence à ce que l'une ou l'autre de ces +bonnes chances s'accomplit au plus tôt, car les malaises qu'elles +avait ressentis la veille se répétaient si intenses par moments, +qu'elle commençait à craindre de ne pas pouvoir continuer son +chemin: maux de coeur, nausées, alourdissements, bouffées de +sueurs qui lui cassaient bras et jambes. + +Elle n'avait pas à chercher la cause de ces troubles, son estomac +la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas +répéter l'expérience de la veille avec les branches de bouleau, +qui lui avait si mal réussi, elle se demandait ce qui adviendrait, +après qu'un étourdissement plus fort que les autres l'aurait +forcée à s'asseoir sur l'un des bas côtés de la route. + +Pourrait-elle se relever? + +Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir là sans que +personne lui tendît la main? + +La veille, si on lui avait dit, quand par un effort désespéré elle +avait gagné la cabane de la forêt, qu'à un moment donné elle +accepterait sans révolte cette idée d'une mort possible par +faiblesse et abandon de soi, elle se serait révoltée: ne se +sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout? + +Mais la veille ne ressemblait pas au jour présent: la veille elle +avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tête était +solide, maintenant elle vacillait. + +Elle crut qu'elle devait se ménager, et chaque fois qu'une +faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer +quelques instants. + +Comme elle s'était arrivée devant un champ de pois, elle vit +quatre jeunes filles, à peu près du même âge qu'elle, entrer dans +ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la +cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le +fossé de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne +la laissa pas venir: + +«Qué que tu veux? dit-elle. + +-- Vous demander si vous voulez que je vous aide. + +-- Je n'avons besoin de personne. + +-- Vous me donnerez ce que vous voudrez. + +-- D'où que t'es? + +-- De Paris.» + +Une des jeunes filles leva la tête et lui jetant un mauvais +regard, elle cria: + +«C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du +monde. + +-- On te dit qu'on n'a besoin de personne,» continua la paysanne. + +Il n'y avait qu'à repasser le fossé et à se remettre en marche, ce +qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassées. + +«V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.» + +Elle retourna vivement la tête et toutes partirent d'un éclat de +rire, s'amusant de leur plaisanterie. + +Elle n'alla pas loin et bientôt elle dut s'arrêter, ne voyant plus +son chemin tant ses yeux étaient pleins de larmes; que leur avait- +elle fait pour qu'elles fussent si dures! + +Décidément, pour les vagabonds le travail est aussi difficile à +trouver que les gros sous. La preuve était faite. Aussi n'osa-t- +elle pas la répéter, et continua-t-elle son chemin, triste, +n'ayant pas plus d'énergie dans le coeur que dans les jambes. + +Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se +traînait plutôt qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que +dans la traversée des villages pour échapper aux regards, qui, +s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire +quand une voiture venant derrière elle allait la dépasser; à +chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arrêtait pour +se reposer et respirer. + +Mais alors c'était sa tête qui se mettait en travail, et les +pensées qui la traversaient, de plus en plus inquiétantes, ne +faisaient qu'accroître sa prostration. + +À quoi bon persévérer, puisqu'il était certain qu'elle ne pourrait +pas aller jusqu'au bout? + +Elle arriva ainsi dans une forêt à travers laquelle la route +droite s'enfonçait à perte de vue, et la chaleur, déjà lourde et +brûlante dans la plaine, s'y trouva étouffante: un soleil de feu, +pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas côtés du +chemin montaient des bouffées de vapeur humide qui la +suffoquaient. + +Elle ne tarda pas à se sentir épuisée, et, baignée de sueur, le +coeur défaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de +mouvement comme de pensée. + +À ce moment une charrette qui venait derrière elle passa: + +«Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un +des limons, faut mouri.» + +Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la +confirmation d'une condamnation portée contre elle. + +C'était donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'était, déjà dit +plus d'une fois, et voilà que ce messager de la Mort le lui +répétait. + +Hé bien, elle mourrait; il n'y avait à se révolter, ni à lutter +plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son +père était mort, sa mère était morte, maintenant c'était son tour. + +Et, de ces idées qui traversaient sa tête vide, la plus cruelle +était de penser qu'elle eut été moins malheureuse de mourir avec +eux, plutôt que dans ce fossé comme une pauvre bête. + +Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y +choisir une place où elle se coucherait pour son dernier sommeil, +à l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait à +une courte distance, elle le prit et, à une cinquantaine de mètres +de la route, elle trouva une petite clairière herbée, dont la +lisière était fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit +à l'ombre d'une cépée de châtaignier, et, s'allongeant, elle posa +sa tête sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour +s'endormir. + + +X + +Une sensation chaude sur le visage la réveilla en sursaut, elle +ouvrit les yeux, effrayée, et vit vaguement une grosse tête velue +penchée sur elle. + +Elle voulut se jeter de côté, mais un grand coup de langue +appliqué en pleine figure la retint sur le gazon. + +Si rapidement que cela se fut passé elle avait eu cependant le +temps de se reconnaître: cette grosse tête velue était celle d'un +âne; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait à +lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, +elle avait pu le regarder. + +«Palikare!» + +Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en +larmes: + +«Palikare, mon bon Palikare.» + +En entendant son nom il s'arrêta de la lécher, et relevant la tête +il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis après +ceux-là qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore +cinq où six autres non moins formidables. + +Elle vit alors qu'il était sans harnais, sans licol et les jambes +entravées. + +Comme elle s'était soulevée pour lui prendre le cou et poser sa +tête contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de +son côté il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle +entendit une voix enrouée qui criait: + +«Qué que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon +garçon.» + +En effet un bruit de pas pressés résonna bientôt sur les cailloux +du chemin, et Perrine vit paraître un homme vêtu d'une blouse et +coiffé d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe à la bouche. + +«Hé! gamine qué tu fais à mon âne?» cria-t-il sans retirer sa pipe +de ses lèvres. + +Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonnière +habillée en homme à qui elle avait vendu Palikare au Marché aux +chevaux, mais la chiffonnière ne la reconnut pas et ce fut +seulement après un certain temps qu'elle la regarda avec +étonnement: + +«Je t'ai vue quelque part? dit-elle. + +-- Quand je vous ai vendu Palikare. + +-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?» Perrine n'eut +pas à répondre; une faiblesse la prit qui la força à s'asseoir, et +sa pâleur ainsi que ses yeux noyés parlèrent pour elle. + +«Qué que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?» + +Mais Perrine remua les lèvres sans articuler aucun son, et +s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, décolorée, +tremblante, abattue par l'émotion autant que par la faiblesse. + +«Hé ben, hé ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que +t'as?» + +Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien +qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle. + +Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait +toutes les misères: + +«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle. + +Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la +route où se trouvait une petite charrette dételée dont les +ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; +vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain, +un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en +courant. + +Perrine était toujours dans le même état. + +«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie. + +S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la +bouteille entre les lèvres. + +«Bois un bon coup, ça te soutiendra.» + +En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et +lui rendit le mouvement. + +«Tu avais faim? + +-- Oui. + +-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un +peu.» + +Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui +tendit. + +«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te +modérera.» + +La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le +pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la +recommandation de La Rouquerie. + +Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se +passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise +sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci. + +«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie. + +---Vous permettez que je lui en donne un? + +-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en +aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te +retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon. + +-- N'est-ce pas? + +-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es +dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment +pitié de te couper le sifflet.» + +Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le +morceau: + +«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu. + +-- C'est vrai. + +-- Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire; +pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se +tassera.» + +Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort +de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La +Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança +une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère: + +«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à +personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer +par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand +je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre +elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa +boutique.» + +Perrine continua son récit et l'acheva. + +«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel +effet cela te faisait-il? + +-- Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un +moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé +du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman +qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais. + +-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te +sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans +ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas +trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire? + +-- Continuer mon chemin. + +-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller +comme ça à l'aventure. + +-- Que voulez-vous que je fasse?» + +La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en +réfléchissant, puis elle répondit: + +«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes +marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur +ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, +crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons, +ferraille à vendre». + +Perrine fit ce qui lui était demandé. + +«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras +pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui +va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui +demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras +près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au +pays de tes parents. + +-- Avec quoi? + +-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce +que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en +être sûre.» + + + +XI + +Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées. + +Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se +trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- +Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle +arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle. + +«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me +rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa +vie. + +-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.» + +Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un +autre en avant: + +«Tu ne quitterais pas Palikare.» + +Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle +se raidit. + +«Je dois aller près de mes parents. + +-- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui? + +-- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas. + +-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je +t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi. + +-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.» + +La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas +arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux +environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la +satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans +la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette +longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les +fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À +Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était +un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de +cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur +laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet +pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée +radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait +pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait +elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment. + +Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, +elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler +un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à +Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le +courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle +débarquait propre, fraîche et dispose. + +Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- +cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un +sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. +Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, +elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de +croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui +restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins +y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, +le plus dangereux. + +À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, +et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies +plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en +temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des +pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un +attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des +amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient +des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées +de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de +lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe +disposés pour sécher. + +Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de +leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a +remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité +de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs +enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que +ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au +contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore +vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; +connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par +les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait +sentir jusque-là. + +Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le +reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages +et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de +l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de +fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, +Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres +des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande +ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient +les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de +ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en +cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée. + +Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et +en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut +encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son +père imitait pour l'amuser. + +De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne +au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit +pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent +ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce +fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait +lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras. + +Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui +adresser la parole. + +«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas? + +-- Oui, tout dret. + +-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_ +que ça. + +-- S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire +le k'min ensemble. + +-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre +panier. + +-- C'est pas de refus, y pèse rud'ment.» + +Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement. + +«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle. + +-- Non; et vous? + +-- Bien sûr que j'en suis. + +-- Est-ce que vous travaillez aux usines? + +-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux +cannetières. + +-- Qu'est-ce que c'est? + +-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs +quoi! d'où que vous venez donc? + +-- De Paris. + +-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle: +enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes. + +-- On gagne de bonnes journées? + +-- Dix sous. + +-- C'est difficile? + +-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. +C'est-y que vous voudriez être embauchée? + +-- Oui; si l'on voulait de moi. + +-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça +ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans +les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six +heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas +que je sois en retard.» + +Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre +et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin. + +L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait +intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît +pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette +jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que +tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien +qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le +deviner. + +«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt? + +-- Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon +père était de Picquigny. + +-- Vous les avez perdus? + +-- Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une +épicerie: Mme Françoise. + +-- Ah! Mme Françoise! + +-- Vous la connaissez-t'y? + +-- Non... je dis ah! Mme Françoise. + +-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et +puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond +Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à +M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle. + +-- Elle obtient ce qu'ils désirent? + +-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran. + +-- Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, +pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui? + +-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois +née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des +affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter +le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une +cannetière, vous ne devez pas connaître le jute? + +-- Une herbe? + +-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on +file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; +c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. +Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé +par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil +et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays +chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en +cache pas.» + +Elle s'interrompit: + +«Voulez-vous que nous changions de bras? + +-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous? + +-- Rosalie. + +-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie. + +-- Et vous, comment que vous vous nommez?» + +Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au +hasard: + +«Aurélie. + +-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?» + +Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, +Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait: + +«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son +père. + +-- Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort +encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille +du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran +voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus +grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour +établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château +qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond +n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la +demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que +maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou +s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent +le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de +lui depuis des années et des années... à ce qu'on raconte, car +M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas +non plus. + +-- Il a des neveux M. Vulfran? + +-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir +Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. +Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de +M. Vulfran seront pour eux. + +-- C'est curieux cela. + +-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait +triste. + +-- Pour son père? + +-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas +comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle +de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de +toutes sortes. + +-- Sur les neveux? + +-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas +nos affaires, à nous autres. + +-- Assurément.» + +Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle +marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que +Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à +reprendre la parole; ce fut ce qui arriva. + +«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle. + +-- Je n'ai plus de parents. + +-- Ni votre père, ni votre mère? + +-- Ni mon père, ni ma mère. + +-- Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et +qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes +tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais +pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce +qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule? + +-- Toute seule. + +-- Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à +Maraucourt? + +-- On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, +et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents +qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, +tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous +recevront. + +-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais. + +-- Voilà. + +-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux +usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout +de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt- +deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si +vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez- +vous de l'argent? + +-- Un peu. + +-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça +vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance. + +-- Je peux payer vingt-huit sous. + +-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous +toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin +vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a +pas. + +-- J'accepte en vous remerciant. + +-- Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent +chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison +neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés +à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux, +le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance +étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de +l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fâche, quand on +prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme +si on disait «Voleur». + +-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais. + +-- Vous savez l'anglais, vous? + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec +vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez +toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche +c'est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt- +cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il +recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est +tout de même un brave homme. + + +XII + +Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre +la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour +disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un +clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés +d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes +cheminées en briques. + +«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez +apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les +maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les +verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de +la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.» + +En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été +coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son +ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades +de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses +cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de +bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se +prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les +mouvements de la colline. + +Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie +continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser +le panier à terre. + +«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie. + +-- Très beau. + +-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une +douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les +jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que +vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village +où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles +des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer +le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que +les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or +partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter +là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime +mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la +sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près +pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient +quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui +a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été +comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, +parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, +c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.» + +Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une +vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une +confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les +toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme +cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque +toute sa hauteur, noire au sommet. + +D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans +des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine +était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village +dont elle avait si souvent entendu parler. + +Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, +femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des +salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se +passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas +été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air +vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la +couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de- +vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec +des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes. + +«Que de gens qui boivent! dit Perrine. + +-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit +la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès +midi, ne peuvent plus boire.» + +Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons +devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si +vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre +ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie +au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait +l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces +maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à +défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté, +qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt. + +«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une +petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie +tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se +trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est +pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres +des pensionnaires.» + +Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour, +plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée +d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- +elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune +encore, parut sur le seuil et cria: + +«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à +Picquigny, tu t'auras assez câliné. + +-- C'est ma tante Zénobie, dit Rosalie à mi-voix, elle n'est pas +toujours commode. + +-- Qué que tu chuchotes? + +-- Je dis que si on ne m'avait pas aidé à porter le panier, je ne +serais pas arrivée. + +-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse.» + +Comme ces paroles étaient, jetées sur un ton criard, une grosse +femme se montra dans le corridor. + +«Qu'est-ce que vos avé core à argouiller? demanda-t-elle. + +-- C'est tante Zénobie qui me reproche d'être en retard, +grand'mère; il est lourd le panier. + +-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mère placidement, pose là +ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le +trouveras chaud. + +-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie à Perrine, je reviens +tout de suite, nous dînerons ensemble; allez acheter votre pain; +le boulanger est dans la troisième maison à gauche; dépêchez- +vous.» + +Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table +installée à l'ombre d'un pommier, et sur laquelle étaient posées +deux assiettes pleines d'un ragoût aux pommes de terre. + +«Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot. + +-- Mais... + +-- Vous pouvez accepter; j'ai demandé à mère Françoise, elle veut +bien.» + +Puisqu'il en était ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se +faire prier, et elle prit place à la table. + +«J'ai aussi parlé pour votre logement, c'est arrangé; vous n'aurez +qu'à donner vos vingt-huit sous à mère Françoise: v'là où vous +habiterez.» + +Du doigt elle montra un bâtiment aux murs d'argile dont on +n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste étant +masqué par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait +si usé, si cassé qu'on se demandait comment il tenait encore +debout. + +«C'était là que mère Françoise demeurait avant de faire construire +notre maison avec l'argent qu'elle a gagné comme nourrice de +M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais +les ouvriers ne peuvent pas être logés comme les bourgeois, n'est- +ce pas? + +À une autre table placée à une certaine distance de la leur, un +homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston +boutonné, coiffé d'un chapeau à haute forme, lisait avec une +profonde attention un petit livre relié. + +«C'est M. Bendit, il lit son _Pater_,» dit Rosalie à voix basse. + +Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employé, +elle s'adressa à lui: + +«Monsieur Bendit, voilà une jeune fille qui parle anglais. + +-- Ah!» dit-il sans lever les yeux. + +Et ce ne fut qu'après deux minutes au moins qu'il tourna les yeux +vers elles. + +«_Are yon an English girl?_ demanda-t-il. + +-- _No sir, but my mother was_.» + +Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante. + +Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture +légère se fit entendre sur la route, et presque aussitôt ralentit +devant la haie. + +«On dirait le phaéton de M. Vulfran,» s'écria Rosalie en se levant +vivement. + +La voiture fit encore quelques pas et s'arrêta devant l'entrée. + +«C'est lui,» dit Rosalie en courant vers la rue. + +Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda. + +Deux personnes se trouvaient dans la voiture à roues basses: un +jeune homme qui conduisait, et un vieillard à cheveux blancs, au +visage pâle coupé de veinules rouges sur les joues, qui se tenait +immobile, la tête coiffée d'un chapeau de paille, et paraissait de +grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine. + +Rosalie s'était approchée du phaéton. + +«Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se préparait à descendre + +-- Qui est-ce?» demanda M. Vulfran Paindavoine. + +Ce fut Rosalie qui répondit à cette question: + +«Moi, Rosalie.» + +-- Dis à ta grand'mère de venir me parler.» + +Rosalie courut à la maison, et revint bientôt amenant sa +grand'mère qui se hâtait: + +«Bien le bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Bonjour, Françoise. + +-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran? + +-- C'est de votre frère Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, +je n'ai trouvé que son ivrogne de femme incapable de rien +comprendre. + +-- Omer est à Amiens; il rentre ce soir. + +-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loué sa salle de bal +pour une réunion publique à des coquins, et que je ne veux pas que +cette réunion ait lieu. + +-- S'il est engagé? + +-- Il se dégagera, ou dès le lendemain de la réunion je le mets à +la porte; c'est une des conditions de notre location, je +l'exécuterai rigoureusement: je ne yeux pas de réunions de ce +genre ici. + +-- Il y en a eu à Flexelles. + +-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de +mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon +devoir de veiller sur eux; vous n'êtes pas des nomades de l'Anjou +ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous êtes. C'est ma +volonté. Faites-la connaître à Omer. Adieu Françoise. + +-- Adieu, monsieur Vulfran.» + +Il fouilla dans la poche de son gilet: + +«Où est Rosalie? + +-- Me voilà, monsieur Vulfran.». + +Il tendit sa main dans laquelle brillait une pièce de dix sous. + +«Voilà pour toi. + +-- Oh! merci, monsieur Vulfran.» + +La voiture partit. + +Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit, mais ce +qui l'avait plus fortement frappée que les paroles mêmes de +M. Vulfran, c'était son air d'autorité et l'accent qu'il donnait à +l'expression de sa volonté: «Je ne veux pas que cette réunion ait +lieu... C'est ma volonté.» Jamais elle n'avait entendu parler sur +ce ton, qui seul disait combien cette volonté était ferme et +implacable, car le geste incertain et hésitant était en désaccord +avec les paroles. + +Rosalie ne tarda pas à revenir d'un air joyeux et triomphant. + +«M. Vulfran m'a donné dix sous, dit-elle en montrant la pièce. + +-- J'ai bien vu. + +-- Pourvu que tante Zénobie ne le sache pas, elle me les prendrait +pour me les garder. + +-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas. + +-- Comment! il ne me connaît pas; il est mon parrain! + +-- Il a demandé: «où est Rosalie?» quand vous étiez prés de lui. + +-- Dame, puisqu'il n'y voit pas. + +-- Il n'y voit pas! + +-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle? + +-- Aveugle!» + +Tout bas elle répéta le mot deux ou trois fois. + +«Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle. + +-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait +pas attention, on pensait que c'était le chagrin de l'absence de +son fils. Sa santé, qui avait été bonne, devint mauvaise; il eut +des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un +jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez +quelle inquiétude dans le pays, s'il était obligé de vendre ou +d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonné du +tout, et a continué de travailler comme s'il avait ses bons yeux. +Ceux qui avaient compté sur sa maladie pour faire les maîtres, ont +été remis à leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et +M. Talouel le directeur.» + +Zénobie, sur le seuil, cria: + +«Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse? + +-- Je finis d'manger. + +-- Y a du monde à servir. + +-- Il faut que je vous quitte. + +-- Ne vous gênez pas pour moi. + +-- À ce soir.» + +Et d'un pas lent, à regret, elle se dirigea vers la maison. + + +XIII + +Après son départ, Perrine fût volontiers restée assise à sa table +comme si elle était là chez elle. Mais justement elle n'était pas +chez elle, puisque cette cour était réservée aux pensionnaires, +non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'à la petite cour du fond +où il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc +son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flânerie par les +rues qui se présentaient devant elle. + +Mais si doucement qu'elle marchât, elle les eut bientôt parcourues +toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux +qui l'empêchaient de s'arrêter lorsqu'elle en avait envie, elle +n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indéfiniment dans le même +cercle. Au haut de la côte, à l'opposé des usines, elle avait +aperçu un bois dont la masse verte se détachait sur le ciel: là +peut-être elle trouverait la solitude en cette journée du +dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention à +elle. + +En effet il était désert, comme déserts aussi étaient les champs +qui le bordaient, de sorte qu'à sa lisière, elle put s'allonger +librement sur la mousse, ayant devant elle la vallée et tout le +village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connût bien par +ce que son père lui en avait raconté, elle s'était un peu perdue +dans le dédale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le +dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le représentait en le +décrivant à sa mère pendant leurs longues routes, et aussi tel +qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une +terre promise, en se demandant désespérément si elle pourrait +jamais l'atteindre. + +Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses +yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à +sa place précise. + +Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle +avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que +depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des +voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les +gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce +n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, +mais celui de la réalité. + +Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente +opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments +de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre +l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la +lui racontait. + +Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en +briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle +cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était +l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq +ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine +avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la +contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la +ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt +millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les +enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, +chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont +souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les +plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés +avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien +du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés +avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades +rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du +travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se +tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille +fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les +prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin +de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, +électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet. + +Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des +puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui +hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin +de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par +l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville +morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, +tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait +entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris. + +Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le +même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum +en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés +autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte +rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés +dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le +cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans +l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, +avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient +misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le +village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que +ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie. + +Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son +importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de +grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses +garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un +lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran +avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait +quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père, +enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et +dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le +caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, +qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la _Fée des +tourbières_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et +dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus +la veille. + +Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle +n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle +qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée, +avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si +bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de +béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps. + +Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner +aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de +ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le +coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir +pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile +qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était +un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle +avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle +devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps +à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit +sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la +misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et +pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux? + +Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de +conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, +dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait +commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une +telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, +qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- +dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à +Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais +elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence, +ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, +n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, +sans conseils. + +Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent +dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans +pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait +dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir +magique de la sauver: + +«Maman, chère maman!» + +De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle +s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir? +eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas +répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois... oui, +je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, +et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien +des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants? + +Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en +sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance, +s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air +calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues +mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois +heureuse.» + +Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle, +en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien? + +Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander +de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel +que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait +lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus +qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes +mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien +qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur +mystérieux langage. + +Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur +cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à +l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe +de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles +blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, +et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, +qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir. + +Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement +grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle +commença à effeuiller une corolle: + +«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je +réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.» + +Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât +plus que quelques pétales. + +Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eût dit +la réponse; mais vivement, quoique son coeur fût terriblement +serré, elle les effeuilla: + +«Je réussirai... un peu... beaucoup... tout à fait.» + +En même temps un souffle tiède lui passa dans les cheveux et sur +les lèvres: la réponse de sa mère, dans un baiser, le plus tendre +qu'elle lui eût donné. + + +XIV + +Enfin elle se décida à quitter sa place; la nuit tombait, et déjà +dans l'étroite vallée, comme plus loin dans celle de la Somme, +montaient des vapeurs blanches qui flottaient, légères, autour des +cimes confuses des grands arbres; des petites lumières piquaient +çà et là l'obscurité, s'allumant derrière les vitres des maisons, +et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, mêlées à +des bribes de chansons. + +Elle était assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder +dans un bois ou sur la grand'route; mais à quoi bon! Elle +possédait maintenant ce qui lui avait si misérablement manqué; un +toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain +tôt pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure. + +Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les +chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins +de buveurs attablés que lorsqu'elle était arrivée, et d'où +s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de café, d'alcool +chauffé et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eût été +un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succédaient, sans +interruption, porte à porte quelquefois, si bien que sur trois +maisons il y en avait au moins une qu'occupait un débit de +boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les +pays, elle avait passé devant bien des assemblées de buveurs, mais +nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et +criardes, comme celui qui sortait confusément de ces salles +basses. + +En arrivant à la cour de mère Françoise, elle aperçut, à la table +où elle l'avait déjà vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle +entourée d'un morceau de journal pour protéger, sa flamme, posée +devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit +et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parût en prendre souci, +absorbé dans sa lecture. + +Cependant quand elle passa près de lui il leva la tête et la +reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit: + +«_A good night's rest to you._» + +À quoi elle répondit: + +«_Good evening, sir._» + +«Où avez-vous été? continua-t-il en anglais. + +-- Me promener dans les bois, répondit-elle en se servant de la +même langue + +-- Toute seule? + +-- Toute seule, je ne connais personne à Maraucourt. + +-- Alors pourquoi n'êtes-vous pas restée à lire? Il n'y a rien de +meilleur, le dimanche, que la lecture. + +-- Je n'ai pas de livres. + +-- Êtes-vous catholique? + +-- Oui, monsieur. + +-- Je vous en prêterai tout de même quelques-uns: _farewell_. + +-- _Good-bye, sir._» + +Sur le seuil de la maison, Rosalie était assise, adossée au +chambranle, se reposant à respirer le frais. + +«Voulez-vous vous coucher? dit-elle. + +--Je voudrais bien. + +-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec +mère Françoise; entrons dans le débit.» + +L'affaire, ayant été arrangée entre la grand'mère et sa petite- +fille, fut vivement réglée par le payement des vingt-huit sous que +Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'éclairage +pendant la semaine. + +«Pour lors, vous voulez vous établir dans notre pays, ma petite? +dit mère Françoise d'un air placide et bienveillant. + +-- Si c'est possible. + +-- Ça sera possible si vous voulez travailler. + +-- Je ne demande que cela. + +-- Eh bien, ça ira; vous ne resterez pas toujours à cinquante +centimes, vous arriverez à un franc, même à deux; si, plus tard, +vous épousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ça vous fera cent +sous par jour; avec ça on est riche... quand on ne boit pas, +seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran +ait donné du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais +la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent à +manger.» + +Pendant que la vieille nourrice débitait cette leçon avec +l'importance et l'autorité d'une femme habituée à ce qu'on +respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une +armoire et Perrine qui, tout en écoutant, la suivait de l'oeil, +remarquait que les draps qu'on lui préparait étaient un grosse +toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne +couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer +heureuse d'avoir ceux-là, si durs qu'ils fussent. Déshabillée! La +Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la dépense +d'un lit, n'avait même pas eu l'idée de lui offrir ce plaisir, et, +longtemps avant leur arrivée en France, les draps de la roulotte, +excepté ceux qui servaient à la mère, avaient été vendus ou s'en +étaient allés en lambeaux. + +Elle prit la moitié du paquet, et, suivant Rosalie, elles +traversèrent la cour où une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes, +enfants étaient assis sur des billots de bois, des blocs de +pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant. +Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui +n'était pas grande? + +La vue de son grenier, quand Rosalie eut allumé une petite +chandelle placée derrière un treillis en fil de fer, répondit à +cette question. Dans un espace de six mètres de long sur un peu +plus de trois de large, six lits étaient alignés le long des +cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait à +peine un mètre. Six personnes devaient donc passer la nuit là où +il y avait à peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite +fenêtre fût ouverte dans le mur opposé à l'entrée, respirait-on +dès la porte une odeur âcre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais +elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en +riant: + +«Ça vous paraît peut-être un peu petiot?» + +Elle se contenta de répondre: + +«Un peu. + +-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous. + +-- Bien sûr.» + +Après tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop +petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporté +l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien +celle-là sans doute. + +«V'là votre lit», dit Rosalie en lui désignant celui qui était +placé devant la fenêtre. + +Ce qu'elle appelait un lit était une paillasse posée sur quatre +pieds réunis par deux planches et des traverses; un sac tenait +lieu d'oreiller, + +«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait +pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce +n'est pas à faire, quoiqu'on raconte que dans les hôtels, les +vrais, on ne se gêne pas.» + +S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on +n'y voyait pas une seule chaise. + +«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette +interrogation de Perrine, c'est très commode pour accrocher les +vêtements.» + +Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans +lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, +mais, comme ce n'était pas le cas de Perrine, le clou planté aux +pieds de son lit lui suffisait de reste. + +«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause +dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire +attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les +autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être +embauchée. Bonsoir. + +-- Bonsoir, et merci. + +-- Pour vous servir.» + +Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d'être seule et de +n'avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se +mettant entre ses draps, elle n'éprouva pas la sensation de bien- +être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés +avec des copeaux, ils n'eussent pas été plus raides, mais cela +était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois +qu'elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s'y était +habituée. + +La porte ne tarda pas à s'ouvrir et une jeune fille d'une +quinzaine d'années étant entrée dans la chambre commença à se +déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine, +mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut +longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements +des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux +du travail. + +Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce +fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps, +chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits +elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui +s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des +mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se +tournaient contre la propriétaire du grenier. + +«Queu taudis! + +-- El'mettra bentôt d'autres lits au mitan. + +-- Por sûr, j'ne resterai point là d'ans. + +_ Où qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?» + +Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les +deux premières arrivées se furent couchées, un peu d'ordre +s'établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul +excepté. + +Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement +elles tournèrent; après s'être dit ce qu'il y avait eu +d'intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du +lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux +querelles de chacune, aux potins de l'usine entière, avec un mot +de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les «jeunes», +le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on +désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases +la façon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas. + +Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions +l'étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle +importance pouvaient être pour elle les renseignements qu'elle +entendait; et d'autre part elle était gênée, comme honteuse +d'écouter ces propos. + +Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou +si personnels qu'il fallait connaître ceux à qui ils +s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans +deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec +Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous +autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des +précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de +lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à +peu près: + +«N'empêche que ce soit ein ben brav' homme! + +-- Et juste donc! + +-- Oh! pour ça!» + +Mais tout de suite une autre ajoutait: + +«N'empêche aussi...» + +Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté +et cette justice. + +«S'il ne fallait point gagner son pain!» + +Peu à peu les langues se ralentirent. + +«Si on dormait, dit une voix alanguie. + +-- Qui t'en empêche? + +-- La Noyelle n'est pas rentrée. + +-- Je viens de la voir. + +-- Ça y est-il? + +-- En plein. + +-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier? + +-- Ça je ne sais pas. + +-- Si on fermait la porte à la cheville? + +-- Et le tapage qu'elle ferait. + +-- Ça va recommencer comme l'autre dimanche. + +-- Peut-être pire encore.» + +À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans +l'escalier. + +«La voila.» + +Mais les pas s'arrêtèrent et il y eut une chute suivie de +gémissements. + +«Elle est tombée. + +---Si elle pouvait ne pas se relever. + +-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici. + +-- Et nous dormirions mieux.» + +Les gémissements continuaient mêlés d'appels. + +«Viens donc, Laïde: un p'tit coup de main, m'n'éfant. + +-- Plus souvent que je vas y aller. + +-- Ohé! Laïde, Laïde!» + +Mais Laïde n'ayant pas bougé, au bout d'un certain temps les +appels cessèrent. + +«Elle s'endort. + +-- Quelle chance.» + +Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à +nouveau de monter l'escalier, et elle criait: + +«Laïde, viens me donner la main, m'n'éfant, Laïde, Laïde.» + +Elle n'avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours +du bas de l'escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si +bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes: + +«Ma p'tite Laïde, ma p'tite Laïde, p'tite, p'tite; l'escalier +s'enfonce, oh! la! la!» + +Un éclat de rire courut de lit en lit. + +«C'est-y que t'es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas +aller te qu'ri. + +-- Nous v'là tranquilles, dit une voix. + +-- Mais non, elle va chercher Laïde qu'elle ne trouvera pas, et +quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera. + +-- On ne dormira donc jamais! + +-- Va lui donner la main, Laïde. + +-- Vas-y, té. + +-- C'est té qu'é veut.» + +Laïde se décida, passa un jupon et descendit. + +«Oh! m'n'éfant, m'n'éfant», cria la voix émue de la Noyelle. + +Il semblait qu'elles n'avaient qu'à monter l'escalier qui ne +s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée: + +«Viens avec mé, je vas te payer un p'tiôt pot.» + +Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition. + +«Allons nous coucher, dit-elle. + +-- Non, viens avec mé, ma p'tite Laïde.» + +La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'était obstinée +dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même: + +«Un p'tiot pot. + +-- Ça ne finira jamais, dit une voix. + +-- J'voudrais pourtant dormir, mé. + +-- Faut s'lever demain. + +-- Et c'est comme ça tous les dimanches.» + +Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la +tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en +plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du +temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette +chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l'odeur nauséeuse +qui commençait à la suffoquer d'une façon si gênante qu'elle se +demandait comment elle pourrait la supporter après quelques +heures. + +Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix +de la Noyelle qui répétait: «Un p'tiot pot», à laquelle celle de +Laïde répondait: + +«Demain». + +«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera +jusqu'à demain.» + +En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se +produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas +lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- +chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée. + +À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des +exclamations désespérées: + +«Qu'est-ce que je vous ai fait?» + +Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais +pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en +gémissant. + +«Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- +t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire +avec mé? Laïde, j'ai sef.» + +Plus elle se plaignait, plus l'exaspération contre elle montait +dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché. + +Mais elle continuait toujours: + +«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t'es rabattu.» + +Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son +oreille, elle passa à d'autres qui n'avaient pas plus de sens. + +«Le café, à la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va +donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! +vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça +donne la jaunisse; faut aller à l'hospice; voyez la directrice; +mangez de la réglisse; mon père en vendait et m'en régalait, aussi +ça m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!» + +De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si +le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle +repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient +commencé à s'endormir se réveillaient en sursaut en poussant des +cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient +pas taire: + +«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c'est assez. + +-- Vous avez eu une belle idée de la monter! + +-- C'est té qu'as voulu. + +-- Si on la redescendait? + +-- On ne dormira jamais;» + +C'était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'était +vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la +Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas à +Maraucourt d'autres logements où l'on pouvait dormir +tranquillement? + +Il n'y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette +chambrée, l'air aussi qu'on y respirait commençait à n'être plus +supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de +mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait. + +À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, +elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus +qu'un ronflement qui sortit de sa bouche. + +Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la +chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle était oppressée, des +coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de +la tête aux pieds. + +Il n'y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait +parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambrée +n'étouffaient pas comme elle, c'est qu'elles étaient habituées à +vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait +ordinairement en plein champ. + +Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'étaient bien habituées à +cette atmosphère, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: +sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si +elle n'était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi +dure que la leur pouvait l'être; même pour les plus misérables, et +dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportât +pas ce qu'elles supportaient. + +Il n'y avait donc qu'à ne pas respirer, qu'à ne pas sentir, alors +viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort +l'odorat ne fonctionne plus. + +Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on +veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut +bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration +d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les +poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter +plusieurs fois cette aspiration. + +Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, +elle étouffait; si elle respirait, elle était malade. + +Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait +une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était +posée. + +Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit +et, crevé, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il +à ce qu'elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère +viciée, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, à +condition de n'éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer +ce papier. + +Mais elle n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité qui +laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu'il +n'était pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec précaution en +détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, +elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la +prit. + + +XV + +Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si +pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs +chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid; +c'était le jour qui pointait + +Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de +la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air +pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en +s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur +asphyxiante. + +Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que +coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées. + +Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna +maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour +que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des +vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne +s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas +que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses. + +Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses +vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses +souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, +dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une +clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva +sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors +elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant +chaussée, descendit. + +Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait +respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait +la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, +secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du +voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui +répondirent furieux. + +Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre +laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui +plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans +doute, -- un droit payé de son argent. + +Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle +sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au +hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. +L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de +sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le +faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce +moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était +l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait +qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers. + +Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant +de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce +moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où +elle pourrait attendre. + +De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour +d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des +formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était. + +Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et +paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres +étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes +grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la +tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose +comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, +semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les +files s'enchevêtraient en lignes confuses? + +Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas +bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le +bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau +boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle +cherchait. + +Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de +l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en +roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent +l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui +vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait +bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait +dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer +à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des +branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient +comme une vraie pluie. + +Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une +oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à +l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne +conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout +petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, +et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un +tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez +étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait +glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit +et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier +qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît. + +L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit +d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre +faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, +mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi +pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche +de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait +de chaise. + +Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait +de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air, +tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux +du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de +Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses +camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours +persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur. + +Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la +moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle +ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle +se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de +s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant +l'entrée aux ateliers. + +Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à +l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; +au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur +l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait +entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de +cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la +tourbière. + +Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour +de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules +voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux +piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, +sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun +cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée +de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des +appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient +pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils +s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à +leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair +l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle +comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser +l'étang. + +Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, +aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa +fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette +fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez +féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte +n'était point une petite arche de Noé. + +À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire +qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause +apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le +soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de +briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette +ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de +s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était +produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, +et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux +étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des +ouvriers. + +Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps +qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. +Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le +billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui +sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle +jeta les yeux sur son titre: c'était le _Journal d'Amiens_ du 25 +février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la +place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait +s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que +depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne +n'avait passé sa porte. + + +XVI + +Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un +gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de +l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à +des distances plus ou moins éloignées, par des coups également +rythmés. + +Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui +partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages, +Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines +Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on +était prêt pour le travail. + +Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant +dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les +seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au +chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans +les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne +ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il +n'était pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par +conséquent, elle n'avait pas à se presser. + +Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent +aussitôt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les +précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette +tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout +sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait une +fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se +dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les +autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand +nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes +débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir +qu'ils grossissaient sans le ralentir. + +Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en +compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit: + +«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise. + +-- Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu. + +-- Ah! bon. Je vous ai cherchée. + +-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je +suis matineuse.» + +On arrivait à l'entrée des ateliers, et le flot s'engouffrait dans +l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait à une +certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son +veston, le chapeau de paille rejeté en arrière, mais la tête un +peu penchée en avant, le regard attentif, de façon que personne ne +défilât devant lui sans qu'il le vît. + +«Le Mince», dit Rosalie d'une voix sifflée. + +Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fût +jeté, elle avait deviné dans cet homme le directeur Talouel. + +«Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine. + +-- Bien sûr.» + +Pour elle, le moment était décisif, mais elle se raidit contre son +émotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait +tout le monde? + +Quand elles arrivèrent devant lui, Rosalie dit à Perrine de la +suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraître +intimidée: + +«M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait +travailler.» + +Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade: + +«Dans un moment nous verrons», répondit-il. + +Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se plaça à +l'écart avec Perrine. + +À ce moment un brouhaha se produisit à la grille et les ouvriers +s'écartèrent avec empressement, laissant le passage libre au +phaéton de M. Vulfran, conduit par le même jeune homme que la +veille: bien que tout le monde sût qu'il ne pouvait pas voir, +toutes les têtes d'hommes se découvrirent devant, lui, tandis que +les femmes saluaient d'une courte révérence. + +«Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier», dit Rosalie. + +Le directeur fit quelques pas pressés au-devant du phaéton: + +«Monsieur Vulfran, je vous présente mon respect, dit-il le chapeau +à la main. + +-- Bonjour, Talouel.» + +Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, +quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement +passer les employés qu'elle connaissait déjà: Fabry l'ingénieur, +Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma. + +Cependant la cohue s'était éclaircie, et maintenant ceux qui +arrivaient couraient, car l'heure allait sonner. + +«Je crois bien que les jeunes vont être en retard», dit Rosalie à +mi-voix. + +L'horloge sonna, il y eut une dernière poussée, puis quelques +retardataires parurent à la queue leu leu, essoufflés, et la rue +se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les +mains dans les poches, il continua à regarder au loin, la tête +haute. + +Quelques minutes s'écoulèrent, puis apparut un grand jeune homme +qui n'était pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus +monsieur même par ses manières et sa tenue soignée que l'ingénieur +et les employés; tout en marchant à pas hâtés il nouait sa +cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire évidemment. + +Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ôta son chapeau +comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que +les deux saluts ne se ressemblaient en rien. + +«Monsieur Théodore, je vous, présente mon respect», dit Talouel. + +Mais bien que cette phrase fût formée des mêmes mots que celle +qu'il avait adressée à M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la +même chose, cela était évident aussi. + +«Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrivé? + +-- Mon Dieu oui, monsieur Théodore, il y a bien cinq minutes. + +-- Ah! + +-- Vous n'êtes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui +est en retard, bien que comme vous il n'ait pas été à Paris; mais +je l'aperçois là-bas.» + +Tandis que Théodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir +avançait rapidement. + +Celui-là ne ressemblait en rien à son cousin, pas plus dans sa +personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa +devant le directeur, cette raideur se précisa dans la courte +inclinaison de tête qu'il lui adressa sans un seul mot. + +Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui +présenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut +disparu qu'il se tourna vers Rosalie: + +«Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade? + +Perrine répondit elle-même à cette question: + +«Je n'ai pas encore travaillé dans les usines», dit-elle d'une +voix qu'elle s'efforça d'affermir. + +Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant à +Rosalie: + +«Dis de ma part à Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste! +plus vite que ça. + +-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?» demanda Perrine en +suivant Rosalie à travers les vastes cours qui séparaient les +ateliers les uns des autres. Serait-elle en état d'accomplir ce +travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un +apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui +l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait +admise dans l'usine, elle sentait qu'il dépendait d'elle de s'y +maintenir. + +«N'ayez donc pas peur, répondit Rosalie qui avait compris son +émotion; rien n'est plus facile.» + +Perrine devina le sens de ces paroles plutôt qu'elle ne les +entendit; car, depuis quelques, instants déjà, les machines, les +métiers s'étaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y +était entrée, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel +se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux +ateliers, les métiers à tisser battaient, les navettes couraient, +les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres +de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient +le vertige des oreilles à celui des yeux. + +«Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends +pas. + +-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce +n'est pas difficile; il n'y a qu'à charger les cannettes sur les +wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet? + +-- Un petit wagon, je pense. + +-- Justement, et quand le wagonet est plein, à le pousser jusqu'au +tissage où on le décharge; un bon coup au départ, et ça roule tout +seul. + +-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste? + +-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je +vous ai dit hier que les cannetières étaient des machines à +préparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que +c'est. + +-- Pas trop.» + +Rosalie la regarda, se demandant évidemment si elle était stupide; +puis-elle continua: + +«Enfin, c'est des broches enfoncées dans des godets, sur +lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les +retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un +petit chemin de fer, et on les mène aux ateliers de tissage; ça +fait une promenade; j'ai commencé par là, maintenant je suis aux +cannettes.» + +Elles avaient traversé un dédale de cours, sans que Perrine, +attentive à ces paroles, pour elles si pleines d'intérêt, put +arrêter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand +Rosalie lui désigna de la main une ligne de bâtiments neufs, à un +étage, sans fenêtres, mais éclairés à l'exposition du nord par des +châssis vitrés qui formaient la moitié du toit. + +«C'est là», dit-elle. + +Et aussitôt ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans +une longue salle, où la valse vertigineuse de milliers de broches +en mouvement produisait un vacarme assourdissant. + +Cependant, malgré le tapage, elles entendirent une voix d'homme +qui criait: + +«Te voilà, rôdeuse! + +-- Qui, rôdeuse? qui rôdeuse? s'écria Rosalie, ce n'est pas moi, +entendez-vous, père la Quille? + +-- D'où viens-tu? + +-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour +que vous la mettiez aux wagonets,» + +Celui qui leur avait adressé cet aimable salut était un vieil +ouvrier à jambe de bois, estropié une dizaine d'années auparavant +dans l'usine, d'où son nom de la Quille. Pour ses invalides, on +l'avait mis surveillant aux cannetières, et il faisait marcher les +enfants placés sous ses ordres, rondement, rudement, toujours +grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces +machines est assez pénible, demandant autant d'attention de l'oeil +que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les +remplacer par d'autres vides, rattacher les fils cassés, et il +était convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas +continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du +pilon de sa jambe de bois appliqué sur le plancher, il verrait ses +broches arrêtées, ce qui pour lui était intolérable. Mais comme, +au fond, il était bon homme, on ne l'écoutait guère, et, +d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage +des machines. + +«Avec tout ça, tes broches sont arrêtées! cria-t-il à Rosalie en +la menaçant du poing. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Mets-toi au travail pus vite que ça.» + +Puis, s'adressant à Perrine: + +«Comment t'appelles-tu?» + +Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle +aurait dû prévoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posée, +la surprit, et elle resta interloquée. + +Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il +cria en frappant un coup de pilon sur le plancher: + +«Je te demande ton nom.» + +Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui +qu'elle avait déjà donné: + +«Aurélie, dit-elle. + +-- Aurélie qui? + +-- C'est tout. + +-- Bon; viens avec moi.» + +Il la conduisit devant un wagonet garé dans un coin, et lui répéta +les explications de Rosalie, s'arrêtant à chaque mot pour crier: + +«Comprends-tu?» + +À quoi elle répondait d'un signe de tête affirmatif. + +Et de fait son travail était si simple qu'il eût fallu qu'elle fût +stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y +apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le père la +Quille, jusqu'à la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois +après elle, et encore plutôt pour l'avertir que pour la gronder: + +«Ne t'amuse pas en chemin.» + +S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son +wagonet d'un bon pas régulier, sans s'arrêter, pouvait-elle +regarder ce qui se passait dans les différents quartiers qu'elle +traversait, et voir ce qui lui avait échappé pendant qu'elle +écoutait les explications de Rosalie? Un coup d'épaule pour mettre +son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se +présentait un encombrement, et c'était tout; ses yeux, comme ses +idées, avaient pleine liberté de courir comme elle voulait. + +À la sortie, tandis que chacun se hâtait pour rentrer chez soi, +elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de +pain qu'elle mangea en flânant par les rues, et en humant la bonne +odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles +elle passait, lentement quand c'était une soupe qu'elle aimait, +plus vite quand c'en était une qui la laissait indifférente. Pour +sa faim, une demi-livre de pain était mince, aussi disparut-elle +vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle était habituée à +imposer silence à son appétit, elle ne s'en portait pas plus mal: +il n'y a que les gens habitués à trop manger qui s'imaginent qu'on +ne peut pas rester sur sa faim; de même, il n'y a que ceux qui ont +toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire à sa +soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire rivière. + + +XVII + +Bien avant l'heure de la rentrée aux ateliers, elle se trouva à la +grille des shèdes, et à l'ombre d'un pilier, assise sur une borne, +elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garçons et des +filles de son âge arrivés comme elle en avance, jouer à courir ou +à sauter, mais sans oser se mêler à leurs jeux, malgré l'envie +qu'elle en avait. + +Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, +activé comme dans la matinée par les cris et les coups de pilon de +la Quille, mais mieux justifiés que dans la matinée, car à la +longue la fatigue, à mesure que la journée avançait, se faisait +plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et +décharger le wagonet, lui donner un coup d'épaule pour le +démarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arrêter, +qui n'était qu'un jeu en commençant, répété, continué sans +relâche, devenait un travail, et avec les heures, les dernières +surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, même dans +ses plus dures journées de marche, avait pesé sur elle. + +«Ne lambine donc pas comme ça!» criait la Quille. + +Secouée par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle +allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour +ralentir aussitôt qu'elle se voyait hors de sa portée. Et +maintenant tout à sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait +plus de curiosité et d'attention que pour compter les sonneries de +l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la +journée finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout. + +Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se dépitait +de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les +autres qui n'étant ni plus âgées, ni plus fortes qu'elle, +s'acquittaient de leur travail sans paraître en souffrir; et +cependant elle se rendait bien compte que ce travail était plus +dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de +dépense d'agilité. Que fût-elle devenue si, au lieu de la mettre +aux wagonets, on l'avait tout de suite employée aux cannettes? +Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'était l'habitude qui +lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonté, de la +persévérance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme +pour tout, il n'y avait qu'à vouloir, et elle voulait, elle +voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout à fait ce premier jour, et +le second serait moins pénible, moins le troisième que le second. + +Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et +aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilité +qu'elle leur enviait, lorsque tout à coup elle vit Rosalie, qui +rattachait un fil, tomber à côté de sa voisine: un grand cri +éclata, en même temps tout s'arrêta; et au tapage des machines, +aux ronflements, aux vibrations, aux trépidations du sol, des murs +et du vitrage succéda un silence de mort, coupé d'une plainte +enfantine: + +«Oh! la! la! + +Garçons, filles, tout le monde s'était précipité; elle fit comme +les autres, malgré les cris de la Quille qui hurlait: + +«Tonnerre! mes broches arrêtées!» + +Déjà Rosalie avait été relevée; on s'empressait autour d'elle, +l'étouffant. + +«Qu'est-ce qu'elle a?» + +Elle-même répondit: + +«La main écrasée,» + +Son visage était pâle, ses lèvres décolorées tremblaient, et des +gouttes de sang tombaient de sa main blessée sur le plancher. + +Mais, vérification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux +doigts blessés, et peut-être même un seul écrasé ou fortement +meurtri. + +Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, +entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie. + +«Allez-vous me fiche le camp? Vlà-t-il pas une affaire! + +-- C'était peut-être pas une affaire quand vous avez eu la quille +écrasée», murmura une voix. + +Il chercha qui avait osé lâcher cette réflexion irrespectueuse, +mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. +Alors il n'en cria que plus fort: + +«Fichez-moi le camp!» + +Lentement on se sépara, et Perrine comme les autres allait +retourner à son wagonet quand la Quille l'appela: + +«Hé», la nouvelle arrivée, viens ici, toi, plus vite que ça.» + +Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle était plus +coupable que toutes celles qui avaient abandonné leur travail; +mais il ne s'agissait pas de la punir. + +«Tu vas conduire cette bête-là chez le directeur, dit-il. + +-- Pourquoi que vous m'appelez bête? cria Rosalie, car déjà le +tapage des machines avait recommencé. + +-- Pour t'être fait prendre la patte, donc. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Bien sûr que c'est ta faute, maladroite, feignante...» + +Cependant il s'adoucit: «As-tu mal? + +-- Pas trop. + +-- Alors file.» + +Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessée, +la gauche, dans sa main droite. + +«Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine. + +-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher. + +-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas? + +-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre, +c'est plus tard. + +-- Comment cela vous est-il arrivé? + +-- Je n'y comprends rien; j'ai glissé. + +-- Vous êtes peut-être fatiguée, dit Perrine pensant à elle-même. + +-- C'est toujours quand on est fatigué qu'on s'estropie; le matin +on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira +tante Zénobie? + +-- Puisque ce n'est pas votre faute. + +-- Mère Françoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais +tante Zénobie dira que c'est pour ne pas travailler. + +-- Vous la laisserez dire. + +-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire.» + +Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arrêtaient +pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand +nombre l'écoutaient indifféremment, en gens qui sont habitués à +ces sortes de choses et se disent que ça a toujours été ainsi; on +est blessé comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a +pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se +fâchaient: + +«Quand ils nous auront tous estropiés! + +-- Aimes-tu mieux crever de faim?» + +Elles arrivèrent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre +de l'usine, englobé dans un grand bâtiment en briques vernissées +bleues et rases, où tous les autres bureaux étaient réunis; mais +tandis que ceux-là, même celui de M. Vulfran, n'avaient rien de +caractéristique, celui du directeur se signalait à l'attention par +une véranda vitrée à laquelle on arrivait par un perron à double +révolution. + +Quand elles entrèrent sous cette véranda, elles furent reçues par +Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine +sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la +tête. + +Il paraissait furieux: + +«Qu'est-ce qu'elle a encore celle-là?» cria-t-il. + +Rosalie montra sa main ensanglantée. + +«Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!» cria-t-il. + +Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la +véranda à grands pas; quand elle l'eut tortillé autour de sa main, +il revint se camper devant elle: + +«Vide la poche.» + +Elle regarda sans comprendre. + +«Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.» + +Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de +choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, +un dé, un morceau de jus de réglisse, trois sous et un petit +miroir en zinc. + +Il le saisit aussitôt: + +«J'en étais sur, s'écria-t-il, pendant que tu te regardais dans +ton miroir un fil aura cassé, ta cannette s'est arrêtée, tu as +voulu rattraper le temps perdu, et voila. + +-- Je me suis pas regardée dans ma glace, dit-elle. + +-- Vous êtes toutes les mêmes; avec ça que je ne vous connais pas. +Et maintenant qu'est-ce que tu as? + +-- Je ne sais pas; les doigts écrasés. + +-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? + +-- C'est le père la Quille qui m'envoie à vous.» + +Il s'était retourné vers Perrine. + +«Et toi, qu'est-ce que tu as? + +-- Moi, je n'ai rien, répondit-elle décontenancée par cette +dureté. + +-- Alors?... + +-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener à vous, acheva +Rosalie. + +-- Ah! il faut qu'on t'amène; eh bien alors qu'elle te conduise +chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquête, et si +tu as fauté, gare à toi!» + +Il parlait avec des éclats de voix qui faisaient résonner les +vitres de la véranda, et qui devaient s'entendre dans tous les +bureaux. + +Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui +marchait avec précaution en ne quittant pas de la main le mur du +vestibule: + +«Qu'est-ce qu'il y a, Talouel? + +-- Rien, monsieur, une fille des cannetières qui s'est fait +prendre la main. + +-- Où est-elle? + +-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui. + +-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Françoise? dit-il. + +-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie.» + +Et elle se mit à pleurer, car les paroles dures lui avaient +jusque-là serré le coeur et l'accès de compassion avec lequel ces +quelques mots lui étaient adressés le détendait. + +«Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille? + +-- En voulant rattacher un fil j'ai glissé, je ne sais comment, ma +main s'est trouvée prise, j'ai deux doigts écrasés... il me +semble. + +-- Tu souffres beaucoup? + +-- Pas trop. + +-- Alors pourquoi pleures-tu? + +-- Parce que vous ne me bousculez pas.» + +Talouel haussa les épaules. + +«Tu peux marcher? demanda M. Vulfran. + +-- Oh! oui, monsieur Vulfran. + +-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon.» + +Et s'adressant à Talouel: + +«Écrivez une fiche à M. Ruchon pour lui dire de passer tout de +suite chez Françoise; soulignez «tout de suite», ajoutez «blessure +urgente». + +Il revint à Rosalie: + +«Veux-tu quelqu'un pour te conduire? + +-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade. + +-- Va, ma fille; dis à ta grand'mère que tu seras payée.» + +C'était Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous +le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles +traversèrent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son +émotion: + +«II est bon M. Vulfran. + +-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas; +et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tête, + +-- Enfin il a été bon pour vous.» + +Rosalie se redressa: + +«Oh! moi, vous savez, je le fais penser à son fils; alors vous +comprenez, ma mère était la soeur de lait de M. Edmond. + +-- Il pense à son fils? + +-- Il ne pense qu'à ça.» + +On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir +teint de sang dont la main de Rosalie était enveloppée provoquant +la curiosité; quelques voix aussi les interrogeaient: + +«T'es blessée? + +-- Les doigts écrasés. + +-- Ah! malheur!» + +Il y avait autant de compassion que de colère dans ce cri, car +ceux qui le proféraient pensaient que ce qui venait d'arriver à +cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou à l'instant même +dans les leurs, mari, père, enfants: tout le monde à Maraucourt ne +vivait-il pas de l'usine? + +Malgré ces arrêts, elles approchaient de la maison de mère +Françoise, dont déjà la barrière grise se montrait au bout du +chemin. + +«Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie. + +-- Je veux bien. + +-- Ça retiendra peut-être tante Zénobie.» + +Mais la présence de Perrine ne retint pas du tout la terrible +tante qui, en voyant Rosalie arriver à une heure insolite, et en +apercevant sa main enveloppée, poussa les hauts cris: + +«Te v'là blessée, coquine! Je parie que tu l'as fait exprès. + +-- Je serai payée, répliqua Rosalie rageusement. + +-- Tu crois ça? + +-- M. Vulfran me l'a dit.» + +Mais cela ne calma pas tante Zénobie, qui continua de crier si +fort que mère Françoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil; +mais ce ne fut pas par des paroles de colère qu'elle accueillit sa +petite-fille: courant à elle, elle la prit dans ses bras: + +«Tu es blessée? s'écria-t-elle. + +-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien. + +-- Il faut aller chercher M. Ruchon. + +-- M. Vulfran l'a fait prévenir.» + +Perrine se disposait à les suivre dans la maison, mais tante +Zénobie se retournant sur elle l'arrêta: + +«Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner? + +-- Merci», cria Rosalie. + +Perrine n'avait plus qu'à retourner à l'atelier, ce qu'elle fit; +mais au moment où elle allait arriver à la grille des shèdes, un +long coup de sifflet annonça la sortie. + + +XVIII + +Dix fois, vingt fois pendant la journée, elle s'était demandé +comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambrée où elle +avait failli étouffer, où elle avait peu dormi. + +Certainement elle y étoufferait tout autant la nuit suivante et +elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans +un bon repos à réparer l'épuisement de la fatigue du jour, +qu'arriverait-il? + +C'était une question terrible dont elle pesait toutes les +conséquences; qu'elle n'eût pas la force de travailler, on la +renvoyait et c'en était fini de ses espérances; qu'elle devint +malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne à +qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, +c'était ce qui l'attendait, cela et rien autre chose. + +Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit +payé par elle; mais alors où en trouverait-elle un autre, et +surtout que dirait-elle à Rosalie pour expliquer d'une façon +acceptable que ce qui était bon pour les autres ne l'était pas +pour elle? Comment les autres, quand elles connaîtraient ses +dégoûts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas là une cause +d'animosité qui pouvait la contraindre à quitter l'usine? Ce +n'était pas seulement bonne ouvrière qu'elle devait être, c'était +encore ouvrière comme les autres ouvrières. + +Et la journée s'était écoulée sans qu'elle osât se résoudre à +prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la +situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit +pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se +passerait à la chambrée, qui y coucherait ou n'y coucherait point, +et par conséquent ses questions ne seraient pas à craindre. +D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambrée ne +savait qui avait été leur voisine pour une nuit, elles ne +s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait très +bien avoir pris un logement ailleurs. + +Cela établi, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'à +trouver où elle irait coucher si elle abandonnait la chambrée. +Mais elle n'avait pas à chercher. Combien souvent n'avait-elle pas +pensé à l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien +là pour dormir si c'était possible! rien à craindre de personne +puisqu'elle n'était fréquentée que pendant la saison de la chasse, +ainsi que le numéro du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur +la tête, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche +de fougères sèches; sans compter le plaisir d'habiter dans une +maison à soi, la réalité dans le rêve. + +Et voilà que ce qui semblait irréalisable devenait tout à coup +possible et facile. + +Elle n'eut pas une seconde d'hésitation, et après avoir été chez +le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu +de retourner chez mère Françoise, elle reprit le chemin qu'elle +avait parcouru le matin pour venir aux ateliers. + +Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de +Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme +elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le +sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui +dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait +l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'étang, en +face du soleil couchant, assurée que personne ne viendrait la +déranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement +agréable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait +fait pour son déjeuner. + +Elle était si ravie de cet arrangement qu'elle avait hâte de le +mettre à exécution; mais elle dut attendre assez longtemps, car +après un passant, il en arrivait un autre, et après celui-là +d'autres encore; alors l'idée lui vint de préparer son +emménagement dans l'aumuche, qui sans doute était propre et +confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques +soins. + +Le taillis où elle était assise se trouvait en grande partie formé +de maigres bouleaux sous lesquels avaient poussé des fougères; +qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle +pourrait balayer son appartement; qu'elle coupât une botte de +fougères sèches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et +chaud. + +Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernières heures de son +travail, avait si lourdement pesé sur elle, elle se mit tout de +suite à l'ouvrage: promptement le balai fut réuni, lié avec un +brin d'osier, emmanché d'un bâton; non moins vite la botte de +fougère fut coupée et serrée dans une hart de saule de façon à +pouvoir être facilement transportée dans l'aumuche. + +Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passé dans le +chemin, maintenant désert aussi loin qu'elle pouvait voir et +silencieux; le moment était donc venu de se rapprocher du sentier +de l'oseraie. Ayant chargé la botte de fougère sur son dos et pris +son balai à la main, elle descendit du taillis en courant, et en +courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut +qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougère +s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en +se baissant à quatre pattes. + +Arrivée dans l'îlot, elle commença par sortir ce qui se trouvait +dans l'aumuche, c'est-à-dire le billot et la fougère, puis elle se +mit à tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur +l'étang comme dans les roseaux, s'élevèrent des vols bruyants, des +piaillements, des cris de toutes les bêtes que ce remue-ménage +troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces +rives où depuis longtemps ils étaient maîtres. + +L'espace était si étroit qu'elle eut vite achevé son nettoyage, si +consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'à rentrer +le billot ainsi que la vieille fougère en la recouvrant de la +sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des +herbes fleuries au milieu desquelles elle avait poussé. + +Maintenant il était temps de souper et son estomac criait famine +presque aussi fort que sur la route d'Écouen à Chantilly. +Heureusement ces mauvais jours étaient passés, et établie dans +cette jolie petite île, son coucher assuré, n'ayant rien à +craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi +que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle +et douce soirée, elle ne devait se rappeler ses misères que pour +les comparer à l'heure présente et se fortifier dans l'espérance +du lendemain. + +Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits +morceaux de peur de l'émietter, elle ne faisait plus de bruit, la +population de l'étang, rassurée, revenait à son nid pour la nuit, +et à chaque instant c'étaient des vols qui rayaient l'or du +couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient +avec précaution des roseaux et nageaient doucement, le cou +allongé, la tête aux écoutes pour reconnaître la position. Et +comme leur réveil l'avait amusée le matin, leur coucher maintenant +la charmait. + +Quant elle eut achevé son pain, qui tourna court, bien qu'elle +fit, à mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus +petits, les eaux de l'étang, quelques instants auparavant +brillantes comme un miroir, étaient devenues sombres, et le ciel +avait éteint son éblouissant incendie; dans quelques minutes la +nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonné. + +Mais avant de fermer sa porte et de s'étendre sur son lit de +fougère, elle voulut prendre une dernière précaution, qui était +d'enlever le pont jeté sur le fossé. Assurément elle se croyait en +pleine sécurité dans l'aumuche; personne ne viendrait la déranger, +de cela elle était sûre; et, en tout cas, on ne pourrait pas en +approcher sans que les habitants de l'étang, qui avaient l'oreille +fine, lui donnassent l'éveil par leurs cris; mais enfin, tout cela +n'empêchait pas que l'enlèvement du pont, s'il était possible, ne +fût une bonne chose. + +Et puis il n'y avait pas que la question de sécurité dans cet +enlèvement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne +serait pas amusant de se dire qu'elle était sans aucune +communication avec la terre, dans une vraie île dont elle prenait +possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur +le toit comme cela se voit dans les récits de voyages, et de tirer +un coup de canon. + +Vivement elle se mit à l'ouvrage, et ayant avec son manche à balai +dégagé la terre qui à chaque bout entourait le tronc de saule +servant de pont, elle put le tirer sur son bord. + +Maintenant elle était; bien chez elle, maîtresse dans son royaume, +reine de son île qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les +grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde +d'embarras ou d'hésitation: que pouvait-elle trouver de mieux que +celui qui répondait à sa situation présente: + +-- _Good hope_. + +Il y avait bien déjà le cap de Bonne-Espérance; mais on ne peut +pas confondre un cap avec une île. + + +XIX + +C'est très amusant d'être, reine, surtout quand on n'a ni sujets, +ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose à faire +que de se promener de fêtes en fêtes à travers ses États. + +Et justement elle n'en était pas encore à l'heureuse période des +fêtes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, +la population volatile de l'étang la réveilla par son aubade, et +qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de +l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que +ce n'était plus à poings fermés qu'elle pouvait dormir, mais assez +légèrement au contraire, pour se réveiller lorsque le premier coup +de sifflet ferait entendre son appel. + +Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur, +c'est bien plutôt celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt +encore et donne ainsi la conscience de la rêverie qui se suit et +s'enchaîne; et sa rêverie n'avait rien que d'agréable et de riant: +en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle +ne s'en souvenait même plus; son lit était doux, chaud, parfumé; +l'air qu'elle respirait embaumait le foin fané; les oiseaux la +berçaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosée +condensée sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau +faisaient une musique cristalline. + +Quand le sifflet déchira le silence de la campagne, elle fut vite +sur ses pieds, et après une toilette soignée au bord de l'étang, +elle se prépara à partir. Mais sortir de son île en remettant le +pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarité, +présentait ce danger d'offrir le passage à ceux qui pourraient +vouloir entrer dans l'aumuche, si tant était que quelqu'un eût +avant l'hiver cette idée invraisemblable. Elle restait devant le +fossé, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand +elle aperçut une longue branche qui étayait l'aumuche du coté où +les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter +le fossé à la perche, ce qui pour elle, habituée à cet exercice +qu'elle avait pratiqué bien souvent, fut un jeu. Peut-être était- +ce là une façon peu noble de sortir de son royaume, mais comme +personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs +les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont +interdites aux vieilles. + +Après avoir caché sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la +retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et +arriva à l'usine une des premières. Alors, en attendant, elle vit +des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle +n'avait pas remarquée la veille. Que se passait-il donc? + +Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent: + +«Pove fille! + +-- On y a copé le dé. + +-- L'pétiot dé? + +-- L'pétiot. + +-- Et l'ote? + +-- On y a pas copé. + +-- All a criai? + +-- C'tait des beuglements à faire pleurer ceux qui l'y +entendaient.» + +Perrine n'avait pas besoin de demander à. qui on avait coupé le +doigt; et après le premier saisissement de la surprise, son coeur +se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, +mais celle qui l'avait accueillie à son arrivée, qui l'avait +guidée, l'avait traitée en camarade, c'était cette pauvre fille +qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester +estropiée. + +Elle réfléchissait désolée, quand, en levant les yeux +machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla +à lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre +compte de la liberté qu'elle prenait, dans son humble position, +d'adresser la parole à un personnage de cette importance, qui de +plus était Anglais. + +«Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous +demander, si vous le savez, comment va Rosalie?» + +Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui +répondre: + +«J'ai vu sa grand'mère, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien +dormi. + +-- Ah! monsieur, je vous remercie.» + +Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercié personne, ne +sentit pas tout ce qu'il y avait d'émotion et de cordiale +reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots. + +«Je suis bien aise», dit-il en continuant son chemin. + +Pendant toute la matinée elle ne pensa qu'à Rosalie, et elle put +d'autant plus librement suivre sa vision que déjà elle était faite +à son travail qui n'exigeait plus l'attention. + +À la sortie, elle courut à la maison de mère Françoise, mais comme +elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla +pas plus loin que le seuil de la porte. + +«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait +pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment +elle s'est fait estropier, l'imbécile!» + +La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de +revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux +reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte +de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce +jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de +suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits +qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les +multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le +soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de +l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle +l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle +rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer. + +Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une +importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture, +l'habillement. + +Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse +chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en +octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser. + +Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait +pas avec cette facilité. + +Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de +pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces +qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque +jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la +peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, +seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux +suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété, +continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas +plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle +trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce +n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle +le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était +rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle +pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain +un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à +attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même +n'étaient rien. + +Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses +parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir +au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques +journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus. + +Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la +semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était +pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de +l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour +conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés +depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait, +comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles +chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle +l'argent de cette dépense? + +La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se +fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des +difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution, +la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce +qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied +pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à +la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au +tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces +et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour +l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de +bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le +creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau? + +Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses +yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une +touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient +vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au +printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans +l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une +idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des +souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des +espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le +dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des +semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour +qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence? + +Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva +à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à +brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà +desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes. + +Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans +l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage. + +Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu +près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle +était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de +tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation +qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse +filasse. + +Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot +pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet +ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la +route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre +les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit +dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles +espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle +ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la +seconde, la troisième, la dixième. + +Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez +de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant +acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un +sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt +centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept +sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne +voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner +une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se +trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du +pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième +ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée +au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être +acceptée pour une semelle. + +Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la +volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement, +même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute +aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien. + +L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des +ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle +devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au +moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de +la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le +coutil appliqué à plat sur le billot. + +La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans +tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout, +et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de +belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas +retenait bien à la jambe. + +Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois +matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce +qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa +cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent +volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque +personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par +des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au- +devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un +endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les +atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni +armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à +son plafond par un brin d'osier. + + +XX + +Si elle était fière de ses chaussures, elle avait d'autre part +cependant des inquiétudes sur la façon dont elles allaient se +comporter en travaillant: la semelle ne s'élargirait-elle pas, le +coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune +forme? + +Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- +elle souvent à ses pieds. Tout d'abord elles avaient résisté; mais +cela continuerait-il?! + +Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses +camarades qui, ayant regardé les espadrilles, les trouva à son +goût et en fit compliment à Perrine. + +«Où qu'c'est que vo avez acheté ces chaussons? demanda-t-elle. + +-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles. + +-- C'est joli tout de même; ça coûte-t-y cher? + +-- Je les ai faites moi-même avec des roseaux tressés et quatre +sous de coutil. + +-- C'est joli.» + +Ce succès la décida à entreprendre un autre travail, beaucoup plus +délicat, auquel elle avait bien souvent pensé, mais en l'écartant +toujours, autant parce qu'il entraînait une trop grosse dépense +que parce qu'il se présentait entouré de difficultés de toutes +sortes. Ce travail, c'était de se tailler et de se coudre une +chemise pour remplacer la seule qu'elle possédât maintenant et +qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'ôter pour la laver. +Combien coûteraient deux mètres de calicot, qui lui étaient +nécessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle +lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y +avait là une série d'interrogations qui lui donnaient à réfléchir; +sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de +commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour +remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus +qu'elle était obligée de coucher avec. Le moment où ils +l'abandonneraient tout a fait n'était pas difficile à calculer. +Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain +quotidien, aussi bien que pour le succès de ses projets, il +fallait qu'elle continuât à être admise à l'usine. + +Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les +trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put +pas résister à la tentation de la chemise. Assurément le caraco et +la jupe n'avaient rien perdu de leur utilité à ses yeux; mais la +chemise aussi était indispensable, et, de plus, elle se présentait +avec tout un entourage d'autres considérations: habitudes de +propreté dans lesquelles elle avait été élevée, respect de soi- +même, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les +raccommoderait encore, et comme leur étoffe était de fabrication +solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles +reprises. + +Tous les jours, quand a l'heure du déjeuner elle allait de l'usine +à la maison de mère Françoise pour demander des nouvelles de +Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon +que c'était la grand'mère ou la tante qui lui répondaient, elle +s'arrêtait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une +petite boutique dont la montre se divisait en deux étalages, l'un +de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot, +d'indienne, de mercerie; se plaçant au milieu, elle avait l'air de +regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en réalité +elle admirait les étoffes. Comme elles étaient heureuses celles +qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se +faire couper autant de ces étoffes qu'elles voulaient! Pendant ses +longues stations, elle avait vu souvent des ouvrières de l'usine +entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets +soigneusement enveloppés de papier, qu'elles serraient sur leur +coeur, et elle s'était dit que ces joies n'étaient pas pour +elle... au moins présentement. + +Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, +puisque trois pièces blanches sonnaient dans sa main, et, très +émue, elle le franchit. + +«Vous désirez? mademoiselle», demanda une petite vieille d'une +voix polie, avec un sourire affable. + +Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parlé avec cette +douceur, elle s'affermit. + +«Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez +votre calicot... le moins cher? + +-- J'en ai à quarante centimes le mètre.» + +Perrine eut un soupir de soulagement. + +«Voulez-vous m'en couper deux mètres? + +-- C'est qu'il n'est pas fameux à l'user, tandis que celui à +soixante centimes... + +-- Celui à quarante centimes me suffit. + +-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'était pour vous +renseigner; je n'aime pas les reproches. + +-- Je ne vous en ferai pas, madame.» + +La marchande avait pris la pièce du calicot à quarante centimes, +et Perrine remarqua qu'il n'était ni blanc, ni lustré comme celui +qu'elle avait admiré dans la montre. + +«Et avec ça? demanda la marchande, quand elle eut déchiré le +calicot avec un claquement sec. + +-- Je voudrais du fil. + +-- En pelote, en écheveau, en bobine?... + +-- Le moins cher. + +-- Voilà une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- +huit sous.» + +À son tour, Perrine éprouva la joie de sortir de cette boutique en +serrant contre elle ses deux mètres de calicot enveloppés dans un +vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, dépensé +que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au +samedi suivant, c'est-à-dire qu'après avoir prélevé les vingt-huit +sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait +pour l'imprévu ou l'économie un capital de sept sous, n'ayant plus +de loyer à payer. + +Elle fit en courant le chemin qui la séparait de son île, où elle +arriva essoufflée, mais cela ne l'empêcha pas de se mettre tout de +suite à l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait à sa chemise +ayant été longuement débattue dans sa tête, elle n'avait pas à y +revenir: elle serait à coulisse; d'abord parce que c'était la plus +simple et la moins difficile à exécuter pour elle qui n'avait +jamais taillé des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce +qu'elle pourrait faire servir à la nouvelle le cordon de +l'ancienne. + +Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marchèrent à +souhait, sinon de façon à s'admirer dans son travail, au moins +assez bien pour ne pas le recommencer. Mais où les difficultés et +les responsabilités se présentèrent, ce fut au moment de tailler +les ouvertures pour la tête et les bras, ce qui, avec son couteau +et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce +ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua à entamer +l'étoffe. Enfin, elle en vint à bout, et le mardi matin elle put +s'en aller à l'atelier habillée d'une chemise gagnée par son +travail, taillée et cousue de ses mains. + +Ce jour-là, quand elle se présenta chez mère Françoise, ce fut +Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en écharpe. + +«Guérie! + +-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la +cour.» + +Tout à la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, +mais Rosalie ne répondait que d'une façon contrainte. + +Qu'avait-elle donc? + +À la fin elle lâcha une question qui éclaira Perrine: + +«Où donc logez-vous maintenant?» + +N'osant pas répondre, Perrine se jeta à côté: + +«C'était trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma +nourriture et mon entretien. + +-- Est-ce que vous avez trouvé à meilleur prix autre part? + +-- Je ne paye pas. + +-- Ah!» + +Elle resta un moment arrêtée, puis la curiosité l'emporta. + +«Chez qui?» + +Cette fois Perrine ne put pas se dérober à cette question directe: + +«Je vous dirai cela plus tard. + +-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant +vous verrez tante Zénobie dans la cour ou sur la porte il vaudra +mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutôt, à +cette heure-là elle est occupée.» + +Perrine rentra à l'atelier attristée de cet accueil; en quoi donc +était-elle coupable de ne pas pouvoir continuer à habiter la +chambrée de mère Françoise? + +Toute la journée elle resta sous cette impression, qui revint plus +forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant +rien à faire pour la première fois depuis huit jours. Alors, afin +de la secouer, elle eut l'idée de se promener dans les prairies +qui entouraient son île, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps +de faire. La soirée était d'une beauté radieuse, non pas +éblouissante comme elle se rappelait celles de ses années +d'enfance dans son pays natal, ni brûlante sous un ciel d'indigo, +mais tiède, et d'une clarté tamisée qui montrait les cimes des +arbres baignées dans une vapeur d'or pâle: les foins, qui +n'étaient pas encore mûrs, mais dont les plantes défleurissaient +déjà, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en +une senteur troublante. + +Sortie de son île, elle suivit la rive de l'entaille, marchant +dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printanière, +n'avaient été foulées par personne, et de temps en temps se +retournant, elle regardait à travers les roseaux de la berge son +aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches +des saules, que les bêtes sauvages ne devaient certainement pas +soupçonner qu'elle était un travail d'homme, derrière lequel +l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil. + +Au moment où, après un de ces arrêts qui l'avait fait descendre +dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, +un bruit se produisit à ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se +jeta à l'eau en se sauvant effrayée. Alors regardant d'où elle +était partie, elle aperçut un nid fait de brins d'herbe et de +plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec +de petites taches de couleur noisette: au lieu d'être posé sur la +terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle +l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et +remarqua qu'il était construit de façon à s'élever ou s'abaisser +selon la crue des eaux, et si bien entouré de roseaux que ni le +courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient +l'entraîner. + +De peur d'inquiéter la mère, elle alla se placer à une certaine +distance, et resta là immobile. Cachée dans les hautes herbes où +elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la +sarcelle reviendrait à son nid; mais comme celle-ci ne reparut +pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces +oeufs étaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, +et de nouveau au frôlement de sa jupe dans les herbes sèches elle +vit partir d'autres oiseaux effrayés, -- des poules d'eau si +légères dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles +flottantes des nénuphars sans les enfoncer; des raies au bec +rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux +qui, dérangés au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri +auquel ils doivent leur nom dans le pays «cra-cra». + +Allant ainsi à la découverte, elle ne tarda pas à arriver au bout +de son entaille, et reconnut qu'elle se réunissait à une autre +plus large et plus longue, mais par cela même beaucoup moins +boisée; aussi, après avoir suivi dans la prairie une de ses rives +pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y +fussent moins nombreux. + +C'était son étang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux +foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux +d'un tapis de verdure mouvante que ce monde ailé avait choisi +parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa sécurité; +et quand, une heure après, en revenant sur ses pas, elle le revit, +à demi noyé dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, +elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces bêtes +de le prendre, elle aussi, pour nid. + + +XXI + +Chez Perrine, c'était bien souvent les événements du jour écoulé +qui faisaient les rêves de sa nuit, de sorte que les derniers mois +de sa vie ayant été remplis par la tristesse, il en avait été de +ses rêves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur +avait commencé à la frapper, s'était-elle éveillée baignée de +sueur, étouffée par des cauchemars qui prolongeaient dans le +sommeil les misères de la réalité. À la vérité, après son arrivée +à Maraucourt, sous l'influence des pensées d'espoir qui +renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces +cauchemars moins fréquents étaient devenus moins douloureux, leur +poids avait pesé moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer +l'avaient serrée moins fort à la gorge. + +Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'était au lendemain qu'elle +pensait, à un lendemain assuré, ou bien à l'atelier, ou bien à son +île, ou bien encore à ce qu'elle avait entrepris ou voulait +entreprendre pour améliorer sa situation, ses espadrilles, sa +chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son rêve, comme s'il +obéissait à une suggestion mystérieuse, mettait en scène le sujet +qu'elle avait taché d'imposer à son esprit: tantôt un atelier dans +lequel la baguette d'une fée remplaçant le pilon de La Quille, +donnait le mouvement aux mécaniques, sans que les enfants qui les +conduisaient eussent aucune peine à prendre; tantôt un lendemain +radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait +surgir une nouvelle île d'une beauté surnaturelle avec des +paysages et des bêtes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que +dans les rêves; ou bien encore, plus terre à terre, son +imagination lui donnait à coudre des bottines merveilleuses qui +remplaçaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissées +par des génies dans des cavernes de diamants et de rubis, +lesquelles robes remplaceraient à un moment donné le caraco et la +jupe en indienne qu'elle se promettait. + +Sans doute ce moyen de suggestion n'était pas infaillible, et son +imagination inconsciente ne lui obéissait ni assez fidèlement, ni +assez régulièrement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, +que les pensées de sa nuit continueraient celles de sa journée, ou +celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin +cette continuation s'enchaînait quelquefois, et alors ces bonnes +nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique +qui la relevait. + +Ce soir-là quand elle s'endormit dans sa hutte close, la dernière +image qui passa devant ses yeux à demi noyés par le sommeil, aussi +bien que la dernière idée qui flotta dans sa pensée engourdie, +continuèrent son voyage d'exploration aux abords de son île. +Cependant ce ne fut pas précisément de ce voyage qu'elle rêva, +mais plutôt de festins: dans une cuisine haute et grande comme une +cathédrale, une armée de petits marmitons blancs, de tournure +diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier +infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et +qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs, +ceux-ci gros comme des melons, ceux-là à peine gros comme des +pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien +qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes +les manières connues, sans en oublier une seule: à la coque, au +fromage, au beurre noir, aux tomates, brouillés, pochés, à la +crème, au gratin, en omelettes variées, au jambon, au lard, aux +pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait +avec des lueurs d'éclairs; et à côté de ceux-là d'autres plus +importants, et qui incontestablement étaient des chefs, +mélangeaient d'autres oeufs à des pâtes pour en faire des +pâtisseries, des soufflés, des pièces montées. Et chaque fois +qu'elle se réveillait à moitié, elle se secouait pour chasser ce +rêve bête, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la +lâchaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que +quand le sifflet de l'usine la réveilla, elle en était encore à +suivre la préparation d'une crème au chocolat dont elle retrouva +le goût et le parfum sur ses lèvres. + +Et alors, quand la lucidité commença à se faire dans son esprit +qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappée dans son +voyage, ce n'était ni le charme, ni la beauté, ni la tranquillité +de son île, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient +dit à son estomac que depuis quinze jours bientôt, elle ne lui +donnait que du pain sec et de l'eau: et c'étaient ces oeufs qui +avaient guidé son rêve en lui montrant ces marmitons et toutes ces +cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet +estomac et il le disait à sa manière en provoquant ces visions, +qui en réalité n'étaient que des protestations. + +Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces +oeufs qui n'appartenaient à personne, puisque la sarcelle qui les +avait pondus était une bête sauvage? Assurément, n'ayant à sa +disposition ni casserole, ni poêle, ni ustensile d'aucune sorte, +elle ne pouvait se préparer aucun des plats qui venaient de +défiler devant ses yeux, tous plus alléchants, plus savants les +uns que les autres; mais c'est là le mérite des oeufs précisément +qu'ils n'ont pas besoin de préparations savantes: une allumette +pour mettre le feu à un petit tas de bois sec ramassé dans les +taillis, et sous la cendre il lui était facile de les faire cuire +comme elle voulait, à la coque ou durs, en attendant qu'elle pût +se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au +festin que son rêve avait inventé, ce serait un régal qui aurait +son prix. + +Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint à +l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractère d'une obsession +comme son rêve, il fut cependant assez pressant pour qu'à la +sortie elle se trouvât décidée à acheter une boîte d'allumettes et +un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant +pour revenir à son entaille. + +Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le +retrouver tout de suite, mais ce soir-là la mère ne l'occupait +pas; seulement elle y était venue à un moment quelconque de la +journée, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait +onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne +couvait pas encore. + +C'était là une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient +frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la +sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien. + +Autrefois Perrine n'eût pas eu de ces scrupules et elle eût vidé +complètement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle +avait éprouvés lui avaient mis au coeur une compassion attendrie +pour les chagrins des autres, de même que son affection pour +Palikare lui avait inspiré pour toutes les bêtes une sympathie +qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'était- +elle pas une camarade pour elle? Ou plutôt en continuant son jeu, +une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et +d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains +ménagements. + +Quand elle avait décidé cette chasse, elle avait en même temps +arrêté la manière de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas +dans l'aumuche, car le plus léger flocon de fumée qui s'en +échapperait pourrait donner l'éveil à ceux qui le verraient, mais +simplement dans une carrière du taillis où campaient les nomades +qui traversaient le village, et où par conséquent ni un feu, ni de +la fumée ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement +elle ramassa une brassée de bois mort et bientôt elle eut un +brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, +tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle +égrugeait une pincée de sel pour qu'il fondît mieux. À la vérité +il lui manquait un coquetier; mais c'est là un ustensile qui n'est +indispensable qu'à qui dispose du superflu. Un petit trou fait +dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientôt elle eut la +satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit à point; +à la première bouchée, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais +mangé d'aussi bon, et elle se dit qu'alors même que les marmitons +de son rêve existeraient réellement ils ne pourraient certainement +pas faire quelque chose qui approchât de cet oeuf de sarcelle à la +coque, cuit sous les cendres. + +Réduite la veille à son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle +pût y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-être, +ce souper aurait dû satisfaire son appétit et les tentations de +son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas +fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas +accommoder d'une autre façon ceux qui lui restaient, aussi bien +que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles +trouvailles. Bon, très bon l'oeuf à la coque; mais bonne aussi une +soupe chaude liée avec un jaune d'oeuf. Et cette idée de soupe lui +avait trotté par la tête avec le très vif regret d'être obligée de +renoncer à sa réalisation. Sans doute la confection de ses +espadrilles et de sa chemise lui avait inspiré une certaine +confiance, en lui démontrant ce qu'on peut obtenir avec de la +persévérance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'à croire +qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en +fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en métal +quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait là des +impossibilités contre lesquelles elle se casserait la tête; et, en +attendant qu'elle eût gagné l'argent nécessaire pour l'acquisition +de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se +contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les +maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait. + +C'était ce qu'elle se disait un matin en se rendant à son travail, +lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, à la porte d'une +maison d'où l'on avait déménagé la veille, elle vit un tas de +vieille paille jeté sur le bas côté du chemin avec des débris de +toutes sortes, et parmi ces débris elle aperçut des boites en fer- +blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de +légumes; il y en avait de différentes formes, grandes, petites, +hautes, plates. + +En recevant l'éclair que leur surface polie lui envoyait, elle +s'était arrêtée machinalement; mais elle n'eut pas une seconde +d'hésitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les +fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux; +pour que sa batterie de cuisine fût aussi complète qu'elle la +pouvait désirer, elle n'avait qu'à tirer parti de ces vieilles +boîtes. D'un saut elle traversa le chemin, et à la hâte fit choix +de quatre boîtes qu'elle emporta en courant pour aller les cacher +au pied d'une haie, sous un tas de feuilles sèches: au retour le +soir, elle les retrouverait là et alors, avec un peu d'industrie, +tous les menus qu'elle inventait pourraient être mis à exécution. + +Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute +la journée la préoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc +arrangé toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui +échapper au moment même où elle croyait pouvoir les réaliser. + +Heureusement aucun de ceux qui passèrent par là ne s'avisa de les +enlever, et quand la journée finie elle revint à la haie, après +avoir laissé passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, +elles étaient à la place même où elle les avait cachées. + +Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son île que de +la fumée, ce fut dans la carrière qu'elle s'établit, espérant +trouver là les outils qui lui étaient nécessaires, c'est-à-dire +des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer- +blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes +de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le +couperait. + +Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui +fallut pas moins de trois jours pour façonner une cuiller; encore +n'était-il pas du tout prouvé que si elle l'avait montrée à +quelqu'un, on eût deviné que c'était une cuiller; mais comme c'en +était une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et +d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas à +s'inquiéter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles +de table. + +Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il +ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille. + +Pour le beurre, il en était comme du pain et du sel; ne pouvant +pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de +lait, elle devait l'acheter. + +Mais pour l'oseille elle économiserait cette dépense, par une +recherche dans les prairies où non seulement elle trouverait de +l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout +en n'ayant ni la beauté, ni la grosseur des légumes cultivés, +seraient encore très bons pour elle. + +Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des légumes dont elle +pouvait composer le menu de son dîner, maintenant qu'elle s'était +fabriqué des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une +fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons +de l'étang, si elle était assez adroite pour les prendre. Que +fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers +qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait +achetée pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut +qu'à dépenser un sou pour des hameçons; et avec des crins de +cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent +suffisantes pour pêcher plusieurs sortes de poissons, sinon les +plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer +dédaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns +des petits, moins difficiles, et qui pour elle étaient d'une +grosseur bien suffisante. + + +TOME SECOND + + +XXII + +Très occupée par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses +soirées, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et +comme, par une de leurs camarades aux cannetières qui logeait chez +mère Françoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle +craignait d'être reçue par la terrible tante Zénobie, elle laissa +les jours s'ajouter aux jours; mais à la fin, un soir elle se +décida à ne pas rentrer tout de suite chez elle, où d'ailleurs +elle n'avait pas à faire son dîner, composé d'un poisson froid +pris et cuit la veille. + +Justement Rosalie était seule dans la cour, assise sous un +pommier; en apercevant Perrine elle vint à la barrière d'un air à +moitié fâché et à moitié content: + +«Je croyais que vous vouliez, ne plus venir? + +-- J'ai été occupée. + +-- À quoi donc?» + +Perrine ne pouvait pas ne pas répondre: elle, montra ses +espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionné sa +chemise. + +«Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre +maison? dit Rosalie étonnée. + +-- Il n'y a pas de gens qui puissent me prêter, des ciseaux dans +ma maison. + +-- Tout le monde a des ciseaux.» + +Perrine se demanda si elle devait continuer à garder le secret sur +son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que +par des réticences qui fâcheraient Rosalie, elle se décida à +parler. + +«Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant. + +-- Pas possible. + +-- C'est pourtant vrai, et voilà pourquoi, ne pouvant pas non plus +me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller +pour la manger, j'ai dû les fabriquer, et je vous assure que pour +la cuiller ç'a été plus difficile que pour les espadrilles. + +-- Vous voulez rire. + +-- Mais non, je vous assure.» + +Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans +l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, +ses chasses aux oeufs, ses pêches dans l'entaille, ses cuisines +dans la carrière. + +À chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme +si elle entendait une histoire tout à fait extraordinaire: + +«Ce que vous devez vous amuser! s'écria-t-elle quand Perrine +expliqua comment elle avait fait sa première soupe à l'oseille. + +-- Quand ça réussit, oui; mais quand ça ne marche pas! J'ai +travaillé trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver à +creuser la palette: j'ai gâché deux morceaux de fer-blanc; il ne +m'en restait plus qu'un seul; pensez à ce que je me suis donné de +coups de caillou sur les doigts. + +-- Je pense à votre soupe + +-- C'est vrai qu'elle était bonne... + +-- Je vous crois. + +-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de +chaud. + +-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la même chose: +est-ce drôle qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des +carottes, et des salsifis! + +-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des mâches, des panais, +des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes +bonnes à manger. + +-- Il faut savoir. + +-- Mon père m'avait appris à les connaître.» + +Rosalie garda le silence un moment d'un air réfléchi; à la fin +elle se décida: + +«Voulez-vous que j'aille vous voir? + +-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire à personne où je +demeure. + +-- Je vous le promets. + +-- Alors quand voulez-vous venir? + +-- J'irai dimanche chez une de mes tantes à Saint-Pipoy; en +revenant dans l'après-midi je peux m'arrêter.» + +À son tour Perrine eut un moment d'hésitation, puis d'un air +affable: + +«Faites mieux, dînez avec moi.» + +En vraie paysanne qu'elle était, Rosalie s'enferma dans des +réponses cérémonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il était +facile de voir qu'elle avait une envie très vive d'accepter. + +Perrine insista: + +«Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolée! + +-- C'est tout de même vrai. + +-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je +n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde. + +-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas? + +-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carrière; vous me +trouverez occupée à ma cuisine.» + +Perrine était sincère en disant qu'elle aurait plaisir à recevoir +Rosalie, et à l'avance elle s'en fit fête: une invitée à traiter, +un menu à composer, ses provisions à trouver, quelle affaire! et +son importance devint quelque chose de sensible pour elle-même: +qui lui eût dit quelques jours plus tôt qu'elle pourrait donner à +dîner à une amie? + +Ce qu'il y avait de grave, c'étaient la chasse et la pêche, car si +elle ne dénichait pas des oeufs, et ne pêchait pas du poisson, ce +dîner serait réduit à une soupe à l'oseille, ce qui serait +vraiment par trop maigre. Dès le vendredi elle employa sa soirée à +parcourir les entailles voisines, où elle eut la chance de +découvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des +poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle +n'avait pas le droit d'être trop difficile. D'ailleurs sa pêche +fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne +amorcée d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire à son +appétit et à celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus +un dessert, et ce fut un groseillier à maquereau poussé sous un +têtard de saule qui le lui fournit; peut-être les groseilles +n'étaient-elles pas parfaitement mûres, mais c'est une des +qualités de ce fruit de pouvoir se manger vert. + +Quand à la fin de l'après-midi du dimanche Rosalie arriva dans la +carrière, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la +soupe bouillait: + +«Je vous ai attendue pour mêler le jaune d'oeuf à la soupe, dit +Perrine, vous n'aurez qu'à tourner avec votre bonne main pendant +que je verserai doucement le bouillon; le pain est taillé.» + +Bien que Rosalie eût fait toilette pour ce dîner, elle ne craignit +pas de se prêter à ce travail qui était un jeu, et des plus +amusants pour elle encore. + +Bientôt la soupe fut achevée, et il n'y eut plus qu'à la porter +dans l'île, ce que fit Perrine. + +Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en écharpe, +elle avait rétabli la planche servant de pont: + +«Moi, c'est à la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela +n'eût pas été commode pour vous, à cause de votre main.» + +La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant aperçu dressées dans +les quatre coins des gerbes de fleurs variées, l'une de massettes, +l'autre de butomes rosés, celle-ci d'iris jaunes, celle-là +d'aconit aux clochettes bleues, et à terre le couvert mis, poussa +une exclamation qui paya Perrine de ses peines. + +«Que c'est joli!» + +Sur un lit de fougère fraîche deux grandes feuilles de patience se +faisaient vis-à-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de +berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la +perche était dressée entourée de cresson; c'était une feuille +aussi, mais plus petite, qui servait de salière, comme c'en était +une autre qui remplaçait le compotier pour les groseilles à +maquereau; entre chaque plat était piquée une fleur de nénuphar +qui sur cette fraîche verdure jetait sa blancheur éblouissante. + +«Si vous voulez vous asseoir», dit Perrine en lui tendant la main. + +Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le +dîner commença. + +«Comme j'aurais été fâchée de n'être pas venue, dit Rosalie, +parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon. + +-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue? + +-- Parce qu'on voulait m'envoyer à Picquigny pour M. Bendit qui +est malade. + +-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit? + +-- La fièvre typhoïde; il est très malade, à preuve que depuis +hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnaît plus personne; +c'est pour cela qu'hier justement j'ai été pour venir vous +chercher. + +-- Moi! Et pourquoi faire? + +-- Ah! voilà une idée que j'ai eue. + +-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prête: il a +été bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends +pas. + +-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je +vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employé +chargé de la correspondance étrangère, c'est lui qui traduit les +lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa +tête, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. +autre employé pour le remplacer; mais comme celui-là pourrait bien +garder la place quand M. Bendit sera guéri, s'il guérit, M. Fabry +et M. Mombleux ont proposé de se charger de son travail, afin +qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voilà qu'hier M. Fabry a +été envoyé en Écosse, et M. Mombleux est resté embarrassé, parce +que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les +traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passé plusieurs +années en Angleterre, quand il est tout seul, ça ne va plus aussi +bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut +deviner l'écriture. Il expliquait ça à table où je le servais, et +il disait qu'il avait peur d'être obligé de renoncer à remplacer +M. Bendit; alors j'ai eu idée de lui dire que vous parliez +l'anglais comme le français... + +-- Je parlais français avec mon père, anglais avec ma mère, et +quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous +employions tantôt une langue, tantôt l'autre, indifféremment, sans +y faire attention + +-- Pourtant je n'ai pas osé; mais maintenant, est-ce que je peux +lui dire cela? + +-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une +pauvre fille comme moi. + +-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il +s'agit de savoir si vous parlez l'anglais. + +-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre +chose. + +-- Pas avec M. Mombleux qui connaît les affaires. + +-- Peut-être. Alors, s'il en est ainsi, dites à M. Mombleux que je +serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour +M. Bendit. + +-- Je le lui dirai.» + +La perche, malgré sa grosseur, avait été dévorée, et le cresson +avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et +remplaça les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait été +servi par des feuilles de nénuphar en forme de coupe, veinées et +vernissées comme eût pu l'être le plus beau des émaux: puis elle +offrit ses groseilles à maquereau: + +«Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joué à la +poupée, quelques fruits de mon jardin. + +-- Où est-il, votre jardin? + +-- Sur notre tête: un groseillier a poussé dans les branches d'un +des saules qui sert de pilier à la maison. + +-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps +encore votre maison? + +-- Jusqu'à l'hiver, je pense. + +-- Jusqu'à l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; à ce +moment l'aumuche servira pour sûr. + +-- Ah! mon Dieu.» + +La journée qui avait si bien commencé finit sur cette terrible +menace, et cette nuit-là fut certainement la plus mauvaise que +Perrine eût passée dans son île depuis qu'elle l'occupait. + +Où irait-elle? + +Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine à réunir, +qu'en ferait-elle? + + +XXIII + +Si Rosalie n'avait parlé que de la prochaine ouverture de la +chasse au marais, Perrine serait restée sous le coup de ce danger +gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie +de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion à +cette impression. + +Oui, elle était charmante son île et ce serait un vrai désastre +que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se +rapprocherait pas, et même il semblait qu'elle ne se rapprocherait +jamais du but que sa mère lui avait fixé et qu'elle devait +poursuivre. Tandis que si une occasion se présentait pour elle +d'être utile à Bendit et à Mombleux, elle se créait ainsi des +relations qui lui entr'ouvriraient peut-être des portes par +lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'était là une +considération qui devait l'emporter sur toutes les autres, même +sur le chagrin d'être dépossédée de son royaume: ce n'était pas +pour jouer à ce jeu, si amusant qu'il fût, pour dénicher des nids, +pêcher des poissons, cueillir des fleurs, écouter le chant des +oiseaux, donner des dînettes, qu'elle avait supporté les fatigues +et les misères de son douloureux voyage. + +Le lundi, comme cela avait été convenu avec Rosalie, elle passa +devant la maison de mère Françoise à la sortie de midi, afin de se +mettre à la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin +d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de +lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions à +faire le matin; peut-être serait-ce pour le lendemain. + +Et Perrine rentrée à l'atelier avait repris son travail, quand, +quelques minutes après deux heures, La Quille la happa au passage: + +«Va vite au bureau. + +-- Pour quoi faire? + +-- Est-ce que ça me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, +vas-y.» + +Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il était inutile +de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce +qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas très bien +que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux à une traduction +difficile, on la fit venir dans le bureau où tout le monde +pourrait la voir et, par conséquent, apprendre qu'il avait besoin +d'elle. + +Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela: + +«Viens ici.» + +Elle monta vivement les marches du perron. + +«C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, réponds-moi sans +mentir. + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- Et le français? Tu n'as pas d'accent. + +-- Mon père était Français. + +-- Tu parles donc les deux langues? + +-- Oui, monsieur. + +-- Bon. Tu vas aller à Saint-Pipoy, où M. Vulfran a besoin de +toi.» + +En entendant ce nom, elle laissa paraître une surprise qui fâcha +le directeur. + +«Es-tu stupide?» + +Elle avait déjà eu le temps de se remettre et de trouver une +réponse pour expliquer sa surprise. + +«Je ne sais pas où est Saint-Pipoy, + +-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.» + +Et du haut du perron, il appela: + +«Guillaume!» + +La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangée, à l'ombre, le +long des bureaux, s'approcha: + +«Voilà la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire à +M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!» + +Déjà Perrine avait descendu le perron, et allait monter à côté de +Guillaume, mais il l'arrêta d'un signe de main: + +«Pas par là, dit-il, derrière.» + +En effet, un petit siège pour une seule personne se trouvait +derrière; elle y monta et la voiture partit grand train. + +Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir +l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine. + +«C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il. + +-- Oui. + +-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.» + +Elle s'enhardit à poser une question: + +«Comment cela? + +-- Parce qu'il est avec des mécaniciens anglais qui viennent +d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire +comprendre. Il a amené avec lui M. Mombleux, qui parle anglais à +ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des +mécaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le +patron est furieux; c'était à mourir de rire. À la fin, +M. Mombleux n'en pouvant plus, et espérant calmer le patron, a dit +qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelée Aurélie qui +parlait l'anglais, et le patron m'a envoyé vous chercher.» + +Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers +elle. + +«Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous +feriez peut-être mieux de descendre tout de suite.» + +Il prit un air gouailleur: + +«Faut-il arrêter? + +-- Vous pouvez continuer. + +-- Ce que j'en dis, c'est pour vous. + +-- Je vous remercie.» + +Cependant, malgré la fermeté de sa réponse elle n'était pas sans +éprouver une angoisse qui lui étreignait le coeur, car si elle +était sûre de son anglais, elle ignorait quel était celui de ces +mécaniciens, qui n'était pas celui de M. Mombleux, comme disait +Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque métier a sa +langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait +jamais parlé la langue de la mécanique. Qu'elle ne comprit pas, +qu'elle hésitât, et M. Vulfran n'allait-il pas être furieux contre +elle, comme il l'avait été contre M. Mombleux? + +Déjà ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on +apercevait les hautes cheminées fumantes, au-dessus des cimes des +peupliers; elle savait qu'à Saint-Pipoy on faisait la filature et +le tissage comme à Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait +des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sût cela ou +l'ignorât, ce qu'elle allait avoir à entendre et à dire ne s'en +trouvait pas éclairci. + +Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil +l'ensemble des bâtiments épars dans la prairie, il lui sembla que +pour être moins importants que ceux de Maraucourt, ils étaient +considérables cependant; mais déjà la voiture franchissait la +grille d'entrée, presque aussitôt elle s'arrêta devant les +bureaux. + +«Venez avec moi», dit Guillaume. + +Et il la conduisit dans une pièce où se trouvait M. Vulfran, ayant +près de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait. + +«Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau à la main. + +-- C'est bien, laisse-nous.» + +Sans s'adresser à Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se +pencher vers lui, et il lui parla à voix basse; le directeur +répondit de la même manière, mais Perrine avait l'ouïe fine, elle +comprit plutôt qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui +elle était, et que le directeur répondait: «Une jeune fille de +douze à treize ans qui n'a pas l'air bête du tout.» + +«Approche, mon enfant», dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait +déjà entendu prendre pour parler à Rosalie et qui ne ressemblait +en rien à celui qu'il avait avec ses employés. + +Elle s'en trouva encouragée et put se raidir contre l'émotion qui +la troublait. + +«Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran. + +-- Aurélie. + +-- Qui sont tes parents? + +-- Je les ai perdus. + +-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi? + +-- Depuis trois semaines. + +-- D'où es-tu? + +-- Je viens de Paris. + +-- Tu parles anglais? + +-- Ma mère était Anglaise. + +-- Alors, tu sais l'anglais? + +-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais... + +-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas? + +-- Je ne sais pas celui des divers métiers qui emploient des mots +que je ne connais pas. + +-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit là n'est pas +sot, fit M. Vulfran en s'adressant à son directeur. + +-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bête du tout. + +-- Alors, nous allons peut-être en tirer quelque chose.» + +Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du +directeur. + +«Suis-nous, mon enfant.» + +Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce +qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derrière +M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir +de cet entretien avec les mécaniciens anglais? + +En arrivant devant un grand bâtiment neuf construit en briques +blanches et bleues émaillées, elle aperçut Mombleux qui se +promenait en long et en large d'un air ennuyé, et elle crut voir +qu'il lui lançait un mauvais regard. + +On entra et l'on monta au premier étage, où au milieu d'une vaste +salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois +blanc, bariolées d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms +_Matter_ et _Platte, Manchester_, répétés partout; sur une de ces +caisses, les mécaniciens anglais étaient assis, et Perrine +remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de +gentlemen; complet de drap, épingle d'argent à la cravate, et cela +lui donna à espérer qu'elle pourrait mieux les comprendre que +s'ils étaient des ouvriers grossiers. À l'arrivée de M. Vulfran +ils s'étaient levés; alors celui-ci se tourna vers Perrine: + +«Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec +toi.» + +Elle fit ce qui lui était commandé, et aux premiers mots elle eut +là satisfaction de voir la physionomie renfrognée des ouvriers +s'éclairer; il est vrai que ce n'était là qu'une phrase de +conversation courante, mais leur demi-sourire était de bon augure. + +«Ils ont parfaitement compris, dit le directeur. + +-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils +viennent huit jours avant la date fixée pour leur arrivée; cela +fait que l'ingénieur qui devait les diriger et qui parle anglais +est absent.» + +Elle traduisit cette phrase fidèlement, et tout de suite la +réponse que l'un d'eux lui fit: + +«Ils disent qu'ayant achevé à Cambrai le montage de machines plus +tôt qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de +repasser par l'Angleterre. + +-- Chez qui ont-ils monté ces machines à Cambrai? demanda +M. Vulfran. + +-- Chez MM. Aveline frères. + +-- Quelles sont ces machines?» + +La question posée et la réponse reçue en anglais, Perrine hésita. + +«Pourquoi hésites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton +impatient. + +-- Parce que c'est un mot de métier que je ne connais pas. + +-- Dis ce mot en anglais. + +-- _Hydraulic mangle_. + +-- C'est bien cela.» + +Il répéta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que +les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eût pas compris ceux-ci +lorsqu'ils l'avaient prononcé; puis s'adressant au directeur: + +«Vous voyez que les Aveline nous ont devancés; nous n'avons donc +pas de temps à perdre: je vais télégraphier à Fabry de revenir au +plus vite; mais en attendant il nous faut décider ces gaillards-là +à se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se +croisent les bras.» + +Elle traduisit la question, à laquelle celui qui paraissait le +chef fit une longue réponse. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran. + +-- Ils répondent des choses très compliquées pour moi. + +-- Tâche cependant de me les expliquer. + +-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter +leur machine qui pèse cent vingt mille livres...» + +Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais: + +«_One hundred and twenty_? + +-- _Yes_. + +-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids crèverait +le plancher, la machine travaillant. + +-- Les poutres ont soixante centimètres de hauteur.» + +Elle transmit l'objection, écouta la réponse des ouvriers, et +continua: + +«Ils disent qu'ils ont vérifié l'horizontalité du plancher et +qu'il a fléchi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de résistance, +ou qu'on place des étais sous le plancher. + +-- Le calcul, Fabry le fera à son retour; les étais, on va les +placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au +travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers +dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, maçons. Ils n'auront +qu'à demander en s'adressant à toi qui seras à leur disposition, +n'ayant qu'à transmettre leurs demandes à M. Benoist.» + +Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent +satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprète. + +«Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une +fiche pour ta nourriture et ton logement à l'auberge, où tu +n'auras rien à payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une +gratification au retour de M. Fabry.» + + +XXIV + +Interprète, le métier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut +en cette qualité que, la journée finie, elle conduisit les +monteurs à l'auberge du village, où elle arrêta un logement pour +eux et pour elle, non dans une misérable chambrée, mais dans une +chambre où chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas +et ne disaient pas un seul mot de français, ils voulurent qu'elle +mangeât avec eux, ce qui leur permit de commander un dîner qui eût +suffi, à nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes +ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la +veille, Perrine offrait à Rosalie. + +Cette nuit-là ce fut dans un vrai lit qu'elle s'étendit et dans de +vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, +très long à venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses +paupières, fut-il si agité qu'elle se réveilla cent fois. Alors +elle s'efforçait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre +la marche des événements sans chercher à les deviner heureux ou +malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce +n'était pas quand les choses semblaient prendre une direction si +favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait +attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse à +soi-même, n'ont jamais fait dormir personne, et même plus ils sont +beaux plus ils ont chance de nous tenir éveillés. + +Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, +elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer +qu'il était l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais +n'obéissent pas plus au sifflet qu'à la sonnette, sur le continent +au moins, et ce ne fut qu'après avoir fait une toilette que ne +connaissent pas les Picards, et après avoir absorbé de nombreuses +tasses de thé, avec de copieuses rôties bien beurrées, qu'ils se +rendirent à leur travail, suivis de Perrine qui les avait +discrètement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en +finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas à l'usine avant +eux. + +Ce fut seulement dans l'après-midi qu'il vint accompagné d'un de +ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir +avec ses yeux voilés, il avait besoin qu'on vit pour lui. + +Mais ce fut un regard dédaigneux que Casimir jeta sur le travail +des monteurs, qui, à vrai dire, ne consistait encore qu'en +préparation: + +«Il est probable que ces garçons-là ne feront pas grand'chose tant +que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas à +s'en étonner avec le surveillant que vous leur avez donné.» + +Il prononça ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais +M. Vulfran, au lieu de s'associer à cette raillerie, la prit par +le mauvais côté. + +«Si tu avais été en état de remplir cette surveillance, je +n'aurais pas été obligé de prendre cette petite aux cannetières.» + +Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation +faite d'une voix sévère, mais Casimir se contint pour répondre +presque légèrement: + +«Il est certain que si j'avais pu prévoir qu'on me ferait un jour +quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris +l'anglais plutôt que l'allemand. + +-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre», répliqua M. Vulfran +de façon à clore cette discussion où de chaque côté les paroles +étaient parties si vite. + +Perrine s'était faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir +ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitôt il sortit +donnant le bras à son oncle; alors elle fut libre de suivre ses +réflexions: il était vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais +combien le neveu était-il rogue, sec et déplaisant! S'ils avaient +de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guère! +Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'était-il pas affectueux +pour le vieillard accablé par le chagrin et la maladie? Pourquoi +le vieillard était-il si sévère avec l'un de ceux qui remplaçaient +son fils auprès de lui? + +Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans +l'atelier, amené cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait +asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua où en était le +travail des monteurs. + +Après un certain temps, elle entendit le directeur appeler à deux +reprises: + +«Aurélie! Aurélie!» + +Mais elle ne bougea pas, ayant oublié qu'Aurélie était le nom +qu'elle s'était donné. + +Une troisième fois il cria: + +«Aurélie!» + +Alors, comme si elle s'éveillait en sursaut, elle courut à eux: + +«Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist. + +-- Non, monsieur; j'écoutais les monteurs. + +-- Vous pouvez me laisser», dit M. Vulfran au directeur. + +Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent à Perrine restée +debout devant lui: + +«Tu sais lire, mon enfant? + +-- Oui, monsieur. + +-- Lire l'anglais? + +-- Comme le français; l'un ou l'autre, cela m'est égal. + +-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en français? + +-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur. + +-- Des nouvelles dans un journal? + +-- Je n'ai jamais essayé, parce que si je lisais un journal +anglais je n'avais pas besoin de me le traduire à moi-même, +puisque je comprends ce qu'il dit. + +-- Si tu comprends, tu peux traduire. + +-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sûre, + +-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs +travaillent, mais après les avoir prévenus que tu restes à leur +disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, +tu vas tâcher de me traduire dans ce journal les articles que je +t'indiquerai. Va les prévenir et reviens t'asseoir près de moi.» + +Quand, sa commission faite, elle se fut assise à une distance +respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee +News_. + +«Que dois-je lire? demanda-t-elle en le dépliant. + +-- Cherche la partie commerciale.» + +Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succédaient +indéfiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer +de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne +s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se fâcherait pas de sa +maladresse. + +Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse +d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait deviné son +émotion au tremblement du papier: + +«Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- +être jamais lu un journal commercial. + +-- Il est vrai monsieur.» + +Elle continua ses recherches et tout à coup elle laissa échapper +un petit cri. + +«Tu as trouvé? + +-- Je crois. + +-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks +twine_. + +-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'écria-t-elle +involontairement. + +-- Cinq ou six mots de mon métier, et c'est tout, +malheureusement.» + +Quand elle eut trouvé, elle commença sa traduction, qui fut d'une +lenteur désespérante pour elle, avec des hésitations, des +ânonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien +que M. Vulfran de temps en temps la soutint: + +«C'est suffisant, je comprends, va toujours.» + +Et elle reprenait, élevant la voix quand les mécaniciens +menaçaient de l'étouffer dans leurs coups de marteau. + +Enfin elle arriva au bout. + +«Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?» + +Elle chercha. + +«Oui, voilà: «De notre correspondant spécial.» + +-- C'est cela; lis. + +-- «Les nouvelles que nous recevons de Dakka...» + +Elle prononça ce nom avec un tremblement de voix qui frappa +M. Vulfran. + +«Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il. + +-- Je ne sais pas si j'ai tremblé; sans doute c'est l'émotion. + +-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est +beaucoup plus que ce que j'attendais.» + +Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait +de la récolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand +elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si +elle trouvait une dépêche de Sainte-Hélène. + +«Saint Helena est le mot anglais», dit-il. + +Elle recommença à descendre et à monter les colonnes noires; enfin +le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux: + +«Passé le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le +24, navire norvégien _Grundloven_ de Naraïngaudj pour Boulogne.» + +Il parut satisfait: + +«C'est très bien, dit-il, je suis content de toi. + +Elle eût voulu répondre, mais de peur que sa voix trahît son +trouble de joie, elle garda le silence. + +Il continua: + +«Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit guéri je +pourrai me servir de toi.» + +Après s'être fait rendre compte du travail accompli par les +monteurs, et avoir répété à ceux-ci ses recommandations de se +hâter autant qu'ils pourraient, il dit à Perrine de le conduire au +bureau du directeur. + +«Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle +timidement. + +-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans +cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur +notre chemin; surtout ne sois pas distraite. + +-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance +en moi! + +-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance.» + +Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la +droite il tâtait l'espace devant lui du bout de sa canne. + +À peine sortis de l'atelier ils trouvèrent devant eux la voie du +chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en +avertir. + +«Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes +usines dans la tête et dans les jambes, mais ce que je ne connais +pas, ce sont les obstacles imprévus que nous pouvons rencontrer; +c'est ceux-là qu'il faut me signaler ou me faire éviter.» + +Ce n'était pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans +la tête, c'était aussi son personnel; quand il passait dans les +cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se découvrant +comme s'il eût pu les voir, mais encore en prononçant son nom: + +«Bonjour, monsieur Vulfran.» + +Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il répondait +de la même manière: «Bonjour, Jacques», ou «bonjour, Pascal», sans +que son oreille eût oublié leur voix. Quand il y avait hésitation +dans sa mémoire, ce qui était rare, car il les connaissait presque +tous, il s'arrêtait: + +«Est-ce que ce n'est pas toi?» disait-il en le nommant. + +S'il s'était trompé, il expliquait pourquoi. + +Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au +bureau; quand elle l'eut conduit à son fauteuil, il la congédia: + +«À demain», dit-il. + + +XXV + +En effet, le lendemain à la même heure que la veille, M. Vulfran +entra dans l'atelier, amené par le directeur, mais Perrine ne put +pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle +était à ce moment occupée à transmettre les instructions du chef +monteur aux ouvriers qu'il avait réunis: maçons, charpentiers, +forgerons, mécaniciens, et nettement, sans hésitations, sans +répétitions, elle traduisait à chacun les indications qui lui +étaient données, en même temps qu'elle répétait au chef monteur +les questions ou les objections que les ouvriers français lui +adressaient. + +Lentement, M. Vulfran s'était approché, et les voix +s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme +s'il n'était pas là. + +Et pendant que Perrine obéissante se conformait à cet ordre, il se +penchait vers le directeur: + +«Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingénieur, dit-il +à mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne +l'entendit point. + +-- Positivement elle est étonnante pour la décision. + +-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit +hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'était +la première fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un +journal. + +-- Sait-on ce qu'étaient ses parents? + +-- Peut-être Talouel le sait-il, moi je l'ignore. + +-- En tout cas elle parait être dans une misère pitoyable; + +-- Je lui ai donné cinq francs pour sa nourriture et son logement. + +-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai +jamais vu jupe pareille à la sienne que sur le corps des +bohémiennes; certainement elle a dû fabriquer elle-même les +espadrilles dont elle est chaussée. + +-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist? + +-- Intelligente, très intelligente. + +-- Vicieuse? + +-- Non, pas du tout; honnête au contraire, franche et résolue; ses +yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande +douceur, avec de la méfiance. + +-- D'où diable nous vient-elle? + +-- Pas de chez nous assurément. + +-- Elle m'a dit que sa mère était Anglaise. + +-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai +connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et +d'autant plus que son costume réellement misérable fait ressortir +sa beauté. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou +une autorité native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers +veuillent bien l'écouter.» + +Et comme Benoist était de caractère à ne pas laisser passer une +occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste +des gratifications, il ajouta: + +«Sans la voir vous avez deviné tout cela. + +-- Son accent m'a frappé.» + +Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi +quelques mots qui l'avaient jetée dans une agitation violente +contre laquelle elle s'était efforcée de réagir; car ce n'était +pas ce qui se disait derrière elle, qu'elle devait écouter, si +intéressant que cela pût être, mais bien les paroles que lui +adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran +si dans ses explications en français elle lâchait quelque ineptie +qui prouverait son inattention? + +Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, +alors, M. Vulfran l'appela près de lui: + +«Aurélie.» + +Cette fois elle n'eut garde de ne pas répondre à ce nom qui +désormais devait être le sien. + +Comme la veille il la fit asseoir près de lui en lui remettant un +papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'être le _Dundee +News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report +Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du +commerce du jute; aussi, sans avoir à chercher de-ci, de-là, dut- +elle la traduire d'un bout à l'autre. + +Comme la veille aussi, lorsque la séance de traduction fut +terminée, il se fit conduire par elle à travers les cours de +l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant: + +«Tu m'as dit que tu avais perdu ta mère; combien y a-t-il de +temps? + +-- Cinq semaines. + +-- À Paris? + +-- À Paris. + +-- Et ton père? + +-- Je l'ai perdu il y a six mois.» + +Lui tenant la main dans la sienne, il sentit à la contraction qui +la rétracta combien était douloureuse l'émotion que ses souvenirs +évoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les +questions qui nécessairement découlaient de celles auxquelles elle +venait de répondre. + +«Que faisaient tes parents? + +-- Nous avions une voiture et nous vendions. + +-- Aux environs de Paris? + +-- Tantôt dans un pays, tantôt dans un autre; nous voyagions. + +-- Et ta mère morte, tu as quitté Paris? + +-- Oui, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester à Paris +quand elle ne serait plus là, et d'aller dans le Nord, auprès de +la famille de mon père. + +-- Alors pourquoi es-tu venue ici? + +-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre +notre voiture, notre âne, le peu que nous avions, et cet argent +avait été épuisé par la maladie; en sortant du cimetière il me +restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient +pas de prendre le chemin de fer. Alors je me décidai à faire la +route à pied.» + +M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit +pas la cause. + +«Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des +choses inutiles. + +-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que +tu es une brave fille; j'aime les gens de volonté, de courage, de +décision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir à +rencontrer ces qualités chez les hommes, j'en ai un plus grand +encore à les trouver chez un enfant de ton âge. Te voilà donc +partie avec cent sept sous dans ta poche... + +-- Un couteau, un morceau de savon, un dé, deux aiguilles, du fil, +une carte routière; c'est tout. + +-- Tu sais te servir d'une carte? + +-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'était +tout ce que j'avais sauvé du mobilier de notre voiture.» + +Il l'interrompit: + +«Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas? + +-- Avec un banc autour, oui, monsieur; + +-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc.» + +Quand ils furent assis, elle continua son récit, qu'elle n'eut +plus souci d'abréger, car elle voyait qu'il intéressait +M. Vulfran. + +«Tu n'as pas eu l'idée de tendre la main? demanda-t-il, quand elle +en fut à sa sortie de la forêt où l'orage avait fondu sur elle. + +-- Non, monsieur, jamais. + +-- Mais sur quoi as-tu compté quand tu as vu que tu ne trouvais +pas d'ouvrage? + +-- Sur rien; j'ai espéré qu'en allant tant que j'aurais des +forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai été à bout, que je +me suis abandonnée, parce que je ne pouvais plus; si j'avais +faibli une heure plus tôt, j'étais perdue.» + +Elle raconta alors comment elle était sortie de son évanouissement +sous les léchades de son âne, et comment elle avait été secourue +par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps +pendant lequel elle était restée chez la Rouquerie, elle en vint à +la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie: + +«En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du +travail à tous ceux qui en demandent, et je me décidai à me +présenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetières. + +-- Quand vas-tu te remettre en route?» + +Elle ne s'attendait pas à cette question qui l'interloqua: + +«Mais je ne pense pas à me remettre en route, répondit-elle après +un moment de réflexion. + +-- Et tes parents? + +-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposés à me +faire bon accueil, car ils étaient fâchés avec mon père. J'allais +près d'eux, parce que je n'ai personne à qui demander protection, +mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve +à travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester +ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assurée de ne pas +mourir de faim, j'ai très peur de courir de nouvelles aventures. +Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon côté. + +-- Ces parents se sont-ils jamais occupés de toi? + +-- Jamais. + +-- Alors ta prudence peut être avisée; cependant, si tu ne veux +pas courir l'aventure d'aller frapper à une porte qui reste fermée +et te laisse dehors, pourquoi n'écrirais-tu pas, soit à tes +parents, soit au maire ou au curé de ton village? Ils peuvent +n'être pas en état de te recevoir; et alors tu restes ici où ta +vie est assurée. Mais ils peuvent aussi être heureux de te +recevoir à bras ouverts; alors tu trouves près d'eux une +affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes +ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une +fille de ton âge qui est seule au monde, ... triste aussi. + +-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les +jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je +m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermés pour +moi qu'ils l'ont été pour mon père... + +-- Tes parents avaient-ils des griefs sérieux contre ton père, je +veux dire légitimes par suite de fautes graves? + +-- Je ne peux pas penser que mon père, que j'ai connu si bon pour +tous, si brave, si généreux, si tendre, si affectueux pour ma mère +et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents +ne se sont pas fâchés contre lui et avec lui sans raisons +sérieuses, il me semble. + +-- Évidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, +ils ne les ont pas contre toi; les fautes des pères ne retombent +pas sur les enfants. + +-- Si cela pouvait être vrai!» + +Elle jeta ces quelques mots avec un accent si ému, que M. Vulfran +en fut frappé. + +«Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'être accueillie +par eux. + +-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'être repoussée. + +-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils +d'autres enfants que ton père? + +-- Non. + +-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu +du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'être seul au +monde. + +-- Mais justement je ne le sais que trop. + +-- La jeunesse isolée, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du +tout dans la même situation que la vieillesse, qui n'a que la +mort.» + +S'il ne pouvait pas la voir, elle de son côté ne le quittait pas +des yeux, tâchant de lire en lui les sentiments que ses paroles, +trahissaient: après cette allusion à la vieillesse, elle s'oublia +à chercher sur sa physionomie la pensée du fond de son coeur. + +«Eh bien, dit-il après un moment d'attente, que décides-tu? + +-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'émotion +qui m'empêche de répondre; ah! si je pouvais croire que ce serait +une fille qu'on recevrait, non une étrangère qu'on repousserait! + +-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien +que la vieillesse ne peut pas plus être seule que l'enfance. + +-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur? + +-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent. + +-- Vous croyez?», dit-elle les yeux attachés sur lui, frémissante. + +Il ne lui répondit pas directement, mais parlant à mi-voix comme +s'il s'entretenait avec lui-même: + +«Oui, dit-il, oui, ils le sentent.» + +Puis se levant brusquement comme pour échapper à des idées qui lui +seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement: + +«Au bureau.» + + + +XXVI + +Quand l'ingénieur Fabry reviendrait-il? + +C'était la question que Perrine se posait avec inquiétude, puisque +ce jour-là son rôle d'interprète auprès des monteurs anglais +serait fini. + +Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran +continuerait-il jusqu'à la guérison de Bendit? en était une autre +plus anxieuse encore. + +Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle +trouva Fabry dans l'atelier, occupé à inspecter les travaux qui +avaient été faits; discrètement elle se tint à une distance +respectueuse et se garda bien de se mêler aux explications qui +s'échangèrent, mais le chef monteur la fit quand même intervenir: + +«Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'à nous croiser +les bras.» + +Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son +côté elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-à- +dire si elle devait rester à Saint-Pipoy ou retourner à +Maraucourt. + +Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'était M. Vulfran +qui l'avait fait venir, c'était lui qui devait la garder ou la +renvoyer. + +Il n'arriva qu'à son heure ordinaire, amené par le directeur qui +lui rendit compte des instructions que l'ingénieur avait données +et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles +ne lui donnèrent pas entière satisfaction: + +«II est fâcheux que cette petite ne soit pas là, dit-il, +mécontent. + +-- Mais elle est là, répondit le directeur, qui fit signe à +Perrine d'approcher. + +-- Pourquoi n'es-tu pas retournée à Maraucourt? demanda +M. Vulfran. + +-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le +commanderiez, répondit-elle. + +-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois être ici à ma disposition +quand je viens...» + +Il s'arrêta, pour reprendre presque aussitôt: + +«Et même j'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt; tu vas donc +rentrer ce soir, et demain matin tu te présenteras au bureau; je +te dirai ce que tu as à faire.» + +Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux +monteurs, il partit, et ce jour-là il ne fut pas question de lire +des journaux. + +Mais qu'importait; ce n'était pas quand le lendemain semblait +assuré qu'elle allait prendre souci d'une déception pour le jour +présent. + +«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.» + +Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à +Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- +elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir +s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle +ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait +attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce +qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait +la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant +de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien +compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui +serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire +chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois +qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle +risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil +à personne. + +Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant +lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans +le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une +jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les +entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la +poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le +ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle +devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais +céder à des impulsions instinctives. + +Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec +chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les +groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, +composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait +pas du tout. + +Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle +sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son +souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la +soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit +où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors +elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps +avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans +les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui +l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son +installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait +sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage +des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui +rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au +loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des +grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de +voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant +de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les +mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les +faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus +épais avait retardée. + +Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle +ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par +la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques +jours près? + +Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux +fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères +comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut +seulement le soleil levant qui l'éveilla. + +À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes, +mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, +elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait +faire: entrer, attendre? + +Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait +devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler. + +Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venir +Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là. + +«M. Vulfran m'a dit de me présenter ce matin au bureau. + +-- La cour n'est pas le bureau. + +-- J'attends qu'on m'appelle. + +-- Monte.» + +Elle le suivit; arrivé sous la véranda, il alla s'asseoir à +califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine +devant lui. + +«Qu'est-ce que tu as fait à Saint-Pipoy?» + +Elle dit à quoi M. Vulfran l'avait employée. + +«M. Fabry avait donc ordonné des bêtises? + +-- Je ne sais pas. + +-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente? + +-- Sans doute je ne le suis pas. + +-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne réponds pas, c'est parce que +tu ne veux pas répondre; n'oublie pas à qui tu parles. Qu'est-ce +que je suis ici? + +-- Le directeur. + +-- C'est-à-dire le maître, et puisque comme maître, tout me passe +par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obéissent pas, +je les mets dehors, ne l'oublie pas.» + +C'était bien l'homme dont les ouvrières avaient parlé dans la +chambrée, le maître dur, le tyran qui voulait être tout dans les +usines, non seulement à Maraucourt, mais encore à Saint-Pipoy, à +Bacourt, à Flexelles, partout, et à qui tous les moyens étaient +bons pour étendre et maintenir son autorité, à côté, au-dessus +même de celle de M. Vulfran. + +«Je te demande quelle bêtise a faite M. Fabry, reprit-il en +baissant la voix. + +-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je +peux vous répéter les observations que M. Vulfran m'a fait +traduire pour les monteurs.» + +Elle répéta ces observations sans en omettre un seul mot. + +«C'est bien tout? + +-- C'est tout. + +-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres? + +-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee +News_, et en entier la _Dundee trades report Association_. + +-- Tu sais que si tu ne me dis pas la vérité, toute la vérité, je +l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!» + +Un geste souligna ce dernier mot, déjà si précis dans sa +brutalité. + +«Pourquoi ne dirais-je pas la vérité? + +-- C'est un avertissement que je te donne. + +-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets. + +-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc là-bas; si M. Vulfran +a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir.» + +Elle resta près de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger +tant que Talouel était là, n'osant même pas réfléchir, ne se +reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquiétant, au lieu de se +rassurer, car il eût fallu, pour croire qu'elle n'avait rien à +craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui +n'était pas dans son caractère. Ce qu'il exigeait d'elle ne se +devinait que trop: qu'elle fût son espion auprès de M. Vulfran, +tout simplement, de façon à lui rapporter ce qui se trouvait dans +les lettres qu'elle aurait à traduire. + +Si c'était là une perspective bien faite pour l'épouvanter, +cependant elle avait cela de bon de donner à croire que Talouel +savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres à +traduire, c'est-à-dire que M. Vulfran la prendrait près de lui +tant que Bendit serait malade. + +Cinq ou six fois en voyant paraître Guillaume, qui, lorsqu'il ne +remplissait pas les fonctions de cocher, était attaché au service +personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, +mais toujours il avait passé sans lui adresser la parole, pressé, +affairé, sortant dans la cour, rentrant. À un certain moment il +revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de +M. Vulfran, où Talouel les suivit. Et un temps assez long +s'écoula, coupé quelquefois par des éclats de voix qui lui +arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Évidemment +M. Vulfran avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle et +même de se souvenir qu'elle était là. + +À la fin les ouvriers reparurent accompagnés de Talouel: quand ils +étaient passés la première fois, ils avaient la démarche résolue +de gens qui vont de l'avant et sont décidés; maintenant ils +avaient des attitudes mécontentes, embarrassées, hésitantes. Au +moment où ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de +main: + +«Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais +déjà dit moi-même? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit +moins doucement que moi, et il a eu raison. + +-- Raison! Ah! malheur! + +-- Vo n'direz point ça. + +-- Si, je le dirai parce que c'est la vérité. Moi, je suis +toujours pour la vérité et la justice. Placé entre le patron et +vous, je ne suis pas plus de son côté que du vôtre, je suis du +mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; +quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez +tort. Ça ne tient pas debout vos réclamations. On vous pousse, et +vous ne voyez pas où l'on vous mène. Vous dites que le patron vous +exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore +bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront +crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en +sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la +mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui +marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que +vous, plus vite, plus économiquement, et sans qu'on ait à perdre +son temps à discuter avec elles -- ce qui est quelque chose, +n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tiré la langue, et que vous +reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on +n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai dépensé pour mes +nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez +causé. + +-- Mais... + +-- Si vous n'avez pas compris, c'est bête; je ne vais pas perdre +mon temps à vous écouter.» + +Ainsi congédiés, les trois ouvriers s'en allèrent la tête basse, +et Perrine reprit son attente jusqu'à ce que Guillaume vint la +chercher pour l'introduire dans un vaste bureau où elle trouva +M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers +qu'appuyaient des presse-papiers marqués d'une lettre en relief, +pour que la main les reconnût à défaut des yeux, et dont l'un des +bouts était occupé par des appareils électriques et téléphoniques. + +Sans l'annoncer, Guillaume avait refermé la porte derrière elle. +Après un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir +M. Vulfran de sa présence: + +«C'est moi, Aurélie, dit-elle. + +-- J'ai reconnu ton pas; approche et écoute-moi. Ce, que tu m'as +raconté de tes malheurs, et aussi l'énergie que tu as montrée +m'ont intéressé à ton sort. D'autre part, dans ton rôle +d'interprète avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai +fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontré en toi une +intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, +j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder +ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. +J'avais espéré trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi +intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il +n'est plus bon qu'à faire un cocher, et encore à condition d'être +indulgent. Veux-tu remplir auprès de moi la place que Guillaume +n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix +francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espère, je +suis content de toi.» + +Suffoquée par la joie, Perrine resta sans répondre. + +«Tu ne dis rien? + +-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis émue, si +troublée que je n'en trouve pas; ne croyez pas...» + +Il l'interrompit: + +«Je crois que tu es émue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis +bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour +me satisfaire. + +Maintenant autre chose: as-tu écrit à tes parents? + +-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier... + +-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le +bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guérison, +tout ce qui te sera nécessaire. En écrivant, tu devras dire à tes +parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux +à t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici. + +-- Certainement, je resterai ici. + +--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi +maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux où tu seras en +relation avec les employés, à qui tu porteras mes ordres, comme +d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes +vêtements d'ouvrière, qui, m'a dit Benoist, sont fatigués.... + +-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni +par paresse, ni par incurie, hélas! + +-- Ne te défends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas +aller à la caisse où l'on te remettra une fiche pour que tu +prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vêtements, linge +de corps, chapeau, chaussures.» + +Perrine écoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle à la +figure grave, c'était une belle fée qui parlait, la baguette au- +dessus d'elle. + +M. Vulfran la rappela à la réalité: + +«Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que +ce choix me fixera sur ton caractère. Occupe-toi de cela. Pour +aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. À demain.» + + +XXVII + +Quand à la caisse on lui remit, après l'avoir examinée des pieds à +la tête, la fiche annoncée par M. Vulfran, elle sortit de l'usine +en se demandant où demeurait cette Mme Lachaise. + +Elle eut voulu que ce fût la propriétaire du magasin où elle avait +acheté son calicot, parce que la connaissant déjà, elle eût été +moins gênée pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre. + +Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de +M. Vulfran: «ton choix me fixera sur ton caractère». Sans doute +elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter +sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait +raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son +enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porté +dans lesquelles elle était fière de se pavaner; évidemment ce +n'étaient point des robes de ce genre qui convenaient +présentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver +conviendraient-elles mieux? + +On lui eût dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa +misère, qu'on allait lui donner des vêtements et du linge, qu'elle +n'eût certes pas imaginé que ce cadeau inespéré ne la remplirait +pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient +de beaucoup en elle sur tout autre sentiment. + +C'était place de l'Église que Mme Lachaise avait son magasin, +incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec +une montre d'étoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de +bijoux, de parfumerie qui éveillait les désirs, allumait les +convoitises des coquettes du pays, et leur faisait dépenser là +leurs gains, comme les pères et les maris dépensaient les leurs au +cabaret. + +Cette montre augmenta encore la timidité de Perrine, et comme +l'entrée d'une déguenillée ne provoquait les prévenances ni de la +maîtresse de maison, ni des ouvrières qui travaillaient derrière +un comptoir, elle resta un moment indécise au milieu du magasin, +ne sachant à qui s'adresser. À la fin elle se décida à élever +l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main. + +«Qu'est-ce que c'est, petite?» demanda Mme Lachaise. + +Elle tendit l'enveloppe qui à l'un de ses coins portait imprimée +la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine». + +La marchande n'avait pas lu la fiche entière que sa physionomie +s'éclaira du sourire le plus engageant: + +«Et que désirez-vous, mademoiselle?» demanda-t-elle en quittant +son comptoir pour avancer une chaise. + +Perrine répondit qu'elle avait besoin de vêtements, de linge, de +chaussures, d'un chapeau. + +«Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous +commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer +des étoffes; vous allez voir.» + +Mais ce n'était point des étoffes qu'elle voulait voir, c'était +une robe toute faite qu'elle put revêtir immédiatement ou tout au +moins le soir même, afin de pouvoir sortir le lendemain avec +M. Vulfran. + +«Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran», dit vivement la marchande +dont la curiosité se trouvait surexcitée par cet étrange propos +qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maître de +Maraucourt pouvait bien avoir à faire avec cette bohémienne. + +Mais au lieu de répondre a cette interrogation, Perrine continua +ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin +devait être noire, parce qu'elle était en deuil. + +«C'est pour aller à l'enterrement, cette robe? + +-- Non. + +-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez +employer votre robe dit ce qu'elle doit être, sa forme, son +étoffe, son prix. + +-- La forme, la plus simple; l'étoffe, solide et légère; le prix, +le plus bas. + +-- C'est bien, c'est bien, répondit la marchande, on va vous +montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.» + +Comme le ton avait changé, les manières changèrent aussi; +dignement Mme Lachaise reprit sa place à la caisse, dédaignant de +s'occuper elle-même d'une acheteuse qui montrait de pareilles +dispositions: quelque fille de domestique sans doute, à qui +M. Vulfran faisait l'aumône d'un deuil, et encore quel domestique? + +Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en +cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint: + +«Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec +blouse en indienne noire à pois; la jupe sera un peu longue, la +blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout +ira à merveille; au reste nous n'avons pas autre chose.» + +C'était là une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgré +leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse très +jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, +elles iraient à merveille, elle devait le croire. + +Pour les bas et les chemises, le choix était plus facile, +puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand +elle déclara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux +chemises, Mlle Virginie se montra aussi méprisante que sa +patronne, et ce fut par grâce qu'elle daigna montrer les +chaussures et le chapeau de paille noire qui complétaient +l'habillement de cette petite niaise: avait-on idée d'une sottise +pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine +demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps étaient +l'objet de ses désirs, ce nouvel achat limité d'ailleurs à trois +mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de +la demoiselle de magasin: + +«Moins que rien cette petite.» + +-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ça? demanda +Mme Lachaise. + +-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir. + +-- Pas avant huit heures, pas après neuf.» + +Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui +envoyât ses vêtements, qu'elle ne savait pas où elle coucherait le +soir. Dans son île, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se +passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgré le +dédain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait +pour elle de la richesse -- a besoin d'être gardée; il fallait +donc que la nuit suivante elle eût un logement, et tout +naturellement elle pensa à le prendre chez la grand'mère de +Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers +la maison de mère Françoise, pour voir si elle trouverait là ce +qu'elle désirait, c'est-à-dire un cabinet ou une toute petite +chambre, qui ne coûtât pas cher. + +Comme elle allait arriver à la barrière, elle vit Rosalie sortir +d'une allure légère. + +«Vous partez!» + +-- Et vous, vous êtes donc libre!» + +En quelques mots précipités elles s'expliquèrent: + +Rosalie, qui allait à Picquigny pour une commission pressée, ne +pouvait pas rentrer chez sa grand'mère immédiatement comme elle +l'aurait voulu, de façon à arranger pour le mieux la location du +cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien à faire de la journée, +pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas à Picquigny? elles +reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir. + +Rapide à l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission +faite, s'agrémenta si bien au retour de bavardages, de flâneries, +de courses dans les prairies, de repos à l'ombre, qu'elles ne +rentrèrent que le soir à Maraucourt; mais ce fut seulement en +passant la barrière de sa grand'mère que Rosalie eut conscience de +l'heure. + +«Qu'est-ce que va dire tante Zénobie? + +-- Dame! + +-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusée. Et vous? + +-- Si vous vous êtes amusée, vous qui avez avec qui vous +entretenir toute la journée, pensez ce qu'a été notre promenade +pour moi qui n'ai personne. + +-- C'est vrai tout de même.» + +Heureusement la tante Zénobie était occupée à servir les +pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mère +Françoise, ce qui permit qu'il se conclût assez promptement sans +être trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, +douze francs pour un cabinet orné d'une petite glace avec une +fenêtre et une table de toilette. + +À huit heures Perrine dînait seule à sa table dans la salle +commune une serviette sur ses genoux; à huit heures et demie elle +allait chercher ses vêtements qui se trouvaient prêts; et à neuf +heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte à clef, elle +se coucha un peu troublée, un peu grisée, la tête vacillante, mais +au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir. + +Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'après avoir donné ses +ordres à ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux +coups numérotés dans le tableau électrique du vestibule, +M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage sévère +qui la déconcerta, car bien que les yeux qui se tournèrent vers +elle à son entrée fussent sans regards, elle ne put se méprendre +sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour +l'avoir longuement observée. + +Assurément ce n'était pas la bienveillance qu'exprimait cette +physionomie, mais plutôt le mécontentement et la colère. + +Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on pût lui reprocher? + +À cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une réponse: +ses achats, chez Mme Lachaise, étaient exagérés. D'après eux +M. Vulfran jugeait son caractère. Et elle qui s'était si bien +appliquée à la modération et à la discrétion. Que fallait-il donc +qu'elle achetât, ou plutôt n'achetât point? + +Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait +la parole d'un ton dur: + +«Pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité? + +-- À propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, vérité? demanda- +elle effrayée. + +-- À propos de ta conduite depuis ton arrivée ici? + +-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit +la vérité. + +-- Tu m'as dit que tu avais logé chez Françoise. Et en partant de +chez elle où as-tu été? Je te préviens que Zénobie, la fille de +Françoise, interrogée hier par quelqu'un qui voulait avoir des +renseignements sur toi, a dit que tu n'as passé qu'une nuit chez +sa mère, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as +fait depuis ce temps-là.» + +Perrine avait écouté le commencement de cet interrogatoire avec +émoi, mais à mesure qu'il avançait elle s'était affermie. + +«Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitté +la chambrée de mère Françoise. + +-- Qui? + +-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je +vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce +jour mérite d'être connu de vous. + +-- La place que je te destine auprès de moi exige que je sache ce +que tu es. + +-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, +vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie +vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompé. + +-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, +raconte donc.» + +Elle fit ce récit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la +chambrée, son dégoût, ses malaises, ses nausées, ses suffocations. + +«Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent? + +-- Les autres n'ont sans doute pas vécu comme moi en plein air, +car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, +et que la misère m'a appris à tout endurer; je serais morte; et je +ne pense pas que ce soit une lâcheté d'essayer d'échapper à la +mort. + +-- La chambrée de Françoise est-elle donc si malsaine? + +-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas +que vos ouvrières vivent là. + +-- Continue.» + +Elle passa à sa découverte de l'île, et à son idée de s'installer +dans l'aumuche. + +«Tu n'as pas eu peur? + +-- Je suis habituée à n'avoir pas peur. + +-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la dernière sur la route +de Saint-Pipoy, à gauche? + +-- Oui, monsieur. + +-- Cette aumuche m'appartient et elle sert à mes neveux. C'est +donc là que tu as dormi? + +-- Non seulement dormi, mais travaillé, mangé, même donné à dîner +à Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittée que +pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester à la disposition +des monteurs, et cette nuit pour loger chez mère Françoise, où je +peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule. + +-- Tu es donc riche que tu peux donner à dîner à ta camarade? + +-- Si j'osais vous dire. + +-- Tu dois tout me dire. + +-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de +petites filles? + +-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je +ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien +long... et vide.» + +Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui +accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si +heureuse et que tant de gens enviaient, et à la façon dont il +prononça le mot «vide» elle eut le coeur attendri. Elle aussi +depuis qu'elle avait perdu son père et sa mère, pour rester seule, +savait ce que sont les journées longues et vides, que rien ne +remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les misères de +l'heure présente, sans personne avec qui les partager, qui vous +soutienne ou vous égaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni +privations, ni misères. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il +pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'étaient celles-là +que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette +tête penchée, ces lèvres, ces joues affaissées, cette physionomie +allongée par l'évocation sans doute de souvenirs pénibles. + +Si elle essayait de le distraire? sans doute cela était bien hardi +à elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle +point, puisque lui-même demandait qu'elle parlât, d'égayer ce +sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, +elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait. + +Et tout de suite d'une voix enjouée, qui avait l'entrain d'une +chanson, elle commença: + +«Ce qui est plus drôle que notre dîner, c'est la façon dont je me +suis procuré les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et +aussi comment, sans rien dépenser, ce qui m'eût été impossible, +j'ai réuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous +dire, en commençant par le commencement qui expliquera comment +j'ai vécu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installée. + +Pendant son récit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prête à +couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui +certainement ne lui échapperaient pas. + +Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce +fut de la curiosité et de l'intérêt. + +«Tu as fait cela»!» interrompit-il plusieurs fois. + +Alors il l'interrogea pour qu'elle précisât ce que, par crainte de +le fatiguer, elle avait abrégé, et lui posa des questions qui +montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement +de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employés +pour remplacer ce qui lui manquait: + +«Tu as fait cela!» + +Quand elle fut arrivée au bout de son histoire, il lui posa la +main sur les cheveux: + +«Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir +qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton +bureau et occupe ton temps comme tu voudras; à trois heures nous +sortirons.» + + +XXVIII + +Son bureau, ou plutôt celui de Bendit, n'avait rien pour les +dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses +trois fenêtres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils +en cuir vert, les plans des différentes usines accrochés aux murs +dans des cadres en bois doré, était très imposant et bien fait +pour donner une idée de l'importance des affaires qui s'y +décidaient. + +Tout petit au contraire était le bureau de Bendit, meublé d'une +seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une +_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses +couleurs désignaient les principales lignes de navigation; mais +cependant avec son parquet de pitchpin bien ciré, sa fenêtre au +milieu tendue d'un store en jute à dessins rouges, il paraissait +gai à Perrine, non seulement en lui-même, mais encore parce qu'en +laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois +entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: à droite et +à gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et +M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilité et de la caisse, enfin +vis-à-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient +debout devant de hautes tables inclinées. + +N'ayant rien à faire et n'osant occuper la place de Bendit, +Perrine s'assit à côté de cette porte, et, pour passer le temps, +elle lut des dictionnaires qui étaient les seuls livres composant +la bibliothèque de ce bureau. À vrai dire, elle en eût mieux aimé +d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentât de ceux-là, qui +lui firent paraître les heures longues. + +Enfin la cloche sonna le déjeuner, et elle fut une des premières à +sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, +qui, comme elle, se rendaient chez mère Françoise. + +«Eh bien, mademoiselle, vous voilà donc notre camarade,» dit +Mombleux, qui n'avait pas oublié son humiliation de Saint-Pipoy et +voulait la faire payer à celle qui la lui avait infligée. + +Elle fut un moment déconcertée par ces paroles dont elle sentit +l'ironie, mais elle se remit vite: + +«La vôtre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de +Guillaume.» + +Le ton de cette réplique plut sans doute à l'ingénieur, car se +tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui était un +encouragement en même temps qu'une approbation. + +«Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour +l'obstination n'était pas à moitié Picard. + +-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry. + +-- C'est la même chose. + +-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, +quand M. Bendit sera rétabli, il la reprendra cette place, ce qui +ne serait pas arrivé, si mademoiselle ne s'était pas trouvée là +pour la lui garder. + +-- Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons +contribué à la lui garder. + +-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous +devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait +jamais employé les chandelles autrement que pour son propre +usage.» + +Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de +Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la +renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle +trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais +sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne +s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on +la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier. + +Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait +d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux +eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez +près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils +diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu +des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les +habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, +Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait +éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne +soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les +espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils +parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle +pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations. + +Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant +pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur +des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de +chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air +indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours. + +D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle +voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment +M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez +mère Françoise. + +«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny; +il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est +pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle +suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle +parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une +nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec. + +-- Quelles autres choses? + +-- Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez +imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous. + +-- Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai +amusé M. Vulfran. + +-- Je vais la raconter à tante Zénobie; ce que ça la fera rager! + +-- Ne l'excitez pas contre moi. + +-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; +quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous +n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain; +seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos +affaires, ne les lui dites pas à elle. + +-- Soyez tranquille. + +-- C'est qu'elle est maline.[2] + +-- Mais me voilà avertie.» + +À trois heures, comme il l'en avait prévenue, M. Vulfran sonna +Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournée +habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour +sans visiter les différents établissements, les uns les autres, +sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses +ordres à ses directeurs, après avoir entendu leurs observations; +et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte +lui-même, comme s'il n'avait point été aveugle, par toutes sortes +de moyens qui suppléaient ses yeux voilés, + +Ce jour-là ils commencèrent la visite par Flexelles, qui est un +gros village, où sont établis les ateliers du peignage du lin et +du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se +faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuyé sur +l'épaule de Perrine, dans un immense hangar où l'on était en train +d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on déchargeait des wagons +qui les avaient apportés. + +C'était la règle que partout où il allait, on ne devait pas se +déranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, à +moins que ce ne fût pour lui répondre. Le travail continua donc +comme s'il n'était pas là, un peu plus hâté seulement dans une +régularité générale. + +«Écoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il à Perrine, car je +veux pour la première fois tenter l'expérience de voir par tes +yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on décharge. Tu +sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?» + +Elle hésita. + +«Ou plutôt la couleur gris-perle? + +-- Gris-perle, oui, monsieur. + +-- Bon. Tu sais aussi distinguer les différentes nuances du vert: +le vert foncé, le vert clair, et aussi le gris brunâtre, le rouge? + +-- Oui, monsieur, au moins à peu près. + +-- À peu près suffit; prends donc une petite poignée de chanvre à +la première balle venue et regarde-la bien de manière à me dire +quelle est sa nuance.» + +Elle fit ce qui lui était commandé, et, après avoir bien examiné +le chanvre, elle dit timidement: + +«Rouge; est-ce bien rouge? + +-- Donne-moi ta poignée.» + +Il la porte à ses narines et la flaira: + +«Tu ne t'es pas trompée, dit-il, ce chanvre doit être rouge en +effet.» + +Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son étonnement, +il continua: + +«Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de +caramel? + +-- Précisément, monsieur. + +-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a été séché au four où il +a été brûlé, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et +couleur, se contrôlant et se confirmant, me donnent la preuve que +tu as bien vu et me font espérer que je peux avoir confiance en +toi. Allons à un autre wagon et prends une autre poignée de +chanvre. + +Cette fois elle trouva que la couleur était verte. + +«Il y a vingt espèces de vert; à quelle plante rapportes-tu le +vert dont tu parles? + +-- À un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des +taches brunes et noires. + +-- Donne ta poignée.» + +Au lieu de la porter à son nez, il l'étira des deux mains et les +brins se rompirent. + +«Ce chanvre a été cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a été +mouillé en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis +content de toi; c'est un bon début.» + +Ils continuèrent leur visite par les autres villages, Bacourt, +Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-là fut de +beaucoup la plus longue, à cause de l'inspection du travail des +ouvriers anglais. + +Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en était +descendu, avait été conduite à l'ombre d'un gros tremble; et au +lieu de rester auprès du cheval pour le garder, Guillaume l'avait +attaché à un banc pour aller se promener dans le village, comptant +bien être de retour avant son maître, qui ne saurait rien de sa +fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il était entré dans +un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si +bien que lorsque M. Vulfran était revenu pour monter en voiture, +il n'avait trouvé personne. + +«Faites chercher Guillaume», dit-il au directeur qui les +accompagnait. + +Guillaume avait été long à trouver, à la grande colère de +M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de +son temps. + +À la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout à +fait étrange: la tête haute, le cou et le buste raides, les jambes +fléchissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en +avant, qu'à chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle. + +«Voilà une singulière manière de marcher, dit M. Vulfran, qui +avait entendu ces pas inégaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, +Benoist? + +-- On ne peut rien vous cacher. + +-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci.» + +Puis s'adressant à Guillaume, qui s'arrêtait: + +«D'où viens-tu? + +-- Monsieur... je vais... vous dire... + +-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, +le bruit de tes pas me le prouve. + +-- Monsieur... je vais... vous dire....» + +Tout en parlant, Guillaume avait détaché le cheval, et, en +remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il +voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- +dessus sans pouvoir le saisir. + +«Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise à Maraucourt, +dit le directeur. + +-- Pourquoi ça? répliqua insolemment Guillaume qui avait entendu. + +-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la +réplique; à partir de l'heure présente tu n'es plus a mon service. + +-- Monsieur... je vais... vous dire...» + +Mais, sans l'écouter, M. Vulfran s'adressa à son directeur: + +«Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne. + +-- Sait-elle conduire? + +-- Ses parents étaient des marchands ambulants, elle a conduit +leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite? + +-- Certainement, monsieur. + +-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un +fossé, il n'ira pas de lui-même.» + +Il monta en voiture, et Perrine prit place près de lui, attentive, +sérieuse, avec la conscience bien évidente de la responsabilité +dont elle se chargeait. + +«Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de +son fouet légèrement. + +-- Je ne tiens pas du tout à aller vite, je vous assure, monsieur. + +-- C'est déjà quelque chose.» + +Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le +phaéton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffée d'un +chapeau de paille noire, vêtue de deuil, qui conduisait sagement +le vieux Coco, au lieu de le mener du train désordonné que +Guillaume obligeait la vieille bête à prendre bien malgré elle! +Que se passait-il donc? Quelle était cette petite fille? Et l'on +se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les +gens étaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus +rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de +lui donner auprès de lui. Devant la maison de mère Françoise, la +tante Zénobie causait appuyée sur sa barrière avec deux commères; +quand elle aperçut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans +un mouvement de stupéfaction, mais aussitôt elle lui adressa son +salut le plus avenant accompagné de son meilleur sourire, celui +d'une amie véritable. + +«Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurélie.» + +Et aussitôt que la voiture eut dépassé la barrière, elle raconta à +ses voisines comment elle avait procuré à cette jeune personne, +qui était leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait +auprès de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnés +au Mince: + +«Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me +doit, car elle nous doit tout.» + +Quels renseignements avait-elle pu donner? + +Là-dessus elle avait enfilé une histoire, en prenant pour point de +départ les récits de Rosalie, qui, colportée dans Maraucourt avec +les enjolivements que chacun y mettait selon son caractère, son +goût ou le hasard, avait fait à Perrine une légende, ou plus +justement cent légendes devenues rapidement le fond de +conversations d'autant plus passionnées que personne ne +s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les +suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires +à côté. + +Si le village avait été surpris de voir passer M. Vulfran avec +Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut +absolument stupéfait. + +«Où donc est Guillaume? s'écria-t-il en se précipitant au bas de +l'escalier de sa véranda pour recevoir le patron. + +-- Débarqué pour cause d'ivrognerie invétérée, répondit M. Vulfran +en souriant. + +-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de +prendra cette résolution, dit Talouel. + +-- Parfaitement.» + +Ce mot «je suppose» était celui qui avait commencé la fortune de +Talouel dans la maison et établi son pouvoir. Son habileté en +effet avait été de persuader à M. Vulfran qu'il n'était qu'une +main, aussi docile que dévouée, qui n'exécutait jamais que ce que +le patron ordonnait ou pensait. + +Si j'ai une qualité, disait-il, c'est de deviner ce que veut le +patron, et en me pénétrant de ses intérêts, de lire en lui.» + +Aussi commençait-il presque toutes ses phrases par son mot: + +«Je suppose que vous voulez...» + +Et comme sa subtilité de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur +un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se +renseigner, il était rare que M. Vulfran eût à faire une autre +réponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses lèvres: + +«Parfaitement.» + +«Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran à descendre, que +celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montrée +digne de votre confiance? + +-- Parfaitement. + +-- Cela ne m'étonne pas; du jour où elle est entrée ici amenée par +la petite Rosalie, j'ai pensé qu'on en ferait quelque chose et que +vous la découvririez. + +En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui +disait en insistant: + +«Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi +prête à me le rendre.» + +Une demande de payement de ce marché ne se fit pas attendre; un +peu avant la sortie il s'arrêta devant le bureau de Perrine et +sans entrer, à mi-voix de façon à n'être entendu que d'elle: + +«Que s'est-il donc passé à Saint-Pipoy avec Guillaume?» + +Comme cette question n'entraînait pas la révélation de choses +graves, elle crut pouvoir répondre, et faire le récit qu'il +demandait. + +«Bon, dit-il, tu peux être tranquille, quand Guillaume viendra +demander à rentrer, il aura affaire à moi.» + + + +XXIX + +Le soir au souper, cette question: «Que s'est-il passé à Saint- +Pipoy avec Guillaume?» lui fut de nouveau posée par Fabry et par +Mombleux, car il n'était personne de la maison qui ne sût qu'elle +avait ramené M. Vulfran, et elle recommença le récit qu'elle avait +déjà fait à Talouel; alors ils déclarèrent que l'ivrogne n'avait +que ce qu'il méritait. + +«C'est miracle qu'il n'ait pas versé dix fois le patron, dit +Fabry, car il conduisait comme un fou... + +-- Prononcez plutôt comme un saoul, répondit Mombleux en riant. + +-- Il y a longtemps qu'il aurait dû être congédié + +-- Et qu'il l'aurait été en effet sans certains appuis.» + +Elle devint tout oreilles, mais en s'efforçant de ne pas laisser +paraître l'attention qu'elle prêtait à ces paroles. + +«Il le payait cet appui. + +-- Pouvait-il faire autrement? + +-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donné barre sur lui: on est +fort pour résister à toutes les pressions d'où qu'elles viennent, +quand on marche droit. + +-- C'était là le diable pour lui de marcher droit. + +-- Êtes-vous sûr qu'on ne l'a pas encouragé dans son vice, au lieu +de le prévenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer? + +-- Je pense qu'on a dû faire une drôle de mine quand on ne l'a pas +vu revenir: j'aurais voulu être là. + +-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et +rapporte aussi bien. + +-- C'est tout de même étonnant que celui qui est victime de cet +espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux +accord d'idées dont on se vante, que cette intuition +extraordinaire ne sont que le résultat de savantes préparations: +qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprimé l'opinion que le +foie de veau aux carottes était une bonne chose, et je n'aurai pas +grand mérite à vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le +veau aux carottes.» + +Ils se mirent à rire en se regardant d'un air goguenard. + +Si Perrine avait eu besoin d'une clé pour deviner les noms qu'ils +ne prononçaient pas, ce mot «je suppose» la lui eût mise aux +mains; mais tout de suite elle avait compris que le «on» qui +organisait l'espionnage était Talouel, et celui qui le subissait +M. Vulfran. + +«Enfin quel plaisir peut-il trouver à toutes ces histoires? +demanda Mombleux. + +-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de +même on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre +qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est- +à-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, à +la tête de l'industrie française, fait plus de douze millions de +bénéfices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second +rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas déjà produit, et +n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de +maisons considérables? Quand on a vu que les circonstances, les +malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre +mettre le chef dans l'impossibilité de continuer à la diriger, on +s'est arrangé pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le +seul qui fût de taille à porter ce fardeau écrasant. La meilleure +méthode pour en arriver là n'était-elle pas de faire la conquête +de celui qu'on espérait remplacer, en lui prouvant du matin au +soir qu'on était d'une capacité, d'une force d'intelligence, d'une +aptitude aux affaires au delà de l'ordinaire? De là le besoin de +savoir à l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il +pense, de manière à être toujours en accord parfait avec lui, et +même de paraître le devancer; si bien que quand on dit: «Je +suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes», la +réponse obligée soit: «Parfaitement». + +De nouveau ils se mirent à rire, et pendant que Zénobie changeait +les assiettes pour le dessert ils gardèrent un silence prudent; +mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme +s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait +silencieusement dans son coin pût en deviner les dessous qu'ils +brouillaient à dessein. + +«Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux. + +-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne +reparaît pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ça, comme +d'être mort probablement. + +-- C'est égal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide +tout de même, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la +maison qu'il voudrait faire sienne. + +-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le +sépare du but visé, le plus souvent il ne se mettrait pas en +route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui +est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son +point de départ à son point d'arrivée. + +-- Ce n'est pas lui qui a amené la disparition de celui dont il +compte prendre la place. + +-- Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer cette disparition +ou à la faire durer? + +-- Vous croyez? + +-- Nous n'étions ici ni l'un ni l'autre à ce moment, nous ne +pouvons donc pas savoir ce qui s'est passé; mais étant donné le +caractère du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un +événement de cette gravité n'a pas dû se produire sans qu'il ait +travaillé à envenimer les choses de façon à les incliner du côté +de son intérêt. + +-- Je n'avais pas pensé à cela, tiens, tiens! + +-- Pensez-y, et rendez-vous compte du rôle, je ne dis pas qu'il a +joué, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette +disparition lui permettait de prendre. + +-- Il est certain qu'à ce moment il pouvait ne pas prévoir que +d'autres hériteraient de la place du disparu; mais maintenant que +cette place est occupée, quelles espérances peut-il garder? + +-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas +aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que +ça? + +-- Vous croyez... + +-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'était; mais depuis j'ai vu +par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-même, +qu'il se fait un travail souterrain à propos de tout, comme à +propos de rien, qu'on devine, plutôt qu'on ne le suit, dont le but +certainement est de rendre cette occupation intolérable. Y +parviendra-t-on? D'un côté arrivera-t-on à leur rendre la vie +tellement insupportable qu'ils préfèrent, de guerre lasse, se +retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je +n'en sais rien. + +-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas. + +-- Évidemment s'ils ne donnent pas prise à des attaques sérieuses, +ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire +leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas +toujours sur la défensive; s'ils commettent des fautes, et qui +n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a +lieu de croire l'avenir assuré, je ne dis pas que nous +n'assisterons pas à des révolutions intéressantes. + +-- Pas intéressantes pour moi les révolutions, vous savez. + +-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous à y gagner; mais que +pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? +Prendre parti pour celui-là? Ma foi non. D'autant mieux qu'en +réalité mes sympathies sont pour celui dont on vise l'héritage, en +escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux +autres, le faire disparaître bientôt; ce qui, pour moi, n'est pas +du tout prouvé. + +-- Ni pour moi. + +-- D'ailleurs on ne m'a jamais demandé nettement mon concours, et +je ne suis pas homme à l'offrir. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je m'en tiens au rôle de spectateur, et quand je vois un des +personnages de la pièce qui se joue sous nos yeux entreprendre une +lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui +que son audace, son énergie... + +-- Sa canaillerie. + +-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'intéresse, bien +que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnés +qui pourront m'atteindre. Voilà pourquoi j'étudie ce personnage, +qui n'a pas que des côtés tragiques, mais qui en a aussi de +comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait. + +-- Moi je ne le trouve pas comique du tout. + +-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui à +vingt ans savait à peine lire et signer son nom, et qui a assez +courageusement travaillé pour acquérir une calligraphie et une +orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le +monde ni plus ni moins qu'un maître d'école? + +-- Ma foi, je trouve ça remarquable. + +-- Moi aussi je trouve ça remarquable, mais le comique c'est que +l'éducation n'a pas marché parallèlement avec cette instruction +primaire, que le bonhomme s'imagine être tout dans le monde, si +bien que malgré sa belle écriture et son orthographe féroce, je ne +peux pas m'empêcher de rire quand je l'entends faire usage de son +langage distingué dans lequel les haricots sont «des flageolets» +et les citrouilles «des potirons»; nous nous contentons de soupe, +lui ne mange que «du potage»; quand je veux savoir si vous avez +été vous promener, je vous demande: «Avez-vous été vous promener?» +lui vous dit: «Allâtes-vous à la promenade? Qu'éprouvâtes-vous? +Nous voyageâmes.» Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se +croit supérieur à tout le monde, je me dis que s'il devient maître +des usines qu'il convoite, ce qui est possible, sénateur, +administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait +nommer de l'Académie française, et ne comprendra pas qu'on ne +l'accueille point.» + +À ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda à Perrine si +elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment +refuser? Il y avait longtemps déjà qu'elle avait fini de dîner, et +rester à sa place eût pu éveiller des suppositions qu'elle devait +éviter de faire naître, si elle voulait qu'on continuât de parler +librement devant elle. + +La soirée étant douce et les gens restant assis dans la rue en +bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flâner et +transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se prêta pas à +cette fantaisie, elle prétexta la fatigue pour rentrer. + +En réalité ce qu'elle voulait c'était réfléchir, non dormir, et +dans la tranquillité de sa petite chambre, la porte close, se +rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait +avoir à tenir. + +Déjà pendant la soirée où elle avait entendu ses camarades de +chambrée parler de Talouel, elle avait pu se le représenter comme +un homme redoutable; depuis, quand il s'était adressé à elle pour +qu'elle lui dît «toute la vérité sur les bêtises de Fabry». en +ajoutant qu'il était le maître et qu'en cette qualité il devait +tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable +établissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant +tout cela n'était rien à côté de ce que révélait l'entretien +qu'elle venait d'entendre. + +Qu'il voulût avoir l'autorité d'un tyran à côté, au-dessus même de +M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il espérât remplacer un +jour le tout-puissant maître des usines de Maraucourt, et que +depuis longtemps il travaillât dans ce but, cela elle ne l'avait +pas imaginé. + +Et pourtant c'était ce qui résultait de la conversation de +l'ingénieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que +personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et +d'en parler. + +Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement désigné, devait +s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de +perdre; mais cet autre c'était elle-même qui prenait la place de +Guillaume. + +Comment allait-elle se défendre? + +Sa situation n'était-elle pas effrayante? Et elle n'était qu'une +enfant, sans expérience, comme sans appui. + +Cette question elle se l'était déjà posée, mais non dans les mêmes +conditions que maintenant. + +Et assise sur son lit, car il lui était impossible de rester +couchée, tant son angoisse était énervante, elle se répétait mot à +mot ce qu'elle avait entendu: + +«Qui sait s'il n'a pas contribué à provoquer l'absence du disparu, +et à la faire durer. + +-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, +est-elle aussi solidement occupée qu'on croit, et ne se fait-il +pas un travail souterrain pour les obliger à l'abandonner, soit en +les forçant à se retirer, soit en les faisant renvoyer?» + +S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient +désignés pour remplacer le maître, que ne pourrait-il pas contre +elle qui n'était rien, si elle essayait de lui résister, et se +refusait à devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fût! + +Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle? + +Elle passa une partie de la nuit à agiter ces questions, mais +quand à la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en +avait vu que les difficultés sans leur trouver une seule réponse +rassurante. + + +XXX + +La première occupation de M. Vulfran en arrivant le matin à ses +bureaux était d'ouvrir son courrier, qu'un garçon allait chercher +à la poste et déposait sur la table en deux tas, celui de la +France et celui de l'étranger. Autrefois il décachetait lui-même +toute sa correspondance française, et dictait à un employé les +annotations que chaque lettre comportait, pour les réponses à +faire ou les ordres à donner; mais depuis qu'il était aveugle il +se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, +qui lisaient les lettres à haute voix, et les annotaient; pour les +lettres étrangères, depuis la maladie de Bendit, après les avoir +ouvertes on les transmettait à Fabry si elles étaient anglaises, +allemandes à Mombleux. + +Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait +ému Perrine si violemment, M. Vulfran, Théodore, Casimir et +Talouel étaient occupés à ce travail de la correspondance, quand +Théodore, qui ouvrait les lettres étrangères, en annonçant le lieu +d'où elles étaient écrites, dit: + +«Une lettre de Dakka, 29 mai. + +-- En français? demanda M. Vulfran. + +-- Non, en anglais. + +-- La signature? + +-- Pas très lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, +précédé d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom +revient plusieurs fois; à transmettre à M. Fabry, n'est-ce pas? + +-- Non; me la donner.» + +En même temps Théodore et Talouel regardèrent M. Vulfran, mais en +voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui +venait de leur échapper, et trahissait une même curiosité, ils +prirent un air indifférent. + +«Je mets la lettre sur votre table, dit Théodore. + +-- Non, donne-la moi.» + +Bientôt le travail prit fin, et le commis se retira en emportant +la correspondance annotée; Théodore et Talouel voulurent alors +demander à M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais +il les renvoya, et aussitôt qu'ils furent partis il sonna Perrine. + +Instantanément elle arriva. + +«Qu'est-ce que c'est que cette lettre?» demanda M. Vulfran. + +Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus; +s'il avait pu la voir, il aurait constaté qu'elle pâlissait et que +ses mains tremblaient. + +«C'est une lettre en anglais datée de Dakka du 29 mai. + +-- La signature?» Elle la retourna: + +«Le père Fildes. + +-- Tu en es certaine? + +-- Oui, monsieur, le père Fildes. + +-- Que dit-elle? + +-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de +répondre? + +-- Sans doute, mais vite.» + +Elle eût voulu obéir à cet ordre, cependant son émotion, au lieu +de se calmer, s'était accrue, les mots dansaient devant ses yeux +troubles. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Monsieur, cela est difficile à lire, et difficile aussi à +comprendre: les phrases sont longues. + +-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?» + +Un certain temps s'écoula encore avant qu'elle répondît; enfin +elle dit: + +«Le père Fildes explique que le père Leclerc à qui vous aviez +écrit est mort, et que lui-même, chargé par le père Leclerc de +vous répondre, en a été empêché par une absence, et aussi par la +difficulté de réunir les renseignements que vous demandez; il +s'excuse de vous écrire en anglais, mais il ne possède +qu'imparfaitement votre belle langue. + +-- Ces renseignements! s'écria M. Vulfran. + +-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore là. + +Bien que cette réponse eût été faite sur le ton d'une extrême +douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien à la bousculer. + +«Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre française que tu +lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voilà +ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le +bureau de Bendit, où tu la traduiras aussi fidèlement que +possible, en écrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds +pas une minute. J'ai hâte, tu le vois, de savoir ce qu'elle +contient.» + +Elle s'éloignait, il la retint: + +«Écoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires +personnelles qui ne doivent être connues de personne; tu entends, +de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui +ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais même ne laisser +rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte +que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidèlement, sois +certaine que tu t'en trouveras bien. + +-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour mériter cette +confiance. + +-- Va vite et fais vite.» + +Malgré cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite à +écrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout à l'autre, +la relut, et ce fut seulement après cela qu'elle prit une grande +feuille de papier et commença. + +«Dakka, 29 mai. + +«Très honoré monsieur, + +«J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la +douleur de perdre notre révérend père Leclerc à qui vous aviez +bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous +paraissez attacher une importance qui me décide à vous répondre à +sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tôt, +empêché que j'ai été par des voyages dans l'intérieur, et retardé +d'autre part par les difficultés, qu'après plus de douze ans +écoulés, j'ai éprouvées à réunir ces renseignements d'une façon un +peu précise; je fais donc appel à toute votre bienveillance pour +qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous +écrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle +langue en est seule la cause.» + +Après avoir écrit cette phrase qui était véritablement longue, +comme elle l'avait dit à M. Vulfran, et qui par cela seul +présentait de réelles difficultés pour être mise au net, elle +s'arrêta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de +toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, +qu'elle avait fermée, s'ouvrit devant Théodore Paindavoine qui +entra et lui demanda un dictionnaire anglais-français. + +Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le +ferma et le tendit à Théodore. + +«Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant près d'elle. + +-- Oui, mais je peux m'en passer. + +-- Comment cela? + +-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots français que +pour le sens des mots anglais, un dictionnaire français le +remplacera très bien.» + +Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne pût pas voir ses +yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par- +dessus son épaule. + +«C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?» + +Elle fut surprise qu'il connût cette lettre qui devait rester si +rigoureusement secrète. Mais tout de suite elle réfléchit que +c'était peut-être pour la connaître qu'il l'interrogeait, et cela +paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait +être un prétexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire +anglais-français puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais? + +«Oui, monsieur, dit-elle. + +-- Et cela va bien cette traduction?» + +Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; +alors vivement elle tourna son papier de façon à ce qu'il ne le +vit que de côté. + +«Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je +cherche, ... c'est un brouillon. + +-- Cela ne fait rien. + +-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte.» + +Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus; +si elle avait commencé à se défendre par un moyen détourné, +maintenant elle était résolue à faire tête, même à l'un des chefs +de la maison. + +Il avait jusque-là parlé sur le ton de la plaisanterie, il +continua: + +«Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme à faire +le maître d'école avec une jolie jeune fille comme vous? + +-- Non, monsieur, c'est impossible. + +-- Allons donc.» + +-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle résista. + +«Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre. + +-- C'est une plaisanterie. + +-- Pas pour moi, rien n'est plus sérieux: M. Vulfran m'a défendu +de laisser voir cette lettre par personne, j'obéis à M. Vulfran. + +-- C'est moi qui l'ai ouverte. + +-- La lettre en anglais n'est pas la traduction. + +-- Mon oncle va me la montrer tout à l'heure cette fameuse +traduction. + +-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il +m'a donné ses ordres, j'obéis, pardonnez-le moi.» + +Il y avait tant de résolution dans son accent et dans son attitude +que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il +faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point? + +Théodore n'osa pas aller jusque-la: + +«Je suis enchanté de voir, dit-il, la fidélité que vous montrez +pour les ordres de mon oncle, même dans les choses +insignifiantes.» + +Lorsqu'il eut refermé la porte, Perrine voulut se remettre au +travail, mais elle était si bouleversée que cela lui fut +impossible. Qu'allait-il advenir de cette résistance, dont il se +disait enchanté quand au contraire il en était furieux? S'il +voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, misérable sans +défense, contre un ennemi qui était tout-puissant? Au premier coup +qu'il lui porterait, elle serait brisée. Et alors il faudrait +qu'elle quittât cette maison, où elle n'aurait que passé. + +À ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussée, et +Talouel entra à pas glissés, les yeux fixés sur le pupitre où la +lettre et son commencement de traduction se trouvaient étalés. + +«Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ça marche-t-il? + +-- Je ne fais que commencer. + +-- M. Théodore t'a dérangée. Qu'est-ce qu'il voulait? + +-- Un dictionnaire anglais-français. + +-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais. + +-- Il ne me l'a pas dit. + +-- Il ne t'a pas demandé ce qu'il y a dans cette lettre? + +-- Je n'en suis qu'à la première phrase. + +-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue. + +-- Je ne l'ai pas encore traduite. + +-- Tu ne l'as pas écrite en français, mais tu l'as lue.» + +Elle ne répondit pas. + +«Je te demande si tu l'as lue; tu me répondras peut-être. + +-- Je ne peux pas répondre. + +-- Parce que? + +-- Parce que M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre. + +-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous +les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les +faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaître ce +qui le concerne. + +-- Même ses affaires personnelles? + +-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette +lettre?» + +Elle comprit qu'elle s'était laissée surprendre. + +«Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demandé si, dans le cas +d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaître le +contenu de cette lettre. + +-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois +les connaître, et cela dans l'intérêt même de M. Vulfran. Ne sais- +tu pas qu'il est devenu malade, à la suite de chagrins qui ont +failli le tuer? Que tout à coup il apprenne une nouvelle qui lui +apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette +nouvelle trop brusquement annoncée, sans préparation, peut lui +être mortelle. Voilà pourquoi je dois savoir à l'avance ce qui le +touche, pour le préparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui +lisais ta traduction tout simplement.» + +Il avait débité ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne +ressemblait en rien à ses manières ordinaires si raides et si +hargneuses. + +Comme elle restait muette, le regardant avec une émotion qui la +faisait toute pâle, il continua: + +«J'espère que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je +t'explique là, et aussi de quelle importance il est pour tous, +pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi- +même qui viens de trouver auprès de lui une bonne place qui ne +peut que devenir meilleure avec le temps, que sa santé ne soit pas +ébranlée par des coups violents auxquels elle ne résisterait pas. +Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le +parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue +le désespère. Voilà pourquoi nous devons tous ici travailler à lui +adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il +a mis sa confiance.» + +Perrine n'eût rien su de Talouel, qu'elle se fût sans doute laissé +prendre à ces paroles habilement arrangées pour la troubler et la +toucher; mais après ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la +chambrée qui à la vérité n'étaient que de pauvres ouvrières, et de +Fabry et de Mombleux qui eux étaient des hommes capables de savoir +les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas +plus ajouter foi à la sincérité de ce discours, qu'avoir confiance +dans le dévouement du directeur: il voulait la faire parler, voilà +tout, et pour en arriver là tous les moyens lui étaient bons: le +mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eût pu avoir des doutes +à ce sujet, que la tentative de Théodore auprès d'elle devait +l'empêcher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur +n'était sincère, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la +lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'était donc contre eux +que M. Vulfran prenait ses précautions quand il lui disait: «S'il +se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne +rien dire, mais même ne laisser rien deviner;» et c'était à +M. Vulfran, qui certainement avait prévu ces tentatives, à lui +seul qu'elle devait obéir, sans prendre autrement souci des +colères et des haines qu'elle allait accumuler contre elle. + +Il était debout devant elle, appuyé sur son bureau, penché vers +elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle +fit appel à tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui +trahissait son émotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle +dit: + +«M. Vulfran m'a défendu de parler de cette lettre à personne.» + +Il se redressa furieux de cette résistance, mais presque aussitôt +se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les +manières comme dans l'accent: + +«Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un +autre lui-même. + +Elle ne répondit pas, + +«Tu es donc stupide? s'écria-t il d'une voix étouffée. + +-- Sans doute, je le suis. + +-- Alors, tâche de comprendre qu'il faut être intelligent pour +occuper la place que M. Vulfran t'a donnée auprès de lui, et que +puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette +place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon +devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien, réfléchis-y, pense à ce qu'est ta situation +aujourd'hui, représente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et +prends une résolution que tu me feras connaître ce soir.» + +Là-dessus, après avoir attendu un moment sans qu'elle faiblît, il +sortit à pas glissés comme il était entré. + + +XXXI + +«Réfléchis.» + +Elle eût voulu réfléchir; mais comment, alors que M. Vulfran +attendait? + +Elle se remit donc à sa traduction, se disant que pendant qu'elle +travaillerait, son émotion se calmerait peut-être, et qu'alors +elle serait sans doute mieux en état d'examiner sa situation et de +décider ce qu'elle avait à faire. + +«La principale difficulté que j'ai, comme je vous le dis, +rencontrée dans mes recherches, a été celle du temps qui s'est +écoulé depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher +fils. Tout d'abord je vous avoue que, privé des lumières de notre +révérend père Leclerc qui avait béni cette union, j'ai été +complètement désorienté, et que j'ai du chercher de différents +côtés avant de recueillir les éléments d'une réponse qui pût vous +satisfaire. + +«De ces éléments il résulte que celle qui est devenue la femme de +M. Edmond Paindavoine était une jeune personne douée de toute les +qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la tendresse de +l'âme, la droiture du caractère, sans parler de ces charmes +personnels qui, pour être éphémères, n'en ont pas moins une +importance souvent décisive pour ceux qui laissent leur coeur se +prendre par les vanités de ce monde.» + +Quatre fois elle recommença la traduction de cette phrase, la plus +entortillée à coup sûr de cette lettre, mais elle s'acharna à la +rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce +travail, et si elle n'arriva pas à se satisfaire elle-même, au +moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait. + +«Le temps n'est plus où tout le savoir des femmes hindoues +consistait dans la science de l'étiquette, dans l'art de se lever +ou s'asseoir, et où toute instruction, en dehors de ces points +essentiels, était considéré comme une déchéance; aujourd'hui un +grand nombre, même parmi celles des hautes castes, ont l'esprit +cultivé et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'étude était +placée sous l'invocation de la déesse Sarasvati. Celle dont je +parle appartenait à cette catégorie, et son père ainsi que sa +mère, qui étaient de famille brahmane, c'est-à-dire deux fois nés, +selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'être convertis +à notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par +notre révérend père Leclerc pendant les premières années de sa +mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le +_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que +qui perd sa foi perd sa caste, c'est-à-dire son rang, ses +relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par +cela seul qu'elle se faisait chrétienne, se faisait en quelque +sorte paria. + +«Il vous paraîtra donc tout naturel que, rejetée du monde hindou, +elle se soit tournée du côté de la société européenne, si bien +qu'une association d'affaires et d'amitié l'a unie à une famille +française pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique +importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) +et Bercher (le Français). + +«Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine +fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'éprit d'elle; ce +qui s'explique par cette raison principale qu'elle était bien +réellement la jeune fille que je viens de vous dépeindre, tous les +témoignages que j'ai réunis concordent entre eux pour l'affirmer, +mais je ne peux pas en parler moi-même, puisque je ne l'ai pas +connue et ne suis arrivé à Dakka qu'après son départ. + +«Pourquoi s'éleva-t-il des empêchements au mariage qu'ils +voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas à +traiter. + +«Quoi qu'il en ait été, le mariage fut célébré, et dans notre +chapelle le révérend père Leclerc donna la bénédiction nuptiale à, +M. Edmond Paindavoine et à Mlle Marie Doressany; l'acte de ce +mariage est inscrit à sa date sur nos registres, et il pourra vous +en être délivré une copie si vous en faites la demande. + +«Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vécut dans la maison des +parents de sa femme où une enfant, une petite fille, leur fut +accordée par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont +gardés d'eux ceux qui à Dakka les ont alors connus sont des +meilleurs, et les représentent comme le modèle des époux, se +laissant peut-être emporter par les plaisirs mondains, mais cela +n'était-il pas de leur âge, et l'indulgence ne doit-elle pas être +accordée à la jeunesse? + +«Longtemps prospère, la maison Doressany et Bercher éprouva coup +sur coup des pertes considérables qui amenèrent une ruine +complète: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois +d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond +Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme +collecteur de plantes et de curiosités de toutes sortes pour des +maisons anglaises: avec lui il avait emmené sa jeune femme et sa +petite fille alors âgée de trois ans environ. + +«Depuis il n'est pas revenu à Dakka, mais j'ai su par un de ses +amis à qui il a écrit plusieurs fois, et aussi par un de nos pères +qui tenait ces renseignements du révérend père Leclerc, resté en +correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habité pendant +plusieurs années la ville de Dehra, choisie par lui comme centre +d'exploration, sur la frontière thibétaine et dans l'Himalaya, +qui, dit cet ami, ont été fructueuses. + +«Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette +ville, et si vous pensez que cela peut vous être utile dans vos +recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour +un de nos pères dont le concours pourrait peut-être les +faciliter.» + +Enfin elle était terminée, la terrible lettre, et tout de suite +après le dernier mot écrit, sons même traduire la formule de +politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit +vivement auprès de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout à +l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas +aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience. + +«Tu as été bien lente, dit-il. + +-- La lettre est longue et difficile. + +-- N'as-tu pas été dérangée aussi? J'ai entendu la porte de ton +bureau s'ouvrir et se fermer deux fois.» + +Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait répondre +sincèrement: peut-être était-ce la seule solution honnête et juste +aux questions qu'elle avait agitées sans leur trouver de réponses +satisfaisantes: + +«M. Théodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau. + +-- Ah!» + +Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arrêtant, il +reprit: + +«La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi près de +moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,» + +Elle fit sa lecture comme il lui était commandé, et d'une voix +plutôt faible que forte. + +De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser à +elle, en suivant sa pensée: + +... Modèle des époux, + +... Plaisirs mondains, + +... Maisons anglaises, quelles maisons? + +... Un de ses amis; quel ami? + +... De quelle époque datent ces renseignements? + +Et quand elle fut arrivée à la fin de la lettre, résumant ses +impressions, il dit; + +«Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-là ont donc +l'esprit vague!» + +Comme ces observations ne lui étaient pas faites directement, +Perrine n'avait garde de répondre; alors un silence s'établit que +M. Vulfran ne rompit qu'après un temps de réflexion assez long: + +«Peux-tu traduire du français en anglais comme tu viens de +traduire de l'anglais en français? + +-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui. + +-- Une dépêche? + +-- Oui, je crois. + +-- Eh bien, assieds-toi à la petite table et écris.» + +Il dicta: + +«Père Fildes + +«Mission + +«Dakka. + +«Remerciements pour lettre.» + +«Prière envoyer par dépêche, réponse payée vingt mots, nom de +l'ami qui a reçu nouvelles, dernière date de celles-ci. Envoyer +aussi nom du père de Dehra. Lui écrire pour le prévenir que je +m'adresse à lui directement. + +«Paindavoine.» + +«Traduis cela en anglais, et fais plutôt plus court que plus long; +à 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; écris très +lisiblement.» + +La traduction fut assez vivement achevée et elle la lut à haute +voix. + +«Combien de mots? demanda-t-il. + +-- En anglais quarante-cinq,» + +Alors il calcula tout haut: + +«Cela fait 72 francs pour la dépêche, 32 pour la réponse; 104 +francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-même au +télégraphe et la liras à la receveuse, pour qu'elle ne commette +pas d'erreur.» + +En traversant la véranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans +les poches, se promenait là, de manière à surveiller tout ce qui +se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux. + +«Où vas-tu? demanda-t-il. + +-- Au télégraphe porter une dépêche.» + +Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit +en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lâchée, il +l'aurait déchirée, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant +qu'elle était en anglais, il eut un mouvement de colère. + +«Tu sais que tu as à me parler tantôt, dit-il. + +-- Oui, monsieur.» + +Ce fut seulement à trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il +la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'était demandée qui +remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran +lui dit de prendre place à ses côtés, après avoir renvoyé le +cocher qui avait amené Coco. + +«Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que +tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons à +parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.» + +Ce fut seulement après être sortis du village où sur leur passage +se manifesta la même curiosité que la veille, et quand ils +roulèrent doucement à travers les prairies où la fenaison était +dans son plein, que M. Vulfran, jusque-là silencieux, prit la +parole, au grand émoi de Perrine qui eût bien voulu retarder +encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour +elle, semblait-il. + +«Tu m'as dit que M. Théodore et M. Talouel étaient venus dans ton +bureau. + +-- Oui, monsieur. + +-- Que te voulaient-ils?» + +Elle hésita, le coeur serré. + +«Pourquoi hésites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire? + +-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empêche pas que +j'hésite. + +-- On ne doit jamais hésiter à faire son devoir; si tu crois que +tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois répondre à ma +question, car je te questionne, réponds. + +-- Je crois que je dois répondre. + +-- Je t'écoute.» + +Elle raconta exactement ce qui s'était passé entre Théodore et +elle, sans un mot de plus, sans un de moins. + +«C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivée au +bout. + +-- Oui, monsieur, tout. + +-- Et Talouel?» + +Elle recommença pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le +neveu, aussi fidèlement, en arrangeant seulement un peu ce qui +avait rapport à la maladie de M. Vulfran, de façon à ne pas +répéter «qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncée, sans +préparation pouvait le tuer». Puis, après la première tentative de +Talouel, elle dit ce qui s'était passé pour la dépêche, sans +cacher le rendez-vous qui lui était assigné à la fin de la +journée. + +Tout à son récit, elle avait laissé Coco prendre le pas, et le +vieux cheval, abusant de cette liberté, se dandinait +tranquillement, humant la bonne odeur du foin séché que la brise +tiède lui soufflait aux naseaux, en même temps qu'elle apportait +les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les +premières années de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaillé, +il galopait à travers les prairies avec les juments et ses +camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient à +traîner un jour des voitures sur les routes poussiéreuses, à +peiner, à souffrir les coups de fouet et les brutalités. + +Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et +comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sût qu'elle tenait les +yeux attachés sur lui, elle vit que son visage trahissait une +préoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de +mécontentement que de tristesse; enfin, il dit: + +«Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne +t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas +répétées, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la +résistance que tu as honnêtement opposée à ces tentatives, je +saurais te défendre. Au reste, je suis responsable de ce qui +arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommandé +de ne pas parler de cette lettre qui devait éveiller certaines +curiosités, et, dès lors, je n'aurais pas dû t'y exposer. À +l'avenir, il n'en sera plus ainsi. À partir de demain, tu +abandonneras le bureau de Bendit, où l'on peut aller te trouver, +et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu +as écrit ce matin la dépêche; devant moi on ne te questionnera +pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des +bureaux, chez Françoise, à partir de ce soir, tu auras une chambre +au château et tu mangeras avec moi. Je prévois que je vais +entretenir avec les Indes un échange de lettres et de dépêches que +tu seras seule à connaître. Il faut que je prenne mes précautions +pour qu'on ne cherche pas à t'arracher de force, ou à te tirer +adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Près de +moi, tu seras défendue. De plus, ce sera ma réponse à ceux qui ont +voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement à +ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une +récompense pour toi.» + +Perrine, qui avait commencé par trembler, s'était bien vite +rassurée; maintenant, elle était si violemment secouée par la joie +qu'elle ne trouva pas un mot à répondre. + +«Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montré dans +la lutte contre la misère; quand on est brave comme tu l'as été, +on est honnête; tu viens de me prouver que je ne me suis pas +trompé, et que je peux me fier à toi, comme si je te connaissais +depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as dû entendre parler de +moi avec envie: être à la place de M. Vulfran, être M. Vulfran, +quel bonheur! La vérité est que la vie m'est dure, très dure, plus +pénible, plus difficile que pour le plus misérable de mes +ouvriers. Qu'est la fortune sans la santé qui permet d'en jouir? +le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes épaules +m'écrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers +vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, +travailler, et que si je leur manquais ce serait un désastre, pour +tous la misère, pour un grand nombre la faim, la mort peut-être. +Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que +j'ai créée, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!» + +Une pause s'établit et l'âpreté de cette plainte emplit de larmes +les yeux de Perrine; mais bientôt M. Vulfran reprit: + +«Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par +la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils +et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux +pas parler, des dissentiments graves qui nous ont séparés et qui, +après son mariage conclu malgré mon opposition, ont amené une +rupture complète, mais n'ont pas éteint mon affection pour lui, +car je l'aime, après tant d'années d'absence, comme s'il était +encore l'enfant que j'ai élevé, et quand je pense à lui, c'est-à- +dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant +que je vois de mes yeux sans regard. À son père, mon fils a +préféré la femme qu'il aimait et qu'il avait épousée par un +mariage nul. Au lieu de revenir près de moi, il a accepté de vivre +près d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. +J'ai espéré qu'il céderait; il a dû croire que je céderais moi- +même. Mais nous avons le même caractère: nous n'avons cédé ni l'un +ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Après ma maladie +qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le +tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il +reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu évidemment par cette +femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, +la misérable!...» + +Perrine écoutait, suspendue aux lèvres de M. Vulfran, ne respirant +pas; à ce mot, elle interrompit: + +«La lettre du père Fildes dit: «Une jeune personne douée des plus +charmantes qualités: l'intelligence, la bonté, la douceur, la +tendresse de l'âme, la droiture du caractère», on ne parle pas +ainsi d'une misérable. + +-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait +capital qui m'a inspiré contre elle l'exaspération et la haine, +c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il +convient à une créature de son espèce, pour qu'il puisse retrouver +et reprendre ici la vie qui doit être la sienne. Enfin par elle +nous sommes séparés, et tu vois que, malgré les recherches que +j'ai fait entreprendre, je ne sais même pas où il est; comme moi, +tu vois les difficultés qui s'opposent à ces recherches. Ce qui +complique ces difficultés, c'est une situation particulière que je +dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une +enfant de ton âge; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes à peu +près compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas +m'aider dans ma tâche. La longue absence, la disparition de mon +fils, notre rupture, le long temps qui s'est écoulé depuis les +dernières nouvelles qu'on a reçues de lui, ont fatalement éveillé +certaines espérances. Si mon fils n'était plus là pour prendre ma +place quand je serai tout à fait incapable d'en porter les +charges, et pour hériter de ma fortune quand je mourrai, qui +occuperait cette place? À qui cette fortune reviendrait-elle? +Comprends-tu les espérances embusquées derrière ces questions? + +-- À peu près, monsieur. + +-- Cela suffit, et même j'aime autant que tu ne les comprennes pas +tout à fait. Il y a donc près de moi, parmi ceux qui devraient me +soutenir et m'aider, des personnes qui ont intérêt à ce que mon +fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet intérêt trouble +leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! +Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappé d'un +si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. +Que ferais-je en ce monde si Edmond était mort? C'est la loi de la +nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents +perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les +unes que les autres qui prouvent l'insanité de ces espérances. Si +Edmond avait péri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eût +été la première à m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas +être mort; je serais un père sans foi d'admettre le contraire.» + +Perrine ne tenait plus ses yeux attachés sur M. Vulfran, mais elle +les avait détournés pour cacher son visage, comme s'il pouvait le +voir. + +«Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire à cette mort, +et cela explique leur curiosité en même temps que les précautions +que je prends pour que tout ce qui se rapporte à mes recherches +reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies +la tâche à laquelle je t'associe: rendre un fils à son père; et je +suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer +fidèlement. Et puis je t'en parle encore, parce que ç'a toujours +été ma règle de vie d'aller droit à mon but, en disant franchement +où je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et +ont supposé que je jouais au fin; ils en ont toujours été punis. +On a déjà tenté de te circonvenir; on le tentera encore, cela est +probable, et de différents côtés; te voilà prévenue, c'est tout ce +que je devais faire.» + +Ils étaient arrivés en vue des cheminées de l'usine de Hercheux, +de toutes la plus éloignée de Maraucourt; encore quelques tours de +roues, ils entraient dans le village. + +Perrine, bouleversée, frémissante, cherchait des paroles pour +répondre et ne trouvait rien, l'esprit paralysé par l'émotion, la +gorge serrée, les lèvres sèches: + +«Et moi, s'écria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis à +vous, monsieur, de tout coeur.» + + +XXXII + +Le soir, la tournée des usines achevée, au lieu de revenir aux +bureaux comme c'était la coutume, M. Vulfran dit à Perrine de le +conduire directement au château; et pour la première fois elle +franchit la magnifique grille dorée, chef-d'oeuvre de serrurerie, +qu'un roi n'avait pu se donner à l'une des dernières expositions, +racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvée +trop chère pour sa maison de campagne. + +«Suis la grande allée circulaire», dit M. Vulfran. + +Pour la première fois aussi elle vit de près les massifs de fleurs +que jusque-là elle n'avait aperçus que de loin, formant des taches +rouges ou roses sur le velours foncé des gazons tondus ras. +Habitué à faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, +sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, +à droite et à gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les +arbustes que leur beauté rendait dignes d'être isolés en belle +vue; car, bien que leur maître ne put plus les admirer comme +naguère, rien n'avait été changé dans l'ordonnance des jardins, +aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornés qu'au +temps où, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue +avec fierté. + +De lui-même, Coco s'arrêta devant le large perron, où un vieux +domestique, prévenu par le coup de cloche du concierge, attendait. + +«Bastien, tu es là? demanda M. Vulfran sans descendre. + +-- Oui, monsieur. + +-- Tu vas conduire cette jeune personne à la chambre des +papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras à ce qu'on lui +donne tout ce qui peut lui être nécessaire pour sa toilette; tu +mettras son couvert vis-à-vis le mien; en passant, envoie-moi +Félix, qu'il me conduise aux bureaux.» + +Perrine se demandait si elle était éveillée. + +«Nous dînerons à huit heures, dit M. Vulfran; jusque-là tu es +libre.» + +Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant +éblouie, comme si elle était transportée dans un palais enchanté. + +Et réellement, le hall monumental, d'où partait un escalier +majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis +traçait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un +palais? À chaque palier, de belles fleurs étaient groupées avec +des plantes à feuillage dans de vastes jardinières, et leur parfum +embaumait l'air renfermé. + +Bastien la conduisit au second étage, et, sans entrer, lui ouvrit +une porte: + +«Je vais vous envoyer la femme de chambre», dit-il en se retirant. + +Après avoir traversé une petite entrée sombre, elle se trouva dans +une grande chambre très claire. tendue d'étoffe de couleur ivoire, +semée de papillons aux nuances vives qui voletaient légèrement; +les meubles étaient en érable moucheté, et sur le tapis gris +s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: +pâquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or. + +Que cela était frais et joli! + +Elle n'était pas revenue de son émerveillement, et s'amusait +encore à enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le +repoussait, quand la femme de chambre entra: + +«Bastien m'a dit de me mettre à la disposition de mademoiselle.» + +Une femme de chambre en toilette claire, coiffée d'un bonnet de +tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans +une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les +rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se +reconnaître. + +«Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien... +il me semble. + +-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son +appartement.» + +Ce qu'elle appelait «montrer l'appartement», c'était ouvrir les +portes d'une armoire à glace et d'un placard, ainsi que les +tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de +ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur +un bouton posé dans la tenture: + +«Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-là pour +l'éclairage.» + +Instantanément la chambre, l'entrée et le cabinet de toilette +s'éclairèrent d'une lumière éblouissante qui, instantanément +aussi, s'éteignit; et il sembla à Perrine qu'elle était encore +dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait +assaillie et que les éclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui +montraient son chemin ou le noyaient d'ombre. + +«Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me +sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.» + +Mais ce dont «mademoiselle avait besoin», c'était d'être seule, +autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, +ayant été jetée hors d'elle-même par tout ce qui lui était arrivé +depuis le matin. + +Que d'événements, que de surprises en quelques heures, et qui lui +eût dit le matin, quand, sous les menaces de Théodore et de +Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au +contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il +pas de quoi rire de penser que c'était leur hostilité même qui +faisait sa fortune? + +Mais combien plus encore eût-elle ri si elle avait pu voir la tête +du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des +bureaux. + +«Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit +Talouel. + +-- Mais non. + +-- Pourtant, vous vous faites ramener par Félix? + +-- C'est qu'en passant je l'ai déposée au château, afin qu'elle +ait le temps de se préparer pour le dîner. + +-- Dîner! Je suppose....» + +Il était tellement suffoqué qu'il ne trouva pas tout de suite ce +qu'il devait supposer. + +«Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer. + +-- Je suppose que vous la faites dîner avec vous. + +-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir près de moi +quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui je pourrais +avoir confiance. Justement cette petite fille me parait réunir ces +qualités: intelligente elle l'est, j'en suis sûr; discrète et +fidèle, elle l'est aussi, j'en ai la preuve.» + +Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de façon que Talouel ne +pût se méprendre sur le sens de ces paroles. + +«Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposée +à certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude +qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui +m'obligerait à me séparer de ces autres...» + +Il appuya sur ce mot: + +«... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle +travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, +elle mangera à ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas +qu'elle égayera de son babil, et elle habitera le château.» + +Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il +n'était ni dans son caractère, ni dans sa ligne de conduite de +faire formellement la plus légère opposition aux idées du patron, +il dit: + +«Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que +très justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle. + +-- Je le suppose aussi.» + +Pendant ce temps, Perrine, accoudée au balcon de sa fenêtre, +rêvait en regardant la vue qui se déroulait devant elle: les +pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses +maisons et l'église, les prairies, les entailles dont l'eau +argentée miroitait sous les rayons obliques du soleil qui +s'abaissait, et vis-à-vis, de l'autre côté, le bouquet de bois où +elle s'était assise, le jour de son arrivée, et où dans la brise +du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mère qui +murmurait: «Je te vois heureuse». + +Elle avait pressenti l'avenir la chère maman, et les grandes +marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient +aussi dit vrai: heureuse, elle commençait à l'être; et si elle +n'avait pas encore réussi tout a fait, ni même beaucoup, au moins +devait-elle reconnaître qu'elle était en passe de réussir plus +qu'un peu; qu'elle fût patiente, qu'elle sût attendre, et le reste +viendrait à son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misère, +ni le besoin dans ce château où elle était entrée si vite. + +Quand le sifflet des usines annonça la sortie, elle était encore à +son balcon planant dans sa rêverie, et ce furent ses coups +stridents qui la ramenèrent de l'avenir dans la réalité présente. +Alors du haut de l'observatoire d'où elle dominait les rues du +village et les routes blanches à travers les prairies vertes et +les champs jaunes, elle vit se répandre la fourmilière noire des +ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda +pas à se diviser en plusieurs courants, à se morceler à l'infini, +et à ne former bientôt plus que des petits groupes qui eux-mêmes +s'évanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la +voiture de M. Vulfran monta l'allée circulaire au pas tranquille +du vieux Coco. + +Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le +lui avait recommandé, elle fit sa toilette, en se livrant à une +véritable débauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, -- +d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfumé de fines odeurs, - +- et ce fut seulement quand la pendule placée sur sa cheminée +sonna huit heures qu'elle descendit. + +Elle se demandait comment elle trouverait la salle à manger, mais +elle n'eut pas à la chercher, un domestique en habit noir, qui se +tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitôt M. Vulfran +entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un +chemin en coutil posé sur le tapis, ce qui permettait à ses pieds +de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidées, +au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une +lourde argenterie ciselée et de cristaux taillés dont les facettes +reflétaient les éclairs de la lumière électrique qui tombait du +lustre. + +Un moment elle se tint debout derrière sa chaise, ne sachant trop +ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide: + +«Assieds-toi.» + +Aussitôt le service commença, et le domestique qui l'avait amenée +posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en +apportait une autre à son maître, celle-là pleine jusqu'au bord. + +Elle eût dîné seule avec M. Vulfran qu'elle se fût trouvée à son +aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux +valets de chambre qu'elle sentait ramassés sur elle, pour voir +sans doute comment mangeait une petite bête de son espèce, elle se +sentait intimidée, et cet examen n'était pas sans la gêner un peu +dans ses mouvements. + +Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse. + +«Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux +soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, +toi, qui vois clair, d'en faire autant. + +-- J'ai été si longtemps privée de soupe, que j'en mangerais bien +deux fois aussi.» + +Mais ce ne fut pas une assiette du même potage qu'on leur servit, +ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-là, avec des carottes +et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan. + +Au reste, le dîner garda en tout, excepté pour le dessert, cette +simplicité, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une +salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes à pied +avec des gâteaux et quatre compotiers chargés de fruits +admirables, dignes, par leur grosseur et leur beauté, des fleurs +du surtout. + +«Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit +ces fruits», dit M. Vulfran. + +Elle avait commencé par se servir discrètement quelques cerises, +mais M. Vulfran voulut qu'elle prît aussi des abricots, des pêches +et du raisin, + +«À ton âge, j'aurais mangé tous les fruits qui sont sur la +table... si on me les avait offerts.» + +Alors Bastien, bien disposé par cette parole, voulut mettre sur +l'assiette «de cette petite bête», comme il l'eût fait pour un +singe savant, un abricot et une pêche qu'il choisit avec la +compétence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il +occupait derrière la chaise de M. Vulfran. + +Malgré les fruits, Perrine fut bien aise de voir le dîner prendre +fin; plus l'épreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le +lendemain, la curiosité satisfaite des domestiques, la laisserait +tranquille sans doute. + +«Maintenant tu es libre jusqu'à demain matin, dit M. Vulfran en se +levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la +lune, lire dans la bibliothèque, ou emporter un livre dans ta +chambre.» + +Elle était embarrassée, se demandant si elle ne devait pas +proposer à M. Vulfran de se tenir à sa disposition. Comme elle +restait hésitante, elle vit Bastien lui faire des signes +silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche +il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, +s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les lèvres avec +une physionomie animée. Tout à coup elle crut qu'il lui expliquait +qu'elle devait demander à M. Vulfran de lui faire la lecture; mais +comme elle avait déjà eu cette idée, elle eut peur de traduire la +sienne plutôt que celle de Bastien; cependant elle se risqua: + +«Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas +que je vous fasse la lecture?» + +Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands +mouvements de tête: elle avait deviné, c'était bien cela qu'elle +devait dire. + +«Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberté, +répondit M. Vulfran. + +-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguée du tout. + +-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.» + +C'était une vaste pièce sombre, qu'un vestibule séparait de la +salle à manger, et à laquelle conduisait un chemin en toile qui +permettait à M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne +pouvait s'égarer et qu'il avait dans la tête comme dans les jambes +le juste sentiment des distances. + +Perrine s'était plus d'une fois demandé à quoi M. Vulfran passait +son temps lorsqu'il était seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; +mais cette pièce, lorsqu'il eut pressé un bouton d'éclairage, ne +répondit rien à cette question; pour meubles, une grande table +chargée de papiers, des cartonniers, des sièges, et c'était tout; +devant une fenêtre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien +autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait +semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de +longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait même pas les +nuages. + +«Que me lirais-tu bien?» demanda-t-il. + +Des journaux étaient sur la table enveloppés de leurs bandes +multicolores. + +«Un journal, si vous voulez. + +-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.» + +Elle n'avait rien à répondre, n'ayant dit cela que pour proposer +quelque chose. + +«Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler.» + +Puis, comme s'il se parlait à lui-même, sans qu'elle fût là pour +l'entendre: + +«Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne.» + +Mais après un moment de silence, revenant à elle: + +«Allons dans la bibliothèque», dit-il. + +Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte à ouvrir +et, pour l'éclairer, qu'un bouton à pousser; mais comme une seule +lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta +dans l'ombre. + +«Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabétique des +indications qui nous guideront.» + +Il la conduisit à l'armoire qui contenait cette table, et lui dit +de la chercher, ce qui demanda un certain temps; à la fin +cependant elle mit la main dessus. + +«Que dois-je chercher? dit-elle. + +-- À l'I, le mot Inde.» * + +Ainsi il suivait toujours sa pensée, et n'avait nullement l'idée +de vivre la vie des autres comme il avait semblé en exprimer le +désir, car ce qu'il voulait certainement, c'était vivre celle de +son fils, en lisant la description des pays où il le faisait +rechercher. + +«Que vois-tu? dis.» + +-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde +centrale et dans la présidence du Bengale, 1871, 209 à 288. + +-- Cela veut dire que dans le deuxième volume de 1871, à la page +209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce +volume et rentrons dans mon cabinet.» + +Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au +lieu de se relever, elle resta à regarder un portrait placé au- +dessus de la cheminée, que ses yeux, qui peu à peu étaient +habitués à la demi obscurité, venaient d'apercevoir. + +«Qu'as-tu?» demanda-t-il. + +Franchement elle répondit, mais d'une voix émue: + +«Je regarde le portrait placé au-dessus de la cheminée. + +-- C'est celui de mon fils à vingt ans, mais tu dois bien mal le +voir, je vais l'éclairer.» + +Allant à la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites +lampes placé au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de +lumière. + +Perrine, qui s'était relevée pour se rapprocher de quelques pas, +poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde. + +«Qu'as-tu donc?» dit-il. + +Mais elle ne pensa pas à répondre, et resta les yeux attachés sur +le jeune homme blond, vêtu d'un costume de chasse en velours vert, +coiffé d'une casquette haute à large visière, appuyé d'une main +sur un fusil et de l'autre flattant la tête d'un épagneul noir, +qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle +était frémissante de la tête aux pieds, et un flot de larmes +coulait sur son visage, sans qu'elle eût l'idée de les retenir, +emportée, abîmée dans sa contemplation. + +Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, +trahirent son émoi. + +«Pourquoi pleures-tu?» + +Il fallait qu'elle répondît; par un effort suprême elle tâcha de +se rendre maîtresse de ses paroles, mais en les entendant elle +sentit toute leur incohérence: + +«C'est ce portrait... votre fils... vous son père...» + +Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un +accent que la compassion attendrissait: + +«Et tu as pensé au tien? + +-- Oui, monsieur..., oui, monsieur. + +-- Pauvre petite!» + + +XXXIII + +Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le +cabinet de leur oncle pour le dépouillement du courrier, les deux +neveux, toujours en retard, virent Perrine installée à sa table +comme si elle ne devait pas en démarrer! + +Talouel s'était bien gardé de les prévenir, mais il s'était +arrangé de façon à se trouver là quand ils arriveraient, et à se +«payer leur tête». + +Elle fut tout à fait drôle, et par là réjouissante pour lui; car +s'il était furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour +au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait à +la faiblesse sénile d'un vieillard, au moins était-ce une +compensation de voir que les neveux éprouvaient une fureur égale à +la sienne. Qu'ils étaient donc amusants en jetant sur elle des +regards impatients dans lesquels il y avait autant de colère que +de surprise! Évidemment ils ne comprenaient rien à sa présence +dans ce cabinet sacré, où eux-mêmes ne restaient que juste le +temps nécessaire pour écouter les explications que leur oncle +avait à leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils +étaient chargés. Et les coups d'oeil qu'ils échangeaient en se +consultant sans oser prendre un parti, sans même oser risquer une +observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la +peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une +guerre ouverte n'était pas déclarée entre eux, il y avait beaux +jours qu'ils savaient à quoi s'en tenir les uns et les autres sur +leurs sentiments réciproques nés des secrètes espérances que +chacun nourrissait de son côté: Talouel contre les neveux; les +neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre. + +Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilité +par des sourires ironiques ou des silences méprisants sous une +forme de politesse humble, mais ce jour-là il ne put pas résister +à l'envie de leur jouer une comédie de sa façon qui lui donnerait +quelques instants d'agrément: ah! ils le prenaient de haut avec +lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur +naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il +était fils d'un frère, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis +que lui, qui n'était que fils de ses oeuvres, avait travaillé au +succès de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, +était sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah! + +Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent pressés de rentrer +dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans +doute voir ce qu'ils avaient à faire contre l'intruse, d'un signe +auquel ils obéirent, -- ce qui était déjà un triomphe, -- ils les +emmena sous sa véranda, d'où le bruit des voix contenues ne +pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran. + +«Vous avez été étonnés de voir cette... petite installée dans le +bureau du patron», dit-il. + +Ils ne crurent pas devoir répondre, ne pouvant pas plus +reconnaître leur étonnement que le nier. + +«Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'étiez pas arrivés +en retard ce matin, j'aurais pu vous prévenir pour que vous vous +tinssiez mieux.» + +Ainsi il leur donnait une double leçon: -- la première, en +constatant qu'ils étaient en retard; la seconde, en leur disant, +lui qui n'avait passé ni par l'École polytechnique, ni par les +collèges, que leur tenue avait manqué de correction. Peut-être la +leçon était-elle un peu grossière, mais son éducation l'autorisait +à n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances +lui permettaient de ne pas se gêner avec eux: quoi qu'il dît, ils +l'écouteraient; et il en usait. + +Il continua: + +«Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au +château, et que désormais elle travaillerait dans son cabinet. + +-- Mais quelle est cette petite? + +-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je +crois bien. + +-- Alors? + +-- Alors il m'a expliqué que depuis longtemps il voulait avoir +près de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidèle, en qui +il pourrait avoir pleine confiance. + +-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir. + +-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas +M. Casimir, M. Théodore? M. Casimir, un élève de l'École +polytechnique, où il a tout appris, en théorie s'entend, qui pour +l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attaché; +M. Théodore, qui connaît la vie et le commerce pour avoir passé +ses premières années auprès de ses parents, dans des difficultés +qui pour sûr l'ont formé, et qui d'autre part a pour vous tant +d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, +discrets, fidèles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en +eux? Est-ce qu'ils pensent à autre chose qu'à vous soulager, vous +aider, vous débarrasser du tracas des affaires en bons neveux, +bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, +unis comme de vrais frères qui n'ont qu'un même coeur, parce +qu'ils n'ont qu'un même but.» + +Malgré l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot +caractéristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un +sourire gouailleur, qu'il adressait à Théodore quand il parlait de +la supériorité de Casimir dans la science de l'X, et à Casimir +quand il glissait sur les difficultés commerciales de la famille +de Théodore; à tous les deux, quand il insistait sur leur +fraternité de coeur qui n'avait qu'un même but. + +«Savez-vous ce qu'il me répondit?» continua-t-il. + +Il eût bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne +tournassent le dos avant qu'il eût tout dit, vivement il continua: + +«Il me répondit: «Ah! mes neveux!» Qu'est-ce que cela voulait +dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le +chercher: je vous le répète simplement. Et tout de suite j'ajoute +ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa détermination de la +prendre au château et de l'installer dans son bureau, que c'était +parce qu'il ne voulait pas qu'elle restât exposée à certains +dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y +succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait à se +séparer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma +parole que je vous répète ce qu'il m'a dit mot pour mot. +Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?» + +Comme ils ne répondaient pas, il insista: + +«À qui a-t-il voulu faire allusion? Où voit-il des autres qui +pourraient faire courir des dangers à cette petite? Quels dangers? +Toutes questions incompréhensibles, mais que justement pour cela +j'ai cru devoir vous soumettre, à vous messieurs, qui, en +l'absence de M. Edmond, vous trouvez placés, par votre naissance, +à la tête de cette maison.» + +Il avait assez joué avec eux comme le chat avec la souris, +pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air +d'un vigoureux coup de patte: + +«Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment à l'autre, +demain peut-être, au moins si l'on s'en rapporte à toutes les +recherches que M. Vulfran fait faire, fiévreusement, comme s'il +brûlait sur une bonne piste. + +-- Savez-vous donc quelque chose?» demanda Théodore, qui n'eut pas +la dignité de retenir sa curiosité. + +«Rien autre chose que ce que je vois; c'est-à-dire que M. Vulfran +ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les +dépêches qu'il reçoit des Indes.» + +Puis avec une bonhomie affectée: + +«C'est tout de même malheureux que vous, monsieur Casimir, qui +avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ça vous tiendrait +au courant de ce qui se passe. Sans compter que ça vous +débarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au +château une place à laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que +vous trouverez peut-être un autre moyen, et meilleur que celui-ci, +pour en arriver là; et si je peux vous aider, vous savez que vous +pouvez compter sur moi... sans paraître en rien bien entendu.» + +Tout en parlant il jetait de temps en temps et à la dérobée un +rapide coup d'oeil dans les cours, plutôt par force d'habitude que +par besoin immédiat; à ce moment, il vit venir le facteur du +télégraphe, qui, sans se presser, musait à droite et à gauche. + +«Justement, dit-il, voilà qu'arrive une dépêche qui est peut-être +la réponse à celle qui a été envoyée à Dakka. C'est tout de même +ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle +contient, de façon à être les premiers à annoncer au patron le +retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont +prêts pour illuminer. Mais voilà, vous ne savez pas l'anglais, et +cette petite le sait, elle.» + +Quelque regret qu'il eût à mettre un pas devant l'autre, le +porteur de dépêches était enfin arrivé au bas de l'escalier; +vivement Talouel alla au-devant de lui: + +«Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amènes pas trop vite, dit-il. + +-- Faut-il s'en faire mourir?» + +Sans répondre, Talouel prit la dépêche, et la porta à M. Vulfran +avec un empressement bruyant. + +«Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il. + +-- Parfaitement.» + +Mais il n'eut pas déchiré le papier dans la ligne pointillée qu'il +s'écria: + +«Elle est en anglais. + +-- Alors c'est l'affaire d'Aurélie», dit M. Vulfran avec un geste +auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obéir. + +Aussitôt que la porte fut refermée, elle traduisit la dépêche: + +«L'ami, Leserre, négociant français, dernières nouvelles cinq ans; +Dehra, révérend père Mackerness, lui écris selon votre désir.» + +-- Cinq ans, s'écria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible +qu'à cette indication; que s'est-il passé depuis cette époque, et +comment suivre une piste après cinq années écoulées?» + +Mais il n'était pas homme à se perdre dans des plaintes inutiles; +ce fut ce qu'il expliqua lui-même: + +«Les regrets n'ont jamais changé les faits accomplis; tirons parti +plutôt de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une +dépêche en français pour ce M. Lasserre puisqu'il est Français, et +une en anglais pour le père Mackerness.» + +Elle écrivit couramment la dépêche qu'elle devait traduire en +anglais, mais pour celle qui devait être déposée en français au +télégraphe elle s'arrêta dès la première ligne, et demanda la +permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de +Bendit. + +«Tu n'es pas sûre de ton orthographe? + +-- Oh! pas du tout sûre, monsieur, et je voudrais bien qu'au +bureau on ne pût pas se moquer d'une dépêche envoyée par vous. + +-- Alors tu n'es pas en état d'écrire une lettre sans fautes? + +-- Je suis sûre de l'écrire avec beaucoup de fautes; le +commencement des mots va à peu près, mais pas la lin, quand il y a +des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non +plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile à +écrire l'anglais que le français! J'aime mieux vous avouer cela +tout de suite, franchement. + +-- Tu n'as jamais été à l'école? + +-- Jamais. Je ne sais que ce que mon père et ma mère m'ont appris, +au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou +qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient +travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup +travaillé. + +-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons à +remédier à cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons +à faire.» + +Ce fut seulement dans l'après-midi, en voiture, quand ils firent +la visite des usines, que M. Vulfran revint à la question de +l'orthographe. + +«As-tu écrit à tes parents? + +-- Non, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que je ne désire rien tant que rester ici à jamais, près +de vous qui me traitez avec tant de bonté, et me faites une vie si +heureuse. + +-- Alors tu désires ne pas me quitter? + +-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce +qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres +sentiments respectueux que je n'ose exprimer. + +-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-être, en effet, que +tu n'écrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. +Mais, afin que tu puisses m'être utile, il faut que tu travailles, +et te mettes en état de me servir de secrétaire pour beaucoup +d'affaires, dans lesquelles tu dois écrire convenablement, puisque +tu écris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour +toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu? + +-- Je suis prête à tout ce que vous voudrez, et je vous assure que +je n'ai pas peur de travailler. + +-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me +prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: +en rentrant je lui demanderai de te donner des leçons quand sa +classe est finie, de six à huit heures, au moment où je n'ai plus +besoin de toi. C'est une très bonne personne qui n'a que deux +défauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large +d'épaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - +- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une façon fâcheuse ce +qu'elle est réellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- +il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. +Pourvue d'une instruction supérieure, elle a commencé par des +éducations particulières, mais sa prestance d'ogre faisait peur +aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et +les grandes soeurs. Alors elle a renoncé au monde des villes, et +bravement elle est entrée dans l'instruction primaire, où elle a +beaucoup réussi; ses classes tiennent la tête parmi celles de +notre département; ses chefs la considèrent comme une institutrice +modèle. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maîtresse +pour toi!» + +La tournée des usines terminée, la voiture s'arrêta devant l'école +primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut auprès de +M. Vulfran, mais il tint à descendre et à entrer chez elle pour +lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put +l'examiner: c'était bien la femme géante dont M. Vulfran avait +parlé, imposante, mais avec un mélange de dignité et de bonté qui +n'aurait nullement donné envie de se moquer d'elle, si elle +n'avait pas eu un air craintif en désaccord avec sa prestance. + +Bien entendu, elle n'avait rien à refuser au tout-puissant maître +de Maraucourt, mais eût-elle eu des empêchements qu'elle s'en +serait dégagée, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, +à vrai dire, était son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre +part cette petite aux yeux profonds lui plaisait: + +«Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: +savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai +jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sûre qu'elles ont ces +yeux-là.» + +Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, après deux +jours de leçons, elle put se rendre compte de ce qu'était la +gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au château au moment du +dîner, lui demanda ce qu'elle en pensait. + +«Quelle catastrophe c'eût été, -- Mlle Belhomme employait +volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle +catastrophe c'eût été que cette jeune fille restât sans culture! + +-- Intelligente, n'est-ce pas! + +-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer +ainsi. + +-- L'écriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son +interrogatoire d'après les besoins qu'il avait de Perrine. + +-- Pas brillante, mais elle se formera. + +-- L'orthographe? + +-- Faible. + +-- Alors? + +-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictée qui +m'aurait montré précisément son écriture et son orthographe; mais +cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, +et je lui ai demandé une petite narration sur Maraucourt; en vingt +lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'était le pays, comment elle +le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans +chercher ses mots, elle m'a écrit quatre grandes pages vraiment +extraordinaires: tout s'y trouve réuni, le village lui-même, les +usines, le paysage général, l'ensemble aussi bien que le détail; +il y a une page sur les entailles avec leur végétation, leurs +oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin +et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiée dans un bon auteur, +si je ne l'avais vu écrire. Par malheur la calligraphie et +l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est +une affaire de quelques mois de leçons, tandis que toutes les +leçons du monde ne lui apprendraient pas à écrire, si elle n'avait +pas reçu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce +qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, +faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera +que je n'exagère pas.» + +Alors, M. Vulfran, que cette appréciation avait mis en belle +humeur, car elle calmait les objections qui lui étaient venues sur +son prompt engouement pour cette petite, raconta à Mlle Belhomme +comment Perrine avait habité une aumuche dans l'une de ces +entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait +sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute +une batterie de cuisine dans laquelle elle avait préparé un dîner +complet, fourni par l'entaille elle-même, ses oiseaux, ses +poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits. + +Le large visage de Mlle Belhomme s'était épanoui pendant ce récit, +qui sans aucun doute l'intéressait, puis quand M. Vulfran avait +cessé de parler, elle avait gardé elle-même le silence, +réfléchissant: + +«Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir créer ce qui est +nécessaire à ses besoins est une qualité maîtresse, enviable entre +toutes? + +-- Assurément, et c'est cela même qui m'a tout d'abord frappé chez +cette jeune fille, cela et la volonté; dites-lui de vous conter +son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'énergie pour +arriver jusqu'ici. + +-- Elle a reçu sa récompense, puisqu'elle vous a intéressé, cette +jeune fille. + +-- Intéressé, et même attaché, car je n'estime rien tant dans la +vie que la volonté à qui je dois d'être ce que je suis. C'est +pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos leçons, +car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins +est-ce à condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donné à +tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, +si toutefois il est des méthodes, pour cela; mais en fait +d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le +caractère ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez +une élève douée de ce côté, je vous prie de vous appliquer à le +développer.» + +Mlle Belhomme était aussi incapable de dire une chose par +flatterie, que de la taire par timidité ou embarras: + +«L'exemple fait plus que les leçons, dit-elle, c'est pourquoi elle +apprendra à votre école mieux qu'à la mienne, et en voyant que +malgré la maladie, les années, la fortune, vous ne vous relâchez +pas une minute dans ce que vous considérez comme l'accomplissement +d'un devoir, son caractère se développera dans le sens que vous +désirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si +elle passait insensible ou indifférente, -- ce qui m'étonnerait +bien, -- à côté de ce qui doit la frapper.» + +Et comme elle était femme de parole, elle ne manqua pas en effet +une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait à parler de +lui-même pour ce qui n'était pas rigoureusement indispensable à sa +leçon, entraînée bien souvent, sans s'en apercevoir, par les +adroites questions de Perrine. + +Assurément elle s'appliquait à écouter Mlle Belhomme sans +distraction, même quand il fallait la suivre dans l'explication +des règles de «l'accord des adjectifs considérés dans leurs +rapports avec les substantifs», ou celle du participe passé dans +les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, +soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien +plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'intérêt, quand +elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et +particulièrement sur certains points inconnus d'elle, ou mal +connus par les histoires de Rosalie, qui n'étaient jamais très +précises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, énigmatiques +à dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui +parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les écouter, et même +avec le souci que ceux-là ne les comprennent point! + +Plusieurs fois elle avait demandé à Rosalie ce qu'avait été la +maladie de M. Vulfran, et comment il était devenu aveugle, mais +sans jamais en tirer que des réponses vagues; au contraire avec +Mlle Belhomme elle eut tous les détails sur la maladie elle-même, +et sur la cécité qui, disait-on, pouvait n'être pas incurable, +mais qui ne serait guérie, si on la guérissait, que dans certaines +conditions particulières qui assureraient le succès de +l'opération. + +Comme tout le monde à Maraucourt, Mlle Belhomme s'était préoccupée +de la santé de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parlé +avec le docteur Ruchon pour être en état de satisfaire la +curiosité de Perrine d'une façon autrement compétente que Rosalie. + +C'était d'une cataracte double que M. Vulfran était atteint. Mais +cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait +être recouvrée par une opération. Si cette opération n'avait pas +encore était tentée, c'était parce que sa santé générale ne +l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite +invétérée qui se compliquait de congestions pulmonaires répétées, +et qu'accompagnaient des étouffements, des palpitations, des +mauvaises digestions, un sommeil agité. Pour que l'opération +devînt possible, il fallait commencer par guérir la bronchite, et +d'autre part il fallait que tous les autres accidents +disparussent. Or, M. Vulfran était un détestable malade, qui +commettait imprudence sur imprudence, et se refusait à suivre +exactement les prescriptions du médecin. À la vérité cela ne lui +était pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi +que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et +les recherches qu'il faisait faire à ce sujet le jetaient à chaque +instant dans des accès d'inquiétude ou de colère, qui engendraient +une fièvre constante dont il ne se guérissait que par le travail? +Tant qu'il ne serait pas fixé sur le sort de son fils, il n'y +aurait pas de chance pour l'opération, et on la différerait. Plus +tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on +resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'état +de M. Vulfran ne serait pas assez assuré pour décider les +oculistes. + +Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire +parler était en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en +avait pas été de même lorsqu'elle avait voulu compléter ce que la +conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les +secrètes espérances des neveux, aussi bien que sur celles de +Talouel. Ce n'était point une sotte que l'institutrice, il s'en +fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni +directement ni indirectement sur un pareil sujet. + +Que Perrine fût curieuse de savoir ce qu'était la maladie de +M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'était produite, et +quelles chances il y avait pour qu'il recouvrât la vue un jour ou +ne la recouvrât point, il n'y avait rien que de naturel et même de +légitime à ce qu'elle se préoccupât de la santé de son +bienfaiteur. + +Mais qu'elle montrât la même curiosité pour les intrigues des +neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, +voilà qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces +choses-là regardent les petites filles? Est-ce un sujet de +conversation entre une maîtresse et son élève? Est-ce avec des +histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractère +d'une enfant? + +Elle aurait donc dû renoncer à tirer quoi que ce fût de +l'institutrice à cet égard, si une visite à Maraucourt de +Mme Bretoneux, la mère de Casimir, n'était venue ouvrir les lèvres +de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restées closes. + +Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part à +Mlle Belhomme en lui disant que la leçon du lendemain serait peut- +être dérangée, et, du moment où elle eut reçu cette nouvelle, +l'institutrice montra une préoccupation tout à fait extraordinaire +chez elle, car c'était une de ses qualités de ne se laisser +distraire par rien, et de tenir son élève constamment en main +comme le cavalier qui doit faire franchir à sa monture un passage +périlleux tout plein de dangers. + +Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son départ +que Perrine eut une réponse à cette question qui vingt fois +s'était posée à son esprit. + +«Ma chère enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois +vous donner le conseil de vous montrer discrète et réservée demain +avec la dame dont la visite vous est annoncée. + +-- Discrète, à propos de quoi? réservée en quoi et comment? + +-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargée +par M. Vulfran, c'est aussi de votre éducation, voilà pourquoi je +vous adresse ce conseil, dans votre intérêt comme dans l'intérêt +de tous. + +-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois +faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce +qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il +m'effraie. + +-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu à Maraucourt, vous +devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de +M. Edmond sont une cause d'inquiétude pour tout le pays. + +-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela. + +-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, +sans compter ceux qui vivent eux-mêmes de ces ouvriers, si +M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez +sentir que ces questions ne se sont pas posées sans éveiller des +convoitises. M. Vulfran en léguerait-il la direction à ses deux +neveux; ou bien à un seul qui lui inspirerait plus de confiance +que l'autre; ou bien encore à celui qui depuis vingt ans a été son +bras droit et qui, ayant dirigé avec lui cette immense machine, +est peut-être plus que personne en situation et en état de ne pas +la laisser péricliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu +M. Théodore, on a cru qu'il désignait ainsi celui-ci pour son +successeur. Mais quand l'année dernière il a appelé près de lui +M. Casimir au moment où celui-ci sortait de l'École des ponts et +chaussées, on a compris qu'on s'était trompé, et que le choix de +M. Vulfran ne s'était encore fixé sur personne, par cette raison +décisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgré +les querelles qui les ont séparés depuis plus de douze ans, c'est +son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de père, et il +l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on +ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait +probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de +cette personne qui n'était autre que notre ancien curé M. l'abbé +Poiret; mais M. l'abbé Poiret est mort depuis deux ans, et +aujourd'hui il paraît à peu près certain qu'il est impossible de +savoir à quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sûr +que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui +ont intérêt à ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins +fermement, elles sont non moins sûres qu'il est mort réellement, +et elles manoeuvrent de façon à se trouver maîtresses de la +situation le jour où la nouvelle de cette mort arrivera à +M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma +chère enfant, comprenez-vous l'intérêt que vous avez, vous qui +vivez dans l'intimité de M. Vulfran, à vous montrer discrète et +réservée avec la mère de M. Casimir, qui, de toutes les manières, +travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent +celui-ci? Si vous étiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec +la mère de M. Théodore. De même que si vous étiez trop bien avec +celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, +vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si +vous gagniez les bonnes grâces des deux, vous vous attireriez +peut-être l'hostilité de celui qui a tout à redouter d'elles. +Voilà pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. +Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez +interrogée de façon à ce que vous deviez malgré tout répondre, ne +dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien +souvent on a plus d'intérêt à s'effacer qu'à briller, et à se +faire prendre pour une fille un peu bête plutôt que pour une trop +intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraîtrez +intelligente, plus vous le serez.» + + +XXXIV + +Ces conseils, donnés avec une bienveillance amicale, n'étaient pas +pour rassurer Perrine, déjà inquiète de la venue de Mme Bretoneux. + +Et cependant, si sincères qu'ils fussent, ils atténuaient la +vérité plutôt qu'ils ne l'exagéraient, car précisément parce que +Mlle Belhomme était physiquement d'une exagération malheureuse, +moralement elle était d'une réserve excessive, ne se mettant, +jamais en avant, ne disant que la moitié des choses, les +indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les préceptes +qu'elle venait de donner à Perrine et qui étaient les siens mêmes. + +En réalité la situation était encore beaucoup plus difficile que +ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des +convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait +des caractères des deux mères qui avaient engagé la lutte pour que +leur fils héritât seul, un jour ou l'autre, des usines de +Maraucourt, et d'une fortune qui s'élevait, disait-on, à plus de +cent millions. + +L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frère aîné de +M. Vulfran, avait vécu dévorée d'envie, en attendant que son mari, +grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnât +l'existence brillante à laquelle ses goûts mondains lui donnaient +droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient +réalisé son ambition, elle continuait à se dévorer en attendant +maintenant que, par son oncle, Théodore obtint ce qui lui avait +manqué à elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle +avait ratée. + +L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariée à un négociant +de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans +qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance +maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, +commissionnaire-expéditeur, roulage, transports maritimes, -- +voulait la fortune de son frère autant pour l'amour même de la +richesse que pour l'enlever à sa belle-soeur qu'elle détestait. + +Tant que M. Vulfran et son fils avaient vécu en bons rapports, +elles avaient dû se contenter de tirer de leur frère ce qu'elles +en pouvaient obtenir en prêts d'argent qu'on ne remboursait pas, +en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent +riche est forcé d'accorder. + +Mais le jour où, à la suite de prodigalités excessives et de +dépenses exagérées, Edmond avait été envoyé dans l'Inde, +ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, +en réalité comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pensé à +tirer parti de cette situation; et quand ce fils en révolte +s'était marié malgré la défense de son père, elles avaient +commencé, chacune de son côté, à se préparer pour que leur fils +pût, à un moment donné, prendre la place de l'exilé. + +À cette époque Théodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait +pas, par ce qu'il s'était montré jusque-là, qu'il pût être jamais +propre au travail et aux affaires commerciales: choyé, gâté par sa +mère qui lui avait donné ses goûts et ses idées, il ne vivait que +pour les théâtres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux +fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle +se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un +village, sous la férule d'un maître qui ne comprenait que le +travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le +dernier de ses employés! Cette existence exaspérante, il ne +l'avait supportée que le mépris au coeur pour ce qu'elle lui +imposait d'ennuis, de fatigues et de dégoûts. Dix fois par jour il +décidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'était +dans l'espérance d'être bientôt maître, seul maître de cette +affaire considérable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de +façon à la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-à- +dire de Paris, où il se rattraperait enfin de ses misères. + +Quand Théodore avait commencé à travailler avec son oncle, Casimir +n'avait que onze ou douze ans, et était par conséquent trop jeune +pour prendre une place à côté de son cousin. Mais pour cela sa +mère n'avait pas désespéré qu'il pût l'occuper un jour en +regagnant le temps perdu: ingénieur, Casimir du haut de l'X +dominerait M. Vulfran, en même temps qu'il écraserait de sa +supériorité officielle son cousin qui n'était rien. C'était donc +pour l'École polytechnique qu'il avait été chauffé, ne travaillant +que les matières exigées pour les examens de l'école, et cela en +proportion de leur coefficient: 58 les mathématiques, 10 la +physique, 5 la chimie, 6 le français. Et alors il s'était produit +ce résultat fâcheux pour lui, que, comme à Maraucourt, les +vulgaires connaissances usuelles étaient plus utiles que l'X, +l'ingénieur n'avait pas plus dominé l'oncle qu'il n'avait écrasé +le cousin. Et même celui-ci avait gardé l'avance que dix années de +vie commerciale lui donnaient, car s'il n'était pas savant, il en +convenait, au moins il était pratique, prétendait-il, sachant bien +que cette qualité était la première de toutes pour son oncle. + +«Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Théodore, +puisqu'ils ne sont pas seulement en état d'écrire clairement une +lettre d'affaires avec une orthographe décente? + +-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine +qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'à Paris! quels services, sans +cela, il rendrait à mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un +monomane qui, dès le jeudi, ne pense qu'à filer le samedi soir à +Paris, disposant tout, dérangeant tout dans ce but unique, et qui, +du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la +journée du dimanche passée à Paris.» + +Les mères ne faisaient que développer ces deux thèmes en les +enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que +Théodore seul pouvait être son second, celle-là que Casimir seul +était un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutôt disposé à +croire, de Théodore ce que disait la mère de Casimir, et de +Casimir ce que disait celle de Théodore, c'est-à-dire qu'en +réalité il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, +ni pour le présent ni pour l'avenir. + +De là, chez lui, des dispositions à leur égard, qui étaient +précisément tout autres que celles que chacune d'elles avait si +âprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement +et à aucun point de vue des fils. + +Et même, dans ses procédés à leur égard, on pouvait facilement +voir qu'il avait tenu à ce que cette distinction fût évidente pour +tous, car, malgré les sollicitations de tout genre, directes et +détournées, dont on l'avait enveloppé, il n'avait jamais consenti +à les loger au château où cependant les appartements ne manquaient +pas, ni à leur permettre de partager sa vie intime, si triste et +si solitaire qu'elle fût. + +«Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi», avait-il +toujours répondu. + +Et, partant de là, il avait donné à Théodore la maison qu'il +habitait lui-même avant de faire construire son château, et à +Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilité que Mombleux +remplaçait. + +Aussi leur surprise avait-elle été vive et leur indignation +exaspérée, quand une étrangère, une gamine, une bohémienne s'était +installée dans ce château où ils n'entraient que comme invités. + +Que signifiait cela? + +Qu'était cette petite fille? + +Que devait-on craindre d'elle? + +C'était ce que Mme Bretoneux avait demandé à son fils, mais ses +réponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- +même une enquête qui l'éclairât. + +Arrivée assez inquiète, il ne lui fallut que peu de temps pour se +rassurer, tant Perrine joua bien le rôle que Mlle Belhomme lui +avait soufflé. + +Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux à demeure chez lui, +il n'en était pas moins hospitalier, et même largement, +fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa +belle-soeur, son frère et son beau-frère venaient le voir à +Maraucourt. Dans ces occasions, le château prenait un air de fête +qui ne lui était pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage +forcé; les domestiques arboraient leurs livrées; les voitures et +les chevaux sortaient des remises et des écuries avec leurs +harnais de gala; et le soir, dans l'obscurité, les habitants du +village voyaient flamboyer le château depuis le rez-de-chaussée +jusqu'aux fenêtres des combles, et de Picquigny à Amiens, d'Amiens +à Picquigny, circulaient le cuisinier et le maître d'hôtel chargés +des approvisionnements. + +Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'était donc conformé à l'usage +établi et en débarquant à la gare de Picquigny elle avait trouvé +le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener à Maraucourt, +comme en descendant de voiture elle avait trouvé Bastien pour la +conduire à l'appartement, toujours le même, qui lui était réservé +au premier étage. + +Mais malgré cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses +neveux, même celle de Casimir, n'avait été modifiée en rien: il +verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soirée avec +elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au +neveu, il en serait de même pour eux, ils déjeuneraient et +dîneraient au château, où ils resteraient le soir aussi tard +qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrées les heures de +bureau. + +Sacrées pour les neveux, elles l'étaient aussi pour M. Vulfran et +par conséquent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait +pas pu organiser et poursuivre son enquête sur «la bohémienne» +comme elle l'aurait voulu. + +Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Françoise +pour la questionner adroitement, ainsi que Zénobie et Rosalie, +était simple et, de ce côté, elle avait obtenu tous les +renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se +rapportaient à l'arrivée dans le pays de «la bohémienne», à la +façon dont elle avait vécu depuis ce moment, enfin à son +installation auprès de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, +à sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-même +qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle +était et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de +son succès subit, ne se présentait pas dans des conditions faciles +à combiner. + +À table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait +avec M. Vulfran; après le déjeuner, elle montait tout de suite à +sa chambre; au retour de la tournée des usines, elle travaillait +avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de +nouveau à sa chambre; alors, quand, où et comment la prendre pour +l'avoir seule et librement la retourner? + +De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son départ, se décida +à l'aller trouver dans sa chambre, où Perrine, qui se croyait +débarrassée d'elle, dormait tranquillement. + +Quelques coups frappés à sa porte, l'éveillèrent; elle écouta, on +frappa de nouveau. + +Elle se leva et alla à la porte à tâtons: + +«Qui est la? + +-- Ouvrez, c'est moi. + +-- Mme Bretoneux? + +-- Oui.» + +Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans +la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumière +électrique. + +«Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer.» + +Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de façon à +avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commença: + +«C'est de mon frère que j'ai à vous parler, à propos de certaines +recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez +Guillaume auprès de lui, vous pouvez prendre des précautions +utiles à sa santé et dont Guillaume, malgré tous ses défauts, +l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il +est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre +les mêmes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons +le reconnaître.» + +Aux premiers mots, Perrine s'était rassurée: puisqu'on voulait lui +parler de M. Vulfran, elle n'avait rien à craindre; mais quand +elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait +intelligente, sa défiance se réveilla, car il était impossible que +Mme Bretoneux qui, elle, était vraiment intelligente et fine, put +être sincère en parlant ainsi; or, si elle n'était pas sincère, il +importait de se tenir sur ses gardes. + +«Je vous remercie, madame, dit-elle en exagérant son sourire +niais, bien sûr que je ne demande qu'a vous rendre les mêmes +services que Guillaume.» + +Elle souligna ces derniers mots de façon à laisser entendre qu'on +pouvait tout lui demander. + +«Je disais bien que vous étiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, +et je crois que nous pouvons compter sur vous. + +-- Vous n'avez qu'à commander, madame. + +-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive à +veiller sur la santé de mon frère et à prendre toutes les +précautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui +peut être mortel, en lui donnant une de ces congestions +pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. +Savez-vous que si cette bronchite se guérissait, on pourrait +l'opérer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour +nous tous.» + +Cette fois, Perrine répondit: + +«Moi aussi, je serais bien heureuse. + +-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si +reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous +n'êtes pas de la famille.» + +Elle reprit son air niais. + +«Bien sûr, mais ça n'empêche pas que je sois attachée à +M. Vulfran, vous pouvez me croire. + +-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces +soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien +mieux. Mon frère n'a pas besoin seulement d'être préservé du +froid, il a besoin aussi d'être défendu contre les émotions +brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces +messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches +sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son +fils, notre cher Edmond.» + +Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne répondit pas +à cette ouverture, bien certaine que «ces messieurs», c'est-à-dire +les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches à +Mme Bretoneux; que Casimir en eût parlé, il n'y avait là rien que +de vraisemblable, puisqu'il avait appelé sa mère à son secours; +mais Théodore, cela n'était pas possible. + +«Ils m'ont dit que lettres et dépêches passaient par vos mains et +que vous les traduisiez à mon frère. Eh bien! il serait très +important, au cas où ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme +nous ne le prévoyons que trop, hélas! que mon fils en fût averti +le premier; il m'enverrait une dépêche, et, comme la distance +d'ici à Boulogne n'est pas très grande, j'accourrais soutenir mon +pauvre frère: une soeur, surtout une soeur aînée, trouve d'autres +consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez? + +-- Oh! bien sûr, madame, que je comprends; il me semble au moins. + +-- Alors, nous pouvons compter sur vous?» + +Perrine hésita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas +répondre. + +«Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran. + +-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme +ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite +je vais vous prouver que, quant à nous, nous ne serons pas +ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous +donnerait?» + +Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une réponse à +cette offre, elle la mit dans un sourire. + +«Une belle robe avec une petite traîne, continua Mme Bretoneux. + +-- Je suis en deuil. + +-- Mais le deuil n'empêche pas de porter une robe à traîne. Vous +n'êtes pas assez habillée pour dîner à la table de mon frère et +même vous êtes très mal habillée, fagotée comme un chien savant. + +Perrine savait qu'elle n'était pas bien habillée, cependant elle +fut humiliée d'être comparée à un chien savant, et surtout de la +façon dont cette comparaison était faite, avec l'intention +manifeste de la rabaisser. + +-- J'ai pris ce que j'ai trouvé chez Mme Lachaise. + +-- Mme Lachaise était bonne pour vous habiller quand vous n'étiez +qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu à mon frère de vous +admettre à sa table, il ne faut pas que nous ayons à rougir de +vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce +moment.» + +Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du rôle qu'elle jouait. + +«Ah! dit-elle tristement. + +-- Ce que vous êtes drôle avec votre blouse, vous n'en avez pas +idée.» + +Et l'évocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle +avait cette fameuse blouse devant les yeux. + +«Mais cela est facile à réparer, et quand vous serez belle comme +je veux que vous le soyez, avec une robe habillée pour la salle à +manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez +à qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute +qu'elle vaut la robe. Voyons un peu.» + +Disant cela, d'un air d'autorité, elle ouvrit les uns après les +autres les tiroirs de la commode, et méprisante, elle les referma +d'un mouvement brusque en haussant les épaules avec pitié. + +«Je m'en doutais, reprit-elle, c'est misérable, indigne de vous.» + +Perrine, suffoquée, ne répondit rien. + +«Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue +à Maraucourt, et que je me charge de vous.» + +Le mot qui monta aux lèvres de Perrine fut un refus: elle n'avait +pas besoin qu'on se chargeât d'elle, surtout avec de pareils +procédés; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un +rôle à remplir, rien ne devait le lui faire oublier; après tout, +c'étaient les paroles de Mme Bretoneux qui étaient mauvaises et +dures, ses intentions, au contraire, s'annonçaient bonnes et +généreuses. + +«Je vais dire à mon frère, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous +commander chez une couturière d'Amiens dont je lui donnerai +l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et +de plus, chez une bonne lingère, un trousseau complet. Fiez-vous- +en à moi, vous aurez quelque chose de joli, qui à chaque instant, +je l'espère au moins, me rappellera à votre souvenir. Là-dessus +dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit.» + + +XXV + +«Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran» ne signifiait pas +du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru +comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot à Casimir +des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre. + +Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une +façon de la regarder qui aurait dû provoquer les confidences. + +Mais quelles confidences eût-elle pu faire, alors même qu'elle se +fût décidée à rompre le silence que M. Vulfran lui avait commandé? + +Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui +arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient +incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, +surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait +pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus +difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les +temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas +sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se +rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.» + +Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en +avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à +Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas +permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni, +les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran +qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un +foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand +les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais +du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le +froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la +maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces +scrupules et ces timidités. + +Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le +temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place +habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de +vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de +M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie +vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que +la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de +sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, +elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se +plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus +en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais +maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une +souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations, +elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour +qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré, +celui précisément qui lui était utile, non nuisible. + +Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils +rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans +saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le +quitta en disant: + +«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.» + +Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran +qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle +questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette +Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa +jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'_OEdipe +à Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour +du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui +s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa +propre situation. + +«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même +plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses +soins et sa tendresse à son père.» + +Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection +de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en +effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main, +elle la lui baisa. + +«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.» + +Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta: + +«Même quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il +saura reconnaîtra ce que tu as été pour moi. + +-- Je suis si peu et je voudrais être tant! + +-- Je lui dirai ce que tu as été, et d'ailleurs il le verra bien, +car c'est un homme de coeur que mon fils.» + +Bien souvent il s'était exprimé dans ces termes ou d'autres du +même genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensée de lui +demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si +sévère, mais chaque fois, les paroles s'étaient arrêtées dans sa +gorge serrée par l'émotion: c'était chose si grave pour elle +d'aborder un pareil sujet. + +Cependant ce soir-là, encouragée par ce qui venait de se passer, +elle se sentit plus forte; jamais occasion s'était-elle présentée +plus favorable: elle était seule avec M. Vulfran, dans son cabinet +où jamais personne n'entrait sans être appelé, assise près de lui, +sous la lumière de la lampe, devait-elle hésiter plus longtemps? + +Elle ne le crut pas: + +«Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoissé et la voix +frémissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, +et à laquelle je pense à chaque instant sans oser en parler? + +-- Dis. + +-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme +vous l'aimez, vous ayez pu vous séparer de lui. + +-- C'est qu'a ton âge on ne comprend, on ne sent que ce qui est +affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de père +me faisait une loi d'imposer à mon fils, coupable de fautes qui +pouvaient l'entraîner loin, une punition qui serait une leçon. Il +fallait qu'il eût la preuve que ma volonté était au-dessus de la +sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, où j'avais +l'intention de ne le tenir que peu de temps, et où je lui donnais +une situation qui ménageait sa dignité, puisqu'il était le +représentant de ma maison. Pouvais-je prévoir qu'il s'éprendrait +de cette misérable créature et se laisserait entraîner dans un +mariage fou, absolument fou? + +-- Mais le père Fildes dit que celle qu'il a épousée n'était point +une misérable créature. + +-- Elle en était une, puisqu'elle a accepté un mariage nul en +France, et dès lors je ne pouvais pas la reconnaître pour ma +fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils près de moi, +tant qu'il ne se serait pas séparé d'elle; c'eût été manquer à mon +devoir de père, en même temps qu'abdiquer ma volonté, et un homme +comme moi ne peut pas en arriver là; je veux ce que je dois, et ne +transige pas plus sur la volonté que sur le devoir.» + +Il dit cela avec une fermeté d'accent qui glaça Perrine; puis, +tout de suite il poursuivit: + +«Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu +recevoir mon fils après son mariage, je veux présentement le +rappeler près de moi. C'est que les conditions ne sont plus +aujourd'hui ce qu'elles étaient à cette époque. Après treize +années de ce prétendu mariage, mon fils doit être aussi las de +cette créature que de la vie misérable qu'elle lui a fait mener +près d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changées +aussi: ma santé est loin d'être restée ce qu'elle était, je suis +malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par +une opération qu'on ne risquera que si je suis dans un état de +calme lui assurant des chances sérieuses de réussite. Quand mon +fils saura cela, crois-tu qu'il hésitera à quitter cette femme, à +laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'à sa +fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourné +ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas éprouvés! +Qu'il apprenne la vérité, tu le verras accourir. + +-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille? + +-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille. + +-- Le père Fildes dit qu'il a été marié dans la chapelle de la +mission par le père Leclerc. + +-- Ce mariage est nul en France pour avoir été contracté +contrairement à la loi. + +-- Mais aux Indes, est-il nul aussi? + +-- Je le ferai casser à Rome. + +-- Mais sa fille? + +-- La loi ne reconnaît pas cette fille. + +-- La loi est-elle tout? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas +ses enfants, ses parents. Ce n'était pas en vertu de la loi que +j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il était bon, tendre, +affectueux, attentif pour moi, parce que j'étais heureuse quand il +m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou +qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais +pas qu'il y eût rien de meilleur que d'être avec lui-même, quand +il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il +m'aimait parce qu'il m'avait élevée, parce qu'il me donnait ses +soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il +sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien à +voir là dedans; je ne me demandais pas si c'était la loi qui le +faisait mon père, car j'étais bien certaine que c'était +l'affection que nous avions l'un pour l'autre. + +-- Où veux-tu en venir? + +-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent +déraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je +sens. + +-- Et c'est pour cela que je t'écoute, parce que tes paroles, pour +peu expérimentées qu'elles soient, sont au moins celles d'une +bonne fille. + +-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir à ceci, c'est que si vous +aimez votre fils et voulez l'avoir près de vous, lui de son côté +il doit aimer sa fille et veut l'avoir près de lui. + +-- Entre son père et sa fille, il n'hésitera pas; d'ailleurs le +mariage annulé, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de +l'Inde sont précoces; il pourra bientôt la marier, ce qui, avec la +dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez +peu sensé pour ne pas se séparer d'une fille qui, elle, +n'hésiterait pas à se séparer bientôt de lui pour suivre son mari. +D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est +aussi d'autres choses qui pèsent d'un lourd poids sur nos +déterminations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune +n'était pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la +lui montrerai, la situation qu'elle lui assure à la tête de +l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes +les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas +une petite moricaude qui l'arrêtera. + +-- Mais cette petite moricaude n'est peut-être pas aussi horrible +que vous l'imaginez. + +-- Une Hindoue. + +-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en +moyenne plus beaux que les Européens. + +-- Exagérations de voyageurs. + +-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les +yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrète, la +physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs +mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; +qu'ils sont appliqués à l'étude... + +-- Tu as de la mémoire. + +-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il résulte de ces +livres qu'une Hindoue n'est pas forcément une horreur comme vous +êtes disposé à le croire. + +-- Que m'importe, puisque je ne la connaîtrai pas. + +-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-être vous +intéresser à elle, vous attacher à elle... + +-- Jamais; rien qu'en pensant à elle et à sa mère, je suis pris +d'indignation. + +-- Si vous la connaissiez... cette colère s'apaiserait peut-être.» + +Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, +mais cependant ne lui coupa pas la parole: + +«J'entends si elle n'était pas du tout ce que vous supposez; car +elle peut, n'est-ce pas, être le contraire de ce que votre colère +imagine: le père Fildes dit que sa mère était douée des plus +charmantes qualités, intelligente, bonne, douce... + +-- Le père Fildes est un brave prêtre qui voit la vie et les gens +avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette +femme dont il parle. + +-- Il dit qu'il parle d'après les témoignages de tous ceux qui +l'ont connue; ces témoignages de tous n'ont-ils pas plus +d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez +dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, +des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi? + +-- Ne parle pas contre toi. + +-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la +justice... + +-- La justice! + +-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon +ignorance, je crois être la justice. Précisément parce que sa +naissance est menacée et contestée, cette jeune fille en se voyant +accueillie, ne pourrait pas ne pas être émue d'une profonde +reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres +raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son +coeur.» + +Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, +et avec un élan qui donnait à sa voix un accent vibrant: + +«Ah! monsieur, ne voulez-vous pas être aimé par votre fille?» + +Il se leva d'un mouvement impatient: + +«Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme +je hais sa mère; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. +Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcelé, il ne serait pas +près de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas été tout +pour lui, quand moi son père, je n'étais rien?» + +Il parlait avec véhémence en marchant à pas saccadés par son +cabinet, emporté, secoué par un accès de colère qu'elle n'avait +pas encore vu. Tout à coup il s'arrêta devant elle: + +«Monte à ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus +jamais, ne te permets de me parler de ces misérables; car enfin de +quoi te mêles-tu? Qui t'a chargé de me tenir un pareil discours?» + +Un moment interdite, elle se remit: + +«Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille +sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant à la place de +votre petite fille.» + +Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menaçant qu'il ajouta: + +«Si tu ne veux pas que nous nous fâchions, désormais n'aborde +jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas +m'exaspérer. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisée par les larmes qui +l'étouffaient, certainement j'aurais dû me taire. + +-- Tu l'aurais dû d'autant mieux que ce que tu as dit était +inutile.» + + +XXXVI + +Pour suppléer aux nouvelles que ses correspondants ne lui +donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois +dernières années, M. Vulfran faisait paraître dans les principaux +journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, +une annonce répétée chaque semaine, promettant quarante livres de +récompense à qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il +fût, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une +des lettres qu'il avait reçues de Londres parlait d'un projet +d'Edmond de passer en Égypte et peut-être en Turquie, il avait +étendu ses insertions au Caire, à Alexandrie, à Constantinople: +rien ne devait être négligé, même l'impossible, même l'improbable; +d'ailleurs n'était-ce pas l'improbable qui devenait le +vraisemblable dans cette existence cahotée? + +Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eût pu l'exposer à +toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnêtes, c'était +celle de son banquier à Amiens que M. Vulfran avait indiquée; +c'était donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des +mille francs provoquait, et qui les transmettait à Maraucourt. + +Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'était +sérieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui +s'engageaient à faire des recherches dont ils garantissaient le +succès, si on voulait bien leur envoyer une provision +indispensable aux premières démarches; quelques-unes étaient de +simples romans qui se lançaient dans une fantaisie vague +promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des +faits remontant à cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait +dans les trois dernières années fixées par l'annonce, pas plus +qu'elle ne fournissait l'indication précise demandée. + +C'était Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si +nulles qu'elles fussent généralement, elles ne décourageaient pas +M. Vulfran et n'ébranlaient pas sa foi: + +«Il n'y a que l'annonce répétée qui produise de l'effet», disait- +il toujours. + +Et sans se lasser, il répétait les siennes. + +Un jour enfin une lettre datée de Serajevo en Bosnie apporta une +offre qui paraissait pouvoir être prise en considération: elle +était en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait déposer +les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un +banquier de Serajevo, on s'engageait à fournir des nouvelles +authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de +novembre de la précédente année: au cas où l'on accepterait cette +proposition, on devait répondre poste restante à Serajevo sous le +numéro 917. + +«Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'écria M. Vulfran, c'est +près de nous, le mois de novembre.» + +Et il montra une joie qui était un aveu de ses craintes: c'était +maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec +preuves à l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi +paternelle. + +Pour la première fois depuis que ses recherches se poursuivaient, +il parla de son fils à ses neveux et à Talouel. + +«J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles +d'Edmond; il était en Bosnie au mois de novembre.» + +L'émoi fut grand quand ce bruit se répandit dans le pays. Comme +toujours en pareille circonstance on l'amplifia: + +«M. Edmond va arriver! + +-- Est ce possible? + +-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des +neveux et de Talouel.» + +En réalité, elle était curieuse cette mine: préoccupée chez +Théodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; +au contraire épanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait +pris l'habitude de faire exprimer à sa physionomie comme à ses +paroles précisément le contraire de ce qu'il pensait. + +Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire à ce +retour: + +«Le vieux a été trop dur; le fils n'avait pas mérité que, pour +quelques dettes, on l'envoyât aux Indes. Mis en dehors de sa +famille, il s'en est créé une autre là-bas. + +-- Et puis être en Bosnie, en Turquie, quelque part par là, cela, +ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que +la route des Indes en France passe par la Bosnie?» + +Cette réflexion était de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, +jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y mêler +aucune considération sentimentale. + +«Comme vous je désire le retour du fils, disait-il, cela donnerait +à la maison une solidité qui lui manque, mais il ne suffit pas que +je désire une chose pour que j'y croie; c'est Français cela, ce +n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_.» + +Justement parce que ces réflexions étaient d'un Anglais, elles +faisaient hausser les épaules: si le patron parlait du retour de +son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'était pas homme à +s'emballer, le patron. + +«En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel +qui parle, c'est le père.» + +À chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses +espérances: + +«Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas +l'Inde, une mer dans laquelle on disparaît; si nous avons des +nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront +sur une piste qu'il sera facile de suivre.» + +Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliothèque les livres +qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une +explication satisfaisante, ce que son fils était venu faire dans +ce pays sauvage, au climat rude, où il n'y a ni commerce, ni +industrie. + +«Peut-être s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine. + +-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son +prochain retour; de plus s'il était là de passage, il semble +vraisemblablement qu'il n'était pas accompagné de sa femme et de +sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc +il y aurait séparation entre eux.» + +Comme elle ne répondait rien malgré l'envie qu'elle en avait, il +s'en fâcha: + +«Tu ne dis rien. + +-- C'est que je n'ose pas ne pas être d'accord avec vous. + +-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses. + +-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas +pour d'autres. Ne m'avez-vous pas défendu d'aborder jamais ce qui +se rapporte à... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer à +vous fâcher. + +-- Tu ne me fâcheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu +admets qu'elles ont pu venir en Bosnie. + +-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour +des femmes, surtout quand ces femmes ont voyagé dans les montagnes +de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les +dangers à celles des Balkans. Et puis d'un autre côté, si +M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas +pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagné, +puisque les lettres que vous avez reçues des différentes contrées +de l'Inde disent que partout elles étaient avec lui. Enfin il y a +encore une autre considération que je n'ose pas vous dire, +précisément parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos espérances. + +-- Dis-la quand même. + +-- Je la dirai, mais à l'avance je vous demande de ne voir dans +mes paroles que le souci de votre santé, qui serait atteinte au +cas où votre attente serait déçue; ce qui est possible n'est-ce +pas? + +-- Explique-toi clairement. + +-- De ce que M. Edmond était à Serajevo au mois de novembre, vous +concluez qu'il doit être de retour ici... bientôt. + +-- Évidemment. + +-- Et cependant on peut ne pas le retrouver. + +-- Je n'admets pas cela. + +-- Une raison ou une autre peut l'empêcher de revenir... N'est-il +pas possible qu'il ait disparu? + +-- Disparu? + +-- S'il était retourné aux Indes... ou ailleurs; s'il était parti +pour l'Amérique? + +-- Les si entassés les uns par-dessus les autres conduisent à +l'absurde. + +-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on désire et +en repoussant les autres on s'expose... + +-- À quoi? + +-- Quand ce ne serait qu'à l'impatience. Voyez dans quel état +agité vous êtes depuis que vous avez reçu cette nouvelle de +Serajevo; et cependant les délais ne sont pas écoulés pour que la +réponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous +avez maintenant plusieurs accès par jour et aussi des +palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit à chaque +instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- +il si cette réponse se fait encore attendre, et surtout si... elle +n'est pas ce que vous espérez, ce que vous voulez? Vous vous êtes +si bien habitué à dire: «Cela est ainsi, et non autrement», que je +ne peux pas ne pas m'... inquiéter. Cela est si terrible d'être +frappé par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si +j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrivé: après avoir tout +craint pour mon père, nous étions sûres de son prompt +rétablissement le jour même où nous l'avons perdu; nous avons été +folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup +inattendu qui a tué ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; +six mois après, elle est morte à son tour. Alors pensant à cela, +je me dis...» + +Mais elle n'acheva pas, les sanglots étranglèrent les paroles dans +sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait +qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquèrent. + +«N'évoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et +parce que tu as été cruellement éprouvée, n'imagine pas qu'il n'y +a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus +cela serait injuste.» + +Évidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, +n'ébranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible +que ce qui s'accordait avec son désir: elle ne pouvait donc +qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se +passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens +apportant la réponse de Serajevo. + +Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- +même. + +Un matin que Talouel comme à son ordinaire se promenait sur son +banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son +regard, qui ne laissait rien échapper, les cours de l'usine, il +vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture à la +grille des Shèdes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, +avec une attitude compassée. + +Précipitamment il dégringola l'escalier de sa véranda et courut +au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine était +d'accord avec la démarche et l'attitude. Incapable de se contenir +il s'écria: + +«Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur? + +-- Mauvaises.» + +La réponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista: + +«Mais... + +-- Mauvaises.» + +Puis, changeant tout de suite de sujet: + +«M. Vulfran est dans ses bureaux? + +-- Sans doute. + +-- Je dois l'entretenir tout d'abord. + +-- Cependant... + +-- Vous comprenez.» + +Si le banquier qui, dans son attitude embarrassée, fixait ses +regards à terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait deviné +qu'au cas où Talouel deviendrait un jour le maître des usines de +Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discrétion. + +Autant Talouel s'était montré obséquieux quand il avait espéré +obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalité +quand il vit ses avances repoussées: + +«Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet», dit-il en +s'éloignant les mains dans ses poches. + +Comme ce n'était pas la première fois que le banquier venait à +Maraucourt, il n'eut pas de peine à trouver le cabinet de +M. Vulfran, et arrivé à sa porte, il s'arrêta un moment pour se +préparer. + +Il n'avait pas encore frappé qu'une voix, celle de M. Vulfran, +cria: + +«Entrez!» + +Il n'y avait plus à différer, il entra en s'annonçant: + +«Bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Comment, c'est vous! à Maraucourt! + +-- Oui, j'avais affaire ce matin à Picquigny; alors j'ai poussé +jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.» + +-- Perrine assise à sa table n'avait pas besoin que ce nom fût +prononcé pour savoir qui venait d'entrer: elle resta pétrifiée. + +«Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Elles ne sont pas ce que vous deviez espérer, ce que nous +espérions tous. + +-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres? + +-- Il semble que ce soit un honnête homme. + +-- Il ne sait rien? + +-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques... +malheureusement. + +-- Malheureusement!» + +C'était la première parole de doute que M. Vulfran prononçait. + +Il s'établit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui +s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il +passait: la surprise, l'inquiétude. + +«Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de +novembre? dit-il. + +-- On n'en a plus. + +-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues à cette époque? quel +caractère de certitude, d'authenticité présentent-elles? + +-- Nous avons des pièces officielles, visées par le consul de +France à Serajevo. + +-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles mêmes. + +-- En novembre, M. Edmond est arrivé à Sarajevo comme... +photographe. + +-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de +photographie? + +-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il +voyageait en famille, accompagné de sa femme et de sa fille. +Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la +ville...» + +Il chercha dans les papiers qu'il avait dépliés sur un coin du +bureau de M. Vulfran. + +«Puisque vous avez des pièces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera +plus vite fait. + +-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaillé +comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. +Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour...» + +Il consulta de nouveau ses papiers: + +«... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade à un village situé +entre ces deux villes. + +-- Mon Dieu, s'écria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!» + +Et il joignit les mains, le visage décomposé, tremblant de la tête +aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui. + +«Vous êtes un homme de grande force... + +-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils.... + +-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse vérité: le +sept novembre... M. Edmond... est mort à Bousovatcha d'une +congestion pulmonaire. + +-- C'est impossible! + +-- Hélas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en +recevant ces pièces, bien que leur traduction soit visée par le +consul de France; mais cet acte de décès d'Edmond Vulfran +Paindavoine, né à Maraucourt (Somme), âgé de trente-quatre ans, +n'emprunte-t-il pas un caractère d'authenticité à ces +renseignements mêmes, si précis? Cependant, voulant douter malgré +tout, j'ai, en recevant ces pièces hier, télégraphié à notre +consul à Serajevo; voici sa réponse: «Pièces authentiques, mort +certaine.» + +Mais M. Vulfran paraissait ne pas écouter: affaissé dans son +fauteuil, écroulé sur lui-même, la tête penchée en avant reposant +sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine +affolée, éperdue, suffoquée, se demandait s'il était mort. + +Tout à coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui +jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il +pressa le bouton des sonneries électriques qui correspondaient +dans les bureaux de Talouel, de Théodore et de Casimir. + +Cet appel était si violent qu'ils accoururent aussitôt tous trois. + +«Vous êtes là, dit-il, Talouel, Théodore, Casimir? + +Tous trois répondirent en même temps. + +«J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, +arrêtez partout et immédiatement le travail; téléphonez qu'on +affiche qu'il reprendra après-demain, et que demain un service +sera célébré dans les églises de Maraucourt, Saint-Pipoy, +Hercheux, Bacourt et Flexelles. + +-- Mon oncle!» s'écrièrent d'une même voix les deux neveux. + +Mais il les arrêta: + +«J'ai besoin d'être seul; laissez-moi.» + +Tout le monde sortit, Perrine seule resta. + +«Aurélie, tu es là?» demanda M. Vulfran. + +Elle répondit dans un sanglot. + +«Rentrons au château.» + +Comme toujours il avait posé sa main sur l'épaule de Perrine, et +ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des +ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traversèrent ainsi le +village où déjà la nouvelle courait de porte en porte, et chacun +en les voyant passer se demandait s'il survivrait à cet +écrasement; comme il était déjà courbé, lui qui d'ordinaire +marchait si solide, couché en avant comme un arbre que la tempête +a brisé par le milieu de son tronc. + +Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse +encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait à +l'épaule, elle sentait, sans qu'il prononçât une seule parole, +combien profondément il était atteint. + +Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya: + +«Explique pourquoi je veux être seul, dit-il, que personne +n'entre, que personne ne me parle.» + +Comme elle allait sortir: + +«Et je me refusais à te croire! + +-- Si vous vouliez me permettre... + +-- Laisse-moi», dit-il rudement. + + +XXXVII + +Toute la nuit le château fut plein de mouvement et de bruit, car +successivement arrivèrent: de Paris, M. et Mme Stanislas +Paindavoine, prévenus par Théodore; de Boulogne, M. et +Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de +Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs +enfants. Personne n'aurait manqué au service de ce pauvre Edmond. +D'ailleurs ne fallait-il pas être là pour prendre position et se +surveiller? Maintenant que la place était vide, et bien vide à +jamais, qui allait s'en emparer? C'était l'heure des manoeuvres +habiles où chacun devait s'employer entièrement, avec toute son +énergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel désastre +si cette industrie qui était une des forces du pays, tombait aux +mains d'un incapable comme Théodore! Quel malheur si un esprit +borné comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux +familles n'avait la pensée d'admettre qu'une association fut +possible, qu'un partage pût se faire entre les deux cousins: on +voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits +d'ailleurs avait-il à faire valoir cet autre? + +Perrine s'attendait à la visite matinale de Mme Bretoneux, et +aussi à celle de Mme Paindavoine; mais elle ne reçut ni l'une ni +l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir +besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'était-elle en effet +dans cette maison? Maintenant c'était le frère de M. Vulfran, sa +soeur, ses neveux, ses nièces, ses héritiers, enfin, qui y étaient +les maîtres. + +Elle s'attendait aussi à ce que M. Vulfran l'appellerait pour +qu'elle le conduisît à l'église, comme elle le faisait tous les +dimanches depuis qu'elle avait remplacé Guillaume; mais il n'en +fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des +glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncèrent la messe, elle +le vit monter en landau appuyé sur le bras de son frère, +accompagné de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les +membres de la famille prenaient place dans les autres voitures. + +Alors, n'ayant pas de temps à perdre, elle qui devait faire à pied +le trajet du château à l'église, elle partit au plus vite. + +Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait étendu son +linceul; elle fut surprise en traversant à la hâte les rues du +village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, +c'est-à-dire que les cabarets étaient pleins d'ouvriers qui +buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le +long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur +porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les +cours. Personne n'assisterait-il donc au service? + +En entrant dans l'église où elle avait eu peur de ne pas pouvoir +entrer, elle la vit à moitié vide: dans le choeur était rangée la +famille; çà et là se montraient les autorités du village, les +fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, très rares +étaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette +journée dont les conséquences pouvaient être si graves pour eux +cependant, avaient eu la pensée de venir joindre leurs prières à +celles de leur patron. + +Le dimanche sa place était à côté de M, Vulfran, mais comme elle +n'avait pas qualité pour l'occuper, elle prit une chaise à côté de +Rosalie qui accompagnait sa grand'mère en grand deuil. + +«Hélas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui +pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?» + +Mais l'office qui commençait dispensa Perrine de répondre, et ni +Rosalie, ni Françoise ne lui adressèrent plus la parole, voyant +combien elle était bouleversée. + +À la sortie, elle fut arrêtée par Mlle Belhomme qui, comme +Françoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et à qui elle dut +répondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille. + +«Vous rentrez à pied? demanda l'institutrice. + +-- Mais oui. + +-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux écoles.» + +Perrine eût voulu être seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et +elle dut suivre la conversation de l'institutrice. + +«Savez-vous à quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, +s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brisé, si accablé +qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est +que pour la première fois aujourd'hui, il a peut-être été bon pour +lui d'être aveugle. + +-- Pourquoi? + +-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'église était peu remplie. +C'eût été une douleur de plus que cette indifférence de ses +ouvriers à son malheur. + +--Ils n'étaient pas nombreux, cela est vrai. + +-- Au moins il ne l'a pas vu. + +-- Mais êtes-vous sûre qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le +silence vide de l'église en même temps que par le brouhaha des +cabarets, quand il a traversé les rues du village? Avec les +oreilles il reconstitue bien des choses. + +-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas +besoin, le pauvre homme; et cependant...» + +Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme +elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, +elle ajouta: + +«Et cependant ce serait une leçon, une grande leçon, car voyez- +vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de +s'associer à nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- +mêmes à celles qu'ils éprouvent, ou à leur souffrance; et on peut +le dire, parce que c'est l'expression de la stricte vérité...» + +Elle baissa la voix: + +«... Ce n'a jamais été le cas de M. Vulfran: homme juste avec les +ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit dû, mais c'est tout; +et la seule justice, comme règle de ce monde, ce n'est pas assez: +n'être que juste, c'est être injuste. Comme il est regrettable que +M. Vulfran n'ait jamais eu l'idée qu'il pouvait être un père pour +ses ouvriers; mais entraîné, absorbé par ses grandes affaires, il +n'a appliqué son esprit supérieur qu'aux seules affaires. Quel +bien il eût pu faire cependant, non seulement ici même, ce qui +serait déjà considérable, mais partout par l'exemple donné. Qu'il +en eût été ainsi, et vous pouvez être certaine que nous n'aurions +pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons.» + +Cela pouvait être vrai, mais Perrine n'était pas en situation +d'apprécier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce +qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la +bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'était vite prise d'une +affection respectueuse. Qu'une autre eût exprimé ces idées, il lui +semblait que cela l'eût laissée indifférente, mais elle souffrait +de ce qu'elles étaient celles d'une femme en qui elle avait mis +une grande confiance. + +En arrivant devant les écoles elle se hâta donc de la quitter. + +«Pourquoi n'entrez-vous pas, nous déjeunerions ensemble, dit +Mlle Belhomme qui avait deviné que son élève ne devait pas prendre +place à la table de la famille. + +-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi. + +-- Alors rentrez.» + +Mais en arrivant au château elle vit que M. Vulfran n'avait pas +besoin d'elle, et même qu'il ne pensait pas du tout à elle; car +Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant +de voiture, M. Vulfran s'était enfermé dans son cabinet, où +personne ne devait entrer: + +«En un jour comme aujourd'hui, il ne veut même pas déjeuner avec +la famille. + +-- Elle reste, la famille? + +-- Vous pensez bien que non; après le déjeuner, tout le monde +part; je crois qu'il ne voudra même pas recevoir les adieux de ses +parents. Ah! il est bien accablé. Qu'est-ce que nous allons +devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider. + +-- Que puis-je? + +-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il +vous aime bien. + +-- Il m'aime! + +-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela.» + +Comme Bastien l'avait annoncé, toute la famille partit après le +déjeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans +que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le +coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prévenait de se +tenir prête à l'accompagner le lendemain matin à l'heure +habituelle. + +«Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le +mieux: le travail c'est sa vie.» + +Le lendemain à l'heure fixée, comme tous les matins elle se trouva +dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientôt elle le vit +paraître, marchant courbé, conduit par Bastien, qui, +silencieusement fit un signe attristé pour dire que la nuit avait +été mauvaise. + +«Aurélie est-elle là?» demanda-t-il d'une voix altérée, dolente et +faible comme celle d'un enfant malade. + +Elle s'avança vivement: + +«Me voilà, monsieur. + +-- Montons en voiture.» + +Elle eût voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis +en voiture, il s'affaissa et, la tête inclinée en avant, il ne +prononça pas un mot. + +Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait prêt à le recevoir +et à l'aider à descendre; ce qu'il fit, obséquieusement: + +«Je suppose que vous vous êtes senti assez fort pour venir, dit-il +d'une voix compatissante qui contrastait avec l'éclat de ses yeux. + +-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce +que je devais venir. + +-- C'est ce que je voulais dire...» + +M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se +faisant conduire par elle à son cabinet. + +Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était +volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se +faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était +sourd ou endormi. + +Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle +devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait +sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les +grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, +en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication +courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on +faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la +baisse? + +Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une +méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de +rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et +développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait +connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne +voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on +apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément +le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se +prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et +toujours la discussion aboutissait. + +Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun +expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint +le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que +celui-ci produisit, ce fut un doute: + +«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons +pour, mais il y en a de bien fortes contre.» + +Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une +règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du +maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de +se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait +appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce +qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son +opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait +était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout +devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait +absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il +acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre +souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un +autre monde que celui des affaires. + +Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut +au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus +complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que +les yeux restaient attachés sur lui. + +On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du +regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la +réalité? + +Enfin il leva le bras, et dit: + +«Je vous avoue que je ne sais que décider.» + +Quelle stupéfaction! Eh quoi, il en était là! + +Pour la première fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait +indécis, lui toujours si résolu, si bien maître de sa volonté. + +Et les regards, qui tout à l'heure se cherchaient, évitaient +maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, +particulièrement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se +trahir. + +Il dit encore: + +«Nous verrons plus tard.» + +Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans +échanger ses réflexions. + +Resté seul avec Perrine, assise à la petite table d'où elle +n'avait pas bougé, il ne parut pas faire attention au départ de +ses employés, et garda son attitude accablée. + +Le temps s'écoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu +rester, immobile devant sa fenêtre ouverte, plongé dans ses +pensées ou ses rêves, et cette attitude s'expliquait de même que +son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni +écrire; mais alors elle ne ressemblait en rien à celle de +maintenant, et à le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir +sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il +suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans +chaque atelier ou chaque cour: le battement des métiers, les +échappements de la vapeur, les ronflements des cannetières, les +lamentables gémissements de la valseuse, le décrochage et +l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de +sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, même le +sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traîné un +chemin pavé, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se +rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se +faisait, et avec quelle activité ou quelle nonchalance cela se +faisait. + +Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout +paraissait pétrifié, momifié comme l'eût été une statue. Cela +était si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait +envahie par une sorte de terreur qui l'anéantissait. + +Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix +forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience +de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il +dit: + +«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc +fait pour que vous m'abandonniez?» + +Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, +que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer +toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. +C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait +faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire +qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la +Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, +comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par +sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré +de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si +sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration +supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce +qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait +toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. +Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce +qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se +réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le +voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette +réunion; et son fils était mort. + +Alors quoi? + +Il ne comprenait pas, -- ni le présent, ni le passé. + +Qu'avait-il été? + +Qu'était-il? + +Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait +cru être, pourquoi ne l'était-il plus? + + +XXXVIII + +Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents +de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se +produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine +retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des +usines à Talouel triomphant. + +Cependant ces accidents s'amendèrent, mais la prostration morale +ne s'améliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus +qu'elle qui inquiéta le médecin. + +Plusieurs fois Perrine avait essayé de l'interroger; mais il lui +avait à peine répondu, le docteur Ruchon n'étant pas homme à +s'intéresser à la curiosité des gamines; heureusement il avait été +moins rébarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait +souvent à sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de +chambre et par l'institutrice son anxiété était tant bien que mal +renseignée. + +«Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais +M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.» + +Mlle Belhomme était moins brève, et quand en venant au château +donner sa leçon, elle avait bavardé avec le médecin, elle répétait +volontiers à son élève ce que celui-ci avait dit, ce qui +d'ailleurs se résumait en un mot toujours le même: + +«Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontât la mécanique +morale arrêtée, mais dont le grand ressort ne paraît cependant pas +cassé.» + +Pendant longtemps on l'avait redoutée cette secousse, et c'était +même la crainte qu'elle se produisit inopinément qui, plusieurs +fois, avait retardé l'opération de la cataracte, que l'état +général semblait permettre. Mais maintenant on la désirait. +Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit +intérêt à ses affaires, au travail, à tout ce qui était sa vie, et +dans un avenir, prochain peut-être, on pourrait sans doute la +tenter avec des chances de réussite, alors surtout qu'on n'aurait +pas à redouter les violentes émotions d'un retour ou d'une mort, +qu'au point de vue spécial de l'opération on pouvait également +redouter. + +Mais comment la provoquer? + +C'était ce qu'on se demandait sans trouver de réponse à cette +question, tant il semblait détaché, de tout, au point de ne +vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait +gardé la chambre, et d'avoir toujours fait répondre par Bastien, à +Talouel, qui respectueusement venait à l'ordre deux fois par jour, +le matin et le soir: + +«Décidez pour le mieux.» + +Et quand, quittant le lit, il était revenu aux bureaux, à peine +s'était-il fait rendre compte de ce qu'avait décidé Talouel, trop +habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune +mesure que le patron n'eût pas prise lui-même. + +Cette apathie n'empêchait pas cependant que chaque jour Perrine le +conduisît comme naguère dans les diverses usines; mais le chemin +se faisait silencieusement, sans qu'il répondît le plus souvent +aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et +arrivé aux usines, c'était à peine s'il écoutait le rapport des +directeurs. + +«Pour le mieux, répétait-il; entendez-vous avec Talouel.» + +Combien de temps cela durerait-il? + +Une après-midi qu'ils revenaient de la tournée des usines, et +qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux +cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise. + +«Arrête, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu.» + +La voiture arrêtée, la sonnerie s'entendit distinctement. + +«C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose? + +-- Un tourbillon de fumée noire. + +-- De quel côté? + +-- À travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me +reconnaître. + +-- À droite, ou à gauche? + +-- Plutôt à gauche.» + +À gauche, c'était vers l'usine. + +«Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle. + +-- Non, seulement va vite.» + +En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme +ils tournaient selon le caprice des entailles bordées de +peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit précis d'où +s'élevait la fumée, il semblait que c'était du centre du village, +et non de l'usine. + +Elle fit cette observation à M. Vulfran, qui ne répondit rien. + +Ce qui la confirma dans cette idée, ce fut que la sonnerie se +faisait entendre maintenant tout à gauche, c'est-à-dire aux +environs de l'usine. + +«On ne sonne pas là où est le feu, dit-elle. + +-- Voilà qui est bien raisonné», répliqua M. Vulfran. + +Mais il fit cette réponse d'un ton presque indifférent, comme s'il +n'y avait pas intérêt pour lui à savoir où était le feu. + +Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixés: + +«Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu +n'est pas chez vous: c'est la maison à la Tiburce qui brûle.» + +La Tiburce était une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop +petits pour être admis à l'asile, et habitait une misérable +chaumière, usée, à moitié effondrée, située au fond d'une cour, +aux environs des écoles. + +«Allons-y», dit M. Vulfran. + +Il n'y avait qu'à suivre les gens qui couraient; maintenant on +voyait la fumée et les flammes s'élever en tourbillons au-dessus +des maisons, et l'on respirait une odeur de brûlé. Avant +d'arriver, ils durent arrêter sous peine d'écraser les curieux, +qui pour rien au monde ne se seraient dérangés. Alors M. Vulfran +descendit de voiture, et guidé par Perrine traversa les groupes. +Comme ils approchaient de l'entrée de la maison, Fabry, le casque +en tête, car il commandait les pompiers de l'usine, vint à eux. + +«Nous sommes maîtres du feu, dit-il, mais la maison est +entièrement brûlée, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, +cinq ou six peut-être, ont péri; un est enseveli sous les +décombres, deux ont été asphyxiés; les trois autres, on ne sait +pas. + +-- Comment le feu a-t-il pris? + +-- La Tiburce était endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les +enfants les plus grands ont joué avec des allumettes; quand tout a +commencé à flamber, ils se sont sauvés, la Tiburce épouvantée en a +fait autant, oubliant ceux au berceau.» + +Une clameur sortait de la cour accompagnée de cris, M. Vulfran +voulut se diriger de ce côté. + +«N'allez pas par-là, dit Fabry, ce sont les deux mères des enfants +asphyxiés qui les pleurent. + +-- Qui sont-elles? + +-- Des ouvrières des usines. + +-- Il faut que je leur parle.» + +Il appuya sa main sur l'épaule de Perrine, pour dire qu'elle +devait le conduire. + +Précédés de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrèrent dans la +cour, où les pompiers noyaient les décombres de la maison +effondrée entre ses quatre murs restés debout, et sous les jets +d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des +crépitements. + +D'un coin opposé encombré de femmes, partaient les cris qu'ils +avaient entendus. Fabry écarta les groupes, et M. Vulfran, précédé +de Perrine, s'avança vers les deux mères qui tenaient leurs +enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, +qui croyait peut-être à un secours suprême, le vit paraître; alors +reconnaissant que ce n'était que le patron, elle étendit vers lui +un bras menaçant: + +«Venez donc ver ce qu'on fait d'nos éfants, pendant qu'on +s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! +mon pauvre petit!» + +Et se penchant sur son enfant, elle éclata en cris et en sanglots. + +Un moment M. Vulfran resta indécis, puis il dit à Fabry: + +«Vous aviez raison; allons-nous-en.» + +Ils rentrèrent aux bureaux, et il ne fut plus question de +l'incendie, jusqu'au moment où Talouel vint annoncer à M. Vulfran +que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient été +retrouvés en bonne santé chez des voisins, où on les avait portés +dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc réellement +que trois victimes, dont l'enterrement venait d'être fixé au +lendemain. + +Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour à l'usine +était restée plongée dans une réflexion profonde, se décida à +adresser la parole à M. Vulfran: + +«N'irez-vous pas à cet enterrement? demanda-t-elle avec un +frémissement de voix, qui trahissait son émotion. + +-- Pourquoi irais-je? + +-- Parce que ce serait votre réponse -- la plus digne que vous +puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme. + +-- Mes ouvriers sont-ils venus au service célébré pour mon fils? + +-- Ils ne se sont pas associés à votre douleur; vous vous associez +à celles qui les atteignent, c'est une réponse aussi cela, et qui +serait comprise. + +-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat. + +-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent reçu? C'est possible; et cela +vient peut-être de ce qu'il ne considère pas l'argent reçu au même +point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur +cet argent qu'il a gagné lui-même? Cette ingratitude-là existe +peut-être telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque +d'intérêt, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la +même? C'est l'amitié qui fait naître l'amitié. On aime ceux dont +on se sent aimé; et il me semble que si nous nous faisons l'ami +des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de +soulager la misère des malheureux; mais comme c'est plus encore de +soulager leur douleur... en la partageant!» + +Elle avait encore bien des choses à dire dans ce sens, lui +semblait-il; mais M. Vulfran ne répondant rien, et ne paraissant +même pas l'écouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle +reprendrait ce sujet. + +Quand ils passèrent devant la véranda de Talouel pour rentrer au +château, M. Vulfran s'arrêta: + +«Prévenez M. le curé, dit-il, que je prends à ma charge les frais +de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; +j'y assisterai.» + +Talouel eut un haut-le-corps. + +«Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront +se rendre demain à l'église en auront la liberté: c'est un grand +malheur que cet incendie. + +-- Nous n'en sommes pas responsables. + +-- Directement, non.» + +Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, +après le dépouillement de la correspondance et la conférence avec +les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry: + +«Vous n'avez rien de pressé en train, je pense? + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit +là une crèche modèle, dans laquelle on a appliqué ce qui s'est +fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et +par suite routine, mais un particulier qui a cherché dans le bien +à faire un hommage à des mémoires chères. Vous étudierez cette +crèche dans tous ses détails: construction, chauffage, +ventilation, prix de revient, et dépense d'entretien. Puis vous +demanderez à son constructeur de quelles crèches il s'est inspiré. +Vous irez les étudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il +vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert +une crèche à la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un +malheur comme celui qui est arrivé avant-hier se renouvelle. Je +compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille +responsabilité.» + +Le soir, la leçon que Mlle Belhomme donnait à Perrine, qui avait +raconté cette grande nouvelle à l'institutrice enthousiasmée, fut +interrompue par l'entrée de M. Vulfran dans la bibliothèque: + +«Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon +nom et au nom des populations de ce pays, service considérable, +d'une importance capitale par les résultats qu'il peut produire, +mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice +considérable aussi: voici ce dont il s'agit.» + +Ce dont il s'agissait, c'était qu'elle donnât sa démission pour +prendre la direction des cinq crèches qu'il allait fonder; après +avoir cherché, il ne trouvait qu'elle qui fût la femme +d'intelligence, d'énergie et de coeur capable de mener à bien une +tâche aussi lourde. Les crèches ouvertes, il les offrirait aux +communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, +avec un capital suffisant pour subvenir à leur entretien à +perpétuité, et il ne mettrait pour condition à sa donation que +l'obligation de maintenir à leur tête celle en qui il avait toute +confiance pour assurer le succès et la durée de son oeuvre. + +Ainsi présentée, la demande ne pouvait pas ne pas être accueillie, +mais ce ne fut pas sans déchirements, car le sacrifice, comme +l'avait dit M. Vulfran, était considérable pour l'institutrice: + +«Ah! monsieur, s'écria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que +l'enseignement. + +--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais +leur donner la vie, la santé, c'est quelque chose aussi, et ce +sera votre tâche; elle est assez grande pour que vous ne la +refusiez pas. + +-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'écoutais mes +convenances personnelles... Après tout je me prendrai moi-même +pour élève, et j'aurai tant à apprendre, que mon besoin +d'enseignement trouvera à s'employer largement. Je suis à vous de +tout coeur, et ce coeur est plus ému qu'il ne saurait l'exprimer, +pénétré de gratitude, d'admiration... + +-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas à moi qu'il +faut en adresser l'expression, mais à votre élève, mademoiselle, +car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a éveillé +dans mon coeur des idées auxquelles j'étais jusqu'alors resté +étranger, et m'a mis dans une voie où je n'ai encore fait que +quelques pas, qui ne sont rien à côté de la route à parcourir. + +-- Ah! monsieur, s'écria Perrine enhardie de joie et de fierté, si +vous vouliez encore en faire un. + +-- Pour aller où? + +-- Quelque part où je vous conduirais ce soir. + +-- Alors, tu ne doutes de rien. + +-- Ah! si je ne doutais de rien! + +-- Est-ce de moi que tu doutes? + +-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun +rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous +conduire quelque part ce soir. + +-- Mais où veux-tu me conduire ce soir? + +-- En un endroit où votre présence pendant quelques minutes +seulement peut produire des résultats extraordinaires. + +-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mystérieux? + +-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite +serait manqué. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas à +craindre de gagner froid, laissez-vous décider. + +-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit +Mlle Belhomme, bien que cette proposition se présente sous une +forme un peu... bizarre et enfantine. + +-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce +soir. À quelle heure fixes-tu notre expédition? + +-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra.» + +Dans la soirée, il parla plusieurs fois de cette expédition, mais +sans décider Perrine à s'expliquer. + +«Sais-tu que tu en es arrivée à piquer ma curiosité? + +-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas +déjà quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rêver à ce qui +peut se produire tantôt ou demain, que vous anéantir dans les +regrets de ce que vous espériez hier? + +_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais +à quel avenir veux-tu que je rêve? il est plus triste encore que +le passé, puisqu'il est vide. + +-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez à celui +des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense +souvent, n'est-ce pas, à tout ce qu'on demanderait à un magicien +tout-puissant, à un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a +qu'à vouloir pour réaliser tous les souhaits; mais quand on est +soi-même cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois à +ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, +qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, +n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous +sommes dans une féerie, mais dans la réalité il y a un autre mot +que celui-là.» + +La soirée s'écoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran +demanda si le moment n'était pas venu de partir, mais elle le +retarda tant qu'elle put. + +Enfin elle annonça qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit +était chaude comme elle l'avait prévu, sans vent, sans brouillard, +mais avec des éclairs de chaleur qui fréquemment embrasaient le +ciel noir. Quand ils arrivèrent dans le village, ils le trouvèrent +endormi, pas une seule lumière ne brillait aux fenêtres closes, +pas de bruit d'aucune sorte, excepté celui de l'eau qui tombait +des barrages de la rivière. + +Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaître la nuit, +et depuis leur sortie du château il avait suivi son chemin comme +avec ses yeux. + +«Nous voilà devant Françoise, dit-il à un certain moment. + +-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous +le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous +guiderai. Je vous préviens cependant que nous aurons un escalier à +monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai +une porte et nous entrerons; nous ne resterons là que ce que vous +voudrez rester, une minute ou deux. + +-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas? + +-- Vous n'avez pas besoin de voir. + +-- Alors pourquoi venir? + +-- Pour être venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que +nous fassions du bruit en marchant.» + +Les choses s'arrangèrent comme elle avait dit, et en arrivant dans +la cour intérieure, un éclair lui montra l'entrée de l'escalier. +Ils montèrent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parlé, +attira doucement M. Vulfran et referma la porte. + +Alors ils se trouvèrent enveloppés d'un air chaud, âcre, +suffocant. + +Une voix empâtée dit: + +«Qu'est-ce qui est là?» + +Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas répondre. + +La même voix continua: + +«Couche-té don la Noyelle.» + +Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit à Perrine qu'il +voulait sortir. + +Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure +de voix les accompagnait. + +Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole: + +«Tu as voulu me faire connaître la chambrée dans laquelle tu as +couché la première nuit de ton arrivée ici? + +-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrées de +Maraucourt, et des autres villages où couche tout un monde de vos +ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, +respiré leur air empoisonné pendant une minute seulement, vous +voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.» + + +XXXIX + +Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un +temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et +désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle. + +Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne +ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente. + +À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise +tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline, +tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les +usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent +maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air, +en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers +des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas +Maraucourt. + +C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la +contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de +temps qui s'est écoulé. + +Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien +sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si, +arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à +continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement +réglé. + +Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où +autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux +garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée +quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la +façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran +a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures +croulantes. + +Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette +que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il +ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses +ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes +de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez +celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche +dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés +gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs +garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient +vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe +et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à +les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au +lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop +tard. + +Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup +plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe +de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des +logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, +des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, +hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le +même procédé d'expropriation que pour la crèche. + +Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons +appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, +au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait +appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un +langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi: + +«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans +lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises +conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on +attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent +tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai +donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels +j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une +chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même +temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en +restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou +de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous +voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur +emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est +dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes +constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à +onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard. + +Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres +toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur +propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes +toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des +maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, +et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans +lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à +l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de +loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi. + +Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement +surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de +Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de +M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient +jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette +partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été +retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à +son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou +de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une +apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de +jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des +appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs +à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des +mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour +vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des +musiciens. + +C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait +aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des +autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, +M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à +Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu +de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations +générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple +bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir, +s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en +ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence +qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux +divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc, +de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le +fait pardonner. + +Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, +ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et +même une sorte d'agitation. + +Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les +boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce +pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire +concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les +mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de +leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même +que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient +insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de +la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits +commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des +cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par +les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les +poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc +pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le +pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu +de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc +imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but +que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre +d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions +s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire, +et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était +pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades. + +Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces +réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques. +Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne +serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa +faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle +voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne +pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient +concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce +qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement +gaspillé, ce n'était pas le sien. + +Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette +colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque +instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la +réconfortaient. + +Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son +côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire +à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à +l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour +qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait +que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité +augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était +pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien +vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou +l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration +nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de +«supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la +réaliser. + +Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, +c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et +des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le +conseil de surveillance de ses différentes fondations. + +En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie +morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à +son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle +qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une +personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine, +disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran +serait devenu.» + +Mlle Belhomme n'avait pas eu à changer de manières, mais elle +était fière d'elle, et chaque jour dans sa leçon il y avait +quelques minutes où franchement elle laissait paraître ses vrais +sentiments, bien qu'elle s'avouât que leur expression n'en fût +peut-être pas très correcte, «de maîtresse à élève». + +Quant à Fabry, il était associe de trop près à tout ce qui se +faisait, pour n'être pas en accord avec cette jeune fille, à +laquelle il n'avait pas tout d'abord prêté attention, mais qui +bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, +qu'il n'était plus qu'un instrument entre ses mains. + +«Monsieur Fabry, vous allez aller à Noisiel étudier les maisons +ouvrières. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre étudier le +_Working men's club Union_. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique étudier les +cercles ouvriers.» + +Et Fabry partait, étudiait ce qu'on lui avait indiqué, tout en ne +négligeant rien de ce qu'il trouvait intéressant, puis au retour, +après de longues discussions avec M. Vulfran, étaient arrêtés les +plans qu'exécutaient sous sa direction l'architecte et les +conducteurs de travaux, adjoints à son bureau, devenu depuis peu +le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part à ces +discussions, jamais elle n'y mêlait son mot, mais elle y +assistait, et il eût fallu une stupidité réelle pour ne pas +comprendre qu'elle les préparait, les inspirait, et qu'en somme +c'était la semence qu'elle avait jetée dans l'esprit ou dans le +coeur du maître, qui germait et portait ses fruits. + +Pas plus que Fabry, les ouvriers élus par leurs camarades ne +méconnaissaient le rôle de Perrine, et bien que dans leurs +conseils elle ne se fût jamais permis ni un mot, ni un signe, ils +savaient très justement peser l'influence qu'elle exerçait, et ce +n'était pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierté +qu'elle fût des leurs: + +«Vous savez, elle a travaillé aux cannetières. + +-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce +qu'elle est?» + +Il n'eût pas fait bon que devant ceux-là on parlât de la huer +quand elle traversait les rues des villages, les huées commencées +auraient été vivement et violemment refoulées dans les gosiers. + +Ce dimanche-là, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour +une enquête dont M. Vulfran n'avait pas parlé à Perrine, et qu'il +avait même paru vouloir tenir secrète, était attendu; le matin il +avait envoyé de Paris une dépêche ne contenant que ces quelques +mots: + +«Renseignements complets, pièces officielles, arriverai midi.» + +Il était midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement +à l'habitude avait provoqué l'impatience de M. Vulfran, +d'ordinaire plus calme. + +Son déjeuner achevé plus promptement que de coutume, il était +rentré dans son cabinet avec Perrine, et à chaque instant il +allait à la fenêtre ouverte sur les jardins pour écouter. + +«Il est étrange que Fabry n'arrive pas. + +-- Le train aura eu du retard.» + +Mais il ne se rendait pas à cette raison et restait à la fenêtre +d'où elle eût voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins +et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eût +connaissance; avec une activité plus qu'ordinaire les jardiniers +achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, +tandis que d'autres emportaient les plantes rares disséminées sur +les pelouses; les grilles d'entrée étaient grandes ouvertes, et +au-delà du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers était pavoisé de +drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer. + +Tout à coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, +et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne +recevrait personne. + +Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche +habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, +petits ou grands, car très avare en semaine de paroles qui font +perdre un temps appréciable en argent, il était au contraire +volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres +n'avaient plus la même valeur. + +Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des +entailles, c'est-à-dire celui qui vient de Picquigny: + +«Voilà Fabry», dit-il d'une voix qui parut altérée, anxieuse et +heureuse à la fois. + +En effet, c'était bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: +lui aussi paraissait être dans un état extraordinaire, et le +regard qu'il jeta tout d'abord à Perrine la troubla sans qu'elle +sût pourquoi: + +«Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il. + +-- Vous arrivez, c'est l'essentiel. + +-- Ma dépêche vous a prévenu. + +-- Votre dépêche, trop courte et trop vague, m'a donné des +espérances; ce sont des certitudes qu'il me faut. + +-- Elles sont aussi complètes que vous pouvez les désirer. + +-- Alors parlez, parlez vite. + +-- Le dois-je devant mademoiselle? + +-- Oui, si elles sont ce que vous dites. + +C'était la première fois que Fabry, rendant compte d'une mission, +demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'état de +trouble où elle se trouvait déjà, cette précaution ne pouvait que +rendre plus violent encore l'émoi que les paroles de M. Vulfran et +de Fabry, leur agitation à l'un et à l'autre, le frémissement de +leurs voix, avaient provoqué en elle. + +-- Comme, l'avait bien prévu l'agent que vous aviez chargé de +faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, +la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois était +venue à Paris; là, en compulsant les actes de décès, on a trouvé +au mois de juin de l'année dernière un acte au nom de Marie +Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une +expédition de l'acte. + +Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran. + +«Voulez-vous que je vous la lise? + +-- Avez-vous vérifié les noms? + +-- Assurément. + +-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez. + +-- Je ne m'en suis pas tenu à cet acte, poursuivit Fabry, j'ai +voulu interroger le propriétaire de la maison dans laquelle elle +est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont +assisté à la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues +appelée la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est à la +fatigue, à l'épuisement, à la misère qu'elle a succombé; de même +j'ai vu le médecin qui l'a soignée, le docteur Cendrier qui +demeure à Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer à +l'hôpital, mais elle a refusé de se séparer de sa fille. Enfin, +pour compléter mon enquête, ils m'ont envoyé rue du Château-des- +Rentiers chez une marchande de chiffons appelée La Rouquerie, que +j'ai rencontrée hier seulement au moment où elle rentrait de la +campagne. + +Fabry fit une pause, et, pour la première fois, se tournant vers +Perrine qu'il salua respectueusement: + +«J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.» + +Depuis un moment déjà Perrine s'était levée, et elle regardait, +elle écoutait éperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux. + +Fabry continua: + +«Fixée sur l'identité de la mère, il me restait à savoir ce +qu'était devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en +me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de +Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvée par son +âne. + +«Et toi, s'écria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait +de la tête aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne +s'est pas fait connaître, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux +descendre dans le coeur d'une jeune fille...?» + +Elle fit quelques pas vers lui. + +Il continua: + +«Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...? + +-- Mon Dieu! + +-- Ceux de son grand-père.» + + +XL + +Fabry s'était retiré, laissant en tête-à-tête le grand-père et la +petite-fille. + +Mais ils étaient si émus qu'ils restaient les mains dans les mains +sans parler, n'échangeant que des mots de tendresse: + +«Ma fille, ma chère petite-fille! + +-- Grand-papa!» + +Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les +bouleversait, il l'interrogea: + +«Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaître? demanda-t-il. + +-- Ne l'ai-je pas tenté plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous +m'avez dit un jour, le dernier où j'ai fait allusion à maman et à +moi: «Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces +misérables». + +-- Pouvais-je soupçonner que tu étais ma fille? + +-- Si cette fille s'était présentée franchement devant vous, ne +l'auriez-vous pas chassée sans vouloir l'entendre? + +-- Qui sait ce que j'aurais fait! + +-- C'est alors que j'ai décidé de ne me faire connaître que le +jour où, selon la recommandation de maman, je me serais fait +aimer. + +-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas à chaque instant +des preuves de mon affection? + +-- Était-elle celle d'un père? je n'osais le croire. + +-- Et il a fallu que, mes soupçons s'étant précisés après des +luttes cruelles, des hésitations, des espérances aussi bien que +des doutes que tu m'aurais épargnés en parlant plus tôt, j'emploie +Fabry pour t'obliger à te jeter dans mes bras! + +-- La joie de l'heure présente ne prouve-t-elle pas qu'il était +bon qu'il en fût ainsi? + +-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as +caché, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu +pouvais satisfaire... + +-- En me découvrant. + +-- Parle-moi de ton père; comment êtes-vous arrivés à Serajevo? +Comment était-il photographe? + +-- Ce qu'a été notre vie dans l'Inde, vous pouvez...» + +Il l'interrompit: + +«Dis-moi tu; c'est à ton grand-père que tu parles, non plus à +M. Vulfran. + +-- Par les lettres que tu as reçues tu sais à peu près ce qu'a été +cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux +plantes, nos chasses aux bêtes, tu verras ce qu'était le courage +de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de +lui sans te parler d'elle... + +-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en +me disant son refus d'entrer à l'hôpital où elle aurait peut-être +été sauvée, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas ému. + +-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras. + +-- Tu me parleras d'elle. + +-- ... Je te la ferai connaître, je te la ferai aimer. Je passe +donc là-dessus. Nous avions quitté l'Inde pour revenir en France, +quand, arrivé à Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporté. Il +lui fut volé par des gens d'affaires. Je ne sais comment.» + +M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce +comment. + +«N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partîmes +pour la Grèce, ce qui coûtait moins cher de voyage. À Athènes, +papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des +portraits dont nous vécûmes. Puis il acheta une roulotte, un âne, +Palikare, qui m'a sauvé la vie, et il voulut revenir en France par +terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en +faisait peu, hélas! et que la route était dure dans les montagnes, +où le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans +lesquels Palikare aurait dû se tuer vingt fois par jour. Je t'ai +dit comment papa était tombé malade à Bousovatcha. Je te demande à +ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand +il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous +gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les +décider à se faire photographier, combien moins encore y gagnâmes- +nous quand nous fûmes seules! Plus tard aussi je te raconterai des +étapes de misère, qui durèrent de novembre à mai, en plein hiver, +jusqu'à Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est +morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard +aussi avec les dernières recommandations de maman pour venir ici.» + +Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins +passaient dans l'air. + +«Qu'est-ce que cela?» demanda M. Vulfran. + +Perrine alla à la fenêtre: les pelouses et les allées étaient +noires d'ouvriers endimanchés, d'hommes, de femmes, d'enfants au- +dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannières; et de +cette foule de six à sept mille personnes entassées, et dont les +masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, +la route, les prairies, s'élevait cette rumeur qui avait surpris +M. Vulfran et détourné son attention du récit de Perrine, si grand +qu'en fût l'intérêt. + +«Qu'est-ce donc? répéta-t-il. + +-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers +de toutes les usines ont décidé de le célébrer en te remerciant +ainsi de ce que tu as fait pour eux. + +-- Ah! vraiment, ah! vraiment!» + +Il vint à la fenêtre comme s'il pouvait les voir, mais il fut +reconnu, et aussitôt courut de groupe en groupe une clameur qui en +se propageant devint formidable. + +«Mon Dieu! qu'ils pourraient être terribles s'ils étaient contre +nous, murmura-t-il, sentant pour la première fois la force de ces +masses qu'il commandait. + +-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux. + +-- Et c'est à toi que cela est dû, petite-fille; qu'il y a loin +d'aujourd'hui au service célébré à la mémoire de ton père dans +notre église vide! + +-- Voici l'ordre de la cérémonie qui a été adopté par le conseil: +je te conduirai sur le perron à deux heures précises; de là tu +domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun +des villages où sont les usines montera sur le perron et, au nom +de tous, le vieux père Gathoye t'adressera un petit discours. + +À ce moment deux heures sonnèrent à la pendule. + +«Veux-tu me donner la main?» dit-elle. + +Ils arrivèrent sur le perron, et une immense acclamation retentit; +alors, comme cela avait été réglé, les délégués montèrent sur le +perron, et le père Gathoye, qui était un vieux peigneur de +chanvre, s'avança seul à quelques pas de ses camarades pour +débiter sa harangue qu'on lui avait fait répéter dix fois depuis +le matin: + +Monsieur Vulfran, c'est pour vous féliciter que ... c'est pour +vous féliciter que ...» + +Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui +voyait ses gestes éloquents crut qu'il débitait son discours. + +Après quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha +plusieurs poignées de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il +peignait son chanvre, il dit: + +«Voilà la chose: j'avais un discours à vous dire, mais je peux pas +en retrouver un mot, ce que ça m'ennuie pour vous! enfin c'est +pour vous féliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon +coeur.» + +Il leva la main solennellement: + +«Je le jure, foi de Gathoye.» + +Pour être incohérent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran, +qui était dans un état d'âme où l'on ne s'arrête pas aux paroles; +la main toujours appuyée sur l'épaule de Perrine il s'avança +jusqu'à la balustrade du perron et se trouva là comme dans une +tribune où la foule le voyait: + +«Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitié me +causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez +dans la journée la plus heureuse de ma vie, celle où je viens de +retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous +la connaissez, vous l'avez vue à l'oeuvre, soyez sûrs qu'elle +continuera et développera ce que nous avons fait ensemble, et +dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de +bonnes mains.» + +Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en +défendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, +et, la présentant à la foule, il l'embrassa. + +Alors il s'éleva une acclamation poussée et répétée pendant +plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes, +d'enfants; puis, comme l'ordre de la fête avait été bien réglé, +aussitôt le défilé commença et chacun en passant devant le vieux +patron et sa petite-fille salua ou fit la révérence. + +«Si tu voyais les bonnes figures», dit Perrine. + +Cependant il y en eut qui ne furent pas précisément radieuses: +celles des neveux, quand, la cérémonie terminée, ils vinrent +féliciter leur «cousine». + +«Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se +joindre à eux, et qui d'autre part tenait à ne pas perdre de temps +pour faire sa cour à l'héritière des usines, je l'avais toujours +supposé.» + +Des émotions de ce genre ne pouvaient pas être bonnes pour la +santé de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait +mieux qu'il ne l'avait été depuis longtemps, ne toussant plus, +n'étouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au +contraire, la toux et les étouffements avaient si bien repris que +tout ce qui avait été si péniblement gagné paraissait perdu de +nouveau. + +Aussitôt le docteur Ruchon fut appelé: + +«Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma +petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en +état de supporter l'opération. + +-- Ne sortez pas, mettez-vous au régime lacté, soyez calme, parlez +peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous +jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaîtront, +et l'opération pourra se faire avec toutes chances de succès.» + +Le pronostic du docteur Ruchon se réalisa, et un mois après +l'anniversaire, deux, médecins appelés de Paris constatèrent un +état général assez bon pour autoriser l'opération qui, si elle +n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de +sérieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre +obscure, on constatait que M. Vulfran avait conservé de la +sensibilité rétinienne, ce qui était la condition indispensable +pour permettre l'opération, et l'on décidait de la pratiquer avec +iridectomie, c'est-à-dire excision d'une partie de l'iris. + +Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa: + +«Non, dit-il, mais je demande à ma petite-fille d'avoir le courage +de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce +très douloureux? + +-- La cocaïne atténuera la douleur.» + +L'opération faite, le patient ne recouvra pas la vue +instantanément, et cinq ou six jours s'écoulèrent avant que ne +commençât la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un +bandeau compressif. + +Combien furent-elles longues pour le père et la fille, ces +journées d'attente, malgré les assurances favorables de l'oculiste +resté au château pour pratiquer lui-même les pansements +nécessaires; mais l'oculiste n'était pas tout: que se passerait-il +si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, +un éternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre? + +Et de nouveau Perrine éprouva les angoisses qui l'avaient accablée +pendant la maladie de son père et de sa mère. N'aurait-elle donc +retrouvé son grand-père que pour le perdre, et une fois encore +rester seule au monde? + +Le temps s'écoula sans complications fâcheuses, et M. Vulfran fut +autorisé à se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux +rideaux fermés, de son oeil opéré. + +«Ah! si j'avais eu des yeux, s'écria-t-il après l'avoir +contemplée, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue +pour ma fille? Ils sont donc imbéciles ici de n'avoir pas retrouvé +ta ressemblance avec ton père? Talouel serait donc sincère en +disant qu'il l'avait «supposé». + +Mais on ne laissa pas prolonger ses épanchements: il ne fallait +pas qu'il éprouvât des émotions, ni qu'il toussât, ni qu'il eût +des palpitations. + +«Plus tard». + +Le quinzième jour le bandeau compressif fut remplacé par un +bandeau flottant; le vingtième les pansements cessèrent; mais ce +fut seulement le trente-cinquième que l'oculiste, revint de Paris +pour décider un choix de verres convexes qui permettraient la +lecture et la vision à distance: avec un malade ordinaire les +choses eussent sans doute marché moins lentement, mais avec le +riche M. Vulfran c'eût été naïveté de ne pas pousser les soins à +l'extrême, et de ne pas multiplier les voyages. + +Ce que M. Vulfran désirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa +petite-fille, c'était de sortir pour visiter ses travaux; mais +cela demanda de nouvelles précautions, et imposa de nouveaux +retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux +glaces closes, mais se servir de son vieux phaéton, pour être +conduit par Perrine, et se montrer à tous avec elle: pour cela il +importait de choisir une journée sans soleil, aussi bien que sans +vent et sans froid. + +Enfin il s'en présenta une à souhait, douce et vaporeuse, avec un +ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, +et après le déjeuner Perrine donna l'ordre à Bastien de faire +atteler Coco au phaéton. + +«Tout de suite, mademoiselle.» + +Elle fut surprise du ton de cette réponse, et du sourire de +Bastien, mais elle n'y prêta pas autrement attention, occupée +qu'elle était à habiller son grand-père de façon qu'il ne fût +exposé à n'avoir ni froid, ni chaud. + +Bientôt Bastien revint annoncer que la voiture était avancée, et +ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des +yeux son grand-père, marchant seul, arrivait à la dernière marche, +quand un formidable braiment lui fit tourner la tête. + +Était-ce possible! Un âne était attelé au phaéton, et cet âne +ressemblait à Palikare, mais Palikare lustré, peigné, les sabots +brillants, habillé d'un beau harnais jaune avec des houppettes +bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir +vers Perrine malgré le groom qui le retenait. + +«Palikare!» + +Et elle lui sauta à la tête en l'embrassant. + +«Ah! grand-papa, quelle bonne surprise! + +-- Ce n'est pas à moi que tu la dois, c'est à Fabry qui l'a +racheté à La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce +cadeau à leur ancienne camarade. + +-- M. Fabry est un bon coeur. + +-- Mais oui, mais oui, il a eu une idée qui n'est pas venue à tes +cousins. Il m'en est venu une aussi à moi, qui a été de commander +à Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans +quelques jours, et ne sera traînée que par lui, car ce phaéton +n'est pas son affaire.» + +Ils montèrent en voiture, et Perrine prit les guides: + +«Par où commençons-nous? + +-- Comment par où? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai +pas envie de voir le nid où tu as vécu, et d'où tu es partie?» + +Elle était telle que Perrine l'avait quittée l'année précédente, +avec son fouillis de végétation vierge, sans que personne y eût +touché, respectée même par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter à +son caractère. + +«Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'à deux pas d'un grand centre +ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre là de la vie +sauvage! + +-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, +dans la vie civilisée, je n'avais droit à rien; j'ai souvent pensé +à cela.» + +Après l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa première visite fût pour +la crèche de Maraucourt. + +Il croyait la bien connaître pour en avoir longuement discuté et +arrêté les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans +l'entrée, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles: +le dortoir où sont couchés les enfants aux maillots dans des +berceaux rosés ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat +où jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut +surpris et charmé de reconnaître que par une habile distribution +et l'emploi de larges portes vitrées, l'architecte avait réalisé +le difficile idéal à lui imposé, qui était que la crèche fût une +véritable maison de verre où les mères vissent de la première +salle tout ce qui se passait dans celles où elles ne devaient pas +entrer. + +Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se +précipitèrent sur Perrine en lui présentant le jouet qu'ils +avaient aux mains, une trompette, une crécelle, un cheval de bois, +une poule, une poupée. + +«Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran. + +-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimée, +adorée; elle est une petite mère pour eux: personne comme elle qui +sache si bien les faire jouer. + +-- Vous souvenez-vous, répondit M. Vulfran, que vous me disiez, +que c'était une qualité maîtresse de savoir créer ce qui est +nécessaire à nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus +belle encore, c'est de savoir créer ce qui est nécessaire aux +besoins des autres, et cela précisément ma petite-fille l'a fait. +Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chère demoiselle: bâtir +des crèches, des maisons ouvrières, des cercles, c'est l'a b c de +la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la résout; +j'espère que nous pourrons aller plus loin, plus à fond; nous ne +sommes qu'à notre point de départ: vous verrez, vous verrez.» + +Quand ils revinrent dans la salle d'entrée, une femme finissait +d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le présenta à +M. Vulfran: + +«Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel éfant? + +-- Mais... oui, c'est un bel enfant. + +-- Eh ben, il est ben à vous. + +-- Vraiment? + +-- J'en ai déjà eu trois, que j'ai perdus; à qui doit-il de vivre +celui-là? Vous voyez s'il est à vous; Dieu vous bénisse, vous et +votre chère fille!» + +Après la crèche ce fut la tour d'une maison ouvrière, puis de +l'hôtel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils +allèrent à Saint-Pipoy, à Flexelles, à Bacourt, à Hercheux, et sur +la route Palikare trottait joyeux, fier d'être conduit par sa +petite maîtresse, dont la main était plus douée que celle de la +Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser, +-- caresse à laquelle il répondait par des mouvements d'oreilles +tout à fait éloquents pour qui savait les traduire. + +Dans ces villages les constructions n'étaient pas aussi avancées +qu'à Maraucourt, mais déjà cependant pour la plupart on pouvait +fixer l'époque de leur achèvement. + +La journée avait été bien remplie, ils revinrent lentement avant +l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline à +l'autre, ils se trouvèrent dominer la contrée où partout se +montraient des toits neufs à l'entour des hautes cheminées qui +vomissaient des tourbillons de fumée; M. Vulfran étendit la main: + +«Voilà ton ouvrage, dit-il, ces créations auxquelles, entraîné par +la fièvre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais +pour que cela dure et se développe, il te faut un mari digne de +toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons +pas autre chose. Et j'ai idée que nous pourrons rencontrer l'homme +de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en +famille. + +FIN + + + + [1] On trouvait également cette orthographe du mot dans la +deuxième moitié du XIXe siècle. [NdC] + [2] La forme féminine _maline_, utilisée, par exemple, au +XVIe, est restée jusqu'à nos jours dans la prononciation vulgaire +et dans les patois. [NdC] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 13793-8.txt or 13793-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13793/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +\par with this eBook or online at www.gutenberg.org +\par +\par +\par Title: En famille +\par +\par Author: Hector Malot +\par +\par Release Date: }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 March}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 1}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 2}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 , 200}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 5}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 [EBook #13793] +\par +\par Language: French +\par +\par Character set encoding: ISO-8859-1 +\par +\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** +\par +\par +\par +\par +\par }\pard \qc\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\f2\fs20\lang1033\cgrid0 This Etext was prepared by Ebooks libres et gratuits and +\par is available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +\par Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format.}{ +\par \page +\par +\par +\par }{\fs44 Hector Malot +\par }{ +\par +\par +\par }{\b\fs60 EN FAMILLE +\par }{ 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de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de juin, attendaient la visite de l\rquote octroi, press\'e9s d\rquote entrer dans Paris \'e0 la veille du dimanche. +\par +\par Parmi ces voitures, et assez loin de la barri\'e8re, on en voyait une d\rquote aspect bizarre avec quelque chose de mis\'e9rablement comique, sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, form\'e9e d\rquote un l\'e9ger ch\'e2ssis tendu d\rquote +une grosse toile\~; avec un toit en carton bitum\'e9, le tout port\'e9 sur quatre roues basses. +\par +\par Autrefois la toile avait d\'fb \'eatre bleue, mais elle \'e9tait si d\'e9teinte, salie, us\'e9e, qu\rquote on ne pouvait s\rquote en tenir qu\rquote \'e0 des probabilit\'e9s \'e0 cet \'e9gard, de m\'eame qu\rquote il fallait se contenter d\rquote \'e0 + peu pr\'e8s si l\rquote on voulait d\'e9chiffrer les inscriptions effac\'e9es qui couvraient ses quatre faces\~: l\rquote une, en caract\'e8res grecs, ne laissait plus deviner qu\rquote un commencement de mot\~: +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\fs20\cgrid0 {\*\shppict{\pict{\*\picprop\shplid1025{\sp{\sn shapeType}{\sv 75}}{\sp{\sn fFlipH}{\sv 0}}{\sp{\sn fFlipV}{\sv 0}}{\sp{\sn fLine}{\sv 0}}} +\picscalex100\picscaley100\piccropl0\piccropr0\piccropt0\piccropb0\picw2461\pich1058\picwgoal1395\pichgoal600\pngblip\bliptag897738860{\*\blipuid 3582686c435c58194c8dc3bb397fa053} +89504e470d0a1a0a0000000d494844520000005d00000028080200000013fc61e6000000017352474200aece1ce9000002f1494441546843ed594152dc400c8c +73e39047c1af081c21f919cb7f3870dc8812a5d54aad1ecd3aa9c259fb905ac692dc6a493d6367391e8fdff62b31f07de70432b0f3821b63e76553bc3cfe7c9c +1df06559665d88fdf2777557c05501f5163720404958f1d2c8fa2304f17cc12066e0efc63912a340fcf3efe7bc981368dac0cc2ff3f55e863980e77f0a186f70 +662c24e9f570ffe041db3a5cb4bbfac3db489c7037db7883a9e6cfa1a03b046f96e4e976ebd42f373f6efc33600de10c87c510a76a90293acc5875078e835fe4 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la traduction de toutes les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roul\'e9 avant d\rquote entrer en France et d\rquote +arriver enfin aux portes de Paris. +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 +\par \'c9tait-il possible que l\rquote \'e2ne qui y \'e9tait attel\'e9 l\rquote e\'fbt amen\'e9e de si loin jusque-l\'e0\~? +\par +\par Au premier coup d\rquote \'9cil on pouvait en douter, tant il \'e9tait maigre, \'e9puis\'e9, vid\'e9\~; mais, \'e0 le regarder de plus pr\'e8s, on voyait que cet \'e9puisement n\rquote \'e9tait que le r\'e9sultat des fatigues longuement endur\'e9 +es dans la mis\'e8re. En r\'e9alit\'e9, c\rquote \'e9tait un animal robuste, d\rquote assez grande taille, plus haute que celle de notre \'e2ne d\rquote Europe, \'e9lanc\'e9, au poil gris cendr\'e9 avec le ventre clair malgr\'e9 les poussi\'e8 +res des routes qui le salissaient\~; des lignes noires transversales marquaient ses jambes fines aux pieds ray\'e9s, et, si fatigu\'e9 qu\rquote il fut, il n\rquote en tenait pas moins sa t\'eate haute d\rquote un air volontaire, r\'e9 +solu et coquin. Son harnais se montrait digne de la voiture, rafistol\'e9 avec des ficelles de diverses couleurs, les unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, coup\'e9 +s le long du chemin, dont on l\rquote avait couvert pour le d\'e9fendre du soleil et des mouches. +\par +\par Pr\'e8s de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une petite fille de onze \'e0 douze ans qui le surveillait. +\par +\par Son type \'e9tait singulier\~: d\rquote une certaine incoh\'e9rence, mais sans rien de brutal dans un tr\'e8s apparent m\'e9lange de race. Au contraire de l\rquote inattendu de la chevelure p\'e2le et de la carnation ambr\'e9 +e, le visage prenait une douceur fine qu\rquote accentuait l\rquote \'9cil noir, long, fut\'e9 et grave. La bouche aussi \'e9tait s\'e9rieuse. Dans l\rquote affaissement du repos le corps s\rquote \'e9tait abandonn\'e9\~; il avait les m\'eames gr\'e2 +ces que la t\'eate, \'e0 la fois d\'e9licates et nerveuses\~; les \'e9paules \'e9taient souples d\rquote une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carr\'e9e de couleur ind\'e9finissable, noire autrefois probablement\~ +; les jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques\~; mais la mis\'e8re de l\rquote existence n\rquote enlevait cependant rien \'e0 la fiert\'e9 de l\rquote attitude de celle qui la portait. +\par +\par Comme l\rquote \'e2ne se trouvait plac\'e9 derri\'e8re une haute et large voilure de foin, la surveillance en e\'fbt \'e9t\'e9 facile si de temps en temps il ne s\rquote \'e9tait pas amus\'e9 \'e0 happer une goul\'e9e d\rquote herbe, qu\rquote +il tirait discr\'e8tement avec pr\'e9caution, en animal intelligent qui sait tr\'e8s bien qu\rquote il est en faute. +\par +\par \'ab\~Palikare, veux-tu finir\~!\~\'bb +\par +\par Aussit\'f4t il baissait la t\'eate comme un coupable repentant, mais d\'e8s qu\rquote il avait mang\'e9 son foin en clignant de l\rquote \'9cil et en agitant ses oreilles, il recommen\'e7ait avec un empressement qui disait sa faim. +\par +\par \'c0 un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la quatri\'e8me ou cinqui\'e8me fois, une voix sortit de la voiture, appelant\~: +\par +\par \'ab\~Perrine\~!\~\'bb +\par +\par Aussit\'f4t sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la voiture, o\'f9 une femme \'e9tait couch\'e9e sur un matelas si mince qu\rquote il semblait coll\'e9 au plancher. +\par +\par \'ab\~As-tu besoin de moi, maman\~? +\par +\par \endash Que fait donc Palikare\~? +\par +\par \endash Il mange le foin de la voiture qui nous pr\'e9c\'e8de. +\par +\par \endash Il faut l\rquote en emp\'eacher. +\par +\par \endash Il a faim. +\par +\par \endash La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient pas\~; que r\'e9pondrais-tu au charretier de cette voiture s\rquote il se f\'e2chait\~? +\par +\par \endash Je vais le tenir de plus pr\'e8s. +\par +\par \endash Est-ce que nous n\rquote entrons pas bient\'f4t dans Paris\~? +\par +\par \endash Il faut attendre pour l\rquote octroi. +\par +\par \endash Longtemps encore\~? +\par +\par \endash Tu souffres davantage\~? +\par +\par \endash Ne t\rquote inqui\'e8te pas\~; l\rquote \'e9touffement du renferm\'e9\~; ce n\rquote est rien\~\'bb, dit-elle d\rquote une voix haletante, siffl\'e9e plut\'f4t qu\rquote articul\'e9e. +\par +\par C\rquote \'e9taient l\'e0 les paroles d\rquote une m\'e8re qui veut rassurer sa fille\~; en r\'e9alit\'e9 elle se trouvait dans un \'e9tat pitoyable, sans respiration, sans force, sans vie, et, bien que n\rquote ayant pas d\'e9pass\'e9 + vingt-six ou vingt-sept ans, au dernier degr\'e9 de la cachexie\~; avec cela des restes de beaut\'e9 admirables, la t\'eate d\rquote un pur ovale, des yeux doux et profonds, ceux m\'eame de sa fille, mais aviv\'e9s par le souffle de la maladie. +\par +\par \'ab\~Veux-tu que je te donne quelque chose\~? demanda Perrine. +\par +\par \endash Quoi\~? +\par +\par \endash Il y a des boutiques, je peux t\rquote acheter un citron\~; je reviendrais tout de suite. +\par +\par \endash Non. Gardons notre argent\~; nous en avons si peu\~! Retourne pr\'e8s de Palikare et fais en sorte de l\rquote emp\'eacher de voler ce foin. +\par +\par \endash Cela n\rquote est pas facile. +\par +\par \endash Enfin veille sur lui.\~\'bb +\par +\par Elle revint \'e0 la t\'eate de l\rquote \'e2ne, et comme un mouvement se produisait, elle le retint de fa\'e7on qu\rquote il rest\'e2t assez \'e9loign\'e9 de la voiture de foin pour ne pas pouvoir l\rquote atteindre. +\par +\par Tout d\rquote abord il se r\'e9volta, et voulut avancer quand m\'eame, mais elle lui parla doucement, le flatta, l\rquote embrassa sur le nez\~; alors il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et voulut bien se tenir tranquille. + +\par +\par N\rquote ayant plus \'e0 s\rquote occuper de lui, elle put s\rquote amuser \'e0 regarder ce qui se passait autour d\rquote elle\~: le va-et-vient des bateaux-mouches et des remorqueurs sur la rivi\'e8re\~; le d\'e9chargement des p\'e9 +niches au moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de fer au-dessus d\rquote elles et prenaient, comme \'e0 la main, leur cargaison pour la verser dans des wagons quand c\rquote \'e9 +taient des pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai quand c\rquote \'e9taient des barriques\~; le mouvement des trains sur le pont du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de Paris qu\rquote +on devinait dans une brume noire plut\'f4t qu\rquote on ne le voyait\~; enfin pr\'e8s d\rquote elle, sous ses yeux, le travail des employ\'e9s de l\rquote octroi qui passaient de longues lances \'e0 travers les voitures de paille, ou escaladaient les f +\'fbts charg\'e9s sur les haquets, les per\'e7aient d\rquote un fort coup de foret, recueillaient dans une petite tasse d\rquote argent le vin qui en jaillissait, en d\'e9gustaient quelques gouttes qu\rquote ils crachaient aussit\'f4t. +\par +\par Comme tout cela \'e9tait curieux, nouveau\~; elle s\rquote y int\'e9ressait si bien, que le temps passait, sans qu\rquote elle en e\'fbt conscience. +\par +\par D\'e9j\'e0 un gamin d\rquote une douzaine d\rquote ann\'e9es qui avait tout l\rquote air d\rquote un clown, et appartenait s\'fbrement \'e0 une caravane de forains dont les roulottes avaient pris la queue, tournait autour d\rquote +elle depuis dix longues minutes, sans qu\rquote elle e\'fbt fait attention \'e0 lui, lorsqu\rquote il se d\'e9cida \'e0 l\rquote interpeller\~: +\par +\par \'ab\~V\rquote l\'e0 un bel \'e2ne\~!\~\'bb +\par +\par Elle ne dit rien. +\par +\par \'ab\~Est-ce que c\rquote est un \'e2ne de notre pays\~? \'c7a m\rquote \'e9tonnerait joliment.\~\'bb +\par +\par Elle l\rquote avait regard\'e9, et voyant qu\rquote apr\'e8s tout il avait l\rquote air bon gar\'e7on, elle voulut bien r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~Il vient de Gr\'e8ce. +\par +\par \endash De Gr\'e8ce\~! +\par +\par \endash C\rquote est pour cela qu\rquote il s\rquote appelle Palikare. +\par +\par \endash Ah\~! c\rquote est pour cela\~!\~\'bb +\par +\par Mais malgr\'e9 son sourire entendu, il n\rquote \'e9tait pas du tout certain qu\rquote il e\'fbt tr\'e8s bien compris pourquoi un \'e2ne qui venait de Gr\'e8ce pouvait s\rquote appeler Palikare. +\par +\par \'ab\~C\rquote est loin, la Gr\'e8ce\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Tr\'e8s loin. +\par +\par \endash Plus loin que\'85 la Chine\~? +\par +\par \endash Non, mais loin, loin. +\par +\par \endash Alors vous venez de la Gr\'e8ce\~? +\par +\par \endash De plus loin encore. +\par +\par \endash De la Chine\~? +\par +\par \endash Non\~; c\rquote est Palikare qui vient de la Gr\'e8ce. +\par +\par \endash Est-ce que vous allez \'e0 la f\'eate des Invalides\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Ousque vous allez\~? +\par +\par \endash \'c0 Paris. +\par +\par \endash Ousque vous remiserez votre roulotte\~? +\par +\par \endash On nous a dit \'e0 Auxerre qu\rquote il y avait des places libres sur les boulevards des fortifications\~?\~\'bb +\par +\par Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la t\'eate. +\par +\par \'ab\~Les boulevards des fortifications, oh l\'e0 l\'e0 l\'e0\~! +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas de places\~? +\par +\par \endash Si. +\par +\par \endash Eh bien\~? +\par +\par \endash Pas pour vous. C\rquote est, voyou les fortifications. Avez-vous des hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n\rquote aient pas peur d\rquote un coup de couteau\~? J\rquote entends d\rquote en donner et d\rquote en recevoir. +\par +\par \endash Nous ne sommes que ma m\'e8re et moi, et ma m\'e8re est malade. +\par +\par \endash Vous tenez \'e0 votre \'e2ne\~? +\par +\par \endash Bien s\'fbr. +\par +\par \endash Eh bien, demain votre \'e2ne vous sera vol\'e9\~; v\rquote l\'e0 pour commencer, vous verrez le reste\~; et \'e7a ne sera pas beau\~; c\rquote est Gras Double qui vous le dit. +\par +\par \endash C\rquote est vrai cela\~? +\par +\par \endash Pardi, si c\rquote est vrai\~; vous n\rquote \'eates jamais venue \'e0 Paris\~? +\par +\par \endash Jamais. +\par +\par \endash \'c7a se voit\~; c\rquote est donc des moules ceux d\rquote Auxerre qui vous ont dit que vous pouviez remiser l\'e0\~? pourquoi que vous n\rquote allez pas chez Grain de Sel\~? +\par +\par \endash Je ne connais pas Grain de Sel. +\par +\par \endash Le propri\'e9taire du Champ Guillot, quoi\~! c\rquote est clos de palissades ferm\'e9es la nuit\~; vous n\rquote auriez rien \'e0 craindre, on sait que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui voudraient entrer la nuit. +\par +\par \endash C\rquote est cher\~? +\par +\par \endash L\rquote hiver oui, quand tout le monde rapplique \'e0 Paris, mais en ce moment je suis sur qu\rquote il ne vous ferait pas payer plus de quarante sous la semaine, et votre \'e2ne trouverait sa nourriture dans le clos, surtout s\rquote +il aime les chardons. +\par +\par \endash Je crois bien qu\rquote il les aime\~! +\par +\par \endash Il sera \'e0 son affaire\~; et puis Grain de Sel n\rquote est pas un mauvais homme. +\par +\par \endash C\rquote est son nom, Grain de Sel\~? +\par +\par \endash On l\rquote appelle comme \'e7a parce qu\rquote il a toujours soif. C\rquote est un ancien biffin qui a gagn\'e9 gros dans le chiffon, qu\rquote il n\rquote a quitt\'e9 que quand il s\rquote est fait \'e9craser un bras, parce qu\rquote +un seul bras n\rquote est pas commode pour courir les poubelles\~; alors il s\rquote est mis \'e0 louer son terrain, l\rquote hiver pour remiser les roulottes, l\rquote \'e9t\'e9 \'e0 qui il trouve\~; avec \'e7a, il a d\rquote autres commerces\~ +: il vend des petits chiens de lait. +\par +\par \endash C\rquote est loin d\rquote ici le Champ Guillot\~? +\par +\par \endash Non, \'e0 Charonne\~; mais je parie que vous ne connaissez seulement pas Charonne\~? +\par +\par \endash Je ne suis jamais venue \'e0 Paris. +\par +\par \endash Eh bien, c\rquote est l\'e0.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tendit le bras devant lui dans la direction du nord. +\par +\par \'ab\~Une fois que vous avez, pass\'e9 la barri\'e8re, vous tournez, tout de suite \'e0 droite, et vous suivez le boulevard le long des fortifications pendant une petite demi-heure\~; quand vous avez travers\'e9 + le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous prenez sur la gauche et vous demandez\~; tout le monde conna\'eet le Champ Guillot. +\par +\par \endash Je vous remercie\~; je vais en parler a maman\~; et m\'eame, si vous vouliez rester aupr\'e8s de Palikare deux minutes, je lui en parlerais tout de suite. +\par +\par \endash Je veux bien\~; je vas lui demander de m\rquote apprendre le grec. +\par +\par \endash Emp\'eachez-le, je vous prie, de prendre du foin.\~\'bb +\par +\par Perrine entra dans la voiture et r\'e9p\'e9ta \'e0 sa m\'e8re ce que le jeune clown venait de lui dire. +\par +\par \'ab\~S\rquote il en est ainsi, il n\rquote y a pas \'e0 h\'e9siter, il faut aller \'e0 Charonne\~; mais trouveras-tu ton chemin\~? Pense que nous serons dans Paris. +\par +\par \endash Il parait que c\rquote est tr\'e8s facile.\~\'bb +\par +\par Au moment de sortir elle revint pr\'e8s de sa m\'e8re et se pencha vers elle\~: +\par +\par \'ab\~Il y a plusieurs voitures qui ont des b\'e2ches, on lit dessus\~: \'ab\~Usines de Maraucourt\~\'bb, et au-dessous le nom\~: \'ab\~Vulfran Paindavoine\~\'bb\~; sur les toiles qui couvrent les pi\'e8ces de vin align\'e9 +es le long du quai on lit aussi la m\'eame inscription. +\par +\par \endash Cela n\rquote a rien d\rquote \'e9tonnant. +\par +\par \endash Ce qui est \'e9tonnant c\rquote est de voir ces noms si souvent r\'e9p\'e9t\'e9s.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875975}{\*\bkmkstart _Toc98015939}II{\*\bkmkend _Toc81875975}{\*\bkmkend _Toc98015939} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Quand Perrine revint prendre sa place aupr\'e8s de son \'e2ne, il s\rquote \'e9tait enfonc\'e9 le nez dans la voiture de foin, et il mangeait tranquillement comme s\rquote il avait \'e9t\'e9 devant un r\'e2telier. +\par +\par \'ab\~Vous le laissez manger\~? s\rquote \'e9cria-t-elle. +\par +\par \endash J\rquote vous crois. +\par +\par \endash Et si le charretier se f\'e2che\~? +\par +\par \endash Faudrait pas avec moi.\~\'bb +\par +\par Il se mit en posture d\rquote invectiver un adversaire, les poings sur les hanches, la t\'eate renvers\'e9e. +\par +\par \'ab\~Oh\'e9, croquant\~!\~\'bb +\par +\par Mais son concours ne fut pas n\'e9cessaire pour d\'e9fendre Palikare\~; c\rquote \'e9tait au tour de la voiture de foin d\rquote \'eatre sond\'e9e \'e0 coups de lance par les employ\'e9s de l\rquote octroi, et elle allait passer la barri\'e8re. +\par +\par \'ab\~Maintenant \'e7a va \'eatre \'e0 vous\~; je vous quitte. Au revoir, mam\rquote zelle\~; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez Gras Double, tout le monde vous r\'e9pondra.\~\'bb +\par +\par Les employ\'e9s qui gardent les barri\'e8res de Paris sont habitu\'e9s \'e0 voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant cette jeune femme couch\'e9e\~ +; et surtout en jetant les yeux \'e7\'e0 et l\'e0 d\rquote un rapide coup d\rquote \'9cil qui ne rencontrait partout que la mis\'e8re. +\par +\par \'ab\~Vous n\rquote avez rien \'e0 d\'e9clarer\~? demanda-t-il en continuant son examen. +\par +\par \endash Rien. +\par +\par \endash Pas de vin, pas de provisions\~? +\par +\par \endash Rien.\~\'bb +\par +\par Ce mot deux fois r\'e9p\'e9t\'e9 \'e9tait d\rquote une exactitude rigoureuse\~: en dehors du matelas, de deux chaises de paille, d\rquote une petite table, d\rquote un fourneau en terre, d\rquote un appareil et de quelques ustensiles photographiques, il n +\rquote y avait rien dans cette voiture\~: ni malles, ni paniers, ni v\'eatements. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien, vous pouvez entrer.\~\'bb +\par +\par La barri\'e8re pass\'e9e, Perrine tourna tout de suite \'e0 droite, comme Gras Double lui avait recommand\'e9, conduisant Palikare par la bride. Le boulevard qu\rquote elle suivait longeait le talus des fortifications, et dans l\rquote +herbe roussie, poussi\'e9reuse, us\'e9e par plaques, des gens \'e9taient couch\'e9s qui dormaient sur le dos ou sur le ventre, selon qu\rquote ils \'e9taient plus ou moins aguerris contre le soleil, tandis que d\rquote autres s\rquote \'e9 +tiraient les bras, leur sommeil interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu\rquote elle vit de la physionomie de ceux-l\'e0, de leurs t\'eates ravag\'e9es, culott\'e9es, hirsutes, de leurs guenilles, et de la fa\'e7 +on dont ils les portaient, lui fit comprendre que cette population des fortifications ne devait pas, en effet, \'eatre tr\'e8s rassurante la nuit, et que les coups de couteau devaient s\rquote \'e9changer l\'e0 facilement. +\par +\par Elle ne s\rquote arr\'eata pas \'e0 cet examen, maintenant sans int\'e9r\'eat pour elle, puisqu\rquote elle ne se trouverait pas m\'eal\'e9e \'e0 ces gens, et elle regarda de l\rquote autre c\'f4t\'e9, c\rquote est-\'e0-dire vers Paris. +\par +\par H\'e9 quoi\~! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces terrains vagues o\'f9 s\rquote \'e9levaient des tas d\rquote immondices, c\rquote \'e9tait Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son p\'e8re, dont elle r\'ea +vait depuis longtemps, et avec des imaginations enfantines, d\rquote autant plus f\'e9eriques que le chiffre des kilom\'e8tres diminuait \'e0 mesure qu\rquote elle s\rquote en rapprochait\~; de m\'eame, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 + du boulevard, sur les talus, vautr\'e9s dans l\rquote herbe comme des bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, \'e9taient des Parisiens. +\par +\par Elle reconnut le cours de Vincennes \'e0 sa largeur et, apr\'e8s l\rquote avoir d\'e9pass\'e9, tournant \'e0 gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout le monde le connaissait, tout le monde n\rquote \'e9tait pas d\rquote accord sur le chemin \'e0 + prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d\rquote une fois dans les noms de rues qu\rquote elle devait suivre. \'c0 la fin cependant, elle se trouva devant une palissade form\'e9e de planches, les unes en sapin, les unes en bois non \'e9corc\'e9 +, celles-ci peintes, celles-l\'e0 goudronn\'e9es, et quand, par la barri\'e8re ouverte \'e0 deux battants, elle aper\'e7ut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un wagon de chemin de fer sans roues aussi, pos\'e9 +s sur le sol, elle comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent gu\'e8re en meilleur \'e9tat, que c\rquote \'e9tait l\'e0 le Champ Guillot. E\'fbt-elle eu besoin d\rquote une confirmation de cette impression, qu\rquote +une douzaine de petits chiens tout ronds, qui boulaient dans l\rquote herbe, la lui e\'fbt donn\'e9e. +\par +\par Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussit\'f4t les chiens se jet\'e8rent sur ses jambes, les mordillant avec de petits aboiements. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a\~?\~\'bb cria une voix. +\par +\par Elle regarda d\rquote o\'f9 venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle aper\'e7ut un long b\'e2timent qui \'e9tait peut-\'eatre une maison, mais qui pouvait bien \'eatre aussi tout autre chose\~; les murs \'e9taient en carreaux de pl\'e2tre, en pav\'e9 +s de gr\'e8s et de bois, en bo\'eetes de fer-blanc, le toit en carton et en toile goudronn\'e9e, les fen\'eatres garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et m\'eame en verre, mais le tout construit et dispos\'e9 avec un art na\'ef +f qui faisait penser qu\rquote un Robinson en avait \'e9t\'e9 l\rquote architecte, avec des Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme \'e0 la barbe broussailleuse \'e9tait occup\'e9 \'e0 trier des chiffons qu\rquote +il jetait dans des paniers dispos\'e9s autour de lui. +\par +\par \'ab\~N\rquote \'e9crasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez.\~\'bb +\par +\par Elle fit ce qu\rquote il commandait. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que vous voulez\~? demanda-t-il lorsqu\rquote elle fut pr\'e8s de lui. +\par +\par \endash C\rquote est vous qui \'eates le propri\'e9taire du Champ Guillot\~? +\par +\par \endash On le dit.\~\'bb +\par +\par Elle expliqua en quelques mots ce qu\rquote elle voulait, tandis que, pour ne pas perdre son temps en l\rquote \'e9coutant, il se versait, d\rquote un litre qu\rquote il avait \'e0 sa port\'e9e, un verre de vin \'e0 rouges bords et l\rquote avalait d +\rquote un trait, +\par +\par \'ab\~C\rquote est possible, si l\rquote on paye d\rquote avance, dit-il en l\rquote examinant. +\par +\par \endash Combien\~? +\par +\par \endash Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un sous pour l\rquote \'e2ne. +\par +\par \endash C\rquote est bien cher. +\par +\par \endash C\rquote est mon prix. +\par +\par \endash Votre prix d\rquote \'e9t\'e9\~? +\par +\par \endash Mon prix d\rquote \'e9t\'e9. +\par +\par \endash Il pourra manger les chardons\~? +\par +\par \endash Et l\rquote herbe aussi, s\rquote il a les dents assez solides. +\par +\par \endash Nous ne pouvons pas payer \'e0 la semaine, puisque nous ne resterons pas une semaine, mais au jour seulement\~; nous passons par Paris pour aller \'e0 Amiens, et nous voulons nous reposer. +\par +\par \endash Alors, \'e7a va tout de m\'eame\~; six sous par jour pour la roulotte, trois sous pour l\rquote \'e2ne. +\par +\par Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous\~: +\par +\par \'ab\~Voila la premi\'e8re journ\'e9e. +\par +\par \endash Tu peux dire \'e0 tes parents d\rquote entrer. Combien sont-ils\~? Si c\rquote est une troupe, c\rquote est deux sous en plus par personne. +\par +\par \endash Je n\rquote ai que ma m\'e8re. +\par +\par \endash Bon. Mais pourquoi ta m\'e8re n\rquote est-elle pas venue faire sa location\~? +\par +\par \endash Elle est malade, dans la voiture. +\par +\par \endash Malade. Ce n\rquote est pas un h\'f4pital ici.\~\'bb +\par +\par Elle eut peur qu\rquote on ne voul\'fbt pas recevoir une malade. +\par +\par \'ab\~C\rquote est-\'e0-dire qu\rquote elle est fatigu\'e9e. Vous comprenez, nous venons de loin. +\par +\par \endash Je ne demande jamais aux gens d\rquote o\'f9 ils viennent.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tendit le bras vers un coin de son champ\~; +\par +\par \'ab\~Tu mettras ta roulotte l\'e0-bas, et puis tu attacheras ton \'e2ne\~; s\rquote il m\rquote \'e9crase un chien, tu me le payeras cent sous.\~\'bb +\par +\par Comme elle allait s\rquote \'e9loigner, il l\rquote appela\~: +\par +\par \'ab\~Prends un verre de vin. +\par +\par _ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. +\par +\par \endash Bon, je vas le boire pour toi.\~\'bb +\par +\par Il se jeta dans le gosier le verre qu\rquote il avait vers\'e9, et se remit au tri de ses chiffons, autrement dit \'e0 son \'ab\~triquage\~\'bb. +\par +\par Aussit\'f4t qu\rquote elle eut install\'e9 Palikare \'e0 la place qui lui avait \'e9t\'e9 assign\'e9e, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, malgr\'e9 le soin qu\rquote elle prenait de les \'e9viter, elle monta dans la roulotte\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 la fin, pauvre maman, nous voil\'e0 arriv\'e9es. +\par +\par \endash Ne plus remuer, ne plus rouler\~! Tant et tant de kilom\'e8tres\~! Mon Dieu, que la terre est grande\~! +\par +\par \endash Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire \'e0 d\'eener. Qu\rquote est-ce que tu veux\~? +\par +\par \endash Avant tout, d\'e9telle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit \'eatre bien las\~; donne-lui \'e0 manger, \'e0 boire\~; soigne-le. +\par +\par \endash Justement, je n\rquote ai jamais vu autant de chardons\~; de plus, il y a un puits. Je reviens tout de suite.\~\'bb +\par +\par En effet, elle ne tarda pas \'e0 revenir et se mit \'e0 chercher \'e7\'e0 et l\'e0 dans la voiture, d\rquote o\'f9 elle sortit le fourneau +en terre, quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s\rquote agenouillant devant, \'e0 pleins poumons. +\par +\par Quand il commen\'e7a \'e0 prendre, elle remonta dans la voiture\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est du riz que tu veux, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash J\rquote ai si peu faim. +\par +\par \endash Aurais-tu faim pour autre chose\~? J\rquote irai chercher ce que tu voudras. Veux-tu\~?\'85 +\par +\par \endash Je veux bien du riz.\~\'bb +\par +\par Elle versa une poign\'e9e de riz dans la casserole o\'f9 elle avait mis un peu d\rquote eau, et, quand l\rquote \'e9bullition commen\'e7a, elle remua le riz avec deux baguettes blanches d\'e9pouill\'e9es de leur \'e9 +corce, ne quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se trouvait Palikare et lui dire quelques mots d\rquote encouragement qui, \'e0 vrai dire, n\rquote \'e9taient pas indi +spensables, car il mangeait ses chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient l\rquote intensit\'e9. +\par +\par Quand le riz fut cuit \'e0 point, \'e0 peine crev\'e9 et non r\'e9duit on bouillie, comme le servent bien souvent les cuisini\'e8res parisiennes, elle le dressa sur une \'e9cuelle en une pyramide \'e0 large base, et le posa dans la voiture. +\par +\par D\'e9j\'e0 elle avait \'e9t\'e9 emplir une petite cruche au puits et l\rquote avait plac\'e9e aupr\'e8s du lit de sa m\'e8re avec deux verres, deux assiettes, deux fourchettes\~; elle posa son \'e9cuelle de riz \'e0 c\'f4t\'e9 et s\rquote +assit sur le plancher, les jambes repli\'e9es sous elle, sa jupe \'e9tal\'e9e +\par +\par \'ab\~Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue \'e0 la poup\'e9e, nous allons faire la d\'eenette, je vais te servir.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 le ton enjou\'e9 qu\rquote elle avait pris, c\rquote \'e9tait d\rquote un regard inquiet qu\rquote elle examinait sa m\'e8re, assise sur son matelas, envelopp\'e9e d\rquote un mauvais fichu de laine qui avait d\'fb \'eatre autrefois une \'e9 +toffe de prix, mais qui maintenant n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une guenille, us\'e9e, d\'e9color\'e9e. +\par +\par \'ab\~Tu as faim, toi\~? demanda la m\'e8re. +\par +\par \endash Je crois bien, il y a longtemps. +\par +\par \endash Pourquoi n\rquote as-tu pas mang\'e9 un morceau de pain\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai mang\'e9 deux, mais j\rquote ai encore une belle faim\~: tu vas voir\~; si \'e7a met en app\'e9tit de regarder manger les autres, la plat\'e9e sera trop petite.\~\'bb +\par +\par La m\'e8re avait port\'e9 une fourchette de riz \'e0 sa bouche, mais elle la tourna et retourna longuement sans pouvoir l\rquote avaler. +\par +\par \endash \'c7a ne passe pas tr\'e8s bien, dit-elle en r\'e9ponse au regard de sa fille. +\par +\par \endash Il faut te forcer\~: la seconde bouch\'e9e passera mieux, la troisi\'e8me mieux encore.\~\'bb +\par +\par Mais elle n\rquote alla pus jusque-l\'e0, et apr\'e8s la seconde elle reposa sa fourchette sur son assiette\~: +\par +\par \'ab\~Le c\'9cur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. +\par +\par \endash Oh\~! maman\~! +\par +\par \endash Ne t\rquote inqui\'e8te pas, ma ch\'e9rie, ce n\rquote est rien\~; on vit tr\'e8s bien sans manger quand on n\rquote a pas d\rquote efforts \'e0 faire\~; avec le repos l\rquote app\'e9tit reviendra.\~\'bb +\par +\par Elle d\'e9fit son fichu et s\rquote allongea sur son matelas haletante, mais si faible qu\rquote elle f\'fbt elle ne perdit pas la pens\'e9e de sa fille, et en la voyant les yeux gonfl\'e9s de larmes elle s\rquote effor\'e7a de la distraire\~: +\par +\par \'ab\~Ton riz est tr\'e8s bon, mange-le\~; puisque tu travailles tu dois te soutenir\~; il faut que tu sois forte pour me soigner\~; mange, ma ch\'e9rie, mange. +\par +\par \endash Oui, maman, je mange\~; tu vois, je mange.\~\'bb +\par +\par \'c0 la v\'e9rit\'e9 elle. devait faire effort pour avaler, mais peu \'e0 peu, sous l\rquote impression des douces paroles de sa m\'e8re, sa gorge se desserra, et elle se mit \'e0 manger r\'e9ellement\~; alors l\rquote \'e9 +cuelle de riz disparut vite, tandis que sa m\'e8re la regardait avec un tendre et triste sourire\~: +\par +\par \'ab\~Tu vois qu\rquote il faut se forcer. +\par +\par \endash Si j\rquote osais, maman\~! +\par +\par \endash Tu peux oser. +\par +\par \endash Je te r\'e9pondrais que ce que tu me dis, c\rquote \'e9tait cela m\'eame que je te disais. +\par +\par \endash Moi, je suis malade. +\par +\par \endash C\rquote est pour cela que si tu voulais j\rquote irais chercher un m\'e9decin\~; nous sommes \'e0 Paris, et \'e0 Paris il y a de bons m\'e9decins. +\par +\par \endash Les bons m\'e9decins ne se d\'e9rangent pas sans qu\rquote on les paye. +\par +\par \endash Nous le payerions. +\par +\par \endash Avec quoi\~? +\par +\par \endash Avec notre argent\~; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en plus un florin que nous pouvons changer ici\~; moi j\rquote ai dix-sept sous. Regarde dans ta robe.\~\'bb +\par +\par Cette robe noire, aussi mis\'e9rable que la jupe de Perrine, mais moins poudreuse, car elle avait \'e9t\'e9 battue, \'e9tait pos\'e9e sur le matelas et servait de couverture\~; sa poche explor\'e9e donna bien les sept francs annonc\'e9s et le florin d +\rquote Autriche. +\par +\par \'ab\~Combien cela fait-il en tout\~? demanda Perrine, je connais si mal l\rquote argent fran\'e7ais. +\par +\par \endash Je ne le connais gu\'e8re mieux que toi.\~\'bb +\par +\par Elles firent le compte, et en estimant le florin \'e0 deux francs elles trouv\'e8rent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. +\par +\par \'ab\~Tu vois que nous avons plus qu\rquote il ne faut pour le m\'e9decin, continua Perrine. +\par +\par \endash Il ne me gu\'e9rirait pas par des paroles, il ordonnerait des m\'e9dicaments, comment les payer\~? +\par +\par \endash J\rquote ai mon id\'e9e. Tu penses bien que quand je marche \'e0 c\'f4t\'e9 de Palikare, je ne passe pas tout mon temps \'e0 lui parler, quoiqu\rquote il aimerait cela\~; je r\'e9fl\'e9chis aussi \'e0 toi, \'e0 nous, surtout \'e0 + toi, pauvre maman, depuis que tu es malade, \'e0 notre voyage, \'e0 notre arriv\'e9e \'e0 Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a fait rire\~ +? Cela nous vaudrait-il un bon accueil\~? +\par +\par \endash Il est certain que m\'eame pour des parents qui n\rquote auraient pas de fiert\'e9, cette entr\'e9e serait humiliante. +\par +\par \endash Il vaut donc mieux qu\rquote elle n\rquote ait pas lieu\~; et puisque nous n\rquote avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. D\rquote ailleurs \'e0 quoi nous sert-elle maintenant\~? Depuis que tu es malade, personne n\rquote +a voulu se laisser photographier par moi\~; et quand m\'eame je trouverais des gens assez braves pour se fier \'e0 moi, nous n\rquote avons plus de produits. Ce n\rquote est pas avec ce qui nous reste d\rquote argent que nous pouvons d\'e9 +penser trois francs pour un paquet de d\'e9veloppement, trois francs pour un virage d\rquote or et d\rquote ac\'e9tate, deux francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. +\par +\par \endash Et combien la vendrons-nous\~? +\par +\par \endash Nous la vendrons toujours quelque chose\~: l\rquote objectif est en bon \'e9tat\~; et puis il y a le matelas\'85 +\par +\par \endash Tout, alors\~? +\par +\par \endash Cela te fait de la peine\~? +\par +\par \endash Il y a plus d\rquote un an que nous vivons dans cette roulotte, ton p\'e8re y est mort, cela fait que si mis\'e9rable qu\rquote elle soit, la pens\'e9e de m\rquote en s\'e9parer m\rquote est douloureuse\~; de lui c\rquote +est tout ce qui nous reste, et il n\rquote est pas une seule de ces pauvres choses \'e0 laquelle son souvenir ne soit attach\'e9.\~\'bb +\par +\par Sa parole haletante s\rquote arr\'eata tout \'e0 fait, et sur son visage d\'e9charn\'e9 des larmes coul\'e8rent sans qu\rquote elle p\'fbt les retenir. +\par +\par \'ab\~Oh\~! maman, s\rquote \'e9cria Perrine, pardonne-moi de t\rquote avoir parl\'e9 de cela. +\par +\par \endash Je n\rquote ai rien \'e0 te pardonner, ma ch\'e9rie\~; c\rquote est le malheur de notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder certains sujets sans nous attrister r\'e9ciproquement, comme c\rquote est la fatalit\'e9 de mon \'e9 +tat que je n\rquote aie aucune force pour r\'e9sister, pour penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l\rquote es toi-m\'eame. N\rquote est-ce pas moi qui aurais d\'fb te parler comme tu viens de le faire, pr\'e9voir ce que tu as pr\'e9 +vu, que nous ne pouvions pas arriver \'e0 Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi\~? Mais en m\'eame temps qu\rquote il fallait pr\'e9 +voir cela, il fallait aussi combiner des moyens pour trouver des ressources, et ma t\'eate si faible ne m\rquote offrait que des chim\'e8res, surtout l\rquote attente du lendemain, comme si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous\~ +: je serais gu\'e9rie, nous ferions une grosse recette\~; les illusions des d\'e9sesp\'e9r\'e9s qui ne vivent plus que de leurs r\'eaves. C\rquote \'e9tait folie, la raison a parl\'e9 par ta bouche\~: je ne serai pas gu\'e9 +rie demain, nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc vendre la voiture et ce qu\rquote elle contient. Mais ce n\rquote est pas tout encore\~; il faut aussi que nous nous d\'e9cidions \'e0 vendre\'85\~\'bb +\par +\par Il y eut une h\'e9sitation et un moment de silence p\'e9nible. +\par +\par \'ab\~Palikare", dit Perrine. +\par +\par \endash Tu y avais pens\'e9\~? +\par +\par \endash Si j\rquote y avais pens\'e9\~! Mais je n\rquote osais pas le dire, et depuis que l\rquote id\'e9e me tourmentait que nous serions forc\'e9es un jour ou l\rquote autre de le vendre, je n\rquote osais m\'eame pas le regarder, de peur qu\rquote +il ne devine que nous pouvions nous s\'e9parer de lui, au lieu de le conduire \'e0 Maraucourt o\'f9 il aurait \'e9t\'e9 si heureux, apr\'e8s tant de fatigues. +\par +\par \endash Savons-nous seulement si nous-m\'eames nous serons re\'e7ues \'e0 Maraucourt\~! Mais enfin, comme nous n\rquote avons que cela \'e0 esp\'e9rer et que, si nous sommes repouss\'e9es, il ne nous restera plus qu\rquote \'e0 mourir dans un foss\'e9 + de la route, il faut co\'fbte que co\'fbte que nous allions \'e0 Maraucourt, et que nous nous y pr\'e9sentions de fa\'e7on \'e0 ne pas faire fermer les portes devant nous\'85 +\par +\par \endash Est-ce que c\rquote est possible, cela maman\~? Est-ce que le souvenir de papa ne nous prot\'e9gerait pas\~? lui qui \'e9tait si bon\~! Est-ce qu\rquote on reste f\'e2ch\'e9 contre les morts\~? +\par +\par \endash Je te parle d\rquote apr\'e8s les id\'e9es de ton p\'e8re, auxquelles nous devons ob\'e9ir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec l\rquote argent que nous en tirerons, nous appellerons un m\'e9decin\~; qu\rquote +il me rende des forces pour quelques jours, c\rquote est tout ce que je demande. Si elles reviennent, nous ach\'e8terons une robe d\'e9cente pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour Maraucourt, si nous avons assez d\rquote +argent pour aller jusque-l\'e0\~; sinon nous irons jusqu\rquote o\'f9 nous pourrons, et nous ferons le reste du chemin \'e0 pied. +\par +\par \endash Palikare est un bel \'e2ne\~; le gar\'e7on qui m\rquote a parl\'e9 \'e0 la barri\'e8re me le disait tant\'f4t. Il est dans un cirque, il s\rquote y conna\'eet\~; et c\rquote est parce qu\rquote il trouvait Palikare beau, qu\rquote il m\rquote +a parl\'e9. +\par +\par \endash Nous ne savons pas la valeur des \'e2nes \'e0 Paris, et encore moins celle que peut avoir un \'e2ne d\rquote Orient. Enfin, nous verrons, et puisque notre parti est arr\'eat\'e9, ne parlons plus de cela\~: c\rquote +est un sujet trop triste, et puis je suis fatigu\'e9e.\~\'bb +\par +\par En effet, elle paraissait \'e9puis\'e9e, et plus d\rquote une fois elle avait d\'fb faire de longues pauses pour arriver \'e0 bout de ce qu\rquote elle voulait dire. +\par +\par \'ab\~As-tu besoin de dormir\~? +\par +\par \endash J\rquote ai besoin de m\rquote abandonner, de m\rquote engourdir dans la tranquillit\'e9, du parti pris et l\rquote espoir d\rquote un lendemain. +\par +\par \endash Alors, je vais te laisser pour ne pas te d\'e9ranger, et comme il y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver notre linge. Est-ce que \'e7a ne te para\'eetra pas bon d\rquote avoir demain une chemise fra\'eeche\~? +\par +\par \endash Ne te fatigue pas. +\par +\par \endash Tu sais bien que je ne suis jamais fatigu\'e9e.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s avoir embrass\'e9 sa m\'e8re, elle alla de-ci de-l\'e0 dans la roulotte, vivement, l\'e9g\'e8rement\~; prit un paquet de linge dans un petit coffre ou il \'e9tait enferm\'e9, le pla\'e7a dans une terrine\~ +; atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout us\'e9, et sortit emportant le tout. Comme apr\'e8s que le riz avait \'e9t\'e9 cuit, elle avait empli d\rquote +eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude et put la verser sur son linge. Alors, s\rquote agenouillant dons l\rquote herbe, apr\'e8s avoir \'f4t\'e9 sa veste, elle commen\'e7a a savonner, \'e0 frotter, et sa lessive ne se composant en r\'e9alit\'e9 + que de deux chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui fallait pas deux heures pour que f\'fbt tout lav\'e9, rinc\'e9 et \'e9tendu sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. +\par +\par Pendant qu\rquote elle travaillait, Palikare attach\'e9, \'e0 une courte distance d\rquote elle, l\rquote avait plusieurs fois regard\'e9e comme pour la surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu\rquote +elle avait fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments qui \'e9taient des appels imp\'e9rieux. +\par +\par \'ab\~Crois-tu que je t\rquote oublie\~?\~\'bb dit-elle. +\par +\par Elle alla \'e0 lui, le changea de place et lui apporta \'e0 boire dans sa terrine qu\rquote elle avait soigneusement rinc\'e9e, car s\rquote il se contentait de toutes les nourritures qu\rquote on lui donnait ou qu\rquote il trouvait lui-m\'eame, il \'e9 +tait au contraire tr\'e8s difficile pour sa boisson, et n\rquote acceptait que de l\rquote eau pure dans des vases propres ou le bon vin qu\rquote il aimait par-dessus tout. +\par +\par Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit \'e0 le flatter de la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice \'e0 son enfant, et l\rquote \'e2ne, qui tout de suite s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur l\rquote herbe nouvelle, s\rquote +arr\'eata de manger pour poser sa t\'eate contre l\rquote \'e9paule de sa petite ma\'eetresse et se faire mieux caresser\~: de temps en temps il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec des fr\'e9missements qui disaient sa b\'e9 +atitude. +\par +\par Le silence s\rquote \'e9tait fait dans l\rquote enclos maintenant ferm\'e9, ainsi que dans les rues d\'e9sertes du quartier, et on n\rquote entendait plus, au loin, qu\rquote un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, puissant, myst\'e9 +rieux comme celui de la mer, la respiration et la vie de Paris qui continuaient actives et fi\'e9vreuses malgr\'e9 la nuit tombante. +\par +\par Alors, dans la m\'e9lancolie du soir, l\rquote impression de ce qui venait de se dire \'e9treignit Perrine plus fort, et, appuyant sa t\'eate \'e0 celle de son \'e2ne, elle laissa couler les larmes qui depuis si longtemps l\rquote \'e9 +touffaient, tandis qu\rquote il lui l\'e9chait les mains. +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875976}{\*\bkmkstart _Toc98015940}III{\*\bkmkend _Toc81875976}{\*\bkmkend _Toc98015940} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 La nuit de la malade fut mauvaise\~: plusieurs fois, Perrine couch\'e9e pr\'e9s d\rquote elle, tout habill\'e9e sur la planche, avec un fichu roul\'e9 qui lui servait d\rquote oreiller, dut se lever pour lui donner de l\rquote eau qu\rquote +elle allait chercher au puits afin de l\rquote avoir plus fra\'eeche\~: elle \'e9touffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, \'e0 l\rquote aube, le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit grelotter et Perrine dut l\rquote +envelopper dans son fichu, la seule couverture un peu chaude qui leur rest\'e2t. +\par +\par Malgr\'e9 son d\'e9sir d\rquote aller chercher le m\'e9decin aussit\'f4t que possible, elle dut attendre que Grain de Sel f\'fbt lev\'e9, car \'e0 qui demander le nom et, l\rquote adresse d\rquote un bon m\'e9decin, si ce n\rquote \'e9tait a lui\~? +\par +\par Bien s\'fbr qu\rquote il connaissait un bon m\'e9decin, et un fameux qui faisait ses visites en voiture, non \'e0 pied comme les m\'e9decins de rien du tout.\~: M.\~Cendrier, rue Riblette, pr\'e8s de l\rquote \'e9glise\~; pour trouver la rue Riblette il n +\rquote y avait qu\rquote \'e0 suivre le chemin de fer jusqu\rquote \'e0 la gare. +\par +\par En entendant parler d\rquote un m\'e9decin fameux qui faisait les visites en voiture, elle eut peur de n\rquote avoir pas assez d\rquote argent pour le payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel en tournant autour de ce qu\rquote +elle n\rquote osait pas dire. \'c0 la fin il comprit\~: +\par +\par \'ab\~Ce que tu auras \'e0 payer\~? dit-il. Dame, c\rquote est cher. Pas moins de quarante sous. Et pour \'eatre s\'fbre qu\rquote il vienne, tu feras bien de les lui remettre d\rquote avance.\~\'bb +\par +\par En suivant les indications qui lui avaient \'e9t\'e9 donn\'e9es, elle trouva assez facilement la rue Riblette, mais le m\'e9decin n\rquote \'e9tait point encore lev\'e9, elle dut attendre, assise sur une borne dans la rue, \'e0 la porte d\rquote +une remise derri\'e8re laquelle on \'e9tait en train d\rquote atteler un cheval\~: comme cela elle le saisirait au passage, et en lui remettant ses quarante sous, elle le d\'e9ciderait a venir, ce qu\rquote +il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ Guillot. +\par +\par Le temps fut \'e9ternel \'e0 passer, son angoisse se doublant de celle de sa m\'e8re qui ne devait rien comprendre \'e0 son retard\~; s\rquote il ne la gu\'e9rissait point instantan\'e9ment, au moins allait-il l\rquote emp\'eacher de souffrir. D\'e9j\'e0 + elle avait vu un m\'e9decin entrer dans leur roulotte, lorsque son p\'e8re avait \'e9t\'e9 malade. Mais c\rquote \'e9tait en pleine montagne, dans un pays sauvage, et le m\'e9decin que sa m\'e8re avait appel\'e9 sans avoir le temps de gagner une ville, +\'e9tait plut\'f4t un barbier avec une tournure de sorcier qu\rquote un vrai m\'e9decin comme on en trouve \'e0 Paris, savant, ma\'eetre de la maladie et de la mort, comme devait l\rquote \'eatre celui-l\'e0, puisqu\rquote on le disait fameux. +\par +\par Enfin la porte de la remise s\rquote ouvrit, et un cabriolet de forme ancienne, \'e0 caisse jaune, auquel \'e9tait attel\'e9 un gros cheval de labour, vint se ranger devant la maison et presque aussit\'f4t le m\'e9 +decin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadr\'e9 d\rquote une barbe grise qui lui donnait l\rquote air d\rquote un patriarche campagnard. +\par +\par Avant qu\rquote il f\'fbt mont\'e9 en voiture, elle \'e9tait pr\'e8s de lui et lui exposait sa demande. +\par +\par \'ab\~Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. +\par +\par \endash Non monsieur, c\rquote est ma m\'e8re qui est malade, tr\'e8s malade. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est ta m\'e8re\~? +\par +\par \endash Nous sommes photographes.\~\'bb +\par +\par Il mit le pied sur le marchepied. +\par +\par Vivement elle tendit sa pi\'e8ce de quarante sous. +\par +\par \'ab\~Nous pouvons vous payer. +\par +\par \endash Alors, c\rquote est trois francs.\~\'bb +\par +\par Elle ajouta vingt sous \'e0 la pi\'e8ce\~; il prit le tout et le fourra dans la poche de son gilet. +\par +\par \'ab\~Je serai pr\'e8s de ta m\'e8re d\rquote ici un quart d\rquote heure.\~\'bb +\par +\par Elle f\'eet en courant le chemin du retour, joyeuse d\rquote apporter la bonne nouvelle\~: +\par +\par \'ab\~Il va te gu\'e9rir, maman, c\rquote est un vrai m\'e9decin celui-l\'e0.\~\'bb +\par +\par Et vivement elle s\rquote occupa de sa m\'e8re, lui lava le visage, les mains, lui arrangea les cheveux qui \'e9taient admirables, noirs et soyeux, puis elle mit de l\rquote ordre dans la roulotte\~; ce qui n\rquote eut d\rquote autre r\'e9 +sultat que de la rendre plus vide et par l\'e0 plus mis\'e9rable encore. +\par +\par Elles n\rquote eurent pas une trop longue attente \'e0 endurer\~: un roulement de voiture annon\'e7a l\rquote arriv\'e9e du m\'e9decin et Perrine courut au-devant de lui. +\par +\par Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui montra la roulotte. +\par +\par \'ab\~C\rquote est dans notre voiture que nous habitons\~\'bb, dit-elle. +\par +\par Bien que cette maison n\rquote eut rien d\rquote une habitation, il ne laissa para\'eetre aucune surprise, \'e9tant habitu\'e9 \'e0 toutes les mis\'e8res avec sa client\'e8le\~; mais Perrine qui l\rquote +observait remarqua sur son visage comme un nuage lorsqu\rquote il vit la malade couch\'e9e sur son matelas, dans cet int\'e9rieur d\'e9nud\'e9. +\par +\par \'ab\~Tirez la langue, donnez-moi la main.\~\'bb +\par +\par Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur m\'e9decin n\rquote ont aucune id\'e9e de la rapidit\'e9 avec laquelle s\rquote \'e9tablit un diagnostic aupr\'e8s des pauvres gens\~; en moins d\rquote une minute son examen fut fait. +\par +\par \'ab\~Il faut entrer \'e0 l\rquote h\'f4pital\~\'bb, dit-il. +\par +\par La m\'e8re et la fille pouss\'e8rent un m\'eame cri d\rquote effroi et de douleur. +\par +\par \'ab\~Petite, laisse-moi seul avec ta maman\~\'bb, dit le m\'e9decin d\rquote un ton de commandement. +\par +\par Perrine h\'e9sita une seconde\~; mais, sur un signe de sa m\'e8re, elle quitta la roulotte, dont elle ne s\rquote \'e9loigna pas. +\par +\par \'ab\~Je suis perdue\~? dit la m\'e8re \'e0 mi-voix. +\par +\par \endash Qui est-ce qui parle de \'e7a\~: vous avez besoin de soins que vous ne pouvez pas recevoir ici. +\par +\par \endash Est-ce qu\rquote \'e0 l\rquote h\'f4pital j\rquote aurais ma fille\~? +\par +\par \endash Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. +\par +\par \endash Nous s\'e9parer\~! Que deviendrait-elle Sans moi, seule \'e0 Paris\~? que deviendrai-je sans elle\~? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa main dans la mienne. +\par +\par \endash En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture o\'f9 le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre\~; le pouvez-vous\~? +\par +\par \endash Si ce n\rquote est pas pour longtemps, oui peut-\'eatre. +\par +\par \endash Grain de Sel en loue qu\rquote il ne vous fera pas payer cher. Mais la chambre n\rquote est pas tout, il faut des m\'e9dicaments, une bonne nourriture, des soins\~: ce que vous auriez \'e0 l\rquote h\'f4pital. +\par +\par \endash Monsieur, c\rquote est impossible, je ne peux pas me s\'e9parer de ma fille. Que deviendrait-elle\~? +\par +\par \endash Comme vous voudrez, c\rquote est votre affaire, je vous ai dit ce que je devais.\~\'bb +\par +\par Il appela\~: +\par +\par \'ab\~Petite.\~\'bb +\par +\par Puis, tirant un carnet de sa poche, il \'e9crivit au crayon quelques lignes sur une feuille blanche, qu\rquote il d\'e9tacha\~: +\par +\par \'ab\~Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est aupr\'e8s de l\rquote \'e9glise, pas un autre. Tu donneras \'e0 ta m\'e8re le paquet n\'b0 1\~; tu lui feras boire d\rquote heure en heure la potion n\'b0 2\~ +; le vin de quinquina en mangeant, car il faut qu\rquote elle mange\~; ce qu\rquote elle voudra, surtout des \'9cufs. Je reviendrai ce soir.\~\'bb +\par +\par Elle voulut l\rquote accompagner pour le questionner\~: +\par +\par \'ab\~Maman est bien malade\~? +\par +\par \endash T\'e2che de la d\'e9cider \'e0 entrer \'e0 l\rquote h\'f4pital. +\par +\par \endash Est-ce que vous ne pouvez pas la gu\'e9rir\~? +\par +\par \endash Sans doute, je l\rquote esp\'e8re\~; mais je ne peux pas lui donner ce qu\rquote elle trouverait \'e0 l\rquote h\'f4pital. C\rquote est folie de n\rquote y pas aller\~; c\rquote est pour ne pas se s\'e9parer de toi qu\rquote elle refuse\~: tu n +e serais pas perdue, car tu as l\rquote air d\rquote une fille avis\'e9e et d\'e9lur\'e9e.\~\'bb +\par +\par Marchant \'e0 grands pas, il \'e9tait arriv\'e9 \'e0 sa voiture\~; Perrine e\'fbt voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. +\par +\par Alors elle revint \'e0 la roulotte. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote a dit le m\'e9decin\~? demanda la m\'e8re. +\par +\par \endash Qu\rquote il te gu\'e9rirait. +\par +\par \endash Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux \'9cufs\~; prends tout l\rquote argent.\~\'bb +\par +\par Mais tout l\rquote argent ne fut pas suffisant\~; quand le pharmacien eut lu l\rquote ordonnance, il regarda Perrine en la toisant\~; +\par +\par \'ab\~Vous avez de quoi payer\~?\~\'bb dit-il. +\par +\par Elle ouvrit la main. +\par +\par \'ab\~C\rquote est sept francs cinquante\~\'bb, dit le pharmacien qui avait fait son calcul. +\par +\par Elle compta ce qu\rquote elle avait dans la main et trouva six francs quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d\rquote Autriche \'e0 deux francs\~; il lui manquait donc treize sous. +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin d\rquote Autriche, dit-elle\~; le voulez-vous, le florin\~? +\par +\par \endash Ah\~! non par exemple.\~\'bb +\par +\par Que faire\~? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, d\'e9sesp\'e9r\'e9e, an\'e9antie. +\par +\par \'ab\~Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize sous, dit-elle enfin\~; je vous les apporterais tant\'f4t.\~\'bb +\par +\par Mais le pharmacien ne voulut d\rquote aucune de ces combinaisons, ni faire cr\'e9dit de treize sous, ni accepter le florin\~: +\par +\par \'ab\~Comme il n\rquote y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous viendrez le chercher tant\'f4t\~; je vais tout de suite vous pr\'e9parer les paquets et la potion qui ne vous co\'fbteront que trois francs cinquante.\~\'bb +\par +\par Sur l\rquote argent qui lui restait elle acheta des \'9cufs, un petit pain viennois, qui devait provoquer l\rquote app\'e9tit de sa m\'e8re, et revint toujours courant au Champ Guillot. +\par +\par \'ab\~Les \'9cufs sont frais, dit-elle, je les ai mir\'e9s\~; regarde le pain, comme il est bien cuit\~; tu vas manger, n\rquote est-ce pas, maman\~? +\par +\par \endash Oui, ma ch\'e9rie.\~\'bb +\par +\par Toutes deux \'e9taient pleines d\rquote esp\'e9rance et Perrine d\rquote une foi absolue\~; puisque le m\'e9decin avait promis de gu\'e9rir sa m\'e8re, il allait accomplir ce miracle\~: pourquoi l\rquote aurait-il tromp\'e9e\~? quand on demande la v\'e9 +rit\'e9 \'e0 un m\'e9decin, il doit la dire. +\par +\par C\rquote est un merveilleux ap\'e9ritif que l\rquote espoir\~; la malade, qui depuis deux jours n\rquote avait pu rien prendre, mangea un \'9cuf et la moiti\'e9 du petit pain. +\par +\par \'ab\~Tu vois, maman, disait Perrine. +\par +\par \endash Cela va aller.\~\'bb +\par +\par En tout cas, son irritabilit\'e9 nerveuse s\rquote \'e9moussa\~; elle \'e9prouva un peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de Sel sur la question de savoir comment elle devait s\rquote +y prendre pour vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus facile, Grain de Sel pouvait l\rquote acheter comme il achetait toutes choses\~: meubl\'e9s, habits, outils, instruments de musique, \'e9toffes, mat\'e9riaux, le neuf, le vieux\~ +; mais, pour Palikare, il n\rquote en \'e9tait pas de m\'eame, parce qu\rquote il n\rquote achetait pas de b\'eates, except\'e9 les petits chiens, et son avis \'e9tait qu\rquote on devait attendre au mercredi pour le vendre au March\'e9 aux chevaux. + +\par +\par Le mercredi c\rquote \'e9tait bien loin, car, dans sa surexcitation d\rquote esp\'e9rance, Perrine s\rquote imaginait qu\rquote avant ce jour-la, sa m\'e8re aurait repris assez de forces pour pouvoir partir\~; mais, \'e0 + attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu\rquote elles pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s\rquote arranger des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur encore, qu\rquote on pourrait peut-\'ea +tre ne pas vendre Palikare, si le prix pay\'e9 par Grain de Sel \'e9tait assez \'e9lev\'e9\~; Palikare resterait au Champ Guillot, et quand elles seraient arriv\'e9es \'e0 + Maraucourt, elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le perdre, cet ami, qu\rquote elle aimait tant\~! et comme il serait heureux de vivre, d\'e9sormais dans le bien-\'eatre, log\'e9 dans une belle \'e9 +curie, se promenant toute la journ\'e9e \'e0 travers de grasses prairies avec ses deux ma\'eetresses aupr\'e8s de lui\~! +\par +\par Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes avaient travers\'e9 son esprit, car, au lieu de la somme qu\rquote elle imaginait sans la pr\'e9ciser, Grain de Sel n\rquote offrit que quinze francs de la roulotte et de tout ce qu\rquote +elle contenait, apr\'e8s l\rquote avoir longuement examin\'e9e. +\par +\par \'ab\~Quinze francs\~! +\par +\par \endash Et encore c\rquote est pour vous obliger\~; qu\rquote est-ce que vous voulez que je fasse de \'e7a\~?\~\'bb +\par +\par Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les diverses pi\'e8ces de la roulotte, les roues, les brancards, en haussant les \'e9paules d\rquote un air de piti\'e9 m\'e9prisante. +\par +\par Tout ce qu\rquote elle put obtenir apr\'e8s beaucoup de paroles, ce fut une augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et l\rquote engagement que la roulotte ne serait d\'e9pec\'e9e qu\rquote apr\'e8s leur d\'e9part, de fa\'e7on \'e0 + pouvoir jusque-l\'e0 l\rquote habiter pendant la journ\'e9e, ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa m\'e8re que de rester enferm\'e9e dans la maison. +\par +\par Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres qu\rquote il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait pr\'e9cieuse, car, malgr\'e9 l\rquote orgueil avec lequel il parlait de ses appartements, et qui n\rquote avait d +\rquote \'e9gal que son m\'e9pris pour la roulotte, elle \'e9tait si mis\'e9rable, si puante, cette maison, qu\rquote il fallait leur d\'e9tresse pour l\rquote accepter. +\par +\par \'c0 la v\'e9rit\'e9, elle avait un toit et des murs qui n\rquote \'e9taient pas en toile, mais sans aucune autre sup\'e9riorit\'e9 sur la roulotte\~: tout \'e0 l\rquote entour se trouvaient amoncel\'e9es les mati\'e8 +res dont Grain de Sel faisait commerce et qui pouvaient supporter les intemp\'e9ries\~: verres cass\'e9s, os, ferrailles\~: tandis qu\rquote \'e0 l\rquote int\'e9rieur le couloir et. des pi\'e8ces sombres, o\'f9 + les yeux se perdaient, contenaient celles qui avaient besoin d\rquote un abri\~: vieux papiers, chiffons, bouchons, cro\'fbtes de pain, bottes, savates, ces choses innombrables, d\'e9tritus de toutes sortes, qui constituent les ordures de Paris\~ +; et de ces divers tas s\rquote exhalaient d\rquote \'e2cres odeurs qui prenaient \'e0 la gorge. +\par +\par Comme elle restait h\'e9sitante se demandant si sa m\'e8re ne serait pas empoisonn\'e9e par ces odeurs, Grain de Sel la pressa\~: +\par +\par \'ab\~D\'e9p\'eachez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer\~; il faut que je sois l\'e0 pour recevoir et \'ab\~triquer\~\'bb ce qu\rquote ils apportent. +\par +\par \endash Est-ce que le m\'e9decin conna\'eet ces chambres\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Bien s\'fbr qu\rquote il les conna\'eet\~; il est venu plus d\rquote une fois \'e0 c\'f4t\'e9 quand il a soign\'e9 la Marquise.\~\'bb +\par +\par Ce mot la d\'e9cida\~: puisque le m\'e9decin connaissait ces chambres, il savait ce qu\rquote il disait en conseillant d\rquote en prendre une\~; et puisqu\rquote une marquise, habitait l\rquote une d\rquote elles, sa m\'e8 +re pouvait bien en habiter une autre. +\par +\par \'ab\~Cela vous co\'fbtera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajout\'e9s aux trois sous pour l\rquote \'e2ne et aux six sous pour la roulotte. +\par +\par \endash Vous l\rquote avez achet\'e9e\~? +\par +\par \endash Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la payer,\~\'bb +\par +\par Elle ne trouva rien \'e0 r\'e9pondre\~; ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois qu\rquote elle se voyait ainsi \'e9corch\'e9e\~; bien souvent elle l\rquote avait \'e9t\'e9 plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par croire que c +\rquote est la loi de nature pour ceux qui ont, au d\'e9triment de ceux qui n\rquote ont pas. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875977}{\*\bkmkstart _Toc98015941}IV{\*\bkmkend _Toc81875977}{\*\bkmkend _Toc98015941} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Perrine employa une bonne partie de la journ\'e9e \'e0 nettoyer la chambre o\'f9 elles allaient s\rquote installer, \'e0 laver le plancher, \'e0 frotter les cloisons, le plafond, la fen\'eatre qui depuis que la maison \'e9tait construite n +\rquote avait jamais \'e9t\'e9 bien certainement \'e0 pareille f\'eate. +\par +\par Pendant les nombreux voyages qu\rquote elle fit de la maison au puits o\'f9 elle tirait de l\rquote eau pour laver, elle remarqua qu\rquote il ne poussait pas seulement de l\rquote herbe et des chardons dans l\rquote enclos\~ +: des jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apport\'e9 des graines\~; par-dessus le palis, les voisins avaient jet\'e9 des plants de fleurs dont ils ne voulaient plus\~ +; de sorte que quelques-unes de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain qui leur convenait, avaient germ\'e9 ou pouss\'e9, et maintenant fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur v\'e9g\'e9tation ne ressemblait en rien \'e0 + celle qu\rquote on obtient dans un jardin, avec des soins de tous les instants, des engrais, des arrosages\~; mais pour sauvage qu\rquote elle f\'fbt, elle n\rquote en avait pas moins son charme de couleur et de parfum. +\par +\par Cela lui donna l\rquote id\'e9e de recueillir quelques-unes de ces fleurs, des girofl\'e9es rouges et violettes, des \'9cillets, et d\rquote en faire des bouquets qu\rquote elle placerait dans leur chambre d\rquote o\'f9 ils chasseraient la mauvaise od +eur en m\'eame temps qu\rquote ils l\rquote \'e9gayeraient. Il semblait que ces fleurs n\rquote appartenaient \'e0 personne, puisque Palikare pouvait les brouter si le c\'9cur lui en disait\~; cependant elle n\rquote +osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander \'e0 Grain de Sel. +\par +\par \'ab\~Est-ce pour les vendre\~? r\'e9pondit celui-ci. +\par +\par \endash C\rquote est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. +\par +\par \endash Comme \'e7a, tant que tu voudras\~; parce que si c\rquote \'e9tait pour les vendre, je commencerais par te les vendre moi-m\'eame. Puisque c\rquote est pour toi, ne te g\'eane pas, la petite\~: tu aimes l\rquote odeur des fleurs, moi j\rquote +aime mieux celle du vin, m\'eame il n\rquote y a que celle-la que je sente.\~\'bb +\par +\par Le tas des verres plus ou moins cass\'e9s \'e9tant consid\'e9rable, elle y trouva facilement des vases \'e9br\'e9ch\'e9s dans lesquels elle disposa ses bouquets, et comme ces fleurs avaient \'e9t\'e9 cueillies au soleil, la chambre se remplit bient\'f4 +t du parfum des girofl\'e9es et des \'9cillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en m\'eame temps que leurs fra\'eeches couleurs \'e9clairaient ses murs noirs. +\par +\par Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui habitaient de chaque c\'f4t\'e9 de leur chambre\~: une vieille femme qui sur ses cheveux gris portait un bonnet orn\'e9 de rubans tricolores aux couleurs du drapeau fran\'e7ais\~ +; et un grand bonhomme courb\'e9 en deux, envelopp\'e9 dans un tablier de cuir si long et si large qu\rquote il semblait constituer son unique v\'eatement. La femme aux rubans tricolores \'e9 +tait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parl\'e9 Grain de Sel\~ +; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et vendre \'e0 l\rquote abri le r\'e9 +pertoire de ses chansons. Quant au bonhomme au tablier, c\rquote \'e9tait, lui apprit la Marquise, un d\'e9molisseur de vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme un poisson, ce qui lui avait valu le nom de P\'e8 +re la Carpe, sous lequel on le connaissait\~; mais pour ne pas parler il n\rquote en faisait pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. +\par +\par Au coucher du soleil son emm\'e9nagement fut achev\'e9, et elle put alors amener sa m\'e8re qui, en apercevant les fleurs, eut un moment de douce surprise\~: +\par +\par \'ab\~Comme tu es bonne pour ta maman, ch\'e8re fille\~! dit-elle. +\par +\par \endash Mais c\rquote est pour moi que je suis bonne, \'e7a me rend si heureuse de te faire plaisir\~!\~\'bb +\par +\par Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l\rquote odeur de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la malade os\'e2t s\rquote en plaindre\~; \'e0 quoi cela e\'fbt-il servi, puisqu\rquote +elles ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part\~? +\par +\par Son sommeil fut mauvais, fi\'e9vreux, troubl\'e9, agit\'e9, hallucin\'e9, et quand le m\'e9decin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine \'e0 + retourner chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle ne broncha pas et paya bravement\~; mais en revenant elle ne respirait plus. Si les d\'e9penses continuaient ainsi, comment gagnerai +ent-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le produit de la vente du pauvre Palikare\~? Si le lendemain le m\'e9decin prescrivait une nouvelle ordonnance co\'fbtant cinq francs, ou plus, o\'f9 trouverait-elle cette somme\~? Au temps o\'f9 + avec ses parents elle parcourait les montagnes, ils avaient plus d\rquote une fois \'e9t\'e9 expos\'e9s \'e0 la famine, et plus d\rquote une fois aussi, depuis qu\rquote ils avaient quitt\'e9 la Gr\'e8ce pour venir en France, ils avaient manqu\'e9 + de pain. Mais ce n\rquote \'e9tait pas du tout la m\'eame chose. Pour la famine dans les montagnes, ils avaient toujours l\rquote esp\'e9rance, qui se r\'e9alisait souvent, de trouver quelques fruits, des l\'e9 +gumes, un gibier qui leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient \'e0 + se faire photographier moyennant quelques sous. Tandis qu\rquote \'e0 Paris il n\rquote y a rien \'e0 attendre pour ceux qui n\rquote ont pas d\rquote argent en poche, et le leur tirait \'e0 sa fin. Alors, que feraient-elles\~? Et le terrible, c\rquote +est qu\rquote elle devait r\'e9pondra \'e0 cette question, elle ne sachant rien, ne pouvant rien\~; l\rquote effroyable, c\rquote est qu\rquote elle devait prendre la responsabilit\'e9 de tout, puisque la maladie rendait sa m\'e8re incapable de s\rquote +ing\'e9nier, et qu\rquote elle se trouvait ainsi la vraie m\'e8re, quand elle ne se sentait qu\rquote une enfant. +\par +\par Si encore un peu de mieux se pr\'e9sentait, elle en serait encourag\'e9e et fortifi\'e9e\~; mais il n\rquote en \'e9tait pas ainsi, et bien que sa m\'e8re ne se plaign\'eet jamais, r\'e9p\'e9tant toujours, au contraire, son mot habituel\~: \'ab\~ +Cela va aller\~\'bb, elle voyait qu\rquote en r\'e9alit\'e9 \'ab\~cela n\rquote allait pas\~\'bb\~: pas de sommeil, pas d\rquote app\'e9tit, la fi\'e8 +vre, un affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa l\'e2chet\'e9 ne l\rquote abusaient point. +\par +\par Le mardi matin, \'e0 la visite du m\'e9decin, ce qu\rquote elle craignait pour l\rquote ordonnance se r\'e9alisa\~: apr\'e8s un rapide examen de la malade, le docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet cause de tant d\rquote +angoisses pour Perrine, et se pr\'e9para \'e0 \'e9crire\~; mais au moment o\'f9 il posait le crayon sur le papier, elle eut le courage de l\rquote arr\'eater. +\par +\par \'ab\~Monsieur, si les m\'e9dicaments que vous allez ordonner ne sont pas d\rquote \'e9gale importance, voulez-vous bien n\rquote inscrire aujourd\rquote hui que ceux qui pressent\~? +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que vous voulez dire\~?\~\'bb demanda-t-il d\rquote un ton f\'e2ch\'e9. +\par +\par Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu\rquote au bout. +\par +\par \'ab\~Je veux dire que nous n\rquote avons pas beaucoup d\rquote argent aujourd\rquote hui et que nous n\rquote en recevrons que demain\~; alors\'85\~\'bb +\par +\par Il la regarda, puis apr\'e8s avoir jet\'e9 un coup d\rquote \'9cil rapide \'e7\'e0 et l\'e0, comme s\rquote il voyait pour la premi\'e8re fois leur mis\'e8re, il remit son carnet dans sa poche\~: +\par +\par \'ab\~Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il\~; rien ne presse, celui d\rquote hier peut \'eatre encore continu\'e9 aujourd\rquote hui. +\par +\par \'ab\~Rien ne presse\~\'bb, fut le mot que Perrine retint et se r\'e9p\'e9ta\~: Si rien ne pressait, c\rquote \'e9tait que sa m\'e8re ne se trouvait pas aussi mal qu\rquote elle l\rquote avait craint\~; on pouvait donc encore esp\'e9rer et attendre. + +\par +\par Le mercredi \'e9tait le jour qu\rquote elle attendait, mais son impatience de le voir arriver \'e9tait travers\'e9e par l\rquote \'e9motion douloureuse avec laquelle elle le redoutait, car s\rquote il devait les sauver par l\rquote argent qu\rquote +il allait leur apporter, d\rquote un autre c\'f4t\'e9, il devait la s\'e9parer de Palikare. Aussi, chaque fois qu\rquote elle pouvait quitter sa m\'e8re, courait-elle dans l\rquote enclos pour dire un mot \'e0 son ami qui, n\rquote ayant plus \'e0 + travailler, ni \'e0 peiner\~; et trouvant \'e0 manger autant qu\rquote il voulait apr\'e8s tant de privations, ne s\rquote \'e9tait jamais montr\'e9 si joyeux. D\'e8s qu\rquote il la voyait venir, il poussait quatre ou cinq braiments \'e0 \'e9 +branler les vitres des cahutes du Champ Guillot, et, au bout de sa corde, il lan\'e7ait quelques ruades jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle f\'fbt pr\'e8s de lui\~; mais aussit\'f4t qu\rquote elle lui avait mis la main sur le dos, il se calmait et, + allongeant le cou, il lui posait la t\'eate sur l\rquote \'e9paule sans plus bouger. Alors, ils restaient ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des yeux avec des mouvements rythm\'e9s qui \'e9taient tout un discours. +\par +\par \'ab\~Si tu savais\~!\~\'bb murmurait-elle doucement. +\par +\par Mais lui ne savait point, ne pr\'e9voyait point, et, tout aux satisfactions du moment pr\'e9sent, le repos, la bonne nourriture, les caresses de sa ma\'eetresse, il se trouvait le plus heureux \'e2ne du monde. D\rquote ailleurs, il s\rquote \'e9 +tait fait un ami de Grain de Sel, de qui il recevait des marques d\rquote amiti\'e9 qui flattaient sa gourmandise. Le lundi, dans la matin\'e9e, ayant trouv\'e9 le moyen de se d\'e9tacher, il s\rquote \'e9tait approch\'e9 de Grain de Sel occup\'e9 \'e0 + triquer les ordures qui arrivaient, et curieusement il \'e9tait rest\'e9 l\'e0. C\rquote \'e9tait une habitude religieusement pratiqu\'e9e par Grain de Sel d\rquote avoir toujours un litre de vin et un verre \'e0 port\'e9e de sa main, de fa\'e7on \'e0 n +\rquote \'eatre point oblig\'e9 de se lever lorsque l\rquote envie de boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-l\'e0, tout \'e0 sa besogne, il ne pensait pas \'e0 regarder autour de lui, mais pr\'e9cis\'e9ment parce qu\rquote il s +\rquote y appliquait et s\rquote y \'e9chauffait, la soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n\rquote avait pas tard\'e9 \'e0 se faire sentir. Au moment o\'f9, s\rquote interrompant, il allait prendre sa bouteille, il vit Palikare les yeux attach +\'e9s sur lui, le cou tendu. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu fais l\'e0, toi\~?\~\'bb +\par +\par Comme le ton n\rquote \'e9tait pas grondeur, l\rquote \'e2ne n\rquote avait pas boug\'e9. +\par +\par \'ab\~Tu veux boire un verre de vin\~?\~\'bb demanda Grain de Sel dont toutes les id\'e9es tournaient toujours autour du mot boire. +\par +\par Et au lieu de porter \'e0 sa bouche le verre qu\rquote il emplissait, il l\rquote avait par plaisanterie tendu \'e0 Palikare\~; alors celui-ci consid\'e9rant l\rquote invitation comme s\'e9rieuse avait fait deux pas de plus en avant, et, allongeant ses l +\'e8vres de mani\'e8res qu\rquote elles fussent aussi minces, aussi allong\'e9es que possible, il avait aspir\'e9 une bonne moiti\'e9 du verre, plein jusqu\rquote au bord. +\par +\par \'ab\~Oh\~! la\~! la\~! la\~!\~\'bb, s\rquote \'e9cria Grain de Sel en riant aux \'e9clats. +\par +\par Et il se mit \'e0 appeler\~: +\par +\par \'ab\~La Marquise\~! la Carpe\~!\~\'bb +\par +\par \'c0 ces cris ils arriv\'e8rent, ainsi qu\rquote un chiffonnier charg\'e9 de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon dont la profession \'e9tait d\rquote \'eatre marchand de p\'e2te de guimauve et de parcourir les f\'ea +tes et les march\'e9s en suspendant \'e0 un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes, bleus, rouges, comme l\rquote e\'fbt fait une fileuse de sa quenouille. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a\~? demanda la Marquise. +\par +\par \endash Vous allez voir\~; mais pr\'e9parez-vous \'e0 vous faire du bon sang.\~\'bb +\par +\par De nouveau il emplit son verre et le tendit \'e0 Palikare qui, comme la premi\'e8re fois, le vida \'e0 moiti\'e9 au milieu des rires et des exclamations des gens qui le regardaient. +\par +\par \'ab\~J\rquote avais entendu raconter que les \'e2nes aimaient le vin, dit l\rquote un, mais je ne le croyais pas. +\par +\par \endash C\rquote est un poivrot\~! dit un autre. +\par +\par \endash Vous devriez l\rquote acheter, dit la Marquise en s\rquote adressant \'e0 Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. +\par +\par \endash \'c7a ferait la paire.\~\'bb +\par +\par Grain de Sel ne l\rquote acheta point, mais il se prit d\rquote affection pour lui et proposa \'e0 Perrine de l\rquote accompagner le mercredi au March\'e9 aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n\rquote +imaginait pas du tout comment elle trouverait le March\'e9 aux chevaux dans Paris, pas plus qu\rquote elle ne voyait comment elle s\rquote y prendrait pour vendre un \'e2ne, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler\~ +; elle avait bien des fois entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout \'e0 fait incapable de se d\'e9fendre contre eux si, d\rquote aventure, ils avaient l\rquote id\'e9e de s\rquote attaquer \'e0 elle. Le mercredi matin elle s +\rquote occupa donc de faire la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l\rquote embrasser. Mais, h\'e9las\~! combien tristement\~! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer\~? le pauvre ami\~ +! et elle ne pouvait s\rquote arr\'eater \'e0 cette pens\'e9e sans revoir les \'e2nes mis\'e9rables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins elle avait rencontr\'e9s en tous lieux, comme si, sur la terre enti\'e8re, l\rquote \'e2ne n\rquote +existait que pour souffrir. Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait support\'e9 bien des fatigues et des mis\'e8res, celles des longues routes, du froid, du chaud, de la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins n +\rquote \'e9tait-il jamais battu, et se sentait-il l\rquote ami de ceux dont il partageait le sort malheureux\~; tandis que maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient \'eatre ses ma\'eetres\~; elle en avait tant rencontr\'e9 + de cruels, qui n\rquote avaient m\'eame pas conscience de leur cruaut\'e9. +\par +\par Quand Palikare vit qu\rquote au lieu de l\rquote atteler \'e0 la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire \'e0 pied la longue route de Charonne au March\'e9 aux c +hevaux, lui monta sur le dos en se servant d\rquote une chaise\~; mais comme Perrine le tenait par la t\'eate et lui parlait, cette surprise n\rquote alla pas jusqu\rquote \'e0 la r\'e9sistance\~: Grain de Sel d\rquote ailleurs n\rquote \'e9 +tait-il pas un ami\~? +\par +\par Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par Perrine, et \'e0 travers des rues, o\'f9 il n\rquote y avait que peu de voitures et de passants, ils arriv\'e8rent \'e0 un pont tr\'e8s large, aboutissant \'e0 un grand jardin. +\par +\par \'ab\~C\rquote est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis s\'fbr qu\rquote ils n\rquote ont pas un \'e2ne comme le tien. +\par +\par \endash Alors on pourrait peut-\'eatre le leur vendre\~\'bb, dit Perrine pensant que dans un jardin zoologique les b\'eates n\rquote ont qu\rquote \'e0 se promener. +\par +\par Mais Grain de Sel n\rquote accueillit pas cette id\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n\rquote en faut pas\'85 parce que le gouvernement\'85\~\'bb +\par +\par Il n\rquote avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. +\par +\par Maintenant la circulation des voitures et des tramways \'e9tait si active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se diriger au milieu de leur encombrement, aussi n\rquote avait-elle d\rquote yeux ni d\rquote +oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiet\'e9 et en esprit par l\rquote attitude de Grain de Sel sur l\rquote \'e2 +ne. Mais lui, qui n\rquote avait pas les m\'eames pr\'e9occupations, n\rquote \'e9tait pas embarrass\'e9 pour leur r\'e9pondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs m\'ea +laient leur mot. +\par +\par Enfin, apr\'e8s une l\'e9g\'e8re mont\'e9e, ils arriv\'e8rent devant une grande grille au del\'e0 de laquelle s\rquote \'e9tendait un vaste espace que des lisses s\'e9paraient en divers compartiments dans lesquels se trouvaient des chevaux\~ +; alors Grain de Sel mit pied \'e0 terre. +\par +\par Mais pendant qu\rquote il descendait, Palikare avait eu le temps de regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir la grille, il refusa d\rquote avancer. Avait-il devin\'e9 que c\rquote \'e9tait un march\'e9 o\'f9 l\rquote +on vendait les chevaux et les \'e2nes\~? Avait-il peur\~? Toujours est-il que malgr\'e9 les paroles que Perrine lui adressait sur le ton du commandement ou de l\rquote affection, il persista dans sa r\'e9sistance. Grain de Sel crut qu\rquote +en le poussant par derri\'e8re il le ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se permettait cette familiarit\'e9 sur sa croupe, se mit \'e0 ruer en reculant et en entra\'eenant Perrine. +\par +\par Quelques curieux s\rquote \'e9taient aussit\'f4t arr\'eat\'e9s et faisaient cercle autour d\rquote eux\~; le premier rang \'e9tant comme toujours occup\'e9 par des porteurs de d\'e9p\'eaches et des p\'e2tissiers\~; ch +acun disait son mot et donnait son conseil sur les moyens \'e0 employer pour l\rquote obliger \'e0 passer la porte. +\par +\par \'ab\~V\rquote l\'e0 un \'e2ne qui donnera de l\rquote agr\'e9ment \'e0 l\rquote imb\'e9cile qui l\rquote ach\'e8tera\~\'bb, dit une voix. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 un propos dangereux qui pouvait nuire \'e0 la vente\~; aussi Grain de Sel, qui l\rquote avait entendu, crut-il devoir protester. +\par +\par \'ab\~C\rquote est un malin, dit-il\~; comme il a devin\'e9 qu\rquote on va le vendre, il fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses ma\'eetres. +\par +\par \endash \'cates -vous sur de \'e7a, Grain de Sel\~? demanda la voix qui avait fait l\rquote observation. +\par +\par \endash Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici\~? +\par +\par \endash Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie\~? +\par +\par \endash C\rquote est ma foi vrai.\~\'bb +\par +\par Et ils se donn\'e8rent la main. +\par +\par \'ab\~C\rquote est \'e0 vous l\rquote \'e2ne\~? +\par +\par \endash Non, c\rquote est \'e0 cette petite. +\par +\par \endash Vous le connaissez\~? +\par +\par \endash Nous avons bu plus d\rquote un verre ensemble\~: si vous avez besoin d\rquote un bon \'e2ne, je vous le recommande. +\par +\par \endash J\rquote en ai besoin, sans en avoir besoin. +\par +\par \endash Alors allons prendre quelque chose. Ce n\rquote est pas la peine de payer un droit l\'e0-dedans. +\par +\par \endash D\rquote autant mieux qu\rquote il para\'eet d\'e9cid\'e9 \'e0 ne pas entrer. +\par +\par \endash Je vous dis que c\rquote est un malin. +\par +\par \endash Si je l\rquote ach\'e8te ce n\rquote est pas pour faire des malices, ni pour boire des verres, mais pour travailler. +\par +\par \endash Dur \'e0 la peine\~; il vient de Gr\'e8ce, sans s\rquote arr\'eater. +\par +\par \endash De Gr\'e8ce\~!\'85\~\'bb +\par +\par Grain de Sel avait fait un signe \'e0 Perrine, qui les suivait n\rquote entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, maintenant qu\rquote il n\rquote avait plus \'e0 entrer dans le march\'e9, Palikare venait derri\'e8re elle, sans m\'ea +me qu\rquote elle e\'fbt \'e0 tirer sur le licol. +\par +\par Qu\rquote \'e9tait cet acqu\'e9reur\~? Un homme\~? Une femme\~? Par la d\'e9marche et le visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le costume compos\'e9 d\rquote une blouse et d\rquote un pantalon, d\rquote +un chapeau en cuir comme ceux des cochers d\rquote omnibus, et aussi par une courte pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c\rquote \'e9tait son air qui \'e9tait int\'e9ressant pour les inqui\'e9tudes de Perrine, et il n\rquote +avait rien de dur ni de m\'e9chant. +\par +\par Apr\'e8s avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9s devant la boutique d\rquote un marchand de vin, et, sur une table du trottoir on leur avait apport\'e9 + une bouteille avec deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, tenant toujours son \'e2ne. +\par +\par \'ab\~Vous allez voir s\rquote il est malin\~\'bb, dit Grain de Sel en avan\'e7ant son verre plein. +\par +\par Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses l\'e8vres pinc\'e9es aspira la moiti\'e9 du verre, sans que Perrine os\'e2t l\rquote en emp\'eacher. +\par +\par \'ab\~Hein\~!\~\'bb dit Grain de Sel triomphant. +\par +\par Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction\~: +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est pas pour boire mon vin que j\rquote en ai besoin, mais pour tra\'eener ma charrette et mes peaux de lapin. +\par +\par \endash Puisque je vous dis qu\rquote il vient de Gr\'e8ce attel\'e9 \'e0 une roulotte. +\par +\par \endash \'c7a, c\rquote est autre chose.\~\'bb +\par +\par Et l\rquote examen de Palikare commen\'e7a en d\'e9tail et avec attention\~; quand il fut termin\'e9, La Rouquerie demanda \'e0 Perrine combien elle voulait le vendre. Le prix qu\rquote elle avait arr\'eat\'e9 \'e0 l\rquote avance avec Grain de Sel \'e9 +tait de cent francs\~; ce fut celui qu\rquote elle dit. +\par +\par Mais La Rouquerie poussa les hauts cris\~: \'ab\~Cent francs, un \'e2ne vendu sans garantie\~! C\rquote \'e9tait se moquer du monde.\~\'bb Et le malheureux Palikare eut \'e0 subir une d\'e9molition en r\'e8gle, du bout du nez aux sabots. \'ab\~ +Vingt francs, c\rquote \'e9tait tout ce qu\rquote il valait\~; et encore\'85 +\par +\par \endash C\rquote est bon, dit Grain de Sel apr\'e8s une longue discussion, nous allons le conduire au march\'e9.\~\'bb +\par +\par Perrine respira, car la pens\'e9e de n\rquote obtenir que vingt francs l\rquote avait an\'e9antie\~; que seraient vingt francs dans leur d\'e9tresse\~; alors que cent ne devaient m\'eame pas suffire \'e0 leurs besoins les plus pressants\~? +\par +\par \'ab\~Savoir s\rquote il voudra entrer cette fois plut\'f4t que la premi\'e8re\~\'bb, dit La Rouquerie. +\par +\par Jusqu\rquote \'e0 la grille du march\'e9, il suivit sa ma\'eetresse docilement, mais arriv\'e9 l\'e0 il s\rquote arr\'eata, et comme elle insistait en lui parlant et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. +\par +\par \'ab\~Palikare, je t\rquote en prie, s\rquote \'e9cria Perrine \'e9plor\'e9e, Palikare\~!\~\'bb +\par +\par Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. +\par +\par De nouveau on s\rquote \'e9tait rassembl\'e9 autour d\rquote eux et l\rquote on plaisantait. +\par +\par \'ab\~Mettez-lui le feu \'e0 la queue, dit une voix. +\par +\par \endash \'c7a sera fameux pour le faire vendre, r\'e9pondit une autre. +\par +\par \endash Tapez dessus.\~\'bb +\par +\par Grain de Sel \'e9tait furieux, Perrine d\'e9sesp\'e9r\'e9e. +\par +\par \'ab\~Vous voyez bien qu\rquote il n\rquote entrera pas, dit La Rouquerie, j\rquote en donne trente francs parce que sa malice prouve que c\rquote est un bon gar\'e7on\~; mais, d\'e9p\'eachez-vous de les prendre ou j\rquote en ach\'e8te un autre.\~\'bb + +\par +\par Grain de Sel consulta Perrine d\rquote un coup d\rquote \'9cil, lui faisant en m\'eame temps signe qu\rquote elle devait accepter. Cependant elle restait paralys\'e9e par la d\'e9ception, sans pouvoir se d\'e9cider, quand un sergent de + ville vint lui dire rudement de d\'e9barrasser la rue\~: +\par +\par \'ab\~Avancez ou reculez, ne restez pas l\'e0.\~\'bb +\par +\par Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait pas, il fallait bien reculer\~; aussit\'f4t qu\rquote il comprit qu\rquote elle renon\'e7ait \'e0 entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite docilit\'e9 en remuant les oreilles d +\rquote un air de contentement. +\par +\par \'ab\~Maintenant, dit La Rouquerie apr\'e8s avoir mis trente francs en pi\'e8ces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire ce bonhomme-l\'e0 chez moi, car je commence \'e0 le conna\'eetre, il serait bien capable de ne pas vouloir me suivre +\~; la rue du Ch\'e2teau-des-Rentiers n\rquote est pas si loin.\~\'bb +\par +\par Mais Grain de Sel n\rquote accepta pas cet arrangement, la course serait trop longue pour lui. +\par +\par \'ab\~Va avec madame, dit-il \'e0 Perrine, et ne te d\'e9sole pas trop, ton \'e2ne ne sera pas malheureux avec elle, c\rquote est une bonne femme. +\par +\par \endash Et comment retrouver Charonne\~? dit-elle, se voyant perdue dans ce Paris, dont pour la premi\'e8re fois elle venait de pressentir l\rquote immensit\'e9. +\par +\par \endash Tu suivras les fortifications, rien de plus facile.\~\'bb +\par +\par En effet, la rue du Ch\'e2teau-des-Rentiers n\rquote est pas bien loin du March\'e9 aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient \'e0 celles du Champ Guillot. +\par +\par Le moment de la s\'e9paration \'e9tait venu, et ce fut en lui mouillant la t\'eate de ses larmes qu\rquote elle l\rquote embrassa apr\'e8s l\rquote avoir attach\'e9 dans une petite \'e9curie. +\par +\par \'ab\~Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. +\par +\par \endash Nous nous aimions tant\~!\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875978}{\*\bkmkstart _Toc98015942}V{\*\bkmkend _Toc81875978}{\*\bkmkend _Toc98015942} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 \'ab\~Qu\rquote allaient-elles faire de trente francs, quand c\rquote \'e9tait sur cent qu\rquote elles avaient \'e9tabli leurs calculs\~?\~\'bb +\par +\par Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications depuis la Maison-Blanche jusqu\rquote \'e0 Charonne, mais sans lui trouver de r\'e9ponses acceptables\~; aussi, quand elle remit entre les mains de sa m\'e8re l\rquote +argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout \'e0 quoi et comment il allait \'eatre employ\'e9. +\par +\par Ce fut sa m\'e8re qui en d\'e9cida\~: +\par +\par \'ab\~Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, +\par +\par \endash Es-tu assez bien\~? +\par +\par \endash Il faut que je le sois. Nous n\rquote avons que trop attendu, en esp\'e9rant un r\'e9tablissement qui ne viendra pas\'85 ici. Et en attendant nos ressources se sont \'e9puis\'e9es, comme s\rquote \'e9 +puiseraient celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. J\rquote aurais voulu aussi ne pas nous pr\'e9senter dans cet \'e9tat de mis\'e8re\~; mais peut-\'eatre que plus cette mis\'e8re sera lamentable plus elle fera piti\'e9 +. Il faut, il faut partir. +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui\~? +\par +\par \endash Aujourd\rquote hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit sans savoir o\'f9 aller, mais demain matin. Ce soir t\'e2che d\rquote apprendre les heures du train et le prix des places\~: le chemin de fer est celui du Nord\~; la gare d +\rquote arriv\'e9e, Picquigny. +\par +\par Perrine, embarrass\'e9e, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu\rquote en cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et moins fatigant que d\rquote aller \'e0 + la gare du Nord, qui est bien loin de Charonne. Cet indicateur lui apprit qu\rquote il y avait deux trains le matin\~: l\rquote un \'e0 six heures, l\rquote autre \'e0 dix heures, et que la place pour Picquigny en troisi\'e8mes classes co\'fb +tait neuf francs vingt-cinq. +\par +\par \'ab\~Nous partirons \'e0 dix heures, dit la m\'e8re, et nous prendrons une voiture, car je ne pourrais certainement pas aller \'e0 pied \'e0 la gare puisqu\rquote elle est \'e9loign\'e9e. J\rquote aurai bien des forces jusqu\rquote au fiacre. +\par +\par Cependant elle n\rquote en eut pas jusque-l\'e0, et quand, \'e0 neuf heures, elle voulut, en s\rquote appuyant sur l\rquote \'e9paule de sa fille, gagner la voiture que Perrine avait \'e9t\'e9 chercher, elle ne put pas y arriver, bien que la distance ne f +\'fbt pas longue de leur chambre \'e0 la rue\~: le c\'9cur lui manqua, et si Perrine ne l\rquote avait pas soutenue elle serait tomb\'e9e. +\par +\par \'ab\~Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t\rquote inqui\'e8te pas, cela va aller.\~\'bb +\par +\par Mais cela n\rquote alla pas, et il fallut que la Marquise qui les regardait partir apport\'e2t une chaise\~; c\rquote \'e9tait un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9 qui l\rquote avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration s\rquote arr\'eata, la vo +ix lui manqua. +\par +\par \'ab\~Il faudrait l\rquote allonger, dit la Marquise, la frictionner\~; ce ne sera rien, ma fille, n\rquote aie pas peur\~; va chercher La Carpe\~; \'e0 nous deux nous la porterons dans votre chambre\~; vous ne pouvez pas partir\'85 tout de suite.\~\'bb + +\par +\par C\rquote \'e9tait une femme d\rquote exp\'e9rience que la Marquise\~; presque aussit\'f4t que la malade eut \'e9t\'e9 allong\'e9e, le c\'9cur reprit ses mouvements, et la respiration se r\'e9tablit\~; mais au bout d\rquote +un certain temps, comme elle voulut s\rquote asseoir, une nouvelle d\'e9faillance se produisit. +\par +\par \'ab\~Vous voyez qu\rquote il faut rester couch\'e9e, dit la Marquise sur le ton du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous prendrez une tasse de bouillon que je vais demander \'e0 La Carpe\~; car c\rquote est son vice a ce muet-l\'e0 + que le bouillon, comme le vin est celui de monsieur notre propri\'e9taire\~; hiver comme \'e9t\'e9, il se l\'e8ve \'e0 cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu\rquote il le fait\~! il n\rquote y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d +\rquote aussi bon.\~\'bb +\par +\par Sans attendre une r\'e9ponse, elle entra chez leur voisin qui s\rquote \'e9tait remis au travail. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade\~?\~\'bb demanda-t-elle. +\par +\par Ce fut par un sourire qu\rquote il r\'e9pondit, et tout de suite il \'f4ta le couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la chemin\'e9e devant un petit feu de bois\~; alors comme le fumet du bouillon se r\'e9pandait dans la pi\'e8 +ce il regarda la Marquise, les yeux \'e9carquill\'e9s, les narines dilat\'e9es avec une expression de b\'e9atitude en m\'eame temps que de fiert\'e9. +\par +\par \'ab\~Oui \'e7a sent bon, dit-elle, et si \'e7a pouvait sauver la pauvre femme, \'e7a la sauverait\~; mais \endash elle baissa la voix, \endash vous savez, elle est bien mal\~; \'e7a ne peut pas durer longtemps.\~\'bb +\par +\par La Carpe leva les bras au Ciel. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien triste pour cette petite.\~\'bb +\par +\par La Carpe inclina la t\'eate et \'e9tendit les bras par un geste qui disait\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote y pouvons-nous\~?\~\'bb +\par +\par Et de fait, ce qu\rquote ils pouvaient, ils le faisaient l\rquote un et l\rquote autre, mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu\rquote ils ne s\rquote en \'e9tonnent pas, pas plus qu\rquote ils ne s\rquote en r\'e9voltent. Qui d\rquote +eux n\rquote a pas \'e0 souffrir en ce monde\~? Toi aujourd\rquote hui, moi demain. +\par +\par Quand le bol fut rempli, la Marquise l\rquote emporta en trottinant pour ne pas perdre une goutte de bouillon. +\par +\par \'ab\~Prenez \'e7a, ma ch\'e8re dame, dit-elle en s\rquote agenouillant aupr\'e8s du matelas, et surtout ne bougez pas, entr\rquote ouvrez seulement les l\'e8vres.\~\'bb +\par +\par D\'e9licatement, une cuiller\'e9e de bouillon lui fut vers\'e9e dans la bouche\~; mais, au lieu de passer, elle provoqua des naus\'e9es et une nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premi\'e8res. +\par +\par D\'e9cid\'e9ment le bouillon n\rquote \'e9tait pas ce qui convenait, la Marquise le reconnut et, pour qu\rquote il ne f\'fbt pas perdu, elle obligea Perrine \'e0 le boire. +\par +\par \'ab\~Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir.\~\'bb +\par +\par N\rquote ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle \'e9tait le rem\'e8de \'e0 tous les maux, obtenu le r\'e9sultat qu\rquote elle attendait, la Marquise se trouva \'e0 bout d\rquote exp\'e9dients, et n\rquote imagina rien de mieux que d\rquote +aller chercher le m\'e9decin\~: peut-\'eatre ferait-il quelque chose. +\par +\par Mais bien qu\rquote il e\'fbt formul\'e9 une ordonnance, il d\'e9clara franchement \'e0 la Marquise, en partant, qu\rquote il ne pouvait rien pour la malade\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est une femme \'e9puis\'e9e par le mal, la mis\'e8re, les fatigues et le chagrin\~; elle partait, qu\rquote elle serait morte en wagon\~; ce n\rquote est plus qu\rquote une affaire d\rquote heures qu\rquote une syncope r\'e9 +glera probablement. +\par +\par C\rquote en fut une de jours, car la vie, si prompte \'e0 s\rquote \'e9teindre dans la vieillesse, est plus r\'e9sistante dans la jeunesse\~: sans aller mieux, la malade, n\rquote allait pas plus mal, et bien qu\rquote elle ne p\'fb +t rien avaler, ni bouillon ni rem\'e8des, elle durait \'e9tendue sur son matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans la somnolence. +\par +\par Aussi Perrine se reprenait-elle \'e0 esp\'e9rer\~: l\rquote id\'e9e de la mort, qui obs\'e8de les gens \'e2g\'e9s et la leur montre partout, tout pr\'e8s, alors m\'eame qu\rquote elle reste loin encore, est si r\'e9pulsive pour les jeunes, qu\rquote +ils se refusent \'e0 la voir, m\'eame quand elle est l\'e0 mena\'e7ante. Pourquoi sa m\'e8re ne gu\'e9rirait-elle point\~? Pourquoi mourrait-elle\~? C\rquote est \'e0 cinquante ans, \'e0 soixante ans qu\rquote on meurt, et elle n\rquote e +n avait pas trente\~! Qu\rquote avait-elle fait pour \'eatre condamn\'e9e \'e0 une mort pr\'e9coce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des m\'e8res, qui n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 que bonne pour les siens et pour tous\~? Cela n\rquote +\'e9tait pas possible. Au contraire, la gu\'e9rison l\rquote \'e9tait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le prouver, m\'eame dans cette somnolence, qu\rquote elle se disait n\rquote \'eatre qu\rquote un repos tout naturel apr\'e8 +s tant de fatigues et de privations. Quand, malgr\'e9 tout, le doute l\rquote \'e9treignait trop cruellement, elle demandait conseil \'e0 la Marquise, et celle-ci la confirmait dans son esp\'e9rance\~: +\par +\par \'ab\~Puisqu\rquote elle n\rquote est pas morte dans sa premi\'e8re syncope, c\rquote est qu\rquote elle ne doit pas mourir. +\par +\par \endash N\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash C\rquote est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe.\~\'bb +\par +\par Maintenant, sa plus grande inqui\'e9tude, puisque du c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re on la rassurait comme elle se rassurait elle-m\'eame, \'e9tait de se demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, car, si minimes que fussent leurs d\'e9 +penses, ils filaient cependant terriblement vite, tant\'f4t pour une chose, tant\'f4t pour une autre, surtout pour l\rquote impr\'e9vu. Quand le dernier sou serait d\'e9pens\'e9, o\'f9 iraient-elles\~? O\'f9 trouveraient-elles une ressource, si faible qu +\rquote elle fut, puisqu\rquote il ne leur restait plus rien, rien, rien que les guenilles de leur v\'eatement\~? Comment iraient-elles \'e0 Maraucourt\~? +\par +\par Quand elle suivait ces pens\'e9es, pr\'e8s de sa m\'e8re, il y avait des moments o\'f9, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une intensit\'e9 si poignante, qu\rquote elle se demandait, baign\'e9e de sueur, si elle aussi n\rquote +allait pas succomber dans une syncope. Un soir qu\rquote elle se trouvait dans cet \'e9tat d\rquote appr\'e9hension et d\rquote an\'e9antissement, elle sentit que l\'e0 main de sa m\'e8re, qu\rquote elle tenait dans les siennes, la serrait. +\par +\par \'ab\~Tu veux quelque chose\~? demanda-t-elle vivement, ramen\'e9e par cette pression dans la r\'e9alit\'e9. +\par +\par \endash Te parler, car l\rquote heure est venue des derni\'e8res et supr\'eames paroles. +\par +\par \endash Oh\~! maman\'85 +\par +\par \endash Ne m\rquote interromps pas, ma fille ch\'e9rie, et t\'e2che de contenir ton \'e9motion comme je t\'e2cherai de ne pas c\'e9der au d\'e9sespoir. J\rquote aurais voulu ne pas t\rquote effrayer, et c\rquote est pour cela que jusqu\rquote \'e0 pr\'e9 +sent je me suis tue, pour m\'e9nager ta douleur, mais ce que j\rquote ai \'e0 dire doit \'eatre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une mauvaise m\'e8re, faible et l\'e2che, au moins je serais imprudente de reculer encore.\~\'bb +\par +\par Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses id\'e9es vacillantes. \'ab\~Il faut nous s\'e9parer\'85\~\'bb +\par +\par Perrine eut un sanglot que malgr\'e9 ses efforts elle ne put contenir. +\par +\par \'ab\~Oui, c\rquote est affreux, ch\'e8re enfant, et pourtant j\rquote en suis \'e0 me demander si apr\'e8s tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois orpheline, que d\rquote \'eatre pr\'e9sent\'e9e par une m\'e8re qu\rquote +on repousserait. Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, \'85 dans quelques heures, demain peut-\'eatre.\~\'bb +\par +\par L\rquote \'e9motion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre qu\rquote apr\'e8s un certain temps. +\par +\par \'ab\~Quand je\'85 ne serai plus, tu auras des formalit\'e9s \'e0 accomplir\~; pour cela tu prendras dans ma poche un papier envelopp\'e9 dans une double soie et tu le donneras \'e0 ceux qui te le demanderont\~: c\rquote est mon acte de mariage, et l +\rquote on y trouvera mes noms et ceux de ton p\'e8re. Tu exigeras qu\rquote on te le rende, car il doit t\rquote \'eatre utile plus tard pour \'e9tablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l\rquote +apprendras par c\'9cur de fa\'e7on \'e0 ne l\rquote oublier jamais\~: le jour o\'f9 tu aurais besoin de le montrer, tu en demanderais un autre. Tu m\rquote entends bien\~; tu retiens tout ce que je te dis\~?\rquote +\par +\par \endash Oui, maman, oui. +\par +\par \endash Tu seras bien malheureuse, bien an\'e9antie, mais il ne faut pas t\rquote abandonner, \'85 quand tu n\rquote auras plus rien \'e0 faire \'e0 Paris et que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir imm\'e9diatement pour Maraucourt\~ +: par le chemin de fer, si tu as assez d\rquote argent pour payer ta place\~; \'e0 pied, si tu n\rquote en as pas\~; mieux vaut encore coucher dans le foss\'e9 de la route et ne pas manger que rester \'e0 Paris. Tu me le promets\~? +\par +\par \endash Je te le promets. +\par +\par \endash Si grande est l\rquote horreur de notre situation que ce m\rquote est presque un soulagement de penser qu\rquote il en sera ainsi.\~\'bb +\par +\par Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la d\'e9fendre contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, +\par +\par \'ab\~Maman, dit Perrine pench\'e9e sur elle, toute tremblante d\rquote anxi\'e9t\'e9, \'e9perdue de d\'e9sespoir, maman\~!\~\'bb +\par +\par Cet appel la ranima\~: +\par +\par \'ab\~Tout \'e0 l\rquote heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent qu\rquote un murmure entrecoup\'e9 d\rquote arr\'eats, j\rquote ai encore des recommandations \'e0 te faire, il faut que je te les fasse\~; mais je ne sais plus ce que je t +\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, attends.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s un moment, elle reprit\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est cela, oui c\rquote est cela\~: tu arrives \'e0 Maraucourt\~; ne brusque rien\~; tu n\rquote as le droit de rien r\'e9clamer, ce que tu obtiendras ce sera par toi-m\'eame, par toi seule, en \'e9tant bonne, en le faisant aimer\'85 + Te faire aimer, \'85 pour toi, tout est l\'e0\'85. Mais j\rquote ai espoir, \'85 tu te feras aimer\~;\'85 il est impossible qu\rquote on ne t\rquote aime pas\'85. Alors tes malheurs seront finis.\~\'bb +\par +\par Elle joignit les mains et son regard prit une expression d\rquote extase\~: +\par +\par \'ab\~Je te vois, \'85 oui je te vois heureuse\'85. Ah\~! que je meure avec cette pens\'e9e, et l\rquote esp\'e9rance de vivre \'e0 jamais dans ton c\'9cur.\~\'bb +\par +\par Cela fut dit avec l\rquote exaltation d\rquote une pri\'e8re qu\rquote elle jetait vers le ciel\~; puis aussit\'f4t, comme si elle s\rquote \'e9tait \'e9puis\'e9e dans cet effort, elle retomba sur son matelas, \'e0 bout, inerte, mais non syncop\'e9 +e cependant, ainsi que le prouvait sa respiration pantelante. +\par +\par Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa m\'e8re restait dans cet \'e9tat, elle sortit. \'c0 peine fut-elle dans l\rquote enclos qu\rquote elle \'e9clata en sanglots et se laissa tomber sur l\rquote herbe\~: le c\'9cur, la t\'ea +te, les jambes lui manquaient pour s\rquote \'eatre trop longtemps contenue. +\par +\par Pendant quelques minutes elle resta l\'e0 bris\'e9e, suffoqu\'e9e, puis, comme malgr\'e9 son an\'e9antissement la conscience persistait en elle qu\rquote elle ne devait pas laisser sa m\'e8re seule, elle se leva pour t\'e2 +cher de se calmer un peu, au moins \'e0 la surface, en arr\'eatant ses larmes et ses spasmes de d\'e9sespoir. +\par +\par Et par le clos qui s\rquote emplissait d\rquote ombres elle allait, sans savoir o\'f9, droit devant elle ou tournant sur elle-m\'eame, ne contenant ses sanglots que pour les laisser \'e9clater plus violents. +\par +\par Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixi\'e8me fois peut-\'eatre, le marchand de sucre qui l\rquote avait observ\'e9e sortit de chez lui, deux b\'e2tons de guimauve \'e0 la main et s\rquote approchant d\rquote elle\~: +\par +\par \'ab\~Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d\rquote une voix apitoy\'e9e. +\par +\par \endash Oh\~! monsieur\'85 +\par +\par \endash Eh bien, tiens, prends \'e7a, \emdash il tendit ses b\'e2tons de sucre, les douceurs c\rquote est bon pour la peine.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875979}{\*\bkmkstart _Toc98015943}VI{\*\bkmkend _Toc81875979}{\*\bkmkend _Toc98015943} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 L\rquote aum\'f4nier des derni\'e8res pri\'e8res venait de se retirer, et Perrine restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l\rquote avait pas quitt\'e9e, passa son bras sous le sien\~: +\par +\par \'ab\~Il faut venir, dit-elle. +\par +\par \endash Oh\~! Madame\'85. +\par +\par \endash Allons, il faut venir\~\'bb, r\'e9p\'e9ta-t-elle avec autorit\'e9. +\par +\par Et lui serrant le bras, elle l\rquote entra\'eena. +\par +\par Elles march\'e8rent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine e\'fbt conscience de ce qui se passait autour d\rquote elle et compr\'eet o\'f9 l\rquote on pouvait la conduire\~: sa pens\'e9e, son esprit, son c\'9cur, sa vie \'e9taient rest\'e9 +s avec sa m\'e8re. +\par +\par Enfin on s\rquote arr\'eata dans une all\'e9e d\'e9serte et elle vit autour d\rquote elle la Marquise qui l\rquote avait l\'e2ch\'e9e, Grain de Sel, La Carpe et le marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu\rquote elle les reconnut\~ +: la Marquise avait des rubans noirs \'e0 son bonnet, Grain de Sel \'e9tait habill\'e9 en monsieur et coiff\'e9 d\rquote un chapeau \'e0 haute forme, La Carpe avait remplac\'e9 son \'e9 +ternel tablier de cuir par une redingote noisette qui lui descendait jusqu\rquote aux pieds, et le marchand de sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap\~; car tous, en vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu \'e0 + se mettre en grande tenue pour honorer celle qu\rquote ils venaient d\rquote enterrer. +\par +\par \'ab\~C\rquote est pour te dire, petite, commen\'e7a Grain de Sel, qui crut pouvoir prendre le premier la parole comme \'e9tant le personnage le plus important de la compagnie, c\rquote +est pour te dire que tu peux loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. +\par +\par \endash Si tu veux chanter avec moi, continua la}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 Marquise, tu gagneras ta vie\~: c\rquote est un joli m\'e9tier. +\par +\par \endash Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de guimauve, je te prendrai\~: c\rquote est aussi un joli m\'e9tier, et un vrai.\~\'bb +\par +\par La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et un geste de sa main qui semblait pr\'e9senter quelque chose, il exprima clairement l\rquote offre qu\rquote il faisait \'e0 son tour\~: \'e0 savoir que toutes les fois qu\rquote +elle aurait besoin d\rquote une tasse de bouillon, elle en trouverait une chez lui, et du fameux. +\par +\par Ces propositions s\rquote encha\'eenant ainsi emplirent de larmes les yeux de Perrine, et la douceur de celles-l\'e0 lava l\rquote \'e2cret\'e9 de celles qui depuis deux jours la br\'fblaient. +\par +\par \'ab\~Comme vous \'eates bons pour moi\~! murmura-t-elle. +\par +\par \endash On fait ce qu\rquote on peut, dit Grain de Sel. +\par +\par \endash On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pav\'e9 de Paris, r\'e9pondit la Marquise. +\par +\par \endash Je ne dois pas rester \'e0 Paris, r\'e9pondit Perrine, il faut que je parte tout de suite pour aller chez des parents. +\par +\par \endash T\rquote as des parents\~? interrompit Grain de Sel en regardant les autres d\rquote un air qui signifiait que ces parents-l\'e0 ne valaient pas cher\~; o\'f9 sont-ils tes parents\~?\~; +\par +\par \endash Au del\'e0 d\rquote Amiens. +\par +\par \endash Et comment veux-tu aller \'e0 Amiens\~? Tu as de l\rquote argent\~? +\par +\par \endash Pas assez pour prendre le chemin de fer\~; c\rquote est pourquoi j\rquote irai \'e0 pied. +\par +\par \endash Tu sais la route\~? +\par +\par \endash J\rquote ai une carte dans ma poche. +\par +\par \endash Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la route d\rquote Amiens\~? +\par +\par \endash Non\~; mais si vous voulez me l\rquote indiquer\'85\~\'bb +\par +\par Chacun s\rquote empressa de lui donner cette indication, et ce fut une confusion d\rquote explications contradictoires auxquelles Grain de Sel coupa court. +\par +\par \'ab\~Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n\rquote as qu\rquote \'e0 les \'e9couter. V\rquote l\'e0 ce que tu dois faire\~: prendre le chemin de fer de ceinture jusqu\rquote \'e0 la Chapelle-Nord\~; l\'e0 tu trouveras la route d\rquote +Amiens, que tu n\rquote auras plus qu\rquote \'e0 suivre tout droit\~; \'e7a te co\'fbtera six sous. Quand veux-tu partir\~? +\par +\par \endash Tout de suite\~; j\rquote ai promis \'e0 maman de partir tout de suite. +\par +\par \endash Il faut ob\'e9ir \'e0 ta m\'e8re, dit la Marquise. Pars donc, mais pas avant que je t\rquote embrasse\~; tu es une brave fille.\~\'bb +\par +\par Les hommes lui donn\'e8rent une poign\'e9e de main. +\par +\par Elle n\rquote avait plus qu\rquote \'e0 sortir du cimeti\'e8re, cependant elle h\'e9sita et se retourna vers la fosse qu\rquote elle venait de quitter\~; alors la Marquise, devinant sa pens\'e9e, intervint\~: +\par +\par \'ab\~Puisqu\rquote il faut que tu partes, pars tout de suite, c\rquote est le mieux, +\par +\par \endash Oui pars\~\'bb, dit Grain de Sel. +\par +\par Elle leur adressa \'e0 tous un salut de la t\'eate et des deux mains dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s\rquote \'e9loigna \'e0 pas press\'e9s, le dos tendu comme si elle se sauvait. +\par +\par \'ab\~J\rquote offre un verre, dit Grain de Sel. +\par +\par \endash \'c7a ne fera pas de mal\~\'bb, r\'e9pondit la Marquise. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois La Carpe l\'e2cha une parole et dit\~: +\par +\par \'ab\~Pauvre petite\~!\~\'bb +\par +\par Quand Perrine fut mont\'e9e dans le chemin de fer de ceinture, elle tira de sa poche une vieille carte routi\'e8re de France qu\rquote elle avait consult\'e9e bien des fois depuis leur sortie d\rquote Italie, et dont elle savait se servir. De Paris \'e0 + Amiens sa route \'e9tait facile, il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 prendre celle de Calais que suivaient autrefois les malles-poste et qu\rquote un petit trait noir indiquait sur sa carte par Saint-Denis, \'c9 +couen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil\~; \'e0 Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne\~; et, comme elle savait aussi \'e9valuer les distances, elle calcula que jusqu\rquote \'e0 + Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilom\'e8tre\~; si elle faisait trente kilom\'e8tres par jour r\'e9guli\'e8rement, il lui faudrait donc six jours pour son voyage. +\par +\par Mais pourrait-elle faire ces trente kilom\'e8tres r\'e9guli\'e8rement et les recommencer le lendemain\~? +\par +\par Justement parce qu\rquote elle avait l\rquote habitude de la marche pour avoir chemin\'e9 pendant des lieues et des lieues \'e0 c\'f4t\'e9 de Palikare, elle savait que ce n\rquote est pas du tout la m\'eame chose de faire trente kilom\'e8 +tres par hasard, que de les r\'e9p\'e9ter jour apr\'e8s jour\~; les pieds s\rquote endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que serait le temps pendant ces six journ\'e9es de voyage\~? Sa s\'e9r\'e9nit\'e9 durerait-elle\~? S +ous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu\rquote il f\'fbt. Mais que ferait-elle sous la pluie, n\rquote ayant pour se couvrir que des guenilles\~? Par une belle nuit d\rquote \'e9t\'e9 elle pouvait tr\'e8s bien coucher en plein air, \'e0 l\rquote +abri d\rquote un arbre ou d\rquote une c\'e9p\'e9e. Mais le toit de feuilles qui re\'e7oit la ros\'e9e laisse passer la pluie et n\rquote en rend ses gouttes que plus grosses. Mouill\'e9e, elle l\rquote avait \'e9t\'e9 bien souvent, et une ond\'e9 +e, une averse m\'eame ne lui faisaient pas peur\~; mais pourrait-elle rester mouill\'e9e pendant six jours, du matin au soir et du soir au matin\~? +\par +\par Quand elle avait r\'e9pondu \'e0 Grain de Sel qu\rquote elle n\rquote avait pas assez d\rquote argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, comme elle l\rquote entendait elle-m\'eame, qu\rquote elle en aurait assez pour son voyage \'e0 + pied\~; seulement c\rquote \'e9tait \'e0 condition que ce voyage ne se prolongerait pas. +\par +\par En r\'e9alit\'e9, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place six sous, il lui restait une pi\'e8ce de cinq francs et un sou qu\rquote elle ent +endait sonner dans la poche de sa jupe quand elle remuait trop brusquement. +\par +\par Il fallait donc qu\rquote elle fit durer cet argent autant que son voyage, et m\'eame plus longtemps, de fa\'e7on \'e0 pouvoir vivre quelques jours \'e0 Maraucourt. +\par +\par Cela lui serait-il possible\~? +\par +\par Elle n\rquote avait pas r\'e9solu cette question et toutes celles qui s\rquote y rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de Saint-Denis. +\par +\par Maintenant il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 aller droit devant soi, et comme le soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle esp\'e9rait se trouver, quand il dispara\'ee +trait, assez loin de Paris pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui \'e9tait le mieux pour elle. +\par +\par Cependant, contre son attente, les maisons succ\'e9daient aux maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine plate que des toits et de hautes chemin\'e9 +es qui jetaient des tourbillons de fum\'e9e noire\~; de ces usines, des hangars, des chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des \'e9 +chappements de vapeur, tandis que sur la route m\'eame, dans un \'e9pais nuage de poussi\'e8re rousse, voitures, charrettes, tramways se suivaient, ou se croisaient en files serr\'e9es\~; et sur celles de ces charrettes qui avaient des b\'e2ches ou des pr +\'e9larts l\rquote inscription qui l\rquote avait d\'e9j\'e0 frapp\'e9e \'e0 la barri\'e8re de Bercy se r\'e9p\'e9tait\~: \'ab\~Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine.\~\'bb +\par +\par Paris ne finirait donc jamais\~! Elle n\rquote en sortirait donc pas\~! Et ce n\rquote \'e9tait pas de la solitude des champs qu\rquote elle avait peur, du silence de la nuit, des myst\'e8res de l\rquote ombre, c\rquote \'e9 +tait de Paris, de ses maisons, de sa foule, de ses lumi\'e8res. +\par +\par Une plaque bleue fix\'e9e \'e0 l\rquote angle d\rquote une maison lui apprit qu\rquote elle entrait dans Saint-Denis alors qu\rquote elle se croyait toujours \'e0 Paris, et cela lui donna bon espoir\~: apr\'e8 +s Saint-Denis commencerait certainement la campagne. +\par +\par Avant, d\rquote en sortir, bien qu\rquote elle ne se sent\'eet aucun app\'e9tit, l\rquote id\'e9e lui vint d\rquote acheter un morceau de pain qu\rquote elle mangerait avant de s\rquote endormir, et elle entra chez un boulanger\~: +\par +\par \'ab\~Voulez-vous me vendre une livre de pain\~? +\par +\par \endash Tu as de l\rquote argent\~?\~\'bb demanda la boulang\'e8re \'e0 qui sa tenue n\rquote inspirait pas confiance. +\par +\par Elle mit sur le comptoir, derri\'e8re lequel la boulang\'e8re \'e9tait assise, sa pi\'e8ce de cinq francs. +\par +\par \'ab\~Voici cinq francs\~; je vous prie de me rendre la monnaie.\~\'bb +\par +\par Avant de couper la livre de pain qu\rquote on lui demandait, la boulang\'e8re prit la pi\'e8ce de cinq francs et l\rquote examina. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que c\rquote est que \'e7a\~? demanda-t-elle en la faisant sonner sur le marbre du comptoir. +\par +\par \endash Vous voyez bien, c\rquote est cinq francs. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce qui t\rquote a dit d\rquote essayer de me passer cette pi\'e8ce\~? +\par +\par \endash Personne\~; je vous demande une livre de pain pour mon d\'eener. +\par +\par \endash Eh bien tu n\rquote en auras pas de pain, et je t\rquote engage \'e0 filer au plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arr\'eater.\~\'bb +\par +\par Perrine n\rquote \'e9tait point en situation de tenir t\'eate\~: +\par +\par \'ab\~Pourquoi m\rquote arr\'eater\~? balbutia-t-elle. +\par +\par \endash Parce que tu es une voleuse\'85 +\par +\par \endash Oh\~! madame. +\par +\par \endash Qui veut me passer une pi\'e8ce fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, vagabonde. Attends un peu que j\rquote appelle un sergent de ville.\~\'bb +\par +\par Perrine avait conscience de n\rquote \'eatre pas une voleuse, bien qu\rquote elle ne s\'fbt pas si sa pi\'e8ce \'e9tait bonne ou fausse\~; mais vagabonde elle l\rquote \'e9tait puisqu\rquote elle n\rquote avait ni domicile ni parents. Que r\'e9 +pondrait-elle au sergent de ville\~? Comment se d\'e9fendrait-elle, si on l\rquote arr\'eatait\~? Que ferait-on d\rquote elle\~? +\par +\par Toutes ces questions lui travers\'e8rent l\rquote esprit avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair, cependant telle, \'e9tait sa d\'e9tresse qu\rquote avant d\rquote ob\'e9ir \'e0 la peur qui commen\'e7ait \'e0 la serrer \'e0 la gorge, elle pensa \'e0 + sa pi\'e8ce\~: +\par +\par \'ab\~Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma pi\'e8ce, dit-elle en \'e9tendant la main. +\par +\par Pour que tu la passes ailleurs, n\rquote est-ce pas\~? Je la garde, ta pi\'e8ce. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous l\rquote examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus vite que \'e7a, voleuse\~!\~\'bb +\par +\par Les cris de la boulang\'e8re qui s\rquote entendaient de la rue avaient arr\'eat\'e9 trois ou quatre passants et des propos s\rquote \'e9changeaient entre eux curieusement\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que c\rquote est\~? +\par +\par \endash C\rquote te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulang\'e8re. +\par +\par \endash Elle marque mal. +\par +\par \endash N\rquote y a donc jamais de police quand on en a besoin\~?\~\'bb +\par +\par Affol\'e9e, Perrine se demandait si elle pourrait sortir\~; cependant on la laissa passer, mais en l\rquote accompagnant d\rquote injures et de hu\'e9es, sans qu\rquote elle os\'e2t se sauver \'e0 + toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. +\par +\par Enfin apr\'e8s quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgr\'e9 tout elle respira\~: pas arr\'eat\'e9e\~! plus d\rquote injures\~! +\par +\par Il est vrai qu\rquote elle pouvait se dire aussi\~: pas de pain, plus d\rquote argent\~; mais cela c\rquote \'e9tait l\rquote avenir\~; et ceux qui, aux trois quarts noy\'e9s, remontent \'e0 la surface de l\rquote eau, n\rquote ont pas pour premi\'e8 +re pens\'e9e de se demander comment ils souperont le soir et d\'eeneront le lendemain. +\par +\par Cependant apr\'e8s les premiers moments donn\'e9s au soulagement de la d\'e9livrance cette pens\'e9e du d\'eener s\rquote imposa brutalement, sinon pour le soir m\'eame, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n\rquote \'e9 +tait pas assez enfant pour imaginer que la fi\'e8vre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu\rquote on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n\rquote avait compt\'e9 + pour rien les fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu\rquote elle comptait pour tout la nourriture que sa pi\'e8ce de cinq francs lui assurait\~; mais maintenant qu\rquote on venait de lui prendre ses cinq francs et qu +\rquote il ne lui restait plus qu\rquote un sou, comment ach\'e8terait-elle la livre de pain qu\rquote il lui fallait chaque jour\~? Que mangerait-elle\~? +\par +\par Instinctivement elle jeta un regard de chaque c\'f4t\'e9 de la route o\'f9 dans les champs\~; sous la lumi\'e8re rasante du soleil couchant s\rquote \'e9talaient des cultures\~: des bl\'e9s qui commen\'e7aient \'e0 + fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des tr\'e8fles\~; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d\rquote ailleurs, alors m\'eame que ces champs eussent \'e9t\'e9 plant\'e9s de melons m\'fb +rs ou de fraisiers charg\'e9s de fruits, \'e0 quoi cela lui e\'fbt-il servi\~? elle ne pouvait pas plus \'e9tendre la main pour cueillir melons et fraises qu\rquote elle ne pouvait la tendre pour implorer la charit\'e9 des passants\~ +; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. +\par +\par Ah\~! comme elle e\'fbt voulu en rencontrer une aussi mis\'e9rable qu\rquote elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilis\'e9s. +\par +\par Mais y avait-il au monde aussi mis\'e9rable, aussi malheureuse qu\rquote elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accabl\'e9e, \'e9cras\'e9e, le c\'9cur \'e9trangl\'e9, le corps enfi\'e9vr\'e9 par le chagrin\~? +\par +\par Et cependant il fallait qu\rquote elle march\'e2t, sans savoir si au but une porte s\rquote ouvrirait devant elle. +\par +\par Comment pourrait-elle arriver \'e0 ce but\~? +\par +\par Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d\rquote abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons \'e0 tra\'eener se fait ou plus lourd ou plus l\'e9ger\~; pour elle c\rquote \'e9tait le soir qui l\rquote att +ristait toujours, m\'eame sans raison\~; mais combien plus pesamment quand, \'e0 l\rquote inconscient, s\rquote ajoutait le poids des douleurs personnelles et imm\'e9diates qu\rquote elle avait en ce moment \'e0 supporter\~! +\par +\par Jamais elle n\rquote avait \'e9prouv\'e9 pareil embarras \'e0 r\'e9fl\'e9chir, pareille difficult\'e9 \'e0 prendre parti\~; il lui semblait qu\rquote elle \'e9tait vacillante, comme une chandelle qui va s\rquote \'e9teindre sous le souffle d\rquote +un grand vent, s\rquote abattant sans r\'e9sistance possible tant\'f4t d\rquote un c\'f4t\'e9, tant\'f4t de l\rquote autre, folle. +\par +\par Combien m\'e9lancolique \'e9tait-elle cette belle et radieuse soir\'e9e d\rquote \'e9t\'e9, sans nuages au ciel, sans souffle d\rquote air, d\rquote autant plus triste pour elle qu\rquote elle \'e9 +tait plus douce et plus gaie aux autres, aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l\rquote expression heureuse de la journ\'e9e finie\~; aux travailleurs qui revenaient des champs et respiraient d\'e9j\'e0 la bonne odeur de la soupe du soir\~; m +\'eame aux chevaux qui se h\'e2taient parce qu\rquote ils sentaient l\rquote \'e9curie o\'f9 ils allaient se reposer devant leur r\'e2telier garni. +\par +\par Lorsqu\rquote elle sortit de ce village, elle se trouva \'e0 la crois\'e9e de deux grandes routes qui toutes deux conduisaient \'e0 Calais, l\rquote une par Moisselles, l\rquote autre par \'c9couen, disait le poteau pos\'e9 \'e0 leur intersection\~ +; ce fut celle-l\'e0 qu\rquote elle prit. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875980}{\*\bkmkstart _Toc98015944}VII{\*\bkmkend _Toc81875980}{\*\bkmkend _Toc98015944} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Bien qu\rquote elle commen\'e7\'e2t \'e0 avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle e\'fbt voulu marcher encore, car \'e0 faire la route dans la fra\'eecheur du soir et la solitude, sans que personne s\rquote inqui\'e9t\'e2t d\rquote +elle, elle e\'fbt trouv\'e9 une tranquillit\'e9 que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s\rquote arr\'eater quand elle serait trop fatigu\'e9e, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l\rquote obscurit +\'e9 de la nuit, elle n\rquote aurait pour se coucher que le foss\'e9 du chemin ou le champ voisin, ce qui n\rquote \'e9tait pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux \'e9tait donc qu\rquote elle sacrifi\'e2t son bien-\'eatre \'e0 sa s\'e9curit\'e9 + et profit\'e2t des derni\'e8res clart\'e9s du soir pour chercher un endroit o\'f9, cach\'e9e et abrit\'e9e, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n\rquote +est-ce pas pour mieux choisir leur g\'eete\~: les b\'eates maintenant devaient lui servir d\rquote exemple, puisqu\rquote elle vivait de leur vie. +\par +\par Elle n\rquote eut pas loin \'e0 aller pour en rencontrer un qui lui parut r\'e9unir toutes les garanties qu\rquote elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d\rquote un champ d\rquote artichauts, elle vit un paysan occup\'e9 avec une femme \'e0 + en cueillir les t\'eates qu\rquote ils pla\'e7aient dans des paniers\~; aussit\'f4t remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture rest\'e9e sur la route. Machinalement elle s\rquote arr\'eata pour regarder ce travail, et \'e0 + ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. +\par +\par \'ab\~Vous avez cueill\'e9 vos artichauts\~? cria-t-elle. +\par +\par \endash C\rquote est pas trop t\'f4t, r\'e9pondit le paysan\~; pas dr\'f4le de coucher l\'e0 toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit +\par +\par \endash Et la pi\'e8ce \'e0 Monneau\~? +\par +\par \endash Monneau, il fait le malin\~; il dit que les autres la gardent\~; cette nuit ce ne sera toujours pas }{\i\cgrid0 m\'e9}{\cgrid0 \~; ce que c\rquote serait dr\'f4le si demain il se trouvait nettoy\'e9\~!\~\'bb +\par +\par Tous les trois partirent d\rquote un gros rire qui disait qu\rquote ils ne s\rquote int\'e9ressaient pas pr\'e9cis\'e9ment \'e0 la prosp\'e9rit\'e9 de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-m\'eame. +\par +\par \'ab\~Ce que c\rquote serait dr\'f4le\~! +\par +\par \endash Attends, minute, nous rentrons\~; nous avons fini.\~\'bb +\par +\par En effet, au bout de peu d\rquote instants, les deux charrettes s\rquote \'e9loign\'e8rent du c\'f4t\'e9 du village. +\par +\par Alors, de la route d\'e9serte Perrine put voir, dans le cr\'e9puscule, la diff\'e9rence qu\rquote offraient les deux champs qui se touchaient, l\rquote un compl\'e8tement d\'e9pouill\'e9 de ses fruits, l\rquote autre encore tout charg\'e9 de grosses t\'ea +tes bonnes \'e0 couper\~; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait pass\'e9 les nuits qu\rquote il regrettait tant \'e0 garder sa r\'e9colte et du m\'eame coup celle de son voisin. Combien heureuse e\'fb +t-elle \'e9t\'e9 d\rquote avoir une pareille chambra \'e0 coucher\~! +\par +\par \'c0 peine cette id\'e9e eut-elle travers\'e9 son esprit qu\rquote elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal \'e0 cela puisqu\rquote elle \'e9tait abandonn\'e9e\~? D\rquote autre part, elle n\rquote avait pas \'e0 + craindre d\rquote y \'eatre d\'e9rang\'e9e, puisque, le champ \'e9tant d\'e9pouill\'e9 maintenant, personne n\rquote y viendrait. Enfin, un four \'e0 briques br\'fblant \'e0 une assez courte distance, il lui semblait qu\rquote +elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l\rquote air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs d\'e9serts, comme le phare au marin sur la mer. +\par +\par Cependant elle n\rquote osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace d\'e9couvert assez grand s\rquote \'e9tendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l\rquote obscurit\'e9 se f\'fbt \'e9 +paissie. Elle s\rquote assit donc sur l\rquote herbe du foss\'e9 et attendit en pensant \'e0 la bonne nuit qu\rquote elle allait passer l\'e0, alors qu\rquote elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confus\'e9 +ment les choses environnantes, choisissant un moment o\'f9 elle n\rquote entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant \'e0 travers les artichauts et gagna la cabane qu\rquote elle trouva encore mieux meubl\'e9e qu\rquote elle n\rquote +avait imagin\'e9 puisqu\rquote une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu\rquote une botte de roseaux pouvait servir d\rquote oreiller. +\par +\par Depuis Saint-Denis, il en avait \'e9t\'e9 d\rquote elle comme d\rquote une b\'eate traqu\'e9e, et plus d\rquote une fois elle avait tourn\'e9 la t\'eate pour voir si les gendarmes \'e0 ses trousses n\rquote allaient pas l\rquote arr\'eater, afin d\rquote +\'e9claircir l\rquote histoire de sa pi\'e8ce fausse\~; dans la cabane, ses nerfs crisp\'e9s se d\'e9tendirent, et, du toit qu\rquote elle avait sur la t\'eate, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de s\'e9curit\'e9 m\'eal\'e9 + de confiance qui la releva\~; tout n\rquote \'e9tait donc pas perdu, tout n\rquote \'e9tait pas fini. +\par +\par Mais en m\'eame temps elle fut surprise de s\rquote apercevoir qu\rquote elle avait faim, alors que, tandis qu\rquote elle marchait, il lui semblait qu\rquote elle n\rquote aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 d\'e9sormais l\rquote inqui\'e9tant et le dangereux de sa situation\~: comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours\~? Le moment pr\'e9sent n\rquote \'e9 +tait rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain\~? +\par +\par Cependant si grave que f\'fbt la question, elle ne voulut pas la laisser l\rquote envahir et l\rquote abattre\~; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu\rquote elle avait trouv\'e9 + une si bonne chambre quand elle admettait qu\rquote elle n\rquote aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d\rquote arbre pour s\rquote adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose \'e0 manger. Quoi\~? Elle ne l +\rquote imaginait pas. Mais cette ignorance pr\'e9sente ne devait pas l\rquote emp\'eacher de s\rquote endormir dans l\rquote esp\'e9rance. +\par +\par Elle s\rquote \'e9tait allong\'e9e sur la paille, la botte de roseaux sous sa t\'eate, ayant en face d\rquote elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four \'e0 briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-\'ea +tre du repos, au milieu d\rquote une tranquillit\'e9 qui ne devait pas \'eatre troubl\'e9e, l\rquote emportait sur les tiraillements de son estomac. +\par +\par Elle ferma les yeux et avant de s\rquote endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son p\'e8re, elle \'e9voqua son image\~; mais ce soir-l\'e0 \'e0 l\rquote image du p\'e8re se joignit celle de la maman qu\rquote elle venait de conduire au cimeti +\'e8re en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l\rquote un et l\rquote autre pench\'e9s sur elle pour l\rquote embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, bris\'e9e par la fatigue et plus encore par les \'e9 +motions, elle trouva le sommeil. +\par +\par Si lourde que f\'fbt cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement\~; de temps en temps le roulement d\rquote une voiture sur le pav\'e9 l\rquote \'e9veillait, ou le passage d\rquote un train, ou quelque bruit myst\'e9 +rieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le c\'9cur, mais aussit\'f4t elle se rendormait. \'c0 un certain moment, elle crut qu\rquote une voiture venait de s\rquote arr\'eater pr\'e8s d\rquote +elle sur la route, et cette fois elle \'e9couta. Elle ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9e, elle entendit un murmure de voix \'e9touff\'e9es m\'eal\'e9 \'e0 un bruit de chutes l\'e9g\'e8res. Vivement elle s\rquote +agenouilla pour regarder par un des trous perc\'e9s dans la cabane\~; une voiture \'e9tait bien arr\'eat\'e9e au bout du champ, et il lui sembla, autant qu\rquote elle pouvait juger \'e0 la pale clart\'e9 des \'e9toiles, qu\rquote +une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pi\'e8ce \'e0 c\'f4t\'e9, celle \'e0 Monneau. Que signifiait cela \'e0 pareille heure\~? +\par +\par Avant qu\rquote elle eut trouv\'e9 une r\'e9ponse \'e0 cette question, la voiture s\rquote \'e9loigna, et les deux ombres entr\'e8rent dans le champ d\rquote artichauts\~; aussit\'f4t elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l\rquote +on coupait l\'e0 quelque chose. +\par +\par Alors elle comprit\~: c\rquote \'e9taient des voleurs, \'ab\~des galvaudeux\~\'bb, qui \'ab\~nettoyaient la pi\'e8ce \'e0 Monneau\~\'bb\~; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apport\'e9 +s et que, sans doute, elle allait venir reprendre la r\'e9colte achev\'e9e, afin de ne pas rester sur la route pendant cette op\'e9ration et d\rquote appeler l\rquote attention des passants s\rquote il en survenait. +\par +\par Mais au lieu de se dire, comme les paysans, \'ab\~que c\rquote \'e9tait dr\'f4le\~\'bb, Perrine fut \'e9pouvant\'e9e, car instantan\'e9ment elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver expos\'e9e. +\par +\par Que feraient-ils d\rquote elle s\rquote ils la d\'e9couvraient\~? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c\rquote est quand on les surprend ou les d\'e9range qu\rquote ils tuent ceux qui porteraient un t\'e9 +moignage contre eux. +\par +\par Il est vrai qu\rquote elle avait bien des chances pour n\rquote \'eatre pas d\'e9couverte par eux, puisque c\rquote \'e9tait parce qu\rquote ils savaient certainement cette cabane abandonn\'e9e qu\rquote ils volaient cette nuit-l\'e0 les artic +hauts du champ Monneau\~; mais si on les surprenait, si on les arr\'eatait, ne pouvait-elle pas \'eatre prise avec eux\~; comment se d\'e9fendrait-elle et prouverait-elle qu\rquote elle n\rquote \'e9tait pas leur complice\~? +\par +\par \'c0 cette pens\'e9e, elle se sentit inond\'e9e de sueur, et ses yeux se troubl\'e8rent au point qu\rquote elle ne distingua plus rien autour d\rquote elle, bien qu\rquote elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts\~ +; et le seul soulagement \'e0 son angoisse fut de se dire qu\rquote ils travaillaient avec une telle ardeur qu\rquote ils auraient bient\'f4t d\'e9pouill\'e9 tout le champ. +\par +\par Mais ils furent d\'e9rang\'e9s\~; au loin on entendit le roulement d\rquote une charrette sur le pav\'e9, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien ras\'e9s qu\rquote elle ne les voyait plus. +\par +\par La charrette pass\'e9e, ils reprirent leur besogne avec une activit\'e9 que le repos avait renouvel\'e9e. +\par +\par Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu\rquote il ne finirait jamais\~; d\rquote un instant \'e0 l\rquote autre on allait venir les arr\'eater, et s\'fbrement elle avec eux. +\par +\par Si elle pouvait se sauver\~! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, \'e0 vrai dire, n\rquote \'e9tait pas difficile\~; mais o\'f9 irait-elle sans \'eatre expos\'e9e \'e0 faire du bruit et \'e0 r\'e9v\'e9ler ainsi sa pr\'e9 +sence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignor\'e9e\~? +\par +\par Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu\rquote il lui \'e9tait impossible de sortir sans s\rquote exposer \'e0 \'eatre arr\'eat\'e9e au premier pas, le mieux encore \'e9tait qu\rquote elle par\'fbt n\rquote +avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane. +\par +\par Pendant un certain temps encore ils continu\'e8rent leur r\'e9colte, puis, apr\'e8s un coup de sifflet qu\rquote ils lanc\'e8rent, un bruit de roues se f\'eet entendre sur la route et bient\'f4t leur voiture s\rquote arr\'eata au bout du champ\~ +; en quelques minutes elle fut charg\'e9e et au grand trot elle s\rquote \'e9loigna du c\'f4t\'e9 de Paris. +\par +\par Si elle avait su l\rquote heure, elle aurait pu se rendormir jusqu\rquote \'e0 l\rquote aube, mais, n\rquote ayant pas conscience du temps qu\rquote elle avait pass\'e9 l\'e0, elle jugea qu\rquote il \'e9tait prudent \'e0 elle de se remettre en route\~ +: aux champs on est matineux\~; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pi\'e8ce d\'e9pouill\'e9e, ou m\'eame s\rquote il l\rquote apercevait aux environs, il la soup\'e7onnerait d\rquote \'eatre de la compagnie des voleurs et l\rquote arr +\'eaterait. +\par +\par Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l\rquote oreille aux \'e9coutes, l\rquote \'9cil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route o\'f9 elle reprit sa marche \'e0 pas press\'e9s\~; les +\'e9toiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient p\'e2li, et du c\'f4t\'e9 de l\rquote orient une faible lueur \'e9clairait les profondeurs de la nuit, annon\'e7ant l\rquote approche du jour. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875981}{\*\bkmkstart _Toc98015945}VIII{\*\bkmkend _Toc81875981}{\*\bkmkend _Toc98015945} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Elle n\rquote eut pas \'e0 marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d\rquote un c\'f4t\'e9 ses toits, ses chemin\'e9es et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l\rquote +autre tout restait noy\'e9 dans l\rquote ombre. +\par +\par En arrivant aux premi\'e8res maisons, instinctivement elle \'e9touffa le bruit de ses pas, mais c\rquote \'e9tait une pr\'e9caution inutile\~; \'e0 l\rquote exception des chats, qui fl\'e2naient sur la route, tout dormait et son passage n\rquote \'e9 +veilla que quelques chiens qui aboyaient derri\'e8re les portes closes\~; il semblait que ce f\'fbt un village de morts. +\par +\par Quand elle l\rquote eut travers\'e9, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu\rquote elle se trouvait assez \'e9loign\'e9e du champ vol\'e9 pour qu\rquote on ne p\'fbt pas l\rquote accuser d\rquote +avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu\rquote elle ne pourrait pas continuer toujours \'e0 cette allure\~; d\'e9j\'e0 elle \'e9prouvait une lassitude qu\rquote elle ne connaissait pas, et malgr\'e9 le refroidissement du matin, il lui montait \'e0 + la t\'eate des bouff\'e9es de chaleur qui la rendaient vacillante. +\par +\par Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fra\'eecheur de plus en plus vive, ni la ros\'e9e qui la mouillait ne calm\'e8rent ces troubles, pas plus qu\rquote ils ne lui donn\'e8rent de la vigueur, et il fallut qu\rquote elle reconn\'fbt que c\rquote +\'e9tait la faim qui l\rquote affaiblissait en attendant qu\rquote elle l\rquote abattit tout \'e0 fait d\'e9faillante. +\par +\par Que deviendrait-elle si elle n\rquote avait plus ni sentiment ni volont\'e9\~? +\par +\par Pour que cela n\rquote arriv\'e2t pas, elle crut que le mieux \'e9tait de s\rquote arr\'eater un instant\~; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauch\'e9 +e, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le foss\'e9 de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s\rquote y coucha envelopp\'e9e d\rquote une douce chaleur parfum\'e9e de l +\rquote odeur du foin. La campagne d\'e9serte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumi\'e8re qui jaillissait de l\rquote orient elle paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes s\'e9ch\'e9es calm\'e8 +rent ses naus\'e9es et elle ne tarda pas \'e0 s\rquote endormir. +\par +\par Quand elle s\rquote \'e9veilla, le soleil d\'e9j\'e0 haut \'e0 l\rquote horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient \'e7\'e0 et l\'e0\~; pr\'e8s d\rquote elle, une escouade d +\rquote ouvriers \'e9chardonnaient un champ d\rquote avoine\~; ce voisinage l\rquote inqui\'e9ta tout d\rquote abord un peu, mais \'e0 la fa\'e7on dont ils faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu\rquote ils ne soup\'e7onnaient pas sa pr\'e9sence, + ou qu\rquote elle ne les int\'e9ressait pas, et, apr\'e8s avoir attendu un certain temps qui leur permit de s\rquote \'e9loigner, elle put revenir \'e0 la route. +\par +\par Ce bon sommeil l\rquote avait repos\'e9e\~; et elle fit quelques kilom\'e8tres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serr\'e2t l\rquote estomac et lui rendit la t\'eate vide, avec des vertiges, des crampes, des b\'e2illements, et qu\rquote +elle e\'fbt les tempes serr\'e9es comme dans un \'e9tau. Aussi quand du haut d\rquote une c\'f4te qu\rquote elle venait de monter, elle aper\'e7ut sur la pente oppos\'e9e les maisons d\rquote un gros village que dominaient les combles \'e9lev\'e9s d +\rquote un grand ch\'e2teau \'e9mergeant d\rquote un bois, se d\'e9cida-t-elle \'e0 acheter un morceau de pain. +\par +\par Puisqu\rquote elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l\rquote employer, au lieu de souffrir la faim volontairement\~? \'e0 la v\'e9rit\'e9, quand elle l\rquote aurait d\'e9pens\'e9 il ne lui resterait plus rien\~ +; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide\~? il y a des gens qui trouvent des pi\'e8ces d\rquote argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance\~; n\rquote en +avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l\rquote avaient \'e9cras\'e9e\~? +\par +\par Elle examina donc son sou attentivement pour voir s\rquote il \'e9tait bon\~; malheureusement elle ne savait pas tr\'e8s bien comment les vrais sous fran\'e7ais se distinguent des mauvais\~; aussi \'e9tait-elle \'e9mue lorsqu\rquote elle se d\'e9cida \'e0 + entrer chez le premier boulanger qu\rquote elle vit, tremblant que l\rquote aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. +\par +\par \'ab\~Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain\~?\~\'bb dit-elle. +\par +\par Sans r\'e9pondre, le boulanger lui tendit un petit pain d\rquote un sou qu\rquote il prit sur son comptoir, mais au lieu d\rquote allonger la main elle resta h\'e9sitante\~: +\par +\par \'ab\~Si vous vouliez m\rquote en couper\~? dit-elle, je ne tiens pas \'e0 ce qu\rquote il soit frais. +\par +\par \endash Alors, tiens,\~\'bb +\par +\par Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui tra\'eenait l\'e0 depuis deux ou trois jours. +\par +\par Mais il importait peu qu\rquote il f\'fbt plus ou moins rassis, la grande affaire \'e9tait qu\rquote il f\'fbt plus gros qu\rquote un petit pain d\rquote un sou, et en r\'e9alit\'e9 il en valait au moins deux. +\par +\par Aussit\'f4t qu\rquote elle l\rquote eut entre les mains, sa bouche se remplit d\rquote eau\~; cependant quelque envie qu\rquote elle en e\'fbt, elle ne voulut pas l\rquote entamer avant d\rquote \'eatre sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussit +\'f4t qu\rquote elle eut d\'e9pass\'e9 les derni\'e8res maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de mani\'e8re \'e0 la diviser en quatre morceaux \'e9 +gaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journ\'e9e\~; les trois autres, r\'e9serv\'e9s pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu\rquote aux environs d\rquote Amiens, si petits qu\rquote ils fussent. + +\par +\par C\rquote \'e9tait en traversant le village qu\rquote elle avait fait ce calcul qui lui semblait d\rquote une ex\'e9cution aussi simple que facile, mais \'e0 peine eut-elle aval\'e9 une bouch\'e9e de son petit morceau de pain qu\rquote +elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n\rquote ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n\rquote est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se r\'e8glent nos besoins\~: elle avait faim, il fallait qu\rquote elle mange\'e2 +t, et ce fut gloutonnement qu\rquote elle, d\'e9vora son premier morceau en se disant qu\rquote elle ne mangerait le second qu\rquote \'e0 petites bouch\'e9es pour le faire durer\~; mais celui-l\'e0 fut englouti avec la m\'eame avidit\'e9, et le troisi +\'e8me suivit le second sans qu\rquote elle p\'fbt se retenir, malgr\'e9 tout ce qu\rquote elle se disait pour s\rquote arr\'eater. Jamais elle n\rquote avait \'e9prouv\'e9 pareil an\'e9antissement de volont\'e9 +, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu\rquote elle faisait. Elle se disait que c\rquote \'e9tait b\'eate et mis\'e9rable\~; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l\rquote entra\'ee +nait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, r\'e9unis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre enti\'e8re n\rquote e\'fbt pas suffi \'e0 rassasier cette faim gloutonne qui ne se m +anifestait si intense sans doute que parce qu\rquote elle n\rquote avait rien mang\'e9 la veille, et que parce que les jours pr\'e9c\'e9dents elle n\rquote avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait. +\par +\par Cette explication qui \'e9tait une excuse, et en r\'e9alit\'e9 la meilleure de toutes, fut cause que le quatri\'e8me morceau eut le sort des trois premiers\~; seulement pour celui-l\'e0 elle se dit qu\rquote elle ne pouvait pas faire autrement et que d +\'e8s lors il n\rquote y avait de sa part ni faute, ni responsabilit\'e9. +\par +\par Mais ce plaidoyer perdit sa force d\'e8s qu\rquote elle se remit en marche, et elle n\rquote avait pas fait cinq cents m\'e8tres sur la route poudreuse, qu\rquote elle se demandait ce que serait sa matin\'e9e du lendemain, quand l\rquote acc\'e8 +s de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d\rquote ici l\'e0 le miracle auquel elle avait pens\'e9 ne se r\'e9alisait pas. +\par +\par Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d\rquote ardeur et d\rquote aridit\'e9 de la gorge\~: la matin\'e9e \'e9tait br\'fblante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l\rquote inondait de sueur et la dess\'e9chait +\~; on respirait un air embras\'e9, et le long des talus de la route, dans les foss\'e9s, les cornets ros\'e9s des liserons et les fleurs bleues des chicor\'e9es pendaient fl\'e9tris sur leurs tiges amollies. +\par +\par Tout d\rquote abord elle ne s\rquote inqui\'e9ta pas de cette soif\~; l\rquote eau est \'e0 tout le monde et il n\rquote est pas besoin d\rquote entrer dans une boutique pour en acheter\~: quand elle rencontrerait une rivi\'e8re ou une fontaine, elle n +\rquote aurait qu\rquote \'e0 se mettre \'e0 quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu\rquote elle voudrait. +\par +\par Mais justement elle se trouvait \'e0 ce moment sur ce plateau de l\rquote \'cele-de-France, qui du Rouillon \'e0 la Th\'e8ve ne pr\'e9sente aucune rivi\'e8re, et n\rquote a que quelques rus qui s\rquote emplissent d\rquote eau l\rquote +hiver, mais restent l\rquote \'e9t\'e9 enti\'e8rement \'e0 sec\~; des champs de bl\'e9 ou d\rquote avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d\rquote o\'f9 \'e9merge \'e7\'e0 et l\'e0 une colline, couronn\'e9e d\rquote +un clocher et de maisons blanches\~; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vall\'e9e au fond de laquelle coulerait un ruisseau. +\par +\par Dans le petit village o\'f9 elle arriva apr\'e8s \'c9couen, elle eut beau regarder de chaque cot\'e9 de la rue qui le traverse, nulle part elle n\rquote aper\'e7ut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages o\'f9 + l\rquote on a pens\'e9 au vagabond du chemin qui passe assoiff\'e9\~; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit. +\par +\par Elle parvint ainsi aux derni\'e8res maisons, et alors elle n\rquote osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d\rquote eau. Elle avait remarqu\'e9 que les gens la regardaient, d\'e9j\'e0 d\rquote une fa\'e7on peu encoura +geante \'e0 son premier passage, et il lui avait sembl\'e9 que les chiens eux-m\'eames montraient les dents \'e0 la d\'e9guenill\'e9e inqui\'e9tante qu\rquote elle \'e9tait\~; ne l\rquote arr\'ea +terait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons\~? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle ach\'e8terait quelque chose qu\rquote on la laisserait circuler\~; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait +\'eatre une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe. +\par +\par Il fallait marcher. +\par +\par Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, o\'f9 le vent, br\'fblant soulevait \'e0 chaque instant des tourbillons de poussi\'e8re qui l\rquote enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus p\'e9nible\~ +; depuis longtemps elle n\rquote avait plus de salive\~; sa langue s\'e8che la g\'eanait comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 un corps \'e9tranger dans sa bouche\~; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, \'e0 + de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la for\'e7ait, pour ne pas \'e9touffer, \'e0 rester les l\'e8vres entr\rquote ouvertes, ce qui rendait sa langue plus s\'e8che encore et son palais plus dur. +\par +\par \'c0 bout de forces, elle eut l\rquote id\'e9e de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu\rquote elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d\rquote humidit\'e9 \'e0 sa langue qui s\rquote assouplit\~ +; sa salive devint moins visqueuse. +\par +\par Le courage lui revint, et aussi l\rquote esp\'e9rance\~; la France, elle le savait par les pays qu\rquote elle avait travers\'e9s depuis la fronti\'e8re, n\rquote est pas un d\'e9sert sans eau\~; en pers\'e9v\'e9rant elle finirait bien + par trouver quelque rivi\'e8re, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur f\'fbt toujours aussi suffocante et que le vent souffl\'e2t toujours comme s\rquote il sortait d\rquote une fournaise, le soleil depuis un certain temps d\'e9j\'e0 s +\rquote \'e9tait voil\'e9, et, quand elle se retournait du c\'f4t\'e9 de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l\rquote horizon, aussi loin qu\rquote elle pouvait le sonder. C\rquote \'e9 +tait un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux o\'f9 elle pourrait boire tant qu\rquote elle voudrait. +\par +\par Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entra\'eenant avec elle des tourbillons de poussi\'e8re, de feuilles vertes, de p +aille, de foin, puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des d\'e9tonations lointaines, qui s\rquote encha\'eenaient, vomies sans rel\'e2che d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre de l\rquote horizon noir. +\par +\par Incapable de r\'e9sister \'e0 cette formidable pouss\'e9e, Perrine s\rquote \'e9tait couch\'e9e dans le foss\'e9, \'e0 plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche\~; ces d\'e9tonations la relev\'e8rent. Si tout d\rquote abord, affol\'e9 +e par la soif, elle n\rquote avait pens\'e9 qu\rquote \'e0 la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu\rquote il n\rquote y a pas que de la pluie dans un orage\~; mais aussi des \'e9clairs aveuglants, des torrents d\rquote eau, de la gr\'ea +le, des coups de foudre. +\par +\par O\'f9 s\rquote abriterait-elle dans cette vaste plaine nue\~? Et si sa robe \'e9tait travers\'e9e, comment la ferait-elle s\'e9cher\~? +\par +\par Dans les derniers tourbillons de poussi\'e8re qu\rquote emportait la trombe, elle aper\'e7ut devant elle \'e0 deux kilom\'e8tres environ la lisi\'e8re d\rquote un bois \'e0 travers lequel s\rquote enfon\'e7ait la route, et elle se dit que l\'e0 peut-\'ea +tre elle trouverait un refuge, une carri\'e8re, un trou o\'f9 elle se terrerait. +\par +\par Elle n\rquote avait pas de temps \'e0 perdre\~: l\rquote obscurit\'e9 s\rquote \'e9paississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant ind\'e9finiment, domin\'e9s \'e0 des intervalles irr\'e9guliers par un \'e9 +clat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s\rquote il venait d\rquote an\'e9antir la vie de la terre. +\par +\par Arriverait-elle au bois avant l\rquote orage\~? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la t\'eate en arri\'e8re, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs\~; et, de ses d\'e9 +tonations, il la poursuivait en l\rquote enveloppant d\rquote un immense cercle de feu. +\par +\par Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d\rquote une fois \'e9t\'e9 expos\'e9e \'e0 de terribles orages, mais alors elle avait son p\'e8re, sa m\'e8re + qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne d\'e9serte, pauvre oiseau voyageur surpris par la temp\'eate. +\par +\par Elle e\'fbt d\'fb marcher contre elle qu\rquote elle n\rquote e\'fbt certainement pas pu avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par instants il la for\'e7ait \'e0 courir. +\par +\par Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure\~? La foudre n\rquote \'e9tait pas encore au-dessus d\rquote elle. +\par +\par Les coudes serr\'e9s \'e0 la taille, le corps pench\'e9 en avant, elle se mit \'e0 courir, en se m\'e9nageant cependant pour ne pas tomber \'e0 bout de souffle\~; mais, si vite qu\rquote elle courut, l\rquote orage courait encore plus vite qu\rquote +elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos qu\rquote il la gagnait. +\par +\par Si elle avait \'e9t\'e9 dans son \'e9tat ordinaire elle aurait lutt\'e9 plus \'e9nergiquement, mais fatigu\'e9e, affaiblie, la t\'eate chancelante, la bouche s\'e8che, elle ne pouvait pas soutenir un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9, et par moment le c\'9c +ur lui manquait. +\par +\par Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle distinguait nettement ses grands arbres que des abatis r\'e9cents avaient clairsem\'e9s. +\par +\par Encore quelques minutes, elle arrivait\~; au moins elle touchait sa lisi\'e8re, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement ne lui offrirait pas\~; et il suffisait que cette esp\'e9rance pr\'e9sent\'e2t une chance de r\'e9 +alisation, si faible qu\rquote elle fut, pour que son courage ne l\rquote abandonn\'e2t pas\~: que de fois son p\'e8re lui avait-il r\'e9p\'e9t\'e9 que dans le danger les chances de se sauver sont \'e0 ceux qui luttent jusqu\rquote au bout\~! +\par +\par Et elle luttait soutenue par cette pens\'e9e, comme si la main de son p\'e8re tenait encore la sienne et l\rquote entra\'eenait. +\par +\par Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol couvert de flammes\~; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, il l\rquote avait rejointe, il \'e9tait sur elle\~; il fallait qu\rquote elle ralent\'ee +t sa course, car mieux valait encore s\rquote exposer \'e0 \'eatre inond\'e9e que foudroy\'e9e. +\par +\par Elle n\rquote avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie larges et \'e9paisses s\rquote abattirent, et elle crut que c\rquote \'e9tait l\rquote averse qui commen\'e7ait\~; mais elle ne dura point, emport\'e9e par le vent, coup\'e9 +e par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. +\par +\par Enfin elle entrait dans le bois, mais l\rquote obscurit\'e9 s\rquote \'e9tait faite si noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant \'e0 la lueur d\rquote un coup de foudre elle crut apercevoir, \'e0 une courte distance, une cabane +\'e0 laquelle conduisait un mauvais chemin creus\'e9 de profondes orni\'e8res, elle se jeta dedans, au hasard. +\par +\par De nouveaux \'e9clairs lui montr\'e8rent qu\rquote elle ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9e\~: c\rquote \'e9tait bien un abri que des b\'fbcherons avaient construit en fagots, pour travailler sous son toit fait de bourr\'e9es, \'e0 l\rquote +abri du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle \'e9chappait \'e0 la pluie. Elle les franchit, et, \'e0 bout de forces, \'e9puis\'e9e par sa course, \'e9touff\'e9e par son \'e9moi, elle s\rquote +affaissa sur le lit de copeaux qui couvrait le sol. +\par +\par Elle n\rquote avait pas repris sa respiration qu\rquote un fracas effroyable emplit la for\'eat, avec des craquements \'e0 croire qu\rquote elle allait \'eatre emport\'e9e\~; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isol\'e9 +s se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes tombaient partout avec des bruits sourds, \'e9crasant les jeunes c\'e9p\'e9es. +\par +\par La cabane pourrait-elle r\'e9sister \'e0 cette trombe, ou dans un balancement plus fort que les autres n\rquote allait-elle pas s\rquote effondrer\~? +\par +\par Elle n\rquote eut pas le temps de r\'e9fl\'e9chir, une grande flamme accompagn\'e9e d\rquote une terrible pouss\'e9e la jeta \'e0 la renverse, aveugl\'e9e et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint \'e0 elle, tout on se t\'e2 +tant pour voir si elle \'e9tait encore en vie, elle aper\'e7ut \'e0 une courte distance, tout blanc dans l\rquote obscurit\'e9, un ch\'eane que le tonnerre venait de frapper, en le d\'e9pouillant du haut en bas de son \'e9corce, projet\'e9e \'e0 l\rquote +entour, et qui, en tombant sur la cabane, l\rquote avait bombard\'e9e de ses \'e9clats\~; le long de son tronc nu deux de ses ma\'eetresses branches pendaient tordues \'e0 la base\~; secou\'e9es par le vent, elles se balan\'e7aient avec des g\'e9 +missements sinistres. +\par +\par Comme elle regardait effar\'e9e, tremblante, \'e9pouvant\'e9e \'e0 la pens\'e9e de la mort qui venait de passer sur elle, et si pr\'e8s que son souffle terrible l\rquote avait couch\'e9e sur le sol, elle vit le fond du bois se brouiller, en m\'ea +me temps qu\rquote elle entendit un roulement extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d\rquote un train rapide, \endash c\rquote \'e9tait la pluie et la gr\'eale qui s\rquote abattaient sur la for\'eat\~ +; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la bourrasque, mais elle ne s\rquote effondra pas. +\par +\par L\rquote eau ne tarda pas \'e0 rouler en cascades sur la pente que les b\'fbcherons avaient inclin\'e9e au nord, et, sans se faire mouiller, Perrine n\rquote eut qu\rquote \'e0 \'e9tendre le bras pour boire \'e0 sa soif dans le creux de sa main. +\par +\par Maintenant elle n\rquote avait qu\rquote \'e0 attendre que l\rquote orage f\'fbt pass\'e9\~; puisque la hutte avait r\'e9sist\'e9 \'e0 ces deux assauts furieux, elle supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu\rquote elle f\'fb +t, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle \'e9tait ma\'eetresse. Cette pens\'e9e la remplit d\rquote un doux bien-\'eatre qui, succ\'e9dant aux efforts qu\rquote elle venait de faire, \'e0 ses angoisses, \'e0 ses affres, l\rquote +engourdit\~; et malgr\'e9 le tonnerre qui continuait ses coups de foudre et ses roulements, malgr\'e9 la pluie qui tombait \'e0 flots, malgr\'e9 le vent et son fracas \'e0 travers les arbres, malgr\'e9 la temp\'eate d\'e9cha\'een\'e9 +e dans les airs et sur la terre, s\rquote allongeant au milieu des copeaux qui lui servaient d\rquote oreiller, elle s\rquote endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance qu\rquote elle ne connaissait plus depuis longtemps\~: c\rquote \'e9 +tait donc bien vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu\rquote au bout. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875982}{\*\bkmkstart _Toc98015946}IX{\*\bkmkend _Toc81875982}{\*\bkmkend _Toc98015946} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Le tonnerre ne grondait plus quand elle s\rquote \'e9veilla, mais comme la pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la for\'eat ruisselante, elle ne pouvait pas songer \'e0 se remettre en route\~; il fallait attendre. +\par +\par Cela n\rquote \'e9tait ni pour l\rquote inqui\'e9ter, ni pour lui d\'e9plaire\~; la for\'eat avec sa solitude et son silence ne l\rquote effrayait pas, et elle aimait d\'e9j\'e0 cette cabane qui l\rquote avait si bien prot\'e9g\'e9e, et o\'f9 + elle venait de trouver un si bon sommeil\~; si elle devait passer la nuit l\'e0, peut-\'eatre m\'eame y serait-elle mieux qu\rquote ailleurs, puisqu\rquote elle aurait un toit sur la t\'eate et un lit sec. +\par +\par Comme la pluie cachait le ciel, et qu\rquote elle avait dormi sans garder conscience du temps \'e9coul\'e9, elle n\rquote avait aucune id\'e9e de l\rquote heure qu\rquote il pouvait \'eatre\~ +; mais, au fond, cela importait peu, quand le soir viendrait, elle le verrait bien. +\par +\par Depuis son d\'e9part de Paris, elle n\rquote avait eu ni le loisir ni l\rquote occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la route, fouett\'e9 par le vent d\rquote orage, l\rquote avait couverte de la t\'eate aux pieds, d\rquote une \'e9 +paisse couche de poussi\'e8re, qui lui br\'fblait la peau. Puisqu\rquote elle \'e9tait seule, puisque l\rquote eau coulait dans la rigole creus\'e9e autour de la hutte, c\rquote \'e9tait le moment de profiter de l\rquote occasion qui lui avait manqu\'e9\~ +; par cette pluie persistante, personne ne la d\'e9rangerait. +\par +\par La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l\rquote acte de mariage de sa m\'e8re, un petit paquet serr\'e9 dans un chiffon, compos\'e9 d\rquote un morceau de savon, d\rquote un peigne court, d\rquote un d\'e9 et d\rquote +une pelote de fil avec deux aiguilles piqu\'e9es, dedans. Elle le d\'e9veloppa et, apr\'e8s avoir \'f4t\'e9 sa veste, ses souliers et ses bas, pench\'e9e au-dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, les \'e9 +paules et les pieds. Pour s\rquote essuyer, elle, n\rquote avait que le chiffon qui enveloppait son paquet, et il n\rquote \'e9tait gu\'e8re grand ni \'e9pais, mais encore valait-il mieux que rien. +\par +\par Cette toilette la d\'e9lassa presque autant que son bon sommeil, et alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux grosses tresses blondes qu\rquote elle laissa pendre sur ses \'e9paules. N\rquote \'e9tait la faim qui recommen\'e7ait \'e0 + tirailler son estomac, et aussi quelques morsures de ses souliers qui, \'e0 certains endroits, lui avaient mis les pieds \'e0 vif, elle e\'fbt \'e9t\'e9 tout \'e0 fait \'e0 l\rquote aise\~: l\rquote esprit calme, le corps dispos. +\par +\par Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane \'e9tait un abri, elle n\rquote offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour les \'e9corchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les trous que les frottements d +e la marche avaient faits dans ses bas, elle souffrirait moins de la duret\'e9 de ses souliers, et, tout de suite, elle se mit \'e0 l\rquote ouvrage. Il fut long autant que difficile, car c\rquote \'e9tait du coton qu\rquote +il lui aurait fallu pour un reprisage \'e0 peu pr\'e8s complet, et elle n\rquote avait que du fil. +\par +\par Ce travail avait encore cela de bon, qu\rquote en l\rquote occupant, il l\rquote emp\'eachait de penser \'e0 la faim, mais il ne pouvait pas durer toujours. Quand il fut achev\'e9, la pluie continuait \'e0 tomber plus ou moins fine, plus ou moins serr\'e9 +e, et l\rquote estomac continuait aussi ses r\'e9clamations de plus en plus exigeantes. +\par +\par Puisqu\rquote il semblait bien maintenant qu\rquote elle ne pourrait quitter son abri que le lendemain, et comme, d\rquote autre part, il \'e9tait certain qu\rquote un miracle ne se ferait pas pour lui apporter \'e0 souper, la faim, plus imp\'e9 +rieuse, qui ne lui laissait plus gu\'e8re d\rquote autres id\'e9es que celles de nourriture, lui sugg\'e9ra la pens\'e9e de couper, pour les manger, des tiges de bouleau qui se m\'ealaient au toit de la hutte, et qu\rquote +elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur les fagots. Quand elle voyageait avec son p\'e8re, elle avait vu des pays o\'f9 l\rquote \'e9corce du bouleau servait \'e0 fabriquer des boissons\~; donc, ce n\rquote \'e9tait pas un arbre v\'e9n\'e9 +neux qui l\rquote empoisonnerait\~; mais la nourrirait-il\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait une exp\'e9rience \'e0 tenter. Avec son couteau, elle coupa quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux tr\'e8s courts, elle commen\'e7a \'e0 en m\'e2cher un. +\par +\par Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien \'e2pre, bien amer\~; mais ce n\rquote \'e9tait pas comme friandise qu\rquote elle le mangeait\~; si mauvais qu\rquote il f\'fbt, elle ne se plaindrait pas pourvu qu\rquote il apais\'e2 +t sa faim et la nourr\'eet. Cependant, elle n\rquote en put avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout le bois, apr\'e8s l\rquote avoir tourn\'e9 et retourn\'e9 inutilement dans sa bouche\~; les feuilles pass\'e8 +rent moins difficilement. +\par +\par Pendant qu\rquote elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et t\'e2chait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient march\'e9, et quoique le ciel, toujours troubl\'e9 de pluie, ne perm\'ee +t pas de suivre la baisse du soleil, il semblait \'e0 l\rquote obscurit\'e9 qui, depuis un certain temps, emplissait la for\'eat, que la nuit devait approcher. En effet, elle ne tarda pas \'e0 venir, et elle se fit sombre comme dans les journ\'e9 +es sans cr\'e9puscule\~; la pluie cessa de tomber, un brouillard blanc s\rquote \'e9leva aussit\'f4t, et, en quelques minutes, Perrine se trouva plong\'e9e dans l\rquote ombre et le silence\~: \'e0 dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, \'e0 l +\rquote entour, comme au loin, elle n\rquote entendait plus d\rquote autre bruit que celui des gouttes d\rquote eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques voisines. +\par +\par Quoique pr\'e9par\'e9e \'e0 l\rquote id\'e9e de coucher l\'e0, elle n\rquote en \'e9prouva pas moins un serrement de c\'9cur en se trouvant ainsi isol\'e9e, et perdue dans cette for\'eat, en plein noir. Sans doute, elle venait de passer, \'e0 cette m\'ea +me place, une partie de la journ\'e9e, sans courir d\rquote autre danger que celui d\rquote \'eatre foudroy\'e9e, mais, la for\'eat le jour n\rquote est pas la for\'eat la nuit, avec son silence solennel et ses ombres myst\'e9rieuses, qui disent et laiss +ent voir tant de choses troublantes. +\par +\par Aussi ne put-elle pas s\rquote endormir tout de suite, comme elle l\rquote aurait voulu, agit\'e9e par les tiraillements de son estomac, effar\'e9e par les fant\'f4mes de son imagination. +\par +\par Quelles b\'eates peuplaient cette for\'eat\~? Des loups peut-\'eatre\~? +\par +\par Cette pens\'e9e la tira de sa somnolence, et, s\rquote \'e9tant relev\'e9e, elle prit un solide b\'e2ton, qu\rquote elle aiguisa d\rquote un bout avec son couteau, puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup l\rquote +attaquait, elle pourrait, de derri\'e8re son rempart, se d\'e9fendre\~; certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand elle se fut recouch\'e9e dans son lit de copeaux, en tenant son \'e9pieu \'e0 deux mains, elle, ne tarda pas \'e0 s +\rquote endormir. +\par +\par Ce fut un chant d\rquote oiseau qui l\rquote \'e9veilla, grave et triste, aux notes pleines et fl\'fbt\'e9es, qu\rquote elle reconnut tout de suite pour celui du merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu\rquote +au-dessus de ses fagots, une faible lueur blanche per\'e7ait l\rquote obscurit\'e9 de la for\'eat, dont les arbres et les c\'e9p\'e9es se d\'e9tachaient en noir sur le fond p\'e2le de l\rquote aube\~: c\rquote \'e9tait le matin. +\par +\par La pluie avait cess\'e9, pas un souffle de vent n\rquote agitait les feuilles lourdes, et dans toute la for\'eat r\'e9gnait un silence profond que d\'e9chirait seulement ce chant d\rquote oiseau, qui s\rquote \'e9levait au-dessus de sa t\'ea +te, et auquel r\'e9pondaient au loin d\rquote autres chants, comme un appel matinal, se r\'e9p\'e9tant, se prolongeant de canton en canton. +\par +\par Elle \'e9coutait, en se demandant si elle devait se lever d\'e9j\'e0 et reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant sa main sur sa veste, elle la sentit mouill\'e9e comme apr\'e8s une averse\~; c\rquote \'e9tait l\rquote humidit\'e9 + des bois qui l\rquote avait p\'e9n\'e9tr\'e9e, et maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la gla\'e7ait. Elle ne devait pas h\'e9siter plus longtemps\~; tout de suite elle se mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui s +\rquote \'e9broue\~: en marchant, elle se r\'e9chaufferait. +\par +\par Cependant, apr\'e8s r\'e9flexion, elle ne voulut pas encore partir, car il ne faisait pas assez clair pour qu\rquote elle se rend\'eet compte de l\rquote \'e9tat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il \'e9tait prudent de voir si la pluie n\rquote +allait pas reprendre. +\par +\par Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, elle remit en place les fagots qu\rquote elle avait d\'e9rang\'e9s la veille, puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d\rquote un foss\'e9 plein d\rquote eau. +\par +\par Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplac\'e9 l\rquote aube, et maintenant, \'e0 travers les branches des arbres, le ciel se montrait d\rquote un bleu p\'e2le, sans le plus l\'e9ger nuage\~: certainement la matin\'e9 +e serait belle, et probablement la journ\'e9e aussi\~; il fallait partir. +\par +\par Malgr\'e9 les reprises qu\rquote elle avait faites \'e0 ses bas, la mise en marche fut cruelle, tant ses pieds \'e9taient endoloris, mais elle ne tarda pas \'e0 s\rquote aguerrir, et bient\'f4t elle fila d\rquote un bon pas r\'e9 +gulier sur la route dont la pluie avait amolli la duret\'e9\~; le soleil qui la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la r\'e9chauffait, en m\'eame temps qu\rquote il projetait sur le gravier une ombre allong\'e9e marchant \'e0 c\'f4t\'e9 d +\rquote elle\~; et cette ombre, quand elle la regardait, la rassurait\~: car, si elle ne donnait pas l\rquote image d\rquote une jeune fille bien habill\'e9 +e, au moins ne donnait-elle plus celle de la pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussaill\'e9s et au visage terreux\~; les chiens ne la poursuivraient peut-\'eatre plus de leurs aboiements, ni les gens de leurs regards d\'e9fiants. +\par +\par Le temps aussi \'e9tait \'e0 souhait pour lui mettre au c\'9cur des pens\'e9es d\rquote esp\'e9rance\~: jamais elle n\rquote avait vu matin\'e9e si belle, si riante\~; l\rquote orage en lavant les chemins et la campagne avait donn\'e9 \'e0 + tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait \'e9close de la nuit m\'eame\~; le ciel, r\'e9chauff\'e9, s\rquote \'e9tait peupl\'e9 de centaines d\rquote alouettes qui piquaient droit dans l\rquote azur limpide en lan\'e7 +ant des chansons joyeuses\~; et de toute la plaine qui bordait la for\'eat s\rquote exhalait une odeur fortifiante d\rquote herbes, de fleurs et de moissons. +\par +\par Au milieu de cette joie universelle \'e9tait-il possible qu\rquote elle rest\'e2t seule d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~? Le malheur la poursuivrait-il toujours\~? Pourquoi n\rquote aurait-elle pas une bonne chance\~? C\rquote en \'e9tait d\'e9j\'e0 une grande, de s +\rquote \'eatre abrit\'e9e dans la for\'eat\~; elle pouvait bien en rencontrer d\rquote autres. +\par +\par Et, tout en marchant, son imagination s\rquote envolait sur les ailes de cette id\'e9e, \'e0 laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on perd de l\rquote argent sur les grands chemins, qu\rquote une poche trou\'e9e laisse tomber\~; ce n\rquote +\'e9tait donc pas folie de se r\'e9p\'e9ter encore qu\rquote elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu\rquote elle devrait rendre, mais un simple sou, et m\'eame une pi\'e8ce de dix sous qu\rquote +elle aurait le droit de garder sans causer de pr\'e9judice \'e0 personne, et qui la sauveraient. +\par +\par De m\'eame il lui semblait qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas extravagant, non plus, de penser qu\rquote elle pourrait rencontrer une bonne occasion de s\rquote employer \'e0 un travail quelconque, o +u de rendre un service qui lui feraient gagner quelques sous. +\par +\par Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours. +\par +\par Et elle allait ainsi les yeux attach\'e9s sur le gravier lav\'e9, mais sans apercevoir le gros sou ou la petite pi\'e8ce blanche tomb\'e9e d\rquote une mauvaise poche, pas plus qu\rquote elle ne rencontrait les occasions de travail que l\rquote +imagination repr\'e9sentait si faciles et que la r\'e9alit\'e9 n\rquote offrait nulle part. +\par +\par Cependant il y avait urgence \'e0 ce que l\rquote une ou l\rquote autre de ces bonnes chances s\rquote accomplit au plus t\'f4t, car les malaises qu\rquote elles avait ressentis la veille se r\'e9p\'e9taient si intenses par moments, qu\rquote elle commen +\'e7ait \'e0 craindre de ne pas pouvoir continuer son chemin\~: maux de c\'9cur, naus\'e9es, alourdissements, bouff\'e9es de sueurs qui lui cassaient bras et jambes. +\par +\par Elle n\rquote avait pas \'e0 chercher la cause de ces troubles, son estomac la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas r\'e9p\'e9ter l\rquote exp\'e9rience de la veille avec les branches de bouleau, qui lui avait si mal r\'e9 +ussi, elle se demandait ce qui adviendrait, apr\'e8s qu\rquote un \'e9tourdissement plus fort que les autres l\rquote aurait forc\'e9e \'e0 s\rquote asseoir sur l\rquote un des bas c\'f4t\'e9s de la route. +\par +\par Pourrait-elle se relever\~? +\par +\par Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir l\'e0 sans que personne lui tend\'eet la main\~? +\par +\par La veille, si on lui avait dit, quand par un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9 elle avait gagn\'e9 la cabane de la for\'eat, qu\rquote \'e0 un moment donn\'e9 elle accepterait sans r\'e9volte cette id\'e9e d\rquote +une mort possible par faiblesse et abandon de soi, elle se serait r\'e9volt\'e9e\~: ne se sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu\rquote au bout\~? +\par +\par Mais la veille ne ressemblait pas au jour pr\'e9sent\~: la veille elle avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa t\'eate \'e9tait solide, maintenant elle vacillait. +\par +\par Elle crut qu\rquote elle devait se m\'e9nager, et chaque fois qu\rquote une faiblesse la prit elle s\rquote assit sur l\rquote herbe pour se reposer quelques instants. +\par +\par Comme elle s\rquote \'e9tait arriv\'e9e devant un champ de pois, elle vit quatre jeunes filles, \'e0 peu pr\'e8s du m\'eame \'e2ge qu\rquote elle, entrer dans ce champ sous la direction d\rquote une p +aysanne et en commencer la cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le foss\'e9 de la route et se dirigea vers la paysanne\~; mais celle-ci ne la laissa pas venir\~: +\par +\par \'ab\~Qu\'e9 que tu veux\~? dit-elle. +\par +\par \endash Vous demander si vous voulez que je vous aide. +\par +\par \endash Je n\rquote avons besoin de personne. +\par +\par \endash Vous me donnerez ce que vous voudrez. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 que t\rquote es\~? +\par +\par \endash De Paris.\~\'bb +\par +\par Une des jeunes filles leva la t\'eate et lui jetant un mauvais regard, elle cria\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l\rquote ouvrage du monde. +\par +\par \endash On te dit qu\rquote on n\rquote a besoin de personne,\~\'bb continua la paysanne. +\par +\par Il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 repasser le foss\'e9 et \'e0 se remettre en marche, ce qu\rquote elle fit, le c\'9cur gros et les jambes cass\'e9es. +\par +\par \'ab\~V\rquote la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi.\~\'bb +\par +\par Elle retourna vivement la t\'eate et toutes partirent d\rquote un \'e9clat de rire, s\rquote amusant de leur plaisanterie. +\par +\par Elle n\rquote alla pas loin et bient\'f4t elle dut s\rquote arr\'eater, ne voyant plus son chemin tant ses yeux \'e9taient pleins de larmes\~; que leur avait-elle fait pour qu\rquote elles fussent si dures\~! +\par +\par D\'e9cid\'e9ment, pour les vagabonds le travail est aussi difficile \'e0 trouver que les gros sous. La preuve \'e9tait faite. Aussi n\rquote osa-t-elle pas la r\'e9p\'e9ter, et continua-t-elle son chemin, triste, n\rquote ayant pas plus d\rquote \'e9 +nergie dans le c\'9cur que dans les jambes. +\par +\par Le soleil de midi acheva de l\rquote accabler\~: maintenant elle se tra\'eenait plut\'f4t qu\rquote elle ne marchait ne pressant un peu le pas que dans la travers\'e9e des villages pour \'e9chapper aux regards, qui, s\rquote +imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire quand une voiture venant derri\'e8re elle allait la d\'e9passer\~; \'e0 chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s\rquote arr\'eatait pour se reposer et respirer. +\par +\par Mais alors c\rquote \'e9tait sa t\'eate qui se mettait en travail, et les pens\'e9es qui la traversaient, de plus en plus inqui\'e9tantes, ne faisaient qu\rquote accro\'eetre sa prostration. +\par +\par \'c0 quoi bon pers\'e9v\'e9rer, puisqu\rquote il \'e9tait certain qu\rquote elle ne pourrait pas aller jusqu\rquote au bout\~? +\par +\par Elle arriva ainsi dans une for\'eat \'e0 travers laquelle la route droite s\rquote enfon\'e7ait \'e0 perte de vue, et la chaleur, d\'e9j\'e0 lourde et br\'fblante dans la plaine, s\rquote y trouva \'e9touffante\~: un soleil de feu, pas un souffle d +\rquote air, et des sous-bois comme des bas c\'f4t\'e9s du chemin montaient des bouff\'e9es de vapeur humide qui la suffoquaient. +\par +\par Elle ne tarda pas \'e0 se sentir \'e9puis\'e9e, et, baign\'e9e de sueur, le c\'9cur d\'e9faillant, elle se laissa tomber sur l\rquote herbe, incapable de mouvement comme de pens\'e9e. +\par +\par \'c0 ce moment une charrette qui venait derri\'e8re elle passa\~: +\par +\par \'ab\~Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un des limons, faut mouri.\~\'bb +\par +\par Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la confirmation d\rquote une condamnation port\'e9e contre elle. +\par +\par C\rquote \'e9tait donc vrai qu\rquote elle devait mourir\~: elle se l\rquote \'e9tait, d\'e9j\'e0 dit plus d\rquote une fois, et voil\'e0 que ce messager de la Mort le lui r\'e9p\'e9tait. +\par +\par H\'e9 bien, elle mourrait\~; il n\rquote y avait \'e0 se r\'e9volter, ni \'e0 lutter plus longtemps\~; elle le voudrait, qu\rquote elle ne le pourrait plus\~; son p\'e8re \'e9tait mort, sa m\'e8re \'e9tait morte, maintenant c\rquote \'e9tait son tour. + +\par +\par Et, de ces id\'e9es qui traversaient sa t\'eate vide, la plus cruelle \'e9tait de penser qu\rquote elle eut \'e9t\'e9 moins malheureuse de mourir avec eux, plut\'f4t que dans ce foss\'e9 comme une pauvre b\'eate. +\par +\par Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y choisir une place o\'f9 elle se coucherait pour son dernier sommeil, \'e0 l\rquote abri des regards curieux. Un chemin de traverse s\rquote ouvrait \'e0 + une courte distance, elle le prit et, \'e0 une cinquantaine de m\'e8tres de la route, elle trouva une petite clairi\'e8re herb\'e9e, dont la lisi\'e8re \'e9tait fleurie de belles digitales violettes. Elle s\rquote assit \'e0 l\rquote ombre d\rquote une c +\'e9p\'e9e de ch\'e2taignier, et, s\rquote allongeant, elle posa sa t\'eate sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour s\rquote endormir. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875983}{\*\bkmkstart _Toc98015947}X{\*\bkmkend _Toc81875983}{\*\bkmkend _Toc98015947} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Une sensation chaude sur le visage la r\'e9veilla en sursaut, elle ouvrit les yeux, effray\'e9e, et vit vaguement une grosse t\'eate velue pench\'e9e sur elle. +\par +\par Elle voulut se jeter de c\'f4t\'e9, mais un grand coup de langue appliqu\'e9 en pleine figure la retint sur le gazon. +\par +\par Si rapidement que cela se fut pass\'e9 elle avait eu cependant le temps de se reconna\'eetre\~: cette grosse t\'eate velue \'e9tait celle d\rquote un \'e2ne\~; et, au milieu des grands coups de langue qu\rquote il continuait \'e0 + lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, elle avait pu le regarder. +\par +\par \'ab\~Palikare\~!\~\'bb +\par +\par Elle lui jeta les bras autour du cou et l\rquote embrassa en fondant en larmes\~: +\par +\par \'ab\~Palikare, mon bon Palikare.\~\'bb +\par +\par En entendant son nom il s\rquote arr\'eata de la l\'e9cher, et relevant la t\'eate il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis apr\'e8s ceux-l\'e0 qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore cinq o\'f9 + six autres non moins formidables. +\par +\par Elle vit alors qu\rquote il \'e9tait sans harnais, sans licol et les jambes entrav\'e9es. +\par +\par Comme elle s\rquote \'e9tait soulev\'e9e pour lui prendre le cou et poser sa t\'eate contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de son c\'f4t\'e9 il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle entendit une voix enrou\'e9e qui criait\~: + +\par +\par \'ab\~Qu\'e9 que t\rquote as, vieux coquin\~? Attends un peu, j\rquote y vas, j\rquote y vas, mon gar\'e7on.\~\'bb +\par +\par En effet un bruit de pas press\'e9s r\'e9sonna bient\'f4t sur les cailloux du chemin, et Perrine vit para\'eetre un homme v\'eatu d\rquote une blouse et coiff\'e9 d\rquote un chapeau de cuir qui arrivait la pipe \'e0 la bouche. +\par +\par \'ab\~H\'e9\~! gamine qu\'e9 tu fais \'e0 mon \'e2ne\~?\~\'bb cria-t-il sans retirer sa pipe de ses l\'e8vres. +\par +\par Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonni\'e8re habill\'e9e en homme \'e0 qui elle avait vendu Palikare au March\'e9 aux chevaux, mais la chiffonni\'e8re ne la reconnut pas et ce fut seulement apr\'e8s un certain temps qu\rquote +elle la regarda avec \'e9tonnement\~: +\par +\par \'ab\~Je t\rquote ai vue quelque part\~? dit-elle. +\par +\par \endash Quand je vous ai vendu Palikare. +\par +\par \endash Comment, c\rquote est toi, fillette, que fais-tu ici\~?\~\'bb Perrine n\rquote eut pas \'e0 r\'e9pondre\~; une faiblesse la prit qui la for\'e7a \'e0 s\rquote asseoir, et sa p\'e2leur ainsi que ses yeux noy\'e9s parl\'e8rent pour elle. +\par +\par \'ab\~Qu\'e9 que t\rquote as, demanda La Rouquerie, t\rquote es malade\~?\~\'bb +\par +\par Mais Perrine remua les l\'e8vres sans articuler aucun son, et s\rquote appuyant sur son coude s\rquote allongea tout de son long, d\'e9color\'e9e, tremblante, abattue par l\rquote \'e9motion autant que par la faiblesse. +\par +\par \'ab\~H\'e9 ben, h\'e9 ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que t\rquote as\~?\~\'bb +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment elle ne pouvait pas dire ce qu\rquote elle avait, bien qu\rquote elle gard\'e2t conscience de ce qui se passait autour d\rquote elle. +\par +\par Mais La Rouquerie \'e9tait une femme d\rquote exp\'e9rience qui connaissait toutes les mis\'e8res\~: +\par +\par \'ab\~Elle est bien capable de crever de faim\~\'bb, murmura-t-elle. +\par +\par Et sans plus, abandonnant la clairi\'e8re, elle se dirigea vers la route o\'f9 se trouvait une petite charrette d\'e9tel\'e9e dont les ridelles \'e9taient garnies de peaux de lapin accroch\'e9es \'e7\'e0 et l\'e0\~; vivement elle ouvrit un coffre d +\rquote o\'f9 elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant. +\par +\par Perrine \'e9tait toujours dans le m\'eame \'e9tat. +\par +\par \'ab\~Attends, ma fillette, attends,\~\'bb dit La Rouquerie. +\par +\par S\rquote agenouillant pr\'e8s d\rquote elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les l\'e8vres. +\par +\par \'ab\~Bois un bon coup, \'e7a te soutiendra.\~\'bb +\par +\par En effet le bon coup ramena le sang au visage p\'e2li de Perrine et lui rendit le mouvement. +\par +\par \'ab\~Tu avais faim\~? +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur\~; attends un peu.\~\'bb +\par +\par Elle coupa un morceau \'e0 la miche ainsi qu\rquote au fromage et les lui tendit. +\par +\par \'ab\~En douceur, surtout, o\'f9 plut\'f4t je vas manger avec toi, \'e7a te mod\'e9rera.\~\'bb +\par +\par La pr\'e9caution \'e9tait sage car d\'e9j\'e0 Perrine avait mordu \'e0 m\'eame le pain et il semblait qu\rquote elle ne se conformerait pas \'e0 la recommandation de La Rouquerie. +\par +\par Jusque-l\'e0 Palikare \'e9tait rest\'e9 immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux\~; quand il vit La Rouquerie assise sur l\rquote herbe \'e0 c\'f4t\'e9 de Perrine il s\rquote agenouilla pr\'e8s de celle-ci. +\par +\par \'ab\~Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie. +\par +\par \emdash -Vous permettez que je lui en donne un\~? +\par +\par \endash Un, deux, ce que tu voudras, quand il n\rquote y en aura plus, il y en aura encore\~; ne te g\'eane pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon gar\'e7on, car tu sais c\rquote est un bon gar\'e7on. +\par +\par \endash N\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Quand tu auras mang\'e9 ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette for\'eat \'e0 moiti\'e9 morte de faim, car \'e7a serait vraiment piti\'e9 de te couper le sifflet.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 les recommandations de La Rouquerie il fut vite d\'e9vor\'e9 le morceau\~: +\par +\par \'ab\~Tu en voudrais bien un autre\~? dit-elle quand il eut disparu. +\par +\par \endash C\rquote est vrai. +\par +\par \endash H\'e9 bien tu ne l\rquote auras qu\rquote apr\'e8s m\rquote avoir racont\'e9 ton histoire\~; pendant le temps qu\rquote elle te prendra, ce que tu as d\'e9j\'e0 mang\'e9 se tassera.\~\'bb +\par +\par Perrine fit le r\'e9cit qui lui \'e9tait demand\'e9 en commen\'e7ant \'e0 la mort de sa m\'e8re\~: quand elle arriva \'e0 l\rquote aventure de Saint-Denis, La Rouquerie qui avait allum\'e9 sa pipe la retira de sa bouche et lan\'e7a une bord\'e9e d\rquote +injures \'e0 l\rquote adresse de la boulang\'e8re\~: +\par +\par \'ab\~Tu sais que c\rquote est une voleuse, s\rquote \'e9cria-t-elle, je n\rquote en donne \'e0 personne des pi\'e8ces fausses, attendu que je ne m\rquote en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu\rquote +elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j\rquote ameute le quartier contre elle\~; j\rquote en ai des amis \'e0 Saint-Denis, nous mettrons le feu \'e0 sa boutique.\~\'bb +\par +\par Perrine continua son r\'e9cit et l\rquote acheva. +\par +\par \'ab\~Comme \'e7a tu \'e9tais en train de mourir, dit La Rouquerie\~; quel effet cela te faisait-il\~? +\par +\par \endash \'c7a a commenc\'e9 par \'eatre tr\'e8s douloureux, et j\rquote ai d\'fb crier \'e0 un moment comme on crie la nuit quand on \'e9touffe, et puis j\rquote ai r\'eav\'e9 du paradis et de la bonne nourriture que j\rquote allais y manger\~ +; maman qui m\rquote attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais. +\par +\par \endash C\rquote est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve pr\'e9cis\'e9ment, car sans lui je ne me serais pas arr\'eat\'e9e dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t\rquote aurait pas trouv\'e9e. Maintenant qu\rquote +est-ce que tu veux faire\~? +\par +\par \endash Continuer mon chemin. +\par +\par \endash Et demain comment mangeras-tu\~? Il faut avoir ton \'e2ge pour aller comme \'e7a \'e0 l\rquote aventure. +\par +\par \endash Que voulez-vous que je fasse\~?\~\'bb +\par +\par La Rouquerie tira deux ou trois bouff\'e9es de sa pipe gravement, en r\'e9fl\'e9chissant, puis elle r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~Voil\'e0. Je vas jusqu\rquote \'e0 Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou \'e0 peu pr\'e8s, Chantilly, Senlis\~; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force\~: +\'ab\~Peaux de lapin, chiffons, ferraille \'e0 vendre\~\'bb. +\par +\par Perrine fit ce qui lui \'e9tait demand\'e9. +\par +\par \'ab\~Bon, la voix est claire\~; comme j\rquote ai mal \'e0 la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. \'c0 Creil je connais un coquetier qui va jusqu\rquote aux environs d\rquote Amiens pour ramasser des \'9cufs, je lui demanderai de t\rquote +emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras pr\'e8s d\rquote Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu\rquote au pays de tes parents. +\par +\par \endash Avec quoi\~? +\par +\par \endash Avec cent sous que je t\rquote avancerai en remplacement de la pi\'e8ce que la boulang\'e8re t\rquote a vol\'e9e et que je me ferai rendre, tu peux en \'eatre s\'fbre.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875984}{\*\bkmkstart _Toc98015948}XI{\*\bkmkend _Toc81875984}{\*\bkmkend _Toc98015948} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Les choses s\rquote arrang\'e8rent comme La Rouquerie les avait dispos\'e9es. +\par +\par Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se trouvent de chaque c\'f4t\'e9 de la foret de Chantilly\~: Gouvieux, Saint-Maximin, Saint-Firmin, Mont-l\rquote \'c9v\'eaque, Chamant, et, quand elle arriva \'e0 + Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle. +\par +\par \'ab\~Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas malheureuse\~; on gagne bien sa vie. +\par +\par \endash Je vous remercie, mais ce n\rquote est pas possible.\~\'bb +\par +\par Voyant que cet argument n\rquote \'e9tait pas suffisant, elle en mit un autre en avant\~: +\par +\par \'ab\~Tu ne quitterais pas Palikare.\~\'bb +\par +\par Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son \'e9motion mais elle se raidit. +\par +\par \'ab\~Je dois aller pr\'e8s de mes parents. +\par +\par \endash Tes parents t\rquote ont-ils sauv\'e9 la vie comme lui\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ob\'e9irais pas \'e0 maman si je n\rquote y allais pas. +\par +\par \endash Vas-y donc\~; mais, si un jour tu regrettes l\rquote occasion que je t\rquote offre, tu ne t\rquote en prendras qu\rquote \'e0 toi. +\par +\par \endash Soyez s\'fbre que je garderai votre souvenir dans mon c\'9cur.\~\'bb +\par +\par La Rouquerie ne se f\'e2cha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu\rquote aux environs d\rquote Amiens, et pendant toute une journ\'e9 +e Perrine eut la satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couch\'e9e dans la paille, sous une b\'e2che au lieu de peiner \'e0 pied sur cette longue route, que la comparaison de son bien-\'eatre pr\'e9sent avec les fatigues pass\'e9 +es lui faisait para\'eetre plus longue encore. \'c0 Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui \'e9tait un dimanche, elle donna au guichet de la gare d\rquote Ailly sa pi\'e8ce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refus\'e9 +e, ni confisqu\'e9e, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, o\'f9 elle arriva \'e0 onze heures par une matin\'e9e radieuse et chaude, mais d\rquote une chaleur douce qui ne ressemblait pas plus \'e0 + celle de la for\'eat de Chantilly, qu\rquote elle ne ressemblait elle-m\'eame \'e0 la mis\'e9rable qu\rquote elle \'e9tait \'e0 ce moment. +\par +\par Pendant les quelques jours qu\rquote elle avait pass\'e9s avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapi\'e9cer sa jupe et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers\~; \'e0 Ailly, en attendant le d\'e9 +part du train, elle avait fait dans le courant de la rivi\'e8re une toilette minutieuse\~; et maintenant, elle d\'e9barquait propre, fra\'eeche et dispose. +\par +\par Mais ce qui, mieux que la propret\'e9, mieux m\'eame que les cinquante-cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c\rquote \'e9tait un sentiment de confiance qui lui venait de ses \'e9preuves pass\'e9es. Puisqu\rquote en ne s\rquote +abandonnant pas et en pers\'e9v\'e9rant jusqu\rquote au bout, elle en avait triomph\'e9, n\rquote avait-elle pas le droit d\rquote esp\'e9rer et de croire qu\rquote elle triompherait maintenant des difficult\'e9s qui lui restaient \'e0 vaincre\~ +? Si le plus dur n\rquote \'e9tait pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et pr\'e9cis\'e9ment le plus p\'e9nible, le plus dangereux. +\par +\par \'c0 la sortie de la gare, elle avait pass\'e9 sur le pont d\rquote une \'e9cluse, et maintenant elle marchait all\'e8gre, \'e0 travers de vertes prairies plant\'e9es de peupliers et de saules qu\rquote interrompaient de temps en temps +des marais, dans lesquels on apercevait \'e0 chaque pas des p\'eacheurs \'e0 la ligne pench\'e9s sur leur bouchon et entour\'e9s d\rquote un attirail qui les faisait reconna\'eetre tout de suite pour des amateurs endimanch\'e9s \'e9chapp\'e9 +s de la ville. Aux marais succ\'e9daient des tourbi\'e8res, et sur l\rquote herbe roussie, s\rquote alignaient des rang\'e9es de petits cubes noirs entass\'e9s g\'e9om\'e9triquement et marqu\'e9s de lettres blanches ou de num\'e9ros qui \'e9 +taient des tas de tourbe dispos\'e9s pour s\'e9cher. +\par +\par Que de fois son p\'e8re lui avait-il parl\'e9 de ces tourbi\'e8res et de leurs entailles, c\rquote est-\'e0-dire des grands \'e9tangs que l\rquote eau a remplis apr\'e8s que la tourbe a \'e9t\'e9 enlev\'e9e, qui sont l\rquote originalit\'e9 de la vall\'e9 +e de la Somme. De m\'eame, elle connaissait ces p\'eacheurs enrag\'e9s que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n\rquote \'e9tait pas un pays nouveau qu\rquote elle traversait, mais au contraire connu et aim\'e9, bien que ses yeux ne l +\rquote eussent pas encore vu\~: connues ces collines nues et \'e9cras\'e9es qui bordent la vall\'e9e\~; connus les moulins \'e0 vent qui les couronnent et tournent m\'eame par les temps calmes, sous l\rquote +impulsion de la brise de mer qui se fait sentir jusque-l\'e0. +\par +\par Le premier village, aux tuiles rouges, o\'f9 elle arriva, elle le reconnut aussi, c\rquote \'e9tait Saint-Pipoy, o\'f9 se trouvaient les tissages et les corderies d\'e9pendant des usines de Maraucourt, et avant de l\rquote +atteindre, elle traversa par un passage \'e0 niveau un chemin de fer qui, apr\'e8s avoir r\'e9uni les diff\'e9rents villages, Hercheux, Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder +\'e0 la grande ligne de Boulogne\~: au hasard des vues qu\rquote offraient ou cachaient les peupliers de la vall\'e9e, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes chemin\'e9es en brique des usines, en cette journ\'e9e du dimanche, +sans leur panache de fum\'e9e. +\par +\par Quand elle passa devant l\rquote \'e9glise on sortait de la grand\rquote messe, et en \'e9coutant les propos des gens qu\rquote elle croisait, elle reconnut encore le lent parler picard aux mots tra\'een\'e9s et chant\'e9s que son p\'e8re imitait pour l +\rquote amuser. +\par +\par De Saint-Pipoy \'e0 Maraucourt le chemin bord\'e9 de saules se contourne au milieu des tourbi\'e8res, cherchant pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plut\'f4t que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc qu\rquote \'e0 + quelques pas, en avant comme en arri\'e8re. Ce fut ainsi qu\rquote elle arriva sur une jeune fille qui marchait lentement, \'e9cras\'e9e par un lourd panier pass\'e9 \'e0 son bras. +\par +\par Enhardie par la confiance qui lui \'e9tait revenue, Perrine osa lui adresser la parole. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien le chemin de Maraucourt, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Oui, tout dret. +\par +\par \endash Oh\~! tout dret, dit Perrine en souriant\~; il n\rquote est pas si }{\i\cgrid0 dret}{\cgrid0 que \'e7a. +\par +\par \endash S\rquote il vous emberluque, j\rquote y vas \'e0 Maraucourt, nous pouvons faire le k\rquote min ensemble. +\par +\par \endash Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide \'e0 porter votre panier. +\par +\par \endash C\rquote est pas de refus, y p\'e8se rud\rquote ment.\~\'bb +\par +\par Disant cela elle le mit \'e0 terre en poussant un ouf de soulagement. +\par +\par \'ab\~C\rquote est-y que vous \'eates de Maraucourt\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Non\~; et vous\~? +\par +\par \endash Bien s\'fbr que j\rquote en suis. +\par +\par \endash Est-ce que vous travaillez aux usines\~? +\par +\par \endash Bien s\'fbr, comme tout le monde donc\~; je travaille aux canneti\'e8res. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est\~? +\par +\par \endash Tiens, vous ne connaissez pas les canneti\'e8res, les \'e9pouloirs quoi\~! d\rquote o\'f9 que vous venez donc\~? +\par +\par \endash De Paris. +\par +\par \endash \'c0 Paris ils ne connaissent pas les canneti\'e8res, c\rquote est dr\'f4le\~: enfin, c\rquote est des machines \'e0 pr\'e9parer le fil pour les navettes. +\par +\par \endash On gagne de bonnes journ\'e9es\~? +\par +\par \endash Dix sous. +\par +\par \endash C\rquote est difficile\~? +\par +\par \endash Pas trop\~; mais il faut avoir l\rquote \'9cil et ne pas perdre son temps. C\rquote est-y que vous voudriez \'eatre embauch\'e9e\~? +\par +\par \endash Oui\~; si l\rquote on voulait de moi. +\par +\par \endash Bien sur qu\rquote on voudra de vous\~; on prend tout le monde\~; sans \'e7a ousqu\rquote on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans les ateliers\~; vous n\rquote aurez qu\rquote \'e0 vous pr\'e9senter demain matin \'e0 + six heures \'e0 la grille des sh\'e8des. Mais assez caus\'e9, il ne faut pas que je sois en retard.\~\'bb +\par +\par Elle prit l\rquote anse du panier d\rquote un c\'f4t\'e9, Perrine la prit de l\rquote autre et elles se mirent en marche d\rquote un m\'eame pas, au milieu du chemin. +\par +\par L\rquote occasion qui s\rquote offrait \'e0 Perrine d\rquote apprendre ce qu\rquote elle avait int\'e9r\'eat \'e0 savoir \'e9tait trop favorable pour qu\rquote elle ne la sais\'eet pas\~ +; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que tout en ayant l\rquote air de bavarder au hasard, elle ne demand\'e2t rien qui n\rquote e\'fbt un but assez bien envelopp\'e9 + pour qu\rquote on ne put pas le deviner. +\par +\par \'ab\~Est-ce que vous \'eates n\'e9e \'e0 Maraucourt\~? +\par +\par \endash Bien s\'fbr que j\rquote en suis native, et ma m\'e8re l\rquote \'e9tait aussi. Mon p\'e8re \'e9tait de Picquigny. +\par +\par \endash Vous les avez perdus\~? +\par +\par \endash Oui, je vis avec ma grand\rquote m\'e8re qui tient un d\'e9bit et une \'e9picerie\~: Mme\~Fran\'e7oise. +\par +\par \endash Ah\~! Mme\~Fran\'e7oise\~! +\par +\par \endash Vous la connaissez-t\rquote y\~? +\par +\par \endash Non\'85 je dis ah\~! Mme\~Fran\'e7oise. +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote elle est bien connue dans le pays, pour son d\'e9bit, et puis aussi parce que, comme elle a \'e9t\'e9 la nourrice de M.\~Edmond Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose \'e0 M.\~Vulfran Paindavoine, ils s +\rquote adressent \'e0 elle. +\par +\par \endash Elle obtient ce qu\rquote ils d\'e9sirent\~? +\par +\par \endash Des fois oui, des fois non\~; pas toujours commode M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Puisqu\rquote elle a \'e9t\'e9 la nourrice de M.\~Edmond Paindavoine, pourquoi ne s\rquote adresse-t-elle pas \'e0 lui\~? +\par +\par \endash M.\~Edmond Paindavoine\~! il a quitt\'e9 le pays ayant que je sois n\'e9e\~; on ne l\rquote a jamais revu\~; f\'e2ch\'e9 avec son p\'e8re, pour des affaires, quand il a \'e9t\'e9 envoy\'e9 dans l\rquote Inde o\'f9 il devait acheter le jute\'85 + Mais si vous ne savez pas ce que c\rquote est qu\rquote une canneti\'e8re, vous ne devez pas conna\'eetre le jute\~? +\par +\par \endash Une herbe\~? +\par +\par \endash Un chanvre, un grand chanvre qu\rquote on r\'e9colte aux Indes et qu\rquote on file, qu\rquote on tisse, qu\rquote on teint dans les usines de Maraucourt\~; c\rquote est le jute qui a fait la fortune de M.\~Vulfran Paindavoine. Vous savez il n +\rquote a pas toujours \'e9t\'e9 riche M.\~Vulfran\~: il a commenc\'e9 par conduire lui-m\'eame sa charrette dans laquelle il portait le fil et rapportait les pi\'e8ces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs m\'e9tiers. Je vous dis +\'e7a parce qu\rquote il ne s\rquote en cache pas.\~\'bb +\par +\par Elle s\rquote interrompit\~: +\par +\par \'ab\~Voulez-vous que nous changions de bras\~? +\par +\par \endash Si vous voulez, mademoiselle\'85 Comment vous appelez-vous\~? +\par +\par \endash Rosalie. +\par +\par \endash Si vous voulez, mademoiselle Rosalie. +\par +\par \endash Et vous, comment que vous vous nommez\~?\~\'bb +\par +\par Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard\~: +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie. +\par +\par \endash Changeons donc de bras, mademoiselle Aur\'e9lie\~?\~\'bb +\par +\par Quand, apr\'e8s un court repos, elles reprirent leur marche cadenc\'e9e, Perrine revint tout de suite \'e0 ce qui l\rquote int\'e9ressait\~: +\par +\par \'ab\~Vous disiez que M.\~Edmond Paindavoine \'e9tait parti f\'e2ch\'e9 avec son p\'e8re. +\par +\par \endash Et quand il a \'e9t\'e9 dans l\rquote Inde ils se sont f\'e2ch\'e9s bien plus fort encore, parce que M.\~Edmond se serait mari\'e9 l\'e0-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu\rquote ici M.\~ +Vulfran voulait lui faire \'e9pouser une demoiselle qui \'e9tait de la plus grande famille de toute la Picardie\~; c\rquote est pour ce mariage, pour \'e9tablir son fils et sa bru, que M.\~Vulfran a construit son ch\'e2teau qui a co\'fbt\'e9 + des millions et des millions. Malgr\'e9 tout, M.\~Edmond n\rquote a pas voulu se s\'e9parer de sa femme de l\'e0-bas pour prendre la demoiselle d\rquote ici et ils se sont f\'e2ch\'e9s tout \'e0 fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. +\~Edmond est vivant, ou s\rquote il est mort. Il y en a qui disent d\rquote un sens, d\rquote autres qui disent le contraire\~; mais on ne sait rien puisqu\rquote on est sans nouvelles de lui depuis des ann\'e9es et des ann\'e9es\'85 \'e0 ce qu\rquote +on raconte, car M.\~Vulfran n\rquote en parle \'e0 personne et ses neveux n\rquote en parlent pas non plus. +\par +\par \endash Il a des neveux M.\~Vulfran\~? +\par +\par \endash M.\~Th\'e9odore Paindavoine, le fils de son fr\'e8re, et M.\~Casimir Bretoneux, le fils de sa s\'9cur qu\rquote il a pris avec lui pour l\rquote aider. Si M.\~Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de M.\~Vulfran seront pour eux. + +\par +\par \endash C\rquote est curieux cela. +\par +\par \endash Vous pouvez dire que si M.\~Edmond ne revenait pas ce serait triste. +\par +\par \endash Pour son p\'e8re\~? +\par +\par \endash Et aussi pour le pays, parce qu\rquote avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle de \'e7a\~; et le dimanche, quand je sers au d\'e9bit, j\rquote en entends de toutes sortes. +\par +\par \endash Sur les neveux\~? +\par +\par \endash Oui, sur les neveux et sur d\rquote autres aussi\~; mais \'e7a n\rquote est pas nos affaires, \'e0 nous autres. +\par +\par \endash Assur\'e9ment.\~\'bb +\par +\par Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l\rquote insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas \'e0 reprendre la parole\~; ce fut ce qui arriva. +\par +\par \'ab\~Et vos parents, ils vont venir aussi \'e0 Maraucourt\~? dit-elle. +\par +\par \endash Je n\rquote ai plus de parents. +\par +\par \endash Ni votre p\'e8re, ni votre m\'e8re\~? +\par +\par \endash Ni mon p\'e8re, ni ma m\'e8re. +\par +\par \endash Vous \'eates comme moi, mais j\rquote ai ma grand\rquote m\'e8re qui est bonne, et qui serait encore meilleure s\rquote il n\rquote y avait pas mes oncles et mes tantes qu\rquote elle ne veut pas f\'e2cher\~ +; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je resterais au d\'e9bit\~; mais elle ne fait pas ce qu\rquote elle veut. Alors vous \'eates toute seule\~? +\par +\par \endash Toute seule. +\par +\par \endash Et c\rquote est de votre id\'e9e que vous \'eates venue de Paris \'e0 Maraucourt\~? +\par +\par \endash On m\rquote a dit que je trouverais peut-\'eatre du travail \'e0 Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents qui me restent, j\rquote ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, tant qu\rquote on ne les conna +\'eet pas, on ne sait pas comment ils vous recevront. +\par +\par \endash C\rquote est bien vrai\~; s\rquote il y en a de bons, il y en a de mauvais. +\par +\par \endash Voil\'e0. +\par +\par \endash Eh bien, ne vous \'e9lugez point, vous trouverez du travail aux usines\~; ce n\rquote est pas une grosse journ\'e9e dix sous, mais c\rquote est tout de m\'eame quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu\rquote \'e0 + vingt-deux sous. Je vais vous demander quelque chose\~; vous r\'e9pondrez si vous voulez\~; si vous ne voulez pas vous ne r\'e9pondrez pas\~; avez-vous de l\rquote argent\~? +\par +\par \endash Un peu. +\par +\par \endash Eh bien, si \'e7a vous convient de loger chez m\'e8re Fran\'e7oise, \'e7a vous co\'fbtera vingt-huit sous par semaine en payant d\rquote avance. +\par +\par \endash Je peux payer vingt-huit sous. +\par +\par \endash Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule \'e0 ce prix-l\'e0\~; vous serez six dans la m\'eame, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture\~; tout le monde n\rquote en a pas. +\par +\par \endash J\rquote accepte en vous remerciant. +\par +\par \endash Il n\rquote y a que des gens \'e0 vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand\rquote m\'e8re\~; nous avons aussi, mais dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employ\'e9s \'e0 l\rquote usine\~: M.\~ +Fabry, l\rquote ing\'e9nieur des constructions\~; M.\~Mombleux, le chef comptable\~; M.\~Bendit, le commis pour la correspondance \'e9trang\'e8re. Si vous parlez jamais \'e0 celui-l\'e0, ne manquez pas de l\rquote appeler M.\~}{\i\cgrid0 Benndite}{ +\cgrid0 \~; c\rquote est un Anglais qui se f\'e2che, quand on prononce }{\i\cgrid0 Bandit}{\cgrid0 , parce qu\rquote il croit qu\rquote on veut l\rquote insulter comme si on disait \'ab\~Voleur\~\'bb. +\par +\par \endash Je n\rquote y manquerai pas\~; d\rquote ailleurs je sais l\rquote anglais. +\par +\par \endash Vous savez l\rquote anglais, vous\~? +\par +\par \endash Ma m\'e8re \'e9tait Anglaise. +\par +\par \endash C\rquote est donc \'e7a. Ah bien, il sera joliment}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 content de causer avec vous, M.\~Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande r\'e9cr\'e9ation le dimanche c\rquote +est de lire le }{\i\cgrid0 Pater}{\cgrid0 dans un livre o\'f9 il est imprim\'e9 en vingt-cinq langues\~; quand il a fini, il recommence, et puis apr\'e8s il recommence, encore\~; et toujours comme \'e7a chaque dimanche\~; c\rquote est tout de m\'ea +me un brave homme. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875985}{\*\bkmkstart _Toc98015949}XII{\*\bkmkend _Toc81875985}{\*\bkmkend _Toc98015949} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque c\'f4t\'e9 encadre la route, depuis d\'e9j\'e0 quelques instants se montraient pour dispara\'eetre aussit\'f4t, \'e0 droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, \'e0 + gauche des grands combles dentel\'e9s d\rquote ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes chemin\'e9es en briques. +\par +\par \'ab\~Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bient\'f4t vous allez apercevoir le ch\'e2teau de M.\~Vulfran, puis ensuite les usines\~; les maisons du village sont cach\'e9es dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous serons dessus\~; vis- +\'e0-vis de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la rivi\'e8re, se trouve l\rquote \'e9glise avec le cimeti\'e8re.\~\'bb +\par +\par En effet, en arrivant \'e0 un endroit o\'f9 les saules avaient \'e9t\'e9 coup\'e9s en t\'eatards, le ch\'e2teau surgit tout entier dans son ordonnance grandiose avec ses trois corps de b\'e2timent aux fa\'e7 +ades de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses chemin\'e9es \'e9lanc\'e9es au milieu de vastes pelouses plant\'e9es de bouquets d\rquote arbres, qui descendaient jusqu\rquote aux prairies o\'f9 + elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les mouvements de la colline. +\par +\par Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser le panier \'e0 terre. +\par +\par \'ab\~Vous le trouvez beau hein\~! dit Rosalie. +\par +\par \endash Tr\'e8s beau. +\par +\par \endash Eh bien M.\~Vulfran demeure tout seul l\'e0 dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les jardiniers, et les gens de l\rquote \'e9curie qui sont dans les communs que vous apercevez l\'e0-bas \'e0 l\rquote extr\'e9mit +\'e9 du parc, \'e0 l\rquote entr\'e9e du village o\'f9 il y a deux chemin\'e9es moins hautes et moins grosses que celles des usines\~; ce sont celles des machines \'e9lectriques pour \'e9clairer le ch\'e2teau, et des chaudi\'e8res \'e0 + vapeur pour le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c\rquote est beau l\'e0 dedans\~; il y a de l\rquote or partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter l\'e0 avec M.\~Vulfran, mais que lui ne veut pas d\rquote eux et qu\rquote +il aime mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu\rquote il y a de certain, c\rquote est qu\rquote il les a log\'e9s, un dans son ancienne maison qui est \'e0 la sortie des ateliers et l\rquote autre \'e0 c\'f4t\'e9\~; comme \'e7a ils sont plus pr +\'e8s pour arriver aux bureaux\~; ce qui n\rquote emp\'eache pas qu\rquote ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le ma\'eetre, qui a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours l\'e0, \'e9t\'e9 + comme hiver, beau temps comme mauvais temps, except\'e9 le dimanche, parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c\rquote est pour cela que vous ne voyez pas les chemin\'e9es fumer.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s avoir repris le panier elles ne tard\'e8rent pas \'e0 avoir une vue d\rquote ensemble sur les ateliers\~; mais Perrine n\rquote aper\'e7ut qu\rquote une confusion de b\'e2 +timents, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d\rquote une \'e9norme chemin\'e9e qui \'e9crasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa hauteur, noire au sommet. +\par +\par D\rquote ailleurs elles atteignaient les premi\'e8res maisons \'e9parses dans des cours plant\'e9es de pommiers malingres et l\rquote attention de Perrine \'e9tait sollicit\'e9e par ce qu\rquote elle voyait autour d\rquote elle\~ +: ce village dont elle avait si souvent entendu parler. +\par +\par Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens\~: hommes, femmes, enfants endimanch\'e9s autour de chaque maison, ou dans des salles basses dont les fen\'eatres ouvertes laissaient voir ce qui se passait \'e0 l\rquote int\'e9rieur\~: dan +s une ville l\rquote agglom\'e9ration n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 plus tass\'e9e\~; dehors on causait les bras ballants, d\rquote un air vide, d\'e9sorient\'e9\~; dedans on buvait des boissons vari\'e9es qu\rquote \'e0 + la couleur on reconnaissait pour du cidre, du caf\'e9 ou de l\rquote eau-de-vie, et l\rquote on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec des \'e9clats de voix qui ressemblaient \'e0 des disputes. +\par +\par \'ab\~Que de gens qui boivent\~! dit Perrine. +\par +\par \endash Ce serait bien autre chose si nous \'e9tions un dimanche qui suit la paye de quinzaine\~; vous verriez combien il y en a qui, d\'e8s midi, ne peuvent plus boire.\~\'bb +\par +\par Ce qu\rquote il y avait de caract\'e9ristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c\rquote \'e9tait que presque toutes si vieilles, si us\'e9es, si mal construites qu\rquote elles fussent, en terre ou en bois hourd\'e9 d\rquote +argile, affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fen\'eatres qui tirait l\rquote \'9cil comme une enseigne. Et en effet c\rquote en \'e9tait une\~; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et ce +tte peinture, \'e0 d\'e9faut d\rquote autres r\'e9parations, donnait des promesses de propret\'e9, qu\rquote un simple regard jet\'e9 dans les int\'e9rieurs d\'e9mentait aussit\'f4t. +\par +\par \'ab\~Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie tondue aux ciseaux la s\'e9parait\~; au fond de la cour et derri\'e8re se trouvent les b\'e2timents qu\rquote +on loue aux ouvriers\~: la maison, c\rquote est pour le d\'e9bit, la mercerie\~; et au premier \'e9tage sont les chambres des pensionnaires.\~\'bb +\par +\par Dans la haie, une barri\'e8re en bois s\rquote ouvrait sur une petite cour, plant\'e9e de pommiers, au milieu de laquelle une all\'e9e empierr\'e9e d\rquote un gravier grossier conduisait \'e0 la maison. \'c0 + peine avaient-elles fait quelques pas dans cette all\'e9e, qu\rquote une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria\~: +\par +\par \'ab\~D\'e9p\'eache t\'e9 donc, caleuse, en v\rquote la eine affaire pour aller \'e0 Picquigny, tu t\rquote auras assez c\'e2lin\'e9. +\par +\par \endash C\rquote est ma tante Z\'e9nobie, dit Rosalie \'e0 mi-voix, elle n\rquote est pas toujours commode. +\par +\par \endash Qu\'e9 que tu chuchotes\~? +\par +\par \endash Je dis que si on ne m\rquote avait pas aid\'e9 \'e0 porter le panier, je ne serais pas arriv\'e9e. +\par +\par \endash Tu ferais mieux ed\rquote d\rquote te taire, arkanseuse.\~\'bb +\par +\par Comme ces paroles \'e9taient, jet\'e9es sur un ton criard, une grosse femme se montra dans le corridor. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que vos av\'e9 core \'e0 argouiller\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash C\rquote est tante Z\'e9nobie qui me reproche d\rquote \'eatre en retard, grand\rquote m\'e8re\~; il est lourd le panier. +\par +\par \endash C\rquote est bon, c\rquote est bon, dit la grand\rquote m\'e8re placidement, pose l\'e0 ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le trouveras chaud. +\par +\par \endash Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie \'e0 Perrine, je reviens tout de suite, nous d\'eenerons ensemble\~; allez acheter votre pain\~; le boulanger est dans la troisi\'e8me maison \'e0 gauche\~; d\'e9p\'eachez-vous.\~\'bb +\par +\par Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table install\'e9e \'e0 l\rquote ombre d\rquote un pommier, et sur laquelle \'e9taient pos\'e9es deux assiettes pleines d\rquote un rago\'fbt aux pommes de terre. +\par +\par \'ab\~Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot. +\par +\par \endash Mais\'85 +\par +\par \endash Vous pouvez accepter\~; j\rquote ai demand\'e9 \'e0 m\'e8re Fran\'e7oise, elle veut bien.\~\'bb +\par +\par Puisqu\rquote il en \'e9tait ainsi, Perrine crut qu\rquote elle ne devait pas se faire prier, et elle prit place \'e0 la table. +\par +\par \'ab\~J\rquote ai aussi parl\'e9 pour votre logement, c\rquote est arrang\'e9\~; vous n\rquote aurez qu\rquote \'e0 donner vos vingt-huit sous \'e0 m\'e8re Fran\'e7oise\~: v\rquote l\'e0 o\'f9 vous habiterez.\~\'bb +\par +\par Du doigt elle montra un b\'e2timent aux murs d\rquote argile dont on n\rquote apercevait qu\rquote une partie au fond de la cour, le reste \'e9tant masqu\'e9 par la maison en briques, et ce qu\rquote on en voyait paraissait si us\'e9, si cass\'e9 qu +\rquote on se demandait comment il tenait encore debout. +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait l\'e0 que m\'e8re Fran\'e7oise demeurait avant de faire construire notre maison avec l\rquote argent qu\rquote elle a gagn\'e9 comme nourrice de M.\~Edmond. Vous n\rquote y serez pas aussi bien que dans la maison\~ +; mais les ouvriers ne peuvent pas \'eatre log\'e9s comme les bourgeois, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \'c0 une autre table plac\'e9e \'e0 une certaine distance de la leur, un homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston boutonn\'e9, coiff\'e9 d\rquote un chapeau \'e0 haute forme, lisait avec une profonde attention un petit livre reli\'e9. + +\par +\par \'ab\~C\rquote est M.\~Bendit, il lit son }{\i\cgrid0 Pater}{\cgrid0 ,\~\'bb dit Rosalie \'e0 voix basse. +\par +\par Puis tout de suite, sans respecter l\rquote application de l\rquote employ\'e9, elle s\rquote adressa \'e0 lui\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Bendit, voil\'e0 une jeune fille qui parle anglais. +\par +\par \endash Ah\~!\~\'bb dit-il sans lever les yeux. +\par +\par Et ce ne fut qu\rquote apr\'e8s deux minutes au moins qu\rquote il tourna les yeux vers elles. +\par +\par }{\lang2057\cgrid0 \'ab\~}{\i\lang2057\cgrid0 Are yon an English girl\~?}{\lang2057\cgrid0 demanda-t-il. +\par +\par \endash }{\i\lang2057\cgrid0 No sir, but my mother was}{\lang2057\cgrid0 .\~\'bb +\par +\par }{\cgrid0 Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante. +\par +\par Elles achevaient leur repas quand le roulement d\rquote une voiture l\'e9g\'e8re se fit entendre sur la route, et presque aussit\'f4t ralentit devant la haie. +\par +\par \'ab\~On dirait le pha\'e9ton de M.\~Vulfran,\~\'bb s\rquote \'e9cria Rosalie en se levant vivement. +\par +\par La voiture fit encore quelques pas et s\rquote arr\'eata devant l\rquote entr\'e9e. +\par +\par \'ab\~C\rquote est lui,\~\'bb dit Rosalie en courant vers la rue. +\par +\par Perrine n\rquote osa pas quitter sa place, mais elle regarda. +\par +\par Deux personnes se trouvaient dans la voiture \'e0 roues basses\~: un jeune homme qui conduisait, et un vieillard \'e0 cheveux blancs, au visage p\'e2le coup\'e9 de veinules rouges sur les joues, qui se tenait immobile, la t\'eate coiff\'e9e d\rquote +un chapeau de paille, et paraissait de grande taille bien qu\rquote assis\~: M.\~Vulfran Paindavoine. +\par +\par Rosalie s\rquote \'e9tait approch\'e9e du pha\'e9ton. +\par +\par \'ab\~Voici quelqu\rquote un, dit le jeune homme qui se pr\'e9parait \'e0 descendre +\par +\par \endash Qui est-ce\~?\~\'bb demanda M.\~Vulfran Paindavoine. +\par +\par Ce fut Rosalie qui r\'e9pondit \'e0 cette question\~: +\par +\par \'ab\~Moi, Rosalie.\~\'bb +\par +\par \endash Dis \'e0 ta grand\rquote m\'e8re de venir me parler.\~\'bb +\par +\par Rosalie courut \'e0 la maison, et revint bient\'f4t amenant sa grand\rquote m\'e8re qui se h\'e2tait\~: +\par +\par \'ab\~Bien le bonjour, monsieur Vulfran. +\par +\par \endash Bonjour, Fran\'e7oise. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran\~? +\par +\par \endash C\rquote est de votre fr\'e8re Omer qu\rquote il s\rquote agit. Je viens de chez lui, je n\rquote ai trouv\'e9 que son ivrogne de femme incapable de rien comprendre. +\par +\par \endash Omer est \'e0 Amiens\~; il rentre ce soir. +\par +\par \endash Vous lui direz que j\rquote ai appris qu\rquote il a lou\'e9 sa salle de bal pour une r\'e9union publique \'e0 des coquins, et que je ne veux pas que cette r\'e9union ait lieu. +\par +\par \endash S\rquote il est engag\'e9\~? +\par +\par \endash Il se d\'e9gagera, ou d\'e8s le lendemain de la r\'e9union je le mets \'e0 la porte\~; c\rquote est une des conditions de notre location, je l\rquote ex\'e9cuterai rigoureusement\~: je ne yeux pas de r\'e9unions de ce genre ici. +\par +\par \endash Il y en a eu \'e0 Flexelles. +\par +\par \endash Flexelles n\rquote est pas Maraucourt\~: je ne veux pas que les gens de mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c\rquote est mon devoir de veiller sur eux\~; vous n\rquote \'eates pas des nomades de l\rquote Anjou ou de l\rquote Artois +, vous autres, restez ce que vous \'eates. C\rquote est ma volont\'e9. Faites-la conna\'eetre \'e0 Omer. Adieu Fran\'e7oise. +\par +\par \endash Adieu, monsieur Vulfran.\~\'bb +\par +\par Il fouilla dans la poche de son gilet\~: +\par +\par \'ab\~O\'f9 est Rosalie\~? +\par +\par \endash Me voil\'e0, monsieur Vulfran.\~\'bb. +\par +\par Il tendit sa main dans laquelle brillait une pi\'e8ce de dix sous. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 pour toi. +\par +\par \endash Oh\~! merci, monsieur Vulfran.\~\'bb +\par +\par La voiture partit. +\par +\par Perrine n\rquote avait pas perdu un mot de ce qui s\rquote \'e9tait dit, mais ce qui l\rquote avait plus fortement frapp\'e9e que les paroles m\'eames de M.\~Vulfran, c\rquote \'e9tait son air d\rquote autorit\'e9 et l\rquote accent qu\rquote il donnait +\'e0 l\rquote expression de sa volont\'e9\~: \'ab\~Je ne veux pas que cette r\'e9union ait lieu\'85 C\rquote est ma volont\'e9.\~\'bb Jamais elle n\rquote avait entendu parler sur ce ton, qui seul disait combien cette volont\'e9 \'e9ta +it ferme et implacable, car le geste incertain et h\'e9sitant \'e9tait en d\'e9saccord avec les paroles. +\par +\par Rosalie ne tarda pas \'e0 revenir d\rquote un air joyeux et triomphant. +\par +\par \'ab\~M.\~Vulfran m\rquote a donn\'e9 dix sous, dit-elle en montrant la pi\'e8ce. +\par +\par \endash J\rquote ai bien vu. +\par +\par \endash Pourvu que tante Z\'e9nobie ne le sache pas, elle me les prendrait pour me les garder. +\par +\par \endash J\rquote ai cru qu\rquote il ne vous connaissait pas. +\par +\par \endash Comment\~! il ne me conna\'eet pas\~; il est mon parrain\~! +\par +\par \endash Il a demand\'e9\~: \'ab\~o\'f9 est Rosalie\~?\~\'bb quand vous \'e9tiez pr\'e9s de lui. +\par +\par \endash Dame, puisqu\rquote il n\rquote y voit pas. +\par +\par \endash Il n\rquote y voit pas\~! +\par +\par \endash Vous ne savez pas qu\rquote il est aveugle\~? +\par +\par \endash Aveugle\~!\~\'bb +\par +\par Tout bas elle r\'e9p\'e9ta le mot deux ou trois fois. +\par +\par \'ab\~Il y a longtemps qu\rquote il est aveugle\~? dit-elle. +\par +\par \endash Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n\rquote y faisait pas attention, on pensait que c\rquote \'e9tait le chagrin de l\rquote absence de son fils. Sa sant\'e9, qui avait \'e9t\'e9 bonne, devint mauvaise\~ +; il eut des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux\~; et puis, un jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez quelle inqui\'e9tude dans le pays, s\rquote il \'e9tait oblig\'e9 de vendre ou d\rquote abandonner les usines\~! Ah\~ +! bien oui, il n\rquote a rien abandonn\'e9 du tout, et a continu\'e9 de travailler comme s\rquote il avait ses bons yeux. Ceux qui avaient compt\'e9 sur sa maladie pour faire les ma\'eetres, ont \'e9t\'e9 remis \'e0 leur place, \endash + elle baissa la voix, \endash les neveux, et M.\~Talouel le directeur.\~\'bb +\par +\par Z\'e9nobie, sur le seuil, cria\~: +\par +\par \'ab\~Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse\~? +\par +\par \endash Je finis d\rquote manger. +\par +\par \endash Y a du monde \'e0 servir. +\par +\par \endash Il faut que je vous quitte. +\par +\par \endash Ne vous g\'eanez pas pour moi. +\par +\par \endash \'c0 ce soir.\~\'bb +\par +\par Et d\rquote un pas lent, \'e0 regret, elle se dirigea vers la maison. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875986}{\*\bkmkstart _Toc98015950}XIII{\*\bkmkend _Toc81875986}{\*\bkmkend _Toc98015950} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Apr\'e8s son d\'e9part, Perrine f\'fbt volontiers rest\'e9e assise \'e0 sa table comme si elle \'e9tait l\'e0 chez elle. Mais justement elle n\rquote \'e9tait pas chez elle, puisque cette cour \'e9tait r\'e9serv\'e9 +e aux pensionnaires, non aux ouvriers qui n\rquote avaient droit qu\rquote \'e0 la petite cour du fond o\'f9 il n\rquote y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc son banc, et s\rquote en alla au hasard, d\rquote un pas de fl\'e2 +nerie par les rues qui se pr\'e9sentaient devant elle. +\par +\par Mais si doucement qu\rquote elle march\'e2t, elle les eut bient\'f4t parcourues toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux qui l\rquote emp\'eachaient de s\rquote arr\'eater lorsqu\rquote elle en avait envie, elle n\rquote +osa pas revenir sur ses pas et tourner ind\'e9finiment dans le m\'eame cercle. Au haut de la c\'f4te, \'e0 l\rquote oppos\'e9 des usines, elle avait aper\'e7u un bois dont la masse verte se d\'e9tachait sur le ciel\~: l\'e0 peut-\'ea +tre elle trouverait la solitude en cette journ\'e9e du dimanche, et pourrait s\rquote asseoir sans que personne fit attention \'e0 elle. +\par +\par En effet il \'e9tait d\'e9sert, comme d\'e9serts aussi \'e9taient les champs qui le bordaient, de sorte qu\rquote \'e0 sa lisi\'e8re, elle put s\rquote allonger librement sur la mousse, ayant devant elle la vall\'e9 +e et tout le village qui en occupait le centre. Quoiqu\rquote elle le conn\'fbt bien par ce que son p\'e8re lui en avait racont\'e9, elle s\rquote \'e9tait un peu perdue dans le d\'e9dale des rues tournantes\~; mais maintenant qu\rquote +elle le dominait, elle le retrouvait tel qu\rquote elle se le repr\'e9sentait en le d\'e9crivant \'e0 sa m\'e8re pendant leurs longues routes, et aussi tel qu\rquote +elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une terre promise, en se demandant d\'e9sesp\'e9r\'e9ment si elle pourrait jamais l\rquote atteindre. +\par +\par Et voil\'e0 qu\rquote elle y \'e9tait arriv\'e9e\~; qu\rquote elle l\rquote avait \'e9tal\'e9 devant ses yeux\~; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison \'e0 sa place pr\'e9cise. +\par +\par Quelle joie\~! c\rquote \'e9tait vrai\~: c\rquote \'e9tait vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononc\'e9 le nom comme une obsession, et que depuis son entr\'e9e en France elle avait cherch\'e9 sur les b\'e2 +ches des voitures qui passaient ou celles des wagons arr\'eat\'e9s dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n\rquote \'e9tait plus le pays du r\'eave, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la r\'e9alit\'e9. + +\par +\par Droit devant elle, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 du village, sur la pente oppos\'e9e \'e0 celle o\'f9 elle \'e9tait assise, se dressaient les b\'e2timents de l\rquote usine, et \'e0 la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l\rquote histoire de leur d +\'e9veloppement comme si un habitant du pays la lui racontait. +\par +\par Au centre et au bord de la rivi\'e8re, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et gr\'eale chemin\'e9e rong\'e9e par le vent de mer, les pluies et la fum\'e9e \'e9tait l\rquote +ancienne filature de lin, longtemps abandonn\'e9e, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait lou\'e9e pour s\rquote y ruiner, disaient les fortes t\'eates de la contr\'e9e, pleines de m\'e9 +pris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune \'e9tait arriv\'e9e petite d\rquote abord, sou \'e0 sou, bient\'f4t millions \'e0 millions. Rapidement, autour de cette m\'e8re Gigogne les enfants avaient pullul\'e9. Les a\'een\'e9s mal b\'e2 +tis, mal habill\'e9s, ch\'e9tifs comme leur m\'e8re, ainsi qu\rquote il arrive souvent \'e0 ceux qui ont souffert de la mis\'e8re. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu\rquote il n\rquote est besoin, par\'e9 +s avec des rev\'eatements de d\'e9corations polychromes qui n\rquote avaient rien du mis\'e9rable hourdis de mortier ou d\rquote argile des grands fr\'e8res us\'e9s avant l\rquote \'e2ge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs fa\'e7ades ros\'e9 +s ou blanches en briques vernies, d\'e9fier les fatigues du travail et des ann\'e9es. Alors que les premiers b\'e2timents se tassaient sur un terrain \'e9troitement mesur\'e9 autour de la vieille fabrique, les nouveaux s\rquote \'e9taient largement espac +\'e9s dans les prairies environnantes, reli\'e9s entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un r\'e9seau de fils, \'e9lectriques, qui couvraient l\rquote usine enti\'e8re d\rquote un immense filet. +\par +\par Longtemps elle resta perdue dans le d\'e9dale de ces rues, allant des puissantes chemin\'e9es, hautes et larges, aux paratonnerres qui h\'e9rissaient les toits, aux m\'e2ts \'e9lectriques, aux wagons de chemin de fer, aux d\'e9p\'f4ts de charbon, t\'e2 +chant de se repr\'e9senter par l\rquote imagination ce que pouvait \'eatre la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu\rquote +elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris. +\par +\par Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu\rquote il avait suivi le m\'eame d\'e9veloppement que l\rquote usine\~: les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d\rquote or, s\rquote \'e9taient tass\'e9s autour de l +\rquote \'e9glise\~; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s\rquote \'e9taient \'e9parpill\'e9s dans la vall\'e9e au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivi\'e8re\~ +; mais, contrairement \'e0 ce qui se voyait dans l\rquote usine, c\rquote \'e9tait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l\rquote apparence de la solidit\'e9, et les neuves qui paraissaient mis\'e9 +rables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, \'e9taient alors plus \'e0 leur aise que ne l\rquote \'e9taient maintenant ceux de l\rquote industrie. +\par +\par Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son importance, et s\rquote en distinguait encore par le jardin plant\'e9 de grands arbres qui l\rquote entourait, descendant en deux terrasses garnies d\rquote espaliers jusqu\rquote \'e0 la rivi +\'e8re o\'f9 il aboutissait \'e0 un lavoir. Celle-l\'e0, elle la reconnut\~: c\rquote \'e9tait celle que M.\~Vulfran avait occup\'e9e en s\rquote \'e9tablissant \'e0 Maraucourt, et qu\rquote il n\rquote avait quitt\'e9e que pour habiter son ch\'e2 +teau. Que d\rquote heures son p\'e8re, enfant, avait pass\'e9es sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gard\'e9 le souvenir pour avoir entendu l\'e0, dans le caquetage des lavandi\'e8res, les longs r\'e9cits des l\'e9gendes du pays, qu +\rquote il avait plus tard racont\'e9s \'e0 sa fille\~: la }{\i\cgrid0 F\'e9e des tourbi\'e8res}{\cgrid0 , l\rquote }{\i\cgrid0 Enlisage des Anglais}{\cgrid0 , le }{\i\cgrid0 Leuwarou d\rquote Hangest}{\cgrid0 , et dix autres qu\rquote +elle se rappelait comme si elle les avait entendus la veille. +\par +\par Le soleil, en tournant, l\rquote obligea \'e0 changer de place, mais elle n\rquote eut que quelques pas \'e0 faire pour en trouver une valant celle qu\rquote elle abandonnait, o\'f9 l\rquote herbe \'e9tait aussi douce, aussi parfum\'e9 +e, avec une aussi belle vue sur le village et toute la vall\'e9e, si bien que, jusqu\rquote au soir, elle put rester l\'e0 dans un \'e9tat de b\'e9atitude tel qu\rquote elle n\rquote en avait pas go\'fbt\'e9 depuis longtemps. +\par +\par Certainement elle n\rquote \'e9tait pas assez impr\'e9voyante pour s\rquote abandonner aux douceurs de son repos, et s\rquote imaginer que c\rquote en \'e9tait fini de ses \'e9preuves. Parce qu\rquote elle avait assur\'e9 + le travail, le pain et le coucher, tout n\rquote \'e9tait pas dit, et ce qui lui restait \'e0 acqu\'e9rir pour r\'e9aliser les esp\'e9rances de sa m\'e8re paraissait si difficile qu\rquote elle ne pouvait y penser qu\rquote en tremblant\~; mais enfin, c +\rquote \'e9tait un si grand r\'e9sultat que de se trouver dans ce Maraucourt, o\'f9 elle avait tant de chances contre elle pour n\rquote arriver jamais, qu\rquote elle devait maintenant ne d\'e9sesp\'e9rer de rien, si long que f\'fbt le temps \'e0 + attendre, si dures que fussent les luttes \'e0 soutenir. Un toit sur la t\'eate, dix sous par jour, n\rquote \'e9tait-ce pas la fortune pour la mis\'e9rable fille qui n\rquote avait pour dormir que la grand\rquote +route, et pour manger, rien autre chose que l\rquote \'e9corce des bouleaux\~? +\par +\par Il lui semblait qu\rquote il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arr\'eatant ce qu\rquote elle devait faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle d\'e8s le lendemain\~; mais cela pr +\'e9sentait une telle difficult\'e9 dans l\rquote ignorance de tout o\'f9 elle se trouvait, qu\rquote elle comprit bient\'f4t que c\rquote \'e9tait une t\'e2che de beaucoup au-dessus de ses forces\~: sa m\'e8re, si elle avait pu arriver \'e0 + Maraucourt, aurait sans doute su ce qu\rquote il convenait de faire\~; mais elle n\rquote avait ni l\rquote exp\'e9rience, ni l\rquote intelligence, ni la prudence, ni la finesse, ni aucune des qualit\'e9s de cette pauvre m\'e8re, n\rquote \'e9tant qu +\rquote une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils. +\par +\par Cette pens\'e9e, et plus encore l\rquote \'e9vocation de sa m\'e8re, amen\'e8rent dans ses yeux un flot de larmes\~; elle se mit alors \'e0 pleurer sans pouvoir se retenir, en r\'e9p\'e9tant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son d\'e9 +part du cimeti\'e8re, comme s\rquote il avait le pouvoir magique de la sauver\~: +\par +\par \'ab\~Maman, ch\'e8re maman\~!\~\'bb +\par +\par De fait, ne l\rquote avait-il pas secourue, fortifi\'e9e, relev\'e9e quand elle s\rquote abandonnait dans l\rquote accablement de la fatigue et du d\'e9sespoir\~? e\'fbt-elle soutenu la lutte jusqu\rquote au bout, si elle ne s\rquote \'e9tait pas r\'e9p +\'e9t\'e9 les derni\'e8res paroles de la mourante\~: \'ab\~Je te vois\'85 oui, je te vois heureuse\~\'bb\~? N\rquote est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, et dont l\rquote \'e2me flotte d\'e9j\'e0 entre la terre et le ciel, savent bien des choses myst +\'e9rieuses qui ne se r\'e9v\'e8lent pas aux vivants\~? +\par +\par Cette crise, au lieu de l\rquote affaiblir, lui fit du bien, et elle en sortit le c\'9cur plus fort d\rquote espoir, exalt\'e9 de confiance, s\rquote imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l\rquote +air calme du soir, apportait une caresse de sa m\'e8re sur ses joues mouill\'e9es et lui soufflait ses derni\'e8res paroles\~: \'ab\~Je te vois heureuse.\~\'bb +\par +\par Et pourquoi non\~? Pourquoi sa m\'e8re ne serait-elle pas pr\'e8s d\rquote elle, en ce moment pench\'e9e sur elle comme son ange gardien\~? +\par +\par Alors l\rquote id\'e9e lui vint de s\rquote entretenir avec elle et de lui demander de r\'e9p\'e9ter le pronostic qu\rquote elle lui avait fait \'e0 Paris. Mais quel que f\'fbt son \'e9tat d\rquote exaltation, elle n\rquote imagina pas qu\rquote +elle pouvait lui parler comme \'e0 une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu\rquote elle n\rquote imagina que sa m\'e8re pouvait r\'e9pondre avec ces m\'eames mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu\rquote +elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur myst\'e9rieux langage. +\par +\par Assez longtemps elle resta absorb\'e9e dans sa recherche, pench\'e9e sur cet insondable inconnu qui l\rquote attirait en la troublant jusqu\rquote \'e0 l\rquote affoler\~; puis machinalement ses yeux s\rquote attach\'e8 +rent sur un groupe de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles blanches l\rquote herbe de la lisi\'e8re dans laquelle elle \'e9tait couch\'e9e, et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu\rquote +elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir. +\par +\par Cela fait, elle revint \'e0 sa place et s\rquote assit avec un recueillement grave\~; puis, d\rquote une main que l\rquote \'e9motion rendait tremblante, elle commen\'e7a \'e0 effeuiller une corolle\~: +\par +\par \'ab\~Je r\'e9ussirai, un peu, beaucoup, tout \'e0 fait, pas du tout\~; je r\'e9ussirai, un peu, beaucoup, tout \'e0 fait, pas du tout.\~\'bb +\par +\par Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il ne rest\'e2t plus que quelques p\'e9tales. +\par +\par Combien\~? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre e\'fbt dit la r\'e9ponse\~; mais vivement, quoique son c\'9cur f\'fbt terriblement serr\'e9, elle les effeuilla\~: +\par +\par \'ab\~Je r\'e9ussirai\'85 un peu\'85 beaucoup\'85 tout \'e0 fait.\~\'bb +\par +\par En m\'eame temps un souffle ti\'e8de lui passa dans les cheveux et sur les l\'e8vres\~: la r\'e9ponse de sa m\'e8re, dans un baiser, le plus tendre qu\rquote elle lui e\'fbt donn\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875987}{\*\bkmkstart _Toc98015951}XIV{\*\bkmkend _Toc81875987}{\*\bkmkend _Toc98015951} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Enfin elle se d\'e9cida \'e0 quitter sa place\~; la nuit tombait, et d\'e9j\'e0 dans l\rquote \'e9troite vall\'e9e, comme plus loin dans celle de la Somme, montaient des vapeurs blanches qui flottaient, l\'e9g\'e8res, autour des +cimes confuses des grands arbres\~; des petites lumi\'e8res piquaient \'e7\'e0 et l\'e0 l\rquote obscurit\'e9, s\rquote allumant derri\'e8re les vitres des maisons, et des rumeurs vagues passaient dans l\rquote air tranquille, m\'eal\'e9es \'e0 + des bribes de chansons. +\par +\par Elle \'e9tait assez. aguerrie pour n\rquote avoir pas peur de s\rquote attarder dans un bois ou sur la grand\rquote route\~; mais \'e0 quoi bon\~! Elle poss\'e9dait maintenant ce qui lui avait si mis\'e9rablement manqu\'e9\~; un toit et un lit\~; d +\rquote ailleurs, puisqu\rquote on devait se lever le lendemain t\'f4t pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure. +\par +\par Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les chants qu\rquote elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins de buveurs attabl\'e9s que lorsqu\rquote elle \'e9tait arriv\'e9e, et d\rquote o\'f9 s\rquote +exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de caf\'e9, d\rquote alcool chauff\'e9 et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succ\'e9daient, sans interruption, porte \'e0 + porte quelquefois, si bien que sur trois maisons il y en avait au moins une qu\rquote occupait un d\'e9bit de boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les pays, elle avait pass\'e9 devant bien des assembl\'e9 +es de buveurs, mais nulle part elle n\rquote avait entendu tapage de paroles, claires et criardes, comme celui qui sortait confus\'e9ment de ces salles basses. +\par +\par En arrivant \'e0 la cour de m\'e8re Fran\'e7oise, elle aper\'e7ut, \'e0 la table o\'f9 elle l\rquote avait d\'e9j\'e0 vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle entour\'e9e d\rquote un morceau de journal pour prot\'e9ger, sa flamme, pos\'e9 +e devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit et des moustiques voltigeaient, sans qu\rquote il par\'fbt en prendre souci, absorb\'e9 dans sa lecture. +\par +\par Cependant quand elle passa pr\'e8s de lui il leva la t\'eate et la reconnut\~; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit\~: +\par +\par }{\lang2057\cgrid0 \'ab\~}{\i\lang2057\cgrid0 A good night\rquote s rest to you.}{\lang2057\cgrid0 \~\'bb +\par +\par }{\cgrid0 \'c0 quoi elle r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~}{\i\cgrid0 Good evening, sir.}{\cgrid0 \~\'bb +\par +\par \'ab\~O\'f9 avez-vous \'e9t\'e9\~? continua-t-il en anglais. +\par +\par \endash Me promener dans les bois, r\'e9pondit-elle en se servant de la m\'eame langue +\par +\par \endash Toute seule\~? +\par +\par \endash Toute seule, je ne connais personne \'e0 Maraucourt. +\par +\par \endash Alors pourquoi n\rquote \'eates-vous pas rest\'e9e \'e0 lire\~? Il n\rquote y a rien de meilleur, le dimanche, que la lecture. +\par +\par \endash Je n\rquote ai pas de livres. +\par +\par \endash \'cates-vous catholique\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Je vous en pr\'eaterai tout de m\'eame quelques-uns\~: }{\i\cgrid0 farewell}{\cgrid0 . +\par +\par \endash }{\i\cgrid0 Good-bye, sir.}{\cgrid0 \~\'bb +\par +\par Sur le seuil de la maison, Rosalie \'e9tait assise, adoss\'e9e au chambranle, se reposant \'e0 respirer le frais. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous vous coucher\~? dit-elle. +\par +\par \endash Je voudrais bien. +\par +\par \endash Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec m\'e8re Fran\'e7oise\~; entrons dans le d\'e9bit.\~\'bb +\par +\par L\rquote affaire, ayant \'e9t\'e9 arrang\'e9e entre la grand\rquote m\'e8re et sa petite-fille, fut vivement r\'e9gl\'e9e par le payement des vingt-huit sous que Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l\rquote \'e9 +clairage pendant la semaine. +\par +\par \'ab\~Pour lors, vous voulez vous \'e9tablir dans notre pays, ma petite\~? dit m\'e8re Fran\'e7oise d\rquote un air placide et bienveillant. +\par +\par \endash Si c\rquote est possible. +\par +\par \endash \'c7a sera possible si vous voulez travailler. +\par +\par \endash Je ne demande que cela. +\par +\par \endash Eh bien, \'e7a ira\~; vous ne resterez pas toujours \'e0 cinquante centimes, vous arriverez \'e0 un franc, m\'eame \'e0 deux\~; si, plus tard, vous \'e9pousez un bon ouvrier qui en gagne trois, \'e7a vous fera cent sous par jour\~; avec \'e7 +a on est riche\'85 quand on ne boit pas, seulement il ne faut pas boire. C\rquote est bien heureux que M.\~Vulfran ait donn\'e9 du travail au pays\~; c\rquote est vrai qu\rquote +il y a la terre, mais la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent \'e0 manger.\~\'bb +\par +\par Pendant que la vieille nourrice d\'e9bitait cette le\'e7on avec l\rquote importance et l\rquote autorit\'e9 d\rquote une femme habitu\'e9e \'e0 ce qu\rquote +on respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une armoire et Perrine qui, tout en \'e9coutant, la suivait de l\rquote \'9cil, remarquait que les draps qu\rquote on lui pr\'e9parait \'e9taient un grosse toile d\rquote emballage jaune\~ +; mais, depuis si longtemps elle ne couchait plus dans des draps, qu\rquote elle devait encore s\rquote estimer heureuse d\rquote avoir ceux-l\'e0, si durs qu\rquote ils fussent. D\'e9shabill\'e9e\~! La Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais +la d\'e9pense d\rquote un lit, n\rquote avait m\'eame pas eu l\rquote id\'e9e de lui offrir ce plaisir, et, longtemps avant leur arriv\'e9e en France, les draps de la roulotte, except\'e9 ceux qui servaient \'e0 la m\'e8re, avaient \'e9t\'e9 vendus ou s +\rquote en \'e9taient all\'e9s en lambeaux. +\par +\par Elle prit la moiti\'e9 du paquet, et, suivant Rosalie, elles travers\'e8rent la cour o\'f9 une vingtaine d\rquote ouvriers, hommes, femmes, enfants \'e9taient assis sur des billots de bois, des blocs de pierre, attendant l\rquote +heure du coucher en causant et en fumant. Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui n\rquote \'e9tait pas grande\~? +\par +\par La vue de son grenier, quand Rosalie eut allum\'e9 une petite chandelle plac\'e9e derri\'e8re un treillis en fil de fer, r\'e9pondit \'e0 cette question. Dans un espace de six m\'e8tres de long sur un peu plus de trois de large, six lits \'e9taient align +\'e9s le long des cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait \'e0 peine un m\'e8tre. Six personnes devaient donc passer la nuit l\'e0 o\'f9 il y avait \'e0 peine place pour deux\~; aussi, bien qu\rquote une petite fen\'eatre f\'fbt o +uverte dans le mur oppos\'e9 \'e0 l\rquote entr\'e9e, respirait-on d\'e8s la porte une odeur \'e2cre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en riant\~: +\par +\par \'ab\~\'c7a vous para\'eet peut-\'eatre un peu petiot\~?\~\'bb +\par +\par Elle se contenta de r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~Un peu. +\par +\par \endash Quatre sous, ce n\rquote est pas cent sous. +\par +\par \endash Bien s\'fbr.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop petite que les bois et les champs\~: puisqu\rquote elle avait support\'e9 l\rquote odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien celle-l\'e0 sans doute. +\par +\par \'ab\~V\rquote l\'e0 votre lit\~\'bb, dit Rosalie en lui d\'e9signant celui qui \'e9tait plac\'e9 devant la fen\'eatre. +\par +\par Ce qu\rquote elle appelait un lit \'e9tait une paillasse pos\'e9e sur quatre pieds r\'e9unis par deux planches et des traverses\~; un sac tenait lieu d\rquote oreiller, +\par +\par \'ab\~Vous savez, la foug\'e8re est fra\'eeche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu\rquote un qui arrive coucher sur de la vieille foug\'e8re\~; ce n\rquote est pas \'e0 faire, quoiqu\rquote on raconte que dans les h\'f4tels, les vrais, on ne se g\'ea +ne pas.\~\'bb +\par +\par S\rquote il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n\rquote y voyait pas une seule chaise. +\par +\par \'ab\~II y a des clous aux murs, dit Rosalie, r\'e9pondant \'e0 la muette interrogation de Perrine, c\rquote est tr\'e8s commode pour accrocher les v\'eatements.\~\'bb +\par +\par Il y avait aussi quelques bo\'eetes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, mais, comme ce n\rquote \'e9tait pas le cas de Perrine, le clou plant\'e9 aux pieds de son lit lui suffisait de reste. + +\par +\par \'ab\~Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie\~; si la Noyelle cause dans la nuit, c\rquote est qu\rquote elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire attention\~: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres\~ +; je vous dirai ce que vous devrez faire pour \'eatre embauch\'e9e. Bonsoir. +\par +\par \endash Bonsoir, et merci. +\par +\par \endash Pour vous servir.\~\'bb +\par +\par Perrine se h\'e2ta de se d\'e9shabiller, heureuse d\rquote \'eatre seule et de n\rquote avoir pas \'e0 subir la curiosit\'e9 de la chambr\'e9e. Mais, en se mettant entre ses draps, elle n\rquote \'e9prouva pas la sensation de bien-\'ea +tre sur laquelle elle comptait, tant ils \'e9taient rudes\~: tiss\'e9s avec des copeaux, ils n\rquote eussent pas \'e9t\'e9 plus raides, mais cela \'e9tait insignifiant, la terre aussi \'e9tait dure la premi\'e8re fois qu\rquote elle avait couch\'e9 + dessus, et, bien vite, elle s\rquote y \'e9tait habitu\'e9e. +\par +\par La porte ne tarda pas \'e0 s\rquote ouvrir et une jeune fille d\rquote une quinzaine d\rquote ann\'e9es \'e9tant entr\'e9e dans la chambre commen\'e7a \'e0 se d\'e9shabiller, en regardant, de temps en temps du c\'f4t\'e9 + de Perrine, mais sans rien dire. Comme elle \'e9tait endimanch\'e9e, sa toilette fut longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses v\'eatements des jours de f\'eate, et accrocher \'e0 un clou pour le lendemain ceux du travail. +\par +\par Une autre arriva, puis une troisi\'e8me, puis une quatri\'e8me\~; alors ce fut un caquetage assourdissant\~; toutes parlant en m\'eame temps, chacune racontait sa journ\'e9e\~; dans l\rquote espace m\'e9nag\'e9 + entre les lits elles tiraient et repoussaient leurs bo\'eetes ou leurs paniers qui s\rquote enchev\'eatraient les uns dans les autres, et cela provoquait des mouvements d\rquote impatience ou des paroles de col\'e8re qui toutes se tournai +ent contre la propri\'e9taire du grenier. +\par +\par \'ab\~Queu taudis\~! +\par +\par \endash El\rquote mettra bent\'f4t d\rquote autres lits au mitan. +\par +\par \endash Por s\'fbr, j\rquote ne resterai point l\'e0 d\rquote ans. +\par +\par _ O\'f9 qu\rquote t\rquote iras\~; c\rquote est-y mieux cheux l\rquote zautres\~?\~\'bb +\par +\par Et les exclamations se croisaient\~; \'e0 la fin cependant, quand les deux premi\'e8res arriv\'e9es se furent couch\'e9es, un peu d\rquote ordre s\rquote \'e9tablit, et bient\'f4t tous les lits furent occup\'e9s, un seul except\'e9. +\par +\par Mais pour cela les conversations ne cess\'e8rent point, seulement elles tourn\'e8rent\~; apr\'e8s s\rquote \'eatre dit ce qu\rquote il y avait eu d\rquote int\'e9ressant dans la journ\'e9e \'e9coul\'e9e, on passa \'e0 + celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l\rquote usine enti\'e8re, avec un mot de ses chefs\~: M.\~Vulfran, ses neveux qu\rquote on appelait les \'ab\~jeunes\~\'bb, + le directeur, Talouel, qu\rquote on ne nomma qu\rquote une fois, mais qu\rquote on d\'e9signa par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases la fa\'e7on dont on le jugeait\~: la Fouine, l\rquote Mince, Judas. +\par +\par Alors Perrine \'e9prouva un sentiment bizarre dont les contradictions l\rquote \'e9tonn\'e8rent\~: elle voulait \'eatre tout oreilles, sentant de quelle importance pouvaient \'eatre pour elle les renseignements qu\rquote elle entendait\~; et d\rquote +autre part elle \'e9tait g\'ean\'e9e, comme honteuse d\rquote \'e9couter ces propos. +\par +\par Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou si personnels qu\rquote il fallait conna\'eetre ceux \'e0 qui ils s\rquote appliquaient pour les comprendre\~; ainsi elle fut longtemps sans deviner que la Fouine, l\rquote +Mince et Judas ne faisaient qu\rquote un avec Talouel, qui \'e9tait la b\'eate noire des ouvriers, d\'e9test\'e9 de tous autant que craint, mais avec des r\'e9ticences, des r\'e9serves, des pr\'e9 +cautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de lui. Toutes les observations se terminaient par le m\'eame mot ou \'e0 peu pr\'e8s\~: +\par +\par \'ab\~N\rquote emp\'eache que ce soit ein ben brav\rquote homme\~! +\par +\par \endash Et juste donc\~! +\par +\par \endash Oh\~! pour \'e7a\~!\~\'bb +\par +\par Mais tout de suite une autre ajoutait\~: +\par +\par \'ab\~N\rquote emp\'eache aussi\'85\~\'bb +\par +\par Alors les preuves \'e9taient donn\'e9es de fa\'e7on \'e0 montrer cette bont\'e9 et cette justice. +\par +\par \'ab\~S\rquote il ne fallait point gagner son pain\~!\~\'bb +\par +\par Peu \'e0 peu les langues se ralentirent. +\par +\par \'ab\~Si on dormait, dit une voix alanguie. +\par +\par \endash Qui t\rquote en emp\'eache\~? +\par +\par \endash La Noyelle n\rquote est pas rentr\'e9e. +\par +\par \endash Je viens de la voir. +\par +\par \endash \'c7a y est-il\~? +\par +\par \endash En plein. +\par +\par \endash Assez pour qu\rquote elle ne puisse pas monter l\rquote escalier\~? +\par +\par \endash \'c7a je ne sais pas. +\par +\par \endash Si on fermait la porte \'e0 la cheville\~? +\par +\par \endash Et le tapage qu\rquote elle ferait. +\par +\par \endash \'c7a va recommencer comme l\rquote autre dimanche. +\par +\par \endash Peut-\'eatre pire encore.\~\'bb +\par +\par \'c0 ce moment on entendit un bruit de pas lourds et h\'e9sitants dans l\rquote escalier. +\par +\par \'ab\~La voila.\~\'bb +\par +\par Mais les pas s\rquote arr\'eat\'e8rent et il y eut une chute suivie de g\'e9missements. +\par +\par \'ab\~Elle est tomb\'e9e. +\par +\par \emdash -Si elle pouvait ne pas se relever. +\par +\par \endash Elle dormirait aussi ben dans l\rquote escalier qu\rquote ici. +\par +\par \endash Et nous dormirions mieux.\~\'bb +\par +\par Les g\'e9missements continuaient m\'eal\'e9s d\rquote appels. +\par +\par \'ab\~Viens donc, La\'efde\~: un p\rquote tit coup de main, m\rquote n\rquote \'e9fant. +\par +\par \endash Plus souvent que je vas y aller. +\par +\par \endash Oh\'e9\~! La\'efde, La\'efde\~!\~\'bb +\par +\par Mais La\'efde n\rquote ayant pas boug\'e9, au bout d\rquote un certain temps les appels cess\'e8rent. +\par +\par \'ab\~Elle s\rquote endort. +\par +\par \endash Quelle chance.\~\'bb +\par +\par Elle ne s\rquote endormait pas du tout\~; au contraire, elle essayait \'e0 nouveau de monter l\rquote escalier, et elle criait\~: +\par +\par \'ab\~La\'efde, viens me donner la main, m\rquote n\rquote \'e9fant, La\'efde, La\'efde.\~\'bb +\par +\par Elle n\rquote avan\'e7ait pas \'e9videmment, car les appels partaient toujours du bas de l\rquote escalier de plus en plus pressants \'e0 chaque cri, si bien qu\rquote ils finirent par s\rquote accompagner de larmes\~: +\par +\par \'ab\~Ma p\rquote tite La\'efde, ma p\rquote tite La\'efde, p\rquote tite, p\rquote tite\~; l\rquote escalier s\rquote enfonce, oh\~! la\~! la\~!\~\'bb +\par +\par Un \'e9clat de rire courut de lit en lit. +\par +\par \'ab\~C\rquote est-y que t\rquote es pas rentr\'e9e, La\'efde, dis, dis La\'efde, dis\~; je vas aller te qu\rquote ri. +\par +\par \endash Nous v\rquote l\'e0 tranquilles, dit une voix. +\par +\par \endash Mais non, elle va chercher La\'efde qu\rquote elle ne trouvera pas, et quand elle reviendra dans une heure, \'e7a recommencera. +\par +\par \endash On ne dormira donc jamais\~! +\par +\par \endash Va lui donner la main, La\'efde. +\par +\par \endash Vas-y, t\'e9. +\par +\par \endash C\rquote est t\'e9 qu\rquote \'e9 veut.\~\'bb +\par +\par La\'efde se d\'e9cida, passa un jupon et descendit. +\par +\par \'ab\~Oh\~! m\rquote n\rquote \'e9fant, m\rquote n\rquote \'e9fant\~\'bb, cria la voix \'e9mue de la Noyelle. +\par +\par Il semblait qu\rquote elles n\rquote avaient qu\rquote \'e0 monter l\rquote escalier qui ne s\rquote enfoncerait plus, mais la joie de voir La\'efde chassa cette id\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~Viens avec m\'e9, je vas te payer un p\rquote ti\'f4t pot.\~\'bb +\par +\par La\'efde ne se laissa pas tenter par cette proposition. +\par +\par \'ab\~Allons nous coucher, dit-elle. +\par +\par \endash Non, viens avec m\'e9, ma p\rquote tite La\'efde.\~\'bb +\par +\par La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s\rquote \'e9tait obstin\'e9e dans sa nouvelle id\'e9e, r\'e9p\'e9tait son mot, toujours le m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Un p\rquote tiot pot. +\par +\par \endash \'c7a ne finira jamais, dit une voix. +\par +\par \endash J\rquote voudrais pourtant dormir, m\'e9. +\par +\par \endash Faut s\rquote lever demain. +\par +\par \endash Et c\rquote est comme \'e7a tous les dimanches.\~\'bb +\par +\par Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la t\'eate, elle trouverait le sommeil le plus paisible\~! Comme celui en plein champ, avec les effarements de l\rquote ombre et les hasards du temps, valait mieux cependant que cet entassem +ent dans cette chambr\'e9e, avec ses promiscuit\'e9s, son tapage et l\rquote odeur naus\'e9euse qui commen\'e7ait \'e0 la suffoquer d\rquote une fa\'e7on si g\'eanante qu\rquote elle se demandait comment elle pourrait la supporter apr\'e8 +s quelques heures. +\par +\par Au dehors, la discussion durait toujours et l\rquote on entendait la voix de la Noyelle qui r\'e9p\'e9tait\~: \'ab\~Un p\rquote tiot pot\~\'bb, \'e0 laquelle celle de La\'efde r\'e9pondait\~: +\par +\par \'ab\~Demain\~\'bb. +\par +\par \'ab\~Je vas aller aider La\'efde, dit une des femmes, ou \'e7a durera jusqu\rquote \'e0 demain.\~\'bb +\par +\par En effet elle se leva et descendit\~; alors dans l\rquote escalier se produisit un grand brouhaha de voix, m\'eal\'e9 \'e0 des bruits de pas lourds, \'e0 des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de-chauss\'e9e, furieux de ce tapage\~ +: toute la maison semblait ameut\'e9e. +\par +\par \'c0 la fin la Noyelle fut tra\'een\'e9e dans la chambre, pleurant avec des exclamations d\'e9sesp\'e9r\'e9es\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que je vous ai fait\~?\~\'bb +\par +\par Sans \'e9couter ses plaintes, on la d\'e9shabilla et on la coucha\~; mais pour cela elle ne s\rquote endormit point et continua de pleurer en g\'e9missant. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez\~? Je suis-t\rquote y malheureuse\~! Je suis-t\rquote y une voleuse qu\rquote on ne veut pas boire avec m\'e9\~? La\'efde, j\rquote ai sef.\~\'bb +\par +\par Plus elle se plaignait, plus l\rquote exasp\'e9ration contre elle montait dans la chambr\'e9e, chacune criant son mot plus ou moins f\'e2ch\'e9. +\par +\par Mais elle continuait toujours\~: +\par +\par \'ab\~Salut, turlututu, chapeau pointu, fil \'e9cru, t\rquote es rabattu.\~\'bb +\par +\par Quand elle eut \'e9puis\'e9 tous les mots en u qui amusaient son oreille, elle passa \'e0 d\rquote autres qui n\rquote avaient pas plus de sens. +\par +\par \'ab\~Le caf\'e9, \'e0 la vapeur, n\rquote a pas peur, meilleur pour le c\'9cur\~; va donc, balayeur\~; et ta s\'9cur\~? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah\~! vous \'eates buveur\~? \'e7a fait mon bonheur, peut-\'eatre votre malheur. \'c7 +a donne la jaunisse\~; faut aller \'e0 l\rquote hospice\~; voyez la directrice\~; mangez de la r\'e9glisse\~; mon p\'e8re en vendait et m\rquote en r\'e9galait, aussi \'e7a m\rquote allait. Ce que j\rquote ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef\~!\~\'bb + +\par +\par De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si le sommeil allait bient\'f4t se produire\~; mais tout de suite elle repartait plus h\'e2t\'e9e, plus criarde, et alors celles qui avaient commenc\'e9 \'e0 s\rquote endormir se r\'e9 +veillaient en sursaut en poussant des cris furieux qui \'e9pouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient pas taire\~: +\par +\par \'ab\~Pourquoi que vous me brutalisez\~? \'c9coutez, pardonnez, c\rquote est assez. +\par +\par \endash Vous avez eu une belle id\'e9e de la monter\~! +\par +\par \endash C\rquote est t\'e9 qu\rquote as voulu. +\par +\par \endash Si on la redescendait\~? +\par +\par \endash On ne dormira jamais\~;\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c\rquote \'e9tait vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la Noyelle pouvaient supporter son voisinage\~: n\rquote existait-il pas \'e0 Maraucourt d\rquote +autres logements o\'f9 l\rquote on pouvait dormir tranquillement\~? +\par +\par Il n\rquote y avait pas que le tapage qui f\'fbt exasp\'e9rant dans cette chambr\'e9e, l\rquote air aussi qu\rquote on y respirait commen\'e7ait \'e0 n\rquote \'eatre plus supportable pour elle\~: lourd, chaud, \'e9touffant, charg\'e9 + de mauvaises odeurs dont le m\'e9lange soulevait le c\'9cur ou le noyait. +\par +\par \'c0 la fin cependant le moulin \'e0 paroles de la Noyelle se ralentit, elle ne lan\'e7a que des mots \'e0 demi form\'e9s, puis ce ne fut plus qu\rquote un ronflement qui sortit de sa bouche. +\par +\par Mais, bien que le silence se f\'fbt maintenant \'e9tabli dans la chambre, Perrine ne put pas s\rquote endormir\~: elle \'e9tait oppress\'e9e, des coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l\rquote inondait de la t\'eate aux pieds. +\par +\par Il n\rquote y avait pas \'e0 chercher la cause de ce malaise\~: elle \'e9touffait parce que l\rquote air lui manquait, et si ses camarades de chambr\'e9e n\rquote \'e9touffaient pas comme elle, c\rquote est qu\rquote elles \'e9taient habitu\'e9es \'e0 + vivre dans cette atmosph\'e8re, suffocante pour qui couchait ordinairement en plein champ. +\par +\par Mais puisque ces femmes, des paysannes, s\rquote \'e9taient bien habitu\'e9es \'e0 cette atmosph\'e8re, il semblait qu\rquote elle le pourrait comme elles\~: sans doute il fallait du courage et de la pers\'e9v\'e9rance\~; mais si elle n\rquote \'e9 +tait pas paysanne, elle avait men\'e9 une existence aussi dure que la leur pouvait l\rquote \'eatre\~; m\'eame pour les plus mis\'e9rables, et d\'e8s lors elle ne voyait pas de raisons pour qu\rquote elle ne support\'e2t pas ce qu\rquote elles suppo +rtaient. +\par +\par Il n\rquote y avait donc qu\rquote \'e0 ne pas respirer, qu\rquote \'e0 ne pas sentir, alors viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu\rquote on dort l\rquote odorat ne fonctionne plus. +\par +\par Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on veut\~: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut bient\'f4t ouvrir les l\'e8vres, les narines et faire une aspiration d\rquote autant plus profonde qu\rquote elle n\rquote +avait plus d\rquote air dans les poumons\~; et le terrible fut que, malgr\'e9 tout, elle dut r\'e9p\'e9ter plusieurs fois cette aspiration. +\par +\par Alors quoi\~? Qu\rquote allait-il se produire\~? Si elle ne respirait pas, elle \'e9touffait\~; si elle respirait, elle \'e9tait malade. +\par +\par Comme elle se d\'e9battait, sa main fr\'f4la le papier qui rempla\'e7ait une des vitres de la fen\'eatre, contre laquelle sa couchette \'e9tait pos\'e9e. +\par +\par Un papier n\rquote est pas une feuille de verre, il se cr\'e8ve sans bruit et, crev\'e9, il laissait entrer l\rquote air du dehors. Quel mal y avait-il \'e0 ce qu\rquote elle le crev\'e2t\~? Pour \'eatre habitu\'e9es \'e0 cette atmosph\'e8re vici\'e9 +e, elles n\rquote en souffraient pas moins certainement. Donc, \'e0 condition de n\rquote \'e9veiller personne, elle pouvait tr\'e8s bien d\'e9chirer ce papier. +\par +\par Mais elle n\rquote eut pas besoin d\rquote en venir \'e0 cette extr\'e9mit\'e9 qui laisserait des traces\~; comme elle le t\'e2tait, elle sentit qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas bien tendu, et de l\rquote ongle elle put avec pr\'e9caution en d\'e9 +tacher un c\'f4t\'e9. Alors se collant la bouche \'e0 cette ouverture, elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la prit. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875988}{\*\bkmkstart _Toc98015952}XV{\*\bkmkend _Toc81875988}{\*\bkmkend _Toc98015952} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Quand elle se r\'e9veilla une lueur blanchissait les vitres, mais si p\'e2le qu\rquote elle n\rquote \'e9clairait pas la chambre\~; au dehors des coqs chantaient, par l\rquote ouverture du papier p\'e9n\'e9trait un air froid\~; c\rquote \'e9 +tait le jour qui pointait +\par +\par Malgr\'e9 ce l\'e9ger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de la chambr\'e9e n\rquote avait pas disparu\~; s\rquote il \'e9tait entr\'e9 un peu d\rquote air pur, l\rquote air vici\'e9 n\rquote \'e9tait pas du tout sorti, et en s\rquote +accumulant, en s\rquote \'e9paississant, en s\rquote \'e9chauffant, il avait produit une moiteur asphyxiante. +\par +\par Cependant tout le monde dormait d\rquote un sommeil sans mouvements que coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes \'e9touff\'e9es. +\par +\par Comme elle essayait d\rquote agrandir l\rquote ouverture du papier, elle donna maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour que la fen\'eatre mal ajust\'e9e dans son cadre r\'e9sonn\'e2t avec des vibrations qui se prolong\'e8 +rent. Non seulement personne ne s\rquote \'e9veilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas que ce bruit insolite e\'fbt troubl\'e9 une seule des dormeuses. +\par +\par Alors son parti fut pris. Tout doucement elle d\'e9crocha ses v\'eatements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses souliers \'e0 la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, dont l\rquote aube lui indiquait la direction. Ferm\'e9 +e simplement par une clenche, cette porte s\rquote ouvrit silencieusement et Perrine se trouva sur le palier, sans que personne se f\'fbt aper\'e7u de sa sortie. Alors elle s\rquote assit sur la premi\'e8re marche de l\rquote escalier et, s\rquote \'e9 +tant chauss\'e9e, descendit. +\par +\par Ah\~! le bon air\~! la d\'e9licieuse fra\'eecheur\~! jamais elle n\rquote avait respir\'e9 avec pareille b\'e9atitude\~; et par la petite cour elle allait la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, secouant la t\'eate\~ +: le bruit de ses pas \'e9veilla un chien du voisinage qui se mit \'e0 aboyer, et aussit\'f4t d\rquote autres chiens lui r\'e9pondirent furieux. +\par +\par Mais que lui importait\~: elle n\rquote \'e9tait plus la vagabonde contre laquelle les chiens avaient toutes les libert\'e9s, et puisqu\rquote il lui plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans doute, \endash un droit pay\'e9 + de son argent. +\par +\par Comme la cour \'e9tait trop petite pour son besoin de mouvement, elle sortit dans la rue par la barri\'e8re ouverte, et se mit \'e0 marcher au hasard, droit devant elle, sans se demander o\'f9 elle allait. L\rquote +ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de sa t\'eate elle voyait l\rquote aube blanchir d\'e9j\'e0 la cime des arbres et le faite des maisons\~; dans quelques instants il ferait jour. \'c0 ce moment une sonnerie \'e9 +clata au milieu du profond silence\~: c\rquote \'e9tait l\rquote horloge de l\rquote usine qui, en frappant trois coups, lui disait qu\rquote elle avait encore trois heures avant l\rquote entr\'e9e aux ateliers. +\par +\par Qu\rquote allait-elle faire de ce temps\~? Ne voulant pas se fatiguer avant de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu\rquote \'e0 ce moment, et d\'e8s lors le mieux \'e9tait qu\rquote elle s\rquote assit quelque part o\'f9 elle pourrait a +ttendre. +\par +\par De minute on minute, le ciel s\rquote \'e9tait \'e9clairci et les choses autour d\rquote elle avaient pris, sous la lumi\'e8re rasante qui les frappait, des formes assez distinctes pour qu\rquote elle reconn\'fbt o\'f9 elle \'e9tait. +\par +\par Pr\'e9cis\'e9ment au bord d\rquote une entaille qui commen\'e7ait l\'e0, et paraissait prolonger sa nappe d\rquote eau, pour la r\'e9unir \'e0 d\rquote autres \'e9tangs et se continuer ainsi d\rquote +entailles en entailles les unes grandes, les autres petites, au hasard de l\rquote exploitation de la tourbe, jusqu\rquote \'e0 la grande rivi\'e8re. N\rquote \'e9tait-ce pas quelque chose comme ce qu\rquote +elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retir\'e9, semblait-il, plus d\'e9sert, et aussi plus couvert d\rquote arbres dont les files s\rquote enchev\'eatraient en lignes confuses\~? +\par +\par Elle resta l\'e0 un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s\rquote asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le bord de l\rquote entaille, s\rquote \'e9levait sur la pente d\rquote un petit coteau bois\'e9\~ +; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu\rquote elle cherchait. +\par +\par Mais, comme elle allait y arriver, elle aper\'e7ut au bord de l\rquote entaille qu\rquote elle dominait une de ces huttes en branchages et en roseaux qu\rquote on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l\rquote +hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l\rquote id\'e9e lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s\rquote y trouverait bien cach\'e9e, sans que personne p\'fbt se demander ce qu\rquote elle faisait dans les prairies \'e0 + cette heure matinale, et aussi sans continuer \'e0 recevoir les grosses gouttes de ros\'e9e qui ruisselaient des branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie. +\par +\par Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier \'e0 peine trac\'e9, qui semblait conduire \'e0 l\rquote aumuche\~; elle le prit. Mais, s\rquote il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans car elle +\'e9tait construite sur un tout petit \'eelot plant\'e9 de trois saules qui lui servaient de charpente, et un foss\'e9 plein d\rquote eau la s\'e9parait de l\rquote oseraie, Heureusement un tronc d\rquote arbre \'e9tait jet\'e9 sur ce foss\'e9, bien qu +\rquote il fut assez \'e9troit, bien qu\rquote il f\'fbt aussi mouill\'e9 par la ros\'e9e qui le rendait glissant, cela n\rquote \'e9tait pas pour arr\'eater Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux li\'e9s avec de l\rquote +osier qu\rquote elle n\rquote eut qu\rquote \'e0 tirer pour qu\rquote elle s\rquote ouvr\'eet. +\par +\par L\rquote aumuche \'e9tait de forme carr\'e9e et toute tapiss\'e9e jusqu\rquote au toit d\rquote un \'e9pais rev\'eatement de roseaux et de grandes herbes\~: aux quatre faces \'e9taient perc\'e9 +es des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi p\'e9n\'e9trer la lumi\'e8re\~; sur le sol \'e9tait \'e9tendue une \'e9paisse couche de foug\'e8res\~; dans un coin un billot fait d\rquote +un troc d\rquote arbre servait de chaise. +\par +\par Ah\~! le joli nid\~! qu\rquote il ressemblait peu \'e0 la chambre qu\rquote elle venait de quitter. Comme elle e\'fbt \'e9t\'e9 mieux l\'e0 pour dormir, en bon air, tranquille, couch\'e9e dans la foug\'e8 +re, sans autres bruits que ceux du feuillage et des eaux\~; plut\'f4t qu\rquote entre les draps si durs de Mme\~Fran\'e7oise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses camarades, dans cette atmosph\'e8re horrible dont l\rquote +odeur toujours persistante la poursuivait en lui soulevant le c\'9cur. +\par +\par Elle s\rquote allongea sur la foug\'e8re, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas \'e0 se sentir gagn\'e9e par un doux engourdissement, elle se remit sur ses jambes, car il ne lui +\'e9tait pas permis de s\rquote endormir tout \'e0 fait, de peur de ne pas s\rquote \'e9veiller avant l\rquote entr\'e9e aux ateliers. +\par +\par Maintenant le soleil \'e9tait lev\'e9, et, par l\rquote ouverture expos\'e9e \'e0 l\rquote orient, un rayon d\rquote or entrait dans l\rquote aumuche qu\rquote il illuminait\~; au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l\rquote \'eelot, sur l\rquote +\'e9tang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de cris qui annon\'e7aient l\rquote \'e9veil \'e0 la vie de toutes les b\'eates de la tourbi\'e8re. +\par +\par Elle mit la t\'eate \'e0 une ouverture et vit ces b\'eates s\rquote \'e9battre autour de l\rquote aumuche en pleine s\'e9curit\'e9\~: dans les roseaux, des libellules voletaient de \'e7\'e0 et de l\'e0\~ +; le long des rives, des oiseaux piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, sur l\rquote \'e9tang couvert d\rquote une bu\'e9e l\'e9g\'e8re, une sarcelle d\rquote un brun cendr\'e9 +, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entour\'e9e de ses petits qu\rquote elle t\'e2chait de maintenir pr\'e8s d\rquote elle par des appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s\rquote \'e9chappaient pour s\rquote \'e9lancer \'e0 + travers les n\'e9nuphars fleuris o\'f9 ils s\rquote emp\'eatraient, \'e0 la poursuite de tous les insectes qui passaient \'e0 leur port\'e9e. Tout \'e0 coup un rayon bleu rapide comme un \'e9clair l\rquote \'e9blouit, et ce fut seulement apr\'e8s qu +\rquote il eut disparu qu\rquote elle comprit que c\rquote \'e9tait un martin-p\'eacheur qui venait de traverser l\rquote \'e9tang. +\par +\par Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa pr\'e9sence, aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta \'e0 sa fen\'eatre, \'e0 le regarder. Comme tout cela \'e9tait joli dans cette fra\'eeche lumi\'e8 +re, gai, vivant, amusant, nouveau \'e0 ses yeux, assez f\'e9erique pour qu\rquote elle se demand\'e2t si cette \'eele avec sa hutte n\rquote \'e9tait point une petite arche de No\'e9. +\par +\par \'c0 un certain moment elle vit l\rquote \'e9tang se couvrir d\rquote une ombre noire qui passait capricieusement, agrandie, rapetiss\'e9e sans cause apparente, et cela lui parut d\rquote autant plus inexplicable que le soleil qui s\rquote \'e9tait \'e9 +lev\'e9 au-dessus de l\rquote horizon continuait de briller radieux dans le ciel sans nuage. D\rquote o\'f9 pouvait venir cette ombre\~? Les \'e9troites fen\'eatres de l\rquote aumuche ne lui permettant pas de s\rquote +en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu\rquote elle \'e9tait produite par des tourbillons de fum\'e9e qui passaient avec la brise, et venaient des hautes chemin\'e9es de l\rquote usine o\'f9 d\'e9j\'e0 des feux \'e9taient allum\'e9 +s pour que la vapeur f\'fbt en pression \'e0 l\rquote entr\'e9e des ouvriers. +\par +\par Le travail allait donc bient\'f4t commencer, et il \'e9tait temps qu\rquote elle quitt\'e2t l\rquote aumuche pour se rapprocher des ateliers. Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pos\'e9 sur le billot qu\rquote elle n\rquote avait pas aper +\'e7u, mais que la pleine lumi\'e8re qui sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle jeta les yeux sur son titre\~: c\rquote \'e9tait le }{\i\cgrid0 Journal d\rquote Amiens}{\cgrid0 du 25 f\'e9vrier pr\'e9c\'e9 +dent, et alors elle fit cette r\'e9flexion que de la place qu\rquote occupait ce journal sur le seul si\'e8ge o\'f9 l\rquote on pouvait s\rquote asseoir, aussi bien que de sa date, il r\'e9sultait la preuve que depuis le 25 f\'e9vrier l\rquote aumuche +\'e9tait abandonn\'e9e, et que personne n\rquote avait pass\'e9 sa porte. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875989}{\*\bkmkstart _Toc98015953}XVI{\*\bkmkend _Toc81875989}{\*\bkmkend _Toc98015953} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Au moment o\'f9 sortant de l\rquote oseraie elle arrivait dans le chemin, un gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de l\rquote usine, et presque aussit\'f4t d\rquote autres sifflets lui r\'e9pondirent \'e0 + des distances plus ou moins \'e9loign\'e9es, par des coups \'e9galement rythm\'e9s. +\par +\par Elle comprit que c\rquote \'e9tait le signal d\rquote appel des ouvriers qui partait de Maraucourt, et se r\'e9p\'e9tait de villages en villages, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines Paindavoine, annon\'e7ant \'e0 leur ma\'ee +tre que partout en m\'eame temps on \'e9tait pr\'eat pour le travail. +\par +\par Alors, craignant d\rquote \'eatre en retard, elle h\'e2ta le pas, et en entrant dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes\~; sur les seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accol\'e9s au chambranle de la porte\~; dans les caba +rets d\rquote autres buvaient, dans les cours, d\rquote autres se d\'e9barbouillaient \'e0 la pompe\~; mais personne ne se dirigeait vers l\rquote usine, ce qui signifiait assur\'e9ment qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas encore l\rquote heure d\rquote +entrer aux ateliers, et que, par cons\'e9quent, elle n\rquote avait pas \'e0 se presser. +\par +\par Mais trois petits coups qui sonn\'e8rent \'e0 l\rquote horloge, et qui furent aussit\'f4t suivis d\rquote un sifflement plus fort, plus bruyant que les pr\'e9c\'e9dents firent instantan\'e9ment succ\'e9der le mouvement \'e0 cette tranquillit\'e9\~ +: des maisons, des cours, des cabarets, de partout sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l\rquote e\'fbt fait une fourmili\'e8re, et cette troupe d\rquote hommes, de femmes, d\rquote enfants, se dirigea vers l\rquote usine\~ +; les uns fumant leur pipe \'e0 toute vapeur\~; les autres m\'e2chant une cro\'fbte h\'e2tivement en s\rquote \'e9touffant\~; le plus grand nombre bavardant bruyamment\~: \'e0 chaque instant des groupes d\'e9bouchaient des ruelles lat\'e9rales et se m\'ea +laient \'e0 ce flot noir qu\rquote ils grossissaient sans le ralentir. +\par +\par Dans une pouss\'e9e de nouveaux arrivants Perrine aper\'e7ut Rosalie en compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit\~: +\par +\par \'ab\~O\'f9 donc que vous \'e9tiez\~? demanda Rosalie surprise. +\par +\par \endash Je me suis lev\'e9e de bonne heure, pour me promener un peu. +\par +\par \endash Ah\~! bon. Je vous ai cherch\'e9e. +\par +\par \endash Je vous remercie bien\~; mais il ne faut jamais me chercher, je suis matineuse.\~\'bb +\par +\par On arrivait \'e0 l\rquote entr\'e9e des ateliers, et le flot s\rquote engouffrait dans l\rquote usine sous l\rquote \'9cil d\rquote un homme grand, maigre, qui se tenait \'e0 une certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son + veston, le chapeau de paille rejet\'e9 en arri\'e8re, mais la t\'eate un peu pench\'e9e en avant, le regard attentif, de fa\'e7on que personne ne d\'e9fil\'e2t devant lui sans qu\rquote il le v\'eet. +\par +\par \'ab\~Le Mince\~\'bb, dit Rosalie d\rquote une voix siffl\'e9e. +\par +\par Mais Perrine n\rquote avait pas besoin de ce mot\~; avant qu\rquote il lui f\'fbt jet\'e9, elle avait devin\'e9 dans cet homme le directeur Talouel. +\par +\par \'ab\~Est-ce qu\rquote il faut que j\rquote entre avec vous\~? demanda Perrine. +\par +\par \endash Bien s\'fbr.\~\'bb +\par +\par Pour elle, le moment \'e9tait d\'e9cisif, mais elle se raidit contre son \'e9motion\~: pourquoi ne voudrait-il pas d\rquote elle puisqu\rquote on acceptait tout le monde\~? +\par +\par Quand elles arriv\'e8rent devant lui, Rosalie dit \'e0 Perrine de la suivre et, sortant de la foule, elle s\rquote approcha sans para\'eetre intimid\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~M\rquote sieu le directeur, dit-elle, c\rquote est une camarade qui voudrait travailler.\~\'bb +\par +\par Talouel jeta un rapide coup d\rquote \'9cil sur cette camarade\~: +\par +\par \'ab\~Dans un moment nous verrons\~\'bb, r\'e9pondit-il. +\par +\par Et Rosalie, qui savait ce qu\rquote il convenait de faire, se pla\'e7a \'e0 l\rquote \'e9cart avec Perrine. +\par +\par \'c0 ce moment un brouhaha se produisit \'e0 la grille et les ouvriers s\rquote \'e9cart\'e8rent avec empressement, laissant le passage libre au pha\'e9ton de M.\~Vulfran, conduit par le m\'eame jeune homme que la veille\~: bien que tout le monde s\'fb +t qu\rquote il ne pouvait pas voir, toutes les t\'eates d\rquote hommes se d\'e9couvrirent devant, lui, tandis que les femmes saluaient d\rquote une courte r\'e9v\'e9rence. +\par +\par \'ab\~Vous voyez qu\rquote il n\rquote arrive pas le dernier\~\'bb, dit Rosalie. +\par +\par Le directeur fit quelques pas press\'e9s au-devant du pha\'e9ton\~: +\par +\par \'ab\~Monsieur Vulfran, je vous pr\'e9sente mon respect, dit-il le chapeau \'e0 la main. +\par +\par \endash Bonjour, Talouel.\~\'bb +\par +\par Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement passer les employ\'e9s qu\rquote elle connaissait d\'e9j\'e0\~: Fabry l\rquote ing\'e9nieur, Bendit, Mombleux et d\rquote +autres que Rosalie lui nomma. +\par +\par Cependant la cohue s\rquote \'e9tait \'e9claircie, et maintenant ceux qui arrivaient couraient, car l\rquote heure allait sonner. +\par +\par \'ab\~Je crois bien que les jeunes vont \'eatre en retard\~\'bb, dit Rosalie \'e0 mi-voix. +\par +\par L\rquote horloge sonna, il y eut une derni\'e8re pouss\'e9e, puis quelques retardataires parurent \'e0 la queue leu leu, essouffl\'e9s, et la rue se trouva vide\~; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les mains dans les poches, il continua \'e0 + regarder au loin, la t\'eate haute. +\par +\par Quelques minutes s\rquote \'e9coul\'e8rent, puis apparut un grand jeune homme qui n\rquote \'e9tait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus monsieur m\'eame par ses mani\'e8res et sa tenue soign\'e9e que l\rquote ing\'e9nieur et les employ +\'e9s\~; tout en marchant \'e0 pas h\'e2t\'e9s il nouait sa cravate, ce qu\rquote il n\rquote avait pas eu le temps de faire \'e9videmment. +\par +\par Quand il arriva devant le directeur, celui-ci \'f4ta son chapeau comme il l\rquote avait fait pour M.\~Vulfran, mais Perrine remarqua que les deux saluts ne se ressemblaient en rien. +\par +\par \'ab\~Monsieur Th\'e9odore, je vous, pr\'e9sente mon respect\~\'bb, dit Talouel. +\par +\par Mais bien que cette phrase f\'fbt form\'e9e des m\'eames mots que celle qu\rquote il avait adress\'e9e \'e0 M.\~Vulfran, elle ne disait, pas du tout la m\'eame chose, cela \'e9tait \'e9vident aussi. +\par +\par \'ab\~Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arriv\'e9\~? +\par +\par \endash Mon Dieu oui, monsieur Th\'e9odore, il y a bien cinq minutes. +\par +\par \endash Ah\~! +\par +\par \endash Vous n\rquote \'eates pas le dernier\~; c\rquote est M.\~Casimir qui aujourd\rquote hui est en retard, bien que comme vous il n\rquote ait pas \'e9t\'e9 \'e0 Paris\~; mais je l\rquote aper\'e7ois l\'e0-bas.\~\'bb +\par +\par Tandis que Th\'e9odore se dirigeait vers les bureaux, Casimir avan\'e7ait rapidement. +\par +\par Celui-l\'e0 ne ressemblait en rien \'e0 son cousin, pas plus dans sa personne que dans sa tenue\~; petit, raide, sec\~; quand il passa devant le directeur, cette raideur se pr\'e9cisa dans la courte inclinaison de t\'eate qu\rquote +il lui adressa sans un seul mot. +\par +\par Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui pr\'e9senta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut disparu qu\rquote il se tourna vers Rosalie\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote elle sait faire ta camarade\~? +\par +\par Perrine r\'e9pondit elle-m\'eame \'e0 cette question\~: +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai pas encore travaill\'e9 dans les usines\~\'bb, dit-elle d\rquote une voix qu\rquote elle s\rquote effor\'e7a d\rquote affermir. +\par +\par Talouel l\rquote enveloppa d\rquote un rapide coup d\rquote \'9cil, puis s\rquote adressant \'e0 Rosalie\~: +\par +\par \'ab\~Dis de ma part \'e0 Oneux de la mettre aux wagonets}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On trouvait \'e9 +galement cette orthographe du mot dans la deuxi\'e8me moiti\'e9 du XIXe si\'e8cle. [NdC]}}}{\cgrid0 , et ouste\~! plus vite que \'e7a. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est que les wagonets\~?\~\'bb demanda Perrine en suivant Rosalie \'e0 travers les vastes cours qui s\'e9paraient les ateliers les uns des autres. Serait-elle en \'e9tat d\rquote +accomplir ce travail, en aurait-elle la force, l\rquote intelligence\~? fallait-il un apprentissage\~? toutes questions terribles pour elle, et qui l\rquote angoissaient d\rquote autant plus que maintenant qu\rquote elle se voyait admise dans l\rquote +usine, elle sentait qu\rquote il d\'e9pendait d\rquote elle de s\rquote y maintenir. +\par +\par \'ab\~N\rquote ayez donc pas peur, r\'e9pondit Rosalie qui avait compris son \'e9motion\~; rien n\rquote est plus facile.\~\'bb +\par +\par Perrine devina le sens de ces paroles plut\'f4t qu\rquote elle ne les entendit\~; car, depuis quelques, instants d\'e9j\'e0, les machines, les m\'e9tiers s\rquote \'e9taient mis en marche dans l\rquote usine, morte lorsqu\rquote elle y \'e9tait entr\'e9 +e, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours\~; aux ateliers, les m\'e9tiers \'e0 + tisser battaient, les navettes couraient, les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient le vertige des oreilles \'e0 celui des yeux. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous parler plus fort\~? dit Perrine, je ne vous entends pas. +\par +\par \endash L\rquote habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce n\rquote est pas difficile\~; il n\rquote y a qu\rquote \'e0 charger les cannettes sur les wagonets\~; savez-vous ce que c\rquote est qu\rquote un wagonet\~? +\par +\par \endash Un petit wagon, je pense. +\par +\par \endash Justement, et quand le wagonet est plein, \'e0 le pousser jusqu\rquote au tissage o\'f9 on le d\'e9charge\~; un bon coup au d\'e9part, et \'e7a roule tout seul. +\par +\par \endash Et une cannette, qu\rquote est-ce que c\rquote est au juste\~? +\par +\par \endash Vous ne savez pas ce que c\rquote est qu\rquote une cannette\~? oh\~! Puisque je vous ai dit hier que les canneti\'e8res \'e9taient des machines \'e0 pr\'e9parer le fil pour les navettes\~; vous devez bien voir ce que c\rquote est. +\par +\par \endash Pas trop.\~\'bb +\par +\par Rosalie la regarda, se demandant \'e9videmment si elle \'e9tait stupide\~; puis-elle continua\~: +\par +\par \'ab\~Enfin, c\rquote est des broches enfonc\'e9es dans des godets, sur lesquelles s\rquote enroule le fil\~; quand elles sont pleines, on les retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un petit chemin de fer, et on les m\'e8 +ne aux ateliers de tissage\~; \'e7a fait une promenade\~; j\rquote ai commenc\'e9 par l\'e0, maintenant je suis aux cannettes.\~\'bb +\par +\par Elles avaient travers\'e9 un d\'e9dale de cours, sans que Perrine, attentive \'e0 ces paroles, pour elles si pleines d\rquote int\'e9r\'eat, put arr\'eater ses yeux sur ce qu\rquote elle voyait autour d\rquote elle, quand Rosalie lui d\'e9 +signa de la main une ligne de b\'e2timents neufs, \'e0 un \'e9tage, sans fen\'eatres, mais \'e9clair\'e9s \'e0 l\rquote exposition du nord par des ch\'e2ssis vitr\'e9s qui formaient la moiti\'e9 du toit. +\par +\par \'ab\~C\rquote est l\'e0\~\'bb, dit-elle. +\par +\par Et aussit\'f4t ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans une longue salle, o\'f9 la valse vertigineuse de milliers de broches en mouvement produisait un vacarme assourdissant. +\par +\par Cependant, malgr\'e9 le tapage, elles entendirent une voix d\rquote homme qui criait\~: +\par +\par \'ab\~Te voil\'e0, r\'f4deuse\~! +\par +\par \endash Qui, r\'f4deuse\~? qui r\'f4deuse\~? s\rquote \'e9cria Rosalie, ce n\rquote est pas moi, entendez-vous, p\'e8re la Quille\~? +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 viens-tu\~? +\par +\par \endash C\rquote est l\rquote Mince qui m\rquote a dit de vous amener}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 cette jeune fille pour que vous la mettiez aux wagonets,\~\'bb +\par +\par Celui qui leur avait adress\'e9 cet aimable salut \'e9tait un vieil ouvrier \'e0 jambe de bois, estropi\'e9 une dizaine d\rquote ann\'e9es auparavant dans l\rquote usine, d\rquote o\'f9 son nom de la Quille. Pour ses invalides, on l\rquote +avait mis surveillant aux canneti\'e8res, et il faisait marcher les enfants plac\'e9s sous ses ordres, rondement, rudement, toujours grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces machines est assez p\'e9nible, demandant autant d\rquote +attention de l\rquote \'9cil que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les remplacer par d\rquote autres vides, rattacher les fils cass\'e9s, et il \'e9tait convaincu que s\rquote +il ne jurait pas et ne criait pas continuellement, en appuyant chaque juron d\rquote un vigoureux coup du pilon de sa jambe de bois appliqu\'e9 sur le plancher, il verrait ses broches arr\'eat\'e9es, ce qui pour lui \'e9tait intol\'e9 +rable. Mais comme, au fond, il \'e9tait bon homme, on ne l\rquote \'e9coutait gu\'e8re, et, d\rquote ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage des machines. +\par +\par \'ab\~Avec tout \'e7a, tes broches sont arr\'eat\'e9es\~! cria-t-il \'e0 Rosalie en la mena\'e7ant du poing. +\par +\par \endash C\rquote est-y ma faute\~? +\par +\par \endash Mets-toi au travail pus vite que \'e7a.\~\'bb +\par +\par Puis, s\rquote adressant \'e0 Perrine\~: +\par +\par \'ab\~Comment t\rquote appelles-tu\~?\~\'bb +\par +\par Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu\rquote elle aurait d\'fb pr\'e9voir, puisque la veille Rosalie la lui avait pos\'e9e, la surprit, et elle resta interloqu\'e9e. +\par +\par Il crut qu\rquote elle n\rquote avait pas entendu et, se penchant vers elle, il cria en frappant un coup de pilon sur le plancher\~: +\par +\par \'ab\~Je te demande ton nom.\~\'bb +\par +\par Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui qu\rquote elle avait d\'e9j\'e0 donn\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie, dit-elle. +\par +\par \endash Aur\'e9lie qui\~? +\par +\par \endash C\rquote est tout. +\par +\par \endash Bon\~; viens avec moi.\~\'bb +\par +\par Il la conduisit devant un wagonet gar\'e9 dans un coin, et lui r\'e9p\'e9ta les explications de Rosalie, s\rquote arr\'eatant \'e0 chaque mot pour crier\~: +\par +\par \'ab\~Comprends-tu\~?\~\'bb +\par +\par \'c0 quoi elle r\'e9pondait d\rquote un signe de t\'eate affirmatif. +\par +\par Et de fait son travail \'e9tait si simple qu\rquote il e\'fbt fallu qu\rquote elle f\'fbt stupide pour ne pas pouvoir s\rquote en acquitter\~; et, comme elle y apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le p\'e8re la Quille, jusqu\rquote \'e0 + la sortie, ne cria pas plus d\rquote une douzaine de fois apr\'e8s elle, et encore plut\'f4t pour l\rquote avertir que pour la gronder\~: +\par +\par \'ab\~Ne t\rquote amuse pas en chemin.\~\'bb +\par +\par S\rquote amuser elle n\rquote y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son wagonet d\rquote un bon pas r\'e9gulier, sans s\rquote arr\'eater, pouvait-elle regarder ce qui se passait dans les diff\'e9rents quartiers qu\rquote +elle traversait, et voir ce qui lui avait \'e9chapp\'e9 pendant qu\rquote elle \'e9coutait les explications de Rosalie\~? Un coup d\rquote \'e9paule pour mettre son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se pr\'e9 +sentait un encombrement, et c\rquote \'e9tait tout\~; ses yeux, comme ses id\'e9es, avaient pleine libert\'e9 de courir comme elle voulait. +\par +\par \'c0 la sortie, tandis que chacun se h\'e2tait pour rentrer chez soi, elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de pain qu\rquote elle mangea en fl\'e2 +nant par les rues, et en humant la bonne odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles elle passait, lentement quand c\rquote \'e9tait une soupe qu\rquote elle aimait, plus vite quand c\rquote en \'e9tait une qui la laissait indiff\'e9 +rente. Pour sa faim, une demi-livre de pain \'e9tait mince, aussi disparut-elle vite\~; mais peu importait, depuis le temps qu\rquote elle \'e9tait habitu\'e9e \'e0 imposer silence \'e0 son app\'e9tit, elle ne s\rquote en portait pas plus mal\~: il n +\rquote y a que les gens habitu\'e9s \'e0 trop manger qui s\rquote imaginent qu\rquote on ne peut pas rester sur sa faim\~; de m\'eame, il n\rquote y a que ceux qui ont toujours eu leurs aises, pour croire qu\rquote on ne peut pas boire \'e0 + sa soif, dans le creux de sa main, au courant d\rquote une claire rivi\'e8re. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875990}{\*\bkmkstart _Toc98015954}XVII{\*\bkmkend _Toc81875990}{\*\bkmkend _Toc98015954} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Bien avant l\rquote heure de la rentr\'e9e aux ateliers, elle se trouva \'e0 la grille des sh\'e8des, et \'e0 l\rquote ombre d\rquote un pilier, assise sur une borne, elle attendit le sifflet d\rquote appel, en regardant des gar\'e7 +ons et des filles de son \'e2ge arriv\'e9s comme elle en avance, jouer \'e0 courir ou \'e0 sauter, mais sans oser se m\'ealer \'e0 leurs jeux, malgr\'e9 l\rquote envie qu\rquote elle en avait. +\par +\par Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, activ\'e9 comme dans la matin\'e9e par les cris et les coups de pilon de la Quille, mais mieux justifi\'e9s que dans la matin\'e9e, car \'e0 la longue la fatigue, \'e0 mesure que la journ +\'e9e avan\'e7ait, se faisait plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et d\'e9charger le wagonet, lui donner un coup d\rquote \'e9paule pour le d\'e9marrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l\rquote arr\'eater, qui n +\rquote \'e9tait qu\rquote un jeu en commen\'e7ant, r\'e9p\'e9t\'e9, continu\'e9 sans rel\'e2che, devenait un travail, et avec les heures, les derni\'e8res surtout, une lassitude qu\rquote elle n\rquote avait jamais connue, m\'eame d +ans ses plus dures journ\'e9es de marche, avait pes\'e9 sur elle. +\par +\par \'ab\~Ne lambine donc pas comme \'e7a\~!\~\'bb criait la Quille. +\par +\par Secou\'e9e par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour ralentir aussit\'f4t qu\rquote elle se voyait hors de sa port\'e9e. Et maintenant tout \'e0 sa besogne, qui l\rquote +engourdissait, elle n\rquote avait plus de curiosit\'e9 et d\rquote attention que pour compter les sonneries de l\rquote horloge, les quarts, la demie, l\rquote heure, se demandant quand la journ\'e9e finirait et si elle pourrait aller jusqu\rquote +au bout. +\par +\par Quand cette question l\rquote angoissait, elle s\rquote indignait et se d\'e9pitait de sa faiblesse\~; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les autres qui n\rquote \'e9tant ni plus \'e2g\'e9es, ni plus fortes qu\rquote elle, s\rquote +acquittaient de leur travail sans para\'eetre en souffrir\~; et cependant elle se rendait bien compte que ce travail \'e9tait plus dur que le sien, demandait plus d\rquote application d\rquote esprit, plus de d\'e9pense d\rquote agilit\'e9. Que f\'fb +t-elle devenue si, au lieu de la mettre aux wagonets, on l\rquote avait tout de suite employ\'e9e aux cannettes\~? Elle ne se rassurait qu\rquote en se disant que c\rquote \'e9tait l\rquote habitude qui lui manquait, et qu\rquote +avec du courage, de la volont\'e9, de la pers\'e9v\'e9rance, cette accoutumance lui viendrait\~; pour cela comme pour tout, il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 vouloir, et elle voulait, elle voudrait. Qu\rquote elle ne faiblit pas tout \'e0 + fait ce premier jour, et le second serait moins p\'e9nible, moins le troisi\'e8me que le second. +\par +\par Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilit\'e9 qu\rquote elle leur enviait, lorsque tout \'e0 coup elle vit Rosalie, qui rattachait un fil, tomber \'e0 c\'f4t\'e9 + de sa voisine\~: un grand cri \'e9clata, en m\'eame temps tout s\rquote arr\'eata\~; et au tapage des machines, aux ronflements, aux vibrations, aux tr\'e9pidations du sol, des murs et du vitrage succ\'e9da un silence de mort, coup\'e9 d\rquote +une plainte enfantine\~: +\par +\par \'ab\~Oh\~! la\~! la\~! +\par +\par Gar\'e7ons, filles, tout le monde s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9\~; elle fit comme les autres, malgr\'e9 les cris de la Quille qui hurlait\~: +\par +\par \'ab\~Tonnerre\~! mes broches arr\'eat\'e9es\~!\~\'bb +\par +\par D\'e9j\'e0 Rosalie avait \'e9t\'e9 relev\'e9e\~; on s\rquote empressait autour d\rquote elle, l\rquote \'e9touffant. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote elle a\~?\~\'bb +\par +\par Elle-m\'eame r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~La main \'e9cras\'e9e,\~\'bb +\par +\par Son visage \'e9tait p\'e2le, ses l\'e8vres d\'e9color\'e9es tremblaient, et des gouttes de sang tombaient de sa main bless\'e9e sur le plancher. +\par +\par Mais, v\'e9rification faite, il se trouva qu\rquote elle n\rquote avait que deux doigts bless\'e9s, et peut-\'eatre m\'eame un seul \'e9cras\'e9 ou fortement meurtri. +\par +\par Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie. +\par +\par \'ab\~Allez-vous me fiche le camp\~? Vl\'e0-t-il pas une affaire\~! +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait peut-\'eatre pas une affaire quand vous avez eu la quille \'e9cras\'e9e\~\'bb, murmura une voix. +\par +\par Il chercha qui avait os\'e9 l\'e2cher cette r\'e9flexion irrespectueuse, mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. Alors il n\rquote en cria que plus fort\~: +\par +\par \'ab\~Fichez-moi le camp\~!\~\'bb +\par +\par Lentement on se s\'e9para, et Perrine comme les autres allait retourner \'e0 son wagonet quand la Quille l\rquote appela\~: +\par +\par \'ab\~H\'e9\~\'bb, la nouvelle arriv\'e9e, viens ici, toi, plus vite que \'e7a.\~\'bb +\par +\par Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle \'e9tait plus coupable que toutes celles qui avaient abandonn\'e9 leur travail\~; mais il ne s\rquote agissait pas de la punir. +\par +\par \'ab\~Tu vas conduire cette b\'eate-l\'e0 chez le directeur, dit-il. +\par +\par \endash Pourquoi que vous m\rquote appelez b\'eate\~? cria Rosalie, car d\'e9j\'e0 le tapage des machines avait recommenc\'e9. +\par +\par \endash Pour t\rquote \'eatre fait prendre la patte, donc. +\par +\par \endash C\rquote est-y ma faute\~? +\par +\par \endash Bien s\'fbr que c\rquote est ta faute, maladroite, feignante\'85\~\'bb +\par +\par Cependant il s\rquote adoucit\~: \'ab\~As-tu mal\~? +\par +\par \endash Pas trop. +\par +\par \endash Alors file.\~\'bb +\par +\par Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main bless\'e9e, la gauche, dans sa main droite. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous vous appuyer sur moi\~? demanda Perrine. +\par +\par \endash Merci bien\~; ce n\rquote est pas la peine, je peux marcher. +\par +\par \endash Alors cela ne sera rien, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash On ne sait pas\~; ce n\rquote est jamais le premier jour qu\rquote on souffre, c\rquote est plus tard. +\par +\par \endash Comment cela vous est-il arriv\'e9\~? +\par +\par \endash Je n\rquote y comprends rien\~; j\rquote ai gliss\'e9. +\par +\par \endash Vous \'eates peut-\'eatre fatigu\'e9e, dit Perrine pensant \'e0 elle-m\'eame. +\par +\par \endash C\rquote est toujours quand on est fatigu\'e9 qu\rquote on s\rquote estropie\~; le matin on est plus souple et on fait attention. Qu\rquote est-ce que va dira tante Z\'e9nobie\~? +\par +\par \endash Puisque ce n\rquote est pas votre faute. +\par +\par \endash M\'e8re Fran\'e7oise croira bien que ce n\rquote est pas ma faute, mais tante Z\'e9nobie dira que c\rquote est pour ne pas travailler. +\par +\par \endash Vous la laisserez dire. +\par +\par \endash Si vous croyez que c\rquote est amusant d\rquote entendre dire.\~\'bb +\par +\par Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arr\'eataient pour les interroger\~: les uns plaignaient Rosalie\~; le plus grand nombre l\rquote \'e9coutaient indiff\'e9remment, en gens qui sont habitu\'e9s \'e0 + ces sortes de choses et se disent que \'e7a a toujours \'e9t\'e9 ainsi\~; on est bless\'e9 comme on est malade, on a de la chance ou on n\rquote en a pas\~; chacun son tour, toi aujourd\rquote hui, moi demain\~; d\rquote autres se f\'e2chaient\~: +\par +\par \'ab\~Quand ils nous auront tous estropi\'e9s\~! +\par +\par \endash Aimes-tu mieux crever de faim\~?\~\'bb +\par +\par Elles arriv\'e8rent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre de l\rquote usine, englob\'e9 dans un grand b\'e2timent en briques verniss\'e9es bleues et rases, o\'f9 tous les autres bureaux \'e9taient r\'e9unis\~; mais tandis que ceux-l\'e0, m\'ea +me celui de M.\~Vulfran, n\rquote avaient rien de caract\'e9ristique, celui du directeur se signalait \'e0 l\rquote attention par une v\'e9randa vitr\'e9e \'e0 laquelle on arrivait par un perron \'e0 double r\'e9volution. +\par +\par Quand elles entr\'e8rent sous cette v\'e9randa, elles furent re\'e7ues par Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la t\'eate. +\par +\par Il paraissait furieux\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote elle a encore celle-l\'e0\~?\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Rosalie montra sa main ensanglant\'e9e. +\par +\par \'ab\~Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte\~!\~\'bb cria-t-il. +\par +\par Pendant qu\rquote elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la v\'e9randa \'e0 grands pas\~; quand elle l\rquote eut tortill\'e9 autour de sa main, il revint se camper devant elle\~: +\par +\par \'ab\~Vide la poche.\~\'bb +\par +\par Elle regarda sans comprendre. +\par +\par \'ab\~Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche.\~\'bb +\par +\par Elle fit ce qu\rquote il commandait et tira de sa poche un attirail de choses bizarres\~: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, un d\'e9, un morceau de jus de r\'e9glisse, trois sous et un petit miroir en zinc. +\par +\par Il le saisit aussit\'f4t\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote en \'e9tais sur, s\rquote \'e9cria-t-il, pendant que tu te regardais dans ton miroir un fil aura cass\'e9, ta cannette s\rquote est arr\'eat\'e9e, tu as voulu rattraper le temps perdu, et voila. +\par +\par \endash Je me suis pas regard\'e9e dans ma glace, dit-elle. +\par +\par \endash Vous \'eates toutes les m\'eames\~; avec \'e7a que je ne vous connais pas. Et maintenant qu\rquote est-ce que tu as\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas\~; les doigts \'e9cras\'e9s. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce que tu veux que j\rquote y fasse\~? +\par +\par \endash C\rquote est le p\'e8re la Quille qui m\rquote envoie \'e0 vous.\~\'bb +\par +\par Il s\rquote \'e9tait retourn\'e9 vers Perrine. +\par +\par \'ab\~Et toi, qu\rquote est-ce que tu as\~? +\par +\par \endash Moi, je n\rquote ai rien, r\'e9pondit-elle d\'e9contenanc\'e9e par cette duret\'e9. +\par +\par \endash Alors\~?\'85 +\par +\par \endash C\rquote est la Quille qui lui a dit de m\rquote amener \'e0 vous, acheva Rosalie. +\par +\par \endash Ah\~! il faut qu\rquote on t\rquote am\'e8ne\~; eh bien alors qu\rquote elle te conduise chez le Dr Ruchon\~; mais tu sais\~! je vais faire une enqu\'eate, et si tu as faut\'e9, gare \'e0 toi\~!\~\'bb +\par +\par Il parlait avec des \'e9clats de voix qui faisaient r\'e9sonner les vitres de la v\'e9randa, et qui devaient s\rquote entendre dans tous les bureaux. +\par +\par Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M.\~Vulfran qui marchait avec pr\'e9caution en ne quittant pas de la main le mur du vestibule\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a, Talouel\~? +\par +\par \endash Rien, monsieur, une fille des canneti\'e8res qui s\rquote est fait prendre la main. +\par +\par \endash O\'f9 est-elle\~? +\par +\par \endash Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui. +\par +\par \endash N\rquote est-ce pas la voix de la petite fille de Fran\'e7oise\~? dit-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur Vulfran, c\rquote est moi, c\rquote est moi Rosalie.\~\'bb +\par +\par Et elle se mit \'e0 pleurer, car les paroles dures lui avaient jusque-l\'e0 serr\'e9 le c\'9cur et l\rquote acc\'e8s de compassion avec lequel ces quelques mots lui \'e9taient adress\'e9s le d\'e9tendait. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as, ma pauvre fille\~? +\par +\par \endash En voulant rattacher un fil j\rquote ai gliss\'e9, je ne sais comment, ma main s\rquote est trouv\'e9e prise, j\rquote ai deux doigts \'e9cras\'e9s\'85 il me semble. +\par +\par \endash Tu souffres beaucoup\~? +\par +\par \endash Pas trop. +\par +\par \endash Alors pourquoi pleures-tu\~? +\par +\par \endash Parce que vous ne me bousculez pas.\~\'bb +\par +\par Talouel haussa les \'e9paules. +\par +\par \'ab\~Tu peux marcher\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Oh\~! oui, monsieur Vulfran. +\par +\par \endash Rentre vite chez toi\~; on va t\rquote envoyer M.\~Ruchon.\~\'bb +\par +\par Et s\rquote adressant \'e0 Talouel\~: +\par +\par \'ab\~\'c9crivez une fiche \'e0 M.\~Ruchon pour lui dire de passer tout de suite chez Fran\'e7oise\~; soulignez \'ab\~tout de suite\~\'bb, ajoutez \'ab\~blessure urgente\~\'bb. +\par +\par Il revint \'e0 Rosalie\~: +\par +\par \'ab\~Veux-tu quelqu\rquote un pour te conduire\~? +\par +\par \endash Je vous remercie, monsieur Vulfran, j\rquote ai une camarade. +\par +\par \endash Va, ma fille\~; dis \'e0 ta grand\rquote m\'e8re que tu seras pay\'e9e.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer\~; mais sous le regard de Talouel elle se raidit\~; ce fut seulement quand elles travers\'e8rent les cours pour gagner la sortie qu\rquote elle trahit son \'e9motion\~: +\par +\par \'ab\~II est bon M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Il le serait ben tout seul\~; mais avec le Mince, il ne peut pas\~; et puis il n\rquote a pas le temps, il a d\rquote autres affaires dans la t\'eate, +\par +\par \endash Enfin il a \'e9t\'e9 bon pour vous.\~\'bb +\par +\par Rosalie se redressa\~: +\par +\par \'ab\~Oh\~! moi, vous savez, je le fais penser \'e0 son fils\~; alors vous comprenez, ma m\'e8re \'e9tait la s\'9cur de lait de M.\~Edmond. +\par +\par \endash Il pense \'e0 son fils\~? +\par +\par \endash Il ne pense qu\rquote \'e0 \'e7a.\~\'bb +\par +\par On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir teint de sang dont la main de Rosalie \'e9tait envelopp\'e9e provoquant la curiosit\'e9\~; quelques voix aussi les interrogeaient\~: +\par +\par \'ab\~T\rquote es bless\'e9e\~? +\par +\par \endash Les doigts \'e9cras\'e9s. +\par +\par \endash Ah\~! malheur\~!\~\'bb +\par +\par Il y avait autant de compassion que de col\'e8re dans ce cri, car ceux qui le prof\'e9raient pensaient que ce qui venait d\rquote arriver \'e0 cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou \'e0 l\rquote instant m\'eame dans les leurs, mari, p\'e8 +re, enfants\~: tout le monde \'e0 Maraucourt ne vivait-il pas de l\rquote usine\~? +\par +\par Malgr\'e9 ces arr\'eats, elles approchaient de la maison de m\'e8re Fran\'e7oise, dont d\'e9j\'e0 la barri\'e8re grise se montrait au bout du chemin. +\par +\par \'ab\~Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie. +\par +\par \endash Je veux bien. +\par +\par \endash \'c7a retiendra peut-\'eatre tante Z\'e9nobie.\~\'bb +\par +\par Mais la pr\'e9sence de Perrine ne retint pas du tout la terrible tante qui, en voyant Rosalie arriver \'e0 une heure insolite, et en apercevant sa main envelopp\'e9e, poussa les hauts cris\~: +\par +\par \'ab\~Te v\rquote l\'e0 bless\'e9e, coquine\~! Je parie que tu l\rquote as fait expr\'e8s. +\par +\par \endash Je serai pay\'e9e, r\'e9pliqua Rosalie rageusement. +\par +\par \endash Tu crois \'e7a\~? +\par +\par \endash M.\~Vulfran me l\rquote a dit.\~\'bb +\par +\par Mais cela ne calma pas tante Z\'e9nobie, qui continua de crier si fort que m\'e8re Fran\'e7oise, quittant son comptoir, vint sur le seuil\~; mais ce ne fut pas par des paroles de col\'e8re qu\rquote elle accueillit sa petite-fille\~: courant \'e0 + elle, elle la prit dans ses bras\~: +\par +\par \'ab\~Tu es bless\'e9e\~? s\rquote \'e9cria-t-elle. +\par +\par \endash Un peu, grand\rquote maman, aux doigts\~; ce n\rquote est rien. +\par +\par \endash Il faut aller chercher M.\~Ruchon. +\par +\par \endash M.\~Vulfran l\rquote a fait pr\'e9venir.\~\'bb +\par +\par Perrine se disposait \'e0 les suivre dans la maison, mais tante Z\'e9nobie se retournant sur elle l\rquote arr\'eata\~: +\par +\par \'ab\~Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner\~? +\par +\par \endash Merci\~\'bb, cria Rosalie. +\par +\par Perrine n\rquote avait plus qu\rquote \'e0 retourner \'e0 l\rquote atelier, ce qu\rquote elle fit\~; mais au moment o\'f9 elle allait arriver \'e0 la grille des sh\'e8des, un long coup de sifflet annon\'e7a la sortie. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875991}{\*\bkmkstart _Toc98015955}XVIII{\*\bkmkend _Toc81875991}{\*\bkmkend _Toc98015955} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Dix fois, vingt fois pendant la journ\'e9e, elle s\rquote \'e9tait demand\'e9 comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambr\'e9e o\'f9 elle avait failli \'e9touffer, o\'f9 elle avait peu dormi. +\par +\par Certainement elle y \'e9toufferait tout autant la nuit suivante et elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans un bon repos \'e0 r\'e9parer l\rquote \'e9puisement de la fatigue du jour, qu\rquote arriverait-il\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait une question terrible dont elle pesait toutes les cons\'e9quences\~; qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas la force de travailler, on la renvoyait et c\rquote en \'e9tait fini de ses esp\'e9rances\~; qu\rquote +elle devint malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n\rquote avait personne \'e0 qui demander soins et secours\~: le pied d\rquote un arbre dans un bois, c\rquote \'e9tait ce qui l\rquote attendait, cela et rien autre chose. +\par +\par Il est vrai qu\rquote elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit pay\'e9 par elle\~; mais alors o\'f9 en trouverait-elle un autre, et surtout que dirait-elle \'e0 Rosalie pour expliquer d\rquote une fa\'e7on acceptable que ce qui \'e9 +tait bon pour les autres ne l\rquote \'e9tait pas pour elle\~? Comment les autres, quand elles conna\'eetraient ses d\'e9go\'fbts, la traiteraient-elles\~? N\rquote y aurait-il pas l\'e0 une cause d\rquote animosit\'e9 qui pouvait la contraindre \'e0 + quitter l\rquote usine\~? Ce n\rquote \'e9tait pas seulement bonne ouvri\'e8re qu\rquote elle devait \'eatre, c\rquote \'e9tait encore ouvri\'e8re comme les autres ouvri\'e8res. +\par +\par Et la journ\'e9e s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9e sans qu\rquote elle os\'e2t se r\'e9soudre \'e0 prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la situation\~: maintenant que la pauvre fille allait r +ester au lit pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se passerait \'e0 la chambr\'e9e, qui y coucherait ou n\rquote y coucherait point, et par cons\'e9quent ses questions ne seraient pas \'e0 craindre. D\rquote +autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambr\'e9e ne savait qui avait \'e9t\'e9 leur voisine pour une nuit, elles ne s\rquote occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait tr\'e8s bien avoir pris un logement ailleurs. +\par +\par Cela \'e9tabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu\rquote \'e0 trouver o\'f9 elle irait coucher si elle abandonnait la chambr\'e9e. Mais elle n\rquote avait pas \'e0 chercher. Combien souvent n\rquote avait-elle pas pens\'e9 \'e0 l\rquote +aumuche avec une convoitise ravie\~! comme on serait bien l\'e0 pour dormir si c\rquote \'e9tait possible\~! rien \'e0 craindre de personne puisqu\rquote elle n\rquote \'e9tait fr\'e9quent\'e9e que pendant la saison de la chasse, ainsi que le num\'e9 +ro du }{\i\cgrid0 Journal d\rquote Amiens}{\cgrid0 le prouvait\~: un toit sur la t\'eate, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche de foug\'e8res s\'e8ches\~; sans compter le plaisir d\rquote habiter dans une maison \'e0 soi, la r\'e9alit +\'e9 dans le r\'eave. +\par +\par Et voil\'e0 que ce qui semblait irr\'e9alisable devenait tout \'e0 coup possible et facile. +\par +\par Elle n\rquote eut pas une seconde d\rquote h\'e9sitation, et apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 chez le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu de retourner chez m\'e8re Fran\'e7oise, elle reprit le chemin qu\rquote +elle avait parcouru le matin pour venir aux ateliers. +\par +\par Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme elle ne voulait point, qu\rquote ils la vissent se glisser dans le sentier de l\rquote oseraie, elle alla s\rquote +asseoir dans le taillis qui dominait la prairie\~; quand elle serait seule, elle gagnerait l\rquote aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l\rquote \'e9tang, en face du soleil couchant, assur\'e9e que personne ne viendrait la d\'e9 +ranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement agr\'e9able que d\rquote avaler les morceaux en marchant, comme elle avait fait pour son d\'e9jeuner. +\par +\par Elle \'e9tait si ravie de cet arrangement qu\rquote elle avait h\'e2te de le mettre \'e0 ex\'e9cution\~; mais elle dut attendre assez longtemps, car apr\'e8s un passant, il en arrivait un autre, et apr\'e8s celui-l\'e0 d\rquote autres encore\~; alors l +\rquote id\'e9e lui vint de pr\'e9parer son emm\'e9nagement dans l\rquote aumuche, qui sans doute \'e9tait propre et confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques soins. +\par +\par Le taillis o\'f9 elle \'e9tait assise se trouvait en grande partie form\'e9 de maigres bouleaux sous lesquels avaient pouss\'e9 des foug\'e8res\~; qu\rquote elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle pourrait balayer son appartement\~ +; qu\rquote elle coup\'e2t une botte de foug\'e8res s\'e8ches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et chaud. +\par +\par Oubliant la fatigue, qui, pendant les derni\'e8res heures de son travail, avait si lourdement pes\'e9 sur elle, elle se mit tout de suite \'e0 l\rquote ouvrage\~: promptement le balai fut r\'e9uni, li\'e9 avec un brin d\rquote osier, emmanch\'e9 d\rquote +un b\'e2ton\~; non moins vite la botte de foug\'e8re fut coup\'e9e et serr\'e9e dans une hart de saule de fa\'e7on \'e0 pouvoir \'eatre facilement transport\'e9e dans l\rquote aumuche. +\par +\par Pendant ce temps les derniers retardataires avaient pass\'e9 dans le chemin, maintenant d\'e9sert aussi loin qu\rquote elle pouvait voir et silencieux\~; le moment \'e9tait donc venu de se rapprocher du sentier de l\rquote oseraie. Ayant charg\'e9 + la botte de foug\'e8re sur son dos et pris son balai \'e0 la main, elle descendit du taillis en courant, et en courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut qu\rquote elle ralentit cette allure, car la botte de foug\'e8re s\rquote +accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu\rquote en se baissant \'e0 quatre pattes. +\par +\par Arriv\'e9e dans l\rquote \'eelot, elle commen\'e7a par sortir ce qui se trouvait dans l\rquote aumuche, c\rquote est-\'e0-dire le billot et la foug\'e8re, puis elle se mit \'e0 tout balayer, le plafond, les parois, le sol\~; et alors, sur l\rquote \'e9 +tang comme dans les roseaux, s\rquote \'e9lev\'e8rent des vols bruyants, des piaillements, des cris de toutes les b\'eates que ce remue-m\'e9nage troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces rives o\'f9 depuis longtemps ils \'e9 +taient ma\'eetres. +\par +\par L\rquote espace \'e9tait si \'e9troit qu\rquote elle eut vite achev\'e9 son nettoyage, si consciencieusement qu\rquote elle le fit, et elle n\rquote eut plus qu\rquote \'e0 rentrer le billot ainsi que la vieille foug\'e8 +re en la recouvrant de la sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pouss\'e9. +\par +\par Maintenant il \'e9tait temps de souper et son estomac criait famine presque aussi fort que sur la route d\rquote \'c9couen \'e0 Chantilly. Heureusement ces mauvais jours \'e9taient pass\'e9s, et \'e9tablie dans cette jolie petite \'eele, son coucher assur +\'e9, n\rquote ayant rien \'e0 craindre de personne, ni de la pluie, ni de l\rquote orage, ni de quoi que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle et douce soir\'e9e, elle ne devait se rappeler ses mis\'e8res que pour les comparer +\'e0 l\rquote heure pr\'e9sente et se fortifier dans l\rquote esp\'e9rance du lendemain. +\par +\par Comme en mangeant lentement son pain, qu\rquote elle coupait, par petits morceaux de peur de l\rquote \'e9mietter, elle ne faisait plus de bruit, la population de l\rquote \'e9tang, rassur\'e9e, revenait \'e0 son nid pour la nuit, et \'e0 chaque instant c +\rquote \'e9taient des vols qui rayaient l\rquote or du couchant, ou des apparitions d\rquote oiseaux aquatiques qui sortaient avec pr\'e9caution des roseaux et nageaient doucement, le cou allong\'e9, la t\'eate aux \'e9coutes pour reconna\'ee +tre la position. Et comme leur r\'e9veil l\rquote avait amus\'e9e le matin, leur coucher maintenant la charmait. +\par +\par Quant elle eut achev\'e9 son pain, qui tourna court, bien qu\rquote elle fit, \'e0 mesure qu\rquote il diminuait, les morceaux de plus en plus petits, les eaux de l\rquote \'e9tang, quelques instants auparavant brillantes comme un miroir, \'e9taien +t devenues sombres, et le ciel avait \'e9teint son \'e9blouissant incendie\~; dans quelques minutes la nuit descendrait sur la terre, l\rquote heure du coucher avait sonn\'e9. +\par +\par Mais avant de fermer sa porte et de s\rquote \'e9tendre sur son lit de foug\'e8re, elle voulut prendre une derni\'e8re pr\'e9caution, qui \'e9tait d\rquote enlever le pont jet\'e9 sur le foss\'e9. Assur\'e9ment elle se croyait en pleine s\'e9curit\'e9 + dans l\rquote aumuche\~; personne ne viendrait la d\'e9ranger, de cela elle \'e9tait s\'fbre\~; et, en tout cas, on ne pourrait pas en approcher sans que les habitants de l\rquote \'e9tang, qui avaient l\rquote oreille fine, lui donnassent l\rquote \'e9 +veil par leurs cris\~; mais enfin, tout cela n\rquote emp\'eachait pas que l\rquote enl\'e8vement du pont, s\rquote il \'e9tait possible, ne f\'fbt une bonne chose. +\par +\par Et puis il n\rquote y avait pas que la question de s\'e9curit\'e9 dans cet enl\'e8vement, il y avait aussi celle du plaisir\~: est-ce que ce ne serait pas amusant de se dire qu\rquote elle \'e9tait sans aucune communication avec la terre, dans une vraie +\'eele dont elle prenait possession\~? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur le toit comme cela se voit dans les r\'e9cits de voyages, et de tirer un coup de canon. +\par +\par Vivement elle se mit \'e0 l\rquote ouvrage, et ayant avec son manche \'e0 balai d\'e9gag\'e9 la terre qui \'e0 chaque bout entourait le tronc de saule servant de pont, elle put le tirer sur son bord. +\par +\par Maintenant elle \'e9tait\~; bien chez elle, ma\'eetresse dans son royaume, reine de son \'eele qu\rquote elle s\rquote empressa de baptiser, comme font les grands voyageurs\~; et pour le nom elle n\rquote eut pas une seconde d\rquote embarras ou d\rquote +h\'e9sitation\~: que pouvait-elle trouver de mieux que celui qui r\'e9pondait \'e0 sa situation pr\'e9sente\~: +\par +\par \endash }{\i\cgrid0 Good hope}{\cgrid0 . +\par +\par Il y avait bien d\'e9j\'e0 le cap de Bonne-Esp\'e9rance\~; mais on ne peut pas confondre un cap avec une \'eele. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875992}{\*\bkmkstart _Toc98015956}XIX{\*\bkmkend _Toc81875992}{\*\bkmkend _Toc98015956} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 C\rquote est tr\'e8s amusant d\rquote \'eatre, reine, surtout quand on n\rquote a ni sujets, ni voisins, mais encore faut-il n\rquote avoir rien autre chose \'e0 faire que de se promener de f\'eates en f\'eates \'e0 travers ses \'c9tats. +\par +\par Et justement elle n\rquote en \'e9tait pas encore \'e0 l\rquote heureuse p\'e9riode des f\'eates et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, la population volatile de l\rquote \'e9tang la r\'e9veilla par son aubade, et qu\rquote +un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de l\rquote aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que ce n\rquote \'e9tait plus \'e0 poings ferm\'e9s qu\rquote elle pouvait dormir, mais assez l\'e9g\'e8 +rement au contraire, pour se r\'e9veiller lorsque le premier coup de sifflet ferait entendre son appel. +\par +\par Mais le sommeil le plus, solide n\rquote est pas toujours le meilleur, c\rquote est bien plut\'f4t celui qui s\rquote interrompt, reprend, s\rquote interrompt encore et donne ainsi la conscience de la r\'eaverie qui se suit et s\rquote encha\'eene\~ +; et sa r\'eaverie n\rquote avait rien que d\rquote agr\'e9able et de riant\~: en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu\rquote elle ne s\rquote en souvenait m\'eame plus\~; son lit \'e9tait doux, chaud, parfum\'e9\~; l\rquote air qu +\rquote elle respirait embaumait le foin fan\'e9\~; les oiseaux la ber\'e7aient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de ros\'e9e condens\'e9e sur les feuilles de saules qui tombaient dans l\rquote eau faisaient une musique cristalline. +\par +\par Quand le sifflet d\'e9chira le silence de la campagne, elle fut vite sur ses pieds, et apr\'e8s une toilette soign\'e9e au bord de l\rquote \'e9tang, elle se pr\'e9para \'e0 partir. Mais sortir de son \'ee +le en remettant le pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarit\'e9, pr\'e9sentait ce danger d\rquote offrir le passage \'e0 ceux qui pourraient vouloir entrer dans l\rquote aumuche, si tant \'e9tait que quelqu\rquote un e\'fbt avant l +\rquote hiver cette id\'e9e invraisemblable. Elle restait devant le foss\'e9, se demandant si elle pourrait le franchir d\rquote un bond, quand elle aper\'e7ut une longue branche qui \'e9tayait l\rquote aumuche du cot\'e9 o\'f9 + les saules manquaient, et la prenant, elle s\rquote en servit pour sauter le foss\'e9 \'e0 la perche, ce qui pour elle, habitu\'e9e \'e0 cet exercice qu\rquote elle avait pratiqu\'e9 bien souvent, fut un jeu. Peut-\'eatre \'e9tait-ce l\'e0 une fa\'e7 +on peu noble de sortir de son royaume, mais comme personne ne l\rquote avait vue, au fond cela importait peu\~; d\rquote ailleurs les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont interdites aux vieilles. +\par +\par Apr\'e8s avoir cach\'e9 sa perche dans l\rquote herbe de l\rquote oseraie pour la retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et arriva \'e0 l\rquote usine une des premi\'e8 +res. Alors, en attendant, elle vit des groupes se former et discuter avec une animation qu\rquote elle n\rquote avait pas remarqu\'e9e la veille. Que se passait-il donc\~? +\par +\par Quelques mots qu\rquote elle entendit au hasard le lui apprirent\~: +\par +\par \'ab\~Pove fille\~! +\par +\par \endash On y a cop\'e9 le d\'e9. +\par +\par \endash L\rquote p\'e9tiot d\'e9\~? +\par +\par \endash L\rquote p\'e9tiot. +\par +\par \endash Et l\rquote ote\~? +\par +\par \endash On y a pas cop\'e9. +\par +\par \endash All a criai\~? +\par +\par \endash C\rquote tait des beuglements \'e0 faire pleurer ceux qui l\rquote y entendaient.\~\'bb +\par +\par Perrine n\rquote avait pas besoin de demander \'e0. qui on avait coup\'e9 le doigt\~; et apr\'e8s le premier saisissement de la surprise, son c\'9cur se serra\~: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, mais celle qui l\rquote +avait accueillie \'e0 son arriv\'e9e, qui l\rquote avait guid\'e9e, l\rquote avait trait\'e9e en camarade, c\rquote \'e9tait cette pauvre fille qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester estropi\'e9e. +\par +\par Elle r\'e9fl\'e9chissait d\'e9sol\'e9e, quand, en levant les yeux machinalement, elle vit venir Bendit\~; alors, se levant, elle alla \'e0 lui, sans bien savoir ce qu\rquote elle faisait et sans se rendre compte de la libert\'e9 qu\rquote +elle prenait, dans son humble position, d\rquote adresser la parole \'e0 un personnage de cette importance, qui de plus \'e9tait Anglais. +\par +\par \'ab\~Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous demander, si vous le savez, comment va Rosalie\~?\~\'bb +\par +\par Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui r\'e9pondre\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote ai vu sa grand\rquote m\'e8re, ce matin, qui m\rquote a dit qu\rquote elle avait bien dormi. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, je vous remercie.\~\'bb +\par +\par Mais Bendit, qui de sa vie n\rquote avait jamais remerci\'e9 personne, ne sentit pas tout ce qu\rquote il y avait d\rquote \'e9motion et de cordiale reconnaissance dans l\rquote accent de ces quelques mots. +\par +\par \'ab\~Je suis bien aise\~\'bb, dit-il en continuant son chemin. +\par +\par Pendant toute la matin\'e9e elle ne pensa qu\rquote \'e0 Rosalie, et elle put d\rquote autant plus librement suivre sa vision que d\'e9j\'e0 elle \'e9tait faite \'e0 son travail qui n\rquote exigeait plus l\rquote attention. +\par +\par \'c0 la sortie, elle courut \'e0 la maison de m\'e8re Fran\'e7oise, mais comme elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n\rquote alla pas plus loin que le seuil de la porte. +\par +\par \'ab\~Voir Rosalie, pourquoi faire\~? Le m\'e9decin a dit qu\rquote il ne fallait pas l\rquote \'e9luger. Quand elle se l\'e8vera, elle vous racontera comment elle s\rquote est fait estropier, l\rquote imb\'e9cile\~!\~\'bb +\par +\par La fa\'e7on dont elle avait \'e9t\'e9 accueillie le matin l\rquote emp\'eacha de revenir le soir\~; puisque certainement elle ne serait pas mieux re\'e7ue, elle n\rquote avait qu\rquote \'e0 rentrer dans son \'eele qu\rquote elle avait h\'e2 +te de revoir. Elle la retrouva telle qu\rquote elle l\rquote avait quitt\'e9e, et ce jour-l\'e0 n\rquote ayant pas de m\'e9nage \'e0 faire, elle put souper tout de suite. Elle s\rquote \'e9tait promis de prolonger ce souper\~; mais si petits qu\rquote +elle coup\'e2t ses morceaux de pain, elle ne put pas les multiplier ind\'e9finiment, et quand il ne lui en resta plus, le soleil \'e9tait encore haut \'e0 l\rquote horizon\~; alors, s\rquote asseyant au fond de l\rquote +aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle l\rquote \'e9tang et au loin les prairies coup\'e9es de rideaux d\rquote arbres, elle r\'eava au plan de vie qu\rquote elle devait se tracer. +\par +\par Pour son existence mat\'e9rielle, trois points principaux d\rquote une importance capitale se pr\'e9sentaient\~: le logement, la nourriture, l\rquote habillement. +\par +\par Le logement, gr\'e2ce \'e0 la d\'e9couverte qu\rquote elle avait eu l\rquote heureuse chance de faire de cette \'eele, se trouvait assur\'e9 au moins jusqu\rquote en octobre, sans qu\rquote elle e\'fbt rien \'e0 d\'e9penser. +\par +\par Mais la question de nourriture et d\rquote habillement ne se r\'e9solvait pas avec cette facilit\'e9. +\par +\par \'c9tait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de pain par jour f\'fbt un aliment suffisant pour entretenir les forces qu\rquote elle d\'e9pensait dans son travail\~? Elle n\rquote en savait rien, puisque jusqu\rquote \'e0 + ce moment elle n\rquote avait pas travaill\'e9 s\'e9rieusement\~; la peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, seulement c\rquote \'e9tait par accident, pour quelques jours malheureux suivis d\rquote autres qui effa\'e7aient tout\~ +; tandis que le travail r\'e9p\'e9t\'e9, continu, elle n\rquote avait aucune id\'e9e de ce qu\rquote il pouvait \'eatre, pas plus que des d\'e9penses qu\rquote il exigeait \'e0 la longue. Sans doute, elle trouvai +t que depuis deux jours ses repas tournaient court\~; mais ce n\rquote \'e9tait l\'e0, en somme, qu\rquote un ennui pour qui avait connu comme elle le supplice de la faim\~; qu\rquote elle rest\'e2t sur son app\'e9tit n\rquote \'e9 +tait rien, si elle conservait la sant\'e9 et la force. D\rquote ailleurs, elle pourrait bient\'f4t augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain un peu de beurre, un morceau de fromage\~; elle n\rquote avait donc qu\rquote \'e0 + attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines m\'eame n\rquote \'e9taient rien. +\par +\par Au contraire l\rquote habillement, au moins pour plusieurs de ses parties, \'e9tait dans un \'e9tat de d\'e9labrement qui l\rquote obligeait \'e0 agir au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques journ\'e9es de s\'e9jour aupr\'e8 +s de La Rouquerie, ne tenaient plus. +\par +\par Ses souliers particuli\'e8rement s\rquote \'e9taient si bien amincis que la semelle fl\'e9chissait sous le doigt quand elle la t\'e2tait\~: il n\rquote \'e9tait pas difficile de calculer le moment o\'f9 elle se d\'e9tacherait de l\rquote +empeigne, et cela se produirait d\rquote autant plus vite que, pour conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierr\'e9s depuis peu, o\'f9 l\rquote usure \'e9tait rapide. Quand cela arriverait, comment ferait-elle\~? \'c9 +videmment elle devrait, acheter de nouvelles chaussures\~; mais devoir et pouvoir sont, deux\~; o\'f9 trouverait-elle l\rquote argent de cette d\'e9pense\~? +\par +\par La premi\'e8re chose \'e0 faire, celle qui pressait le plus, \'e9tait de se fabriquer des chaussures, et cela pr\'e9sentait pour elle des difficult\'e9s qui tout d\rquote abord, quand elle en envisagea l\rquote ex\'e9cution, la d\'e9courag\'e8 +rent. Jamais elle n\rquote avait eu l\rquote id\'e9e de se demander ce qu\rquote \'e9tait un soulier\~; mais quand elle en eut retir\'e9 un de son pied pour l\rquote examiner, et qu\rquote elle vit comment l\rquote empeigne \'e9tait cousue \'e0 + la semelle, le quartier r\'e9uni \'e0 l\rquote empeigne et le talon ajout\'e9 au tout, elle comprit que c\rquote \'e9tait un travail au-dessus de ses forces et de sa volont\'e9, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour l\rquote +art du cordonnier. Fait d\rquote une seule pi\'e8ce et dans un morceau de bois, un sabot \'e9tait par cela m\'eame plus facile\~; mais comment le creuser quand, pour tout outil, elle n\rquote avait que son couteau\~? +\par +\par Elle r\'e9fl\'e9chissait tristement \'e0 ces impossibilit\'e9s, quand ses yeux, errant vaguement sur l\rquote \'e9tang et ses rives, rencontr\'e8rent une touffe de roseaux qui les arr\'eata\~: les tiges de ces roseaux \'e9taient vigoureuses, hautes, \'e9 +paisses, et parmi celles pouss\'e9es au printemps, il y en avait de l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, tomb\'e9es dans l\rquote eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une id\'e9e s\rquote \'e9veilla dans son esprit\~ +: on ne se chausse pas qu\rquote avec des souliers de cuir et des sabots de bois\~; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tress\'e9s et le dessus en toile. Pourquoi n\rquote +essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces roseaux qui semblaient pouss\'e9s l\'e0 expr\'e8s pour qu\rquote elle les employ\'e2t, si elle en avait l\rquote intelligence\~? +\par +\par Aussit\'f4t elle sortit de son \'eele, et, suivant la rive, elle arriva \'e0 la touffe de roseaux, o\'f9 elle vit qu\rquote elle n\rquote avait qu\rquote \'e0 prendre \'e0 brass\'e9e parmi les meilleures tiges, c\rquote est-\'e0-dire celles qui, d\'e9j +\'e0 dess\'e9ch\'e9es, \'e9taient cependant flexibles encore et r\'e9sistantes. +\par +\par Elle en coupa rapidement une grosse botte qu\rquote elle rapporta dans l\rquote aumuche o\'f9 aussit\'f4t elle se mit \'e0 l\rquote ouvrage. +\par +\par Mais apr\'e8s avoir fait un bout de tresse d\rquote un m\'e8tre de long \'e0 peu pr\'e8s, elle comprit que cette semelle, trop l\'e9g\'e8re parce qu\rquote elle \'e9tait trop creuse, n\rquote aurait aucune solidit\'e9, et qu\rquote +avant de tresser les roseaux, il fallait qu\rquote ils subissent une pr\'e9paration qui, en \'e9crasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse. +\par +\par Cela ne pouvait l\rquote arr\'eater ni l\rquote embarrasser\~: elle avait un billot pour battre dessus les roseaux\~; il ne lui manquait qu\rquote un maillet ou un marteau\~; une pierre arrondie qu\rquote elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu\~ +; et tout de suite elle commen\'e7a \'e0 battre les roseaux, mais sans les m\'ealer. L\rquote ombre de la nuit la surprit dans son travail\~; et elle se coucha en r\'eavant aux belles espadrilles \'e0 rubans bleus qu\rquote elle chausserait bient\'f4 +t, car elle ne doutait pas de r\'e9ussir, sinon la premi\'e8re fois, au moins la seconde, la troisi\'e8me, la dixi\'e8me. +\par +\par Mais elle n\rquote alla pas jusque-l\'e0\~: le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant achet\'e9 une al\'e8ne courbe qui lui co\'fb +ta un sou, une pelote de fil un sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du m\'eame prix, vingt centim\'e8tres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept sous, qui \'e9taient tout ce qu\rquote elle pouvait d\'e9 +penser, si elle ne voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de fa\'e7onner une semelle \'e0 l\rquote imitation de celle de son soulier\~: la premi\'e8re se trouva \'e0 peu pr\'e8s ronde, ce qui n\rquote est pas pr\'e9cis\'e9 +ment la forme du pied\~; la deuxi\'e8me, plus \'e9tudi\'e9e, ne ressembla \'e0 rien\~; la troisi\'e8me ne fut gu\'e8re mieux r\'e9ussie\~; mais enfin la quatri\'e8me, bien serr\'e9e au milieu, \'e9largie aux doigts, rapetiss\'e9e au talon, pouvait \'ea +tre accept\'e9e pour une semelle. +\par +\par Quelle joie\~! Une fois de plus la preuve \'e9tait faite qu\rquote avec de la volont\'e9, de la pers\'e9v\'e9rance, on r\'e9ussit ce qu\rquote on veut fermement, m\'eame ce qui d\rquote abord parait impossible, et qu\rquote on n\rquote +a pour toute aide qu\rquote un peu d\rquote ing\'e9niosit\'e9, sans argent, sans outils, sans rien. +\par +\par L\rquote outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c\rquote \'e9tait des ciseaux. Mais leur achat entra\'eenerait une telle d\'e9pense, qu\rquote elle devait s\rquote en passer. Heureusement elle avait son couteau\~; et au moyen d\rquote +une pierre \'e0 aiguiser qu\rquote elle alla chercher dans le lit de la rivi\'e8re, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil appliqu\'e9 \'e0 plat sur le billot. +\par +\par La couture de ces pi\'e8ces d\rquote \'e9toffe n\rquote alla pas non plus sans t\'e2tonnements et recommencements\~; mais enfin elle en vint \'e0 bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chauss\'e9e de belles espadrilles grises qu +\rquote un ruban bleu crois\'e9 sur ses bas retenait bien \'e0 la jambe. +\par +\par Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soir\'e9es et trois matin\'e9es commenc\'e9es d\'e8s le jour levant, elle s\rquote \'e9tait demand\'e9e ce qu\rquote elle ferait de ses souliers, alors qu\rquote elle quitterait sa cabane. Sans doute, elle n +\rquote avait pas \'e0 craindre qu\rquote ils fussent vol\'e9s par des gens qui les trouveraient dans l\rquote aumuche, puisque personne n\rquote y entrait. Mais ne pourraient-ils pas \'eatre rong\'e9s par des rats\~? Si cela se produisait, quel d\'e9 +sastre\~! Pour aller au-devant de ce danger, il fallait donc qu\rquote elle les serr\'e2t dans un endroit o\'f9 les rats, qui p\'e9n\'e8trent partout, ne pourraient pas les atteindre\~; et ce qu\rquote elle trouva de mieux, puisqu\rquote elle n\rquote +avait ni armoire, ni bo\'eete, ni rien qui ferm\'e2t, ce fut de les suspendre \'e0 son plafond par un brin d\rquote osier. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875993}{\*\bkmkstart _Toc98015957}XX{\*\bkmkend _Toc81875993}{\*\bkmkend _Toc98015957} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Si elle \'e9tait fi\'e8re de ses chaussures, elle avait d\rquote autre part cependant des inqui\'e9tudes sur la fa\'e7on dont elles allaient se comporter en travaillant\~: la semelle ne s\rquote \'e9 +largirait-elle pas, le coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune forme\~? +\par +\par Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait-elle souvent \'e0 ses pieds. Tout d\rquote abord elles avaient r\'e9sist\'e9\~; mais cela continuerait-il\~?\~! +\par +\par Ce mouvement, sans doute, provoqua l\rquote attention d\rquote une de ses camarades qui, ayant regard\'e9 les espadrilles, les trouva \'e0 son go\'fbt et en fit compliment \'e0 Perrine. +\par +\par \'ab\~O\'f9 qu\rquote c\rquote est que vo avez achet\'e9 ces chaussons\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles. +\par +\par \endash C\rquote est joli tout de m\'eame\~; \'e7a co\'fbte-t-y cher\~? +\par +\par \endash Je les ai faites moi-m\'eame avec des roseaux tress\'e9s et quatre sous de coutil. +\par +\par \endash C\rquote est joli.\~\'bb +\par +\par Ce succ\'e8s la d\'e9cida \'e0 entreprendre un autre travail, beaucoup plus d\'e9licat, auquel elle avait bien souvent pens\'e9, mais en l\rquote \'e9cartant toujours, autant parce qu\rquote il entra\'eenait une trop grosse d\'e9pense que parce qu\rquote +il se pr\'e9sentait entour\'e9 de difficult\'e9s de toutes sortes. Ce travail, c\rquote \'e9tait de se tailler et de se coudre une chemise pour remplacer la seule qu\rquote elle poss\'e9d\'e2t maintenant et qu\rquote +elle portait sur le dos, sans pouvoir l\rquote \'f4ter pour la laver. Combien co\'fbteraient deux m\'e8tres de calicot, qui lui \'e9taient n\'e9cessaires\~? Elle n\rquote en savait rien. Comment les couperait-elle lorsqu\rquote elle les aurait\~ +? Elle ne le savait pas davantage. Et il y avait l\'e0 une s\'e9rie d\rquote interrogations qui lui donnaient \'e0 r\'e9fl\'e9chir\~; sans compter qu\rquote elle se demandait s\rquote il ne serait pas plus + sage de commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d\rquote autant plus qu\rquote elle \'e9tait oblig\'e9e de coucher avec. Le moment o\'f9 ils l\rquote abandonneraient tout a fait n +\rquote \'e9tait pas difficile \'e0 calculer. Alors comment sortirait-elle\~? Et pour sa vie, pour son pain quotidien, aussi bien que pour le succ\'e8s de ses projets, il fallait qu\rquote elle continu\'e2t \'e0 \'eatre admise \'e0 l\rquote usine. +\par +\par Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les trois francs qu\rquote elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put pas r\'e9sister \'e0 la tentation de la chemise. Assur\'e9ment le caraco et la jupe n\rquote +avaient rien perdu de leur utilit\'e9 \'e0 ses yeux\~; mais la chemise aussi \'e9tait indispensable, et, de plus, elle se pr\'e9sentait avec tout un entourage d\rquote autres consid\'e9rations\~: habitudes de propret\'e9 dans lesquelles elle avait \'e9t +\'e9 \'e9lev\'e9e, respect de soi-m\'eame, qui finirent par l\rquote emporter. La veste, le jupon elle les raccommoderait encore, et comme leur \'e9toffe \'e9tait de fabrication solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles reprises. +\par +\par Tous les jours, quand a l\rquote heure du d\'e9jeuner elle allait de l\rquote usine \'e0 la maison de m\'e8re Fran\'e7oise pour demander des nouvelles de Rosalie, qu\rquote on lui donnait ou qu\rquote on ne lui donnait point, selon que c\rquote \'e9 +tait la grand\rquote m\'e8re ou la tante qui lui r\'e9pondaient, elle s\rquote arr\'eatait, depuis que l\rquote envie de la chemise la tenait, devant une petite boutique dont la montre se divisait en deux \'e9talages, l\rquote un de journaux, d\rquote +images, de chansons, l\rquote autre de toile, de calicot, d\rquote indienne, de mercerie\~; se pla\'e7ant au milieu, elle avait l\rquote air de regarder les journaux ou d\rquote apprendre les chansons, mais en r\'e9alit\'e9 elle admirait les \'e9 +toffes. Comme elles \'e9taient heureuses celles qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se faire couper autant de ces \'e9toffes qu\rquote elles voulaient\~! Pendant ses longues stations, elle avait vu souvent des ouvri\'e8res de l +\rquote usine entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets soigneusement envelopp\'e9s de papier, qu\rquote elles serraient sur leur c\'9cur, et elle s\rquote \'e9tait dit que ces joies n\rquote \'e9taient pas pour elle\'85 au moins pr\'e9 +sentement. +\par +\par Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, puisque trois pi\'e8ces blanches sonnaient dans sa main, et, tr\'e8s \'e9mue, elle le franchit. +\par +\par \'ab\~Vous d\'e9sirez\~? mademoiselle\~\'bb, demanda une petite vieille d\rquote une voix polie, avec un sourire affable. +\par +\par Comme il y avait longtemps qu\rquote on ne lui avait parl\'e9 avec cette douceur, elle s\rquote affermit. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez votre calicot\'85 le moins cher\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai \'e0 quarante centimes le m\'e8tre.\~\'bb +\par +\par Perrine eut un soupir de soulagement. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous m\rquote en couper deux m\'e8tres\~? +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote il n\rquote est pas fameux \'e0 l\rquote user, tandis que celui \'e0 soixante centimes\'85 +\par +\par \endash Celui \'e0 quarante centimes me suffit. +\par +\par \endash Comme vous voudrez\~; ce que j\rquote en disais, c\rquote \'e9tait pour vous renseigner\~; je n\rquote aime pas les reproches. +\par +\par \endash Je ne vous en ferai pas, madame.\~\'bb +\par +\par La marchande avait pris la pi\'e8ce du calicot \'e0 quarante centimes, et Perrine remarqua qu\rquote il n\rquote \'e9tait ni blanc, ni lustr\'e9 comme celui qu\rquote elle avait admir\'e9 dans la montre. +\par +\par \'ab\~Et avec \'e7a\~? demanda la marchande, quand elle eut d\'e9chir\'e9 le calicot avec un claquement sec. +\par +\par \endash Je voudrais du fil. +\par +\par \endash En pelote, en \'e9cheveau, en bobine\~?\'85 +\par +\par \endash Le moins cher. +\par +\par \endash Voil\'e0 une pelote de dix centimes\~; ce qui nous fait en tout dix-huit sous.\~\'bb +\par +\par \'c0 son tour, Perrine \'e9prouva la joie de sortir de cette boutique en serrant contre elle ses deux m\'e8tres de calicot envelopp\'e9s dans un vieux journal invendu\~: elle n\rquote avait, sur ses trois francs, d\'e9pens\'e9 + que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu\rquote au samedi suivant, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote apr\'e8s avoir pr\'e9lev\'e9 les vingt-huit sous qu\rquote il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait pour l\rquote +impr\'e9vu ou l\rquote \'e9conomie un capital de sept sous, n\rquote ayant plus de loyer \'e0 payer. +\par +\par Elle fit en courant le chemin qui la s\'e9parait de son \'eele, o\'f9 elle arriva essouffl\'e9e, mais cela ne l\rquote emp\'eacha pas de se mettre tout de suite \'e0 l\rquote ouvrage, car la forme qu\rquote elle donnerait \'e0 sa chemise ayant \'e9t\'e9 + longuement d\'e9battue dans sa t\'eate, elle n\rquote avait pas \'e0 y revenir\~: elle serait \'e0 coulisse\~; d\rquote abord parce que c\rquote \'e9tait la plus simple et la moins difficile \'e0 ex\'e9cuter pour elle qui n\rquote avait jamais taill\'e9 +des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce qu\rquote elle pourrait faire servir \'e0 la nouvelle le cordon de l\rquote ancienne. +\par +\par Tant qu\rquote il ne s\rquote agit que de couture, les choses march\'e8rent \'e0 souhait, sinon de fa\'e7on \'e0 s\rquote admirer dans son travail, au moins assez bien pour ne pas le recommencer. Mais o\'f9 les difficult\'e9s et les responsabilit\'e9 +s se pr\'e9sent\'e8rent, ce fut au moment de tailler les ouvertures pour la t\'eate et les bras, ce qui, avec son couteau et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce ne fut pas sans trembler un peu qu\rquote elle se risqua \'e0 + entamer l\rquote \'e9toffe. Enfin, elle en vint \'e0 bout, et le mardi matin elle put s\rquote en aller \'e0 l\rquote atelier habill\'e9e d\rquote une chemise gagn\'e9e par son travail, taill\'e9e et cousue de ses mains. +\par +\par Ce jour-l\'e0, quand elle se pr\'e9senta chez m\'e8re Fran\'e7oise, ce fut Rosalie qui vint au-devant d\rquote elle le bras en \'e9charpe. +\par +\par \'ab\~Gu\'e9rie\~! +\par +\par \endash Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la cour.\~\'bb +\par +\par Tout \'e0 la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, mais Rosalie ne r\'e9pondait que d\rquote une fa\'e7on contrainte. +\par +\par Qu\rquote avait-elle donc\~? +\par +\par \'c0 la fin elle l\'e2cha une question qui \'e9claira Perrine\~: +\par +\par \'ab\~O\'f9 donc logez-vous maintenant\~?\~\'bb +\par +\par N\rquote osant pas r\'e9pondre, Perrine se jeta \'e0 c\'f4t\'e9\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote \'e9tait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma nourriture et mon entretien. +\par +\par \endash Est-ce que vous avez trouv\'e9 \'e0 meilleur prix autre part\~? +\par +\par \endash Je ne paye pas. +\par +\par \endash Ah\~!\~\'bb +\par +\par Elle resta un moment arr\'eat\'e9e, puis la curiosit\'e9 l\rquote emporta. +\par +\par \'ab\~Chez qui\~?\~\'bb +\par +\par Cette fois Perrine ne put pas se d\'e9rober \'e0 cette question directe\~: +\par +\par \'ab\~Je vous dirai cela plus tard. +\par +\par \endash Quand vous voudrez\~; seulement vous savez, lorsqu\rquote en passant vous verrez tante Z\'e9nobie dans la cour ou sur la porte il vaudra mieux ne pas entrer\~: elle vous en veut\~; venez le soir plut\'f4t, \'e0 cette heure-l\'e0 elle est occup +\'e9e.\~\'bb +\par +\par Perrine rentra \'e0 l\rquote atelier attrist\'e9e de cet accueil\~; en quoi donc \'e9tait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer \'e0 habiter la chambr\'e9e de m\'e8re Fran\'e7oise\~? +\par +\par Toute la journ\'e9e elle resta sous cette impression, qui revint plus forte quand le soir elle se trouva seule dans l\rquote aumuche, n\rquote ayant rien \'e0 faire pour la premi\'e8re fois depuis huit jours. Alors, afin de la secouer, elle eut l\rquote +id\'e9e de se promener dans les prairies qui entouraient son \'eele, ce qu\rquote elle n\rquote avait pas encore eu le temps de faire. La soir\'e9e \'e9tait d\rquote une beaut\'e9 radieuse, non pas \'e9blouissante comme elle se rappelait celles de ses ann +\'e9es d\rquote enfance dans son pays natal, ni br\'fblante sous un ciel d\rquote indigo, mais ti\'e8de, et d\rquote une clart\'e9 tamis\'e9e qui montrait les cimes des arbres baign\'e9es dans une vapeur d\rquote or p\'e2le\~: les foins, qui n\rquote \'e9 +taient pas encore m\'fbrs, mais dont les plantes d\'e9fleurissaient d\'e9j\'e0, versaient dans l\rquote air mille parfums qui se concentraient en une senteur troublante. +\par +\par Sortie de son \'eele, elle suivit la rive de l\rquote entaille, marchant dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printani\'e8re, n\rquote avaient \'e9t\'e9 foul\'e9es par personne, et de temps en temps se retournant, elle regardait \'e0 + travers les roseaux de la berge son aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches des saules, que les b\'eates sauvages ne devaient certainement pas soup\'e7onner qu\rquote elle \'e9tait un travail d\rquote homme, derri\'e8re lequel l +\rquote homme pouvait s\rquote embusquer avec un fusil. +\par +\par Au moment o\'f9, apr\'e8s un de ces arr\'eats qui l\rquote avait fait descendre dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, un bruit se produisit \'e0 ses pieds qui l\rquote effara, et une sarcelle se jeta \'e0 l\rquote +eau en se sauvant effray\'e9e. Alors regardant d\rquote o\'f9 elle \'e9tait partie, elle aper\'e7ut un nid fait de brins d\rquote herbe et de plumes, dans lequel se trouvaient dix \'9cufs d\rquote un blanc sale avec de petites taches de couleur noisette\~ +: au lieu d\rquote \'eatre pos\'e9 sur la terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l\rquote eau\~; elle l\rquote examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et remarqua qu\rquote il \'e9tait construit de fa\'e7on \'e0 s\rquote \'e9 +lever ou s\rquote abaisser selon la crue des eaux, et si bien entour\'e9 de roseaux que ni le courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient l\rquote entra\'eener. +\par +\par De peur d\rquote inqui\'e9ter la m\'e8re, elle alla se placer \'e0 une certaine distance, et resta l\'e0 immobile. Cach\'e9e dans les hautes herbes o\'f9 elle avait disparu en s\rquote asseyant, elle attendit pour voir si la sarcelle reviendrait \'e0 + son nid\~; mais comme celle-ci ne reparut pas, elle en conclut qu\rquote elle ne couvait pas encore, et que ces \'9cufs \'e9taient nouvellement pondus\~; alors elle reprit sa promenade, et de nouveau au fr\'f4lement de sa jupe dans les herbes s\'e8 +ches elle vit partir d\rquote autres oiseaux effray\'e9s, \endash des poules d\rquote eau si l\'e9g\'e8res dans leur fuite qu\rquote elles couraient sur les feuilles flottantes des n\'e9nuphars sans les enfoncer\~; des raies au bec rouge\~ +; des bergeronnettes sautillantes\~; des troupes de moineaux qui, d\'e9rang\'e9s au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri auquel ils doivent leur nom dans le pays \'ab\~cra-cra\~\'bb. +\par +\par Allant ainsi \'e0 la d\'e9couverte, elle ne tarda pas \'e0 arriver au bout de son entaille, et reconnut qu\rquote elle se r\'e9unissait \'e0 une autre plus large et plus longue, mais par cela m\'eame beaucoup moins bois\'e9e\~; aussi, apr\'e8 +s avoir suivi dans la prairie une de ses rives pendant un certain temps, s\rquote expliqua-t-elle que les oiseaux y fussent moins nombreux. +\par +\par C\rquote \'e9tait son \'e9tang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux d\rquote un tapis de verdure mouvante que ce monde ail\'e9 avait choisi parce qu\rquote +il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa s\'e9curit\'e9\~; et quand, une heure apr\'e8s, en revenant sur ses pas, elle le revit, \'e0 demi noy\'e9 dans l\rquote ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, elle se dit qu\rquote +elle avait, eu autant d\rquote intelligence que ces b\'eates de le prendre, elle aussi, pour nid. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875994}{\*\bkmkstart _Toc98015958}XXI{\*\bkmkend _Toc81875994}{\*\bkmkend _Toc98015958} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Chez Perrine, c\rquote \'e9tait bien souvent les \'e9v\'e9nements du jour \'e9coul\'e9 qui faisaient les r\'eaves de sa nuit, de sorte que les derniers mois de sa vie ayant \'e9t\'e9 remplis par la tristesse, il en avait \'e9t\'e9 de ses r\'ea +ves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur avait commenc\'e9 \'e0 la frapper, s\rquote \'e9tait-elle \'e9veill\'e9e baign\'e9e de sueur, \'e9touff\'e9e par des cauchemars qui prolongeaient dans le sommeil les mis\'e8res de la r\'e9alit\'e9. +\'c0 la v\'e9rit\'e9, apr\'e8s son arriv\'e9e \'e0 Maraucourt, sous l\rquote influence des pens\'e9es d\rquote espoir qui renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces cauchemars moins fr\'e9quents \'e9 +taient devenus moins douloureux, leur poids avait pes\'e9 moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer l\rquote avaient serr\'e9e moins fort \'e0 la gorge. +\par +\par Maintenant lorsqu\rquote elle s\rquote endormait, c\rquote \'e9tait au lendemain qu\rquote elle pensait, \'e0 un lendemain assur\'e9, ou bien \'e0 l\rquote atelier, ou bien \'e0 son \'eele, ou bien encore \'e0 ce qu\rquote elle avait entrepris ou +voulait entreprendre pour am\'e9liorer sa situation, ses espadrilles, sa chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son r\'eave, comme s\rquote il ob\'e9issait \'e0 une suggestion myst\'e9rieuse, mettait en sc\'e8ne le sujet qu\rquote elle avait tach\'e9 d +\rquote imposer \'e0 son esprit\~: tant\'f4t un atelier dans lequel la baguette d\rquote une f\'e9e rempla\'e7ant le pilon de La Quille, donnait le mouvement aux m\'e9caniques, sans que les enfants qui les conduisaient eussent aucune peine \'e0 prendre\~ +; tant\'f4t un lendemain radieux, tout plein de joies pour tous\~; une autre fois il faisait surgir une nouvelle \'eele d\rquote une beaut\'e9 surnaturelle avec des paysages et des b\'eates aux formes fantastiques qui n\rquote ont de vie que dans les r +\'eaves\~; ou bien encore, plus terre \'e0 terre, son imagination lui donnait \'e0 coudre des bottines merveilleuses qui rempla\'e7aient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tiss\'e9es par des g\'e9 +nies dans des cavernes de diamants et de rubis, lesquelles robes remplaceraient \'e0 un moment donn\'e9 le caraco et la jupe en indienne qu\rquote elle se promettait. +\par +\par Sans doute ce moyen de suggestion n\rquote \'e9tait pas infaillible, et son imagination inconsciente ne lui ob\'e9issait ni assez fid\'e8lement, ni assez r\'e9guli\'e8rement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, que les pens\'e9 +es de sa nuit continueraient celles de sa journ\'e9e, ou celles qu\rquote elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin cette continuation s\rquote encha\'ee +nait quelquefois, et alors ces bonnes nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique qui la relevait. +\par +\par Ce soir-l\'e0 quand elle s\rquote endormit dans sa hutte close, la derni\'e8re image qui passa devant ses yeux \'e0 demi noy\'e9s par le sommeil, aussi bien que la derni\'e8re id\'e9e qui flotta dans sa pens\'e9e engourdie, continu\'e8rent son voyage d +\rquote exploration aux abords de son \'eele. Cependant ce ne fut pas pr\'e9cis\'e9ment de ce voyage qu\rquote elle r\'eava, mais plut\'f4t de festins\~: dans une cuisine haute et grande comme une cath\'e9drale, une arm\'e9 +e de petits marmitons blancs, de tournure diabolique, s\rquote empressait autour de tables immenses et d\rquote un brasier infernal\~: les uns cassaient des \'9cufs que d\rquote autres battaient et qui montaient, montaient en mousse neigeuse\~ +; et de tous ces \'9cufs, ceux-ci gros comme des melons, ceux-l\'e0 \'e0 peine gros comme des pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien qu\rquote ils semblaient avoir pour but d\rquote arranger ces \'9cufs de toutes les mani\'e8 +res connues, sans en oublier une seule\~: \'e0 la coque, au fromage, au beurre noir, aux tomates, brouill\'e9s, poch\'e9s, \'e0 la cr\'e8me, au gratin, en omelettes vari\'e9es, au jambon, au lard, aux pommes de terre, aux rognons, au +x confitures, au rhum qui flambait avec des lueurs d\rquote \'e9clairs\~; et \'e0 c\'f4t\'e9 de ceux-l\'e0 d\rquote autres plus importants, et qui incontestablement \'e9taient des chefs, m\'e9langeaient d\rquote autres \'9cufs \'e0 des p\'e2 +tes pour en faire des p\'e2tisseries, des souffl\'e9s, des pi\'e8ces mont\'e9es. Et chaque fois qu\rquote elle se r\'e9veillait \'e0 moiti\'e9, elle se secouait pour chasser ce r\'eave b\'eate, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la l\'e2 +chaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que quand le sifflet de l\rquote usine la r\'e9veilla, elle en \'e9tait encore \'e0 suivre la pr\'e9paration d\rquote une cr\'e8me au chocolat dont elle retrouva le go\'fb +t et le parfum sur ses l\'e8vres. +\par +\par Et alors, quand la lucidit\'e9 commen\'e7a \'e0 se faire dans son esprit qui s\rquote ouvrait, elle comprit que ce qui l\rquote avait frapp\'e9e dans son voyage, ce n\rquote \'e9tait ni le charme, ni la beaut\'e9, ni la tranquillit\'e9 de son \'ee +le, mais tout simplement les \'9cufs de sarcelle qui avaient dit \'e0 son estomac que depuis quinze jours bient\'f4t, elle ne lui donnait que du pain sec et de l\rquote eau\~: et c\rquote \'e9taient ces \'9cufs qui avaient guid\'e9 son r\'ea +ve en lui montrant ces marmitons et toutes ces cuisines fantastiques\~; il avait faim de ces bonnes choses cet estomac et il le disait \'e0 sa mani\'e8re en provoquant ces visions, qui en r\'e9alit\'e9 n\rquote \'e9taient que des protestations. +\par +\par Pourquoi n\rquote avait-elle pas pris ces \'9cufs, ou quelques-uns de ces \'9cufs qui n\rquote appartenaient \'e0 personne, puisque la sarcelle qui les avait pondus \'e9tait une b\'eate sauvage\~? Assur\'e9ment, n\rquote ayant \'e0 + sa disposition ni casserole, ni po\'eale, ni ustensile d\rquote aucune sorte, elle ne pouvait se pr\'e9parer aucun des plats qui venaient de d\'e9filer devant ses yeux, tous plus all\'e9chants, plus savants les uns que les autres\~; mais c\rquote est l +\'e0 le m\'e9rite des \'9cufs pr\'e9cis\'e9ment qu\rquote ils n\rquote ont pas besoin de pr\'e9parations savantes\~: une allumette pour mettre le feu \'e0 un petit tas de bois sec ramass\'e9 dans les taillis, et sous la cendre il lui \'e9 +tait facile de les faire cuire comme elle voulait, \'e0 la coque ou durs, en attendant qu\rquote elle p\'fbt se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au festin que son r\'eave avait invent\'e9, ce serait un r\'e9gal qui aurait son prix. + +\par +\par Plus d\rquote une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint \'e0 l\rquote esprit, et si ce ne fut pas avec le caract\'e8re d\rquote une obsession comme son r\'eave, il fut cependant assez pressant pour qu\rquote \'e0 la sortie elle se trouv\'e2t d +\'e9cid\'e9e \'e0 acheter une bo\'eete d\rquote allumettes et un sou de sel\~; puis ces acquisitions faites elle partit en courant pour revenir \'e0 son entaille. +\par +\par Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le retrouver tout de suite, mais ce soir-l\'e0 la m\'e8re ne l\rquote occupait pas\~; seulement elle y \'e9tait venue \'e0 un moment quelconque de la journ\'e9e, puisque maintenant au lieu de dix +\'9cufs il y en avait onze\~; ce qui prouvait que n\rquote ayant pas fini de pondre elle ne couvait pas encore. +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 une bonne chance, d\rquote abord parce que les \'9cufs seraient frais, et puis parce qu\rquote en en prenant seulement cinq ou six la sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s\rquote apercevrait de rien. +\par +\par Autrefois Perrine n\rquote e\'fbt pas eu de ces scrupules et elle e\'fbt vid\'e9 compl\'e8tement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu\rquote elle avait \'e9prouv\'e9s lui avaient mis au c\'9c +ur une compassion attendrie pour les chagrins des autres, de m\'eame que son affection pour Palikare lui avait inspir\'e9 pour toutes les b\'eates une sympathie qu\rquote elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n\rquote \'e9 +tait-elle pas une camarade pour elle\~? Ou plut\'f4t en continuant son jeu, une sujette\~? Si les rois ont le droit d\rquote exploiter leurs sujets et d\rquote en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains m\'e9nagements. +\par +\par Quand elle avait d\'e9cid\'e9 cette chasse, elle avait en m\'eame temps arr\'eat\'e9 la mani\'e8re de la faire cuire\~: bien entendu ce ne serait pas dans l\rquote aumuche, car le plus l\'e9ger flocon de fum\'e9e qui s\rquote en \'e9 +chapperait pourrait donner l\rquote \'e9veil \'e0 ceux qui le verraient, mais simplement dans une carri\'e8re du taillis o\'f9 campaient les nomades qui traversaient le village, et o\'f9 par cons\'e9quent ni un feu, ni de la fum\'e9e ne devaient attirer l +\rquote attention de personne. Promptement elle ramassa une brass\'e9e de bois mort et bient\'f4t elle eut un brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses \'9cufs, tandis qu\rquote entre deux silex bien propres et bien polis elle \'e9 +grugeait une pinc\'e9e de sel pour qu\rquote il fond\'eet mieux. \'c0 la v\'e9rit\'e9 il lui manquait un coquetier\~; mais c\rquote est l\'e0 un ustensile qui n\rquote est indispensable qu\rquote \'e0 + qui dispose du superflu. Un petit trou fait dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bient\'f4t elle eut la satisfaction de tremper une mouillette dans son \'9cuf cuit \'e0 point\~; \'e0 la premi\'e8re bouch\'e9e, il lui sembla qu\rquote elle n +\rquote en n\rquote avait jamais mang\'e9 d\rquote aussi bon, et elle se dit qu\rquote alors m\'eame que les marmitons de son r\'eave existeraient r\'e9ellement ils ne pourraient certainement pas faire quelque chose qui approch\'e2t de cet \'9c +uf de sarcelle \'e0 la coque, cuit sous les cendres. +\par +\par R\'e9duite la veille \'e0 son seul pain sec, et n\rquote imaginant pas qu\rquote elle p\'fbt y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-\'eatre, ce souper aurait d\'fb satisfaire son app\'e9tit et les tentations de son estomac. Cependant il n +\rquote en fut pas ainsi\~; et elle n\rquote avait pas fini son \'9cuf qu\rquote elle se demandait si elle ne pourrait pas accommoder d\rquote une autre fa\'e7on ceux qui lui restaient, aussi bien que ceux qu\rquote +elle se promettait de se procurer par de nouvelles trouvailles. Bon, tr\'e8s bon l\rquote \'9cuf \'e0 la coque\~; mais bonne aussi une soupe chaude li\'e9e avec un jaune d\rquote \'9cuf. Et cette id\'e9e de soupe lui avait trott\'e9 par la t\'ea +te avec le tr\'e8s vif regret d\rquote \'eatre oblig\'e9e de renoncer \'e0 sa r\'e9alisation. Sans doute la confection de ses espadrilles et de sa chemise lui avait inspir\'e9 une certaine confiance, en lui d\'e9montrant ce qu\rquote +on peut obtenir avec de la pers\'e9v\'e9rance. Mais cette confiance n\rquote allait pas jusqu\rquote \'e0 croire qu\rquote elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu\rquote une cuiller en m +\'e9tal quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait l\'e0 des impossibilit\'e9s contre lesquelles elle se casserait la t\'eate\~; et, en attendant qu\rquote elle e\'fbt gagn\'e9 l\rquote argent n\'e9cessaire pour l\rquote +acquisition de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se contenter du fumet qu\rquote elle respirait en passant devant les maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait. +\par +\par C\rquote \'e9tait ce qu\rquote elle se disait un matin en se rendant \'e0 son travail, lorsqu\rquote un peu avant d\rquote entrer dans le village, \'e0 la porte d\rquote une maison d\rquote o\'f9 l\rquote on avait d\'e9m\'e9nag\'e9 la veille, + elle vit un tas de vieille paille jet\'e9 sur le bas c\'f4t\'e9 du chemin avec des d\'e9bris de toutes sortes, et parmi ces d\'e9bris elle aper\'e7ut des boites en fer-blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de l\'e9gumes\~ +; il y en avait de diff\'e9rentes formes, grandes, petites, hautes, plates. +\par +\par En recevant l\rquote \'e9clair que leur surface polie lui envoyait, elle s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9e machinalement\~; mais elle n\rquote eut pas une seconde d\rquote h\'e9sitation\~ +: les casseroles, les plats, les cuillers, les fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux\~; pour que sa batterie de cuisine f\'fbt aussi compl\'e8te qu\rquote elle la pouvait d\'e9sirer, elle n\rquote avait qu\rquote \'e0 + tirer parti de ces vieilles bo\'eetes. D\rquote un saut elle traversa le chemin, et \'e0 la h\'e2te fit choix de quatre bo\'eetes qu\rquote elle emporta en courant pour aller les cacher au pied d\rquote une haie, sous un tas de feuilles s\'e8ches\~ +: au retour le soir, elle les retrouverait l\'e0 et alors, avec un peu d\rquote industrie, tous les menus qu\rquote elle inventait pourraient \'eatre mis \'e0 ex\'e9cution. +\par +\par Mais les retrouverait-elle\~? Ce fut la question qui pendant toute la journ\'e9e la pr\'e9occupa. Si on les lui prenait, elle n\rquote aurait donc arrang\'e9 toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui \'e9chapper au moment m\'eame o\'f9 + elle croyait pouvoir les r\'e9aliser. +\par +\par Heureusement aucun de ceux qui pass\'e8rent par l\'e0 ne s\rquote avisa de les enlever, et quand la journ\'e9e finie elle revint \'e0 la haie, apr\'e8s avoir laiss\'e9 passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, elles \'e9taient \'e0 la place m +\'eame o\'f9 elle les avait cach\'e9es. +\par +\par Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son \'eele que de la fum\'e9e, ce fut dans la carri\'e8re qu\rquote elle s\rquote \'e9tablit, esp\'e9rant trouver l\'e0 les outils qui lui \'e9taient n\'e9cessaires, c\rquote est-\'e0 +-dire des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer-blanc\~; d\rquote autres plates qui lui serviraient d\rquote enclumes, ou rondes de mandrins\~; d\rquote autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le couperait. +\par +\par Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui fallut pas moins de trois jours pour fa\'e7onner une cuiller\~; encore n\rquote \'e9tait-il pas du tout prouv\'e9 que si elle l\rquote avait montr\'e9e \'e0 quelqu\rquote un, on e\'fbt devin +\'e9 que c\rquote \'e9tait une cuiller\~; mais comme c\rquote en \'e9tait une qu\rquote elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et d\rquote autre part, comme elle mangeait seule, elle n\rquote avait pas \'e0 s\rquote inqui\'e9ter des jugements qu +\rquote on pouvait porter sur ses ustensiles de table. +\par +\par Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il ne lui manquait plus que du beurre et de l\rquote oseille. +\par +\par Pour le beurre, il en \'e9tait comme du pain et du sel\~; ne pouvant pas le faire de ses propres mains, puisqu\rquote elle n\rquote avait pas de lait, elle devait l\rquote acheter. +\par +\par Mais pour l\rquote oseille elle \'e9conomiserait cette d\'e9pense, par une recherche dans les prairies o\'f9 non seulement elle trouverait de l\rquote oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout en n\rquote ayant ni la beaut\'e9 +, ni la grosseur des l\'e9gumes cultiv\'e9s, seraient encore tr\'e8s bons pour elle. +\par +\par Et puis il n\rquote y avait pas que des \'9cufs et des l\'e9gumes dont elle pouvait composer le menu de son d\'eener, maintenant qu\rquote elle s\rquote \'e9tait fabriqu\'e9 + des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons de l\rquote \'e9tang, si elle \'e9tait assez adroite pour les prendre. Que fallait-il pour cela\~? Des lignes qu\rquote elle amorc +erait avec des vers qu\rquote elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu\rquote elle avait achet\'e9e pour ses espadrilles, il restait un bon bout\~; elle n\rquote eut qu\rquote \'e0 d\'e9penser un sou pour des hame\'e7ons\~ +; et avec des crins de cheval qu\rquote elle ramassa devant la forge, ses lignes furent suffisantes pour p\'eacher plusieurs sortes de poissons, sinon les plus beaux de l\rquote entaille qu\rquote elle voyait, dans l\rquote eau claire, passer d\'e9 +daigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns des petits, moins difficiles, et qui pour elle \'e9taient d\rquote une grosseur bien suffisante. +\par +\par }\pard\plain \s1\qc\sa360\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc81875995}{\*\bkmkstart _Toc98015959}TOME SECOND{\*\bkmkend _Toc81875995}{\*\bkmkend _Toc98015959} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875996}{\*\bkmkstart _Toc98015960}XXII{\*\bkmkend _Toc81875996}{\*\bkmkend _Toc98015960} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Tr\'e8s occup\'e9e par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses soir\'e9es, elle resta plus d\rquote une semaine sans aller voir Rosalie\~; et comme, par une de leurs camarades aux canneti\'e8res qui logeait chez m\'e8re Fran\'e7 +oise, elle eut de ses nouvelles\~; d\rquote autre part comme elle craignait d\rquote \'eatre re\'e7ue par la terrible tante Z\'e9nobie, elle laissa les jours s\rquote ajouter aux jours\~; mais \'e0 la fin, un soir elle se d\'e9cida \'e0 + ne pas rentrer tout de suite chez elle, o\'f9 d\rquote ailleurs elle n\rquote avait pas \'e0 faire son d\'eener, compos\'e9 d\rquote un poisson froid pris et cuit la veille. +\par +\par Justement Rosalie \'e9tait seule dans la cour, assise sous un pommier\~; en apercevant Perrine elle vint \'e0 la barri\'e8re d\rquote un air \'e0 moiti\'e9 f\'e2ch\'e9 et \'e0 moiti\'e9 content\~: +\par +\par \'ab\~Je croyais que vous vouliez, ne plus venir\~? +\par +\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 occup\'e9e. +\par +\par \endash \'c0 quoi donc\~?\~\'bb +\par +\par Perrine ne pouvait pas ne pas r\'e9pondre\~: elle, montra ses espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionn\'e9 sa chemise. +\par +\par \'ab\~Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre maison\~? dit Rosalie \'e9tonn\'e9e. +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas de gens qui puissent me pr\'eater, des ciseaux dans ma maison. +\par +\par \endash Tout le monde a des ciseaux.\~\'bb +\par +\par Perrine se demanda si elle devait continuer \'e0 garder le secret sur son installation, mais pensant qu\rquote elle ne pourrait le faire que par des r\'e9ticences qui f\'e2cheraient Rosalie, elle se d\'e9cida \'e0 parler. +\par +\par \'ab\~Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant. +\par +\par \endash Pas possible. +\par +\par \endash C\rquote est pourtant vrai, et voil\'e0 pourquoi, ne pouvant pas non plus me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller pour la manger, j\rquote ai d\'fb les fabriquer, et je vous assure que pour la cuiller \'e7\rquote a \'e9 +t\'e9 plus difficile que pour les espadrilles. +\par +\par \endash Vous voulez rire. +\par +\par \endash Mais non, je vous assure.\~\'bb +\par +\par Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans l\rquote aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, ses chasses aux \'9cufs, ses p\'eaches dans l\rquote entaille, ses cuisines dans la carri\'e8re. +\par +\par \'c0 chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme si elle entendait une histoire tout \'e0 fait extraordinaire\~: +\par +\par \'ab\~Ce que vous devez vous amuser\~! s\rquote \'e9cria-t-elle quand Perrine expliqua comment elle avait fait sa premi\'e8re soupe \'e0 l\rquote oseille. +\par +\par \endash Quand \'e7a r\'e9ussit, oui\~; mais quand \'e7a ne marche pas\~! J\rquote ai travaill\'e9 trois jours pour ma cuiller\~; je ne pouvais pas arriver \'e0 creuser la palette\~: j\rquote ai g\'e2ch\'e9 deux morceaux de fer-blanc\~; il ne m\rquote +en restait plus qu\rquote un seul\~; pensez \'e0 ce que je me suis donn\'e9 de coups de caillou sur les doigts. +\par +\par \endash Je pense \'e0 votre soupe +\par +\par \endash C\rquote est vrai qu\rquote elle \'e9tait bonne\'85 +\par +\par \endash Je vous crois. +\par +\par \endash Pour moi qui n\rquote en mange jamais, et ne mange non plus rien de chaud. +\par +\par \endash Moi j\rquote en mange tous les jours, mais ce n\rquote est pas la m\'eame chose\~: est-ce dr\'f4le qu\rquote il y ait de l\rquote oseille dans les prairies, et des carottes, et des salsifis\~! +\par +\par \endash Et aussi du cresson, de la ciboulette, des m\'e2ches, des panais, des navets, des raiponces, des bettes et bien d\rquote autres plantes bonnes \'e0 manger. +\par +\par \endash Il faut savoir. +\par +\par \endash Mon p\'e8re m\rquote avait appris \'e0 les conna\'eetre.\~\'bb +\par +\par Rosalie garda le silence un moment d\rquote un air r\'e9fl\'e9chi\~; \'e0 la fin elle se d\'e9cida\~: +\par +\par \'ab\~Voulez-vous que j\rquote aille vous voir\~? +\par +\par \endash Avec plaisir si vous me promettez de ne dire \'e0 personne o\'f9 je demeure. +\par +\par \endash Je vous le promets. +\par +\par \endash Alors quand voulez-vous venir\~? +\par +\par \endash J\rquote irai dimanche chez une de mes tantes \'e0 Saint-Pipoy\~; en revenant dans l\rquote apr\'e8s-midi je peux m\rquote arr\'eater.\~\'bb +\par +\par \'c0 son tour Perrine eut un moment d\rquote h\'e9sitation, puis d\rquote un air affable\~: +\par +\par \'ab\~Faites mieux, d\'eenez avec moi.\~\'bb +\par +\par En vraie paysanne qu\rquote elle \'e9tait, Rosalie s\rquote enferma dans des r\'e9ponses c\'e9r\'e9monieuses, sans dire ni oui ni non\~; mais il \'e9tait facile de voir qu\rquote elle avait une envie tr\'e8s vive d\rquote accepter. +\par +\par Perrine insista\~: +\par +\par \'ab\~Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isol\'e9e\~! +\par +\par \endash C\rquote est tout de m\'eame vrai. +\par +\par \endash Alors c\rquote est entendu\~; mais apportez votre cuiller, car je n\rquote aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde. +\par +\par \endash J\rquote apporterai aussi mon pain, n\rquote est ce pas\~? +\par +\par \endash Je veux bien. Je vous attendrai dans la carri\'e8re\~; vous me trouverez occup\'e9e \'e0 ma cuisine.\~\'bb +\par +\par Perrine \'e9tait sinc\'e8re en disant qu\rquote elle aurait plaisir \'e0 recevoir Rosalie, et \'e0 l\rquote avance elle s\rquote en fit f\'eate\~: une invit\'e9e \'e0 traiter, un menu \'e0 composer, ses provisions \'e0 trouver, quelle affaire\~ +! et son importance devint quelque chose de sensible pour elle-m\'eame\~: qui lui e\'fbt dit quelques jours plus t\'f4t qu\rquote elle pourrait donner \'e0 d\'eener \'e0 une amie\~? +\par +\par Ce qu\rquote il y avait de grave, c\rquote \'e9taient la chasse et la p\'eache, car si elle ne d\'e9nichait pas des \'9cufs, et ne p\'eachait pas du poisson, ce d\'eener serait r\'e9duit \'e0 une soupe \'e0 l\rquote +oseille, ce qui serait vraiment par trop maigre. D\'e8s le vendredi elle employa sa soir\'e9e \'e0 parcourir les entailles voisines, o\'f9 elle eut la chance de d\'e9couvrir un nid de poule d\rquote eau\~; il est vrai que les \'9cufs des poules d\rquote +eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle n\rquote avait pas le droit d\rquote \'eatre trop difficile. D\rquote ailleurs sa p\'eache fut meilleure, et elle eut l\rquote adresse de prendre avec sa ligne amorc\'e9e d\rquote +un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire \'e0 son app\'e9tit et \'e0 celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus un dessert, et ce fut un groseillier \'e0 maquereau pouss\'e9 sous un t\'eatard de saule qui le lui fournit\~; peut-\'ea +tre les groseilles n\rquote \'e9taient-elles pas parfaitement m\'fbres, mais c\rquote est une des qualit\'e9s de ce fruit de pouvoir se manger vert. +\par +\par Quand \'e0 la fin de l\rquote apr\'e8s-midi du dimanche Rosalie arriva dans la carri\'e8re, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la soupe bouillait\~: +\par +\par \'ab\~Je vous ai attendue pour m\'ealer le jaune d\rquote \'9cuf \'e0 la soupe, dit Perrine, vous n\rquote aurez qu\rquote \'e0 tourner avec votre bonne main pendant que je verserai doucement le bouillon\~; le pain est taill\'e9.\~\'bb +\par +\par Bien que Rosalie e\'fbt fait toilette pour ce d\'eener, elle ne craignit pas de se pr\'eater \'e0 ce travail qui \'e9tait un jeu, et des plus amusants pour elle encore. +\par +\par Bient\'f4t la soupe fut achev\'e9e, et il n\rquote y eut plus qu\rquote \'e0 la porter dans l\rquote \'eele, ce que fit Perrine. +\par +\par Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en \'e9charpe, elle avait r\'e9tabli la planche servant de pont\~: +\par +\par \'ab\~Moi, c\rquote est \'e0 la perche que j\rquote entre et sors, dit-elle, mais cela n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 commode pour vous, \'e0 cause de votre main.\~\'bb +\par +\par La porte de l\rquote aumuche ouverte, Rosalie ayant aper\'e7u dress\'e9es dans les quatre coins des gerbes de fleurs vari\'e9es, l\rquote une de massettes, l\rquote autre de butomes ros\'e9s, celle-ci d\rquote iris jaunes, celle-l\'e0 d\rquote +aconit aux clochettes bleues, et \'e0 terre le couvert mis, poussa une exclamation qui paya Perrine de ses peines. +\par +\par \'ab\~Que c\rquote est joli\~!\~\'bb +\par +\par Sur un lit de foug\'e8re fra\'eeche deux grandes feuilles de patience se faisaient vis-\'e0-vis en guise d\rquote assiettes, et sur une feuille de berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la perche \'e9tait dress\'e9e entour\'e9 +e de cresson\~; c\rquote \'e9tait une feuille aussi, mais plus petite, qui servait de sali\'e8re, comme c\rquote en \'e9tait une autre qui rempla\'e7ait le compotier pour les groseilles \'e0 maquereau\~; entre chaque plat \'e9tait piqu\'e9e une fleur de n +\'e9nuphar qui sur cette fra\'eeche verdure jetait sa blancheur \'e9blouissante. +\par +\par \'ab\~Si vous voulez vous asseoir\~\'bb, dit Perrine en lui tendant la main. +\par +\par Et quand elles eurent pris place en face l\rquote une de l\rquote autre, le d\'eener commen\'e7a. +\par +\par \'ab\~Comme j\rquote aurais \'e9t\'e9 f\'e2ch\'e9e de n\rquote \'eatre pas venue, dit Rosalie, parlant la bouche pleine, c\rquote est si joli et si bon. +\par +\par \endash Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote on voulait m\rquote envoyer \'e0 Picquigny pour M.\~Bendit qui est malade. +\par +\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il a, M.\~Bendit\~? +\par +\par \endash La fi\'e8vre typho\'efde\~; il est tr\'e8s malade, \'e0 preuve que depuis hier il ne sait pas ce qu\rquote il dit, et ne reconna\'eet plus personne\~; c\rquote est pour cela qu\rquote hier justement j\rquote ai \'e9t\'e9 pour venir vous chercher. + +\par +\par \endash Moi\~! Et pourquoi faire\~? +\par +\par \endash Ah\~! voil\'e0 une id\'e9e que j\rquote ai eue. +\par +\par \endash Si je peux quelque chose pour M.\~Bendit, je suis pr\'eate\~: il a \'e9t\'e9 bon pour moi\~; mais que peut une pauvre fille\~? Je ne comprends pas. +\par +\par \endash Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je vais vous l\rquote expliquer. Vous savez que M.\~Bendit est l\rquote employ\'e9 charg\'e9 de la correspondance \'e9trang\'e8re, c\rquote est lui qui traduit +les lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n\rquote a plus sa t\'eate, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. autre employ\'e9 pour le remplacer\~; mais comme celui-l\'e0 pourrait bien garder la place quand M.\~ +Bendit sera gu\'e9ri, s\rquote il gu\'e9rit, M.\~Fabry et M.\~Mombleux ont propos\'e9 de se charger de son travail, afin qu\rquote il retrouve sa place plus tard. Mais voil\'e0 qu\rquote hier M.\~Fabry a \'e9t\'e9 envoy\'e9 en \'c9cosse, et M.\~ +Mombleux est rest\'e9 embarrass\'e9, parce que s\rquote il lit assez bien l\rquote allemand, et s\rquote il peut faire les traductions de l\rquote anglais avec M.\~Fabry, qui a pass\'e9 plusieurs ann\'e9es en Angleterre, quand il est tout seul, \'e7 +a ne va plus aussi bien, surtout quand il s\rquote agit de lettres en anglais dont il faut deviner l\rquote \'e9criture. Il expliquait \'e7a \'e0 table o\'f9 je le servais, et il disait qu\rquote il avait peur d\rquote \'eatre oblig\'e9 de renoncer \'e0 + remplacer M.\~Bendit\~; alors j\rquote ai eu id\'e9e de lui dire que vous parliez l\rquote anglais comme le fran\'e7ais\'85 +\par +\par \endash Je parlais fran\'e7ais avec mon p\'e8re, anglais avec ma m\'e8re, et quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous employions tant\'f4t une langue, tant\'f4t l\rquote autre, indiff\'e9remment, sans y faire attention +\par +\par \endash Pourtant je n\rquote ai pas os\'e9\~; mais maintenant, est-ce que je peux lui dire cela\~? +\par +\par \endash Certainement, si vous croyez qu\rquote il peut avoir besoin d\rquote une pauvre fille comme moi. +\par +\par \endash Il ne s\rquote agit pas d\rquote une pauvre fille ou d\rquote une demoiselle, il s\rquote agit de savoir si vous parlez l\rquote anglais. +\par +\par \endash Je le parle, mais traduire une lettre d\rquote affaires, c\rquote est autre chose. +\par +\par \endash Pas avec M.\~Mombleux qui conna\'eet les affaires. +\par +\par \endash Peut-\'eatre. Alors, s\rquote il en est ainsi, dites \'e0 M.\~Mombleux que je serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour M.\~Bendit. +\par +\par \endash Je le lui dirai.\~\'bb +\par +\par La perche, malgr\'e9 sa grosseur, avait \'e9t\'e9 d\'e9vor\'e9e, et le cresson avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et rempla\'e7a les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait \'e9t\'e9 servi par des feuilles de n\'e9 +nuphar en forme de coupe, vein\'e9es et verniss\'e9es comme e\'fbt pu l\rquote \'eatre le plus beau des \'e9maux\~: puis elle offrit ses groseilles \'e0 maquereau\~: +\par +\par \'ab\~Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait jou\'e9 \'e0 la poup\'e9e, quelques fruits de mon jardin. +\par +\par \endash O\'f9 est-il, votre jardin\~? +\par +\par \endash Sur notre t\'eate\~: un groseillier a pouss\'e9 dans les branches d\rquote un des saules qui sert de pilier \'e0 la maison. +\par +\par \endash Savez-vous que vous n\rquote allez pas pouvoir l\rquote occuper longtemps encore votre maison\~? +\par +\par \endash Jusqu\rquote \'e0 l\rquote hiver, je pense. +\par +\par \endash Jusqu\rquote \'e0 l\rquote hiver\~! Et la chasse au marais qui va ouvrir\~; \'e0 ce moment l\rquote aumuche servira pour s\'fbr. +\par +\par \endash Ah\~! mon Dieu.\~\'bb +\par +\par La journ\'e9e qui avait si bien commenc\'e9 finit sur cette terrible menace, et cette nuit-l\'e0 fut certainement la plus mauvaise que Perrine e\'fbt pass\'e9e dans son \'eele depuis qu\rquote elle l\rquote occupait. +\par +\par O\'f9 irait-elle\~? +\par +\par Et tous ses ustensiles, qu\rquote elle avait eu tant de peine \'e0 r\'e9unir, qu\rquote en ferait-elle\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875997}{\*\bkmkstart _Toc98015961}XXIII{\*\bkmkend _Toc81875997}{\*\bkmkend _Toc98015961} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Si Rosalie n\rquote avait parl\'e9 que de la prochaine ouverture de la chasse au marais, Perrine serait rest\'e9e sous le coup de ce danger gros de menaces pour elle, mais ce qu\rquote +elle avait dit de la maladie de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion \'e0 cette impression. +\par +\par Oui, elle \'e9tait charmante son \'eele et ce serait un vrai d\'e9sastre que de la quitter\~; mais en ne la quittant point, elle ne se rapprocherait pas, et m\'eame il semblait qu\rquote elle ne se rapprocherait jamais du but que sa m\'e8re lui avait fix +\'e9 et qu\rquote elle devait poursuivre. Tandis que si une occasion se pr\'e9sentait pour elle d\rquote \'eatre utile \'e0 Bendit et \'e0 Mombleux, elle se cr\'e9ait ainsi des relations qui lui entr\rquote ouvriraient peut-\'ea +tre des portes par lesquelles elle pourrait passer plus tard\~; et c\rquote \'e9tait l\'e0 une consid\'e9ration qui devait l\rquote emporter sur toutes les autres, m\'eame sur le chagrin d\rquote \'eatre d\'e9poss\'e9d\'e9e de son royaume\~: ce n\rquote +\'e9tait pas pour jouer \'e0 ce jeu, si amusant qu\rquote il f\'fbt, pour d\'e9nicher des nids, p\'eacher des poissons, cueillir des fleurs, \'e9couter le chant des oiseaux, donner des d\'eenettes, qu\rquote elle avait support\'e9 les fatigues et les mis +\'e8res de son douloureux voyage. +\par +\par Le lundi, comme cela avait \'e9t\'e9 convenu avec Rosalie, elle passa devant la maison de m\'e8re Fran\'e7oise \'e0 la sortie de midi, afin de se mettre \'e0 la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin d\rquote elle\~ +; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n\rquote arrivait pas de lettre d\rquote Angleterre le lundi, il n\rquote y avait pas eu de traductions \'e0 faire le matin\~; peut-\'eatre serait-ce pour le lendemain. +\par +\par Et Perrine rentr\'e9e \'e0 l\rquote atelier avait repris son travail, quand, quelques minutes apr\'e8s deux heures, La Quille la happa au passage\~: +\par +\par \'ab\~Va vite au bureau. +\par +\par \endash Pour quoi faire\~? +\par +\par \endash Est-ce que \'e7a me regarde\~? on me dit de t\rquote envoyer au bureau, vas-y.\~\'bb +\par +\par Elle n\rquote en demanda pas davantage, d\rquote abord parce qu\rquote il \'e9tait inutile de questionner La Quille, ensuite parce qu\rquote elle se doutait de ce qu\rquote on voulait d\rquote elle\~; cependant, elle ne comprenait pas tr\'e8s bien que, s +\rquote il s\rquote agissait de travailler avec Mombleux \'e0 une traduction difficile, on la fit venir dans le bureau o\'f9 tout le monde pourrait la voir et, par cons\'e9quent, apprendre qu\rquote il avait besoin d\rquote elle. +\par +\par Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l\rquote appela\~: +\par +\par \'ab\~Viens ici.\~\'bb +\par +\par Elle monta vivement les marches du perron. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien toi qui parles anglais\~? demanda-t-il, r\'e9ponds-moi sans mentir. +\par +\par \endash Ma m\'e8re \'e9tait Anglaise. +\par +\par \endash Et le fran\'e7ais\~? Tu n\rquote as pas d\rquote accent. +\par +\par \endash Mon p\'e8re \'e9tait Fran\'e7ais. +\par +\par \endash Tu parles donc les deux langues\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Bon. Tu vas aller \'e0 Saint-Pipoy, o\'f9 M.\~Vulfran a besoin de toi.\~\'bb +\par +\par En entendant ce nom, elle laissa para\'eetre une surprise qui f\'e2cha le directeur. +\par +\par \'ab\~Es-tu stupide\~?\~\'bb +\par +\par Elle avait d\'e9j\'e0 eu le temps de se remettre et de trouver une r\'e9ponse pour expliquer sa surprise. +\par +\par \'ab\~Je ne sais pas o\'f9 est Saint-Pipoy, +\par +\par \endash On va t\rquote y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas.\~\'bb +\par +\par Et du haut du perron, il appela\~: +\par +\par \'ab\~Guillaume\~!\~\'bb +\par +\par La voilure de M.\~Vulfran qu\rquote elle avait vue rang\'e9e, \'e0 l\rquote ombre, le long des bureaux, s\rquote approcha\~: +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire \'e0 M.\~Vulfran, et promptement, n\rquote est-ce pas\~!\~\'bb +\par +\par D\'e9j\'e0 Perrine avait descendu le perron, et allait monter \'e0 c\'f4t\'e9 de Guillaume, mais il l\rquote arr\'eata d\rquote un signe de main\~: +\par +\par \'ab\~Pas par l\'e0, dit-il, derri\'e8re.\~\'bb +\par +\par En effet, un petit si\'e8ge pour une seule personne se trouvait derri\'e8re\~; elle y monta et la voiture partit grand train. +\par +\par Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir l\rquote allure de son cheval, se tourna vers Perrine. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vrai que vous savez l\rquote anglais\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Oui. +\par +\par \endash Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron.\~\'bb +\par +\par Elle s\rquote enhardit \'e0 poser une question\~: +\par +\par \'ab\~Comment cela\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote il est avec des m\'e9caniciens anglais qui viennent d\rquote arriver pour monter une machine et qu\rquote il ne peut pas se faire comprendre. Il a amen\'e9 avec lui M.\~Mombleux, qui parle anglais \'e0 ce qu\rquote il dit\~ +; mais l\rquote anglais de M.\~Mombleux n\rquote est pas celui des m\'e9caniciens, si bien qu\rquote ils se disputent sans se comprendre, et le patron est furieux\~; c\rquote \'e9tait \'e0 mourir de rire. \'c0 la fin, M.\~Mombleux n\rquote +en pouvant plus, et esp\'e9rant calmer le patron, a dit qu\rquote il y avait aux cannettes une jeune fille appel\'e9e Aur\'e9lie qui parlait l\rquote anglais, et le patron m\rquote a envoy\'e9 vous chercher.\~\'bb +\par +\par Il y eut un moment de silence\~; puis, de nouveau, il se tourna vers elle. +\par +\par \'ab\~Vous savez que si vous parlez l\rquote anglais comme M.\~Mombleux, vous feriez peut-\'eatre mieux de descendre tout de suite.\~\'bb +\par +\par Il prit un air gouailleur\~: +\par +\par \'ab\~Faut-il arr\'eater\~? +\par +\par \endash Vous pouvez continuer. +\par +\par \endash Ce que j\rquote en dis, c\rquote est pour vous. +\par +\par \endash Je vous remercie.\~\'bb +\par +\par Cependant, malgr\'e9 la fermet\'e9 de sa r\'e9ponse elle n\rquote \'e9tait pas sans \'e9prouver une angoisse qui lui \'e9treignait le c\'9cur, car si elle \'e9tait s\'fbre de son anglais, elle ignorait quel \'e9tait celui de ces m\'e9caniciens, qui n +\rquote \'e9tait pas celui de M.\~Mombleux, comme disait Guillaume en se moquant\~; puis elle savait que chaque m\'e9tier a sa langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n\rquote avait jamais parl\'e9 la langue de la m\'e9canique. Qu\rquote +elle ne comprit pas, qu\rquote elle h\'e9sit\'e2t, et M.\~Vulfran n\rquote allait-il pas \'eatre furieux contre elle, comme il l\rquote avait \'e9t\'e9 contre M.\~Mombleux\~? +\par +\par D\'e9j\'e0 ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on apercevait les hautes chemin\'e9es fumantes, au-dessus des cimes des peupliers\~; elle savait qu\rquote \'e0 Saint-Pipoy on faisait la filature et le tissage comme \'e0 + Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait des cordages et des ficelles\~; seulement, qu\rquote elle s\'fbt cela ou l\rquote ignor\'e2t, ce qu\rquote elle allait avoir \'e0 entendre et \'e0 dire ne s\rquote en trouvait pas \'e9clairci. +\par +\par Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d\rquote un coup d\rquote \'9cil l\rquote ensemble des b\'e2timents \'e9pars dans la prairie, il lui sembla que pour \'eatre moins importants que ceux de Maraucourt, ils \'e9taient consid\'e9 +rables cependant\~; mais d\'e9j\'e0 la voiture franchissait la grille d\rquote entr\'e9e, presque aussit\'f4t elle s\rquote arr\'eata devant les bureaux. +\par +\par \'ab\~Venez avec moi\~\'bb, dit Guillaume. +\par +\par Et il la conduisit dans une pi\'e8ce o\'f9 se trouvait M.\~Vulfran, ayant pr\'e8s de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s\rquote entretenait. +\par +\par \'ab\~Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau \'e0 la main. +\par +\par \endash C\rquote est bien, laisse-nous.\~\'bb +\par +\par Sans s\rquote adresser \'e0 Perrine, M.\~Vulfran fit signe au directeur de se pencher vers lui, et il lui parla \'e0 voix basse\~; le directeur r\'e9pondit de la m\'eame mani\'e8re, mais Perrine avait l\rquote ou\'efe fine, elle comprit plut\'f4t qu +\rquote elle n\rquote entendit que M.\~Vulfran demandait qui elle \'e9tait, et que le directeur r\'e9pondait\~: \'ab\~Une jeune fille de douze \'e0 treize ans qui n\rquote a pas l\rquote air b\'eate du tout.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Approche, mon enfant\~\'bb, dit M.\~Vulfran d\rquote un ton qu\rquote elle lui avait d\'e9j\'e0 entendu prendre pour parler \'e0 Rosalie et qui ne ressemblait en rien \'e0 celui qu\rquote il avait avec ses employ\'e9s. +\par +\par Elle s\rquote en trouva encourag\'e9e et put se raidir contre l\rquote \'e9motion qui la troublait. +\par +\par \'ab\~Comment t\rquote appelles-tu\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Aur\'e9lie. +\par +\par \endash Qui sont tes parents\~? +\par +\par \endash Je les ai perdus. +\par +\par \endash Depuis combien de temps travailles-tu chez moi\~? +\par +\par \endash Depuis trois semaines. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 es-tu\~? +\par +\par \endash Je viens de Paris. +\par +\par \endash Tu parles anglais\~? +\par +\par \endash Ma m\'e8re \'e9tait Anglaise. +\par +\par \endash Alors, tu sais l\rquote anglais\~? +\par +\par \endash Je parle l\rquote anglais de la conversation et le comprends, mais\'85 +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas celui des divers m\'e9tiers qui emploient des mots que je ne connais pas. +\par +\par \endash Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit l\'e0 n\rquote est pas sot, fit M.\~Vulfran en s\rquote adressant \'e0 son directeur. +\par +\par \endash Je vous assure qu\rquote elle n\rquote a pas l\rquote air b\'eate du tout. +\par +\par \endash Alors, nous allons peut-\'eatre en tirer quelque chose.\~\'bb +\par +\par Il se leva en s\rquote appuyant sur une canne et prit le bras du directeur. +\par +\par \'ab\~Suis-nous, mon enfant.\~\'bb +\par +\par Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce qu\rquote ils rencontraient, mais dans le trajet qu\rquote elle fit derri\'e8re M.\~Vulfran, ce fut en dedans qu\rquote elle regarda\~: qu\rquote allait-il advenir de cet entretien avec les m +\'e9caniciens anglais\~? +\par +\par En arrivant devant un grand b\'e2timent neuf construit en briques blanches et bleues \'e9maill\'e9es, elle aper\'e7ut Mombleux qui se promenait en long et en large d\rquote un air ennuy\'e9, et elle crut voir qu\rquote il lui lan\'e7ait un mauvais regard. + +\par +\par On entra et l\rquote on monta au premier \'e9tage, o\'f9 au milieu d\rquote une vaste salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois blanc, bariol\'e9es d\rquote inscriptions de diverses couleurs avec les noms }{\i\cgrid0 Matter}{\cgrid0 + et }{\i\cgrid0 Platte, Manchester}{\cgrid0 , r\'e9p\'e9t\'e9s partout\~; sur une de ces caisses, les m\'e9caniciens anglais \'e9taient assis, et Perrine remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de gentlemen\~; complet de drap, \'e9 +pingle d\rquote argent \'e0 la cravate, et cela lui donna \'e0 esp\'e9rer qu\rquote elle pourrait mieux les comprendre que s\rquote ils \'e9taient des ouvriers grossiers. \'c0 l\rquote arriv\'e9e de M.\~Vulfran ils s\rquote \'e9taient lev\'e9s\~ +; alors celui-ci se tourna vers Perrine\~: +\par +\par \'ab\~Dis-leur que tu parles anglais et qu\rquote ils peuvent s\rquote expliquer avec toi.\~\'bb +\par +\par Elle fit ce qui lui \'e9tait command\'e9, et aux premiers mots elle eut l\'e0 satisfaction de voir la physionomie renfrogn\'e9e des ouvriers s\rquote \'e9clairer\~; il est vrai que ce n\rquote \'e9tait l\'e0 qu\rquote +une phrase de conversation courante, mais leur demi-sourire \'e9tait de bon augure. +\par +\par \'ab\~Ils ont parfaitement compris, dit le directeur. +\par +\par \endash Alors maintenant, dit M.\~Vulfran, demande-leur pourquoi ils viennent huit jours avant la date fix\'e9e pour leur arriv\'e9e\~; cela fait que l\rquote ing\'e9nieur qui devait les diriger et qui parle anglais est absent.\~\'bb +\par +\par Elle traduisit cette phrase fid\'e8lement, et tout de suite la r\'e9ponse que l\rquote un d\rquote eux lui fit\~: +\par +\par \'ab\~Ils disent qu\rquote ayant achev\'e9 \'e0 Cambrai le montage de machines plus t\'f4t qu\rquote ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de repasser par l\rquote Angleterre. +\par +\par \endash Chez qui ont-ils mont\'e9 ces machines \'e0 Cambrai\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Chez MM.\~Aveline fr\'e8res. +\par +\par \endash Quelles sont ces machines\~?\~\'bb +\par +\par La question pos\'e9e et la r\'e9ponse re\'e7ue en anglais, Perrine h\'e9sita. +\par +\par \'ab\~Pourquoi h\'e9sites-tu\~? demanda vivement M.\~Vulfran d\rquote un ton impatient. +\par +\par \endash Parce que c\rquote est un mot de m\'e9tier que je ne connais pas. +\par +\par \endash Dis ce mot en anglais. +\par +\par \endash }{\i\cgrid0 Hydraulic mangle}{\cgrid0 . +\par +\par \endash C\rquote est bien cela.\~\'bb +\par +\par Il r\'e9p\'e9ta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que les ouvriers, ce qui expliquait qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas compris ceux-ci lorsqu\rquote ils l\rquote avaient prononc\'e9\~; puis s\rquote adressant au directeur\~: +\par +\par \'ab\~Vous voyez que les Aveline nous ont devanc\'e9s\~; nous n\rquote avons donc pas de temps \'e0 perdre\~: je vais t\'e9l\'e9graphier \'e0 Fabry de revenir au plus vite\~; mais en attendant il nous faut d\'e9cider ces gaillards-l\'e0 \'e0 + se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se croisent les bras.\~\'bb +\par +\par Elle traduisit la question, \'e0 laquelle celui qui paraissait le chef fit une longue r\'e9ponse. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Ils r\'e9pondent des choses tr\'e8s compliqu\'e9es pour moi. +\par +\par \endash T\'e2che cependant de me les expliquer. +\par +\par \endash Ils disent que le plancher n\rquote est pas assez solide pour porter leur machine qui p\'e8se cent vingt mille livres\'85\~\'bb +\par +\par Elle s\rquote interrompit pour interroger les ouvriers en anglais\~: +\par +\par }{\lang2057\cgrid0 \'ab\~}{\i\lang2057\cgrid0 One hundred and twenty}{\lang2057\cgrid0 \~? +\par +\par \endash }{\i\lang2057\cgrid0 Yes}{\lang2057\cgrid0 . +\par +\par }{\cgrid0 \endash C\rquote est bien cent vingt mille livres, et que ce poids cr\'e8verait le plancher, la machine travaillant. +\par +\par \endash Les poutres ont soixante centim\'e8tres de hauteur.\~\'bb +\par +\par Elle transmit l\rquote objection, \'e9couta la r\'e9ponse des ouvriers, et continua\~: +\par +\par \'ab\~Ils disent qu\rquote ils ont v\'e9rifi\'e9 l\rquote horizontalit\'e9 du plancher et qu\rquote il a fl\'e9chi. Ils demandent qu\rquote on fasse le calcul de r\'e9sistance, ou qu\rquote on place des \'e9tais sous le plancher. +\par +\par \endash Le calcul, Fabry le fera \'e0 son retour\~; les \'e9tais, on va les placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu\rquote ils se mettent donc au travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers dont ils peuvent avoir besoin\~ +: charpentiers, ma\'e7ons. Ils n\rquote auront qu\rquote \'e0 demander en s\rquote adressant \'e0 toi qui seras \'e0 leur disposition, n\rquote ayant qu\rquote \'e0 transmettre leurs demandes \'e0 M.\~Benoist.\~\'bb +\par +\par Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent satisfaits quand elle dit qu\rquote elle serait leur interpr\'e8te. +\par +\par \'ab\~Tu vas donc rester ici, continua M.\~Vulfran\~; on te donnera une fiche pour ta nourriture et ton logement \'e0 l\rquote auberge, o\'f9 tu n\rquote auras rien \'e0 payer. Si l\rquote +on est content de toi, tu recevras une gratification au retour de M.\~Fabry.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875998}{\*\bkmkstart _Toc98015962}XXIV{\*\bkmkend _Toc81875998}{\*\bkmkend _Toc98015962} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Interpr\'e8te, le m\'e9tier valait mieux que celui de rouleuse\~: ce fut en cette qualit\'e9 que, la journ\'e9e finie, elle conduisit les monteurs \'e0 l\rquote auberge du village, o\'f9 elle arr\'ea +ta un logement pour eux et pour elle, non dans une mis\'e9rable chambr\'e9e, mais dans une chambre o\'f9 chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas et ne disaient pas un seul mot de fran\'e7ais, ils voulurent qu\rquote elle mange\'e2 +t avec eux, ce qui leur permit de commander un d\'eener qui e\'fbt suffi, \'e0 nourrir dix Picards, et qui par l\rquote abondance des viandes ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la veille, Perrine offrait \'e0 Rosalie. +\par +\par Cette nuit-l\'e0 ce fut dans un vrai lit qu\rquote elle s\rquote \'e9tendit et dans de vrais draps qu\rquote elle s\rquote enveloppa, cependant le sommeil fut long, tr\'e8s long \'e0 venir\~; encore lorsqu\rquote il finit par fermer ses paupi\'e8 +res, fut-il si agit\'e9 qu\rquote elle se r\'e9veilla cent fois. Alors elle s\rquote effor\'e7ait de se calmer en se disant qu\rquote elle devait suivre la marche des \'e9v\'e9nements sans chercher \'e0 les deviner heureux ou malheureux\~; qu\rquote il n +\rquote y avait que cela de raisonnable\~; que ce n\rquote \'e9tait pas quand les choses semblaient prendre une direction si favorable qu\rquote elle pouvait se tourmenter\~; enfin qu\rquote il fallait attendre\~ +; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse \'e0 soi-m\'eame, n\rquote ont jamais fait dormir personne, et m\'eame plus ils sont beaux plus ils ont chance de nous tenir \'e9veill\'e9s. +\par +\par Le lendemain matin, quand le sifflet de l\rquote usine se fit entendre, elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer qu\rquote il \'e9tait l\rquote heure de se lever\~; mais des ouvriers anglais n\rquote ob\'e9 +issent pas plus au sifflet qu\rquote \'e0 la sonnette, sur le continent au moins, et ce ne fut qu\rquote apr\'e8s avoir fait une toilette que ne connaissent pas les Picards, et apr\'e8s avoir absorb\'e9 de nombreuses tasses de th\'e9, avec de copieuses r +\'f4ties bien beurr\'e9es, qu\rquote ils se rendirent \'e0 leur travail, suivis de Perrine qui les avait discr\'e8tement attendus devant la porte, en se demandant s\rquote ils en finiraient jamais, et si M.\~Vulfran ne serait pas \'e0 l\rquote +usine avant eux. +\par +\par Ce fut seulement dans l\rquote apr\'e8s-midi qu\rquote il vint accompagn\'e9 d\rquote un de ses neveux, le plus jeune, M.\~Casimir, car, ne pouvant pas voir avec ses yeux voil\'e9s, il avait besoin qu\rquote on vit pour lui. +\par +\par Mais ce fut un regard d\'e9daigneux que Casimir jeta sur le travail des monteurs, qui, \'e0 vrai dire, ne consistait encore qu\rquote en pr\'e9paration\~: +\par +\par \'ab\~Il est probable que ces gar\'e7ons-l\'e0 ne feront pas grand\rquote chose tant que Fabry ne sera pas de retour, dit-il\~; au reste il n\rquote y a pas \'e0 s\rquote en \'e9tonner avec le surveillant que vous leur avez donn\'e9.\~\'bb +\par +\par Il pronon\'e7a ces derniers mots d\rquote un ton sec et moqueur\~; mais M.\~Vulfran, au lieu de s\rquote associer \'e0 cette raillerie, la prit par le mauvais c\'f4t\'e9. +\par +\par \'ab\~Si tu avais \'e9t\'e9 en \'e9tat de remplir cette surveillance, je n\rquote aurais pas \'e9t\'e9 oblig\'e9 de prendre cette petite aux canneti\'e8res.\~\'bb +\par +\par Perrine le vit se cabrer d\rquote un air rageur sous cette observation faite d\rquote une voix s\'e9v\'e8re, mais Casimir se contint pour r\'e9pondre presque l\'e9g\'e8rement\~: +\par +\par \'ab\~Il est certain que si j\rquote avais pu pr\'e9voir qu\rquote on me ferait un jour quitter l\rquote administration, pour l\rquote industrie, j\rquote aurais appris l\rquote anglais plut\'f4t que l\rquote allemand. +\par +\par \endash Il n\rquote est jamais trop tard pour apprendre\~\'bb, r\'e9pliqua M.\~Vulfran de fa\'e7on \'e0 clore cette discussion o\'f9 de chaque c\'f4t\'e9 les paroles \'e9taient parties si vite. +\par +\par Perrine s\rquote \'e9tait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussit\'f4t il sortit donnant le bras \'e0 son oncle\~; alors elle fut libre de suivre ses r\'e9flexions\~: il \'e9 +tait vraiment dur avec son neveu, M.\~Vulfran, mais combien le neveu \'e9tait-il rogue, sec et d\'e9plaisant\~! S\rquote ils avaient de l\rquote affection l\rquote un pour l\rquote autre, certes il n\rquote y paraissait gu\'e8re\~! Pourquoi cela\~ +? Pourquoi le jeune homme n\rquote \'e9tait-il pas affectueux pour le vieillard accabl\'e9 par le chagrin et la maladie\~? Pourquoi le vieillard \'e9tait-il si s\'e9v\'e8re avec l\rquote un de ceux qui rempla\'e7aient son fils aupr\'e8s de lui\~? +\par +\par Comme elle tournait ces questions, M.\~Vulfran rentra dans l\rquote atelier, amen\'e9 cette fois par le directeur, qui, l\rquote ayant fait asseoir sur une caisse d\rquote emballage, lui expliqua o\'f9 en \'e9tait le travail des monteurs. +\par +\par Apr\'e8s un certain temps, elle entendit le directeur appeler \'e0 deux reprises\~: +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie\~! Aur\'e9lie\~!\~\'bb +\par +\par Mais elle ne bougea pas, ayant oubli\'e9 qu\rquote Aur\'e9lie \'e9tait le nom qu\rquote elle s\rquote \'e9tait donn\'e9. +\par +\par Une troisi\'e8me fois il cria\~: +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie\~!\~\'bb +\par +\par Alors, comme si elle s\rquote \'e9veillait en sursaut, elle courut \'e0 eux\~: +\par +\par \'ab\~Est-ce que tu es sourde\~? demanda Benoist. +\par +\par \endash Non, monsieur\~; j\rquote \'e9coutais les monteurs. +\par +\par \endash Vous pouvez me laisser\~\'bb, dit M.\~Vulfran au directeur. +\par +\par Puis, quand celui-ci fut parti, s\rquote adressent \'e0 Perrine rest\'e9e debout devant lui\~: +\par +\par \'ab\~Tu sais lire, mon enfant\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Lire l\rquote anglais\~? +\par +\par \endash Comme le fran\'e7ais\~; l\rquote un ou l\rquote autre, cela m\rquote est \'e9gal. +\par +\par \endash Mais sais-tu en lisant l\rquote anglais le mettre en fran\'e7ais\~? +\par +\par \endash Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur. +\par +\par \endash Des nouvelles dans un journal\~? +\par +\par \endash Je n\rquote ai jamais essay\'e9, parce que si je lisais un journal anglais je n\rquote avais pas besoin de me le traduire \'e0 moi-m\'eame, puisque je comprends ce qu\rquote il dit. +\par +\par \endash Si tu comprends, tu peux traduire. +\par +\par \endash Je crois que oui, monsieur, cependant je n\rquote en suis pas s\'fbre, +\par +\par \endash Eh bien nous allons essayer\~; pendant que les monteurs travaillent, mais apr\'e8s les avoir pr\'e9venus que tu restes \'e0 leur disposition et qu\rquote ils peuvent t\rquote appeler s\rquote ils ont besoin de toi, tu vas t\'e2 +cher de me traduire dans ce journal les articles que je t\rquote indiquerai. Va les pr\'e9venir et reviens t\rquote asseoir pr\'e8s de moi.\~\'bb +\par +\par Quand, sa commission faite, elle se fut assise \'e0 une distance respectueuse de M.\~Vulfran, il lui tendit son journal\~: le }{\i\cgrid0 Dundee News}{\cgrid0 . +\par +\par \'ab\~Que dois-je lire\~? demanda-t-elle en le d\'e9pliant. +\par +\par \endash Cherche la partie commerciale.\~\'bb +\par +\par Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succ\'e9daient ind\'e9finiment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer de ce travail nouveau pour elle, et si M.\~Vulfran ne s\rquote impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se f\'e2 +cherait pas de sa maladresse. +\par +\par Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse d\rquote oreille si subtile chez les aveugles, il avait devin\'e9 son \'e9motion au tremblement du papier\~: +\par +\par \'ab\~Ne te presse pas, nous avons le temps\~; d\rquote ailleurs tu n\rquote as peut-\'eatre jamais lu un journal commercial. +\par +\par \endash Il est vrai monsieur.\~\'bb +\par +\par Elle continua ses recherches et tout \'e0 coup elle laissa \'e9chapper un petit cri. +\par +\par \'ab\~Tu as trouv\'e9\~? +\par +\par \endash Je crois. +\par +\par \endash Maintenant cherche la rubrique\~: }{\i\cgrid0 Linen, hemp, jute, sacks twine}{\cgrid0 . +\par +\par \endash Mais, monsieur, vous savez l\rquote anglais\~! s\rquote \'e9cria-t-elle involontairement. +\par +\par \endash Cinq ou six mots de mon m\'e9tier, et c\rquote est tout, malheureusement.\~\'bb +\par +\par Quand elle eut trouv\'e9, elle commen\'e7a sa traduction, qui fut d\rquote une lenteur d\'e9sesp\'e9rante pour elle, avec des h\'e9sitations, des \'e2nonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien que M.\~ +Vulfran de temps en temps la soutint\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est suffisant, je comprends, va toujours.\~\'bb +\par +\par Et elle reprenait, \'e9levant la voix quand les m\'e9caniciens mena\'e7aient de l\rquote \'e9touffer dans leurs coups de marteau. +\par +\par Enfin elle arriva au bout. +\par +\par \'ab\~Maintenant, vois s\rquote il y a des nouvelles de Calcutta\~?\~\'bb +\par +\par Elle chercha. +\par +\par \'ab\~Oui, voil\'e0\~: \'ab\~De notre correspondant sp\'e9cial.\~\'bb +\par +\par \endash C\rquote est cela\~; lis. +\par +\par \endash \'ab\~Les nouvelles que nous recevons de Dakka\'85\~\'bb +\par +\par Elle pronon\'e7a ce nom avec un tremblement de voix qui frappa M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Pourquoi trembles-tu\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Je ne sais pas si j\rquote ai trembl\'e9\~; sans doute c\rquote est l\rquote \'e9motion. +\par +\par \endash Je t\rquote ai dit de ne pas te troubler\~; ce que tu donnes est beaucoup plus que ce que j\rquote attendais.\~\'bb +\par +\par Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait de la r\'e9colte du jute sur les rives du Brahmapoutra\~; puis, quand elle eut fini, il lui dit de chercher aux }{\i\cgrid0 nouvelles de mer}{\cgrid0 si elle trouvait une d\'e9p\'ea +che de Sainte-H\'e9l\'e8ne. +\par +\par \'ab\~Saint Helena est le mot anglais\~\'bb, dit-il. +\par +\par Elle recommen\'e7a \'e0 descendre et \'e0 monter les colonnes noires\~; enfin le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux\~: +\par +\par \'ab\~Pass\'e9 le 23, navire anglais }{\i\cgrid0 Alma}{\cgrid0 de Calcutta pour Dundee\~; le 24, navire norv\'e9gien }{\i\cgrid0 Grundloven}{\cgrid0 de Nara\'efngaudj pour Boulogne.\~\'bb +\par +\par Il parut satisfait\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est tr\'e8s bien, dit-il, je suis content de toi. +\par +\par Elle e\'fbt voulu r\'e9pondre, mais de peur que sa voix trah\'eet son trouble de joie, elle garda le silence. +\par +\par Il continua\~: +\par +\par \'ab\~Je vois qu\rquote en attendant que ce pauvre Bendit soit gu\'e9ri je pourrai me servir de toi.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre fait rendre compte du travail accompli par les monteurs, et avoir r\'e9p\'e9t\'e9 \'e0 ceux-ci ses recommandations de se h\'e2ter autant qu\rquote ils pourraient, il dit \'e0 Perrine de le conduire au bureau du directeur. +\par +\par \'ab\~Est-ce que je dois vous donner la main\~? demanda-t-elle timidement. +\par +\par \endash Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans cela\~? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur notre chemin\~; surtout ne sois pas distraite. +\par +\par \endash Oh\~! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance en moi\~! +\par +\par \endash Tu vois bien que je l\rquote ai cette confiance.\~\'bb +\par +\par Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la droite il t\'e2tait l\rquote espace devant lui du bout de sa canne. +\par +\par \'c0 peine sortis de l\rquote atelier ils trouv\'e8rent devant eux la voie du chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l\rquote en avertir. +\par +\par \'ab\~Pour cela c\rquote est inutile, dit-il, j\rquote ai le terrain de toutes mes usines dans la t\'eate et dans les jambes, mais ce que je ne connais pas, ce sont les obstacles impr\'e9vus que nous pouvons rencontrer\~; c\rquote est ceux-l\'e0 qu +\rquote il faut me signaler ou me faire \'e9viter.\~\'bb +\par +\par Ce n\rquote \'e9tait pas seulement le terrain de ses usines qu\rquote il avait dans la t\'eate, c\rquote \'e9tait aussi son personnel\~; quand il passait dans les cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se d\'e9couvrant comme s\rquote il e\'fb +t pu les voir, mais encore en pronon\'e7ant son nom\~: +\par +\par \'ab\~Bonjour, monsieur Vulfran.\~\'bb +\par +\par Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il r\'e9pondait de la m\'eame mani\'e8re\~: \'ab\~Bonjour, Jacques\~\'bb, ou \'ab\~bonjour, Pascal\~\'bb, sans que son oreille e\'fbt oubli\'e9 leur voix. Quand il y avait h\'e9sitation dans sa m\'e9 +moire, ce qui \'e9tait rare, car il les connaissait presque tous, il s\rquote arr\'eatait\~: +\par +\par \'ab\~Est-ce que ce n\rquote est pas toi\~?\~\'bb disait-il en le nommant. +\par +\par S\rquote il s\rquote \'e9tait tromp\'e9, il expliquait pourquoi. +\par +\par Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au bureau\~; quand elle l\rquote eut conduit \'e0 son fauteuil, il la cong\'e9dia\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 demain\~\'bb, dit-il. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81875999}{\*\bkmkstart _Toc98015963}XXV{\*\bkmkend _Toc81875999}{\*\bkmkend _Toc98015963} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 En effet, le lendemain \'e0 la m\'eame heure que la veille, M.\~Vulfran entra dans l\rquote atelier, amen\'e9 par le directeur, mais Perrine ne put pas aller au-devant de lui, comme elle l\rquote aurait voulu, car elle \'e9tait \'e0 + ce moment occup\'e9e \'e0 transmettre les instructions du chef monteur aux ouvriers qu\rquote il avait r\'e9unis\~: ma\'e7ons, charpentiers, forgerons, m\'e9caniciens, et nettement, sans h\'e9sitations, sans r\'e9p\'e9titions, elle traduisait \'e0 cha +cun les indications qui lui \'e9taient donn\'e9es, en m\'eame temps qu\rquote elle r\'e9p\'e9tait au chef monteur les questions ou les objections que les ouvriers fran\'e7ais lui adressaient. +\par +\par Lentement, M.\~Vulfran s\rquote \'e9tait approch\'e9, et les voix s\rquote interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme s\rquote il n\rquote \'e9tait pas l\'e0. +\par +\par Et pendant que Perrine ob\'e9issante se conformait \'e0 cet ordre, il se penchait vers le directeur\~: +\par +\par \'ab\~Savez-vous que cette petite ferait un excellent ing\'e9nieur, dit-il \'e0 mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne l\rquote entendit point. +\par +\par \endash Positivement elle est \'e9tonnante pour la d\'e9cision. +\par +\par \endash Et pour bien d\rquote autres choses encore, je crois\~; elle m\rquote a traduit hier le }{\i\cgrid0 Dundee News}{\cgrid0 plus intelligemment que Bendit\~; et c\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois qu\rquote elle lisait la partie commerciale d +\rquote un journal. +\par +\par \endash Sait-on ce qu\rquote \'e9taient ses parents\~? +\par +\par \endash Peut-\'eatre Talouel le sait-il, moi je l\rquote ignore. +\par +\par \endash En tout cas elle parait \'eatre dans une mis\'e8re pitoyable\~; +\par +\par \endash Je lui ai donn\'e9 cinq francs pour sa nourriture et son logement. +\par +\par \endash Je veux parler de sa tenue\~: sa veste est une dentelle\~; je n\rquote ai jamais vu jupe pareille \'e0 la sienne que sur le corps des boh\'e9miennes\~; certainement elle a d\'fb fabriquer elle-m\'eame les espadrilles dont elle est chauss\'e9e. + +\par +\par \endash Et la physionomie, qu\rquote est-elle, Benoist\~? +\par +\par \endash Intelligente, tr\'e8s intelligente. +\par +\par \endash Vicieuse\~? +\par +\par \endash Non, pas du tout\~; honn\'eate au contraire, franche et r\'e9solue\~; ses yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande douceur, avec de la m\'e9fiance. +\par +\par \endash D\rquote o\'f9 diable nous vient-elle\~? +\par +\par \endash Pas de chez nous assur\'e9ment. +\par +\par \endash Elle m\rquote a dit que sa m\'e8re \'e9tait Anglaise. +\par +\par \endash Je ne trouve pas qu\rquote il y ait en elle rien des Anglais que j\rquote ai connus\~; c\rquote est autre chose, tout autre chose\~; avec cela jolie, et d\rquote autant plus que son costume r\'e9ellement mis\'e9rable fait ressortir sa beaut\'e9 +. Il faut vraiment qu\rquote il y ait en elle une sympathie ou une autorit\'e9 native, pour qu\rquote avec une pareille tenue nos ouvriers veuillent bien l\rquote \'e9couter.\~\'bb +\par +\par Et comme Benoist \'e9tait de caract\'e8re \'e0 ne pas laisser passer une occasion d\rquote adresser une flatterie au patron qui tenait la liste des gratifications, il ajouta\~: +\par +\par \'ab\~Sans la voir vous avez devin\'e9 tout cela. +\par +\par \endash Son accent m\rquote a frapp\'e9.\~\'bb +\par +\par Bien que n\rquote entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi quelques mots qui l\rquote avaient jet\'e9e dans une agitation violente contre laquelle elle s\rquote \'e9tait efforc\'e9e de r\'e9agir\~; car ce n\rquote \'e9 +tait pas ce qui se disait derri\'e8re elle, qu\rquote elle devait \'e9couter, si int\'e9ressant que cela p\'fbt \'eatre, mais bien les paroles que lui adressaient le monteur et les ouvriers\~: que penserait M.\~Vulfran si dans ses explications en fran\'e7 +ais elle l\'e2chait quelque ineptie qui prouverait son inattention\~? +\par +\par Elle eut la chance d\rquote arriver au bout de ses explications, et, alors, M.\~Vulfran l\rquote appela pr\'e8s de lui\~: +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie.\~\'bb +\par +\par Cette fois elle n\rquote eut garde de ne pas r\'e9pondre \'e0 ce nom qui d\'e9sormais devait \'eatre le sien. +\par +\par Comme la veille il la fit asseoir pr\'e8s de lui en lui remettant un papier pour qu\rquote elle le traduisit\~; mais au lieu d\rquote \'eatre le }{\i\cgrid0 Dundee News}{\cgrid0 , ce fut la circulaire de la }{\i\cgrid0 Dundee trades report Association}{ +\cgrid0 , qui est en quelque sorte le bulletin officiel du commerce du jute\~; aussi, sans avoir \'e0 chercher de-ci, de-l\'e0, dut-elle la traduire d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre. +\par +\par Comme la veille aussi, lorsque la s\'e9ance de traduction fut termin\'e9e, il se fit conduire par elle \'e0 travers les cours de l\rquote usine\~; mais cette fois ce fut en la questionnant\~: +\par +\par \'ab\~Tu m\rquote as dit que tu avais perdu ta m\'e8re\~; combien y a-t-il de temps\~? +\par +\par \endash Cinq semaines. +\par +\par \endash \'c0 Paris\~? +\par +\par \endash \'c0 Paris. +\par +\par \endash Et ton p\'e8re\~? +\par +\par \endash Je l\rquote ai perdu il y a six mois.\~\'bb +\par +\par Lui tenant la main dans la sienne, il sentit \'e0 la contraction qui la r\'e9tracta combien \'e9tait douloureuse l\rquote \'e9motion que ses souvenirs \'e9voquaient\~; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les questions qui n\'e9cessairement d\'e9 +coulaient de celles auxquelles elle venait de r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Que faisaient tes parents\~? +\par +\par \endash Nous avions une voiture et nous vendions. +\par +\par \endash Aux environs de Paris\~? +\par +\par \endash Tant\'f4t dans un pays, tant\'f4t dans un autre\~; nous voyagions. +\par +\par \endash Et ta m\'e8re morte, tu as quitt\'e9 Paris\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que maman m\rquote avait fait promettre de ne pas rester \'e0 Paris quand elle ne serait plus l\'e0, et d\rquote aller dans le Nord, aupr\'e8s de la famille de mon p\'e8re. +\par +\par \endash Alors pourquoi es-tu venue ici\~? +\par +\par \endash Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre notre voiture, notre \'e2ne, le peu que nous avions, et cet argent avait \'e9t\'e9 \'e9puis\'e9 par la maladie\~; en sortant du cimeti\'e8 +re il me restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient pas de prendre le chemin de fer. Alors je me d\'e9cidai \'e0 faire la route \'e0 pied.\~\'bb +\par +\par M.\~Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit pas la cause. +\par +\par \'ab\~Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des choses inutiles. +\par +\par \endash Tu ne m\rquote ennuies pas\~; au contraire, je suis content de voir que tu es une brave fille\~; j\rquote aime les gens de volont\'e9, de courage, de d\'e9cision, qui ne s\rquote abandonnent pas\~; et si j\rquote ai plaisir \'e0 + rencontrer ces qualit\'e9s chez les hommes, j\rquote en ai un plus grand encore \'e0 les trouver chez un enfant de ton \'e2ge. Te voil\'e0 donc partie avec cent sept sous dans ta poche\'85 +\par +\par \endash Un couteau, un morceau de savon, un d\'e9, deux aiguilles, du fil, une carte routi\'e8re\~; c\rquote est tout. +\par +\par \endash Tu sais te servir d\rquote une carte\~? +\par +\par \endash Il faut bien, quand on roule par les grands chemins\~; c\rquote \'e9tait tout ce que j\rquote avais sauv\'e9 du mobilier de notre voiture.\~\'bb +\par +\par Il l\rquote interrompit\~: +\par +\par \'ab\~Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Avec un banc autour, oui, monsieur\~; +\par +\par \endash Allons-y\~; nous serons mieux sur ce banc.\~\'bb +\par +\par Quand ils furent assis, elle continua son r\'e9cit, qu\rquote elle n\rquote eut plus souci d\rquote abr\'e9ger, car elle voyait qu\rquote il int\'e9ressait M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Tu n\rquote as pas eu l\rquote id\'e9e de tendre la main\~? demanda-t-il, quand elle en fut \'e0 sa sortie de la for\'eat o\'f9 l\rquote orage avait fondu sur elle. +\par +\par \endash Non, monsieur, jamais. +\par +\par \endash Mais sur quoi as-tu compt\'e9 quand tu as vu que tu ne trouvais pas d\rquote ouvrage\~? +\par +\par \endash Sur rien\~; j\rquote ai esp\'e9r\'e9 qu\rquote en allant tant que j\rquote aurais des forces, je pouvais me sauver\~; c\rquote est quand j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 bout, que je me suis abandonn\'e9e, parce que je ne pouvais plus\~; si j\rquote +avais faibli une heure plus t\'f4t, j\rquote \'e9tais perdue.\~\'bb +\par +\par Elle raconta alors comment elle \'e9tait sortie de son \'e9vanouissement sous les l\'e9chades de son \'e2ne, et comment elle avait \'e9t\'e9 secourue par la marchande de chiffons\~; puis, passant vite sur le temps pendant lequel elle \'e9tait rest\'e9 +e chez la Rouquerie, elle en vint \'e0 la rencontre qu\rquote elle avait faite de Rosalie\~: +\par +\par \'ab\~En causant, dit-elle, j\rquote appris que dans vos usines on donne du travail \'e0 tous ceux qui en demandent, et je me d\'e9cidai \'e0 me pr\'e9senter\~; on voulut bien m\rquote envoyer aux canneti\'e8res. +\par +\par \endash Quand vas-tu te remettre en route\~?\~\'bb +\par +\par Elle ne s\rquote attendait pas \'e0 cette question qui l\rquote interloqua\~: +\par +\par \'ab\~Mais je ne pense pas \'e0 me remettre en route, r\'e9pondit-elle apr\'e8s un moment de r\'e9flexion. +\par +\par \endash Et tes parents\~? +\par +\par \endash Je ne les connais pas\~; je ne sais pas s\rquote ils sont dispos\'e9s \'e0 me faire bon accueil, car ils \'e9taient f\'e2ch\'e9s avec mon p\'e8re. J\rquote allais pr\'e8s d\rquote eux, parce que je n\rquote ai personne \'e0 + qui demander protection, mais sans savoir s\rquote ils voudraient m\rquote accueillir. Puisque je trouve \'e0 travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester ici. Que deviendrais-je si l\rquote on me repoussait\~? Assur\'e9 +e de ne pas mourir de faim, j\rquote ai tr\'e8s peur de courir de nouvelles aventures. Je ne m\rquote y exposerais que si j\rquote avais des chances de mon c\'f4t\'e9. +\par +\par \endash Ces parents se sont-ils jamais occup\'e9s de toi\~? +\par +\par \endash Jamais. +\par +\par \endash Alors ta prudence peut \'eatre avis\'e9e\~; cependant, si tu ne veux pas courir l\rquote aventure d\rquote aller frapper \'e0 une porte qui reste ferm\'e9e et te laisse dehors, pourquoi n\rquote \'e9crirais-tu pas, soit \'e0 + tes parents, soit au maire ou au cur\'e9 de ton village\~? Ils peuvent n\rquote \'eatre pas en \'e9tat de te recevoir\~; et alors tu restes ici o\'f9 ta vie est assur\'e9e. Mais ils peuvent aussi \'eatre heureux de te recevoir \'e0 bras ouverts\~ +; alors tu trouves pr\'e8s d\rquote eux une affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes ici\~; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une fille de ton \'e2ge qui est seule au monde, \'85 triste aussi. +\par +\par \endash Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je m\rquote y jetterais avec bonheur\~; mais s\rquote ils restent aussi ferm\'e9s pour moi qu\rquote ils l\rquote ont \'e9t +\'e9 pour mon p\'e8re\'85 +\par +\par \endash Tes parents avaient-ils des griefs s\'e9rieux contre ton p\'e8re, je veux dire l\'e9gitimes par suite de fautes graves\~? +\par +\par \endash Je ne peux pas penser que mon p\'e8re, que j\rquote ai connu si bon pour tous, si brave, si g\'e9n\'e9reux, si tendre, si affectueux pour ma m\'e8re et pour moi, ait jamais rien fait de mal\~; mais enfin ses parents ne se sont pas f\'e2ch\'e9 +s contre lui et avec lui sans raisons s\'e9rieuses, il me semble. +\par +\par \endash \'c9videmment\~; mais les griefs qu\rquote ils pouvaient avoir contre lui, ils ne les ont pas contre toi\~; les fautes des p\'e8res ne retombent pas sur les enfants. +\par +\par \endash Si cela pouvait \'eatre vrai\~!\~\'bb +\par +\par Elle jeta ces quelques mots avec un accent si \'e9mu, que M.\~Vulfran en fut frapp\'e9. +\par +\par \'ab\~Tu vois comme au fond du c\'9cur, tu souhaites d\rquote \'eatre accueillie par eux. +\par +\par \endash Mais il n\rquote est rien que je redoute tant que d\rquote \'eatre repouss\'e9e. +\par +\par \endash Et pourquoi le serais-tu\~? Tes grands parents avaient-ils d\rquote autres enfants que ton p\'e8re\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu du fils perdu\~? Tu ne sais pas ce que c\rquote est que d\rquote \'eatre seul au monde. +\par +\par \endash Mais justement je ne le sais que trop. +\par +\par \endash La jeunesse isol\'e9e, qui a l\rquote avenir devant elle, n\rquote est pas du tout dans la m\'eame situation que la vieillesse, qui n\rquote a que la mort.\~\'bb +\par +\par S\rquote il ne pouvait pas la voir, elle de son c\'f4t\'e9 ne le quittait pas des yeux, t\'e2chant de lire en lui les sentiments que ses paroles, trahissaient\~: apr\'e8s cette allusion \'e0 la vieillesse, elle s\rquote oublia \'e0 + chercher sur sa physionomie la pens\'e9e du fond de son c\'9cur. +\par +\par \'ab\~Eh bien, dit-il apr\'e8s un moment d\rquote attente, que d\'e9cides-tu\~? +\par +\par \endash N\rquote allez pas imaginer, monsieur, que je balance\~; c\rquote est l\rquote \'e9motion qui m\rquote emp\'eache de r\'e9pondre\~; ah\~! si je pouvais croire que ce serait une fille qu\rquote on recevrait, non une \'e9trang\'e8re qu\rquote +on repousserait\~! +\par +\par \endash Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite\~; mais sache bien que la vieillesse ne peut pas plus \'eatre seule que l\rquote enfance. +\par +\par \endash Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur\~? +\par +\par \endash S\rquote ils ne le pensent pas, ils le sentent. +\par +\par \endash Vous croyez\~?\~\'bb, dit-elle les yeux attach\'e9s sur lui, fr\'e9missante. +\par +\par Il ne lui r\'e9pondit pas directement, mais parlant \'e0 mi-voix comme s\rquote il s\rquote entretenait avec lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Oui, dit-il, oui, ils le sentent.\~\'bb +\par +\par Puis se levant brusquement comme pour \'e9chapper \'e0 des id\'e9es qui lui seraient douloureuses, il dit d\rquote un ton de commandement\~: +\par +\par \'ab\~Au bureau.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876000}{\*\bkmkstart _Toc98015964}XXVI{\*\bkmkend _Toc81876000}{\*\bkmkend _Toc98015964} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Quand l\rquote ing\'e9nieur Fabry reviendrait-il\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait la question que Perrine se posait avec inqui\'e9tude, puisque ce jour-l\'e0 son r\'f4le d\rquote interpr\'e8te aupr\'e8s des monteurs anglais serait fini. +\par +\par Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M.\~Vulfran continuerait-il jusqu\rquote \'e0 la gu\'e9rison de Bendit\~? en \'e9tait une autre plus anxieuse encore. +\par +\par Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu\rquote elle trouva Fabry dans l\rquote atelier, occup\'e9 \'e0 inspecter les travaux qui avaient \'e9t\'e9 faits\~; discr\'e8tement elle se tint \'e0 + une distance respectueuse et se garda bien de se m\'ealer aux explications qui s\rquote \'e9chang\'e8rent, mais le chef monteur la fit quand m\'eame intervenir\~: +\par +\par \'ab\~Sans cette petite, dit-il, nous n\rquote aurions eu qu\rquote \'e0 nous croiser les bras.\~\'bb +\par +\par Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son c\'f4t\'e9 elle n\rquote osait lui demander ce qu\rquote elle devait faire, c\rquote est-\'e0-dire si elle devait rester \'e0 Saint-Pipoy ou retourner \'e0 Maraucourt. +\par +\par Dans le doute elle resta, pensant que puisque c\rquote \'e9tait M.\~Vulfran qui l\rquote avait fait venir, c\rquote \'e9tait lui qui devait la garder ou la renvoyer. +\par +\par Il n\rquote arriva qu\rquote \'e0 son heure ordinaire, amen\'e9 par le directeur qui lui rendit compte des instructions que l\rquote ing\'e9nieur avait donn\'e9es et des observations qu\rquote il avait faites\~; mais il se trouva qu\rquote +elles ne lui donn\'e8rent pas enti\'e8re satisfaction\~: +\par +\par \'ab\~II est f\'e2cheux que cette petite ne soit pas l\'e0, dit-il, m\'e9content. +\par +\par \endash Mais elle est l\'e0, r\'e9pondit le directeur, qui fit signe \'e0 Perrine d\rquote approcher. +\par +\par \endash Pourquoi n\rquote es-tu pas retourn\'e9e \'e0 Maraucourt\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash J\rquote ai cru que je ne devais partir d\rquote ici que quand vous me le commanderiez, r\'e9pondit-elle. +\par +\par \endash Tu as eu raison, dit-il, tu dois \'eatre ici \'e0 ma disposition quand je viens\'85\~\'bb +\par +\par Il s\rquote arr\'eata, pour reprendre presque aussit\'f4t\~: +\par +\par \'ab\~Et m\'eame j\rquote aurai besoin de toi aussi \'e0 Maraucourt\~; tu vas donc rentrer ce soir, et demain matin tu te pr\'e9senteras au bureau\~; je te dirai ce que tu as \'e0 faire.\~\'bb +\par +\par Quand elle eut traduit les ordres qu\rquote il voulait donner aux monteurs, il partit, et ce jour-l\'e0 il ne fut pas question de lire des journaux. +\par +\par Mais qu\rquote importait\~; ce n\rquote \'e9tait pas quand le lendemain semblait assur\'e9 qu\rquote elle allait prendre souci d\rquote une d\'e9ception pour le jour pr\'e9sent. +\par +\par \'ab\~J\rquote aurai besoin de toi aussi \'e0 Maraucourt.\~\'bb +\par +\par Ce fut la parole qu\rquote elle se r\'e9p\'e9ta dans le chemin qu\rquote en venant \'e0 Saint-Pipoy, elle avait fait \'e0 c\'f4t\'e9 de Guillaume. \'c0 quoi allait-elle \'eatre employ\'e9e\~? Son esprit s\rquote envola, mais sans pouvoir s\rquote +accrocher \'e0 rien de solide. Une seule chose \'e9tait certaine\~: elle ne retournait point aux canneti\'e8res. Pour le reste il fallait attendre\~; mais non plus dans la fi\'e8vre de l\rquote angoisse, car ce qu\rquote +elle avait obtenu lui permettait de tout esp\'e9rer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa m\'e8re lui avait trac\'e9e avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre\~ +: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu\rquote elle la ferait\~; voila ce qu\rquote elle devait se dire chaque fois qu\rquote elle aurait une parole \'e0 prononcer, chaque fois qu\rquote elle aurait une r\'e9solution \'e0 + prendre, chaque fois qu\rquote elle risquerait un pas en avant\~: et cela sans pouvoir demander conseil \'e0 personne. +\par +\par Elle s\rquote en revint \'e0 Maraucourt en r\'e9fl\'e9chissant ainsi, marchant lentement, s\rquote arr\'eatant lorsqu\rquote elle voulait cueillir une fleur dans le pied d\rquote une haie, ou bien lorsque par-dessus une barri\'e8re une jolie \'e9chapp\'e9 +e de vue s\rquote offrait \'e0 elle sur les prairies et les entailles\~: un bouillonnement int\'e9rieur, une sorte de fi\'e8vre la poussaient \'e0 h\'e2ter le pas, mais volontairement elle le ralentissait\~; \'e0 quoi bon se presser\~? C\rquote \'e9 +tait une habitude qu\rquote elle devait prendre, une r\'e8gle qu\rquote elle devait s\rquote imposer de ne jamais c\'e9der \'e0 des impulsions instinctives. +\par +\par Elle retrouva son \'eele dans l\rquote \'e9tat o\'f9 elle l\rquote avait laiss\'e9e, avec chaque chose \'e0 sa place\~; les oiseaux avaient m\'eame respect\'e9 les groseilles du saule qui ayant m\'fbri pendant son absence, compos\'e8 +rent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout. +\par +\par Comme elle \'e9tait rentr\'e9e de meilleure heure que lorsqu\rquote elle sortait de l\rquote atelier, elle ne voulut pas se coucher aussit\'f4t son souper fini, et en attendant la tomb\'e9e de la nuit, elle passa la soir\'e9e en dehors de l\rquote +aumuche, assise dans les roseaux \'e0 l\rquote endroit o\'f9 la vue courait librement sur l\rquote entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 son absence, le temps avait march\'e9 et amen\'e9 + des changements pour elle mena\'e7ants. Dans les prairies ne r\'e9gnait plus le silence solennel des soirs, qui l\rquote avait si fortement frapp\'e9e aux premiers jours de son installation dans l\rquote \'eele, quand dans toute la vall\'e9e on n\rquote +entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les fr\'f4lements myst\'e9rieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vall\'e9e \'e9tait troubl\'e9e au loin par toutes sortes de bruits\~ +: des battements de faux, des grincements d\rquote essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C\rquote est qu\rquote en effet, comme elle l\rquote avait remarqu\'e9 en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison \'e9tait commenc\'e9 +e dans les prairies les mieux expos\'e9es, o\'f9 l\rquote herbe avait m\'fbri plus vite\~; et bient\'f4t les faucheurs arriveraient \'e0 celles de son entaille qu\rquote un ombrage plus \'e9pais avait retard\'e9e. +\par +\par Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable\~; mais que ce f\'fbt par la fenaison ou par la chasse, le r\'e9sultat ne devait-il pas \'eatre le m\'eame, \'e0 quelques jours pr\'e8s\~? +\par +\par Bien qu\rquote elle f\'fbt d\'e9j\'e0 habitu\'e9e aux bons draps, ainsi qu\rquote aux fen\'eatres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de foug\'e8res comme si elle le retrouvait sans l\rquote avoir quitt\'e9 +, et ce fut seulement le soleil levant qui l\rquote \'e9veilla. +\par +\par \'c0 l\rquote ouverture des grilles, elle \'e9tait devant l\rquote entr\'e9e des sh\'e8des, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux canneti\'e8res, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu\rquote elle devait faire\~ +: entrer, attendre\~? +\par +\par Ce fut \'e0 ce dernier parti qu\rquote elle s\rquote arr\'eata\~: puisqu\rquote elle se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler. +\par +\par Cette attente dura pr\'e8s d\rquote une heure\~; \'e0 la fin elle vit venir Talouel qui durement lui demanda ce qu\rquote elle faisait l\'e0. +\par +\par \'ab\~M.\~Vulfran m\rquote a dit de me pr\'e9senter ce matin au bureau. +\par +\par \endash La cour n\rquote est pas le bureau. +\par +\par \endash J\rquote attends qu\rquote on m\rquote appelle. +\par +\par \endash Monte.\~\'bb +\par +\par Elle le suivit\~; arriv\'e9 sous la v\'e9randa, il alla s\rquote asseoir \'e0 califourchon sur une chaise, et d\rquote un signe de main appela Perrine devant lui. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que tu as fait \'e0 Saint-Pipoy\~?\~\'bb +\par +\par Elle dit \'e0 quoi M.\~Vulfran l\rquote avait employ\'e9e. +\par +\par \'ab\~M.\~Fabry avait donc ordonn\'e9 des b\'eatises\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas. +\par +\par \endash Comment tu ne sais pas\~; tu n\rquote es donc pas intelligente\~? +\par +\par \endash Sans doute je ne le suis pas. +\par +\par \endash Tu l\rquote es parfaitement, et si tu ne r\'e9ponds pas, c\rquote est parce que tu ne veux pas r\'e9pondre\~; n\rquote oublie pas \'e0 qui tu parles. Qu\rquote est-ce que je suis ici\~? +\par +\par \endash Le directeur. +\par +\par \endash C\rquote est-\'e0-dire le ma\'eetre, et puisque comme ma\'eetre, tout me passe par les mains, je dois tout savoir\~; celles qui ne m\rquote ob\'e9issent pas, je les mets dehors, ne l\rquote oublie pas.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait bien l\rquote homme dont les ouvri\'e8res avaient parl\'e9 dans la chambr\'e9e, le ma\'eetre dur, le tyran qui voulait \'eatre tout dans les usines, non seulement \'e0 Maraucourt, mais encore \'e0 Saint-Pipoy, \'e0 Bacourt, \'e0 + Flexelles, partout, et \'e0 qui tous les moyens \'e9taient bons pour \'e9tendre et maintenir son autorit\'e9, \'e0 c\'f4t\'e9, au-dessus m\'eame de celle de M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Je te demande quelle b\'eatise a faite M.\~Fabry, reprit-il en baissant la voix. +\par +\par \endash Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas\~; mais je peux vous r\'e9p\'e9ter les observations que M.\~Vulfran m\rquote a fait traduire pour les monteurs.\~\'bb +\par +\par Elle r\'e9p\'e9ta ces observations sans en omettre un seul mot. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien tout\~? +\par +\par \endash C\rquote est tout. +\par +\par \endash M.\~Vulfran t\rquote a-t-il fait traduire des lettres\~? +\par +\par \endash Non, monsieur\~; j\rquote ai seulement traduit des passages du }{\i\cgrid0 Dundee News}{\cgrid0 , et en entier la }{\i\cgrid0 Dundee trades report Association}{\cgrid0 . +\par +\par \endash Tu sais que si tu ne me dis pas la v\'e9rit\'e9, toute la v\'e9rit\'e9, je l\rquote apprendrai bien vite, et alors, ouste\~!\~\'bb +\par +\par Un geste souligna ce dernier mot, d\'e9j\'e0 si pr\'e9cis dans sa brutalit\'e9. +\par +\par \'ab\~Pourquoi ne dirais-je pas la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash C\rquote est un avertissement que je te donne. +\par +\par \endash Je m\rquote en souviendrai, monsieur, je vous le promets. +\par +\par \endash Bon. Maintenant va t\rquote asseoir sur le banc l\'e0-bas\~; si M.\~Vulfran a besoin de toi, il se rappellera qu\rquote il t\rquote a dit de venir.\~\'bb +\par +\par Elle resta pr\'e8s de deux heures sur son banc, n\rquote osant pas bouger tant que Talouel \'e9tait l\'e0, n\rquote osant m\'eame pas r\'e9fl\'e9chir, ne se reprenant que lorsqu\rquote il sortait, mais s\rquote inqui\'e9 +tant, au lieu de se rassurer, car il e\'fbt fallu, pour croire qu\rquote elle n\rquote avait rien \'e0 craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui n\rquote \'e9tait pas dans son caract\'e8re. Ce qu\rquote il exigeait d\rquote +elle ne se devinait que trop\~: qu\rquote elle f\'fbt son espion aupr\'e8s de M.\~Vulfran, tout simplement, de fa\'e7on \'e0 lui rapporter ce qui se trouvait dans les lettres qu\rquote elle aurait \'e0 traduire. +\par +\par Si c\rquote \'e9tait l\'e0 une perspective bien faite pour l\rquote \'e9pouvanter, cependant elle avait cela de bon de donner \'e0 croire que Talouel savait ou tout au moins supposait qu\rquote elle aurait des lettres \'e0 traduire, c\rquote est-\'e0 +-dire que M.\~Vulfran la prendrait pr\'e8s de lui tant que Bendit serait malade. +\par +\par Cinq ou six fois en voyant para\'eetre Guillaume, qui, lorsqu\rquote il ne remplissait pas les fonctions de cocher, \'e9tait attach\'e9 au service personnel de M.\~Vulfran, elle avait cru qu\rquote il venait la chercher, mais toujours il avait pass\'e9 + sans lui adresser la parole, press\'e9, affair\'e9, sortant dans la cour, rentrant. \'c0 un certain moment il revint ramenant trois ouvriers qu\rquote il conduisit dans le bureau de M.\~Vulfran, o\'f9 Talouel les suivit. Et un temps assez long s\rquote +\'e9coula, coup\'e9 quelquefois par des \'e9clats de voix qui lui arrivaient quand la porte du vestibule s\rquote ouvrait. \'c9videmment M.\~Vulfran avait autre chose \'e0 faire que de s\rquote occuper d\rquote elle et m\'eame de se souvenir qu\rquote +elle \'e9tait l\'e0. +\par +\par \'c0 la fin les ouvriers reparurent accompagn\'e9s de Talouel\~: quand ils \'e9taient pass\'e9s la premi\'e8re fois, ils avaient la d\'e9marche r\'e9solue de gens qui vont de l\rquote avant et sont d\'e9cid\'e9s\~; maintenant ils avaient des attitudes m +\'e9contentes, embarrass\'e9es, h\'e9sitantes. Au moment o\'f9 ils allaient sortir, Talouel les retint d\rquote un geste de main\~: +\par +\par \'ab\~Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais d\'e9j\'e0 dit moi-m\'eame\~? Non, n\rquote est-ce pas. Seulement il vous l\rquote a dit moins doucement que moi, et il a eu raison. +\par +\par \endash Raison\~! Ah\~! malheur\~! +\par +\par \endash Vo n\rquote direz point \'e7a. +\par +\par \endash Si, je le dirai parce que c\rquote est la v\'e9rit\'e9. Moi, je suis toujours pour la v\'e9rit\'e9 et la justice. Plac\'e9 entre le patron et vous, je ne suis pas plus de son c\'f4t\'e9 que du v\'f4 +tre, je suis du mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais\~; quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd\rquote hui vous avez tort. \'c7a ne tient pas debout vos r\'e9clamations. On vous pousse, et vous ne voyez pas o\'f9 l +\rquote on vous m\'e8ne. Vous dites que le patron vous exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore bien mieux\~; au moins le patron vou +s fait vivre, eux vous feront crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en sera ce que vous voudrez, c\rquote est votre affaire bien plus que la mienne. Moi je m\rquote +en tirerai avec de nouvelles machines qui marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que vous, plus vite, plus \'e9conomiquement, et sans qu\rquote on ait \'e0 perdre son temps \'e0 discuter avec elles \endash ce qui est quelque chose, n +\rquote est-ce pas\~? Quand vous aurez bien tir\'e9 la langue, et que vous reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on n\rquote aura plus besoin de vous. L\rquote argent que j\rquote aurai d\'e9pens\'e9 + pour mes nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez caus\'e9. +\par +\par \endash Mais\'85 +\par +\par \endash Si vous n\rquote avez pas compris, c\rquote est b\'eate\~; je ne vais pas perdre mon temps \'e0 vous \'e9couter.\~\'bb +\par +\par Ainsi cong\'e9di\'e9s, les trois ouvriers s\rquote en all\'e8rent la t\'eate basse, et Perrine reprit son attente jusqu\rquote \'e0 ce que Guillaume vint la chercher pour l\rquote introduire dans un vaste bureau o\'f9 elle trouva M.\~ +Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers qu\rquote appuyaient des presse-papiers marqu\'e9s d\rquote une lettre en relief, pour que la main les reconn\'fbt \'e0 d\'e9faut des yeux, et dont l\rquote un des bouts \'e9tait occup\'e9 + par des appareils \'e9lectriques et t\'e9l\'e9phoniques. +\par +\par Sans l\rquote annoncer, Guillaume avait referm\'e9 la porte derri\'e8re elle. Apr\'e8s un moment d\rquote attente, elle crut qu\rquote elle devait avertir M.\~Vulfran de sa pr\'e9sence\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est moi, Aur\'e9lie, dit-elle. +\par +\par \endash J\rquote ai reconnu ton pas\~; approche et \'e9coute-moi. Ce, que tu m\rquote as racont\'e9 de tes malheurs, et aussi l\rquote \'e9nergie que tu as montr\'e9e m\rquote ont int\'e9ress\'e9 \'e0 ton sort. D\rquote autre part, dans ton r\'f4le d +\rquote interpr\'e8te avec les monteurs, dans les traductions que je t\rquote ai fait faire, enfin dans nos entretiens j\rquote ai rencontr\'e9 en toi une intelligence qui m\rquote a plu. Depuis que la maladie m\rquote a rendu aveugle, j\rquote ai +besoin de quelqu\rquote un qui voie pour moi, et qui sache regarder ce que je lui indique aussi bien que m\rquote expliquer ce qui le frappe. J\rquote avais esp\'e9r\'e9 + trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi intelligent, mais par malheur la boisson l\rquote a si bien aboli qu\rquote il n\rquote est plus bon qu\rquote \'e0 faire un cocher, et encore \'e0 condition d\rquote \'eatre indulgent. Veux-tu remplir aupr +\'e8s de moi la place que Guillaume n\rquote a pas su prendre\~? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix francs par mois, et des gratifications si, comme je l\rquote esp\'e8re, je suis content de toi.\~\'bb +\par +\par Suffoqu\'e9e par la joie, Perrine resta sans r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Tu ne dis rien\~? +\par +\par \endash Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis \'e9mue, si troubl\'e9e que je n\rquote en trouve pas\~; ne croyez pas\'85\~\'bb +\par +\par Il l\rquote interrompit\~: +\par +\par \'ab\~Je crois que tu es \'e9mue en effet, ta voix me le dit, et j\rquote en suis bien aise, c\rquote est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour me satisfaire. +\par +\par Maintenant autre chose\~: as-tu \'e9crit \'e0 tes parents\~? +\par +\par \endash Non, monsieur\~; je n\rquote ai pas pu, je n\rquote ai pas de papier\'85 +\par +\par \endash Bon, bon\~; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le bureau de M.\~Bendit, que tu occuperas en attendant sa gu\'e9rison, tout ce qui te sera n\'e9cessaire. En \'e9crivant, tu devras dire \'e0 + tes parents la position que tu occupes dans ma maison\~; s\rquote ils ont mieux \'e0 t\rquote offrir, ils te feront venir\~; sinon, ils te laisseront ici. +\par +\par \endash Certainement, je resterai ici. +\par +\par \endash Je le pense, et je crois que c\rquote est le meilleur pour toi maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux o\'f9 tu seras en relation avec les employ\'e9s, \'e0 qui tu porteras mes ordres, comme d\rquote +autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes v\'eatements d\rquote ouvri\'e8re, qui, m\rquote a dit Benoist, sont fatigu\'e9s\'85. +\par +\par \endash Des guenilles\~; mais je vous assure, monsieur, que ce n\rquote est ni par paresse, ni par incurie, h\'e9las\~! +\par +\par \endash Ne te d\'e9fends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas aller \'e0 la caisse o\'f9 l\rquote on te remettra une fiche pour que tu prennes, chez Mme\~Lachaise, ce qu\rquote il te faut en v\'eatements, linge de corps, chapeau, chaussures.\~ +\'bb +\par +\par Perrine \'e9coutait comme si au lieu d\rquote un vieillard aveugle \'e0 la figure grave, c\rquote \'e9tait une belle f\'e9e qui parlait, la baguette au-dessus d\rquote elle. +\par +\par M.\~Vulfran la rappela \'e0 la r\'e9alit\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n\rquote oublie pas que ce choix me fixera sur ton caract\'e8re. Occupe-toi de cela. Pour aujourd\rquote hui je n\rquote aurai pas besoin de toi. \'c0 demain.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876001}{\*\bkmkstart _Toc98015965}XXVII{\*\bkmkend _Toc81876001}{\*\bkmkend _Toc98015965} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Quand \'e0 la caisse on lui remit, apr\'e8s l\rquote avoir examin\'e9e des pieds \'e0 la t\'eate, la fiche annonc\'e9e par M.\~Vulfran, elle sortit de l\rquote usine en se demandant o\'f9 demeurait cette Mme\~Lachaise. +\par +\par Elle eut voulu que ce f\'fbt la propri\'e9taire du magasin o\'f9 elle avait achet\'e9 son calicot, parce que la connaissant d\'e9j\'e0, elle e\'fbt \'e9t\'e9 moins g\'ean\'e9e pour la consulter sur ce qu\rquote elle devait prendre. +\par +\par Question terrible qu\rquote aggravait encore le dernier mot de M.\~Vulfran\~: \'ab\~ton choix me fixera sur ton caract\'e8re\~\'bb. Sans doute elle n\rquote avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter sur une toilette extravagante\~ +; mais encore ce qui serait raisonnable pour elle, le serait-il pour M.\~Vulfran\~? Dans son enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait port\'e9 dans lesquelles elle \'e9tait fi\'e8re de se pavaner\~; \'e9videmment ce n\rquote \'e9 +taient point des robes de ce genre qui convenaient pr\'e9sentement\~; mais les plus simples qu\rquote elle pourrait trouver conviendraient-elles mieux\~? +\par +\par On lui e\'fbt dit la veille, alors qu\rquote elle souffrait tant de sa mis\'e8re, qu\rquote on allait lui donner des v\'eatements et du linge, qu\rquote elle n\rquote e\'fbt certes pas imagin\'e9 que ce cadeau inesp\'e9r\'e9 ne la remplira +it pas de joie, et cependant l\rquote embarras et la crainte l\rquote emportaient de beaucoup en elle sur tout autre sentiment. +\par +\par C\rquote \'e9tait place de l\rquote \'c9glise que Mme\~Lachaise avait son magasin, incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec une montre d\rquote \'e9toffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de bijoux, de parfumerie qui \'e9 +veillait les d\'e9sirs, allumait les convoitises des coquettes du pays, et leur faisait d\'e9penser l\'e0 leurs gains, comme les p\'e8res et les maris d\'e9pensaient les leurs au cabaret. +\par +\par Cette montre augmenta encore la timidit\'e9 de Perrine, et comme l\rquote entr\'e9e d\rquote une d\'e9guenill\'e9e ne provoquait les pr\'e9venances ni de la ma\'eetresse de maison, ni des ouvri\'e8res qui travaillaient derri\'e8 +re un comptoir, elle resta un moment ind\'e9cise au milieu du magasin, ne sachant \'e0 qui s\rquote adresser. \'c0 la fin elle se d\'e9cida \'e0 \'e9lever l\rquote enveloppe qu\rquote elle tenait dans sa main. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que c\rquote est, petite\~?\~\'bb demanda Mme\~Lachaise. +\par +\par Elle tendit l\rquote enveloppe qui \'e0 l\rquote un de ses coins portait imprim\'e9e la rubrique\~: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine\~\'bb. +\par +\par La marchande n\rquote avait pas lu la fiche enti\'e8re que sa physionomie s\rquote \'e9claira du sourire le plus engageant\~: +\par +\par \'ab\~Et que d\'e9sirez-vous, mademoiselle\~?\~\'bb demanda-t-elle en quittant son comptoir pour avancer une chaise. +\par +\par Perrine r\'e9pondit qu\rquote elle avait besoin de v\'eatements, de linge, de chaussures, d\rquote un chapeau. +\par +\par \'ab\~Nous avons tout cela et de premier choix\~; voulez-vous que nous commencions par la robe\~? Oui, n\rquote est-ce pas. Je vais vous montrer des \'e9toffes\~; vous allez voir.\~\'bb +\par +\par Mais ce n\rquote \'e9tait point des \'e9toffes qu\rquote elle voulait voir, c\rquote \'e9tait une robe toute faite qu\rquote elle put rev\'eatir imm\'e9diatement ou tout au moins le soir m\'eame, afin de pouvoir sortir le lendemain avec M.\~Vulfran. + +\par +\par \'ab\~Ah\~! vous devez sortir avec M.\~Vulfran\~\'bb, dit vivement la marchande dont la curiosit\'e9 se trouvait surexcit\'e9e par cet \'e9trange propos qui la faisait se demander ce que le tout-puissant ma\'eetre de Maraucourt pouvait bien avoir \'e0 + faire avec cette boh\'e9mienne. +\par +\par Mais au lieu de r\'e9pondre a cette interrogation, Perrine continua ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin devait \'eatre noire, parce qu\rquote elle \'e9tait en deuil. +\par +\par \'ab\~C\rquote est pour aller \'e0 l\rquote enterrement, cette robe\~? +\par +\par \endash Non. +\par +\par \endash Vous comprenez, mademoiselle, que l\rquote usage auquel vous devez employer votre robe dit ce qu\rquote elle doit \'eatre, sa forme, son \'e9toffe, son prix. +\par +\par \endash La forme, la plus simple\~; l\rquote \'e9toffe, solide et l\'e9g\'e8re\~; le prix, le plus bas. +\par +\par \endash C\rquote est bien, c\rquote est bien, r\'e9pondit la marchande, on va vous montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Comme le ton avait chang\'e9, les mani\'e8res chang\'e8rent aussi\~; dignement Mme\~Lachaise reprit sa place \'e0 la caisse, d\'e9daignant de s\rquote occuper elle-m\'eame d\rquote une acheteuse qui montrait de pareilles dispositions\~: quelque fille d +e domestique sans doute, \'e0 qui M.\~Vulfran faisait l\rquote aum\'f4ne d\rquote un deuil, et encore quel domestique\~? +\par +\par Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint\~: +\par +\par \'ab\~Cela n\rquote est pas dans les prix, dit-elle\~; montrez la jupe avec blouse en indienne noire \'e0 pois\~; la jupe sera un peu longue, la blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout ira \'e0 merveille\~; au reste nous n\rquote +avons pas autre chose.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait l\'e0 une raison qui dispensait des autres\~; d\rquote ailleurs malgr\'e9 leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse tr\'e8s jolies, et puisqu\rquote on lui assurait qu\rquote avec quelques retouches, elles iraient \'e0 + merveille, elle devait le croire. +\par +\par Pour les bas et les chemises, le choix \'e9tait plus facile, puisqu\rquote elle voulait ce qu\rquote il y avait de moins cher\~; mais quand elle d\'e9clara qu\rquote elle ne prenait que deux paires de bas et deux chemises, Mlle Virginie se montra aussi m +\'e9prisante que sa patronne, et ce fut par gr\'e2ce qu\rquote elle daigna montrer les chaussures et le chapeau de paille noire qui compl\'e9taient l\rquote habillement de cette petite niaise\~: avait-on id\'e9e d\rquote +une sottise pareille, deux paires de bas\~! deux chemises\~! Et quand Perrine demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps \'e9taient l\rquote objet de ses d\'e9sirs, ce nouvel achat limit\'e9 d\rquote ailleurs \'e0 + trois mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de la demoiselle de magasin\~: +\par +\par \'ab\~Moins que rien cette petite.\~\'bb +\par +\par \endash Et maintenant, est-ce qu\rquote il faudra vous envoyer \'e7a\~? demanda Mme\~Lachaise. +\par +\par \endash Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir. +\par +\par \endash Pas avant huit heures, pas apr\'e8s neuf.\~\'bb +\par +\par Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu\rquote on lui envoy\'e2t ses v\'eatements, qu\rquote elle ne savait pas o\'f9 elle coucherait le soir. Dans son \'eele, il n\rquote y fallait pas songer. Qui n\rquote +a rien se passe de portes et de serrures, mais la richesse \endash car malgr\'e9 le d\'e9dain de cette marchande, ce qu\rquote elle venait d\rquote acheter constituait pour elle de la richesse \endash a besoin d\rquote \'eatre gard\'e9e\~ +; il fallait donc que la nuit suivante elle e\'fbt un logement, et tout naturellement elle pensa \'e0 le prendre chez la grand\rquote m\'e8re de Rosalie, et en sortant de chez Mme\~Lachaise elle se dirigea vers la maison de m\'e8re Fran\'e7 +oise, pour voir si elle trouverait l\'e0 ce qu\rquote elle d\'e9sirait, c\rquote est-\'e0-dire un cabinet ou une toute petite chambre, qui ne co\'fbt\'e2t pas cher. +\par +\par Comme elle allait arriver \'e0 la barri\'e8re, elle vit Rosalie sortir d\rquote une allure l\'e9g\'e8re. +\par +\par \'ab\~Vous partez\~!\~\'bb +\par +\par \endash Et vous, vous \'eates donc libre\~!\~\'bb +\par +\par En quelques mots pr\'e9cipit\'e9s elles s\rquote expliqu\'e8rent\~: +\par +\par Rosalie, qui allait \'e0 Picquigny pour une commission press\'e9e, ne pouvait pas rentrer chez sa grand\rquote m\'e8re imm\'e9diatement comme elle l\rquote aurait voulu, de fa\'e7on \'e0 arranger pour le mieux la location du cabinet\~; mais pu +isque Perrine n\rquote avait rien \'e0 faire de la journ\'e9e, pourquoi ne l\rquote accompagnerait-elle pas \'e0 Picquigny\~? elles reviendraient ensemble\~; ce serait une partie de plaisir. +\par +\par Rapide \'e0 l\rquote aller, cette partie de plaisir, une fois la commission faite, s\rquote agr\'e9menta si bien au retour de bavardages, de fl\'e2neries, de courses dans les prairies, de repos \'e0 l\rquote ombre, qu\rquote elles ne rentr\'e8 +rent que le soir \'e0 Maraucourt\~; mais ce fut seulement en passant la barri\'e8re de sa grand\rquote m\'e8re que Rosalie eut conscience de l\rquote heure. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que va dire tante Z\'e9nobie\~? +\par +\par \endash Dame\~! +\par +\par \endash Ma foi tant pis\~; je me suis bien amus\'e9e. Et vous\~? +\par +\par \endash Si vous vous \'eates amus\'e9e, vous qui avez avec qui vous entretenir toute la journ\'e9e, pensez ce qu\rquote a \'e9t\'e9 notre promenade pour moi qui n\rquote ai personne. +\par +\par \endash C\rquote est vrai tout de m\'eame.\~\'bb +\par +\par Heureusement la tante Z\'e9nobie \'e9tait occup\'e9e \'e0 servir les pensionnaires, de sorte que l\rquote arrangement se fit avec m\'e8re Fran\'e7oise, ce qui permit qu\rquote il se concl\'fbt assez promptement sans \'eatre trop dur\~ +: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, douze francs pour un cabinet orn\'e9 d\rquote une petite glace avec une fen\'eatre et une table de toilette. +\par +\par \'c0 huit heures Perrine d\'eenait seule \'e0 sa table dans la salle commune une serviette sur ses genoux\~; \'e0 huit heures et demie elle allait chercher ses v\'eatements qui se trouvaient pr\'eats\~; et \'e0 + neuf heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte \'e0 clef, elle se coucha un peu troubl\'e9e, un peu gris\'e9e, la t\'eate vacillante, mais au fond pleine d\rquote espoir. Maintenant on allait voir. +\par +\par Ce qu\rquote elle vit le lendemain matin, lorsqu\rquote apr\'e8s avoir donn\'e9 ses ordres \'e0 ses chefs de service qu\rquote il appelait par une sonnerie aux coups num\'e9rot\'e9s dans le tableau \'e9lectrique du vestibule, M.\~ +Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage s\'e9v\'e8re qui la d\'e9concerta, car bien que les yeux qui se tourn\'e8rent vers elle \'e0 son entr\'e9e fussent sans regards, elle ne put se m\'e9prendre sur l\rquote +expression de cette physionomie qu\rquote elle connaissait pour l\rquote avoir longuement observ\'e9e. +\par +\par Assur\'e9ment ce n\rquote \'e9tait pas la bienveillance qu\rquote exprimait cette physionomie, mais plut\'f4t le m\'e9contentement et la col\'e8re. +\par +\par Qu\rquote avait-elle donc fait de mal qu\rquote on p\'fbt lui reprocher\~? +\par +\par \'c0 cette question qu\rquote elle se posa, elle ne trouva qu\rquote une r\'e9ponse\~: ses achats, chez Mme\~Lachaise, \'e9taient exag\'e9r\'e9s. D\rquote apr\'e8s eux M.\~Vulfran jugeait son caract\'e8re. Et elle qui s\rquote \'e9tait si bien appliqu\'e9 +e \'e0 la mod\'e9ration et \'e0 la discr\'e9tion. Que fallait-il donc qu\rquote elle achet\'e2t, ou plut\'f4t n\rquote achet\'e2t point\~? +\par +\par Mais elle n\rquote eut pas le temps de chercher. M.\~Vulfran lui adressait la parole d\rquote un ton dur\~: +\par +\par \'ab\~Pourquoi ne m\rquote as-tu pas dit la v\'e9rit\'e9\~? +\par +\par \endash \'c0 propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, v\'e9rit\'e9\~? demanda-elle effray\'e9e. +\par +\par \endash \'c0 propos de ta conduite depuis ton arriv\'e9e ici\~? +\par +\par \endash Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit la v\'e9rit\'e9. +\par +\par \endash Tu m\rquote as dit que tu avais log\'e9 chez Fran\'e7oise. Et en partant de chez elle o\'f9 as-tu \'e9t\'e9\~? Je te pr\'e9viens que Z\'e9nobie, la fille de Fran\'e7oise, interrog\'e9e hier par quelqu\rquote +un qui voulait avoir des renseignements sur toi, a dit que tu n\rquote as pass\'e9 qu\rquote une nuit chez sa m\'e8re, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as fait depuis ce temps-l\'e0.\~\'bb +\par +\par Perrine avait \'e9cout\'e9 le commencement de cet interrogatoire avec \'e9moi, mais \'e0 mesure qu\rquote il avan\'e7ait elle s\rquote \'e9tait affermie. +\par +\par \'ab\~Il y a quelqu\rquote un qui sait ce que j\rquote ai fait depuis que j\rquote ai quitt\'e9 la chambr\'e9e de m\'e8re Fran\'e7oise. +\par +\par \endash Qui\~? +\par +\par \endash Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je vais vous dire, si vous trouvez que ce que j\rquote ai pu faire depuis ce jour m\'e9rite d\rquote \'eatre connu de vous. +\par +\par \endash La place que je te destine aupr\'e8s de moi exige que je sache ce que tu es. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, vous ferez venir Rosalie, vous l\rquote interrogerez sans que je l\rquote aie vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas tromp\'e9. +\par +\par \endash Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d\rquote une voix adoucie, raconte donc.\~\'bb +\par +\par Elle fit ce r\'e9cit en insistant sur l\rquote horreur de sa nuit, dans la chambr\'e9e, son d\'e9go\'fbt, ses malaises, ses naus\'e9es, ses suffocations. +\par +\par \'ab\~Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent\~? +\par +\par \endash Les autres n\rquote ont sans doute pas v\'e9cu comme moi en plein air, car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, et que la mis\'e8re m\rquote a appris \'e0 tout endurer\~; je serais morte\~ +; et je ne pense pas que ce soit une l\'e2chet\'e9 d\rquote essayer d\rquote \'e9chapper \'e0 la mort. +\par +\par \endash La chambr\'e9e de Fran\'e7oise est-elle donc si malsaine\~? +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas que vos ouvri\'e8res vivent l\'e0. +\par +\par \endash Continue.\~\'bb +\par +\par Elle passa \'e0 sa d\'e9couverte de l\rquote \'eele, et \'e0 son id\'e9e de s\rquote installer dans l\rquote aumuche. +\par +\par \'ab\~Tu n\rquote as pas eu peur\~? +\par +\par \endash Je suis habitu\'e9e \'e0 n\rquote avoir pas peur. +\par +\par \endash Tu parles de l\rquote entaille qui se trouve la derni\'e8re sur la route de Saint-Pipoy, \'e0 gauche\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Cette aumuche m\rquote appartient et elle sert \'e0 mes neveux. C\rquote est donc l\'e0 que tu as dormi\~? +\par +\par \endash Non seulement dormi, mais travaill\'e9, mang\'e9, m\'eame donn\'e9 \'e0 d\'eener \'e0 Rosalie, qui pourra vous le raconter\~; je ne l\rquote ai quitt\'e9e que pour Saint-Pipoy quand vous m\rquote avez dit de rester \'e0 + la disposition des monteurs, et cette nuit pour loger chez m\'e8re Fran\'e7oise, o\'f9 je peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule. +\par +\par \endash Tu es donc riche que tu peux donner \'e0 d\'eener \'e0 ta camarade\~? +\par +\par \endash Si j\rquote osais vous dire. +\par +\par \endash Tu dois tout me dire. +\par +\par \endash Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de petites filles\~? +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas trop court qu\rquote est le temps pour moi, depuis que je ne peux plus l\rquote employer comme je voudrais, c\rquote est long, bien long\'85 et vide.\~\'bb +\par +\par Elle vit passer sur le visage de M.\~Vulfran un nuage sombre qui accusait les tristesses d\rquote une existence que l\rquote on croyait si heureuse et que tant de gens enviaient, et \'e0 la fa\'e7on dont il pronon\'e7a le mot \'ab\~vide\~\'bb + elle eut le c\'9cur attendri. Elle aussi depuis qu\rquote elle avait perdu son p\'e8re et sa m\'e8re, pour rester seule, savait ce que sont les journ\'e9es longues et vides, que rien ne remplit si ce n\rquote est les soucis, les fatigues et les mis\'e8 +res de l\rquote heure pr\'e9sente, sans personne avec qui les partager, qui vous soutienne ou vous \'e9gaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni privations, ni mis\'e8res. Mais sont-elles tout au monde, et n\rquote est-il pas d\rquote autres souffrances, d +\rquote autres douleurs\~! C\rquote \'e9taient celles-l\'e0 que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette t\'eate pench\'e9e, ces l\'e8vres, ces joues affaiss\'e9es, cette physionomie allong\'e9e par l\rquote \'e9 +vocation sans doute de souvenirs p\'e9nibles. +\par +\par Si elle essayait de le distraire\~? sans doute cela \'e9tait bien hardi \'e0 elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle point, puisque lui-m\'eame demandait qu\rquote elle parl\'e2t, d\rquote \'e9 +gayer ce sombre visage et de le faire sourire\~? Elle pouvait l\rquote examiner, elle verrait bien si elle l\rquote amusait ou l\rquote ennuyait. +\par +\par Et tout de suite d\rquote une voix enjou\'e9e, qui avait l\rquote entrain d\rquote une chanson, elle commen\'e7a\~: +\par +\par \'ab\~Ce qui est plus dr\'f4le que notre d\'eener, c\rquote est la fa\'e7on dont je me suis procur\'e9 les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et aussi comment, sans rien d\'e9penser, ce qui m\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 impossible, j\rquote ai r\'e9 +uni les mets de notre menu. C\rquote est cela que je vais vous dire, en commen\'e7ant par le commencement qui expliquera comment j\rquote ai v\'e9cu dans l\rquote aumuche depuis que je m\rquote y suis install\'e9e. +\par +\par Pendant son r\'e9cit elle ne quitta pas M.\~Vulfran des yeux, pr\'eate \'e0 couper court, si elle voyait se produire des signes d\rquote ennui, qui certainement ne lui \'e9chapperaient pas. +\par +\par Mais ce ne fut pas de l\rquote ennui qui se manifesta, au contraire ce fut de la curiosit\'e9 et de l\rquote int\'e9r\'eat. +\par +\par \'ab\~Tu as fait cela\~\'bb\~!\~\'bb interrompit-il plusieurs fois. +\par +\par Alors il l\rquote interrogea pour qu\rquote elle pr\'e9cis\'e2t ce que, par crainte de le fatiguer, elle avait abr\'e9g\'e9, et lui posa des questions qui montraient qu\rquote +il voulait se rendre un compte exact non seulement de son travail, mais surtout des moyens qu\rquote elle avait employ\'e9s pour remplacer ce qui lui manquait\~: +\par +\par \'ab\~Tu as fait cela\~!\~\'bb +\par +\par Quand elle fut arriv\'e9e au bout de son histoire, il lui posa la main sur les cheveux\~: +\par +\par \'ab\~Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir qu\rquote on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton bureau et occupe ton temps comme tu voudras\~; \'e0 trois heures nous sortirons.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876002}{\*\bkmkstart _Toc98015966}XXVIII{\*\bkmkend _Toc81876002}{\*\bkmkend _Toc98015966} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Son bureau, ou plut\'f4t celui de Bendit, n\rquote avait rien pour les dimensions ni l\rquote ameublement du cabinet de M.\~Vulfran, qui avec ses trois fen\'eatres, ses tables, ses c +artonniers, ses grands fauteuils en cuir vert, les plans des diff\'e9rentes usines accroch\'e9s aux murs dans des cadres en bois dor\'e9, \'e9tait tr\'e8s imposant et bien fait pour donner une id\'e9e de l\rquote importance des affaires qui s\rquote y d +\'e9cidaient. +\par +\par Tout petit au contraire \'e9tait le bureau de Bendit, meubl\'e9 d\rquote une seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une }{\i\cgrid0 chart of the world}{\cgrid0 sur laquelle des pavillons de diverses couleurs d\'e9 +signaient les principales lignes de navigation\~; mais cependant avec son parquet de pitchpin bien cir\'e9, sa fen\'eatre au milieu tendue d\rquote un store en jute \'e0 dessins rouges, il paraissait gai \'e0 Perrine, non seulement en lui-m\'ea +me, mais encore parce qu\rquote en laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins\~: \'e0 droite et \'e0 gauche du cabinet de M.\~Vulfran, ceux des neveux, M.\~Edmond et M.\~ +Casimir, ensuite ceux de la comptabilit\'e9 et de la caisse, enfin vis-\'e0-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient debout devant de hautes tables inclin\'e9es. +\par +\par N\rquote ayant rien \'e0 faire et n\rquote osant occuper la place de Bendit, Perrine s\rquote assit \'e0 c\'f4t\'e9 de cette porte, et, pour passer le temps, elle lut des dictionnaires qui \'e9taient les seuls livres composant la biblioth\'e8 +que de ce bureau. \'c0 vrai dire, elle en e\'fbt mieux aim\'e9 d\rquote autres, mais il fallut bien qu\rquote elle se content\'e2t de ceux-l\'e0, qui lui firent para\'eetre les heures longues. +\par +\par Enfin la cloche sonna le d\'e9jeuner, et elle fut une des premi\'e8res \'e0 sortir\~; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, qui, comme elle, se rendaient chez m\'e8re Fran\'e7oise. +\par +\par \'ab\~Eh bien, mademoiselle, vous voil\'e0 donc notre camarade,\~\'bb dit Mombleux, qui n\rquote avait pas oubli\'e9 son humiliation de Saint-Pipoy et voulait la faire payer \'e0 celle qui la lui avait inflig\'e9e. +\par +\par Elle fut un moment d\'e9concert\'e9e par ces paroles dont elle sentit l\rquote ironie, mais elle se remit vite\~: +\par +\par \'ab\~La v\'f4tre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de Guillaume.\~\'bb +\par +\par Le ton de cette r\'e9plique plut sans doute \'e0 l\rquote ing\'e9nieur, car se tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui \'e9tait un encouragement en m\'eame temps qu\rquote une approbation. +\par +\par \'ab\~Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour l\rquote obstination n\rquote \'e9tait pas \'e0 moiti\'e9 Picard. +\par +\par \endash Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry. +\par +\par \endash C\rquote est la m\'eame chose. +\par +\par \endash Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, quand M.\~Bendit sera r\'e9tabli, il la reprendra cette place, ce qui ne serait pas arriv\'e9, si mademoiselle ne s\rquote \'e9tait pas trouv\'e9e l\'e0 pour la lui garder. +\par +\par \endash Il me semble que vous de votre c\'f4t\'e9, moi du mien, nous avons contribu\'e9 \'e0 la lui garder. +\par +\par \endash Comme mademoiselle du sien\~; ce qui fait que M, Bendit nous devra une chandelle \'e0 tous trois, si tant est qu\rquote un Anglais ait jamais employ\'e9 les chandelles autrement que pour son propre usage.\~\'bb +\par +\par Si Perrine avait pu se m\'e9prendre sur le sens vrai des paroles de Mombleux, la fa\'e7on dont on agit avec elle chez m\'e8re Fran\'e7oise, la renseigna, car ce ne fut pas \'e0 la table des pensionnaires qu\rquote elle trouva son couvert mis, comme on e +\'fbt fait pour une camarade, mais sur une petite table \'e0 part, qui, pour \'eatre dans leur salle, ne s\rquote en trouvait pas moins rel\'e9gu\'e9e dans un coin et ce fut l\'e0 qu\rquote on la servit apr\'e8s eux, ne lui passant les plats qu\rquote +en dernier. +\par +\par Mais il n\rquote y avait l\'e0 rien pour la blesser\~; que lui importait d\rquote \'eatre servie la premi\'e8re ou la derni\'e8re, et que les bons morceaux eussent disparu\~? Ce qui l\rquote int\'e9ressait, c\rquote \'e9tait d\rquote \'eatre plac\'e9 +e assez pr\'e8s d\rquote eux pour entendre leur conversation, et par ce qu\rquote ils diraient de t\'e2cher de se tracer une ligne de conduite au milieu des difficult\'e9s qu\rquote elle allait affronter. Ils connaissaient les habitudes de la maison\~ +; ils connaissaient M.\~Vulfran, les neveux, Talouel de qui elle avait si grande peur\~; un mot d\rquote eux pouvait \'e9clairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu\rquote elle ne soup\'e7onnait m\'eame pas, lui permettre de les \'e9 +viter. Elle ne les espionnerait pas\~; elle n\rquote \'e9couterait pas aux portes\~; quand ils parleraient, ils sauraient qu\rquote ils n\rquote \'e9taient pas seuls\~; elle pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations. +\par +\par Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d\rquote int\'e9ressant pour elle\~; leur conversation roula tout le temps du d\'e9jeuner sur des sujets insignifiants\~: la politique, la chasse, un accident de chemin de fer\~; et elle n\rquote +eut, pas besoin de se donner un air indiff\'e9rent pour ne pas para\'eetre pr\'eater attention \'e0 leur discours. +\par +\par D\rquote ailleurs, elle \'e9tait forc\'e9e de se h\'e2ter ce matin-l\'e0, car elle voulait interroger Rosalie pour t\'e2cher de savoir comment M.\~Vulfran avait appris qu\rquote elle n\rquote avait couch\'e9 qu\rquote une fois chez m\'e8re Fran\'e7oise. + +\par +\par \'ab\~C\rquote est le Mince qui est venu pendant que nous \'e9tions \'e0 Picquigny\~; il a fait causer tante Z\'e9nobie sur vous, et vous savez, \'e7a n\rquote est pas difficile de faire causer tante Z\'e9nobie, surtout quand elle suppose que \'e7 +a ne vaudra pas une gratification \'e0 ceux dont elle parle\~; c\rquote est donc elle qui a dit que vous n\rquote aviez pass\'e9 qu\rquote une nuit ici, et toutes sortes d\rquote autres choses avec. +\par +\par \endash Quelles autres choses\~? +\par +\par \endash Je ne sais pas, puisque je n\rquote y \'e9tais pas, mais vous pouvez imaginer le pire\~; heureusement, \'e7a n\rquote a pas mal tourn\'e9 pour vous. +\par +\par \endash Au contraire \'e7a a bien tourn\'e9, puisque avec mon histoire j\rquote ai amus\'e9 M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Je vais la raconter \'e0 tante Z\'e9nobie\~; ce que \'e7a la fera rager\~! +\par +\par \endash Ne l\rquote excitez pas contre moi. +\par +\par \endash L\rquote exciter contre vous\~! maintenant, il n\rquote y a pas de danger\~; quand elle saura la place que. M.\~Vulfran vous donne, vous n\rquote aurez, pas de meilleure amie\'85 de semblant\~; vous verrez demain\~ +; seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos affaires, ne les lui dites pas \'e0 elle. +\par +\par \endash Soyez tranquille. +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote elle est maline.}{\cs30\b\fs36\super\cgrid0 \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs30\lang1036\cgrid {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La forme f\'e9minine }{\i maline}{ +, utilis\'e9e, par exemple, au XVIe, est rest\'e9e jusqu'\'e0 nos jours dans la prononciation vulgaire et dans les patois. [NdC]}}}{\cgrid0 +\par +\par \endash Mais me voil\'e0 avertie.\~\'bb +\par +\par \'c0 trois heures, comme il l\rquote en avait pr\'e9venue, M.\~Vulfran sonna Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tourn\'e9e habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour sans visiter les diff\'e9rents \'e9 +tablissements, les uns les autres, sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses ordres \'e0 ses directeurs, apr\'e8s avoir entendu leurs observations\~; et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte lui-m\'ea +me, comme s\rquote il n\rquote avait point \'e9t\'e9 aveugle, par toutes sortes de moyens qui suppl\'e9aient ses yeux voil\'e9s, +\par +\par Ce jour-l\'e0 ils commenc\'e8rent la visite par Flexelles, qui est un gros village, o\'f9 sont \'e9tablis les ateliers du peignage du lin et du chanvre\~; et en arrivant dans l\rquote usine, M.\~Vulfran, au lieu de se faire conduir +e au bureau du directeur, voulut entrer, appuy\'e9 sur l\rquote \'e9paule de Perrine, dans un immense hangar o\'f9 l\rquote on \'e9tait en train d\rquote emmagasiner des ballots de chanvre qu\rquote on d\'e9chargeait des wagons qui les avaient apport\'e9 +s. +\par +\par C\rquote \'e9tait la r\'e8gle que partout o\'f9 il allait, on ne devait pas se d\'e9ranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, \'e0 moins que ce ne f\'fbt pour lui r\'e9pondre. Le travail continua donc comme s\rquote il n\rquote \'e9 +tait pas l\'e0, un peu plus h\'e2t\'e9 seulement dans une r\'e9gularit\'e9 g\'e9n\'e9rale. +\par +\par \'ab\~\'c9coute bien ce que je vais t\rquote expliquer, dit-il \'e0 Perrine, car je veux pour la premi\'e8re fois tenter l\rquote exp\'e9rience de voir par tes yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu\rquote on d\'e9charge. Tu sais ce que c +\rquote est que la couleur argentine, n\rquote est-ce pas\~?\~\'bb +\par +\par Elle h\'e9sita. +\par +\par \'ab\~Ou plut\'f4t la couleur gris-perle\~? +\par +\par \endash Gris-perle, oui, monsieur. +\par +\par \endash Bon. Tu sais aussi distinguer les diff\'e9rentes nuances du vert\~: le vert fonc\'e9, le vert clair, et aussi le gris brun\'e2tre, le rouge\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, au moins \'e0 peu pr\'e8s. +\par +\par \endash \'c0 peu pr\'e8s suffit\~; prends donc une petite poign\'e9e de chanvre \'e0 la premi\'e8re balle venue et regarde-la bien de mani\'e8re \'e0 me dire quelle est sa nuance.\~\'bb +\par +\par Elle fit ce qui lui \'e9tait command\'e9, et, apr\'e8s avoir bien examin\'e9 le chanvre, elle dit timidement\~: +\par +\par \'ab\~Rouge\~; est-ce bien rouge\~? +\par +\par \endash Donne-moi ta poign\'e9e.\~\'bb +\par +\par Il la porte \'e0 ses narines et la flaira\~: +\par +\par \'ab\~Tu ne t\rquote es pas tromp\'e9e, dit-il, ce chanvre doit \'eatre rouge en effet.\~\'bb +\par +\par Elle le regarda surprise\~; et, comme s\rquote il devinait son \'e9tonnement, il continua\~: +\par +\par \'ab\~Sens ce chanvre\~: tu lui trouves, n\rquote est-ce pas, l\rquote odeur de caramel\~? +\par +\par \endash Pr\'e9cis\'e9ment, monsieur. +\par +\par \endash Eh bien, cette odeur veut dire qu\rquote il a \'e9t\'e9 s\'e9ch\'e9 au four o\'f9 il a \'e9t\'e9 br\'fbl\'e9, ce que traduit aussi sa couleur rouge\~; donc odeur et couleur, se contr\'f4lant et se confirmant, me donne +nt la preuve que tu as bien vu et me font esp\'e9rer que je peux avoir confiance en toi. Allons \'e0 un autre wagon et prends une autre poign\'e9e de chanvre. +\par +\par Cette fois elle trouva que la couleur \'e9tait verte. +\par +\par \'ab\~Il y a vingt esp\'e8ces de vert\~; \'e0 quelle plante rapportes-tu le vert dont tu parles\~? +\par +\par \endash \'c0 un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des taches brunes et noires. +\par +\par \endash Donne ta poign\'e9e.\~\'bb +\par +\par Au lieu de la porter \'e0 son nez, il l\rquote \'e9tira des deux mains et les brins se rompirent. +\par +\par \'ab\~Ce chanvre a \'e9t\'e9 cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a \'e9t\'e9 mouill\'e9 en balle\~: cette fois encore ton examen est juste. Je suis content de toi\~; c\rquote est un bon d\'e9but.\~\'bb +\par +\par Ils continu\'e8rent leur visite par les autres villages, Bacourt, Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-l\'e0 fut de beaucoup la plus longue, \'e0 cause de l\rquote inspection du travail des ouvriers anglais. +\par +\par Comme toujours, la voiture, une fois que M.\~Vulfran en \'e9tait descendu, avait \'e9t\'e9 conduite \'e0 l\rquote ombre d\rquote un gros tremble\~; et au lieu de rester aupr\'e8s du cheval pour le garder, Guillaume l\rquote avait attach\'e9 \'e0 + un banc pour aller se promener dans le village, comptant bien \'eatre de retour avant son ma\'eetre, qui ne saurait rien de sa fugue. Mais, au lieu d\rquote une rapide promenade, il \'e9tait entr\'e9 dans un cabaret avec un cam +arade qui lui avait fait oublier l\rquote heure, si bien que lorsque M.\~Vulfran \'e9tait revenu pour monter en voiture, il n\rquote avait trouv\'e9 personne. +\par +\par \'ab\~Faites chercher Guillaume\~\'bb, dit-il au directeur qui les accompagnait. +\par +\par Guillaume avait \'e9t\'e9 long \'e0 trouver, \'e0 la grande col\'e8re de M.\~Vulfran, qui n\rquote admettait pas qu\rquote on lui fit perdre une minute de son temps. +\par +\par \'c0 la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d\rquote une allure tout \'e0 fait \'e9trange\~: la t\'eate haute, le cou et le buste raides, les jambes fl\'e9chissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en avant, qu\rquote \'e0 + chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle. +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 une singuli\'e8re mani\'e8re de marcher, dit M.\~Vulfran, qui avait entendu ces pas in\'e9gaux\~; l\rquote animal est gris, n\rquote est-ce pas, Benoist\~? +\par +\par \endash On ne peut rien vous cacher. +\par +\par \endash Je ne suis pas sourd, Dieu merci.\~\'bb +\par +\par Puis s\rquote adressant \'e0 Guillaume, qui s\rquote arr\'eatait\~: +\par +\par \'ab\~D\rquote o\'f9 viens-tu\~? +\par +\par \endash Monsieur\'85 je vais\'85 vous dire\'85 +\par +\par \endash Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret\~; et tu es ivre, le bruit de tes pas me le prouve. +\par +\par \endash Monsieur\'85 je vais\'85 vous dire\'85.\~\'bb +\par +\par Tout en parlant, Guillaume avait d\'e9tach\'e9 le cheval, et, en remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet\~; il voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par-dessus sans pouvoir le saisir. +\par +\par \'ab\~Je crois qu\rquote il vaut mieux que je vous reconduise \'e0 Maraucourt, dit le directeur. +\par +\par \endash Pourquoi \'e7a\~? r\'e9pliqua insolemment Guillaume qui avait entendu. +\par +\par \endash Tais-toi, commanda M.\~Vulfran d\rquote un ton qui n\rquote admettait pas la r\'e9plique\~; \'e0 partir de l\rquote heure pr\'e9sente tu n\rquote es plus a mon service. +\par +\par \endash Monsieur\'85 je vais\'85 vous dire\'85\~\'bb +\par +\par Mais, sans l\rquote \'e9couter, M.\~Vulfran s\rquote adressa \'e0 son directeur\~: +\par +\par \'ab\~Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne. +\par +\par \endash Sait-elle conduire\~? +\par +\par \endash Ses parents \'e9taient des marchands ambulants, elle a conduit leur voiture bien souvent\~; n\rquote est-ce pas, petite\~? +\par +\par \endash Certainement, monsieur. +\par +\par \endash D\rquote ailleurs, Coco est un mouton\~; si on ne le jette pas dans un foss\'e9, il n\rquote ira pas de lui-m\'eame.\~\'bb +\par +\par Il monta en voiture, et Perrine prit place pr\'e8s de lui, attentive, s\'e9rieuse, avec la conscience bien \'e9vidente de la responsabilit\'e9 dont elle se chargeait. +\par +\par \'ab\~Pas trop vite, dit M.\~Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de son fouet l\'e9g\'e8rement. +\par +\par \endash Je ne tiens pas du tout \'e0 aller vite, je vous assure, monsieur. +\par +\par \endash C\rquote est d\'e9j\'e0 quelque chose.\~\'bb +\par +\par Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le pha\'e9ton de M.\~Vulfran conduit par une petite fille coiff\'e9e d\rquote un chapeau de paille noire, v\'eatue de deuil, qui conduisait sagement le vieux Coco, au lieu de le mener du train d +\'e9sordonn\'e9 que Guillaume obligeait la vieille b\'eate \'e0 prendre bien malgr\'e9 elle\~! Que se passait-il donc\~? Quelle \'e9tait cette petite fille\~? Et l\rquote on se mettait sur les portes pour s\rquote adresser ces questions, car les gens \'e9 +taient rares dans le village qui la connaissaient, et plus rares encore ceux qui savaient quelle place M.\~Vulfran venait de lui donner aupr\'e8s de lui. Devant la maison de m\'e8re Fran\'e7oise, la tante Z\'e9nobie causait appuy\'e9e sur sa barri\'e8 +re avec deux comm\'e8res\~; quand elle aper\'e7ut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans un mouvement de stup\'e9faction, mais aussit\'f4t elle lui adressa son salut le plus avenant accompagn\'e9 de son meilleur sourire, celui d\rquote une amie v +\'e9ritable. +\par +\par \'ab\~Bonjour, monsieur Vulfran\~; bonjour, mademoiselle Aur\'e9lie.\~\'bb +\par +\par Et aussit\'f4t que la voiture eut d\'e9pass\'e9 la barri\'e8re, elle raconta \'e0 ses voisines comment elle avait procur\'e9 \'e0 cette jeune personne, qui \'e9tait leur pensionnaire, la bonne place qu\rquote elle occupait aupr\'e8s de M.\~ +Vulfran, par les renseignements qu\rquote elle avait donn\'e9s au Mince\~: +\par +\par \'ab\~Mais c\rquote est une gentille fille, elle n\rquote oubliera pas ce qu\rquote elle me doit, car elle nous doit tout.\~\'bb +\par +\par Quels renseignements avait-elle pu donner\~? +\par +\par L\'e0-dessus elle avait enfil\'e9 une histoire, en prenant pour point de d\'e9part les r\'e9cits de Rosalie, qui, colport\'e9e dans Maraucourt avec les enjolivements que chacun y mettait selon son caract\'e8re, son go\'fbt ou le hasard, avait fait \'e0 + Perrine une l\'e9gende, ou plus justement cent l\'e9gendes devenues rapidement le fond de conversations d\rquote autant plus passionn\'e9es que personne ne s\rquote expliquait cette fortune subite\~ +; ce qui permettait toutes les suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires \'e0 c\'f4t\'e9. +\par +\par Si le village avait \'e9t\'e9 surpris de voir passer M.\~Vulfran avec Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut absolument stup\'e9fait. +\par +\par \'ab\~O\'f9 donc est Guillaume\~? s\rquote \'e9cria-t-il en se pr\'e9cipitant au bas de l\rquote escalier de sa v\'e9randa pour recevoir le patron. +\par +\par \endash D\'e9barqu\'e9 pour cause d\rquote ivrognerie inv\'e9t\'e9r\'e9e, r\'e9pondit M.\~Vulfran en souriant. +\par +\par \endash Je suppose que depuis longtemps vous aviez l\rquote intention de prendra cette r\'e9solution, dit Talouel. +\par +\par \endash Parfaitement.\~\'bb +\par +\par Ce mot \'ab\~je suppose\~\'bb \'e9tait celui qui avait commenc\'e9 la fortune de Talouel dans la maison et \'e9tabli son pouvoir. Son habilet\'e9 en effet avait \'e9t\'e9 de persuader \'e0 M.\~Vulfran qu\rquote il n\rquote \'e9tait qu\rquote +une main, aussi docile que d\'e9vou\'e9e, qui n\rquote ex\'e9cutait jamais que ce que le patron ordonnait ou pensait. +\par +\par Si j\rquote ai une qualit\'e9, disait-il, c\rquote est de deviner ce que veut le patron, et en me p\'e9n\'e9trant de ses int\'e9r\'eats, de lire en lui.\~\'bb +\par +\par Aussi commen\'e7ait-il presque toutes ses phrases par son mot\~: +\par +\par \'ab\~Je suppose que vous voulez\'85\~\'bb +\par +\par Et comme sa subtilit\'e9 de paysan toujours aux aguets s\rquote appuyait sur un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se renseigner, il \'e9tait rare que M.\~Vulfran e\'fbt \'e0 faire une autre r\'e9 +ponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses l\'e8vres\~: +\par +\par \'ab\~Parfaitement.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Je suppose, aussi, dit-il en aidant M.\~Vulfran \'e0 descendre, que celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s\rquote est montr\'e9e digne de votre confiance\~? +\par +\par \endash Parfaitement. +\par +\par \endash Cela ne m\rquote \'e9tonne pas\~; du jour o\'f9 elle est entr\'e9e ici amen\'e9e par la petite Rosalie, j\rquote ai pens\'e9 qu\rquote on en ferait quelque chose et que vous la d\'e9couvririez. +\par +\par En parlant ainsi il regardait Perrine, et d\rquote un coup d\rquote \'9cil qui lui disait en insistant\~: +\par +\par \'ab\~Tu vois ce que je fais pour toi\~; ne l\rquote oublie pas et tiens-toi pr\'eate \'e0 me le rendre.\~\'bb +\par +\par Une demande de payement de ce march\'e9 ne se fit pas attendre\~; un peu avant la sortie il s\rquote arr\'eata devant le bureau de Perrine et sans entrer, \'e0 mi-voix de fa\'e7on \'e0 n\rquote \'eatre entendu que d\rquote elle\~: +\par +\par \'ab\~Que s\rquote est-il donc pass\'e9 \'e0 Saint-Pipoy avec Guillaume\~?\~\'bb +\par +\par Comme cette question n\rquote entra\'eenait pas la r\'e9v\'e9lation de choses graves, elle crut pouvoir r\'e9pondre, et faire le r\'e9cit qu\rquote il demandait. +\par +\par \'ab\~Bon, dit-il, tu peux \'eatre tranquille, quand Guillaume viendra demander \'e0 rentrer, il aura affaire \'e0 moi.\~\'bb +\par +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876003}{\*\bkmkstart _Toc98015967}XXIX{\*\bkmkend _Toc81876003}{\*\bkmkend _Toc98015967} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Le soir au souper, cette question\~: \'ab\~Que s\rquote est-il pass\'e9 \'e0 Saint-Pipoy avec Guillaume\~?\~\'bb lui fut de nouveau pos\'e9e par Fabry et par Mombleux, car il n\rquote \'e9tait personne de la maison qui ne s\'fbt qu\rquote +elle avait ramen\'e9 M.\~Vulfran, et elle recommen\'e7a le r\'e9cit qu\rquote elle avait d\'e9j\'e0 fait \'e0 Talouel\~; alors ils d\'e9clar\'e8rent que l\rquote ivrogne n\rquote avait que ce qu\rquote il m\'e9ritait. +\par +\par \'ab\~C\rquote est miracle qu\rquote il n\rquote ait pas vers\'e9 dix fois le patron, dit Fabry, car il conduisait comme un fou\'85 +\par +\par \endash Prononcez plut\'f4t comme un saoul, r\'e9pondit Mombleux en riant. +\par +\par \endash Il y a longtemps qu\rquote il aurait d\'fb \'eatre cong\'e9di\'e9 +\par +\par \endash Et qu\rquote il l\rquote aurait \'e9t\'e9 en effet sans certains appuis.\~\'bb +\par +\par Elle devint tout oreilles, mais en s\rquote effor\'e7ant de ne pas laisser para\'eetre l\rquote attention qu\rquote elle pr\'eatait \'e0 ces paroles. +\par +\par \'ab\~Il le payait cet appui. +\par +\par \endash Pouvait-il faire autrement\~? +\par +\par \endash Il l\rquote aurait pu s\rquote il n\rquote avait pas donn\'e9 barre sur lui\~: on est fort pour r\'e9sister \'e0 toutes les pressions d\rquote o\'f9 qu\rquote elles viennent, quand on marche droit. +\par +\par \endash C\rquote \'e9tait l\'e0 le diable pour lui de marcher droit. +\par +\par \endash \'cates-vous s\'fbr qu\rquote on ne l\rquote a pas encourag\'e9 dans son vice, au lieu de le pr\'e9venir qu\rquote un jour ou l\rquote autre il se ferait renvoyer\~? +\par +\par \endash Je pense qu\rquote on a d\'fb faire une dr\'f4le de mine quand on ne l\rquote a pas vu revenir\~: j\rquote aurais voulu \'eatre l\'e0. +\par +\par \endash On s\rquote arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et rapporte aussi bien. +\par +\par \endash C\rquote est tout de m\'eame \'e9tonnant que celui qui est victime de cet espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux accord d\rquote id\'e9es dont on se vante, que cette intuition extraordinaire ne sont que le r\'e9 +sultat de savantes pr\'e9parations\~: qu\rquote on me rapporte que vous avez ce matin exprim\'e9 l\rquote opinion que le foie de veau aux carottes \'e9tait une bonne chose, et je n\rquote aurai pas grand m\'e9rite \'e0 + vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le veau aux carottes.\~\'bb +\par +\par Ils se mirent \'e0 rire en se regardant d\rquote un air goguenard. +\par +\par Si Perrine avait eu besoin d\rquote une cl\'e9 pour deviner les noms qu\rquote ils ne pronon\'e7aient pas, ce mot \'ab\~je suppose\~\'bb la lui e\'fbt mise aux mains\~; mais tout de suite elle avait compris que le \'ab\~on\~\'bb qui organisait l\rquote +espionnage \'e9tait Talouel, et celui qui le subissait M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Enfin quel plaisir peut-il trouver \'e0 toutes ces histoires\~? demanda Mombleux. +\par +\par \endash Comment, quel plaisir\~! On est envieux ou on ne l\rquote est pas\~; de m\'eame on est ou l\rquote on n\rquote est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre qu\rquote on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c\rquote est-\'e0-dire d +\rquote ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, \'e0 la t\'eate de l\rquote industrie fran\'e7aise, fait plus de douze millions de b\'e9n\'e9fices par an, et l\rquote ambition vous est venue de passer du second rang au premier\~ +; est-ce que cela ne s\rquote est pas d\'e9j\'e0 produit, et n\rquote a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de maisons consid\'e9rables\~? Quand on a vu que les circonstances, les malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l +\rquote autre mettre le chef dans l\rquote impossibilit\'e9 de continuer \'e0 la diriger, on s\rquote est arrang\'e9 pour se rendre indispensable, et s\rquote imposer comme le seul qui f\'fbt de taille \'e0 porter ce fardeau \'e9crasant. La meilleure m +\'e9thode pour en arriver l\'e0 n\rquote \'e9tait-elle pas de faire la conqu\'eate de celui qu\rquote on esp\'e9rait remplacer, en lui prouvant du matin au soir qu\rquote on \'e9tait d\rquote une capacit\'e9, d\rquote une force d\rquote intelligence, d +\rquote une aptitude aux affaires au del\'e0 de l\rquote ordinaire\~? De l\'e0 le besoin de savoir \'e0 l\rquote avance ce qu\rquote a dit le chef, ce qu\rquote il a fait, ce qu\rquote il pense, de mani\'e8re \'e0 \'ea +tre toujours en accord parfait avec lui, et m\'eame de para\'eetre le devancer\~; si bien que quand on dit\~: \'ab\~Je suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes\~\'bb, la r\'e9ponse oblig\'e9e soit\~: \'ab\~Parfaitement\~\'bb. +\par +\par De nouveau ils se mirent \'e0 rire, et pendant que Z\'e9nobie changeait les assiettes pour le dessert ils gard\'e8rent un silence prudent\~; mais lorsqu\rquote elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme s\rquote ils n\rquote +admettaient pas que cette petite qui mangeait silencieusement dans son coin p\'fbt en deviner les dessous qu\rquote ils brouillaient \'e0 dessein. +\par +\par \'ab\~Et si le disparu reparaissait\~? dit Mombleux. +\par +\par \endash C\rquote est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s\rquote il ne repara\'eet pas, c\rquote est qu\rquote il a de bonnes raisons pour \'e7a, comme d\rquote \'eatre mort probablement. +\par +\par \endash C\rquote est \'e9gal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide tout de m\'eame, quand on sait ce qu\rquote il est, et aussi ce qu\rquote est la maison qu\rquote il voudrait faire sienne. +\par +\par \endash Si l\rquote ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le s\'e9pare du but vis\'e9 +, le plus souvent il ne se mettrait pas en route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l\rquote on compare son point de d\'e9part \'e0 son point d\rquote arriv\'e9e. +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas lui qui a amen\'e9 la disparition de celui dont il compte prendre la place. +\par +\par \endash Qui sait s\rquote il n\rquote a pas contribu\'e9 \'e0 provoquer cette disparition ou \'e0 la faire durer\~? +\par +\par \endash Vous croyez\~? +\par +\par \endash Nous n\rquote \'e9tions ici ni l\rquote un ni l\rquote autre \'e0 ce moment, nous ne pouvons donc pas savoir ce qui s\rquote est pass\'e9\~; mais \'e9tant donn\'e9 le caract\'e8re du personnage, il est vraisemblable d\rquote admettre qu\rquote +un \'e9v\'e9nement de cette gravit\'e9 n\rquote a pas d\'fb se produire sans qu\rquote il ait travaill\'e9 \'e0 envenimer les choses de fa\'e7on \'e0 les incliner du c\'f4t\'e9 de son int\'e9r\'eat. +\par +\par \endash Je n\rquote avais pas pens\'e9 \'e0 cela, tiens, tiens\~! +\par +\par \endash Pensez-y, et rendez-vous compte du r\'f4le, je ne dis pas qu\rquote il a jou\'e9, mais qu\rquote il a pu jouer en voyant l\rquote importance que cette disparition lui permettait de prendre. +\par +\par \endash Il est certain qu\rquote \'e0 ce moment il pouvait ne pas pr\'e9voir que d\rquote autres h\'e9riteraient de la place du disparu\~; mais maintenant que cette place est occup\'e9e, quelles esp\'e9rances peut-il garder\~? +\par +\par \endash Quand ce ne serait que celle que cette occupation n\rquote est pas aussi solide qu\rquote elle en a l\rquote air. Et de fait est-elle si solide que \'e7a\~? +\par +\par \endash Vous croyez\'85 +\par +\par \endash J\rquote ai cru en arrivant ici qu\rquote elle l\rquote \'e9tait\~; mais depuis j\rquote ai vu par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-m\'eame, qu\rquote il se fait un travail souterrain \'e0 propos de tout, comme \'e0 + propos de rien, qu\rquote on devine, plut\'f4t qu\rquote on ne le suit, dont le but certainement est de rendre cette occupation intol\'e9rable. Y parviendra-t-on\~? D\rquote un c\'f4t\'e9 arrivera-t-on \'e0 leur rendre la vie tellement insupportable qu +\rquote ils pr\'e9f\'e8rent, de guerre lasse, se retirer\~? De l\rquote autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer\~? Je n\rquote en sais rien. +\par +\par \endash Renvoyer\~! Vous n\rquote y pensez pas. +\par +\par \endash \'c9videmment s\rquote ils ne donnent pas prise \'e0 des attaques s\'e9rieuses, ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire leur situation ils ne se gardent pas\~; s\rquote ils ne se tiennent pas toujours sur la d\'e9fensive\~ +; s\rquote ils commettent des fautes, et qui n\rquote en commet pas\~? alors surtout qu\rquote on est tout-puissant et qu\rquote on a lieu de croire l\rquote avenir assur\'e9, je ne dis pas que nous n\rquote assisterons pas \'e0 des r\'e9volutions int\'e9 +ressantes. +\par +\par \endash Pas int\'e9ressantes pour moi les r\'e9volutions, vous savez. +\par +\par \endash Je ne crois pas que j\rquote aurais plus que vous \'e0 y gagner\~; mais que pouvons-nous contre leur marche\~? Prendre parti pour celui-ci\~? Prendre parti pour celui-l\'e0\~? Ma foi non. D\rquote autant mieux qu\rquote en r\'e9alit\'e9 + mes sympathies sont pour celui dont on vise l\rquote h\'e9ritage, en escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux autres, le faire dispara\'eetre bient\'f4t\~; ce qui, pour moi, n\rquote est pas du tout prouv\'e9. +\par +\par \endash Ni pour moi. +\par +\par \endash D\rquote ailleurs on ne m\rquote a jamais demand\'e9 nettement mon concours, et je ne suis pas homme \'e0 l\rquote offrir. +\par +\par \endash Ni moi non plus. +\par +\par \endash Je m\rquote en tiens au r\'f4le de spectateur, et quand je vois un des personnages de la pi\'e8ce qui se joue sous nos yeux entreprendre une lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n\rquote ayant pour lui que son audace, son \'e9nergie +\'85 +\par +\par \endash Sa canaillerie. +\par +\par \endash Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m\rquote int\'e9resse, bien que je n\rquote ignore pas que dans cette lutte des coups seront donn\'e9s qui pourront m\rquote atteindre. Voil\'e0 pourquoi j\rquote \'e9tudie ce personnage, qui n\rquote +a pas que des c\'f4t\'e9s tragiques, mais qui en a aussi de comiques, comme il convient d\rquote ailleurs dans un drame bien fait. +\par +\par \endash Moi je ne le trouve pas comique du tout. +\par +\par \endash Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui \'e0 vingt ans savait \'e0 peine lire et signer son nom, et qui a assez courageusement travaill\'e9 pour acqu\'e9rir une calligraphie et une orthographe impecca +bles, qui lui permettent de reprendre tout le monde ni plus ni moins qu\rquote un ma\'eetre d\rquote \'e9cole\~? +\par +\par \endash Ma foi, je trouve \'e7a remarquable. +\par +\par \endash Moi aussi je trouve \'e7a remarquable, mais le comique c\rquote est que l\rquote \'e9ducation n\rquote a pas march\'e9 parall\'e8lement avec cette instruction primaire, que le bonhomme s\rquote imagine \'ea +tre tout dans le monde, si bien que malgr\'e9 sa belle \'e9criture et son orthographe f\'e9roce, je ne peux pas m\rquote emp\'eacher de rire quand je l\rquote entends faire usage de son langage distingu\'e9 dans lequel les haricots sont \'ab\~des fla +geolets\~\'bb et les citrouilles \'ab\~des potirons\~\'bb\~; nous nous contentons de soupe, lui ne mange que \'ab\~du potage\~\'bb\~; quand je veux savoir si vous avez \'e9t\'e9 vous promener, je vous demande\~: \'ab\~Avez-vous \'e9t\'e9 vous promener\~? +\~\'bb lui vous dit\~: \'ab\~All\'e2tes-vous \'e0 la promenade\~? Qu\rquote \'e9prouv\'e2tes-vous\~? Nous voyage\'e2mes.\~\'bb Et quand je vois qu\rquote avec ces beaux mots il se croit sup\'e9rieur \'e0 tout le monde, je me dis que s\rquote il devient ma +\'eetre des usines qu\rquote il convoite, ce qui est possible, s\'e9nateur, administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait nommer de l\rquote Acad\'e9mie fran\'e7aise, et ne comprendra pas qu\rquote on ne l\rquote accueille point.\~ +\'bb +\par +\par \'c0 ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda \'e0 Perrine si elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment refuser\~? Il y avait longtemps d\'e9j\'e0 qu\rquote elle avait fini de d\'eener, et rester \'e0 sa place e\'fbt pu \'e9 +veiller des suppositions qu\rquote elle devait \'e9viter de faire na\'eetre, si elle voulait qu\rquote on continu\'e2t de parler librement devant elle. +\par +\par La soir\'e9e \'e9tant douce et les gens restant assis dans la rue en bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu fl\'e2ner et transformer sa course en promenade\~; mais Perrine ne se pr\'eata pas \'e0 cette fantaisie, elle pr\'e9 +texta la fatigue pour rentrer. +\par +\par En r\'e9alit\'e9 ce qu\rquote elle voulait c\rquote \'e9tait r\'e9fl\'e9chir, non dormir, et dans la tranquillit\'e9 de sa petite chambre, la porte close, se rendre compte de sa situation, et de la conduite qu\rquote elle allait avoir \'e0 tenir. +\par +\par D\'e9j\'e0 pendant la soir\'e9e o\'f9 elle avait entendu ses camarades de chambr\'e9e parler de Talouel, elle avait pu se le repr\'e9senter comme un homme redoutable\~; depuis, quand il s\rquote \'e9tait adress\'e9 \'e0 elle pour qu\rquote elle lui d\'ee +t \'ab\~toute la v\'e9rit\'e9 sur les b\'eatises de Fabry\~\'bb. en ajoutant qu\rquote il \'e9tait le ma\'eetre et qu\rquote en cette qualit\'e9 il devait tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable \'e9 +tablissait sa puissance, et quels moyens il employait\~; cependant tout cela n\rquote \'e9tait rien \'e0 c\'f4t\'e9 de ce que r\'e9v\'e9lait l\rquote entretien qu\rquote elle venait d\rquote entendre. +\par +\par Qu\rquote il voul\'fbt avoir l\rquote autorit\'e9 d\rquote un tyran \'e0 c\'f4t\'e9, au-dessus m\'eame de M.\~Vulfran, cela elle le savait\~; mais qu\rquote il esp\'e9r\'e2t remplacer un jour le tout-puissant ma\'ee +tre des usines de Maraucourt, et que depuis longtemps il travaill\'e2t dans ce but, cela elle ne l\rquote avait pas imagin\'e9. +\par +\par Et pourtant c\rquote \'e9tait ce qui r\'e9sultait de la conversation de l\rquote ing\'e9nieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et d\rquote en parler. +\par +\par Ainsi le }{\i\cgrid0 on}{\cgrid0 qu\rquote ils n\rquote avaient pas autrement d\'e9sign\'e9, devait s\rquote arranger pour remplacer par un autre l\rquote espion qu\rquote il venait de perdre\~; mais cet autre c\rquote \'e9tait elle-m\'ea +me qui prenait la place de Guillaume. +\par +\par Comment allait-elle se d\'e9fendre\~? +\par +\par Sa situation n\rquote \'e9tait-elle pas effrayante\~? Et elle n\rquote \'e9tait qu\rquote une enfant, sans exp\'e9rience, comme sans appui. +\par +\par Cette question elle se l\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 pos\'e9e, mais non dans les m\'eames conditions que maintenant. +\par +\par Et assise sur son lit, car il lui \'e9tait impossible de rester couch\'e9e, tant son angoisse \'e9tait \'e9nervante, elle se r\'e9p\'e9tait mot \'e0 mot ce qu\rquote elle avait entendu\~: +\par +\par \'ab\~Qui sait s\rquote il n\rquote a pas contribu\'e9 \'e0 provoquer l\rquote absence du disparu, et \'e0 la faire durer. +\par +\par \endash La place qu\rquote ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, est-elle aussi solidement occup\'e9e qu\rquote on croit, et ne se fait-il pas un travail souterrain pour les obliger \'e0 l\rquote abandonner, soit en les for\'e7ant \'e0 + se retirer, soit en les faisant renvoyer\~?\~\'bb +\par +\par S\rquote il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient d\'e9sign\'e9s pour remplacer le ma\'eetre, que ne pourrait-il pas contre elle qui n\rquote \'e9tait rien, si elle essayait de lui r\'e9sister, et se refusait \'e0 devenir l\rquote +espionne qu\rquote il voulait qu\rquote elle f\'fbt\~! +\par +\par Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle\~? +\par +\par Elle passa une partie de la nuit \'e0 agiter ces questions, mais quand \'e0 la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n\rquote en avait vu que les difficult\'e9s sans leur trouver une seule r\'e9ponse rassurante. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876004}{\*\bkmkstart _Toc98015968}XXX{\*\bkmkend _Toc81876004}{\*\bkmkend _Toc98015968} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 La premi\'e8re occupation de M.\~Vulfran en arrivant le matin \'e0 ses bureaux \'e9tait d\rquote ouvrir son courrier, qu\rquote un gar\'e7on allait chercher \'e0 la poste et d\'e9posait sur la table en deux tas, celui de la France et celui de l +\rquote \'e9tranger. Autrefois il d\'e9cachetait lui-m\'eame toute sa correspondance fran\'e7aise, et dictait \'e0 un employ\'e9 les annotations que chaque lettre comportait, pour les r\'e9ponses \'e0 faire ou les ordres \'e0 donner\~; mais depuis qu +\rquote il \'e9tait aveugle il se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, qui lisaient les lettres \'e0 haute voix, et les annotaient\~; pour les lettres \'e9trang\'e8res, depuis la maladie de Bendit, apr\'e8 +s les avoir ouvertes on les transmettait \'e0 Fabry si elles \'e9taient anglaises, allemandes \'e0 Mombleux. +\par +\par Le matin qui suivit l\rquote entretien entre Fabry et Mombleux qui avait \'e9mu Perrine si violemment, M.\~Vulfran, Th\'e9odore, Casimir et Talouel \'e9taient occup\'e9s \'e0 ce travail de la correspondance, quand Th\'e9odore, qui ouvrait les lettres \'e9 +trang\'e8res, en annon\'e7ant le lieu d\rquote o\'f9 elles \'e9taient \'e9crites, dit\~: +\par +\par \'ab\~Une lettre de Dakka, 29 mai. +\par +\par \endash En fran\'e7ais\~? demanda M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Non, en anglais. +\par +\par \endash La signature\~? +\par +\par \endash Pas tr\'e8s lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, pr\'e9c\'e9d\'e9 d\rquote un mot que je ne peux pas lire\~; quatre pages\~; votre nom revient plusieurs fois\~; \'e0 transmettre \'e0 M.\~Fabry, n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Non\~; me la donner.\~\'bb +\par +\par En m\'eame temps Th\'e9odore et Talouel regard\'e8rent M.\~Vulfran, mais en voyant qu\rquote ils avaient l\rquote un et l\rquote autre surpris le mouvement qui venait de leur \'e9chapper, et trahissait une m\'eame curiosit\'e9, ils prirent un air indiff +\'e9rent. +\par +\par \'ab\~Je mets la lettre sur votre table, dit Th\'e9odore. +\par +\par \endash Non, donne-la moi.\~\'bb +\par +\par Bient\'f4t le travail prit fin, et le commis se retira en emportant la correspondance annot\'e9e\~; Th\'e9odore et Talouel voulurent alors demander \'e0 M.\~Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais il les renvoya, et aussit\'f4t qu\rquote +ils furent partis il sonna Perrine. +\par +\par Instantan\'e9ment elle arriva. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que c\rquote est que cette lettre\~?\~\'bb demanda M.\~Vulfran. +\par +\par Elle prit la lettre qu\rquote il lui tendait et jeta les yeux dessus\~; s\rquote il avait pu la voir, il aurait constat\'e9 qu\rquote elle p\'e2lissait et que ses mains tremblaient. +\par +\par \'ab\~C\rquote est une lettre en anglais dat\'e9e de Dakka du 29 mai. +\par +\par \endash La signature\~?\~\'bb Elle la retourna\~: +\par +\par \'ab\~Le p\'e8re Fildes. +\par +\par \endash Tu en es certaine\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, le p\'e8re Fildes. +\par +\par \endash Que dit-elle\~? +\par +\par \endash Voulez-vous me permettre d\rquote en lire quelques lignes avant de r\'e9pondre\~? +\par +\par \endash Sans doute, mais vite.\~\'bb +\par +\par Elle e\'fbt voulu ob\'e9ir \'e0 cet ordre, cependant son \'e9motion, au lieu de se calmer, s\rquote \'e9tait accrue, les mots dansaient devant ses yeux troubles. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? demanda M.\~Vulfran d\rquote une voix impatiente. +\par +\par \endash Monsieur, cela est difficile \'e0 lire, et difficile aussi \'e0 comprendre\~: les phrases sont longues. +\par +\par \endash Ne traduis pas, analyse simplement\~; de quoi s\rquote agit-il\~?\~\'bb +\par +\par Un certain temps s\rquote \'e9coula encore avant qu\rquote elle r\'e9pond\'eet\~; enfin elle dit\~: +\par +\par \'ab\~Le p\'e8re Fildes explique que le p\'e8re Leclerc \'e0 qui vous aviez \'e9crit est mort, et que lui-m\'eame, charg\'e9 par le p\'e8re Leclerc de vous r\'e9pondre, en a \'e9t\'e9 emp\'each\'e9 par une absence, et aussi par la difficult\'e9 de r\'e9 +unir les renseignements que vous demandez\~; il s\rquote excuse de vous \'e9crire en anglais, mais il ne poss\'e8de qu\rquote imparfaitement votre belle langue. +\par +\par \endash Ces renseignements\~! s\rquote \'e9cria M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Mais, monsieur, je n\rquote en suis pas encore l\'e0. +\par +\par Bien que cette r\'e9ponse e\'fbt \'e9t\'e9 faite sur le ton d\rquote une extr\'eame douceur, il sentit qu\rquote il ne gagnerait rien \'e0 la bousculer. +\par +\par \'ab\~Tu as raison, dit-il, ce n\rquote est pas une lettre fran\'e7aise que tu lis\~; il faut que tu la comprennes avant de me l\rquote expliquer. Voil\'e0 ce que tu vas faire\~: tu vas prendre cette lettre et aller dans le bureau de Bendit, o\'f9 + tu la traduiras aussi fid\'e8lement que possible, en \'e9crivant ta traduction que tu me liras\'85 Ne perds pas une minute. J\rquote ai h\'e2te, tu le vois, de savoir ce qu\rquote elle contient.\~\'bb +\par +\par Elle s'\'e9loignait, il la retint\~: +\par +\par \'ab\~\'c9coute bien. Il s\rquote agit, dans cette lettre, d\rquote affaires personnelles qui ne doivent \'eatre connues de personne\~; tu entends, de personne\~; quoi qu\rquote on te demande, s\rquote il se trouve quelqu\rquote un qui ose t\rquote +interroger, tu ne dois donc rien dire, mais m\'eame ne laisser rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi\~; je compte que tu t\rquote en montreras digne\~; si tu me sers fid\'e8lement, sois certaine que tu t\rquote en trouveras bien. +\par +\par \endash Je vous promets, monsieur, de tout faire pour m\'e9riter cette confiance. +\par +\par \endash Va vite et fais vite.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite \'e0 \'e9crire sa traduction, mais elle lut la lettre d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre, la relut, et ce fut seulement apr\'e8s cela qu\rquote +elle prit une grande feuille de papier et commen\'e7a. +\par +\par \'ab\~Dakka, 29 mai. +\par +\par \'ab\~Tr\'e8s honor\'e9 monsieur, +\par +\par \'ab\~J\rquote ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la douleur de perdre notre r\'e9v\'e9rend p\'e8re Leclerc \'e0 qui vous aviez bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous paraissez attacher une importance qui me d\'e9 +cide \'e0 vous r\'e9pondre \'e0 sa place, en m\rquote excusant de n\rquote avoir pas pu le faire plus t\'f4t, emp\'each\'e9 que j\rquote ai \'e9t\'e9 par des voyages dans l\rquote int\'e9rieur, et retard\'e9 d\rquote autre part par les difficult\'e9s, qu +\rquote apr\'e8s plus de douze ans \'e9coul\'e9s, j\rquote ai \'e9prouv\'e9es \'e0 r\'e9unir ces renseignements d\rquote une fa\'e7on un peu pr\'e9cise\~; je fais donc appel \'e0 toute votre bienveillance pour qu\rquote +elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous \'e9crire en anglais\~; la connaissance imparfaite de votre belle langue en est seule la cause.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s avoir \'e9crit cette phrase qui \'e9tait v\'e9ritablement longue, comme elle l\rquote avait dit \'e0 M.\~Vulfran, et qui par cela seul pr\'e9sentait de r\'e9elles difficult\'e9s pour \'eatre mise au net, elle s\rquote arr\'ea +ta pour la relire et la corriger. Elle s\rquote y appliquait de toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, qu\rquote elle avait ferm\'e9e, s\rquote ouvrit devant Th\'e9 +odore Paindavoine qui entra et lui demanda un dictionnaire anglais-fran\'e7ais. +\par +\par Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle\~; elle le ferma et le tendit \'e0 Th\'e9odore. +\par +\par \'ab\~Ne vous en serviez-vous pas\~? dit celui-ci en venant pr\'e8s d\rquote elle. +\par +\par \endash Oui, mais je peux m\rquote en passer. +\par +\par \endash Comment cela\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai plus besoin pour l\rquote orthographe des mots fran\'e7ais que pour le sens des mots anglais, un dictionnaire fran\'e7ais le remplacera tr\'e8s bien.\~\'bb +\par +\par Elle le sentait sur son dos, et bien qu\rquote elle ne p\'fbt pas voir ses yeux n\rquote osant pas se retourner, elle devinait qu\rquote ils lisaient par-dessus son \'e9paule. +\par +\par \'ab\~C\rquote est la lettre de Dakka que vous traduisez\~?\~\'bb +\par +\par Elle fut surprise qu\rquote il conn\'fbt cette lettre qui devait rester si rigoureusement secr\'e8te. Mais tout de suite elle r\'e9fl\'e9chit que c\rquote \'e9tait peut-\'eatre pour la conna\'eetre qu\rquote il l\rquote interrogeait, et cela paraissait d +\rquote autant plus probable que le dictionnaire semblait \'eatre un pr\'e9texte\~: pourquoi aurait-il besoin d\rquote un dictionnaire anglais-fran\'e7ais puisqu\rquote il ne savait pas un mot d\rquote anglais\~? +\par +\par \'ab\~Oui, monsieur, dit-elle. +\par +\par \endash Et cela va bien cette traduction\~?\~\'bb +\par +\par Elle sentit qu\rquote il se penchait sur elle, car il avait la vue basse\~; alors vivement elle tourna son papier de fa\'e7on \'e0 ce qu\rquote il ne le vit que de c\'f4t\'e9. +\par +\par \'ab\~Oh\~! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je cherche, \'85 c\rquote est un brouillon. +\par +\par \endash Cela ne fait rien. +\par +\par \endash Si, monsieur, cela fait beaucoup, j\rquote aurais honte.\~\'bb +\par +\par Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus\~; si elle avait commenc\'e9 \'e0 se d\'e9fendre par un moyen d\'e9tourn\'e9, maintenant elle \'e9tait r\'e9solue \'e0 faire t\'eate, m\'eame \'e0 l\rquote un des chefs de la maison. +\par +\par Il avait jusque-l\'e0 parl\'e9 sur le ton de la plaisanterie, il continua\~: +\par +\par \'ab\~Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme \'e0 faire le ma\'eetre d\rquote \'e9cole avec une jolie jeune fille comme vous\~? +\par +\par \endash Non, monsieur, c\rquote est impossible. +\par +\par \endash Allons donc.\~\'bb +\par +\par \endash Et il voulut le prendre en riant\~; mais elle r\'e9sista. +\par +\par \'ab\~Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre. +\par +\par \endash C\rquote est une plaisanterie. +\par +\par \endash Pas pour moi, rien n\rquote est plus s\'e9rieux\~: M.\~Vulfran m\rquote a d\'e9fendu de laisser voir cette lettre par personne, j\rquote ob\'e9is \'e0 M.\~Vulfran. +\par +\par \endash C\rquote est moi qui l\rquote ai ouverte. +\par +\par \endash La lettre en anglais n\rquote est pas la traduction. +\par +\par \endash Mon oncle va me la montrer tout \'e0 l\rquote heure cette fameuse traduction. +\par +\par \endash Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi\~; il m\rquote a donn\'e9 ses ordres, j\rquote ob\'e9is, pardonnez-le moi.\~\'bb +\par +\par Il y avait tant de r\'e9solution dans son accent et dans son attitude que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il faudrait la lui prendre de force\~; et alors ne crierait-elle point\~? +\par +\par Th\'e9odore n\rquote osa pas aller jusque-la\~: +\par +\par \'ab\~Je suis enchant\'e9 de voir, dit-il, la fid\'e9lit\'e9 que vous montrez pour les ordres de mon oncle, m\'eame dans les choses insignifiantes.\~\'bb +\par +\par Lorsqu\rquote il eut referm\'e9 la porte, Perrine voulut se remettre au travail, mais elle \'e9tait si boulevers\'e9e que cela lui fut impossible. Qu\rquote allait-il advenir de cette r\'e9sistance, dont il se disait enchant\'e9 quand au contraire il en +\'e9tait furieux\~? S\rquote il voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, mis\'e9rable sans d\'e9fense, contre un ennemi qui \'e9tait tout-puissant\~? Au premier coup qu\rquote il lui porterait, elle serait bris\'e9e. Et alors il faudrait qu +\rquote elle quitt\'e2t cette maison, o\'f9 elle n\rquote aurait que pass\'e9. +\par +\par \'c0 ce moment sa porte s\rquote ouvrit de nouveau, doucement pouss\'e9e, et Talouel entra \'e0 pas gliss\'e9s, les yeux fix\'e9s sur le pupitre o\'f9 la lettre et son commencement de traduction se trouvaient \'e9tal\'e9s. +\par +\par \'ab\~Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, \'e7a marche-t-il\~? +\par +\par \endash Je ne fais que commencer. +\par +\par \endash M.\~Th\'e9odore t\rquote a d\'e9rang\'e9e. Qu\rquote est-ce qu\rquote il voulait\~? +\par +\par \endash Un dictionnaire anglais-fran\'e7ais. +\par +\par \endash Pourquoi faire\~? il ne sait pas l\rquote anglais. +\par +\par \endash Il ne me l\rquote a pas dit. +\par +\par \endash Il ne t\rquote a pas demand\'e9 ce qu\rquote il y a dans cette lettre\~? +\par +\par \endash Je n\rquote en suis qu\rquote \'e0 la premi\'e8re phrase. +\par +\par \endash Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l\rquote as pas lue. +\par +\par \endash Je ne l\rquote ai pas encore traduite. +\par +\par \endash Tu ne l\rquote as pas \'e9crite en fran\'e7ais, mais tu l\rquote as lue.\~\'bb +\par +\par Elle ne r\'e9pondit pas. +\par +\par \'ab\~Je te demande si tu l\rquote as lue\~; tu me r\'e9pondras peut-\'eatre. +\par +\par \endash Je ne peux pas r\'e9pondre. +\par +\par \endash Parce que\~? +\par +\par \endash Parce que M.\~Vulfran m\rquote a d\'e9fendu de parler de cette lettre. +\par +\par \endash Tu sais bien que M.\~Vulfran et moi nous ne faisons qu\rquote un. Tous les ordres que M.\~Vulfran donne ici passent par moi, toutes les faveurs qu\rquote il accorde passent par moi, je dois donc conna\'eetre ce qui le concerne. +\par +\par \endash M\'eame ses affaires personnelles\~? +\par +\par \endash C\rquote est donc d\rquote affaires personnelles qu\rquote il s\rquote agit dans cette lettre\~?\~\'bb +\par +\par Elle comprit qu\rquote elle s\rquote \'e9tait laiss\'e9e surprendre. +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai pas dit cela\~; mais je vous ai demand\'e9 si, dans le cas d\rquote affaires personnelles, je devrais vous faire conna\'eetre le contenu de cette lettre. +\par +\par \endash C\rquote est surtout s\rquote il s\rquote agit d\rquote affaires personnelles que je dois les conna\'eetre, et cela dans l\rquote int\'e9r\'eat m\'eame de M.\~Vulfran. Ne sais-tu pas qu\rquote il est devenu malade, \'e0 + la suite de chagrins qui ont failli le tuer\~? Que tout \'e0 coup il apprenne une nouvelle qui lui apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette nouvelle trop brusquement annonc\'e9e, sans pr\'e9paration, peut lui \'ea +tre mortelle. Voil\'e0 pourquoi je dois savoir \'e0 l\rquote avance ce qui le touche, pour le pr\'e9parer\~; ce qui n\rquote aurait pas lieu, si tu lui lisais ta traduction tout simplement.\~\'bb +\par +\par Il avait d\'e9bit\'e9 ce petit discours d\rquote un ton doux, insinuant, qui ne ressemblait en rien \'e0 ses mani\'e8res ordinaires si raides et si hargneuses. +\par +\par Comme elle restait muette, le regardant avec une \'e9motion qui la faisait toute p\'e2le, il continua\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote esp\'e8re que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je t\rquote explique l\'e0, et aussi de quelle importance il est pour tous, pour nous, pour le pays entier qui vit par M.\~Vulfran, pour toi-m\'eame qui viens de trouver aupr\'e8 +s de lui une bonne place qui ne peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sant\'e9 ne soit pas \'e9branl\'e9e par des coups violents auxquels elle ne r\'e9sisterait pas. Il a l\rquote air solide encore, mais il ne l\rquote est pas autant qu\rquote +il le parait\~; ses chagrins le minent, et d\rquote autre part la perte de sa vue le d\'e9sesp\'e8re. Voil\'e0 pourquoi nous devons tous ici travailler \'e0 lui adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il a mis sa confiance.\~\'bb + +\par +\par Perrine n\rquote e\'fbt rien su de Talouel, qu\rquote elle se f\'fbt sans doute laiss\'e9 prendre \'e0 ces paroles habilement arrang\'e9es pour la troubler et la toucher\~; mais apr\'e8s ce qu\rquote elle avait entendu, et des femmes de la chambr\'e9 +e qui \'e0 la v\'e9rit\'e9 n\rquote \'e9taient que de pauvres ouvri\'e8res, et de Fabry et de Mombleux qui eux \'e9taient des hommes capables de savoir les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas plus ajouter foi \'e0 la sinc\'e9rit +\'e9 de ce discours, qu\rquote avoir confiance dans le d\'e9vouement du directeur\~: il voulait la faire parler, voil\'e0 tout, et pour en arriver l\'e0 tous les moyens lui \'e9taient bons\~: le mensonge, la tromperie, l\rquote hypocrisie. Elle e\'fb +t pu avoir des doutes \'e0 ce sujet, que la tentative de Th\'e9odore aupr\'e8s d\rquote elle devait l\rquote emp\'eacher de les admettre\~: pas plus que le neveu, le directeur n\rquote \'e9tait sinc\'e8re, l\rquote un et l\rquote autre voulaient sav +oir ce que disait la lettre de Dakka et ne voulaient que cela\~; c\rquote \'e9tait donc contre eux que M.\~Vulfran prenait ses pr\'e9cautions quand il lui disait\~: \'ab\~S\rquote il se trouve quelqu\rquote un qui ose t\rquote +interroger, tu dois non seulement ne rien dire, mais m\'eame ne laisser rien deviner\~;\~\'bb et c\rquote \'e9tait \'e0 M.\~Vulfran, qui certainement avait pr\'e9vu ces tentatives, \'e0 lui seul qu\rquote elle devait ob\'e9 +ir, sans prendre autrement souci des col\'e8res et des haines qu\rquote elle allait accumuler contre elle. +\par +\par Il \'e9tait debout devant elle, appuy\'e9 sur son bureau, pench\'e9 vers elle, la tenant dans ses yeux, l\rquote enveloppant, la dominant\~; elle fit appel \'e0 tout son courage, et d\rquote une voix un peu rauque qui trahissait son \'e9 +motion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle dit\~: +\par +\par \'ab\~M.\~Vulfran m\rquote a d\'e9fendu de parler de cette lettre \'e0 personne.\~\'bb +\par +\par Il se redressa furieux de cette r\'e9sistance, mais presque aussit\'f4t se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les mani\'e8res comme dans l\rquote accent\~: +\par +\par \'ab\~Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un autre lui-m\'eame. +\par +\par Elle ne r\'e9pondit pas, +\par +\par \'ab\~Tu es donc stupide\~? s\rquote \'e9cria-t il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e. +\par +\par \endash Sans doute, je le suis. +\par +\par \endash Alors, t\'e2che de comprendre qu\rquote il faut \'eatre intelligent pour occuper la place que M.\~Vulfran t\rquote a donn\'e9e aupr\'e8s de lui, et que puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette place, et qu\rquote +au lieu de te soutenir comme je l\rquote aurais voulu, mon devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Eh bien, r\'e9fl\'e9chis-y, pense \'e0 ce qu\rquote est ta situation aujourd\rquote hui, repr\'e9sente-toi ce qu\rquote elle sera demain dans la rue, et prends une r\'e9solution que tu me feras conna\'eetre ce soir.\~\'bb +\par +\par L\'e0-dessus, apr\'e8s avoir attendu un moment sans qu\rquote elle faibl\'eet, il sortit \'e0 pas gliss\'e9s comme il \'e9tait entr\'e9. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876005}{\*\bkmkstart _Toc98015969}XXXI{\*\bkmkend _Toc81876005}{\*\bkmkend _Toc98015969} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 \'ab\~R\'e9fl\'e9chis.\~\'bb +\par +\par Elle e\'fbt voulu r\'e9fl\'e9chir\~; mais comment, alors que M.\~Vulfran attendait\~? +\par +\par Elle se remit donc \'e0 sa traduction, se disant que pendant qu\rquote elle travaillerait, son \'e9motion se calmerait peut-\'eatre, et qu\rquote alors elle serait sans doute mieux en \'e9tat d\rquote examiner sa situation et de d\'e9cider ce qu\rquote +elle avait \'e0 faire. +\par +\par \'ab\~La principale difficult\'e9 que j\rquote ai, comme je vous le dis, rencontr\'e9e dans mes recherches, a \'e9t\'e9 celle du temps qui s\rquote est \'e9coul\'e9 depuis le mariage de M.\~Edmond Paindavoine, votre cher fils. Tout d\rquote +abord je vous avoue que, priv\'e9 des lumi\'e8res de notre r\'e9v\'e9rend p\'e8re Leclerc qui avait b\'e9ni cette union, j\rquote ai \'e9t\'e9 compl\'e8tement d\'e9sorient\'e9, et que j\rquote ai du chercher de diff\'e9rents c\'f4t\'e9s avant de recueil +lir les \'e9l\'e9ments d\rquote une r\'e9ponse qui p\'fbt vous satisfaire. +\par +\par \'ab\~De ces \'e9l\'e9ments il r\'e9sulte que celle qui est devenue la femme de M.\~Edmond Paindavoine \'e9tait une jeune personne dou\'e9e de toute les qualit\'e9s\~: l\rquote intelligence, la bont\'e9, la douceur, la tendresse de l\rquote \'e2 +me, la droiture du caract\'e8re, sans parler de ces charmes personnels qui, pour \'eatre \'e9ph\'e9m\'e8res, n\rquote en ont pas moins une importance souvent d\'e9cisive pour ceux qui laissent leur c\'9cur se prendre par les vanit\'e9s de ce monde.\~\'bb + +\par +\par Quatre fois elle recommen\'e7a la traduction de cette phrase, la plus entortill\'e9e \'e0 coup s\'fbr de cette lettre, mais elle s\rquote acharna \'e0 la rendre avec toute l\rquote exactitude qu\rquote elle pouvait mettre dans ce travail, et si elle n +\rquote arriva pas \'e0 se satisfaire elle-m\'eame, au moins eut-elle la conscience d\rquote avoir fait ce qu\rquote elle pouvait. +\par +\par \'ab\~Le temps n\rquote est plus o\'f9 tout le savoir des femmes hindoues consistait dans la science de l\rquote \'e9tiquette, dans l\rquote art de se lever ou s\rquote asseoir, et o\'f9 toute instruction, en dehors de ces points essentiels, \'e9 +tait consid\'e9r\'e9 comme une d\'e9ch\'e9ance\~; aujourd\rquote hui un grand nombre, m\'eame parmi celles des hautes castes, ont l\rquote esprit cultiv\'e9 et, se rappellent que dans l\rquote Inde ancienne, l\rquote \'e9tude \'e9tait plac\'e9e sous l +\rquote invocation de la d\'e9esse Sarasvati. Celle dont je parle appartenait \'e0 cette cat\'e9gorie, et son p\'e8re ainsi que sa m\'e8re, qui \'e9taient de famille brahmane, c'est-\'e0-dire deux fois n\'e9s, selon l\rquote +expression hindoue, avaient eu le bonheur d\rquote \'eatre convertis \'e0 notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par notre r\'e9v\'e9rend p\'e8re Leclerc pendant les premi\'e8res ann\'e9 +es de sa mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le }{\i\cgrid0 Hind}{\cgrid0 l\rquote influence de la caste est toute-puissante, de sorte que qui perd sa foi perd sa caste, c\rquote est-\'e0 +-dire son rang, ses relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par cela seul qu\rquote elle se faisait chr\'e9tienne, se faisait en quelque sorte paria. +\par +\par \'ab\~Il vous para\'eetra donc tout naturel que, rejet\'e9e du monde hindou, elle se soit tourn\'e9e du c\'f4t\'e9 de la soci\'e9t\'e9 europ\'e9enne, si bien qu\rquote une association d\rquote affaires et d\rquote amiti\'e9 l\rquote a unie \'e0 + une famille fran\'e7aise pour la fondation et l\rquote exploitation d\rquote une fabrique importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) et Bercher (le Fran\'e7ais). +\par +\par \'ab\~Ce fut dans la maison de Mme\~Bercher que M.\~Edmond Paindavoine fit la connaissance de Mlle\~Marie Doressany et s\rquote \'e9prit d\rquote elle\~; ce qui s\rquote explique par cette raison principale qu\rquote elle \'e9tait bien r\'e9 +ellement la jeune fille que je viens de vous d\'e9peindre, tous les t\'e9moignages que j\rquote ai r\'e9unis concordent entre eux pour l\rquote affirmer, mais je ne peux pas en parler moi-m\'eame, puisque je ne l\rquote ai pas connue et ne suis arriv\'e9 +\'e0 Dakka qu\rquote apr\'e8s son d\'e9part. +\par +\par \'ab\~Pourquoi s\rquote \'e9leva-t-il des emp\'eachements au mariage qu\rquote ils voulaient contracter\~? C\rquote est une question que je n\rquote ai pas \'e0 traiter. +\par +\par \'ab\~Quoi qu\rquote il en ait \'e9t\'e9, le mariage fut c\'e9l\'e9br\'e9, et dans notre chapelle le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Leclerc donna la b\'e9n\'e9diction nuptiale \'e0, M.\~Edmond Paindavoine et \'e0 Mlle Marie Doressany\~; l\rquote +acte de ce mariage est inscrit \'e0 sa date sur nos registres, et il pourra vous en \'eatre d\'e9livr\'e9 une copie si vous en faites la demande. +\par +\par \'ab\~Pendant quatre ans M.\~Edmond Paindavoine v\'e9cut dans la maison des parents de sa femme o\'f9 une enfant, une petite fille, leur fut accord\'e9e par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu\rquote ont gard\'e9s d\rquote eux ceux qui \'e0 + Dakka les ont alors connus sont des meilleurs, et les repr\'e9sentent comme le mod\'e8le des \'e9poux, se laissant peut-\'eatre emporter par les plaisirs mondains, mais cela n\rquote \'e9tait-il pas de leur \'e2ge, et l\rquote +indulgence ne doit-elle pas \'eatre accord\'e9e \'e0 la jeunesse\~? +\par +\par \'ab\~Longtemps prosp\'e8re, la maison Doressany et Bercher \'e9prouva coup sur coup des pertes consid\'e9rables qui amen\'e8rent une ruine compl\'e8te\~: M.\~et Mme\~Doressany moururent en quelques mois d\rquote +intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M.\~Edmond Paindavoine entreprit un voyage d\rquote exploration en Dalhousie comme collecteur de plantes et de curiosit\'e9s de toutes sortes pour des maisons anglaises\~: avec lui il avait emmen\'e9 + sa jeune femme et sa petite fille alors \'e2g\'e9e de trois ans environ. +\par +\par \'ab\~Depuis il n\rquote est pas revenu \'e0 Dakka, mais j\rquote ai su par un de ses amis \'e0 qui il a \'e9crit plusieurs fois, et aussi par un de nos p\'e8res qui tenait ces renseignements du r\'e9v\'e9rend p\'e8re Leclerc, rest\'e9 + en correspondance avec Mme\~Edmond Paindavoine, qu\rquote il a habit\'e9 pendant plusieurs ann\'e9es la ville de Dehra, choisie par lui comme centre d\rquote exploration, sur la fronti\'e8re thib\'e9taine et dans l\rquote Himalaya, qui, dit cet ami, ont +\'e9t\'e9 fructueuses. +\par +\par \'ab\~Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette ville, et si vous pensez que cela peut vous \'eatre utile dans vos recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour un de nos p\'e8res dont le concours pourrait peut- +\'eatre les faciliter.\~\'bb +\par +\par Enfin elle \'e9tait termin\'e9e, la terrible lettre, et tout de suite apr\'e8s le dernier mot \'e9crit, sons m\'eame traduire la formule de politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit vivement aupr\'e8s de M.\~Vulfran, qu\rquote +elle trouva marchant d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience. +\par +\par \'ab\~Tu as \'e9t\'e9 bien lente, dit-il. +\par +\par \endash La lettre est longue et difficile. +\par +\par \endash N\rquote as-tu pas \'e9t\'e9 d\'e9rang\'e9e aussi\~? J\rquote ai entendu la porte de ton bureau s\rquote ouvrir et se fermer deux fois.\~\'bb +\par +\par Puisqu\rquote il l\rquote interrogeait, elle crut qu\rquote elle devait r\'e9pondre sinc\'e8rement\~: peut-\'eatre \'e9tait-ce la seule solution honn\'eate et juste aux questions qu\rquote elle avait agit\'e9es sans leur trouver de r\'e9 +ponses satisfaisantes\~: +\par +\par \'ab\~M.\~Th\'e9odore et M.\~Talouel sont venus dans mon bureau. +\par +\par \endash Ah\~!\~\'bb +\par +\par Il parut vouloir s\rquote engager sur ce point, mais s\rquote arr\'eatant, il reprit\~: +\par +\par \'ab\~La lettre d\rquote abord\~; nous verrons cela ensuite\~; assieds-toi pr\'e8s de moi\~; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix,\~\'bb +\par +\par Elle fit sa lecture comme il lui \'e9tait command\'e9, et d\rquote une voix plut\'f4t faible que forte. +\par +\par De temps en temps M.\~Vulfran l\rquote interrompit, mais sans s\rquote adresser \'e0 elle, en suivant sa pens\'e9e\~: +\par +\par \'85 Mod\'e8le des \'e9poux, +\par +\par \'85 Plaisirs mondains, +\par +\par \'85 Maisons anglaises, quelles maisons\~? +\par +\par \'85 Un de ses amis\~; quel ami\~? +\par +\par \'85 De quelle \'e9poque datent ces renseignements\~? +\par +\par Et quand elle fut arriv\'e9e \'e0 la fin de la lettre, r\'e9sumant ses impressions, il dit\~; +\par +\par \'ab\~Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-l\'e0 ont donc l\rquote esprit vague\~!\~\'bb +\par +\par Comme ces observations ne lui \'e9taient pas faites directement, Perrine n\rquote avait garde de r\'e9pondre\~; alors un silence s\rquote \'e9tablit que M.\~Vulfran ne rompit qu\rquote apr\'e8s un temps de r\'e9flexion assez long\~: +\par +\par \'ab\~Peux-tu traduire du fran\'e7ais en anglais comme tu viens de traduire de l\rquote anglais en fran\'e7ais\~? +\par +\par \endash Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui. +\par +\par \endash Une d\'e9p\'eache\~? +\par +\par \endash Oui, je crois. +\par +\par \endash Eh bien, assieds-toi \'e0 la petite table et \'e9cris.\~\'bb +\par +\par Il dicta\~: +\par +\par \'ab\~P\'e8re Fildes +\par +\par \'ab\~Mission +\par +\par \'ab\~Dakka. +\par +\par \'ab\~Remerciements pour lettre.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Pri\'e8re envoyer par d\'e9p\'eache, r\'e9ponse pay\'e9e vingt mots, nom de l\rquote ami qui a re\'e7u nouvelles, derni\'e8re date de celles-ci. Envoyer aussi nom du p\'e8re de Dehra. Lui \'e9crire pour le pr\'e9venir que je m\rquote adresse \'e0 + lui directement. +\par +\par \'ab\~Paindavoine.\~\'bb +\par +\par \'ab\~Traduis cela en anglais, et fais plut\'f4t plus court que plus long\~; \'e0 1\~fr\~60 le mot, il ne faut pas les prodiguer\~; \'e9cris tr\'e8s lisiblement.\~\'bb +\par +\par La traduction fut assez vivement achev\'e9e et elle la lut \'e0 haute voix. +\par +\par \'ab\~Combien de mots\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash En anglais quarante-cinq,\~\'bb +\par +\par Alors il calcula tout haut\~: +\par +\par \'ab\~Cela fait 72 francs pour la d\'e9p\'eache, 32 pour la r\'e9ponse\~; 104 francs en tout que je vais te donner\~; tu la porteras toi-m\'eame au t\'e9l\'e9graphe et la liras \'e0 la receveuse, pour qu\rquote elle ne commette pas d\rquote erreur.\~\'bb + +\par +\par En traversant la v\'e9randa elle y trouva Talouel qui, les mains dans les poches, se promenait l\'e0, de mani\'e8re \'e0 surveiller tout ce qui se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux. +\par +\par \'ab\~O\'f9 vas-tu\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Au t\'e9l\'e9graphe porter une d\'e9p\'eache.\~\'bb +\par +\par Elle la tenait d\rquote une main et l\rquote argent de l\rquote autre\~; il la lui prit en la tirant si fort que si elle ne l\rquote avait pas l\'e2ch\'e9e, il l\rquote aurait d\'e9chir\'e9e, et tout de suite il l\rquote ouvrit. Mais en voyant qu\rquote +elle \'e9tait en anglais, il eut un mouvement de col\'e8re. +\par +\par \'ab\~Tu sais que tu as \'e0 me parler tant\'f4t, dit-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur.\~\'bb +\par +\par Ce fut seulement \'e0 trois heures qu\rquote elle revit M.\~Vulfran, quand il la sonna pour partir. Plus d\rquote une fois elle s\rquote \'e9tait demand\'e9e qui remplacerait Guillaume\~; sa surprise fut grande quand M.\~Vulfran lui dit de prendre place +\'e0 ses c\'f4t\'e9s, apr\'e8s avoir renvoy\'e9 le cocher qui avait amen\'e9 Coco. +\par +\par \'ab\~Puisque tu as bien conduit hier, il n\rquote y a pas de raisons pour que tu ne conduises pas bien aujourd\rquote hui. D\rquote ailleurs nous avons \'e0 parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls.\~\'bb +\par +\par Ce fut seulement apr\'e8s \'eatre sortis du village o\'f9 sur leur passage se manifesta la m\'eame curiosit\'e9 que la veille, et quand ils roul\'e8rent doucement \'e0 travers les prairies o\'f9 la fenaison \'e9tait dans son plein, que M.\~ +Vulfran, jusque-l\'e0 silencieux, prit la parole, au grand \'e9moi de Perrine qui e\'fbt bien voulu retarder encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour elle, semblait-il. +\par +\par \'ab\~Tu m\rquote as dit que M.\~Th\'e9odore et M.\~Talouel \'e9taient venus dans ton bureau. +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Que te voulaient-ils\~?\~\'bb +\par +\par Elle h\'e9sita, le c\'9cur serr\'e9. +\par +\par \'ab\~Pourquoi h\'e9sites-tu\~? Ne dois-tu pas tout me dire\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur, je le dois, mais cela n\rquote emp\'eache pas que j\rquote h\'e9site. +\par +\par \endash On ne doit jamais h\'e9siter \'e0 faire son devoir\~; si tu crois que tu dois te taire, tais-toi\~; si tu crois que tu dois r\'e9pondre \'e0 ma question, car je te questionne, r\'e9ponds. +\par +\par \endash Je crois que je dois r\'e9pondre. +\par +\par \endash Je t\rquote \'e9coute.\~\'bb +\par +\par Elle raconta exactement ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre Th\'e9odore et elle, sans un mot de plus, sans un de moins. +\par +\par \'ab\~C\rquote est bien tout\~? demanda M.\~Vulfran lorsqu\rquote elle fut arriv\'e9e au bout. +\par +\par \endash Oui, monsieur, tout. +\par +\par \endash Et Talouel\~?\~\'bb +\par +\par Elle recommen\'e7a pour le directeur ce qu\rquote elle avait fait pour le neveu, aussi fid\'e8lement, en arrangeant seulement un peu ce qui avait rapport \'e0 la maladie de M.\~Vulfran, de fa\'e7on \'e0 ne pas r\'e9p\'e9ter \'ab\~qu\rquote +une mauvaise nouvelle trop brusquement annonc\'e9e, sans pr\'e9paration pouvait le tuer\~\'bb. Puis, apr\'e8s la premi\'e8re tentative de Talouel, elle dit ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 pour la d\'e9p\'eache, sans cacher le rendez-vous qui lui \'e9 +tait assign\'e9 \'e0 la fin de la journ\'e9e. +\par +\par Tout \'e0 son r\'e9cit, elle avait laiss\'e9 Coco prendre le pas, et le vieux cheval, abusant de cette libert\'e9, se dandinait tranquillement, humant la bonne odeur du foin s\'e9ch\'e9 que la brise ti\'e8de lui soufflait aux naseaux, en m\'eame temps qu +\rquote elle apportait les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les premi\'e8res ann\'e9es de sa vie, quand, n\rquote ayant pas encore travaill\'e9, il galopait \'e0 travers les prairies avec les juments et ses camarades les poul +ains, sans se douter alors qu\rquote ils auraient \'e0 tra\'eener un jour des voitures sur les routes poussi\'e9reuses, \'e0 peiner, \'e0 souffrir les coups de fouet et les brutalit\'e9s. +\par +\par Quand elle se tut, M.\~Vulfran resta assez longtemps silencieux, et comme elle pouvait l\rquote examiner sans qu\rquote il s\'fbt qu\rquote elle tenait les yeux attach\'e9s sur lui, elle vit que son visage trahissait une pr\'e9 +occupation douloureuse faite, semblait-il, d\rquote autant de m\'e9contentement que de tristesse\~; enfin, il dit\~: +\par +\par \'ab\~Avant tout, je dois te rassurer\~; sois certaine qu\rquote il ne t\rquote arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas r\'e9p\'e9t\'e9es, et que si jamais quelqu\rquote un voulait se venger de la r\'e9sistance que tu as honn\'ea +tement oppos\'e9e \'e0 ces tentatives, je saurais te d\'e9fendre. Au reste, je suis responsable de ce qui arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t\rquote ai recommand\'e9 de ne pas parler de cette lettre qui devait \'e9 +veiller certaines curiosit\'e9s, et, d\'e8s lors, je n\rquote aurais pas d\'fb t\rquote y exposer. \'c0 l\rquote avenir, il n\rquote en sera plus ainsi. \'c0 partir de demain, tu abandonneras le bureau de Bendit, o\'f9 l\rquote +on peut aller te trouver, et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu as \'e9crit ce matin la d\'e9p\'eache\~; devant moi on ne te questionnera pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des bureaux, chez Fran\'e7 +oise, \'e0 partir de ce soir, tu auras une chambre au ch\'e2teau et tu mangeras avec moi. Je pr\'e9vois que je vais entretenir avec les Indes un \'e9change de lettres et de d\'e9p\'eaches que tu seras seule \'e0 conna\'eetre. Il faut que je prenne mes pr +\'e9cautions pour qu\rquote on ne cherche pas \'e0 t\rquote arracher de force, ou \'e0 te tirer adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Pr\'e8s de moi, tu seras d\'e9fendue. De plus, ce sera ma r\'e9ponse \'e0 + ceux qui ont voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement \'e0 ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une r\'e9compense pour toi.\~\'bb +\par +\par Perrine, qui avait commenc\'e9 par trembler, s\rquote \'e9tait bien vite rassur\'e9e\~; maintenant, elle \'e9tait si violemment secou\'e9e par la joie qu\rquote elle ne trouva pas un mot \'e0 r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Ma confiance en toi m\rquote est venue du courage que tu as montr\'e9 dans la lutte contre la mis\'e8re\~; quand on est brave comme tu l\rquote as \'e9t\'e9, on est honn\'eate\~; tu viens de me prouver que je ne me suis pas tromp\'e9 +, et que je peux me fier \'e0 toi, comme si je te connaissais depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as d\'fb entendre parler de moi avec envie\~: \'eatre \'e0 la place de M.\~Vulfran, \'eatre M.\~Vulfran, quel bonheur\~! La v\'e9rit\'e9 est que la vie m +\rquote est dure, tr\'e8s dure, plus p\'e9nible, plus difficile que pour le plus mis\'e9rable de mes ouvriers. Qu\rquote est la fortune sans la sant\'e9 qui permet d\rquote en jouir\~? le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes \'e9paules m +\rquote \'e9crase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, travailler, et que si je leur manquais ce serait un d\'e9sastre, pour tous la mis\'e8 +re, pour un grand nombre la faim, la mort peut-\'eatre. Il faut que je marche pour eux, pour l\rquote honneur de cette maison que j\rquote ai cr\'e9\'e9e, qui est ma joie, ma gloire, \endash et je suis aveugle\~!\~\'bb +\par +\par Une pause s\rquote \'e9tablit et l\rquote \'e2pret\'e9 de cette plainte emplit de larmes les yeux de Perrine\~; mais bient\'f4t M.\~Vulfran reprit\~: +\par +\par \'ab\~Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par la lettre que tu as traduite, que j\rquote ai un fils\~; mais entre ce fil +s et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux pas parler, des dissentiments graves qui nous ont s\'e9par\'e9s et qui, apr\'e8s son mariage conclu malgr\'e9 mon opposition, ont amen\'e9 une rupture compl\'e8te, mais n\rquote ont pas +\'e9teint mon affection pour lui, car je l\rquote aime, apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es d\rquote absence, comme s\rquote il \'e9tait encore l\rquote enfant que j\rquote ai \'e9lev\'e9, et quand je pense \'e0 lui, c\rquote est-\'e0 +-dire le jour et la nuit si longs pour moi, c\rquote est le petit enfant que je vois de mes yeux sans regard. \'c0 son p\'e8re, mon fils a pr\'e9f\'e9r\'e9 la femme qu\rquote il aimait et qu\rquote il avait \'e9pous\'e9 +e par un mariage nul. Au lieu de revenir pr\'e8s de moi, il a accept\'e9 de vivre pr\'e8s d\rquote elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. J\rquote ai esp\'e9r\'e9 qu\rquote il c\'e9derait\~; il a d\'fb croire que je c\'e9derais moi-m\'ea +me. Mais nous avons le m\'eame caract\'e8re\~: nous n\rquote avons c\'e9d\'e9 ni l\rquote un ni l\rquote autre Je n\rquote ai plus eu de ses nouvelles. Apr\'e8s ma maladie qu\rquote il a certainement connue, car j\rquote ai tout lieu de penser qu\rquote +on le tenait au courant de ce qui se passe ici, j\rquote ai cru qu\rquote il reviendrait. Il n\rquote est pas revenu, retenu \'e9videmment par cette femme maudite qui, non contente de me l\rquote avoir pris, me le garde, la mis\'e9rable\~!\'85\~\'bb + +\par +\par Perrine \'e9coutait, suspendue aux l\'e8vres de M.\~Vulfran, ne respirant pas\~; \'e0 ce mot, elle interrompit\~: +\par +\par \'ab\~La lettre du p\'e8re Fildes dit\~: \'ab\~Une jeune personne dou\'e9e des plus charmantes qualit\'e9s\~: l\rquote intelligence, la bont\'e9, la douceur, la tendresse de l\rquote \'e2me, la droiture du caract\'e8re\~\'bb, on ne parle pas ainsi d +\rquote une mis\'e9rable. +\par +\par \endash Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits\~? et le fait capital qui m\rquote a inspir\'e9 contre elle l\rquote exasp\'e9ration et la haine, c\rquote est qu\rquote elle me garde mon fils, au lieu de s\rquote effacer comme il convient +\'e0 une cr\'e9ature de son esp\'e8ce, pour qu\rquote il puisse retrouver et reprendre ici la vie qui doit \'eatre la sienne. Enfin par elle nous sommes s\'e9par\'e9s, et tu vois que, malgr\'e9 les recherches que j\rquote +ai fait entreprendre, je ne sais m\'eame pas o\'f9 il est\~; comme moi, tu vois les difficult\'e9s qui s\rquote opposent \'e0 ces recherches. Ce qui complique ces difficult\'e9s, c\rquote est une situation particuli\'e8re que je dois t\rquote +expliquer, bien qu\rquote elle soit sans doute peu claire pour une enfant de ton \'e2ge\~; mais, enfin, il faut que tu t\rquote en rendes \'e0 peu pr\'e8s compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas m\rquote aider dans ma t\'e2che. La long +ue absence, la disparition de mon fils, notre rupture, le long temps qui s\rquote est \'e9coul\'e9 depuis les derni\'e8res nouvelles qu\rquote on a re\'e7ues de lui, ont fatalement \'e9veill\'e9 certaines esp\'e9rances. Si mon fils n\rquote \'e9 +tait plus l\'e0 pour prendre ma place quand je serai tout \'e0 fait incapable d\rquote en porter les charges, et pour h\'e9riter de ma fortune quand je mourrai, qui occuperait cette place\~? \'c0 qui cette fortune reviendrait-elle\~? Comprends-tu les esp +\'e9rances embusqu\'e9es derri\'e8re ces questions\~? +\par +\par \endash \'c0 peu pr\'e8s, monsieur. +\par +\par \endash Cela suffit, et m\'eame j\rquote aime autant que tu ne les comprennes pas tout \'e0 fait. Il y a donc pr\'e8s de moi, parmi ceux qui devraient me soutenir et m\rquote aider, des personnes qui ont int\'e9r\'eat \'e0 + ce que mon fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet int\'e9r\'eat trouble leur esprit, peuvent s\rquote imaginer qu\rquote il est mort. Mort, mon fils\~! Est-ce que cela est possible\~! Est-ce que Dieu m\rquote aurait frapp\'e9 d\rquote +un si effroyable malheur\~! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. Que ferais-je en ce monde si Edmond \'e9tait mort\~? C\rquote est la loi de la nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents perdent leurs enfants. Enfin, j\rquote +ai cent raisons meilleures les unes que les autres qui prouvent l\rquote insanit\'e9 de ces esp\'e9rances. Si Edmond avait p\'e9ri dans un accident, je l\rquote aurais su\~; sa femme e\'fbt \'e9t\'e9 la premi\'e8re \'e0 m\rquote en avertir. Donc Edmond n +\rquote est pas, ne peut pas \'eatre mort\~; je serais un p\'e8re sans foi d\rquote admettre le contraire.\~\'bb +\par +\par Perrine ne tenait plus ses yeux attach\'e9s sur M.\~Vulfran, mais elle les avait d\'e9tourn\'e9s pour cacher son visage, comme s\rquote il pouvait le voir. +\par +\par \'ab\~Les autres qui n\rquote ont pas cette foi, peuvent croire \'e0 cette mort, et cela explique leur curiosit\'e9 en m\'eame temps que les pr\'e9cautions que je prends pour que tout ce qui se rapporte \'e0 mes recherches reste secret. Je te le dis +franchement. D\rquote abord pour que tu voies la t\'e2che \'e0 laquelle je t\rquote associe\~: rendre un fils \'e0 son p\'e8re\~; et je suis certain que tu as assez de c\'9cur pour t\rquote y employer fid\'e8lement. Et puis je t\rquote +en parle encore, parce que \'e7\rquote a toujours \'e9t\'e9 ma r\'e8gle de vie d\rquote aller droit \'e0 mon but, en disant franchement o\'f9 je vais\~; quelquefois les malins n\rquote ont pas voulu me croire et ont suppos\'e9 que je jouais au fin\~ +; ils en ont toujours \'e9t\'e9 punis. On a d\'e9j\'e0 tent\'e9 de te circonvenir\~; on le tentera encore, cela est probable, et de diff\'e9rents c\'f4t\'e9s\~; te voil\'e0 pr\'e9venue, c\rquote est tout ce que je devais faire.\~\'bb +\par +\par Ils \'e9taient arriv\'e9s en vue des chemin\'e9es de l\rquote usine de Hercheux, de toutes la plus \'e9loign\'e9e de Maraucourt\~; encore quelques tours de roues, ils entraient dans le village. +\par +\par Perrine, boulevers\'e9e, fr\'e9missante, cherchait des paroles pour r\'e9pondre et ne trouvait rien, l\rquote esprit paralys\'e9 par l\rquote \'e9motion, la gorge serr\'e9e, les l\'e8vres s\'e8ches\~: +\par +\par \'ab\~Et moi, s\rquote \'e9cria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis \'e0 vous, monsieur, de tout c\'9cur.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876006}{\*\bkmkstart _Toc98015970}XXXII{\*\bkmkend _Toc81876006}{\*\bkmkend _Toc98015970} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Le soir, la tourn\'e9e des usines achev\'e9e, au lieu de revenir aux bureaux comme c\rquote \'e9tait la coutume, M.\~Vulfran dit \'e0 Perrine de le conduire directement au ch\'e2teau\~; et pour la premi\'e8re fois elle franchit +la magnifique grille dor\'e9e, chef-d\rquote \'9cuvre de serrurerie, qu\rquote un roi n\rquote avait pu se donner \'e0 l\rquote une des derni\'e8res expositions, racontait-on, mais que le riche industriel n\rquote avait pas trouv\'e9e trop ch\'e8 +re pour sa maison de campagne. +\par +\par \'ab\~Suis la grande all\'e9e circulaire\~\'bb, dit M.\~Vulfran. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois aussi elle vit de pr\'e8s les massifs de fleurs que jusque-l\'e0 elle n\rquote avait aper\'e7us que de loin, formant des taches rouges ou roses sur le velours fonc\'e9 des gazons tondus ras. Habitu\'e9 \'e0 + faire ce chemin, Coco le montait d\rquote un pas tranquille et, sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, \'e0 droite et \'e0 gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les arbustes que leur beaut\'e9 rendait dignes d\rquote +\'eatre isol\'e9s en belle vue\~; car, bien que leur ma\'eetre ne put plus les admirer comme nagu\'e8re, rien n\rquote avait \'e9t\'e9 chang\'e9 dans l\rquote ordonnance des jardins, aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement orn\'e9s qu +\rquote au temps o\'f9, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue avec fiert\'e9. +\par +\par De lui-m\'eame, Coco s\rquote arr\'eata devant le large perron, o\'f9 un vieux domestique, pr\'e9venu par le coup de cloche du concierge, attendait. +\par +\par \'ab\~Bastien, tu es l\'e0\~? demanda M.\~Vulfran sans descendre. +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Tu vas conduire cette jeune personne \'e0 la chambre des papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras \'e0 ce qu\rquote on lui donne tout ce qui peut lui \'eatre n\'e9cessaire pour sa toilette\~; tu mettras son couvert vis-\'e0-vis le mien\~ +; en passant, envoie-moi F\'e9lix, qu\rquote il me conduise aux bureaux.\~\'bb +\par +\par Perrine se demandait si elle \'e9tait \'e9veill\'e9e. +\par +\par \'ab\~Nous d\'eenerons \'e0 huit heures, dit M.\~Vulfran\~; jusque-l\'e0 tu es libre.\~\'bb +\par +\par Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant \'e9blouie, comme si elle \'e9tait transport\'e9e dans un palais enchant\'e9. +\par +\par Et r\'e9ellement, le hall monumental, d\rquote o\'f9 partait un escalier majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis tra\'e7ait, un chemin rouge, n\rquote avait-il pas quelque chose d\rquote un palais\~? \'c0 + chaque palier, de belles fleurs \'e9taient group\'e9es avec des plantes \'e0 feuillage dans de vastes jardini\'e8res, et leur parfum embaumait l\rquote air renferm\'e9. +\par +\par Bastien la conduisit au second \'e9tage, et, sans entrer, lui ouvrit une porte\~: +\par +\par \'ab\~Je vais vous envoyer la femme de chambre\~\'bb, dit-il en se retirant. +\par +\par Apr\'e8s avoir travers\'e9 une petite entr\'e9e sombre, elle se trouva dans une grande chambre tr\'e8s claire. tendue d\rquote \'e9toffe de couleur ivoire, sem\'e9e de papillons aux nuances vives qui voletaient l\'e9g\'e8rement\~; les meubles \'e9 +taient en \'e9rable mouchet\'e9, et sur le tapis gris s\rquote enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs\~: p\'e2querettes, coquelicots, bleuets, boutons d\rquote or. +\par +\par Que cela \'e9tait frais et joli\~! +\par +\par Elle n\rquote \'e9tait pas revenue de son \'e9merveillement, et s\rquote amusait encore \'e0 enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le repoussait, quand la femme de chambre entra\~: +\par +\par \'ab\~Bastien m\rquote a dit de me mettre \'e0 la disposition de mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Une femme de chambre en toilette claire, coiff\'e9e d\rquote un bonnet de tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d\rquote un marais, avec les rats et les grenouilles\~ +! il lui fallut un certain temps pour se reconna\'eetre. +\par +\par \'ab\~Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n\rquote ai besoin de rien\'85 il me semble. +\par +\par \endash Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son appartement.\~\'bb +\par +\par Ce qu\rquote elle appelait \'ab\~montrer l\rquote appartement\~\'bb, c\rquote \'e9tait ouvrir les portes d\rquote une armoire \'e0 glace et d\rquote un placard, ainsi que les tiroirs d\rquote une table de toilette, tout remplis de brosses, de ciseaux\~ +; de savons et de flacons\~; cela fait, elle mit la main sur un bouton pos\'e9 dans la tenture\~: +\par +\par \'ab\~Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d\rquote appel\~; celui-l\'e0 pour l\rquote \'e9clairage.\~\'bb +\par +\par Instantan\'e9ment la chambre, l\rquote entr\'e9e et le cabinet de toilette s\rquote \'e9clair\'e8rent d\rquote une lumi\'e8re \'e9blouissante qui, instantan\'e9ment aussi, s\rquote \'e9teignit\~; et il sembla \'e0 Perrine qu\rquote elle \'e9 +tait encore dans les plaines des environs de Paris, quand l\rquote orage l\rquote avait assaillie et que les \'e9clairs fulgurants du ciel entr\rquote ouvert lui montraient son chemin ou le noyaient d\rquote ombre. +\par +\par \'ab\~Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me sonner\~: un coup pour Bastien, deux coups pour moi.\~\'bb +\par +\par Mais ce dont \'ab\~mademoiselle avait besoin\~\'bb, c\rquote \'e9tait d\rquote \'eatre seule, autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, ayant \'e9t\'e9 jet\'e9e hors d\rquote elle-m\'eame par tout ce qui lui \'e9tait arriv\'e9 + depuis le matin. +\par +\par Que d\rquote \'e9v\'e9nements, que de surprises en quelques heures, et qui lui e\'fbt dit le matin, quand, sous les menaces de Th\'e9odore et de Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au contraire, allait si +favorablement tourner pour elle\~! N\rquote y avait-il pas de quoi rire de penser que c\rquote \'e9tait leur hostilit\'e9 m\'eame qui faisait sa fortune\~? +\par +\par Mais combien plus encore e\'fbt-elle ri si elle avait pu voir la t\'eate du directeur en recevant M.\~Vulfran au bas de l\rquote escalier des bureaux. +\par +\par \'ab\~Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise\~? dit Talouel. +\par +\par \endash Mais non. +\par +\par \endash Pourtant, vous vous faites ramener par F\'e9lix\~? +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote en passant je l\rquote ai d\'e9pos\'e9e au ch\'e2teau, afin qu\rquote elle ait le temps de se pr\'e9parer pour le d\'eener. +\par +\par \endash D\'eener\~! Je suppose\'85.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait tellement suffoqu\'e9 qu\rquote il ne trouva pas tout de suite ce qu\rquote il devait supposer. +\par +\par \'ab\~Je suppose, moi, dit M.\~Vulfran, que vous ne savez que supposer. +\par +\par \endash Je suppose que vous la faites d\'eener avec vous. +\par +\par \endash Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir pr\'e8s de moi quelqu\rquote un d\rquote intelligent, de discret, de fid\'e8le, en qui je pourrais avoir confiance. Justement cette petite fille me parait r\'e9unir ces qualit\'e9s\~ +: intelligente elle l\rquote est, j\rquote en suis s\'fbr\~; discr\'e8te et fid\'e8le, elle l\rquote est aussi, j\rquote en ai la preuve.\~\'bb +\par +\par Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de fa\'e7on que Talouel ne p\'fbt se m\'e9prendre sur le sens de ces paroles. +\par +\par \'ab\~Je la prends donc\~; et comme je ne veux pas qu\rquote elle reste expos\'e9e \'e0 certains dangers, \endash non pour elle, car j\rquote ai la certitude qu\rquote elle n\rquote y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui m\rquote obligerait +\'e0 me s\'e9parer de ces autres\'85\~\'bb +\par +\par Il appuya sur ce mot\~: +\par +\par \'ab\~\'85 Quels qu\rquote ils fussent, elle ne me quittera plus\~; ici elle travaillera dans mon cabinet\~; pendant le jour elle m\rquote accompagnera, elle mangera \'e0 ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas qu\rquote elle \'e9 +gayera de son babil, et elle habitera le ch\'e2teau.\~\'bb +\par +\par Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il n\rquote \'e9tait ni dans son caract\'e8re, ni dans sa ligne de conduite de faire formellement la plus l\'e9g\'e8re opposition aux id\'e9es du patron, il dit\~: +\par +\par \'ab\~Je suppose qu\rquote elle vous donnera toutes les satisfactions, que tr\'e8s justement, il me semble, vous pouvez attendre d\rquote elle. +\par +\par \endash Je le suppose aussi.\~\'bb +\par +\par Pendant ce temps, Perrine, accoud\'e9e au balcon de sa fen\'eatre, r\'eavait en regardant la vue qui se d\'e9roulait devant elle\~: les pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses maisons et l\rquote \'e9 +glise, les prairies, les entailles dont l\rquote eau argent\'e9e miroitait sous les rayons obliques du soleil qui s\rquote abaissait, et vis-\'e0-vis, de l\rquote autre c\'f4t\'e9, le bouquet de bois o\'f9 elle s\rquote \'e9 +tait assise, le jour de son arriv\'e9e, et o\'f9 dans la brise du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa m\'e8re qui murmurait\~: \'ab\~Je te vois heureuse\~\'bb. +\par +\par Elle avait pressenti l\rquote avenir la ch\'e8re maman, et les grandes marguerites, traduisant l\rquote oracle qu\rquote elle leur dictait, avaient aussi dit vrai\~: heureuse, elle commen\'e7ait \'e0 l\rquote \'eatre\~; et si elle n\rquote +avait pas encore r\'e9ussi tout a fait, ni m\'eame beaucoup, au moins devait-elle reconna\'eetre qu\rquote elle \'e9tait en passe de r\'e9ussir plus qu\rquote un peu\~; qu\rquote elle f\'fbt patiente, qu\rquote elle s\'fbt attendre, et le reste viendrait +\'e0 son heure. Qui la pressait maintenant\~? Ni la mis\'e8re, ni le besoin dans ce ch\'e2teau o\'f9 elle \'e9tait entr\'e9e si vite. +\par +\par Quand le sifflet des usines annon\'e7a la sortie, elle \'e9tait encore \'e0 son balcon planant dans sa r\'eaverie, et ce furent ses coups stridents qui la ramen\'e8rent de l\rquote avenir dans la r\'e9alit\'e9 pr\'e9sente. Alors du haut de l\rquote +observatoire d\rquote o\'f9 elle dominait les rues du village et les routes blanches \'e0 travers les prairies vertes et les champs jaunes, elle vit se r\'e9pandre la fourmili\'e8re noire des ouvriers, qui grouillant d\rquote +abord en un gros amas compact, ne tarda pas \'e0 se diviser en plusieurs courants, \'e0 se morceler \'e0 l\rquote infini, et \'e0 ne former bient\'f4t plus que des petits groupes qui eux-m\'eames s\rquote \'e9vanouirent promptement\~ +; la cloche du concierge sonna et la voiture de M.\~Vulfran monta l\rquote all\'e9e circulaire au pas tranquille du vieux Coco. +\par +\par Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le lui avait recommand\'e9, elle fit sa toilette, en se livrant \'e0 une v\'e9ritable d\'e9bauche d\rquote eau de Cologne aussi bien que de savon, \endash d\rquote +un bon savon onctueux, mousseux, tout parfum\'e9 de fines odeurs, \endash et ce fut seulement quand la pendule plac\'e9e sur sa chemin\'e9e sonna huit heures qu\rquote elle descendit. +\par +\par Elle se demandait comment elle trouverait la salle \'e0 manger, mais elle n\rquote eut pas \'e0 la chercher, un domestique en habit noir, qui se tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussit\'f4t M.\~Vulfran entra\~; personne ne le conduisait\~ +; elle remarqua qu\rquote il suivait un chemin en coutil pos\'e9 sur le tapis, ce qui permettait \'e0 ses pieds de le guider et de remplacer ses yeux\~: une corbeille d\rquote orchid\'e9es, au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d +\rquote une lourde argenterie cisel\'e9e et de cristaux taill\'e9s dont les facettes refl\'e9taient les \'e9clairs de la lumi\'e8re \'e9lectrique qui tombait du lustre. +\par +\par Un moment elle se tint debout derri\'e8re sa chaise, ne sachant trop ce qu\rquote elle devait faire\~; heureusement M.\~Vulfran lui vint en aide\~: +\par +\par \'ab\~Assieds-toi.\~\'bb +\par +\par Aussit\'f4t le service commen\'e7a, et le domestique qui l\rquote avait amen\'e9e posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en apportait une autre \'e0 son ma\'eetre, celle-l\'e0 pleine jusqu\rquote au bord. +\par +\par Elle e\'fbt d\'een\'e9 seule avec M.\~Vulfran qu\rquote elle se f\'fbt trouv\'e9e \'e0 son aise\~; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux valets de chambre qu\rquote elle sentait ramass\'e9 +s sur elle, pour voir sans doute comment mangeait une petite b\'eate de son esp\'e8ce, elle se sentait intimid\'e9e, et cet examen n\rquote \'e9tait pas sans la g\'eaner un peu dans ses mouvements. +\par +\par Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse. +\par +\par \'ab\~Depuis ma maladie, dit M.\~Vulfran, j\rquote ai l\rquote habitude de manger deux soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n\rquote es pas tenue, toi, qui vois clair, d\rquote en faire autant. +\par +\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 si longtemps priv\'e9e de soupe, que j\rquote en mangerais bien deux fois aussi.\~\'bb +\par +\par Mais ce ne fut pas une assiette du m\'eame potage qu\rquote on leur servit, ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-l\'e0, avec des carottes et des pommes de terre, aussi simple que celle d\rquote un paysan. +\par +\par Au reste, le d\'eener garda en tout, except\'e9 pour le dessert, cette simplicit\'e9, se composant d\rquote un gigot avec des petits pois et d\rquote une salade\~; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes \'e0 pied avec des g\'e2 +teaux et quatre compotiers charg\'e9s de fruits admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaut\'e9, des fleurs du surtout. +\par +\par \'ab\~Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit ces fruits\~\'bb, dit M.\~Vulfran. +\par +\par Elle avait commenc\'e9 par se servir discr\'e8tement quelques cerises, mais M.\~Vulfran voulut qu\rquote elle pr\'eet aussi des abricots, des p\'eaches et du raisin, +\par +\par \'ab\~\'c0 ton \'e2ge, j\rquote aurais mang\'e9 tous les fruits qui sont sur la table\'85 si on me les avait offerts.\~\'bb +\par +\par Alors Bastien, bien dispos\'e9 par cette parole, voulut mettre sur l\rquote assiette \'ab\~de cette petite b\'eate\~\'bb, comme il l\rquote e\'fbt fait pour un singe savant, un abricot et une p\'eache qu\rquote il choisit avec la comp\'e9tence d\rquote +un connaisseur, quittant pour cela la place qu\rquote il occupait derri\'e8re la chaise de M.\~Vulfran. +\par +\par Malgr\'e9 les fruits, Perrine fut bien aise de voir le d\'eener prendre fin\~; plus l\rquote \'e9preuve serait courte, mieux cela vaudrait\~: le lendemain, la curiosit\'e9 satisfaite des domestiques, la laisserait tranquille sans doute. +\par +\par \'ab\~Maintenant tu es libre jusqu\rquote \'e0 demain matin, dit M.\~Vulfran en se levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la lune, lire dans la biblioth\'e8que, ou emporter un livre dans ta chambre.\~\'bb +\par +\par Elle \'e9tait embarrass\'e9e, se demandant si elle ne devait pas proposer \'e0 M.\~Vulfran de se tenir \'e0 sa disposition. Comme elle restait h\'e9sitante, elle vit Bastien lui faire des signes silencieux que tout d\rquote abord elle ne comprit pas\~ +: de la main gauche il paraissait tenir un livre qu\rquote il feuilletait de la droite, puis, s\rquote interrompant, il montrait M.\~Vulfran en remuant les l\'e8vres avec une physionomie anim\'e9e. Tout \'e0 coup elle crut qu\rquote il lui expliquait qu +\rquote elle devait demander \'e0 M.\~Vulfran de lui faire la lecture\~; mais comme elle avait d\'e9j\'e0 eu cette id\'e9e, elle eut peur de traduire la sienne plut\'f4t que celle de Bastien\~; cependant elle se risqua\~: +\par +\par \'ab\~Mais n\rquote avez-vous pas besoin de moi, monsieur\~? Ne voulez-vous pas que je vous fasse la lecture\~?\~\'bb +\par +\par Elle eut la satisfaction de voir Bastien l\rquote applaudir par de grands mouvements de t\'eate\~: elle avait devin\'e9, c\rquote \'e9tait bien cela qu\rquote elle devait dire. +\par +\par \'ab\~Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de libert\'e9, r\'e9pondit M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Je vous assure que je ne suis pas fatigu\'e9e du tout. +\par +\par \endash Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet.\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait une vaste pi\'e8ce sombre, qu\rquote un vestibule s\'e9parait de la salle \'e0 manger, et \'e0 laquelle conduisait un chemin en toile qui permettait \'e0 M.\~Vulfran de marcher franchement, puisqu\rquote il ne pouvait s\rquote \'e9 +garer et qu\rquote il avait dans la t\'eate comme dans les jambes le juste sentiment des distances. +\par +\par Perrine s\rquote \'e9tait plus d\rquote une fois demand\'e9 \'e0 quoi M.\~Vulfran passait son temps lorsqu\rquote il \'e9tait seul, puisqu\rquote il ne pouvait pas lire\~; mais cette pi\'e8ce, lorsqu\rquote il eut press\'e9 un bouton d\rquote \'e9 +clairage, ne r\'e9pondit rien \'e0 cette question\~; pour meubles, une grande table charg\'e9e de papiers, des cartonniers, des si\'e8ges, et c\rquote \'e9tait tout\~; devant une fen\'eatre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien autour. Cependant l +\rquote usure de la tapisserie qui le recouvrait semblait indiquer que M.\~Vulfran devait y rester assis pendant de longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait m\'eame pas les nuages. +\par +\par \'ab\~Que me lirais-tu bien\~?\~\'bb demanda-t-il. +\par +\par Des journaux \'e9taient sur la table envelopp\'e9s de leurs bandes multicolores. +\par +\par \'ab\~Un journal, si vous voulez. +\par +\par \endash Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut.\~\'bb +\par +\par Elle n\rquote avait rien \'e0 r\'e9pondre, n\rquote ayant dit cela que pour proposer quelque chose. +\par +\par \'ab\~Aimes-tu les livres de voyage\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Oui, monsieur. +\par +\par \endash Moi aussi\~; ils amusent l\rquote esprit en le faisant travailler.\~\'bb +\par +\par Puis, comme s\rquote il se parlait \'e0 lui-m\'eame, sans qu\rquote elle f\'fbt l\'e0 pour l\rquote entendre\~: +\par +\par \'ab\~Sortir de soi, vivre d\rquote autres vies que la sienne.\~\'bb +\par +\par Mais apr\'e8s un moment de silence, revenant \'e0 elle\~: +\par +\par \'ab\~Allons dans la biblioth\'e8que\~\'bb, dit-il. +\par +\par Elle communiquait avec le cabinet, il n\rquote eut qu\rquote une porte \'e0 ouvrir et, pour l\rquote \'e9clairer, qu\rquote un bouton \'e0 pousser\~; mais comme une seule lampe s\rquote alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta dans l +\rquote ombre. +\par +\par \'ab\~Connais-tu }{\i\cgrid0 le}{\cgrid0 }{\i\cgrid0 Tour du Monde}{\cgrid0 \~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Non, monsieur. +\par +\par \endash Eh bien, nous trouverons dans la table alphab\'e9tique des indications qui nous guideront.\~\'bb +\par +\par Il la conduisit \'e0 l\rquote armoire qui contenait cette table, et lui dit de la chercher, ce qui demanda un certain temps\~; \'e0 la fin cependant elle mit la main dessus. +\par +\par \'ab\~Que dois-je chercher\~? dit-elle. +\par +\par \endash \'c0 l\rquote I, le mot Inde.\~\'bb * +\par +\par Ainsi il suivait toujours sa pens\'e9e, et n\rquote avait nullement l\rquote id\'e9e de vivre la vie des autres comme il avait sembl\'e9 en exprimer le d\'e9sir, car ce qu\rquote il voulait certainement, c\rquote \'e9 +tait vivre celle de son fils, en lisant la description des pays o\'f9 il le faisait rechercher. +\par +\par \'ab\~Que vois-tu\~? dis.\~\'bb +\par +\par \endash }{\i\cgrid0 L\rquote Inde des Rajahs}{\cgrid0 , voyage dans les royaumes de l\rquote Inde centrale et dans la pr\'e9sidence du Bengale, 1871 \'b2, 209 \'e0 288. +\par +\par \endash Cela veut dire que dans le deuxi\'e8me volume de 1871, \'e0 la page 209, nous trouverons le commencement de ce voyage\~; prends ce volume et rentrons dans mon cabinet.\~\'bb +\par +\par Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au lieu de se relever, elle resta \'e0 regarder un portrait plac\'e9 au-dessus de la chemin\'e9e, que ses yeux, qui peu \'e0 peu \'e9taient habitu\'e9s \'e0 la demi obscurit\'e9, venaient d +\rquote apercevoir. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote as-tu\~?\~\'bb demanda-t-il. +\par +\par Franchement elle r\'e9pondit, mais d\rquote une voix \'e9mue\~: +\par +\par \'ab\~Je regarde le portrait plac\'e9 au-dessus de la chemin\'e9e. +\par +\par \endash C\rquote est celui de mon fils \'e0 vingt ans, mais tu dois bien mal le voir, je vais l\rquote \'e9clairer.\~\'bb +\par +\par Allant \'e0 la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites lampes plac\'e9 au haut du cadre et en avant du portrait l\rquote inonda de lumi\'e8re. +\par +\par Perrine, qui s\rquote \'e9tait relev\'e9e pour se rapprocher de quelques pas, poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote as-tu donc\~?\~\'bb dit-il. +\par +\par Mais elle ne pensa pas \'e0 r\'e9pondre, et resta les yeux attach\'e9s sur le jeune homme blond, v\'eatu d\rquote un costume de chasse en velours vert, coiff\'e9 d\rquote une casquette haute \'e0 large visi\'e8re, appuy\'e9 d\rquote +une main sur un fusil et de l\rquote autre flattant la t\'eate d\rquote un \'e9pagneul noir, qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle \'e9tait fr\'e9missante de la t\'ea +te aux pieds, et un flot de larmes coulait sur son visage, sans qu\rquote elle e\'fbt l\rquote id\'e9e de les retenir, emport\'e9e, ab\'eem\'e9e dans sa contemplation. +\par +\par Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu\rquote elle gardait, trahirent son \'e9moi. +\par +\par \'ab\~Pourquoi pleures-tu\~?\~\'bb +\par +\par Il fallait qu\rquote elle r\'e9pond\'eet\~; par un effort supr\'eame elle t\'e2cha de se rendre ma\'eetresse de ses paroles, mais en les entendant elle sentit toute leur incoh\'e9rence\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est ce portrait\'85 votre fils\'85 vous son p\'e8re\'85\~\'bb +\par +\par Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un accent que la compassion attendrissait\~: +\par +\par \'ab\~Et tu as pens\'e9 au tien\~? +\par +\par \endash Oui, monsieur\'85, oui, monsieur. +\par +\par \endash Pauvre petite\~!\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876007}{\*\bkmkstart _Toc98015971}XXXIII{\*\bkmkend _Toc81876007}{\*\bkmkend _Toc98015971} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le cabinet de leur oncle pour le d\'e9pouillement du courrier, les deux neveux, toujours en retard, virent Perrine install\'e9e \'e0 sa table comme si elle ne devait pas en d\'e9marrer\~ +! +\par +\par Talouel s\rquote \'e9tait bien gard\'e9 de les pr\'e9venir, mais il s\rquote \'e9tait arrang\'e9 de fa\'e7on \'e0 se trouver l\'e0 quand ils arriveraient, et \'e0 se \'ab\~payer leur t\'eate\~\'bb. +\par +\par Elle fut tout \'e0 fait dr\'f4le, et par l\'e0 r\'e9jouissante pour lui\~; car s\rquote il \'e9tait furieux de l\rquote intrusion de cette mendiante, qui du jour au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s\rquote imposait \'e0 la faiblesse s\'e9 +nile d\rquote un vieillard, au moins \'e9tait-ce une compensation de voir que les neveux \'e9prouvaient une fureur \'e9gale \'e0 la sienne. Qu\rquote ils \'e9tai +ent donc amusants en jetant sur elle des regards impatients dans lesquels il y avait autant de col\'e8re que de surprise\~! \'c9videmment ils ne comprenaient rien \'e0 sa pr\'e9sence dans ce cabinet sacr\'e9, o\'f9 eux-m\'ea +mes ne restaient que juste le temps n\'e9cessaire pour \'e9couter les explications que leur oncle avait \'e0 leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils \'e9taient charg\'e9s. Et les coups d\rquote \'9cil qu\rquote ils \'e9 +changeaient en se consultant sans oser prendre un parti, sans m\'eame oser risquer une observation ou une question, le faisaient rire sans qu\rquote il prit la peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une guerre ouverte n\rquote \'e9 +tait pas d\'e9clar\'e9e entre eux, il y avait beaux jours qu\rquote ils savaient \'e0 quoi s\rquote en tenir les uns et les autres sur leurs sentiments r\'e9ciproques n\'e9s des secr\'e8tes esp\'e9rances que chacun nourrissait de son c\'f4t\'e9\~ +: Talouel contre les neveux\~; les neveux contre Talouel\~; ceux-ci l\rquote un contre l\rquote autre. +\par +\par Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilit\'e9 par des sourires ironiques ou des silences m\'e9prisants sous une forme de politesse humble, mais ce jour-l\'e0 il ne put pas r\'e9sister \'e0 l\rquote envie de leur jouer une com\'e9 +die de sa fa\'e7on qui lui donnerait quelques instants d\rquote agr\'e9ment\~: ah\~! ils le prenaient de haut avec lui parce qu\rquote ils se croyaient tous les droits en vertu de leur naissance, \endash neveux bien au-dessus de directeur\~; l\rquote +un parce qu\rquote il \'e9tait fils d\rquote un fr\'e8re, l\rquote autre fils d\rquote une s\'9cur du patron, tandis que lui, qui n\rquote \'e9tait que fils de ses \'9cuvres, avait travaill\'e9 au succ\'e8 +s de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, \'e9tait sienne, eh bien\~! ils allaient voir. Ah\~! ah\~! +\par +\par Il sortit avec eux, et bien qu\rquote ils parussent press\'e9s de rentrer dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans doute voir ce qu\rquote ils avaient \'e0 faire contre l\rquote intruse, d\rquote un signe auquel ils ob\'e9irent, +\endash ce qui \'e9tait d\'e9j\'e0 un triomphe, \endash ils les emmena sous sa v\'e9randa, d\rquote o\'f9 le bruit des voix contenues ne pouvait pas arriver jusqu\rquote au bureau de M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Vous avez \'e9t\'e9 \'e9tonn\'e9s de voir cette\'85 petite install\'e9e dans le bureau du patron\~\'bb, dit-il. +\par +\par Ils ne crurent pas devoir r\'e9pondre, ne pouvant pas plus reconna\'eetre leur \'e9tonnement que le nier. +\par +\par \'ab\~Je l\rquote ai bien vu, dit-il en appuyant\~; si vous n\rquote \'e9tiez pas arriv\'e9s en retard ce matin, j\rquote aurais pu vous pr\'e9venir pour que vous vous tinssiez mieux.\~\'bb +\par +\par Ainsi il leur donnait une double le\'e7on\~: \endash la premi\'e8re, en constatant qu\rquote ils \'e9taient en retard\~; la seconde, en leur disant, lui qui n\rquote avait pass\'e9 ni par l\rquote \'c9cole polytechnique, ni par les coll\'e8 +ges, que leur tenue avait manqu\'e9 de correction. Peut-\'eatre la le\'e7on \'e9tait-elle un peu grossi\'e8re, mais son \'e9ducation l\rquote autorisait \'e0 n\rquote en pas chercher une plus fine. D\rquote +ailleurs les circonstances lui permettaient de ne pas se g\'eaner avec eux\~: quoi qu\rquote il d\'eet, ils l\rquote \'e9couteraient\~; et il en usait. +\par +\par Il continua\~: +\par +\par \'ab\~Hier M.\~Vulfran m\rquote a averti qu\rquote il installait cette petite au ch\'e2teau, et que d\'e9sormais elle travaillerait dans son cabinet. +\par +\par \endash Mais quelle est cette petite\~? +\par +\par \endash Je vous le demande. Moi je ne sais pas\~; M.\~Vulfran non plus, je crois bien. +\par +\par \endash Alors\~? +\par +\par \endash Alors il m\rquote a expliqu\'e9 que depuis longtemps il voulait avoir pr\'e8s de lui quelqu\rquote un d\rquote intelligent, de discret, de fid\'e8le, en qui il pourrait avoir pleine confiance. +\par +\par \endash Ne nous a-t-il pas\~? interrompit Casimir. +\par +\par \endash C\rquote est justement ce que je lui ai dit\~: N\rquote avez-vous pas M.\~Casimir, M.\~Th\'e9odore\~? M.\~Casimir, un \'e9l\'e8ve de l\rquote \'c9cole polytechnique, o\'f9 il a tout appris, en th\'e9orie s\rquote entend, qui pour l\rquote +X ne craint personne, enfin qui vous est si attach\'e9\~; M.\~Th\'e9odore, qui conna\'eet la vie et le commerce pour avoir pass\'e9 ses premi\'e8res ann\'e9es aupr\'e8s de ses parents, dans des difficult\'e9s qui pour s\'fbr l\rquote ont form\'e9 +, et qui d\rquote autre part a pour vous tant d\rquote affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, discrets, fid\'e8les, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en eux\~? Est-ce qu\rquote ils pensent \'e0 autre chose qu\rquote \'e0 + vous soulager, vous aider, vous d\'e9barrasser du tracas des affaires en bons neveux, bien affectueux, bien reconnaissants qu\rquote ils sont, et bien unis, unis comme de vrais fr\'e8res qui n\rquote ont qu\rquote un m\'eame c\'9cur, parce qu\rquote +ils n\rquote ont qu\rquote un m\'eame but.\~\'bb +\par +\par Malgr\'e9 l\rquote envie qu\rquote il en avait, il n\rquote appuyait pas sur chaque mot caract\'e9ristique, mais au moins en soulignait-il l\rquote ironie par un sourire gouailleur, qu\rquote il adressait \'e0 Th\'e9odore quand il parlait de la sup\'e9 +riorit\'e9 de Casimir dans la science de l\rquote X, et \'e0 Casimir quand il glissait sur les difficult\'e9s commerciales de la famille de Th\'e9odore\~; \'e0 tous les deux, quand il insistait sur leur fraternit\'e9 de c\'9cur qui n\rquote avait qu +\rquote un m\'eame but. +\par +\par \'ab\~Savez-vous ce qu\rquote il me r\'e9pondit\~?\~\'bb continua-t-il. +\par +\par Il e\'fbt bien voulu faire une pause, mais de peur qu\rquote ils ne tournassent le dos avant qu\rquote il e\'fbt tout dit, vivement il continua\~: +\par +\par \'ab\~Il me r\'e9pondit\~: \'ab\~Ah\~! mes neveux\~!\~\'bb Qu\rquote est-ce que cela voulait dire\~? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le chercher\~: je vous le r\'e9p\'e8te simplement. Et tout de suite j\rquote ajoute ce qu\rquote +il me dit encore, pour expliquer sa d\'e9termination de la prendre au ch\'e2teau et de l\rquote installer dans son bureau, que c\rquote \'e9tait parce qu\rquote il ne voulait pas qu\rquote elle rest\'e2t expos\'e9e \'e0 certains dangers, \endash + non pour elle, car il avait la certitude qu\rquote elle n\rquote y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l\rquote obligerait \'e0 se s\'e9parer de ces autres, quels qu\rquote ils fussent. Je vous donne ma parole que je vous r\'e9p\'e8te ce qu +\rquote il m\rquote a dit mot pour mot. Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande\~?\~\'bb +\par +\par Comme ils ne r\'e9pondaient pas, il insista\~: +\par +\par \'ab\~\'c0 qui a-t-il voulu faire allusion\~? O\'f9 voit-il des autres qui pourraient faire courir des dangers \'e0 cette petite\~? Quels dangers\~? Toutes questions incompr\'e9hensibles, mais que justement pour cela j\rquote +ai cru devoir vous soumettre, \'e0 vous messieurs, qui, en l\rquote absence de M.\~Edmond, vous trouvez plac\'e9s, par votre naissance, \'e0 la t\'eate de cette maison.\~\'bb +\par +\par Il avait assez jou\'e9 avec eux comme le chat avec la souris, pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l\rquote air d\rquote un vigoureux coup de patte\~: +\par +\par \'ab\~Il est vrai que M.\~Edmond peut revenir d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre, demain peut-\'eatre, au moins si l\rquote on s\rquote en rapporte \'e0 toutes les recherches que M.\~Vulfran fait faire, fi\'e9vreusement, comme s\rquote il br\'fb +lait sur une bonne piste. +\par +\par \endash Savez-vous donc quelque chose\~?\~\'bb demanda Th\'e9odore, qui n\rquote eut pas la dignit\'e9 de retenir sa curiosit\'e9. +\par +\par \'ab\~Rien autre chose que ce que je vois\~; c\rquote est-\'e0-dire que M.\~Vulfran ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les d\'e9p\'eaches qu\rquote il re\'e7oit des Indes.\~\'bb +\par +\par Puis avec une bonhomie affect\'e9e\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est tout de m\'eame malheureux que vous, monsieur Casimir, qui avez tout appris, vous ne sachiez pas l\rquote anglais. \'c7a vous tiendrait au courant de ce qui se passe. Sans compter que \'e7a vous d\'e9 +barrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au ch\'e2teau une place \'e0 laquelle elle n\rquote a pas droit. Il est vrai que vous trouverez peut-\'eatre un autre moyen, et meilleur que celui-ci, pour en arriver l\'e0\~ +; et si je peux vous aider, vous savez que vous pouvez compter sur moi\'85 sans para\'eetre en rien bien entendu.\~\'bb +\par +\par Tout en parlant il jetait de temps en temps et \'e0 la d\'e9rob\'e9e un rapide coup d\rquote \'9cil dans les cours, plut\'f4t par force d\rquote habitude que par besoin imm\'e9diat\~; \'e0 ce moment, il vit venir le facteur du t\'e9l\'e9 +graphe, qui, sans se presser, musait \'e0 droite et \'e0 gauche. +\par +\par \'ab\~Justement, dit-il, voil\'e0 qu\rquote arrive une d\'e9p\'eache qui est peut-\'eatre la r\'e9ponse \'e0 celle qui a \'e9t\'e9 envoy\'e9e \'e0 Dakka. C\rquote est tout de m\'eame ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu\rquote +elle contient, de fa\'e7on \'e0 \'eatre les premiers \'e0 annoncer au patron le retour de son fils. Quelle joie, hein\~? Moi, mes lampions sont pr\'eats pour illuminer. Mais voil\'e0, vous ne savez pas l\rquote anglais, et cette petite le sait, elle.\~ +\'bb +\par +\par Quelque regret qu\rquote il e\'fbt \'e0 mettre un pas devant l\rquote autre, le porteur de d\'e9p\'eaches \'e9tait enfin arriv\'e9 au bas de l\rquote escalier\~; vivement Talouel alla au-devant de lui\~: +\par +\par \'ab\~Eh bien, tu sais, toi, tu ne t\rquote am\'e8nes pas trop vite, dit-il. +\par +\par \endash Faut-il s\rquote en faire mourir\~?\~\'bb +\par +\par Sans r\'e9pondre, Talouel prit la d\'e9p\'eache, et la porta \'e0 M.\~Vulfran avec un empressement bruyant. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous que je l\rquote ouvre\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Parfaitement.\~\'bb +\par +\par Mais il n\rquote eut pas d\'e9chir\'e9 le papier dans la ligne pointill\'e9e qu\rquote il s\rquote \'e9cria\~: +\par +\par \'ab\~Elle est en anglais. +\par +\par \endash Alors c\rquote est l\rquote affaire d\rquote Aur\'e9lie\~\'bb, dit M.\~Vulfran avec un geste auquel le directeur ne pouvait pas ne pas ob\'e9ir. +\par +\par Aussit\'f4t que la porte fut referm\'e9e, elle traduisit la d\'e9p\'eache\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote ami, Leserre, n\'e9gociant fran\'e7ais, derni\'e8res nouvelles cinq ans\~; Dehra, r\'e9v\'e9rend p\'e8re Mackerness, lui \'e9cris selon votre d\'e9sir.\~\'bb +\par +\par \endash Cinq ans, s\rquote \'e9cria M.\~Vulfran, qui tout d\rquote abord ne fut sensible qu\rquote \'e0 cette indication\~; que s\rquote est-il pass\'e9 depuis cette \'e9poque, et comment suivre une piste apr\'e8s cinq ann\'e9es \'e9coul\'e9es\~?\~\'bb + +\par +\par Mais il n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 se perdre dans des plaintes inutiles\~; ce fut ce qu\rquote il expliqua lui-m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Les regrets n\rquote ont jamais chang\'e9 les faits accomplis\~; tirons parti plut\'f4t de ce que nous avons\~; tu vas tout de suite faire une d\'e9p\'eache en fran\'e7ais pour ce M.\~Lasserre puisqu\rquote il est Fran\'e7 +ais, et une en anglais pour le p\'e8re Mackerness.\~\'bb +\par +\par Elle \'e9crivit couramment la d\'e9p\'eache qu\rquote elle devait traduire en anglais, mais pour celle qui devait \'eatre d\'e9pos\'e9e en fran\'e7ais au t\'e9l\'e9graphe elle s\rquote arr\'eata d\'e8s la premi\'e8re ligne, et demanda la permission d +\rquote aller chercher un dictionnaire dans le bureau de Bendit. +\par +\par \'ab\~Tu n\rquote es pas s\'fbre de ton orthographe\~? +\par +\par \endash Oh\~! pas du tout s\'fbre, monsieur, et je voudrais bien qu\rquote au bureau on ne p\'fbt pas se moquer d\rquote une d\'e9p\'eache envoy\'e9e par vous. +\par +\par \endash Alors tu n\rquote es pas en \'e9tat d\rquote \'e9crire une lettre sans fautes\~? +\par +\par \endash Je suis s\'fbre de l\rquote \'e9crire avec beaucoup de fautes\~; le commencement des mots va \'e0 peu pr\'e8s, mais pas la lin, quand il y a des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non plus, et beaucoup d\rquote +autres choses encore\~: bien plus facile \'e0 \'e9crire l\rquote anglais que le fran\'e7ais\~! J\rquote aime mieux vous avouer cela tout de suite, franchement. +\par +\par \endash Tu n\rquote as jamais \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote \'e9cole\~? +\par +\par \endash Jamais. Je ne sais que ce que mon p\'e8re et ma m\'e8re m\rquote ont appris, au hasard des routes, quand on avait le temps de s\rquote asseoir, ou qu\rquote on restait au repos dans un pays\~; alors ils me faisaient travailler\~ +; mais pour dire vrai, je n\rquote ai jamais beaucoup travaill\'e9. +\par +\par \endash Tu es une bonne fille de me parler franchement\~; nous verrons \'e0 rem\'e9dier \'e0 cela\~; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons \'e0 faire.\~\'bb +\par +\par Ce fut seulement dans l\rquote apr\'e8s-midi, en voiture, quand ils firent la visite des usines, que M.\~Vulfran revint \'e0 la question de l\rquote orthographe. +\par +\par \'ab\~As-tu \'e9crit \'e0 tes parents\~? +\par +\par \endash Non, monsieur. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce que je ne d\'e9sire rien tant que rester ici \'e0 jamais, pr\'e8s de vous qui me traitez avec tant de bont\'e9, et me faites une vie si heureuse. +\par +\par \endash Alors tu d\'e9sires ne pas me quitter\~? +\par +\par \endash Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce qu\rquote il y a de reconnaissance dans mon c\'9cur\'85, et aussi d\rquote autres sentiments respectueux que je n\rquote ose exprimer. +\par +\par \endash Puisqu\rquote il en est ainsi, le mieux est peut-\'eatre, en effet, que tu n\rquote \'e9crives pas, au moins pour le moment\~; nous verrons plus tard. Mais, afin que tu puisses m\rquote \'eatre utile, il faut que tu travailles, et te mettes en +\'e9tat de me servir de secr\'e9taire pour beaucoup d\rquote affaires, dans lesquelles tu dois \'e9crire convenablement, puisque tu \'e9cris en mon nom. D\rquote autre part il est convenable aussi pour toi, il est bon que tu t\rquote +instruises. Le veux-tu\~? +\par +\par \endash Je suis pr\'eate \'e0 tout ce que vous voudrez, et je vous assure que je n\rquote ai pas peur de travailler. +\par +\par \endash S\rquote il en est ainsi, les choses peuvent s\rquote arranger sans que je me prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice\~: en rentrant je lui demanderai de te donner des le\'e7ons quand sa classe est finie, de six \'e0 + huit heures, au moment o\'f9 je n\rquote ai plus besoin de toi. C\rquote est une tr\'e8s bonne personne qui n\rquote a que deux d\'e9fauts\~: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large d\rquote \'e9paules, \endash plus massive, bien qu +\rquote elle n\rquote ait pas quarante ans, \endash et son nom, Mlle\~Belhomme, qui crie d\rquote une fa\'e7on f\'e2cheuse ce qu\rquote elle est r\'e9ellement\~: un bel homme sans barbe, et encore n\rquote est-il pas certain qu\rquote +on ne lui en trouverait point en regardant bien. Pourvue d\rquote une instruction sup\'e9rieure, elle a commenc\'e9 par des \'e9ducations particuli\'e8res, mais sa prestance d\rquote +ogre faisait peur aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et les grandes s\'9curs. Alors elle a renonc\'e9 au monde des villes, et bravement elle est entr\'e9e dans l\rquote instruction primaire, o\'f9 elle a beaucoup r\'e9ussi\~ +; ses classes tiennent la t\'eate parmi celles de notre d\'e9partement\~; ses chefs la consid\'e8rent comme une institutrice mod\'e8le. Je ne ferais pas venir d\rquote Amiens une meilleure ma\'eetresse pour toi\~!\~\'bb +\par +\par La tourn\'e9e des usines termin\'e9e, la voiture s\rquote arr\'eata devant l\rquote \'e9cole primaire des filles, et Mlle\~Belhomme accourut aupr\'e8s de M.\~Vulfran, mais il tint \'e0 descendre et \'e0 + entrer chez elle pour lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put l\rquote examiner\~: c\rquote \'e9tait bien la femme g\'e9ante dont M.\~Vulfran avait parl\'e9, imposante, mais avec un m\'e9lange de dignit\'e9 et de bont\'e9 qui n\rquote +aurait nullement donn\'e9 envie de se moquer d\rquote elle, si elle n\rquote avait pas eu un air craintif en d\'e9saccord avec sa prestance. +\par +\par Bien entendu, elle n\rquote avait rien \'e0 refuser au tout-puissant ma\'eetre de Maraucourt, mais e\'fbt-elle eu des emp\'eachements qu\rquote elle s\rquote en serait d\'e9gag\'e9e, car elle avait la passion de l\rquote enseignement, qui, \'e0 + vrai dire, \'e9tait son seul plaisir dans la vie, et puis d\rquote autre part cette petite aux yeux profonds lui plaisait\~: +\par +\par \'ab\~Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain\~: savez-vous qu\rquote elle a des yeux de gazelle\~? Il est vrai que je n\rquote ai jamais vu des gazelles, et pourtant je suis s\'fbre qu\rquote elles ont ces yeux-l\'e0.\~\'bb +\par +\par Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, apr\'e8s deux jours de le\'e7ons, elle put se rendre compte de ce qu\rquote \'e9tait la gazelle, et que M.\~Vulfran, en rentrant au ch\'e2teau au moment du d\'eener, lui demanda ce qu\rquote +elle en pensait. +\par +\par \'ab\~Quelle catastrophe c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9, \endash Mlle\~Belhomme employait volontiers des mots grands et forts comme elle, \endash quelle catastrophe c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 que cette jeune fille rest\'e2t sans culture\~! +\par +\par \endash Intelligente, n\rquote est-ce pas\~! +\par +\par \endash Intelligente\~! Dites intelligentissime, si j\rquote ose m\rquote exprimer ainsi. +\par +\par \endash L\rquote \'e9criture\~? demanda M.\~Vulfran, qui dirigeait son interrogatoire d\rquote apr\'e8s les besoins qu\rquote il avait de Perrine. +\par +\par \endash Pas brillante, mais elle se formera. +\par +\par \endash L\rquote orthographe\~? +\par +\par \endash Faible. +\par +\par \endash Alors\~? +\par +\par \endash J\rquote aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dict\'e9e qui m\rquote aurait montr\'e9 pr\'e9cis\'e9ment son \'e9criture et son orthographe\~; mais cela seulement. J\rquote ai voulu prendre d\rquote +elle une meilleure opinion, et je lui ai demand\'e9 une petite narration sur Maraucourt\~; en vingt lignes, ou cent lignes, me dire ce qu\rquote \'e9tait le pays, comment elle le voyait. En moins d\rquote une heure, au courant de la +plume, sans chercher ses mots, elle m\rquote a \'e9crit quatre grandes pages vraiment extraordinaires\~: tout s\rquote y trouve r\'e9uni, le village lui-m\'eame, les usines, le paysage g\'e9n\'e9ral, l\rquote ensemble aussi bien que le d\'e9tail\~ +; il y a une page sur les entailles avec leur v\'e9g\'e9tation, leurs oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin et l\rquote air pur du soir, que j\rquote aurais cru copi\'e9e dans un bon auteur, si je ne l\rquote avais vu \'e9 +crire. Par malheur la calligraphie et l\rquote orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu\rquote importe\~! c\rquote est une affaire de quelques mois de le\'e7ons, tandis que toutes les le\'e7ons du monde ne lui apprendraient pas \'e0 \'e9 +crire, si elle n\rquote avait pas re\'e7u le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce qu\rquote elle voit et ce qu\rquote elle sent. Si vous en avez le loisir, faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera que je n\rquote exag +\'e8re pas.\~\'bb +\par +\par Alors, M.\~Vulfran, que cette appr\'e9ciation avait mis en belle humeur, car elle calmait les objections qui lui \'e9taient venues sur son prompt engouement pour cette petite, raconta \'e0 Mlle\~Belhomme comment Perrine avait habit\'e9 une aumuche dans l +\rquote une de ces entailles, et comment avec rien, si ce n\rquote est ce qu\rquote elle trouvait sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute une batterie de cuisine dans laquelle elle avait pr\'e9par\'e9 un d\'ee +ner complet, fourni par l\rquote entaille elle-m\'eame, ses oiseaux, ses poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits. +\par +\par Le large visage de Mlle\~Belhomme s\rquote \'e9tait \'e9panoui pendant ce r\'e9cit, qui sans aucun doute l\rquote int\'e9ressait, puis quand M.\~Vulfran avait cess\'e9 de parler, elle avait gard\'e9 elle-m\'eame le silence, r\'e9fl\'e9chissant\~: +\par +\par \'ab\~Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir cr\'e9er ce qui est n\'e9cessaire \'e0 ses besoins est une qualit\'e9 ma\'eetresse, enviable entre toutes\~? +\par +\par \endash Assur\'e9ment, et c\rquote est cela m\'eame qui m\rquote a tout d\rquote abord frapp\'e9 chez cette jeune fille, cela et la volont\'e9\~; dites-lui de vous conter son histoire, vous verrez ce qu\rquote il lui a fallu d\rquote \'e9 +nergie pour arriver jusqu\rquote ici. +\par +\par \endash Elle a re\'e7u sa r\'e9compense, puisqu\rquote elle vous a int\'e9ress\'e9, cette jeune fille. +\par +\par \endash Int\'e9ress\'e9, et m\'eame attach\'e9, car je n\rquote estime rien tant dans la vie que la volont\'e9 \'e0 qui je dois d\rquote \'eatre ce que je suis. C\rquote est pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos le\'e7ons, car si l +\rquote on dit avec raison qu\rquote on peut ce qu\rquote on veut, au moins est-ce \'e0 condition de savoir vouloir, ce qui n\rquote est pas donn\'e9 \'e0 tout le monde, et ce qu\rquote on devrait bien commencer par enseigner, si toutefois il est des m +\'e9thodes, pour cela\~; mais en fait d\rquote instruction, on ne s\rquote occupe que de l\rquote esprit, comme si le caract\'e8re ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez une \'e9l\'e8ve dou\'e9e de ce c\'f4t\'e9 +, je vous prie de vous appliquer \'e0 le d\'e9velopper.\~\'bb +\par +\par Mlle\~Belhomme \'e9tait aussi incapable de dire une chose par flatterie, que de la taire par timidit\'e9 ou embarras\~: +\par +\par \'ab\~L\rquote exemple fait plus que les le\'e7ons, dit-elle, c\rquote est pourquoi elle apprendra \'e0 votre \'e9cole mieux qu\rquote \'e0 la mienne, et en voyant que malgr\'e9 la maladie, les ann\'e9es, la fortune, vous ne vous rel\'e2 +chez pas une minute dans ce que vous consid\'e9rez comme l\rquote accomplissement d\rquote un devoir, son caract\'e8re se d\'e9veloppera dans le sens que vous d\'e9sirez.\~; en tout cas je ne manquerais pas de m\rquote +y employer, si elle passait insensible ou indiff\'e9rente, \endash ce qui m\rquote \'e9tonnerait bien, \endash \'e0 c\'f4t\'e9 de ce qui doit la frapper.\~\'bb +\par +\par Et comme elle \'e9tait femme de parole, elle ne manqua pas en effet une occasion de citer M.\~Vulfran, ce qui l\rquote amenait \'e0 parler de lui-m\'eame pour ce qui n\rquote \'e9tait pas rigoureusement indispensable \'e0 sa le\'e7on, entra\'een\'e9 +e bien souvent, sans s\rquote en apercevoir, par les adroites questions de Perrine. +\par +\par Assur\'e9ment elle s\rquote appliquait \'e0 \'e9couter Mlle\~Belhomme sans distraction, m\'eame quand il fallait la suivre dans l\rquote explication des r\'e8gles de \'ab\~l\rquote accord des adjectifs consid\'e9r\'e9 +s dans leurs rapports avec les substantifs\~\'bb, ou celle du participe pass\'e9 dans les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, soit accidentels, et dans les verbes impersonnels\~ +; mais combien plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d\rquote int\'e9r\'eat, quand elle pouvait amener l\rquote entretien sur M.\~Vulfran, et particuli\'e8rement sur certains points inconnus d\rquote +elle, ou mal connus par les histoires de Rosalie, qui n\rquote \'e9taient jamais tr\'e8s pr\'e9cises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, \'e9nigmatiques \'e0 dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens +qui parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les \'e9couter, et m\'eame avec le souci que ceux-l\'e0 ne les comprennent point\~! +\par +\par Plusieurs fois elle avait demand\'e9 \'e0 Rosalie ce qu\rquote avait \'e9t\'e9 la maladie de M.\~Vulfran, et comment il \'e9tait devenu aveugle, mais sans jamais en tirer que des r\'e9ponses vagues\~; au contraire avec Mlle\~Belhomme elle eut tous les d +\'e9tails sur la maladie elle-m\'eame, et sur la c\'e9cit\'e9 qui, disait-on, pouvait n\rquote \'eatre pas incurable, mais qui ne serait gu\'e9rie, si on la gu\'e9rissait, que dans certaines conditions particuli\'e8res qui assureraient le succ\'e8s de l +\rquote op\'e9ration. +\par +\par Comme tout le monde \'e0 Maraucourt, Mlle\~Belhomme s\rquote \'e9tait pr\'e9occup\'e9e de la sant\'e9 de M.\~Vulfran, et elle en avait assez souvent parl\'e9 avec le docteur Ruchon pour \'eatre en \'e9tat de satisfaire la curiosit\'e9 de Perrine d\rquote +une fa\'e7on autrement comp\'e9tente que Rosalie. +\par +\par C\rquote \'e9tait d\rquote une cataracte double que M.\~Vulfran \'e9tait atteint. Mais cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait \'eatre recouvr\'e9e par une op\'e9ration. Si cette op\'e9ration n\rquote avait pas encore \'e9tait tent +\'e9e, c\rquote \'e9tait parce que sa sant\'e9 g\'e9n\'e9rale ne l\rquote avait pas permis. En effet, il souffrait d\rquote une bronchite inv\'e9t\'e9r\'e9e qui se compliquait de congestions pulmonaires r\'e9p\'e9t\'e9es, et qu\rquote accompagnaient des +\'e9touffements, des palpitations, des mauvaises digestions, un sommeil agit\'e9. Pour que l\rquote op\'e9ration dev\'eent possible, il fallait commencer par gu\'e9rir la bronchite, et d\rquote +autre part il fallait que tous les autres accidents disparussent. Or, M.\~Vulfran \'e9tait un d\'e9testable malade, qui commettait imprudence sur imprudence, et se refusait \'e0 suivre exactement les prescriptions du m\'e9decin. \'c0 la v\'e9rit\'e9 + cela ne lui \'e9tait pas toujours facile\~: comment pouvait-il rester calme, ainsi que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et les recherches qu\rquote il faisait faire \'e0 ce sujet le jetaient \'e0 chaque instant dans des acc\'e8 +s d\rquote inqui\'e9tude ou de col\'e8re, qui engendraient une fi\'e8vre constante dont il ne se gu\'e9rissait que par le travail\~? Tant qu\rquote il ne serait pas fix\'e9 sur le sort de son fils, il n\rquote y aurait pas de chance pour l\rquote op\'e9 +ration, et on la diff\'e9rerait. Plus tard deviendrait-elle possible\~? On n\rquote en savait rien, et l\rquote on resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l\rquote \'e9tat de M.\~Vulfran ne serait pas assez assur\'e9 pour d\'e9 +cider les oculistes. +\par +\par Mettre Mlle\~Belhomme sur le compte de M.\~Vulfran et la faire parler \'e9tait en somme assez facile pour Perrine, mais il n\rquote en avait pas \'e9t\'e9 de m\'eame lorsqu\rquote elle avait voulu compl\'e9 +ter ce que la conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les secr\'e8tes esp\'e9rances des neveux, aussi bien que sur celles de Talouel. Ce n\rquote \'e9tait point une sotte que l\rquote institutrice, il s\rquote +en fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni directement ni indirectement sur un pareil sujet. +\par +\par Que Perrine f\'fbt curieuse de savoir ce qu\rquote \'e9tait la maladie de M.\~Vulfran, dans quelles conditions elle s\rquote \'e9tait produite, et quelles chances il y avait pour qu\rquote il recouvr\'e2t la vue un jour ou ne la recouvr\'e2t point, il n +\rquote y avait rien que de naturel et m\'eame de l\'e9gitime \'e0 ce qu\rquote elle se pr\'e9occup\'e2t de la sant\'e9 de son bienfaiteur. +\par +\par Mais qu\rquote elle montr\'e2t la m\'eame curiosit\'e9 pour les intrigues des neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, voil\'e0 qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces choses-l\'e0 regardent les petites filles\~ +? Est-ce un sujet de conversation entre une ma\'eetresse et son \'e9l\'e8ve\~? Est-ce avec des histoires et des bavardages de ce genre qu\rquote on forme le caract\'e8re d\rquote une enfant\~? +\par +\par Elle aurait donc d\'fb renoncer \'e0 tirer quoi que ce f\'fbt de l\rquote institutrice \'e0 cet \'e9gard, si une visite \'e0 Maraucourt de Mme\~Bretoneux, la m\'e8re de Casimir, n\rquote \'e9tait venue ouvrir les l\'e8vres de Mlle\~ +Belhomme, qui seraient certainement rest\'e9es closes. +\par +\par Avertie de cette visite par M.\~Vulfran, Perrine en fit part \'e0 Mlle\~Belhomme en lui disant que la le\'e7on du lendemain serait peut-\'eatre d\'e9rang\'e9e, et, du moment o\'f9 elle eut re\'e7u cette nouvelle, l\rquote institutrice montra une pr\'e9 +occupation tout \'e0 fait extraordinaire chez elle, car c\rquote \'e9tait une de ses qualit\'e9s de ne se laisser distraire par rien, et de tenir son \'e9l\'e8ve constamment en main comme le cavalier qui doit faire franchir \'e0 sa monture un passage p +\'e9rilleux tout plein de dangers. +\par +\par Qu\rquote avait-elle donc\~? Ce fut seulement peu de temps avant son d\'e9part que Perrine eut une r\'e9ponse \'e0 cette question qui vingt fois s\rquote \'e9tait pos\'e9e \'e0 son esprit. +\par +\par \'ab\~Ma ch\'e8re enfant, dit Mlle\~Belhomme en baissant la voix, je dois vous donner le conseil de vous montrer discr\'e8te et r\'e9serv\'e9e demain avec la dame dont la visite vous est annonc\'e9e. +\par +\par \endash Discr\'e8te, \'e0 propos de quoi\~? r\'e9serv\'e9e en quoi et comment\~? +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas seulement de votre instruction que je suis charg\'e9e par M.\~Vulfran, c\rquote est aussi de votre \'e9ducation, voil\'e0 pourquoi je vous adresse ce conseil, dans votre int\'e9r\'eat comme dans l\rquote int\'e9r\'eat de tous. + +\par +\par \endash Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce qu\rquote exige le conseil que vous me donnez, et tel qu\rquote il est, il m\rquote effraie. +\par +\par \endash Bien que vous ne soyez, que depuis peu \'e0 Maraucourt, vous devez, savoir que la maladie de M.\~Vulfran et la disparition de M.\~Edmond sont une cause d\rquote inqui\'e9tude pour tout le pays. +\par +\par \endash Oui, mademoiselle, j\rquote ai entendu parler de cela. +\par +\par \endash Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, sans compter ceux qui vivent eux-m\'eames de ces ouvriers, si M.\~Vulfran mourait et si M.\~Edmond ne revenait pas\~? Vous devez sentir que ces questions ne se sont pas pos\'e9es sans +\'e9veiller des convoitises. M.\~Vulfran en l\'e9guerait-il la direction \'e0 ses deux neveux\~; ou bien \'e0 un seul qui lui inspirerait plus de confiance que l\rquote autre\~; ou bien encore \'e0 celui qui depuis vingt ans a \'e9t\'e9 + son bras droit et qui, ayant dirig\'e9 avec lui cette immense machine, est peut-\'eatre plus que personne en situation et en \'e9tat de ne pas la laisser p\'e9ricliter\~? Quand M.\~Vulfran a fait venir son neveu M.\~Th\'e9odore, on a cru qu\rquote il d +\'e9signait ainsi celui-ci pour son successeur. Mais quand l\rquote ann\'e9e derni\'e8re il a appel\'e9 pr\'e8s de lui M.\~Casimir au moment o\'f9 celui-ci sortait de l\rquote \'c9cole des ponts et chauss\'e9es, on a compris qu\rquote on s\rquote \'e9 +tait tromp\'e9, et que le choix de M.\~Vulfran ne s\rquote \'e9tait encore fix\'e9 sur personne, par cette raison d\'e9cisive qu\rquote il ne veut pour successeur que son fils, car malgr\'e9 les querelles qui les ont s\'e9par\'e9 +s depuis plus de douze ans, c\rquote est son fils seul qu\rquote il aime d\rquote un amour et d\rquote un orgueil de p\'e8re, et il l\rquote attend. M.\~Edmond reviendra-t-il\~? on n\rquote en sait rien, puisqu\rquote on ignore s\rquote +il est vivant ou mort. Une seule personne recevait probablement de ses nouvelles, comme M.\~Edmond en recevait de cette personne qui n\rquote \'e9tait autre que notre ancien cur\'e9 M.\~l\rquote abb\'e9 Poiret\~; mais M.\~l\rquote abb\'e9 + Poiret est mort depuis deux ans, et aujourd\rquote hui il para\'eet \'e0 peu pr\'e8s certain qu\rquote il est impossible de savoir \'e0 quoi s\rquote en tenir. Pour M.\~Vulfran, il croit, il est s\'fbr que son fils arrivera un jour ou l\rquote +autre. Pour les personnes qui ont int\'e9r\'eat \'e0 ce que M.\~Edmond soit mort, elles croient non moins fermement, elles sont non moins s\'fbres qu\rquote il est mort r\'e9ellement, et elles man\'9cuvrent de fa\'e7on \'e0 se trouver ma\'ee +tresses de la situation le jour o\'f9 la nouvelle de cette mort arrivera \'e0 M.\~Vulfran qu\rquote elle pourra bien tuer d\rquote ailleurs. Maintenant, ma ch\'e8re enfant, comprenez-vous l\rquote int\'e9r\'eat que vous avez, vous qui vivez dans l\rquote +intimit\'e9 de M.\~Vulfran, \'e0 vous montrer discr\'e8te et r\'e9serv\'e9e avec la m\'e8re de M.\~Casimir, qui, de toutes les mani\'e8res, travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent celui-ci\~? Si vous \'e9 +tiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec la m\'e8re de M.\~Th\'e9odore. De m\'eame que si vous \'e9tiez trop bien avec celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, vous auriez pour adversaire Mme\~ +Bretoneux. Sans compter que si vous gagniez les bonnes gr\'e2ces des deux, vous vous attireriez peut-\'eatre l\rquote hostilit\'e9 de celui qui a tout \'e0 redouter d\rquote elles. Voil\'e0 pourquoi je vous recommande la pl +us grande circonspection. Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez interrog\'e9e de fa\'e7on \'e0 ce que vous deviez malgr\'e9 tout r\'e9pondre, ne dites que des choses insignifiantes ou vagues\~ +; dans la vie bien souvent on a plus d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 s\rquote effacer qu\rquote \'e0 briller, et \'e0 se faire prendre pour une fille un peu b\'eate plut\'f4t que pour une trop intelligente\~: c\rquote est votre cas, et moins vous para\'ee +trez intelligente, plus vous le serez.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876008}{\*\bkmkstart _Toc98015972}XXXIV{\*\bkmkend _Toc81876008}{\*\bkmkend _Toc98015972} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Ces conseils, donn\'e9s avec une bienveillance amicale, n\rquote \'e9taient pas pour rassurer Perrine, d\'e9j\'e0 inqui\'e8te de la venue de Mme\~Bretoneux. +\par +\par Et cependant, si sinc\'e8res qu\rquote ils fussent, ils att\'e9nuaient la v\'e9rit\'e9 plut\'f4t qu\rquote ils ne l\rquote exag\'e9raient, car pr\'e9cis\'e9ment parce que Mlle\~Belhomme \'e9tait physiquement d\rquote une exag\'e9 +ration malheureuse, moralement elle \'e9tait d\rquote une r\'e9serve excessive, ne se mettant, jamais en avant, ne disant que la moiti\'e9 des choses, les indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les pr\'e9ceptes qu\rquote elle venait de donner +\'e0 Perrine et qui \'e9taient les siens m\'eames. +\par +\par En r\'e9alit\'e9 la situation \'e9tait encore beaucoup plus difficile que ne le disait Mlle\~Belhomme, et cela aussi bien par suite des convoitises qui s\rquote agitaient autour de M.\~Vulfran que par le fait des caract\'e8res des deux m\'e8 +res qui avaient engag\'e9 la lutte pour que leur fils h\'e9rit\'e2t seul, un jour ou l\rquote autre, des usines de Maraucourt, et d\rquote une fortune qui s\rquote \'e9levait, disait-on, \'e0 plus de cent millions. +\par +\par L\rquote une, Mme\~Stanislas Paindavoine, femme du fr\'e8re a\'een\'e9 de M.\~Vulfran, avait v\'e9cu d\'e9vor\'e9e d\rquote envie, en attendant que son mari, grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagn\'e2t l\rquote existence brillante \'e0 + laquelle ses go\'fbts mondains lui donnaient droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n\rquote avaient r\'e9alis\'e9 son ambition, elle continuait \'e0 se d\'e9vorer en attendant maintenant que, par son oncle, Th\'e9 +odore obtint ce qui lui avait manqu\'e9 \'e0 elle, et prit dans le monde parisien la situation qu\rquote elle avait rat\'e9e. +\par +\par L\rquote autre, Mme\~Bretoneux, s\'9cur de M.\~Vulfran, mari\'e9e \'e0 un n\'e9gociant de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans qu\rquote elles l\rquote eussent enrichi\~ +: agence en douane, agence et assurance maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, commissionnaire-exp\'e9diteur, roulage, transports maritimes, \endash voulait la fortune de son fr\'e8re autant pour l\rquote amour m\'ea +me de la richesse que pour l\rquote enlever \'e0 sa belle-s\'9cur qu\rquote elle d\'e9testait. +\par +\par Tant que M.\~Vulfran et son fils avaient v\'e9cu en bons rapports, elles avaient d\'fb se contenter de tirer de leur fr\'e8re ce qu\rquote elles en pouvaient obtenir en pr\'eats d\rquote argent qu\rquote +on ne remboursait pas, en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu\rquote un parent riche est forc\'e9 d\rquote accorder. +\par +\par Mais le jour o\'f9, \'e0 la suite de prodigalit\'e9s excessives et de d\'e9penses exag\'e9r\'e9es, Edmond avait \'e9t\'e9 envoy\'e9 dans l\rquote Inde, ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, en r\'e9alit\'e9 + comme fils puni, les deux belles-s\'9curs avaient pens\'e9 \'e0 tirer parti de cette situation\~; et quand ce fils en r\'e9volte s\rquote \'e9tait mari\'e9 malgr\'e9 la d\'e9fense de son p\'e8re, elles avaient commenc\'e9, chacune de son c\'f4t\'e9, \'e0 + se pr\'e9parer pour que leur fils p\'fbt, \'e0 un moment donn\'e9, prendre la place de l\rquote exil\'e9. +\par +\par \'c0 cette \'e9poque Th\'e9odore n\rquote avait pas vingt ans, et il ne paraissait pas, par ce qu\rquote il s\rquote \'e9tait montr\'e9 jusque-l\'e0, qu\rquote il p\'fbt \'eatre jamais propre au travail et aux affaires commerciales\~: choy\'e9, g\'e2t\'e9 + par sa m\'e8re qui lui avait donn\'e9 ses go\'fbts et ses id\'e9es, il ne vivait que pour les th\'e9\'e2tres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu\rquote +elle se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s\rquote enfermer dans un village, sous la f\'e9rule d\rquote un ma\'eetre qui ne comprenait que le travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le dernier de ses employ\'e9s\~ +! Cette existence exasp\'e9rante, il ne l\rquote avait support\'e9e que le m\'e9pris au c\'9cur pour ce qu\rquote elle lui imposait d\rquote ennuis, de fatigues et de d\'e9go\'fbts. Dix fois par jour il d\'e9cidait de l\rquote abandonner, et s\rquote +il ne le faisait point, c\rquote \'e9tait dans l\rquote esp\'e9rance d\rquote \'eatre bient\'f4t ma\'eetre, seul ma\'eetre de cette affaire consid\'e9rable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de fa\'e7on \'e0 + la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c\rquote est-\'e0-dire de Paris, o\'f9 il se rattraperait enfin de ses mis\'e8res. +\par +\par Quand Th\'e9odore avait commenc\'e9 \'e0 travailler avec son oncle, Casimir n\rquote avait que onze ou douze ans, et \'e9tait par cons\'e9quent trop jeune pour prendre une place \'e0 c\'f4t\'e9 de son cousin. Mais pour cela sa m\'e8re n\rquote avait pas d +\'e9sesp\'e9r\'e9 qu\rquote il p\'fbt l\rquote occuper un jour en regagnant le temps perdu\~: ing\'e9nieur, Casimir du haut de l\rquote X dominerait M.\~Vulfran, en m\'eame temps qu\rquote il \'e9craserait de sa sup\'e9riorit\'e9 + officielle son cousin qui n\rquote \'e9tait rien. C\rquote \'e9tait donc pour l\rquote \'c9cole polytechnique qu\rquote il avait \'e9t\'e9 chauff\'e9, ne travaillant que les mati\'e8res exig\'e9es pour les examens de l\rquote \'e9co +le, et cela en proportion de leur coefficient\~: 58 les math\'e9matiques, 10 la physique, 5 la chimie, 6 le fran\'e7ais. Et alors il s\rquote \'e9tait produit ce r\'e9sultat f\'e2cheux pour lui, que, comme \'e0 + Maraucourt, les vulgaires connaissances usuelles \'e9taient plus utiles que l\rquote X, l\rquote ing\'e9nieur n\rquote avait pas plus domin\'e9 l\rquote oncle qu\rquote il n\rquote avait \'e9cras\'e9 le cousin. Et m\'eame celui-ci avait gard\'e9 l +\rquote avance que dix ann\'e9es de vie commerciale lui donnaient, car s\rquote il n\rquote \'e9tait pas savant, il en convenait, au moins il \'e9tait pratique, pr\'e9tendait-il, sachant bien que cette qualit\'e9 \'e9tait la premi\'e8 +re de toutes pour son oncle. +\par +\par \'ab\~Que diable peut-on bien leur apprendre d\rquote utile, disait Th\'e9odore, puisqu\rquote ils ne sont pas seulement en \'e9tat d\rquote \'e9crire clairement une lettre d\rquote affaires avec une orthographe d\'e9cente\~? +\par +\par \endash Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s\rquote imagine qu\rquote on ne peut pas vivre ailleurs qu\rquote \'e0 Paris\~! quels services, sans cela, il rendrait \'e0 mon oncle\~! mais qu\rquote attendre de bon d\rquote +un monomane qui, d\'e8s le jeudi, ne pense qu\rquote \'e0 filer le samedi soir \'e0 Paris, disposant tout, d\'e9rangeant tout dans ce but unique, et qui, du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la journ\'e9e du dimanche pass\'e9e +\'e0 Paris.\~\'bb +\par +\par Les m\'e8res ne faisaient que d\'e9velopper ces deux th\'e8mes en les enjolivant\~; mais, au lieu de convaincre M.\~Vulfran, celle-ci que Th\'e9odore seul pouvait \'eatre son second, celle-l\'e0 que Casimir seul \'e9tait un vrai fils pour lui, elles l +\rquote avaient plut\'f4t dispos\'e9 \'e0 croire, de Th\'e9odore ce que disait la m\'e8re de Casimir, et de Casimir ce que disait celle de Th\'e9odore, c\rquote est-\'e0-dire qu\rquote en r\'e9alit\'e9 il ne pouvait pas plus compter sur l\rquote +un que sur l\rquote autre, ni pour le pr\'e9sent ni pour l\rquote avenir. +\par +\par De l\'e0, chez lui, des dispositions \'e0 leur \'e9gard, qui \'e9taient pr\'e9cis\'e9ment tout autres que celles que chacune d\rquote elles avait si \'e2prement poursuivies\~: ses neveux, rien que, ses neveux\~; nullement et \'e0 + aucun point de vue des fils. +\par +\par Et m\'eame, dans ses proc\'e9d\'e9s \'e0 leur \'e9gard, on pouvait facilement voir qu\rquote il avait tenu \'e0 ce que cette distinction f\'fbt \'e9vidente pour tous, car, malgr\'e9 les sollicitations de tout genre, directes et d\'e9tourn\'e9es, dont on l +\rquote avait envelopp\'e9, il n\rquote avait jamais consenti \'e0 les loger au ch\'e2teau o\'f9 cependant les appartements ne manquaient pas, ni \'e0 leur permettre de partager sa vie intime, si triste et si solitaire qu\rquote elle f\'fbt. +\par +\par \'ab\~Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi\~\'bb, avait-il toujours r\'e9pondu. +\par +\par Et, partant de l\'e0, il avait donn\'e9 \'e0 Th\'e9odore la maison qu\rquote il habitait lui-m\'eame avant de faire construire son ch\'e2teau, et \'e0 Casimir celle de l\rquote ancien chef de la comptabilit\'e9 que Mombleux rempla\'e7ait. +\par +\par Aussi leur surprise avait-elle \'e9t\'e9 vive et leur indignation exasp\'e9r\'e9e, quand une \'e9trang\'e8re, une gamine, une boh\'e9mienne s\rquote \'e9tait install\'e9e dans ce ch\'e2teau o\'f9 ils n\rquote entraient que comme invit\'e9s. +\par +\par Que signifiait cela\~? +\par +\par Qu\rquote \'e9tait cette petite fille\~? +\par +\par Que devait-on craindre d\rquote elle\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait ce que Mme\~Bretoneux avait demand\'e9 \'e0 son fils, mais ses r\'e9ponses ne l\rquote ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle-m\'eame une enqu\'eate qui l\rquote \'e9clair\'e2t. +\par +\par Arriv\'e9e assez inqui\'e8te, il ne lui fallut que peu de temps pour se rassurer, tant Perrine joua bien le r\'f4le que Mlle\~Belhomme lui avait souffl\'e9. +\par +\par Si M.\~Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux \'e0 demeure chez lui, il n\rquote en \'e9tait pas moins hospitalier, et m\'eame largement, fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa s\'9cur et sa belle-s\'9cur, son fr\'e8re et son beau-fr\'e8 +re venaient le voir \'e0 Maraucourt. Dans ces occasions, le ch\'e2teau prenait un air de f\'eate qui ne lui \'e9tait pas habituel\~: les fourneaux chauffaient au tirage forc\'e9\~; les domestiques arboraient leurs livr\'e9es\~ +; les voitures et les chevaux sortaient des remises et des \'e9curies avec leurs harnais de gala\~; et le soir, dans l\rquote obscurit\'e9, les habitants du village voyaient flamboyer le ch\'e2teau depuis le rez-de-chauss\'e9e jusqu\rquote aux fen\'ea +tres des combles, et de Picquigny \'e0 Amiens, d\rquote Amiens \'e0 Picquigny, circulaient le cuisinier et le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel charg\'e9s des approvisionnements. +\par +\par Pour recevoir Mme\~Bretoneux, on s\rquote \'e9tait donc conform\'e9 \'e0 l\rquote usage \'e9tabli et en d\'e9barquant \'e0 la gare de Picquigny elle avait trouv\'e9 le landau avec cocher et valet de pied pour l\rquote amener \'e0 + Maraucourt, comme en descendant de voiture elle avait trouv\'e9 Bastien pour la conduire \'e0 l\rquote appartement, toujours le m\'eame, qui lui \'e9tait r\'e9serv\'e9 au premier \'e9tage. +\par +\par Mais malgr\'e9 cela, la vie de travail de M.\~Vulfran et de ses neveux, m\'eame celle de Casimir, n\rquote avait \'e9t\'e9 modifi\'e9e en rien\~: il verrait sa s\'9cur aux heures des repas, il passerait la soir\'e9 +e avec elle, rien de plus, les affaires avant tout\~; quant au fils et au neveu, il en serait de m\'eame pour eux, ils d\'e9jeuneraient et d\'eeneraient au ch\'e2teau, o\'f9 ils resteraient le soir aussi tard qu\rquote ils voudraient, mais ce serait tout +\~: sacr\'e9es les heures de bureau. +\par +\par Sacr\'e9es pour les neveux, elles l\rquote \'e9taient aussi pour M.\~Vulfran et par cons\'e9quent pour Perrine, de sorte que Mme\~Bretoneux n\rquote avait pas pu organiser et poursuivre son enqu\'eate sur \'ab\~la boh\'e9mienne\~\'bb comme elle l\rquote +aurait voulu. +\par +\par Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Fran\'e7oise pour la questionner adroitement, ainsi que Z\'e9nobie et Rosalie, \'e9tait simple et, de ce c\'f4t\'e9, elle avait obtenu tous les renseignements qu\rquote +on pouvait lui donner, au moins ceux qui se rapportaient \'e0 l\rquote arriv\'e9e dans le pays de \'ab\~la boh\'e9mienne\~\'bb, \'e0 la fa\'e7on dont elle avait v\'e9cu depuis ce moment, enfin \'e0 son installation aupr\'e8s de M.\~ +Vulfran, due exclusivement, semblait-il, \'e0 sa connaissance de l\rquote anglais\~; mais examiner Perrine elle-m\'eame qui ne quittait pas M.\~Vulfran, la faire parler, voir ce qu\rquote elle \'e9tait et ce qu\rquote il y avait en elle, chercher + ainsi les causes de son succ\'e8s subit, ne se pr\'e9sentait pas dans des conditions faciles \'e0 combiner. +\par +\par \'c0 table, Perrine ne disait absolument rien\~; le matin, elle parlait avec M.\~Vulfran\~; apr\'e8s le d\'e9jeuner, elle montait tout de suite \'e0 sa chambre\~; au retour de la tourn\'e9e des usines, elle travaillait avec Mlle\~Belhomme\~ +; le soir en sortant de table, elle montait de nouveau \'e0 sa chambre\~; alors, quand, o\'f9 et comment la prendre pour l\rquote avoir seule et librement la retourner\~? +\par +\par De guerre lasse, Mme\~Bretoneux, la veille de son d\'e9part, se d\'e9cida \'e0 l\rquote aller trouver dans sa chambre, o\'f9 Perrine, qui se croyait d\'e9barrass\'e9e d\rquote elle, dormait tranquillement. +\par +\par Quelques coups frapp\'e9s \'e0 sa porte, l\rquote \'e9veill\'e8rent\~; elle \'e9couta, on frappa de nouveau. +\par +\par Elle se leva et alla \'e0 la porte \'e0 t\'e2tons\~: +\par +\par \'ab\~Qui est la\~? +\par +\par \endash Ouvrez, c\rquote est moi. +\par +\par \endash Mme\~Bretoneux\~? +\par +\par \endash Oui.\~\'bb +\par +\par Perrine tira le verrou, et vivement Mme\~Bretoneux se glissa dans la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumi\'e8re \'e9lectrique. +\par +\par \'ab\~Couchez-vous, dit Mme\~Bretoneux, nous serons mieux pour causer.\~\'bb +\par +\par Et, prenant une chaise, elle s\rquote assit au pied du lit de fa\'e7on \'e0 avoir Perrine devant elle\~; puis ensuite elle commen\'e7a\~: +\par +\par \'ab\~C\rquote est de mon fr\'e8re que j\rquote ai \'e0 vous parler, \'e0 propos de certaines recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez Guillaume aupr\'e8s de lui, vous pouvez prendre des pr\'e9cautions utiles \'e0 sa sant\'e9 + et dont Guillaume, malgr\'e9 tous ses d\'e9fauts, l\rquote entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre les m\'eames services que Guillaume\~ +; je vous promets que nous saurons le reconna\'eetre.\~\'bb +\par +\par Aux premiers mots, Perrine s\rquote \'e9tait rassur\'e9e\~: puisqu\rquote on voulait lui parler de M.\~Vulfran, elle n\rquote avait rien \'e0 craindre\~; mais quand elle entendit Mme\~Bretoneux lui dire qu\rquote elle paraissait intelligente, sa d\'e9 +fiance se r\'e9veilla, car il \'e9tait impossible que Mme\~Bretoneux qui, elle, \'e9tait vraiment intelligente et fine, put \'eatre sinc\'e8re en parlant ainsi\~; or, si elle n\rquote \'e9tait pas sinc\'e8re, il importait de se tenir sur ses gardes. + +\par +\par \'ab\~Je vous remercie, madame, dit-elle en exag\'e9rant son sourire niais, bien s\'fbr que je ne demande qu\rquote a vous rendre les m\'eames services que Guillaume.\~\'bb +\par +\par Elle souligna ces derniers mots de fa\'e7on \'e0 laisser entendre qu\rquote on pouvait tout lui demander. +\par +\par \'ab\~Je disais bien que vous \'e9tiez intelligente, reprit Mme\~Bretoneux, et je crois que nous pouvons compter sur vous. +\par +\par \endash Vous n\rquote avez qu\rquote \'e0 commander, madame. +\par +\par \endash Tout d\rquote abord, ce qu\rquote il faut, c\rquote est que vous soyez attentive \'e0 veiller sur la sant\'e9 de mon fr\'e8re et \'e0 prendre toutes les pr\'e9cautions possibles pour qu\rquote il ne gagne pas un coup de froid qui peut \'ea +tre mortel, en lui donnant une de ces congestions pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. Savez-vous que si cette bronchite se gu\'e9rissait, on pourrait l\rquote op\'e9rer et lui rendre la vue\~ +? Songez quelle joie ce serait pour nous tous.\~\'bb +\par +\par Cette fois, Perrine r\'e9pondit\~: +\par +\par \'ab\~Moi aussi, je serais bien heureuse. +\par +\par \endash Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si reconnaissante que vous soyez de ce qu\rquote on fait pour vous, vous n\rquote \'eates pas de la famille.\~\'bb +\par +\par Elle reprit son air niais. +\par +\par \'ab\~Bien s\'fbr, mais \'e7a n\rquote emp\'eache pas que je sois attach\'e9e \'e0 M.\~Vulfran, vous pouvez me croire. +\par +\par \endash Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien mieux. Mon fr\'e8re n\rquote a pas besoin seulement d\rquote \'eatre pr\'e9serv\'e9 du froid, il a besoin aussi d\rquote +\'eatre d\'e9fendu contre les \'e9motions brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces messieurs me disaient qu\rquote +en ce moment il faisait faire recherches sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son fils, notre cher Edmond.\~\'bb +\par +\par Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne r\'e9pondit pas \'e0 cette ouverture, bien certaine que \'ab\~ces messieurs\~\'bb, c\rquote est-\'e0-dire les deux cousins, n\rquote avaient pas pu parler de ces recherches \'e0 Mme\~Bretoneux\~ +; que Casimir en e\'fbt parl\'e9, il n\rquote y avait l\'e0 rien que de vraisemblable, puisqu\rquote il avait appel\'e9 sa m\'e8re \'e0 son secours\~; mais Th\'e9odore, cela n\rquote \'e9tait pas possible. +\par +\par \'ab\~Ils m\rquote ont dit que lettres et d\'e9p\'eaches passaient par vos mains et que vous les traduisiez \'e0 mon fr\'e8re. Eh bien\~! il serait tr\'e8s important, au cas o\'f9 ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme nous ne le pr\'e9 +voyons que trop, h\'e9las\~! que mon fils en f\'fbt averti le premier\~; il m\rquote enverrait une d\'e9p\'eache, et, comme la distance d\rquote ici \'e0 Boulogne n\rquote est pas tr\'e8s grande, j\rquote accourrais soutenir mon pauvre fr\'e8re\~: une s +\'9cur, surtout une s\'9cur a\'een\'e9e, trouve d\rquote autres consolations dans son c\'9cur qu\rquote une belle-s\'9cur. Vous comprenez\~? +\par +\par \endash Oh\~! bien s\'fbr, madame, que je comprends\~; il me semble au moins. +\par +\par \endash Alors, nous pouvons compter sur vous\~?\~\'bb +\par +\par Perrine h\'e9sita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas r\'e9pondre. +\par +\par \'ab\~Je ferai tout ce que je pourrai pour M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite je vais vous prouver que, quant \'e0 nous, nous ne serons pas ingrats. Qu\rquote est-ce que vous diriez d\rquote +une robe qu\rquote on vous donnerait\~?\~\'bb +\par +\par Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une r\'e9ponse \'e0 cette offre, elle la mit dans un sourire. +\par +\par \'ab\~Une belle robe avec une petite tra\'eene, continua Mme\~Bretoneux. +\par +\par \endash Je suis en deuil. +\par +\par \endash Mais le deuil n\rquote emp\'eache pas de porter une robe \'e0 tra\'eene. Vous n\rquote \'eates pas assez habill\'e9e pour d\'eener \'e0 la table de mon fr\'e8re et m\'eame vous \'eates tr\'e8s mal habill\'e9e, fagot\'e9e comme un chien savant. + +\par +\par Perrine savait qu\rquote elle n\rquote \'e9tait pas bien habill\'e9e, cependant elle fut humili\'e9e d\rquote \'eatre compar\'e9e \'e0 un chien savant, et surtout de la fa\'e7on dont cette comparaison \'e9tait faite, avec l\rquote +intention manifeste de la rabaisser. +\par +\par \endash J\rquote ai pris ce que j\rquote ai trouv\'e9 chez Mme\~Lachaise. +\par +\par \endash Mme\~Lachaise \'e9tait bonne pour vous habiller quand vous n\rquote \'e9tiez qu\rquote une vagabonde, mais maintenant qu\rquote il a plu \'e0 mon fr\'e8re de vous admettre \'e0 sa table, il ne faut pas que nous ayons \'e0 rougir de vous\~ +; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce moment.\~\'bb +\par +\par Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du r\'f4le qu\rquote elle jouait. +\par +\par \'ab\~Ah\~! dit-elle tristement. +\par +\par \endash Ce que vous \'eates dr\'f4le avec votre blouse, vous n\rquote en avez pas id\'e9e.\~\'bb +\par +\par Et l\rquote \'e9vocation de ce souvenir fit rire Mme\~Bretoneux comme si elle avait cette fameuse blouse devant les yeux. +\par +\par \'ab\~Mais cela est facile \'e0 r\'e9parer, et quand vous serez belle comme je veux que vous le soyez, avec une robe habill\'e9e pour la salle \'e0 manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez \'e0 qui vous les devez. C\rquote +est comme pour votre lingerie, je me doute qu\rquote elle vaut la robe. Voyons un peu.\~\'bb +\par +\par Disant cela, d\rquote un air d\rquote autorit\'e9, elle ouvrit les uns apr\'e8s les autres les tiroirs de la commode, et m\'e9prisante, elle les referma d\rquote un mouvement brusque en haussant les \'e9paules avec piti\'e9. +\par +\par \'ab\~Je m\rquote en doutais, reprit-elle, c\rquote est mis\'e9rable, indigne de vous.\~\'bb +\par +\par Perrine, suffoqu\'e9e, ne r\'e9pondit rien. +\par +\par \'ab\~Vous avez de la chance, continua Mme\~Bretoneux, que je sois venue \'e0 Maraucourt, et que je me charge de vous.\~\'bb +\par +\par Le mot qui monta aux l\'e8vres de Perrine fut un refus\~: elle n\rquote avait pas besoin qu\rquote on se charge\'e2t d\rquote elle, surtout avec de pareils proc\'e9d\'e9s\~; mais elle eut la force de le refouler\~: elle avait un r\'f4le \'e0 + remplir, rien ne devait le lui faire oublier\~; apr\'e8s tout, c\rquote \'e9taient les paroles de Mme\~Bretoneux qui \'e9taient mauvaises et dures, ses intentions, au contraire, s\rquote annon\'e7aient bonnes et g\'e9n\'e9reuses. +\par +\par \'ab\~Je vais dire \'e0 mon fr\'e8re, reprit Mme\~Bretoneux, qu\rquote il doit vous commander chez une couturi\'e8re d\rquote Amiens dont je lui donnerai l\rquote adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et de plus, chez une bonne ling +\'e8re, un trousseau complet. Fiez-vous-en \'e0 moi, vous aurez quelque chose de joli, qui \'e0 chaque instant, je l\rquote esp\'e8re au moins, me rappellera \'e0 votre souvenir. L\'e0-dessus dormez bien, et n\rquote oubliez rien de ce que je vous ai dit. +\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876009}{\*\bkmkstart _Toc98015973}XXV{\*\bkmkend _Toc81876009}{\*\bkmkend _Toc98015973} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 \'ab\~Faire tout ce qu\rquote elle pourrait pour M.\~Vulfran\~\'bb ne signifiait pas du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme\~Bretoneux avait cru comprendre\~; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot \'e0 + Casimir des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre. +\par +\par Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une fa\'e7on de la regarder qui aurait d\'fb provoquer les confidences. +\par +\par Mais quelles confidences e\'fbt-elle pu faire, alors m\'eame qu\rquote elle se f\'fbt d\'e9cid\'e9e \'e0 rompre le silence que M.\~Vulfran lui avait command\'e9\~? +\par +\par Elles \'e9taient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles \'e9taient incompl\'e8tes, avec des trous qui paraissaient difficiles \'e0 combler, surtout pour les trois derni\'e8res ann\'e9 +es. Mais cela ne d\'e9sesp\'e9rait pas M.\~Vulfran et n\rquote \'e9branlait pas sa foi. \'ab\~Nous avons fait le plus difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons \'e9clair\'e9 les temps les plus \'e9loign\'e9s\~; comment la lumi\'e8 +re ne se ferait-elle pas sur ceux qui sont pr\'e8s de nous\~? un jour o\'f9 l\rquote autre le fil se rattachera et alors il n\rquote y aura plus qu\rquote \'e0 le suivre.\~\'bb +\par +\par Si de ce c\'f4t\'e9 Mme\~Bretoneux n\rquote avait gu\'e8re r\'e9ussi, au moins n\rquote en avait-il pas \'e9t\'e9 de m\'eame pour les soins qu\rquote elle avait recommand\'e9 \'e0 Perrine de donner \'e0 M.\~Vulfran. Jusque-l\'e0 + Perrine ne se serait pas permis, les jours de pluie, de relever la capote du pha\'e9ton, ni, les jours de froid ou de brouillard, de rappeler \'e0 M.\~Vulfran qu\rquote il \'e9tait prudent \'e0 lui d\rquote +endosser un pardessus, ou de nouer un foulard autour de son cou, pas plus qu\rquote elle n\rquote aurait os\'e9, quand les soir\'e9es \'e9taient fra\'eeches, fermer les fen\'eatres du cabinet\~; mais du moment qu\rquote elle avait \'e9t\'e9 + avertie par Mme\~Bretoneux que le froid, l\rquote humidit\'e9, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la maladie de M.\~Vulfran, elle ne s\rquote \'e9tait plus laiss\'e9 arr\'eater par ces scrupules et ces timidit\'e9s. +\par +\par Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le temps, sans veiller \'e0 ce que le pardessus se trouv\'e2t \'e0 sa place habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de vent frais, elle le posait elle-m\'eame sur les \'e9 +paules de M.\~Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu\rquote une goutte de pluie vint \'e0 tomber, elle arr\'eatait aussit\'f4t, et relevait la capote. Que la soir\'e9e ne f\'fbt pas ti\'e8de apr\'e8s le d\'ee +ner, et elle refusait de sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course \'e0 pied, elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se plaindre, car la plainte \'e9tait pr\'e9cis\'e9ment ce qu\rquote il avait le plus en horreur, pour lui-m +\'eame aussi bien que pour les autres\~; mais maintenant qu\rquote elle savait que la marche un peu vive lui \'e9tait une souffrance accompagn\'e9e de toux, d\rquote \'e9touffement, de palpitations, elle trouvait toujours des raisons, sa +ns donner la vraie, pour qu\rquote il ne p\'fbt pas se fatiguer, et ne fit qu\rquote un exercice mod\'e9r\'e9, celui pr\'e9cis\'e9ment qui lui \'e9tait utile, non nuisible. +\par +\par Une apr\'e8s-midi qu\rquote ils traversaient ainsi \'e0 pied le village, ils rencontr\'e8rent Mlle\~Belhomme, qui ne voulut point passer sans saluer M.\~Vulfran, et apr\'e8s quelques paroles de politesse le quitta en disant\~: +\par +\par \'ab\~Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.\~\'bb +\par +\par Que voulait dire cela\~? Perrine n\rquote en savait rien et M.\~Vulfran qu\rquote elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle questionna l\rquote institutrice, qui lui expliqua ce qu\rquote \'e9 +tait cette Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire appropri\'e9 \'e0 sa jeune intelligence, ignorante des choses de l\rquote antiquit\'e9, l\rquote }{\i\cgrid0 \'8cdipe \'e0 Colone}{\cgrid0 de Sophocle\~; et les jours suivants, +abandonnant le Tour du Monde, Perrine recommen\'e7a cette lecture pour M.\~Vulfran, qui s\rquote en montra \'e9mu, sensible surtout \'e0 ce qui s\rquote appliquait \'e0 sa propre situation. +\par +\par \'ab\~C\rquote est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et m\'eame plus, puisque Antigone, fille du malheureux \'8cdipe, devait ses soins et sa tendresse \'e0 son p\'e8re.\~\'bb +\par +\par Par l\'e0, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l\rquote affection de M.\~Vulfran, qui n\rquote avait pas pour habitude de se r\'e9pandre en effusion. Elle en fut si boulevers\'e9e que, lui prenant la main, elle la lui baisa. +\par +\par \'ab\~Oui, dit-il, tu es une bonne fille.\~\'bb +\par +\par Et lui mettant la main sur la t\'eate, il ajouta\~: +\par +\par \'ab\~M\'eame quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il saura reconna\'eetra ce que tu as \'e9t\'e9 pour moi. +\par +\par \endash Je suis si peu et je voudrais \'eatre tant\~! +\par +\par \endash Je lui dirai ce que tu as \'e9t\'e9, et d\rquote ailleurs il le verra bien, car c\rquote est un homme de c\'9cur que mon fils.\~\'bb +\par +\par Bien souvent il s\rquote \'e9tait exprim\'e9 dans ces termes ou d\rquote autres du m\'eame genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pens\'e9e de lui demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si s\'e9v\'e8 +re, mais chaque fois, les paroles s\rquote \'e9taient arr\'eat\'e9es dans sa gorge serr\'e9e par l\rquote \'e9motion\~: c\rquote \'e9tait chose si grave pour elle d\rquote aborder un pareil sujet. +\par +\par Cependant ce soir-l\'e0, encourag\'e9e par ce qui venait de se passer, elle se sentit plus forte\~; jamais occasion s\rquote \'e9tait-elle pr\'e9sent\'e9e plus favorable\~: elle \'e9tait seule avec M.\~Vulfran, dans son cabinet o\'f9 jamais personne n +\rquote entrait sans \'eatre appel\'e9, assise pr\'e8s de lui, sous la lumi\'e8re de la lampe, devait-elle h\'e9siter plus longtemps\~? +\par +\par Elle ne le crut pas\~: +\par +\par \'ab\~Voulez-vous me permettre, dit-elle, le c\'9cur angoiss\'e9 et la voix fr\'e9missante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, et \'e0 laquelle je pense \'e0 chaque instant sans oser en parler\~? +\par +\par \endash Dis. +\par +\par \endash Ce que je ne comprends pas, c\rquote est qu\rquote aimant votre fils comme vous l\rquote aimez, vous ayez pu vous s\'e9parer de lui. +\par +\par \endash C\rquote est qu\rquote a ton \'e2ge on ne comprend, on ne sent que ce qui est affection, sans avoir conscience du devoir\~: or mon devoir de p\'e8re me faisait une loi d\rquote imposer \'e0 mon fils, coupable de fautes qui pouvaient l\rquote +entra\'eener loin, une punition qui serait une le\'e7on. Il fallait qu\rquote il e\'fbt la preuve que ma volont\'e9 \'e9tait au-dessus de la sienne\~; c\rquote est pourquoi je l\rquote envoyai aux Indes, o\'f9 j\rquote avais l\rquote +intention de ne le tenir que peu de temps, et o\'f9 je lui donnais une situation qui m\'e9nageait sa dignit\'e9, puisqu\rquote il \'e9tait le repr\'e9sentant de ma maison. Pouvais-je pr\'e9voir qu\rquote il s\rquote \'e9prendrait de cette mis\'e9rable cr +\'e9ature et se laisserait entra\'eener dans un mariage fou, absolument fou\~? +\par +\par \endash Mais le p\'e8re Fildes dit que celle qu\rquote il a \'e9pous\'e9e n\rquote \'e9tait point une mis\'e9rable cr\'e9ature. +\par +\par \endash Elle en \'e9tait une, puisqu\rquote elle a accept\'e9 un mariage nul en France, et d\'e8s lors je ne pouvais pas la reconna\'eetre pour ma fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils pr\'e8s de moi, tant qu\rquote il ne se serait pas s +\'e9par\'e9 d\rquote elle\~; c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 manquer \'e0 mon devoir de p\'e8re, en m\'eame temps qu\rquote abdiquer ma volont\'e9, et un homme comme moi ne peut pas en arriver l\'e0\~; je veux ce q +ue je dois, et ne transige pas plus sur la volont\'e9 que sur le devoir.\~\'bb +\par +\par Il dit cela avec une fermet\'e9 d\rquote accent qui gla\'e7a Perrine\~; puis, tout de suite il poursuivit\~: +\par +\par \'ab\~Maintenant, tu peux te demander comment, n\rquote ayant pas voulu recevoir mon fils apr\'e8s son mariage, je veux pr\'e9sentement le rappeler pr\'e8s de moi. C\rquote est que les conditions ne sont plus aujourd\rquote hui ce qu\rquote elles \'e9 +taient \'e0 cette \'e9poque. Apr\'e8s treize ann\'e9es de ce pr\'e9tendu mariage, mon fils doit \'eatre aussi las de cette cr\'e9ature que de la vie mis\'e9rable qu\rquote elle lui a fait mener pr\'e8s d\rquote elle. D\rquote +autre part, les conditions pour moi sont chang\'e9es aussi\~: ma sant\'e9 est loin d\rquote \'eatre rest\'e9e ce qu\rquote elle \'e9tait, je suis malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par une op\'e9ration qu\rquote on ne risquera que + si je suis dans un \'e9tat de calme lui assurant des chances s\'e9rieuses de r\'e9ussite. Quand mon fils saura cela, crois-tu qu\rquote il h\'e9sitera \'e0 quitter cette femme, \'e0 laquelle d\rquote ailleurs j\rquote +assurerai la vie la plus large ainsi qu\rquote \'e0 sa fille\~? Si je l\rquote aime, il m\rquote aime aussi\~; que de fois a-t-il tourn\'e9 ses regards vers Maraucourt\~! que de regrets n\rquote a-t-il pas \'e9prouv\'e9s\~! Qu\rquote il apprenne la v\'e9 +rit\'e9, tu le verras accourir. +\par +\par \endash Il devrait donc quitter sa femme et sa fille\~? +\par +\par \endash Il n\rquote a pas de femme, il n\rquote a pas de fille. +\par +\par \endash Le p\'e8re Fildes dit qu\rquote il a \'e9t\'e9 mari\'e9 dans la chapelle de la mission par le p\'e8re Leclerc. +\par +\par \endash Ce mariage est nul en France pour avoir \'e9t\'e9 contract\'e9 contrairement \'e0 la loi. +\par +\par \endash Mais aux Indes, est-il nul aussi\~? +\par +\par \endash Je le ferai casser \'e0 Rome. +\par +\par \endash Mais sa fille\~? +\par +\par \endash La loi ne reconna\'eet pas cette fille. +\par +\par \endash La loi est-elle tout\~? +\par +\par \endash Que veux-tu dire\~? +\par +\par \endash Que ce n\rquote est pas la loi qui fait qu\rquote on aime ou qu\rquote on n\rquote aime pas ses enfants, ses parents. Ce n\rquote \'e9tait pas en vertu de la loi que j\rquote aimais mon pauvre papa, mais parce qu\rquote il \'e9 +tait bon, tendre, affectueux, attentif pour moi, parce que j\rquote \'e9tais heureuse quand il m\rquote embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou qu\rquote il me regardait avec un sourire\~; et parce que je n\rquote imaginais pas qu +\rquote il y e\'fbt rien de meilleur que d\rquote \'eatre avec lui-m\'eame, quand il ne me parlait point et s\rquote occupait de ses affaires. Et lui, il m\rquote aimait parce qu\rquote il m\rquote avait \'e9lev\'e9e, parce qu\rquote +il me donnait ses soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu\rquote il sentait que je l\rquote aimais de tout mon c\'9cur. La loi n\rquote avait rien \'e0 voir l\'e0 dedans\~; je ne me demandais pas si c\rquote \'e9 +tait la loi qui le faisait mon p\'e8re, car j\rquote \'e9tais bien certaine que c\rquote \'e9tait l\rquote affection que nous avions l\rquote un pour l\rquote autre. +\par +\par \endash O\'f9 veux-tu en venir\~? +\par +\par \endash Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent d\'e9raisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je sens. +\par +\par \endash Et c\rquote est pour cela que je t\rquote \'e9coute, parce que tes paroles, pour peu exp\'e9riment\'e9es qu\rquote elles soient, sont au moins celles d\rquote une bonne fille. +\par +\par \endash Eh bien, monsieur, j\rquote en veux venir \'e0 ceci, c\rquote est que si vous aimez votre fils et voulez l\rquote avoir pr\'e8s de vous, lui de son c\'f4t\'e9 il doit aimer sa fille et veut l\rquote avoir pr\'e8s de lui. +\par +\par \endash Entre son p\'e8re et sa fille, il n\rquote h\'e9sitera pas\~; d\rquote ailleurs le mariage annul\'e9, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de l\rquote Inde sont pr\'e9coces\~; il pourra bient\'f4 +t la marier, ce qui, avec la dot que je lui assurerai, sera facile\~; il ne sera donc pas assez peu sens\'e9 pour ne pas se s\'e9parer d\rquote une fille qui, elle, n\rquote h\'e9siterait pas \'e0 se s\'e9parer bient\'f4t de lui pour suivre son mari. D +\rquote ailleurs, notre vie n\rquote est pas faite que de sentiment, elle l\rquote est aussi d\rquote autres choses qui p\'e8sent d\rquote un lourd poids sur nos d\'e9terminations\~: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune n\rquote \'e9tait pas +ce qu\rquote elle est maintenant\~; quand il verra, et je la lui montrerai, la situation qu\rquote elle lui assure \'e0 la t\'eate de l\rquote industrie de son pays, l\rquote avenir qu\rquote +elle lui promet, avec toutes les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas une petite moricaude qui l\rquote arr\'eatera. +\par +\par \endash Mais cette petite moricaude n\rquote est peut-\'eatre pas aussi horrible que vous l\rquote imaginez. +\par +\par \endash Une Hindoue. +\par +\par \endash Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en moyenne plus beaux que les Europ\'e9ens. +\par +\par \endash Exag\'e9rations de voyageurs. +\par +\par \endash Qu\rquote ils ont les membres souples, le visage d\rquote un ovale pur, les yeux profonds avec un regard fier, la bouche discr\'e8te, la physionomie douce\~; qu\rquote ils sont adroits, gracieux dans leurs mouvements\~; qu\rquote +ils sont sobres, patients, courageux au travail\~; qu\rquote ils sont appliqu\'e9s \'e0 l\rquote \'e9tude\'85 +\par +\par \endash Tu as de la m\'e9moire. +\par +\par \endash Ne doit-on pas retenir ce qu\rquote on lit\~? Enfin il r\'e9sulte de ces livres qu\rquote une Hindoue n\rquote est pas forc\'e9ment une horreur comme vous \'eates dispos\'e9 \'e0 le croire. +\par +\par \endash Que m\rquote importe, puisque je ne la conna\'eetrai pas. +\par +\par \endash Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-\'eatre vous int\'e9resser \'e0 elle, vous attacher \'e0 elle\'85 +\par +\par \endash Jamais\~; rien qu\rquote en pensant \'e0 elle et \'e0 sa m\'e8re, je suis pris d\rquote indignation. +\par +\par \endash Si vous la connaissiez\'85 cette col\'e8re s\rquote apaiserait peut-\'eatre.\~\'bb +\par +\par Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, mais cependant ne lui coupa pas la parole\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote entends si elle n\rquote \'e9tait pas du tout ce que vous supposez\~; car elle peut, n\rquote est-ce pas, \'eatre le contraire de ce que votre col\'e8re imagine\~: le p\'e8re Fildes dit que sa m\'e8re \'e9tait dou\'e9 +e des plus charmantes qualit\'e9s, intelligente, bonne, douce\'85 +\par +\par \endash Le p\'e8re Fildes est un brave pr\'eatre qui voit la vie et les gens avec trop d\rquote indulgence\~; d\rquote ailleurs, il ne l\rquote a pas connue, cette femme dont il parle. +\par +\par \endash Il dit qu\rquote il parle d\rquote apr\'e8s les t\'e9moignages de tous ceux qui l\rquote ont connue\~; ces t\'e9moignages de tous n\rquote ont-ils pas plus d\rquote importance que l\rquote opinion d\rquote un seul\~ +? Enfin, si vous la receviez dans votre maison, n\rquote aurait-elle pas, elle, votre petite fille, des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi\~? +\par +\par \endash Ne parle pas contre toi. +\par +\par \endash Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la justice\'85 +\par +\par \endash La justice\~! +\par +\par \endash Telle que je la sens\~; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon ignorance, je crois \'eatre la justice. Pr\'e9cis\'e9ment parce que sa naissance est menac\'e9e et contest\'e9e, cette jeune fille en se voyant accueillie, ne pourrait pas ne pas +\'eatre \'e9mue d\rquote une profonde reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son c\'9cur.\~\'bb +\par +\par Elle joignit les mains en le regardant comme s\rquote il pouvait la voir, et avec un \'e9lan qui donnait \'e0 sa voix un accent vibrant\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! monsieur, ne voulez-vous pas \'eatre aim\'e9 par votre fille\~?\~\'bb +\par +\par Il se leva d\rquote un mouvement impatient\~: +\par +\par \'ab\~Je t\rquote ai dit qu\rquote elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme je hais sa m\'e8re\~; elles qui m\rquote ont pris mon fils, qui me le gardent. Est-ce que, si elles ne l\rquote avaient pas ensorcel\'e9, il ne serait pas pr\'e8 +s de moi depuis longtemps\~? Est-ce qu\rquote elles n\rquote ont pas \'e9t\'e9 tout pour lui, quand moi son p\'e8re, je n\rquote \'e9tais rien\~?\~\'bb +\par +\par Il parlait avec v\'e9h\'e9mence en marchant \'e0 pas saccad\'e9s par son cabinet, emport\'e9, secou\'e9 par un acc\'e8s de col\'e8re qu\rquote elle n\rquote avait pas encore vu. Tout \'e0 coup il s\rquote arr\'eata devant elle\~: +\par +\par \'ab\~Monte \'e0 ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus jamais, ne te permets de me parler de ces mis\'e9rables\~; car enfin de quoi te m\'eales-tu\~? Qui t\rquote a charg\'e9 de me tenir un pareil discours\~?\~\'bb +\par +\par Un moment interdite, elle se remit\~: +\par +\par \'ab\~Oh\~! personne, monsieur, je vous jure\~; j\rquote ai traduit, moi fille sans parents, ce que mon c\'9cur me disait, me mettant \'e0 la place de votre petite fille.\~\'bb +\par +\par Il se radoucit, mais ce fut encore d\rquote un ton mena\'e7ant qu\rquote il ajouta\~: +\par +\par \'ab\~Si tu ne veux pas que nous nous f\'e2chions, d\'e9sormais n\rquote aborde jamais ce sujet, qui m\rquote est, tu le vois, douloureux\~; tu ne dois pas m\rquote exasp\'e9rer. +\par +\par \endash Pardonnez-moi, dit-elle la voix bris\'e9e par les larmes qui l\rquote \'e9touffaient, certainement j\rquote aurais d\'fb me taire. +\par +\par \endash Tu l\rquote aurais d\'fb d\rquote autant mieux que ce que tu as dit \'e9tait inutile.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876010}{\*\bkmkstart _Toc98015974}XXXVI{\*\bkmkend _Toc81876010}{\*\bkmkend _Toc98015974} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Pour suppl\'e9er aux nouvelles que ses correspondants ne lui donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois derni\'e8res ann\'e9es, M.\~Vulfran faisait para\'eetre dans + les principaux journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, une annonce r\'e9p\'e9t\'e9e chaque semaine, promettant quarante livres de r\'e9compense \'e0 qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu\rquote il f\'fb +t, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine\~; et comme une des lettres qu\rquote il avait re\'e7ues de Londres parlait d\rquote un projet d\rquote Edmond de passer en \'c9gypte et peut-\'eatre en Turquie, il avait \'e9 +tendu ses insertions au Caire, \'e0 Alexandrie, \'e0 Constantinople\~: rien ne devait \'eatre n\'e9glig\'e9, m\'eame l\rquote impossible, m\'eame l\rquote improbable\~; d\rquote ailleurs n\rquote \'e9tait-ce pas l\rquote +improbable qui devenait le vraisemblable dans cette existence cahot\'e9e\~? +\par +\par Ne voulant pas donner son adresse, ce qui e\'fbt pu l\rquote exposer \'e0 toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonn\'eates, c\rquote \'e9tait celle de son banquier \'e0 Amiens que M.\~Vulfran avait indiqu\'e9e\~; c\rquote \'e9 +tait donc celui-ci qui recevait les lettres que l\rquote offre des mille francs provoquait, et qui les transmettait \'e0 Maraucourt. +\par +\par Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n\rquote \'e9tait s\'e9rieuse\~; la plupart provenaient d\rquote agents d\rquote affaires, qui s\rquote engageaient \'e0 faire des recherches dont ils garantissaient le succ\'e8 +s, si on voulait bien leur envoyer une provision indispensable aux premi\'e8res d\'e9marches\~; quelques-unes \'e9taient de simples romans qui se lan\'e7aient dans une fantaisie vague promettant tout et ne donnant rien\~; d\rquote +autres enfin racontaient des faits remontant \'e0 cinq, dix, douze ans\~; aucune ne se renfermait dans les trois derni\'e8res ann\'e9es fix\'e9es par l\rquote annonce, pas plus qu\rquote elle ne fournissait l\rquote indication pr\'e9cise demand\'e9e. + +\par +\par C\rquote \'e9tait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si nulles qu\rquote elles fussent g\'e9n\'e9ralement, elles ne d\'e9courageaient pas M.\~Vulfran et n\rquote \'e9branlaient pas sa foi\~: +\par +\par \'ab\~Il n\rquote y a que l\rquote annonce r\'e9p\'e9t\'e9e qui produise de l\rquote effet\~\'bb, disait-il toujours. +\par +\par Et sans se lasser, il r\'e9p\'e9tait les siennes. +\par +\par Un jour enfin une lettre dat\'e9e de Serajevo en Bosnie apporta une offre qui paraissait pouvoir \'eatre prise en consid\'e9ration\~: elle \'e9tait en mauvais anglais, et disait que si l\rquote on voulait d\'e9poser les quarante livres promises par l +\rquote insertion du }{\i\cgrid0 Times}{\cgrid0 , chez un banquier de Serajevo, on s\rquote engageait \'e0 fournir des nouvelles authentiques de M.\~Edmond Paindavoine remontant au mois de novembre de la pr\'e9c\'e9dente ann\'e9e\~: au cas o\'f9 l\rquote +on accepterait cette proposition, on devait r\'e9pondre poste restante \'e0 Serajevo sous le num\'e9ro 917. +\par +\par \'ab\~Eh bien, tu vois si j\rquote avais raison, s\rquote \'e9cria M.\~Vulfran, c\rquote est pr\'e8s de nous, le mois de novembre.\~\'bb +\par +\par Et il montra une joie qui \'e9tait un aveu de ses craintes\~: c\rquote \'e9tait maintenant qu\rquote il pouvait affirmer l\rquote existence d\rquote Edmond avec preuves \'e0 l\rquote appui et non plus seulement en vertu de sa foi paternelle. +\par +\par Pour la premi\'e8re fois depuis que ses recherches se poursuivaient, il parla de son fils \'e0 ses neveux et \'e0 Talouel. +\par +\par \'ab\~J\rquote ai la grande joie de vous annoncer que j\rquote ai des nouvelles d\rquote Edmond\~; il \'e9tait en Bosnie au mois de novembre.\~\'bb +\par +\par L\rquote \'e9moi fut grand quand ce bruit se r\'e9pandit dans le pays. Comme toujours en pareille circonstance on l\rquote amplifia\~: +\par +\par \'ab\~M.\~Edmond va arriver\~! +\par +\par \endash Est ce possible\~? +\par +\par \endash Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des neveux et de Talouel.\~\'bb +\par +\par En r\'e9alit\'e9, elle \'e9tait curieuse cette mine\~: pr\'e9occup\'e9e chez Th\'e9odore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint\~; au contraire \'e9panouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait pris l\rquote +habitude de faire exprimer \'e0 sa physionomie comme \'e0 ses paroles pr\'e9cis\'e9ment le contraire de ce qu\rquote il pensait. +\par +\par Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire \'e0 ce retour\~: +\par +\par \'ab\~Le vieux a \'e9t\'e9 trop dur\~; le fils n\rquote avait pas m\'e9rit\'e9 que, pour quelques dettes, on l\rquote envoy\'e2t aux Indes. Mis en dehors de sa famille, il s\rquote en est cr\'e9\'e9 une autre l\'e0-bas. +\par +\par \endash Et puis \'eatre en Bosnie, en Turquie, quelque part par l\'e0, cela, ne veut pas dire qu\rquote on, est en route pour Maraucourt\~; est-ce que la route des Indes en France passe par la Bosnie\~?\~\'bb +\par +\par Cette r\'e9flexion \'e9tait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y m\'ealer aucune consid\'e9ration sentimentale. +\par +\par \'ab\~Comme vous je d\'e9sire le retour du fils, disait-il, cela donnerait \'e0 la maison une solidit\'e9 qui lui manque, mais il ne suffit pas que je d\'e9sire une chose pour que j\rquote y croie\~; c\rquote est Fran\'e7ais cela, ce n\rquote +est pas Anglais, et moi, vous savez, }{\i\cgrid0 I am an Englishman}{\cgrid0 .\~\'bb +\par +\par Justement parce que ces r\'e9flexions \'e9taient d\rquote un Anglais, elles faisaient hausser les \'e9paules\~: si le patron parlait du retour de son fils, on pouvait avoir foi en lui\~; il n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 s\rquote emballer, le patron. + +\par +\par \'ab\~En affaires, oui\~; mais en sentiment, ce n\rquote est pas l\rquote industriel qui parle, c\rquote est le p\'e8re.\~\'bb +\par +\par \'c0 chaque instant M.\~Vulfran s\rquote entretenait avec Perrine de ses esp\'e9rances\~: +\par +\par \'ab\~Ce n\rquote est plus qu\rquote une affaire de temps\~: la Bosnie, ce n\rquote est pas l\rquote Inde, une mer dans laquelle on dispara\'eet\~; si nous avons des nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront sur une piste qu +\rquote il sera facile de suivre.\~\'bb +\par +\par Et il avait voulu que Perrine prit dans la biblioth\'e8que les livres qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une explication satisfaisante, ce que son fils \'e9tait venu faire dans ce pays sauvage, au climat rude, o\'f9 il n\rquote +y a ni commerce, ni industrie. +\par +\par \'ab\~Peut-\'eatre s\rquote y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine. +\par +\par \endash Sans doute, et c\rquote est un indice de plus pour prouver son prochain retour\~; de plus s\rquote il \'e9tait l\'e0 de passage, il semble vraisemblablement qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas accompagn\'e9 + de sa femme et de sa fille, car la Bosnie n\rquote est pas un pays pour les touristes\~; donc il y aurait s\'e9paration entre eux.\~\'bb +\par +\par Comme elle ne r\'e9pondait rien malgr\'e9 l\rquote envie qu\rquote elle en avait, il s\rquote en f\'e2cha\~: +\par +\par \'ab\~Tu ne dis rien. +\par +\par \endash C\rquote est que je n\rquote ose pas ne pas \'eatre d\rquote accord avec vous. +\par +\par \endash Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses. +\par +\par \endash Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas pour d\rquote autres. Ne m\rquote avez-vous pas d\'e9fendu d\rquote aborder jamais ce qui se rapporte \'e0\'85 cette jeune fille\~? Je ne veux pas m\rquote exposer \'e0 vous f\'e2cher. + +\par +\par \endash Tu ne me f\'e2cheras pas en disant les raisons}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 pour lesquelles tu admets qu\rquote elles ont pu venir en Bosnie. +\par +\par \endash D\rquote abord parce que la Bosnie n\rquote est pas un pays inabordable pour des femmes, surtout quand ces femmes ont voyag\'e9 dans les montagnes de l\rquote Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les dangers \'e0 + celles des Balkans. Et puis d\rquote un autre c\'f4t\'e9, si M.\~Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas pourquoi sa femme et sa fille ne l\rquote auraient pas accompagn\'e9, puisque les lettres que vous avez re\'e7ues des diff\'e9 +rentes contr\'e9es de l\rquote Inde disent que partout elles \'e9taient avec lui. Enfin il y a encore une autre consid\'e9ration que je n\rquote ose pas vous dire, pr\'e9cis\'e9ment parce qu\rquote elle n\rquote est pas d\rquote accord avec vos esp\'e9 +rances. +\par +\par \endash Dis-la quand m\'eame. +\par +\par \endash Je la dirai, mais \'e0 l\rquote avance je vous demande de ne voir dans mes paroles que le souci de votre sant\'e9, qui serait atteinte au cas o\'f9 votre attente serait d\'e9\'e7ue\~; ce qui est possible n\rquote est-ce pas\~? +\par +\par \endash Explique-toi clairement. +\par +\par \endash De ce que M.\~Edmond \'e9tait \'e0 Serajevo au mois de novembre, vous concluez qu\rquote il doit \'eatre de retour ici\'85 bient\'f4t. +\par +\par \endash \'c9videmment. +\par +\par \endash Et cependant on peut ne pas le retrouver. +\par +\par \endash Je n\rquote admets pas cela. +\par +\par \endash Une raison ou une autre peut l\rquote emp\'eacher de revenir\'85 N\rquote est-il pas possible qu\rquote il ait disparu\~? +\par +\par \endash Disparu\~? +\par +\par \endash S\rquote il \'e9tait retourn\'e9 aux Indes\'85 ou ailleurs\~; s\rquote il \'e9tait parti pour l\rquote Am\'e9rique\~? +\par +\par \endash Les si entass\'e9s les uns par-dessus les autres conduisent \'e0 l\rquote absurde. +\par +\par \endash Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu\rquote on d\'e9sire et en repoussant les autres on s\rquote expose\'85 +\par +\par \endash \'c0 quoi\~? +\par +\par \endash Quand ce ne serait qu\rquote \'e0 l\rquote impatience. Voyez dans quel \'e9tat agit\'e9 vous \'eates depuis que vous avez re\'e7u cette nouvelle de Serajevo\~; et cependant les d\'e9lais ne sont pas \'e9coul\'e9s pour que la r\'e9 +ponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus\~; vous avez maintenant plusieurs acc\'e8s par jour et aussi des palpitations, de l\rquote essoufflement\~: votre visage rougit \'e0 chaque instant\~ +; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t-il si cette r\'e9ponse se fait encore attendre, et surtout si\'85 elle n\rquote est pas ce que vous esp\'e9rez, ce que vous voulez\~? Vous vous \'eates si bien habitu\'e9 \'e0 dire\~: \'ab\~ +Cela est ainsi, et non autrement\~\'bb, que je ne peux pas ne pas m\rquote \'85 inqui\'e9ter. Cela est si terrible d\rquote \'eatre frapp\'e9 par le pire, quand c\rquote est au meilleur qu\rquote on croit, et si j\rquote en parle ainsi, c\rquote +est que cela m\rquote est arriv\'e9\~: apr\'e8s avoir tout craint pour mon p\'e8re, nous \'e9tions s\'fbres de son prompt r\'e9tablissement le jour m\'eame o\'f9 nous l\rquote avons perdu\~; nous avons \'e9t\'e9 folles, maman et moi, et certainement c +\rquote est la violence de ce coup inattendu qui a tu\'e9 ma pauvre maman\~; elle n\rquote a pas pu se relever\~; six mois apr\'e8s, elle est morte \'e0 son tour. Alors pensant \'e0 cela, je me dis\'85\~\'bb +\par +\par Mais elle n\rquote acheva pas, les sanglots \'e9trangl\'e8rent les paroles dans sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait qu\rquote ils ne s\rquote expliquaient pas, ils la suffoqu\'e8rent. +\par +\par \'ab\~N\rquote \'e9voque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M.\~Vulfran, et parce que tu as \'e9t\'e9 cruellement \'e9prouv\'e9e, n\rquote imagine pas qu\rquote il n\rquote y a que malheurs en ce monde\~; cela serait mauvais pour toi\~ +; de plus cela serait injuste.\~\'bb +\par +\par \'c9videmment tout ce qu\rquote elle dirait, ce qu\rquote elle ferait, n\rquote \'e9branlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible que ce qui s\rquote accordait avec son d\'e9sir\~: elle ne pouvait donc qu\rquote +attendre en se demandant, pleine d\rquote angoisses, ce qui se passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d\rquote Amiens apportant la r\'e9ponse de Serajevo. +\par +\par Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui-m\'eame. +\par +\par Un matin que Talouel comme \'e0 son ordinaire se promenait sur son banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son regard, qui ne laissait rien \'e9chapper, les cours de l\rquote usine, il vit le banquier qu\rquote +il connaissait bien descendre de voiture \'e0 la grille des Sh\'e8des, et se diriger vers les bureaux d\rquote un pas grave, avec une attitude compass\'e9e. +\par +\par Pr\'e9cipitamment il d\'e9gringola l\rquote escalier de sa v\'e9randa et courut au-devant de lui\~: en approchant, il constata que la mine \'e9tait d\rquote accord avec la d\'e9marche et l\rquote attitude. Incapable de se contenir il s\rquote \'e9cria\~: + +\par +\par \'ab\~Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur\~? +\par +\par \endash Mauvaises.\~\'bb +\par +\par La r\'e9ponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista\~: +\par +\par \'ab\~Mais\'85 +\par +\par \endash Mauvaises.\~\'bb +\par +\par Puis, changeant tout de suite de sujet\~: +\par +\par \'ab\~M.\~Vulfran est dans ses bureaux\~? +\par +\par \endash Sans doute. +\par +\par \endash Je dois l\rquote entretenir tout d\rquote abord. +\par +\par \endash Cependant\'85 +\par +\par \endash Vous comprenez.\~\'bb +\par +\par Si le banquier qui, dans son attitude embarrass\'e9e, fixait ses regards \'e0 terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devin\'e9 qu\rquote au cas o\'f9 Talouel deviendrait un jour le ma\'eetre des us +ines de Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discr\'e9tion. +\par +\par Autant Talouel s\rquote \'e9tait montr\'e9 obs\'e9quieux quand il avait esp\'e9r\'e9 obtenir ce qu\rquote il voulait savoir, autant il afficha de brutalit\'e9 quand il vit ses avances repouss\'e9es\~: +\par +\par \'ab\~Vous trouverez M.\~Vulfran dans son cabinet\~\'bb, dit-il en s\rquote \'e9loignant les mains dans ses poches. +\par +\par Comme ce n\rquote \'e9tait pas la premi\'e8re fois que le banquier venait \'e0 Maraucourt, il n\rquote eut pas de peine \'e0 trouver le cabinet de M.\~Vulfran, et arriv\'e9 \'e0 sa porte, il s\rquote arr\'eata un moment pour se pr\'e9parer. +\par +\par Il n\rquote avait pas encore frapp\'e9 qu\rquote une voix, celle de M.\~Vulfran, cria\~: +\par +\par \'ab\~Entrez\~!\~\'bb +\par +\par Il n\rquote y avait plus \'e0 diff\'e9rer, il entra en s\rquote annon\'e7ant\~: +\par +\par \'ab\~Bonjour, monsieur Vulfran. +\par +\par \endash Comment, c\rquote est vous\~! \'e0 Maraucourt\~! +\par +\par \endash Oui, j\rquote avais affaire ce matin \'e0 Picquigny\~; alors j\rquote ai pouss\'e9 jusqu\rquote ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo.\~\'bb +\par +\par \endash Perrine assise \'e0 sa table n\rquote avait pas besoin que ce nom f\'fbt prononc\'e9 pour savoir qui venait d\rquote entrer\~: elle resta p\'e9trifi\'e9e. +\par +\par \'ab\~Eh bien\~? demanda M.\~Vulfran d\rquote une voix impatiente. +\par +\par \endash Elles ne sont pas ce que vous deviez esp\'e9rer, ce que nous esp\'e9rions tous. +\par +\par \endash Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres\~? +\par +\par \endash Il semble que ce soit un honn\'eate homme. +\par +\par \endash Il ne sait rien\~? +\par +\par \endash Ses renseignements ne sont que trop authentiques\'85 malheureusement. +\par +\par \endash Malheureusement\~!\~\'bb +\par +\par C\rquote \'e9tait la premi\'e8re parole de doute que M.\~Vulfran pronon\'e7ait. +\par +\par Il s\rquote \'e9tablit un silence, et sur la physionomie de M.\~Vulfran qui s\rquote assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il passait\~: la surprise, l\rquote inqui\'e9tude. +\par +\par \'ab\~Alors on n\rquote a plus de nouvelles d\rquote Edmond depuis le mois de novembre\~? dit-il. +\par +\par \endash On n\rquote en a plus. +\par +\par \endash Mais quelles nouvelles a-t-on eues \'e0 cette \'e9poque\~? quel caract\'e8re de certitude, d\rquote authenticit\'e9 pr\'e9sentent-elles\~? +\par +\par \endash Nous avons des pi\'e8ces officielles, vis\'e9es par le consul de France \'e0 Serajevo. +\par +\par \endash Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles m\'eames. +\par +\par \endash En novembre, M.\~Edmond est arriv\'e9 \'e0 Sarajevo comme\'85 photographe. +\par +\par \endash Allons donc\~! vous voulez dire avec des appareils de photographie\~? +\par +\par \endash Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il voyageait en famille, accompagn\'e9 de sa femme et de sa fille. Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la ville\'85\~\'bb +\par +\par Il chercha dans les papiers qu\rquote il avait d\'e9pli\'e9s sur un coin du bureau de M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Puisque vous avez des pi\'e8ces, lisez-les, dit M.\~Vulfran, ce sera plus vite fait. +\par +\par \endash Je vais vous les lire\~; je vous disais qu\rquote il avait travaill\'e9 comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour\'85\~\'bb +\par +\par Il consulta de nouveau ses papiers\~: +\par +\par \'ab\~\'85 pour Travnik, et tomba\'85 ou arriva malade \'e0 un village situ\'e9 entre ces deux villes. +\par +\par \endash Mon Dieu, s\rquote \'e9cria M.\~Vulfran, mon Dieu, mon Dieu\~!\~\'bb +\par +\par Et il joignit les mains, le visage d\'e9compos\'e9, tremblant de la t\'eate aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates un homme de grande force\'85 +\par +\par \endash Il n\rquote y a pas de force contre la mort. Mon fils\'85. +\par +\par \endash Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l\rquote affreuse v\'e9rit\'e9\~: le sept novembre\'85 M.\~Edmond\'85 est mort \'e0 Bousovatcha d\rquote une congestion pulmonaire. +\par +\par \endash C\rquote est impossible\~! +\par +\par \endash H\'e9las\~! monsieur, moi aussi j\rquote ai dit\~: c\rquote est impossible en recevant ces pi\'e8ces, bien que leur traduction soit vis\'e9e par le consul de France\~; mais cet acte de d\'e9c\'e8s d\rquote Edmond Vulfran Paindavoine, n\'e9 \'e0 + Maraucourt (Somme), \'e2g\'e9 de trente-quatre ans, n\rquote emprunte-t-il pas un caract\'e8re d\rquote authenticit\'e9 \'e0 ces renseignements m\'eames, si pr\'e9cis\~? Cependant, voulant douter malgr\'e9 tout, j\rquote ai, en recevant ces pi\'e8 +ces hier, t\'e9l\'e9graphi\'e9 \'e0 notre consul \'e0 Serajevo\~; voici sa r\'e9ponse\~: \'ab\~Pi\'e8ces authentiques, mort certaine.\~\'bb +\par +\par Mais M.\~Vulfran paraissait ne pas \'e9couter\~: affaiss\'e9 dans son fauteuil, \'e9croul\'e9 sur lui-m\'eame, la t\'eate pench\'e9e en avant reposant sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine affol\'e9e, \'e9perdue, suffoqu\'e9 +e, se demandait s\rquote il \'e9tait mort. +\par +\par Tout \'e0 coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il pressa le bouton des sonneries \'e9lectriques qui correspondaient dans les bureaux de Talouel, de Th\'e9odore et de Casimir. + +\par +\par Cet appel \'e9tait si violent qu\rquote ils accoururent aussit\'f4t tous trois. +\par +\par \'ab\~Vous \'eates l\'e0, dit-il, Talouel, Th\'e9odore, Casimir\~? +\par +\par Tous trois r\'e9pondirent en m\'eame temps. +\par +\par \'ab\~J\rquote apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, arr\'eatez partout et imm\'e9diatement le travail\~; t\'e9l\'e9phonez qu\rquote on affiche qu\rquote il reprendra apr\'e8s-demain, et que demain un service sera c\'e9l\'e9br\'e9 + dans les \'e9glises de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt et Flexelles. +\par +\par \endash Mon oncle\~!\~\'bb s\rquote \'e9cri\'e8rent d\rquote une m\'eame voix les deux neveux. +\par +\par Mais il les arr\'eata\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote ai besoin d\rquote \'eatre seul\~; laissez-moi.\~\'bb +\par +\par Tout le monde sortit, Perrine seule resta. +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie, tu es l\'e0\~?\~\'bb demanda M.\~Vulfran. +\par +\par Elle r\'e9pondit dans un sanglot. +\par +\par \'ab\~Rentrons au ch\'e2teau.\~\'bb +\par +\par Comme toujours il avait pos\'e9 sa main sur l\rquote \'e9paule de Perrine, et ce fut ainsi qu\rquote ils sortirent au milieu du premier flot des ouvriers qui quittaient les ateliers\~: ils travers\'e8rent ainsi le village o\'f9 d\'e9j\'e0 + la nouvelle courait de porte en porte, et chacun en les voyant passer se demandait s\rquote il survivrait \'e0 cet \'e9crasement\~; comme il \'e9tait d\'e9j\'e0 courb\'e9, lui qui d\rquote ordinaire marchait si solide, couch\'e9 + en avant comme un arbre que la temp\'eate a bris\'e9 par le milieu de son tronc. +\par +\par Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d\rquote angoisse encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait \'e0 l\rquote \'e9paule, elle sentait, sans qu\rquote il pronon\'e7\'e2t une seule parole, combien profond\'e9ment il \'e9 +tait atteint. +\par +\par Quand elle l\rquote eut conduit dans son cabinet, il la renvoya\~: +\par +\par \'ab\~Explique pourquoi je veux \'eatre seul, dit-il, que personne n\rquote entre, que personne ne me parle.\~\'bb +\par +\par Comme elle allait sortir\~: +\par +\par \'ab\~Et je me refusais \'e0 te croire\~! +\par +\par \endash Si vous vouliez me permettre\'85 +\par +\par \endash Laisse-moi\~\'bb, dit-il rudement. +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876011}{\*\bkmkstart _Toc98015975}XXXVII{\*\bkmkend _Toc81876011}{\*\bkmkend _Toc98015975} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Toute la nuit le ch\'e2teau fut plein de mouvement et de bruit, car successivement arriv\'e8rent\~: de Paris, M.\~et Mme\~Stanislas Paindavoine, pr\'e9venus par Th\'e9odore\~; de Boulogne, M.\~et Mme\~Bretoneux, avertis par Casimir\~ +; enfin de Dunkerque et de Rouen, les deux filles de Mme\~Bretoneux avec leurs maris et leurs enfants. Personne n\rquote aurait manqu\'e9 au service de ce pauvre Edmond. D\rquote ailleurs ne fallait-il pas \'eatre l\'e0 + pour prendre position et se surveiller\~? Maintenant que la place \'e9tait vide, et bien vide \'e0 jamais, qui allait s\rquote en emparer\~? C\rquote \'e9tait l\rquote heure des man\'9cuvres habiles o\'f9 chacun devait s\rquote employer enti\'e8 +rement, avec toute son \'e9nergie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel d\'e9sastre si cette industrie qui \'e9tait une des forces du pays, tombait aux mains d\rquote un incapable comme Th\'e9odore\~! Quel malheur si un esprit born\'e9 + comme Casimir en prenait la direction\~! Et aucune des deux familles n\rquote avait la pens\'e9e d\rquote admettre qu\rquote une association fut possible, qu\rquote un partage p\'fbt se faire entre les deux cousins\~: on voulait tout pour soi\~; l +\rquote autre n\rquote aurait rien\~: quels droits d\rquote ailleurs avait-il \'e0 faire valoir cet autre\~? +\par +\par Perrine s\rquote attendait \'e0 la visite matinale de Mme\~Bretoneux, et aussi \'e0 celle de Mme\~Paindavoine\~; mais elle ne re\'e7ut ni l\rquote une ni l\rquote autre, ce qui lui fit comprendre qu\rquote on ne croyait plus avoir besoin d\rquote +elle, au moins pour le moment. Qu\rquote \'e9tait-elle en effet dans cette maison\~? Maintenant c\rquote \'e9tait le fr\'e8re de M.\~Vulfran, sa s\'9cur, ses neveux, ses ni\'e8ces, ses h\'e9ritiers, enfin, qui y \'e9taient les ma\'eetres. +\par +\par Elle s\rquote attendait aussi \'e0 ce que M.\~Vulfran l\rquote appellerait pour qu\rquote elle le conduis\'eet \'e0 l\rquote \'e9glise, comme elle le faisait tous les dimanches depuis qu\rquote elle avait remplac\'e9 Guillaume\~; mais il n\rquote +en fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des glas de quart d\rquote heure en quart d\rquote heure, annonc\'e8rent la messe, elle le vit monter en landau appuy\'e9 sur le bras de son fr\'e8re, accompagn\'e9 de sa s\'9c +ur et de sa belle-s\'9cur, tandis que les membres de la famille prenaient place dans les autres voitures. +\par +\par Alors, n\rquote ayant pas de temps \'e0 perdre, elle qui devait faire \'e0 pied le trajet du ch\'e2teau \'e0 l\rquote \'e9glise, elle partit au plus vite. +\par +\par Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait \'e9tendu son linceul\~; elle fut surprise en traversant \'e0 la h\'e2te les rues du village, de remarquer qu\rquote elles avaient leur air des dimanches, c\rquote est-\'e0-dire que les cabarets \'e9 +taient pleins d\rquote ouvriers qui buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les cours. Personne n +\rquote assisterait-il donc au service\~? +\par +\par En entrant dans l\rquote \'e9glise o\'f9 elle avait eu peur de ne pas pouvoir entrer, elle la vit \'e0 moiti\'e9 vide\~: dans le ch\'9cur \'e9tait rang\'e9e la famille\~; \'e7\'e0 et l\'e0 se montraient les autorit\'e9 +s du village, les fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, tr\'e8s rares \'e9taient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette journ\'e9e dont les cons\'e9quences pouvaient \'eatre si graves pour eux cependant, avaient eu la pens +\'e9e de venir joindre leurs pri\'e8res \'e0 celles de leur patron. +\par +\par Le dimanche sa place \'e9tait \'e0 c\'f4t\'e9 de M, Vulfran, mais comme elle n\rquote avait pas qualit\'e9 pour l\rquote occuper, elle prit une chaise \'e0 c\'f4t\'e9 de Rosalie qui accompagnait sa grand\rquote m\'e8re en grand deuil. +\par +\par \'ab\~H\'e9las\~! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui pleurait, quel malheur\~! Qu\rquote est-ce que dit M.\~Vulfran\~?\~\'bb +\par +\par Mais l\rquote office qui commen\'e7ait dispensa Perrine de r\'e9pondre, et ni Rosalie, ni Fran\'e7oise ne lui adress\'e8rent plus la parole, voyant combien elle \'e9tait boulevers\'e9e. +\par +\par \'c0 la sortie, elle fut arr\'eat\'e9e par Mlle\~Belhomme qui, comme Fran\'e7oise, voulut l\rquote interroger sur, M.\~Vulfran, et \'e0 qui elle dut r\'e9pondre qu\rquote elle ne l\rquote avait pas vu depuis la veille. +\par +\par \'ab\~Vous rentrez \'e0 pied\~? demanda l\rquote institutrice. +\par +\par \endash Mais oui. +\par +\par \endash Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu\rquote aux \'e9coles.\~\'bb +\par +\par Perrine e\'fbt voulu \'eatre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et elle dut suivre la conversation de l\rquote institutrice. +\par +\par \'ab\~Savez-vous \'e0 quoi je pensais en regardant M.\~Vulfran se lever, s\rquote asseoir, s\rquote agenouiller pendant l\rquote office, si bris\'e9, si accabl\'e9 qu\rquote il semblait toujours qu\rquote il ne pourrait pas se redresser\~? C\rquote +est que pour la premi\'e8re fois aujourd\rquote hui, il a peut-\'eatre \'e9t\'e9 bon pour lui d\rquote \'eatre aveugle. +\par +\par \endash Pourquoi\~? +\par +\par \endash Parce qu\rquote il n\rquote a pas vu combien l\rquote \'e9glise \'e9tait peu remplie. C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 une douleur de plus que cette indiff\'e9rence de ses ouvriers \'e0 son malheur. +\par +\par \endash Ils n\rquote \'e9taient pas nombreux, cela est vrai. +\par +\par \endash Au moins il ne l\rquote a pas vu. +\par +\par \endash Mais \'eates-vous s\'fbre qu\rquote il ne s\rquote en soit pas rendu compte par le silence vide de l\rquote \'e9glise en m\'eame temps que par le brouhaha des cabarets, quand il a travers\'e9 les rues du village\~ +? Avec les oreilles il reconstitue bien des choses. +\par +\par \endash Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n\rquote a pas besoin, le pauvre homme\~; et cependant\'85\~\'bb +\par +\par Elle fit une pause pour retenir ce qu\rquote elle allait dire\~; mais comme elle n\rquote avait pas l\rquote habitude de jamais cacher ce qu\rquote elle pensait, elle ajouta\~: +\par +\par \'ab\~Et cependant ce serait une le\'e7on, une grande le\'e7on, car voyez-vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de s\rquote associer \'e0 nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous-m\'eames \'e0 celles qu\rquote ils \'e9 +prouvent, ou \'e0 leur souffrance\~; et on peut le dire, parce que c\rquote est l\rquote expression de la stricte v\'e9rit\'e9\'85\~\'bb +\par +\par Elle baissa la voix\~: +\par +\par \'ab\~\'85 Ce n\rquote a jamais \'e9t\'e9 le cas de M.\~Vulfran\~: homme juste avec les ouvriers, leur accordant ce qu\rquote il leur croit d\'fb, mais c\rquote est tout\~; et la seule justice, comme r\'e8gle de ce monde, ce n\rquote est pas assez\~: n +\rquote \'eatre que juste, c\rquote est \'eatre injuste. Comme il est regrettable que M.\~Vulfran n\rquote ait jamais eu l\rquote id\'e9e qu\rquote il pouvait \'eatre un p\'e8re pour ses ouvriers\~; mais entra\'een\'e9, absorb\'e9 + par ses grandes affaires, il n\rquote a appliqu\'e9 son esprit sup\'e9rieur qu\rquote aux seules affaires. Quel bien il e\'fbt pu faire cependant, non seulement ici m\'eame, ce qui serait d\'e9j\'e0 consid\'e9rable, mais partout par l\rquote exemple donn +\'e9. Qu\rquote il en e\'fbt \'e9t\'e9 ainsi, et vous pouvez \'eatre certaine que nous n\rquote aurions pas vu aujourd\rquote hui\'85 ce que nous voyons.\~\'bb +\par +\par Cela pouvait \'eatre vrai, mais Perrine n\rquote \'e9tait pas en situation d\rquote appr\'e9cier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce qu\rquote elles disaient, autant que parce qu\rquote elle les entendait de la bouche de Mlle\~ +Belhomme, pour qui elle s\rquote \'e9tait vite prise d\rquote une affection respectueuse. Qu\rquote une autre e\'fbt exprim\'e9 ces id\'e9es, il lui semblait que cela l\rquote e\'fbt laiss\'e9e indiff\'e9rente, mais elle souffrait de ce qu\rquote elles +\'e9taient celles d\rquote une femme en qui elle avait mis une grande confiance. +\par +\par En arrivant devant les \'e9coles elle se h\'e2ta donc de la quitter. +\par +\par \'ab\~Pourquoi n\rquote entrez-vous pas, nous d\'e9jeunerions ensemble, dit Mlle\~Belhomme qui avait devin\'e9 que son \'e9l\'e8ve ne devait pas prendre place \'e0 la table de la famille. +\par +\par \endash Je vous remercie\~: M.\~Vulfran peut avoir besoin de moi. +\par +\par \endash Alors rentrez.\~\'bb +\par +\par Mais en arrivant au ch\'e2teau elle vit que M.\~Vulfran n\rquote avait pas besoin d\rquote elle, et m\'eame qu\rquote il ne pensait pas du tout \'e0 elle\~; car Bastien qu\rquote elle rencontra dans l\rquote escalier lui dit qu\rquote +en descendant de voiture, M.\~Vulfran s\rquote \'e9tait enferm\'e9 dans son cabinet, o\'f9 personne ne devait entrer\~: +\par +\par \'ab\~En un jour comme aujourd\rquote hui, il ne veut m\'eame pas d\'e9jeuner avec la famille. +\par +\par \endash Elle reste, la famille\~? +\par +\par \endash Vous pensez bien que non\~; apr\'e8s le d\'e9jeuner, tout le monde part\~; je crois qu\rquote il ne voudra m\'eame pas recevoir les adieux de ses parents. Ah\~! il est bien accabl\'e9. Qu\rquote est-ce que nous allons devenir, mon Dieu\~ +! Il faudra nous aider. +\par +\par \endash Que puis-je\~? +\par +\par \endash Vous pouvez beaucoup\~: M.\~Vulfran a confiance en vous, et il vous aime bien. +\par +\par \endash Il m\rquote aime\~! +\par +\par \endash Je sais ce que je dis, et c\rquote est gros, cela.\~\'bb +\par +\par Comme Bastien l\rquote avait annonc\'e9, toute la famille partit apr\'e8s le d\'e9jeuner\~; mais jusqu\rquote au soir Perrine resta dans sa chambre sans que M.\~Vulfran la fit appeler\~ +; ce fut seulement un peu avant le coucher que Bastien vint lui dire que le patron la pr\'e9venait de se tenir pr\'eate \'e0 l\rquote accompagner le lendemain matin \'e0 l\rquote heure habituelle. +\par +\par \'ab\~Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il\~? Ce sera le mieux\~: le travail c\rquote est sa vie.\~\'bb +\par +\par Le lendemain \'e0 l\rquote heure fix\'e9e, comme tous les matins elle se trouva dans le hall, attendant M.\~Vulfran, et bient\'f4t elle le vit para\'eetre, marchant courb\'e9, conduit par Bastien, qui, silencieusement fit un signe attrist\'e9 + pour dire que la nuit avait \'e9t\'e9 mauvaise. +\par +\par \'ab\~Aur\'e9lie est-elle l\'e0\~?\~\'bb demanda-t-il d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, dolente et faible comme celle d\rquote un enfant malade. +\par +\par Elle s\rquote avan\'e7a vivement\~: +\par +\par \'ab\~Me voil\'e0, monsieur. +\par +\par \endash Montons en voiture.\~\'bb +\par +\par Elle e\'fbt voulu l\rquote interroger, mais elle n\rquote osa pas\~; une fois assis en voiture, il s\rquote affaissa et, la t\'eate inclin\'e9e en avant, il ne pronon\'e7a pas un mot. +\par +\par Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait pr\'eat \'e0 le recevoir et \'e0 l\rquote aider \'e0 descendre\~; ce qu\rquote il fit, obs\'e9quieusement\~: +\par +\par \'ab\~Je suppose que vous vous \'eates senti assez fort pour venir, dit-il d\rquote une voix compatissante qui contrastait avec l\rquote \'e9clat de ses yeux. +\par +\par \endash Je ne me suis pas senti fort du tout\~; mais je suis venu parce que je devais venir. +\par +\par \endash C\rquote est ce que je voulais dire\'85\~\'bb +\par +\par M.\~Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle \'e0 son cabinet. +\par +\par Bient\'f4t commen\'e7a le d\'e9pouillement de la correspondance, qui \'e9tait volumineuse, comprenant les lettres de deux jours\~; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s\rquote il \'e9tait sourd ou endormi. +\par +\par Ensuite venait la r\'e9union des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-l\'e0 se d\'e9cider une grosse question, qui engageait s\'e9rieusement les int\'e9r\'eats de la maison\~: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu\rquote +on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui \'e9tait indispensable \'e0 la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats\~? en un mot se mettre \'e0 la hausse ou \'e0 la baisse\~? + +\par +\par Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une m\'e9thode rigoureuse, dont personne ne s\rquote \'e9cartait\~: chacun \'e0 tour de r\'f4le, en commen\'e7ant par le plus jeune, donnait son avis et d\'e9veloppait ses raisons\~; M.\~Vulfran +\'e9coutait, et \'e0 la fin, faisait conna\'eetre la r\'e9solution qu\rquote il se proposait de suivre\~; \endash ce qui ne voulait pas dire qu\rquote il la suivrait, car plus d\rquote une fois on apprenait, six mois ou un an apr\'e8s, qu\rquote +il avait fait pr\'e9cis\'e9ment le contraire de ce qu\rquote il avait dit\~; mais en tout cas, il se pronon\'e7ait avec une nettet\'e9 qui \'e9merveillait ses employ\'e9s, et toujours la discussion aboutissait. +\par +\par Ce matin-l\'e0 la d\'e9lib\'e9ration suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter\~; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute\~: +\par +\par \'ab\~Je n\rquote ai jamais \'e9t\'e9 si embarrass\'e9\~; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait sinc\'e8re, en confessant cet embarras, car c\rquote \'e9tait une r\'e8gle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du ma\'eetre, bien plus que sur les l\'e8vres de celui qui parlait, et de se d\'e9cider d\rquote apr\'e8 +s ce que disait cette physionomie, qu\rquote il avait appris \'e0 conna\'eetre par une longue pratique, sans s\rquote inqui\'e9ter de ce qu\rquote il pouvait penser lui-m\'eame\~: que pouvait d\rquote ailleurs peser son opinion dans la balance, o\'f9 de l +\rquote autre c\'f4t\'e9, ce qu\rquote il mettait \'e9tait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment\~? Or, ce matin-la, cette physionomie n\rquote avait absolument rien exprim\'e9, qu\rquote un vague exasp\'e9 +rant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre\~? \'c0 vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l\rquote un que de l\rquote autre\~; absent, envol\'e9, perdu dans un autre monde que celui des affaires. +\par +\par Apr\'e8s Talouel, deux conclusions furent encore \'e9mises, puis ce fut au patron de rendre son arr\'eat\~; et comme toujours, m\'eame plus complet que toujours, s\rquote \'e9tablit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attach\'e9 +s sur lui. +\par +\par On attendait, et comme il ne disait rien on s\rquote interrogeait du regard\~: avait-il donc perdu l\rquote intelligence ou le sentiment de la r\'e9alit\'e9\~? +\par +\par Enfin il leva le bras, et dit\~: +\par +\par \'ab\~Je vous avoue que je ne sais que d\'e9cider.\~\'bb +\par +\par Quelle stup\'e9faction\~! Eh quoi, il en \'e9tait l\'e0\~! +\par +\par Pour la premi\'e8re fois depuis qu\rquote on le connaissait, il se montrait ind\'e9cis, lui toujours si r\'e9solu, si bien ma\'eetre de sa volont\'e9. +\par +\par Et les regards, qui tout \'e0 l\rquote heure se cherchaient, \'e9vitaient maintenant de se rencontrer\~: les uns par compassion\~; les autres, particuli\'e8rement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se trahir. +\par +\par Il dit encore\~: +\par +\par \'ab\~Nous verrons plus tard.\~\'bb +\par +\par Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s\rquote en allant, sans \'e9changer ses r\'e9flexions. +\par +\par Rest\'e9 seul avec Perrine, assise \'e0 la petite table d\rquote o\'f9 elle n\rquote avait pas boug\'e9, il ne parut pas faire attention au d\'e9part de ses employ\'e9s, et garda son attitude accabl\'e9e. +\par +\par Le temps s\rquote \'e9coula, il ne bougea point. Souvent elle l\rquote avait vu rester, immobile devant sa fen\'eatre ouverte, plong\'e9 dans ses pens\'e9es ou ses r\'eaves, et cette attitude s\rquote expliquait de m\'ea +me que son inaction et son mutisme, puisqu\rquote il ne pouvait ni lire, ni \'e9crire\~; mais alors elle ne ressemblait en rien \'e0 celle de maintenant, et \'e0 le regarder, l\rquote oreille attentive, on pouvait voi +r sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l\rquote usine il suivait son travail comme s\rquote il le surveillait de ses yeux, dans chaque atelier ou chaque cour\~: le battement des m\'e9tiers, les \'e9 +chappements de la vapeur, les ronflements des canneti\'e8res, les lamentables g\'e9missements de la valseuse, le d\'e9crochage et l\rquote accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de sifflet des locomotives, les commandements de man\'9c +uvres, m\'eame le sabotage des ouvriers quand ils traversaient d\rquote un pas tra\'een\'e9 un chemin pav\'e9, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se faisait, et avec quelle activit +\'e9 ou quelle nonchalance cela se faisait. +\par +\par Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout paraissait p\'e9trifi\'e9, momifi\'e9 comme l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 une statue. Cela \'e9tait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait envahie par une sorte de terreur qui l +\rquote an\'e9antissait. +\par +\par Tout \'e0 coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d\rquote une voix forte, avec la conscience d\rquote \'eatre seul, ou plut\'f4t sans conscience de l\rquote endroit o\'f9 il \'e9tait et de ceux qui pouvaient l\rquote entendre, il dit\~: +\par +\par \'ab\~Mon Dieu, mon Dieu, vous vous \'eates retir\'e9 de moi. Qu\rquote ai-je donc fait pour que vous m\rquote abandonniez\~?\~\'bb +\par +\par Puis le silence reprit plus \'e9crasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait boulevers\'e9e, bien qu\rquote elle ne p\'fbt pas mesurer toute l\rquote \'e9tendue et la profondeur du d\'e9sespoir qu\rquote il accusait. C\rquote est qu\rquote +en effet, M.\~Vulfran, par la grande fortune qu\rquote il avait faite et la situation qu\rquote il occupait, en \'e9tait arriv\'e9 \'e0 croire qu\rquote il \'e9tait un privil\'e9gi\'e9, en quelque sorte un \'e9 +lu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s\rquote il n\rquote avait \'e9t\'e9 servi que par sa seule intelligence\~? Une main toute-puissante l\rquote avait donc tir\'e9 + de la foule pour de grandes choses, et plus tard guid\'e9 si s\'fbrement, que ses id\'e9es avaient toujours ob\'e9i \'e0 une inspiration sup\'e9rieure, de m\'eame que ses actes \'e0 une direction infaillible\~; ce qu\rquote il d\'e9 +sirait avait toujours r\'e9ussi\~; dans ses batailles, il avait toujours triomph\'e9, et toujours ses adversaires avaient succomb\'e9. Mais voil\'e0 que tout \'e0 coup ce qu\rquote il voulait le plus ardemment, ce qu\rquote il se croyait s\'fbr d\rquote +obtenir, pour la premi\'e8re fois ne se r\'e9alisait pas\~: il attendait son fils, il savait qu\rquote il allait le voir arriver, toute sa vie \'e9tait d\'e9sormais arrang\'e9e pour cette r\'e9union\~; et son fils \'e9tait mort. +\par +\par Alors quoi\~? +\par +\par Il ne comprenait pas, \endash ni le pr\'e9sent, ni le pass\'e9. +\par +\par Qu\rquote avait-il \'e9t\'e9\~? +\par +\par Qu\rquote \'e9tait-il\~? +\par +\par Et si vraiment il avait \'e9t\'e9 ce que pendant quarante ans il avait cru \'eatre, pourquoi ne l\rquote \'e9tait-il plus\~? +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876012}{\*\bkmkstart _Toc98015976}XXXVIII{\*\bkmkend _Toc81876012}{\*\bkmkend _Toc98015976} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Cet an\'e9antissement se prolongea, et il s\rquote y joignit des accidents de sant\'e9\~: la bronchite, les palpitations s\rquote aggrav\'e8rent, il se produisit m\'eame une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M.\~Vulfran \'e0 + la chambre, et donna l\rquote enti\'e8re direction des usines \'e0 Talouel triomphant. +\par +\par Cependant ces accidents s\rquote amend\'e8rent, mais la prostration morale ne s\rquote am\'e9liora pas, et au bout de quelques jours il n\rquote y eut plus qu\rquote elle qui inqui\'e9ta le m\'e9decin. +\par +\par Plusieurs fois Perrine avait essay\'e9 de l\rquote interroger\~; mais il lui avait \'e0 peine r\'e9pondu, le docteur Ruchon n\rquote \'e9tant pas homme \'e0 s\rquote int\'e9resser \'e0 la curiosit\'e9 des gamines\~; heureusement il avait \'e9t\'e9 moins r +\'e9barbatif avec Bastien et Mlle\~Belhomme, qu\rquote il rencontrait souvent \'e0 sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de chambre et par l\rquote institutrice son anxi\'e9t\'e9 \'e9tait tant bien que mal renseign\'e9e. +\par +\par \'ab\~Il n\rquote y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais M.\~Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail.\~\'bb +\par +\par Mlle\~Belhomme \'e9tait moins br\'e8ve, et quand en venant au ch\'e2teau donner sa le\'e7on, elle avait bavard\'e9 avec le m\'e9decin, elle r\'e9p\'e9tait volontiers \'e0 son \'e9l\'e8ve ce que celui-ci avait dit, ce qui d\rquote ailleurs se r\'e9 +sumait en un mot toujours le m\'eame\~: +\par +\par \'ab\~Il faudrait une secousse, quelque chose qui remont\'e2t la m\'e9canique morale arr\'eat\'e9e, mais dont le grand ressort ne para\'eet cependant pas cass\'e9.\~\'bb +\par +\par Pendant longtemps on l\rquote avait redout\'e9e cette secousse, et c\rquote \'e9tait m\'eame la crainte qu\rquote elle se produisit inopin\'e9ment qui, plusieurs fois, avait retard\'e9 l\rquote op\'e9ration de la cataracte, que l\rquote \'e9tat g\'e9n\'e9 +ral semblait permettre. Mais maintenant on la d\'e9sirait. Qu\rquote elle se produisit, que M.\~Vulfran sous son impression reprit int\'e9r\'eat \'e0 ses affaires, au travail, \'e0 tout ce qui \'e9tait sa vie, et dans un avenir, prochain peut-\'ea +tre, on pourrait sans doute la tenter avec des chances de r\'e9ussite, alors surtout qu\rquote on n\rquote aurait pas \'e0 redouter les violentes \'e9motions d\rquote un retour ou d\rquote une mort, qu\rquote au point de vue sp\'e9cial de l\rquote op\'e9 +ration on pouvait \'e9galement redouter. +\par +\par Mais comment la provoquer\~? +\par +\par C\rquote \'e9tait ce qu\rquote on se demandait sans trouver de r\'e9ponse \'e0 cette question, tant il semblait d\'e9tach\'e9, de tout, au point de ne vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu\rquote il avait gard\'e9 la chambre, et d\rquote +avoir toujours fait r\'e9pondre par Bastien, \'e0 Talouel, qui respectueusement venait \'e0 l\rquote ordre deux fois par jour, le matin et le soir\~: +\par +\par \'ab\~D\'e9cidez pour le mieux.\~\'bb +\par +\par Et quand, quittant le lit, il \'e9tait revenu aux bureaux, \'e0 peine s\rquote \'e9tait-il fait rendre compte de ce qu\rquote avait d\'e9cid\'e9 Talouel, trop habile, trop adroit et trop prudent d\rquote ailleurs pour prendre aucune mesure que le patron n +\rquote e\'fbt pas prise lui-m\'eame. +\par +\par Cette apathie n\rquote emp\'eachait pas cependant que chaque jour Perrine le conduis\'eet comme nagu\'e8re dans les diverses usines\~; mais le chemin se faisait silencieusement, sans qu\rquote il r\'e9pond\'eet le plus souvent aux observations qu\rquote +elle lui adressait de temps en temps, et arriv\'e9 aux usines, c\rquote \'e9tait \'e0 peine s\rquote il \'e9coutait le rapport des directeurs. +\par +\par \'ab\~Pour le mieux, r\'e9p\'e9tait-il\~; entendez-vous avec Talouel.\~\'bb +\par +\par Combien de temps cela durerait-il\~? +\par +\par Une apr\'e8s-midi qu\rquote ils revenaient de la tourn\'e9e des usines, et qu\rquote ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise. +\par +\par \'ab\~Arr\'eate, dit M.\~Vulfran, il semble qu\rquote on sonne au feu.\~\'bb +\par +\par La voiture arr\'eat\'e9e, la sonnerie s\rquote entendit distinctement. +\par +\par \'ab\~C\rquote est le feu, dit M.\~Vulfran, vois-tu quelque chose\~? +\par +\par \endash Un tourbillon de fum\'e9e noire. +\par +\par \endash De quel c\'f4t\'e9\~? +\par +\par \endash \'c0 travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me reconna\'eetre. +\par +\par \endash \'c0 droite, ou \'e0 gauche\~? +\par +\par \endash Plut\'f4t \'e0 gauche.\~\'bb +\par +\par \'c0 gauche, c\rquote \'e9tait vers l\rquote usine. +\par +\par \'ab\~Faut-il mettre Coco au galop\~? demanda-t-elle. +\par +\par \endash Non, seulement va vite.\~\'bb +\par +\par En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme ils tournaient selon le caprice des entailles bord\'e9es de peupliers, Perrine ne pouvait fixer l\rquote endroit pr\'e9cis d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9levait la fum\'e9e, il semblait que c +\rquote \'e9tait du centre du village, et non de l\rquote usine. +\par +\par Elle fit cette observation \'e0 M.\~Vulfran, qui ne r\'e9pondit rien. +\par +\par Ce qui la confirma dans cette id\'e9e, ce fut que la sonnerie se faisait entendre maintenant tout \'e0 gauche, c\rquote est-\'e0-dire aux environs de l\rquote usine. +\par +\par \'ab\~On ne sonne pas l\'e0 o\'f9 est le feu, dit-elle. +\par +\par \endash Voil\'e0 qui est bien raisonn\'e9\~\'bb, r\'e9pliqua M.\~Vulfran. +\par +\par Mais il fit cette r\'e9ponse d\rquote un ton presque indiff\'e9rent, comme s\rquote il n\rquote y avait pas int\'e9r\'eat pour lui \'e0 savoir o\'f9 \'e9tait le feu. +\par +\par Ce fut seulement en entrant dans le village qu\rquote ils furent fix\'e9s\~: +\par +\par \'ab\~Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu n\rquote est pas chez vous\~: c\rquote est la maison \'e0 la Tiburce qui br\'fble.\~\'bb +\par +\par La Tiburce \'e9tait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop petits pour \'eatre admis \'e0 l\rquote asile, et habitait une mis\'e9rable chaumi\'e8re, us\'e9e, \'e0 moiti\'e9 effondr\'e9e, situ\'e9e au fond d\rquote une cour, aux environs des \'e9 +coles. +\par +\par \'ab\~Allons-y\~\'bb, dit M.\~Vulfran. +\par +\par Il n\rquote y avait qu\rquote \'e0 suivre les gens qui couraient\~; maintenant on voyait la fum\'e9e et les flammes s\rquote \'e9lever en tourbillons au-dessus des maisons, et l\rquote on respirait une odeur de br\'fbl\'e9. Avant d\rquote +arriver, ils durent arr\'eater sous peine d\rquote \'e9craser les curieux, qui pour rien au monde ne se seraient d\'e9rang\'e9s. Alors M.\~Vulfran descendit de voiture, et guid\'e9 par Perrine traversa les groupes. Comme ils approchaient de l\rquote entr +\'e9e de la maison, Fabry, le casque en t\'eate, car il commandait les pompiers de l\rquote usine, vint \'e0 eux. +\par +\par \'ab\~Nous sommes ma\'eetres du feu, dit-il, mais la maison est enti\'e8rement br\'fbl\'e9e, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, cinq ou six peut-\'eatre, ont p\'e9ri\~; un est enseveli sous les d\'e9combres, deux ont \'e9t\'e9 asphyxi\'e9s\~ +; les trois autres, on ne sait pas. +\par +\par \endash Comment le feu a-t-il pris\~? +\par +\par \endash La Tiburce \'e9tait endormie ivre, \endash elle l\rquote est encore, \endash les enfants les plus grands ont jou\'e9 avec des allumettes\~; quand tout a commenc\'e9 \'e0 flamber, ils se sont sauv\'e9s, la Tiburce \'e9pouvant\'e9 +e en a fait autant, oubliant ceux au berceau.\~\'bb +\par +\par Une clameur sortait de la cour accompagn\'e9e de cris, M.\~Vulfran voulut se diriger de ce c\'f4t\'e9. +\par +\par \'ab\~N\rquote allez pas par-l\'e0, dit Fabry, ce sont les deux m\'e8res des enfants asphyxi\'e9s qui les pleurent. +\par +\par \endash Qui sont-elles\~? +\par +\par \endash Des ouvri\'e8res des usines. +\par +\par \endash Il faut que je leur parle.\~\'bb +\par +\par Il appuya sa main sur l\rquote \'e9paule de Perrine, pour dire qu\rquote elle devait le conduire. +\par +\par Pr\'e9c\'e9d\'e9s de Fabry, qui leur fit faire place, ils entr\'e8rent dans la cour, o\'f9 les pompiers noyaient les d\'e9combres de la maison effondr\'e9e entre ses quatre murs rest\'e9s debout, et sous les jets d\rquote +eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des cr\'e9pitements. +\par +\par D\rquote un coin oppos\'e9 encombr\'e9 de femmes, partaient les cris qu\rquote ils avaient entendus. Fabry \'e9carta les groupes, et M.\~Vulfran, pr\'e9c\'e9d\'e9 de Perrine, s\rquote avan\'e7a vers les deux m\'e8 +res qui tenaient leurs enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l\rquote une d\rquote elles, qui croyait peut-\'eatre \'e0 un secours supr\'eame, le vit para\'eetre\~; alors reconnaissant que ce n\rquote \'e9tait que le patron, elle \'e9 +tendit vers lui un bras mena\'e7ant\~: +\par +\par \'ab\~Venez donc ver ce qu\rquote on fait d\rquote nos \'e9fants, pendant qu\rquote on s\rquote extermine pour vous, c\rquote est y vo qu\rquote allez li rendre la vie\~? Oh\~! mon pauvre petit\~!\~\'bb +\par +\par Et se penchant sur son enfant, elle \'e9clata en cris et en sanglots. +\par +\par Un moment M.\~Vulfran resta ind\'e9cis, puis il dit \'e0 Fabry\~: +\par +\par \'ab\~Vous aviez raison\~; allons-nous-en.\~\'bb +\par +\par Ils rentr\'e8rent aux bureaux, et il ne fut plus question de l\rquote incendie, jusqu\rquote au moment o\'f9 Talouel vint annoncer \'e0 M.\~Vulfran que sur les six enfants qu\rquote on croyait morts, trois avaient \'e9t\'e9 retrouv\'e9s en bonne sant\'e9 + chez des voisins, o\'f9 on les avait port\'e9s dans le premier moment d\rquote affolement\~: il n\rquote y avait donc r\'e9ellement que trois victimes, dont l\rquote enterrement venait d\rquote \'eatre fix\'e9 au lendemain. +\par +\par Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour \'e0 l\rquote usine \'e9tait rest\'e9e plong\'e9e dans une r\'e9flexion profonde, se d\'e9cida \'e0 adresser la parole \'e0 M.\~Vulfran\~: +\par +\par \'ab\~N\rquote irez-vous pas \'e0 cet enterrement\~? demanda-t-elle avec un fr\'e9missement de voix, qui trahissait son \'e9motion. +\par +\par \endash Pourquoi irais-je\~? +\par +\par \endash Parce que ce serait votre r\'e9ponse \endash la plus digne que vous puissiez faire \endash aux accusations de cette pauvre femme. +\par +\par \endash Mes ouvriers sont-ils venus au service c\'e9l\'e9br\'e9 pour mon fils\~? +\par +\par \endash Ils ne se sont pas associ\'e9s \'e0 votre douleur\~; vous vous associez \'e0 celles qui les atteignent, c\rquote est une r\'e9ponse aussi cela, et qui serait comprise. +\par +\par \endash Tu ne sais pas combien l\rquote ouvrier est ingrat. +\par +\par \endash Ingrat pourquoi\~? Pour l\rquote argent re\'e7u\~? C\rquote est possible\~; et cela vient peut-\'eatre de ce qu\rquote il ne consid\'e8re pas l\rquote argent re\'e7u au m\'eame point de vue que celui qui le donne\~; n\rquote +a-t-il pas des droits sur cet argent qu\rquote il a gagn\'e9 lui-m\'eame\~? Cette ingratitude-l\'e0 existe peut-\'eatre telle que vous dites. Mais l\rquote ingratitude pour une marque d\rquote int\'e9r\'eat, pour une aide amicale, croyez-vous qu\rquote +elle soit la m\'eame\~? C\rquote est l\rquote amiti\'e9 qui fait na\'eetre l\rquote amiti\'e9. On aime ceux dont on se sent aim\'e9\~; et il me semble que si nous nous faisons l\rquote ami des autres, nous faisons des autres nos amis. C\rquote +est beaucoup de soulager la mis\'e8re des malheureux\~; mais comme c\rquote est plus encore de soulager leur douleur\'85 en la partageant\~!\~\'bb +\par +\par Elle avait encore bien des choses \'e0 dire dans ce sens, lui semblait-il\~; mais M.\~Vulfran ne r\'e9pondant rien, et ne paraissant m\'eame pas l\rquote \'e9couter, elle n\rquote osa pas continuer\~: plus tard elle reprendrait ce sujet. +\par +\par Quand ils pass\'e8rent devant la v\'e9randa de Talouel pour rentrer au ch\'e2teau, M.\~Vulfran s\rquote arr\'eata\~: +\par +\par \'ab\~Pr\'e9venez M.\~le cur\'e9, dit-il, que je prends \'e0 ma charge les frais de l\rquote enterrement des enfants\~; qu\rquote il ordonne un service convenable\~; j\rquote y assisterai.\~\'bb +\par +\par Talouel eut un haut-le-corps. +\par +\par \'ab\~Faites afficher, continua M.\~Vulfran, que tous ceux qui voudront se rendre demain \'e0 l\rquote \'e9glise en auront la libert\'e9\~: c\rquote est un grand malheur que cet incendie. +\par +\par \endash Nous n\rquote en sommes pas responsables. +\par +\par \endash Directement, non.\~\'bb +\par +\par Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine\~; le lendemain matin, apr\'e8s le d\'e9pouillement de la correspondance et la conf\'e9rence avec les chefs de service, M.\~Vulfran retint Fabry\~: +\par +\par \'ab\~Vous n\rquote avez rien de press\'e9 en train, je pense\~? +\par +\par \endash Non, monsieur. +\par +\par \endash Eh bien, partez pour Rouen. J\rquote ai appris qu\rquote on avait construit l\'e0 une cr\'e8che mod\'e8le, dans laquelle on a appliqu\'e9 ce qui s\rquote est fait de mieux ailleurs\~ +; non la Ville, il y aurait eu concours et par suite routine, mais un particulier qui a cherch\'e9 dans le bien \'e0 faire un hommage \'e0 des m\'e9moires ch\'e8res. Vous \'e9tudierez cette cr\'e8che dans tous ses d\'e9tails\~ +: construction, chauffage, ventilation, prix de revient, et d\'e9pense d\rquote entretien. Puis vous demanderez \'e0 son constructeur de quelles cr\'e8ches il s\rquote est inspir\'e9. Vous irez les \'e9tudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu +\rquote il vous sera possible. Il faut qu\rquote avant trois mois nous ayons ouvert une cr\'e8che \'e0 la porte de toutes mes usines\~: je ne veux pas qu\rquote un malheur comme celui qui est arriv\'e9 avant-hier se renouvelle. Je compte sur vous. N +\rquote ayons pas la charge d\rquote une pareille responsabilit\'e9.\~\'bb +\par +\par Le soir, la le\'e7on que Mlle\~Belhomme donnait \'e0 Perrine, qui avait racont\'e9 cette grande nouvelle \'e0 l\rquote institutrice enthousiasm\'e9e, fut interrompue par l\rquote entr\'e9e de M.\~Vulfran dans la biblioth\'e8que\~: +\par +\par \'ab\~Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon nom et au nom des populations de ce pays, service consid\'e9rable, d\rquote une importance capitale par les r\'e9sultats qu\rquote +il peut produire, mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice consid\'e9rable aussi\~: voici ce dont il s\rquote agit.\~\'bb +\par +\par Ce dont il s\rquote agissait, c\rquote \'e9tait qu\rquote elle donn\'e2t sa d\'e9mission pour prendre la direction des cinq cr\'e8ches qu\rquote il allait fonder\~; apr\'e8s avoir cherch\'e9, il ne trouvait qu\rquote elle qui f\'fbt la femme d\rquote +intelligence, d\rquote \'e9nergie et de c\'9cur capable de mener \'e0 bien une t\'e2che aussi lourde. Les cr\'e8ches ouvertes, il les offrirait aux communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, avec un capital suffisant pour subvenir +\'e0 leur entretien \'e0 perp\'e9tuit\'e9, et il ne mettrait pour condition \'e0 sa donation que l\rquote obligation de maintenir \'e0 leur t\'eate celle en qui il avait toute confiance pour assurer le succ\'e8s et la dur\'e9e de son \'9cuvre. +\par +\par Ainsi pr\'e9sent\'e9e, la demande ne pouvait pas ne pas \'eatre accueillie, mais ce ne fut pas sans d\'e9chirements, car le sacrifice, comme l\rquote avait dit M.\~Vulfran, \'e9tait consid\'e9rable pour l\rquote institutrice\~: +\par +\par \'ab\~Ah\~! monsieur, s\rquote \'e9cria-t-elle, vous ne savez pas ce que c\rquote est que l\rquote enseignement. +\par +\par \endash Donner le savoir aux enfants, c\rquote est beaucoup, je le sais, mais leur donner la vie, la sant\'e9, c\rquote est quelque chose aussi, et ce sera votre t\'e2che\~; elle est assez grande pour que vous ne la refusiez pas. +\par +\par \endash Et je ne serais pas digne de votre choix si j\rquote \'e9coutais mes convenances personnelles\'85 Apr\'e8s tout je me prendrai moi-m\'eame pour \'e9l\'e8ve, et j\rquote aurai tant \'e0 apprendre, que mon besoin d\rquote enseignement trouvera \'e0 + s\rquote employer largement. Je suis \'e0 vous de tout c\'9cur, et ce c\'9cur est plus \'e9mu qu\rquote il ne saurait l\rquote exprimer, p\'e9n\'e9tr\'e9 de gratitude, d\rquote admiration\'85 +\par +\par \endash Si vous voulez parler de gratitude, ce n\rquote est pas \'e0 moi qu\rquote il faut en adresser l\rquote expression, mais \'e0 votre \'e9l\'e8ve, mademoiselle, car c\rquote est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a \'e9veill\'e9 + dans mon c\'9cur des id\'e9es auxquelles j\rquote \'e9tais jusqu\rquote alors rest\'e9 \'e9tranger, et m\rquote a mis dans une voie o\'f9 je n\rquote ai encore fait que quelques pas, qui ne sont rien \'e0 c\'f4t\'e9 de la route \'e0 parcourir. +\par +\par \endash Ah\~! monsieur, s\rquote \'e9cria Perrine enhardie de joie et de fiert\'e9, si vous vouliez encore en faire un. +\par +\par \endash Pour aller o\'f9\~? +\par +\par \endash Quelque part o\'f9 je vous conduirais ce soir. +\par +\par \endash Alors, tu ne doutes de rien. +\par +\par \endash Ah\~! si je ne doutais de rien\~! +\par +\par \endash Est-ce de moi que tu doutes\~? +\par +\par \endash Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 cela n\rquote a aucun rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous conduire quelque part ce soir. +\par +\par \endash Mais o\'f9 veux-tu me conduire ce soir\~? +\par +\par \endash En un endroit o\'f9 votre pr\'e9sence pendant quelques minutes seulement peut produire des r\'e9sultats extraordinaires. +\par +\par \endash Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit myst\'e9rieux\~? +\par +\par \endash Si je vous le disais, l\rquote effet que j\rquote attends de notre visite serait manqu\'e9. Il fera beau et chaud ce soir, vous n\rquote aurez pas \'e0 craindre de gagner froid, laissez-vous d\'e9cider. +\par +\par \endash Il semble qu\rquote on peut avoir confiance en elle, dit Mlle\~Belhomme, bien que cette proposition se pr\'e9sente sous une forme un peu\'85 bizarre et enfantine. +\par +\par \endash Allons, qu\rquote il soit fait comme tu veux, je t\rquote accompagnerai ce soir. \'c0 quelle heure fixes-tu notre exp\'e9dition\~? +\par +\par \endash Plus il sera tard, mieux cela vaudra.\~\'bb +\par +\par Dans la soir\'e9e, il parla plusieurs fois de cette exp\'e9dition, mais sans d\'e9cider Perrine \'e0 s\rquote expliquer. +\par +\par \'ab\~Sais-tu que tu en es arriv\'e9e \'e0 piquer ma curiosit\'e9\~? +\par +\par \endash Quand je n\rquote aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas d\'e9j\'e0 quelque chose\~? Ne vaut-il pas mieux pour vous r\'eaver \'e0 ce qui peut se produire tant\'f4t ou demain, que vous an\'e9antir dans les regrets de ce que vous esp +\'e9riez hier\~? +\par +\par _ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi\~; mais \'e0 quel avenir veux-tu que je r\'eave\~? il est plus triste encore que le pass\'e9, puisqu\rquote il est vide. +\par +\par \endash Mais non, monsieur, il n\rquote est pas vide, si vous songez \'e0 celui des autres. Quand on est enfant\'85 et pas heureux, on pense souvent, n\rquote est-ce pas, \'e0 tout ce qu\rquote on demanderait \'e0 un magicien tout-puissant, \'e0 + un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n\rquote a qu\rquote \'e0 vouloir pour r\'e9aliser tous les souhaits\~; mais quand on est soi-m\'eame cet enchanteur, est-ce qu\rquote on ne pense pas quelquefois \'e0 ce qu\rquote +on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, qu\rquote ils soient enfants ou non\~; puisqu\rquote on a aux mains le pouvoir, n\rquote est-ce pas amusant de s\rquote en servir\~? Je dis amusant parce que nous sommes dans une f\'e9 +erie, mais dans la r\'e9alit\'e9 il y a un autre mot que celui-l\'e0.\~\'bb +\par +\par La soir\'e9e s\rquote \'e9coula dans ces propos\~; plusieurs fois M.\~Vulfran demanda si le moment n\rquote \'e9tait pas venu de partir, mais elle le retarda tant qu\rquote elle put. +\par +\par Enfin elle annon\'e7a qu\rquote ils pouvaient se mettre en route\~: la nuit \'e9tait chaude comme elle l\rquote avait pr\'e9vu, sans vent, sans brouillard, mais avec des \'e9clairs de chaleur qui fr\'e9quemment embrasaient le ciel noir. Quand ils arriv +\'e8rent dans le village, ils le trouv\'e8rent endormi, pas une seule lumi\'e8re ne brillait aux fen\'eatres closes, pas de bruit d\rquote aucune sorte, except\'e9 celui de l\rquote eau qui tombait des barrages de la rivi\'e8re. +\par +\par Comme tous les aveugles, M.\~Vulfran savait se reconna\'eetre la nuit, et depuis leur sortie du ch\'e2teau il avait suivi son chemin comme avec ses yeux. +\par +\par \'ab\~Nous voil\'e0 devant Fran\'e7oise, dit-il \'e0 un certain moment. +\par +\par \endash C\rquote est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous le voulez bien, nous ne parlerons pas\~: par la main je vous guiderai. Je vous pr\'e9viens cependant que nous aurons un escalier \'e0 monter, il est facile et droit\~ +; au haut de cet escalier j\rquote ouvrirai une porte et nous entrerons\~; nous ne resterons l\'e0 que ce que vous voudrez rester, une minute ou deux. +\par +\par \endash Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas\~? +\par +\par \endash Vous n\rquote avez pas besoin de voir. +\par +\par \endash Alors pourquoi venir\~? +\par +\par \endash Pour \'eatre venu. J\rquote oubliais de vous dire qu\rquote il importe peu que nous fassions du bruit en marchant.\~\'bb +\par +\par Les choses s\rquote arrang\'e8rent comme elle avait dit, et en arrivant dans la cour int\'e9rieure, un \'e9clair lui montra l\rquote entr\'e9e de l\rquote escalier. Ils mont\'e8rent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parl\'e9 +, attira doucement M.\~Vulfran et referma la porte. +\par +\par Alors ils se trouv\'e8rent envelopp\'e9s d\rquote un air chaud, \'e2cre, suffocant. +\par +\par Une voix emp\'e2t\'e9e dit\~: +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce qui est l\'e0\~?\~\'bb +\par +\par Une pression de main avertit M.\~Vulfran de ne pas r\'e9pondre. +\par +\par La m\'eame voix continua\~: +\par +\par \'ab\~Couche-t\'e9 don la Noyelle.\~\'bb +\par +\par Cette fois ce fut la main de M.\~Vulfran qui dit \'e0 Perrine qu\rquote il voulait sortir. +\par +\par Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu\rquote un murmure de voix les accompagnait. +\par +\par Ce fut seulement dans la rue que M.\~Vulfran prit la parole\~: +\par +\par \'ab\~Tu as voulu me faire conna\'eetre la chambr\'e9e dans laquelle tu as couch\'e9 la premi\'e8re nuit de ton arriv\'e9e ici\~? +\par +\par \endash J\rquote ai voulu que vous connaissiez une des}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 nombreuses chambr\'e9es de Maraucourt, et des}{\f1\fs24\cgrid0 }{\cgrid0 autres villages o\'f9 couche tout un monde de vos ouvriers\~ +: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, respir\'e9 leur air empoisonn\'e9 pendant une minute seulement, vous voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876013}{\*\bkmkstart _Toc98015977}XXXIX{\*\bkmkend _Toc81876013}{\*\bkmkend _Toc98015977} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Il y avait treize mois, jour pour jour, qu\rquote un dimanche, par un temps radieux, Perrine \'e9tait arriv\'e9e \'e0 Maraucourt, mis\'e9rable et d\'e9sesp\'e9r\'e9e, se demandant ce qui allait advenir d\rquote elle. +\par +\par Le temps \'e9tait aussi radieux, mais Perrine et le village ne ressemblaient en rien \'e0 ce qu\rquote ils \'e9taient l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente. +\par +\par \'c0 la place o\'f9 elle avait pass\'e9 la fin de sa journ\'e9e, assise tristement \'e0 la lisi\'e8re du petit bois qui couronne la colline, t\'e2chant de se rendre compte de ce qu\rquote \'e9taient le village et les usines \'e9tal\'e9s au-dessous d +\rquote elle dans la vall\'e9e, se trouvent maintenant des b\'e2timents en construction\~; un h\'f4pital en bon air, en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers des usines de M.\~Vulfran qui habitent ou n\rquote +habitent pas Maraucourt. +\par +\par C\rquote est de l\'e0 qu\rquote on peut le mieux suivre les transformations de la contr\'e9e, et elles sont extraordinaires, eu \'e9gard surtout au peu de temps qui s\rquote est \'e9coul\'e9. +\par +\par Aux usines elles-m\'eames il n\rquote a pas \'e9t\'e9 apport\'e9 de changements bien sensibles\~: ce qu\rquote elles \'e9taient, elles le sont toujours, comme si, arriv\'e9es \'e0 leur complet d\'e9veloppement, elles n\rquote avaient qu\rquote \'e0 + continuer la marche r\'e9guli\'e8re de tout ce qui est rigoureusement r\'e9gl\'e9. +\par +\par Mais \'e0 une courte distance de leur entr\'e9e principale, l\'e0 o\'f9 autrefois s\rquote effondraient de pauvres bicoques occup\'e9es par deux garderies d\rquote enfants du genre de celle de la Tiburce br\'fbl\'e9 +e quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la fa\'e7ade mi-partie ros\'e9, mi-partie bleue de la cr\'e8che que M.\~Vulfran a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures croulantes. +\par +\par Sa fa\'e7on de proc\'e9der avec leurs propri\'e9taires a \'e9t\'e9 aussi nette que franche\~: il les a fait venir et leur a expliqu\'e9 que comme il ne pouvait pas tol\'e9rer plus longtemps que les enfants de ses ouvri\'e8res fussent expos\'e9s \'e0 \'ea +tre br\'fbl\'e9s ou tu\'e9s par toutes sortes de maladies r\'e9sultant des mauvais soins qu\rquote ils trouvaient chez celles qui les gardaient, il allait faire construire une cr\'e8che dans laquelle ces enfants seraient re\'e7us, nourris, \'e9lev\'e9 +s gratuitement jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge de trois ans. Entre sa cr\'e8che et leurs garderies il n\rquote y avait pas de lutte possible. S\rquote ils voulaient vendre leurs maisons, il les ach\'e8terait moyennant une somme fixe et une rente viag +\'e8re. S\rquote ils ne voulaient pas, ils n\rquote avaient qu\rquote \'e0 les garder\~; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu\rquote au lendemain matin onze heures pour se d\'e9cider\~; \'e0 midi il serait trop tard. +\par +\par Au centre du village se dressent d\rquote autres toits rouges beaucoup plus hauts, plus longs, plus imposants\~: ce sont ceux d\rquote un groupe de b\'e2timents \'e0 peine achev\'e9s dans lesquels sont \'e9tablis des logements s\'e9par\'e9s, des r\'e9 +fectoires, des restaurants, des cantines, des magasins d\rquote approvisionnement pour les ouvriers c\'e9libataires, hommes et femmes\~; et pour ces b\'e2timents M.\~Vulfran a employ\'e9 le m\'eame proc\'e9d\'e9 d\rquote expropriation que pour la cr\'e8 +che. +\par +\par Pr\'e9c\'e9demment se trouvaient l\'e0 plusieurs vieilles maisons appropri\'e9es tant bien que mal, en r\'e9alit\'e9 aussi mal que possible, au logement en chambr\'e9es des ouvriers et en cabinets. Il a fait appeler les propri\'e9 +taires de ces maisons, et leur a tenu un langage \'e0 peu pr\'e8s analogue \'e0 celui dont il s\rquote est d\'e9j\'e0 servi\~: +\par +\par \'ab\~Depuis longtemps on se plaint violemment des chambr\'e9es dans lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c\rquote est aux mauvaises conditions dans lesquelles sont \'e9tablis ces logements qu\rquote on attribue les maladies de poitrine et la fi\'e8 +vre typho\'efde qui tuent tant de monde. Je ne peux pas tol\'e9rer cela plus longtemps. J\rquote ai donc r\'e9solu de faire construire deux h\'f4tels dans lesquels j\rquote offrirai aux ouvriers c\'e9libataires, hommes et femmes, une chambre s\'e9par\'e9 +e et exclusive pour trois francs par mois. En m\'eame temps j\rquote am\'e9nagerai les rez-de-chauss\'e9e en r\'e9fectoires et en restaurants o\'f9 je donnerai un d\'eener compos\'e9 de soupe, de rago\'fbt ou de r\'f4 +ti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous voulez me vendre vos maisons, j\rquote \'e9l\'e8verai mes h\'f4tels sur leur emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est dans votre int\'e9r\'eat, car j\rquote +ai ailleurs des terrains o\'f9 mes constructions me co\'fbteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu\rquote \'e0 onze heures demain pour r\'e9fl\'e9chir\~; \'e0 midi il serait trop tard. +\par +\par Sur ces terrains \'e9parpill\'e9s un peu partout, on aper\'e7oit d\rquote autres toits en tuiles neuves, tout petits ceux-l\'e0, et qui par leur propret\'e9 et leur \'e9clat rouge contrastent avec les anciennes toitures couvertes de mousses et de sedum\~ +: ce sont ceux des maisons ouvri\'e8res dont la construction est commenc\'e9e depuis peu, et qui toutes sont ou seront isol\'e9es au milieu d\rquote un jardinet, dans lequel pourront se r\'e9colter les l\'e9gumes n\'e9cessaires \'e0 l\rquote +alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de loyer, aura le bien-\'eatre mat\'e9riel et la dignit\'e9 du chez-soi. +\par +\par Mais la transformation qui \'e0 coup s\'fbr e\'fbt frapp\'e9 le plus vivement surpris, et m\'eame stup\'e9fi\'e9 celui qui serait rest\'e9 un an absent de Maraucourt, \'e9tait celle qui avait boulevers\'e9 le parc m\'eame de M.\~ +Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient jusqu\rquote aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette partie basse, rest\'e9e jusque-l\'e0 presque \'e0 l\rquote \'e9tat naturel, avait \'e9t\'e9 retranch\'e9 +e du parc par un saut-de-loup, et maintenant s\rquote \'e9levait \'e0 son centre un grand chalet en bois, flanqu\'e9 d\rquote autres cottages ou de kiosques construits \'e0 la l\'e9g\'e8re, qui donnaient \'e0 l\rquote +ensemble une apparence de jardin public que pr\'e9cisaient encore toutes sortes de jeux, des man\'e8ges de chevaux de bois, des balan\'e7oires, des appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs \'e0 l\rquote arc, \'e0 l\rquote arbal +\'e8te, \'e0 la carabine et au fusil de guerre, des m\'e2ts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour v\'e9locip\'e8des, un th\'e9\'e2tre de marionnettes, une estrade pour des musiciens. +\par +\par C\rquote est qu\rquote en r\'e9alit\'e9 c\rquote est bien un jardin public, celui qui servait aux jeux des ouvriers de toutes les usines\~; car si pour chacun des autres villages\~: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, M.\~Vulfran avait d\'e9cid\'e9 + de faire les m\'eames constructions qu\rquote \'e0 Maraucourt, il avait voulu qu\rquote il n\rquote y e\'fbt pour tous qu\rquote un seul lieu de r\'e9union et de r\'e9cr\'e9ation o\'f9 pourraient s\rquote \'e9tablir des relations g\'e9n\'e9 +rales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple biblioth\'e8que qu\rquote il avait eu tout d\rquote abord l\rquote intention d\rquote \'e9tablir, s\rquote \'e9tait transform\'e9e, sans qu\rquote il s\'fbt trop sous quelle influence, en + ce vaste jardin, o\'f9 autour des salles de lecture et de conf\'e9rence qui occupent le grand chalet central, se sont group\'e9s ces jeux divers, dont le d\'e9veloppement a exig\'e9 une partie m\'ea +me de son parc, de sorte que maintenant le cercle ouvrier prot\'e8ge le ch\'e2teau et le fait pardonner. +\par +\par Si rapidement que ces changements eussent \'e9t\'e9 con\'e7us et r\'e9alis\'e9s, ils n\rquote ont pas \'e9t\'e9 sans produire un vif \'e9moi dans la contr\'e9e et m\'eame une sorte d\rquote agitation. +\par +\par Les plus hostiles ont \'e9t\'e9 les logeurs, les cabaretiers, les boutiquiers, qui ont cri\'e9 \'e0 la ruine et \'e0 l\rquote oppression\~: n\rquote \'e9tait-ce pas une injustice, un crime social qu\rquote on v\'eent leur faire concurrence et les emp\'ea +cher de continuer leur commerce dans les m\'eames conditions qu\rquote ils l\rquote avaient toujours pratiqu\'e9, au mieux de leurs int\'e9r\'eats, comme il convient \'e0 des hommes libres\~? Et de m\'eame que lors de la cr\'e9 +ation des usines, les fermiers s\rquote \'e9taient insurg\'e9s contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de la terre, ou les obligeaient \'e0 hausser les salaires, les petits commer\'e7ants avaient joint leurs plaintes \'e0 + celles des cultivateurs\~; c\rquote \'e9tait tout juste si, quand M.\~Vulfran passait par les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les poursuivait pas de hu\'e9es comme des malfaiteurs\~: il n\rquote \'e9tait donc pas encore assez riche, le v +ieil aveugle, qu\rquote il voulait ruiner le pauvre monde\~! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu de bont\'e9, un peu de piti\'e9 au c\'9cur\~! les ouvriers \'e9taient donc imb\'e9ciles de ne pas comprendre que tout cela n\rquote avait d +\rquote autre but que de les encha\'eener plus \'e9troitement encore, et de leur reprendre d\rquote une main ce qu\rquote on semblait leur donner de l\rquote autre. Des r\'e9unions s\rquote \'e9taient tenues o\'f9 l\rquote on avait discut\'e9 ce qu +\rquote il y avait \'e0 faire, et dans lesquelles plus d\rquote un ouvrier avait prouv\'e9 qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas un imb\'e9cile comme tant d\rquote autres de ses camarades. +\par +\par Dans l\rquote intimit\'e9 m\'eame de M.\~Vulfran, ou plut\'f4t dans sa famille, ces r\'e9formes avaient provoqu\'e9 autant d\rquote inqui\'e9tudes que de critiques. Devenait-il fou\~? Allait-il se ruiner, c\rquote est \'e0 dire les ruiner\~ +? Ne serait-il pas prudent de le faire interdire\~? \'c9videmment sa faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu\rquote elle voulait, \'e9tait une preuve de d\'e9mence s\'e9 +nile, que les tribunaux ne pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimiti\'e9s s\rquote \'e9taient concentr\'e9es sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce qu\rquote elle faisait\~: qu\rquote importait \'e0 cette fille l\rquote +argent follement gaspill\'e9, ce n\rquote \'e9tait pas le sien. +\par +\par Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette col\'e8re, dont elle recevait des coups directs ou indirects \'e0 chaque instant, par des amiti\'e9s qui l\rquote encourageaient et la r\'e9confortaient. +\par +\par Comme toujours Talouel, courtisan du succ\'e8s, s\rquote \'e9tait rang\'e9 de son c\'f4t\'e9\~: elle r\'e9ussissait ce qu\rquote elle entreprenait, elle faisait faire \'e0 M.\~Vulfran tout ce qu\rquote elle voulait, elle \'e9tait en butte \'e0 l\rquote +hostilit\'e9 de ses neveux, c\rquote \'e9tait plus qu\rquote il n\rquote en fallait pour qu\rquote il se montr\'e2t ouvertement son ami\~; au fond, que lui importait que M.\~Vulfran d\'e9pens\'e2t des sommes consid\'e9rables qui en r\'e9alit\'e9 + augmentaient la fortune des \'e9tablissements\~; cet argent ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 lui Talouel qu\rquote on le prenait, tandis que bien vraisemblablement les \'e9tablissements seraient \'e0 lui un jour ou l\rquote autre\~ +; aussi quand il avait pu deviner qu\rquote une am\'e9lioration nouvelle \'e9tait \'e0 l\rquote \'e9tude, n\rquote avait-il pas rat\'e9 les occasions de \'ab\~supposer\~\'bb avec M.\~Vulfran que le moment \'e9tait propice pour la r\'e9aliser. +\par +\par Mais d\rquote autres amiti\'e9s qui plus que celle-l\'e0 plaisaient \'e0 Perrine, c\rquote \'e9taient celles du docteur Ruchon, de Mlle\~Belhomme, de Fabry et des ouvriers que M.\~Vulfran avait fait \'e9 +lire pour composer le conseil de surveillance de ses diff\'e9rentes fondations. +\par +\par En voyant comment \'ab\~la gamine\~\'bb avait rendu \'e0 M.\~Vulfran l\rquote \'e9nergie morale et intellectuelle, le m\'e9decin avait chang\'e9 de mani\'e8res \'e0 son \'e9gard, et maintenant c\rquote \'e9tait avec une affection paternelle qu\rquote +il la traitait, presque avec d\'e9f\'e9rence, en tout cas comme une personne qui compte\~: \'ab\~Cette petite a plus fait que la m\'e9decine, disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M.\~Vulfran serait devenu.\~\'bb +\par +\par Mlle\~Belhomme n\rquote avait pas eu \'e0 changer de mani\'e8res, mais elle \'e9tait fi\'e8re d\rquote elle, et chaque jour dans sa le\'e7on il y avait quelques minutes o\'f9 franchement elle laissait para\'eetre ses vrais sentiments, bien qu\rquote +elle s\rquote avou\'e2t que leur expression n\rquote en f\'fbt peut-\'eatre pas tr\'e8s correcte, \'ab\~de ma\'eetresse \'e0 \'e9l\'e8ve\~\'bb. +\par +\par Quant \'e0 Fabry, il \'e9tait associe de trop pr\'e8s \'e0 tout ce qui se faisait, pour n\rquote \'eatre pas en accord avec cette jeune fille, \'e0 laquelle il n\rquote avait pas tout d\rquote abord pr\'eat\'e9 + attention, mais qui bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, qu\rquote il n\rquote \'e9tait plus qu\rquote un instrument entre ses mains. +\par +\par \'ab\~Monsieur Fabry, vous allez aller \'e0 Noisiel \'e9tudier les maisons ouvri\'e8res. +\par +\par \endash Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre \'e9tudier le }{\i\cgrid0 Working men\rquote s club Union}{\cgrid0 . +\par +\par \endash Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique \'e9tudier les cercles ouvriers.\~\'bb +\par +\par Et Fabry partait, \'e9tudiait ce qu\rquote on lui avait indiqu\'e9, tout en ne n\'e9gligeant rien de ce qu\rquote il trouvait int\'e9ressant, puis au retour, apr\'e8s de longues discussions avec M.\~Vulfran, \'e9taient arr\'eat\'e9s les plans qu\rquote ex +\'e9cutaient sous sa direction l\rquote architecte et les conducteurs de travaux, adjoints \'e0 son bureau, devenu depuis peu le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part \'e0 ces discussions, jamais elle n\rquote y m\'ealait son mot, mais +elle y assistait, et il e\'fbt fallu une stupidit\'e9 r\'e9elle pour ne pas comprendre qu\rquote elle les pr\'e9parait, les inspirait, et qu\rquote en somme c\rquote \'e9tait la semence qu\rquote elle avait jet\'e9e dans l\rquote esprit ou dans le c\'9c +ur du ma\'eetre, qui germait et portait ses fruits. +\par +\par Pas plus que Fabry, les ouvriers \'e9lus par leurs camarades ne m\'e9connaissaient le r\'f4le de Perrine, et bien que dans leurs conseils elle ne se f\'fbt jamais permis ni un mot, ni un signe, ils savaient tr\'e8s justement peser l\rquote influence qu +\rquote elle exer\'e7ait, et ce n\rquote \'e9tait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fiert\'e9 qu\rquote elle f\'fbt des leurs\~: +\par +\par \'ab\~Vous savez, elle a travaill\'e9 aux canneti\'e8res. +\par +\par \endash Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce qu\rquote elle est\~?\~\'bb +\par +\par Il n\rquote e\'fbt pas fait bon que devant ceux-l\'e0 on parl\'e2t de la huer quand elle traversait les rues des villages, les hu\'e9es commenc\'e9es auraient \'e9t\'e9 vivement et violemment refoul\'e9es dans les gosiers. +\par +\par Ce dimanche-l\'e0, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour une enqu\'eate dont M.\~Vulfran n\rquote avait pas parl\'e9 \'e0 Perrine, et qu\rquote il avait m\'eame paru vouloir tenir secr\'e8te, \'e9tait attendu\~; le matin il avait envoy\'e9 + de Paris une d\'e9p\'eache ne contenant que ces quelques mots\~: +\par +\par \'ab\~Renseignements complets, pi\'e8ces officielles, arriverai midi.\~\'bb +\par +\par Il \'e9tait midi et demi, et il n\rquote arrivait pas, ce qui contrairement \'e0 l\rquote habitude avait provoqu\'e9 l\rquote impatience de M.\~Vulfran, d\rquote ordinaire plus calme. +\par +\par Son d\'e9jeuner achev\'e9 plus promptement que de coutume, il \'e9tait rentr\'e9 dans son cabinet avec Perrine, et \'e0 chaque instant il allait \'e0 la fen\'eatre ouverte sur les jardins pour \'e9couter. +\par +\par \'ab\~Il est \'e9trange que Fabry n\rquote arrive pas. +\par +\par \endash Le train aura eu du retard.\~\'bb +\par +\par Mais il ne se rendait pas \'e0 cette raison et restait \'e0 la fen\'eatre d\rquote o\'f9 elle e\'fbt voulu l\rquote arracher, car il se passait dans les jardins et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu\rquote il e\'fbt connaissance\~ +; avec une activit\'e9 plus qu\rquote ordinaire les jardiniers achevaient d\rquote entourer de treillages les corbeilles de fleurs, tandis que d\rquote autres emportaient les plantes rares diss\'e9min\'e9es sur les pelouses\~; les grilles d\rquote entr +\'e9e \'e9taient grandes ouvertes, et au-del\'e0 du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers \'e9tait pavois\'e9 de drapeaux et d\rquote oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer. +\par +\par Tout \'e0 coup il pressa le bouton d\rquote appel pour son valet de chambre, et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu\rquote un venait, il ne recevrait personne. +\par +\par Cet ordre surprit d\rquote autant plus Perrine que le dimanche habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l\rquote entretenir, petits ou grands, car tr\'e8s avare en semaine de paroles qui font perdre un temps appr\'e9ciable en argent, il \'e9 +tait au contraire volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres n\rquote avaient plus la m\'eame valeur. +\par +\par Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des entailles, c\rquote est-\'e0-dire celui qui vient de Picquigny\~: +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 Fabry\~\'bb, dit-il d\rquote une voix qui parut alt\'e9r\'e9e, anxieuse et heureuse \'e0 la fois. +\par +\par En effet, c\rquote \'e9tait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet\~: lui aussi paraissait \'eatre dans un \'e9tat extraordinaire, et le regard qu\rquote il jeta tout d\rquote abord \'e0 Perrine la troubla sans qu\rquote elle s\'fbt pourquoi\~: + +\par +\par \'ab\~Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il. +\par +\par \endash Vous arrivez, c\rquote est l\rquote essentiel. +\par +\par \endash Ma d\'e9p\'eache vous a pr\'e9venu. +\par +\par \endash Votre d\'e9p\'eache, trop courte et trop vague, m\rquote a donn\'e9 des esp\'e9rances\~; ce sont des certitudes qu\rquote il me faut. +\par +\par \endash Elles sont aussi compl\'e8tes que vous pouvez les d\'e9sirer. +\par +\par \endash Alors parlez, parlez vite. +\par +\par \endash Le dois-je devant mademoiselle\~? +\par +\par \endash Oui, si elles sont ce que vous dites. +\par +\par C\rquote \'e9tait la premi\'e8re fois que Fabry, rendant compte d\rquote une mission, demandait s\rquote il pouvait parler devant Perrine\~; et dans l\rquote \'e9tat de trouble o\'f9 elle se trouvait d\'e9j\'e0, cette pr\'e9 +caution ne pouvait que rendre plus violent encore l\rquote \'e9moi que les paroles de M.\~Vulfran et de Fabry, leur agitation \'e0 l\rquote un et \'e0 l\rquote autre, le fr\'e9missement de leurs voix, avaient provoqu\'e9 en elle. +\par +\par \endash Comme, l\rquote avait bien pr\'e9vu l\rquote agent que vous aviez charg\'e9 de faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois \'e9tait venue \'e0 Paris\~; l\'e0 +, en compulsant les actes de d\'e9c\'e8s, on a trouv\'e9 au mois de juin de l\rquote ann\'e9e derni\'e8re un acte au nom de Marie Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une exp\'e9dition de l\rquote acte. +\par +\par Il la remit entre les mains tremblantes de M.\~Vulfran. +\par +\par \'ab\~Voulez-vous que je vous la lise\~? +\par +\par \endash Avez-vous v\'e9rifi\'e9 les noms\~? +\par +\par \endash Assur\'e9ment. +\par +\par \endash Alors ne lisez pas\~; nous verrons plus tard, continuez. +\par +\par \endash Je ne m\rquote en suis pas tenu \'e0 cet acte, poursuivit Fabry, j\rquote ai voulu interroger le propri\'e9taire de la maison dans laquelle elle est morte, qui se nomme Grain de Sel, j\rquote ai vu aussi ceux qui ont assist\'e9 \'e0 + la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues appel\'e9e la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier\~; c\rquote est \'e0 la fatigue, \'e0 l\rquote \'e9puisement, \'e0 la mis\'e8re qu\rquote elle a succomb\'e9\~; de m\'eame j\rquote +ai vu le m\'e9decin qui l\rquote a soign\'e9e, le docteur Cendrier qui demeure \'e0 Charonne, rue Riblette\~; il avait voulu l\rquote envoyer \'e0 l\rquote h\'f4pital, mais elle a refus\'e9 de se s\'e9parer de sa fille. Enfin, pour compl\'e9ter mon enqu +\'eate, ils m\rquote ont envoy\'e9 rue du Ch\'e2teau-des-Rentiers chez une marchande de chiffons appel\'e9e La Rouquerie, que j\rquote ai rencontr\'e9e hier seulement au moment o\'f9 elle rentrait de la campagne. +\par +\par Fabry fit une pause, et, pour la premi\'e8re fois, se tournant vers Perrine qu\rquote il salua respectueusement\~: +\par +\par \'ab\~J\rquote ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien.\~\'bb +\par +\par Depuis un moment d\'e9j\'e0 Perrine s\rquote \'e9tait lev\'e9e, et elle regardait, elle \'e9coutait \'e9perdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux. +\par +\par Fabry continua\~: +\par +\par \'ab\~Fix\'e9e sur l\rquote identit\'e9 de la m\'e8re, il me restait \'e0 savoir ce qu\rquote \'e9tait devenue la fille, c\rquote est ce que m\rquote a appris La Rouquerie en me racontant la rencontre qu\rquote +elle avait faite dans les bois de Chantilly d\rquote une pauvre enfant mourant de faim, retrouv\'e9e par son \'e2ne. +\par +\par \'ab\~Et toi, s\rquote \'e9cria M.\~Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait de la t\'eate aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne s\rquote est pas fait conna\'eetre, ne me l\rquote expliqueras-tu pas, toi qui peux descendre dans le c +\'9cur d\rquote une jeune fille\'85\~?\~\'bb +\par +\par Elle fit quelques pas vers lui. +\par +\par Il continua\~: +\par +\par \'ab\~Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts\'85\~? +\par +\par \endash Mon Dieu\~! +\par +\par \endash Ceux de son grand-p\'e8re.\~\'bb +\par }\pard\plain \s2\qc\sb240\sa240\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel1\adjustright \b\f40\fs34\lang1036 {{\*\bkmkstart _Toc81876014}{\*\bkmkstart _Toc98015978}XL{\*\bkmkend _Toc81876014}{\*\bkmkend _Toc98015978} +\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid { +\par }{\cgrid0 Fabry s\rquote \'e9tait retir\'e9, laissant en t\'eate-\'e0-t\'eate le grand-p\'e8re et la petite-fille. +\par +\par Mais ils \'e9taient si \'e9mus qu\rquote ils restaient les mains dans les mains sans parler, n\rquote \'e9changeant que des mots de tendresse\~: +\par +\par \'ab\~Ma fille, ma ch\'e8re petite-fille\~! +\par +\par \endash Grand-papa\~!\~\'bb +\par +\par Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les bouleversait, il l\rquote interrogea\~: +\par +\par \'ab\~Pourquoi ne t\rquote es-tu pas fait conna\'eetre\~? demanda-t-il. +\par +\par \endash Ne l\rquote ai-je pas tent\'e9 plusieurs fois\~? rappelez-vous ce que vous m\rquote avez dit un jour, le dernier o\'f9 j\rquote ai fait allusion \'e0 maman et \'e0 moi\~: \'ab\~Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces mis\'e9 +rables\~\'bb. +\par +\par \endash Pouvais-je soup\'e7onner que tu \'e9tais ma fille\~? +\par +\par \endash Si cette fille s\rquote \'e9tait pr\'e9sent\'e9e franchement devant vous, ne l\rquote auriez-vous pas chass\'e9e sans vouloir l\rquote entendre\~? +\par +\par \endash Qui sait ce que j\rquote aurais fait\~! +\par +\par \endash C\rquote est alors que j\rquote ai d\'e9cid\'e9 de ne me faire conna\'eetre que le jour o\'f9, selon la recommandation de maman, je me serais fait aimer. +\par +\par \endash Et tu as attendu si longtemps\~! N\rquote avais-tu pas \'e0 chaque instant des preuves de mon affection\~? +\par +\par \endash \'c9tait-elle celle d\rquote un p\'e8re\~? je n\rquote osais le croire. +\par +\par \endash Et il a fallu que, mes soup\'e7ons s\rquote \'e9tant pr\'e9cis\'e9s apr\'e8s des luttes cruelles, des h\'e9sitations, des esp\'e9rances aussi bien que des doutes que tu m\rquote aurais \'e9pargn\'e9s en parlant plus t\'f4t, j\rquote +emploie Fabry pour t\rquote obliger \'e0 te jeter dans mes bras\~! +\par +\par \endash La joie de l\rquote heure pr\'e9sente ne prouve-t-elle pas qu\rquote il \'e9tait bon qu\rquote il en f\'fbt ainsi\~? +\par +\par \endash Enfin c\rquote est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m\rquote as cach\'e9, me laissant poursuivre des recherches que d\rquote un mot tu pouvais satisfaire\'85 +\par +\par \endash En me d\'e9couvrant. +\par +\par \endash Parle-moi de ton p\'e8re\~; comment \'eates-vous arriv\'e9s \'e0 Serajevo\~? Comment \'e9tait-il photographe\~? +\par +\par \endash Ce qu\rquote a \'e9t\'e9 notre vie dans l\rquote Inde, vous pouvez\'85\~\'bb +\par +\par Il l\rquote interrompit\~: +\par +\par \'ab\~Dis-moi tu\~; c\rquote est \'e0 ton grand-p\'e8re que tu parles, non plus \'e0 M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Par les lettres que tu as re\'e7ues tu sais \'e0 peu pr\'e8s ce qu\rquote a \'e9t\'e9 cette vie\~; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux plantes, nos chasses aux b\'eates, tu verras ce qu\rquote \'e9 +tait le courage de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de lui sans te parler d\rquote elle\'85 +\par +\par \endash Ne crois pas que ce que Fabry vient de m\rquote apprendre d\rquote elle, en me disant son refus d\rquote entrer \'e0 l\rquote h\'f4pital o\'f9 elle aurait peut-\'eatre \'e9t\'e9 sauv\'e9e, et cela pour ne pas t\rquote abandonner, ne m\rquote a +pas \'e9mu. +\par +\par \endash Tu l\rquote aimeras, tu l\rquote aimeras. +\par +\par \endash Tu me parleras d\rquote elle. +\par +\par \endash \'85 Je te la ferai conna\'eetre, je te la ferai aimer. Je passe donc l\'e0-dessus. Nous avions quitt\'e9 l\rquote Inde pour revenir en France, quand, arriv\'e9 \'e0 Suez, papa perdit l\rquote argent qu\rquote il avait emport\'e9. Il lui fut vol +\'e9 par des gens d\rquote affaires. Je ne sais comment.\~\'bb +\par +\par M.\~Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce comment. +\par +\par \'ab\~N\rquote ayant plus d\rquote argent, au lieu de venir en France, nous part\'eemes pour la Gr\'e8ce, ce qui co\'fbtait moins cher de voyage. \'c0 Ath\'e8nes, papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des portraits dont nous v\'e9c\'fb +mes. Puis il acheta une roulotte, un \'e2ne, Palikare, qui m\rquote a sauv\'e9 la vie, et il voulut revenir en France par terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu\rquote on en faisait peu, h\'e9las\~! et que la route \'e9 +tait dure dans les montagnes, o\'f9 le plus souvent il n\rquote y avait que de mauvais sentiers dans lesquels Palikare aurait d\'fb se tuer vingt fois par jour. Je t\rquote ai dit comment papa \'e9tait tomb\'e9 malade \'e0 Bousovatcha. Je te demande \'e0 + ne pas te raconter sa mort aujourd\rquote hui, je ne pourrais pas. Quand il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les d\'e9cider \'e0 se faire photographier, co +mbien moins encore y gagn\'e2mes-nous quand nous f\'fbmes seules\~! Plus tard aussi je te raconterai des \'e9tapes de mis\'e8re, qui dur\'e8rent de novembre \'e0 mai, en plein hiver, jusqu\rquote \'e0 Paris. Par M.\~Fabry tu viens d\rquote +apprendre comment maman est morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard aussi avec les derni\'e8res recommandations de maman pour venir ici.\~\'bb +\par +\par Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins passaient dans l\rquote air. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce que cela\~?\~\'bb demanda M.\~Vulfran. +\par +\par Perrine alla \'e0 la fen\'eatre\~: les pelouses et les all\'e9es \'e9taient noires d\rquote ouvriers endimanch\'e9s, d\rquote hommes, de femmes, d\rquote enfants au-dessus desquels flottaient des drapeaux, des banni\'e8res\~; et de cette foule de six \'e0 + sept mille personnes entass\'e9es, et dont les masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, la route, les prairies, s\rquote \'e9levait cette rumeur qui avait surpris M.\~Vulfran et d\'e9tourn\'e9 son attention du r\'e9 +cit de Perrine, si grand qu\rquote en f\'fbt l\rquote int\'e9r\'eat. +\par +\par \'ab\~Qu\rquote est-ce donc\~? r\'e9p\'e9ta-t-il. +\par +\par \endash C\rquote est aujourd\rquote hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers de toutes les usines ont d\'e9cid\'e9 de le c\'e9l\'e9brer en te remerciant ainsi de ce que tu as fait pour eux. +\par +\par \endash Ah\~! vraiment, ah\~! vraiment\~!\~\'bb +\par +\par Il vint \'e0 la fen\'eatre comme s\rquote il pouvait les voir, mais il fut reconnu, et aussit\'f4t courut de groupe en groupe une clameur qui en se propageant devint formidable. +\par +\par \'ab\~Mon Dieu\~! qu\rquote ils pourraient \'eatre terribles s\rquote ils \'e9taient contre nous, murmura-t-il, sentant pour la premi\'e8re fois la force de ces masses qu\rquote il commandait. +\par +\par \endash Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux. +\par +\par \endash Et c\rquote est \'e0 toi que cela est d\'fb, petite-fille\~; qu\rquote il y a loin d\rquote aujourd\rquote hui au service c\'e9l\'e9br\'e9 \'e0 la m\'e9moire de ton p\'e8re dans notre \'e9glise vide\~! +\par +\par \endash Voici l\rquote ordre de la c\'e9r\'e9monie qui a \'e9t\'e9 adopt\'e9 par le conseil\~: je te conduirai sur le perron \'e0 deux heures pr\'e9cises\~; de l\'e0 tu domineras la foule et tout le monde te verra\~; un ouvrier de chacun des villages o +\'f9 sont les usines montera sur le perron et, au nom de tous, le vieux p\'e8re Gathoye t\rquote adressera un petit discours. +\par +\par \'c0 ce moment deux heures sonn\'e8rent \'e0 la pendule. +\par +\par \'ab\~Veux-tu me donner la main\~?\~\'bb dit-elle. +\par +\par Ils arriv\'e8rent sur le perron, et une immense acclamation retentit\~; alors, comme cela avait \'e9t\'e9 r\'e9gl\'e9, les d\'e9l\'e9gu\'e9s mont\'e8rent sur le perron, et le p\'e8re Gathoye, qui \'e9tait un vieux peigneur de chanvre, s\rquote avan\'e7 +a seul \'e0 quelques pas de ses camarades pour d\'e9biter sa harangue qu\rquote on lui avait fait r\'e9p\'e9ter dix fois depuis le matin\~: +\par +\par Monsieur Vulfran, c\rquote est pour vous f\'e9liciter que \'85 c\rquote est pour vous f\'e9liciter que \'85\~\'bb +\par +\par Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui voyait ses gestes \'e9loquents crut qu\rquote il d\'e9bitait son discours. +\par +\par Apr\'e8s quelques secondes d\rquote efforts pendant lesquelles il s\rquote arracha plusieurs poign\'e9es de cheveux gris, en tirant dessus comme s\rquote il peignait son chanvre, il dit\~: +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 la chose\~: j\rquote avais un discours \'e0 vous dire, mais je peux pas en retrouver un mot, ce que \'e7a m\rquote ennuie pour vous\~! enfin c\rquote est pour vous f\'e9liciter, vous remercier au nom de tous, et de bon c\'9cur.\~\'bb +\par +\par Il leva la main solennellement\~: +\par +\par \'ab\~Je le jure, foi de Gathoye.\~\'bb +\par +\par Pour \'eatre incoh\'e9rent ce discours n\rquote en remua pas moins M.\~Vulfran, qui \'e9tait dans un \'e9tat d\rquote \'e2me o\'f9 l\rquote on ne s\rquote arr\'eate pas aux paroles\~; la main toujours appuy\'e9e sur l\rquote \'e9paule de Perrine il s +\rquote avan\'e7a jusqu\rquote \'e0 la balustrade du perron et se trouva l\'e0 comme dans une tribune o\'f9 la foule le voyait\~: +\par +\par \'ab\~Mes amis, dit-il d\rquote une voix forte, vos compliments d\rquote amiti\'e9 me causent une joie d\rquote autant plus grande que vous me les apportez dans la journ\'e9e la plus heureuse de ma vie, celle o\'f9 + je viens de retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j\rquote ai perdu\~; vous la connaissez, vous l\rquote avez vue \'e0 l\rquote \'9cuvre, soyez s\'fbrs qu\rquote elle continuera et d\'e9 +veloppera ce que nous avons fait ensemble, et dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de bonnes mains.\~\'bb +\par +\par Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu\rquote elle put s\rquote en d\'e9fendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, et, la pr\'e9sentant \'e0 la foule, il l\rquote embrassa. +\par +\par Alors il s\rquote \'e9leva une acclamation pouss\'e9e et r\'e9p\'e9t\'e9e pendant plusieurs minutes par des milliers de bouches d\rquote hommes, de femmes, d\rquote enfants\~; puis, comme l\rquote ordre de la f\'eate avait \'e9t\'e9 bien r\'e9gl\'e9 +, aussit\'f4t le d\'e9fil\'e9 commen\'e7a et chacun en passant devant le vieux patron et sa petite-fille salua ou fit la r\'e9v\'e9rence. +\par +\par \'ab\~Si tu voyais les bonnes figures\~\'bb, dit Perrine. +\par +\par Cependant il y en eut qui ne furent pas pr\'e9cis\'e9ment radieuses\~: celles des neveux, quand, la c\'e9r\'e9monie termin\'e9e, ils vinrent f\'e9liciter leur \'ab\~cousine\~\'bb. +\par +\par \'ab\~Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se joindre \'e0 eux, et qui d\rquote autre part tenait \'e0 ne pas perdre de temps pour faire sa cour \'e0 l\rquote h\'e9riti\'e8re des usines, je l\rquote avais toujours suppos\'e9.\~ +\'bb +\par +\par Des \'e9motions de ce genre ne pouvaient pas \'eatre bonnes pour la sant\'e9 de M.\~Vulfran\~; la veille de son anniversaire il se trouvait mieux qu\rquote il ne l\rquote avait \'e9t\'e9 depuis longtemps, ne toussant plus, n\rquote \'e9 +touffant plus, mangeant et dormant bien\~; le lendemain, au contraire, la toux et les \'e9touffements avaient si bien repris que tout ce qui avait \'e9t\'e9 si p\'e9niblement gagn\'e9 paraissait perdu de nouveau. +\par +\par Aussit\'f4t le docteur Ruchon fut appel\'e9\~: +\par +\par \'ab\~Vous devez comprendre, dit M.\~Vulfran, que j\rquote ai envie de voir ma petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en \'e9tat de supporter l\rquote op\'e9ration. +\par +\par \endash Ne sortez pas, mettez-vous au r\'e9gime lact\'e9, soyez calme, parlez peu, et je vous garantis qu\rquote avec le beau temps dont nous jouissons, l\rquote oppression, les palpitations, la toux dispara\'eetront, et l\rquote op\'e9 +ration pourra se faire avec toutes chances de succ\'e8s.\~\'bb +\par +\par Le pronostic du docteur Ruchon se r\'e9alisa, et un mois apr\'e8s l\rquote anniversaire, deux, m\'e9decins appel\'e9s de Paris constat\'e8rent un \'e9tat g\'e9n\'e9ral assez bon pour autoriser l\rquote op\'e9ration qui, si elle n\rquote +avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de s\'e9rieuses et de nombreuses\~: en l\rquote examinant dans une chambre obscure, on constatait que M.\~Vulfran avait conserv\'e9 de la sensibilit\'e9 r\'e9tinienne, ce qui \'e9 +tait la condition indispensable pour permettre l\rquote op\'e9ration, et l\rquote on d\'e9cidait de la pratiquer avec iridectomie, c\rquote est-\'e0-dire excision d\rquote une partie de l\rquote iris. +\par +\par Comme on voulait l\rquote endormir, il s\rquote y refusa\~: +\par +\par \'ab\~Non, dit-il, mais je demande \'e0 ma petite-fille d\rquote avoir le courage de me tenir la main\~; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce tr\'e8s douloureux\~? +\par +\par \endash La coca\'efne att\'e9nuera la douleur.\~\'bb +\par +\par L\rquote op\'e9ration faite, le patient ne recouvra pas la vue instantan\'e9ment, et cinq ou six jours s\rquote \'e9coul\'e8rent avant que ne commen\'e7\'e2t la coaptation de la plaie de son \'9cil recouvert d\rquote un bandeau compressif. +\par +\par Combien furent-elles longues pour le p\'e8re et la fille, ces journ\'e9es d\rquote attente, malgr\'e9 les assurances favorables de l\rquote oculiste rest\'e9 au ch\'e2teau pour pratiquer lui-m\'eame les pansements n\'e9cessaires\~; mais l\rquote +oculiste n\rquote \'e9tait pas tout\~: que se passerait-il si une reprise de la bronchite se produisait\~? Une crise de toux, un \'e9ternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre\~? +\par +\par Et de nouveau Perrine \'e9prouva les angoisses qui l\rquote avaient accabl\'e9e pendant la maladie de son p\'e8re et de sa m\'e8re. N\rquote aurait-elle donc retrouv\'e9 son grand-p\'e8re que pour le perdre, et une fois encore rester seule au monde\~? + +\par +\par Le temps s\rquote \'e9coula sans complications f\'e2cheuses, et M.\~Vulfran fut autoris\'e9 \'e0 se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux rideaux ferm\'e9s, de son \'9cil op\'e9r\'e9. +\par +\par \'ab\~Ah\~! si j\rquote avais eu des yeux, s\rquote \'e9cria-t-il apr\'e8s l\rquote avoir contempl\'e9e, est-ce que mon premier regard ne t\rquote aurait pas reconnue pour ma fille\~? Ils sont donc imb\'e9ciles ici de n\rquote avoir pas retrouv\'e9 + ta ressemblance avec ton p\'e8re\~? Talouel serait donc sinc\'e8re en disant qu\rquote il l\rquote avait \'ab\~suppos\'e9\~\'bb. +\par +\par Mais on ne laissa pas prolonger ses \'e9panchements\~: il ne fallait pas qu\rquote il \'e9prouv\'e2t des \'e9motions, ni qu\rquote il touss\'e2t, ni qu\rquote il e\'fbt des palpitations. +\par +\par \'ab\~Plus tard\~\'bb. +\par +\par Le quinzi\'e8me jour le bandeau compressif fut remplac\'e9 par un bandeau flottant\~; le vingti\'e8me les pansements cess\'e8rent\~; mais ce fut seulement le trente-cinqui\'e8me que l\rquote oculiste, revint de Paris pour d\'e9 +cider un choix de verres convexes qui permettraient la lecture et la vision \'e0 distance\~: avec un malade ordinaire les choses eussent sans doute march\'e9 moins lentement, mais avec le riche M.\~Vulfran c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 na\'efvet\'e9 + de ne pas pousser les soins \'e0 l\rquote extr\'eame, et de ne pas multiplier les voyages. +\par +\par Ce que M.\~Vulfran d\'e9sirait le plus, maintenant qu\rquote il avait vu sa petite-fille, c\rquote \'e9tait de sortir pour visiter ses travaux\~; mais cela demanda de nouvelles pr\'e9cautions, et imposa de nouveaux retards, car il ne voulait pas s\rquote +enfermer dans un landau aux glaces closes, mais se servir de son vieux pha\'e9ton, pour \'eatre conduit par Perrine, et se montrer \'e0 tous avec elle\~: pour cela il importait de choisir une journ\'e9e sans soleil, aussi bien que sans vent et sans froid. + +\par +\par Enfin il s\rquote en pr\'e9senta une \'e0 souhait, douce et vaporeuse, avec un ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, et apr\'e8s le d\'e9jeuner Perrine donna l\rquote ordre \'e0 Bastien de faire atteler Coco au pha\'e9ton. + +\par +\par \'ab\~Tout de suite, mademoiselle.\~\'bb +\par +\par Elle fut surprise du ton de cette r\'e9ponse, et du sourire de Bastien, mais elle n\rquote y pr\'eata pas autrement attention, occup\'e9e qu\rquote elle \'e9tait \'e0 habiller son grand-p\'e8re de fa\'e7on qu\rquote il ne f\'fbt expos\'e9 \'e0 n\rquote +avoir ni froid, ni chaud. +\par +\par Bient\'f4t Bastien revint annoncer que la voiture \'e9tait avanc\'e9e, et ils se rendirent sur le perron\~; Perrine, qui ne quittait pas des yeux son grand-p\'e8re, marchant seul, arrivait \'e0 la derni\'e8 +re marche, quand un formidable braiment lui fit tourner la t\'eate. +\par +\par \'c9tait-ce possible\~! Un \'e2ne \'e9tait attel\'e9 au pha\'e9ton, et cet \'e2ne ressemblait \'e0 Palikare, mais Palikare lustr\'e9, peign\'e9, les sabots brillants, habill\'e9 d\rquote +un beau harnais jaune avec des houppettes bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir vers Perrine malgr\'e9 le groom qui le retenait. +\par +\par \'ab\~Palikare\~!\~\'bb +\par +\par Et elle lui sauta \'e0 la t\'eate en l\rquote embrassant. +\par +\par \'ab\~Ah\~! grand-papa, quelle bonne surprise\~! +\par +\par \endash Ce n\rquote est pas \'e0 moi que tu la dois, c\rquote est \'e0 Fabry qui l\rquote a rachet\'e9 \'e0 La Rouquerie\~; le personnel des bureaux a voulu faire ce cadeau \'e0 leur ancienne camarade. +\par +\par \endash M.\~Fabry est un bon c\'9cur. +\par +\par \endash Mais oui, mais oui, il a eu une id\'e9e qui n\rquote est pas venue \'e0 tes cousins. Il m\rquote en est venu une aussi \'e0 moi, qui a \'e9t\'e9 de commander \'e0 Paris une jolie charrette pour Palikare\~ +; elle arrivera dans quelques jours, et ne sera tra\'een\'e9e que par lui, car ce pha\'e9ton n\rquote est pas son affaire.\~\'bb +\par +\par Ils mont\'e8rent en voiture, et Perrine prit les guides\~: +\par +\par \'ab\~Par o\'f9 commen\'e7ons-nous\~? +\par +\par \endash Comment par o\'f9\~? Mais par l\rquote aumuche donc\~? Crois-tu que je n\rquote ai pas envie de voir le nid o\'f9 tu as v\'e9cu, et d\rquote o\'f9 tu es partie\~?\~\'bb +\par +\par Elle \'e9tait telle que Perrine l\rquote avait quitt\'e9e l\rquote ann\'e9e pr\'e9c\'e9dente, avec son fouillis de v\'e9g\'e9tation vierge, sans que personne y e\'fbt touch\'e9, respect\'e9e m\'eame par le temps, qui n\rquote avait fait qu\rquote ajouter +\'e0 son caract\'e8re. +\par +\par \'ab\~Est-ce curieux, dit M.\~Vulfran, qu\rquote \'e0 deux pas d\rquote un grand centre ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre l\'e0 de la vie sauvage\~! +\par +\par \endash Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait\~; ici, dans la vie civilis\'e9e, je n\rquote avais droit \'e0 rien\~; j\rquote ai souvent pens\'e9 \'e0 cela.\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s l\rquote aumuche, M.\~Vulfran voulut que sa premi\'e8re visite f\'fbt pour la cr\'e8che de Maraucourt. +\par +\par Il croyait la bien conna\'eetre pour en avoir longuement discut\'e9 et arr\'eat\'e9 les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans l\rquote entr\'e9e, et qu\rquote il vit d\rquote un coup d\rquote \'9cil toutes les autres salles\~: le dortoir o\'f9 + sont couch\'e9s les enfants aux maillots dans des berceaux ros\'e9s ou bleus, selon le sexe de l\rquote enfant\~; le pouponnat o\'f9 jouent ceux qui marchent seuls\~; la cuisine, le lavabo, il fut surpris et charm\'e9 de reconna\'ee +tre que par une habile distribution et l\rquote emploi de larges portes vitr\'e9es, l\rquote architecte avait r\'e9alis\'e9 le difficile id\'e9al \'e0 lui impos\'e9, qui \'e9tait que la cr\'e8che f\'fbt une v\'e9ritable maison de verre o\'f9 les m\'e8 +res vissent de la premi\'e8re salle tout ce qui se passait dans celles o\'f9 elles ne devaient pas entrer. +\par +\par Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se pr\'e9cipit\'e8rent sur Perrine en lui pr\'e9sentant le jouet qu\rquote ils avaient aux mains, une trompette, une cr\'e9celle, un cheval de bois, une poule, une poup\'e9e. +\par +\par \'ab\~Je vois que tu es connue ici, dit M.\~Vulfran. +\par +\par \endash Connue\~! reprit Mlle\~Belhomme qui les accompagnait, dites aim\'e9e, ador\'e9e\~; elle est une petite m\'e8re pour eux\~: personne comme elle qui sache si bien les faire jouer. +\par +\par \endash Vous souvenez-vous, r\'e9pondit M.\~Vulfran, que vous me disiez, que c\rquote \'e9tait une qualit\'e9 ma\'eetresse de savoir cr\'e9er ce qui est n\'e9cessaire \'e0 nos besoins\~; il me semble qu\rquote il en est une autre plus belle encore, c +\rquote est de savoir cr\'e9er ce qui est n\'e9cessaire aux besoins des autres, et cela pr\'e9cis\'e9ment ma petite-fille l\rquote a fait. Mais nous ne sommes qu\rquote au commencement, ma ch\'e8re demoiselle\~: b\'e2tir des cr\'e8ches, des maisons ouvri +\'e8res, des cercles, c\rquote est l\rquote a b c de la question sociale, et ce n\rquote est pas avec cela qu\rquote on la r\'e9sout\~; j\rquote esp\'e8re que nous pourrons aller plus loin, plus \'e0 fond\~; nous ne sommes qu\rquote \'e0 notre point de d +\'e9part\~: vous verrez, vous verrez.\~\'bb +\par +\par Quand ils revinrent dans la salle d\rquote entr\'e9e, une femme finissait d\rquote allaiter son enfant\~; vivement elle le redressa, et le pr\'e9senta \'e0 M.\~Vulfran\~: +\par +\par \'ab\~Regardez-le, monsieur Vulfran, c\rquote est-y un bel \'e9fant\~? +\par +\par \endash Mais\'85 oui, c\rquote est un bel enfant. +\par +\par \endash Eh ben, il est ben \'e0 vous. +\par +\par \endash Vraiment\~? +\par +\par \endash J\rquote en ai d\'e9j\'e0 eu trois, que j\rquote ai perdus\~; \'e0 qui doit-il de vivre celui-l\'e0\~? Vous voyez s\rquote il est \'e0 vous\~; Dieu vous b\'e9nisse, vous et votre ch\'e8re fille\~!\~\'bb +\par +\par Apr\'e8s la cr\'e8che ce fut la tour d\rquote une maison ouvri\'e8re, puis de l\rquote h\'f4tel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils all\'e8rent \'e0 Saint-Pipoy, \'e0 Flexelles, \'e0 Bacourt, \'e0 + Hercheux, et sur la route Palikare trottait joyeux, fier d\rquote \'eatre conduit par sa petite ma\'eetresse, dont la main \'e9tait plus dou\'e9e que celle de la Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l\rquote embrasser, \endash caresse +\'e0 laquelle il r\'e9pondait par des mouvements d\rquote oreilles tout \'e0 fait \'e9loquents pour qui savait les traduire. +\par +\par Dans ces villages les constructions n\rquote \'e9taient pas aussi avanc\'e9es qu\rquote \'e0 Maraucourt, mais d\'e9j\'e0 cependant pour la plupart on pouvait fixer l\rquote \'e9poque de leur ach\'e8vement. +\par +\par La journ\'e9e avait \'e9t\'e9 bien remplie, ils revinrent lentement avant l\rquote approche de la nuit\~; alors, comme ils passaient d\rquote une colline \'e0 l\rquote autre, ils se trouv\'e8rent dominer la contr\'e9e o\'f9 + partout se montraient des toits neufs \'e0 l\rquote entour des hautes chemin\'e9es qui vomissaient des tourbillons de fum\'e9e\~; M.\~Vulfran \'e9tendit la main\~: +\par +\par \'ab\~Voil\'e0 ton ouvrage, dit-il, ces cr\'e9ations auxquelles, entra\'een\'e9 par la fi\'e8vre des affaires, je n\rquote avais pas eu le temps du penser. Mais pour que cela dure et se d\'e9 +veloppe, il te faut un mari digne de toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons pas autre chose. Et j\rquote ai id\'e9e que nous pourrons rencontrer l\rquote homme de bon c\'9cur qu\rquote il nous faut. Alors nous vivrons heureux +\'85 en famille.}{ +\par +\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {FIN +\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot +\par +\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** +\par +\par ***** This file should be named 13793-}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 t}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 f or 13793-r}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 .zip ***** +\par This and all associated files of various formats will be found in: +\par https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13793/ +\par +\par Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com +\par +\par Updated editions will replace the previous one--the old editions +\par will be renamed. +\par +\par Creating the works from public domain print editions means that no +\par one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +\par (and you!) can copy and distribute it in the United States without +\par permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg-tm +\par +\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +\par electronic works in formats readable by the widest variety of computers +\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +\par people in all walks of life. +\par +\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the +\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +\par remain freely available for generations to come. 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Information about Donations to the Project Gutenberg +\par Literary Archive Foundation +\par +\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +\par spread public support and donations to carry out its mission of +\par increasing the number of public domain and licensed works that can be +\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest +\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations +\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +\par status with the IRS. +\par +\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating +\par charities and charitable donations in all 50 states of the United +\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +\par with these requirements. We do not solicit donations in locations +\par where we have not received written confirmation of compliance. 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General Information About Project Gutenberg-tm electronic +\par works. +\par +\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +\par concept of a library of electronic works that could be freely shared +\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. +\par +\par +\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +\par unless a copyright notice is included. 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\ No newline at end of file diff --git a/old/13793-r.zip b/old/13793-r.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5e5a862 --- /dev/null +++ b/old/13793-r.zip diff --git a/old/13793.txt b/old/13793.txt new file mode 100644 index 0000000..9b8ad58 --- /dev/null +++ b/old/13793.txt @@ -0,0 +1,14577 @@ +The Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: En famille + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 19, 2004 [EBook #13793] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + +Hector Malot + +EN FAMILLE +(1893) + + + +Table des matieres + +TOME PREMIER +I +II +III +IV +V +VI +VII +VIII +IX +X +XI +XII +XIII +XIV +XV +XVI +XVII +XVIII +XIX +XX +XXI +TOME SECOND +XXII +XXIII +XXIV +XXV +XXVI +XXVII +XXVIII +XXIX +XXX +XXXI +XXXII +XXXIII +XXXIV +XXV +XXXVI +XXXVII +XXXVIII +XXXIX +XL + + + +TOME PREMIER + + +I + +Comme cela arrive souvent le samedi vers trois heures, les abords +de la porte de Bercy etaient encombres, et sur le quai, en quatre +files, les voitures s'entassaient a la queue leu leu: haquets +charges de futs, tombereaux de charbon ou de materiaux, charrettes +de foin ou de paille, qui tous, sous un clair et chaud soleil de +juin, attendaient la visite de l'octroi, presses d'entrer dans +Paris a la veille du dimanche. + +Parmi ces voitures, et assez loin de la barriere, on en voyait une +d'aspect bizarre avec quelque chose de miserablement comique, +sorte de roulotte de forains mais plus simple encore, formee d'un +leger chassis tendu d'une grosse toile; avec un toit en carton +bitume, le tout porte sur quatre roues basses. + +Autrefois la toile avait du etre bleue, mais elle etait si +deteinte, salie, usee, qu'on ne pouvait s'en tenir qu'a des +probabilites a cet egard, de meme qu'il fallait se contenter d'a +peu pres si l'on voulait dechiffrer les inscriptions effacees qui +couvraient ses quatre faces: l'une, en caracteres grecs, ne +laissait plus deviner qu'un commencement de mot: [image caracteres +grecs]; celle au-dessous semblait etre de l'allemand: _graphie_; +une autre de l'italien: _FIA_; enfin la plus fraiche et francaise, +celle-la: PHOTOGRAPHIE, etait evidemment la traduction de toutes +les autres, indiquant ainsi, comme une feuille de route, les +divers pays par lesquels la pauvre guimbarde avait roule avant +d'entrer en France et d'arriver enfin aux portes de Paris. + +Etait-il possible que l'ane qui y etait attele l'eut amenee de si +loin jusque-la? + +Au premier coup d'oeil on pouvait en douter, tant il etait maigre, +epuise, vide; mais, a le regarder de plus pres, on voyait que cet +epuisement n'etait que le resultat des fatigues longuement +endurees dans la misere. En realite, c'etait un animal robuste, +d'assez grande taille, plus haute que celle de notre ane d'Europe, +elance, au poil gris cendre avec le ventre clair malgre les +poussieres des routes qui le salissaient; des lignes noires +transversales marquaient ses jambes fines aux pieds rayes, et, si +fatigue qu'il fut, il n'en tenait pas moins sa tete haute d'un air +volontaire, resolu et coquin. Son harnais se montrait digne de la +voiture, rafistole avec des ficelles de diverses couleurs, les +unes grosses, les autres petites, au hasard des trouvailles, mais +qui disparaissaient sous les branches fleuries et les roseaux, +coupes le long du chemin, dont on l'avait couvert pour le defendre +du soleil et des mouches. + +Pres de lui, assise sur la bordure du trottoir, se tenait une +petite fille de onze a douze ans qui le surveillait. + +Son type etait singulier: d'une certaine incoherence, mais sans +rien de brutal dans un tres apparent melange de race. Au contraire +de l'inattendu de la chevelure pale et de la carnation ambree, le +visage prenait une douceur fine qu'accentuait l'oeil noir, long, +fute et grave. La bouche aussi etait serieuse. Dans l'affaissement +du repos le corps s'etait abandonne; il avait les memes graces que +la tete, a la fois delicates et nerveuses; les epaules etaient +souples d'une ligne menue et fuyante dans une pauvre veste carree +de couleur indefinissable, noire autrefois probablement; les +jambes volontaires et fermes dans une pauvre jupe large on loques; +mais la misere de l'existence n'enlevait cependant rien a la +fierte de l'attitude de celle qui la portait. + +Comme l'ane se trouvait place derriere une haute et large voilure +de foin, la surveillance en eut ete facile si de temps en temps il +ne s'etait pas amuse a happer une goulee d'herbe, qu'il tirait +discretement avec precaution, en animal intelligent qui sait tres +bien qu'il est en faute. + +"Palikare, veux-tu finir!" + +Aussitot il baissait la tete comme un coupable repentant, mais des +qu'il avait mange son foin en clignant de l'oeil et en agitant ses +oreilles, il recommencait avec un empressement qui disait sa faim. + +A un certain moment, comme elle venait de le gronder pour la +quatrieme ou cinquieme fois, une voix sortit de la voiture, +appelant: + +"Perrine!" + +Aussitot sur pied, elle souleva un rideau et entra dans la +voiture, ou une femme etait couchee sur un matelas si mince qu'il +semblait colle au plancher. + +"As-tu besoin de moi, maman? + +-- Que fait donc Palikare? + +-- Il mange le foin de la voiture qui nous precede. + +-- Il faut l'en empecher. + +-- Il a faim. + +-- La faim ne nous permet pas de prendre ce qui ne nous appartient +pas; que repondrais-tu au charretier de cette voiture s'il se +fachait? + +-- Je vais le tenir de plus pres. + +-- Est-ce que nous n'entrons pas bientot dans Paris? + +-- Il faut attendre pour l'octroi. + +-- Longtemps encore? + +-- Tu souffres davantage? + +-- Ne t'inquiete pas; l'etouffement du renferme; ce n'est rien", +dit-elle d'une voix haletante, sifflee plutot qu'articulee. + +C'etaient la les paroles d'une mere qui veut rassurer sa fille; en +realite elle se trouvait dans un etat pitoyable, sans respiration, +sans force, sans vie, et, bien que n'ayant pas depasse vingt-six +ou vingt-sept ans, au dernier degre de la cachexie; avec cela des +restes de beaute admirables, la tete d'un pur ovale, des yeux doux +et profonds, ceux meme de sa fille, mais avives par le souffle de +la maladie. + +"Veux-tu que je te donne quelque chose? demanda Perrine. + +-- Quoi? + +-- Il y a des boutiques, je peux t'acheter un citron; je +reviendrais tout de suite. + +-- Non. Gardons notre argent; nous en avons si peu! Retourne pres +de Palikare et fais en sorte de l'empecher de voler ce foin. + +-- Cela n'est pas facile. + +-- Enfin veille sur lui." + +Elle revint a la tete de l'ane, et comme un mouvement se +produisait, elle le retint de facon qu'il restat assez eloigne de +la voiture de foin pour ne pas pouvoir l'atteindre. + +Tout d'abord il se revolta, et voulut avancer quand meme, mais +elle lui parla doucement, le flatta, l'embrassa sur le nez; alors +il abaissa ses longues oreilles avec une satisfaction manifeste et +voulut bien se tenir tranquille. + +N'ayant plus a s'occuper de lui, elle put s'amuser a regarder ce +qui se passait autour d'elle: le va-et-vient des bateaux-mouches +et des remorqueurs sur la riviere; le dechargement des peniches au +moyen des grues tournantes qui allongeaient leurs grands bras de +fer au-dessus d'elles et prenaient, comme a la main, leur +cargaison pour la verser dans des wagons quand c'etaient des +pierres, du sable ou du charbon, ou les aligner le long du quai +quand c'etaient des barriques; le mouvement des trains sur le pont +du chemin de fer de ceinture dont les arches barraient la vue de +Paris qu'on devinait dans une brume noire plutot qu'on ne le +voyait; enfin pres d'elle, sous ses yeux, le travail des employes +de l'octroi qui passaient de longues lances a travers les voitures +de paille, ou escaladaient les futs charges sur les haquets, les +percaient d'un fort coup de foret, recueillaient dans une petite +tasse d'argent le vin qui en jaillissait, en degustaient quelques +gouttes qu'ils crachaient aussitot. + +Comme tout cela etait curieux, nouveau; elle s'y interessait si +bien, que le temps passait, sans qu'elle en eut conscience. + +Deja un gamin d'une douzaine d'annees qui avait tout l'air d'un +clown, et appartenait surement a une caravane de forains dont les +roulottes avaient pris la queue, tournait autour d'elle depuis dix +longues minutes, sans qu'elle eut fait attention a lui, lorsqu'il +se decida a l'interpeller: + +"V'la un bel ane!" + +Elle ne dit rien. + +"Est-ce que c'est un ane de notre pays? Ca m'etonnerait joliment." + +Elle l'avait regarde, et voyant qu'apres tout il avait l'air bon +garcon, elle voulut bien repondre: + +"Il vient de Grece. + +-- De Grece! + +-- C'est pour cela qu'il s'appelle Palikare. + +-- Ah! c'est pour cela!" + +Mais malgre son sourire entendu, il n'etait pas du tout certain +qu'il eut tres bien compris pourquoi un ane qui venait de Grece +pouvait s'appeler Palikare. + +"C'est loin, la Grece? demanda-t-il. + +-- Tres loin. + +-- Plus loin que... la Chine? + +-- Non, mais loin, loin. + +-- Alors vous venez de la Grece? + +-- De plus loin encore. + +-- De la Chine? + +-- Non; c'est Palikare qui vient de la Grece. + +-- Est-ce que vous allez a la fete des Invalides? + +-- Non. + +-- Ousque vous allez? + +-- A Paris. + +-- Ousque vous remiserez votre roulotte? + +-- On nous a dit a Auxerre qu'il y avait des places libres sur les +boulevards des fortifications?" + +Il se donna deux fortes claques sur les cuisses en plongeant de la +tete. + +"Les boulevards des fortifications, oh la la la! + +-- Il n'y a pas de places? + +-- Si. + +-- Eh bien? + +-- Pas pour vous. C'est, voyou les fortifications. Avez-vous des +hommes dans votre roulotte, des hommes solides qui n'aient pas +peur d'un coup de couteau? J'entends d'en donner et d'en recevoir. + +-- Nous ne sommes que ma mere et moi, et ma mere est malade. + +-- Vous tenez a votre ane? + +-- Bien sur. + +-- Eh bien, demain votre ane vous sera vole; v'la pour commencer, +vous verrez le reste; et ca ne sera pas beau; c'est Gras Double +qui vous le dit. + +-- C'est vrai cela? + +-- Pardi, si c'est vrai; vous n'etes jamais venue a Paris? + +-- Jamais. + +-- Ca se voit; c'est donc des moules ceux d'Auxerre qui vous ont +dit que vous pouviez remiser la? pourquoi que vous n'allez pas +chez Grain de Sel? + +-- Je ne connais pas Grain de Sel. + +-- Le proprietaire du Champ Guillot, quoi! c'est clos de +palissades fermees la nuit; vous n'auriez rien a craindre, on sait +que Grain de Sel aurait vite fichu un coup de fusil a ceux qui +voudraient entrer la nuit. + +-- C'est cher? + +-- L'hiver oui, quand tout le monde rapplique a Paris, mais en ce +moment je suis sur qu'il ne vous ferait pas payer plus de quarante +sous la semaine, et votre ane trouverait sa nourriture dans le +clos, surtout s'il aime les chardons. + +-- Je crois bien qu'il les aime! + +-- Il sera a son affaire; et puis Grain de Sel n'est pas un +mauvais homme. + +-- C'est son nom, Grain de Sel? + +-- On l'appelle comme ca parce qu'il a toujours soif. C'est un +ancien biffin qui a gagne gros dans le chiffon, qu'il n'a quitte +que quand il s'est fait ecraser un bras, parce qu'un seul bras +n'est pas commode pour courir les poubelles; alors il s'est mis a +louer son terrain, l'hiver pour remiser les roulottes, l'ete a qui +il trouve; avec ca, il a d'autres commerces: il vend des petits +chiens de lait. + +-- C'est loin d'ici le Champ Guillot? + +-- Non, a Charonne; mais je parie que vous ne connaissez seulement +pas Charonne? + +-- Je ne suis jamais venue a Paris. + +-- Eh bien, c'est la." + +Il etendit le bras devant lui dans la direction du nord. + +"Une fois que vous avez, passe la barriere, vous tournez, tout de +suite a droite, et vous suivez le boulevard le long des +fortifications pendant une petite demi-heure; quand vous avez +traverse le cours de Vincennes, qui est une large avenue, vous +prenez sur la gauche et vous demandez; tout le monde connait le +Champ Guillot. + +-- Je vous remercie; je vais en parler a maman; et meme, si vous +vouliez rester aupres de Palikare deux minutes, je lui en +parlerais tout de suite. + +-- Je veux bien; je vas lui demander de m'apprendre le grec. + +-- Empechez-le, je vous prie, de prendre du foin." + +Perrine entra dans la voiture et repeta a sa mere ce que le jeune +clown venait de lui dire. + +"S'il en est ainsi, il n'y a pas a hesiter, il faut aller a +Charonne; mais trouveras-tu ton chemin? Pense que nous serons dans +Paris. + +-- Il parait que c'est tres facile." + +Au moment de sortir elle revint pres de sa mere et se pencha vers +elle: + +"Il y a plusieurs voitures qui ont des baches, on lit dessus: +"Usines de Maraucourt", et au-dessous le nom: "Vulfran +Paindavoine"; sur les toiles qui couvrent les pieces de vin +alignees le long du quai on lit aussi la meme inscription. + +-- Cela n'a rien d'etonnant. + +-- Ce qui est etonnant c'est de voir ces noms si souvent repetes." + + +II + +Quand Perrine revint prendre sa place aupres de son ane, il +s'etait enfonce le nez dans la voiture de foin, et il mangeait +tranquillement comme s'il avait ete devant un ratelier. + +"Vous le laissez manger? s'ecria-t-elle. + +-- J'vous crois. + +-- Et si le charretier se fache? + +-- Faudrait pas avec moi." + +Il se mit en posture d'invectiver un adversaire, les poings sur +les hanches, la tete renversee. + +"Ohe, croquant!" + +Mais son concours ne fut pas necessaire pour defendre Palikare; +c'etait au tour de la voiture de foin d'etre sondee a coups de +lance par les employes de l'octroi, et elle allait passer la +barriere. + +"Maintenant ca va etre a vous; je vous quitte. Au revoir, +mam'zelle; si vous voulez jamais avoir de mes nouvelles, demandez +Gras Double, tout le monde vous repondra." + +Les employes qui gardent les barrieres de Paris sont habitues a +voir bien des choses bizarres, cependant celui qui monta dans la +voiture photographique eut un mouvement de surprise en trouvant +cette jeune femme couchee; et surtout en jetant les yeux ca et la +d'un rapide coup d'oeil qui ne rencontrait partout que la misere. + +"Vous n'avez rien a declarer? demanda-t-il en continuant son +examen. + +-- Rien. + +-- Pas de vin, pas de provisions? + +-- Rien." + +Ce mot deux fois repete etait d'une exactitude rigoureuse: en +dehors du matelas, de deux chaises de paille, d'une petite table, +d'un fourneau en terre, d'un appareil et de quelques ustensiles +photographiques, il n'y avait rien dans cette voiture: ni malles, +ni paniers, ni vetements. + +"C'est bien, vous pouvez entrer." + +La barriere passee, Perrine tourna tout de suite a droite, comme +Gras Double lui avait recommande, conduisant Palikare par la +bride. Le boulevard qu'elle suivait longeait le talus des +fortifications, et dans l'herbe roussie, poussiereuse, usee par +plaques, des gens etaient couches qui dormaient sur le dos ou sur +le ventre, selon qu'ils etaient plus ou moins aguerris contre le +soleil, tandis que d'autres s'etiraient les bras, leur sommeil +interrompu, en attendant de le reprendre. Ce qu'elle vit de la +physionomie de ceux-la, de leurs tetes ravagees, culottees, +hirsutes, de leurs guenilles, et de la facon dont ils les +portaient, lui fit comprendre que cette population des +fortifications ne devait pas, en effet, etre tres rassurante la +nuit, et que les coups de couteau devaient s'echanger la +facilement. + +Elle ne s'arreta pas a cet examen, maintenant sans interet pour +elle, puisqu'elle ne se trouverait pas melee a ces gens, et elle +regarda de l'autre cote, c'est-a-dire vers Paris. + +He quoi! ces vilaines maisons, ces hangars, ces cours sales, ces +terrains vagues ou s'elevaient des tas d'immondices, c'etait +Paris, le Paris dont elle avait si souvent entendu parler par son +pere, dont elle revait depuis longtemps, et avec des imaginations +enfantines, d'autant plus feeriques que le chiffre des kilometres +diminuait a mesure qu'elle s'en rapprochait; de meme, de l'autre +cote du boulevard, sur les talus, vautres dans l'herbe comme des +bestiaux, ces hommes et ces femmes, aux faces patibulaires, +etaient des Parisiens. + +Elle reconnut le cours de Vincennes a sa largeur et, apres l'avoir +depasse, tournant a gauche, elle demanda le Champ Guillot. Si tout +le monde le connaissait, tout le monde n'etait pas d'accord sur le +chemin a prendre pour y arriver, et elle se perdit plus d'une fois +dans les noms de rues qu'elle devait suivre. A la fin cependant, +elle se trouva devant une palissade formee de planches, les unes +en sapin, les unes en bois non ecorce, celles-ci peintes, celles- +la goudronnees, et quand, par la barriere ouverte a deux battants, +elle apercut dans le terrain un vieil omnibus sans roues et un +wagon de chemin de fer sans roues aussi, poses sur le sol, elle +comprit, bien que les bicoques environnantes ne fussent guere en +meilleur etat, que c'etait la le Champ Guillot. Eut-elle eu besoin +d'une confirmation de cette impression, qu'une douzaine de petits +chiens tout ronds, qui boulaient dans l'herbe, la lui eut donnee. + +Laissant Palikare dans la rue, elle entra, et aussitot les chiens +se jeterent sur ses jambes, les mordillant avec de petits +aboiements. + +"Qu'est-ce qu'il y a?" cria une voix. + +Elle regarda d'ou venait, cet appel, et, sur sa gauche, elle +apercut un long batiment qui etait peut-etre une maison, mais qui +pouvait bien etre aussi tout autre chose; les murs etaient en +carreaux de platre, en paves de gres et de bois, en boites de fer- +blanc, le toit en carton et en toile goudronnee, les fenetres +garnies de vitres en papier, en bois, en feuilles de zinc et meme +en verre, mais le tout construit et dispose avec un art naif qui +faisait penser qu'un Robinson en avait ete l'architecte, avec des +Vendredis pour ouvriers. Sous un appentis, un homme a la barbe +broussailleuse etait occupe a trier des chiffons qu'il jetait dans +des paniers disposes autour de lui. + +"N'ecrasez pas mes chiens, cria-t-il, approchez." + +Elle fit ce qu'il commandait. + +"Qu'est-ce que vous voulez? demanda-t-il lorsqu'elle fut pres de +lui. + +-- C'est vous qui etes le proprietaire du Champ Guillot? + +-- On le dit." + +Elle expliqua en quelques mots ce qu'elle voulait, tandis que, +pour ne pas perdre son temps en l'ecoutant, il se versait, d'un +litre qu'il avait a sa portee, un verre de vin a rouges bords et +l'avalait d'un trait, + +"C'est possible, si l'on paye d'avance, dit-il en l'examinant. + +-- Combien? + +-- Quarante-deux sous par semaine pour la voiture, vingt et un +sous pour l'ane. + +-- C'est bien cher. + +-- C'est mon prix. + +-- Votre prix d'ete? + +-- Mon prix d'ete. + +-- Il pourra manger les chardons? + +-- Et l'herbe aussi, s'il a les dents assez solides. + +-- Nous ne pouvons pas payer a la semaine, puisque nous ne +resterons pas une semaine, mais au jour seulement; nous passons +par Paris pour aller a Amiens, et nous voulons nous reposer. + +-- Alors, ca va tout de meme; six sous par jour pour la roulotte, +trois sous pour l'ane. + +Elle fouilla dans sa jupe, et, un a un, elle en tira neuf sous: + +"Voila la premiere journee. + +-- Tu peux dire a tes parents d'entrer. Combien sont-ils? Si c'est +une troupe, c'est deux sous en plus par personne. + +-- Je n'ai que ma mere. + +-- Bon. Mais pourquoi ta mere n'est-elle pas venue faire sa +location? + +-- Elle est malade, dans la voiture. + +-- Malade. Ce n'est pas un hopital ici." + +Elle eut peur qu'on ne voulut pas recevoir une malade. + +"C'est-a-dire qu'elle est fatiguee. Vous comprenez, nous venons de +loin. + +-- Je ne demande jamais aux gens d'ou ils viennent." + +Il etendit le bras vers un coin de son champ; + +"Tu mettras ta roulotte la-bas, et puis tu attacheras ton ane; +s'il m'ecrase un chien, tu me le payeras cent sous." + +Comme elle allait s'eloigner, il l'appela: + +"Prends un verre de vin. + +_ Je vous remercie, je ne bois pas de vin. + +-- Bon, je vas le boire pour toi." + +Il se jeta dans le gosier le verre qu'il avait verse, et se remit +au tri de ses chiffons, autrement dit a son "triquage". + +Aussitot qu'elle eut installe Palikare a la place qui lui avait +ete assignee, ce qui ne se fit pas sans certaines secousses, +malgre le soin qu'elle prenait de les eviter, elle monta dans la +roulotte: + +"A la fin, pauvre maman, nous voila arrivees. + +-- Ne plus remuer, ne plus rouler! Tant et tant de kilometres! Mon +Dieu, que la terre est grande! + +-- Maintenant que nous avons le repos, je vais te faire a diner. +Qu'est-ce que tu veux? + +-- Avant tout, detelle ce pauvre Palikare, qui, lui aussi, doit +etre bien las; donne-lui a manger, a boire; soigne-le. + +-- Justement, je n'ai jamais vu autant de chardons; de plus, il y +a un puits. Je reviens tout de suite." + +En effet, elle ne tarda pas a revenir et se mit a chercher ca et +la dans la voiture, d'ou elle sortit le fourneau en terre, +quelques morceaux de charbon et une vieille casserole, puis elle +alluma le feu avec des brindilles et le souffla, en s'agenouillant +devant, a pleins poumons. + +Quand il commenca a prendre, elle remonta dans la voiture: + +"C'est du riz que tu veux, n'est-ce pas? + +-- J'ai si peu faim. + +-- Aurais-tu faim pour autre chose? J'irai chercher ce que tu +voudras. Veux-tu?... + +-- Je veux bien du riz." + +Elle versa une poignee de riz dans la casserole ou elle avait mis +un peu d'eau, et, quand l'ebullition commenca, elle remua le riz +avec deux baguettes blanches depouillees de leur ecorce, ne +quittant la cuisine que pour aller rapidement voir comment se +trouvait Palikare et lui dire quelques mots d'encouragement qui, a +vrai dire, n'etaient pas indispensables, car il mangeait ses +chardons avec une satisfaction, dont ses oreilles traduisaient +l'intensite. + +Quand le riz fut cuit a point, a peine creve et non reduit on +bouillie, comme le servent bien souvent les cuisinieres +parisiennes, elle le dressa sur une ecuelle en une pyramide a +large base, et le posa dans la voiture. + +Deja elle avait ete emplir une petite cruche au puits et l'avait +placee aupres du lit de sa mere avec deux verres, deux assiettes, +deux fourchettes; elle posa son ecuelle de riz a cote et s'assit +sur le plancher, les jambes repliees sous elle, sa jupe etalee + +"Maintenant, dit-elle, comme une petite fille qui joue a la +poupee, nous allons faire la dinette, je vais te servir." + +Malgre le ton enjoue qu'elle avait pris, c'etait d'un regard +inquiet qu'elle examinait sa mere, assise sur son matelas, +enveloppee d'un mauvais fichu de laine qui avait du etre autrefois +une etoffe de prix, mais qui maintenant n'etait plus qu'une +guenille, usee, decoloree. + +"Tu as faim, toi? demanda la mere. + +-- Je crois bien, il y a longtemps. + +-- Pourquoi n'as-tu pas mange un morceau de pain? + +-- J'en ai mange deux, mais j'ai encore une belle faim: tu vas +voir; si ca met en appetit de regarder manger les autres, la +platee sera trop petite." + +La mere avait porte une fourchette de riz a sa bouche, mais elle +la tourna et retourna longuement sans pouvoir l'avaler. + +-- Ca ne passe pas tres bien, dit-elle en reponse au regard de sa +fille. + +-- Il faut te forcer: la seconde bouchee passera mieux, la +troisieme mieux encore." + +Mais elle n'alla pus jusque-la, et apres la seconde elle reposa sa +fourchette sur son assiette: + +"Le coeur me tourne, il vaut mieux ne pas persister. + +-- Oh! maman! + +-- Ne t'inquiete pas, ma cherie, ce n'est rien; on vit tres bien +sans manger quand on n'a pas d'efforts a faire; avec le repos +l'appetit reviendra." + +Elle defit son fichu et s'allongea sur son matelas haletante, mais +si faible qu'elle fut elle ne perdit pas la pensee de sa fille, et +en la voyant les yeux gonfles de larmes elle s'efforca de la +distraire: + +"Ton riz est tres bon, mange-le; puisque tu travailles tu dois te +soutenir; il faut que tu sois forte pour me soigner; mange, ma +cherie, mange. + +-- Oui, maman, je mange; tu vois, je mange." + +A la verite elle. devait faire effort pour avaler, mais peu a peu, +sous l'impression des douces paroles de sa mere, sa gorge se +desserra, et elle se mit a manger reellement; alors l'ecuelle de +riz disparut vite, tandis que sa mere la regardait avec un tendre +et triste sourire: + +"Tu vois qu'il faut se forcer. + +-- Si j'osais, maman! + +-- Tu peux oser. + +-- Je te repondrais que ce que tu me dis, c'etait cela meme que je +te disais. + +-- Moi, je suis malade. + +-- C'est pour cela que si tu voulais j'irais chercher un medecin; +nous sommes a Paris, et a Paris il y a de bons medecins. + +-- Les bons medecins ne se derangent pas sans qu'on les paye. + +-- Nous le payerions. + +-- Avec quoi? + +-- Avec notre argent; tu dois avoir sept francs dans ta robe et en +plus un florin que nous pouvons changer ici; moi j'ai dix-sept +sous. Regarde dans ta robe." + +Cette robe noire, aussi miserable que la jupe de Perrine, mais +moins poudreuse, car elle avait ete battue, etait posee sur le +matelas et servait de couverture; sa poche exploree donna bien les +sept francs annonces et le florin d'Autriche. + +"Combien cela fait-il en tout? demanda Perrine, je connais si mal +l'argent francais. + +-- Je ne le connais guere mieux que toi." + +Elles firent le compte, et en estimant le florin a deux francs +elles trouverent neuf francs quatre-vingt-cinq centimes. + +"Tu vois que nous avons plus qu'il ne faut pour le medecin, +continua Perrine. + +-- Il ne me guerirait pas par des paroles, il ordonnerait des +medicaments, comment les payer? + +-- J'ai mon idee. Tu penses bien que quand je marche a cote de +Palikare, je ne passe pas tout mon temps a lui parler, quoiqu'il +aimerait cela; je reflechis aussi a toi, a nous, surtout a toi, +pauvre maman, depuis que tu es malade, a notre voyage, a notre +arrivee a Maraucourt. Est-ce que tu crois que nous pouvons nous y +montrer dans notre roulotte qui, si souvent, sur notre passage a +fait rire? Cela nous vaudrait-il un bon accueil? + +-- Il est certain que meme pour des parents qui n'auraient pas de +fierte, cette entree serait humiliante. + +-- Il vaut donc mieux qu'elle n'ait pas lieu; et puisque nous +n'avons plus besoin de la roulotte nous pouvons la vendre. +D'ailleurs a quoi nous sert-elle maintenant? Depuis que tu es +malade, personne n'a voulu se laisser photographier par moi; et +quand meme je trouverais des gens assez braves pour se fier a moi, +nous n'avons plus de produits. Ce n'est pas avec ce qui nous reste +d'argent que nous pouvons depenser trois francs pour un paquet de +developpement, trois francs pour un virage d'or et d'acetate, deux +francs pour une douzaine de glaces. Il faut la vendre. + +-- Et combien la vendrons-nous? + +-- Nous la vendrons toujours quelque chose: l'objectif est en bon +etat; et puis il y a le matelas... + +-- Tout, alors? + +-- Cela te fait de la peine? + +-- Il y a plus d'un an que nous vivons dans cette roulotte, ton +pere y est mort, cela fait que si miserable qu'elle soit, la +pensee de m'en separer m'est douloureuse; de lui c'est tout ce qui +nous reste, et il n'est pas une seule de ces pauvres choses a +laquelle son souvenir ne soit attache." + +Sa parole haletante s'arreta tout a fait, et sur son visage +decharne des larmes coulerent sans qu'elle put les retenir. + +"Oh! maman, s'ecria Perrine, pardonne-moi de t'avoir parle de +cela. + +-- Je n'ai rien a te pardonner, ma cherie; c'est le malheur de +notre situation que nous ne puissions, ni toi ni moi, aborder +certains sujets sans nous attrister reciproquement, comme c'est la +fatalite de mon etat que je n'aie aucune force pour resister, pour +penser, pour vouloir, plus enfant que tu ne l'es toi-meme. N'est- +ce pas moi qui aurais du te parler comme tu viens de le faire, +prevoir ce que tu as prevu, que nous ne pouvions pas arriver a +Maraucourt dans cette roulotte, ni nous montrer dans ces +guenilles, cette jupe pour toi, cette robe pour moi? Mais en meme +temps qu'il fallait prevoir cela, il fallait aussi combiner des +moyens pour trouver des ressources, et ma tete si faible ne +m'offrait que des chimeres, surtout l'attente du lendemain, comme +si ce lendemain devait accomplir des miracles pour nous: je serais +guerie, nous ferions une grosse recette; les illusions des +desesperes qui ne vivent plus que de leurs reves. C'etait folie, +la raison a parle par ta bouche: je ne serai pas guerie demain, +nous ne ferons pas une grosse, ni une petite recette, il faut donc +vendre la voiture et ce qu'elle contient. Mais ce n'est pas tout +encore; il faut aussi que nous nous decidions a vendre..." + +Il y eut une hesitation et un moment de silence penible. + +"Palikare", dit Perrine. + +-- Tu y avais pense? + +-- Si j'y avais pense! Mais je n'osais pas le dire, et depuis que +l'idee me tourmentait que nous serions forcees un jour ou l'autre +de le vendre, je n'osais meme pas le regarder, de peur qu'il ne +devine que nous pouvions nous separer de lui, au lieu de le +conduire a Maraucourt ou il aurait ete si heureux, apres tant de +fatigues. + +-- Savons-nous seulement si nous-memes nous serons recues a +Maraucourt! Mais enfin, comme nous n'avons que cela a esperer et +que, si nous sommes repoussees, il ne nous restera plus qu'a +mourir dans un fosse de la route, il faut coute que coute que nous +allions a Maraucourt, et que nous nous y presentions de facon a ne +pas faire fermer les portes devant nous... + +-- Est-ce que c'est possible, cela maman? Est-ce que le souvenir +de papa ne nous protegerait pas? lui qui etait si bon! Est-ce +qu'on reste fache contre les morts? + +-- Je te parle d'apres les idees de ton pere, auxquelles nous +devons obeir. Nous vendrons donc et la voiture et Palikare. Avec +l'argent que nous en tirerons, nous appellerons un medecin; qu'il +me rende des forces pour quelques jours, c'est tout ce que je +demande. Si elles reviennent, nous acheterons une robe decente +pour toi, une pour moi, et nous prendrons le chemin de fer pour +Maraucourt, si nous avons assez d'argent pour aller jusque-la; +sinon nous irons jusqu'ou nous pourrons, et nous ferons le reste +du chemin a pied. + +-- Palikare est un bel ane; le garcon qui m'a parle a la barriere +me le disait tantot. Il est dans un cirque, il s'y connait; et +c'est parce qu'il trouvait Palikare beau, qu'il m'a parle. + +-- Nous ne savons pas la valeur des anes a Paris, et encore moins +celle que peut avoir un ane d'Orient. Enfin, nous verrons, et +puisque notre parti est arrete, ne parlons plus de cela: c'est un +sujet trop triste, et puis je suis fatiguee." + +En effet, elle paraissait epuisee, et plus d'une fois elle avait +du faire de longues pauses pour arriver a bout de ce qu'elle +voulait dire. + +"As-tu besoin de dormir? + +-- J'ai besoin de m'abandonner, de m'engourdir dans la +tranquillite, du parti pris et l'espoir d'un lendemain. + +-- Alors, je vais te laisser pour ne pas te deranger, et comme il +y a encore deux heures de jour, je vais en profiter pour laver +notre linge. Est-ce que ca ne te paraitra pas bon d'avoir demain +une chemise fraiche? + +-- Ne te fatigue pas. + +-- Tu sais bien que je ne suis jamais fatiguee." + +Apres avoir embrasse sa mere, elle alla de-ci de-la dans la +roulotte, vivement, legerement; prit un paquet de linge dans un +petit coffre ou il etait enferme, le placa dans une terrine; +atteignit sur une planche un petit morceau de savon tout use, et +sortit emportant le tout. Comme apres que le riz avait ete cuit, +elle avait empli d'eau sa casserole, elle trouva cette eau chaude +et put la verser sur son linge. Alors, s'agenouillant dons +l'herbe, apres avoir ote sa veste, elle commenca a savonner, a +frotter, et sa lessive ne se composant en realite que de deux +chemises, de trois mouchoirs, de deux paires de bas, il ne lui +fallait pas deux heures pour que fut tout lave, rince et etendu +sur des ficelles entre la roulotte et la palissade. + +Pendant qu'elle travaillait, Palikare attache, a une courte +distance d'elle, l'avait plusieurs fois regardee comme pour la +surveiller, mais sans rien de plus. Quand il vit qu'elle avait +fini, il allongea le cou vers elle et poussa cinq ou six braiments +qui etaient des appels imperieux. + +"Crois-tu que je t'oublie?" dit-elle. + +Elle alla a lui, le changea de place et lui apporta a boire dans +sa terrine qu'elle avait soigneusement rincee, car s'il se +contentait de toutes les nourritures qu'on lui donnait ou qu'il +trouvait lui-meme, il etait au contraire tres difficile pour sa +boisson, et n'acceptait que de l'eau pure dans des vases propres +ou le bon vin qu'il aimait par-dessus tout. + +Mais cela fait, au lieu de le quitter, elle se mit a le flatter de +la main en lui disant des paroles de tendresse comme une nourrice +a son enfant, et l'ane, qui tout de suite s'etait jete sur l'herbe +nouvelle, s'arreta de manger pour poser sa tete contre l'epaule de +sa petite maitresse et se faire mieux caresser: de temps en temps +il inclinait vers elle ses longues oreilles et les relevait avec +des fremissements qui disaient sa beatitude. + +Le silence s'etait fait dans l'enclos maintenant ferme, ainsi que +dans les rues desertes du quartier, et on n'entendait plus, au +loin, qu'un sourd mugissement sans bruits distincts, profond, +puissant, mysterieux comme celui de la mer, la respiration et la +vie de Paris qui continuaient actives et fievreuses malgre la nuit +tombante. + +Alors, dans la melancolie du soir, l'impression de ce qui venait +de se dire etreignit Perrine plus fort, et, appuyant sa tete a +celle de son ane, elle laissa couler les larmes qui depuis si +longtemps l'etouffaient, tandis qu'il lui lechait les mains. + + + +III + +La nuit de la malade fut mauvaise: plusieurs fois, Perrine couchee +pres d'elle, tout habillee sur la planche, avec un fichu roule qui +lui servait d'oreiller, dut se lever pour lui donner de l'eau +qu'elle allait chercher au puits afin de l'avoir plus fraiche: +elle etouffait et souffrait de la chaleur. Au contraire, a l'aube, +le froid du matin, toujours vif sous le climat de Paris, la fit +grelotter et Perrine dut l'envelopper dans son fichu, la seule +couverture un peu chaude qui leur restat. + +Malgre son desir d'aller chercher le medecin aussitot que +possible, elle dut attendre que Grain de Sel fut leve, car a qui +demander le nom et, l'adresse d'un bon medecin, si ce n'etait a +lui? + +Bien sur qu'il connaissait un bon medecin, et un fameux qui +faisait ses visites en voiture, non a pied comme les medecins de +rien du tout.: M. Cendrier, rue Riblette, pres de l'eglise; pour +trouver la rue Riblette il n'y avait qu'a suivre le chemin de fer +jusqu'a la gare. + +En entendant parler d'un medecin fameux qui faisait les visites en +voiture, elle eut peur de n'avoir pas assez d'argent pour le +payer, et timidement, avec confusion, elle questionna Grain de Sel +en tournant autour de ce qu'elle n'osait pas dire. A la fin il +comprit: + +"Ce que tu auras a payer? dit-il. Dame, c'est cher. Pas moins de +quarante sous. Et pour etre sure qu'il vienne, tu feras bien de +les lui remettre d'avance." + +En suivant les indications qui lui avaient ete donnees, elle +trouva assez facilement la rue Riblette, mais le medecin n'etait +point encore leve, elle dut attendre, assise sur une borne dans la +rue, a la porte d'une remise derriere laquelle on etait en train +d'atteler un cheval: comme cela elle le saisirait au passage, et +en lui remettant ses quarante sous, elle le deciderait a venir, ce +qu'il ne ferait pas, elle en avait le pressentiment, si on lui +demandait simplement une visite pour un des habitants du Champ +Guillot. + +Le temps fut eternel a passer, son angoisse se doublant de celle +de sa mere qui ne devait rien comprendre a son retard; s'il ne la +guerissait point instantanement, au moins allait-il l'empecher de +souffrir. Deja elle avait vu un medecin entrer dans leur roulotte, +lorsque son pere avait ete malade. Mais c'etait en pleine +montagne, dans un pays sauvage, et le medecin que sa mere avait +appele sans avoir le temps de gagner une ville, etait plutot un +barbier avec une tournure de sorcier qu'un vrai medecin comme on +en trouve a Paris, savant, maitre de la maladie et de la mort, +comme devait l'etre celui-la, puisqu'on le disait fameux. + +Enfin la porte de la remise s'ouvrit, et un cabriolet de forme +ancienne, a caisse jaune, auquel etait attele un gros cheval de +labour, vint se ranger devant la maison et presque aussitot le +medecin parut, grand, gros, gras, le visage rougeaud encadre d'une +barbe grise qui lui donnait l'air d'un patriarche campagnard. + +Avant qu'il fut monte en voiture, elle etait pres de lui et lui +exposait sa demande. + +"Le champ Guillot, dit-il, il y a eu de la batterie. + +-- Non monsieur, c'est ma mere qui est malade, tres malade. + +-- Qu'est-ce que c'est ta mere? + +-- Nous sommes photographes." + +Il mit le pied sur le marchepied. + +Vivement elle tendit sa piece de quarante sous. + +"Nous pouvons vous payer. + +-- Alors, c'est trois francs." + +Elle ajouta vingt sous a la piece; il prit le tout et le fourra +dans la poche de son gilet. + +"Je serai pres de ta mere d'ici un quart d'heure." + +Elle fit en courant le chemin du retour, joyeuse d'apporter la +bonne nouvelle: + +"Il va te guerir, maman, c'est un vrai medecin celui-la." + +Et vivement elle s'occupa de sa mere, lui lava le visage, les +mains, lui arrangea les cheveux qui etaient admirables, noirs et +soyeux, puis elle mit de l'ordre dans la roulotte; ce qui n'eut +d'autre resultat que de la rendre plus vide et par la plus +miserable encore. + +Elles n'eurent pas une trop longue attente a endurer: un roulement +de voiture annonca l'arrivee du medecin et Perrine courut au- +devant de lui. + +Comme en entrant il voulait se diriger vers la maison, elle lui +montra la roulotte. + +"C'est dans notre voiture que nous habitons", dit-elle. + +Bien que cette maison n'eut rien d'une habitation, il ne laissa +paraitre aucune surprise, etant habitue a toutes les miseres avec +sa clientele; mais Perrine qui l'observait remarqua sur son visage +comme un nuage lorsqu'il vit la malade couchee sur son matelas, +dans cet interieur denude. + +"Tirez la langue, donnez-moi la main." + +Ceux qui payent quarante ou cent francs la visite de leur medecin +n'ont aucune idee de la rapidite avec laquelle s'etablit un +diagnostic aupres des pauvres gens; en moins d'une minute son +examen fut fait. + +"Il faut entrer a l'hopital", dit-il. + +La mere et la fille pousserent un meme cri d'effroi et de douleur. + +"Petite, laisse-moi seul avec ta maman", dit le medecin d'un ton +de commandement. + +Perrine hesita une seconde; mais, sur un signe de sa mere, elle +quitta la roulotte, dont elle ne s'eloigna pas. + +"Je suis perdue? dit la mere a mi-voix. + +-- Qui est-ce qui parle de ca: vous avez besoin de soins que vous +ne pouvez pas recevoir ici. + +-- Est-ce qu'a l'hopital j'aurais ma fille? + +-- Elle vous verrait le jeudi et le dimanche. + +-- Nous separer! Que deviendrait-elle Sans moi, seule a Paris? que +deviendrai-je sans elle? Si je dois mourir, il faut que ce soit sa +main dans la mienne. + +-- En tout cas on ne peut pas vous laisser dans cette voiture ou +le froid des nuits vous est mortel. Il faut prendre une chambre; +le pouvez-vous? + +-- Si ce n'est pas pour longtemps, oui peut-etre. + +-- Grain de Sel en loue qu'il ne vous fera pas payer cher. Mais la +chambre n'est pas tout, il faut des medicaments, une bonne +nourriture, des soins: ce que vous auriez a l'hopital. + +-- Monsieur, c'est impossible, je ne peux pas me separer de ma +fille. Que deviendrait-elle? + +-- Comme vous voudrez, c'est votre affaire, je vous ai dit ce que +je devais." + +Il appela: + +"Petite." + +Puis, tirant un carnet de sa poche, il ecrivit au crayon quelques +lignes sur une feuille blanche, qu'il detacha: + +"Porte cela chez le pharmacien, dit-il, celui qui est aupres de +l'eglise, pas un autre. Tu donneras a ta mere le paquet n deg. 1; tu +lui feras boire d'heure en heure la potion n deg. 2; le vin de +quinquina en mangeant, car il faut qu'elle mange; ce qu'elle +voudra, surtout des oeufs. Je reviendrai ce soir." + +Elle voulut l'accompagner pour le questionner: + +"Maman est bien malade? + +-- Tache de la decider a entrer a l'hopital. + +-- Est-ce que vous ne pouvez pas la guerir? + +-- Sans doute, je l'espere; mais je ne peux pas lui donner ce +qu'elle trouverait a l'hopital. C'est folie de n'y pas aller; +c'est pour ne pas se separer de toi qu'elle refuse: tu ne serais +pas perdue, car tu as l'air d'une fille avisee et deluree." + +Marchant a grands pas, il etait arrive a sa voiture; Perrine eut +voulu le retenir, le faire parler, mais-il monta et partit. + +Alors elle revint a la roulotte. + +"Qu'a dit le medecin? demanda la mere. + +-- Qu'il te guerirait. + +-- Va donc vite chez le pharmacien, et rapporte aussi deux oeufs; +prends tout l'argent." + +Mais tout l'argent ne fut pas suffisant; quand le pharmacien eut +lu l'ordonnance, il regarda Perrine en la toisant; + +"Vous avez de quoi payer?" dit-il. + +Elle ouvrit la main. + +"C'est sept francs cinquante", dit le pharmacien qui avait fait +son calcul. + +Elle compta ce qu'elle avait dans la main et trouva six francs +quatre-vingt-cinq centimes en estimant le florin d'Autriche a deux +francs; il lui manquait donc treize sous. + +"Je n'ai que six francs quatre-vingt-cinq centimes, dont un florin +d'Autriche, dit-elle; le voulez-vous, le florin? + +-- Ah! non par exemple." + +Que faire? Elle restait au milieu de la boutique la main ouverte, +desesperee, aneantie. + +"Si vous vouliez prendre le florin, il ne me manquerait que treize +sous, dit-elle enfin; je vous les apporterais tantot." + +Mais le pharmacien ne voulut d'aucune de ces combinaisons, ni +faire credit de treize sous, ni accepter le florin: + +"Comme il n'y a pas urgence pour le vin de quinquina, dit-il, vous +viendrez le chercher tantot; je vais tout de suite vous preparer +les paquets et la potion qui ne vous couteront que trois francs +cinquante." + +Sur l'argent qui lui restait elle acheta des oeufs, un petit pain +viennois, qui devait provoquer l'appetit de sa mere, et revint +toujours courant au Champ Guillot. + +"Les oeufs sont frais, dit-elle, je les ai mires; regarde le pain, +comme il est bien cuit; tu vas manger, n'est-ce pas, maman? + +-- Oui, ma cherie." + +Toutes deux etaient pleines d'esperance et Perrine d'une foi +absolue; puisque le medecin avait promis de guerir sa mere, il +allait accomplir ce miracle: pourquoi l'aurait-il trompee? quand +on demande la verite a un medecin, il doit la dire. + +C'est un merveilleux aperitif que l'espoir; la malade, qui depuis +deux jours n'avait pu rien prendre, mangea un oeuf et la moitie du +petit pain. + +"Tu vois, maman, disait Perrine. + +-- Cela va aller." + +En tout cas, son irritabilite nerveuse s'emoussa; elle eprouva un +peu de calme, et Perrine en profita pour aller consulter Grain de +Sel sur la question de savoir comment elle devait s'y prendre pour +vendre la voiture et Palikare. Pour la roulotte, rien de plus +facile, Grain de Sel pouvait l'acheter comme il achetait toutes +choses: meubles, habits, outils, instruments de musique, etoffes, +materiaux, le neuf, le vieux; mais, pour Palikare, il n'en etait +pas de meme, parce qu'il n'achetait pas de betes, excepte les +petits chiens, et son avis etait qu'on devait attendre au mercredi +pour le vendre au Marche aux chevaux. + +Le mercredi c'etait bien loin, car, dans sa surexcitation +d'esperance, Perrine s'imaginait qu'avant ce jour-la, sa mere +aurait repris assez de forces pour pouvoir partir; mais, a +attendre ainsi, il y avait au moins cela de bon, qu'elles +pourraient avec le produit de la vente de la roulotte s'arranger +des robes pour voyager en chemin de fer, et aussi cela de meilleur +encore, qu'on pourrait peut-etre ne pas vendre Palikare, si le +prix paye par Grain de Sel etait assez eleve; Palikare resterait +au Champ Guillot, et quand elles seraient arrivees a Maraucourt, +elles le feraient venir. Comme elle serait heureuse de ne pas le +perdre, cet ami, qu'elle aimait tant! et comme il serait heureux +de vivre, desormais dans le bien-etre, loge dans une belle ecurie, +se promenant toute la journee a travers de grasses prairies avec +ses deux maitresses aupres de lui! + +Mais il fallut en rabattre des visions qui en quelques secondes +avaient traverse son esprit, car, au lieu de la somme qu'elle +imaginait sans la preciser, Grain de Sel n'offrit que quinze +francs de la roulotte et de tout ce qu'elle contenait, apres +l'avoir longuement examinee. + +"Quinze francs! + +-- Et encore c'est pour vous obliger; qu'est-ce que vous voulez +que je fasse de ca?" + +Et du crochet qui lui tenait lieu de bras, il frappait les +diverses pieces de la roulotte, les roues, les brancards, en +haussant les epaules d'un air de pitie meprisante. + +Tout ce qu'elle put obtenir apres beaucoup de paroles, ce fut une +augmentation de deux francs cinquante sur le prix offert, et +l'engagement que la roulotte ne serait depecee qu'apres leur +depart, de facon a pouvoir jusque-la l'habiter pendant la journee, +ce qui, imaginait-elle, vaudrait mieux pour sa mere que de rester +enfermee dans la maison. + +Quand, sous la direction de Grain de Sel, elle visita les chambres +qu'il pouvait leur louer, elle vit combien la roulotte leur serait +precieuse, car, malgre l'orgueil avec lequel il parlait de ses +appartements, et qui n'avait d'egal que son mepris pour la +roulotte, elle etait si miserable, si puante, cette maison, qu'il +fallait leur detresse pour l'accepter. + +A la verite, elle avait un toit et des murs qui n'etaient pas en +toile, mais sans aucune autre superiorite sur la roulotte: tout a +l'entour se trouvaient amoncelees les matieres dont Grain de Sel +faisait commerce et qui pouvaient supporter les intemperies: +verres casses, os, ferrailles: tandis qu'a l'interieur le couloir +et. des pieces sombres, ou les yeux se perdaient, contenaient +celles qui avaient besoin d'un abri: vieux papiers, chiffons, +bouchons, croutes de pain, bottes, savates, ces choses +innombrables, detritus de toutes sortes, qui constituent les +ordures de Paris; et de ces divers tas s'exhalaient d'acres odeurs +qui prenaient a la gorge. + +Comme elle restait hesitante se demandant si sa mere ne serait pas +empoisonnee par ces odeurs, Grain de Sel la pressa: + +"Depechez-vous, dit-il, les biffins vont rentrer; il faut que je +sois la pour recevoir et "triquer" ce qu'ils apportent. + +-- Est-ce que le medecin connait ces chambres? demanda-t-elle. + +-- Bien sur qu'il les connait; il est venu plus d'une fois a cote +quand il a soigne la Marquise." + +Ce mot la decida: puisque le medecin connaissait ces chambres, il +savait ce qu'il disait en conseillant d'en prendre une; et +puisqu'une marquise, habitait l'une d'elles, sa mere pouvait bien +en habiter une autre. + +"Cela vous coutera huit sous par jour, dit Grain de Sel, ajoutes +aux trois sous pour l'ane et aux six sous pour la roulotte. + +-- Vous l'avez achetee? + +-- Oui, mais puisque vous vous en servez, il est juste de la +payer," + +Elle ne trouva rien a repondre; ce n'etait pas la premiere fois +qu'elle se voyait ainsi ecorchee; bien souvent elle l'avait ete +plus durement encore dans leur long voyage, et elle finissait par +croire que c'est la loi de nature pour ceux qui ont, au detriment +de ceux qui n'ont pas. + + +IV + +Perrine employa une bonne partie de la journee a nettoyer la +chambre ou elles allaient s'installer, a laver le plancher, a +frotter les cloisons, le plafond, la fenetre qui depuis que la +maison etait construite n'avait jamais ete bien certainement a +pareille fete. + +Pendant les nombreux voyages qu'elle fit de la maison au puits ou +elle tirait de l'eau pour laver, elle remarqua qu'il ne poussait +pas seulement de l'herbe et des chardons dans l'enclos: des +jardins environnants le vent ou les oiseaux avaient apporte des +graines; par-dessus le palis, les voisins avaient jete des plants +de fleurs dont ils ne voulaient plus; de sorte que quelques-unes +de ces graines, quelques-uns de ces plants, tombant sur un terrain +qui leur convenait, avaient germe ou pousse, et maintenant +fleurissaient tant bien que mal. Sans doute leur vegetation ne +ressemblait en rien a celle qu'on obtient dans un jardin, avec des +soins de tous les instants, des engrais, des arrosages; mais pour +sauvage qu'elle fut, elle n'en avait pas moins son charme de +couleur et de parfum. + +Cela lui donna l'idee de recueillir quelques-unes de ces fleurs, +des giroflees rouges et violettes, des oeillets, et d'en faire des +bouquets qu'elle placerait dans leur chambre d'ou ils chasseraient +la mauvaise odeur en meme temps qu'ils l'egayeraient. Il semblait +que ces fleurs n'appartenaient a personne, puisque Palikare +pouvait les brouter si le coeur lui en disait; cependant elle +n'osa pas en cueillir le plus petit rameau, sans le demander a +Grain de Sel. + +"Est-ce pour les vendre? repondit celui-ci. + +-- C'est pour en mettre quelques branches dans notre chambre. + +-- Comme ca, tant que tu voudras; parce que si c'etait pour les +vendre, je commencerais par te les vendre moi-meme. Puisque c'est +pour toi, ne te gene pas, la petite: tu aimes l'odeur des fleurs, +moi j'aime mieux celle du vin, meme il n'y a que celle-la que je +sente." + +Le tas des verres plus ou moins casses etant considerable, elle y +trouva facilement des vases ebreches dans lesquels elle disposa +ses bouquets, et comme ces fleurs avaient ete cueillies au soleil, +la chambre se remplit bientot du parfum des giroflees et des +oeillets, ce qui neutralisa les mauvaises odeurs de la maison, en +meme temps que leurs fraiches couleurs eclairaient ses murs noirs. + +Tout en travaillant ainsi elle fit la connaissance des voisins qui +habitaient de chaque cote de leur chambre: une vieille femme qui +sur ses cheveux gris portait un bonnet orne de rubans tricolores +aux couleurs du drapeau francais; et un grand bonhomme courbe en +deux, enveloppe dans un tablier de cuir si long et si large qu'il +semblait constituer son unique vetement. La femme aux rubans +tricolores etait une chanteuse des rues, lui dit le bonhomme au +tablier, et rien moins que la Marquise dont avait parle Grain de +Sel; tous les jours elle quittait le Champ Guillot avec un +parapluie rouge et une grosse canne dans laquelle elle le plantait +aux carrefours des rues ou aux bouts des ponts, pour chanter et +vendre a l'abri le repertoire de ses chansons. Quant au bonhomme +au tablier, c'etait, lui apprit la Marquise, un demolisseur de +vieilles chaussures, et du matin au soir il travaillait muet comme +un poisson, ce qui lui avait valu le nom de Pere la Carpe, sous +lequel on le connaissait; mais pour ne pas parler il n'en faisait +pas moins un tapage assourdissant avec son marteau. + +Au coucher du soleil son emmenagement fut acheve, et elle put +alors amener sa mere qui, en apercevant les fleurs, eut un moment +de douce surprise: + +"Comme tu es bonne pour ta maman, chere fille! dit-elle. + +-- Mais c'est pour moi que je suis bonne, ca me rend si heureuse +de te faire plaisir!" + +Avant la nuit il fallut mettre les fleurs dehors, et alors l'odeur +de la vieille maison se fit sentir terriblement, mais sans que la +malade osat s'en plaindre; a quoi cela eut-il servi, puisqu'elles +ne pouvaient pas quitter le Champ Guillot pour aller autre part? + +Son sommeil fut mauvais, fievreux, trouble, agite, hallucine, et +quand le medecin vint le lendemain matin il la trouva plus mal, ce +qui lui fit changer le traitement et obligea Perrine a retourner +chez le pharmacien, qui cette fois lui demanda cinq francs. Elle +ne broncha pas et paya bravement; mais en revenant elle ne +respirait plus. Si les depenses continuaient ainsi, comment +gagneraient-elles le mercredi qui leur mettrait aux mains le +produit de la vente du pauvre Palikare? Si le lendemain le medecin +prescrivait une nouvelle ordonnance coutant cinq francs, ou plus, +ou trouverait-elle cette somme? Au temps ou avec ses parents elle +parcourait les montagnes, ils avaient plus d'une fois ete exposes +a la famine, et plus d'une fois aussi, depuis qu'ils avaient +quitte la Grece pour venir en France, ils avaient manque de pain. +Mais ce n'etait pas du tout la meme chose. Pour la famine dans les +montagnes, ils avaient toujours l'esperance, qui se realisait +souvent, de trouver quelques fruits, des legumes, un gibier qui +leur apporteraient un bon repas. Pour le manque de pain en Europe, +ils avaient aussi celle de rencontrer des paysans grecs, +bosniaques, styriens, tyroliens, qui consentiraient a se faire +photographier moyennant quelques sous. Tandis qu'a Paris il n'y a +rien a attendre pour ceux qui n'ont pas d'argent en poche, et le +leur tirait a sa fin. Alors, que feraient-elles? Et le terrible, +c'est qu'elle devait repondra a cette question, elle ne sachant +rien, ne pouvant rien; l'effroyable, c'est qu'elle devait prendre +la responsabilite de tout, puisque la maladie rendait sa mere +incapable de s'ingenier, et qu'elle se trouvait ainsi la vraie +mere, quand elle ne se sentait qu'une enfant. + +Si encore un peu de mieux se presentait, elle en serait encouragee +et fortifiee; mais il n'en etait pas ainsi, et bien que sa mere ne +se plaignit jamais, repetant toujours, au contraire, son mot +habituel: "Cela va aller", elle voyait qu'en realite "cela +n'allait pas": pas de sommeil, pas d'appetit, la fievre, un +affaiblissement, une oppression qui lui paraissaient progresser, +si sa tendresse, sa faiblesse, son ignorance, sa lachete ne +l'abusaient point. + +Le mardi matin, a la visite du medecin, ce qu'elle craignait pour +l'ordonnance se realisa: apres un rapide examen de la malade, le +docteur Cendrier tira de sa poche son carnet, ce terrible carnet +cause de tant d'angoisses pour Perrine, et se prepara a ecrire; +mais au moment ou il posait le crayon sur le papier, elle eut le +courage de l'arreter. + +"Monsieur, si les medicaments que vous allez ordonner ne sont pas +d'egale importance, voulez-vous bien n'inscrire aujourd'hui que +ceux qui pressent? + +-- Qu'est-ce que vous voulez dire?" demanda-t-il d'un ton fache. + +Elle tremblait, mais cependant elle osa aller jusqu'au bout. + +"Je veux dire que nous n'avons pas beaucoup d'argent aujourd'hui +et que nous n'en recevrons que demain; alors..." + +Il la regarda, puis apres avoir jete un coup d'oeil rapide ca et +la, comme s'il voyait pour la premiere fois leur misere, il remit +son carnet dans sa poche: + +"Nous ne changerons le traitement que demain, dit-il; rien ne +presse, celui d'hier peut etre encore continue aujourd'hui. + +"Rien ne presse", fut le mot que Perrine retint et se repeta: Si +rien ne pressait, c'etait que sa mere ne se trouvait pas aussi mal +qu'elle l'avait craint; on pouvait donc encore esperer et +attendre. + +Le mercredi etait le jour qu'elle attendait, mais son impatience +de le voir arriver etait traversee par l'emotion douloureuse avec +laquelle elle le redoutait, car s'il devait les sauver par +l'argent qu'il allait leur apporter, d'un autre cote, il devait la +separer de Palikare. Aussi, chaque fois qu'elle pouvait quitter sa +mere, courait-elle dans l'enclos pour dire un mot a son ami qui, +n'ayant plus a travailler, ni a peiner; et trouvant a manger +autant qu'il voulait apres tant de privations, ne s'etait jamais +montre si joyeux. Des qu'il la voyait venir, il poussait quatre ou +cinq braiments a ebranler les vitres des cahutes du Champ Guillot, +et, au bout de sa corde, il lancait quelques ruades jusqu'a ce +qu'elle fut pres de lui; mais aussitot qu'elle lui avait mis la +main sur le dos, il se calmait et, allongeant le cou, il lui +posait la tete sur l'epaule sans plus bouger. Alors, ils restaient +ainsi, elle le flattant, lui remuant les oreilles et clignant des +yeux avec des mouvements rythmes qui etaient tout un discours. + +"Si tu savais!" murmurait-elle doucement. + +Mais lui ne savait point, ne prevoyait point, et, tout aux +satisfactions du moment present, le repos, la bonne nourriture, +les caresses de sa maitresse, il se trouvait le plus heureux ane +du monde. D'ailleurs, il s'etait fait un ami de Grain de Sel, de +qui il recevait des marques d'amitie qui flattaient sa +gourmandise. Le lundi, dans la matinee, ayant trouve le moyen de +se detacher, il s'etait approche de Grain de Sel occupe a triquer +les ordures qui arrivaient, et curieusement il etait reste la. +C'etait une habitude religieusement pratiquee par Grain de Sel +d'avoir toujours un litre de vin et un verre a portee de sa main, +de facon a n'etre point oblige de se lever lorsque l'envie de +boire un coup le prenait, et elle le prenait souvent. Ce matin-la, +tout a sa besogne, il ne pensait pas a regarder autour de lui, +mais precisement parce qu'il s'y appliquait et s'y echauffait, la +soif, cette soif qui lui avait valu son surnom, n'avait pas tarde +a se faire sentir. Au moment ou, s'interrompant, il allait prendre +sa bouteille, il vit Palikare les yeux attaches sur lui, le cou +tendu. + +"Qu'est-ce que tu fais la, toi?" + +Comme le ton n'etait pas grondeur, l'ane n'avait pas bouge. + +"Tu veux boire un verre de vin?" demanda Grain de Sel dont toutes +les idees tournaient toujours autour du mot boire. + +Et au lieu de porter a sa bouche le verre qu'il emplissait, il +l'avait par plaisanterie tendu a Palikare; alors celui-ci +considerant l'invitation comme serieuse avait fait deux pas de +plus en avant, et, allongeant ses levres de manieres qu'elles +fussent aussi minces, aussi allongees que possible, il avait +aspire une bonne moitie du verre, plein jusqu'au bord. + +"Oh! la! la! la!", s'ecria Grain de Sel en riant aux eclats. + +Et il se mit a appeler: + +"La Marquise! la Carpe!" + +A ces cris ils arriverent, ainsi qu'un chiffonnier charge de sa +hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon +dont la profession etait d'etre marchand de pate de guimauve et de +parcourir les fetes et les marches en suspendant a un crochet +tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons +jaunes, bleus, rouges, comme l'eut fait une fileuse de sa +quenouille. + +"Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise. + +-- Vous allez voir; mais preparez-vous a vous faire du bon sang." + +De nouveau il emplit son verre et le tendit a Palikare qui, comme +la premiere fois, le vida a moitie au milieu des rires et des +exclamations des gens qui le regardaient. + +"J'avais entendu raconter que les anes aimaient le vin, dit l'un, +mais je ne le croyais pas. + +-- C'est un poivrot! dit un autre. + +-- Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant a Grain +de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie. + +-- Ca ferait la paire." + +Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour +lui et proposa a Perrine de l'accompagner le mercredi au Marche +aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle +n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marche aux +chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y +prendrait pour vendre un ane, discuter son prix, le recevoir sans +se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des +histoires de voleurs parisiens et se sentait tout a fait incapable +de se defendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idee de +s'attaquer a elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire +la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le +caresser et de l'embrasser. Mais, helas! combien tristement! Elle +ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre +ami! et elle ne pouvait s'arreter a cette pensee sans revoir les +anes miserables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins +elle avait rencontres en tous lieux, comme si, sur la terre +entiere, l'ane n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis +que Palikare leur appartenait, il avait supporte bien des fatigues +et des miseres, celles des longues routes, du froid, du chaud, de +la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins +n'etait-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il +partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne +pouvait que trembler en se demandant quels allaient etre ses +maitres; elle en avait tant rencontre de cruels, qui n'avaient +meme pas conscience de leur cruaute. + +Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler a la roulotte, on lui +passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand +Grain de Sel, qui ne voulait pas faire a pied la longue route de +Charonne au Marche aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant +d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tete et lui +parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'a la resistance: Grain de +Sel d'ailleurs n'etait-il pas un ami? + +Ils partirent ainsi, Palikare marchant gravement conduit par +Perrine, et a travers des rues, ou il n'y avait que peu de +voitures et de passants, ils arriverent a un pont tres large, +aboutissant a un grand jardin. + +"C'est le Jardin des Plantes, dit Grain de Sel, je suis sur qu'ils +n'ont pas un ane comme le tien. + +-- Alors on pourrait peut-etre le leur vendre", dit Perrine +pensant que dans un jardin zoologique les betes n'ont qu'a se +promener. + +Mais Grain de Sel n'accueillit pas cette idee: + +"Des affaires avec le gouvernement, dit-il, il n'en faut pas... +parce que le gouvernement..." + +Il n'avait pas la confiance de Grain de Sel, le gouvernement. + +Maintenant la circulation des voitures et des tramways etait si +active que Perrine avait besoin de toute son attention pour se +diriger au milieu de leur encombrement, aussi n'avait-elle d'yeux +ni d'oreilles pour rien autre chose, ni pour les monuments devant +lesquels ils passaient, ni pour les plaisanteries que les +charretiers et les cochers leur adressaient, mis en gaiete et en +esprit par l'attitude de Grain de Sel sur l'ane. Mais lui, qui +n'avait pas les memes preoccupations, n'etait pas embarrasse pour +leur repondre joyeusement, et cela faisait sur leur parcours un +concert de cris et de rires auquel les passants des trottoirs +melaient leur mot. + +Enfin, apres une legere montee, ils arriverent devant une grande +grille au dela de laquelle s'etendait un vaste espace que des +lisses separaient en divers compartiments dans lesquels se +trouvaient des chevaux; alors Grain de Sel mit pied a terre. + +Mais pendant qu'il descendait, Palikare avait eu le temps de +regarder devant lui, et, quand Perrine voulut lui faire franchir +la grille, il refusa d'avancer. Avait-il devine que c'etait un +marche ou l'on vendait les chevaux et les anes? Avait-il peur? +Toujours est-il que malgre les paroles que Perrine lui adressait +sur le ton du commandement ou de l'affection, il persista dans sa +resistance. Grain de Sel crut qu'en le poussant par derriere il le +ferait avancer, mais Palikare, qui ne devina pas quelle main se +permettait cette familiarite sur sa croupe, se mit a ruer en +reculant et en entrainant Perrine. + +Quelques curieux s'etaient aussitot arretes et faisaient cercle +autour d'eux; le premier rang etant comme toujours occupe par des +porteurs de depeches et des patissiers; chacun disait son mot et +donnait son conseil sur les moyens a employer pour l'obliger a +passer la porte. + +"V'la un ane qui donnera de l'agrement a l'imbecile qui +l'achetera", dit une voix. + +C'etait la un propos dangereux qui pouvait nuire a la vente; aussi +Grain de Sel, qui l'avait entendu, crut-il devoir protester. + +"C'est un malin, dit-il; comme il a devine qu'on va le vendre, il +fait toutes ces grimaces pour ne pas quitter ses maitres. + +-- Etes -vous sur de ca, Grain de Sel? demanda la voix qui avait +fait l'observation. + +-- Tiens, qui est-ce qui sait mon nom ici? + +-- Vous ne reconnaissez pas La Rouquerie? + +-- C'est ma foi vrai." + +Et ils se donnerent la main. + +"C'est a vous l'ane? + +-- Non, c'est a cette petite. + +-- Vous le connaissez? + +-- Nous avons bu plus d'un verre ensemble: si vous avez besoin +d'un bon ane, je vous le recommande. + +-- J'en ai besoin, sans en avoir besoin. + +-- Alors allons prendre quelque chose. Ce n'est pas la peine de +payer un droit la-dedans. + +-- D'autant mieux qu'il parait decide a ne pas entrer. + +-- Je vous dis que c'est un malin. + +-- Si je l'achete ce n'est pas pour faire des malices, ni pour +boire des verres, mais pour travailler. + +-- Dur a la peine; il vient de Grece, sans s'arreter. + +-- De Grece!..." + +Grain de Sel avait fait un signe a Perrine, qui les suivait +n'entendant que quelques mots de leur conversation, et, docile, +maintenant qu'il n'avait plus a entrer dans le marche, Palikare +venait derriere elle, sans meme qu'elle eut a tirer sur le licol. + +Qu'etait cet acquereur? Un homme? Une femme? Par la demarche et le +visage non barbu, une femme de cinquante ans environ. Par le +costume compose d'une blouse et d'un pantalon, d'un chapeau en +cuir comme ceux des cochers d'omnibus, et aussi par une courte +pipe noire qui ne quittait pas sa bouche, un homme. Mais c'etait +son air qui etait interessant pour les inquietudes de Perrine, et +il n'avait rien de dur ni de mechant. + +Apres avoir pris une petite rue, Grain de Sel et La Rouquerie +s'etaient arretes devant la boutique d'un marchand de vin, et, sur +une table du trottoir on leur avait apporte une bouteille avec +deux verres tandis que Perrine restait dans la rue devant eux, +tenant toujours son ane. + +"Vous allez voir s'il est malin", dit Grain de Sel en avancant son +verre plein. + +Tout de suite Palikare allongea le cou et de ses levres pincees +aspira la moitie du verre, sans que Perrine osat l'en empecher. + +"Hein!" dit Grain de Sel triomphant. + +Mais La Rouquerie ne partagea pas cette satisfaction: + +"Ce n'est pas pour boire mon vin que j'en ai besoin, mais pour +trainer ma charrette et mes peaux de lapin. + +-- Puisque je vous dis qu'il vient de Grece attele a une roulotte. + +-- Ca, c'est autre chose." + +Et l'examen de Palikare commenca en detail et avec attention; +quand il fut termine, La Rouquerie demanda a Perrine combien elle +voulait le vendre. Le prix qu'elle avait arrete a l'avance avec +Grain de Sel etait de cent francs; ce fut celui qu'elle dit. + +Mais La Rouquerie poussa les hauts cris: "Cent francs, un ane +vendu sans garantie! C'etait se moquer du monde." Et le malheureux +Palikare eut a subir une demolition en regle, du bout du nez aux +sabots. "Vingt francs, c'etait tout ce qu'il valait; et encore... + +-- C'est bon, dit Grain de Sel apres une longue discussion, nous +allons le conduire au marche." + +Perrine respira, car la pensee de n'obtenir que vingt francs +l'avait aneantie; que seraient vingt francs dans leur detresse; +alors que cent ne devaient meme pas suffire a leurs besoins les +plus pressants? + +"Savoir s'il voudra entrer cette fois plutot que la premiere", dit +La Rouquerie. + +Jusqu'a la grille du marche, il suivit sa maitresse docilement, +mais arrive la il s'arreta, et comme elle insistait en lui parlant +et en le tirant, il se coucha au beau milieu de la rue. + +"Palikare, je t'en prie, s'ecria Perrine eploree, Palikare!" + +Mais il fit le mort sans vouloir rien entendre. + +De nouveau on s'etait rassemble autour d'eux et l'on plaisantait. + +"Mettez-lui le feu a la queue, dit une voix. + +-- Ca sera fameux pour le faire vendre, repondit une autre. + +-- Tapez dessus." + +Grain de Sel etait furieux, Perrine desesperee. + +"Vous voyez bien qu'il n'entrera pas, dit La Rouquerie, j'en donne +trente francs parce que sa malice prouve que c'est un bon garcon; +mais, depechez-vous de les prendre ou j'en achete un autre." + +Grain de Sel consulta Perrine d'un coup d'oeil, lui faisant en +meme temps signe qu'elle devait accepter. Cependant elle restait +paralysee par la deception, sans pouvoir se decider, quand un +sergent de ville vint lui dire rudement de debarrasser la rue: + +"Avancez ou reculez, ne restez pas la." + +Comme elle ne pouvait pas avancer puisque Palikare ne le voulait +pas, il fallait bien reculer; aussitot qu'il comprit qu'elle +renoncait a entrer, il se releva et la suivit avec une parfaite +docilite en remuant les oreilles d'un air de contentement. + +"Maintenant, dit La Rouquerie apres avoir mis trente francs en +pieces de cent sous dans la main de Perrine, il faut me conduire +ce bonhomme-la chez moi, car je commence a le connaitre, il serait +bien capable de ne pas vouloir me suivre; la rue du Chateau-des- +Rentiers n'est pas si loin." + +Mais Grain de Sel n'accepta pas cet arrangement, la course serait +trop longue pour lui. + +"Va avec madame, dit-il a Perrine, et ne te desole pas trop, ton +ane ne sera pas malheureux avec elle, c'est une bonne femme. + +-- Et comment retrouver Charonne? dit-elle, se voyant perdue dans +ce Paris, dont pour la premiere fois elle venait de pressentir +l'immensite. + +-- Tu suivras les fortifications, rien de plus facile." + +En effet, la rue du Chateau-des-Rentiers n'est pas bien loin du +Marche aux chevaux, et il ne leur fallut pas longtemps pour +arriver devant un amas de bicoques qui ressemblaient a celles du +Champ Guillot. + +Le moment de la separation etait venu, et ce fut en lui mouillant +la tete de ses larmes qu'elle l'embrassa apres l'avoir attache +dans une petite ecurie. + +"Il ne sera pas malheureux, je te le promets, dit La Rouquerie. + +-- Nous nous aimions tant!" + + +V + +"Qu'allaient-elles faire de trente francs, quand c'etait sur cent +qu'elles avaient etabli leurs calculs?" + +Elle agita cette question en suivant tristement les fortifications +depuis la Maison-Blanche jusqu'a Charonne, mais sans lui trouver +de reponses acceptables; aussi, quand elle remit entre les mains +de sa mere l'argent de La Rouquerie, ne savait-elle pas du tout a +quoi et comment il allait etre employe. + +Ce fut sa mere qui en decida: + +"Il faut partir, dit-elle, partir tout de suite pour Maraucourt, + +-- Es-tu assez bien? + +-- Il faut que je le sois. Nous n'avons que trop attendu, en +esperant un retablissement qui ne viendra pas... ici. Et en +attendant nos ressources se sont epuisees, comme s'epuiseraient +celles que la vente de notre pauvre Palikare nous procure. +J'aurais voulu aussi ne pas nous presenter dans cet etat de +misere; mais peut-etre que plus cette misere sera lamentable plus +elle fera pitie. Il faut, il faut partir. + +-- Aujourd'hui? + +-- Aujourd'hui il est trop tard, nous arriverions en pleine nuit +sans savoir ou aller, mais demain matin. Ce soir tache d'apprendre +les heures du train et le prix des places: le chemin de fer est +celui du Nord; la gare d'arrivee, Picquigny. + +Perrine, embarrassee, consulta Grain de Sel qui lui dit, qu'en +cherchant dans les tas de papiers, elle trouverait certainement un +indicateur des chemins de fer, ce qui serait plus commode, et +moins fatigant que d'aller a la gare du Nord, qui est bien loin de +Charonne. Cet indicateur lui apprit qu'il y avait deux trains le +matin: l'un a six heures, l'autre a dix heures, et que la place +pour Picquigny en troisiemes classes coutait neuf francs vingt- +cinq. + +"Nous partirons a dix heures, dit la mere, et nous prendrons une +voiture, car je ne pourrais certainement pas aller a pied a la +gare puisqu'elle est eloignee. J'aurai bien des forces jusqu'au +fiacre. + +Cependant elle n'en eut pas jusque-la, et quand, a neuf heures, +elle voulut, en s'appuyant sur l'epaule de sa fille, gagner la +voiture que Perrine avait ete chercher, elle ne put pas y arriver, +bien que la distance ne fut pas longue de leur chambre a la rue: +le coeur lui manqua, et si Perrine ne l'avait pas soutenue elle +serait tombee. + +"Je vais me remettre, dit-elle faiblement, ne t'inquiete pas, cela +va aller." + +Mais cela n'alla pas, et il fallut que la Marquise qui les +regardait partir apportat une chaise; c'etait un effort desespere +qui l'avait soutenue. Assise, elle eut une syncope, la respiration +s'arreta, la voix lui manqua. + +"Il faudrait l'allonger, dit la Marquise, la frictionner; ce ne +sera rien, ma fille, n'aie pas peur; va chercher La Carpe; a nous +deux nous la porterons dans votre chambre; vous ne pouvez pas +partir... tout de suite." + +C'etait une femme d'experience que la Marquise; presque aussitot +que la malade eut ete allongee, le coeur reprit ses mouvements, et +la respiration se retablit; mais au bout d'un certain temps, comme +elle voulut s'asseoir, une nouvelle defaillance se produisit. + +"Vous voyez qu'il faut rester couchee, dit la Marquise sur le ton +du commandement, vous partirez demain, et tout de suite vous +prendrez une tasse de bouillon que je vais demander a La Carpe; +car c'est son vice a ce muet-la que le bouillon, comme le vin est +celui de monsieur notre proprietaire; hiver comme ete, il se leve +a cinq heures pour mettre son pot-au-feu, et fameux qu'il le fait! +il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui en mangent d'aussi bon." + +Sans attendre une reponse, elle entra chez leur voisin qui s'etait +remis au travail. + +"Voulez-vous me donner une tasse de bouillon pour notre malade?" +demanda-t-elle. + +Ce fut par un sourire qu'il repondit, et tout de suite il ota le +couvercle de son pot en terre qui bouillottait dans la cheminee +devant un petit feu de bois; alors comme le fumet du bouillon se +repandait dans la piece il regarda la Marquise, les yeux +ecarquilles, les narines dilatees avec une expression de beatitude +en meme temps que de fierte. + +"Oui ca sent bon, dit-elle, et si ca pouvait sauver la pauvre +femme, ca la sauverait; mais -- elle baissa la voix, -- vous +savez, elle est bien mal; ca ne peut pas durer longtemps." + +La Carpe leva les bras au Ciel. + +"C'est bien triste pour cette petite." + +La Carpe inclina la tete et etendit les bras par un geste qui +disait: + +"Qu'y pouvons-nous?" + +Et de fait, ce qu'ils pouvaient, ils le faisaient l'un et l'autre, +mais le malheur est chose si habituelle aux malheureux qu'ils ne +s'en etonnent pas, pas plus qu'ils ne s'en revoltent. Qui d'eux +n'a pas a souffrir en ce monde? Toi aujourd'hui, moi demain. + +Quand le bol fut rempli, la Marquise l'emporta en trottinant pour +ne pas perdre une goutte de bouillon. + +"Prenez ca, ma chere dame, dit-elle en s'agenouillant aupres du +matelas, et surtout ne bougez pas, entr'ouvrez seulement les +levres." + +Delicatement, une cuilleree de bouillon lui fut versee dans la +bouche; mais, au lieu de passer, elle provoqua des nausees et une +nouvelle syncope qui se prolongea plus que les deux premieres. + +Decidement le bouillon n'etait pas ce qui convenait, la Marquise +le reconnut et, pour qu'il ne fut pas perdu, elle obligea Perrine +a le boire. + +"Vous aurez besoin de forces, ma petite, il faut vous soutenir." + +N'ayant pas, avec son bouillon, qui pour elle etait le remede a +tous les maux, obtenu le resultat qu'elle attendait, la Marquise +se trouva a bout d'expedients, et n'imagina rien de mieux que +d'aller chercher le medecin: peut-etre ferait-il quelque chose. + +Mais bien qu'il eut formule une ordonnance, il declara franchement +a la Marquise, en partant, qu'il ne pouvait rien pour la malade: + +"C'est une femme epuisee par le mal, la misere, les fatigues et le +chagrin; elle partait, qu'elle serait morte en wagon; ce n'est +plus qu'une affaire d'heures qu'une syncope reglera probablement. + +C'en fut une de jours, car la vie, si prompte a s'eteindre dans la +vieillesse, est plus resistante dans la jeunesse: sans aller +mieux, la malade, n'allait pas plus mal, et bien qu'elle ne put +rien avaler, ni bouillon ni remedes, elle durait etendue sur son +matelas, sans mouvements, presque sans respiration, engourdie dans +la somnolence. + +Aussi Perrine se reprenait-elle a esperer: l'idee de la mort, qui +obsede les gens ages et la leur montre partout, tout pres, alors +meme qu'elle reste loin encore, est si repulsive pour les jeunes, +qu'ils se refusent a la voir, meme quand elle est la menacante. +Pourquoi sa mere ne guerirait-elle point? Pourquoi mourrait-elle? +C'est a cinquante ans, a soixante ans qu'on meurt, et elle n'en +avait pas trente! Qu'avait-elle fait pour etre condamnee a une +mort precoce, elle, la plus douce des femmes, la plus tendre des +meres, qui n'avait jamais ete que bonne pour les siens et pour +tous? Cela n'etait pas possible. Au contraire, la guerison +l'etait. Et elle trouvait les meilleures raisons pour se le +prouver, meme dans cette somnolence, qu'elle se disait n'etre +qu'un repos tout naturel apres tant de fatigues et de privations. +Quand, malgre tout, le doute l'etreignait trop cruellement, elle +demandait conseil a la Marquise, et celle-ci la confirmait dans +son esperance: + +"Puisqu'elle n'est pas morte dans sa premiere syncope, c'est +qu'elle ne doit pas mourir. + +-- N'est-ce pas? + +-- C'est ce que pensent aussi Grain de Sel et La Carpe." + +Maintenant, sa plus grande inquietude, puisque du cote de sa mere +on la rassurait comme elle se rassurait elle-meme, etait de se +demander combien dureraient les trente francs de La Rouquerie, +car, si minimes que fussent leurs depenses, ils filaient cependant +terriblement vite, tantot pour une chose, tantot pour une autre, +surtout pour l'imprevu. Quand le dernier sou serait depense, ou +iraient-elles? Ou trouveraient-elles une ressource, si faible +qu'elle fut, puisqu'il ne leur restait plus rien, rien, rien que +les guenilles de leur vetement? Comment iraient-elles a +Maraucourt? + +Quand elle suivait ces pensees, pres de sa mere, il y avait des +moments ou, dans son angoisse, ses nerfs se tendaient avec une +intensite si poignante, qu'elle se demandait, baignee de sueur, si +elle aussi n'allait pas succomber dans une syncope. Un soir +qu'elle se trouvait dans cet etat d'apprehension et +d'aneantissement, elle sentit que la main de sa mere, qu'elle +tenait dans les siennes, la serrait. + +"Tu veux quelque chose? demanda-t-elle vivement, ramenee par cette +pression dans la realite. + +-- Te parler, car l'heure est venue des dernieres et supremes +paroles. + +-- Oh! maman... + +-- Ne m'interromps pas, ma fille cherie, et tache de contenir ton +emotion comme je tacherai de ne pas ceder au desespoir. J'aurais +voulu ne pas t'effrayer, et c'est pour cela que jusqu'a present je +me suis tue, pour menager ta douleur, mais ce que j'ai a dire doit +etre dit, si cruel que cela soit pour nous deux. Je serais une +mauvaise mere, faible et lache, au moins je serais imprudente de +reculer encore." + +Elle fit une pause, autant pour respirer que pour affermir ses +idees vacillantes. "Il faut nous separer..." + +Perrine eut un sanglot que malgre ses efforts elle ne put +contenir. + +"Oui, c'est affreux, chere enfant, et pourtant j'en suis a me +demander si apres tout il ne vaut pas mieux pour toi que tu sois +orpheline, que d'etre presentee par une mere qu'on repousserait. +Enfin Dieu le veut, tu vas rester seule, ... dans quelques heures, +demain peut-etre." + +L'emotion lui coupa la parole, et elle ne put la reprendre +qu'apres un certain temps. + +"Quand je... ne serai plus, tu auras des formalites a accomplir; +pour cela tu prendras dans ma poche un papier enveloppe dans une +double soie et tu le donneras a ceux qui te le demanderont: c'est +mon acte de mariage, et l'on y trouvera mes noms et ceux de ton +pere. Tu exigeras qu'on te le rende, car il doit t'etre utile plus +tard pour etablir ta naissance. Tu le garderas donc avec grand +soin. Cependant comme tu peux le perdre, tu l'apprendras par coeur +de facon a ne l'oublier jamais: le jour ou tu aurais besoin de le +montrer, tu en demanderais un autre. Tu m'entends bien; tu retiens +tout ce que je te dis?' + +-- Oui, maman, oui. + +-- Tu seras bien malheureuse, bien aneantie, mais il ne faut pas +t'abandonner, ... quand tu n'auras plus rien a faire a Paris et +que tu seras seule, toute seule. Alors tu dois partir +immediatement pour Maraucourt: par le chemin de fer, si tu as +assez d'argent pour payer ta place; a pied, si tu n'en as pas; +mieux vaut encore coucher dans le fosse de la route et ne pas +manger que rester a Paris. Tu me le promets? + +-- Je te le promets. + +-- Si grande est l'horreur de notre situation que ce m'est presque +un soulagement de penser qu'il en sera ainsi." + +Cependant ce soulagement ne fut pas assez fort pour la defendre +contre une nouvelle faiblesse, et pendant un temps assez long elle +resta sans respiration, sans voix, sans mouvement, + +"Maman, dit Perrine penchee sur elle, toute tremblante d'anxiete, +eperdue de desespoir, maman!" + +Cet appel la ranima: + +"Tout a l'heure, dit-elle si faiblement que ses paroles ne furent +qu'un murmure entrecoupe d'arrets, j'ai encore des recommandations +a te faire, il faut que je te les fasse; mais je ne sais plus ce +que je t'ai deja dit, attends." + +Apres un moment, elle reprit: + +"C'est cela, oui c'est cela: tu arrives a Maraucourt; ne brusque +rien; tu n'as le droit de rien reclamer, ce que tu obtiendras ce +sera par toi-meme, par toi seule, en etant bonne, en le faisant +aimer... Te faire aimer, ... pour toi, tout est la.... Mais j'ai +espoir, ... tu te feras aimer;... il est impossible qu'on ne +t'aime pas.... Alors tes malheurs seront finis." + +Elle joignit les mains et son regard prit une expression d'extase: + +"Je te vois, ... oui je te vois heureuse.... Ah! que je meure avec +cette pensee, et l'esperance de vivre a jamais dans ton coeur." + +Cela fut dit avec l'exaltation d'une priere qu'elle jetait vers le +ciel; puis aussitot, comme si elle s'etait epuisee dans cet +effort, elle retomba sur son matelas, a bout, inerte, mais non +syncopee cependant, ainsi que le prouvait sa respiration +pantelante. + +Perrine attendit quelques instants, puis, voyant que sa mere +restait dans cet etat, elle sortit. A peine fut-elle dans l'enclos +qu'elle eclata en sanglots et se laissa tomber sur l'herbe: le +coeur, la tete, les jambes lui manquaient pour s'etre trop +longtemps contenue. + +Pendant quelques minutes elle resta la brisee, suffoquee, puis, +comme malgre son aneantissement la conscience persistait en elle +qu'elle ne devait pas laisser sa mere seule, elle se leva pour +tacher de se calmer un peu, au moins a la surface, en arretant ses +larmes et ses spasmes de desespoir. + +Et par le clos qui s'emplissait d'ombres elle allait, sans savoir +ou, droit devant elle ou tournant sur elle-meme, ne contenant ses +sanglots que pour les laisser eclater plus violents. + +Comme elle passait ainsi devant le wagon pour la dixieme fois +peut-etre, le marchand de sucre qui l'avait observee sortit de +chez lui, deux batons de guimauve a la main et s'approchant +d'elle: + +"Tu as du chagrin, ma fille, dit-il d'une voix apitoyee. + +-- Oh! monsieur... + +-- Eh bien, tiens, prends ca, -- il tendit ses batons de sucre, +les douceurs c'est bon pour la peine." + + + +VI + +L'aumonier des dernieres prieres venait de se retirer, et Perrine +restait devant la fosse, quand la Marquise, qui ne l'avait pas +quittee, passa son bras sous le sien: + +"Il faut venir, dit-elle. + +-- Oh! Madame.... + +-- Allons, il faut venir", repeta-t-elle avec autorite. + +Et lui serrant le bras, elle l'entraina. + +Elles marcherent ainsi pendant quelques instants, sans que Perrine +eut conscience de ce qui se passait autour d'elle et comprit ou +l'on pouvait la conduire: sa pensee, son esprit, son coeur, sa vie +etaient restes avec sa mere. + +Enfin on s'arreta dans une allee deserte et elle vit autour d'elle +la Marquise qui l'avait lachee, Grain de Sel, La Carpe et le +marchand de sucre, mais ce fut vaguement qu'elle les reconnut: la +Marquise avait des rubans noirs a son bonnet, Grain de Sel etait +habille en monsieur et coiffe d'un chapeau a haute forme, La Carpe +avait remplace son eternel tablier de cuir par une redingote +noisette qui lui descendait jusqu'aux pieds, et le marchand de +sucre sa veste de coutil blanc par un veston de drap; car tous, en +vrais Parisiens qui pratiquent le culte de la Mort, avaient tenu a +se mettre en grande tenue pour honorer celle qu'ils venaient +d'enterrer. + +"C'est pour te dire, petite, commenca Grain de Sel, qui crut +pouvoir prendre le premier la parole comme etant le personnage le +plus important de la compagnie, c'est pour te dire que tu peux +loger au Champ Guillot tant que tu voudras sans payer. + +-- Si tu veux chanter avec moi, continua la Marquise, tu gagneras +ta vie: c'est un joli metier. + +-- Si tu aimes mieux la confiserie, dit le marchand de sucre de +guimauve, je te prendrai: c'est aussi un joli metier, et un vrai." + +La Carpe ne dit rien, mais avec un sourire de sa bouche close et +un geste de sa main qui semblait presenter quelque chose, il +exprima clairement l'offre qu'il faisait a son tour: a savoir que +toutes les fois qu'elle aurait besoin d'une tasse de bouillon, +elle en trouverait une chez lui, et du fameux. + +Ces propositions s'enchainant ainsi emplirent de larmes les yeux +de Perrine, et la douceur de celles-la lava l'acrete de celles qui +depuis deux jours la brulaient. + +"Comme vous etes bons pour moi! murmura-t-elle. + +-- On fait ce qu'on peut, dit Grain de Sel. + +-- On ne doit pas laisser une brave fille comme toi sur le pave de +Paris, repondit la Marquise. + +-- Je ne dois pas rester a Paris, repondit Perrine, il faut que je +parte tout de suite pour aller chez des parents. + +-- T'as des parents? interrompit Grain de Sel en regardant les +autres d'un air qui signifiait que ces parents-la ne valaient pas +cher; ou sont-ils tes parents?; + +-- Au dela d'Amiens. + +-- Et comment veux-tu aller a Amiens? Tu as de l'argent? + +-- Pas assez pour prendre le chemin de fer; c'est pourquoi j'irai +a pied. + +-- Tu sais la route? + +-- J'ai une carte dans ma poche. + +-- Ta carte te donne-t-elle ton chemin dans Paris pour trouver la +route d'Amiens? + +-- Non; mais si vous voulez me l'indiquer..." + +Chacun s'empressa de lui donner cette indication, et ce fut une +confusion d'explications contradictoires auxquelles Grain de Sel +coupa court. + +"Si tu veux te perdre dans Paris, dit-il, tu n'as qu'a les +ecouter. V'la ce que tu dois faire: prendre le chemin de fer de +ceinture jusqu'a la Chapelle-Nord; la tu trouveras la route +d'Amiens, que tu n'auras plus qu'a suivre tout droit; ca te +coutera six sous. Quand veux-tu partir? + +-- Tout de suite; j'ai promis a maman de partir tout de suite. + +-- Il faut obeir a ta mere, dit la Marquise. Pars donc, mais pas +avant que je t'embrasse; tu es une brave fille." + +Les hommes lui donnerent une poignee de main. + +Elle n'avait plus qu'a sortir du cimetiere, cependant elle hesita +et se retourna vers la fosse qu'elle venait de quitter; alors la +Marquise, devinant sa pensee, intervint: + +"Puisqu'il faut que tu partes, pars tout de suite, c'est le mieux, + +-- Oui pars", dit Grain de Sel. + +Elle leur adressa a tous un salut de la tete et des deux mains +dans lequel elle mit toute sa reconnaissance, puis elle s'eloigna +a pas presses, le dos tendu comme si elle se sauvait. + +"J'offre un verre, dit Grain de Sel. + +-- Ca ne fera pas de mal", repondit la Marquise. + +Pour la premiere fois La Carpe lacha une parole et dit: + +"Pauvre petite!" + +Quand Perrine fut montee dans le chemin de fer de ceinture, elle +tira de sa poche une vieille carte routiere de France qu'elle +avait consultee bien des fois depuis leur sortie d'Italie, et dont +elle savait se servir. De Paris a Amiens sa route etait facile, il +n'y avait qu'a prendre celle de Calais que suivaient autrefois les +malles-poste et qu'un petit trait noir indiquait sur sa carte par +Saint-Denis, Ecouen, Luzarches, Chantilly, Clermont et Breteuil; a +Amiens elle la quitterait pour celle de Boulogne; et, comme elle +savait aussi evaluer les distances, elle calcula que jusqu'a +Maraucourt cela devait donner environ cent cinquante kilometre; si +elle faisait trente kilometres par jour regulierement, il lui +faudrait donc six jours pour son voyage. + +Mais pourrait-elle faire ces trente kilometres regulierement et +les recommencer le lendemain? + +Justement parce qu'elle avait l'habitude de la marche pour avoir +chemine pendant des lieues et des lieues a cote de Palikare, elle +savait que ce n'est pas du tout la meme chose de faire trente +kilometres par hasard, que de les repeter jour apres jour; les +pieds s'endolorissent, les genoux deviennent raides. Et puis que +serait le temps pendant ces six journees de voyage? Sa serenite +durerait-elle? Sous le soleil elle pouvait marcher, si chaud qu'il +fut. Mais que ferait-elle sous la pluie, n'ayant pour se couvrir +que des guenilles? Par une belle nuit d'ete elle pouvait tres bien +coucher en plein air, a l'abri d'un arbre ou d'une cepee. Mais le +toit de feuilles qui recoit la rosee laisse passer la pluie et +n'en rend ses gouttes que plus grosses. Mouillee, elle l'avait ete +bien souvent, et une ondee, une averse meme ne lui faisaient pas +peur; mais pourrait-elle rester mouillee pendant six jours, du +matin au soir et du soir au matin? + +Quand elle avait repondu a Grain de Sel qu'elle n'avait pas assez +d'argent pour prendre le chemin de fer, elle laissait entendre, +comme elle l'entendait elle-meme, qu'elle en aurait assez pour son +voyage a pied; seulement c'etait a condition que ce voyage ne se +prolongerait pas. + +En realite, elle avait cinq francs trente-cinq centimes en +quittant le Champ Guillot, et comme elle venait de payer sa place +six sous, il lui restait une piece de cinq francs et un sou +qu'elle entendait sonner dans la poche de sa jupe quand elle +remuait trop brusquement. + +Il fallait donc qu'elle fit durer cet argent autant que son +voyage, et meme plus longtemps, de facon a pouvoir vivre quelques +jours a Maraucourt. + +Cela lui serait-il possible? + +Elle n'avait pas resolu cette question et toutes celles qui s'y +rattachaient. Quand elle entendit appeler la station de La +Chapelle, alors elle descendit, et tout de suite prit la route de +Saint-Denis. + +Maintenant il n'y avait qu'a aller droit devant soi, et comme le +soleil resterait encore au ciel deux ou trois heures, elle +esperait se trouver, quand il disparaitrait, assez loin de Paris +pour pouvoir coucher en pleine campagne, ce qui etait le mieux +pour elle. + +Cependant, contre son attente, les maisons succedaient aux +maisons, les usines aux usines sans interruption, et aussi loin +que ses yeux pouvaient aller, elle ne voyait dans cette plaine +plate que des toits et de hautes cheminees qui jetaient des +tourbillons de fumee noire; de ces usines, des hangars, des +chantiers sortaient des bruits formidables, des mugissements, des +ronflements de machines, des sifflements aigus ou rauques, des +echappements de vapeur, tandis que sur la route meme, dans un +epais nuage de poussiere rousse, voitures, charrettes, tramways se +suivaient, ou se croisaient en files serrees; et sur celles de ces +charrettes qui avaient des baches ou des prelarts l'inscription +qui l'avait deja frappee a la barriere de Bercy se repetait: +"Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine." + +Paris ne finirait donc jamais! Elle n'en sortirait donc pas! Et ce +n'etait pas de la solitude des champs qu'elle avait peur, du +silence de la nuit, des mysteres de l'ombre, c'etait de Paris, de +ses maisons, de sa foule, de ses lumieres. + +Une plaque bleue fixee a l'angle d'une maison lui apprit qu'elle +entrait dans Saint-Denis alors qu'elle se croyait toujours a +Paris, et cela lui donna bon espoir: apres Saint-Denis +commencerait certainement la campagne. + +Avant, d'en sortir, bien qu'elle ne se sentit aucun appetit, +l'idee lui vint d'acheter un morceau de pain qu'elle mangerait +avant de s'endormir, et elle entra chez un boulanger: + +"Voulez-vous me vendre une livre de pain? + +-- Tu as de l'argent?" demanda la boulangere a qui sa tenue +n'inspirait pas confiance. + +Elle mit sur le comptoir, derriere lequel la boulangere etait +assise, sa piece de cinq francs. + +"Voici cinq francs; je vous prie de me rendre la monnaie." + +Avant de couper la livre de pain qu'on lui demandait, la +boulangere prit la piece de cinq francs et l'examina. + +"Qu'est-ce que c'est que ca? demanda-t-elle en la faisant sonner +sur le marbre du comptoir. + +-- Vous voyez bien, c'est cinq francs. + +-- Qu'est-ce qui t'a dit d'essayer de me passer cette piece? + +-- Personne; je vous demande une livre de pain pour mon diner. + +-- Eh bien tu n'en auras pas de pain, et je t'engage a filer au +plus vite si tu ne veux pas que je te fasse arreter." + +Perrine n'etait point en situation de tenir tete: + +"Pourquoi m'arreter? balbutia-t-elle. + +-- Parce que tu es une voleuse... + +-- Oh! madame. + +-- Qui veut me passer une piece fausse. Vas-tu te sauver, voleuse, +vagabonde. Attends un peu que j'appelle un sergent de ville." + +Perrine avait conscience de n'etre pas une voleuse, bien qu'elle +ne sut pas si sa piece etait bonne ou fausse; mais vagabonde elle +l'etait puisqu'elle n'avait ni domicile ni parents. Que +repondrait-elle au sergent de ville? Comment se defendrait-elle, +si on l'arretait? Que ferait-on d'elle? + +Toutes ces questions lui traverserent l'esprit avec la rapidite de +l'eclair, cependant telle, etait sa detresse qu'avant d'obeir a la +peur qui commencait a la serrer a la gorge, elle pensa a sa piece: + +"Si vous ne voulez, pas me donner du pain, au moins rendez-moi ma +piece, dit-elle en etendant la main. + +Pour que tu la passes ailleurs, n'est-ce pas? Je la garde, ta +piece. Si tu la veux, va chercher un sergent de ville, nous +l'examinerons ensemble, En attendant, fiche-moi le camp et plus +vite que ca, voleuse!" + +Les cris de la boulangere qui s'entendaient de la rue avaient +arrete trois ou quatre passants et des propos s'echangeaient entre +eux curieusement: + +"Qu'est-ce que c'est? + +-- C'te fille qui a voulu forcer le tiroir de la boulangere. + +-- Elle marque mal. + +-- N'y a donc jamais de police quand on en a besoin?" + +Affolee, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant +on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huees, +sans qu'elle osat se sauver a toutes jambes comme elle en avait +envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point. + +Enfin apres quelques minutes, qui pour elle furent des heures, +elle se trouva dans la campagne, et malgre tout elle respira: pas +arretee! plus d'injures! + +Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus +d'argent; mais cela c'etait l'avenir; et ceux qui, aux trois +quarts noyes, remontent a la surface de l'eau, n'ont pas pour +premiere pensee de se demander comment ils souperont le soir et +dineront le lendemain. + +Cependant apres les premiers moments donnes au soulagement de la +delivrance cette pensee du diner s'imposa brutalement, sinon pour +le soir meme, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. +Elle n'etait pas assez enfant pour imaginer que la fievre du +chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans +manger. En combinant son voyage elle n'avait compte pour rien les +fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, +tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa piece de +cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui +prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, +comment acheterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque +jour? Que mangerait-elle? + +Instinctivement elle jeta un regard de chaque cote de la route ou +dans les champs; sous la lumiere rasante du soleil couchant +s'etalaient des cultures: des bles qui commencaient a fleurir, des +betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, +des trefles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, +alors meme que ces champs eussent ete plantes de melons murs ou de +fraisiers charges de fruits, a quoi cela lui eut-il servi? elle ne +pouvait pas plus etendre la main pour cueillir melons et fraises +qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charite des +passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde. + +Ah! comme elle eut voulu en rencontrer une aussi miserable qu'elle +pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins +qui traversent les pays civilises. + +Mais y avait-il au monde aussi miserable, aussi malheureuse +qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la +soutenir, accablee, ecrasee, le coeur etrangle, le corps enfievre +par le chagrin? + +Et cependant il fallait qu'elle marchat, sans savoir si au but une +porte s'ouvrirait devant elle. + +Comment pourrait-elle arriver a ce but? + +Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance +ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons a +trainer se fait ou plus lourd ou plus leger; pour elle c'etait le +soir qui l'attristait toujours, meme sans raison; mais combien +plus pesamment quand, a l'inconscient, s'ajoutait le poids des +douleurs personnelles et immediates qu'elle avait en ce moment a +supporter! + +Jamais elle n'avait eprouve pareil embarras a reflechir, pareille +difficulte a prendre parti; il lui semblait qu'elle etait +vacillante, comme une chandelle qui va s'eteindre sous le souffle +d'un grand vent, s'abattant sans resistance possible tantot d'un +cote, tantot de l'autre, folle. + +Combien melancolique etait-elle cette belle et radieuse soiree +d'ete, sans nuages au ciel, sans souffle d'air, d'autant plus +triste pour elle qu'elle etait plus douce et plus gaie aux autres, +aux villageois assis sur le pas de leur porte avec l'expression +heureuse de la journee finie; aux travailleurs qui revenaient des +champs et respiraient deja la bonne odeur de la soupe du soir; +meme aux chevaux qui se hataient parce qu'ils sentaient l'ecurie +ou ils allaient se reposer devant leur ratelier garni. + +Lorsqu'elle sortit de ce village, elle se trouva a la croisee de +deux grandes routes qui toutes deux conduisaient a Calais, l'une +par Moisselles, l'autre par Ecouen, disait le poteau pose a leur +intersection; ce fut celle-la qu'elle prit. + + +VII + +Bien qu'elle commencat a avoir les jambes lasses et les pieds +endoloris, elle eut voulu marcher encore, car a faire la route +dans la fraicheur du soir et la solitude, sans que personne +s'inquietat d'elle, elle eut trouve une tranquillite que le jour +ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait +s'arreter quand elle serait trop fatiguee, et alors, ne pouvant +pas se choisir une bonne place dans l'obscurite de la nuit, elle +n'aurait pour se coucher que le fosse du chemin ou le champ +voisin, ce qui n'etait pas rassurant. Dans ces conditions, le +mieux etait donc qu'elle sacrifiat son bien-etre a sa securite et +profitat des dernieres clartes du soir pour chercher un endroit +ou, cachee et abritee, elle pourrait dormir en repos. Si les +oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, +n'est-ce pas pour mieux choisir leur gite: les betes maintenant +devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie. + +Elle n'eut pas loin a aller pour en rencontrer un qui lui parut +reunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle +passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupe +avec une femme a en cueillir les tetes qu'ils placaient dans des +paniers; aussitot remplis, ils chargeaient ces paniers dans une +voiture restee sur la route. Machinalement elle s'arreta pour +regarder ce travail, et a ce moment arriva une autre charrette que +conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village. + +"Vous avez cueille vos artichauts? cria-t-elle. + +-- C'est pas trop tot, repondit le paysan; pas drole de coucher la +toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas +dormir dans mon lit + +-- Et la piece a Monneau? + +-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; +cette nuit ce ne sera toujours pas _me_; ce que c'serait drole si +demain il se trouvait nettoye!" + +Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne +s'interessaient pas precisement a la prosperite de ce Monneau qui +exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille +lui-meme. + +"Ce que c'serait drole! + +-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini." + +En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes +s'eloignerent du cote du village. + +Alors, de la route deserte Perrine put voir, dans le crepuscule, +la difference qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un +completement depouille de ses fruits, l'autre encore tout charge +de grosses tetes bonnes a couper; sur leur limite se dressait une +petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passe +les nuits qu'il regrettait tant a garder sa recolte et du meme +coup celle de son voisin. Combien heureuse eut-elle ete d'avoir +une pareille chambra a coucher! + +A peine cette idee eut-elle traverse son esprit qu'elle se demanda +pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal a cela +puisqu'elle etait abandonnee? D'autre part, elle n'avait pas a +craindre d'y etre derangee, puisque, le champ etant depouille +maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four a briques +brulant a une assez courte distance, il lui semblait qu'elle +serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient +dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu +de ces champs deserts, comme le phare au marin sur la mer. + +Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de +cette cabane, car, un espace decouvert assez grand s'etendant +entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que +l'obscurite se fut epaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du +fosse et attendit en pensant a la bonne nuit qu'elle allait passer +la, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand +elle ne distingua plus que confusement les choses environnantes, +choisissant un moment ou elle n'entendait aucun bruit sur la +route, elle se glissa en rampant a travers les artichauts et gagna +la cabane qu'elle trouva encore mieux meublee qu'elle n'avait +imagine puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et +qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller. + +Depuis Saint-Denis, il en avait ete d'elle comme d'une bete +traquee, et plus d'une fois elle avait tourne la tete pour voir si +les gendarmes a ses trousses n'allaient pas l'arreter, afin +d'eclaircir l'histoire de sa piece fausse; dans la cabane, ses +nerfs crispes se detendirent, et, du toit qu'elle avait sur la +tete, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de +securite mele de confiance qui la releva; tout n'etait donc pas +perdu, tout n'etait pas fini. + +Mais en meme temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait +faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle +n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire. + +C'etait la desormais l'inquietant et le dangereux de sa situation: +comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou +six jours? Le moment present n'etait rien, mais que serait le +lendemain, le surlendemain? + +Cependant si grave que fut la question, elle ne voulut pas la +laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se +secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouve une +si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux +que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour +s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose a +manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance +presente ne devait pas l'empecher de s'endormir dans l'esperance. + +Elle s'etait allongee sur la paille, la botte de roseaux sous sa +tete, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, +les feux du four a briques qui, dans la nuit, voltigeaient en +lueurs fantastiques, et le bien-etre du repos, au milieu d'une +tranquillite qui ne devait pas etre troublee, l'emportait sur les +tiraillements de son estomac. + +Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs +depuis la mort de son pere, elle evoqua son image; mais ce soir-la +a l'image du pere se joignit celle de la maman qu'elle venait de +conduire au cimetiere en ce jour terrible, et ce fut en les voyant +l'un et l'autre penches sur elle pour l'embrasser comme toujours +ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisee par la +fatigue et plus encore par les emotions, elle trouva le sommeil. + +Si lourde que fut cette fatigue, elle ne dormit pas cependant +solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le +pave l'eveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit +mysterieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, +lui faisait battre le coeur, mais aussitot elle se rendormait. A +un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arreter +pres d'elle sur la route, et cette fois elle ecouta. Elle ne +s'etait pas trompee, elle entendit un murmure de voix etouffees +mele a un bruit de chutes legeres. Vivement elle s'agenouilla pour +regarder par un des trous perces dans la cabane; une voiture etait +bien arretee au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle +pouvait juger a la pale clarte des etoiles, qu'une ombre, homme ou +femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et +portaient dans la piece a cote, celle a Monneau. Que signifiait +cela a pareille heure? + +Avant qu'elle eut trouve une reponse a cette question, la voiture +s'eloigna, et les deux ombres entrerent dans le champ +d'artichauts; aussitot elle entendit des petits coups secs et +rapides comme si l'on coupait la quelque chose. + +Alors elle comprit: c'etaient des voleurs, "des galvaudeux", qui +"nettoyaient la piece a Monneau"; vivement ils coupaient les +artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette +avait apportes et que, sans doute, elle allait venir reprendre la +recolte achevee, afin de ne pas rester sur la route pendant cette +operation et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait. + +Mais au lieu de se dire, comme les paysans, "que c'etait drole", +Perrine fut epouvantee, car instantanement elle comprit les +dangers auxquels elle pouvait se trouver exposee. + +Que feraient-ils d'elle s'ils la decouvraient? Souvent elle avait +entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est +quand on les surprend ou les derange qu'ils tuent ceux qui +porteraient un temoignage contre eux. + +Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'etre pas +decouverte par eux, puisque c'etait parce qu'ils savaient +certainement cette cabane abandonnee qu'ils volaient cette nuit-la +les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on +les arretait, ne pouvait-elle pas etre prise avec eux; comment se +defendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'etait pas leur +complice? + +A cette pensee, elle se sentit inondee de sueur, et ses yeux se +troublerent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, +bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui +coupaient les artichauts; et le seul soulagement a son angoisse +fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils +auraient bientot depouille tout le champ. + +Mais ils furent deranges; au loin on entendit le roulement d'une +charrette sur le pave, et quand elle approcha ils se blottirent +entre les tiges des artichauts, si bien rases qu'elle ne les +voyait plus. + +La charrette passee, ils reprirent leur besogne avec une activite +que le repos avait renouvelee. + +Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il +ne finirait jamais; d'un instant a l'autre on allait venir les +arreter, et surement elle avec eux. + +Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la +cabane, ce qui, a vrai dire, n'etait pas difficile; mais ou irait- +elle sans etre exposee a faire du bruit et a reveler ainsi sa +presence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignoree? + +Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui +etait impossible de sortir sans s'exposer a etre arretee au +premier pas, le mieux encore etait qu'elle parut n'avoir rien vu, +si les voleurs entraient dans la cabane. + +Pendant un certain temps encore ils continuerent leur recolte, +puis, apres un coup de sifflet qu'ils lancerent, un bruit de roues +se fit entendre sur la route et bientot leur voiture s'arreta au +bout du champ; en quelques minutes elle fut chargee et au grand +trot elle s'eloigna du cote de Paris. + +Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'a +l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passe +la, elle jugea qu'il etait prudent a elle de se remettre en route: +aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait +sortir de cette piece depouillee, ou meme s'il l'apercevait aux +environs, il la soupconnerait d'etre de la compagnie des voleurs +et l'arreterait. + +Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les +voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux ecoutes, l'oeil aux +aguets, elle arriva sans accident sur la grande route ou elle +reprit sa marche a pas presses; les etoiles qui criblaient le ciel +sans nuages avaient pali, et du cote de l'orient une faible lueur +eclairait les profondeurs de la nuit, annoncant l'approche du +jour. + + +VIII + +Elle n'eut pas a marcher longtemps sans apercevoir devant elle une +masse noire confuse qui profilait d'un cote ses toits, ses +cheminees et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de +l'autre tout restait noye dans l'ombre. + +En arrivant aux premieres maisons, instinctivement elle etouffa le +bruit de ses pas, mais c'etait une precaution inutile; a +l'exception des chats, qui flanaient sur la route, tout dormait et +son passage n'eveilla que quelques chiens qui aboyaient derriere +les portes closes; il semblait que ce fut un village de morts. + +Quand elle l'eut traverse, elle se calma et ralentit sa course, +car maintenant qu'elle se trouvait assez eloignee du champ vole +pour qu'on ne put pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, +elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours a cette +allure; deja elle eprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait +pas, et malgre le refroidissement du matin, il lui montait a la +tete des bouffees de chaleur qui la rendaient vacillante. + +Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraicheur de plus en +plus vive, ni la rosee qui la mouillait ne calmerent ces troubles, +pas plus qu'ils ne lui donnerent de la vigueur, et il fallut +qu'elle reconnut que c'etait la faim qui l'affaiblissait en +attendant qu'elle l'abattit tout a fait defaillante. + +Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonte? + +Pour que cela n'arrivat pas, elle crut que le mieux etait de +s'arreter un instant; et comme elle passait en ce moment devant +une luzerne nouvellement fauchee, dont la moisson, mise en petites +meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le +fosse de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, +elle s'y coucha enveloppee d'une douce chaleur parfumee de l'odeur +du foin. La campagne deserte, sans mouvement, sans bruit, dormait +encore, et sous la lumiere qui jaillissait de l'orient elle +paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de +ces, herbes sechees calmerent ses nausees et elle ne tarda pas a +s'endormir. + +Quand elle s'eveilla, le soleil deja haut a l'horizon couvrait la +campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des +femmes, des chevaux travaillaient ca et la; pres d'elle, une +escouade d'ouvriers echardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage +l'inquieta tout d'abord un peu, mais a la facon dont ils faisaient +leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupconnaient pas sa +presence, ou qu'elle ne les interessait pas, et, apres avoir +attendu un certain temps qui leur permit de s'eloigner, elle put +revenir a la route. + +Ce bon sommeil l'avait reposee; et elle fit quelques kilometres +assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrat +l'estomac et lui rendit la tete vide, avec des vertiges, des +crampes, des baillements, et qu'elle eut les tempes serrees comme +dans un etau. Aussi quand du haut d'une cote qu'elle venait de +monter, elle apercut sur la pente opposee les maisons d'un gros +village que dominaient les combles eleves d'un grand chateau +emergeant d'un bois, se decida-t-elle a acheter un morceau de +pain. + +Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au +lieu de souffrir la faim volontairement? a la verite, quand elle +l'aurait depense il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait +savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a +des gens qui trouvent des pieces d'argent sur les grands chemins, +et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu +assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient +ecrasee? + +Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il etait bon; +malheureusement elle ne savait pas tres bien comment les vrais +sous francais se distinguent des mauvais; aussi etait-elle emue +lorsqu'elle se decida a entrer chez le premier boulanger qu'elle +vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit. + +"Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?" dit- +elle. + +Sans repondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou +qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle +resta hesitante: + +"Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas a ce qu'il +soit frais. + +-- Alors, tiens," + +Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui trainait la +depuis deux ou trois jours. + +Mais il importait peu qu'il fut plus ou moins rassis, la grande +affaire etait qu'il fut plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en +realite il en valait au moins deux. + +Aussitot qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit +d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eut, elle ne voulut pas +l'entamer avant d'etre sortie du village. Cela fut vivement fait. +Aussitot qu'elle eut depasse les dernieres maisons, tirant son +couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de +maniere a la diviser en quatre morceaux egaux, et elle en coupa un +qui devait faire son unique repas de cette journee; les trois +autres, reserves pour les jours suivants, la conduiraient, +calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils +fussent. + +C'etait en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui +lui semblait d'une execution aussi simple que facile, mais a peine +eut-elle avale une bouchee de son petit morceau de pain qu'elle +sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune +puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne +doit pas se faire que se reglent nos besoins: elle avait faim, il +fallait qu'elle mangeat, et ce fut gloutonnement qu'elle, devora +son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second +qu'a petites bouchees pour le faire durer; mais celui-la fut +englouti avec la meme avidite, et le troisieme suivit le second +sans qu'elle put se retenir, malgre tout ce qu'elle se disait pour +s'arreter. Jamais elle n'avait eprouve pareil aneantissement de +volonte, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce +qu'elle faisait. Elle se disait que c'etait bete et miserable; +mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la +force qui l'entrainait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se +trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, reunis, ne +pesaient pas une demi-livre, quand une livre entiere n'eut pas +suffi a rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si +intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mange la veille, +et que parce que les jours precedents elle n'avait pris que le +bouillon que La Carpe lui donnait. + +Cette explication qui etait une excuse, et en realite la meilleure +de toutes, fut cause que le quatrieme morceau eut le sort des +trois premiers; seulement pour celui-la elle se dit qu'elle ne +pouvait pas faire autrement et que des lors il n'y avait de sa +part ni faute, ni responsabilite. + +Mais ce plaidoyer perdit sa force des qu'elle se remit en marche, +et elle n'avait pas fait cinq cents metres sur la route poudreuse, +qu'elle se demandait ce que serait sa matinee du lendemain, quand +l'acces de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, +si d'ici la le miracle auquel elle avait pense ne se realisait +pas. + +Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une +sensation d'ardeur et d'aridite de la gorge: la matinee etait +brulante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui +l'inondait de sueur et la dessechait; on respirait un air embrase, +et le long des talus de la route, dans les fosses, les cornets +roses des liserons et les fleurs bleues des chicorees pendaient +fletris sur leurs tiges amollies. + +Tout d'abord elle ne s'inquieta pas de cette soif; l'eau est a +tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique +pour en acheter: quand elle rencontrerait une riviere ou une +fontaine, elle n'aurait qu'a se mettre a quatre pattes ou se +pencher pour boire tant qu'elle voudrait. + +Mais justement elle se trouvait a ce moment sur ce plateau de +l'Ile-de-France, qui du Rouillon a la Theve ne presente aucune +riviere, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, +mais restent l'ete entierement a sec; des champs de ble ou +d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres +d'ou emerge ca et la une colline, couronnee d'un clocher et de +maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une +vallee au fond de laquelle coulerait un ruisseau. + +Dans le petit village ou elle arriva apres Ecouen, elle eut beau +regarder de chaque cote de la rue qui le traverse, nulle part elle +n'apercut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car +ils sont rares les villages ou l'on a pense au vagabond du chemin +qui passe assoiffe; on a son puits, ou celui du voisin, cela +suffit. + +Elle parvint ainsi aux dernieres maisons, et alors elle n'osa pas +revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un +verre d'eau. Elle avait remarque que les gens la regardaient, deja +d'une facon peu encourageante a son premier passage, et il lui +avait semble que les chiens eux-memes montraient les dents a la +deguenillee inquietante qu'elle etait; ne l'arreterait-on pas +quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? +Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle acheterait +quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle +allait les bras ballants, elle devait etre une voleuse qui cherche +un bon coup pour elle ou pour sa troupe. + +Il fallait marcher. + +Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route +blanche, sans arbres, ou le vent, brulant soulevait a chaque +instant des tourbillons de poussiere qui l'enveloppaient, la soif +lui devenait de plus en plus penible; depuis longtemps elle +n'avait plus de salive; sa langue seche la genait comme si elle +eut ete un corps etranger dans sa bouche; il lui semblait que son +palais se durcissait semblable, a de la corne qui se +recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forcait, +pour ne pas etouffer, a rester les levres entr'ouvertes, ce qui +rendait sa langue plus seche encore et son palais plus dur. + +A bout de forces, elle eut l'idee de se mettre dans la bouche des +petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, +et ils rendirent un peu d'humidite a sa langue qui s'assouplit; sa +salive devint moins visqueuse. + +Le courage lui revint, et aussi l'esperance; la France, elle le +savait par les pays qu'elle avait traverses depuis la frontiere, +n'est pas un desert sans eau; en perseverant elle finirait bien +par trouver quelque riviere, une mare, une fontaine. Et puis, bien +que la chaleur fut toujours aussi suffocante et que le vent +soufflat toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil +depuis un certain temps deja s'etait voile, et, quand elle se +retournait du cote de Paris, elle voyait monter au ciel un immense +nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle +pouvait le sonder. C'etait un orage qui arrivait, et sans doute il +apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des +ruisseaux ou elle pourrait boire tant qu'elle voudrait. + +Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, +arrachant les cailloux de la route, entrainant avec elle des +tourbillons de poussiere, de feuilles vertes, de paille, de foin, +puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des +detonations lointaines, qui s'enchainaient, vomies sans relache +d'un bout a l'autre de l'horizon noir. + +Incapable de resister a cette formidable poussee, Perrine s'etait +couchee dans le fosse, a plat ventre, les mains sur ses yeux et +sur sa bouche; ces detonations la releverent. Si tout d'abord, +affolee par la soif, elle n'avait pense qu'a la pluie, le tonnerre +en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans +un orage; mais aussi des eclairs aveuglants, des torrents d'eau, +de la grele, des coups de foudre. + +Ou s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe +etait traversee, comment la ferait-elle secher? + +Dans les derniers tourbillons de poussiere qu'emportait la trombe, +elle apercut devant elle a deux kilometres environ la lisiere d'un +bois a travers lequel s'enfoncait la route, et elle se dit que la +peut-etre elle trouverait un refuge, une carriere, un trou ou elle +se terrerait. + +Elle n'avait pas de temps a perdre: l'obscurite s'epaississait, et +les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant +indefiniment, domines a des intervalles irreguliers par un eclat +plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et +dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait +d'aneantir la vie de la terre. + +Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite +que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois +la tete en arriere, et le voyait fondre sur elle au galop furieux +de ses nuages noirs; et, de ses detonations, il la poursuivait en +l'enveloppant d'un immense cercle de feu. + +Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois ete +exposee a de terribles orages, mais alors elle avait son pere, sa +mere qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant +elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne deserte, +pauvre oiseau voyageur surpris par la tempete. + +Elle eut du marcher contre elle qu'elle n'eut certainement pas pu +avancer, mais par bonheur le vent la poussait, et si fort, que par +instants il la forcait a courir. + +Pourquoi ne garderait-elle pas cette allure? La foudre n'etait pas +encore au-dessus d'elle. + +Les coudes serres a la taille, le corps penche en avant, elle se +mit a courir, en se menageant cependant pour ne pas tomber a bout +de souffle; mais, si vite qu'elle courut, l'orage courait encore +plus vite qu'elle, et sa voix formidable lui criait dans le dos +qu'il la gagnait. + +Si elle avait ete dans son etat ordinaire elle aurait lutte plus +energiquement, mais fatiguee, affaiblie, la tete chancelante, la +bouche seche, elle ne pouvait pas soutenir un effort desespere, et +par moment le coeur lui manquait. + +Heureusement le bois se rapprochait, et maintenant elle +distinguait nettement ses grands arbres que des abatis recents +avaient clairsemes. + +Encore quelques minutes, elle arrivait; au moins elle touchait sa +lisiere, qui pouvait lui donner un abri que la plaine certainement +ne lui offrirait pas; et il suffisait que cette esperance +presentat une chance de realisation, si faible qu'elle fut, pour +que son courage ne l'abandonnat pas: que de fois son pere lui +avait-il repete que dans le danger les chances de se sauver sont a +ceux qui luttent jusqu'au bout! + +Et elle luttait soutenue par cette pensee, comme si la main de son +pere tenait encore la sienne et l'entrainait. + +Un coup plus sec, plus violent que les autres, la cloua au sol +couvert de flammes; cette fois le tonnerre ne la poursuivait plus, +il l'avait rejointe, il etait sur elle; il fallait qu'elle +ralentit sa course, car mieux valait encore s'exposer a etre +inondee que foudroyee. + +Elle n'avait pas fait vingt pas que quelques gouttes de pluie +larges et epaisses s'abattirent, et elle crut que c'etait l'averse +qui commencait; mais elle ne dura point, emportee par le vent, +coupee par les commotions du tonnerre qui la refoulaient. + +Enfin elle entrait dans le bois, mais l'obscurite s'etait faite si +noire que ses yeux ne pouvaient pas le sonder bien loin, cependant +a la lueur d'un coup de foudre elle crut apercevoir, a une courte +distance, une cabane a laquelle conduisait un mauvais chemin +creuse de profondes ornieres, elle se jeta dedans, au hasard. + +De nouveaux eclairs lui montrerent qu'elle ne s'etait pas trompee: +c'etait bien un abri que des bucherons avaient construit en +fagots, pour travailler sous son toit fait de bourrees, a l'abri +du soleil et de la pluie. Encore cinquante pas, encore dix et elle +echappait a la pluie. Elle les franchit, et, a bout de forces, +epuisee par sa course, etouffee par son emoi, elle s'affaissa sur +le lit de copeaux qui couvrait le sol. + +Elle n'avait pas repris sa respiration qu'un fracas effroyable +emplit la foret, avec des craquements a croire qu'elle allait etre +emportee; les grands arbres que la coupe du sous-bois avait isoles +se courbaient, leurs tiges se tordaient, et des branches mortes +tombaient partout avec des bruits sourds, ecrasant les jeunes +cepees. + +La cabane pourrait-elle resister a cette trombe, ou dans un +balancement plus fort que les autres n'allait-elle pas +s'effondrer? + +Elle n'eut pas le temps de reflechir, une grande flamme +accompagnee d'une terrible poussee la jeta a la renverse, aveuglee +et abasourdie en la couvrant de branches. Quand elle revint a +elle, tout on se tatant pour voir si elle etait encore en vie, +elle apercut a une courte distance, tout blanc dans l'obscurite, +un chene que le tonnerre venait de frapper, en le depouillant du +haut en bas de son ecorce, projetee a l'entour, et qui, en tombant +sur la cabane, l'avait bombardee de ses eclats; le long de son +tronc nu deux de ses maitresses branches pendaient tordues a la +base; secouees par le vent, elles se balancaient avec des +gemissements sinistres. + +Comme elle regardait effaree, tremblante, epouvantee a la pensee +de la mort qui venait de passer sur elle, et si pres que son +souffle terrible l'avait couchee sur le sol, elle vit le fond du +bois se brouiller, en meme temps qu'elle entendit un roulement +extraordinaire plus puissant que ne le serait celui d'un train +rapide, -- c'etait la pluie et la grele qui s'abattaient sur la +foret; la cabane craqua du haut en bas, son toit ondula sous la +bourrasque, mais elle ne s'effondra pas. + +L'eau ne tarda pas a rouler en cascades sur la pente que les +bucherons avaient inclinee au nord, et, sans se faire mouiller, +Perrine n'eut qu'a etendre le bras pour boire a sa soif dans le +creux de sa main. + +Maintenant elle n'avait qu'a attendre que l'orage fut passe; +puisque la hutte avait resiste a ces deux assauts furieux, elle +supporterait bien les autres, et aucune maison, si solide qu'elle +fut, ne vaudrait pour elle cette cabane de branchages dont elle +etait maitresse. Cette pensee la remplit d'un doux bien-etre qui, +succedant aux efforts qu'elle venait de faire, a ses angoisses, a +ses affres, l'engourdit; et malgre le tonnerre qui continuait ses +coups de foudre et ses roulements, malgre la pluie qui tombait a +flots, malgre le vent et son fracas a travers les arbres, malgre +la tempete dechainee dans les airs et sur la terre, s'allongeant +au milieu des copeaux qui lui servaient d'oreiller, elle +s'endormit avec un sentiment de soulagement et de confiance +qu'elle ne connaissait plus depuis longtemps: c'etait donc bien +vrai, que se sauvent ceux qui ont le courage de lutter jusqu'au +bout. + + +IX + +Le tonnerre ne grondait plus quand elle s'eveilla, mais comme la +pluie tombait encore fine, et continue, brouillant tout dans la +foret ruisselante, elle ne pouvait pas songer a se remettre en +route; il fallait attendre. + +Cela n'etait ni pour l'inquieter, ni pour lui deplaire; la foret +avec sa solitude et son silence ne l'effrayait pas, et elle aimait +deja cette cabane qui l'avait si bien protegee, et ou elle venait +de trouver un si bon sommeil; si elle devait passer la nuit la, +peut-etre meme y serait-elle mieux qu'ailleurs, puisqu'elle aurait +un toit sur la tete et un lit sec. + +Comme la pluie cachait le ciel, et qu'elle avait dormi sans garder +conscience du temps ecoule, elle n'avait aucune idee de l'heure +qu'il pouvait etre; mais, au fond, cela importait peu, quand le +soir viendrait, elle le verrait bien. + +Depuis son depart de Paris, elle n'avait eu ni le loisir ni +l'occasion de faire sa toilette, et, cependant, le sable de la +route, fouette par le vent d'orage, l'avait couverte de la tete +aux pieds, d'une epaisse couche de poussiere, qui lui brulait la +peau. Puisqu'elle etait seule, puisque l'eau coulait dans la +rigole creusee autour de la hutte, c'etait le moment de profiter +de l'occasion qui lui avait manque; par cette pluie persistante, +personne ne la derangerait. + +La poche de sa jupe contenait, en plus de sa carte et de l'acte de +mariage de sa mere, un petit paquet serre dans un chiffon, compose +d'un morceau de savon, d'un peigne court, d'un de et d'une pelote +de fil avec deux aiguilles piquees, dedans. Elle le developpa et, +apres avoir ote sa veste, ses souliers et ses bas, penchee au- +dessus de la rigole qui coulait claire, elle se savonna le visage, +les epaules et les pieds. Pour s'essuyer, elle, n'avait que le +chiffon qui enveloppait son paquet, et il n'etait guere grand ni +epais, mais encore valait-il mieux que rien. + +Cette toilette la delassa presque autant que son bon sommeil, et +alors elle se peigna lentement en nattant ses cheveux en deux +grosses tresses blondes qu'elle laissa pendre sur ses epaules. +N'etait la faim qui recommencait a tirailler son estomac, et aussi +quelques morsures de ses souliers qui, a certains endroits, lui +avaient mis les pieds a vif, elle eut ete tout a fait a l'aise: +l'esprit calme, le corps dispos. + +Contre la faim, elle ne pouvait rien, car, si cette cabane etait +un abri, elle n'offrirait jamais la moindre nourriture. Mais, pour +les ecorchures de ses pieds, elle pensa que si elle bouchait les +trous que les frottements de la marche avaient faits dans ses bas, +elle souffrirait moins de la durete de ses souliers, et, tout de +suite, elle se mit a l'ouvrage. Il fut long autant que difficile, +car c'etait du coton qu'il lui aurait fallu pour un reprisage a +peu pres complet, et elle n'avait que du fil. + +Ce travail avait encore cela de bon, qu'en l'occupant, il +l'empechait de penser a la faim, mais il ne pouvait pas durer +toujours. Quand il fut acheve, la pluie continuait a tomber plus +ou moins fine, plus ou moins serree, et l'estomac continuait aussi +ses reclamations de plus en plus exigeantes. + +Puisqu'il semblait bien maintenant qu'elle ne pourrait quitter son +abri que le lendemain, et comme, d'autre part, il etait certain +qu'un miracle ne se ferait pas pour lui apporter a souper, la +faim, plus imperieuse, qui ne lui laissait plus guere d'autres +idees que celles de nourriture, lui suggera la pensee de couper, +pour les manger, des tiges de bouleau qui se melaient au toit de +la hutte, et qu'elle pouvait facilement atteindre en grimpant sur +les fagots. Quand elle voyageait avec son pere, elle avait vu des +pays ou l'ecorce du bouleau servait a fabriquer des boissons; +donc, ce n'etait pas un arbre veneneux qui l'empoisonnerait; mais +la nourrirait-il? + +C'etait une experience a tenter. Avec son couteau, elle coupa +quelques branches feuillues, et, les divisant en petits morceaux +tres courts, elle commenca a en macher un. + +Bien dur elle le trouva, quoique ses dents fussent solides, bien +apre, bien amer; mais ce n'etait pas comme friandise qu'elle le +mangeait; si mauvais qu'il fut, elle ne se plaindrait pas pourvu +qu'il apaisat sa faim et la nourrit. Cependant, elle n'en put +avaler que quelques morceaux, et encore cracha-t-elle presque tout +le bois, apres l'avoir tourne et retourne inutilement dans sa +bouche; les feuilles passerent moins difficilement. + +Pendant qu'elle faisait sa toilette, raccommodait ses bas, et +tachait de souper avec les branches du bouleau, les heures avaient +marche, et quoique le ciel, toujours trouble de pluie, ne permit +pas de suivre la baisse du soleil, il semblait a l'obscurite qui, +depuis un certain temps, emplissait la foret, que la nuit devait +approcher. En effet, elle ne tarda pas a venir, et elle se fit +sombre comme dans les journees sans crepuscule; la pluie cessa de +tomber, un brouillard blanc s'eleva aussitot, et, en quelques +minutes, Perrine se trouva plongee dans l'ombre et le silence: a +dix pas, elle ne voyait pas devant elle, et, a l'entour, comme au +loin, elle n'entendait plus d'autre bruit que celui des gouttes +d'eau qui tombaient des branches sur son toit ou dans les flaques +voisines. + +Quoique preparee a l'idee de coucher la, elle n'en eprouva pas +moins un serrement de coeur en se trouvant ainsi isolee, et perdue +dans cette foret, en plein noir. Sans doute, elle venait de +passer, a cette meme place, une partie de la journee, sans courir +d'autre danger que celui d'etre foudroyee, mais, la foret le jour +n'est pas la foret la nuit, avec son silence solennel et ses +ombres mysterieuses, qui disent et laissent voir tant de choses +troublantes. + +Aussi ne put-elle pas s'endormir tout de suite, comme elle +l'aurait voulu, agitee par les tiraillements de son estomac, +effaree par les fantomes de son imagination. + +Quelles betes peuplaient cette foret? Des loups peut-etre? + +Cette pensee la tira de sa somnolence, et, s'etant relevee, elle +prit un solide baton, qu'elle aiguisa d'un bout avec son couteau, +puis elle se fit un entourage de fagots. Au moins si un loup +l'attaquait, elle pourrait, de derriere son rempart, se defendre; +certainement, elle en aurait le courage. Cela la rassura, et quand +elle se fut recouchee dans son lit de copeaux, en tenant son epieu +a deux mains, elle, ne tarda pas a s'endormir. + +Ce fut un chant d'oiseau qui l'eveilla, grave et triste, aux notes +pleines et flutees, qu'elle reconnut tout de suite pour celui du +merle. Elle ouvrit les yeux, et vit qu'au-dessus de ses fagots, +une faible lueur blanche percait l'obscurite de la foret, dont les +arbres et les cepees se detachaient en noir sur le fond pale de +l'aube: c'etait le matin. + +La pluie avait cesse, pas un souffle de vent n'agitait les +feuilles lourdes, et dans toute la foret regnait un silence +profond que dechirait seulement ce chant d'oiseau, qui s'elevait +au-dessus de sa tete, et auquel repondaient au loin d'autres +chants, comme un appel matinal, se repetant, se prolongeant de +canton en canton. + +Elle ecoutait, en se demandant si elle devait se lever deja et +reprendre son chemin, quand un frisson la secoua, et, en passant +sa main sur sa veste, elle la sentit mouillee comme apres une +averse; c'etait l'humidite des bois qui l'avait penetree, et +maintenant, dans le refroidissement du jour naissant, la glacait. +Elle ne devait pas hesiter plus longtemps; tout de suite elle se +mit sur ses jambes et se secoua fortement comme un cheval qui +s'ebroue: en marchant, elle se rechaufferait. + +Cependant, apres reflexion, elle ne voulut pas encore partir, car +il ne faisait pas assez clair pour qu'elle se rendit compte de +l'etat du ciel, et, avant de quitter cette cabane, il etait +prudent de voir si la pluie n'allait pas reprendre. + +Pour passer le temps, et plus encore pour se donner du mouvement, +elle remit en place les fagots qu'elle avait deranges la veille, +puis elle peigna ses cheveux, et fit sa toilette au bord d'un +fosse plein d'eau. + +Quand elle eut fini, le soleil levant avait remplace l'aube, et +maintenant, a travers les branches des arbres, le ciel se montrait +d'un bleu pale, sans le plus leger nuage: certainement la matinee +serait belle, et probablement la journee aussi; il fallait partir. + +Malgre les reprises qu'elle avait faites a ses bas, la mise en +marche fut cruelle, tant ses pieds etaient endoloris, mais elle ne +tarda pas a s'aguerrir, et bientot elle fila d'un bon pas regulier +sur la route dont la pluie avait amolli la durete; le soleil qui +la frappait dans le dos, de ses rayons obliques, la rechauffait, +en meme temps qu'il projetait sur le gravier une ombre allongee +marchant a cote d'elle; et cette ombre, quand elle la regardait, +la rassurait: car, si elle ne donnait pas l'image d'une jeune +fille bien habillee, au moins ne donnait-elle plus celle de la +pauvre diablesse de la veille, aux cheveux embroussailles et au +visage terreux; les chiens ne la poursuivraient peut-etre plus de +leurs aboiements, ni les gens de leurs regards defiants. + +Le temps aussi etait a souhait pour lui mettre au coeur des +pensees d'esperance: jamais elle n'avait vu matinee si belle, si +riante; l'orage en lavant les chemins et la campagne avait donne a +tout, aux plantes, comme aux arbres, une vie nouvelle qui semblait +eclose de la nuit meme; le ciel, rechauffe, s'etait peuple de +centaines d'alouettes qui piquaient droit dans l'azur limpide en +lancant des chansons joyeuses; et de toute la plaine qui bordait +la foret s'exhalait une odeur fortifiante d'herbes, de fleurs et +de moissons. + +Au milieu de cette joie universelle etait-il possible qu'elle +restat seule desesperee? Le malheur la poursuivrait-il toujours? +Pourquoi n'aurait-elle pas une bonne chance? C'en etait deja une +grande, de s'etre abritee dans la foret; elle pouvait bien en +rencontrer d'autres. + +Et, tout en marchant, son imagination s'envolait sur les ailes de +cette idee, a laquelle elle revenait toujours, que quelquefois on +perd de l'argent sur les grands chemins, qu'une poche trouee +laisse tomber; ce n'etait donc pas folie de se repeter encore +qu'elle pouvait trouver ainsi, non une grosse bourse qu'elle +devrait rendre, mais un simple sou, et meme une piece de dix sous +qu'elle aurait le droit de garder sans causer de prejudice a +personne, et qui la sauveraient. + +De meme il lui semblait qu'il n'etait pas extravagant, non plus, +de penser qu'elle pourrait rencontrer une bonne occasion de +s'employer a un travail quelconque, ou de rendre un service qui +lui feraient gagner quelques sous. + +Elle avait besoin de si peu pour vivre trois ou quatre jours. + +Et elle allait ainsi les yeux attaches sur le gravier lave, mais +sans apercevoir le gros sou ou la petite piece blanche tombee +d'une mauvaise poche, pas plus qu'elle ne rencontrait les +occasions de travail que l'imagination representait si faciles et +que la realite n'offrait nulle part. + +Cependant il y avait urgence a ce que l'une ou l'autre de ces +bonnes chances s'accomplit au plus tot, car les malaises qu'elles +avait ressentis la veille se repetaient si intenses par moments, +qu'elle commencait a craindre de ne pas pouvoir continuer son +chemin: maux de coeur, nausees, alourdissements, bouffees de +sueurs qui lui cassaient bras et jambes. + +Elle n'avait pas a chercher la cause de ces troubles, son estomac +la lui criait douloureusement, et comme elle ne pouvait pas +repeter l'experience de la veille avec les branches de bouleau, +qui lui avait si mal reussi, elle se demandait ce qui adviendrait, +apres qu'un etourdissement plus fort que les autres l'aurait +forcee a s'asseoir sur l'un des bas cotes de la route. + +Pourrait-elle se relever? + +Et, si elle ne le pouvait pas, devrait-elle mourir la sans que +personne lui tendit la main? + +La veille, si on lui avait dit, quand par un effort desespere elle +avait gagne la cabane de la foret, qu'a un moment donne elle +accepterait sans revolte cette idee d'une mort possible par +faiblesse et abandon de soi, elle se serait revoltee: ne se +sauvent-ils pas ceux qui luttent jusqu'au bout? + +Mais la veille ne ressemblait pas au jour present: la veille elle +avait un reste de force qui maintenant lui manquait, sa tete etait +solide, maintenant elle vacillait. + +Elle crut qu'elle devait se menager, et chaque fois qu'une +faiblesse la prit elle s'assit sur l'herbe pour se reposer +quelques instants. + +Comme elle s'etait arrivee devant un champ de pois, elle vit +quatre jeunes filles, a peu pres du meme age qu'elle, entrer dans +ce champ sous la direction d'une paysanne et en commencer la +cueillette. Alors, ramassant tout son courage, elle franchit le +fosse de la route et se dirigea vers la paysanne; mais celle-ci ne +la laissa pas venir: + +"Que que tu veux? dit-elle. + +-- Vous demander si vous voulez que je vous aide. + +-- Je n'avons besoin de personne. + +-- Vous me donnerez ce que vous voudrez. + +-- D'ou que t'es? + +-- De Paris." + +Une des jeunes filles leva la tete et lui jetant un mauvais +regard, elle cria: + +"C'te galvaudeuse qui vient de Paris pour prendre l'ouvrage du +monde. + +-- On te dit qu'on n'a besoin de personne," continua la paysanne. + +Il n'y avait qu'a repasser le fosse et a se remettre en marche, ce +qu'elle fit, le coeur gros et les jambes cassees. + +"V'la les gendarmes, cria une autre, sauve-toi." + +Elle retourna vivement la tete et toutes partirent d'un eclat de +rire, s'amusant de leur plaisanterie. + +Elle n'alla pas loin et bientot elle dut s'arreter, ne voyant plus +son chemin tant ses yeux etaient pleins de larmes; que leur avait- +elle fait pour qu'elles fussent si dures! + +Decidement, pour les vagabonds le travail est aussi difficile a +trouver que les gros sous. La preuve etait faite. Aussi n'osa-t- +elle pas la repeter, et continua-t-elle son chemin, triste, +n'ayant pas plus d'energie dans le coeur que dans les jambes. + +Le soleil de midi acheva de l'accabler: maintenant elle se +trainait plutot qu'elle ne marchait ne pressant un peu le pas que +dans la traversee des villages pour echapper aux regards, qui, +s'imaginait-elle, la poursuivaient, le ralentissant au contraire +quand une voiture venant derriere elle allait la depasser; a +chaque instant, quand elle se voyait seule, elle s'arretait pour +se reposer et respirer. + +Mais alors c'etait sa tete qui se mettait en travail, et les +pensees qui la traversaient, de plus en plus inquietantes, ne +faisaient qu'accroitre sa prostration. + +A quoi bon perseverer, puisqu'il etait certain qu'elle ne pourrait +pas aller jusqu'au bout? + +Elle arriva ainsi dans une foret a travers laquelle la route +droite s'enfoncait a perte de vue, et la chaleur, deja lourde et +brulante dans la plaine, s'y trouva etouffante: un soleil de feu, +pas un souffle d'air, et des sous-bois comme des bas cotes du +chemin montaient des bouffees de vapeur humide qui la +suffoquaient. + +Elle ne tarda pas a se sentir epuisee, et, baignee de sueur, le +coeur defaillant, elle se laissa tomber sur l'herbe, incapable de +mouvement comme de pensee. + +A ce moment une charrette qui venait derriere elle passa: + +"Fait-y donc chaud, dit le paysan qui la conduisait assis sur un +des limons, faut mouri." + +Dans son hallucination, elle prit cette parole pour la +confirmation d'une condamnation portee contre elle. + +C'etait donc vrai qu'elle devait mourir: elle se l'etait, deja dit +plus d'une fois, et voila que ce messager de la Mort le lui +repetait. + +He bien, elle mourrait; il n'y avait a se revolter, ni a lutter +plus longtemps; elle le voudrait, qu'elle ne le pourrait plus; son +pere etait mort, sa mere etait morte, maintenant c'etait son tour. + +Et, de ces idees qui traversaient sa tete vide, la plus cruelle +etait de penser qu'elle eut ete moins malheureuse de mourir avec +eux, plutot que dans ce fosse comme une pauvre bete. + +Alors elle voulut faire un dernier effort, entrer sous bois et y +choisir une place ou elle se coucherait pour son dernier sommeil, +a l'abri des regards curieux. Un chemin de traverse s'ouvrait a +une courte distance, elle le prit et, a une cinquantaine de metres +de la route, elle trouva une petite clairiere herbee, dont la +lisiere etait fleurie de belles digitales violettes. Elle s'assit +a l'ombre d'une cepee de chataignier, et, s'allongeant, elle posa +sa tete sur son bras, comme elle faisait chaque soir pour +s'endormir. + + +X + +Une sensation chaude sur le visage la reveilla en sursaut, elle +ouvrit les yeux, effrayee, et vit vaguement une grosse tete velue +penchee sur elle. + +Elle voulut se jeter de cote, mais un grand coup de langue +applique en pleine figure la retint sur le gazon. + +Si rapidement que cela se fut passe elle avait eu cependant le +temps de se reconnaitre: cette grosse tete velue etait celle d'un +ane; et, au milieu des grands coups de langue qu'il continuait a +lui donner sur le visage et sur ses deux mains mises en avant, +elle avait pu le regarder. + +"Palikare!" + +Elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa en fondant en +larmes: + +"Palikare, mon bon Palikare." + +En entendant son nom il s'arreta de la lecher, et relevant la tete +il poussa cinq ou six braiments de joie triomphante, puis apres +ceux-la qui ne suffisaient pas pour crier son contentement, encore +cinq ou six autres non moins formidables. + +Elle vit alors qu'il etait sans harnais, sans licol et les jambes +entravees. + +Comme elle s'etait soulevee pour lui prendre le cou et poser sa +tete contre la sienne en le caressant de la main, tandis que de +son cote il abaissait vers elle ses longues oreilles, elle +entendit une voix enrouee qui criait: + +"Que que t'as, vieux coquin? Attends un peu, j'y vas, j'y vas, mon +garcon." + +En effet un bruit de pas presses resonna bientot sur les cailloux +du chemin, et Perrine vit paraitre un homme vetu d'une blouse et +coiffe d'un chapeau de cuir qui arrivait la pipe a la bouche. + +"He! gamine que tu fais a mon ane?" cria-t-il sans retirer sa pipe +de ses levres. + +Tout de suite Perrine reconnut La Rouquerie, la chiffonniere +habillee en homme a qui elle avait vendu Palikare au Marche aux +chevaux, mais la chiffonniere ne la reconnut pas et ce fut +seulement apres un certain temps qu'elle la regarda avec +etonnement: + +"Je t'ai vue quelque part? dit-elle. + +-- Quand je vous ai vendu Palikare. + +-- Comment, c'est toi, fillette, que fais-tu ici?" Perrine n'eut +pas a repondre; une faiblesse la prit qui la forca a s'asseoir, et +sa paleur ainsi que ses yeux noyes parlerent pour elle. + +"Que que t'as, demanda La Rouquerie, t'es malade?" + +Mais Perrine remua les levres sans articuler aucun son, et +s'appuyant sur son coude s'allongea tout de son long, decoloree, +tremblante, abattue par l'emotion autant que par la faiblesse. + +"He ben, he ben, cria La Rouquerie, ne peux-tu pas dire ce que +t'as?" + +Precisement elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien +qu'elle gardat conscience de ce qui se passait autour d'elle. + +Mais La Rouquerie etait une femme d'experience qui connaissait +toutes les miseres: + +"Elle est bien capable de crever de faim", murmura-t-elle. + +Et sans plus, abandonnant la clairiere, elle se dirigea vers la +route ou se trouvait une petite charrette detelee dont les +ridelles etaient garnies de peaux de lapin accrochees ca et la; +vivement elle ouvrit un coffre d'ou elle tira une miche de pain, +un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en +courant. + +Perrine etait toujours dans le meme etat. + +"Attends, ma fillette, attends," dit La Rouquerie. + +S'agenouillant pres d'elle elle lui introduisit le goulot de la +bouteille entre les levres. + +"Bois un bon coup, ca te soutiendra." + +En effet le bon coup ramena le sang au visage pali de Perrine et +lui rendit le mouvement. + +"Tu avais faim? + +-- Oui. + +-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un +peu." + +Elle coupa un morceau a la miche ainsi qu'au fromage et les lui +tendit. + +"En douceur, surtout, ou plutot je vas manger avec toi, ca te +moderera." + +La precaution etait sage car deja Perrine avait mordu a meme le +pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas a la +recommandation de La Rouquerie. + +Jusque-la Palikare etait reste immobile regardant ce qui se +passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise +sur l'herbe a cote de Perrine il s'agenouilla pres de celle-ci. + +"Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie. + +---Vous permettez que je lui en donne un? + +-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en +aura encore; ne te gene pas, fillette, il est si content de te +retrouver, le bon garcon, car tu sais c'est un bon garcon. + +-- N'est-ce pas? + +-- Quand tu auras mange ton morceau, tu me diras comment tu es +dans cette foret a moitie morte de faim, car ca serait vraiment +pitie de te couper le sifflet." + +Malgre les recommandations de La Rouquerie il fut vite devore le +morceau: + +"Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu. + +-- C'est vrai. + +-- He bien tu ne l'auras qu'apres m'avoir raconte ton histoire; +pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as deja mange se +tassera." + +Perrine fit le recit qui lui etait demande en commencant a la mort +de sa mere: quand elle arriva a l'aventure de Saint-Denis, La +Rouquerie qui avait allume sa pipe la retira de sa bouche et lanca +une bordee d'injures a l'adresse de la boulangere: + +"Tu sais que c'est une voleuse, s'ecria-t-elle, je n'en donne a +personne des pieces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer +par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand +je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre +elle; j'en ai des amis a Saint-Denis, nous mettrons le feu a sa +boutique." + +Perrine continua son recit et l'acheva. + +"Comme ca tu etais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel +effet cela te faisait-il? + +-- Ca a commence par etre tres douloureux, et j'ai du crier a un +moment comme on crie la nuit quand on etouffe, et puis j'ai reve +du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman +qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais. + +-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te +sauve precisement, car sans lui je ne me serais pas arretee dans +ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas +trouvee. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire? + +-- Continuer mon chemin. + +-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton age pour aller +comme ca a l'aventure. + +-- Que voulez-vous que je fasse?" + +La Rouquerie tira deux ou trois bouffees de sa pipe gravement, en +reflechissant, puis elle repondit: + +"Voila. Je vas jusqu'a Creil, pas plus loin, en achetant mes +marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur +ma route ou a peu pres, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, +crie un peu, si tu en as la force: "Peaux de lapin, chiffons, +ferraille a vendre". + +Perrine fit ce qui lui etait demande. + +"Bon, la voix est claire; comme j'ai mal a la gorge tu crieras +pour moi et gagneras ton pain. A Creil je connais un coquetier qui +va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui +demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras +pres d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au +pays de tes parents. + +-- Avec quoi? + +-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la piece +que la boulangere t'a volee et que je me ferai rendre, tu peux en +etre sure." + + + +XI + +Les choses s'arrangerent comme La Rouquerie les avait disposees. + +Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se +trouvent de chaque cote de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- +Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Eveque, Chamant, et, quand elle +arriva a Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle. + +"Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me +rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa +vie. + +-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible." + +Voyant que cet argument n'etait pas suffisant, elle en mit un +autre en avant: + +"Tu ne quitterais pas Palikare." + +Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son emotion mais elle +se raidit. + +"Je dois aller pres de mes parents. + +-- Tes parents t'ont-ils sauve la vie comme lui? + +-- Je n'obeirais pas a maman si je n'y allais pas. + +-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je +t'offre, tu ne t'en prendras qu'a toi. + +-- Soyez sure que je garderai votre souvenir dans mon coeur." + +La Rouquerie ne se facha pas de ce refus au point de ne pas +arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux +environs d'Amiens, et pendant toute une journee Perrine eut la +satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchee dans +la paille, sous une bache au lieu de peiner a pied sur cette +longue route, que la comparaison de son bien-etre present avec les +fatigues passees lui faisait paraitre plus longue encore. A +Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui etait +un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa piece de +cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusee, ni confisquee, et sur +laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet +pour Picquigny, ou elle arriva a onze heures par une matinee +radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait +pas plus a celle de la foret de Chantilly, qu'elle ne ressemblait +elle-meme a la miserable qu'elle etait a ce moment. + +Pendant les quelques jours qu'elle avait passes avec La Rouquerie, +elle avait pu repriser et rapiecer sa jupe et sa veste, se tailler +un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; a +Ailly, en attendant le depart du train, elle avait fait dans le +courant de la riviere une toilette minutieuse; et maintenant, elle +debarquait propre, fraiche et dispose. + +Mais ce qui, mieux que la proprete, mieux meme que les cinquante- +cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'etait un +sentiment de confiance qui lui venait de ses epreuves passees. +Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en perseverant jusqu'au bout, +elle en avait triomphe, n'avait-elle pas le droit d'esperer et de +croire qu'elle triompherait maintenant des difficultes qui lui +restaient a vaincre? Si le plus dur n'etait pas accompli, au moins +y avait-il quelque chose de fait, et precisement le plus penible, +le plus dangereux. + +A la sortie de la gare, elle avait passe sur le pont d'une ecluse, +et maintenant elle marchait allegre, a travers de vertes prairies +plantees de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en +temps des marais, dans lesquels on apercevait a chaque pas des +pecheurs a la ligne penches sur leur bouchon et entoures d'un +attirail qui les faisait reconnaitre tout de suite pour des +amateurs endimanches echappes de la ville. Aux marais succedaient +des tourbieres, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangees +de petits cubes noirs entasses geometriquement et marques de +lettres blanches ou de numeros qui etaient des tas de tourbe +disposes pour secher. + +Que de fois son pere lui avait-il parle de ces tourbieres et de +leurs entailles, c'est-a-dire des grands etangs que l'eau a +remplis apres que la tourbe a ete enlevee, qui sont l'originalite +de la vallee de la Somme. De meme, elle connaissait ces pecheurs +enrages que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que +ce n'etait pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au +contraire connu et aime, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore +vu: connues ces collines nues et ecrasees qui bordent la vallee; +connus les moulins a vent qui les couronnent et tournent meme par +les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait +sentir jusque-la. + +Le premier village, aux tuiles rouges, ou elle arriva, elle le +reconnut aussi, c'etait Saint-Pipoy, ou se trouvaient les tissages +et les corderies dependant des usines de Maraucourt, et avant de +l'atteindre, elle traversa par un passage a niveau un chemin de +fer qui, apres avoir reuni les differents villages, Hercheux, +Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres +des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder a la grande +ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient +les peupliers de la vallee, elle voyait les clochers en ardoise de +ces villages et les hautes cheminees en brique des usines, en +cette journee du dimanche, sans leur panache de fumee. + +Quand elle passa devant l'eglise on sortait de la grand'messe, et +en ecoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut +encore le lent parler picard aux mots traines et chantes que son +pere imitait pour l'amuser. + +De Saint-Pipoy a Maraucourt le chemin borde de saules se contourne +au milieu des tourbieres, cherchant pour passer un sol qui ne soit +pas trop mouvant plutot que la ligne droite. Ceux qui le suivent +ne voient donc qu'a quelques pas, en avant comme en arriere. Ce +fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait +lentement, ecrasee par un lourd panier passe a son bras. + +Enhardie par la confiance qui lui etait revenue, Perrine osa lui +adresser la parole. + +"C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas? + +-- Oui, tout dret. + +-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_ +que ca. + +-- S'il vous emberluque, j'y vas a Maraucourt, nous pouvons faire +le k'min ensemble. + +-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide a porter votre +panier. + +-- C'est pas de refus, y pese rud'ment." + +Disant cela elle le mit a terre en poussant un ouf de soulagement. + +"C'est-y que vous etes de Maraucourt? demanda-t-elle. + +-- Non; et vous? + +-- Bien sur que j'en suis. + +-- Est-ce que vous travaillez aux usines? + +-- Bien sur, comme tout le monde donc; je travaille aux +cannetieres. + +-- Qu'est-ce que c'est? + +-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetieres, les epouloirs +quoi! d'ou que vous venez donc? + +-- De Paris. + +-- A Paris ils ne connaissent pas les cannetieres, c'est drole: +enfin, c'est des machines a preparer le fil pour les navettes. + +-- On gagne de bonnes journees? + +-- Dix sous. + +-- C'est difficile? + +-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. +C'est-y que vous voudriez etre embauchee? + +-- Oui; si l'on voulait de moi. + +-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ca +ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans +les ateliers; vous n'aurez qu'a vous presenter demain matin a six +heures a la grille des shedes. Mais assez cause, il ne faut pas +que je sois en retard." + +Elle prit l'anse du panier d'un cote, Perrine la prit de l'autre +et elles se mirent en marche d'un meme pas, au milieu du chemin. + +L'occasion qui s'offrait a Perrine d'apprendre ce qu'elle avait +interet a savoir etait trop favorable pour qu'elle ne la saisit +pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette +jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que +tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandat rien +qui n'eut un but assez bien enveloppe pour qu'on ne put pas le +deviner. + +"Est-ce que vous etes nee a Maraucourt? + +-- Bien sur que j'en suis native, et ma mere l'etait aussi. Mon +pere etait de Picquigny. + +-- Vous les avez perdus? + +-- Oui, je vis avec ma grand'mere qui tient un debit et une +epicerie: Mme Francoise. + +-- Ah! Mme Francoise! + +-- Vous la connaissez-t'y? + +-- Non... je dis ah! Mme Francoise. + +-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son debit, et +puis aussi parce que, comme elle a ete la nourrice de M. Edmond +Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose a +M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent a elle. + +-- Elle obtient ce qu'ils desirent? + +-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran. + +-- Puisqu'elle a ete la nourrice de M. Edmond Paindavoine, +pourquoi ne s'adresse-t-elle pas a lui? + +-- M. Edmond Paindavoine! il a quitte le pays ayant que je sois +nee; on ne l'a jamais revu; fache avec son pere, pour des +affaires, quand il a ete envoye dans l'Inde ou il devait acheter +le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une +cannetiere, vous ne devez pas connaitre le jute? + +-- Une herbe? + +-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on recolte aux Indes et qu'on +file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; +c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. +Vous savez il n'a pas toujours ete riche M. Vulfran: il a commence +par conduire lui-meme sa charrette dans laquelle il portait le fil +et rapportait les pieces de toile que tissaient les gens du pays +chez eux, sur leurs metiers. Je vous dis ca parce qu'il ne s'en +cache pas." + +Elle s'interrompit: + +"Voulez-vous que nous changions de bras? + +-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous? + +-- Rosalie. + +-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie. + +-- Et vous, comment que vous vous nommez?" + +Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au +hasard: + +"Aurelie. + +-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurelie?" + +Quand, apres un court repos, elles reprirent leur marche cadencee, +Perrine revint tout de suite a ce qui l'interessait: + +"Vous disiez que M. Edmond Paindavoine etait parti fache avec son +pere. + +-- Et quand il a ete dans l'Inde ils se sont faches bien plus fort +encore, parce que M. Edmond se serait marie la-bas avec une fille +du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran +voulait lui faire epouser une demoiselle qui etait de la plus +grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour +etablir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son chateau +qui a coute des millions et des millions. Malgre tout, M. Edmond +n'a pas voulu se separer de sa femme de la-bas pour prendre la +demoiselle d'ici et ils se sont faches tout a fait, si bien que +maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou +s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent +le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de +lui depuis des annees et des annees... a ce qu'on raconte, car +M. Vulfran n'en parle a personne et ses neveux n'en parlent pas +non plus. + +-- Il a des neveux M. Vulfran? + +-- M. Theodore Paindavoine, le fils de son frere, et M. Casimir +Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. +Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de +M. Vulfran seront pour eux. + +-- C'est curieux cela. + +-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait +triste. + +-- Pour son pere? + +-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas +comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle +de ca; et le dimanche, quand je sers au debit, j'en entends de +toutes sortes. + +-- Sur les neveux? + +-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ca n'est pas +nos affaires, a nous autres. + +-- Assurement." + +Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle +marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que +Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas a +reprendre la parole; ce fut ce qui arriva. + +"Et vos parents, ils vont venir aussi a Maraucourt? dit-elle. + +-- Je n'ai plus de parents. + +-- Ni votre pere, ni votre mere? + +-- Ni mon pere, ni ma mere. + +-- Vous etes comme moi, mais j'ai ma grand'mere qui est bonne, et +qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes +tantes qu'elle ne veut pas facher; sans eux je ne travaillerais +pas aux usines, je resterais au debit; mais elle ne fait pas ce +qu'elle veut. Alors vous etes toute seule? + +-- Toute seule. + +-- Et c'est de votre idee que vous etes venue de Paris a +Maraucourt? + +-- On m'a dit que je trouverais peut-etre du travail a Maraucourt, +et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents +qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, +tant qu'on ne les connait pas, on ne sait pas comment ils vous +recevront. + +-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais. + +-- Voila. + +-- Eh bien, ne vous elugez point, vous trouverez du travail aux +usines; ce n'est pas une grosse journee dix sous, mais c'est tout +de meme quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'a vingt- +deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous repondrez si +vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne repondrez pas; avez- +vous de l'argent? + +-- Un peu. + +-- Eh bien, si ca vous convient de loger chez mere Francoise, ca +vous coutera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance. + +-- Je peux payer vingt-huit sous. + +-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous +toute seule a ce prix-la; vous serez six dans la meme, mais enfin +vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a +pas. + +-- J'accepte en vous remerciant. + +-- Il n'y a que des gens a vingt-huit sous la semaine qui logent +chez ma grand'mere; nous avons aussi, mais dans notre maison +neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employes +a l'usine: M. Fabry, l'ingenieur des constructions; M. Mombleux, +le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance +etrangere. Si vous parlez jamais a celui-la, ne manquez pas de +l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fache, quand on +prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme +si on disait "Voleur". + +-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais. + +-- Vous savez l'anglais, vous? + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- C'est donc ca. Ah bien, il sera joliment content de causer avec +vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez +toutes les langues, parce que sa grande recreation le dimanche +c'est de lire le _Pater_ dans un livre ou il est imprime en vingt- +cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis apres il +recommence, encore; et toujours comme ca chaque dimanche; c'est +tout de meme un brave homme. + + +XII + +Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque cote encadre +la route, depuis deja quelques instants se montraient pour +disparaitre aussitot, a droite sur la pente de la colline, un +clocher en ardoises, a gauche des grands combles denteles +d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes +cheminees en briques. + +"Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientot vous allez +apercevoir le chateau de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les +maisons du village sont cachees dans les arbres, nous ne les +verrons que quand nous serons dessus; vis-a-vis de l'autre cote de +la riviere, se trouve l'eglise avec le cimetiere." + +En effet, en arrivant a un endroit ou les saules avaient ete +coupes en tetards, le chateau surgit tout entier dans son +ordonnance grandiose avec ses trois corps de batiment aux facades +de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses +cheminees elancees au milieu de vastes pelouses plantees de +bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies ou elles se +prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les +mouvements de la colline. + +Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie +continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser +le panier a terre. + +"Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie. + +-- Tres beau. + +-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul la dedans avec une +douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les +jardiniers, et les gens de l'ecurie qui sont dans les communs que +vous apercevez la-bas a l'extremite du parc, a l'entree du village +ou il y a deux cheminees moins hautes et moins grosses que celles +des usines; ce sont celles des machines electriques pour eclairer +le chateau, et des chaudieres a vapeur pour le chauffer ainsi que +les serres. Et ce que c'est beau la dedans; il y a de l'or +partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter +la avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime +mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il les a loges, un dans son ancienne maison qui est a la +sortie des ateliers et l'autre a cote; comme ca ils sont plus pres +pour arriver aux bureaux; ce qui n'empeche pas qu'ils ne soient +quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maitre, qui +a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours la, ete +comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepte le dimanche, +parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, +c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminees fumer." + +Apres avoir repris le panier elles ne tarderent pas a avoir une +vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'apercut qu'une +confusion de batiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les +toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une enorme +cheminee qui ecrasait les autres de sa masse grise, dans presque +toute sa hauteur, noire au sommet. + +D'ailleurs elles atteignaient les premieres maisons eparses dans +des cours plantees de pommiers malingres et l'attention de Perrine +etait sollicitee par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village +dont elle avait si souvent entendu parler. + +Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, +femmes, enfants endimanches autour de chaque maison, ou dans des +salles basses dont les fenetres ouvertes laissaient voir ce qui se +passait a l'interieur: dans une ville l'agglomeration n'eut pas +ete plus tassee; dehors on causait les bras ballants, d'un air +vide, desoriente; dedans on buvait des boissons variees qu'a la +couleur on reconnaissait pour du cidre, du cafe ou de l'eau-de- +vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec +des eclats de voix qui ressemblaient a des disputes. + +"Que de gens qui boivent! dit Perrine. + +-- Ce serait bien autre chose si nous etions un dimanche qui suit +la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, des +midi, ne peuvent plus boire." + +Ce qu'il y avait de caracteristique dans la plupart des maisons +devant lesquelles elles passaient, c'etait que presque toutes si +vieilles, si usees, si mal construites qu'elles fussent, en terre +ou en bois hourde d'argile, affectaient un aspect de coquetterie +au moins dans la peinture des portes et des fenetres qui tirait +l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en etait une; dans ces +maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, a +defaut d'autres reparations, donnait des promesses de proprete, +qu'un simple regard jete dans les interieurs dementait aussitot. + +"Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une +petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie +tondue aux ciseaux la separait; au fond de la cour et derriere se +trouvent les batiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est +pour le debit, la mercerie; et au premier etage sont les chambres +des pensionnaires." + +Dans la haie, une barriere en bois s'ouvrait sur une petite cour, +plantee de pommiers, au milieu de laquelle une allee empierree +d'un gravier grossier conduisait a la maison. A peine avaient- +elles fait quelques pas dans cette allee, qu'une femme, jeune +encore, parut sur le seuil et cria: + +"Depeche te donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller a +Picquigny, tu t'auras assez caline. + +-- C'est ma tante Zenobie, dit Rosalie a mi-voix, elle n'est pas +toujours commode. + +-- Que que tu chuchotes? + +-- Je dis que si on ne m'avait pas aide a porter le panier, je ne +serais pas arrivee. + +-- Tu ferais mieux ed' d'te taire, arkanseuse." + +Comme ces paroles etaient, jetees sur un ton criard, une grosse +femme se montra dans le corridor. + +"Qu'est-ce que vos ave core a argouiller? demanda-t-elle. + +-- C'est tante Zenobie qui me reproche d'etre en retard, +grand'mere; il est lourd le panier. + +-- C'est bon, c'est bon, dit la grand'mere placidement, pose la +ton panier, et va prendre ton fricot sur le potager, tu le +trouveras chaud. + +-- Attendez-moi dans la cour, dit Rosalie a Perrine, je reviens +tout de suite, nous dinerons ensemble; allez acheter votre pain; +le boulanger est dans la troisieme maison a gauche; depechez- +vous." + +Quand Perrine revint, elle trouva Rosalie assise devant une table +installee a l'ombre d'un pommier, et sur laquelle etaient posees +deux assiettes pleines d'un ragout aux pommes de terre. + +"Asseyez-vous, dit Rosalie, nous allons partager mon fricot. + +-- Mais... + +-- Vous pouvez accepter; j'ai demande a mere Francoise, elle veut +bien." + +Puisqu'il en etait ainsi, Perrine crut qu'elle ne devait pas se +faire prier, et elle prit place a la table. + +"J'ai aussi parle pour votre logement, c'est arrange; vous n'aurez +qu'a donner vos vingt-huit sous a mere Francoise: v'la ou vous +habiterez." + +Du doigt elle montra un batiment aux murs d'argile dont on +n'apercevait qu'une partie au fond de la cour, le reste etant +masque par la maison en briques, et ce qu'on en voyait paraissait +si use, si casse qu'on se demandait comment il tenait encore +debout. + +"C'etait la que mere Francoise demeurait avant de faire construire +notre maison avec l'argent qu'elle a gagne comme nourrice de +M. Edmond. Vous n'y serez pas aussi bien que dans la maison; mais +les ouvriers ne peuvent pas etre loges comme les bourgeois, n'est- +ce pas? + +A une autre table placee a une certaine distance de la leur, un +homme de quarante ans environ, grave, raide dans un veston +boutonne, coiffe d'un chapeau a haute forme, lisait avec une +profonde attention un petit livre relie. + +"C'est M. Bendit, il lit son _Pater_," dit Rosalie a voix basse. + +Puis tout de suite, sans respecter l'application de l'employe, +elle s'adressa a lui: + +"Monsieur Bendit, voila une jeune fille qui parle anglais. + +-- Ah!" dit-il sans lever les yeux. + +Et ce ne fut qu'apres deux minutes au moins qu'il tourna les yeux +vers elles. + +"_Are yon an English girl?_ demanda-t-il. + +-- _No sir, but my mother was_." + +Sans un mot de plus il se replongea dans sa lecture passionnante. + +Elles achevaient leur repas quand le roulement d'une voiture +legere se fit entendre sur la route, et presque aussitot ralentit +devant la haie. + +"On dirait le phaeton de M. Vulfran," s'ecria Rosalie en se levant +vivement. + +La voiture fit encore quelques pas et s'arreta devant l'entree. + +"C'est lui," dit Rosalie en courant vers la rue. + +Perrine n'osa pas quitter sa place, mais elle regarda. + +Deux personnes se trouvaient dans la voiture a roues basses: un +jeune homme qui conduisait, et un vieillard a cheveux blancs, au +visage pale coupe de veinules rouges sur les joues, qui se tenait +immobile, la tete coiffee d'un chapeau de paille, et paraissait de +grande taille bien qu'assis: M. Vulfran Paindavoine. + +Rosalie s'etait approchee du phaeton. + +"Voici quelqu'un, dit le jeune homme qui se preparait a descendre + +-- Qui est-ce?" demanda M. Vulfran Paindavoine. + +Ce fut Rosalie qui repondit a cette question: + +"Moi, Rosalie." + +-- Dis a ta grand'mere de venir me parler." + +Rosalie courut a la maison, et revint bientot amenant sa +grand'mere qui se hatait: + +"Bien le bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Bonjour, Francoise. + +-- Qu'est-ce que je peux pour votre service, Monsieur Vulfran? + +-- C'est de votre frere Omer qu'il s'agit. Je viens de chez lui, +je n'ai trouve que son ivrogne de femme incapable de rien +comprendre. + +-- Omer est a Amiens; il rentre ce soir. + +-- Vous lui direz que j'ai appris qu'il a loue sa salle de bal +pour une reunion publique a des coquins, et que je ne veux pas que +cette reunion ait lieu. + +-- S'il est engage? + +-- Il se degagera, ou des le lendemain de la reunion je le mets a +la porte; c'est une des conditions de notre location, je +l'executerai rigoureusement: je ne yeux pas de reunions de ce +genre ici. + +-- Il y en a eu a Flexelles. + +-- Flexelles n'est pas Maraucourt: je ne veux pas que les gens de +mon pays deviennent ce que sont ceux de Flexelles, c'est mon +devoir de veiller sur eux; vous n'etes pas des nomades de l'Anjou +ou de l'Artois, vous autres, restez ce que vous etes. C'est ma +volonte. Faites-la connaitre a Omer. Adieu Francoise. + +-- Adieu, monsieur Vulfran." + +Il fouilla dans la poche de son gilet: + +"Ou est Rosalie? + +-- Me voila, monsieur Vulfran.". + +Il tendit sa main dans laquelle brillait une piece de dix sous. + +"Voila pour toi. + +-- Oh! merci, monsieur Vulfran." + +La voiture partit. + +Perrine n'avait pas perdu un mot de ce qui s'etait dit, mais ce +qui l'avait plus fortement frappee que les paroles memes de +M. Vulfran, c'etait son air d'autorite et l'accent qu'il donnait a +l'expression de sa volonte: "Je ne veux pas que cette reunion ait +lieu... C'est ma volonte." Jamais elle n'avait entendu parler sur +ce ton, qui seul disait combien cette volonte etait ferme et +implacable, car le geste incertain et hesitant etait en desaccord +avec les paroles. + +Rosalie ne tarda pas a revenir d'un air joyeux et triomphant. + +"M. Vulfran m'a donne dix sous, dit-elle en montrant la piece. + +-- J'ai bien vu. + +-- Pourvu que tante Zenobie ne le sache pas, elle me les prendrait +pour me les garder. + +-- J'ai cru qu'il ne vous connaissait pas. + +-- Comment! il ne me connait pas; il est mon parrain! + +-- Il a demande: "ou est Rosalie?" quand vous etiez pres de lui. + +-- Dame, puisqu'il n'y voit pas. + +-- Il n'y voit pas! + +-- Vous ne savez pas qu'il est aveugle? + +-- Aveugle!" + +Tout bas elle repeta le mot deux ou trois fois. + +"Il y a longtemps qu'il est aveugle? dit-elle. + +-- Il y a longtemps que sa vue faiblissait, mais on n'y faisait +pas attention, on pensait que c'etait le chagrin de l'absence de +son fils. Sa sante, qui avait ete bonne, devint mauvaise; il eut +des fluxions de poitrine, et il resta avec la toux; et puis, un +jour il ne vit plus ni pour lire, ni pour se conduire. Pensez +quelle inquietude dans le pays, s'il etait oblige de vendre ou +d'abandonner les usines! Ah! bien oui, il n'a rien abandonne du +tout, et a continue de travailler comme s'il avait ses bons yeux. +Ceux qui avaient compte sur sa maladie pour faire les maitres, ont +ete remis a leur place, -- elle baissa la voix, -- les neveux, et +M. Talouel le directeur." + +Zenobie, sur le seuil, cria: + +"Rosalie, vas-tu venir, fichue caleuse? + +-- Je finis d'manger. + +-- Y a du monde a servir. + +-- Il faut que je vous quitte. + +-- Ne vous genez pas pour moi. + +-- A ce soir." + +Et d'un pas lent, a regret, elle se dirigea vers la maison. + + +XIII + +Apres son depart, Perrine fut volontiers restee assise a sa table +comme si elle etait la chez elle. Mais justement elle n'etait pas +chez elle, puisque cette cour etait reservee aux pensionnaires, +non aux ouvriers qui n'avaient droit qu'a la petite cour du fond +ou il n'y avait ni bancs, ni chaises, ni table. Elle quitta donc +son banc, et s'en alla au hasard, d'un pas de flanerie par les +rues qui se presentaient devant elle. + +Mais si doucement qu'elle marchat, elle les eut bientot parcourues +toutes, et comme elle se sentait suivie par des regards curieux +qui l'empechaient de s'arreter lorsqu'elle en avait envie, elle +n'osa pas revenir sur ses pas et tourner indefiniment dans le meme +cercle. Au haut de la cote, a l'oppose des usines, elle avait +apercu un bois dont la masse verte se detachait sur le ciel: la +peut-etre elle trouverait la solitude en cette journee du +dimanche, et pourrait s'asseoir sans que personne fit attention a +elle. + +En effet il etait desert, comme deserts aussi etaient les champs +qui le bordaient, de sorte qu'a sa lisiere, elle put s'allonger +librement sur la mousse, ayant devant elle la vallee et tout le +village qui en occupait le centre. Quoiqu'elle le connut bien par +ce que son pere lui en avait raconte, elle s'etait un peu perdue +dans le dedale des rues tournantes; mais maintenant qu'elle le +dominait, elle le retrouvait tel qu'elle se le representait en le +decrivant a sa mere pendant leurs longues routes, et aussi tel +qu'elle le voyait dans les hallucinations de la faim comme une +terre promise, en se demandant desesperement si elle pourrait +jamais l'atteindre. + +Et voila qu'elle y etait arrivee; qu'elle l'avait etale devant ses +yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison a +sa place precise. + +Quelle joie! c'etait vrai: c'etait vrai, ce Maraucourt dont elle +avait tant de fois prononce le nom comme une obsession, et que +depuis son entree en France elle avait cherche sur les baches des +voitures qui passaient ou celles des wagons arretes dans les +gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce +n'etait plus le pays du reve, extravagant, vague ou insaisissable, +mais celui de la realite. + +Droit devant elle, de l'autre cote du village, sur la pente +opposee a celle ou elle etait assise, se dressaient les batiments +de l'usine, et a la couleur de leurs toits elle pouvait suivre +l'histoire de leur developpement comme si un habitant du pays la +lui racontait. + +Au centre et au bord de la riviere, une vieille construction en +briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grele +cheminee rongee par le vent de mer, les pluies et la fumee etait +l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnee, que trente-cinq +ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine +avait louee pour s'y ruiner, disaient les fortes tetes de la +contree, pleines de mepris pour sa folie. Mais au lieu de la +ruine, la fortune etait arrivee petite d'abord, sou a sou, bientot +millions a millions. Rapidement, autour de cette mere Gigogne les +enfants avaient pullule. Les aines mal batis, mal habilles, +chetifs comme leur mere, ainsi qu'il arrive souvent a ceux qui ont +souffert de la misere. Les autres, au contraire, et surtout les +plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, pares +avec des revetements de decorations polychromes qui n'avaient rien +du miserable hourdis de mortier ou d'argile des grands freres uses +avant l'age, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs facades +roses ou blanches en briques vernies, defier les fatigues du +travail et des annees. Alors que les premiers batiments se +tassaient sur un terrain etroitement mesure autour de la vieille +fabrique, les nouveaux s'etaient largement espaces dans les +prairies environnantes, relies entre eux par des rails de chemin +de fer, des arbres de transmission et tout un reseau de fils, +electriques, qui couvraient l'usine entiere d'un immense filet. + +Longtemps elle resta perdue dans le dedale de ces rues, allant des +puissantes cheminees, hautes et larges, aux paratonnerres qui +herissaient les toits, aux mats electriques, aux wagons de chemin +de fer, aux depots de charbon, tachant de se representer par +l'imagination ce que pouvait etre la vie de cette petite ville +morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, +tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait +entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris. + +Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le +meme developpement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum +en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'etaient tasses +autour de l'eglise; les nouveaux qui gardaient encore la teinte +rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'etaient eparpilles +dans la vallee au milieu des prairies et des arbres en suivant le +cours de la riviere; mais, contrairement a ce qui se voyait dans +l'usine, c'etait les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, +avec l'apparence de la solidite, et les neuves qui paraissaient +miserables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le +village agricole de Maraucourt, etaient alors plus a leur aise que +ne l'etaient maintenant ceux de l'industrie. + +Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son +importance, et s'en distinguait encore par le jardin plante de +grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses +garnies d'espaliers jusqu'a la riviere ou il aboutissait a un +lavoir. Celle-la, elle la reconnut: c'etait celle que M. Vulfran +avait occupee en s'etablissant a Maraucourt, et qu'il n'avait +quittee que pour habiter son chateau. Que d'heures son pere, +enfant, avait passees sous ce lavoir aux jours des lessives, et +dont il avait garde le souvenir pour avoir entendu la, dans le +caquetage des lavandieres, les longs recits des legendes du pays, +qu'il avait plus tard racontes a sa fille: la _Fee des +tourbieres_, l'_Enlisage des Anglais_, le _Leuwarou d'Hangest_, et +dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus +la veille. + +Le soleil, en tournant, l'obligea a changer de place, mais elle +n'eut que quelques pas a faire pour en trouver une valant celle +qu'elle abandonnait, ou l'herbe etait aussi douce, aussi parfumee, +avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallee, si +bien que, jusqu'au soir, elle put rester la dans un etat de +beatitude tel qu'elle n'en avait pas goute depuis longtemps. + +Certainement elle n'etait pas assez imprevoyante pour s'abandonner +aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en etait fini de +ses epreuves. Parce qu'elle avait assure le travail, le pain et le +coucher, tout n'etait pas dit, et ce qui lui restait a acquerir +pour realiser les esperances de sa mere paraissait si difficile +qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'etait +un si grand resultat que de se trouver dans ce Maraucourt, ou elle +avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle +devait maintenant ne desesperer de rien, si long que fut le temps +a attendre, si dures que fussent les luttes a soutenir. Un toit +sur la tete, dix sous par jour, n'etait-ce pas la fortune pour la +miserable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et +pour manger, rien autre chose que l'ecorce des bouleaux? + +Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de +conduite, en arretant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, +dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait +commencer pour elle des le lendemain; mais cela presentait une +telle difficulte dans l'ignorance de tout ou elle se trouvait, +qu'elle comprit bientot que c'etait une tache de beaucoup au- +dessus de ses forces: sa mere, si elle avait pu arriver a +Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais +elle n'avait ni l'experience, ni l'intelligence, ni la prudence, +ni la finesse, ni aucune des qualites de cette pauvre mere, +n'etant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, +sans conseils. + +Cette pensee, et plus encore l'evocation de sa mere, amenerent +dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors a pleurer sans +pouvoir se retenir, en repetant le mot que tant de fois elle avait +dit depuis son depart du cimetiere, comme s'il avait le pouvoir +magique de la sauver: + +"Maman, chere maman!" + +De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiee, relevee quand elle +s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du desespoir? +eut-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'etait pas +repete les dernieres paroles de la mourante: "Je te vois... oui, +je te vois heureuse"? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, +et dont l'ame flotte deja entre la terre et le ciel, savent bien +des choses mysterieuses qui ne se revelent pas aux vivants? + +Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en +sortit le coeur plus fort d'espoir, exalte de confiance, +s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air +calme du soir, apportait une caresse de sa mere sur ses joues +mouillees et lui soufflait ses dernieres paroles: "Je te vois +heureuse." + +Et pourquoi non? Pourquoi sa mere ne serait-elle pas pres d'elle, +en ce moment penchee sur elle comme son ange gardien? + +Alors l'idee lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander +de repeter le pronostic qu'elle lui avait fait a Paris. Mais quel +que fut son etat d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait +lui parler comme a une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus +qu'elle n'imagina que sa mere pouvait repondre avec ces memes +mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien +qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur +mysterieux langage. + +Assez longtemps elle resta absorbee dans sa recherche, penchee sur +cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'a +l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attacherent sur un groupe +de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles +blanches l'herbe de la lisiere dans laquelle elle etait couchee, +et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, +qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir. + +Cela fait, elle revint a sa place et s'assit avec un recueillement +grave; puis, d'une main que l'emotion rendait tremblante, elle +commenca a effeuiller une corolle: + +"Je reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout; je +reussirai, un peu, beaucoup, tout a fait, pas du tout." + +Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'a ce qu'il ne restat +plus que quelques petales. + +Combien? Elle ne voulut pas les compter, car leur chiffre eut dit +la reponse; mais vivement, quoique son coeur fut terriblement +serre, elle les effeuilla: + +"Je reussirai... un peu... beaucoup... tout a fait." + +En meme temps un souffle tiede lui passa dans les cheveux et sur +les levres: la reponse de sa mere, dans un baiser, le plus tendre +qu'elle lui eut donne. + + +XIV + +Enfin elle se decida a quitter sa place; la nuit tombait, et deja +dans l'etroite vallee, comme plus loin dans celle de la Somme, +montaient des vapeurs blanches qui flottaient, legeres, autour des +cimes confuses des grands arbres; des petites lumieres piquaient +ca et la l'obscurite, s'allumant derriere les vitres des maisons, +et des rumeurs vagues passaient dans l'air tranquille, melees a +des bribes de chansons. + +Elle etait assez. aguerrie pour n'avoir pas peur de s'attarder +dans un bois ou sur la grand'route; mais a quoi bon! Elle +possedait maintenant ce qui lui avait si miserablement manque; un +toit et un lit; d'ailleurs, puisqu'on devait se lever le lendemain +tot pour aller au travail, mieux valait se coucher de bonne heure. + +Quand elle entra dans le village, elle vit que les rumeurs et les +chants qu'elle avait entendus partaient des cabarets, aussi pleins +de buveurs attables que lorsqu'elle etait arrivee, et d'ou +s'exhalaient par les portes ouvertes des odeurs de cafe, d'alcool +chauffe et de tabac qui emplissaient la rue comme si elle eut ete +un vaste estaminet. Et toujours ces cabarets se succedaient, sans +interruption, porte a porte quelquefois, si bien que sur trois +maisons il y en avait au moins une qu'occupait un debit de +boissons. Dans ses voyages, sur les grands chemins et par tous les +pays, elle avait passe devant bien des assemblees de buveurs, mais +nulle part elle n'avait entendu tapage de paroles, claires et +criardes, comme celui qui sortait confusement de ces salles +basses. + +En arrivant a la cour de mere Francoise, elle apercut, a la table +ou elle l'avait deja vu, Bendit qui lisait toujours, une chandelle +entouree d'un morceau de journal pour proteger, sa flamme, posee +devant lui sur la table, autour de laquelle des papillons de nuit +et des moustiques voltigeaient, sans qu'il parut en prendre souci, +absorbe dans sa lecture. + +Cependant quand elle passa pres de lui il leva la tete et la +reconnut; alors, pour le plaisir de parler sa langue, il lui dit: + +"_A good night's rest to you._" + +A quoi elle repondit: + +"_Good evening, sir._" + +"Ou avez-vous ete? continua-t-il en anglais. + +-- Me promener dans les bois, repondit-elle en se servant de la +meme langue + +-- Toute seule? + +-- Toute seule, je ne connais personne a Maraucourt. + +-- Alors pourquoi n'etes-vous pas restee a lire? Il n'y a rien de +meilleur, le dimanche, que la lecture. + +-- Je n'ai pas de livres. + +-- Etes-vous catholique? + +-- Oui, monsieur. + +-- Je vous en preterai tout de meme quelques-uns: _farewell_. + +-- _Good-bye, sir._" + +Sur le seuil de la maison, Rosalie etait assise, adossee au +chambranle, se reposant a respirer le frais. + +"Voulez-vous vous coucher? dit-elle. + +--Je voudrais bien. + +-- Je vas vous conduire, mais avant il faut vous entendre avec +mere Francoise; entrons dans le debit." + +L'affaire, ayant ete arrangee entre la grand'mere et sa petite- +fille, fut vivement reglee par le payement des vingt-huit sous que +Perrine allongea sur le comptoir, plus deux sous pour l'eclairage +pendant la semaine. + +"Pour lors, vous voulez vous etablir dans notre pays, ma petite? +dit mere Francoise d'un air placide et bienveillant. + +-- Si c'est possible. + +-- Ca sera possible si vous voulez travailler. + +-- Je ne demande que cela. + +-- Eh bien, ca ira; vous ne resterez pas toujours a cinquante +centimes, vous arriverez a un franc, meme a deux; si, plus tard, +vous epousez un bon ouvrier qui en gagne trois, ca vous fera cent +sous par jour; avec ca on est riche... quand on ne boit pas, +seulement il ne faut pas boire. C'est bien heureux que M. Vulfran +ait donne du travail au pays; c'est vrai qu'il y a la terre, mais +la terre ne peut pas nourrir tous ceux qui lui demandent a +manger." + +Pendant que la vieille nourrice debitait cette lecon avec +l'importance et l'autorite d'une femme habituee a ce qu'on +respecte sa parole, Rosalie atteignait un paquet de linge dans une +armoire et Perrine qui, tout en ecoutant, la suivait de l'oeil, +remarquait que les draps qu'on lui preparait etaient un grosse +toile d'emballage jaune; mais, depuis si longtemps elle ne +couchait plus dans des draps, qu'elle devait encore s'estimer +heureuse d'avoir ceux-la, si durs qu'ils fussent. Deshabillee! La +Rouquerie, qui durant ses voyages ne faisait jamais la depense +d'un lit, n'avait meme pas eu l'idee de lui offrir ce plaisir, et, +longtemps avant leur arrivee en France, les draps de la roulotte, +excepte ceux qui servaient a la mere, avaient ete vendus ou s'en +etaient alles en lambeaux. + +Elle prit la moitie du paquet, et, suivant Rosalie, elles +traverserent la cour ou une vingtaine d'ouvriers, hommes, femmes, +enfants etaient assis sur des billots de bois, des blocs de +pierre, attendant l'heure du coucher en causant et en fumant. +Comment tout ce monde pouvait-il loger dans la vieille maison qui +n'etait pas grande? + +La vue de son grenier, quand Rosalie eut allume une petite +chandelle placee derriere un treillis en fil de fer, repondit a +cette question. Dans un espace de six metres de long sur un peu +plus de trois de large, six lits etaient alignes le long des +cloisons, et, le passage qui restait entre eux au milieu avait a +peine un metre. Six personnes devaient donc passer la nuit la ou +il y avait a peine place pour deux; aussi, bien qu'une petite +fenetre fut ouverte dans le mur oppose a l'entree, respirait-on +des la porte une odeur acre et chaude qui suffoqua Perrine. Mais +elle ne se permit pas une observation, et comme Rosalie disait en +riant: + +"Ca vous parait peut-etre un peu petiot?" + +Elle se contenta de repondre: + +"Un peu. + +-- Quatre sous, ce n'est pas cent sous. + +-- Bien sur." + +Apres tout, mieux encore valait pour elle cette chambre trop +petite que les bois et les champs: puisqu'elle avait supporte +l'odeur de la baraque de Grain de Sel, elle supporterait bien +celle-la sans doute. + +"V'la votre lit", dit Rosalie en lui designant celui qui etait +place devant la fenetre. + +Ce qu'elle appelait un lit etait une paillasse posee sur quatre +pieds reunis par deux planches et des traverses; un sac tenait +lieu d'oreiller, + +"Vous savez, la fougere est fraiche, dit Rosalie, on ne mettrait +pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougere; ce +n'est pas a faire, quoiqu'on raconte que dans les hotels, les +vrais, on ne se gene pas." + +S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on +n'y voyait pas une seule chaise. + +"II y a des clous aux murs, dit Rosalie, repondant a la muette +interrogation de Perrine, c'est tres commode pour accrocher les +vetements." + +Il y avait aussi quelques boites et des paniers sous les lits dans +lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, +mais, comme ce n'etait pas le cas de Perrine, le clou plante aux +pieds de son lit lui suffisait de reste. + +"Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause +dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire +attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les +autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour etre +embauchee. Bonsoir. + +-- Bonsoir, et merci. + +-- Pour vous servir." + +Perrine se hata de se deshabiller, heureuse d'etre seule et de +n'avoir pas a subir la curiosite de la chambree. Mais, en se +mettant entre ses draps, elle n'eprouva pas la sensation de bien- +etre sur laquelle elle comptait, tant ils etaient rudes: tisses +avec des copeaux, ils n'eussent pas ete plus raides, mais cela +etait insignifiant, la terre aussi etait dure la premiere fois +qu'elle avait couche dessus, et, bien vite, elle s'y etait +habituee. + +La porte ne tarda pas a s'ouvrir et une jeune fille d'une +quinzaine d'annees etant entree dans la chambre commenca a se +deshabiller, en regardant, de temps en temps du cote de Perrine, +mais sans rien dire. Comme elle etait endimanchee, sa toilette fut +longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vetements +des jours de fete, et accrocher a un clou pour le lendemain ceux +du travail. + +Une autre arriva, puis une troisieme, puis une quatrieme; alors ce +fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en meme temps, +chacune racontait sa journee; dans l'espace menage entre les lits +elles tiraient et repoussaient leurs boites ou leurs paniers qui +s'enchevetraient les uns dans les autres, et cela provoquait des +mouvements d'impatience ou des paroles de colere qui toutes se +tournaient contre la proprietaire du grenier. + +"Queu taudis! + +-- El'mettra bentot d'autres lits au mitan. + +-- Por sur, j'ne resterai point la d'ans. + +_ Ou qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?" + +Et les exclamations se croisaient; a la fin cependant, quand les +deux premieres arrivees se furent couchees, un peu d'ordre +s'etablit, et bientot tous les lits furent occupes, un seul +excepte. + +Mais pour cela les conversations ne cesserent point, seulement +elles tournerent; apres s'etre dit ce qu'il y avait eu +d'interessant dans la journee ecoulee, on passa a celle du +lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux +querelles de chacune, aux potins de l'usine entiere, avec un mot +de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les "jeunes", +le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on +designa par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases +la facon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas. + +Alors Perrine eprouva un sentiment bizarre dont les contradictions +l'etonnerent: elle voulait etre tout oreilles, sentant de quelle +importance pouvaient etre pour elle les renseignements qu'elle +entendait; et d'autre part elle etait genee, comme honteuse +d'ecouter ces propos. + +Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou +si personnels qu'il fallait connaitre ceux a qui ils +s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans +deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec +Talouel, qui etait la bete noire des ouvriers, deteste de tous +autant que craint, mais avec des reticences, des reserves, des +precautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de +lui. Toutes les observations se terminaient par le meme mot ou a +peu pres: + +"N'empeche que ce soit ein ben brav' homme! + +-- Et juste donc! + +-- Oh! pour ca!" + +Mais tout de suite une autre ajoutait: + +"N'empeche aussi..." + +Alors les preuves etaient donnees de facon a montrer cette bonte +et cette justice. + +"S'il ne fallait point gagner son pain!" + +Peu a peu les langues se ralentirent. + +"Si on dormait, dit une voix alanguie. + +-- Qui t'en empeche? + +-- La Noyelle n'est pas rentree. + +-- Je viens de la voir. + +-- Ca y est-il? + +-- En plein. + +-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier? + +-- Ca je ne sais pas. + +-- Si on fermait la porte a la cheville? + +-- Et le tapage qu'elle ferait. + +-- Ca va recommencer comme l'autre dimanche. + +-- Peut-etre pire encore." + +A ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hesitants dans +l'escalier. + +"La voila." + +Mais les pas s'arreterent et il y eut une chute suivie de +gemissements. + +"Elle est tombee. + +---Si elle pouvait ne pas se relever. + +-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici. + +-- Et nous dormirions mieux." + +Les gemissements continuaient meles d'appels. + +"Viens donc, Laide: un p'tit coup de main, m'n'efant. + +-- Plus souvent que je vas y aller. + +-- Ohe! Laide, Laide!" + +Mais Laide n'ayant pas bouge, au bout d'un certain temps les +appels cesserent. + +"Elle s'endort. + +-- Quelle chance." + +Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait a +nouveau de monter l'escalier, et elle criait: + +"Laide, viens me donner la main, m'n'efant, Laide, Laide." + +Elle n'avancait pas evidemment, car les appels partaient toujours +du bas de l'escalier de plus en plus pressants a chaque cri, si +bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes: + +"Ma p'tite Laide, ma p'tite Laide, p'tite, p'tite; l'escalier +s'enfonce, oh! la! la!" + +Un eclat de rire courut de lit en lit. + +"C'est-y que t'es pas rentree, Laide, dis, dis Laide, dis; je vas +aller te qu'ri. + +-- Nous v'la tranquilles, dit une voix. + +-- Mais non, elle va chercher Laide qu'elle ne trouvera pas, et +quand elle reviendra dans une heure, ca recommencera. + +-- On ne dormira donc jamais! + +-- Va lui donner la main, Laide. + +-- Vas-y, te. + +-- C'est te qu'e veut." + +Laide se decida, passa un jupon et descendit. + +"Oh! m'n'efant, m'n'efant", cria la voix emue de la Noyelle. + +Il semblait qu'elles n'avaient qu'a monter l'escalier qui ne +s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laide chassa cette idee: + +"Viens avec me, je vas te payer un p'tiot pot." + +Laide ne se laissa pas tenter par cette proposition. + +"Allons nous coucher, dit-elle. + +-- Non, viens avec me, ma p'tite Laide." + +La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'etait obstinee +dans sa nouvelle idee, repetait son mot, toujours le meme: + +"Un p'tiot pot. + +-- Ca ne finira jamais, dit une voix. + +-- J'voudrais pourtant dormir, me. + +-- Faut s'lever demain. + +-- Et c'est comme ca tous les dimanches." + +Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la +tete, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en +plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du +temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette +chambree, avec ses promiscuites, son tapage et l'odeur nauseeuse +qui commencait a la suffoquer d'une facon si genante qu'elle se +demandait comment elle pourrait la supporter apres quelques +heures. + +Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix +de la Noyelle qui repetait: "Un p'tiot pot", a laquelle celle de +Laide repondait: + +"Demain". + +"Je vas aller aider Laide, dit une des femmes, ou ca durera +jusqu'a demain." + +En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se +produisit un grand brouhaha de voix, mele a des bruits de pas +lourds, a des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- +chaussee, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutee. + +A la fin la Noyelle fut trainee dans la chambre, pleurant avec des +exclamations desesperees: + +"Qu'est-ce que je vous ai fait?" + +Sans ecouter ses plaintes, on la deshabilla et on la coucha; mais +pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en +gemissant. + +"Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- +t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire +avec me? Laide, j'ai sef." + +Plus elle se plaignait, plus l'exasperation contre elle montait +dans la chambree, chacune criant son mot plus ou moins fache. + +Mais elle continuait toujours: + +"Salut, turlututu, chapeau pointu, fil ecru, t'es rabattu." + +Quand elle eut epuise tous les mots en u qui amusaient son +oreille, elle passa a d'autres qui n'avaient pas plus de sens. + +"Le cafe, a la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va +donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! +vous etes buveur? ca fait mon bonheur, peut-etre votre malheur. Ca +donne la jaunisse; faut aller a l'hospice; voyez la directrice; +mangez de la reglisse; mon pere en vendait et m'en regalait, aussi +ca m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!" + +De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si +le sommeil allait bientot se produire; mais tout de suite elle +repartait plus hatee, plus criarde, et alors celles qui avaient +commence a s'endormir se reveillaient en sursaut en poussant des +cris furieux qui epouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient +pas taire: + +"Pourquoi que vous me brutalisez? Ecoutez, pardonnez, c'est assez. + +-- Vous avez eu une belle idee de la monter! + +-- C'est te qu'as voulu. + +-- Si on la redescendait? + +-- On ne dormira jamais;" + +C'etait bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'etait +vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la +Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas a +Maraucourt d'autres logements ou l'on pouvait dormir +tranquillement? + +Il n'y avait pas que le tapage qui fut exasperant dans cette +chambree, l'air aussi qu'on y respirait commencait a n'etre plus +supportable pour elle: lourd, chaud, etouffant, charge de +mauvaises odeurs dont le melange soulevait le coeur ou le noyait. + +A la fin cependant le moulin a paroles de la Noyelle se ralentit, +elle ne lanca que des mots a demi formes, puis ce ne fut plus +qu'un ronflement qui sortit de sa bouche. + +Mais, bien que le silence se fut maintenant etabli dans la +chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle etait oppressee, des +coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de +la tete aux pieds. + +Il n'y avait pas a chercher la cause de ce malaise: elle etouffait +parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambree +n'etouffaient pas comme elle, c'est qu'elles etaient habituees a +vivre dans cette atmosphere, suffocante pour qui couchait +ordinairement en plein champ. + +Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'etaient bien habituees a +cette atmosphere, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: +sans doute il fallait du courage et de la perseverance; mais si +elle n'etait pas paysanne, elle avait mene une existence aussi +dure que la leur pouvait l'etre; meme pour les plus miserables, et +des lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportat +pas ce qu'elles supportaient. + +Il n'y avait donc qu'a ne pas respirer, qu'a ne pas sentir, alors +viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort +l'odorat ne fonctionne plus. + +Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on +veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut +bientot ouvrir les levres, les narines et faire une aspiration +d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les +poumons; et le terrible fut que, malgre tout, elle dut repeter +plusieurs fois cette aspiration. + +Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, +elle etouffait; si elle respirait, elle etait malade. + +Comme elle se debattait, sa main frola le papier qui remplacait +une des vitres de la fenetre, contre laquelle sa couchette etait +posee. + +Un papier n'est pas une feuille de verre, il se creve sans bruit +et, creve, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il +a ce qu'elle le crevat? Pour etre habituees a cette atmosphere +viciee, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, a +condition de n'eveiller personne, elle pouvait tres bien dechirer +ce papier. + +Mais elle n'eut pas besoin d'en venir a cette extremite qui +laisserait des traces; comme elle le tatait, elle sentit qu'il +n'etait pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec precaution en +detacher un cote. Alors se collant la bouche a cette ouverture, +elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la +prit. + + +XV + +Quand elle se reveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si +pale qu'elle n'eclairait pas la chambre; au dehors des coqs +chantaient, par l'ouverture du papier penetrait un air froid; +c'etait le jour qui pointait + +Malgre ce leger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de +la chambree n'avait pas disparu; s'il etait entre un peu d'air +pur, l'air vicie n'etait pas du tout sorti, et en s'accumulant, en +s'epaississant, en s'echauffant, il avait produit une moiteur +asphyxiante. + +Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que +coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes etouffees. + +Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna +maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour +que la fenetre mal ajustee dans son cadre resonnat avec des +vibrations qui se prolongerent. Non seulement personne ne +s'eveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas +que ce bruit insolite eut trouble une seule des dormeuses. + +Alors son parti fut pris. Tout doucement elle decrocha ses +vetements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses +souliers a la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, +dont l'aube lui indiquait la direction. Fermee simplement par une +clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva +sur le palier, sans que personne se fut apercu de sa sortie. Alors +elle s'assit sur la premiere marche de l'escalier et, s'etant +chaussee, descendit. + +Ah! le bon air! la delicieuse fraicheur! jamais elle n'avait +respire avec pareille beatitude; et par la petite cour elle allait +la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, +secouant la tete: le bruit de ses pas eveilla un chien du +voisinage qui se mit a aboyer, et aussitot d'autres chiens lui +repondirent furieux. + +Mais que lui importait: elle n'etait plus la vagabonde contre +laquelle les chiens avaient toutes les libertes, et puisqu'il lui +plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans +doute, -- un droit paye de son argent. + +Comme la cour etait trop petite pour son besoin de mouvement, elle +sortit dans la rue par la barriere ouverte, et se mit a marcher au +hasard, droit devant elle, sans se demander ou elle allait. +L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de +sa tete elle voyait l'aube blanchir deja la cime des arbres et le +faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. A ce +moment une sonnerie eclata au milieu du profond silence: c'etait +l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait +qu'elle avait encore trois heures avant l'entree aux ateliers. + +Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant +de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'a ce +moment, et des lors le mieux etait qu'elle s'assit quelque part ou +elle pourrait attendre. + +De minute on minute, le ciel s'etait eclairci et les choses autour +d'elle avaient pris, sous la lumiere rasante qui les frappait, des +formes assez distinctes pour qu'elle reconnut ou elle etait. + +Precisement au bord d'une entaille qui commencait la, et +paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la reunir a d'autres +etangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes +grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la +tourbe, jusqu'a la grande riviere. N'etait-ce pas quelque chose +comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retire, +semblait-il, plus desert, et aussi plus couvert d'arbres dont les +files s'enchevetraient en lignes confuses? + +Elle resta la un moment, puis, la place ne lui paraissant pas +bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le +bord de l'entaille, s'elevait sur la pente d'un petit coteau +boise; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle +cherchait. + +Mais, comme elle allait y arriver, elle apercut au bord de +l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en +roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent +l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idee lui +vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait +bien cachee, sans que personne put se demander ce qu'elle faisait +dans les prairies a cette heure matinale, et aussi sans continuer +a recevoir les grosses gouttes de rosee qui ruisselaient des +branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient +comme une vraie pluie. + +Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une +oseraie un petit sentier a peine trace, qui semblait conduire a +l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne +conduisait pas jusque dedans car elle etait construite sur un tout +petit ilot plante de trois saules qui lui servaient de charpente, +et un fosse plein d'eau la separait de l'oseraie, Heureusement un +tronc d'arbre etait jete sur ce fosse, bien qu'il fut assez +etroit, bien qu'il fut aussi mouille par la rosee qui le rendait +glissant, cela n'etait pas pour arreter Perrine. Elle le franchit +et se trouva devant une porte en roseaux lies avec de l'osier +qu'elle n'eut qu'a tirer pour qu'elle s'ouvrit. + +L'aumuche etait de forme carree et toute tapissee jusqu'au toit +d'un epais revetement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre +faces etaient percees des petites ouvertures invisibles du dehors, +mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi +penetrer la lumiere; sur le sol etait etendue une epaisse couche +de fougeres; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait +de chaise. + +Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu a la chambre qu'elle venait +de quitter. Comme elle eut ete mieux la pour dormir, en bon air, +tranquille, couchee dans la fougere, sans autres bruits que ceux +du feuillage et des eaux; plutot qu'entre les draps si durs de +Mme Francoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses +camarades, dans cette atmosphere horrible dont l'odeur toujours +persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur. + +Elle s'allongea sur la fougere, et se tassa dans un coin contre la +moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle +ne tarda pas a se sentir gagnee par un doux engourdissement, elle +se remit sur ses jambes, car il ne lui etait pas permis de +s'endormir tout a fait, de peur de ne pas s'eveiller avant +l'entree aux ateliers. + +Maintenant le soleil etait leve, et, par l'ouverture exposee a +l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; +au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'ilot, sur +l'etang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait +entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de +cris qui annoncaient l'eveil a la vie de toutes les betes de la +tourbiere. + +Elle mit la tete a une ouverture et vit ces betes s'ebattre autour +de l'aumuche en pleine securite: dans les roseaux, des libellules +voletaient de ca et de la; le long des rives, des oiseaux +piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, +sur l'etang couvert d'une buee legere, une sarcelle d'un brun +cendre, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entouree +de ses petits qu'elle tachait de maintenir pres d'elle par des +appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'echappaient +pour s'elancer a travers les nenuphars fleuris ou ils +s'empetraient, a la poursuite de tous les insectes qui passaient a +leur portee. Tout a coup un rayon bleu rapide comme un eclair +l'eblouit, et ce fut seulement apres qu'il eut disparu qu'elle +comprit que c'etait un martin-pecheur qui venait de traverser +l'etang. + +Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa presence, +aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta a sa +fenetre, a le regarder. Comme tout cela etait joli dans cette +fraiche lumiere, gai, vivant, amusant, nouveau a ses yeux, assez +feerique pour qu'elle se demandat si cette ile avec sa hutte +n'etait point une petite arche de Noe. + +A un certain moment elle vit l'etang se couvrir d'une ombre noire +qui passait capricieusement, agrandie, rapetissee sans cause +apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le +soleil qui s'etait eleve au-dessus de l'horizon continuait de +briller radieux dans le ciel sans nuage. D'ou pouvait venir cette +ombre? Les etroites fenetres de l'aumuche ne lui permettant pas de +s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle etait +produite par des tourbillons de fumee qui passaient avec la brise, +et venaient des hautes cheminees de l'usine ou deja des feux +etaient allumes pour que la vapeur fut en pression a l'entree des +ouvriers. + +Le travail allait donc bientot commencer, et il etait temps +qu'elle quittat l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. +Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal pose sur le +billot qu'elle n'avait pas apercu, mais que la pleine lumiere qui +sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle +jeta les yeux sur son titre: c'etait le _Journal d'Amiens_ du 25 +fevrier precedent, et alors elle fit cette reflexion que de la +place qu'occupait ce journal sur le seul siege ou l'on pouvait +s'asseoir, aussi bien que de sa date, il resultait la preuve que +depuis le 25 fevrier l'aumuche etait abandonnee, et que personne +n'avait passe sa porte. + + +XVI + +Au moment ou sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un +gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de +l'usine, et presque aussitot d'autres sifflets lui repondirent a +des distances plus ou moins eloignees, par des coups egalement +rythmes. + +Elle comprit que c'etait le signal d'appel des ouvriers qui +partait de Maraucourt, et se repetait de villages en villages, +Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines +Paindavoine, annoncant a leur maitre que partout en meme temps on +etait pret pour le travail. + +Alors, craignant d'etre en retard, elle hata le pas, et en entrant +dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les +seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accoles au +chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans +les cours, d'autres se debarbouillaient a la pompe; mais personne +ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurement qu'il +n'etait pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par +consequent, elle n'avait pas a se presser. + +Mais trois petits coups qui sonnerent a l'horloge, et qui furent +aussitot suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les +precedents firent instantanement succeder le mouvement a cette +tranquillite: des maisons, des cours, des cabarets, de partout +sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eut fait une +fourmiliere, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se +dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe a toute vapeur; les +autres machant une croute hativement en s'etouffant; le plus grand +nombre bavardant bruyamment: a chaque instant des groupes +debouchaient des ruelles laterales et se melaient a ce flot noir +qu'ils grossissaient sans le ralentir. + +Dans une poussee de nouveaux arrivants Perrine apercut Rosalie en +compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit: + +"Ou donc que vous etiez? demanda Rosalie surprise. + +-- Je me suis levee de bonne heure, pour me promener un peu. + +-- Ah! bon. Je vous ai cherchee. + +-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je +suis matineuse." + +On arrivait a l'entree des ateliers, et le flot s'engouffrait dans +l'usine sous l'oeil d'un homme grand, maigre, qui se tenait a une +certaine distance de la grille, les mains dans les poches de son +veston, le chapeau de paille rejete en arriere, mais la tete un +peu penchee en avant, le regard attentif, de facon que personne ne +defilat devant lui sans qu'il le vit. + +"Le Mince", dit Rosalie d'une voix sifflee. + +Mais Perrine n'avait pas besoin de ce mot; avant qu'il lui fut +jete, elle avait devine dans cet homme le directeur Talouel. + +"Est-ce qu'il faut que j'entre avec vous? demanda Perrine. + +-- Bien sur." + +Pour elle, le moment etait decisif, mais elle se raidit contre son +emotion: pourquoi ne voudrait-il pas d'elle puisqu'on acceptait +tout le monde? + +Quand elles arriverent devant lui, Rosalie dit a Perrine de la +suivre et, sortant de la foule, elle s'approcha sans paraitre +intimidee: + +"M'sieu le directeur, dit-elle, c'est une camarade qui voudrait +travailler." + +Talouel jeta un rapide coup d'oeil sur cette camarade: + +"Dans un moment nous verrons", repondit-il. + +Et Rosalie, qui savait ce qu'il convenait de faire, se placa a +l'ecart avec Perrine. + +A ce moment un brouhaha se produisit a la grille et les ouvriers +s'ecarterent avec empressement, laissant le passage libre au +phaeton de M. Vulfran, conduit par le meme jeune homme que la +veille: bien que tout le monde sut qu'il ne pouvait pas voir, +toutes les tetes d'hommes se decouvrirent devant, lui, tandis que +les femmes saluaient d'une courte reverence. + +"Vous voyez qu'il n'arrive pas le dernier", dit Rosalie. + +Le directeur fit quelques pas presses au-devant du phaeton: + +"Monsieur Vulfran, je vous presente mon respect, dit-il le chapeau +a la main. + +-- Bonjour, Talouel." + +Perrine suivit des yeux la voiture qui continuait son chemin, et, +quand elle les ramena sur la grille, elle vit successivement +passer les employes qu'elle connaissait deja: Fabry l'ingenieur, +Bendit, Mombleux et d'autres que Rosalie lui nomma. + +Cependant la cohue s'etait eclaircie, et maintenant ceux qui +arrivaient couraient, car l'heure allait sonner. + +"Je crois bien que les jeunes vont etre en retard", dit Rosalie a +mi-voix. + +L'horloge sonna, il y eut une derniere poussee, puis quelques +retardataires parurent a la queue leu leu, essouffles, et la rue +se trouva vide; cependant Talouel ne quitta pas sa place et, les +mains dans les poches, il continua a regarder au loin, la tete +haute. + +Quelques minutes s'ecoulerent, puis apparut un grand jeune homme +qui n'etait pas un ouvrier, mais bien un monsieur, beaucoup plus +monsieur meme par ses manieres et sa tenue soignee que l'ingenieur +et les employes; tout en marchant a pas hates il nouait sa +cravate, ce qu'il n'avait pas eu le temps de faire evidemment. + +Quand il arriva devant le directeur, celui-ci ota son chapeau +comme il l'avait fait pour M. Vulfran, mais Perrine remarqua que +les deux saluts ne se ressemblaient en rien. + +"Monsieur Theodore, je vous, presente mon respect", dit Talouel. + +Mais bien que cette phrase fut formee des memes mots que celle +qu'il avait adressee a M. Vulfran, elle ne disait, pas du tout la +meme chose, cela etait evident aussi. + +"Bonjour, Talouel. Est-ce que mon oncle est arrive? + +-- Mon Dieu oui, monsieur Theodore, il y a bien cinq minutes. + +-- Ah! + +-- Vous n'etes pas le dernier; c'est M. Casimir qui aujourd'hui +est en retard, bien que comme vous il n'ait pas ete a Paris; mais +je l'apercois la-bas." + +Tandis que Theodore se dirigeait vers les bureaux, Casimir +avancait rapidement. + +Celui-la ne ressemblait en rien a son cousin, pas plus dans sa +personne que dans sa tenue; petit, raide, sec; quand il passa +devant le directeur, cette raideur se precisa dans la courte +inclinaison de tete qu'il lui adressa sans un seul mot. + +Les mains toujours dans les poches de son veston, Talouel lui +presenta aussi son respect, et ce fut seulement quand il eut +disparu qu'il se tourna vers Rosalie: + +"Qu'est-ce qu'elle sait faire ta camarade? + +Perrine repondit elle-meme a cette question: + +"Je n'ai pas encore travaille dans les usines", dit-elle d'une +voix qu'elle s'efforca d'affermir. + +Talouel l'enveloppa d'un rapide coup d'oeil, puis s'adressant a +Rosalie: + +"Dis de ma part a Oneux de la mettre aux wagonets[1], et ouste! +plus vite que ca. + +-- Qu'est-ce que c'est que les wagonets?" demanda Perrine en +suivant Rosalie a travers les vastes cours qui separaient les +ateliers les uns des autres. Serait-elle en etat d'accomplir ce +travail, en aurait-elle la force, l'intelligence? fallait-il un +apprentissage? toutes questions terribles pour elle, et qui +l'angoissaient d'autant plus que maintenant qu'elle se voyait +admise dans l'usine, elle sentait qu'il dependait d'elle de s'y +maintenir. + +"N'ayez donc pas peur, repondit Rosalie qui avait compris son +emotion; rien n'est plus facile." + +Perrine devina le sens de ces paroles plutot qu'elle ne les +entendit; car, depuis quelques, instants deja, les machines, les +metiers s'etaient mis en marche dans l'usine, morte lorsqu'elle y +etait entree, et maintenant un formidable mugissement, dans lequel +se confondaient mille bruits divers, emplissait les cours; aux +ateliers, les metiers a tisser battaient, les navettes couraient, +les broches, les bobines tournaient, tandis que dehors les arbres +de transmission, les roues, les courroies, les volants, ajoutaient +le vertige des oreilles a celui des yeux. + +"Voulez-vous parler plus fort? dit Perrine, je ne vous entends +pas. + +-- L'habitude vous viendra, cria Rosalie, je vous disais que ce +n'est pas difficile; il n'y a qu'a charger les cannettes sur les +wagonets; savez-vous ce que c'est qu'un wagonet? + +-- Un petit wagon, je pense. + +-- Justement, et quand le wagonet est plein, a le pousser jusqu'au +tissage ou on le decharge; un bon coup au depart, et ca roule tout +seul. + +-- Et une cannette, qu'est-ce que c'est au juste? + +-- Vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannette? oh! Puisque je +vous ai dit hier que les cannetieres etaient des machines a +preparer le fil pour les navettes; vous devez bien voir ce que +c'est. + +-- Pas trop." + +Rosalie la regarda, se demandant evidemment si elle etait stupide; +puis-elle continua: + +"Enfin, c'est des broches enfoncees dans des godets, sur +lesquelles s'enroule le fil; quand elles sont pleines, on les +retire du godet, on en charge les wagonets qui roulent sur un +petit chemin de fer, et on les mene aux ateliers de tissage; ca +fait une promenade; j'ai commence par la, maintenant je suis aux +cannettes." + +Elles avaient traverse un dedale de cours, sans que Perrine, +attentive a ces paroles, pour elles si pleines d'interet, put +arreter ses yeux sur ce qu'elle voyait autour d'elle, quand +Rosalie lui designa de la main une ligne de batiments neufs, a un +etage, sans fenetres, mais eclaires a l'exposition du nord par des +chassis vitres qui formaient la moitie du toit. + +"C'est la", dit-elle. + +Et aussitot ayant ouvert une porte, elle introduisit Perrine dans +une longue salle, ou la valse vertigineuse de milliers de broches +en mouvement produisait un vacarme assourdissant. + +Cependant, malgre le tapage, elles entendirent une voix d'homme +qui criait: + +"Te voila, rodeuse! + +-- Qui, rodeuse? qui rodeuse? s'ecria Rosalie, ce n'est pas moi, +entendez-vous, pere la Quille? + +-- D'ou viens-tu? + +-- C'est l'Mince qui m'a dit de vous amener cette jeune fille pour +que vous la mettiez aux wagonets," + +Celui qui leur avait adresse cet aimable salut etait un vieil +ouvrier a jambe de bois, estropie une dizaine d'annees auparavant +dans l'usine, d'ou son nom de la Quille. Pour ses invalides, on +l'avait mis surveillant aux cannetieres, et il faisait marcher les +enfants places sous ses ordres, rondement, rudement, toujours +grondant, bougonnant, criant, jurant, car le travail de ces +machines est assez penible, demandant autant d'attention de l'oeil +que de prestesse de la main pour enlever les canettes pleines, les +remplacer par d'autres vides, rattacher les fils casses, et il +etait convaincu que s'il ne jurait pas et ne criait pas +continuellement, en appuyant chaque juron d'un vigoureux coup du +pilon de sa jambe de bois applique sur le plancher, il verrait ses +broches arretees, ce qui pour lui etait intolerable. Mais comme, +au fond, il etait bon homme, on ne l'ecoutait guere, et, +d'ailleurs, une partie de ses paroles se perdait dans le tapage +des machines. + +"Avec tout ca, tes broches sont arretees! cria-t-il a Rosalie en +la menacant du poing. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Mets-toi au travail pus vite que ca." + +Puis, s'adressant a Perrine: + +"Comment t'appelles-tu?" + +Comme elle ne voulait pas donner son nom, cette demande qu'elle +aurait du prevoir, puisque la veille Rosalie la lui avait posee, +la surprit, et elle resta interloquee. + +Il crut qu'elle n'avait pas entendu et, se penchant vers elle, il +cria en frappant un coup de pilon sur le plancher: + +"Je te demande ton nom." + +Elle avait eu le temps de se remettre et de se rappeler celui +qu'elle avait deja donne: + +"Aurelie, dit-elle. + +-- Aurelie qui? + +-- C'est tout. + +-- Bon; viens avec moi." + +Il la conduisit devant un wagonet gare dans un coin, et lui repeta +les explications de Rosalie, s'arretant a chaque mot pour crier: + +"Comprends-tu?" + +A quoi elle repondait d'un signe de tete affirmatif. + +Et de fait son travail etait si simple qu'il eut fallu qu'elle fut +stupide pour ne pas pouvoir s'en acquitter; et, comme elle y +apportait toute son attention, tout son bon vouloir, le pere la +Quille, jusqu'a la sortie, ne cria pas plus d'une douzaine de fois +apres elle, et encore plutot pour l'avertir que pour la gronder: + +"Ne t'amuse pas en chemin." + +S'amuser elle n'y pensait pas, mais au moins, tout en poussant son +wagonet d'un bon pas regulier, sans s'arreter, pouvait-elle +regarder ce qui se passait dans les differents quartiers qu'elle +traversait, et voir ce qui lui avait echappe pendant qu'elle +ecoutait les explications de Rosalie? Un coup d'epaule pour mettre +son chariot en marche, un coup de reins pour le retenir lorsque se +presentait un encombrement, et c'etait tout; ses yeux, comme ses +idees, avaient pleine liberte de courir comme elle voulait. + +A la sortie, tandis que chacun se hatait pour rentrer chez soi, +elle alla chez le boulanger et se fit couper une demi-livre de +pain qu'elle mangea en flanant par les rues, et en humant la bonne +odeur de soupe qui sortait des portes ouvertes devant lesquelles +elle passait, lentement quand c'etait une soupe qu'elle aimait, +plus vite quand c'en etait une qui la laissait indifferente. Pour +sa faim, une demi-livre de pain etait mince, aussi disparut-elle +vite; mais peu importait, depuis le temps qu'elle etait habituee a +imposer silence a son appetit, elle ne s'en portait pas plus mal: +il n'y a que les gens habitues a trop manger qui s'imaginent qu'on +ne peut pas rester sur sa faim; de meme, il n'y a que ceux qui ont +toujours eu leurs aises, pour croire qu'on ne peut pas boire a sa +soif, dans le creux de sa main, au courant d'une claire riviere. + + +XVII + +Bien avant l'heure de la rentree aux ateliers, elle se trouva a la +grille des shedes, et a l'ombre d'un pilier, assise sur une borne, +elle attendit le sifflet d'appel, en regardant des garcons et des +filles de son age arrives comme elle en avance, jouer a courir ou +a sauter, mais sans oser se meler a leurs jeux, malgre l'envie +qu'elle en avait. + +Quand Rosalie arriva, elle rentra avec elle et reprit son travail, +active comme dans la matinee par les cris et les coups de pilon de +la Quille, mais mieux justifies que dans la matinee, car a la +longue la fatigue, a mesure que la journee avancait, se faisait +plus lourdement sentir. Se baisser, se relever pour charger et +decharger le wagonet, lui donner un coup d'epaule pour le +demarrer, un coup de reins pour le retenir, le pousser, l'arreter, +qui n'etait qu'un jeu en commencant, repete, continue sans +relache, devenait un travail, et avec les heures, les dernieres +surtout, une lassitude qu'elle n'avait jamais connue, meme dans +ses plus dures journees de marche, avait pese sur elle. + +"Ne lambine donc pas comme ca!" criait la Quille. + +Secouee par le coup de pilon qui accompagnait ce rappel, elle +allongeait le pas comme un cheval sous un coup de fouet, mais pour +ralentir aussitot qu'elle se voyait hors de sa portee. Et +maintenant tout a sa besogne, qui l'engourdissait, elle n'avait +plus de curiosite et d'attention que pour compter les sonneries de +l'horloge, les quarts, la demie, l'heure, se demandant quand la +journee finirait et si elle pourrait aller jusqu'au bout. + +Quand cette question l'angoissait, elle s'indignait et se depitait +de sa faiblesse; Ne pouvait-elle pas faire ce que faisaient les +autres qui n'etant ni plus agees, ni plus fortes qu'elle, +s'acquittaient de leur travail sans paraitre en souffrir; et +cependant elle se rendait bien compte que ce travail etait plus +dur que le sien, demandait plus d'application d'esprit, plus de +depense d'agilite. Que fut-elle devenue si, au lieu de la mettre +aux wagonets, on l'avait tout de suite employee aux cannettes? +Elle ne se rassurait qu'en se disant que c'etait l'habitude qui +lui manquait, et qu'avec du courage, de la volonte, de la +perseverance, cette accoutumance lui viendrait; pour cela comme +pour tout, il n'y avait qu'a vouloir, et elle voulait, elle +voudrait. Qu'elle ne faiblit pas tout a fait ce premier jour, et +le second serait moins penible, moins le troisieme que le second. + +Elle raisonnait ainsi en poussant ou en chargeant son wagonet, et +aussi en regardant ses camarades travailler avec cette agilite +qu'elle leur enviait, lorsque tout a coup elle vit Rosalie, qui +rattachait un fil, tomber a cote de sa voisine: un grand cri +eclata, en meme temps tout s'arreta; et au tapage des machines, +aux ronflements, aux vibrations, aux trepidations du sol, des murs +et du vitrage succeda un silence de mort, coupe d'une plainte +enfantine: + +"Oh! la! la! + +Garcons, filles, tout le monde s'etait precipite; elle fit comme +les autres, malgre les cris de la Quille qui hurlait: + +"Tonnerre! mes broches arretees!" + +Deja Rosalie avait ete relevee; on s'empressait autour d'elle, +l'etouffant. + +"Qu'est-ce qu'elle a?" + +Elle-meme repondit: + +"La main ecrasee," + +Son visage etait pale, ses levres decolorees tremblaient, et des +gouttes de sang tombaient de sa main blessee sur le plancher. + +Mais, verification faite, il se trouva qu'elle n'avait que deux +doigts blesses, et peut-etre meme un seul ecrase ou fortement +meurtri. + +Alors la Quille, qui avait eu un premier mouvement de compassion, +entra en fureur et bouscula les camarades qui entouraient Rosalie. + +"Allez-vous me fiche le camp? Vla-t-il pas une affaire! + +-- C'etait peut-etre pas une affaire quand vous avez eu la quille +ecrasee", murmura une voix. + +Il chercha qui avait ose lacher cette reflexion irrespectueuse, +mais il lui fut impossible de trouver une certitude dans le tas. +Alors il n'en cria que plus fort: + +"Fichez-moi le camp!" + +Lentement on se separa, et Perrine comme les autres allait +retourner a son wagonet quand la Quille l'appela: + +"He", la nouvelle arrivee, viens ici, toi, plus vite que ca." + +Elle revint craintivement, se demandant en quoi elle etait plus +coupable que toutes celles qui avaient abandonne leur travail; +mais il ne s'agissait pas de la punir. + +"Tu vas conduire cette bete-la chez le directeur, dit-il. + +-- Pourquoi que vous m'appelez bete? cria Rosalie, car deja le +tapage des machines avait recommence. + +-- Pour t'etre fait prendre la patte, donc. + +-- C'est-y ma faute? + +-- Bien sur que c'est ta faute, maladroite, feignante..." + +Cependant il s'adoucit: "As-tu mal? + +-- Pas trop. + +-- Alors file." + +Elles sortirent toutes les deux, Rosalie tenant sa main blessee, +la gauche, dans sa main droite. + +"Voulez-vous vous appuyer sur moi? demanda Perrine. + +-- Merci bien; ce n'est pas la peine, je peux marcher. + +-- Alors cela ne sera rien, n'est-ce pas? + +-- On ne sait pas; ce n'est jamais le premier jour qu'on souffre, +c'est plus tard. + +-- Comment cela vous est-il arrive? + +-- Je n'y comprends rien; j'ai glisse. + +-- Vous etes peut-etre fatiguee, dit Perrine pensant a elle-meme. + +-- C'est toujours quand on est fatigue qu'on s'estropie; le matin +on est plus souple et on fait attention. Qu'est-ce que va dira +tante Zenobie? + +-- Puisque ce n'est pas votre faute. + +-- Mere Francoise croira bien que ce n'est pas ma faute, mais +tante Zenobie dira que c'est pour ne pas travailler. + +-- Vous la laisserez dire. + +-- Si vous croyez que c'est amusant d'entendre dire." + +Sur leur chemin les ouvriers qui les rencontraient les arretaient +pour les interroger: les uns plaignaient Rosalie; le plus grand +nombre l'ecoutaient indifferemment, en gens qui sont habitues a +ces sortes de choses et se disent que ca a toujours ete ainsi; on +est blesse comme on est malade, on a de la chance ou on n'en a +pas; chacun son tour, toi aujourd'hui, moi demain; d'autres se +fachaient: + +"Quand ils nous auront tous estropies! + +-- Aimes-tu mieux crever de faim?" + +Elles arriverent au bureau du directeur, qui se trouvait au centre +de l'usine, englobe dans un grand batiment en briques vernissees +bleues et rases, ou tous les autres bureaux etaient reunis; mais +tandis que ceux-la, meme celui de M. Vulfran, n'avaient rien de +caracteristique, celui du directeur se signalait a l'attention par +une veranda vitree a laquelle on arrivait par un perron a double +revolution. + +Quand elles entrerent sous cette veranda, elles furent recues par +Talouel, qui se promenait en long et en large comme un capitaine +sur sa passerelle, les mains dans ses poches, son chapeau sur la +tete. + +Il paraissait furieux: + +"Qu'est-ce qu'elle a encore celle-la?" cria-t-il. + +Rosalie montra sa main ensanglantee. + +"Enveloppe-la donc de ton mouchoir, ta patte!" cria-t-il. + +Pendant qu'elle tirait difficilement son mouchoir, il arpentait la +veranda a grands pas; quand elle l'eut tortille autour de sa main, +il revint se camper devant elle: + +"Vide la poche." + +Elle regarda sans comprendre. + +"Je te dis de tirer tout ce qui se trouve dans ta poche." + +Elle fit ce qu'il commandait et tira de sa poche un attirail de +choses bizarres: un sifflet fait dans une noisette, des osselets, +un de, un morceau de jus de reglisse, trois sous et un petit +miroir en zinc. + +Il le saisit aussitot: + +"J'en etais sur, s'ecria-t-il, pendant que tu te regardais dans +ton miroir un fil aura casse, ta cannette s'est arretee, tu as +voulu rattraper le temps perdu, et voila. + +-- Je me suis pas regardee dans ma glace, dit-elle. + +-- Vous etes toutes les memes; avec ca que je ne vous connais pas. +Et maintenant qu'est-ce que tu as? + +-- Je ne sais pas; les doigts ecrases. + +-- Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? + +-- C'est le pere la Quille qui m'envoie a vous." + +Il s'etait retourne vers Perrine. + +"Et toi, qu'est-ce que tu as? + +-- Moi, je n'ai rien, repondit-elle decontenancee par cette +durete. + +-- Alors?... + +-- C'est la Quille qui lui a dit de m'amener a vous, acheva +Rosalie. + +-- Ah! il faut qu'on t'amene; eh bien alors qu'elle te conduise +chez le Dr Ruchon; mais tu sais! je vais faire une enquete, et si +tu as faute, gare a toi!" + +Il parlait avec des eclats de voix qui faisaient resonner les +vitres de la veranda, et qui devaient s'entendre dans tous les +bureaux. + +Comme elles allaient sortir, elles virent arriver M. Vulfran qui +marchait avec precaution en ne quittant pas de la main le mur du +vestibule: + +"Qu'est-ce qu'il y a, Talouel? + +-- Rien, monsieur, une fille des cannetieres qui s'est fait +prendre la main. + +-- Ou est-elle? + +-- Me voici, monsieur Vulfran, dit Rosalie en revenant vers lui. + +-- N'est-ce pas la voix de la petite fille de Francoise? dit-il. + +-- Oui, monsieur Vulfran, c'est moi, c'est moi Rosalie." + +Et elle se mit a pleurer, car les paroles dures lui avaient +jusque-la serre le coeur et l'acces de compassion avec lequel ces +quelques mots lui etaient adresses le detendait. + +"Qu'est-ce que tu as, ma pauvre fille? + +-- En voulant rattacher un fil j'ai glisse, je ne sais comment, ma +main s'est trouvee prise, j'ai deux doigts ecrases... il me +semble. + +-- Tu souffres beaucoup? + +-- Pas trop. + +-- Alors pourquoi pleures-tu? + +-- Parce que vous ne me bousculez pas." + +Talouel haussa les epaules. + +"Tu peux marcher? demanda M. Vulfran. + +-- Oh! oui, monsieur Vulfran. + +-- Rentre vite chez toi; on va t'envoyer M. Ruchon." + +Et s'adressant a Talouel: + +"Ecrivez une fiche a M. Ruchon pour lui dire de passer tout de +suite chez Francoise; soulignez "tout de suite", ajoutez "blessure +urgente". + +Il revint a Rosalie: + +"Veux-tu quelqu'un pour te conduire? + +-- Je vous remercie, monsieur Vulfran, j'ai une camarade. + +-- Va, ma fille; dis a ta grand'mere que tu seras payee." + +C'etait Perrine maintenant qui avait envie de pleurer; mais sous +le regard de Talouel elle se raidit; ce fut seulement quand elles +traverserent les cours pour gagner la sortie qu'elle trahit son +emotion: + +"II est bon M. Vulfran. + +-- Il le serait ben tout seul; mais avec le Mince, il ne peut pas; +et puis il n'a pas le temps, il a d'autres affaires dans la tete, + +-- Enfin il a ete bon pour vous." + +Rosalie se redressa: + +"Oh! moi, vous savez, je le fais penser a son fils; alors vous +comprenez, ma mere etait la soeur de lait de M. Edmond. + +-- Il pense a son fils? + +-- Il ne pense qu'a ca." + +On se mettait sur les portes pour les voir passer, le mouchoir +teint de sang dont la main de Rosalie etait enveloppee provoquant +la curiosite; quelques voix aussi les interrogeaient: + +"T'es blessee? + +-- Les doigts ecrases. + +-- Ah! malheur!" + +Il y avait autant de compassion que de colere dans ce cri, car +ceux qui le proferaient pensaient que ce qui venait d'arriver a +cette fille, pouvait les frapper le lendemain ou a l'instant meme +dans les leurs, mari, pere, enfants: tout le monde a Maraucourt ne +vivait-il pas de l'usine? + +Malgre ces arrets, elles approchaient de la maison de mere +Francoise, dont deja la barriere grise se montrait au bout du +chemin. + +"Vous allez entrer avec moi, dit Rosalie. + +-- Je veux bien. + +-- Ca retiendra peut-etre tante Zenobie." + +Mais la presence de Perrine ne retint pas du tout la terrible +tante qui, en voyant Rosalie arriver a une heure insolite, et en +apercevant sa main enveloppee, poussa les hauts cris: + +"Te v'la blessee, coquine! Je parie que tu l'as fait expres. + +-- Je serai payee, repliqua Rosalie rageusement. + +-- Tu crois ca? + +-- M. Vulfran me l'a dit." + +Mais cela ne calma pas tante Zenobie, qui continua de crier si +fort que mere Francoise, quittant son comptoir, vint sur le seuil; +mais ce ne fut pas par des paroles de colere qu'elle accueillit sa +petite-fille: courant a elle, elle la prit dans ses bras: + +"Tu es blessee? s'ecria-t-elle. + +-- Un peu, grand'maman, aux doigts; ce n'est rien. + +-- Il faut aller chercher M. Ruchon. + +-- M. Vulfran l'a fait prevenir." + +Perrine se disposait a les suivre dans la maison, mais tante +Zenobie se retournant sur elle l'arreta: + +"Croyez-vous que nous avons besoin de vous pour la soigner? + +-- Merci", cria Rosalie. + +Perrine n'avait plus qu'a retourner a l'atelier, ce qu'elle fit; +mais au moment ou elle allait arriver a la grille des shedes, un +long coup de sifflet annonca la sortie. + + +XVIII + +Dix fois, vingt fois pendant la journee, elle s'etait demande +comment elle pourrait bien ne pas coucher dans la chambree ou elle +avait failli etouffer, ou elle avait peu dormi. + +Certainement elle y etoufferait tout autant la nuit suivante et +elle ne dormirait pas mieux. Alors, si elle ne trouvait pas dans +un bon repos a reparer l'epuisement de la fatigue du jour, +qu'arriverait-il? + +C'etait une question terrible dont elle pesait toutes les +consequences; qu'elle n'eut pas la force de travailler, on la +renvoyait et c'en etait fini de ses esperances; qu'elle devint +malade, on la renvoyait encore mieux, et elle n'avait personne a +qui demander soins et secours: le pied d'un arbre dans un bois, +c'etait ce qui l'attendait, cela et rien autre chose. + +Il est vrai qu'elle avait bien le droit de ne plus occuper le lit +paye par elle; mais alors ou en trouverait-elle un autre, et +surtout que dirait-elle a Rosalie pour expliquer d'une facon +acceptable que ce qui etait bon pour les autres ne l'etait pas +pour elle? Comment les autres, quand elles connaitraient ses +degouts, la traiteraient-elles? N'y aurait-il pas la une cause +d'animosite qui pouvait la contraindre a quitter l'usine? Ce +n'etait pas seulement bonne ouvriere qu'elle devait etre, c'etait +encore ouvriere comme les autres ouvrieres. + +Et la journee s'etait ecoulee sans qu'elle osat se resoudre a +prendre un parti. Mais la blessure de Rosalie changeait la +situation: maintenant que la pauvre fille allait rester au lit +pendant plusieurs jours sans doute, elle ne saurait pas ce qui se +passerait a la chambree, qui y coucherait ou n'y coucherait point, +et par consequent ses questions ne seraient pas a craindre. +D'autre part, comme aucune de celles qui occupaient la chambree ne +savait qui avait ete leur voisine pour une nuit, elles ne +s'occuperaient pas non plus de cette inconnue, qui pouvait tres +bien avoir pris un logement ailleurs. + +Cela etabli, et ce raisonnement fut vite fait, il ne restait qu'a +trouver ou elle irait coucher si elle abandonnait la chambree. +Mais elle n'avait pas a chercher. Combien souvent n'avait-elle pas +pense a l'aumuche avec une convoitise ravie! comme on serait bien +la pour dormir si c'etait possible! rien a craindre de personne +puisqu'elle n'etait frequentee que pendant la saison de la chasse, +ainsi que le numero du _Journal d'Amiens_ le prouvait: un toit sur +la tete, des murs chauds, une porte, et pour lit une bonne couche +de fougeres seches; sans compter le plaisir d'habiter dans une +maison a soi, la realite dans le reve. + +Et voila que ce qui semblait irrealisable devenait tout a coup +possible et facile. + +Elle n'eut pas une seconde d'hesitation, et apres avoir ete chez +le boulanger acheter la demi-livre de pain de son souper, au lieu +de retourner chez mere Francoise, elle reprit le chemin qu'elle +avait parcouru le matin pour venir aux ateliers. + +Mais en ce moment des ouvriers qui demeuraient aux environs de +Maraucourt suivaient ce chemin pour rentrer chez eux, et comme +elle ne voulait point, qu'ils la vissent se glisser dans le +sentier de l'oseraie, elle alla s'asseoir dans le taillis qui +dominait la prairie; quand elle serait seule, elle gagnerait +l'aumuche, et la bien tranquille, la porte ouverte sur l'etang, en +face du soleil couchant, assuree que personne ne viendrait la +deranger, elle souperait sans se presser, ce qui serait autrement +agreable que d'avaler les morceaux en marchant, comme elle avait +fait pour son dejeuner. + +Elle etait si ravie de cet arrangement qu'elle avait hate de le +mettre a execution; mais elle dut attendre assez longtemps, car +apres un passant, il en arrivait un autre, et apres celui-la +d'autres encore; alors l'idee lui vint de preparer son +emmenagement dans l'aumuche, qui sans doute etait propre et +confortable, mais pouvait le devenir plus encore avec quelques +soins. + +Le taillis ou elle etait assise se trouvait en grande partie forme +de maigres bouleaux sous lesquels avaient pousse des fougeres; +qu'elle se fit un balai avec des brindilles de bouleau, et elle +pourrait balayer son appartement; qu'elle coupat une botte de +fougeres seches, et elle pourrait se faire un bon lit doux et +chaud. + +Oubliant la fatigue, qui, pendant les dernieres heures de son +travail, avait si lourdement pese sur elle, elle se mit tout de +suite a l'ouvrage: promptement le balai fut reuni, lie avec un +brin d'osier, emmanche d'un baton; non moins vite la botte de +fougere fut coupee et serree dans une hart de saule de facon a +pouvoir etre facilement transportee dans l'aumuche. + +Pendant ce temps les derniers retardataires avaient passe dans le +chemin, maintenant desert aussi loin qu'elle pouvait voir et +silencieux; le moment etait donc venu de se rapprocher du sentier +de l'oseraie. Ayant charge la botte de fougere sur son dos et pris +son balai a la main, elle descendit du taillis en courant, et en +courant aussi traversa le chemin. Mais dans le sentier, il, fallut +qu'elle ralentit cette allure, car la botte de fougere +s'accrochait aux branches et elle ne pouvait la faire passer qu'en +se baissant a quatre pattes. + +Arrivee dans l'ilot, elle commenca par sortir ce qui se trouvait +dans l'aumuche, c'est-a-dire le billot et la fougere, puis elle se +mit a tout balayer, le plafond, les parois, le sol; et alors, sur +l'etang comme dans les roseaux, s'eleverent des vols bruyants, des +piaillements, des cris de toutes les betes que ce remue-menage +troublait dans leur tranquille possession de ces eaux et de ces +rives ou depuis longtemps ils etaient maitres. + +L'espace etait si etroit qu'elle eut vite acheve son nettoyage, si +consciencieusement qu'elle le fit, et elle n'eut plus qu'a rentrer +le billot ainsi que la vieille fougere en la recouvrant de la +sienne qui gardait encore la chaleur du soleil, avec le parfum des +herbes fleuries au milieu desquelles elle avait pousse. + +Maintenant il etait temps de souper et son estomac criait famine +presque aussi fort que sur la route d'Ecouen a Chantilly. +Heureusement ces mauvais jours etaient passes, et etablie dans +cette jolie petite ile, son coucher assure, n'ayant rien a +craindre de personne, ni de la pluie, ni de l'orage, ni de quoi +que ce fut, un bon morceau de pain dans sa poche, par cette belle +et douce soiree, elle ne devait se rappeler ses miseres que pour +les comparer a l'heure presente et se fortifier dans l'esperance +du lendemain. + +Comme en mangeant lentement son pain, qu'elle coupait, par petits +morceaux de peur de l'emietter, elle ne faisait plus de bruit, la +population de l'etang, rassuree, revenait a son nid pour la nuit, +et a chaque instant c'etaient des vols qui rayaient l'or du +couchant, ou des apparitions d'oiseaux aquatiques qui sortaient +avec precaution des roseaux et nageaient doucement, le cou +allonge, la tete aux ecoutes pour reconnaitre la position. Et +comme leur reveil l'avait amusee le matin, leur coucher maintenant +la charmait. + +Quant elle eut acheve son pain, qui tourna court, bien qu'elle +fit, a mesure qu'il diminuait, les morceaux de plus en plus +petits, les eaux de l'etang, quelques instants auparavant +brillantes comme un miroir, etaient devenues sombres, et le ciel +avait eteint son eblouissant incendie; dans quelques minutes la +nuit descendrait sur la terre, l'heure du coucher avait sonne. + +Mais avant de fermer sa porte et de s'etendre sur son lit de +fougere, elle voulut prendre une derniere precaution, qui etait +d'enlever le pont jete sur le fosse. Assurement elle se croyait en +pleine securite dans l'aumuche; personne ne viendrait la deranger, +de cela elle etait sure; et, en tout cas, on ne pourrait pas en +approcher sans que les habitants de l'etang, qui avaient l'oreille +fine, lui donnassent l'eveil par leurs cris; mais enfin, tout cela +n'empechait pas que l'enlevement du pont, s'il etait possible, ne +fut une bonne chose. + +Et puis il n'y avait pas que la question de securite dans cet +enlevement, il y avait aussi celle du plaisir: est-ce que ce ne +serait pas amusant de se dire qu'elle etait sans aucune +communication avec la terre, dans une vraie ile dont elle prenait +possession? Quel malheur de ne pas pouvoir hisser un drapeau sur +le toit comme cela se voit dans les recits de voyages, et de tirer +un coup de canon. + +Vivement elle se mit a l'ouvrage, et ayant avec son manche a balai +degage la terre qui a chaque bout entourait le tronc de saule +servant de pont, elle put le tirer sur son bord. + +Maintenant elle etait; bien chez elle, maitresse dans son royaume, +reine de son ile qu'elle s'empressa de baptiser, comme font les +grands voyageurs; et pour le nom elle n'eut pas une seconde +d'embarras ou d'hesitation: que pouvait-elle trouver de mieux que +celui qui repondait a sa situation presente: + +-- _Good hope_. + +Il y avait bien deja le cap de Bonne-Esperance; mais on ne peut +pas confondre un cap avec une ile. + + +XIX + +C'est tres amusant d'etre, reine, surtout quand on n'a ni sujets, +ni voisins, mais encore faut-il n'avoir rien autre chose a faire +que de se promener de fetes en fetes a travers ses Etats. + +Et justement elle n'en etait pas encore a l'heureuse periode des +fetes et des promenades. Aussi quand le lendemain, au jour levant, +la population volatile de l'etang la reveilla par son aubade, et +qu'un rayon de soleil, passant par une des ouvertures de +l'aumuche, se joua sur son visage, pensa-t-elle tout de suite que +ce n'etait plus a poings fermes qu'elle pouvait dormir, mais assez +legerement au contraire, pour se reveiller lorsque le premier coup +de sifflet ferait entendre son appel. + +Mais le sommeil le plus, solide n'est pas toujours le meilleur, +c'est bien plutot celui qui s'interrompt, reprend, s'interrompt +encore et donne ainsi la conscience de la reverie qui se suit et +s'enchaine; et sa reverie n'avait rien que d'agreable et de riant: +en dormant, sa fatigue de la veille avait si bien disparu qu'elle +ne s'en souvenait meme plus; son lit etait doux, chaud, parfume; +l'air qu'elle respirait embaumait le foin fane; les oiseaux la +bercaient de leurs chansons joyeuses, et les gouttes de rosee +condensee sur les feuilles de saules qui tombaient dans l'eau +faisaient une musique cristalline. + +Quand le sifflet dechira le silence de la campagne, elle fut vite +sur ses pieds, et apres une toilette soignee au bord de l'etang, +elle se prepara a partir. Mais sortir de son ile en remettant le +pont en place lui parut un moyen qui, en plus de sa vulgarite, +presentait ce danger d'offrir le passage a ceux qui pourraient +vouloir entrer dans l'aumuche, si tant etait que quelqu'un eut +avant l'hiver cette idee invraisemblable. Elle restait devant le +fosse, se demandant si elle pourrait le franchir d'un bond, quand +elle apercut une longue branche qui etayait l'aumuche du cote ou +les saules manquaient, et la prenant, elle s'en servit pour sauter +le fosse a la perche, ce qui pour elle, habituee a cet exercice +qu'elle avait pratique bien souvent, fut un jeu. Peut-etre etait- +ce la une facon peu noble de sortir de son royaume, mais comme +personne ne l'avait vue, au fond cela importait peu; d'ailleurs +les jeunes reines doivent pouvoir se permettre des choses qui sont +interdites aux vieilles. + +Apres avoir cache sa perche dans l'herbe de l'oseraie pour la +retrouver quand elle voudrait rentrer le soir, elle partit et +arriva a l'usine une des premieres. Alors, en attendant, elle vit +des groupes se former et discuter avec une animation qu'elle +n'avait pas remarquee la veille. Que se passait-il donc? + +Quelques mots qu'elle entendit au hasard le lui apprirent: + +"Pove fille! + +-- On y a cope le de. + +-- L'petiot de? + +-- L'petiot. + +-- Et l'ote? + +-- On y a pas cope. + +-- All a criai? + +-- C'tait des beuglements a faire pleurer ceux qui l'y +entendaient." + +Perrine n'avait pas besoin de demander a. qui on avait coupe le +doigt; et apres le premier saisissement de la surprise, son coeur +se serra: sans doute elle ne la connaissait que depuis deux jours, +mais celle qui l'avait accueillie a son arrivee, qui l'avait +guidee, l'avait traitee en camarade, c'etait cette pauvre fille +qui venait de si cruellement souffrir et qui allait rester +estropiee. + +Elle reflechissait desolee, quand, en levant les yeux +machinalement, elle vit venir Bendit; alors, se levant, elle alla +a lui, sans bien savoir ce qu'elle faisait et sans se rendre +compte de la liberte qu'elle prenait, dans son humble position, +d'adresser la parole a un personnage de cette importance, qui de +plus etait Anglais. + +"Monsieur, dit-elle en anglais, voulez-vous me permettre de vous +demander, si vous le savez, comment va Rosalie?" + +Chose extraordinaire, il daigna abaisser les yeux sur elle et lui +repondre: + +"J'ai vu sa grand'mere, ce matin, qui m'a dit qu'elle avait bien +dormi. + +-- Ah! monsieur, je vous remercie." + +Mais Bendit, qui de sa vie n'avait jamais remercie personne, ne +sentit pas tout ce qu'il y avait d'emotion et de cordiale +reconnaissance dans l'accent de ces quelques mots. + +"Je suis bien aise", dit-il en continuant son chemin. + +Pendant toute la matinee elle ne pensa qu'a Rosalie, et elle put +d'autant plus librement suivre sa vision que deja elle etait faite +a son travail qui n'exigeait plus l'attention. + +A la sortie, elle courut a la maison de mere Francoise, mais comme +elle eut la mauvaise chance de tomber sur la tante, elle n'alla +pas plus loin que le seuil de la porte. + +"Voir Rosalie, pourquoi faire? Le medecin a dit qu'il ne fallait +pas l'eluger. Quand elle se levera, elle vous racontera comment +elle s'est fait estropier, l'imbecile!" + +La facon dont elle avait ete accueillie le matin l'empecha de +revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux +recue, elle n'avait qu'a rentrer dans son ile qu'elle avait hate +de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittee, et ce +jour-la n'ayant pas de menage a faire, elle put souper tout de +suite. Elle s'etait promis de prolonger ce souper; mais si petits +qu'elle coupat ses morceaux de pain, elle ne put pas les +multiplier indefiniment, et quand il ne lui en resta plus, le +soleil etait encore haut a l'horizon; alors, s'asseyant au fond de +l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle +l'etang et au loin les prairies coupees de rideaux d'arbres, elle +reva au plan de vie qu'elle devait se tracer. + +Pour son existence materielle, trois points principaux d'une +importance capitale se presentaient: le logement, la nourriture, +l'habillement. + +Le logement, grace a la decouverte qu'elle avait eu l'heureuse +chance de faire de cette ile, se trouvait assure au moins jusqu'en +octobre, sans qu'elle eut rien a depenser. + +Mais la question de nourriture et d'habillement ne se resolvait +pas avec cette facilite. + +Etait-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de +pain par jour fut un aliment suffisant pour entretenir les forces +qu'elle depensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque +jusqu'a ce moment elle n'avait pas travaille serieusement; la +peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, +seulement c'etait par accident, pour quelques jours malheureux +suivis d'autres qui effacaient tout; tandis que le travail repete, +continu, elle n'avait aucune idee de ce qu'il pouvait etre, pas +plus que des depenses qu'il exigeait a la longue. Sans doute, elle +trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce +n'etait la, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle +le supplice de la faim; qu'elle restat sur son appetit n'etait +rien, si elle conservait la sante et la force. D'ailleurs, elle +pourrait bientot augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain +un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'a +attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines meme +n'etaient rien. + +Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses +parties, etait dans un etat de delabrement qui l'obligeait a agir +au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques +journees de sejour aupres de La Rouquerie, ne tenaient plus. + +Ses souliers particulierement s'etaient si bien amincis que la +semelle flechissait sous le doigt quand elle la tatait: il n'etait +pas difficile de calculer le moment ou elle se detacherait de +l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour +conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierres +depuis peu, ou l'usure etait rapide. Quand cela arriverait, +comment ferait-elle? Evidemment elle devrait, acheter de nouvelles +chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; ou trouverait-elle +l'argent de cette depense? + +La premiere chose a faire, celle qui pressait le plus, etait de se +fabriquer des chaussures, et cela presentait pour elle des +difficultes qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'execution, +la decouragerent. Jamais elle n'avait eu l'idee de se demander ce +qu'etait un soulier; mais quand elle en eut retire un de son pied +pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne etait cousue a +la semelle, le quartier reuni a l'empeigne et le talon ajoute au +tout, elle comprit que c'etait un travail au-dessus de ses forces +et de sa volonte, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour +l'art du cordonnier. Fait d'une seule piece et dans un morceau de +bois, un sabot etait par cela meme plus facile; mais comment le +creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau? + +Elle reflechissait tristement a ces impossibilites, quand ses +yeux, errant vaguement sur l'etang et ses rives, rencontrerent une +touffe de roseaux qui les arreta: les tiges de ces roseaux etaient +vigoureuses, hautes, epaisses, et parmi celles poussees au +printemps, il y en avait de l'annee precedente, tombees dans +l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une +idee s'eveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des +souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des +espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tresses et le +dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des +semelles avec ces roseaux qui semblaient pousses la expres pour +qu'elle les employat, si elle en avait l'intelligence? + +Aussitot elle sortit de son ile, et, suivant la rive, elle arriva +a la touffe de roseaux, ou elle vit qu'elle n'avait qu'a prendre a +brassee parmi les meilleures tiges, c'est-a-dire celles qui, deja +dessechees, etaient cependant flexibles encore et resistantes. + +Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans +l'aumuche ou aussitot elle se mit a l'ouvrage. + +Mais apres avoir fait un bout de tresse d'un metre de long a peu +pres, elle comprit que cette semelle, trop legere parce qu'elle +etait trop creuse, n'aurait aucune solidite, et qu'avant de +tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une preparation +qui, en ecrasant leurs fibres, les transformerait en grosse +filasse. + +Cela ne pouvait l'arreter ni l'embarrasser: elle avait un billot +pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet +ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la +route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commenca a battre +les roseaux, mais sans les meler. L'ombre de la nuit la surprit +dans son travail; et elle se coucha en revant aux belles +espadrilles a rubans bleus qu'elle chausserait bientot, car elle +ne doutait pas de reussir, sinon la premiere fois, au moins la +seconde, la troisieme, la dixieme. + +Mais elle n'alla pas jusque-la: le lendemain soir elle avait assez +de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant +achete une alene courbe qui lui couta un sou, une pelote de fil un +sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du meme prix, vingt +centimetres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept +sous, qui etaient tout ce qu'elle pouvait depenser, si elle ne +voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de faconner +une semelle a l'imitation de celle de son soulier: la premiere se +trouva a peu pres ronde, ce qui n'est pas precisement la forme du +pied; la deuxieme, plus etudiee, ne ressembla a rien; la troisieme +ne fut guere mieux reussie; mais enfin la quatrieme, bien serree +au milieu, elargie aux doigts, rapetissee au talon, pouvait etre +acceptee pour une semelle. + +Quelle joie! Une fois de plus la preuve etait faite qu'avec de la +volonte, de la perseverance, on reussit ce qu'on veut fermement, +meme ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute +aide qu'un peu d'ingeniosite, sans argent, sans outils, sans rien. + +L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'etait des +ciseaux. Mais leur achat entrainerait une telle depense, qu'elle +devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au +moyen d'une pierre a aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de +la riviere, elle put le rendre assez coupant pour tailler le +coutil applique a plat sur le billot. + +La couture de ces pieces d'etoffe n'alla pas non plus sans +tatonnements et recommencements; mais enfin elle en vint a bout, +et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussee de +belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croise sur ses bas +retenait bien a la jambe. + +Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirees et trois +matinees commencees des le jour levant, elle s'etait demandee ce +qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa +cabane. Sans doute, elle n'avait pas a craindre qu'ils fussent +voles par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque +personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas etre ronges par +des rats? Si cela se produisait, quel desastre! Pour aller au- +devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrat dans un +endroit ou les rats, qui penetrent partout, ne pourraient pas les +atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni +armoire, ni boite, ni rien qui fermat, ce fut de les suspendre a +son plafond par un brin d'osier. + + +XX + +Si elle etait fiere de ses chaussures, elle avait d'autre part +cependant des inquietudes sur la facon dont elles allaient se +comporter en travaillant: la semelle ne s'elargirait-elle pas, le +coutil ne se distendrait-il pas au point de ne conserver aucune +forme? + +Aussi, tout en chargeant son wagonet ou en le poussant, regardait- +elle souvent a ses pieds. Tout d'abord elles avaient resiste; mais +cela continuerait-il?! + +Ce mouvement, sans doute, provoqua l'attention d'une de ses +camarades qui, ayant regarde les espadrilles, les trouva a son +gout et en fit compliment a Perrine. + +"Ou qu'c'est que vo avez achete ces chaussons? demanda-t-elle. + +-- Ce ne sont pas des chaussons, ce sont des espadrilles. + +-- C'est joli tout de meme; ca coute-t-y cher? + +-- Je les ai faites moi-meme avec des roseaux tresses et quatre +sous de coutil. + +-- C'est joli." + +Ce succes la decida a entreprendre un autre travail, beaucoup plus +delicat, auquel elle avait bien souvent pense, mais en l'ecartant +toujours, autant parce qu'il entrainait une trop grosse depense +que parce qu'il se presentait entoure de difficultes de toutes +sortes. Ce travail, c'etait de se tailler et de se coudre une +chemise pour remplacer la seule qu'elle possedat maintenant et +qu'elle portait sur le dos, sans pouvoir l'oter pour la laver. +Combien couteraient deux metres de calicot, qui lui etaient +necessaires? Elle n'en savait rien. Comment les couperait-elle +lorsqu'elle les aurait? Elle ne le savait pas davantage. Et il y +avait la une serie d'interrogations qui lui donnaient a reflechir; +sans compter qu'elle se demandait s'il ne serait pas plus sage de +commencer par se faire un caraco et une jupe en indienne pour +remplacer sa veste et son jupon, qui se fatiguaient d'autant plus +qu'elle etait obligee de coucher avec. Le moment ou ils +l'abandonneraient tout a fait n'etait pas difficile a calculer. +Alors comment sortirait-elle? Et pour sa vie, pour son pain +quotidien, aussi bien que pour le succes de ses projets, il +fallait qu'elle continuat a etre admise a l'usine. + +Cependant quand, le samedi soir, elle eut entre les mains les +trois francs qu'elle venait de gagner dans sa semaine, elle ne put +pas resister a la tentation de la chemise. Assurement le caraco et +la jupe n'avaient rien perdu de leur utilite a ses yeux; mais la +chemise aussi etait indispensable, et, de plus, elle se presentait +avec tout un entourage d'autres considerations: habitudes de +proprete dans lesquelles elle avait ete elevee, respect de soi- +meme, qui finirent par l'emporter. La veste, le jupon elle les +raccommoderait encore, et comme leur etoffe etait de fabrication +solide, ils porteraient bien sans doute quelques nouvelles +reprises. + +Tous les jours, quand a l'heure du dejeuner elle allait de l'usine +a la maison de mere Francoise pour demander des nouvelles de +Rosalie, qu'on lui donnait ou qu'on ne lui donnait point, selon +que c'etait la grand'mere ou la tante qui lui repondaient, elle +s'arretait, depuis que l'envie de la chemise la tenait, devant une +petite boutique dont la montre se divisait en deux etalages, l'un +de journaux, d'images, de chansons, l'autre de toile, de calicot, +d'indienne, de mercerie; se placant au milieu, elle avait l'air de +regarder les journaux ou d'apprendre les chansons, mais en realite +elle admirait les etoffes. Comme elles etaient heureuses celles +qui pouvaient franchir le seuil de cette boutique tentatrice et se +faire couper autant de ces etoffes qu'elles voulaient! Pendant ses +longues stations, elle avait vu souvent des ouvrieres de l'usine +entrer dans ce magasin, et en ressortir avec des paquets +soigneusement enveloppes de papier, qu'elles serraient sur leur +coeur, et elle s'etait dit que ces joies n'etaient pas pour +elle... au moins presentement. + +Mais maintenant elle pouvait franchir ce seuil si elle voulait, +puisque trois pieces blanches sonnaient dans sa main, et, tres +emue, elle le franchit. + +"Vous desirez? mademoiselle", demanda une petite vieille d'une +voix polie, avec un sourire affable. + +Comme il y avait longtemps qu'on ne lui avait parle avec cette +douceur, elle s'affermit. + +"Voulez-vous bien me dire, demanda-t-elle, combien vous vendez +votre calicot... le moins cher? + +-- J'en ai a quarante centimes le metre." + +Perrine eut un soupir de soulagement. + +"Voulez-vous m'en couper deux metres? + +-- C'est qu'il n'est pas fameux a l'user, tandis que celui a +soixante centimes... + +-- Celui a quarante centimes me suffit. + +-- Comme vous voudrez; ce que j'en disais, c'etait pour vous +renseigner; je n'aime pas les reproches. + +-- Je ne vous en ferai pas, madame." + +La marchande avait pris la piece du calicot a quarante centimes, +et Perrine remarqua qu'il n'etait ni blanc, ni lustre comme celui +qu'elle avait admire dans la montre. + +"Et avec ca? demanda la marchande, quand elle eut dechire le +calicot avec un claquement sec. + +-- Je voudrais du fil. + +-- En pelote, en echeveau, en bobine?... + +-- Le moins cher. + +-- Voila une pelote de dix centimes; ce qui nous fait en tout dix- +huit sous." + +A son tour, Perrine eprouva la joie de sortir de cette boutique en +serrant contre elle ses deux metres de calicot enveloppes dans un +vieux journal invendu: elle n'avait, sur ses trois francs, depense +que dix-huit sous, il lui en restait donc quarante-deux jusqu'au +samedi suivant, c'est-a-dire qu'apres avoir preleve les vingt-huit +sous qu'il lui fallait pour le pain de sa semaine, elle se voyait +pour l'imprevu ou l'economie un capital de sept sous, n'ayant plus +de loyer a payer. + +Elle fit en courant le chemin qui la separait de son ile, ou elle +arriva essoufflee, mais cela ne l'empecha pas de se mettre tout de +suite a l'ouvrage, car la forme qu'elle donnerait a sa chemise +ayant ete longuement debattue dans sa tete, elle n'avait pas a y +revenir: elle serait a coulisse; d'abord parce que c'etait la plus +simple et la moins difficile a executer pour elle qui n'avait +jamais taille des chemises et manquait de ciseaux, et puis parce +qu'elle pourrait faire servir a la nouvelle le cordon de +l'ancienne. + +Tant qu'il ne s'agit que de couture, les choses marcherent a +souhait, sinon de facon a s'admirer dans son travail, au moins +assez bien pour ne pas le recommencer. Mais ou les difficultes et +les responsabilites se presenterent, ce fut au moment de tailler +les ouvertures pour la tete et les bras, ce qui, avec son couteau +et le billot, pour seuls outils, lui paraissait si grave, que ce +ne fut pas sans trembler un peu qu'elle se risqua a entamer +l'etoffe. Enfin, elle en vint a bout, et le mardi matin elle put +s'en aller a l'atelier habillee d'une chemise gagnee par son +travail, taillee et cousue de ses mains. + +Ce jour-la, quand elle se presenta chez mere Francoise, ce fut +Rosalie qui vint au-devant d'elle le bras en echarpe. + +"Guerie! + +-- Non, seulement on me permet de me lever et de sortir dans la +cour." + +Tout a la joie de la voir, Perrine continua de la questionner, +mais Rosalie ne repondait que d'une facon contrainte. + +Qu'avait-elle donc? + +A la fin elle lacha une question qui eclaira Perrine: + +"Ou donc logez-vous maintenant?" + +N'osant pas repondre, Perrine se jeta a cote: + +"C'etait trop cher pour moi, il ne me restait rien pour ma +nourriture et mon entretien. + +-- Est-ce que vous avez trouve a meilleur prix autre part? + +-- Je ne paye pas. + +-- Ah!" + +Elle resta un moment arretee, puis la curiosite l'emporta. + +"Chez qui?" + +Cette fois Perrine ne put pas se derober a cette question directe: + +"Je vous dirai cela plus tard. + +-- Quand vous voudrez; seulement vous savez, lorsqu'en passant +vous verrez tante Zenobie dans la cour ou sur la porte il vaudra +mieux ne pas entrer: elle vous en veut; venez le soir plutot, a +cette heure-la elle est occupee." + +Perrine rentra a l'atelier attristee de cet accueil; en quoi donc +etait-elle coupable de ne pas pouvoir continuer a habiter la +chambree de mere Francoise? + +Toute la journee elle resta sous cette impression, qui revint plus +forte quand le soir elle se trouva seule dans l'aumuche, n'ayant +rien a faire pour la premiere fois depuis huit jours. Alors, afin +de la secouer, elle eut l'idee de se promener dans les prairies +qui entouraient son ile, ce qu'elle n'avait pas encore eu le temps +de faire. La soiree etait d'une beaute radieuse, non pas +eblouissante comme elle se rappelait celles de ses annees +d'enfance dans son pays natal, ni brulante sous un ciel d'indigo, +mais tiede, et d'une clarte tamisee qui montrait les cimes des +arbres baignees dans une vapeur d'or pale: les foins, qui +n'etaient pas encore murs, mais dont les plantes defleurissaient +deja, versaient dans l'air mille parfums qui se concentraient en +une senteur troublante. + +Sortie de son ile, elle suivit la rive de l'entaille, marchant +dans les herbes hautes qui, depuis leur pousse printaniere, +n'avaient ete foulees par personne, et de temps en temps se +retournant, elle regardait a travers les roseaux de la berge son +aumuche qui se confondait si bien avec le tronc et les branches +des saules, que les betes sauvages ne devaient certainement pas +soupconner qu'elle etait un travail d'homme, derriere lequel +l'homme pouvait s'embusquer avec un fusil. + +Au moment ou, apres un de ces arrets qui l'avait fait descendre +dans les roseaux et les joncs, elle allait remonter sur la berge, +un bruit se produisit a ses pieds qui l'effara, et une sarcelle se +jeta a l'eau en se sauvant effrayee. Alors regardant d'ou elle +etait partie, elle apercut un nid fait de brins d'herbe et de +plumes, dans lequel se trouvaient dix oeufs d'un blanc sale avec +de petites taches de couleur noisette: au lieu d'etre pose sur la +terre et dans les herbes, ce nid flottait sur l'eau; elle +l'examina pendant quelques minutes, mais sans le toucher, et +remarqua qu'il etait construit de facon a s'elever ou s'abaisser +selon la crue des eaux, et si bien entoure de roseaux que ni le +courant, si une crue en produisait un, ni le vent ne pouvaient +l'entrainer. + +De peur d'inquieter la mere, elle alla se placer a une certaine +distance, et resta la immobile. Cachee dans les hautes herbes ou +elle avait disparu en s'asseyant, elle attendit pour voir si la +sarcelle reviendrait a son nid; mais comme celle-ci ne reparut +pas, elle en conclut qu'elle ne couvait pas encore, et que ces +oeufs etaient nouvellement pondus; alors elle reprit sa promenade, +et de nouveau au frolement de sa jupe dans les herbes seches elle +vit partir d'autres oiseaux effrayes, -- des poules d'eau si +legeres dans leur fuite qu'elles couraient sur les feuilles +flottantes des nenuphars sans les enfoncer; des raies au bec +rouge; des bergeronnettes sautillantes; des troupes de moineaux +qui, deranges au moment de, leur coucher, la poursuivaient du cri +auquel ils doivent leur nom dans le pays "cra-cra". + +Allant ainsi a la decouverte, elle ne tarda pas a arriver au bout +de son entaille, et reconnut qu'elle se reunissait a une autre +plus large et plus longue, mais par cela meme beaucoup moins +boisee; aussi, apres avoir suivi dans la prairie une de ses rives +pendant un certain temps, s'expliqua-t-elle que les oiseaux y +fussent moins nombreux. + +C'etait son etang avec ses arbres touffus, ses grands roseaux +foisonnants, ses plantes aquatiques qui recouvraient, les eaux +d'un tapis de verdure mouvante que ce monde aile avait choisi +parce qu'il y trouvait sa nourriture aussi bien que sa securite; +et quand, une heure apres, en revenant sur ses pas, elle le revit, +a demi noye dans l'ombre du soir, si tranquille, si vert, si joli, +elle se dit qu'elle avait, eu autant d'intelligence que ces betes +de le prendre, elle aussi, pour nid. + + +XXI + +Chez Perrine, c'etait bien souvent les evenements du jour ecoule +qui faisaient les reves de sa nuit, de sorte que les derniers mois +de sa vie ayant ete remplis par la tristesse, il en avait ete de +ses reves comme de sa vie. Que de fois, depuis que le malheur +avait commence a la frapper, s'etait-elle eveillee baignee de +sueur, etouffee par des cauchemars qui prolongeaient dans le +sommeil les miseres de la realite. A la verite, apres son arrivee +a Maraucourt, sous l'influence des pensees d'espoir qui +renaissaient en elle, comme aussi sous celle du travail, ces +cauchemars moins frequents etaient devenus moins douloureux, leur +poids avait pese moins lourdement sur elle, leurs doigts de fer +l'avaient serree moins fort a la gorge. + +Maintenant lorsqu'elle s'endormait, c'etait au lendemain qu'elle +pensait, a un lendemain assure, ou bien a l'atelier, ou bien a son +ile, ou bien encore a ce qu'elle avait entrepris ou voulait +entreprendre pour ameliorer sa situation, ses espadrilles, sa +chemise, son caraco, sa jupe. Et alors son reve, comme s'il +obeissait a une suggestion mysterieuse, mettait en scene le sujet +qu'elle avait tache d'imposer a son esprit: tantot un atelier dans +lequel la baguette d'une fee remplacant le pilon de La Quille, +donnait le mouvement aux mecaniques, sans que les enfants qui les +conduisaient eussent aucune peine a prendre; tantot un lendemain +radieux, tout plein de joies pour tous; une autre fois il faisait +surgir une nouvelle ile d'une beaute surnaturelle avec des +paysages et des betes aux formes fantastiques qui n'ont de vie que +dans les reves; ou bien encore, plus terre a terre, son +imagination lui donnait a coudre des bottines merveilleuses qui +remplacaient ses espadrilles, ou des robes extraordinaires tissees +par des genies dans des cavernes de diamants et de rubis, +lesquelles robes remplaceraient a un moment donne le caraco et la +jupe en indienne qu'elle se promettait. + +Sans doute ce moyen de suggestion n'etait pas infaillible, et son +imagination inconsciente ne lui obeissait ni assez fidelement, ni +assez regulierement pour avoir la certitude, en fermant les yeux, +que les pensees de sa nuit continueraient celles de sa journee, ou +celles qu'elle suivait quand le sommeil la prenait, mais enfin +cette continuation s'enchainait quelquefois, et alors ces bonnes +nuits lui apportaient un soulagement moral aussi bien que physique +qui la relevait. + +Ce soir-la quand elle s'endormit dans sa hutte close, la derniere +image qui passa devant ses yeux a demi noyes par le sommeil, aussi +bien que la derniere idee qui flotta dans sa pensee engourdie, +continuerent son voyage d'exploration aux abords de son ile. +Cependant ce ne fut pas precisement de ce voyage qu'elle reva, +mais plutot de festins: dans une cuisine haute et grande comme une +cathedrale, une armee de petits marmitons blancs, de tournure +diabolique, s'empressait autour de tables immenses et d'un brasier +infernal: les uns cassaient des oeufs que d'autres battaient et +qui montaient, montaient en mousse neigeuse; et de tous ces oeufs, +ceux-ci gros comme des melons, ceux-la a peine gros comme des +pois, ils confectionnaient des plats extraordinaires, si bien +qu'ils semblaient avoir pour but d'arranger ces oeufs de toutes +les manieres connues, sans en oublier une seule: a la coque, au +fromage, au beurre noir, aux tomates, brouilles, poches, a la +creme, au gratin, en omelettes variees, au jambon, au lard, aux +pommes de terre, aux rognons, aux confitures, au rhum qui flambait +avec des lueurs d'eclairs; et a cote de ceux-la d'autres plus +importants, et qui incontestablement etaient des chefs, +melangeaient d'autres oeufs a des pates pour en faire des +patisseries, des souffles, des pieces montees. Et chaque fois +qu'elle se reveillait a moitie, elle se secouait pour chasser ce +reve bete, mais toujours il reprenait et les marmitons qui ne la +lachaient point continuaient leur travail fantastique, si bien que +quand le sifflet de l'usine la reveilla, elle en etait encore a +suivre la preparation d'une creme au chocolat dont elle retrouva +le gout et le parfum sur ses levres. + +Et alors, quand la lucidite commenca a se faire dans son esprit +qui s'ouvrait, elle comprit que ce qui l'avait frappee dans son +voyage, ce n'etait ni le charme, ni la beaute, ni la tranquillite +de son ile, mais tout simplement les oeufs de sarcelle qui avaient +dit a son estomac que depuis quinze jours bientot, elle ne lui +donnait que du pain sec et de l'eau: et c'etaient ces oeufs qui +avaient guide son reve en lui montrant ces marmitons et toutes ces +cuisines fantastiques; il avait faim de ces bonnes choses cet +estomac et il le disait a sa maniere en provoquant ces visions, +qui en realite n'etaient que des protestations. + +Pourquoi n'avait-elle pas pris ces oeufs, ou quelques-uns de ces +oeufs qui n'appartenaient a personne, puisque la sarcelle qui les +avait pondus etait une bete sauvage? Assurement, n'ayant a sa +disposition ni casserole, ni poele, ni ustensile d'aucune sorte, +elle ne pouvait se preparer aucun des plats qui venaient de +defiler devant ses yeux, tous plus allechants, plus savants les +uns que les autres; mais c'est la le merite des oeufs precisement +qu'ils n'ont pas besoin de preparations savantes: une allumette +pour mettre le feu a un petit tas de bois sec ramasse dans les +taillis, et sous la cendre il lui etait facile de les faire cuire +comme elle voulait, a la coque ou durs, en attendant qu'elle put +se payer une casserole ou un plat. Pour ne pas ressembler au +festin que son reve avait invente, ce serait un regal qui aurait +son prix. + +Plus d'une fois pendant son travail ce pourquoi lui revint a +l'esprit, et si ce ne fut pas avec le caractere d'une obsession +comme son reve, il fut cependant assez pressant pour qu'a la +sortie elle se trouvat decidee a acheter une boite d'allumettes et +un sou de sel; puis ces acquisitions faites elle partit en courant +pour revenir a son entaille. + +Elle avait trop bien retenu la place du nid pour ne pas le +retrouver tout de suite, mais ce soir-la la mere ne l'occupait +pas; seulement elle y etait venue a un moment quelconque de la +journee, puisque maintenant au lieu de dix oeufs il y en avait +onze; ce qui prouvait que n'ayant pas fini de pondre elle ne +couvait pas encore. + +C'etait la une bonne chance, d'abord parce que les oeufs seraient +frais, et puis parce qu'en en prenant seulement cinq ou six la +sarcelle, qui ne savait pas compter, ne s'apercevrait de rien. + +Autrefois Perrine n'eut pas eu de ces scrupules et elle eut vide +completement le nid, sans aucun souci, mais les chagrins qu'elle +avait eprouves lui avaient mis au coeur une compassion attendrie +pour les chagrins des autres, de meme que son affection pour +Palikare lui avait inspire pour toutes les betes une sympathie +qu'elle ne connaissait pas en son enfance. Cette sarcelle n'etait- +elle pas une camarade pour elle? Ou plutot en continuant son jeu, +une sujette? Si les rois ont le droit d'exploiter leurs sujets et +d'en vivre, encore doivent-ils garder avec eux certains +menagements. + +Quand elle avait decide cette chasse, elle avait en meme temps +arrete la maniere de la faire cuire: bien entendu ce ne serait pas +dans l'aumuche, car le plus leger flocon de fumee qui s'en +echapperait pourrait donner l'eveil a ceux qui le verraient, mais +simplement dans une carriere du taillis ou campaient les nomades +qui traversaient le village, et ou par consequent ni un feu, ni de +la fumee ne devaient attirer l'attention de personne. Promptement +elle ramassa une brassee de bois mort et bientot elle eut un +brasier dans les cendres duquel elle fit cuire un de ses oeufs, +tandis qu'entre deux silex bien propres et bien polis elle +egrugeait une pincee de sel pour qu'il fondit mieux. A la verite +il lui manquait un coquetier; mais c'est la un ustensile qui n'est +indispensable qu'a qui dispose du superflu. Un petit trou fait +dans son morceau de pain lui en tint lieu. Et bientot elle eut la +satisfaction de tremper une mouillette dans son oeuf cuit a point; +a la premiere bouchee, il lui sembla qu'elle n'en n'avait jamais +mange d'aussi bon, et elle se dit qu'alors meme que les marmitons +de son reve existeraient reellement ils ne pourraient certainement +pas faire quelque chose qui approchat de cet oeuf de sarcelle a la +coque, cuit sous les cendres. + +Reduite la veille a son seul pain sec, et n'imaginant pas qu'elle +put y rien ajouter avant plusieurs semaines, des mois, peut-etre, +ce souper aurait du satisfaire son appetit et les tentations de +son estomac. Cependant il n'en fut pas ainsi; et elle n'avait pas +fini son oeuf qu'elle se demandait si elle ne pourrait pas +accommoder d'une autre facon ceux qui lui restaient, aussi bien +que ceux qu'elle se promettait de se procurer par de nouvelles +trouvailles. Bon, tres bon l'oeuf a la coque; mais bonne aussi une +soupe chaude liee avec un jaune d'oeuf. Et cette idee de soupe lui +avait trotte par la tete avec le tres vif regret d'etre obligee de +renoncer a sa realisation. Sans doute la confection de ses +espadrilles et de sa chemise lui avait inspire une certaine +confiance, en lui demontrant ce qu'on peut obtenir avec de la +perseverance. Mais cette confiance n'allait pas jusqu'a croire +qu'elle pourrait jamais se fabriquer une casserole en terre ou en +fer-blanc pour faire sa soupe, pas plus qu'une cuiller en metal +quelconque ou simplement en bois pour la manger. Il y avait la des +impossibilites contre lesquelles elle se casserait la tete; et, en +attendant qu'elle eut gagne l'argent necessaire pour l'acquisition +de ces deux ustensiles, elle devrait, en fait de soupe, se +contenter du fumet qu'elle respirait en passant devant les +maisons, et du bruit des cuillers qui lui arrivait. + +C'etait ce qu'elle se disait un matin en se rendant a son travail, +lorsqu'un peu avant d'entrer dans le village, a la porte d'une +maison d'ou l'on avait demenage la veille, elle vit un tas de +vieille paille jete sur le bas cote du chemin avec des debris de +toutes sortes, et parmi ces debris elle apercut des boites en fer- +blanc qui avaient contenu des conserves de viande, de poisson, de +legumes; il y en avait de differentes formes, grandes, petites, +hautes, plates. + +En recevant l'eclair que leur surface polie lui envoyait, elle +s'etait arretee machinalement; mais elle n'eut pas une seconde +d'hesitation: les casseroles, les plats, les cuillers, les +fourchettes qui lui manquaient, venaient de lui sauter aux yeux; +pour que sa batterie de cuisine fut aussi complete qu'elle la +pouvait desirer, elle n'avait qu'a tirer parti de ces vieilles +boites. D'un saut elle traversa le chemin, et a la hate fit choix +de quatre boites qu'elle emporta en courant pour aller les cacher +au pied d'une haie, sous un tas de feuilles seches: au retour le +soir, elle les retrouverait la et alors, avec un peu d'industrie, +tous les menus qu'elle inventait pourraient etre mis a execution. + +Mais les retrouverait-elle? Ce fut la question qui pendant toute +la journee la preoccupa. Si on les lui prenait, elle n'aurait donc +arrange toutes ses combinaisons de travail que pour les voir lui +echapper au moment meme ou elle croyait pouvoir les realiser. + +Heureusement aucun de ceux qui passerent par la ne s'avisa de les +enlever, et quand la journee finie elle revint a la haie, apres +avoir laisse passer le flot des ouvriers qui suivaient ce chemin, +elles etaient a la place meme ou elle les avait cachees. + +Comme elle ne pouvait pas plus faire du bruit dans son ile que de +la fumee, ce fut dans la carriere qu'elle s'etablit, esperant +trouver la les outils qui lui etaient necessaires, c'est-a-dire +des pierres dont elle ferait des marteaux pour battre le fer- +blanc; d'autres plates qui lui serviraient d'enclumes, ou rondes +de mandrins; d'autres seraient des ciseaux avec lesquels elle le +couperait. + +Ce fut ce travail qui lui donna le plus de peine, et il ne lui +fallut pas moins de trois jours pour faconner une cuiller; encore +n'etait-il pas du tout prouve que si elle l'avait montree a +quelqu'un, on eut devine que c'etait une cuiller; mais comme c'en +etait une qu'elle avait voulu fabriquer, cela suffisait, et +d'autre part, comme elle mangeait seule, elle n'avait pas a +s'inquieter des jugements qu'on pouvait porter sur ses ustensiles +de table. + +Maintenant pour faire la soupe dont elle avait si grande envie, il +ne lui manquait plus que du beurre et de l'oseille. + +Pour le beurre, il en etait comme du pain et du sel; ne pouvant +pas le faire de ses propres mains, puisqu'elle n'avait pas de +lait, elle devait l'acheter. + +Mais pour l'oseille elle economiserait cette depense, par une +recherche dans les prairies ou non seulement elle trouverait de +l'oseille sauvage, mais aussi des carottes, des salsifis qui tout +en n'ayant ni la beaute, ni la grosseur des legumes cultives, +seraient encore tres bons pour elle. + +Et puis il n'y avait pas que des oeufs et des legumes dont elle +pouvait composer le menu de son diner, maintenant qu'elle s'etait +fabrique des vases pour les cuire, une cuiller en fer-blanc et une +fourchette en bois pour les manger, il y avait aussi les poissons +de l'etang, si elle etait assez adroite pour les prendre. Que +fallait-il pour cela? Des lignes qu'elle amorcerait avec des vers +qu'elle chercherait dans la vase. De la ficelle qu'elle avait +achetee pour ses espadrilles, il restait un bon bout; elle n'eut +qu'a depenser un sou pour des hamecons; et avec des crins de +cheval qu'elle ramassa devant la forge, ses lignes furent +suffisantes pour pecher plusieurs sortes de poissons, sinon les +plus beaux de l'entaille qu'elle voyait, dans l'eau claire, passer +dedaigneux devant ses amorces trop simples, au moins quelques-uns +des petits, moins difficiles, et qui pour elle etaient d'une +grosseur bien suffisante. + + +TOME SECOND + + +XXII + +Tres occupee par ces divers travaux qui lui prenaient toutes ses +soirees, elle resta plus d'une semaine sans aller voir Rosalie; et +comme, par une de leurs camarades aux cannetieres qui logeait chez +mere Francoise, elle eut de ses nouvelles; d'autre part comme elle +craignait d'etre recue par la terrible tante Zenobie, elle laissa +les jours s'ajouter aux jours; mais a la fin, un soir elle se +decida a ne pas rentrer tout de suite chez elle, ou d'ailleurs +elle n'avait pas a faire son diner, compose d'un poisson froid +pris et cuit la veille. + +Justement Rosalie etait seule dans la cour, assise sous un +pommier; en apercevant Perrine elle vint a la barriere d'un air a +moitie fache et a moitie content: + +"Je croyais que vous vouliez, ne plus venir? + +-- J'ai ete occupee. + +-- A quoi donc?" + +Perrine ne pouvait pas ne pas repondre: elle, montra ses +espadrilles, puis elle raconta comment elle avait confectionne sa +chemise. + +"Vous ne pouviez pas emprunter des ciseaux aux gens de votre +maison? dit Rosalie etonnee. + +-- Il n'y a pas de gens qui puissent me preter, des ciseaux dans +ma maison. + +-- Tout le monde a des ciseaux." + +Perrine se demanda si elle devait continuer a garder le secret sur +son installation, mais pensant qu'elle ne pourrait le faire que +par des reticences qui facheraient Rosalie, elle se decida a +parler. + +"Personne ne demeure dans ma maison, dit-elle en souriant. + +-- Pas possible. + +-- C'est pourtant vrai, et voila pourquoi, ne pouvant pas non plus +me procurer une casserole pour me faire de la soupe et une cuiller +pour la manger, j'ai du les fabriquer, et je vous assure que pour +la cuiller c'a ete plus difficile que pour les espadrilles. + +-- Vous voulez rire. + +-- Mais non, je vous assure." + +Et sans rien dissimuler, elle raconta son installation dans +l'aumuche, ainsi que ses travaux pour fabriquer ses ustensiles, +ses chasses aux oeufs, ses peches dans l'entaille, ses cuisines +dans la carriere. + +A chaque instant Rosalie poussait des exclamations de joie comme +si elle entendait une histoire tout a fait extraordinaire: + +"Ce que vous devez vous amuser! s'ecria-t-elle quand Perrine +expliqua comment elle avait fait sa premiere soupe a l'oseille. + +-- Quand ca reussit, oui; mais quand ca ne marche pas! J'ai +travaille trois jours pour ma cuiller; je ne pouvais pas arriver a +creuser la palette: j'ai gache deux morceaux de fer-blanc; il ne +m'en restait plus qu'un seul; pensez a ce que je me suis donne de +coups de caillou sur les doigts. + +-- Je pense a votre soupe + +-- C'est vrai qu'elle etait bonne... + +-- Je vous crois. + +-- Pour moi qui n'en mange jamais, et ne mange non plus rien de +chaud. + +-- Moi j'en mange tous les jours, mais ce n'est pas la meme chose: +est-ce drole qu'il y ait de l'oseille dans les prairies, et des +carottes, et des salsifis! + +-- Et aussi du cresson, de la ciboulette, des maches, des panais, +des navets, des raiponces, des bettes et bien d'autres plantes +bonnes a manger. + +-- Il faut savoir. + +-- Mon pere m'avait appris a les connaitre." + +Rosalie garda le silence un moment d'un air reflechi; a la fin +elle se decida: + +"Voulez-vous que j'aille vous voir? + +-- Avec plaisir si vous me promettez de ne dire a personne ou je +demeure. + +-- Je vous le promets. + +-- Alors quand voulez-vous venir? + +-- J'irai dimanche chez une de mes tantes a Saint-Pipoy; en +revenant dans l'apres-midi je peux m'arreter." + +A son tour Perrine eut un moment d'hesitation, puis d'un air +affable: + +"Faites mieux, dinez avec moi." + +En vraie paysanne qu'elle etait, Rosalie s'enferma dans des +reponses ceremonieuses, sans dire ni oui ni non; mais il etait +facile de voir qu'elle avait une envie tres vive d'accepter. + +Perrine insista: + +"Je vous assure que vous me ferez plaisir, je suis si isolee! + +-- C'est tout de meme vrai. + +-- Alors c'est entendu; mais apportez votre cuiller, car je +n'aurai ni le temps ni le fer-blanc pour en fabriquer une seconde. + +-- J'apporterai aussi mon pain, n'est ce pas? + +-- Je veux bien. Je vous attendrai dans la carriere; vous me +trouverez occupee a ma cuisine." + +Perrine etait sincere en disant qu'elle aurait plaisir a recevoir +Rosalie, et a l'avance elle s'en fit fete: une invitee a traiter, +un menu a composer, ses provisions a trouver, quelle affaire! et +son importance devint quelque chose de sensible pour elle-meme: +qui lui eut dit quelques jours plus tot qu'elle pourrait donner a +diner a une amie? + +Ce qu'il y avait de grave, c'etaient la chasse et la peche, car si +elle ne denichait pas des oeufs, et ne pechait pas du poisson, ce +diner serait reduit a une soupe a l'oseille, ce qui serait +vraiment par trop maigre. Des le vendredi elle employa sa soiree a +parcourir les entailles voisines, ou elle eut la chance de +decouvrir un nid de poule d'eau; il est vrai que les oeufs des +poules d'eau sont plus petits que ceux des sarcelles, mais elle +n'avait pas le droit d'etre trop difficile. D'ailleurs sa peche +fut meilleure, et elle eut l'adresse de prendre avec sa ligne +amorcee d'un ver rouge une jolie perche, qui devait suffire a son +appetit et a celui de Rosalie. Elle voulut cependant avoir en plus +un dessert, et ce fut un groseillier a maquereau pousse sous un +tetard de saule qui le lui fournit; peut-etre les groseilles +n'etaient-elles pas parfaitement mures, mais c'est une des +qualites de ce fruit de pouvoir se manger vert. + +Quand a la fin de l'apres-midi du dimanche Rosalie arriva dans la +carriere, elle trouva Perrine assise devant son feu sur lequel la +soupe bouillait: + +"Je vous ai attendue pour meler le jaune d'oeuf a la soupe, dit +Perrine, vous n'aurez qu'a tourner avec votre bonne main pendant +que je verserai doucement le bouillon; le pain est taille." + +Bien que Rosalie eut fait toilette pour ce diner, elle ne craignit +pas de se preter a ce travail qui etait un jeu, et des plus +amusants pour elle encore. + +Bientot la soupe fut achevee, et il n'y eut plus qu'a la porter +dans l'ile, ce que fit Perrine. + +Pour recevoir sa camarade qui tenait encore sa main en echarpe, +elle avait retabli la planche servant de pont: + +"Moi, c'est a la perche que j'entre et sors, dit-elle, mais cela +n'eut pas ete commode pour vous, a cause de votre main." + +La porte de l'aumuche ouverte, Rosalie ayant apercu dressees dans +les quatre coins des gerbes de fleurs variees, l'une de massettes, +l'autre de butomes roses, celle-ci d'iris jaunes, celle-la +d'aconit aux clochettes bleues, et a terre le couvert mis, poussa +une exclamation qui paya Perrine de ses peines. + +"Que c'est joli!" + +Sur un lit de fougere fraiche deux grandes feuilles de patience se +faisaient vis-a-vis en guise d'assiettes, et sur une feuille de +berce beaucoup plus grande, comme il convient pour un plat, la +perche etait dressee entouree de cresson; c'etait une feuille +aussi, mais plus petite, qui servait de saliere, comme c'en etait +une autre qui remplacait le compotier pour les groseilles a +maquereau; entre chaque plat etait piquee une fleur de nenuphar +qui sur cette fraiche verdure jetait sa blancheur eblouissante. + +"Si vous voulez vous asseoir", dit Perrine en lui tendant la main. + +Et quand elles eurent pris place en face l'une de l'autre, le +diner commenca. + +"Comme j'aurais ete fachee de n'etre pas venue, dit Rosalie, +parlant la bouche pleine, c'est si joli et si bon. + +-- Pourquoi donc ne seriez-vous pas venue? + +-- Parce qu'on voulait m'envoyer a Picquigny pour M. Bendit qui +est malade. + +-- Qu'est-ce qu'il a, M. Bendit? + +-- La fievre typhoide; il est tres malade, a preuve que depuis +hier il ne sait pas ce qu'il dit, et ne reconnait plus personne; +c'est pour cela qu'hier justement j'ai ete pour venir vous +chercher. + +-- Moi! Et pourquoi faire? + +-- Ah! voila une idee que j'ai eue. + +-- Si je peux quelque chose pour M. Bendit, je suis prete: il a +ete bon pour moi; mais que peut une pauvre fille? Je ne comprends +pas. + +-- Donnez-moi encore un peu de poisson, avec du cresson, et je +vais vous l'expliquer. Vous savez que M. Bendit est l'employe +charge de la correspondance etrangere, c'est lui qui traduit les +lettres anglaises et allemandes. Comme maintenant il n'a plus sa +tete, il ne peut plus rien traduire. On voulait faire venir un. +autre employe pour le remplacer; mais comme celui-la pourrait bien +garder la place quand M. Bendit sera gueri, s'il guerit, M. Fabry +et M. Mombleux ont propose de se charger de son travail, afin +qu'il retrouve sa place plus tard. Mais voila qu'hier M. Fabry a +ete envoye en Ecosse, et M. Mombleux est reste embarrasse, parce +que s'il lit assez bien l'allemand, et s'il peut faire les +traductions de l'anglais avec M. Fabry, qui a passe plusieurs +annees en Angleterre, quand il est tout seul, ca ne va plus aussi +bien, surtout quand il s'agit de lettres en anglais dont il faut +deviner l'ecriture. Il expliquait ca a table ou je le servais, et +il disait qu'il avait peur d'etre oblige de renoncer a remplacer +M. Bendit; alors j'ai eu idee de lui dire que vous parliez +l'anglais comme le francais... + +-- Je parlais francais avec mon pere, anglais avec ma mere, et +quand nous nous entretenions tous les trois ensemble, nous +employions tantot une langue, tantot l'autre, indifferemment, sans +y faire attention + +-- Pourtant je n'ai pas ose; mais maintenant, est-ce que je peux +lui dire cela? + +-- Certainement, si vous croyez qu'il peut avoir besoin d'une +pauvre fille comme moi. + +-- Il ne s'agit pas d'une pauvre fille ou d'une demoiselle, il +s'agit de savoir si vous parlez l'anglais. + +-- Je le parle, mais traduire une lettre d'affaires, c'est autre +chose. + +-- Pas avec M. Mombleux qui connait les affaires. + +-- Peut-etre. Alors, s'il en est ainsi, dites a M. Mombleux que je +serais bien heureuse de pouvoir faire quelque chose pour +M. Bendit. + +-- Je le lui dirai." + +La perche, malgre sa grosseur, avait ete devoree, et le cresson +avait aussi disparu. On arrivait au dessert. Perrine se leva et +remplaca les feuilles de berce sur lesquelles le poisson avait ete +servi par des feuilles de nenuphar en forme de coupe, veinees et +vernissees comme eut pu l'etre le plus beau des emaux: puis elle +offrit ses groseilles a maquereau: + +"Acceptez donc, dit-elle en riant comme si elle avait joue a la +poupee, quelques fruits de mon jardin. + +-- Ou est-il, votre jardin? + +-- Sur notre tete: un groseillier a pousse dans les branches d'un +des saules qui sert de pilier a la maison. + +-- Savez-vous que vous n'allez pas pouvoir l'occuper longtemps +encore votre maison? + +-- Jusqu'a l'hiver, je pense. + +-- Jusqu'a l'hiver! Et la chasse au marais qui va ouvrir; a ce +moment l'aumuche servira pour sur. + +-- Ah! mon Dieu." + +La journee qui avait si bien commence finit sur cette terrible +menace, et cette nuit-la fut certainement la plus mauvaise que +Perrine eut passee dans son ile depuis qu'elle l'occupait. + +Ou irait-elle? + +Et tous ses ustensiles, qu'elle avait eu tant de peine a reunir, +qu'en ferait-elle? + + +XXIII + +Si Rosalie n'avait parle que de la prochaine ouverture de la +chasse au marais, Perrine serait restee sous le coup de ce danger +gros de menaces pour elle, mais ce qu'elle avait dit de la maladie +de Bendit et des traductions de Mombleux apportait une diversion a +cette impression. + +Oui, elle etait charmante son ile et ce serait un vrai desastre +que de la quitter; mais en ne la quittant point, elle ne se +rapprocherait pas, et meme il semblait qu'elle ne se rapprocherait +jamais du but que sa mere lui avait fixe et qu'elle devait +poursuivre. Tandis que si une occasion se presentait pour elle +d'etre utile a Bendit et a Mombleux, elle se creait ainsi des +relations qui lui entr'ouvriraient peut-etre des portes par +lesquelles elle pourrait passer plus tard; et c'etait la une +consideration qui devait l'emporter sur toutes les autres, meme +sur le chagrin d'etre depossedee de son royaume: ce n'etait pas +pour jouer a ce jeu, si amusant qu'il fut, pour denicher des nids, +pecher des poissons, cueillir des fleurs, ecouter le chant des +oiseaux, donner des dinettes, qu'elle avait supporte les fatigues +et les miseres de son douloureux voyage. + +Le lundi, comme cela avait ete convenu avec Rosalie, elle passa +devant la maison de mere Francoise a la sortie de midi, afin de se +mettre a la disposition de Mombleux, si celui-ci avait besoin +d'elle; mais Rosalie vint lui dire que, comme il n'arrivait pas de +lettre d'Angleterre le lundi, il n'y avait pas eu de traductions a +faire le matin; peut-etre serait-ce pour le lendemain. + +Et Perrine rentree a l'atelier avait repris son travail, quand, +quelques minutes apres deux heures, La Quille la happa au passage: + +"Va vite au bureau. + +-- Pour quoi faire? + +-- Est-ce que ca me regarde? on me dit de t'envoyer au bureau, +vas-y." + +Elle n'en demanda pas davantage, d'abord parce qu'il etait inutile +de questionner La Quille, ensuite parce qu'elle se doutait de ce +qu'on voulait d'elle; cependant, elle ne comprenait pas tres bien +que, s'il s'agissait de travailler avec Mombleux a une traduction +difficile, on la fit venir dans le bureau ou tout le monde +pourrait la voir et, par consequent, apprendre qu'il avait besoin +d'elle. + +Du haut de son perron, Talouel, qui la regardait venir, l'appela: + +"Viens ici." + +Elle monta vivement les marches du perron. + +"C'est bien toi qui parles anglais? demanda-t-il, reponds-moi sans +mentir. + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- Et le francais? Tu n'as pas d'accent. + +-- Mon pere etait Francais. + +-- Tu parles donc les deux langues? + +-- Oui, monsieur. + +-- Bon. Tu vas aller a Saint-Pipoy, ou M. Vulfran a besoin de +toi." + +En entendant ce nom, elle laissa paraitre une surprise qui facha +le directeur. + +"Es-tu stupide?" + +Elle avait deja eu le temps de se remettre et de trouver une +reponse pour expliquer sa surprise. + +"Je ne sais pas ou est Saint-Pipoy, + +-- On va t'y conduire en voiture, tu ne te perdras donc pas." + +Et du haut du perron, il appela: + +"Guillaume!" + +La voilure de M. Vulfran qu'elle avait vue rangee, a l'ombre, le +long des bureaux, s'approcha: + +"Voila la fille, dit Talouel, vous pouvez la conduire a +M. Vulfran, et promptement, n'est-ce pas!" + +Deja Perrine avait descendu le perron, et allait monter a cote de +Guillaume, mais il l'arreta d'un signe de main: + +"Pas par la, dit-il, derriere." + +En effet, un petit siege pour une seule personne se trouvait +derriere; elle y monta et la voiture partit grand train. + +Quand ils furent sortis du village, Guillaume, sans ralentir +l'allure de son cheval, se tourna vers Perrine. + +"C'est vrai que vous savez l'anglais? demanda-t-il. + +-- Oui. + +-- Vous allez avoir la chance de faire plaisir au patron." + +Elle s'enhardit a poser une question: + +"Comment cela? + +-- Parce qu'il est avec des mecaniciens anglais qui viennent +d'arriver pour monter une machine et qu'il ne peut pas se faire +comprendre. Il a amene avec lui M. Mombleux, qui parle anglais a +ce qu'il dit; mais l'anglais de M. Mombleux n'est pas celui des +mecaniciens, si bien qu'ils se disputent sans se comprendre, et le +patron est furieux; c'etait a mourir de rire. A la fin, +M. Mombleux n'en pouvant plus, et esperant calmer le patron, a dit +qu'il y avait aux cannettes une jeune fille appelee Aurelie qui +parlait l'anglais, et le patron m'a envoye vous chercher." + +Il y eut un moment de silence; puis, de nouveau, il se tourna vers +elle. + +"Vous savez que si vous parlez l'anglais comme M. Mombleux, vous +feriez peut-etre mieux de descendre tout de suite." + +Il prit un air gouailleur: + +"Faut-il arreter? + +-- Vous pouvez continuer. + +-- Ce que j'en dis, c'est pour vous. + +-- Je vous remercie." + +Cependant, malgre la fermete de sa reponse elle n'etait pas sans +eprouver une angoisse qui lui etreignait le coeur, car si elle +etait sure de son anglais, elle ignorait quel etait celui de ces +mecaniciens, qui n'etait pas celui de M. Mombleux, comme disait +Guillaume en se moquant; puis elle savait que chaque metier a sa +langue ou tout au moins ses mots techniques, et elle n'avait +jamais parle la langue de la mecanique. Qu'elle ne comprit pas, +qu'elle hesitat, et M. Vulfran n'allait-il pas etre furieux contre +elle, comme il l'avait ete contre M. Mombleux? + +Deja ils approchaient des usines de Saint-Pipoy, dont on +apercevait les hautes cheminees fumantes, au-dessus des cimes des +peupliers; elle savait qu'a Saint-Pipoy on faisait la filature et +le tissage comme a Maraucourt, et que, de plus, on y fabriquait +des cordages et des ficelles; seulement, qu'elle sut cela ou +l'ignorat, ce qu'elle allait avoir a entendre et a dire ne s'en +trouvait pas eclairci. + +Quand elle put, au tournant du chemin, embrasser d'un coup d'oeil +l'ensemble des batiments epars dans la prairie, il lui sembla que +pour etre moins importants que ceux de Maraucourt, ils etaient +considerables cependant; mais deja la voiture franchissait la +grille d'entree, presque aussitot elle s'arreta devant les +bureaux. + +"Venez avec moi", dit Guillaume. + +Et il la conduisit dans une piece ou se trouvait M. Vulfran, ayant +pres de lui le directeur de Saint-Pipoy avec qui il s'entretenait. + +"Voila la fille, dit Guillaume, son chapeau a la main. + +-- C'est bien, laisse-nous." + +Sans s'adresser a Perrine, M. Vulfran fit signe au directeur de se +pencher vers lui, et il lui parla a voix basse; le directeur +repondit de la meme maniere, mais Perrine avait l'ouie fine, elle +comprit plutot qu'elle n'entendit que M. Vulfran demandait qui +elle etait, et que le directeur repondait: "Une jeune fille de +douze a treize ans qui n'a pas l'air bete du tout." + +"Approche, mon enfant", dit M. Vulfran d'un ton qu'elle lui avait +deja entendu prendre pour parler a Rosalie et qui ne ressemblait +en rien a celui qu'il avait avec ses employes. + +Elle s'en trouva encouragee et put se raidir contre l'emotion qui +la troublait. + +"Comment t'appelles-tu? demanda M. Vulfran. + +-- Aurelie. + +-- Qui sont tes parents? + +-- Je les ai perdus. + +-- Depuis combien de temps travailles-tu chez moi? + +-- Depuis trois semaines. + +-- D'ou es-tu? + +-- Je viens de Paris. + +-- Tu parles anglais? + +-- Ma mere etait Anglaise. + +-- Alors, tu sais l'anglais? + +-- Je parle l'anglais de la conversation et le comprends, mais... + +-- Il n'y a pas de mais, tu le sais ou tu ne le sais pas? + +-- Je ne sais pas celui des divers metiers qui emploient des mots +que je ne connais pas. + +-- Vous voyez, Benoist, que ce que cette petite dit la n'est pas +sot, fit M. Vulfran en s'adressant a son directeur. + +-- Je vous assure qu'elle n'a pas l'air bete du tout. + +-- Alors, nous allons peut-etre en tirer quelque chose." + +Il se leva en s'appuyant sur une canne et prit le bras du +directeur. + +"Suis-nous, mon enfant." + +Ordinairement les yeux de Perrine savaient voir et retenir ce +qu'ils rencontraient, mais dans le trajet qu'elle fit derriere +M. Vulfran, ce fut en dedans qu'elle regarda: qu'allait-il advenir +de cet entretien avec les mecaniciens anglais? + +En arrivant devant un grand batiment neuf construit en briques +blanches et bleues emaillees, elle apercut Mombleux qui se +promenait en long et en large d'un air ennuye, et elle crut voir +qu'il lui lancait un mauvais regard. + +On entra et l'on monta au premier etage, ou au milieu d'une vaste +salle se trouvaient sur le plancher des grandes caisses en bois +blanc, bariolees d'inscriptions de diverses couleurs avec les noms +_Matter_ et _Platte, Manchester_, repetes partout; sur une de ces +caisses, les mecaniciens anglais etaient assis, et Perrine +remarqua que pour le costume au moins ils avaient la tournure de +gentlemen; complet de drap, epingle d'argent a la cravate, et cela +lui donna a esperer qu'elle pourrait mieux les comprendre que +s'ils etaient des ouvriers grossiers. A l'arrivee de M. Vulfran +ils s'etaient leves; alors celui-ci se tourna vers Perrine: + +"Dis-leur que tu parles anglais et qu'ils peuvent s'expliquer avec +toi." + +Elle fit ce qui lui etait commande, et aux premiers mots elle eut +la satisfaction de voir la physionomie renfrognee des ouvriers +s'eclairer; il est vrai que ce n'etait la qu'une phrase de +conversation courante, mais leur demi-sourire etait de bon augure. + +"Ils ont parfaitement compris, dit le directeur. + +-- Alors maintenant, dit M. Vulfran, demande-leur pourquoi ils +viennent huit jours avant la date fixee pour leur arrivee; cela +fait que l'ingenieur qui devait les diriger et qui parle anglais +est absent." + +Elle traduisit cette phrase fidelement, et tout de suite la +reponse que l'un d'eux lui fit: + +"Ils disent qu'ayant acheve a Cambrai le montage de machines plus +tot qu'ils ne pensaient, ils sont venus ici directement au lieu de +repasser par l'Angleterre. + +-- Chez qui ont-ils monte ces machines a Cambrai? demanda +M. Vulfran. + +-- Chez MM. Aveline freres. + +-- Quelles sont ces machines?" + +La question posee et la reponse recue en anglais, Perrine hesita. + +"Pourquoi hesites-tu? demanda vivement M. Vulfran d'un ton +impatient. + +-- Parce que c'est un mot de metier que je ne connais pas. + +-- Dis ce mot en anglais. + +-- _Hydraulic mangle_. + +-- C'est bien cela." + +Il repeta le mot en anglais, mais avec un tout autre accent que +les ouvriers, ce qui expliquait qu'il n'eut pas compris ceux-ci +lorsqu'ils l'avaient prononce; puis s'adressant au directeur: + +"Vous voyez que les Aveline nous ont devances; nous n'avons donc +pas de temps a perdre: je vais telegraphier a Fabry de revenir au +plus vite; mais en attendant il nous faut decider ces gaillards-la +a se mettre au travail. Demande-leur, petite, pourquoi ils se +croisent les bras." + +Elle traduisit la question, a laquelle celui qui paraissait le +chef fit une longue reponse. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran. + +-- Ils repondent des choses tres compliquees pour moi. + +-- Tache cependant de me les expliquer. + +-- Ils disent que le plancher n'est pas assez solide pour porter +leur machine qui pese cent vingt mille livres..." + +Elle s'interrompit pour interroger les ouvriers en anglais: + +"_One hundred and twenty_? + +-- _Yes_. + +-- C'est bien cent vingt mille livres, et que ce poids creverait +le plancher, la machine travaillant. + +-- Les poutres ont soixante centimetres de hauteur." + +Elle transmit l'objection, ecouta la reponse des ouvriers, et +continua: + +"Ils disent qu'ils ont verifie l'horizontalite du plancher et +qu'il a flechi. Ils demandent qu'on fasse le calcul de resistance, +ou qu'on place des etais sous le plancher. + +-- Le calcul, Fabry le fera a son retour; les etais, on va les +placer tout de suite. Dis-leur cela. Qu'ils se mettent donc au +travail sans perdre une minute. On leur donnera tous les ouvriers +dont ils peuvent avoir besoin: charpentiers, macons. Ils n'auront +qu'a demander en s'adressant a toi qui seras a leur disposition, +n'ayant qu'a transmettre leurs demandes a M. Benoist." + +Elle traduisit ces instructions aux ouvriers, qui parurent +satisfaits quand elle dit qu'elle serait leur interprete. + +"Tu vas donc rester ici, continua M. Vulfran; on te donnera une +fiche pour ta nourriture et ton logement a l'auberge, ou tu +n'auras rien a payer. Si l'on est content de toi, tu recevras une +gratification au retour de M. Fabry." + + +XXIV + +Interprete, le metier valait mieux que celui de rouleuse: ce fut +en cette qualite que, la journee finie, elle conduisit les +monteurs a l'auberge du village, ou elle arreta un logement pour +eux et pour elle, non dans une miserable chambree, mais dans une +chambre ou chacun serait chez soi. Comme ils ne comprenaient pas +et ne disaient pas un seul mot de francais, ils voulurent qu'elle +mangeat avec eux, ce qui leur permit de commander un diner qui eut +suffi, a nourrir dix Picards, et qui par l'abondance des viandes +ne ressemblait en rien au festin cependant si plantureux que, la +veille, Perrine offrait a Rosalie. + +Cette nuit-la ce fut dans un vrai lit qu'elle s'etendit et dans de +vrais draps qu'elle s'enveloppa, cependant le sommeil fut long, +tres long a venir; encore lorsqu'il finit par fermer ses +paupieres, fut-il si agite qu'elle se reveilla cent fois. Alors +elle s'efforcait de se calmer en se disant qu'elle devait suivre +la marche des evenements sans chercher a les deviner heureux ou +malheureux; qu'il n'y avait que cela de raisonnable; que ce +n'etait pas quand les choses semblaient prendre une direction si +favorable qu'elle pouvait se tourmenter; enfin qu'il fallait +attendre; mais les plus beaux discours, quand on se les adresse a +soi-meme, n'ont jamais fait dormir personne, et meme plus ils sont +beaux plus ils ont chance de nous tenir eveilles. + +Le lendemain matin, quand le sifflet de l'usine se fit entendre, +elle alla frapper aux portes des deux monteurs, pour leur annoncer +qu'il etait l'heure de se lever; mais des ouvriers anglais +n'obeissent pas plus au sifflet qu'a la sonnette, sur le continent +au moins, et ce ne fut qu'apres avoir fait une toilette que ne +connaissent pas les Picards, et apres avoir absorbe de nombreuses +tasses de the, avec de copieuses roties bien beurrees, qu'ils se +rendirent a leur travail, suivis de Perrine qui les avait +discretement attendus devant la porte, en se demandant s'ils en +finiraient jamais, et si M. Vulfran ne serait pas a l'usine avant +eux. + +Ce fut seulement dans l'apres-midi qu'il vint accompagne d'un de +ses neveux, le plus jeune, M. Casimir, car, ne pouvant pas voir +avec ses yeux voiles, il avait besoin qu'on vit pour lui. + +Mais ce fut un regard dedaigneux que Casimir jeta sur le travail +des monteurs, qui, a vrai dire, ne consistait encore qu'en +preparation: + +"Il est probable que ces garcons-la ne feront pas grand'chose tant +que Fabry ne sera pas de retour, dit-il; au reste il n'y a pas a +s'en etonner avec le surveillant que vous leur avez donne." + +Il prononca ces derniers mots d'un ton sec et moqueur; mais +M. Vulfran, au lieu de s'associer a cette raillerie, la prit par +le mauvais cote. + +"Si tu avais ete en etat de remplir cette surveillance, je +n'aurais pas ete oblige de prendre cette petite aux cannetieres." + +Perrine le vit se cabrer d'un air rageur sous cette observation +faite d'une voix severe, mais Casimir se contint pour repondre +presque legerement: + +"Il est certain que si j'avais pu prevoir qu'on me ferait un jour +quitter l'administration, pour l'industrie, j'aurais appris +l'anglais plutot que l'allemand. + +-- Il n'est jamais trop tard pour apprendre", repliqua M. Vulfran +de facon a clore cette discussion ou de chaque cote les paroles +etaient parties si vite. + +Perrine s'etait faite toute petite, sans oser bouger, mais Casimir +ne tourna pas les yeux vers elle, et presque aussitot il sortit +donnant le bras a son oncle; alors elle fut libre de suivre ses +reflexions: il etait vraiment dur avec son neveu, M. Vulfran, mais +combien le neveu etait-il rogue, sec et deplaisant! S'ils avaient +de l'affection l'un pour l'autre, certes il n'y paraissait guere! +Pourquoi cela? Pourquoi le jeune homme n'etait-il pas affectueux +pour le vieillard accable par le chagrin et la maladie? Pourquoi +le vieillard etait-il si severe avec l'un de ceux qui remplacaient +son fils aupres de lui? + +Comme elle tournait ces questions, M. Vulfran rentra dans +l'atelier, amene cette fois par le directeur, qui, l'ayant fait +asseoir sur une caisse d'emballage, lui expliqua ou en etait le +travail des monteurs. + +Apres un certain temps, elle entendit le directeur appeler a deux +reprises: + +"Aurelie! Aurelie!" + +Mais elle ne bougea pas, ayant oublie qu'Aurelie etait le nom +qu'elle s'etait donne. + +Une troisieme fois il cria: + +"Aurelie!" + +Alors, comme si elle s'eveillait en sursaut, elle courut a eux: + +"Est-ce que tu es sourde? demanda Benoist. + +-- Non, monsieur; j'ecoutais les monteurs. + +-- Vous pouvez me laisser", dit M. Vulfran au directeur. + +Puis, quand celui-ci fut parti, s'adressent a Perrine restee +debout devant lui: + +"Tu sais lire, mon enfant? + +-- Oui, monsieur. + +-- Lire l'anglais? + +-- Comme le francais; l'un ou l'autre, cela m'est egal. + +-- Mais sais-tu en lisant l'anglais le mettre en francais? + +-- Quand ce ne sont pas de belles phrases, oui, monsieur. + +-- Des nouvelles dans un journal? + +-- Je n'ai jamais essaye, parce que si je lisais un journal +anglais je n'avais pas besoin de me le traduire a moi-meme, +puisque je comprends ce qu'il dit. + +-- Si tu comprends, tu peux traduire. + +-- Je crois que oui, monsieur, cependant je n'en suis pas sure, + +-- Eh bien nous allons essayer; pendant que les monteurs +travaillent, mais apres les avoir prevenus que tu restes a leur +disposition et qu'ils peuvent t'appeler s'ils ont besoin de toi, +tu vas tacher de me traduire dans ce journal les articles que je +t'indiquerai. Va les prevenir et reviens t'asseoir pres de moi." + +Quand, sa commission faite, elle se fut assise a une distance +respectueuse de M. Vulfran, il lui tendit son journal: le _Dundee +News_. + +"Que dois-je lire? demanda-t-elle en le depliant. + +-- Cherche la partie commerciale." + +Elle se perdit dans les longues colonnes noires qui se succedaient +indefiniment, anxieuse, se demandant comment elle allait se tirer +de ce travail nouveau pour elle, et si M. Vulfran ne +s'impatienterait pas de sa lenteur, ou ne se facherait pas de sa +maladresse. + +Mais au lieu de la bousculer il la rassura, car avec sa finesse +d'oreille si subtile chez les aveugles, il avait devine son +emotion au tremblement du papier: + +"Ne te presse pas, nous avons le temps; d'ailleurs tu n'as peut- +etre jamais lu un journal commercial. + +-- Il est vrai monsieur." + +Elle continua ses recherches et tout a coup elle laissa echapper +un petit cri. + +"Tu as trouve? + +-- Je crois. + +-- Maintenant cherche la rubrique: _Linen, hemp, jute, sacks +twine_. + +-- Mais, monsieur, vous savez l'anglais! s'ecria-t-elle +involontairement. + +-- Cinq ou six mots de mon metier, et c'est tout, +malheureusement." + +Quand elle eut trouve, elle commenca sa traduction, qui fut d'une +lenteur desesperante pour elle, avec des hesitations, des +anonnements, qui lui faisaient perler la sueur sur les mains, bien +que M. Vulfran de temps en temps la soutint: + +"C'est suffisant, je comprends, va toujours." + +Et elle reprenait, elevant la voix quand les mecaniciens +menacaient de l'etouffer dans leurs coups de marteau. + +Enfin elle arriva au bout. + +"Maintenant, vois s'il y a des nouvelles de Calcutta?" + +Elle chercha. + +"Oui, voila: "De notre correspondant special." + +-- C'est cela; lis. + +-- "Les nouvelles que nous recevons de Dakka..." + +Elle prononca ce nom avec un tremblement de voix qui frappa +M. Vulfran. + +"Pourquoi trembles-tu? demanda-t-il. + +-- Je ne sais pas si j'ai tremble; sans doute c'est l'emotion. + +-- Je t'ai dit de ne pas te troubler; ce que tu donnes est +beaucoup plus que ce que j'attendais." + +Elle lut la traduction de la correspondance de Dakka qui traitait +de la recolte du jute sur les rives du Brahmapoutra; puis, quand +elle eut fini, il lui dit de chercher aux _nouvelles de mer_ si +elle trouvait une depeche de Sainte-Helene. + +"Saint Helena est le mot anglais", dit-il. + +Elle recommenca a descendre et a monter les colonnes noires; enfin +le nom de. Saint Helena lui sauta aux yeux: + +"Passe le 23, navire anglais _Alma_ de Calcutta pour Dundee; le +24, navire norvegien _Grundloven_ de Naraingaudj pour Boulogne." + +Il parut satisfait: + +"C'est tres bien, dit-il, je suis content de toi. + +Elle eut voulu repondre, mais de peur que sa voix trahit son +trouble de joie, elle garda le silence. + +Il continua: + +"Je vois qu'en attendant que ce pauvre Bendit soit gueri je +pourrai me servir de toi." + +Apres s'etre fait rendre compte du travail accompli par les +monteurs, et avoir repete a ceux-ci ses recommandations de se +hater autant qu'ils pourraient, il dit a Perrine de le conduire au +bureau du directeur. + +"Est-ce que je dois vous donner la main? demanda-t-elle +timidement. + +-- Mais certainement, mon enfant, comment me guiderais-tu sans +cela? Avertis-moi aussi quand nous trouverons un obstacle sur +notre chemin; surtout ne sois pas distraite. + +-- Oh! je vous assure, monsieur, que vous pouvez avoir confiance +en moi! + +-- Tu vois bien que je l'ai cette confiance." + +Respectueusement elle lui prit la main gauche, tandis que de la +droite il tatait l'espace devant lui du bout de sa canne. + +A peine sortis de l'atelier ils trouverent devant eux la voie du +chemin de fer avec ses rails en saillie, et elle crut devoir l'en +avertir. + +"Pour cela c'est inutile, dit-il, j'ai le terrain de toutes mes +usines dans la tete et dans les jambes, mais ce que je ne connais +pas, ce sont les obstacles imprevus que nous pouvons rencontrer; +c'est ceux-la qu'il faut me signaler ou me faire eviter." + +Ce n'etait pas seulement le terrain de ses usines qu'il avait dans +la tete, c'etait aussi son personnel; quand il passait dans les +cours, les ouvriers le saluaient, non seulement en se decouvrant +comme s'il eut pu les voir, mais encore en prononcant son nom: + +"Bonjour, monsieur Vulfran." + +Et pour un grand nombre, au moins pour les anciens, il repondait +de la meme maniere: "Bonjour, Jacques", ou "bonjour, Pascal", sans +que son oreille eut oublie leur voix. Quand il y avait hesitation +dans sa memoire, ce qui etait rare, car il les connaissait presque +tous, il s'arretait: + +"Est-ce que ce n'est pas toi?" disait-il en le nommant. + +S'il s'etait trompe, il expliquait pourquoi. + +Marchant ainsi lentement, le trajet fut long des ateliers au +bureau; quand elle l'eut conduit a son fauteuil, il la congedia: + +"A demain", dit-il. + + +XXV + +En effet, le lendemain a la meme heure que la veille, M. Vulfran +entra dans l'atelier, amene par le directeur, mais Perrine ne put +pas aller au-devant de lui, comme elle l'aurait voulu, car elle +etait a ce moment occupee a transmettre les instructions du chef +monteur aux ouvriers qu'il avait reunis: macons, charpentiers, +forgerons, mecaniciens, et nettement, sans hesitations, sans +repetitions, elle traduisait a chacun les indications qui lui +etaient donnees, en meme temps qu'elle repetait au chef monteur +les questions ou les objections que les ouvriers francais lui +adressaient. + +Lentement, M. Vulfran s'etait approche, et les voix +s'interrompant, de sa canne il avait fait signe de continuer comme +s'il n'etait pas la. + +Et pendant que Perrine obeissante se conformait a cet ordre, il se +penchait vers le directeur: + +"Savez-vous que cette petite ferait un excellent ingenieur, dit-il +a mi-voix, mais pas assez bas cependant pour que Perrine ne +l'entendit point. + +-- Positivement elle est etonnante pour la decision. + +-- Et pour bien d'autres choses encore, je crois; elle m'a traduit +hier le _Dundee News_ plus intelligemment que Bendit; et c'etait +la premiere fois qu'elle lisait la partie commerciale d'un +journal. + +-- Sait-on ce qu'etaient ses parents? + +-- Peut-etre Talouel le sait-il, moi je l'ignore. + +-- En tout cas elle parait etre dans une misere pitoyable; + +-- Je lui ai donne cinq francs pour sa nourriture et son logement. + +-- Je veux parler de sa tenue: sa veste est une dentelle; je n'ai +jamais vu jupe pareille a la sienne que sur le corps des +bohemiennes; certainement elle a du fabriquer elle-meme les +espadrilles dont elle est chaussee. + +-- Et la physionomie, qu'est-elle, Benoist? + +-- Intelligente, tres intelligente. + +-- Vicieuse? + +-- Non, pas du tout; honnete au contraire, franche et resolue; ses +yeux perceraient une muraille et cependant ils ont une grande +douceur, avec de la mefiance. + +-- D'ou diable nous vient-elle? + +-- Pas de chez nous assurement. + +-- Elle m'a dit que sa mere etait Anglaise. + +-- Je ne trouve pas qu'il y ait en elle rien des Anglais que j'ai +connus; c'est autre chose, tout autre chose; avec cela jolie, et +d'autant plus que son costume reellement miserable fait ressortir +sa beaute. Il faut vraiment qu'il y ait en elle une sympathie ou +une autorite native, pour qu'avec une pareille tenue nos ouvriers +veuillent bien l'ecouter." + +Et comme Benoist etait de caractere a ne pas laisser passer une +occasion d'adresser une flatterie au patron qui tenait la liste +des gratifications, il ajouta: + +"Sans la voir vous avez devine tout cela. + +-- Son accent m'a frappe." + +Bien que n'entendant pas tout ce discours, Perrine en avait saisi +quelques mots qui l'avaient jetee dans une agitation violente +contre laquelle elle s'etait efforcee de reagir; car ce n'etait +pas ce qui se disait derriere elle, qu'elle devait ecouter, si +interessant que cela put etre, mais bien les paroles que lui +adressaient le monteur et les ouvriers: que penserait M. Vulfran +si dans ses explications en francais elle lachait quelque ineptie +qui prouverait son inattention? + +Elle eut la chance d'arriver au bout de ses explications, et, +alors, M. Vulfran l'appela pres de lui: + +"Aurelie." + +Cette fois elle n'eut garde de ne pas repondre a ce nom qui +desormais devait etre le sien. + +Comme la veille il la fit asseoir pres de lui en lui remettant un +papier pour qu'elle le traduisit; mais au lieu d'etre le _Dundee +News_, ce fut la circulaire de la _Dundee trades report +Association_, qui est en quelque sorte le bulletin officiel du +commerce du jute; aussi, sans avoir a chercher de-ci, de-la, dut- +elle la traduire d'un bout a l'autre. + +Comme la veille aussi, lorsque la seance de traduction fut +terminee, il se fit conduire par elle a travers les cours de +l'usine; mais cette fois ce fut en la questionnant: + +"Tu m'as dit que tu avais perdu ta mere; combien y a-t-il de +temps? + +-- Cinq semaines. + +-- A Paris? + +-- A Paris. + +-- Et ton pere? + +-- Je l'ai perdu il y a six mois." + +Lui tenant la main dans la sienne, il sentit a la contraction qui +la retracta combien etait douloureuse l'emotion que ses souvenirs +evoquaient; aussi, sans abandonner son sujet, passa-t-il les +questions qui necessairement decoulaient de celles auxquelles elle +venait de repondre. + +"Que faisaient tes parents? + +-- Nous avions une voiture et nous vendions. + +-- Aux environs de Paris? + +-- Tantot dans un pays, tantot dans un autre; nous voyagions. + +-- Et ta mere morte, tu as quitte Paris? + +-- Oui, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que maman m'avait fait promettre de ne pas rester a Paris +quand elle ne serait plus la, et d'aller dans le Nord, aupres de +la famille de mon pere. + +-- Alors pourquoi es-tu venue ici? + +-- Quand ma pauvre maman est morte, il nous avait fallu vendre +notre voiture, notre ane, le peu que nous avions, et cet argent +avait ete epuise par la maladie; en sortant du cimetiere il me +restait cinq francs trente-cinq centimes, qui ne me permettaient +pas de prendre le chemin de fer. Alors je me decidai a faire la +route a pied." + +M. Vulfran eut un mouvement dans les doigts dont elle ne comprit +pas la cause. + +"Pardonnez-moi si je vous ennuie, monsieur, je dis sans doute des +choses inutiles. + +-- Tu ne m'ennuies pas; au contraire, je suis content de voir que +tu es une brave fille; j'aime les gens de volonte, de courage, de +decision, qui ne s'abandonnent pas; et si j'ai plaisir a +rencontrer ces qualites chez les hommes, j'en ai un plus grand +encore a les trouver chez un enfant de ton age. Te voila donc +partie avec cent sept sous dans ta poche... + +-- Un couteau, un morceau de savon, un de, deux aiguilles, du fil, +une carte routiere; c'est tout. + +-- Tu sais te servir d'une carte? + +-- Il faut bien, quand on roule par les grands chemins; c'etait +tout ce que j'avais sauve du mobilier de notre voiture." + +Il l'interrompit: + +"Nous avons un grand arbre sur notre gauche, n'est-ce pas? + +-- Avec un banc autour, oui, monsieur; + +-- Allons-y; nous serons mieux sur ce banc." + +Quand ils furent assis, elle continua son recit, qu'elle n'eut +plus souci d'abreger, car elle voyait qu'il interessait +M. Vulfran. + +"Tu n'as pas eu l'idee de tendre la main? demanda-t-il, quand elle +en fut a sa sortie de la foret ou l'orage avait fondu sur elle. + +-- Non, monsieur, jamais. + +-- Mais sur quoi as-tu compte quand tu as vu que tu ne trouvais +pas d'ouvrage? + +-- Sur rien; j'ai espere qu'en allant tant que j'aurais des +forces, je pouvais me sauver; c'est quand j'ai ete a bout, que je +me suis abandonnee, parce que je ne pouvais plus; si j'avais +faibli une heure plus tot, j'etais perdue." + +Elle raconta alors comment elle etait sortie de son evanouissement +sous les lechades de son ane, et comment elle avait ete secourue +par la marchande de chiffons; puis, passant vite sur le temps +pendant lequel elle etait restee chez la Rouquerie, elle en vint a +la rencontre qu'elle avait faite de Rosalie: + +"En causant, dit-elle, j'appris que dans vos usines on donne du +travail a tous ceux qui en demandent, et je me decidai a me +presenter; on voulut bien m'envoyer aux cannetieres. + +-- Quand vas-tu te remettre en route?" + +Elle ne s'attendait pas a cette question qui l'interloqua: + +"Mais je ne pense pas a me remettre en route, repondit-elle apres +un moment de reflexion. + +-- Et tes parents? + +-- Je ne les connais pas; je ne sais pas s'ils sont disposes a me +faire bon accueil, car ils etaient faches avec mon pere. J'allais +pres d'eux, parce que je n'ai personne a qui demander protection, +mais sans savoir s'ils voudraient m'accueillir. Puisque je trouve +a travailler ici, il me semble que le mieux pour moi est de rester +ici. Que deviendrais-je si l'on me repoussait? Assuree de ne pas +mourir de faim, j'ai tres peur de courir de nouvelles aventures. +Je ne m'y exposerais que si j'avais des chances de mon cote. + +-- Ces parents se sont-ils jamais occupes de toi? + +-- Jamais. + +-- Alors ta prudence peut etre avisee; cependant, si tu ne veux +pas courir l'aventure d'aller frapper a une porte qui reste fermee +et te laisse dehors, pourquoi n'ecrirais-tu pas, soit a tes +parents, soit au maire ou au cure de ton village? Ils peuvent +n'etre pas en etat de te recevoir; et alors tu restes ici ou ta +vie est assuree. Mais ils peuvent aussi etre heureux de te +recevoir a bras ouverts; alors tu trouves pres d'eux une +affection, des soins, un soutien qui te manqueront si tu restes +ici; et il faut que tu saches que la vie est difficile pour une +fille de ton age qui est seule au monde, ... triste aussi. + +-- Oui, monsieur, bien triste, je le sais, je le sens tous les +jours, et je vous assure que si je trouvais des bras ouverts, je +m'y jetterais avec bonheur; mais s'ils restent aussi fermes pour +moi qu'ils l'ont ete pour mon pere... + +-- Tes parents avaient-ils des griefs serieux contre ton pere, je +veux dire legitimes par suite de fautes graves? + +-- Je ne peux pas penser que mon pere, que j'ai connu si bon pour +tous, si brave, si genereux, si tendre, si affectueux pour ma mere +et pour moi, ait jamais rien fait de mal; mais enfin ses parents +ne se sont pas faches contre lui et avec lui sans raisons +serieuses, il me semble. + +-- Evidemment; mais les griefs qu'ils pouvaient avoir contre lui, +ils ne les ont pas contre toi; les fautes des peres ne retombent +pas sur les enfants. + +-- Si cela pouvait etre vrai!" + +Elle jeta ces quelques mots avec un accent si emu, que M. Vulfran +en fut frappe. + +"Tu vois comme au fond du coeur, tu souhaites d'etre accueillie +par eux. + +-- Mais il n'est rien que je redoute tant que d'etre repoussee. + +-- Et pourquoi le serais-tu? Tes grands parents avaient-ils +d'autres enfants que ton pere? + +-- Non. + +-- Pourquoi ne seraient-ils pas heureux que tu leur tiennes lieu +du fils perdu? Tu ne sais pas ce que c'est que d'etre seul au +monde. + +-- Mais justement je ne le sais que trop. + +-- La jeunesse isolee, qui a l'avenir devant elle, n'est pas du +tout dans la meme situation que la vieillesse, qui n'a que la +mort." + +S'il ne pouvait pas la voir, elle de son cote ne le quittait pas +des yeux, tachant de lire en lui les sentiments que ses paroles, +trahissaient: apres cette allusion a la vieillesse, elle s'oublia +a chercher sur sa physionomie la pensee du fond de son coeur. + +"Eh bien, dit-il apres un moment d'attente, que decides-tu? + +-- N'allez pas imaginer, monsieur, que je balance; c'est l'emotion +qui m'empeche de repondre; ah! si je pouvais croire que ce serait +une fille qu'on recevrait, non une etrangere qu'on repousserait! + +-- Tu ne connais rien de la vie, pauvre petite; mais sache bien +que la vieillesse ne peut pas plus etre seule que l'enfance. + +-- Est-ce que tous les vieillards pensent ainsi, monsieur? + +-- S'ils ne le pensent pas, ils le sentent. + +-- Vous croyez?", dit-elle les yeux attaches sur lui, fremissante. + +Il ne lui repondit pas directement, mais parlant a mi-voix comme +s'il s'entretenait avec lui-meme: + +"Oui, dit-il, oui, ils le sentent." + +Puis se levant brusquement comme pour echapper a des idees qui lui +seraient douloureuses, il dit d'un ton de commandement: + +"Au bureau." + + + +XXVI + +Quand l'ingenieur Fabry reviendrait-il? + +C'etait la question que Perrine se posait avec inquietude, puisque +ce jour-la son role d'interprete aupres des monteurs anglais +serait fini. + +Celui de traductrice des journaux de Dundee pour M. Vulfran +continuerait-il jusqu'a la guerison de Bendit? en etait une autre +plus anxieuse encore. + +Ce fut le jeudi, en arrivant le matin avec les monteurs, qu'elle +trouva Fabry dans l'atelier, occupe a inspecter les travaux qui +avaient ete faits; discretement elle se tint a une distance +respectueuse et se garda bien de se meler aux explications qui +s'echangerent, mais le chef monteur la fit quand meme intervenir: + +"Sans cette petite, dit-il, nous n'aurions eu qu'a nous croiser +les bras." + +Alors Fabry la regarda, mais sans lui rien dire, tandis que de son +cote elle n'osait lui demander ce qu'elle devait faire, c'est-a- +dire si elle devait rester a Saint-Pipoy ou retourner a +Maraucourt. + +Dans le doute elle resta, pensant que puisque c'etait M. Vulfran +qui l'avait fait venir, c'etait lui qui devait la garder ou la +renvoyer. + +Il n'arriva qu'a son heure ordinaire, amene par le directeur qui +lui rendit compte des instructions que l'ingenieur avait donnees +et des observations qu'il avait faites; mais il se trouva qu'elles +ne lui donnerent pas entiere satisfaction: + +"II est facheux que cette petite ne soit pas la, dit-il, +mecontent. + +-- Mais elle est la, repondit le directeur, qui fit signe a +Perrine d'approcher. + +-- Pourquoi n'es-tu pas retournee a Maraucourt? demanda +M. Vulfran. + +-- J'ai cru que je ne devais partir d'ici que quand vous me le +commanderiez, repondit-elle. + +-- Tu as eu raison, dit-il, tu dois etre ici a ma disposition +quand je viens..." + +Il s'arreta, pour reprendre presque aussitot: + +"Et meme j'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt; tu vas donc +rentrer ce soir, et demain matin tu te presenteras au bureau; je +te dirai ce que tu as a faire." + +Quand elle eut traduit les ordres qu'il voulait donner aux +monteurs, il partit, et ce jour-la il ne fut pas question de lire +des journaux. + +Mais qu'importait; ce n'etait pas quand le lendemain semblait +assure qu'elle allait prendre souci d'une deception pour le jour +present. + +"J'aurai besoin de toi aussi a Maraucourt." + +Ce fut la parole qu'elle se repeta dans le chemin qu'en venant a +Saint-Pipoy, elle avait fait a cote de Guillaume. A quoi allait- +elle etre employee? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir +s'accrocher a rien de solide. Une seule chose etait certaine: elle +ne retournait point aux cannetieres. Pour le reste il fallait +attendre; mais non plus dans la fievre de l'angoisse, car ce +qu'elle avait obtenu lui permettait de tout esperer, si elle avait +la sagesse de suivre la ligne que sa mere lui avait tracee avant +de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien +compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui +serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire +chaque fois qu'elle aurait une parole a prononcer, chaque fois +qu'elle aurait une resolution a prendre, chaque fois qu'elle +risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil +a personne. + +Elle s'en revint a Maraucourt en reflechissant ainsi, marchant +lentement, s'arretant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans +le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barriere une +jolie echappee de vue s'offrait a elle sur les prairies et les +entailles: un bouillonnement interieur, une sorte de fievre la +poussaient a hater le pas, mais volontairement elle le +ralentissait; a quoi bon se presser? C'etait une habitude qu'elle +devait prendre, une regle qu'elle devait s'imposer de ne jamais +ceder a des impulsions instinctives. + +Elle retrouva son ile dans l'etat ou elle l'avait laissee, avec +chaque chose a sa place; les oiseaux avaient meme respecte les +groseilles du saule qui ayant muri pendant son absence, +composerent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait +pas du tout. + +Comme elle etait rentree de meilleure heure que lorsqu'elle +sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitot son +souper fini, et en attendant la tombee de la nuit, elle passa la +soiree en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux a l'endroit +ou la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors +elle eut conscience que si courte qu'eut ete son absence, le temps +avait marche et amene des changements pour elle menacants. Dans +les prairies ne regnait plus le silence solennel des soirs, qui +l'avait si fortement frappee aux premiers jours de son +installation dans l'ile, quand dans toute la vallee on n'entendait +sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage +des arbres, que les frolements mysterieux des oiseaux qui +rentraient pour la nuit. Maintenant la vallee etait troublee au +loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des +grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de +voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarque en revenant +de Saint-Pipoy, la fenaison etait commencee dans les prairies les +mieux exposees, ou l'herbe avait muri plus vite; et bientot les +faucheurs arriveraient a celles de son entaille qu'un ombrage plus +epais avait retardee. + +Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle +ne serait plus habitable; mais que ce fut par la fenaison ou par +la chasse, le resultat ne devait-il pas etre le meme, a quelques +jours pres? + +Bien qu'elle fut deja habituee aux bons draps, ainsi qu'aux +fenetres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougeres +comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitte, et ce fut +seulement le soleil levant qui l'eveilla. + +A l'ouverture des grilles, elle etait devant l'entree des shedes, +mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetieres, +elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait +faire: entrer, attendre? + +Ce fut a ce dernier parti qu'elle s'arreta: puisqu'elle se tenait +devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler. + +Cette attente dura pres d'une heure; a la fin elle vit venir +Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait la. + +"M. Vulfran m'a dit de me presenter ce matin au bureau. + +-- La cour n'est pas le bureau. + +-- J'attends qu'on m'appelle. + +-- Monte." + +Elle le suivit; arrive sous la veranda, il alla s'asseoir a +califourchon sur une chaise, et d'un signe de main appela Perrine +devant lui. + +"Qu'est-ce que tu as fait a Saint-Pipoy?" + +Elle dit a quoi M. Vulfran l'avait employee. + +"M. Fabry avait donc ordonne des betises? + +-- Je ne sais pas. + +-- Comment tu ne sais pas; tu n'es donc pas intelligente? + +-- Sans doute je ne le suis pas. + +-- Tu l'es parfaitement, et si tu ne reponds pas, c'est parce que +tu ne veux pas repondre; n'oublie pas a qui tu parles. Qu'est-ce +que je suis ici? + +-- Le directeur. + +-- C'est-a-dire le maitre, et puisque comme maitre, tout me passe +par les mains, je dois tout savoir; celles qui ne m'obeissent pas, +je les mets dehors, ne l'oublie pas." + +C'etait bien l'homme dont les ouvrieres avaient parle dans la +chambree, le maitre dur, le tyran qui voulait etre tout dans les +usines, non seulement a Maraucourt, mais encore a Saint-Pipoy, a +Bacourt, a Flexelles, partout, et a qui tous les moyens etaient +bons pour etendre et maintenir son autorite, a cote, au-dessus +meme de celle de M. Vulfran. + +"Je te demande quelle betise a faite M. Fabry, reprit-il en +baissant la voix. + +-- Je ne peux pas vous le dire puisque je ne le sais pas; mais je +peux vous repeter les observations que M. Vulfran m'a fait +traduire pour les monteurs." + +Elle repeta ces observations sans en omettre un seul mot. + +"C'est bien tout? + +-- C'est tout. + +-- M. Vulfran t'a-t-il fait traduire des lettres? + +-- Non, monsieur; j'ai seulement traduit des passages du _Dundee +News_, et en entier la _Dundee trades report Association_. + +-- Tu sais que si tu ne me dis pas la verite, toute la verite, je +l'apprendrai bien vite, et alors, ouste!" + +Un geste souligna ce dernier mot, deja si precis dans sa +brutalite. + +"Pourquoi ne dirais-je pas la verite? + +-- C'est un avertissement que je te donne. + +-- Je m'en souviendrai, monsieur, je vous le promets. + +-- Bon. Maintenant va t'asseoir sur le banc la-bas; si M. Vulfran +a besoin de toi, il se rappellera qu'il t'a dit de venir." + +Elle resta pres de deux heures sur son banc, n'osant pas bouger +tant que Talouel etait la, n'osant meme pas reflechir, ne se +reprenant que lorsqu'il sortait, mais s'inquietant, au lieu de se +rassurer, car il eut fallu, pour croire qu'elle n'avait rien a +craindre de ce terrible homme, une confiance audacieuse qui +n'etait pas dans son caractere. Ce qu'il exigeait d'elle ne se +devinait que trop: qu'elle fut son espion aupres de M. Vulfran, +tout simplement, de facon a lui rapporter ce qui se trouvait dans +les lettres qu'elle aurait a traduire. + +Si c'etait la une perspective bien faite pour l'epouvanter, +cependant elle avait cela de bon de donner a croire que Talouel +savait ou tout au moins supposait qu'elle aurait des lettres a +traduire, c'est-a-dire que M. Vulfran la prendrait pres de lui +tant que Bendit serait malade. + +Cinq ou six fois en voyant paraitre Guillaume, qui, lorsqu'il ne +remplissait pas les fonctions de cocher, etait attache au service +personnel de M. Vulfran, elle avait cru qu'il venait la chercher, +mais toujours il avait passe sans lui adresser la parole, presse, +affaire, sortant dans la cour, rentrant. A un certain moment il +revint ramenant trois ouvriers qu'il conduisit dans le bureau de +M. Vulfran, ou Talouel les suivit. Et un temps assez long +s'ecoula, coupe quelquefois par des eclats de voix qui lui +arrivaient quand la porte du vestibule s'ouvrait. Evidemment +M. Vulfran avait autre chose a faire que de s'occuper d'elle et +meme de se souvenir qu'elle etait la. + +A la fin les ouvriers reparurent accompagnes de Talouel: quand ils +etaient passes la premiere fois, ils avaient la demarche resolue +de gens qui vont de l'avant et sont decides; maintenant ils +avaient des attitudes mecontentes, embarrassees, hesitantes. Au +moment ou ils allaient sortir, Talouel les retint d'un geste de +main: + +"Le patron vous a-t-il dit autre chose que ce que je vous avais +deja dit moi-meme? Non, n'est-ce pas. Seulement il vous l'a dit +moins doucement que moi, et il a eu raison. + +-- Raison! Ah! malheur! + +-- Vo n'direz point ca. + +-- Si, je le dirai parce que c'est la verite. Moi, je suis +toujours pour la verite et la justice. Place entre le patron et +vous, je ne suis pas plus de son cote que du votre, je suis du +mien qui est le milieu. Quand vous avez raison, je le reconnais; +quand vous avez tort, je vous le dis. Et aujourd'hui vous avez +tort. Ca ne tient pas debout vos reclamations. On vous pousse, et +vous ne voyez pas ou l'on vous mene. Vous dites que le patron vous +exploite, mais ceux qui se servent de vous vous exploitent encore +bien mieux; au moins le patron vous fait vivre, eux vous feront +crever de faim, vous, vos femmes, vos enfants. Maintenant il en +sera ce que vous voudrez, c'est votre affaire bien plus que la +mienne. Moi je m'en tirerai avec de nouvelles machines qui +marcheront avant huit jours et feront votre ouvrage mieux que +vous, plus vite, plus economiquement, et sans qu'on ait a perdre +son temps a discuter avec elles -- ce qui est quelque chose, +n'est-ce pas? Quand vous aurez bien tire la langue, et que vous +reviendrez en couchant les pouces, votre place sera prise, on +n'aura plus besoin de vous. L'argent que j'aurai depense pour mes +nouvelles machines, je le rattraperai bien vite. Voila. Assez +cause. + +-- Mais... + +-- Si vous n'avez pas compris, c'est bete; je ne vais pas perdre +mon temps a vous ecouter." + +Ainsi congedies, les trois ouvriers s'en allerent la tete basse, +et Perrine reprit son attente jusqu'a ce que Guillaume vint la +chercher pour l'introduire dans un vaste bureau ou elle trouva +M. Vulfran assis devant une grande table couverte de dossiers +qu'appuyaient des presse-papiers marques d'une lettre en relief, +pour que la main les reconnut a defaut des yeux, et dont l'un des +bouts etait occupe par des appareils electriques et telephoniques. + +Sans l'annoncer, Guillaume avait referme la porte derriere elle. +Apres un moment d'attente, elle crut qu'elle devait avertir +M. Vulfran de sa presence: + +"C'est moi, Aurelie, dit-elle. + +-- J'ai reconnu ton pas; approche et ecoute-moi. Ce, que tu m'as +raconte de tes malheurs, et aussi l'energie que tu as montree +m'ont interesse a ton sort. D'autre part, dans ton role +d'interprete avec les monteurs, dans les traductions que je t'ai +fait faire, enfin dans nos entretiens j'ai rencontre en toi une +intelligence qui m'a plu. Depuis que la maladie m'a rendu aveugle, +j'ai besoin de quelqu'un qui voie pour moi, et qui sache regarder +ce que je lui indique aussi bien que m'expliquer ce qui le frappe. +J'avais espere trouver cela dans Guillaume, qui lui est aussi +intelligent, mais par malheur la boisson l'a si bien aboli qu'il +n'est plus bon qu'a faire un cocher, et encore a condition d'etre +indulgent. Veux-tu remplir aupres de moi la place que Guillaume +n'a pas su prendre? Pour commencer tu auras quatre-vingt-dix +francs par mois, et des gratifications si, comme je l'espere, je +suis content de toi." + +Suffoquee par la joie, Perrine resta sans repondre. + +"Tu ne dis rien? + +-- Je cherche des mots pour vous remercier, mais je suis emue, si +troublee que je n'en trouve pas; ne croyez pas..." + +Il l'interrompit: + +"Je crois que tu es emue en effet, ta voix me le dit, et j'en suis +bien aise, c'est une promesse que tu feras ce que tu pourras pour +me satisfaire. + +Maintenant autre chose: as-tu ecrit a tes parents? + +-- Non, monsieur; je n'ai pas pu, je n'ai pas de papier... + +-- Bon, bon; tu vas pouvoir le faire, et tu trouveras dans le +bureau de M. Bendit, que tu occuperas en attendant sa guerison, +tout ce qui te sera necessaire. En ecrivant, tu devras dire a tes +parents la position que tu occupes dans ma maison; s'ils ont mieux +a t'offrir, ils te feront venir; sinon, ils te laisseront ici. + +-- Certainement, je resterai ici. + +--Je le pense, et je crois que c'est le meilleur pour toi +maintenant. Comme tu vas vivre dans les bureaux ou tu seras en +relation avec les employes, a qui tu porteras mes ordres, comme +d'autre part tu sortiras avec moi, tu ne peux pas garder tes +vetements d'ouvriere, qui, m'a dit Benoist, sont fatigues.... + +-- Des guenilles; mais je vous assure, monsieur, que ce n'est ni +par paresse, ni par incurie, helas! + +-- Ne te defends pas. Mais enfin comme cela doit changer, tu vas +aller a la caisse ou l'on te remettra une fiche pour que tu +prennes, chez Mme Lachaise, ce qu'il te faut en vetements, linge +de corps, chapeau, chaussures." + +Perrine ecoutait comme si au lieu d'un vieillard aveugle a la +figure grave, c'etait une belle fee qui parlait, la baguette au- +dessus d'elle. + +M. Vulfran la rappela a la realite: + +"Tu es libre de choisir ce que tu voudras, mais n'oublie pas que +ce choix me fixera sur ton caractere. Occupe-toi de cela. Pour +aujourd'hui je n'aurai pas besoin de toi. A demain." + + +XXVII + +Quand a la caisse on lui remit, apres l'avoir examinee des pieds a +la tete, la fiche annoncee par M. Vulfran, elle sortit de l'usine +en se demandant ou demeurait cette Mme Lachaise. + +Elle eut voulu que ce fut la proprietaire du magasin ou elle avait +achete son calicot, parce que la connaissant deja, elle eut ete +moins genee pour la consulter sur ce qu'elle devait prendre. + +Question terrible qu'aggravait encore le dernier mot de +M. Vulfran: "ton choix me fixera sur ton caractere". Sans doute +elle n'avait pas besoin de cet avertissement pour ne pas se jeter +sur une toilette extravagante; mais encore ce qui serait +raisonnable pour elle, le serait-il pour M. Vulfran? Dans son +enfance elle avait connu les belles robes, et elle en avait porte +dans lesquelles elle etait fiere de se pavaner; evidemment ce +n'etaient point des robes de ce genre qui convenaient +presentement; mais les plus simples qu'elle pourrait trouver +conviendraient-elles mieux? + +On lui eut dit la veille, alors qu'elle souffrait tant de sa +misere, qu'on allait lui donner des vetements et du linge, qu'elle +n'eut certes pas imagine que ce cadeau inespere ne la remplirait +pas de joie, et cependant l'embarras et la crainte l'emportaient +de beaucoup en elle sur tout autre sentiment. + +C'etait place de l'Eglise que Mme Lachaise avait son magasin, +incontestablement le plus beau, le plus coquet de Maraucourt, avec +une montre d'etoffes, de rubans, de lingerie, de chapeaux, de +bijoux, de parfumerie qui eveillait les desirs, allumait les +convoitises des coquettes du pays, et leur faisait depenser la +leurs gains, comme les peres et les maris depensaient les leurs au +cabaret. + +Cette montre augmenta encore la timidite de Perrine, et comme +l'entree d'une deguenillee ne provoquait les prevenances ni de la +maitresse de maison, ni des ouvrieres qui travaillaient derriere +un comptoir, elle resta un moment indecise au milieu du magasin, +ne sachant a qui s'adresser. A la fin elle se decida a elever +l'enveloppe qu'elle tenait dans sa main. + +"Qu'est-ce que c'est, petite?" demanda Mme Lachaise. + +Elle tendit l'enveloppe qui a l'un de ses coins portait imprimee +la rubrique: Usines de Maraucourt, Vulfran Paindavoine". + +La marchande n'avait pas lu la fiche entiere que sa physionomie +s'eclaira du sourire le plus engageant: + +"Et que desirez-vous, mademoiselle?" demanda-t-elle en quittant +son comptoir pour avancer une chaise. + +Perrine repondit qu'elle avait besoin de vetements, de linge, de +chaussures, d'un chapeau. + +"Nous avons tout cela et de premier choix; voulez-vous que nous +commencions par la robe? Oui, n'est-ce pas. Je vais vous montrer +des etoffes; vous allez voir." + +Mais ce n'etait point des etoffes qu'elle voulait voir, c'etait +une robe toute faite qu'elle put revetir immediatement ou tout au +moins le soir meme, afin de pouvoir sortir le lendemain avec +M. Vulfran. + +"Ah! vous devez sortir avec M. Vulfran", dit vivement la marchande +dont la curiosite se trouvait surexcitee par cet etrange propos +qui la faisait se demander ce que le tout-puissant maitre de +Maraucourt pouvait bien avoir a faire avec cette bohemienne. + +Mais au lieu de repondre a cette interrogation, Perrine continua +ses explications pour dire que la robe dont elle avait besoin +devait etre noire, parce qu'elle etait en deuil. + +"C'est pour aller a l'enterrement, cette robe? + +-- Non. + +-- Vous comprenez, mademoiselle, que l'usage auquel vous devez +employer votre robe dit ce qu'elle doit etre, sa forme, son +etoffe, son prix. + +-- La forme, la plus simple; l'etoffe, solide et legere; le prix, +le plus bas. + +-- C'est bien, c'est bien, repondit la marchande, on va vous +montrer. Virginie, occupez-vous de mademoiselle." + +Comme le ton avait change, les manieres changerent aussi; +dignement Mme Lachaise reprit sa place a la caisse, dedaignant de +s'occuper elle-meme d'une acheteuse qui montrait de pareilles +dispositions: quelque fille de domestique sans doute, a qui +M. Vulfran faisait l'aumone d'un deuil, et encore quel domestique? + +Cependant comme Virginie apportait sur le comptoir une robe en +cachemire, garnie de passementerie et de jais, elle intervint: + +"Cela n'est pas dans les prix, dit-elle; montrez la jupe avec +blouse en indienne noire a pois; la jupe sera un peu longue, la +blouse un peu large, mais avec un rempli et des pinces, le tout +ira a merveille; au reste nous n'avons pas autre chose." + +C'etait la une raison qui dispensait des autres; d'ailleurs malgre +leur taille, Perrine trouva cette jupe et cette blouse tres +jolies, et puisqu'on lui assurait qu'avec quelques retouches, +elles iraient a merveille, elle devait le croire. + +Pour les bas et les chemises, le choix etait plus facile, +puisqu'elle voulait ce qu'il y avait de moins cher; mais quand +elle declara qu'elle ne prenait que deux paires de bas et deux +chemises, Mlle Virginie se montra aussi meprisante que sa +patronne, et ce fut par grace qu'elle daigna montrer les +chaussures et le chapeau de paille noire qui completaient +l'habillement de cette petite niaise: avait-on idee d'une sottise +pareille, deux paires de bas! deux chemises! Et quand Perrine +demanda des mouchoirs de poche, qui depuis longtemps etaient +l'objet de ses desirs, ce nouvel achat limite d'ailleurs a trois +mouchoirs, ne changea ni le sentiment de la patronne, ni celui de +la demoiselle de magasin: + +"Moins que rien cette petite." + +-- Et maintenant, est-ce qu'il faudra vous envoyer ca? demanda +Mme Lachaise. + +-- Je vous remercie, madame, je viendrai le chercher ce soir. + +-- Pas avant huit heures, pas apres neuf." + +Perrine avait cette bonne raison pour ne pas vouloir qu'on lui +envoyat ses vetements, qu'elle ne savait pas ou elle coucherait le +soir. Dans son ile, il n'y fallait pas songer. Qui n'a rien se +passe de portes et de serrures, mais la richesse -- car malgre le +dedain de cette marchande, ce qu'elle venait d'acheter constituait +pour elle de la richesse -- a besoin d'etre gardee; il fallait +donc que la nuit suivante elle eut un logement, et tout +naturellement elle pensa a le prendre chez la grand'mere de +Rosalie, et en sortant de chez Mme Lachaise elle se dirigea vers +la maison de mere Francoise, pour voir si elle trouverait la ce +qu'elle desirait, c'est-a-dire un cabinet ou une toute petite +chambre, qui ne coutat pas cher. + +Comme elle allait arriver a la barriere, elle vit Rosalie sortir +d'une allure legere. + +"Vous partez!" + +-- Et vous, vous etes donc libre!" + +En quelques mots precipites elles s'expliquerent: + +Rosalie, qui allait a Picquigny pour une commission pressee, ne +pouvait pas rentrer chez sa grand'mere immediatement comme elle +l'aurait voulu, de facon a arranger pour le mieux la location du +cabinet; mais puisque Perrine n'avait rien a faire de la journee, +pourquoi ne l'accompagnerait-elle pas a Picquigny? elles +reviendraient ensemble; ce serait une partie de plaisir. + +Rapide a l'aller, cette partie de plaisir, une fois la commission +faite, s'agrementa si bien au retour de bavardages, de flaneries, +de courses dans les prairies, de repos a l'ombre, qu'elles ne +rentrerent que le soir a Maraucourt; mais ce fut seulement en +passant la barriere de sa grand'mere que Rosalie eut conscience de +l'heure. + +"Qu'est-ce que va dire tante Zenobie? + +-- Dame! + +-- Ma foi tant pis; je me suis bien amusee. Et vous? + +-- Si vous vous etes amusee, vous qui avez avec qui vous +entretenir toute la journee, pensez ce qu'a ete notre promenade +pour moi qui n'ai personne. + +-- C'est vrai tout de meme." + +Heureusement la tante Zenobie etait occupee a servir les +pensionnaires, de sorte que l'arrangement se fit avec mere +Francoise, ce qui permit qu'il se conclut assez promptement sans +etre trop dur: cinquante francs par mois pour deux repas par jour, +douze francs pour un cabinet orne d'une petite glace avec une +fenetre et une table de toilette. + +A huit heures Perrine dinait seule a sa table dans la salle +commune une serviette sur ses genoux; a huit heures et demie elle +allait chercher ses vetements qui se trouvaient prets; et a neuf +heures, dans son cabinet dont elle fermait la porte a clef, elle +se coucha un peu troublee, un peu grisee, la tete vacillante, mais +au fond pleine d'espoir. Maintenant on allait voir. + +Ce qu'elle vit le lendemain matin, lorsqu'apres avoir donne ses +ordres a ses chefs de service qu'il appelait par une sonnerie aux +coups numerotes dans le tableau electrique du vestibule, +M. Vulfran la fit venir dans son cabinet, ce fut un visage severe +qui la deconcerta, car bien que les yeux qui se tournerent vers +elle a son entree fussent sans regards, elle ne put se meprendre +sur l'expression de cette physionomie qu'elle connaissait pour +l'avoir longuement observee. + +Assurement ce n'etait pas la bienveillance qu'exprimait cette +physionomie, mais plutot le mecontentement et la colere. + +Qu'avait-elle donc fait de mal qu'on put lui reprocher? + +A cette question qu'elle se posa, elle ne trouva qu'une reponse: +ses achats, chez Mme Lachaise, etaient exageres. D'apres eux +M. Vulfran jugeait son caractere. Et elle qui s'etait si bien +appliquee a la moderation et a la discretion. Que fallait-il donc +qu'elle achetat, ou plutot n'achetat point? + +Mais elle n'eut pas le temps de chercher. M. Vulfran lui adressait +la parole d'un ton dur: + +"Pourquoi ne m'as-tu pas dit la verite? + +-- A propos de quoi ne vous aurais-je pas dit la, verite? demanda- +elle effrayee. + +-- A propos de ta conduite depuis ton arrivee ici? + +-- Mais je vous affirme, monsieur, je vous jure que je vous ai dit +la verite. + +-- Tu m'as dit que tu avais loge chez Francoise. Et en partant de +chez elle ou as-tu ete? Je te previens que Zenobie, la fille de +Francoise, interrogee hier par quelqu'un qui voulait avoir des +renseignements sur toi, a dit que tu n'as passe qu'une nuit chez +sa mere, et que tu as disparu sans que personne sache ce que tu as +fait depuis ce temps-la." + +Perrine avait ecoute le commencement de cet interrogatoire avec +emoi, mais a mesure qu'il avancait elle s'etait affermie. + +"Il y a quelqu'un qui sait ce que j'ai fait depuis que j'ai quitte +la chambree de mere Francoise. + +-- Qui? + +-- Rosalie, sa petite-fille, qui peut vous confirmer ce que je +vais vous dire, si vous trouvez que ce que j'ai pu faire depuis ce +jour merite d'etre connu de vous. + +-- La place que je te destine aupres de moi exige que je sache ce +que tu es. + +-- Eh bien, monsieur, je vais vous le dire. Quand vous le saurez, +vous ferez venir Rosalie, vous l'interrogerez sans que je l'aie +vue, et vous aurez la preuve que je ne vous ai pas trompe. + +-- Cela peut en effet se faire ainsi, dit-il d'une voix adoucie, +raconte donc." + +Elle fit ce recit en insistant sur l'horreur de sa nuit, dans la +chambree, son degout, ses malaises, ses nausees, ses suffocations. + +"Ne pouvais-tu supporter ce que les autres acceptent? + +-- Les autres n'ont sans doute pas vecu comme moi en plein air, +car je vous assure que je ne suis difficile en rien, ni sur rien, +et que la misere m'a appris a tout endurer; je serais morte; et je +ne pense pas que ce soit une lachete d'essayer d'echapper a la +mort. + +-- La chambree de Francoise est-elle donc si malsaine? + +-- Ah! monsieur, si vous pouviez la voir, vous ne permettriez pas +que vos ouvrieres vivent la. + +-- Continue." + +Elle passa a sa decouverte de l'ile, et a son idee de s'installer +dans l'aumuche. + +"Tu n'as pas eu peur? + +-- Je suis habituee a n'avoir pas peur. + +-- Tu parles de l'entaille qui se trouve la derniere sur la route +de Saint-Pipoy, a gauche? + +-- Oui, monsieur. + +-- Cette aumuche m'appartient et elle sert a mes neveux. C'est +donc la que tu as dormi? + +-- Non seulement dormi, mais travaille, mange, meme donne a diner +a Rosalie, qui pourra vous le raconter; je ne l'ai quittee que +pour Saint-Pipoy quand vous m'avez dit de rester a la disposition +des monteurs, et cette nuit pour loger chez mere Francoise, ou je +peux maintenant me payer un cabinet pour moi seule. + +-- Tu es donc riche que tu peux donner a diner a ta camarade? + +-- Si j'osais vous dire. + +-- Tu dois tout me dire. + +-- Est-il permis de prendre votre temps pour des histoires de +petites filles? + +-- Ce n'est pas trop court qu'est le temps pour moi, depuis que je +ne peux plus l'employer comme je voudrais, c'est long, bien +long... et vide." + +Elle vit passer sur le visage de M. Vulfran un nuage sombre qui +accusait les tristesses d'une existence que l'on croyait si +heureuse et que tant de gens enviaient, et a la facon dont il +prononca le mot "vide" elle eut le coeur attendri. Elle aussi +depuis qu'elle avait perdu son pere et sa mere, pour rester seule, +savait ce que sont les journees longues et vides, que rien ne +remplit si ce n'est les soucis, les fatigues et les miseres de +l'heure presente, sans personne avec qui les partager, qui vous +soutienne ou vous egaie. Lui ne connaissait ni fatigues, ni +privations, ni miseres. Mais sont-elles tout au monde, et n'est-il +pas d'autres souffrances, d'autres douleurs! C'etaient celles-la +que traduisaient ces quelques mots, leur accent, et aussi cette +tete penchee, ces levres, ces joues affaissees, cette physionomie +allongee par l'evocation sans doute de souvenirs penibles. + +Si elle essayait de le distraire? sans doute cela etait bien hardi +a elle qui le connaissait si peu. Mais pourquoi ne risquerait-elle +point, puisque lui-meme demandait qu'elle parlat, d'egayer ce +sombre visage et de le faire sourire? Elle pouvait l'examiner, +elle verrait bien si elle l'amusait ou l'ennuyait. + +Et tout de suite d'une voix enjouee, qui avait l'entrain d'une +chanson, elle commenca: + +"Ce qui est plus drole que notre diner, c'est la facon dont je me +suis procure les ustensiles de cuisine pour le faire cuire, et +aussi comment, sans rien depenser, ce qui m'eut ete impossible, +j'ai reuni les mets de notre menu. C'est cela que je vais vous +dire, en commencant par le commencement qui expliquera comment +j'ai vecu dans l'aumuche depuis que je m'y suis installee. + +Pendant son recit elle ne quitta pas M. Vulfran des yeux, prete a +couper court, si elle voyait se produire des signes d'ennui, qui +certainement ne lui echapperaient pas. + +Mais ce ne fut pas de l'ennui qui se manifesta, au contraire ce +fut de la curiosite et de l'interet. + +"Tu as fait cela"!" interrompit-il plusieurs fois. + +Alors il l'interrogea pour qu'elle precisat ce que, par crainte de +le fatiguer, elle avait abrege, et lui posa des questions qui +montraient qu'il voulait se rendre un compte exact non seulement +de son travail, mais surtout des moyens qu'elle avait employes +pour remplacer ce qui lui manquait: + +"Tu as fait cela!" + +Quand elle fut arrivee au bout de son histoire, il lui posa la +main sur les cheveux: + +"Allons, tu es une brave fille, dit-il, et je vois avec plaisir +qu'on pourra faire quelque chose de toi. Maintenant va dans ton +bureau et occupe ton temps comme tu voudras; a trois heures nous +sortirons." + + +XXVIII + +Son bureau, ou plutot celui de Bendit, n'avait rien pour les +dimensions ni l'ameublement du cabinet de M. Vulfran, qui avec ses +trois fenetres, ses tables, ses cartonniers, ses grands fauteuils +en cuir vert, les plans des differentes usines accroches aux murs +dans des cadres en bois dore, etait tres imposant et bien fait +pour donner une idee de l'importance des affaires qui s'y +decidaient. + +Tout petit au contraire etait le bureau de Bendit, meuble d'une +seule table avec deux chaises, des casiers en bois noirci, et une +_chart of the world_ sur laquelle des pavillons de diverses +couleurs designaient les principales lignes de navigation; mais +cependant avec son parquet de pitchpin bien cire, sa fenetre au +milieu tendue d'un store en jute a dessins rouges, il paraissait +gai a Perrine, non seulement en lui-meme, mais encore parce qu'en +laissant sa porte ouverte, elle pouvait voir et quelquefois +entendre ce qui se passait dans les bureaux, voisins: a droite et +a gauche du cabinet de M. Vulfran, ceux des neveux, M. Edmond et +M. Casimir, ensuite ceux de la comptabilite et de la caisse, enfin +vis-a-vis celui de Fabry, dans lequel des commis dessinaient +debout devant de hautes tables inclinees. + +N'ayant rien a faire et n'osant occuper la place de Bendit, +Perrine s'assit a cote de cette porte, et, pour passer le temps, +elle lut des dictionnaires qui etaient les seuls livres composant +la bibliotheque de ce bureau. A vrai dire, elle en eut mieux aime +d'autres, mais il fallut bien qu'elle se contentat de ceux-la, qui +lui firent paraitre les heures longues. + +Enfin la cloche sonna le dejeuner, et elle fut une des premieres a +sortir; mais en chemin, elle fut rejointe par Fabry et Mombleux, +qui, comme elle, se rendaient chez mere Francoise. + +"Eh bien, mademoiselle, vous voila donc notre camarade," dit +Mombleux, qui n'avait pas oublie son humiliation de Saint-Pipoy et +voulait la faire payer a celle qui la lui avait infligee. + +Elle fut un moment deconcertee par ces paroles dont elle sentit +l'ironie, mais elle se remit vite: + +"La votre non, monsieur, dit-elle doucement, mais celle de +Guillaume." + +Le ton de cette replique plut sans doute a l'ingenieur, car se +tournant vers Perrine il lui adressa un sourire qui etait un +encouragement en meme temps qu'une approbation. + +"Puisque vous remplacez Bendit, continua Mombleux, qui pour +l'obstination n'etait pas a moitie Picard. + +-- Dites que mademoiselle tient sa place, reprit Fabry. + +-- C'est la meme chose. + +-- Pas du tout, car dans une dizaine, une quinzaine de jours, +quand M. Bendit sera retabli, il la reprendra cette place, ce qui +ne serait pas arrive, si mademoiselle ne s'etait pas trouvee la +pour la lui garder. + +-- Il me semble que vous de votre cote, moi du mien, nous avons +contribue a la lui garder. + +-- Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous +devra une chandelle a tous trois, si tant est qu'un Anglais ait +jamais employe les chandelles autrement que pour son propre +usage." + +Si Perrine avait pu se meprendre sur le sens vrai des paroles de +Mombleux, la facon dont on agit avec elle chez mere Francoise, la +renseigna, car ce ne fut pas a la table des pensionnaires qu'elle +trouva son couvert mis, comme on eut fait pour une camarade, mais +sur une petite table a part, qui, pour etre dans leur salle, ne +s'en trouvait pas moins releguee dans un coin et ce fut la qu'on +la servit apres eux, ne lui passant les plats qu'en dernier. + +Mais il n'y avait la rien pour la blesser; que lui importait +d'etre servie la premiere ou la derniere, et que les bons morceaux +eussent disparu? Ce qui l'interessait, c'etait d'etre placee assez +pres d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils +diraient de tacher de se tracer une ligne de conduite au milieu +des difficultes qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les +habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, +Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait +eclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne +soupconnait meme pas, lui permettre de les eviter. Elle ne les +espionnerait pas; elle n'ecouterait pas aux portes; quand ils +parleraient, ils sauraient qu'ils n'etaient pas seuls; elle +pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations. + +Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'interessant +pour elle; leur conversation roula tout le temps du dejeuner sur +des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de +chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air +indifferent pour ne pas paraitre preter attention a leur discours. + +D'ailleurs, elle etait forcee de se hater ce matin-la, car elle +voulait interroger Rosalie pour tacher de savoir comment +M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couche qu'une fois chez +mere Francoise. + +"C'est le Mince qui est venu pendant que nous etions a Picquigny; +il a fait causer tante Zenobie sur vous, et vous savez, ca n'est +pas difficile de faire causer tante Zenobie, surtout quand elle +suppose que ca ne vaudra pas une gratification a ceux dont elle +parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passe qu'une +nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec. + +-- Quelles autres choses? + +-- Je ne sais pas, puisque je n'y etais pas, mais vous pouvez +imaginer le pire; heureusement, ca n'a pas mal tourne pour vous. + +-- Au contraire ca a bien tourne, puisque avec mon histoire j'ai +amuse M. Vulfran. + +-- Je vais la raconter a tante Zenobie; ce que ca la fera rager! + +-- Ne l'excitez pas contre moi. + +-- L'exciter contre vous! maintenant, il n'y a pas de danger; +quand elle saura la place que. M. Vulfran vous donne, vous +n'aurez, pas de meilleure amie... de semblant; vous verrez demain; +seulement si vous ne voulez, pas que le Mince apprenne vos +affaires, ne les lui dites pas a elle. + +-- Soyez tranquille. + +-- C'est qu'elle est maline.[2] + +-- Mais me voila avertie." + +A trois heures, comme il l'en avait prevenue, M. Vulfran sonna +Perrine, et ils partirent, en voiture, pour faire la tournee +habituelle des usines, car il ne laissait pas passer un seul jour +sans visiter les differents etablissements, les uns les autres, +sinon pour tout voir, au moins pour se faire voir, en donnant ses +ordres a ses directeurs, apres avoir entendu leurs observations; +et encore y avait-il bien des choses dont il se rendait compte +lui-meme, comme s'il n'avait point ete aveugle, par toutes sortes +de moyens qui suppleaient ses yeux voiles, + +Ce jour-la ils commencerent la visite par Flexelles, qui est un +gros village, ou sont etablis les ateliers du peignage du lin et +du chanvre; et en arrivant dans l'usine, M. Vulfran, au lieu de se +faire conduire au bureau du directeur, voulut entrer, appuye sur +l'epaule de Perrine, dans un immense hangar ou l'on etait en train +d'emmagasiner des ballots de chanvre qu'on dechargeait des wagons +qui les avaient apportes. + +C'etait la regle que partout ou il allait, on ne devait pas se +deranger pour le recevoir, ni jamais lui adresser la parole, a +moins que ce ne fut pour lui repondre. Le travail continua donc +comme s'il n'etait pas la, un peu plus hate seulement dans une +regularite generale. + +"Ecoute bien ce que je vais t'expliquer, dit-il a Perrine, car je +veux pour la premiere fois tenter l'experience de voir par tes +yeux en examinant quelques-uns de ces ballots qu'on decharge. Tu +sais ce que c'est que la couleur argentine, n'est-ce pas?" + +Elle hesita. + +"Ou plutot la couleur gris-perle? + +-- Gris-perle, oui, monsieur. + +-- Bon. Tu sais aussi distinguer les differentes nuances du vert: +le vert fonce, le vert clair, et aussi le gris brunatre, le rouge? + +-- Oui, monsieur, au moins a peu pres. + +-- A peu pres suffit; prends donc une petite poignee de chanvre a +la premiere balle venue et regarde-la bien de maniere a me dire +quelle est sa nuance." + +Elle fit ce qui lui etait commande, et, apres avoir bien examine +le chanvre, elle dit timidement: + +"Rouge; est-ce bien rouge? + +-- Donne-moi ta poignee." + +Il la porte a ses narines et la flaira: + +"Tu ne t'es pas trompee, dit-il, ce chanvre doit etre rouge en +effet." + +Elle le regarda surprise; et, comme s'il devinait son etonnement, +il continua: + +"Sens ce chanvre: tu lui trouves, n'est-ce pas, l'odeur de +caramel? + +-- Precisement, monsieur. + +-- Eh bien, cette odeur veut dire qu'il a ete seche au four ou il +a ete brule, ce que traduit aussi sa couleur rouge; donc odeur et +couleur, se controlant et se confirmant, me donnent la preuve que +tu as bien vu et me font esperer que je peux avoir confiance en +toi. Allons a un autre wagon et prends une autre poignee de +chanvre. + +Cette fois elle trouva que la couleur etait verte. + +"Il y a vingt especes de vert; a quelle plante rapportes-tu le +vert dont tu parles? + +-- A un chou, il me semble, et, de plus, il y a par places des +taches brunes et noires. + +-- Donne ta poignee." + +Au lieu de la porter a son nez, il l'etira des deux mains et les +brins se rompirent. + +"Ce chanvre a ete cueilli trop vert, dit-il, et de plus il a ete +mouille en balle: cette fois encore ton examen est juste. Je suis +content de toi; c'est un bon debut." + +Ils continuerent leur visite par les autres villages, Bacourt, +Hercheux, pour la terminer par Saint-Pipoy, et celle-la fut de +beaucoup la plus longue, a cause de l'inspection du travail des +ouvriers anglais. + +Comme toujours, la voiture, une fois que M. Vulfran en etait +descendu, avait ete conduite a l'ombre d'un gros tremble; et au +lieu de rester aupres du cheval pour le garder, Guillaume l'avait +attache a un banc pour aller se promener dans le village, comptant +bien etre de retour avant son maitre, qui ne saurait rien de sa +fugue. Mais, au lieu d'une rapide promenade, il etait entre dans +un cabaret avec un camarade qui lui avait fait oublier l'heure, si +bien que lorsque M. Vulfran etait revenu pour monter en voiture, +il n'avait trouve personne. + +"Faites chercher Guillaume", dit-il au directeur qui les +accompagnait. + +Guillaume avait ete long a trouver, a la grande colere de +M. Vulfran, qui n'admettait pas qu'on lui fit perdre une minute de +son temps. + +A la fin, Perrine avait vu Guillaume accourir d'une allure tout a +fait etrange: la tete haute, le cou et le buste raides, les jambes +flechissantes, et il les levait de telle sorte en les jetant en +avant, qu'a chaque pas il semblait vouloir sauter un obstacle. + +"Voila une singuliere maniere de marcher, dit M. Vulfran, qui +avait entendu ces pas inegaux; l'animal est gris, n'est-ce pas, +Benoist? + +-- On ne peut rien vous cacher. + +-- Je ne suis pas sourd, Dieu merci." + +Puis s'adressant a Guillaume, qui s'arretait: + +"D'ou viens-tu? + +-- Monsieur... je vais... vous dire... + +-- Ton haleine parle pour toi, tu viens du cabaret; et tu es ivre, +le bruit de tes pas me le prouve. + +-- Monsieur... je vais... vous dire...." + +Tout en parlant, Guillaume avait detache le cheval, et, en +remettant les guides dans la voiture, fait tomber le fouet; il +voulut se baisser pour le ramasser, et trois fois il sauta par- +dessus sans pouvoir le saisir. + +"Je crois qu'il vaut mieux que je vous reconduise a Maraucourt, +dit le directeur. + +-- Pourquoi ca? repliqua insolemment Guillaume qui avait entendu. + +-- Tais-toi, commanda M. Vulfran d'un ton qui n'admettait pas la +replique; a partir de l'heure presente tu n'es plus a mon service. + +-- Monsieur... je vais... vous dire..." + +Mais, sans l'ecouter, M. Vulfran s'adressa a son directeur: + +"Je vous remercie, Benoist, la petite va remplacer cet ivrogne. + +-- Sait-elle conduire? + +-- Ses parents etaient des marchands ambulants, elle a conduit +leur voiture bien souvent; n'est-ce pas, petite? + +-- Certainement, monsieur. + +-- D'ailleurs, Coco est un mouton; si on ne le jette pas dans un +fosse, il n'ira pas de lui-meme." + +Il monta en voiture, et Perrine prit place pres de lui, attentive, +serieuse, avec la conscience bien evidente de la responsabilite +dont elle se chargeait. + +"Pas trop vite, dit M. Vulfran, quand elle toucha Coco du bout de +son fouet legerement. + +-- Je ne tiens pas du tout a aller vite, je vous assure, monsieur. + +-- C'est deja quelque chose." + +Quelle surprise quand, dans les rues de Maraucourt, on vit le +phaeton de M. Vulfran conduit par une petite fille coiffee d'un +chapeau de paille noire, vetue de deuil, qui conduisait sagement +le vieux Coco, au lieu de le mener du train desordonne que +Guillaume obligeait la vieille bete a prendre bien malgre elle! +Que se passait-il donc? Quelle etait cette petite fille? Et l'on +se mettait sur les portes pour s'adresser ces questions, car les +gens etaient rares dans le village qui la connaissaient, et plus +rares encore ceux qui savaient quelle place M. Vulfran venait de +lui donner aupres de lui. Devant la maison de mere Francoise, la +tante Zenobie causait appuyee sur sa barriere avec deux commeres; +quand elle apercut Perrine, elle leva les deux bras au ciel dans +un mouvement de stupefaction, mais aussitot elle lui adressa son +salut le plus avenant accompagne de son meilleur sourire, celui +d'une amie veritable. + +"Bonjour, monsieur Vulfran; bonjour, mademoiselle Aurelie." + +Et aussitot que la voiture eut depasse la barriere, elle raconta a +ses voisines comment elle avait procure a cette jeune personne, +qui etait leur pensionnaire, la bonne place qu'elle occupait +aupres de M. Vulfran, par les renseignements qu'elle avait donnes +au Mince: + +"Mais c'est une gentille fille, elle n'oubliera pas ce qu'elle me +doit, car elle nous doit tout." + +Quels renseignements avait-elle pu donner? + +La-dessus elle avait enfile une histoire, en prenant pour point de +depart les recits de Rosalie, qui, colportee dans Maraucourt avec +les enjolivements que chacun y mettait selon son caractere, son +gout ou le hasard, avait fait a Perrine une legende, ou plus +justement cent legendes devenues rapidement le fond de +conversations d'autant plus passionnees que personne ne +s'expliquait cette fortune subite; ce qui permettait toutes les +suppositions, toutes les explications avec de nouvelles histoires +a cote. + +Si le village avait ete surpris de voir passer M. Vulfran avec +Perrine pour conductrice, Talouel en le voyant arriver fut +absolument stupefait. + +"Ou donc est Guillaume? s'ecria-t-il en se precipitant au bas de +l'escalier de sa veranda pour recevoir le patron. + +-- Debarque pour cause d'ivrognerie inveteree, repondit M. Vulfran +en souriant. + +-- Je suppose que depuis longtemps vous aviez l'intention de +prendra cette resolution, dit Talouel. + +-- Parfaitement." + +Ce mot "je suppose" etait celui qui avait commence la fortune de +Talouel dans la maison et etabli son pouvoir. Son habilete en +effet avait ete de persuader a M. Vulfran qu'il n'etait qu'une +main, aussi docile que devouee, qui n'executait jamais que ce que +le patron ordonnait ou pensait. + +Si j'ai une qualite, disait-il, c'est de deviner ce que veut le +patron, et en me penetrant de ses interets, de lire en lui." + +Aussi commencait-il presque toutes ses phrases par son mot: + +"Je suppose que vous voulez..." + +Et comme sa subtilite de paysan toujours aux aguets s'appuyait sur +un espionnage qui ne reculait devant aucun moyen pour se +renseigner, il etait rare que M. Vulfran eut a faire une autre +reponse que celle qui se trouvait presque toujours sur ses levres: + +"Parfaitement." + +"Je suppose, aussi, dit-il en aidant M. Vulfran a descendre, que +celle que vous avez prise pour remplacer cet ivrogne s'est montree +digne de votre confiance? + +-- Parfaitement. + +-- Cela ne m'etonne pas; du jour ou elle est entree ici amenee par +la petite Rosalie, j'ai pense qu'on en ferait quelque chose et que +vous la decouvririez. + +En parlant ainsi il regardait Perrine, et d'un coup d'oeil qui lui +disait en insistant: + +"Tu vois ce que je fais pour toi; ne l'oublie pas et tiens-toi +prete a me le rendre." + +Une demande de payement de ce marche ne se fit pas attendre; un +peu avant la sortie il s'arreta devant le bureau de Perrine et +sans entrer, a mi-voix de facon a n'etre entendu que d'elle: + +"Que s'est-il donc passe a Saint-Pipoy avec Guillaume?" + +Comme cette question n'entrainait pas la revelation de choses +graves, elle crut pouvoir repondre, et faire le recit qu'il +demandait. + +"Bon, dit-il, tu peux etre tranquille, quand Guillaume viendra +demander a rentrer, il aura affaire a moi." + + + +XXIX + +Le soir au souper, cette question: "Que s'est-il passe a Saint- +Pipoy avec Guillaume?" lui fut de nouveau posee par Fabry et par +Mombleux, car il n'etait personne de la maison qui ne sut qu'elle +avait ramene M. Vulfran, et elle recommenca le recit qu'elle avait +deja fait a Talouel; alors ils declarerent que l'ivrogne n'avait +que ce qu'il meritait. + +"C'est miracle qu'il n'ait pas verse dix fois le patron, dit +Fabry, car il conduisait comme un fou... + +-- Prononcez plutot comme un saoul, repondit Mombleux en riant. + +-- Il y a longtemps qu'il aurait du etre congedie + +-- Et qu'il l'aurait ete en effet sans certains appuis." + +Elle devint tout oreilles, mais en s'efforcant de ne pas laisser +paraitre l'attention qu'elle pretait a ces paroles. + +"Il le payait cet appui. + +-- Pouvait-il faire autrement? + +-- Il l'aurait pu s'il n'avait pas donne barre sur lui: on est +fort pour resister a toutes les pressions d'ou qu'elles viennent, +quand on marche droit. + +-- C'etait la le diable pour lui de marcher droit. + +-- Etes-vous sur qu'on ne l'a pas encourage dans son vice, au lieu +de le prevenir qu'un jour ou l'autre il se ferait renvoyer? + +-- Je pense qu'on a du faire une drole de mine quand on ne l'a pas +vu revenir: j'aurais voulu etre la. + +-- On s'arrangera pour le remplacer par un autre qui espionne et +rapporte aussi bien. + +-- C'est tout de meme etonnant que celui qui est victime de cet +espionnage ne le devine pas et ne comprenne pas que ce merveilleux +accord d'idees dont on se vante, que cette intuition +extraordinaire ne sont que le resultat de savantes preparations: +qu'on me rapporte que vous avez ce matin exprime l'opinion que le +foie de veau aux carottes etait une bonne chose, et je n'aurai pas +grand merite a vous dire ce soir que je suppose que vous aimez le +veau aux carottes." + +Ils se mirent a rire en se regardant d'un air goguenard. + +Si Perrine avait eu besoin d'une cle pour deviner les noms qu'ils +ne prononcaient pas, ce mot "je suppose" la lui eut mise aux +mains; mais tout de suite elle avait compris que le "on" qui +organisait l'espionnage etait Talouel, et celui qui le subissait +M. Vulfran. + +"Enfin quel plaisir peut-il trouver a toutes ces histoires? +demanda Mombleux. + +-- Comment, quel plaisir! On est envieux ou on ne l'est pas; de +meme on est ou l'on n'est pas ambitieux. Eh bien, il se rencontre +qu'on est envieux et encore plus ambitieux. Parti de rien, c'est- +a-dire d'ouvrier, on est devenu le second dans une maison qui, a +la tete de l'industrie francaise, fait plus de douze millions de +benefices par an, et l'ambition vous est venue de passer du second +rang au premier; est-ce que cela ne s'est pas deja produit, et +n'a-t-on pas vu de simples commis remplacer des fondateurs de +maisons considerables? Quand on a vu que les circonstances, les +malheurs de famille, la maladie, pouvaient un jour ou l'autre +mettre le chef dans l'impossibilite de continuer a la diriger, on +s'est arrange pour se rendre indispensable, et s'imposer comme le +seul qui fut de taille a porter ce fardeau ecrasant. La meilleure +methode pour en arriver la n'etait-elle pas de faire la conquete +de celui qu'on esperait remplacer, en lui prouvant du matin au +soir qu'on etait d'une capacite, d'une force d'intelligence, d'une +aptitude aux affaires au dela de l'ordinaire? De la le besoin de +savoir a l'avance ce qu'a dit le chef, ce qu'il a fait, ce qu'il +pense, de maniere a etre toujours en accord parfait avec lui, et +meme de paraitre le devancer; si bien que quand on dit: "Je +suppose que vous voudriez bien manger du veau aux carottes", la +reponse obligee soit: "Parfaitement". + +De nouveau ils se mirent a rire, et pendant que Zenobie changeait +les assiettes pour le dessert ils garderent un silence prudent; +mais lorsqu'elle fut sortie, ils reprirent leur entretien comme +s'ils n'admettaient pas que cette petite qui mangeait +silencieusement dans son coin put en deviner les dessous qu'ils +brouillaient a dessein. + +"Et si le disparu reparaissait? dit Mombleux. + +-- C'est ce que tout le monde doit souhaiter. Mais s'il ne +reparait pas, c'est qu'il a de bonnes raisons pour ca, comme +d'etre mort probablement. + +-- C'est egal, une pareille ambition chez ce bonhomme est raide +tout de meme, quand on sait ce qu'il est, et aussi ce qu'est la +maison qu'il voudrait faire sienne. + +-- Si l'ambitieux se rendait un juste compte de la distance qui le +separe du but vise, le plus souvent il ne se mettrait pas en +route. En tout cas, ne vous trompez pas sur notre bonhomme, qui +est beaucoup plus fort que vous ne croyez, si l'on compare son +point de depart a son point d'arrivee. + +-- Ce n'est pas lui qui a amene la disparition de celui dont il +compte prendre la place. + +-- Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer cette disparition +ou a la faire durer? + +-- Vous croyez? + +-- Nous n'etions ici ni l'un ni l'autre a ce moment, nous ne +pouvons donc pas savoir ce qui s'est passe; mais etant donne le +caractere du personnage, il est vraisemblable d'admettre qu'un +evenement de cette gravite n'a pas du se produire sans qu'il ait +travaille a envenimer les choses de facon a les incliner du cote +de son interet. + +-- Je n'avais pas pense a cela, tiens, tiens! + +-- Pensez-y, et rendez-vous compte du role, je ne dis pas qu'il a +joue, mais qu'il a pu jouer en voyant l'importance que cette +disparition lui permettait de prendre. + +-- Il est certain qu'a ce moment il pouvait ne pas prevoir que +d'autres heriteraient de la place du disparu; mais maintenant que +cette place est occupee, quelles esperances peut-il garder? + +-- Quand ce ne serait que celle que cette occupation n'est pas +aussi solide qu'elle en a l'air. Et de fait est-elle si solide que +ca? + +-- Vous croyez... + +-- J'ai cru en arrivant ici qu'elle l'etait; mais depuis j'ai vu +par bien des petites choses, que vous avez pu remarquer vous-meme, +qu'il se fait un travail souterrain a propos de tout, comme a +propos de rien, qu'on devine, plutot qu'on ne le suit, dont le but +certainement est de rendre cette occupation intolerable. Y +parviendra-t-on? D'un cote arrivera-t-on a leur rendre la vie +tellement insupportable qu'ils preferent, de guerre lasse, se +retirer? De l'autre trouvera-t-on moyen de les faire renvoyer? Je +n'en sais rien. + +-- Renvoyer! Vous n'y pensez pas. + +-- Evidemment s'ils ne donnent pas prise a des attaques serieuses, +ce sera impossible. Mais si dans la confiance que leur inspire +leur situation ils ne se gardent pas; s'ils ne se tiennent pas +toujours sur la defensive; s'ils commettent des fautes, et qui +n'en commet pas? alors surtout qu'on est tout-puissant et qu'on a +lieu de croire l'avenir assure, je ne dis pas que nous +n'assisterons pas a des revolutions interessantes. + +-- Pas interessantes pour moi les revolutions, vous savez. + +-- Je ne crois pas que j'aurais plus que vous a y gagner; mais que +pouvons-nous contre leur marche? Prendre parti pour celui-ci? +Prendre parti pour celui-la? Ma foi non. D'autant mieux qu'en +realite mes sympathies sont pour celui dont on vise l'heritage, en +escomptant une maladie qui doit, semble-t-il aux uns et aux +autres, le faire disparaitre bientot; ce qui, pour moi, n'est pas +du tout prouve. + +-- Ni pour moi. + +-- D'ailleurs on ne m'a jamais demande nettement mon concours, et +je ne suis pas homme a l'offrir. + +-- Ni moi non plus. + +-- Je m'en tiens au role de spectateur, et quand je vois un des +personnages de la piece qui se joue sous nos yeux entreprendre une +lutte qui semble impossible aussi bien que folle, n'ayant pour lui +que son audace, son energie... + +-- Sa canaillerie. + +-- Si vous voulez je le dirai avec vous, cela m'interesse, bien +que je n'ignore pas que dans cette lutte des coups seront donnes +qui pourront m'atteindre. Voila pourquoi j'etudie ce personnage, +qui n'a pas que des cotes tragiques, mais qui en a aussi de +comiques, comme il convient d'ailleurs dans un drame bien fait. + +-- Moi je ne le trouve pas comique du tout. + +-- Comment, vous ne trouvez pas personnage comique un homme qui a +vingt ans savait a peine lire et signer son nom, et qui a assez +courageusement travaille pour acquerir une calligraphie et une +orthographe impeccables, qui lui permettent de reprendre tout le +monde ni plus ni moins qu'un maitre d'ecole? + +-- Ma foi, je trouve ca remarquable. + +-- Moi aussi je trouve ca remarquable, mais le comique c'est que +l'education n'a pas marche parallelement avec cette instruction +primaire, que le bonhomme s'imagine etre tout dans le monde, si +bien que malgre sa belle ecriture et son orthographe feroce, je ne +peux pas m'empecher de rire quand je l'entends faire usage de son +langage distingue dans lequel les haricots sont "des flageolets" +et les citrouilles "des potirons"; nous nous contentons de soupe, +lui ne mange que "du potage"; quand je veux savoir si vous avez +ete vous promener, je vous demande: "Avez-vous ete vous promener?" +lui vous dit: "Allates-vous a la promenade? Qu'eprouvates-vous? +Nous voyageames." Et quand je vois qu'avec ces beaux mots il se +croit superieur a tout le monde, je me dis que s'il devient maitre +des usines qu'il convoite, ce qui est possible, senateur, +administrateur de grandes compagnies, il voudra sans doute se fait +nommer de l'Academie francaise, et ne comprendra pas qu'on ne +l'accueille point." + +A ce moment Rosalie entra dans la salle et demanda a Perrine si +elle ne voulait pas faire une course dans le village. Comment +refuser? Il y avait longtemps deja qu'elle avait fini de diner, et +rester a sa place eut pu eveiller des suppositions qu'elle devait +eviter de faire naitre, si elle voulait qu'on continuat de parler +librement devant elle. + +La soiree etant douce et les gens restant assis dans la rue en +bavardant de porte en porte, Rosalie aurait voulu flaner et +transformer sa course en promenade; mais Perrine ne se preta pas a +cette fantaisie, elle pretexta la fatigue pour rentrer. + +En realite ce qu'elle voulait c'etait reflechir, non dormir, et +dans la tranquillite de sa petite chambre, la porte close, se +rendre compte de sa situation, et de la conduite qu'elle allait +avoir a tenir. + +Deja pendant la soiree ou elle avait entendu ses camarades de +chambree parler de Talouel, elle avait pu se le representer comme +un homme redoutable; depuis, quand il s'etait adresse a elle pour +qu'elle lui dit "toute la verite sur les betises de Fabry". en +ajoutant qu'il etait le maitre et qu'en cette qualite il devait +tout savoir, elle avait vu comment cet homme redoutable +etablissait sa puissance, et quels moyens il employait; cependant +tout cela n'etait rien a cote de ce que revelait l'entretien +qu'elle venait d'entendre. + +Qu'il voulut avoir l'autorite d'un tyran a cote, au-dessus meme de +M. Vulfran, cela elle le savait; mais qu'il esperat remplacer un +jour le tout-puissant maitre des usines de Maraucourt, et que +depuis longtemps il travaillat dans ce but, cela elle ne l'avait +pas imagine. + +Et pourtant c'etait ce qui resultait de la conversation de +l'ingenieur et de Mombleux, en situation de savoir mieux que +personne ce qui se passait, de juger les choses et les hommes et +d'en parler. + +Ainsi le _on_ qu'ils n'avaient pas autrement designe, devait +s'arranger pour remplacer par un autre l'espion qu'il venait de +perdre; mais cet autre c'etait elle-meme qui prenait la place de +Guillaume. + +Comment allait-elle se defendre? + +Sa situation n'etait-elle pas effrayante? Et elle n'etait qu'une +enfant, sans experience, comme sans appui. + +Cette question elle se l'etait deja posee, mais non dans les memes +conditions que maintenant. + +Et assise sur son lit, car il lui etait impossible de rester +couchee, tant son angoisse etait enervante, elle se repetait mot a +mot ce qu'elle avait entendu: + +"Qui sait s'il n'a pas contribue a provoquer l'absence du disparu, +et a la faire durer. + +-- La place qu'ont prise ceux qui doivent remplacer ce disparu, +est-elle aussi solidement occupee qu'on croit, et ne se fait-il +pas un travail souterrain pour les obliger a l'abandonner, soit en +les forcant a se retirer, soit en les faisant renvoyer?" + +S'il avait cette puissance de faire renvoyer ceux qui semblaient +designes pour remplacer le maitre, que ne pourrait-il pas contre +elle qui n'etait rien, si elle essayait de lui resister, et se +refusait a devenir l'espionne qu'il voulait qu'elle fut! + +Comment ne donnerait-elle pas barre sur elle? + +Elle passa une partie de la nuit a agiter ces questions, mais +quand a la fin la fatigue la coucha sur son oreiller, elle n'en +avait vu que les difficultes sans leur trouver une seule reponse +rassurante. + + +XXX + +La premiere occupation de M. Vulfran en arrivant le matin a ses +bureaux etait d'ouvrir son courrier, qu'un garcon allait chercher +a la poste et deposait sur la table en deux tas, celui de la +France et celui de l'etranger. Autrefois il decachetait lui-meme +toute sa correspondance francaise, et dictait a un employe les +annotations que chaque lettre comportait, pour les reponses a +faire ou les ordres a donner; mais depuis qu'il etait aveugle il +se faisait assister dans ce travail par ses neveux et par Talouel, +qui lisaient les lettres a haute voix, et les annotaient; pour les +lettres etrangeres, depuis la maladie de Bendit, apres les avoir +ouvertes on les transmettait a Fabry si elles etaient anglaises, +allemandes a Mombleux. + +Le matin qui suivit l'entretien entre Fabry et Mombleux qui avait +emu Perrine si violemment, M. Vulfran, Theodore, Casimir et +Talouel etaient occupes a ce travail de la correspondance, quand +Theodore, qui ouvrait les lettres etrangeres, en annoncant le lieu +d'ou elles etaient ecrites, dit: + +"Une lettre de Dakka, 29 mai. + +-- En francais? demanda M. Vulfran. + +-- Non, en anglais. + +-- La signature? + +-- Pas tres lisible, quelque chose comme Feldes, Faldes, Fildes, +precede d'un mot que je ne peux pas lire; quatre pages; votre nom +revient plusieurs fois; a transmettre a M. Fabry, n'est-ce pas? + +-- Non; me la donner." + +En meme temps Theodore et Talouel regarderent M. Vulfran, mais en +voyant qu'ils avaient l'un et l'autre surpris le mouvement qui +venait de leur echapper, et trahissait une meme curiosite, ils +prirent un air indifferent. + +"Je mets la lettre sur votre table, dit Theodore. + +-- Non, donne-la moi." + +Bientot le travail prit fin, et le commis se retira en emportant +la correspondance annotee; Theodore et Talouel voulurent alors +demander a M. Vulfran ses instructions sur plusieurs sujets, mais +il les renvoya, et aussitot qu'ils furent partis il sonna Perrine. + +Instantanement elle arriva. + +"Qu'est-ce que c'est que cette lettre?" demanda M. Vulfran. + +Elle prit la lettre qu'il lui tendait et jeta les yeux dessus; +s'il avait pu la voir, il aurait constate qu'elle palissait et que +ses mains tremblaient. + +"C'est une lettre en anglais datee de Dakka du 29 mai. + +-- La signature?" Elle la retourna: + +"Le pere Fildes. + +-- Tu en es certaine? + +-- Oui, monsieur, le pere Fildes. + +-- Que dit-elle? + +-- Voulez-vous me permettre d'en lire quelques lignes avant de +repondre? + +-- Sans doute, mais vite." + +Elle eut voulu obeir a cet ordre, cependant son emotion, au lieu +de se calmer, s'etait accrue, les mots dansaient devant ses yeux +troubles. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Monsieur, cela est difficile a lire, et difficile aussi a +comprendre: les phrases sont longues. + +-- Ne traduis pas, analyse simplement; de quoi s'agit-il?" + +Un certain temps s'ecoula encore avant qu'elle repondit; enfin +elle dit: + +"Le pere Fildes explique que le pere Leclerc a qui vous aviez +ecrit est mort, et que lui-meme, charge par le pere Leclerc de +vous repondre, en a ete empeche par une absence, et aussi par la +difficulte de reunir les renseignements que vous demandez; il +s'excuse de vous ecrire en anglais, mais il ne possede +qu'imparfaitement votre belle langue. + +-- Ces renseignements! s'ecria M. Vulfran. + +-- Mais, monsieur, je n'en suis pas encore la. + +Bien que cette reponse eut ete faite sur le ton d'une extreme +douceur, il sentit qu'il ne gagnerait rien a la bousculer. + +"Tu as raison, dit-il, ce n'est pas une lettre francaise que tu +lis; il faut que tu la comprennes avant de me l'expliquer. Voila +ce que tu vas faire: tu vas prendre cette lettre et aller dans le +bureau de Bendit, ou tu la traduiras aussi fidelement que +possible, en ecrivant ta traduction que tu me liras... Ne perds +pas une minute. J'ai hate, tu le vois, de savoir ce qu'elle +contient." + +Elle s'eloignait, il la retint: + +"Ecoute bien. Il s'agit, dans cette lettre, d'affaires +personnelles qui ne doivent etre connues de personne; tu entends, +de personne; quoi qu'on te demande, s'il se trouve quelqu'un qui +ose t'interroger, tu ne dois donc rien dire, mais meme ne laisser +rien deviner. Tu vois la confiance que je mets en toi; je compte +que tu t'en montreras digne; si tu me sers fidelement, sois +certaine que tu t'en trouveras bien. + +-- Je vous promets, monsieur, de tout faire pour meriter cette +confiance. + +-- Va vite et fais vite." + +Malgre cette recommandation, elle ne se mit pas tout de suite a +ecrire sa traduction, mais elle lut la lettre d'un bout a l'autre, +la relut, et ce fut seulement apres cela qu'elle prit une grande +feuille de papier et commenca. + +"Dakka, 29 mai. + +"Tres honore monsieur, + +"J'ai le vif chagrin de vous apprendre que nous avons eu la +douleur de perdre notre reverend pere Leclerc a qui vous aviez +bien voulu demander certains renseignements, auxquels vous +paraissez attacher une importance qui me decide a vous repondre a +sa place, en m'excusant de n'avoir pas pu le faire plus tot, +empeche que j'ai ete par des voyages dans l'interieur, et retarde +d'autre part par les difficultes, qu'apres plus de douze ans +ecoules, j'ai eprouvees a reunir ces renseignements d'une facon un +peu precise; je fais donc appel a toute votre bienveillance pour +qu'elle me pardonne ce retard involontaire, et aussi de vous +ecrire en anglais; la connaissance imparfaite de votre belle +langue en est seule la cause." + +Apres avoir ecrit cette phrase qui etait veritablement longue, +comme elle l'avait dit a M. Vulfran, et qui par cela seul +presentait de reelles difficultes pour etre mise au net, elle +s'arreta pour la relire et la corriger. Elle s'y appliquait de +toutes les forces de son attention quand la porte de son bureau, +qu'elle avait fermee, s'ouvrit devant Theodore Paindavoine qui +entra et lui demanda un dictionnaire anglais-francais. + +Justement elle avait ce dictionnaire ouvert devant elle; elle le +ferma et le tendit a Theodore. + +"Ne vous en serviez-vous pas? dit celui-ci en venant pres d'elle. + +-- Oui, mais je peux m'en passer. + +-- Comment cela? + +-- J'en ai plus besoin pour l'orthographe des mots francais que +pour le sens des mots anglais, un dictionnaire francais le +remplacera tres bien." + +Elle le sentait sur son dos, et bien qu'elle ne put pas voir ses +yeux n'osant pas se retourner, elle devinait qu'ils lisaient par- +dessus son epaule. + +"C'est la lettre de Dakka que vous traduisez?" + +Elle fut surprise qu'il connut cette lettre qui devait rester si +rigoureusement secrete. Mais tout de suite elle reflechit que +c'etait peut-etre pour la connaitre qu'il l'interrogeait, et cela +paraissait d'autant plus probable que le dictionnaire semblait +etre un pretexte: pourquoi aurait-il besoin d'un dictionnaire +anglais-francais puisqu'il ne savait pas un mot d'anglais? + +"Oui, monsieur, dit-elle. + +-- Et cela va bien cette traduction?" + +Elle sentit qu'il se penchait sur elle, car il avait la vue basse; +alors vivement elle tourna son papier de facon a ce qu'il ne le +vit que de cote. + +"Oh! je vous en prie, ne lisez pas, cela ne va pas du tout, je +cherche, ... c'est un brouillon. + +-- Cela ne fait rien. + +-- Si, monsieur, cela fait beaucoup, j'aurais honte." + +Il voulut prendre la feuille de papier, elle mit la main dessus; +si elle avait commence a se defendre par un moyen detourne, +maintenant elle etait resolue a faire tete, meme a l'un des chefs +de la maison. + +Il avait jusque-la parle sur le ton de la plaisanterie, il +continua: + +"Donnez donc ce brouillon, est-ce que vous me croyez homme a faire +le maitre d'ecole avec une jolie jeune fille comme vous? + +-- Non, monsieur, c'est impossible. + +-- Allons donc." + +-- Et il voulut le prendre en riant; mais elle resista. + +"Non, monsieur, non, je ne vous le laisserai pas prendre. + +-- C'est une plaisanterie. + +-- Pas pour moi, rien n'est plus serieux: M. Vulfran m'a defendu +de laisser voir cette lettre par personne, j'obeis a M. Vulfran. + +-- C'est moi qui l'ai ouverte. + +-- La lettre en anglais n'est pas la traduction. + +-- Mon oncle va me la montrer tout a l'heure cette fameuse +traduction. + +-- Si monsieur votre oncle vous la montre, ce ne sera pas moi; il +m'a donne ses ordres, j'obeis, pardonnez-le moi." + +Il y avait tant de resolution dans son accent et dans son attitude +que bien certainement pour avoir cette feuille de papier il +faudrait la lui prendre de force; et alors ne crierait-elle point? + +Theodore n'osa pas aller jusque-la: + +"Je suis enchante de voir, dit-il, la fidelite que vous montrez +pour les ordres de mon oncle, meme dans les choses +insignifiantes." + +Lorsqu'il eut referme la porte, Perrine voulut se remettre au +travail, mais elle etait si bouleversee que cela lui fut +impossible. Qu'allait-il advenir de cette resistance, dont il se +disait enchante quand au contraire il en etait furieux? S'il +voulait la lui faire payer, comment lutterait-elle, miserable sans +defense, contre un ennemi qui etait tout-puissant? Au premier coup +qu'il lui porterait, elle serait brisee. Et alors il faudrait +qu'elle quittat cette maison, ou elle n'aurait que passe. + +A ce moment sa porte s'ouvrit de nouveau, doucement poussee, et +Talouel entra a pas glisses, les yeux fixes sur le pupitre ou la +lettre et son commencement de traduction se trouvaient etales. + +"Eh bien, cette traduction de la lettre de Dakka, ca marche-t-il? + +-- Je ne fais que commencer. + +-- M. Theodore t'a derangee. Qu'est-ce qu'il voulait? + +-- Un dictionnaire anglais-francais. + +-- Pourquoi faire? il ne sait pas l'anglais. + +-- Il ne me l'a pas dit. + +-- Il ne t'a pas demande ce qu'il y a dans cette lettre? + +-- Je n'en suis qu'a la premiere phrase. + +-- Tu ne vas pas me faire croire que tu ne l'as pas lue. + +-- Je ne l'ai pas encore traduite. + +-- Tu ne l'as pas ecrite en francais, mais tu l'as lue." + +Elle ne repondit pas. + +"Je te demande si tu l'as lue; tu me repondras peut-etre. + +-- Je ne peux pas repondre. + +-- Parce que? + +-- Parce que M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre. + +-- Tu sais bien que M. Vulfran et moi nous ne faisons qu'un. Tous +les ordres que M. Vulfran donne ici passent par moi, toutes les +faveurs qu'il accorde passent par moi, je dois donc connaitre ce +qui le concerne. + +-- Meme ses affaires personnelles? + +-- C'est donc d'affaires personnelles qu'il s'agit dans cette +lettre?" + +Elle comprit qu'elle s'etait laissee surprendre. + +"Je n'ai pas dit cela; mais je vous ai demande si, dans le cas +d'affaires personnelles, je devrais vous faire connaitre le +contenu de cette lettre. + +-- C'est surtout s'il s'agit d'affaires personnelles que je dois +les connaitre, et cela dans l'interet meme de M. Vulfran. Ne sais- +tu pas qu'il est devenu malade, a la suite de chagrins qui ont +failli le tuer? Que tout a coup il apprenne une nouvelle qui lui +apporte un nouveau chagrin ou lui cause une grande joie, et cette +nouvelle trop brusquement annoncee, sans preparation, peut lui +etre mortelle. Voila pourquoi je dois savoir a l'avance ce qui le +touche, pour le preparer; ce qui n'aurait pas lieu, si tu lui +lisais ta traduction tout simplement." + +Il avait debite ce petit discours d'un ton doux, insinuant, qui ne +ressemblait en rien a ses manieres ordinaires si raides et si +hargneuses. + +Comme elle restait muette, le regardant avec une emotion qui la +faisait toute pale, il continua: + +"J'espere que tu es assez intelligente pour comprendre ce que je +t'explique la, et aussi de quelle importance il est pour tous, +pour nous, pour le pays entier qui vit par M. Vulfran, pour toi- +meme qui viens de trouver aupres de lui une bonne place qui ne +peut que devenir meilleure avec le temps, que sa sante ne soit pas +ebranlee par des coups violents auxquels elle ne resisterait pas. +Il a l'air solide encore, mais il ne l'est pas autant qu'il le +parait; ses chagrins le minent, et d'autre part la perte de sa vue +le desespere. Voila pourquoi nous devons tous ici travailler a lui +adoucir la vie, et moi le premier, puisque je suis celui en qui il +a mis sa confiance." + +Perrine n'eut rien su de Talouel, qu'elle se fut sans doute laisse +prendre a ces paroles habilement arrangees pour la troubler et la +toucher; mais apres ce qu'elle avait entendu, et des femmes de la +chambree qui a la verite n'etaient que de pauvres ouvrieres, et de +Fabry et de Mombleux qui eux etaient des hommes capables de savoir +les choses aussi bien que de juger les gens, elle ne pouvait pas +plus ajouter foi a la sincerite de ce discours, qu'avoir confiance +dans le devouement du directeur: il voulait la faire parler, voila +tout, et pour en arriver la tous les moyens lui etaient bons: le +mensonge, la tromperie, l'hypocrisie. Elle eut pu avoir des doutes +a ce sujet, que la tentative de Theodore aupres d'elle devait +l'empecher de les admettre: pas plus que le neveu, le directeur +n'etait sincere, l'un et l'autre voulaient savoir ce que disait la +lettre de Dakka et ne voulaient que cela; c'etait donc contre eux +que M. Vulfran prenait ses precautions quand il lui disait: "S'il +se trouve quelqu'un qui ose t'interroger, tu dois non seulement ne +rien dire, mais meme ne laisser rien deviner;" et c'etait a +M. Vulfran, qui certainement avait prevu ces tentatives, a lui +seul qu'elle devait obeir, sans prendre autrement souci des +coleres et des haines qu'elle allait accumuler contre elle. + +Il etait debout devant elle, appuye sur son bureau, penche vers +elle, la tenant dans ses yeux, l'enveloppant, la dominant; elle +fit appel a tout son courage, et d'une voix un peu rauque qui +trahissait son emotion, mais qui ne tremblait pas cependant, elle +dit: + +"M. Vulfran m'a defendu de parler de cette lettre a personne." + +Il se redressa furieux de cette resistance, mais presque aussitot +se penchant de nouveau vers elle en se faisant caressant dans les +manieres comme dans l'accent: + +"Justement je ne suis personne, puisque je suis son second, un +autre lui-meme. + +Elle ne repondit pas, + +"Tu es donc stupide? s'ecria-t il d'une voix etouffee. + +-- Sans doute, je le suis. + +-- Alors, tache de comprendre qu'il faut etre intelligent pour +occuper la place que M. Vulfran t'a donnee aupres de lui, et que +puisque cette intelligence te manque, tu ne peux pas garder cette +place, et qu'au lieu de te soutenir comme je l'aurais voulu, mon +devoir est de te faire renvoyer. Comprends-tu cela? + +-- Oui, monsieur. + +-- Eh bien, reflechis-y, pense a ce qu'est ta situation +aujourd'hui, represente-toi ce qu'elle sera demain dans la rue, et +prends une resolution que tu me feras connaitre ce soir." + +La-dessus, apres avoir attendu un moment sans qu'elle faiblit, il +sortit a pas glisses comme il etait entre. + + +XXXI + +"Reflechis." + +Elle eut voulu reflechir; mais comment, alors que M. Vulfran +attendait? + +Elle se remit donc a sa traduction, se disant que pendant qu'elle +travaillerait, son emotion se calmerait peut-etre, et qu'alors +elle serait sans doute mieux en etat d'examiner sa situation et de +decider ce qu'elle avait a faire. + +"La principale difficulte que j'ai, comme je vous le dis, +rencontree dans mes recherches, a ete celle du temps qui s'est +ecoule depuis le mariage de M. Edmond Paindavoine, votre cher +fils. Tout d'abord je vous avoue que, prive des lumieres de notre +reverend pere Leclerc qui avait beni cette union, j'ai ete +completement desoriente, et que j'ai du chercher de differents +cotes avant de recueillir les elements d'une reponse qui put vous +satisfaire. + +"De ces elements il resulte que celle qui est devenue la femme de +M. Edmond Paindavoine etait une jeune personne douee de toute les +qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la tendresse de +l'ame, la droiture du caractere, sans parler de ces charmes +personnels qui, pour etre ephemeres, n'en ont pas moins une +importance souvent decisive pour ceux qui laissent leur coeur se +prendre par les vanites de ce monde." + +Quatre fois elle recommenca la traduction de cette phrase, la plus +entortillee a coup sur de cette lettre, mais elle s'acharna a la +rendre avec toute l'exactitude qu'elle pouvait mettre dans ce +travail, et si elle n'arriva pas a se satisfaire elle-meme, au +moins eut-elle la conscience d'avoir fait ce qu'elle pouvait. + +"Le temps n'est plus ou tout le savoir des femmes hindoues +consistait dans la science de l'etiquette, dans l'art de se lever +ou s'asseoir, et ou toute instruction, en dehors de ces points +essentiels, etait considere comme une decheance; aujourd'hui un +grand nombre, meme parmi celles des hautes castes, ont l'esprit +cultive et, se rappellent que dans l'Inde ancienne, l'etude etait +placee sous l'invocation de la deesse Sarasvati. Celle dont je +parle appartenait a cette categorie, et son pere ainsi que sa +mere, qui etaient de famille brahmane, c'est-a-dire deux fois nes, +selon l'expression hindoue, avaient eu le bonheur d'etre convertis +a notre sainte religion catholique, apostolique et romaine par +notre reverend pere Leclerc pendant les premieres annees de sa +mission. Par malheur pour la propagation de notre foi dans le +_Hind_ l'influence de la caste est toute-puissante, de sorte que +qui perd sa foi perd sa caste, c'est-a-dire son rang, ses +relations, sa vie sociale. Ce fut le cas de cette famille, qui par +cela seul qu'elle se faisait chretienne, se faisait en quelque +sorte paria. + +"Il vous paraitra donc tout naturel que, rejetee du monde hindou, +elle se soit tournee du cote de la societe europeenne, si bien +qu'une association d'affaires et d'amitie l'a unie a une famille +francaise pour la fondation et l'exploitation d'une fabrique +importante de mousseline sous la raison sociale Doressany (Hindou) +et Bercher (le Francais). + +"Ce fut dans la maison de Mme Bercher que M. Edmond Paindavoine +fit la connaissance de Mlle Marie Doressany et s'eprit d'elle; ce +qui s'explique par cette raison principale qu'elle etait bien +reellement la jeune fille que je viens de vous depeindre, tous les +temoignages que j'ai reunis concordent entre eux pour l'affirmer, +mais je ne peux pas en parler moi-meme, puisque je ne l'ai pas +connue et ne suis arrive a Dakka qu'apres son depart. + +"Pourquoi s'eleva-t-il des empechements au mariage qu'ils +voulaient contracter? C'est une question que je n'ai pas a +traiter. + +"Quoi qu'il en ait ete, le mariage fut celebre, et dans notre +chapelle le reverend pere Leclerc donna la benediction nuptiale a, +M. Edmond Paindavoine et a Mlle Marie Doressany; l'acte de ce +mariage est inscrit a sa date sur nos registres, et il pourra vous +en etre delivre une copie si vous en faites la demande. + +"Pendant quatre ans M. Edmond Paindavoine vecut dans la maison des +parents de sa femme ou une enfant, une petite fille, leur fut +accordee par le Seigneur Tout-Puissant. Les souvenirs qu'ont +gardes d'eux ceux qui a Dakka les ont alors connus sont des +meilleurs, et les representent comme le modele des epoux, se +laissant peut-etre emporter par les plaisirs mondains, mais cela +n'etait-il pas de leur age, et l'indulgence ne doit-elle pas etre +accordee a la jeunesse? + +"Longtemps prospere, la maison Doressany et Bercher eprouva coup +sur coup des pertes considerables qui amenerent une ruine +complete: M. et Mme Doressany moururent en quelques mois +d'intervalle, la famille Bercher rentra en France, et M. Edmond +Paindavoine entreprit un voyage d'exploration en Dalhousie comme +collecteur de plantes et de curiosites de toutes sortes pour des +maisons anglaises: avec lui il avait emmene sa jeune femme et sa +petite fille alors agee de trois ans environ. + +"Depuis il n'est pas revenu a Dakka, mais j'ai su par un de ses +amis a qui il a ecrit plusieurs fois, et aussi par un de nos peres +qui tenait ces renseignements du reverend pere Leclerc, reste en +correspondance avec Mme Edmond Paindavoine, qu'il a habite pendant +plusieurs annees la ville de Dehra, choisie par lui comme centre +d'exploration, sur la frontiere thibetaine et dans l'Himalaya, +qui, dit cet ami, ont ete fructueuses. + +"Je ne connais pas Dehra, mais nous avons une mission dans cette +ville, et si vous pensez que cela peut vous etre utile dans vos +recherches, je me ferai un plaisir de vous envoyer une lettre pour +un de nos peres dont le concours pourrait peut-etre les +faciliter." + +Enfin elle etait terminee, la terrible lettre, et tout de suite +apres le dernier mot ecrit, sons meme traduire la formule de +politesse de la fin, elle ramassa les feuillets et se rendit +vivement aupres de M. Vulfran, qu'elle trouva marchant d'un bout a +l'autre de son cabinet en comptant les pas, autant pour ne pas +aller donner contre la muraille que pour tromper son impatience. + +"Tu as ete bien lente, dit-il. + +-- La lettre est longue et difficile. + +-- N'as-tu pas ete derangee aussi? J'ai entendu la porte de ton +bureau s'ouvrir et se fermer deux fois." + +Puisqu'il l'interrogeait, elle crut qu'elle devait repondre +sincerement: peut-etre etait-ce la seule solution honnete et juste +aux questions qu'elle avait agitees sans leur trouver de reponses +satisfaisantes: + +"M. Theodore et M. Talouel sont venus dans mon bureau. + +-- Ah!" + +Il parut vouloir s'engager sur ce point, mais s'arretant, il +reprit: + +"La lettre d'abord; nous verrons cela ensuite; assieds-toi pres de +moi; et lis lentement, distinctement, sans hausser la voix," + +Elle fit sa lecture comme il lui etait commande, et d'une voix +plutot faible que forte. + +De temps en temps M. Vulfran l'interrompit, mais sans s'adresser a +elle, en suivant sa pensee: + +... Modele des epoux, + +... Plaisirs mondains, + +... Maisons anglaises, quelles maisons? + +... Un de ses amis; quel ami? + +... De quelle epoque datent ces renseignements? + +Et quand elle fut arrivee a la fin de la lettre, resumant ses +impressions, il dit; + +"Des phrases. Pas un nom. Pas une date. Que ces gens-la ont donc +l'esprit vague!" + +Comme ces observations ne lui etaient pas faites directement, +Perrine n'avait garde de repondre; alors un silence s'etablit que +M. Vulfran ne rompit qu'apres un temps de reflexion assez long: + +"Peux-tu traduire du francais en anglais comme tu viens de +traduire de l'anglais en francais? + +-- Si ce ne sont pas des phrases trop difficiles, oui. + +-- Une depeche? + +-- Oui, je crois. + +-- Eh bien, assieds-toi a la petite table et ecris." + +Il dicta: + +"Pere Fildes + +"Mission + +"Dakka. + +"Remerciements pour lettre." + +"Priere envoyer par depeche, reponse payee vingt mots, nom de +l'ami qui a recu nouvelles, derniere date de celles-ci. Envoyer +aussi nom du pere de Dehra. Lui ecrire pour le prevenir que je +m'adresse a lui directement. + +"Paindavoine." + +"Traduis cela en anglais, et fais plutot plus court que plus long; +a 1 fr 60 le mot, il ne faut pas les prodiguer; ecris tres +lisiblement." + +La traduction fut assez vivement achevee et elle la lut a haute +voix. + +"Combien de mots? demanda-t-il. + +-- En anglais quarante-cinq," + +Alors il calcula tout haut: + +"Cela fait 72 francs pour la depeche, 32 pour la reponse; 104 +francs en tout que je vais te donner; tu la porteras toi-meme au +telegraphe et la liras a la receveuse, pour qu'elle ne commette +pas d'erreur." + +En traversant la veranda elle y trouva Talouel qui, les mains dans +les poches, se promenait la, de maniere a surveiller tout ce qui +se passait dans les cours aussi bien que dans les bureaux. + +"Ou vas-tu? demanda-t-il. + +-- Au telegraphe porter une depeche." + +Elle la tenait d'une main et l'argent de l'autre; il la lui prit +en la tirant si fort que si elle ne l'avait pas lachee, il +l'aurait dechiree, et tout de suite il l'ouvrit. Mais en voyant +qu'elle etait en anglais, il eut un mouvement de colere. + +"Tu sais que tu as a me parler tantot, dit-il. + +-- Oui, monsieur." + +Ce fut seulement a trois heures qu'elle revit M. Vulfran, quand il +la sonna pour partir. Plus d'une fois elle s'etait demandee qui +remplacerait Guillaume; sa surprise fut grande quand M. Vulfran +lui dit de prendre place a ses cotes, apres avoir renvoye le +cocher qui avait amene Coco. + +"Puisque tu as bien conduit hier, il n'y a pas de raisons pour que +tu ne conduises pas bien aujourd'hui. D'ailleurs nous avons a +parler, et il vaut mieux pour cela que nous soyons seuls." + +Ce fut seulement apres etre sortis du village ou sur leur passage +se manifesta la meme curiosite que la veille, et quand ils +roulerent doucement a travers les prairies ou la fenaison etait +dans son plein, que M. Vulfran, jusque-la silencieux, prit la +parole, au grand emoi de Perrine qui eut bien voulu retarder +encore le moment de cette explication si grosse de dangers pour +elle, semblait-il. + +"Tu m'as dit que M. Theodore et M. Talouel etaient venus dans ton +bureau. + +-- Oui, monsieur. + +-- Que te voulaient-ils?" + +Elle hesita, le coeur serre. + +"Pourquoi hesites-tu? Ne dois-tu pas tout me dire? + +-- Oui, monsieur, je le dois, mais cela n'empeche pas que +j'hesite. + +-- On ne doit jamais hesiter a faire son devoir; si tu crois que +tu dois te taire, tais-toi; si tu crois que tu dois repondre a ma +question, car je te questionne, reponds. + +-- Je crois que je dois repondre. + +-- Je t'ecoute." + +Elle raconta exactement ce qui s'etait passe entre Theodore et +elle, sans un mot de plus, sans un de moins. + +"C'est bien tout? demanda M. Vulfran lorsqu'elle fut arrivee au +bout. + +-- Oui, monsieur, tout. + +-- Et Talouel?" + +Elle recommenca pour le directeur ce qu'elle avait fait pour le +neveu, aussi fidelement, en arrangeant seulement un peu ce qui +avait rapport a la maladie de M. Vulfran, de facon a ne pas +repeter "qu'une mauvaise nouvelle trop brusquement annoncee, sans +preparation pouvait le tuer". Puis, apres la premiere tentative de +Talouel, elle dit ce qui s'etait passe pour la depeche, sans +cacher le rendez-vous qui lui etait assigne a la fin de la +journee. + +Tout a son recit, elle avait laisse Coco prendre le pas, et le +vieux cheval, abusant de cette liberte, se dandinait +tranquillement, humant la bonne odeur du foin seche que la brise +tiede lui soufflait aux naseaux, en meme temps qu'elle apportait +les coups de marteau du battement des faux qui lui rappelaient les +premieres annees de sa vie, quand, n'ayant pas encore travaille, +il galopait a travers les prairies avec les juments et ses +camarades les poulains, sans se douter alors qu'ils auraient a +trainer un jour des voitures sur les routes poussiereuses, a +peiner, a souffrir les coups de fouet et les brutalites. + +Quand elle se tut, M. Vulfran resta assez longtemps silencieux, et +comme elle pouvait l'examiner sans qu'il sut qu'elle tenait les +yeux attaches sur lui, elle vit que son visage trahissait une +preoccupation douloureuse faite, semblait-il, d'autant de +mecontentement que de tristesse; enfin, il dit: + +"Avant tout, je dois te rassurer; sois certaine qu'il ne +t'arrivera rien de mal pour tes paroles qui ne seront pas +repetees, et que si jamais quelqu'un voulait se venger de la +resistance que tu as honnetement opposee a ces tentatives, je +saurais te defendre. Au reste, je suis responsable de ce qui +arrive. Je les pressentais ces tentatives quand je t'ai recommande +de ne pas parler de cette lettre qui devait eveiller certaines +curiosites, et, des lors, je n'aurais pas du t'y exposer. A +l'avenir, il n'en sera plus ainsi. A partir de demain, tu +abandonneras le bureau de Bendit, ou l'on peut aller te trouver, +et tu occuperas dans mon cabinet, la petite table sur laquelle tu +as ecrit ce matin la depeche; devant moi on ne te questionnera +pas, je pense. Mais comme on pourrait le tenter en dehors des +bureaux, chez Francoise, a partir de ce soir, tu auras une chambre +au chateau et tu mangeras avec moi. Je prevois que je vais +entretenir avec les Indes un echange de lettres et de depeches que +tu seras seule a connaitre. Il faut que je prenne mes precautions +pour qu'on ne cherche pas a t'arracher de force, ou a te tirer +adroitement des renseignements qui doivent rester secrets. Pres de +moi, tu seras defendue. De plus, ce sera ma reponse a ceux qui ont +voulu te faire parler, aussi bien que ce sera un avertissement a +ceux qui voudraient le tenter encore. Enfin, ce sera une +recompense pour toi." + +Perrine, qui avait commence par trembler, s'etait bien vite +rassuree; maintenant, elle etait si violemment secouee par la joie +qu'elle ne trouva pas un mot a repondre. + +"Ma confiance en toi m'est venue du courage que tu as montre dans +la lutte contre la misere; quand on est brave comme tu l'as ete, +on est honnete; tu viens de me prouver que je ne me suis pas +trompe, et que je peux me fier a toi, comme si je te connaissais +depuis dix ans. Depuis que tu es ici tu as du entendre parler de +moi avec envie: etre a la place de M. Vulfran, etre M. Vulfran, +quel bonheur! La verite est que la vie m'est dure, tres dure, plus +penible, plus difficile que pour le plus miserable de mes +ouvriers. Qu'est la fortune sans la sante qui permet d'en jouir? +le plus lourd des fardeaux. Et celui qui charge mes epaules +m'ecrase. Tous les matins, je me dis que sept mille ouvriers +vivent par moi, vivent de moi, pour qui je dois penser, +travailler, et que si je leur manquais ce serait un desastre, pour +tous la misere, pour un grand nombre la faim, la mort peut-etre. +Il faut que je marche pour eux, pour l'honneur de cette maison que +j'ai creee, qui est ma joie, ma gloire, -- et je suis aveugle!" + +Une pause s'etablit et l'aprete de cette plainte emplit de larmes +les yeux de Perrine; mais bientot M. Vulfran reprit: + +"Tu devais savoir par les conversations du village, et tu sais par +la lettre que tu as traduite, que j'ai un fils; mais entre ce fils +et moi, il y a eu, pour toutes sortes de raisons dont je ne veux +pas parler, des dissentiments graves qui nous ont separes et qui, +apres son mariage conclu malgre mon opposition, ont amene une +rupture complete, mais n'ont pas eteint mon affection pour lui, +car je l'aime, apres tant d'annees d'absence, comme s'il etait +encore l'enfant que j'ai eleve, et quand je pense a lui, c'est-a- +dire le jour et la nuit si longs pour moi, c'est le petit enfant +que je vois de mes yeux sans regard. A son pere, mon fils a +prefere la femme qu'il aimait et qu'il avait epousee par un +mariage nul. Au lieu de revenir pres de moi, il a accepte de vivre +pres d'elle, parce que je ne pouvais ni ne devais la recevoir. +J'ai espere qu'il cederait; il a du croire que je cederais moi- +meme. Mais nous avons le meme caractere: nous n'avons cede ni l'un +ni l'autre Je n'ai plus eu de ses nouvelles. Apres ma maladie +qu'il a certainement connue, car j'ai tout lieu de penser qu'on le +tenait au courant de ce qui se passe ici, j'ai cru qu'il +reviendrait. Il n'est pas revenu, retenu evidemment par cette +femme maudite qui, non contente de me l'avoir pris, me le garde, +la miserable!..." + +Perrine ecoutait, suspendue aux levres de M. Vulfran, ne respirant +pas; a ce mot, elle interrompit: + +"La lettre du pere Fildes dit: "Une jeune personne douee des plus +charmantes qualites: l'intelligence, la bonte, la douceur, la +tendresse de l'ame, la droiture du caractere", on ne parle pas +ainsi d'une miserable. + +-- Ce que dit la lettre peut-il aller contre les faits? et le fait +capital qui m'a inspire contre elle l'exasperation et la haine, +c'est qu'elle me garde mon fils, au lieu de s'effacer comme il +convient a une creature de son espece, pour qu'il puisse retrouver +et reprendre ici la vie qui doit etre la sienne. Enfin par elle +nous sommes separes, et tu vois que, malgre les recherches que +j'ai fait entreprendre, je ne sais meme pas ou il est; comme moi, +tu vois les difficultes qui s'opposent a ces recherches. Ce qui +complique ces difficultes, c'est une situation particuliere que je +dois t'expliquer, bien qu'elle soit sans doute peu claire pour une +enfant de ton age; mais, enfin, il faut que tu t'en rendes a peu +pres compte, puisque par la confiance que je mets en toi, tu vas +m'aider dans ma tache. La longue absence, la disparition de mon +fils, notre rupture, le long temps qui s'est ecoule depuis les +dernieres nouvelles qu'on a recues de lui, ont fatalement eveille +certaines esperances. Si mon fils n'etait plus la pour prendre ma +place quand je serai tout a fait incapable d'en porter les +charges, et pour heriter de ma fortune quand je mourrai, qui +occuperait cette place? A qui cette fortune reviendrait-elle? +Comprends-tu les esperances embusquees derriere ces questions? + +-- A peu pres, monsieur. + +-- Cela suffit, et meme j'aime autant que tu ne les comprennes pas +tout a fait. Il y a donc pres de moi, parmi ceux qui devraient me +soutenir et m'aider, des personnes qui ont interet a ce que mon +fils ne revienne pas, et qui par cela seul que cet interet trouble +leur esprit, peuvent s'imaginer qu'il est mort. Mort, mon fils! +Est-ce que cela est possible! Est-ce que Dieu m'aurait frappe d'un +si effroyable malheur! Eux peuvent le croire, moi je ne peux pas. +Que ferais-je en ce monde si Edmond etait mort? C'est la loi de la +nature que les enfants perdent leurs parents, non que les parents +perdent leurs enfants. Enfin, j'ai cent raisons meilleures les +unes que les autres qui prouvent l'insanite de ces esperances. Si +Edmond avait peri dans un accident, je l'aurais su; sa femme eut +ete la premiere a m'en avertir. Donc Edmond n'est pas, ne peut pas +etre mort; je serais un pere sans foi d'admettre le contraire." + +Perrine ne tenait plus ses yeux attaches sur M. Vulfran, mais elle +les avait detournes pour cacher son visage, comme s'il pouvait le +voir. + +"Les autres qui n'ont pas cette foi, peuvent croire a cette mort, +et cela explique leur curiosite en meme temps que les precautions +que je prends pour que tout ce qui se rapporte a mes recherches +reste secret. Je te le dis franchement. D'abord pour que tu voies +la tache a laquelle je t'associe: rendre un fils a son pere; et je +suis certain que tu as assez de coeur pour t'y employer +fidelement. Et puis je t'en parle encore, parce que c'a toujours +ete ma regle de vie d'aller droit a mon but, en disant franchement +ou je vais; quelquefois les malins n'ont pas voulu me croire et +ont suppose que je jouais au fin; ils en ont toujours ete punis. +On a deja tente de te circonvenir; on le tentera encore, cela est +probable, et de differents cotes; te voila prevenue, c'est tout ce +que je devais faire." + +Ils etaient arrives en vue des cheminees de l'usine de Hercheux, +de toutes la plus eloignee de Maraucourt; encore quelques tours de +roues, ils entraient dans le village. + +Perrine, bouleversee, fremissante, cherchait des paroles pour +repondre et ne trouvait rien, l'esprit paralyse par l'emotion, la +gorge serree, les levres seches: + +"Et moi, s'ecria-t-elle enfin, je dois vous dire que je suis a +vous, monsieur, de tout coeur." + + +XXXII + +Le soir, la tournee des usines achevee, au lieu de revenir aux +bureaux comme c'etait la coutume, M. Vulfran dit a Perrine de le +conduire directement au chateau; et pour la premiere fois elle +franchit la magnifique grille doree, chef-d'oeuvre de serrurerie, +qu'un roi n'avait pu se donner a l'une des dernieres expositions, +racontait-on, mais que le riche industriel n'avait pas trouvee +trop chere pour sa maison de campagne. + +"Suis la grande allee circulaire", dit M. Vulfran. + +Pour la premiere fois aussi elle vit de pres les massifs de fleurs +que jusque-la elle n'avait apercus que de loin, formant des taches +rouges ou roses sur le velours fonce des gazons tondus ras. +Habitue a faire ce chemin, Coco le montait d'un pas tranquille et, +sans avoir besoin de le conduire, elle pouvait poser ses regards, +a droite et a gauche, sur les corbeilles, ou les plantes et les +arbustes que leur beaute rendait dignes d'etre isoles en belle +vue; car, bien que leur maitre ne put plus les admirer comme +naguere, rien n'avait ete change dans l'ordonnance des jardins, +aussi soigneusement entretenus, aussi dispendieusement ornes qu'au +temps ou, chaque matin et chaque soir, il les passait en revue +avec fierte. + +De lui-meme, Coco s'arreta devant le large perron, ou un vieux +domestique, prevenu par le coup de cloche du concierge, attendait. + +"Bastien, tu es la? demanda M. Vulfran sans descendre. + +-- Oui, monsieur. + +-- Tu vas conduire cette jeune personne a la chambre des +papillons, qui sera la sienne, et tu veilleras a ce qu'on lui +donne tout ce qui peut lui etre necessaire pour sa toilette; tu +mettras son couvert vis-a-vis le mien; en passant, envoie-moi +Felix, qu'il me conduise aux bureaux." + +Perrine se demandait si elle etait eveillee. + +"Nous dinerons a huit heures, dit M. Vulfran; jusque-la tu es +libre." + +Elle descendit et suivit le vieux valet de chambre, marchant +eblouie, comme si elle etait transportee dans un palais enchante. + +Et reellement, le hall monumental, d'ou partait un escalier +majestueux aux marches en marbre blanc, sur lesquelles un tapis +tracait, un chemin rouge, n'avait-il pas quelque chose d'un +palais? A chaque palier, de belles fleurs etaient groupees avec +des plantes a feuillage dans de vastes jardinieres, et leur parfum +embaumait l'air renferme. + +Bastien la conduisit au second etage, et, sans entrer, lui ouvrit +une porte: + +"Je vais vous envoyer la femme de chambre", dit-il en se retirant. + +Apres avoir traverse une petite entree sombre, elle se trouva dans +une grande chambre tres claire. tendue d'etoffe de couleur ivoire, +semee de papillons aux nuances vives qui voletaient legerement; +les meubles etaient en erable mouchete, et sur le tapis gris +s'enlevaient vigoureusement des gerbes de fleurs des champs: +paquerettes, coquelicots, bleuets, boutons d'or. + +Que cela etait frais et joli! + +Elle n'etait pas revenue de son emerveillement, et s'amusait +encore a enfoncer son pied dans le tapis moelleux qui le +repoussait, quand la femme de chambre entra: + +"Bastien m'a dit de me mettre a la disposition de mademoiselle." + +Une femme de chambre en toilette claire, coiffee d'un bonnet de +tulle, aux ordres de celle qui quelques jours avant couchait dans +une hutte, sur un lit de roseaux, au milieu d'un marais, avec les +rats et les grenouilles! il lui fallut un certain temps pour se +reconnaitre. + +"Je vous remercie, dit-elle enfin, mais je n'ai besoin de rien... +il me semble. + +-- Si mademoiselle veut bien, je vais toujours lui montrer son +appartement." + +Ce qu'elle appelait "montrer l'appartement", c'etait ouvrir les +portes d'une armoire a glace et d'un placard, ainsi que les +tiroirs d'une table de toilette, tout remplis de brosses, de +ciseaux; de savons et de flacons; cela fait, elle mit la main sur +un bouton pose dans la tenture: + +"Celui-ci, dit-elle, est pour la sonnerie d'appel; celui-la pour +l'eclairage." + +Instantanement la chambre, l'entree et le cabinet de toilette +s'eclairerent d'une lumiere eblouissante qui, instantanement +aussi, s'eteignit; et il sembla a Perrine qu'elle etait encore +dans les plaines des environs de Paris, quand l'orage l'avait +assaillie et que les eclairs fulgurants du ciel entr'ouvert lui +montraient son chemin ou le noyaient d'ombre. + +"Quand mademoiselle aura besoin de moi, elle voudra bien me +sonner: un coup pour Bastien, deux coups pour moi." + +Mais ce dont "mademoiselle avait besoin", c'etait d'etre seule, +autant pour passer la visite de sa chambre que pour se ressaisir, +ayant ete jetee hors d'elle-meme par tout ce qui lui etait arrive +depuis le matin. + +Que d'evenements, que de surprises en quelques heures, et qui lui +eut dit le matin, quand, sous les menaces de Theodore et de +Talouel, elle se voyait en si grand danger, que le vent, au +contraire, allait si favorablement tourner pour elle! N'y avait-il +pas de quoi rire de penser que c'etait leur hostilite meme qui +faisait sa fortune? + +Mais combien plus encore eut-elle ri si elle avait pu voir la tete +du directeur en recevant M. Vulfran au bas de l'escalier des +bureaux. + +"Je suppose que cette jeune personne a fait quelque sottise? dit +Talouel. + +-- Mais non. + +-- Pourtant, vous vous faites ramener par Felix? + +-- C'est qu'en passant je l'ai deposee au chateau, afin qu'elle +ait le temps de se preparer pour le diner. + +-- Diner! Je suppose...." + +Il etait tellement suffoque qu'il ne trouva pas tout de suite ce +qu'il devait supposer. + +"Je suppose, moi, dit M. Vulfran, que vous ne savez que supposer. + +-- Je suppose que vous la faites diner avec vous. + +-- Parfaitement. Depuis longtemps je voulais avoir pres de moi +quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui je pourrais +avoir confiance. Justement cette petite fille me parait reunir ces +qualites: intelligente elle l'est, j'en suis sur; discrete et +fidele, elle l'est aussi, j'en ai la preuve." + +Cela fut dit sans appuyer, mais cependant de facon que Talouel ne +put se meprendre sur le sens de ces paroles. + +"Je la prends donc; et comme je ne veux pas qu'elle reste exposee +a certains dangers, -- non pour elle, car j'ai la certitude +qu'elle n'y succomberait pas, mais pour les autres, ce qui +m'obligerait a me separer de ces autres..." + +Il appuya sur ce mot: + +"... Quels qu'ils fussent, elle ne me quittera plus; ici elle +travaillera dans mon cabinet; pendant le jour elle m'accompagnera, +elle mangera a ma table, ce qui rendra moins tristes mes repas +qu'elle egayera de son babil, et elle habitera le chateau." + +Talouel avait eu le temps de retrouver son calme, et comme il +n'etait ni dans son caractere, ni dans sa ligne de conduite de +faire formellement la plus legere opposition aux idees du patron, +il dit: + +"Je suppose qu'elle vous donnera toutes les satisfactions, que +tres justement, il me semble, vous pouvez attendre d'elle. + +-- Je le suppose aussi." + +Pendant ce temps, Perrine, accoudee au balcon de sa fenetre, +revait en regardant la vue qui se deroulait devant elle: les +pelouses fleuries du jardin, les usines, le village avec ses +maisons et l'eglise, les prairies, les entailles dont l'eau +argentee miroitait sous les rayons obliques du soleil qui +s'abaissait, et vis-a-vis, de l'autre cote, le bouquet de bois ou +elle s'etait assise, le jour de son arrivee, et ou dans la brise +du soir elle avait entendu passer la douce voix de sa mere qui +murmurait: "Je te vois heureuse". + +Elle avait pressenti l'avenir la chere maman, et les grandes +marguerites, traduisant l'oracle qu'elle leur dictait, avaient +aussi dit vrai: heureuse, elle commencait a l'etre; et si elle +n'avait pas encore reussi tout a fait, ni meme beaucoup, au moins +devait-elle reconnaitre qu'elle etait en passe de reussir plus +qu'un peu; qu'elle fut patiente, qu'elle sut attendre, et le reste +viendrait a son heure. Qui la pressait maintenant? Ni la misere, +ni le besoin dans ce chateau ou elle etait entree si vite. + +Quand le sifflet des usines annonca la sortie, elle etait encore a +son balcon planant dans sa reverie, et ce furent ses coups +stridents qui la ramenerent de l'avenir dans la realite presente. +Alors du haut de l'observatoire d'ou elle dominait les rues du +village et les routes blanches a travers les prairies vertes et +les champs jaunes, elle vit se repandre la fourmiliere noire des +ouvriers, qui grouillant d'abord en un gros amas compact, ne tarda +pas a se diviser en plusieurs courants, a se morceler a l'infini, +et a ne former bientot plus que des petits groupes qui eux-memes +s'evanouirent promptement; la cloche du concierge sonna et la +voiture de M. Vulfran monta l'allee circulaire au pas tranquille +du vieux Coco. + +Cependant elle ne quitta pas encore sa chambre, mais comme il le +lui avait recommande, elle fit sa toilette, en se livrant a une +veritable debauche d'eau de Cologne aussi bien que de savon, -- +d'un bon savon onctueux, mousseux, tout parfume de fines odeurs, - +- et ce fut seulement quand la pendule placee sur sa cheminee +sonna huit heures qu'elle descendit. + +Elle se demandait comment elle trouverait la salle a manger, mais +elle n'eut pas a la chercher, un domestique en habit noir, qui se +tenait dans le hall, la conduisit. Presque aussitot M. Vulfran +entra; personne ne le conduisait; elle remarqua qu'il suivait un +chemin en coutil pose sur le tapis, ce qui permettait a ses pieds +de le guider et de remplacer ses yeux: une corbeille d'orchidees, +au parfum suave, occupait le milieu de la table, couverte d'une +lourde argenterie ciselee et de cristaux tailles dont les facettes +refletaient les eclairs de la lumiere electrique qui tombait du +lustre. + +Un moment elle se tint debout derriere sa chaise, ne sachant trop +ce qu'elle devait faire; heureusement M. Vulfran lui vint en aide: + +"Assieds-toi." + +Aussitot le service commenca, et le domestique qui l'avait amenee +posa une assiette de potage devant elle, tandis que Bastien en +apportait une autre a son maitre, celle-la pleine jusqu'au bord. + +Elle eut dine seule avec M. Vulfran qu'elle se fut trouvee a son +aise; mais sous les regards curieux, quoique dignes, des deux +valets de chambre qu'elle sentait ramasses sur elle, pour voir +sans doute comment mangeait une petite bete de son espece, elle se +sentait intimidee, et cet examen n'etait pas sans la gener un peu +dans ses mouvements. + +Cependant elle eut la chance de ne pas commettre de maladresse. + +"Depuis ma maladie, dit M. Vulfran, j'ai l'habitude de manger deux +soupes, ce qui est plus commode pour moi, mais tu n'es pas tenue, +toi, qui vois clair, d'en faire autant. + +-- J'ai ete si longtemps privee de soupe, que j'en mangerais bien +deux fois aussi." + +Mais ce ne fut pas une assiette du meme potage qu'on leur servit, +ce fut une nouvelle soupe, aux choux celle-la, avec des carottes +et des pommes de terre, aussi simple que celle d'un paysan. + +Au reste, le diner garda en tout, excepte pour le dessert, cette +simplicite, se composant d'un gigot avec des petits pois et d'une +salade; mais pour le dessert il comprenait quatre assiettes a pied +avec des gateaux et quatre compotiers charges de fruits +admirables, dignes, par leur grosseur et leur beaute, des fleurs +du surtout. + +"Demain tu iras, si tu le veux, visiter les serres qui ont produit +ces fruits", dit M. Vulfran. + +Elle avait commence par se servir discretement quelques cerises, +mais M. Vulfran voulut qu'elle prit aussi des abricots, des peches +et du raisin, + +"A ton age, j'aurais mange tous les fruits qui sont sur la +table... si on me les avait offerts." + +Alors Bastien, bien dispose par cette parole, voulut mettre sur +l'assiette "de cette petite bete", comme il l'eut fait pour un +singe savant, un abricot et une peche qu'il choisit avec la +competence d'un connaisseur, quittant pour cela la place qu'il +occupait derriere la chaise de M. Vulfran. + +Malgre les fruits, Perrine fut bien aise de voir le diner prendre +fin; plus l'epreuve serait courte, mieux cela vaudrait: le +lendemain, la curiosite satisfaite des domestiques, la laisserait +tranquille sans doute. + +"Maintenant tu es libre jusqu'a demain matin, dit M. Vulfran en se +levant de table, tu peux te promener dans le jardin au clair de la +lune, lire dans la bibliotheque, ou emporter un livre dans ta +chambre." + +Elle etait embarrassee, se demandant si elle ne devait pas +proposer a M. Vulfran de se tenir a sa disposition. Comme elle +restait hesitante, elle vit Bastien lui faire des signes +silencieux que tout d'abord elle ne comprit pas: de la main gauche +il paraissait tenir un livre qu'il feuilletait de la droite, puis, +s'interrompant, il montrait M. Vulfran en remuant les levres avec +une physionomie animee. Tout a coup elle crut qu'il lui expliquait +qu'elle devait demander a M. Vulfran de lui faire la lecture; mais +comme elle avait deja eu cette idee, elle eut peur de traduire la +sienne plutot que celle de Bastien; cependant elle se risqua: + +"Mais n'avez-vous pas besoin de moi, monsieur? Ne voulez-vous pas +que je vous fasse la lecture?" + +Elle eut la satisfaction de voir Bastien l'applaudir par de grands +mouvements de tete: elle avait devine, c'etait bien cela qu'elle +devait dire. + +"Il convient que quand on travaille, on ait ses heures de liberte, +repondit M. Vulfran. + +-- Je vous assure que je ne suis pas fatiguee du tout. + +-- Alors, dit-il, suis-moi dans mon cabinet." + +C'etait une vaste piece sombre, qu'un vestibule separait de la +salle a manger, et a laquelle conduisait un chemin en toile qui +permettait a M. Vulfran de marcher franchement, puisqu'il ne +pouvait s'egarer et qu'il avait dans la tete comme dans les jambes +le juste sentiment des distances. + +Perrine s'etait plus d'une fois demande a quoi M. Vulfran passait +son temps lorsqu'il etait seul, puisqu'il ne pouvait pas lire; +mais cette piece, lorsqu'il eut presse un bouton d'eclairage, ne +repondit rien a cette question; pour meubles, une grande table +chargee de papiers, des cartonniers, des sieges, et c'etait tout; +devant une fenetre un grand fauteuil voltaire, mais sans rien +autour. Cependant l'usure de la tapisserie qui le recouvrait +semblait indiquer que M. Vulfran devait y rester assis pendant de +longues heures, en face du ciel, dont il ne voyait meme pas les +nuages. + +"Que me lirais-tu bien?" demanda-t-il. + +Des journaux etaient sur la table enveloppes de leurs bandes +multicolores. + +"Un journal, si vous voulez. + +-- Moins on donne de temps aux journaux, mieux cela vaut." + +Elle n'avait rien a repondre, n'ayant dit cela que pour proposer +quelque chose. + +"Aimes-tu les livres de voyage? demanda-t-il. + +-- Oui, monsieur. + +-- Moi aussi; ils amusent l'esprit en le faisant travailler." + +Puis, comme s'il se parlait a lui-meme, sans qu'elle fut la pour +l'entendre: + +"Sortir de soi, vivre d'autres vies que la sienne." + +Mais apres un moment de silence, revenant a elle: + +"Allons dans la bibliotheque", dit-il. + +Elle communiquait avec le cabinet, il n'eut qu'une porte a ouvrir +et, pour l'eclairer, qu'un bouton a pousser; mais comme une seule +lampe s'alluma, la grande salle aux armoires de bois noir resta +dans l'ombre. + +"Connais-tu _le_ _Tour du Monde_? demanda-t-il. + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, nous trouverons dans la table alphabetique des +indications qui nous guideront." + +Il la conduisit a l'armoire qui contenait cette table, et lui dit +de la chercher, ce qui demanda un certain temps; a la fin +cependant elle mit la main dessus. + +"Que dois-je chercher? dit-elle. + +-- A l'I, le mot Inde." * + +Ainsi il suivait toujours sa pensee, et n'avait nullement l'idee +de vivre la vie des autres comme il avait semble en exprimer le +desir, car ce qu'il voulait certainement, c'etait vivre celle de +son fils, en lisant la description des pays ou il le faisait +rechercher. + +"Que vois-tu? dis." + +-- _L'Inde des Rajahs_, voyage dans les royaumes de l'Inde +centrale et dans la presidence du Bengale, 1871 squared, 209 a 288. + +-- Cela veut dire que dans le deuxieme volume de 1871, a la page +209, nous trouverons le commencement de ce voyage; prends ce +volume et rentrons dans mon cabinet." + +Mais quand elle eut atteint ce volume sur une planche basse, au +lieu de se relever, elle resta a regarder un portrait place au- +dessus de la cheminee, que ses yeux, qui peu a peu etaient +habitues a la demi obscurite, venaient d'apercevoir. + +"Qu'as-tu?" demanda-t-il. + +Franchement elle repondit, mais d'une voix emue: + +"Je regarde le portrait place au-dessus de la cheminee. + +-- C'est celui de mon fils a vingt ans, mais tu dois bien mal le +voir, je vais l'eclairer." + +Allant a la boiserie, il pressa un bouton, et un foyer de petites +lampes place au haut du cadre et en avant du portrait l'inonda de +lumiere. + +Perrine, qui s'etait relevee pour se rapprocher de quelques pas, +poussa un cri et laissa tomber le volume du Tour du Monde. + +"Qu'as-tu donc?" dit-il. + +Mais elle ne pensa pas a repondre, et resta les yeux attaches sur +le jeune homme blond, vetu d'un costume de chasse en velours vert, +coiffe d'une casquette haute a large visiere, appuye d'une main +sur un fusil et de l'autre flattant la tete d'un epagneul noir, +qui venait de jaillir du mur comme une apparition vivante. Elle +etait fremissante de la tete aux pieds, et un flot de larmes +coulait sur son visage, sans qu'elle eut l'idee de les retenir, +emportee, abimee dans sa contemplation. + +Ce furent ces larmes qui, dans le silence qu'elle gardait, +trahirent son emoi. + +"Pourquoi pleures-tu?" + +Il fallait qu'elle repondit; par un effort supreme elle tacha de +se rendre maitresse de ses paroles, mais en les entendant elle +sentit toute leur incoherence: + +"C'est ce portrait... votre fils... vous son pere..." + +Il resta un moment ne comprenant pas, attendant, puis avec un +accent que la compassion attendrissait: + +"Et tu as pense au tien? + +-- Oui, monsieur..., oui, monsieur. + +-- Pauvre petite!" + + +XXXIII + +Quelle surprise le lendemain matin, quand, en entrant dans le +cabinet de leur oncle pour le depouillement du courrier, les deux +neveux, toujours en retard, virent Perrine installee a sa table +comme si elle ne devait pas en demarrer! + +Talouel s'etait bien garde de les prevenir, mais il s'etait +arrange de facon a se trouver la quand ils arriveraient, et a se +"payer leur tete". + +Elle fut tout a fait drole, et par la rejouissante pour lui; car +s'il etait furieux de l'intrusion de cette mendiante, qui du jour +au lendemain, sans protection, sans rien pour elle, s'imposait a +la faiblesse senile d'un vieillard, au moins etait-ce une +compensation de voir que les neveux eprouvaient une fureur egale a +la sienne. Qu'ils etaient donc amusants en jetant sur elle des +regards impatients dans lesquels il y avait autant de colere que +de surprise! Evidemment ils ne comprenaient rien a sa presence +dans ce cabinet sacre, ou eux-memes ne restaient que juste le +temps necessaire pour ecouter les explications que leur oncle +avait a leur donner, ou pour rapporter les affaires dont ils +etaient charges. Et les coups d'oeil qu'ils echangeaient en se +consultant sans oser prendre un parti, sans meme oser risquer une +observation ou une question, le faisaient rire sans qu'il prit la +peine de leur cacher sa satisfaction et sa moquerie, car si une +guerre ouverte n'etait pas declaree entre eux, il y avait beaux +jours qu'ils savaient a quoi s'en tenir les uns et les autres sur +leurs sentiments reciproques nes des secretes esperances que +chacun nourrissait de son cote: Talouel contre les neveux; les +neveux contre Talouel; ceux-ci l'un contre l'autre. + +Ordinairement Talouel se contentait de leur marquer son hostilite +par des sourires ironiques ou des silences meprisants sous une +forme de politesse humble, mais ce jour-la il ne put pas resister +a l'envie de leur jouer une comedie de sa facon qui lui donnerait +quelques instants d'agrement: ah! ils le prenaient de haut avec +lui parce qu'ils se croyaient tous les droits en vertu de leur +naissance, -- neveux bien au-dessus de directeur; l'un parce qu'il +etait fils d'un frere, l'autre fils d'une soeur du patron, tandis +que lui, qui n'etait que fils de ses oeuvres, avait travaille au +succes de la glorieuse maison qui pour une part, une grosse part, +etait sienne, eh bien! ils allaient voir. Ah! ah! + +Il sortit avec eux, et bien qu'ils parussent presses de rentrer +dans leurs bureaux pour se communiquer leurs impressions et sans +doute voir ce qu'ils avaient a faire contre l'intruse, d'un signe +auquel ils obeirent, -- ce qui etait deja un triomphe, -- ils les +emmena sous sa veranda, d'ou le bruit des voix contenues ne +pouvait pas arriver jusqu'au bureau de M. Vulfran. + +"Vous avez ete etonnes de voir cette... petite installee dans le +bureau du patron", dit-il. + +Ils ne crurent pas devoir repondre, ne pouvant pas plus +reconnaitre leur etonnement que le nier. + +"Je l'ai bien vu, dit-il en appuyant; si vous n'etiez pas arrives +en retard ce matin, j'aurais pu vous prevenir pour que vous vous +tinssiez mieux." + +Ainsi il leur donnait une double lecon: -- la premiere, en +constatant qu'ils etaient en retard; la seconde, en leur disant, +lui qui n'avait passe ni par l'Ecole polytechnique, ni par les +colleges, que leur tenue avait manque de correction. Peut-etre la +lecon etait-elle un peu grossiere, mais son education l'autorisait +a n'en pas chercher une plus fine. D'ailleurs les circonstances +lui permettaient de ne pas se gener avec eux: quoi qu'il dit, ils +l'ecouteraient; et il en usait. + +Il continua: + +"Hier M. Vulfran m'a averti qu'il installait cette petite au +chateau, et que desormais elle travaillerait dans son cabinet. + +-- Mais quelle est cette petite? + +-- Je vous le demande. Moi je ne sais pas; M. Vulfran non plus, je +crois bien. + +-- Alors? + +-- Alors il m'a explique que depuis longtemps il voulait avoir +pres de lui quelqu'un d'intelligent, de discret, de fidele, en qui +il pourrait avoir pleine confiance. + +-- Ne nous a-t-il pas? interrompit Casimir. + +-- C'est justement ce que je lui ai dit: N'avez-vous pas +M. Casimir, M. Theodore? M. Casimir, un eleve de l'Ecole +polytechnique, ou il a tout appris, en theorie s'entend, qui pour +l'X ne craint personne, enfin qui vous est si attache; +M. Theodore, qui connait la vie et le commerce pour avoir passe +ses premieres annees aupres de ses parents, dans des difficultes +qui pour sur l'ont forme, et qui d'autre part a pour vous tant +d'affection. Est-ce que tous deux ne sont pas intelligents, +discrets, fideles, et ne pouvez-vous pas avoir toute confiance en +eux? Est-ce qu'ils pensent a autre chose qu'a vous soulager, vous +aider, vous debarrasser du tracas des affaires en bons neveux, +bien affectueux, bien reconnaissants qu'ils sont, et bien unis, +unis comme de vrais freres qui n'ont qu'un meme coeur, parce +qu'ils n'ont qu'un meme but." + +Malgre l'envie qu'il en avait, il n'appuyait pas sur chaque mot +caracteristique, mais au moins en soulignait-il l'ironie par un +sourire gouailleur, qu'il adressait a Theodore quand il parlait de +la superiorite de Casimir dans la science de l'X, et a Casimir +quand il glissait sur les difficultes commerciales de la famille +de Theodore; a tous les deux, quand il insistait sur leur +fraternite de coeur qui n'avait qu'un meme but. + +"Savez-vous ce qu'il me repondit?" continua-t-il. + +Il eut bien voulu faire une pause, mais de peur qu'ils ne +tournassent le dos avant qu'il eut tout dit, vivement il continua: + +"Il me repondit: "Ah! mes neveux!" Qu'est-ce que cela voulait +dire? Vous pensez bien que je ne me suis pas permis de le +chercher: je vous le repete simplement. Et tout de suite j'ajoute +ce qu'il me dit encore, pour expliquer sa determination de la +prendre au chateau et de l'installer dans son bureau, que c'etait +parce qu'il ne voulait pas qu'elle restat exposee a certains +dangers, -- non pour elle, car il avait la certitude qu'elle n'y +succomberait pas, mais pour les autres, ce qui l'obligerait a se +separer de ces autres, quels qu'ils fussent. Je vous donne ma +parole que je vous repete ce qu'il m'a dit mot pour mot. +Maintenant, quels sont ces autres, je vous le demande?" + +Comme ils ne repondaient pas, il insista: + +"A qui a-t-il voulu faire allusion? Ou voit-il des autres qui +pourraient faire courir des dangers a cette petite? Quels dangers? +Toutes questions incomprehensibles, mais que justement pour cela +j'ai cru devoir vous soumettre, a vous messieurs, qui, en +l'absence de M. Edmond, vous trouvez places, par votre naissance, +a la tete de cette maison." + +Il avait assez joue avec eux comme le chat avec la souris, +pourtant il crut pouvoir une fois encore les faire sauter en l'air +d'un vigoureux coup de patte: + +"Il est vrai que M. Edmond peut revenir d'un moment a l'autre, +demain peut-etre, au moins si l'on s'en rapporte a toutes les +recherches que M. Vulfran fait faire, fievreusement, comme s'il +brulait sur une bonne piste. + +-- Savez-vous donc quelque chose?" demanda Theodore, qui n'eut pas +la dignite de retenir sa curiosite. + +"Rien autre chose que ce que je vois; c'est-a-dire que M. Vulfran +ne prend cette petite que pour lui traduire les lettres et les +depeches qu'il recoit des Indes." + +Puis avec une bonhomie affectee: + +"C'est tout de meme malheureux que vous, monsieur Casimir, qui +avez tout appris, vous ne sachiez pas l'anglais. Ca vous tiendrait +au courant de ce qui se passe. Sans compter que ca vous +debarrasserait de cette petite, qui est en train de prendre au +chateau une place a laquelle elle n'a pas droit. Il est vrai que +vous trouverez peut-etre un autre moyen, et meilleur que celui-ci, +pour en arriver la; et si je peux vous aider, vous savez que vous +pouvez compter sur moi... sans paraitre en rien bien entendu." + +Tout en parlant il jetait de temps en temps et a la derobee un +rapide coup d'oeil dans les cours, plutot par force d'habitude que +par besoin immediat; a ce moment, il vit venir le facteur du +telegraphe, qui, sans se presser, musait a droite et a gauche. + +"Justement, dit-il, voila qu'arrive une depeche qui est peut-etre +la reponse a celle qui a ete envoyee a Dakka. C'est tout de meme +ennuyeux pour vous, que vous ne puissiez pas savoir ce qu'elle +contient, de facon a etre les premiers a annoncer au patron le +retour de son fils. Quelle joie, hein? Moi, mes lampions sont +prets pour illuminer. Mais voila, vous ne savez pas l'anglais, et +cette petite le sait, elle." + +Quelque regret qu'il eut a mettre un pas devant l'autre, le +porteur de depeches etait enfin arrive au bas de l'escalier; +vivement Talouel alla au-devant de lui: + +"Eh bien, tu sais, toi, tu ne t'amenes pas trop vite, dit-il. + +-- Faut-il s'en faire mourir?" + +Sans repondre, Talouel prit la depeche, et la porta a M. Vulfran +avec un empressement bruyant. + +"Voulez-vous que je l'ouvre? demanda-t-il. + +-- Parfaitement." + +Mais il n'eut pas dechire le papier dans la ligne pointillee qu'il +s'ecria: + +"Elle est en anglais. + +-- Alors c'est l'affaire d'Aurelie", dit M. Vulfran avec un geste +auquel le directeur ne pouvait pas ne pas obeir. + +Aussitot que la porte fut refermee, elle traduisit la depeche: + +"L'ami, Leserre, negociant francais, dernieres nouvelles cinq ans; +Dehra, reverend pere Mackerness, lui ecris selon votre desir." + +-- Cinq ans, s'ecria M. Vulfran, qui tout d'abord ne fut sensible +qu'a cette indication; que s'est-il passe depuis cette epoque, et +comment suivre une piste apres cinq annees ecoulees?" + +Mais il n'etait pas homme a se perdre dans des plaintes inutiles; +ce fut ce qu'il expliqua lui-meme: + +"Les regrets n'ont jamais change les faits accomplis; tirons parti +plutot de ce que nous avons; tu vas tout de suite faire une +depeche en francais pour ce M. Lasserre puisqu'il est Francais, et +une en anglais pour le pere Mackerness." + +Elle ecrivit couramment la depeche qu'elle devait traduire en +anglais, mais pour celle qui devait etre deposee en francais au +telegraphe elle s'arreta des la premiere ligne, et demanda la +permission d'aller chercher un dictionnaire dans le bureau de +Bendit. + +"Tu n'es pas sure de ton orthographe? + +-- Oh! pas du tout sure, monsieur, et je voudrais bien qu'au +bureau on ne put pas se moquer d'une depeche envoyee par vous. + +-- Alors tu n'es pas en etat d'ecrire une lettre sans fautes? + +-- Je suis sure de l'ecrire avec beaucoup de fautes; le +commencement des mots va a peu pres, mais pas la lin, quand il y a +des accords, et puis les doubles lettres ne vont pas du tout non +plus, et beaucoup d'autres choses encore: bien plus facile a +ecrire l'anglais que le francais! J'aime mieux vous avouer cela +tout de suite, franchement. + +-- Tu n'as jamais ete a l'ecole? + +-- Jamais. Je ne sais que ce que mon pere et ma mere m'ont appris, +au hasard des routes, quand on avait le temps de s'asseoir, ou +qu'on restait au repos dans un pays; alors ils me faisaient +travailler; mais pour dire vrai, je n'ai jamais beaucoup +travaille. + +-- Tu es une bonne fille de me parler franchement; nous verrons a +remedier a cela; pour le moment occupons-nous de ce que nous avons +a faire." + +Ce fut seulement dans l'apres-midi, en voiture, quand ils firent +la visite des usines, que M. Vulfran revint a la question de +l'orthographe. + +"As-tu ecrit a tes parents? + +-- Non, monsieur. + +-- Pourquoi? + +-- Parce que je ne desire rien tant que rester ici a jamais, pres +de vous qui me traitez avec tant de bonte, et me faites une vie si +heureuse. + +-- Alors tu desires ne pas me quitter? + +-- Je voudrais vous prouver chaque jour, pour tout, dans tout, ce +qu'il y a de reconnaissance dans mon coeur..., et aussi d'autres +sentiments respectueux que je n'ose exprimer. + +-- Puisqu'il en est ainsi, le mieux est peut-etre, en effet, que +tu n'ecrives pas, au moins pour le moment; nous verrons plus tard. +Mais, afin que tu puisses m'etre utile, il faut que tu travailles, +et te mettes en etat de me servir de secretaire pour beaucoup +d'affaires, dans lesquelles tu dois ecrire convenablement, puisque +tu ecris en mon nom. D'autre part il est convenable aussi pour +toi, il est bon que tu t'instruises. Le veux-tu? + +-- Je suis prete a tout ce que vous voudrez, et je vous assure que +je n'ai pas peur de travailler. + +-- S'il en est ainsi, les choses peuvent s'arranger sans que je me +prive de tes services. Nous avons ici une excellente institutrice: +en rentrant je lui demanderai de te donner des lecons quand sa +classe est finie, de six a huit heures, au moment ou je n'ai plus +besoin de toi. C'est une tres bonne personne qui n'a que deux +defauts: sa taille, elle est plus grande que moi, et plus large +d'epaules, -- plus massive, bien qu'elle n'ait pas quarante ans, - +- et son nom, Mlle Belhomme, qui crie d'une facon facheuse ce +qu'elle est reellement: un bel homme sans barbe, et encore n'est- +il pas certain qu'on ne lui en trouverait point en regardant bien. +Pourvue d'une instruction superieure, elle a commence par des +educations particulieres, mais sa prestance d'ogre faisait peur +aux petites filles, tandis que son nom faisait rire les mamans et +les grandes soeurs. Alors elle a renonce au monde des villes, et +bravement elle est entree dans l'instruction primaire, ou elle a +beaucoup reussi; ses classes tiennent la tete parmi celles de +notre departement; ses chefs la considerent comme une institutrice +modele. Je ne ferais pas venir d'Amiens une meilleure maitresse +pour toi!" + +La tournee des usines terminee, la voiture s'arreta devant l'ecole +primaire des filles, et Mlle Belhomme accourut aupres de +M. Vulfran, mais il tint a descendre et a entrer chez elle pour +lui exposer sa demande. Alors Perrine, qui les suivit, put +l'examiner: c'etait bien la femme geante dont M. Vulfran avait +parle, imposante, mais avec un melange de dignite et de bonte qui +n'aurait nullement donne envie de se moquer d'elle, si elle +n'avait pas eu un air craintif en desaccord avec sa prestance. + +Bien entendu, elle n'avait rien a refuser au tout-puissant maitre +de Maraucourt, mais eut-elle eu des empechements qu'elle s'en +serait degagee, car elle avait la passion de l'enseignement, qui, +a vrai dire, etait son seul plaisir dans la vie, et puis d'autre +part cette petite aux yeux profonds lui plaisait: + +"Nous en ferons une fille instruite, dit-elle, cela est certain: +savez-vous qu'elle a des yeux de gazelle? Il est vrai que je n'ai +jamais vu des gazelles, et pourtant je suis sure qu'elles ont ces +yeux-la." + +Mais ce fut bien autre chose le surlendemain quand, apres deux +jours de lecons, elle put se rendre compte de ce qu'etait la +gazelle, et que M. Vulfran, en rentrant au chateau au moment du +diner, lui demanda ce qu'elle en pensait. + +"Quelle catastrophe c'eut ete, -- Mlle Belhomme employait +volontiers des mots grands et forts comme elle, -- quelle +catastrophe c'eut ete que cette jeune fille restat sans culture! + +-- Intelligente, n'est-ce pas! + +-- Intelligente! Dites intelligentissime, si j'ose m'exprimer +ainsi. + +-- L'ecriture? demanda M. Vulfran, qui dirigeait son +interrogatoire d'apres les besoins qu'il avait de Perrine. + +-- Pas brillante, mais elle se formera. + +-- L'orthographe? + +-- Faible. + +-- Alors? + +-- J'aurais pu, pour la juger, lui faire faire une dictee qui +m'aurait montre precisement son ecriture et son orthographe; mais +cela seulement. J'ai voulu prendre d'elle une meilleure opinion, +et je lui ai demande une petite narration sur Maraucourt; en vingt +lignes, ou cent lignes, me dire ce qu'etait le pays, comment elle +le voyait. En moins d'une heure, au courant de la plume, sans +chercher ses mots, elle m'a ecrit quatre grandes pages vraiment +extraordinaires: tout s'y trouve reuni, le village lui-meme, les +usines, le paysage general, l'ensemble aussi bien que le detail; +il y a une page sur les entailles avec leur vegetation, leurs +oiseaux et leurs poissons, leur aspect dans les vapeurs du matin +et l'air pur du soir, que j'aurais cru copiee dans un bon auteur, +si je ne l'avais vu ecrire. Par malheur la calligraphie et +l'orthographe sont ce que je vous ai dit, mais qu'importe! c'est +une affaire de quelques mois de lecons, tandis que toutes les +lecons du monde ne lui apprendraient pas a ecrire, si elle n'avait +pas recu le don de voir et de sentir, et aussi de rendre ce +qu'elle voit et ce qu'elle sent. Si vous en avez le loisir, +faites-vous lire cette page sur les entailles, elle vous prouvera +que je n'exagere pas." + +Alors, M. Vulfran, que cette appreciation avait mis en belle +humeur, car elle calmait les objections qui lui etaient venues sur +son prompt engouement pour cette petite, raconta a Mlle Belhomme +comment Perrine avait habite une aumuche dans l'une de ces +entailles, et comment avec rien, si ce n'est ce qu'elle trouvait +sous sa main, elle avait su se fabriquer des espadrilles, et toute +une batterie de cuisine dans laquelle elle avait prepare un diner +complet, fourni par l'entaille elle-meme, ses oiseaux, ses +poissons, ses fleurs, ses herbes, ses fruits. + +Le large visage de Mlle Belhomme s'etait epanoui pendant ce recit, +qui sans aucun doute l'interessait, puis quand M. Vulfran avait +cesse de parler, elle avait garde elle-meme le silence, +reflechissant: + +"Ne trouvez-vous pas, dit-elle enfin, que savoir creer ce qui est +necessaire a ses besoins est une qualite maitresse, enviable entre +toutes? + +-- Assurement, et c'est cela meme qui m'a tout d'abord frappe chez +cette jeune fille, cela et la volonte; dites-lui de vous conter +son histoire, vous verrez ce qu'il lui a fallu d'energie pour +arriver jusqu'ici. + +-- Elle a recu sa recompense, puisqu'elle vous a interesse, cette +jeune fille. + +-- Interesse, et meme attache, car je n'estime rien tant dans la +vie que la volonte a qui je dois d'etre ce que je suis. C'est +pourquoi je vous demande de la fortifier chez elle par vos lecons, +car si l'on dit avec raison qu'on peut ce qu'on veut, au moins +est-ce a condition de savoir vouloir, ce qui n'est pas donne a +tout le monde, et ce qu'on devrait bien commencer par enseigner, +si toutefois il est des methodes, pour cela; mais en fait +d'instruction, on ne s'occupe que de l'esprit, comme si le +caractere ne devait, point passer avant. Enfin, puisque vous avez +une eleve douee de ce cote, je vous prie de vous appliquer a le +developper." + +Mlle Belhomme etait aussi incapable de dire une chose par +flatterie, que de la taire par timidite ou embarras: + +"L'exemple fait plus que les lecons, dit-elle, c'est pourquoi elle +apprendra a votre ecole mieux qu'a la mienne, et en voyant que +malgre la maladie, les annees, la fortune, vous ne vous relachez +pas une minute dans ce que vous considerez comme l'accomplissement +d'un devoir, son caractere se developpera dans le sens que vous +desirez.; en tout cas je ne manquerais pas de m'y employer, si +elle passait insensible ou indifferente, -- ce qui m'etonnerait +bien, -- a cote de ce qui doit la frapper." + +Et comme elle etait femme de parole, elle ne manqua pas en effet +une occasion de citer M. Vulfran, ce qui l'amenait a parler de +lui-meme pour ce qui n'etait pas rigoureusement indispensable a sa +lecon, entrainee bien souvent, sans s'en apercevoir, par les +adroites questions de Perrine. + +Assurement elle s'appliquait a ecouter Mlle Belhomme sans +distraction, meme quand il fallait la suivre dans l'explication +des regles de "l'accord des adjectifs consideres dans leurs +rapports avec les substantifs", ou celle du participe passe dans +les verbes actifs, passifs, neutres, pronominaux, soit essentiels, +soit accidentels, et dans les verbes impersonnels; mais combien +plus encore ses yeux de gazelle trahissaient-ils d'interet, quand +elle pouvait amener l'entretien sur M. Vulfran, et +particulierement sur certains points inconnus d'elle, ou mal +connus par les histoires de Rosalie, qui n'etaient jamais tres +precises, ou par les propos de Fabry et de Mombleux, enigmatiques +a dessein, avec les lacunes, les sous-entendus de gens qui +parlent, pour eux, non pour ceux qui peuvent les ecouter, et meme +avec le souci que ceux-la ne les comprennent point! + +Plusieurs fois elle avait demande a Rosalie ce qu'avait ete la +maladie de M. Vulfran, et comment il etait devenu aveugle, mais +sans jamais en tirer que des reponses vagues; au contraire avec +Mlle Belhomme elle eut tous les details sur la maladie elle-meme, +et sur la cecite qui, disait-on, pouvait n'etre pas incurable, +mais qui ne serait guerie, si on la guerissait, que dans certaines +conditions particulieres qui assureraient le succes de +l'operation. + +Comme tout le monde a Maraucourt, Mlle Belhomme s'etait preoccupee +de la sante de M. Vulfran, et elle en avait assez souvent parle +avec le docteur Ruchon pour etre en etat de satisfaire la +curiosite de Perrine d'une facon autrement competente que Rosalie. + +C'etait d'une cataracte double que M. Vulfran etait atteint. Mais +cette cataracte ne paraissait pas incurable, et la vue pouvait +etre recouvree par une operation. Si cette operation n'avait pas +encore etait tentee, c'etait parce que sa sante generale ne +l'avait pas permis. En effet, il souffrait d'une bronchite +inveteree qui se compliquait de congestions pulmonaires repetees, +et qu'accompagnaient des etouffements, des palpitations, des +mauvaises digestions, un sommeil agite. Pour que l'operation +devint possible, il fallait commencer par guerir la bronchite, et +d'autre part il fallait que tous les autres accidents +disparussent. Or, M. Vulfran etait un detestable malade, qui +commettait imprudence sur imprudence, et se refusait a suivre +exactement les prescriptions du medecin. A la verite cela ne lui +etait pas toujours facile: comment pouvait-il rester calme, ainsi +que le recommandait M, Ruchon, quand la disparition de son fils et +les recherches qu'il faisait faire a ce sujet le jetaient a chaque +instant dans des acces d'inquietude ou de colere, qui engendraient +une fievre constante dont il ne se guerissait que par le travail? +Tant qu'il ne serait pas fixe sur le sort de son fils, il n'y +aurait pas de chance pour l'operation, et on la differerait. Plus +tard deviendrait-elle possible? On n'en savait rien, et l'on +resterait dans cette incertitude tant que par de bons soins l'etat +de M. Vulfran ne serait pas assez assure pour decider les +oculistes. + +Mettre Mlle Belhomme sur le compte de M. Vulfran et la faire +parler etait en somme assez facile pour Perrine, mais il n'en +avait pas ete de meme lorsqu'elle avait voulu completer ce que la +conversation de Fabry et de Mombleux lui avait appris sur les +secretes esperances des neveux, aussi bien que sur celles de +Talouel. Ce n'etait point une sotte que l'institutrice, il s'en +fallait de tout, et elle ne se laisserait interroger ni +directement ni indirectement sur un pareil sujet. + +Que Perrine fut curieuse de savoir ce qu'etait la maladie de +M. Vulfran, dans quelles conditions elle s'etait produite, et +quelles chances il y avait pour qu'il recouvrat la vue un jour ou +ne la recouvrat point, il n'y avait rien que de naturel et meme de +legitime a ce qu'elle se preoccupat de la sante de son +bienfaiteur. + +Mais qu'elle montrat la meme curiosite pour les intrigues des +neveux et celles de Talouel, dont on parlait dans le village, +voila qui certainement ne serait pas admissible. Est-ce que ces +choses-la regardent les petites filles? Est-ce un sujet de +conversation entre une maitresse et son eleve? Est-ce avec des +histoires et des bavardages de ce genre qu'on forme le caractere +d'une enfant? + +Elle aurait donc du renoncer a tirer quoi que ce fut de +l'institutrice a cet egard, si une visite a Maraucourt de +Mme Bretoneux, la mere de Casimir, n'etait venue ouvrir les levres +de Mlle Belhomme, qui seraient certainement restees closes. + +Avertie de cette visite par M. Vulfran, Perrine en fit part a +Mlle Belhomme en lui disant que la lecon du lendemain serait peut- +etre derangee, et, du moment ou elle eut recu cette nouvelle, +l'institutrice montra une preoccupation tout a fait extraordinaire +chez elle, car c'etait une de ses qualites de ne se laisser +distraire par rien, et de tenir son eleve constamment en main +comme le cavalier qui doit faire franchir a sa monture un passage +perilleux tout plein de dangers. + +Qu'avait-elle donc? Ce fut seulement peu de temps avant son depart +que Perrine eut une reponse a cette question qui vingt fois +s'etait posee a son esprit. + +"Ma chere enfant, dit Mlle Belhomme en baissant la voix, je dois +vous donner le conseil de vous montrer discrete et reservee demain +avec la dame dont la visite vous est annoncee. + +-- Discrete, a propos de quoi? reservee en quoi et comment? + +-- Ce n'est pas seulement de votre instruction que je suis chargee +par M. Vulfran, c'est aussi de votre education, voila pourquoi je +vous adresse ce conseil, dans votre interet comme dans l'interet +de tous. + +-- Je vous en prie, mademoiselle, expliquez-moi ce que je dois +faire, car je vous assure que je ne comprends pas du tout ce +qu'exige le conseil que vous me donnez, et tel qu'il est, il +m'effraie. + +-- Bien que vous ne soyez, que depuis peu a Maraucourt, vous +devez, savoir que la maladie de M. Vulfran et la disparition de +M. Edmond sont une cause d'inquietude pour tout le pays. + +-- Oui, mademoiselle, j'ai entendu parler de cela. + +-- Que deviendraient les usines dont vivent sept mille ouvriers, +sans compter ceux qui vivent eux-memes de ces ouvriers, si +M. Vulfran mourait et si M. Edmond ne revenait pas? Vous devez +sentir que ces questions ne se sont pas posees sans eveiller des +convoitises. M. Vulfran en leguerait-il la direction a ses deux +neveux; ou bien a un seul qui lui inspirerait plus de confiance +que l'autre; ou bien encore a celui qui depuis vingt ans a ete son +bras droit et qui, ayant dirige avec lui cette immense machine, +est peut-etre plus que personne en situation et en etat de ne pas +la laisser pericliter? Quand M. Vulfran a fait venir son neveu +M. Theodore, on a cru qu'il designait ainsi celui-ci pour son +successeur. Mais quand l'annee derniere il a appele pres de lui +M. Casimir au moment ou celui-ci sortait de l'Ecole des ponts et +chaussees, on a compris qu'on s'etait trompe, et que le choix de +M. Vulfran ne s'etait encore fixe sur personne, par cette raison +decisive qu'il ne veut pour successeur que son fils, car malgre +les querelles qui les ont separes depuis plus de douze ans, c'est +son fils seul qu'il aime d'un amour et d'un orgueil de pere, et il +l'attend. M. Edmond reviendra-t-il? on n'en sait rien, puisqu'on +ignore s'il est vivant ou mort. Une seule personne recevait +probablement de ses nouvelles, comme M. Edmond en recevait de +cette personne qui n'etait autre que notre ancien cure M. l'abbe +Poiret; mais M. l'abbe Poiret est mort depuis deux ans, et +aujourd'hui il parait a peu pres certain qu'il est impossible de +savoir a quoi s'en tenir. Pour M. Vulfran, il croit, il est sur +que son fils arrivera un jour ou l'autre. Pour les personnes qui +ont interet a ce que M. Edmond soit mort, elles croient non moins +fermement, elles sont non moins sures qu'il est mort reellement, +et elles manoeuvrent de facon a se trouver maitresses de la +situation le jour ou la nouvelle de cette mort arrivera a +M. Vulfran qu'elle pourra bien tuer d'ailleurs. Maintenant, ma +chere enfant, comprenez-vous l'interet que vous avez, vous qui +vivez dans l'intimite de M. Vulfran, a vous montrer discrete et +reservee avec la mere de M. Casimir, qui, de toutes les manieres, +travaille pour son fils aussi bien que contre ceux qui menacent +celui-ci? Si vous etiez trop bien avec elle, vous seriez mal avec +la mere de M. Theodore. De meme que si vous etiez trop bien avec +celle-ci quand elle viendra, ce qui certainement ne tardera pas, +vous auriez pour adversaire Mme Bretoneux. Sans compter que si +vous gagniez les bonnes graces des deux, vous vous attireriez +peut-etre l'hostilite de celui qui a tout a redouter d'elles. +Voila pourquoi je vous recommande la plus grande circonspection. +Parlez aussi peu que possible. Et toutes les fois que vous serez +interrogee de facon a ce que vous deviez malgre tout repondre, ne +dites que des choses insignifiantes ou vagues; dans la vie bien +souvent on a plus d'interet a s'effacer qu'a briller, et a se +faire prendre pour une fille un peu bete plutot que pour une trop +intelligente: c'est votre cas, et moins vous paraitrez +intelligente, plus vous le serez." + + +XXXIV + +Ces conseils, donnes avec une bienveillance amicale, n'etaient pas +pour rassurer Perrine, deja inquiete de la venue de Mme Bretoneux. + +Et cependant, si sinceres qu'ils fussent, ils attenuaient la +verite plutot qu'ils ne l'exageraient, car precisement parce que +Mlle Belhomme etait physiquement d'une exageration malheureuse, +moralement elle etait d'une reserve excessive, ne se mettant, +jamais en avant, ne disant que la moitie des choses, les +indiquant, ne les appuyant pas, pratiquant en tout les preceptes +qu'elle venait de donner a Perrine et qui etaient les siens memes. + +En realite la situation etait encore beaucoup plus difficile que +ne le disait Mlle Belhomme, et cela aussi bien par suite des +convoitises qui s'agitaient autour de M. Vulfran que par le fait +des caracteres des deux meres qui avaient engage la lutte pour que +leur fils heritat seul, un jour ou l'autre, des usines de +Maraucourt, et d'une fortune qui s'elevait, disait-on, a plus de +cent millions. + +L'une, Mme Stanislas Paindavoine, femme du frere aine de +M. Vulfran, avait vecu devoree d'envie, en attendant que son mari, +grand marchand de toile de la rue du Sentier, lui gagnat +l'existence brillante a laquelle ses gouts mondains lui donnaient +droit, croyait-elle. Et comme ni ce mari, ni la chance, n'avaient +realise son ambition, elle continuait a se devorer en attendant +maintenant que, par son oncle, Theodore obtint ce qui lui avait +manque a elle, et prit dans le monde parisien la situation qu'elle +avait ratee. + +L'autre, Mme Bretoneux, soeur de M. Vulfran, mariee a un negociant +de Boulogne, qui cumulait toutes sortes de professions sans +qu'elles l'eussent enrichi: agence en douane, agence et assurance +maritimes, marchand de ciment et de charbons, armateur, +commissionnaire-expediteur, roulage, transports maritimes, -- +voulait la fortune de son frere autant pour l'amour meme de la +richesse que pour l'enlever a sa belle-soeur qu'elle detestait. + +Tant que M. Vulfran et son fils avaient vecu en bons rapports, +elles avaient du se contenter de tirer de leur frere ce qu'elles +en pouvaient obtenir en prets d'argent qu'on ne remboursait pas, +en garanties commerciales, en influences, en tout ce qu'un parent +riche est force d'accorder. + +Mais le jour ou, a la suite de prodigalites excessives et de +depenses exagerees, Edmond avait ete envoye dans l'Inde, +ostensiblement comme acheteur de jute pour la maison paternelle, +en realite comme fils puni, les deux belles-soeurs avaient pense a +tirer parti de cette situation; et quand ce fils en revolte +s'etait marie malgre la defense de son pere, elles avaient +commence, chacune de son cote, a se preparer pour que leur fils +put, a un moment donne, prendre la place de l'exile. + +A cette epoque Theodore n'avait pas vingt ans, et il ne paraissait +pas, par ce qu'il s'etait montre jusque-la, qu'il put etre jamais +propre au travail et aux affaires commerciales: choye, gate par sa +mere qui lui avait donne ses gouts et ses idees, il ne vivait que +pour les theatres, les courses et les plaisirs que Paris offre aux +fils de famille dont la bourse se remplit aussi facilement qu'elle +se vide. Quelle chute quand il lui avait fallu s'enfermer dans un +village, sous la ferule d'un maitre qui ne comprenait que le +travail, et se montrait aussi rigoureux pour son neveu que pour le +dernier de ses employes! Cette existence exasperante, il ne +l'avait supportee que le mepris au coeur pour ce qu'elle lui +imposait d'ennuis, de fatigues et de degouts. Dix fois par jour il +decidait de l'abandonner, et s'il ne le faisait point, c'etait +dans l'esperance d'etre bientot maitre, seul maitre de cette +affaire considerable, et de pouvoir alors la mettre en actions, de +facon a la diriger de haut et de loin, surtout de loin, c'est-a- +dire de Paris, ou il se rattraperait enfin de ses miseres. + +Quand Theodore avait commence a travailler avec son oncle, Casimir +n'avait que onze ou douze ans, et etait par consequent trop jeune +pour prendre une place a cote de son cousin. Mais pour cela sa +mere n'avait pas desespere qu'il put l'occuper un jour en +regagnant le temps perdu: ingenieur, Casimir du haut de l'X +dominerait M. Vulfran, en meme temps qu'il ecraserait de sa +superiorite officielle son cousin qui n'etait rien. C'etait donc +pour l'Ecole polytechnique qu'il avait ete chauffe, ne travaillant +que les matieres exigees pour les examens de l'ecole, et cela en +proportion de leur coefficient: 58 les mathematiques, 10 la +physique, 5 la chimie, 6 le francais. Et alors il s'etait produit +ce resultat facheux pour lui, que, comme a Maraucourt, les +vulgaires connaissances usuelles etaient plus utiles que l'X, +l'ingenieur n'avait pas plus domine l'oncle qu'il n'avait ecrase +le cousin. Et meme celui-ci avait garde l'avance que dix annees de +vie commerciale lui donnaient, car s'il n'etait pas savant, il en +convenait, au moins il etait pratique, pretendait-il, sachant bien +que cette qualite etait la premiere de toutes pour son oncle. + +"Que diable peut-on bien leur apprendre d'utile, disait Theodore, +puisqu'ils ne sont pas seulement en etat d'ecrire clairement une +lettre d'affaires avec une orthographe decente? + +-- Quel malheur, expliquait Casimir, que mon beau cousin s'imagine +qu'on ne peut pas vivre ailleurs qu'a Paris! quels services, sans +cela, il rendrait a mon oncle! mais qu'attendre de bon d'un +monomane qui, des le jeudi, ne pense qu'a filer le samedi soir a +Paris, disposant tout, derangeant tout dans ce but unique, et qui, +du lundi matin au jeudi, reste engourdi dans les souvenirs de la +journee du dimanche passee a Paris." + +Les meres ne faisaient que developper ces deux themes en les +enjolivant; mais, au lieu de convaincre M. Vulfran, celle-ci que +Theodore seul pouvait etre son second, celle-la que Casimir seul +etait un vrai fils pour lui, elles l'avaient plutot dispose a +croire, de Theodore ce que disait la mere de Casimir, et de +Casimir ce que disait celle de Theodore, c'est-a-dire qu'en +realite il ne pouvait pas plus compter sur l'un que sur l'autre, +ni pour le present ni pour l'avenir. + +De la, chez lui, des dispositions a leur egard, qui etaient +precisement tout autres que celles que chacune d'elles avait si +aprement poursuivies: ses neveux, rien que, ses neveux; nullement +et a aucun point de vue des fils. + +Et meme, dans ses procedes a leur egard, on pouvait facilement +voir qu'il avait tenu a ce que cette distinction fut evidente pour +tous, car, malgre les sollicitations de tout genre, directes et +detournees, dont on l'avait enveloppe, il n'avait jamais consenti +a les loger au chateau ou cependant les appartements ne manquaient +pas, ni a leur permettre de partager sa vie intime, si triste et +si solitaire qu'elle fut. + +"Je ne veux ni querelles ni jalousies autour de moi", avait-il +toujours repondu. + +Et, partant de la, il avait donne a Theodore la maison qu'il +habitait lui-meme avant de faire construire son chateau, et a +Casimir celle de l'ancien chef de la comptabilite que Mombleux +remplacait. + +Aussi leur surprise avait-elle ete vive et leur indignation +exasperee, quand une etrangere, une gamine, une bohemienne s'etait +installee dans ce chateau ou ils n'entraient que comme invites. + +Que signifiait cela? + +Qu'etait cette petite fille? + +Que devait-on craindre d'elle? + +C'etait ce que Mme Bretoneux avait demande a son fils, mais ses +reponses ne l'ayant pas satisfaite, elle avait voulu faire elle- +meme une enquete qui l'eclairat. + +Arrivee assez inquiete, il ne lui fallut que peu de temps pour se +rassurer, tant Perrine joua bien le role que Mlle Belhomme lui +avait souffle. + +Si M. Vulfran ne voulait pas avoir ses neveux a demeure chez lui, +il n'en etait pas moins hospitalier, et meme largement, +fastueusement hospitalier pour sa famille, lorsque sa soeur et sa +belle-soeur, son frere et son beau-frere venaient le voir a +Maraucourt. Dans ces occasions, le chateau prenait un air de fete +qui ne lui etait pas habituel: les fourneaux chauffaient au tirage +force; les domestiques arboraient leurs livrees; les voitures et +les chevaux sortaient des remises et des ecuries avec leurs +harnais de gala; et le soir, dans l'obscurite, les habitants du +village voyaient flamboyer le chateau depuis le rez-de-chaussee +jusqu'aux fenetres des combles, et de Picquigny a Amiens, d'Amiens +a Picquigny, circulaient le cuisinier et le maitre d'hotel charges +des approvisionnements. + +Pour recevoir Mme Bretoneux, on s'etait donc conforme a l'usage +etabli et en debarquant a la gare de Picquigny elle avait trouve +le landau avec cocher et valet de pied pour l'amener a Maraucourt, +comme en descendant de voiture elle avait trouve Bastien pour la +conduire a l'appartement, toujours le meme, qui lui etait reserve +au premier etage. + +Mais malgre cela, la vie de travail de M. Vulfran et de ses +neveux, meme celle de Casimir, n'avait ete modifiee en rien: il +verrait sa soeur aux heures des repas, il passerait la soiree avec +elle, rien de plus, les affaires avant tout; quant au fils et au +neveu, il en serait de meme pour eux, ils dejeuneraient et +dineraient au chateau, ou ils resteraient le soir aussi tard +qu'ils voudraient, mais ce serait tout: sacrees les heures de +bureau. + +Sacrees pour les neveux, elles l'etaient aussi pour M. Vulfran et +par consequent pour Perrine, de sorte que Mme Bretoneux n'avait +pas pu organiser et poursuivre son enquete sur "la bohemienne" +comme elle l'aurait voulu. + +Interroger Bastien et les femmes de chambre, aller chez Francoise +pour la questionner adroitement, ainsi que Zenobie et Rosalie, +etait simple et, de ce cote, elle avait obtenu tous les +renseignements qu'on pouvait lui donner, au moins ceux qui se +rapportaient a l'arrivee dans le pays de "la bohemienne", a la +facon dont elle avait vecu depuis ce moment, enfin a son +installation aupres de M. Vulfran, due exclusivement, semblait-il, +a sa connaissance de l'anglais; mais examiner Perrine elle-meme +qui ne quittait pas M. Vulfran, la faire parler, voir ce qu'elle +etait et ce qu'il y avait en elle, chercher ainsi les causes de +son succes subit, ne se presentait pas dans des conditions faciles +a combiner. + +A table, Perrine ne disait absolument rien; le matin, elle parlait +avec M. Vulfran; apres le dejeuner, elle montait tout de suite a +sa chambre; au retour de la tournee des usines, elle travaillait +avec Mlle Belhomme; le soir en sortant de table, elle montait de +nouveau a sa chambre; alors, quand, ou et comment la prendre pour +l'avoir seule et librement la retourner? + +De guerre lasse, Mme Bretoneux, la veille de son depart, se decida +a l'aller trouver dans sa chambre, ou Perrine, qui se croyait +debarrassee d'elle, dormait tranquillement. + +Quelques coups frappes a sa porte, l'eveillerent; elle ecouta, on +frappa de nouveau. + +Elle se leva et alla a la porte a tatons: + +"Qui est la? + +-- Ouvrez, c'est moi. + +-- Mme Bretoneux? + +-- Oui." + +Perrine tira le verrou, et vivement Mme Bretoneux se glissa dans +la chambre, tandis que Perrine pressait le bouton de la lumiere +electrique. + +"Couchez-vous, dit Mme Bretoneux, nous serons mieux pour causer." + +Et, prenant une chaise, elle s'assit au pied du lit de facon a +avoir Perrine devant elle; puis ensuite elle commenca: + +"C'est de mon frere que j'ai a vous parler, a propos de certaines +recommandations que je veux vous adresser. Puisque vous remplacez +Guillaume aupres de lui, vous pouvez prendre des precautions +utiles a sa sante et dont Guillaume, malgre tous ses defauts, +l'entourait. Vous paraissez intelligente, bonne petite fille, il +est donc certain que, si vous le voulez, vous pouvez nous rendre +les memes services que Guillaume; je vous promets que nous saurons +le reconnaitre." + +Aux premiers mots, Perrine s'etait rassuree: puisqu'on voulait lui +parler de M. Vulfran, elle n'avait rien a craindre; mais quand +elle entendit Mme Bretoneux lui dire qu'elle paraissait +intelligente, sa defiance se reveilla, car il etait impossible que +Mme Bretoneux qui, elle, etait vraiment intelligente et fine, put +etre sincere en parlant ainsi; or, si elle n'etait pas sincere, il +importait de se tenir sur ses gardes. + +"Je vous remercie, madame, dit-elle en exagerant son sourire +niais, bien sur que je ne demande qu'a vous rendre les memes +services que Guillaume." + +Elle souligna ces derniers mots de facon a laisser entendre qu'on +pouvait tout lui demander. + +"Je disais bien que vous etiez intelligente, reprit Mme Bretoneux, +et je crois que nous pouvons compter sur vous. + +-- Vous n'avez qu'a commander, madame. + +-- Tout d'abord, ce qu'il faut, c'est que vous soyez attentive a +veiller sur la sante de mon frere et a prendre toutes les +precautions possibles pour qu'il ne gagne pas un coup de froid qui +peut etre mortel, en lui donnant une de ces congestions +pulmonaires auxquelles il est sujet, ou qui aggrave sa bronchite. +Savez-vous que si cette bronchite se guerissait, on pourrait +l'operer et lui rendre la vue? Songez quelle joie ce serait pour +nous tous." + +Cette fois, Perrine repondit: + +"Moi aussi, je serais bien heureuse. + +-- Cette parole prouve vos bons sentiments, mais vous, si +reconnaissante que vous soyez de ce qu'on fait pour vous, vous +n'etes pas de la famille." + +Elle reprit son air niais. + +"Bien sur, mais ca n'empeche pas que je sois attachee a +M. Vulfran, vous pouvez me croire. + +-- Justement, vous pouvez nous prouver votre attachement par ces +soins de tout instant que je vous indiquais, mais encore bien +mieux. Mon frere n'a pas besoin seulement d'etre preserve du +froid, il a besoin aussi d'etre defendu contre les emotions +brusques qui, en le surprenant, pourraient le tuer. Ainsi, ces +messieurs me disaient qu'en ce moment il faisait faire recherches +sur recherches dans les Indes pour obtenir des nouvelles de son +fils, notre cher Edmond." + +Elle fit une pause, mais inutilement, car Perrine ne repondit pas +a cette ouverture, bien certaine que "ces messieurs", c'est-a-dire +les deux cousins, n'avaient pas pu parler de ces recherches a +Mme Bretoneux; que Casimir en eut parle, il n'y avait la rien que +de vraisemblable, puisqu'il avait appele sa mere a son secours; +mais Theodore, cela n'etait pas possible. + +"Ils m'ont dit que lettres et depeches passaient par vos mains et +que vous les traduisiez a mon frere. Eh bien! il serait tres +important, au cas ou ces nouvelles deviendraient mauvaises, comme +nous ne le prevoyons que trop, helas! que mon fils en fut averti +le premier; il m'enverrait une depeche, et, comme la distance +d'ici a Boulogne n'est pas tres grande, j'accourrais soutenir mon +pauvre frere: une soeur, surtout une soeur ainee, trouve d'autres +consolations dans son coeur qu'une belle-soeur. Vous comprenez? + +-- Oh! bien sur, madame, que je comprends; il me semble au moins. + +-- Alors, nous pouvons compter sur vous?" + +Perrine hesita un moment, mais elle ne pouvait pas ne pas +repondre. + +"Je ferai tout ce que je pourrai pour M. Vulfran. + +-- Et ce que vous ferez pour lui, vous le ferez pour nous, comme +ce que vous ferez pour nous vous le ferez pour lui. Tout de suite +je vais vous prouver que, quant a nous, nous ne serons pas +ingrats. Qu'est-ce que vous diriez d'une robe qu'on vous +donnerait?" + +Perrine ne voulut rien dire, mais comme elle devait, une reponse a +cette offre, elle la mit dans un sourire. + +"Une belle robe avec une petite traine, continua Mme Bretoneux. + +-- Je suis en deuil. + +-- Mais le deuil n'empeche pas de porter une robe a traine. Vous +n'etes pas assez habillee pour diner a la table de mon frere et +meme vous etes tres mal habillee, fagotee comme un chien savant. + +Perrine savait qu'elle n'etait pas bien habillee, cependant elle +fut humiliee d'etre comparee a un chien savant, et surtout de la +facon dont cette comparaison etait faite, avec l'intention +manifeste de la rabaisser. + +-- J'ai pris ce que j'ai trouve chez Mme Lachaise. + +-- Mme Lachaise etait bonne pour vous habiller quand vous n'etiez +qu'une vagabonde, mais maintenant qu'il a plu a mon frere de vous +admettre a sa table, il ne faut pas que nous ayons a rougir de +vous; ce qui, nous pouvons le dire entre nous, a lieu en ce +moment." + +Sous ce coup, Perrine perdit la conscience du role qu'elle jouait. + +"Ah! dit-elle tristement. + +-- Ce que vous etes drole avec votre blouse, vous n'en avez pas +idee." + +Et l'evocation de ce souvenir fit rire Mme Bretoneux comme si elle +avait cette fameuse blouse devant les yeux. + +"Mais cela est facile a reparer, et quand vous serez belle comme +je veux que vous le soyez, avec une robe habillee pour la salle a +manger, et un joli costume pour la voiture, vous vous rappellerez +a qui vous les devez. C'est comme pour votre lingerie, je me doute +qu'elle vaut la robe. Voyons un peu." + +Disant cela, d'un air d'autorite, elle ouvrit les uns apres les +autres les tiroirs de la commode, et meprisante, elle les referma +d'un mouvement brusque en haussant les epaules avec pitie. + +"Je m'en doutais, reprit-elle, c'est miserable, indigne de vous." + +Perrine, suffoquee, ne repondit rien. + +"Vous avez de la chance, continua Mme Bretoneux, que je sois venue +a Maraucourt, et que je me charge de vous." + +Le mot qui monta aux levres de Perrine fut un refus: elle n'avait +pas besoin qu'on se chargeat d'elle, surtout avec de pareils +procedes; mais elle eut la force de le refouler: elle avait un +role a remplir, rien ne devait le lui faire oublier; apres tout, +c'etaient les paroles de Mme Bretoneux qui etaient mauvaises et +dures, ses intentions, au contraire, s'annoncaient bonnes et +genereuses. + +"Je vais dire a mon frere, reprit Mme Bretoneux, qu'il doit vous +commander chez une couturiere d'Amiens dont je lui donnerai +l'adresse, la robe et le costume qui vous sont indispensables, et +de plus, chez une bonne lingere, un trousseau complet. Fiez-vous- +en a moi, vous aurez quelque chose de joli, qui a chaque instant, +je l'espere au moins, me rappellera a votre souvenir. La-dessus +dormez bien, et n'oubliez rien de ce que je vous ai dit." + + +XXV + +"Faire tout ce qu'elle pourrait pour M. Vulfran" ne signifiait pas +du tout, aux yeux de Perrine, ce que Mme Bretoneux avait cru +comprendre; aussi se garda-t-elle de jamais dire un mot a Casimir +des recherches qui se poursuivaient aux Indes et en Angleterre. + +Et cependant, quand il la rencontrait seule, Casimir avait une +facon de la regarder qui aurait du provoquer les confidences. + +Mais quelles confidences eut-elle pu faire, alors meme qu'elle se +fut decidee a rompre le silence que M. Vulfran lui avait commande? + +Elles etaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui +arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles etaient +incompletes, avec des trous qui paraissaient difficiles a combler, +surtout pour les trois dernieres annees. Mais cela ne desesperait +pas M. Vulfran et n'ebranlait pas sa foi. "Nous avons fait le plus +difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons eclaire les +temps les plus eloignes; comment la lumiere ne se ferait-elle pas +sur ceux qui sont pres de nous? un jour ou l'autre le fil se +rattachera et alors il n'y aura plus qu'a le suivre." + +Si de ce cote Mme Bretoneux n'avait guere reussi, au moins n'en +avait-il pas ete de meme pour les soins qu'elle avait recommande a +Perrine de donner a M. Vulfran. Jusque-la Perrine ne se serait pas +permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaeton, ni, +les jours de froid ou de brouillard, de rappeler a M. Vulfran +qu'il etait prudent a lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un +foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait ose, quand +les soirees etaient fraiches, fermer les fenetres du cabinet; mais +du moment qu'elle avait ete avertie par Mme Bretoneux que le +froid, l'humidite, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la +maladie de M. Vulfran, elle ne s'etait plus laisse arreter par ces +scrupules et ces timidites. + +Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le +temps, sans veiller a ce que le pardessus se trouvat a sa place +habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de +vent frais, elle le posait elle-meme sur les epaules de +M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie +vint a tomber, elle arretait aussitot, et relevait la capote. Que +la soiree ne fut pas tiede apres le diner, et elle refusait de +sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course a pied, +elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se +plaindre, car la plainte etait precisement ce qu'il avait le plus +en horreur, pour lui-meme aussi bien que pour les autres; mais +maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui etait une +souffrance accompagnee de toux, d'etouffement, de palpitations, +elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour +qu'il ne put pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modere, +celui precisement qui lui etait utile, non nuisible. + +Une apres-midi qu'ils traversaient ainsi a pied le village, ils +rencontrerent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans +saluer M. Vulfran, et apres quelques paroles de politesse le +quitta en disant: + +"Je vous laisse sous la garde de votre Antigone." + +Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran +qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle +questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'etait cette +Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprie a sa +jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquite, l'_OEdipe +a Colone_ de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour +du Monde, Perrine recommenca cette lecture pour M. Vulfran, qui +s'en montra emu, sensible surtout a ce qui s'appliquait a sa +propre situation. + +"C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et meme +plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses +soins et sa tendresse a son pere." + +Par la, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection +de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se repandre en +effusion. Elle en fut si bouleversee que, lui prenant la main, +elle la lui baisa. + +"Oui, dit-il, tu es une bonne fille." + +Et lui mettant la main sur la tete, il ajouta: + +"Meme quand mon fils sera de retour, tu ne nous quitteras pas, il +saura reconnaitra ce que tu as ete pour moi. + +-- Je suis si peu et je voudrais etre tant! + +-- Je lui dirai ce que tu as ete, et d'ailleurs il le verra bien, +car c'est un homme de coeur que mon fils." + +Bien souvent il s'etait exprime dans ces termes ou d'autres du +meme genre sur ce fils, et toujours elle avait eu la pensee de lui +demander comment, avec ces sentiments, il avait pu se montrer si +severe, mais chaque fois, les paroles s'etaient arretees dans sa +gorge serree par l'emotion: c'etait chose si grave pour elle +d'aborder un pareil sujet. + +Cependant ce soir-la, encouragee par ce qui venait de se passer, +elle se sentit plus forte; jamais occasion s'etait-elle presentee +plus favorable: elle etait seule avec M. Vulfran, dans son cabinet +ou jamais personne n'entrait sans etre appele, assise pres de lui, +sous la lumiere de la lampe, devait-elle hesiter plus longtemps? + +Elle ne le crut pas: + +"Voulez-vous me permettre, dit-elle, le coeur angoisse et la voix +fremissante, de vous demander une chose que je ne comprends pas, +et a laquelle je pense a chaque instant sans oser en parler? + +-- Dis. + +-- Ce que je ne comprends pas, c'est qu'aimant votre fils comme +vous l'aimez, vous ayez pu vous separer de lui. + +-- C'est qu'a ton age on ne comprend, on ne sent que ce qui est +affection, sans avoir conscience du devoir: or mon devoir de pere +me faisait une loi d'imposer a mon fils, coupable de fautes qui +pouvaient l'entrainer loin, une punition qui serait une lecon. Il +fallait qu'il eut la preuve que ma volonte etait au-dessus de la +sienne; c'est pourquoi je l'envoyai aux Indes, ou j'avais +l'intention de ne le tenir que peu de temps, et ou je lui donnais +une situation qui menageait sa dignite, puisqu'il etait le +representant de ma maison. Pouvais-je prevoir qu'il s'eprendrait +de cette miserable creature et se laisserait entrainer dans un +mariage fou, absolument fou? + +-- Mais le pere Fildes dit que celle qu'il a epousee n'etait point +une miserable creature. + +-- Elle en etait une, puisqu'elle a accepte un mariage nul en +France, et des lors je ne pouvais pas la reconnaitre pour ma +fille, pas plus que je ne pouvais rappeler mon fils pres de moi, +tant qu'il ne se serait pas separe d'elle; c'eut ete manquer a mon +devoir de pere, en meme temps qu'abdiquer ma volonte, et un homme +comme moi ne peut pas en arriver la; je veux ce que je dois, et ne +transige pas plus sur la volonte que sur le devoir." + +Il dit cela avec une fermete d'accent qui glaca Perrine; puis, +tout de suite il poursuivit: + +"Maintenant, tu peux te demander comment, n'ayant pas voulu +recevoir mon fils apres son mariage, je veux presentement le +rappeler pres de moi. C'est que les conditions ne sont plus +aujourd'hui ce qu'elles etaient a cette epoque. Apres treize +annees de ce pretendu mariage, mon fils doit etre aussi las de +cette creature que de la vie miserable qu'elle lui a fait mener +pres d'elle. D'autre part, les conditions pour moi sont changees +aussi: ma sante est loin d'etre restee ce qu'elle etait, je suis +malade, je suis aveugle, et je ne peux recouvrer la vue que par +une operation qu'on ne risquera que si je suis dans un etat de +calme lui assurant des chances serieuses de reussite. Quand mon +fils saura cela, crois-tu qu'il hesitera a quitter cette femme, a +laquelle d'ailleurs j'assurerai la vie la plus large ainsi qu'a sa +fille? Si je l'aime, il m'aime aussi; que de fois a-t-il tourne +ses regards vers Maraucourt! que de regrets n'a-t-il pas eprouves! +Qu'il apprenne la verite, tu le verras accourir. + +-- Il devrait donc quitter sa femme et sa fille? + +-- Il n'a pas de femme, il n'a pas de fille. + +-- Le pere Fildes dit qu'il a ete marie dans la chapelle de la +mission par le pere Leclerc. + +-- Ce mariage est nul en France pour avoir ete contracte +contrairement a la loi. + +-- Mais aux Indes, est-il nul aussi? + +-- Je le ferai casser a Rome. + +-- Mais sa fille? + +-- La loi ne reconnait pas cette fille. + +-- La loi est-elle tout? + +-- Que veux-tu dire? + +-- Que ce n'est pas la loi qui fait qu'on aime ou qu'on n'aime pas +ses enfants, ses parents. Ce n'etait pas en vertu de la loi que +j'aimais mon pauvre papa, mais parce qu'il etait bon, tendre, +affectueux, attentif pour moi, parce que j'etais heureuse quand il +m'embrassait, joyeuse quand il me disait de douces paroles ou +qu'il me regardait avec un sourire; et parce que je n'imaginais +pas qu'il y eut rien de meilleur que d'etre avec lui-meme, quand +il ne me parlait point et s'occupait de ses affaires. Et lui, il +m'aimait parce qu'il m'avait elevee, parce qu'il me donnait ses +soins, son affection, et plus encore, je crois bien, parce qu'il +sentait que je l'aimais de tout mon coeur. La loi n'avait rien a +voir la dedans; je ne me demandais pas si c'etait la loi qui le +faisait mon pere, car j'etais bien certaine que c'etait +l'affection que nous avions l'un pour l'autre. + +-- Ou veux-tu en venir? + +-- Pardonnez-moi si je dis des paroles qui vous paraissent +deraisonnables, mais je parle tout haut, comme je pense, comme je +sens. + +-- Et c'est pour cela que je t'ecoute, parce que tes paroles, pour +peu experimentees qu'elles soient, sont au moins celles d'une +bonne fille. + +-- Eh bien, monsieur, j'en veux venir a ceci, c'est que si vous +aimez votre fils et voulez l'avoir pres de vous, lui de son cote +il doit aimer sa fille et veut l'avoir pres de lui. + +-- Entre son pere et sa fille, il n'hesitera pas; d'ailleurs le +mariage annule, elle ne sera plus rien pour lui. Les filles de +l'Inde sont precoces; il pourra bientot la marier, ce qui, avec la +dot que je lui assurerai, sera facile; il ne sera donc pas assez +peu sense pour ne pas se separer d'une fille qui, elle, +n'hesiterait pas a se separer bientot de lui pour suivre son mari. +D'ailleurs, notre vie n'est pas faite que de sentiment, elle l'est +aussi d'autres choses qui pesent d'un lourd poids sur nos +determinations: quand Edmond est parti pour les Indes, ma fortune +n'etait pas ce qu'elle est maintenant; quand il verra, et je la +lui montrerai, la situation qu'elle lui assure a la tete de +l'industrie de son pays, l'avenir qu'elle lui promet, avec toutes +les satisfactions des richesses et des honneurs, ce ne sera pas +une petite moricaude qui l'arretera. + +-- Mais cette petite moricaude n'est peut-etre pas aussi horrible +que vous l'imaginez. + +-- Une Hindoue. + +-- Les livres que je vous lisais disent que les Hindous sont en +moyenne plus beaux que les Europeens. + +-- Exagerations de voyageurs. + +-- Qu'ils ont les membres souples, le visage d'un ovale pur, les +yeux profonds avec un regard fier, la bouche discrete, la +physionomie douce; qu'ils sont adroits, gracieux dans leurs +mouvements; qu'ils sont sobres, patients, courageux au travail; +qu'ils sont appliques a l'etude... + +-- Tu as de la memoire. + +-- Ne doit-on pas retenir ce qu'on lit? Enfin il resulte de ces +livres qu'une Hindoue n'est pas forcement une horreur comme vous +etes dispose a le croire. + +-- Que m'importe, puisque je ne la connaitrai pas. + +-- Mais si vous la connaissiez, vous pourriez peut-etre vous +interesser a elle, vous attacher a elle... + +-- Jamais; rien qu'en pensant a elle et a sa mere, je suis pris +d'indignation. + +-- Si vous la connaissiez... cette colere s'apaiserait peut-etre." + +Il serra les poings dans un moment de fureur qui troubla Perrine, +mais cependant ne lui coupa pas la parole: + +"J'entends si elle n'etait pas du tout ce que vous supposez; car +elle peut, n'est-ce pas, etre le contraire de ce que votre colere +imagine: le pere Fildes dit que sa mere etait douee des plus +charmantes qualites, intelligente, bonne, douce... + +-- Le pere Fildes est un brave pretre qui voit la vie et les gens +avec trop d'indulgence; d'ailleurs, il ne l'a pas connue, cette +femme dont il parle. + +-- Il dit qu'il parle d'apres les temoignages de tous ceux qui +l'ont connue; ces temoignages de tous n'ont-ils pas plus +d'importance que l'opinion d'un seul? Enfin, si vous la receviez +dans votre maison, n'aurait-elle pas, elle, votre petite fille, +des soins plus intelligents que ceux que je peux avoir, moi? + +-- Ne parle pas contre toi. + +-- Je ne parle ni pour ni contre moi, mais pour ce qui est la +justice... + +-- La justice! + +-- Telle que je la sens; ou si vous voulez, pour ce que, dans mon +ignorance, je crois etre la justice. Precisement parce que sa +naissance est menacee et contestee, cette jeune fille en se voyant +accueillie, ne pourrait pas ne pas etre emue d'une profonde +reconnaissance. Pour cela seul, en dehors de toutes les autres +raisons qui la pousseraient, elle vous aimerait de tout son +coeur." + +Elle joignit les mains en le regardant comme s'il pouvait la voir, +et avec un elan qui donnait a sa voix un accent vibrant: + +"Ah! monsieur, ne voulez-vous pas etre aime par votre fille?" + +Il se leva d'un mouvement impatient: + +"Je t'ai dit qu'elle ne serait jamais ma fille. Je la hais, comme +je hais sa mere; elles qui m'ont pris mon fils, qui me le gardent. +Est-ce que, si elles ne l'avaient pas ensorcele, il ne serait pas +pres de moi depuis longtemps? Est-ce qu'elles n'ont pas ete tout +pour lui, quand moi son pere, je n'etais rien?" + +Il parlait avec vehemence en marchant a pas saccades par son +cabinet, emporte, secoue par un acces de colere qu'elle n'avait +pas encore vu. Tout a coup il s'arreta devant elle: + +"Monte a ta chambre, dit-il, et plus jamais, tu entends, plus +jamais, ne te permets de me parler de ces miserables; car enfin de +quoi te meles-tu? Qui t'a charge de me tenir un pareil discours?" + +Un moment interdite, elle se remit: + +"Oh! personne, monsieur, je vous jure; j'ai traduit, moi fille +sans parents, ce que mon coeur me disait, me mettant a la place de +votre petite fille." + +Il se radoucit, mais ce fut encore d'un ton menacant qu'il ajouta: + +"Si tu ne veux pas que nous nous fachions, desormais n'aborde +jamais ce sujet, qui m'est, tu le vois, douloureux; tu ne dois pas +m'exasperer. + +-- Pardonnez-moi, dit-elle la voix brisee par les larmes qui +l'etouffaient, certainement j'aurais du me taire. + +-- Tu l'aurais du d'autant mieux que ce que tu as dit etait +inutile." + + +XXXVI + +Pour suppleer aux nouvelles que ses correspondants ne lui +donnaient point, sur la vie de son fils, pendant les trois +dernieres annees, M. Vulfran faisait paraitre dans les principaux +journaux de Calcutta, de Dakka, de Dehra, de Bombay, de Londres, +une annonce repetee chaque semaine, promettant quarante livres de +recompense a qui pourrait fournir un renseignement, si mince qu'il +fut, mais certain cependant, sur Edmond Paindavoine; et comme une +des lettres qu'il avait recues de Londres parlait d'un projet +d'Edmond de passer en Egypte et peut-etre en Turquie, il avait +etendu ses insertions au Caire, a Alexandrie, a Constantinople: +rien ne devait etre neglige, meme l'impossible, meme l'improbable; +d'ailleurs n'etait-ce pas l'improbable qui devenait le +vraisemblable dans cette existence cahotee? + +Ne voulant pas donner son adresse, ce qui eut pu l'exposer a +toutes sortes de sollicitations plus ou moins malhonnetes, c'etait +celle de son banquier a Amiens que M. Vulfran avait indiquee; +c'etait donc celui-ci qui recevait les lettres que l'offre des +mille francs provoquait, et qui les transmettait a Maraucourt. + +Mais de ces lettres assez nombreuses, pas une seule n'etait +serieuse; la plupart provenaient d'agents d'affaires, qui +s'engageaient a faire des recherches dont ils garantissaient le +succes, si on voulait bien leur envoyer une provision +indispensable aux premieres demarches; quelques-unes etaient de +simples romans qui se lancaient dans une fantaisie vague +promettant tout et ne donnant rien; d'autres enfin racontaient des +faits remontant a cinq, dix, douze ans; aucune ne se renfermait +dans les trois dernieres annees fixees par l'annonce, pas plus +qu'elle ne fournissait l'indication precise demandee. + +C'etait Perrine qui lisait ces lettres ou les traduisait, et si +nulles qu'elles fussent generalement, elles ne decourageaient pas +M. Vulfran et n'ebranlaient pas sa foi: + +"Il n'y a que l'annonce repetee qui produise de l'effet", disait- +il toujours. + +Et sans se lasser, il repetait les siennes. + +Un jour enfin une lettre datee de Serajevo en Bosnie apporta une +offre qui paraissait pouvoir etre prise en consideration: elle +etait en mauvais anglais, et disait que si l'on voulait deposer +les quarante livres promises par l'insertion du _Times_, chez un +banquier de Serajevo, on s'engageait a fournir des nouvelles +authentiques de M. Edmond Paindavoine remontant au mois de +novembre de la precedente annee: au cas ou l'on accepterait cette +proposition, on devait repondre poste restante a Serajevo sous le +numero 917. + +"Eh bien, tu vois si j'avais raison, s'ecria M. Vulfran, c'est +pres de nous, le mois de novembre." + +Et il montra une joie qui etait un aveu de ses craintes: c'etait +maintenant qu'il pouvait affirmer l'existence d'Edmond avec +preuves a l'appui et non plus seulement en vertu de sa foi +paternelle. + +Pour la premiere fois depuis que ses recherches se poursuivaient, +il parla de son fils a ses neveux et a Talouel. + +"J'ai la grande joie de vous annoncer que j'ai des nouvelles +d'Edmond; il etait en Bosnie au mois de novembre." + +L'emoi fut grand quand ce bruit se repandit dans le pays. Comme +toujours en pareille circonstance on l'amplifia: + +"M. Edmond va arriver! + +-- Est ce possible? + +-- Si vous voulez en avoir la certitude regardez la mine des +neveux et de Talouel." + +En realite, elle etait curieuse cette mine: preoccupee chez +Theodore autant que chez Casimir, avec quelque chose de contraint; +au contraire epanouie chez Talouel, qui depuis longtemps avait +pris l'habitude de faire exprimer a sa physionomie comme a ses +paroles precisement le contraire de ce qu'il pensait. + +Cependant il y avait des gens qui ne voulaient pas croire a ce +retour: + +"Le vieux a ete trop dur; le fils n'avait pas merite que, pour +quelques dettes, on l'envoyat aux Indes. Mis en dehors de sa +famille, il s'en est cree une autre la-bas. + +-- Et puis etre en Bosnie, en Turquie, quelque part par la, cela, +ne veut pas dire qu'on, est en route pour Maraucourt; est-ce que +la route des Indes en France passe par la Bosnie?" + +Cette reflexion etait de Bendit, qui, avec son sang-froid anglais, +jugeait les choses au seul point de vue pratique, sans y meler +aucune consideration sentimentale. + +"Comme vous je desire le retour du fils, disait-il, cela donnerait +a la maison une solidite qui lui manque, mais il ne suffit pas que +je desire une chose pour que j'y croie; c'est Francais cela, ce +n'est pas Anglais, et moi, vous savez, _I am an Englishman_." + +Justement parce que ces reflexions etaient d'un Anglais, elles +faisaient hausser les epaules: si le patron parlait du retour de +son fils, on pouvait avoir foi en lui; il n'etait pas homme a +s'emballer, le patron. + +"En affaires, oui; mais en sentiment, ce n'est pas l'industriel +qui parle, c'est le pere." + +A chaque instant M. Vulfran s'entretenait avec Perrine de ses +esperances: + +"Ce n'est plus qu'une affaire de temps: la Bosnie, ce n'est pas +l'Inde, une mer dans laquelle on disparait; si nous avons des +nouvelles certaines pour le mois de novembre, elles nous mettront +sur une piste qu'il sera facile de suivre." + +Et il avait voulu que Perrine prit dans la bibliotheque les livres +qui parlaient de Bosnie, cherchant en eux, sans y trouver une +explication satisfaisante, ce que son fils etait venu faire dans +ce pays sauvage, au climat rude, ou il n'y a ni commerce, ni +industrie. + +"Peut-etre s'y trouvait-il simplement en passant, dit Perrine. + +-- Sans doute, et c'est un indice de plus pour prouver son +prochain retour; de plus s'il etait la de passage, il semble +vraisemblablement qu'il n'etait pas accompagne de sa femme et de +sa fille, car la Bosnie n'est pas un pays pour les touristes; donc +il y aurait separation entre eux." + +Comme elle ne repondait rien malgre l'envie qu'elle en avait, il +s'en facha: + +"Tu ne dis rien. + +-- C'est que je n'ose pas ne pas etre d'accord avec vous. + +-- Tu sais bien que je veux que tu me dises tout ce que tu penses. + +-- Vous le voulez pour certaines choses, vous ne le voulez pas +pour d'autres. Ne m'avez-vous pas defendu d'aborder jamais ce qui +se rapporte a... cette jeune fille? Je ne veux pas m'exposer a +vous facher. + +-- Tu ne me facheras pas en disant les raisons pour lesquelles tu +admets qu'elles ont pu venir en Bosnie. + +-- D'abord parce que la Bosnie n'est pas un pays inabordable pour +des femmes, surtout quand ces femmes ont voyage dans les montagnes +de l'Inde, qui ne ressemblent en rien pour les fatigues et les +dangers a celles des Balkans. Et puis d'un autre cote, si +M. Edmond ne faisait que traverser la Bosnie, je ne vois pas +pourquoi sa femme et sa fille ne l'auraient pas accompagne, +puisque les lettres que vous avez recues des differentes contrees +de l'Inde disent que partout elles etaient avec lui. Enfin il y a +encore une autre consideration que je n'ose pas vous dire, +precisement parce qu'elle n'est pas d'accord avec vos esperances. + +-- Dis-la quand meme. + +-- Je la dirai, mais a l'avance je vous demande de ne voir dans +mes paroles que le souci de votre sante, qui serait atteinte au +cas ou votre attente serait decue; ce qui est possible n'est-ce +pas? + +-- Explique-toi clairement. + +-- De ce que M. Edmond etait a Serajevo au mois de novembre, vous +concluez qu'il doit etre de retour ici... bientot. + +-- Evidemment. + +-- Et cependant on peut ne pas le retrouver. + +-- Je n'admets pas cela. + +-- Une raison ou une autre peut l'empecher de revenir... N'est-il +pas possible qu'il ait disparu? + +-- Disparu? + +-- S'il etait retourne aux Indes... ou ailleurs; s'il etait parti +pour l'Amerique? + +-- Les si entasses les uns par-dessus les autres conduisent a +l'absurde. + +-- Sans doute, monsieur, mais en choisissant ceux qu'on desire et +en repoussant les autres on s'expose... + +-- A quoi? + +-- Quand ce ne serait qu'a l'impatience. Voyez dans quel etat +agite vous etes depuis que vous avez recu cette nouvelle de +Serajevo; et cependant les delais ne sont pas ecoules pour que la +reponse vous soit parvenue. Vous ne toussiez presque plus; vous +avez maintenant plusieurs acces par jour et aussi des +palpitations, de l'essoufflement: votre visage rougit a chaque +instant; les veines de votre front se gonflent. Que se passera-t- +il si cette reponse se fait encore attendre, et surtout si... elle +n'est pas ce que vous esperez, ce que vous voulez? Vous vous etes +si bien habitue a dire: "Cela est ainsi, et non autrement", que je +ne peux pas ne pas m'... inquieter. Cela est si terrible d'etre +frappe par le pire, quand c'est au meilleur qu'on croit, et si +j'en parle ainsi, c'est que cela m'est arrive: apres avoir tout +craint pour mon pere, nous etions sures de son prompt +retablissement le jour meme ou nous l'avons perdu; nous avons ete +folles, maman et moi, et certainement c'est la violence de ce coup +inattendu qui a tue ma pauvre maman; elle n'a pas pu se relever; +six mois apres, elle est morte a son tour. Alors pensant a cela, +je me dis..." + +Mais elle n'acheva pas, les sanglots etranglerent les paroles dans +sa gorge, et comme elle voulait les contenir, car elle comprenait +qu'ils ne s'expliquaient pas, ils la suffoquerent. + +"N'evoque pas ces souvenirs, pauvre petite, dit M. Vulfran, et +parce que tu as ete cruellement eprouvee, n'imagine pas qu'il n'y +a que malheurs en ce monde; cela serait mauvais pour toi; de plus +cela serait injuste." + +Evidemment tout ce qu'elle dirait, ce qu'elle ferait, +n'ebranlerait pas cette confiance, qui ne voulait croire possible +que ce qui s'accordait avec son desir: elle ne pouvait donc +qu'attendre en se demandant, pleine d'angoisses, ce qui se +passerait lorsque arriverait la lettre du banquier d'Amiens +apportant la reponse de Serajevo. + +Mais ce ne fut pas une lettre qui arriva, ce fut le banquier lui- +meme. + +Un matin que Talouel comme a son ordinaire se promenait sur son +banc de quart les mains dans ses poches, surveillant de son +regard, qui ne laissait rien echapper, les cours de l'usine, il +vit le banquier qu'il connaissait bien descendre de voiture a la +grille des Shedes, et se diriger vers les bureaux d'un pas grave, +avec une attitude compassee. + +Precipitamment il degringola l'escalier de sa veranda et courut +au-devant de lui: en approchant, il constata que la mine etait +d'accord avec la demarche et l'attitude. Incapable de se contenir +il s'ecria: + +"Je suppose que les nouvelles sont mauvaises, cher monsieur? + +-- Mauvaises." + +La reponse se renferma dans ce seul mot. Talouel insista: + +"Mais... + +-- Mauvaises." + +Puis, changeant tout de suite de sujet: + +"M. Vulfran est dans ses bureaux? + +-- Sans doute. + +-- Je dois l'entretenir tout d'abord. + +-- Cependant... + +-- Vous comprenez." + +Si le banquier qui, dans son attitude embarrassee, fixait ses +regards a terre, avait eu des yeux pour voir, il aurait devine +qu'au cas ou Talouel deviendrait un jour le maitre des usines de +Maraucourt, il lui ferait payer cher cette discretion. + +Autant Talouel s'etait montre obsequieux quand il avait espere +obtenir ce qu'il voulait savoir, autant il afficha de brutalite +quand il vit ses avances repoussees: + +"Vous trouverez M. Vulfran dans son cabinet", dit-il en +s'eloignant les mains dans ses poches. + +Comme ce n'etait pas la premiere fois que le banquier venait a +Maraucourt, il n'eut pas de peine a trouver le cabinet de +M. Vulfran, et arrive a sa porte, il s'arreta un moment pour se +preparer. + +Il n'avait pas encore frappe qu'une voix, celle de M. Vulfran, +cria: + +"Entrez!" + +Il n'y avait plus a differer, il entra en s'annoncant: + +"Bonjour, monsieur Vulfran. + +-- Comment, c'est vous! a Maraucourt! + +-- Oui, j'avais affaire ce matin a Picquigny; alors j'ai pousse +jusqu'ici pour vous apporter des nouvelles de Serajevo." + +-- Perrine assise a sa table n'avait pas besoin que ce nom fut +prononce pour savoir qui venait d'entrer: elle resta petrifiee. + +"Eh bien? demanda M. Vulfran d'une voix impatiente. + +-- Elles ne sont pas ce que vous deviez esperer, ce que nous +esperions tous. + +-- Notre homme a voulu nous escroquer les quarante livres? + +-- Il semble que ce soit un honnete homme. + +-- Il ne sait rien? + +-- Ses renseignements ne sont que trop authentiques... +malheureusement. + +-- Malheureusement!" + +C'etait la premiere parole de doute que M. Vulfran prononcait. + +Il s'etablit un silence, et sur la physionomie de M. Vulfran qui +s'assombrissait, il fut facile de voir par quels sentiments il +passait: la surprise, l'inquietude. + +"Alors on n'a plus de nouvelles d'Edmond depuis le mois de +novembre? dit-il. + +-- On n'en a plus. + +-- Mais quelles nouvelles a-t-on eues a cette epoque? quel +caractere de certitude, d'authenticite presentent-elles? + +-- Nous avons des pieces officielles, visees par le consul de +France a Serajevo. + +-- Mais parlez donc, rapportez ces nouvelles memes. + +-- En novembre, M. Edmond est arrive a Sarajevo comme... +photographe. + +-- Allons donc! vous voulez dire avec des appareils de +photographie? + +-- Avec une voiture de photographe ambulant, dans laquelle il +voyageait en famille, accompagne de sa femme et de sa fille. +Pendant quelques jours il a fait des portraits sur une place de la +ville..." + +Il chercha dans les papiers qu'il avait deplies sur un coin du +bureau de M. Vulfran. + +"Puisque vous avez des pieces, lisez-les, dit M. Vulfran, ce sera +plus vite fait. + +-- Je vais vous les lire; je vous disais qu'il avait travaille +comme photographe sur une place publique, la place Philippovitch. +Au commencement de novembre il quitta Serajevo pour..." + +Il consulta de nouveau ses papiers: + +"... pour Travnik, et tomba... ou arriva malade a un village situe +entre ces deux villes. + +-- Mon Dieu, s'ecria M. Vulfran, mon Dieu, mon Dieu!" + +Et il joignit les mains, le visage decompose, tremblant de la tete +aux pieds comme si la vision de son fils se dressait devant lui. + +"Vous etes un homme de grande force... + +-- Il n'y a pas de force contre la mort. Mon fils.... + +-- Eh bien oui, il faut que vous connaissiez l'affreuse verite: le +sept novembre... M. Edmond... est mort a Bousovatcha d'une +congestion pulmonaire. + +-- C'est impossible! + +-- Helas! monsieur, moi aussi j'ai dit: c'est impossible en +recevant ces pieces, bien que leur traduction soit visee par le +consul de France; mais cet acte de deces d'Edmond Vulfran +Paindavoine, ne a Maraucourt (Somme), age de trente-quatre ans, +n'emprunte-t-il pas un caractere d'authenticite a ces +renseignements memes, si precis? Cependant, voulant douter malgre +tout, j'ai, en recevant ces pieces hier, telegraphie a notre +consul a Serajevo; voici sa reponse: "Pieces authentiques, mort +certaine." + +Mais M. Vulfran paraissait ne pas ecouter: affaisse dans son +fauteuil, ecroule sur lui-meme, la tete penchee en avant reposant +sur sa poitrine, il ne donnait aucun signe de vie, et Perrine +affolee, eperdue, suffoquee, se demandait s'il etait mort. + +Tout a coup, il redressa son visage ruisselant de larmes qui +jaillissaient de ses yeux sans regard, et tendant la main il +pressa le bouton des sonneries electriques qui correspondaient +dans les bureaux de Talouel, de Theodore et de Casimir. + +Cet appel etait si violent qu'ils accoururent aussitot tous trois. + +"Vous etes la, dit-il, Talouel, Theodore, Casimir? + +Tous trois repondirent en meme temps. + +"J'apprends la mort de mon fils. Elle est certaine. Talouel, +arretez partout et immediatement le travail; telephonez qu'on +affiche qu'il reprendra apres-demain, et que demain un service +sera celebre dans les eglises de Maraucourt, Saint-Pipoy, +Hercheux, Bacourt et Flexelles. + +-- Mon oncle!" s'ecrierent d'une meme voix les deux neveux. + +Mais il les arreta: + +"J'ai besoin d'etre seul; laissez-moi." + +Tout le monde sortit, Perrine seule resta. + +"Aurelie, tu es la?" demanda M. Vulfran. + +Elle repondit dans un sanglot. + +"Rentrons au chateau." + +Comme toujours il avait pose sa main sur l'epaule de Perrine, et +ce fut ainsi qu'ils sortirent au milieu du premier flot des +ouvriers qui quittaient les ateliers: ils traverserent ainsi le +village ou deja la nouvelle courait de porte en porte, et chacun +en les voyant passer se demandait s'il survivrait a cet +ecrasement; comme il etait deja courbe, lui qui d'ordinaire +marchait si solide, couche en avant comme un arbre que la tempete +a brise par le milieu de son tronc. + +Mais cette question, Perrine se la posait avec plus d'angoisse +encore, car aux secousses que de sa main il lui imprimait a +l'epaule, elle sentait, sans qu'il prononcat une seule parole, +combien profondement il etait atteint. + +Quand elle l'eut conduit dans son cabinet, il la renvoya: + +"Explique pourquoi je veux etre seul, dit-il, que personne +n'entre, que personne ne me parle." + +Comme elle allait sortir: + +"Et je me refusais a te croire! + +-- Si vous vouliez me permettre... + +-- Laisse-moi", dit-il rudement. + + +XXXVII + +Toute la nuit le chateau fut plein de mouvement et de bruit, car +successivement arriverent: de Paris, M. et Mme Stanislas +Paindavoine, prevenus par Theodore; de Boulogne, M. et +Mme Bretoneux, avertis par Casimir; enfin de Dunkerque et de +Rouen, les deux filles de Mme Bretoneux avec leurs maris et leurs +enfants. Personne n'aurait manque au service de ce pauvre Edmond. +D'ailleurs ne fallait-il pas etre la pour prendre position et se +surveiller? Maintenant que la place etait vide, et bien vide a +jamais, qui allait s'en emparer? C'etait l'heure des manoeuvres +habiles ou chacun devait s'employer entierement, avec toute son +energie, toute son intelligence, toute son intrigue. Quel desastre +si cette industrie qui etait une des forces du pays, tombait aux +mains d'un incapable comme Theodore! Quel malheur si un esprit +borne comme Casimir en prenait la direction! Et aucune des deux +familles n'avait la pensee d'admettre qu'une association fut +possible, qu'un partage put se faire entre les deux cousins: on +voulait tout pour soi; l'autre n'aurait rien: quels droits +d'ailleurs avait-il a faire valoir cet autre? + +Perrine s'attendait a la visite matinale de Mme Bretoneux, et +aussi a celle de Mme Paindavoine; mais elle ne recut ni l'une ni +l'autre, ce qui lui fit comprendre qu'on ne croyait plus avoir +besoin d'elle, au moins pour le moment. Qu'etait-elle en effet +dans cette maison? Maintenant c'etait le frere de M. Vulfran, sa +soeur, ses neveux, ses nieces, ses heritiers, enfin, qui y etaient +les maitres. + +Elle s'attendait aussi a ce que M. Vulfran l'appellerait pour +qu'elle le conduisit a l'eglise, comme elle le faisait tous les +dimanches depuis qu'elle avait remplace Guillaume; mais il n'en +fut rien, et quand les cloches, qui depuis la veille sonnaient des +glas de quart d'heure en quart d'heure, annoncerent la messe, elle +le vit monter en landau appuye sur le bras de son frere, +accompagne de sa soeur et de sa belle-soeur, tandis que les +membres de la famille prenaient place dans les autres voitures. + +Alors, n'ayant pas de temps a perdre, elle qui devait faire a pied +le trajet du chateau a l'eglise, elle partit au plus vite. + +Elle quittait une maison sur laquelle la Mort avait etendu son +linceul; elle fut surprise en traversant a la hate les rues du +village, de remarquer qu'elles avaient leur air des dimanches, +c'est-a-dire que les cabarets etaient pleins d'ouvriers qui +buvaient en bavardant avec un tapage assourdissant, tandis que le +long des maisons, assises sur des chaises, ou sur le pas de leur +porte, les femmes causaient et que les enfants jouaient dans les +cours. Personne n'assisterait-il donc au service? + +En entrant dans l'eglise ou elle avait eu peur de ne pas pouvoir +entrer, elle la vit a moitie vide: dans le choeur etait rangee la +famille; ca et la se montraient les autorites du village, les +fournisseurs, le haut personnel des usines, mais rares, tres rares +etaient les ouvriers, hommes, femmes, enfants qui, en cette +journee dont les consequences pouvaient etre si graves pour eux +cependant, avaient eu la pensee de venir joindre leurs prieres a +celles de leur patron. + +Le dimanche sa place etait a cote de M, Vulfran, mais comme elle +n'avait pas qualite pour l'occuper, elle prit une chaise a cote de +Rosalie qui accompagnait sa grand'mere en grand deuil. + +"Helas! mon pauvre petit Edmond, murmura la vieille nourrice qui +pleurait, quel malheur! Qu'est-ce que dit M. Vulfran?" + +Mais l'office qui commencait dispensa Perrine de repondre, et ni +Rosalie, ni Francoise ne lui adresserent plus la parole, voyant +combien elle etait bouleversee. + +A la sortie, elle fut arretee par Mlle Belhomme qui, comme +Francoise, voulut l'interroger sur, M. Vulfran, et a qui elle dut +repondre qu'elle ne l'avait pas vu depuis la veille. + +"Vous rentrez a pied? demanda l'institutrice. + +-- Mais oui. + +-- Eh bien, nous ferons route ensemble jusqu'aux ecoles." + +Perrine eut voulu etre seule, mais elle ne pouvait pas refuser, et +elle dut suivre la conversation de l'institutrice. + +"Savez-vous a quoi je pensais en regardant M. Vulfran se lever, +s'asseoir, s'agenouiller pendant l'office, si brise, si accable +qu'il semblait toujours qu'il ne pourrait pas se redresser? C'est +que pour la premiere fois aujourd'hui, il a peut-etre ete bon pour +lui d'etre aveugle. + +-- Pourquoi? + +-- Parce qu'il n'a pas vu combien l'eglise etait peu remplie. +C'eut ete une douleur de plus que cette indifference de ses +ouvriers a son malheur. + +--Ils n'etaient pas nombreux, cela est vrai. + +-- Au moins il ne l'a pas vu. + +-- Mais etes-vous sure qu'il ne s'en soit pas rendu compte par le +silence vide de l'eglise en meme temps que par le brouhaha des +cabarets, quand il a traverse les rues du village? Avec les +oreilles il reconstitue bien des choses. + +-- Cela serait un chagrin de plus pour lui, dont il n'a pas +besoin, le pauvre homme; et cependant..." + +Elle fit une pause pour retenir ce qu'elle allait dire; mais comme +elle n'avait pas l'habitude de jamais cacher ce qu'elle pensait, +elle ajouta: + +"Et cependant ce serait une lecon, une grande lecon, car voyez- +vous, mon enfant, nous ne pouvons demander aux autres de +s'associer a nos douleurs, que lorsque nous nous associons nous- +memes a celles qu'ils eprouvent, ou a leur souffrance; et on peut +le dire, parce que c'est l'expression de la stricte verite..." + +Elle baissa la voix: + +"... Ce n'a jamais ete le cas de M. Vulfran: homme juste avec les +ouvriers, leur accordant ce qu'il leur croit du, mais c'est tout; +et la seule justice, comme regle de ce monde, ce n'est pas assez: +n'etre que juste, c'est etre injuste. Comme il est regrettable que +M. Vulfran n'ait jamais eu l'idee qu'il pouvait etre un pere pour +ses ouvriers; mais entraine, absorbe par ses grandes affaires, il +n'a applique son esprit superieur qu'aux seules affaires. Quel +bien il eut pu faire cependant, non seulement ici meme, ce qui +serait deja considerable, mais partout par l'exemple donne. Qu'il +en eut ete ainsi, et vous pouvez etre certaine que nous n'aurions +pas vu aujourd'hui... ce que nous voyons." + +Cela pouvait etre vrai, mais Perrine n'etait pas en situation +d'apprecier la morale de ces paroles, qui la blessaient par ce +qu'elles disaient, autant que parce qu'elle les entendait de la +bouche de Mlle Belhomme, pour qui elle s'etait vite prise d'une +affection respectueuse. Qu'une autre eut exprime ces idees, il lui +semblait que cela l'eut laissee indifferente, mais elle souffrait +de ce qu'elles etaient celles d'une femme en qui elle avait mis +une grande confiance. + +En arrivant devant les ecoles elle se hata donc de la quitter. + +"Pourquoi n'entrez-vous pas, nous dejeunerions ensemble, dit +Mlle Belhomme qui avait devine que son eleve ne devait pas prendre +place a la table de la famille. + +-- Je vous remercie: M. Vulfran peut avoir besoin de moi. + +-- Alors rentrez." + +Mais en arrivant au chateau elle vit que M. Vulfran n'avait pas +besoin d'elle, et meme qu'il ne pensait pas du tout a elle; car +Bastien qu'elle rencontra dans l'escalier lui dit qu'en descendant +de voiture, M. Vulfran s'etait enferme dans son cabinet, ou +personne ne devait entrer: + +"En un jour comme aujourd'hui, il ne veut meme pas dejeuner avec +la famille. + +-- Elle reste, la famille? + +-- Vous pensez bien que non; apres le dejeuner, tout le monde +part; je crois qu'il ne voudra meme pas recevoir les adieux de ses +parents. Ah! il est bien accable. Qu'est-ce que nous allons +devenir, mon Dieu! Il faudra nous aider. + +-- Que puis-je? + +-- Vous pouvez beaucoup: M. Vulfran a confiance en vous, et il +vous aime bien. + +-- Il m'aime! + +-- Je sais ce que je dis, et c'est gros, cela." + +Comme Bastien l'avait annonce, toute la famille partit apres le +dejeuner; mais jusqu'au soir Perrine resta dans sa chambre sans +que M. Vulfran la fit appeler; ce fut seulement un peu avant le +coucher que Bastien vint lui dire que le patron la prevenait de se +tenir prete a l'accompagner le lendemain matin a l'heure +habituelle. + +"Il veut se remettre au travail, mais le pourra-t-il? Ce sera le +mieux: le travail c'est sa vie." + +Le lendemain a l'heure fixee, comme tous les matins elle se trouva +dans le hall, attendant M. Vulfran, et bientot elle le vit +paraitre, marchant courbe, conduit par Bastien, qui, +silencieusement fit un signe attriste pour dire que la nuit avait +ete mauvaise. + +"Aurelie est-elle la?" demanda-t-il d'une voix alteree, dolente et +faible comme celle d'un enfant malade. + +Elle s'avanca vivement: + +"Me voila, monsieur. + +-- Montons en voiture." + +Elle eut voulu l'interroger, mais elle n'osa pas; une fois assis +en voiture, il s'affaissa et, la tete inclinee en avant, il ne +prononca pas un mot. + +Au bas du perron des bureaux, Talouel se tenait pret a le recevoir +et a l'aider a descendre; ce qu'il fit, obsequieusement: + +"Je suppose que vous vous etes senti assez fort pour venir, dit-il +d'une voix compatissante qui contrastait avec l'eclat de ses yeux. + +-- Je ne me suis pas senti fort du tout; mais je suis venu parce +que je devais venir. + +-- C'est ce que je voulais dire..." + +M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se +faisant conduire par elle a son cabinet. + +Bientot commenca le depouillement de la correspondance, qui etait +volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se +faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il etait +sourd ou endormi. + +Ensuite venait la reunion des chefs de services, dans laquelle +devait ce jour-la se decider une grosse question, qui engageait +serieusement les interets de la maison: devait-on vendre les +grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, +en ne gardant que ce qui etait indispensable a la fabrication +courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on +faire de nouveaux achats? en un mot se mettre a la hausse ou a la +baisse? + +Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une +methode rigoureuse, dont personne ne s'ecartait: chacun a tour de +role, en commencant par le plus jeune, donnait son avis et +developpait ses raisons; M. Vulfran ecoutait, et a la fin, faisait +connaitre la resolution qu'il se proposait de suivre; -- ce qui ne +voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on +apprenait, six mois ou un an apres, qu'il avait fait precisement +le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se +prononcait avec une nettete qui emerveillait ses employes, et +toujours la discussion aboutissait. + +Ce matin-la la deliberation suivit sa marche ordinaire, chacun +expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint +le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que +celui-ci produisit, ce fut un doute: + +"Je n'ai jamais ete si embarrasse; il y a de bien bonnes raisons +pour, mais il y en a de bien fortes contre." + +Il etait sincere, en confessant cet embarras, car c'etait une +regle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du +maitre, bien plus que sur les levres de celui qui parlait, et de +se decider d'apres ce que disait cette physionomie, qu'il avait +appris a connaitre par une longue pratique, sans s'inquieter de ce +qu'il pouvait penser lui-meme: que pouvait d'ailleurs peser son +opinion dans la balance, ou de l'autre cote, ce qu'il mettait +etait une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout +devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait +absolument rien exprime, qu'un vague exasperant. Voulait-il +acheter, voulait-il vendre? A vrai dire il semblait ne pas prendre +souci plus de l'un que de l'autre; absent, envole, perdu dans un +autre monde que celui des affaires. + +Apres Talouel, deux conclusions furent encore emises, puis ce fut +au patron de rendre son arret; et comme toujours, meme plus +complet que toujours, s'etablit un respectueux silence, tandis que +les yeux restaient attaches sur lui. + +On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du +regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la +realite? + +Enfin il leva le bras, et dit: + +"Je vous avoue que je ne sais que decider." + +Quelle stupefaction! Eh quoi, il en etait la! + +Pour la premiere fois depuis qu'on le connaissait, il se montrait +indecis, lui toujours si resolu, si bien maitre de sa volonte. + +Et les regards, qui tout a l'heure se cherchaient, evitaient +maintenant de se rencontrer: les uns par compassion; les autres, +particulierement ceux de Talouel et des neveux, de peur de se +trahir. + +Il dit encore: + +"Nous verrons plus tard." + +Alors chacun se retira, sans dire un mot, et en s'en allant, sans +echanger ses reflexions. + +Reste seul avec Perrine, assise a la petite table d'ou elle +n'avait pas bouge, il ne parut pas faire attention au depart de +ses employes, et garda son attitude accablee. + +Le temps s'ecoula, il ne bougea point. Souvent elle l'avait vu +rester, immobile devant sa fenetre ouverte, plonge dans ses +pensees ou ses reves, et cette attitude s'expliquait de meme que +son inaction et son mutisme, puisqu'il ne pouvait ni lire, ni +ecrire; mais alors elle ne ressemblait en rien a celle de +maintenant, et a le regarder, l'oreille attentive, on pouvait voir +sur sa physionomie mobile, que par les bruits de l'usine il +suivait son travail comme s'il le surveillait de ses yeux, dans +chaque atelier ou chaque cour: le battement des metiers, les +echappements de la vapeur, les ronflements des cannetieres, les +lamentables gemissements de la valseuse, le decrochage et +l'accrochage des wagons, le roulement des wagonets, les coups de +sifflet des locomotives, les commandements de manoeuvres, meme le +sabotage des ouvriers quand ils traversaient d'un pas traine un +chemin pave, rien ne se confondait pour lui, et de tout il se +rendait un compte exact, qui lui permettait de savoir ce qui se +faisait, et avec quelle activite ou quelle nonchalance cela se +faisait. + +Mais maintenant oreille, visage, physionomie, mouvements, tout +paraissait petrifie, momifie comme l'eut ete une statue. Cela +etait si saisissant que Perrine, dans ce silence, se sentait +envahie par une sorte de terreur qui l'aneantissait. + +Tout a coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix +forte, avec la conscience d'etre seul, ou plutot sans conscience +de l'endroit ou il etait et de ceux qui pouvaient l'entendre, il +dit: + +"Mon Dieu, mon Dieu, vous vous etes retire de moi. Qu'ai-je donc +fait pour que vous m'abandonniez?" + +Puis le silence reprit plus ecrasant, plus lugubre, pour Perrine, +que ce cri avait bouleversee, bien qu'elle ne put pas mesurer +toute l'etendue et la profondeur du desespoir qu'il accusait. +C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait +faite et la situation qu'il occupait, en etait arrive a croire +qu'il etait un privilegie, en quelque sorte un elu, dont la +Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, +comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait ete servi que par +sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tire +de la foule pour de grandes choses, et plus tard guide si +surement, que ses idees avaient toujours obei a une inspiration +superieure, de meme que ses actes a une direction infaillible; ce +qu'il desirait avait toujours reussi; dans ses batailles, il avait +toujours triomphe, et toujours ses adversaires avaient succombe. +Mais voila que tout a coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce +qu'il se croyait sur d'obtenir, pour la premiere fois ne se +realisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le +voir arriver, toute sa vie etait desormais arrangee pour cette +reunion; et son fils etait mort. + +Alors quoi? + +Il ne comprenait pas, -- ni le present, ni le passe. + +Qu'avait-il ete? + +Qu'etait-il? + +Et si vraiment il avait ete ce que pendant quarante ans il avait +cru etre, pourquoi ne l'etait-il plus? + + +XXXVIII + +Cet aneantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents +de sante: la bronchite, les palpitations s'aggraverent, il se +produisit meme une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine +retint M. Vulfran a la chambre, et donna l'entiere direction des +usines a Talouel triomphant. + +Cependant ces accidents s'amenderent, mais la prostration morale +ne s'ameliora pas, et au bout de quelques jours il n'y eut plus +qu'elle qui inquieta le medecin. + +Plusieurs fois Perrine avait essaye de l'interroger; mais il lui +avait a peine repondu, le docteur Ruchon n'etant pas homme a +s'interesser a la curiosite des gamines; heureusement il avait ete +moins rebarbatif avec Bastien et Mlle Belhomme, qu'il rencontrait +souvent a sa visite du soir, si bien que par le vieux valet de +chambre et par l'institutrice son anxiete etait tant bien que mal +renseignee. + +"Il n'y a pas de danger pour la vie, disait Bastien, mais +M. Ruchon voudrait voir monsieur se remettre au travail." + +Mlle Belhomme etait moins breve, et quand en venant au chateau +donner sa lecon, elle avait bavarde avec le medecin, elle repetait +volontiers a son eleve ce que celui-ci avait dit, ce qui +d'ailleurs se resumait en un mot toujours le meme: + +"Il faudrait une secousse, quelque chose qui remontat la mecanique +morale arretee, mais dont le grand ressort ne parait cependant pas +casse." + +Pendant longtemps on l'avait redoutee cette secousse, et c'etait +meme la crainte qu'elle se produisit inopinement qui, plusieurs +fois, avait retarde l'operation de la cataracte, que l'etat +general semblait permettre. Mais maintenant on la desirait. +Qu'elle se produisit, que M. Vulfran sous son impression reprit +interet a ses affaires, au travail, a tout ce qui etait sa vie, et +dans un avenir, prochain peut-etre, on pourrait sans doute la +tenter avec des chances de reussite, alors surtout qu'on n'aurait +pas a redouter les violentes emotions d'un retour ou d'une mort, +qu'au point de vue special de l'operation on pouvait egalement +redouter. + +Mais comment la provoquer? + +C'etait ce qu'on se demandait sans trouver de reponse a cette +question, tant il semblait detache, de tout, au point de ne +vouloir recevoir ni Talouel, ni ses neveux pendant qu'il avait +garde la chambre, et d'avoir toujours fait repondre par Bastien, a +Talouel, qui respectueusement venait a l'ordre deux fois par jour, +le matin et le soir: + +"Decidez pour le mieux." + +Et quand, quittant le lit, il etait revenu aux bureaux, a peine +s'etait-il fait rendre compte de ce qu'avait decide Talouel, trop +habile, trop adroit et trop prudent d'ailleurs pour prendre aucune +mesure que le patron n'eut pas prise lui-meme. + +Cette apathie n'empechait pas cependant que chaque jour Perrine le +conduisit comme naguere dans les diverses usines; mais le chemin +se faisait silencieusement, sans qu'il repondit le plus souvent +aux observations qu'elle lui adressait de temps en temps, et +arrive aux usines, c'etait a peine s'il ecoutait le rapport des +directeurs. + +"Pour le mieux, repetait-il; entendez-vous avec Talouel." + +Combien de temps cela durerait-il? + +Une apres-midi qu'ils revenaient de la tournee des usines, et +qu'ils approchaient de Maraucourt, au trot endormi du vieux +cheval, une sonnerie de clairon passa dans la brise. + +"Arrete, dit M. Vulfran, il semble qu'on sonne au feu." + +La voiture arretee, la sonnerie s'entendit distinctement. + +"C'est le feu, dit M. Vulfran, vois-tu quelque chose? + +-- Un tourbillon de fumee noire. + +-- De quel cote? + +-- A travers le rideau des peupliers, je ne peux pas me +reconnaitre. + +-- A droite, ou a gauche? + +-- Plutot a gauche." + +A gauche, c'etait vers l'usine. + +"Faut-il mettre Coco au galop? demanda-t-elle. + +-- Non, seulement va vite." + +En approchant, la sonnerie leur arrivait plus claire, mais comme +ils tournaient selon le caprice des entailles bordees de +peupliers, Perrine ne pouvait fixer l'endroit precis d'ou +s'elevait la fumee, il semblait que c'etait du centre du village, +et non de l'usine. + +Elle fit cette observation a M. Vulfran, qui ne repondit rien. + +Ce qui la confirma dans cette idee, ce fut que la sonnerie se +faisait entendre maintenant tout a gauche, c'est-a-dire aux +environs de l'usine. + +"On ne sonne pas la ou est le feu, dit-elle. + +-- Voila qui est bien raisonne", repliqua M. Vulfran. + +Mais il fit cette reponse d'un ton presque indifferent, comme s'il +n'y avait pas interet pour lui a savoir ou etait le feu. + +Ce fut seulement en entrant dans le village qu'ils furent fixes: + +"Ne vous pressez pas, monsieur Vulfran, cria un paysan, le feu +n'est pas chez vous: c'est la maison a la Tiburce qui brule." + +La Tiburce etait une vieille ivrogne qui gardait les enfants trop +petits pour etre admis a l'asile, et habitait une miserable +chaumiere, usee, a moitie effondree, situee au fond d'une cour, +aux environs des ecoles. + +"Allons-y", dit M. Vulfran. + +Il n'y avait qu'a suivre les gens qui couraient; maintenant on +voyait la fumee et les flammes s'elever en tourbillons au-dessus +des maisons, et l'on respirait une odeur de brule. Avant +d'arriver, ils durent arreter sous peine d'ecraser les curieux, +qui pour rien au monde ne se seraient deranges. Alors M. Vulfran +descendit de voiture, et guide par Perrine traversa les groupes. +Comme ils approchaient de l'entree de la maison, Fabry, le casque +en tete, car il commandait les pompiers de l'usine, vint a eux. + +"Nous sommes maitres du feu, dit-il, mais la maison est +entierement brulee, et ce qui est plus grave, plusieurs enfants, +cinq ou six peut-etre, ont peri; un est enseveli sous les +decombres, deux ont ete asphyxies; les trois autres, on ne sait +pas. + +-- Comment le feu a-t-il pris? + +-- La Tiburce etait endormie ivre, -- elle l'est encore, -- les +enfants les plus grands ont joue avec des allumettes; quand tout a +commence a flamber, ils se sont sauves, la Tiburce epouvantee en a +fait autant, oubliant ceux au berceau." + +Une clameur sortait de la cour accompagnee de cris, M. Vulfran +voulut se diriger de ce cote. + +"N'allez pas par-la, dit Fabry, ce sont les deux meres des enfants +asphyxies qui les pleurent. + +-- Qui sont-elles? + +-- Des ouvrieres des usines. + +-- Il faut que je leur parle." + +Il appuya sa main sur l'epaule de Perrine, pour dire qu'elle +devait le conduire. + +Precedes de Fabry, qui leur fit faire place, ils entrerent dans la +cour, ou les pompiers noyaient les decombres de la maison +effondree entre ses quatre murs restes debout, et sous les jets +d'eau des tourbillons de flamme jaillissaient de ce foyer avec des +crepitements. + +D'un coin oppose encombre de femmes, partaient les cris qu'ils +avaient entendus. Fabry ecarta les groupes, et M. Vulfran, precede +de Perrine, s'avanca vers les deux meres qui tenaient leurs +enfants sur leurs genoux. Au milieu de ses larmes, l'une d'elles, +qui croyait peut-etre a un secours supreme, le vit paraitre; alors +reconnaissant que ce n'etait que le patron, elle etendit vers lui +un bras menacant: + +"Venez donc ver ce qu'on fait d'nos efants, pendant qu'on +s'extermine pour vous, c'est y vo qu'allez li rendre la vie? Oh! +mon pauvre petit!" + +Et se penchant sur son enfant, elle eclata en cris et en sanglots. + +Un moment M. Vulfran resta indecis, puis il dit a Fabry: + +"Vous aviez raison; allons-nous-en." + +Ils rentrerent aux bureaux, et il ne fut plus question de +l'incendie, jusqu'au moment ou Talouel vint annoncer a M. Vulfran +que sur les six enfants qu'on croyait morts, trois avaient ete +retrouves en bonne sante chez des voisins, ou on les avait portes +dans le premier moment d'affolement: il n'y avait donc reellement +que trois victimes, dont l'enterrement venait d'etre fixe au +lendemain. + +Quand Talouel fut parti, Perrine, qui depuis le retour a l'usine +etait restee plongee dans une reflexion profonde, se decida a +adresser la parole a M. Vulfran: + +"N'irez-vous pas a cet enterrement? demanda-t-elle avec un +fremissement de voix, qui trahissait son emotion. + +-- Pourquoi irais-je? + +-- Parce que ce serait votre reponse -- la plus digne que vous +puissiez faire -- aux accusations de cette pauvre femme. + +-- Mes ouvriers sont-ils venus au service celebre pour mon fils? + +-- Ils ne se sont pas associes a votre douleur; vous vous associez +a celles qui les atteignent, c'est une reponse aussi cela, et qui +serait comprise. + +-- Tu ne sais pas combien l'ouvrier est ingrat. + +-- Ingrat pourquoi? Pour l'argent recu? C'est possible; et cela +vient peut-etre de ce qu'il ne considere pas l'argent recu au meme +point de vue que celui qui le donne; n'a-t-il pas des droits sur +cet argent qu'il a gagne lui-meme? Cette ingratitude-la existe +peut-etre telle que vous dites. Mais l'ingratitude pour une marque +d'interet, pour une aide amicale, croyez-vous qu'elle soit la +meme? C'est l'amitie qui fait naitre l'amitie. On aime ceux dont +on se sent aime; et il me semble que si nous nous faisons l'ami +des autres, nous faisons des autres nos amis. C'est beaucoup de +soulager la misere des malheureux; mais comme c'est plus encore de +soulager leur douleur... en la partageant!" + +Elle avait encore bien des choses a dire dans ce sens, lui +semblait-il; mais M. Vulfran ne repondant rien, et ne paraissant +meme pas l'ecouter, elle n'osa pas continuer: plus tard elle +reprendrait ce sujet. + +Quand ils passerent devant la veranda de Talouel pour rentrer au +chateau, M. Vulfran s'arreta: + +"Prevenez M. le cure, dit-il, que je prends a ma charge les frais +de l'enterrement des enfants; qu'il ordonne un service convenable; +j'y assisterai." + +Talouel eut un haut-le-corps. + +"Faites afficher, continua M. Vulfran, que tous ceux qui voudront +se rendre demain a l'eglise en auront la liberte: c'est un grand +malheur que cet incendie. + +-- Nous n'en sommes pas responsables. + +-- Directement, non." + +Ce ne fut pas la seule surprise de Perrine; le lendemain matin, +apres le depouillement de la correspondance et la conference avec +les chefs de service, M. Vulfran retint Fabry: + +"Vous n'avez rien de presse en train, je pense? + +-- Non, monsieur. + +-- Eh bien, partez pour Rouen. J'ai appris qu'on avait construit +la une creche modele, dans laquelle on a applique ce qui s'est +fait de mieux ailleurs; non la Ville, il y aurait eu concours et +par suite routine, mais un particulier qui a cherche dans le bien +a faire un hommage a des memoires cheres. Vous etudierez cette +creche dans tous ses details: construction, chauffage, +ventilation, prix de revient, et depense d'entretien. Puis vous +demanderez a son constructeur de quelles creches il s'est inspire. +Vous irez les etudier aussi, et vous reviendrez aussi vite qu'il +vous sera possible. Il faut qu'avant trois mois nous ayons ouvert +une creche a la porte de toutes mes usines: je ne veux pas qu'un +malheur comme celui qui est arrive avant-hier se renouvelle. Je +compte sur vous. N'ayons pas la charge d'une pareille +responsabilite." + +Le soir, la lecon que Mlle Belhomme donnait a Perrine, qui avait +raconte cette grande nouvelle a l'institutrice enthousiasmee, fut +interrompue par l'entree de M. Vulfran dans la bibliotheque: + +"Mademoiselle, dit-il, je viens vous demander un service en mon +nom et au nom des populations de ce pays, service considerable, +d'une importance capitale par les resultats qu'il peut produire, +mais qui, je le reconnais, exige de votre part un sacrifice +considerable aussi: voici ce dont il s'agit." + +Ce dont il s'agissait, c'etait qu'elle donnat sa demission pour +prendre la direction des cinq creches qu'il allait fonder; apres +avoir cherche, il ne trouvait qu'elle qui fut la femme +d'intelligence, d'energie et de coeur capable de mener a bien une +tache aussi lourde. Les creches ouvertes, il les offrirait aux +communes de Maraucourt, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles, +avec un capital suffisant pour subvenir a leur entretien a +perpetuite, et il ne mettrait pour condition a sa donation que +l'obligation de maintenir a leur tete celle en qui il avait toute +confiance pour assurer le succes et la duree de son oeuvre. + +Ainsi presentee, la demande ne pouvait pas ne pas etre accueillie, +mais ce ne fut pas sans dechirements, car le sacrifice, comme +l'avait dit M. Vulfran, etait considerable pour l'institutrice: + +"Ah! monsieur, s'ecria-t-elle, vous ne savez pas ce que c'est que +l'enseignement. + +--Donner le savoir aux enfants, c'est beaucoup, je le sais, mais +leur donner la vie, la sante, c'est quelque chose aussi, et ce +sera votre tache; elle est assez grande pour que vous ne la +refusiez pas. + +-- Et je ne serais pas digne de votre choix si j'ecoutais mes +convenances personnelles... Apres tout je me prendrai moi-meme +pour eleve, et j'aurai tant a apprendre, que mon besoin +d'enseignement trouvera a s'employer largement. Je suis a vous de +tout coeur, et ce coeur est plus emu qu'il ne saurait l'exprimer, +penetre de gratitude, d'admiration... + +-- Si vous voulez parler de gratitude, ce n'est pas a moi qu'il +faut en adresser l'expression, mais a votre eleve, mademoiselle, +car c'est elle qui par ses paroles, par ses suggestions, a eveille +dans mon coeur des idees auxquelles j'etais jusqu'alors reste +etranger, et m'a mis dans une voie ou je n'ai encore fait que +quelques pas, qui ne sont rien a cote de la route a parcourir. + +-- Ah! monsieur, s'ecria Perrine enhardie de joie et de fierte, si +vous vouliez encore en faire un. + +-- Pour aller ou? + +-- Quelque part ou je vous conduirais ce soir. + +-- Alors, tu ne doutes de rien. + +-- Ah! si je ne doutais de rien! + +-- Est-ce de moi que tu doutes? + +-- Non, monsieur, de moi, de moi seule. Mais cela n'a aucun +rapport avec ce que je vous demande en vous proposant de vous +conduire quelque part ce soir. + +-- Mais ou veux-tu me conduire ce soir? + +-- En un endroit ou votre presence pendant quelques minutes +seulement peut produire des resultats extraordinaires. + +-- Encore ne peux-tu me dire quel est cet endroit mysterieux? + +-- Si je vous le disais, l'effet que j'attends de notre visite +serait manque. Il fera beau et chaud ce soir, vous n'aurez pas a +craindre de gagner froid, laissez-vous decider. + +-- Il semble qu'on peut avoir confiance en elle, dit +Mlle Belhomme, bien que cette proposition se presente sous une +forme un peu... bizarre et enfantine. + +-- Allons, qu'il soit fait comme tu veux, je t'accompagnerai ce +soir. A quelle heure fixes-tu notre expedition? + +-- Plus il sera tard, mieux cela vaudra." + +Dans la soiree, il parla plusieurs fois de cette expedition, mais +sans decider Perrine a s'expliquer. + +"Sais-tu que tu en es arrivee a piquer ma curiosite? + +-- Quand je n'aurais obtenu que cela, est-ce que ce ne serait pas +deja quelque chose? Ne vaut-il pas mieux pour vous rever a ce qui +peut se produire tantot ou demain, que vous aneantir dans les +regrets de ce que vous esperiez hier? + +_ Cela vaudrait mieux si demain existait maintenant pour moi; mais +a quel avenir veux-tu que je reve? il est plus triste encore que +le passe, puisqu'il est vide. + +-- Mais non, monsieur, il n'est pas vide, si vous songez a celui +des autres. Quand on est enfant... et pas heureux, on pense +souvent, n'est-ce pas, a tout ce qu'on demanderait a un magicien +tout-puissant, a un enchanteur, si on le rencontrait, et qui n'a +qu'a vouloir pour realiser tous les souhaits; mais quand on est +soi-meme cet enchanteur, est-ce qu'on ne pense pas quelquefois a +ce qu'on peut faire pour rendre heureux ceux qui ne le sont pas, +qu'ils soient enfants ou non; puisqu'on a aux mains le pouvoir, +n'est-ce pas amusant de s'en servir? Je dis amusant parce que nous +sommes dans une feerie, mais dans la realite il y a un autre mot +que celui-la." + +La soiree s'ecoula dans ces propos; plusieurs fois M. Vulfran +demanda si le moment n'etait pas venu de partir, mais elle le +retarda tant qu'elle put. + +Enfin elle annonca qu'ils pouvaient se mettre en route: la nuit +etait chaude comme elle l'avait prevu, sans vent, sans brouillard, +mais avec des eclairs de chaleur qui frequemment embrasaient le +ciel noir. Quand ils arriverent dans le village, ils le trouverent +endormi, pas une seule lumiere ne brillait aux fenetres closes, +pas de bruit d'aucune sorte, excepte celui de l'eau qui tombait +des barrages de la riviere. + +Comme tous les aveugles, M. Vulfran savait se reconnaitre la nuit, +et depuis leur sortie du chateau il avait suivi son chemin comme +avec ses yeux. + +"Nous voila devant Francoise, dit-il a un certain moment. + +-- C'est justement chez elle que nous allons. Maintenant, si vous +le voulez bien, nous ne parlerons pas: par la main je vous +guiderai. Je vous previens cependant que nous aurons un escalier a +monter, il est facile et droit; au haut de cet escalier j'ouvrirai +une porte et nous entrerons; nous ne resterons la que ce que vous +voudrez rester, une minute ou deux. + +-- Que veux-tu que je voie, puisque je ne vois pas? + +-- Vous n'avez pas besoin de voir. + +-- Alors pourquoi venir? + +-- Pour etre venu. J'oubliais de vous dire qu'il importe peu que +nous fassions du bruit en marchant." + +Les choses s'arrangerent comme elle avait dit, et en arrivant dans +la cour interieure, un eclair lui montra l'entree de l'escalier. +Ils monterent, et Perrine, ouvrant la porte dont elle avait parle, +attira doucement M. Vulfran et referma la porte. + +Alors ils se trouverent enveloppes d'un air chaud, acre, +suffocant. + +Une voix empatee dit: + +"Qu'est-ce qui est la?" + +Une pression de main avertit M. Vulfran de ne pas repondre. + +La meme voix continua: + +"Couche-te don la Noyelle." + +Cette fois ce fut la main de M. Vulfran qui dit a Perrine qu'il +voulait sortir. + +Elle rouvrit la porte, et ils redescendirent, tandis qu'un murmure +de voix les accompagnait. + +Ce fut seulement dans la rue que M. Vulfran prit la parole: + +"Tu as voulu me faire connaitre la chambree dans laquelle tu as +couche la premiere nuit de ton arrivee ici? + +-- J'ai voulu que vous connaissiez une des nombreuses chambrees de +Maraucourt, et des autres villages ou couche tout un monde de vos +ouvriers: hommes, femmes, enfants, pensant que quand vous auriez, +respire leur air empoisonne pendant une minute seulement, vous +voudriez faire rechercher combien de pauvres gens il tue." + + +XXXIX + +Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un +temps radieux, Perrine etait arrivee a Maraucourt, miserable et +desesperee, se demandant ce qui allait advenir d'elle. + +Le temps etait aussi radieux, mais Perrine et le village ne +ressemblaient en rien a ce qu'ils etaient l'annee precedente. + +A la place ou elle avait passe la fin de sa journee, assise +tristement a la lisiere du petit bois qui couronne la colline, +tachant de se rendre compte de ce qu'etaient le village et les +usines etales au-dessous d'elle dans la vallee, se trouvent +maintenant des batiments en construction; un hopital en bon air, +en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers +des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas +Maraucourt. + +C'est de la qu'on peut le mieux suivre les transformations de la +contree, et elles sont extraordinaires, eu egard surtout au peu de +temps qui s'est ecoule. + +Aux usines elles-memes il n'a pas ete apporte de changements bien +sensibles: ce qu'elles etaient, elles le sont toujours, comme si, +arrivees a leur complet developpement, elles n'avaient qu'a +continuer la marche reguliere de tout ce qui est rigoureusement +regle. + +Mais a une courte distance de leur entree principale, la ou +autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupees par deux +garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brulee +quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la +facade mi-partie rose, mi-partie bleue de la creche que M. Vulfran +a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures +croulantes. + +Sa facon de proceder avec leurs proprietaires a ete aussi nette +que franche: il les a fait venir et leur a explique que comme il +ne pouvait pas tolerer plus longtemps que les enfants de ses +ouvrieres fussent exposes a etre brules ou tues par toutes sortes +de maladies resultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez +celles qui les gardaient, il allait faire construire une creche +dans laquelle ces enfants seraient recus, nourris, eleves +gratuitement jusqu'a l'age de trois ans. Entre sa creche et leurs +garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient +vendre leurs maisons, il les acheterait moyennant une somme fixe +et une rente viagere. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'a +les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au +lendemain matin onze heures pour se decider; a midi il serait trop +tard. + +Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup +plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe +de batiments a peine acheves dans lesquels sont etablis des +logements separes, des refectoires, des restaurants, des cantines, +des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers celibataires, +hommes et femmes; et pour ces batiments M. Vulfran a employe le +meme procede d'expropriation que pour la creche. + +Precedemment se trouvaient la plusieurs vieilles maisons +appropriees tant bien que mal, en realite aussi mal que possible, +au logement en chambrees des ouvriers et en cabinets. Il a fait +appeler les proprietaires de ces maisons, et leur a tenu un +langage a peu pres analogue a celui dont il s'est deja servi: + +"Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrees dans +lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises +conditions dans lesquelles sont etablis ces logements qu'on +attribue les maladies de poitrine et la fievre typhoide qui tuent +tant de monde. Je ne peux pas tolerer cela plus longtemps. J'ai +donc resolu de faire construire deux hotels dans lesquels +j'offrirai aux ouvriers celibataires, hommes et femmes, une +chambre separee et exclusive pour trois francs par mois. En meme +temps j'amenagerai les rez-de-chaussee en refectoires et en +restaurants ou je donnerai un diner compose de soupe, de ragout ou +de roti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous +voulez me vendre vos maisons, j'eleverai mes hotels sur leur +emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est +dans votre interet, car j'ai ailleurs des terrains ou mes +constructions me couteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'a +onze heures demain pour reflechir; a midi il serait trop tard. + +Sur ces terrains eparpilles un peu partout, on apercoit d'autres +toits en tuiles neuves, tout petits ceux-la, et qui par leur +proprete et leur eclat rouge contrastent avec les anciennes +toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des +maisons ouvrieres dont la construction est commencee depuis peu, +et qui toutes sont ou seront isolees au milieu d'un jardinet, dans +lequel pourront se recolter les legumes necessaires a +l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de +loyer, aura le bien-etre materiel et la dignite du chez-soi. + +Mais la transformation qui a coup sur eut frappe le plus vivement +surpris, et meme stupefie celui qui serait reste un an absent de +Maraucourt, etait celle qui avait bouleverse le parc meme de +M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient +jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette +partie basse, restee jusque-la presque a l'etat naturel, avait ete +retranchee du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'elevait a +son centre un grand chalet en bois, flanque d'autres cottages ou +de kiosques construits a la legere, qui donnaient a l'ensemble une +apparence de jardin public que precisaient encore toutes sortes de +jeux, des maneges de chevaux de bois, des balancoires, des +appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs +a l'arc, a l'arbalete, a la carabine et au fusil de guerre, des +mats de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour +velocipedes, un theatre de marionnettes, une estrade pour des +musiciens. + +C'est qu'en realite c'est bien un jardin public, celui qui servait +aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des +autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, +M. Vulfran avait decide de faire les memes constructions qu'a +Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eut pour tous qu'un seul lieu +de reunion et de recreation ou pourraient s'etablir des relations +generales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple +bibliotheque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'etablir, +s'etait transformee, sans qu'il sut trop sous quelle influence, en +ce vaste jardin, ou autour des salles de lecture et de conference +qui occupent le grand chalet central, se sont groupes ces jeux +divers, dont le developpement a exige une partie meme de son parc, +de sorte que maintenant le cercle ouvrier protege le chateau et le +fait pardonner. + +Si rapidement que ces changements eussent ete concus et realises, +ils n'ont pas ete sans produire un vif emoi dans la contree et +meme une sorte d'agitation. + +Les plus hostiles ont ete les logeurs, les cabaretiers, les +boutiquiers, qui ont crie a la ruine et a l'oppression: n'etait-ce +pas une injustice, un crime social qu'on vint leur faire +concurrence et les empecher de continuer leur commerce dans les +memes conditions qu'ils l'avaient toujours pratique, au mieux de +leurs interets, comme il convient a des hommes libres? Et de meme +que lors de la creation des usines, les fermiers s'etaient +insurges contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de +la terre, ou les obligeaient a hausser les salaires, les petits +commercants avaient joint leurs plaintes a celles des +cultivateurs; c'etait tout juste si, quand M. Vulfran passait par +les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les +poursuivait pas de huees comme des malfaiteurs: il n'etait donc +pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le +pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu +de bonte, un peu de pitie au coeur! les ouvriers etaient donc +imbeciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but +que de les enchainer plus etroitement encore, et de leur reprendre +d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des reunions +s'etaient tenues ou l'on avait discute ce qu'il y avait a faire, +et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouve qu'il n'etait +pas un imbecile comme tant d'autres de ses camarades. + +Dans l'intimite meme de M. Vulfran, ou plutot dans sa famille, ces +reformes avaient provoque autant d'inquietudes que de critiques. +Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est a dire les ruiner? Ne +serait-il pas prudent de le faire interdire? Evidemment sa +faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle +voulait, etait une preuve de demence senile, que les tribunaux ne +pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimities s'etaient +concentrees sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce +qu'elle faisait: qu'importait a cette fille l'argent follement +gaspille, ce n'etait pas le sien. + +Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette +colere, dont elle recevait des coups directs ou indirects a chaque +instant, par des amities qui l'encourageaient et la +reconfortaient. + +Comme toujours Talouel, courtisan du succes, s'etait range de son +cote: elle reussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire +a M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle etait en butte a +l'hostilite de ses neveux, c'etait plus qu'il n'en fallait pour +qu'il se montrat ouvertement son ami; au fond, que lui importait +que M. Vulfran depensat des sommes considerables qui en realite +augmentaient la fortune des etablissements; cet argent ce n'etait +pas a lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien +vraisemblablement les etablissements seraient a lui un jour ou +l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amelioration +nouvelle etait a l'etude, n'avait-il pas rate les occasions de +"supposer" avec M. Vulfran que le moment etait propice pour la +realiser. + +Mais d'autres amities qui plus que celle-la plaisaient a Perrine, +c'etaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et +des ouvriers que M. Vulfran avait fait elire pour composer le +conseil de surveillance de ses differentes fondations. + +En voyant comment "la gamine" avait rendu a M. Vulfran l'energie +morale et intellectuelle, le medecin avait change de manieres a +son egard, et maintenant c'etait avec une affection paternelle +qu'il la traitait, presque avec deference, en tout cas comme une +personne qui compte: "Cette petite a plus fait que la medecine, +disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran +serait devenu." + +Mlle Belhomme n'avait pas eu a changer de manieres, mais elle +etait fiere d'elle, et chaque jour dans sa lecon il y avait +quelques minutes ou franchement elle laissait paraitre ses vrais +sentiments, bien qu'elle s'avouat que leur expression n'en fut +peut-etre pas tres correcte, "de maitresse a eleve". + +Quant a Fabry, il etait associe de trop pres a tout ce qui se +faisait, pour n'etre pas en accord avec cette jeune fille, a +laquelle il n'avait pas tout d'abord prete attention, mais qui +bien vite avait pris une si grande importance dans la maison, +qu'il n'etait plus qu'un instrument entre ses mains. + +"Monsieur Fabry, vous allez aller a Noisiel etudier les maisons +ouvrieres. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Angleterre etudier le +_Working men's club Union_. + +-- Monsieur Fabry, vous allez aller en Belgique etudier les +cercles ouvriers." + +Et Fabry partait, etudiait ce qu'on lui avait indique, tout en ne +negligeant rien de ce qu'il trouvait interessant, puis au retour, +apres de longues discussions avec M. Vulfran, etaient arretes les +plans qu'executaient sous sa direction l'architecte et les +conducteurs de travaux, adjoints a son bureau, devenu depuis peu +le plus important de la maison. Jamais elle ne prenait part a ces +discussions, jamais elle n'y melait son mot, mais elle y +assistait, et il eut fallu une stupidite reelle pour ne pas +comprendre qu'elle les preparait, les inspirait, et qu'en somme +c'etait la semence qu'elle avait jetee dans l'esprit ou dans le +coeur du maitre, qui germait et portait ses fruits. + +Pas plus que Fabry, les ouvriers elus par leurs camarades ne +meconnaissaient le role de Perrine, et bien que dans leurs +conseils elle ne se fut jamais permis ni un mot, ni un signe, ils +savaient tres justement peser l'influence qu'elle exercait, et ce +n'etait pas pour eux un mince sujet de confiance et de fierte +qu'elle fut des leurs: + +"Vous savez, elle a travaille aux cannetieres. + +-- Est-ce que si elle ne sortait pas du travail, elle serait ce +qu'elle est?" + +Il n'eut pas fait bon que devant ceux-la on parlat de la huer +quand elle traversait les rues des villages, les huees commencees +auraient ete vivement et violemment refoulees dans les gosiers. + +Ce dimanche-la, justement Fabry, parti depuis plusieurs jours pour +une enquete dont M. Vulfran n'avait pas parle a Perrine, et qu'il +avait meme paru vouloir tenir secrete, etait attendu; le matin il +avait envoye de Paris une depeche ne contenant que ces quelques +mots: + +"Renseignements complets, pieces officielles, arriverai midi." + +Il etait midi et demi, et il n'arrivait pas, ce qui contrairement +a l'habitude avait provoque l'impatience de M. Vulfran, +d'ordinaire plus calme. + +Son dejeuner acheve plus promptement que de coutume, il etait +rentre dans son cabinet avec Perrine, et a chaque instant il +allait a la fenetre ouverte sur les jardins pour ecouter. + +"Il est etrange que Fabry n'arrive pas. + +-- Le train aura eu du retard." + +Mais il ne se rendait pas a cette raison et restait a la fenetre +d'ou elle eut voulu l'arracher, car il se passait dans les jardins +et dans le parc des choses dont elle ne voulait pas qu'il eut +connaissance; avec une activite plus qu'ordinaire les jardiniers +achevaient d'entourer de treillages les corbeilles de fleurs, +tandis que d'autres emportaient les plantes rares disseminees sur +les pelouses; les grilles d'entree etaient grandes ouvertes, et +au-dela du saut-de-loup, le Cercle des ouvriers etait pavoise de +drapeaux et d'oriflammes, qui claquaient dans la brise de mer. + +Tout a coup il pressa le bouton d'appel pour son valet de chambre, +et quand celui-ci parut, il lui dit que si quelqu'un venait, il ne +recevrait personne. + +Cet ordre surprit d'autant plus Perrine que le dimanche +habituellement il recevait tous ceux qui voulaient l'entretenir, +petits ou grands, car tres avare en semaine de paroles qui font +perdre un temps appreciable en argent, il etait au contraire +volontiers bavard le dimanche, quand son temps et celui des autres +n'avaient plus la meme valeur. + +Enfin un roulement de voiture se fit entendre dans le chemin des +entailles, c'est-a-dire celui qui vient de Picquigny: + +"Voila Fabry", dit-il d'une voix qui parut alteree, anxieuse et +heureuse a la fois. + +En effet, c'etait bien Fabry, qui entra vivement dans le cabinet: +lui aussi paraissait etre dans un etat extraordinaire, et le +regard qu'il jeta tout d'abord a Perrine la troubla sans qu'elle +sut pourquoi: + +"Un accident de machine est cause de mon retard, dit-il. + +-- Vous arrivez, c'est l'essentiel. + +-- Ma depeche vous a prevenu. + +-- Votre depeche, trop courte et trop vague, m'a donne des +esperances; ce sont des certitudes qu'il me faut. + +-- Elles sont aussi completes que vous pouvez les desirer. + +-- Alors parlez, parlez vite. + +-- Le dois-je devant mademoiselle? + +-- Oui, si elles sont ce que vous dites. + +C'etait la premiere fois que Fabry, rendant compte d'une mission, +demandait s'il pouvait parler devant Perrine; et dans l'etat de +trouble ou elle se trouvait deja, cette precaution ne pouvait que +rendre plus violent encore l'emoi que les paroles de M. Vulfran et +de Fabry, leur agitation a l'un et a l'autre, le fremissement de +leurs voix, avaient provoque en elle. + +-- Comme, l'avait bien prevu l'agent que vous aviez charge de +faire des recherches, dit Fabry qui parlait sans regarder Perrine, +la personne dont il avait perdu la trace plusieurs fois etait +venue a Paris; la, en compulsant les actes de deces, on a trouve +au mois de juin de l'annee derniere un acte au nom de Marie +Doressany, veuve de Edmond Vulfran Paindavoine. Voici une +expedition de l'acte. + +Il la remit entre les mains tremblantes de M. Vulfran. + +"Voulez-vous que je vous la lise? + +-- Avez-vous verifie les noms? + +-- Assurement. + +-- Alors ne lisez pas; nous verrons plus tard, continuez. + +-- Je ne m'en suis pas tenu a cet acte, poursuivit Fabry, j'ai +voulu interroger le proprietaire de la maison dans laquelle elle +est morte, qui se nomme Grain de Sel, j'ai vu aussi ceux qui ont +assiste a la mort de la pauvre jeune femme, une chanteuse des rues +appelee la Marquise, et la Carpe, un vieux cordonnier; c'est a la +fatigue, a l'epuisement, a la misere qu'elle a succombe; de meme +j'ai vu le medecin qui l'a soignee, le docteur Cendrier qui +demeure a Charonne, rue Riblette; il avait voulu l'envoyer a +l'hopital, mais elle a refuse de se separer de sa fille. Enfin, +pour completer mon enquete, ils m'ont envoye rue du Chateau-des- +Rentiers chez une marchande de chiffons appelee La Rouquerie, que +j'ai rencontree hier seulement au moment ou elle rentrait de la +campagne. + +Fabry fit une pause, et, pour la premiere fois, se tournant vers +Perrine qu'il salua respectueusement: + +"J'ai vu Palikare, mademoiselle, il va bien." + +Depuis un moment deja Perrine s'etait levee, et elle regardait, +elle ecoutait eperdue, un flot de larmes jaillit de ses yeux. + +Fabry continua: + +"Fixee sur l'identite de la mere, il me restait a savoir ce +qu'etait devenue la fille, c'est ce que m'a appris La Rouquerie en +me racontant la rencontre qu'elle avait faite dans les bois de +Chantilly d'une pauvre enfant mourant de faim, retrouvee par son +ane. + +"Et toi, s'ecria M. Vulfran se tournant vers Perrine qui tremblait +de la tete aux pieds, ne me diras-tu pas pourquoi cette enfant ne +s'est pas fait connaitre, ne me l'expliqueras-tu pas, toi qui peux +descendre dans le coeur d'une jeune fille...?" + +Elle fit quelques pas vers lui. + +Il continua: + +"Pourquoi elle ne vient pas dans mes bras ouverts...? + +-- Mon Dieu! + +-- Ceux de son grand-pere." + + +XL + +Fabry s'etait retire, laissant en tete-a-tete le grand-pere et la +petite-fille. + +Mais ils etaient si emus qu'ils restaient les mains dans les mains +sans parler, n'echangeant que des mots de tendresse: + +"Ma fille, ma chere petite-fille! + +-- Grand-papa!" + +Enfin, quand ils se remirent un peu du trouble qui les +bouleversait, il l'interrogea: + +"Pourquoi ne t'es-tu pas fait connaitre? demanda-t-il. + +-- Ne l'ai-je pas tente plusieurs fois? rappelez-vous ce que vous +m'avez dit un jour, le dernier ou j'ai fait allusion a maman et a +moi: "Plus jamais, tu entends, plus jamais, ne me parle de ces +miserables". + +-- Pouvais-je soupconner que tu etais ma fille? + +-- Si cette fille s'etait presentee franchement devant vous, ne +l'auriez-vous pas chassee sans vouloir l'entendre? + +-- Qui sait ce que j'aurais fait! + +-- C'est alors que j'ai decide de ne me faire connaitre que le +jour ou, selon la recommandation de maman, je me serais fait +aimer. + +-- Et tu as attendu si longtemps! N'avais-tu pas a chaque instant +des preuves de mon affection? + +-- Etait-elle celle d'un pere? je n'osais le croire. + +-- Et il a fallu que, mes soupcons s'etant precises apres des +luttes cruelles, des hesitations, des esperances aussi bien que +des doutes que tu m'aurais epargnes en parlant plus tot, j'emploie +Fabry pour t'obliger a te jeter dans mes bras! + +-- La joie de l'heure presente ne prouve-t-elle pas qu'il etait +bon qu'il en fut ainsi? + +-- Enfin c'est bien, laissons cela, et dis-moi ce que tu m'as +cache, me laissant poursuivre des recherches que d'un mot tu +pouvais satisfaire... + +-- En me decouvrant. + +-- Parle-moi de ton pere; comment etes-vous arrives a Serajevo? +Comment etait-il photographe? + +-- Ce qu'a ete notre vie dans l'Inde, vous pouvez..." + +Il l'interrompit: + +"Dis-moi tu; c'est a ton grand-pere que tu parles, non plus a +M. Vulfran. + +-- Par les lettres que tu as recues tu sais a peu pres ce qu'a ete +cette vie; je te la reconterai plus tard, avec nos chasses aux +plantes, nos chasses aux betes, tu verras ce qu'etait le courage +de papa, la vaillance de maman, car je ne peux pas te parler de +lui sans te parler d'elle... + +-- Ne crois pas que ce que Fabry vient de m'apprendre d'elle, en +me disant son refus d'entrer a l'hopital ou elle aurait peut-etre +ete sauvee, et cela pour ne pas t'abandonner, ne m'a pas emu. + +-- Tu l'aimeras, tu l'aimeras. + +-- Tu me parleras d'elle. + +-- ... Je te la ferai connaitre, je te la ferai aimer. Je passe +donc la-dessus. Nous avions quitte l'Inde pour revenir en France, +quand, arrive a Suez, papa perdit l'argent qu'il avait emporte. Il +lui fut vole par des gens d'affaires. Je ne sais comment." + +M. Vulfran eut un geste qui semblait dire que lui savait ce +comment. + +"N'ayant plus d'argent, au lieu de venir en France, nous partimes +pour la Grece, ce qui coutait moins cher de voyage. A Athenes, +papa, qui avait des instruments pour la photographie, fit des +portraits dont nous vecumes. Puis il acheta une roulotte, un ane, +Palikare, qui m'a sauve la vie, et il voulut revenir en France par +terre, en faisant des portraits le long de la route. Mais qu'on en +faisait peu, helas! et que la route etait dure dans les montagnes, +ou le plus souvent il n'y avait que de mauvais sentiers dans +lesquels Palikare aurait du se tuer vingt fois par jour. Je t'ai +dit comment papa etait tombe malade a Bousovatcha. Je te demande a +ne pas te raconter sa mort aujourd'hui, je ne pourrais pas. Quand +il ne fut plus avec nous, il fallut continuer notre route. Si nous +gagnions peu, quand il pouvait inspirer confiance aux gens et les +decider a se faire photographier, combien moins encore y gagnames- +nous quand nous fumes seules! Plus tard aussi je te raconterai des +etapes de misere, qui durerent de novembre a mai, en plein hiver, +jusqu'a Paris. Par M. Fabry tu viens d'apprendre comment maman est +morte chez Grain de Sel, et cette mort je te la dirai plus tard +aussi avec les dernieres recommandations de maman pour venir ici." + +Pendant que Perrine parlait, des rumeurs vagues venant des jardins +passaient dans l'air. + +"Qu'est-ce que cela?" demanda M. Vulfran. + +Perrine alla a la fenetre: les pelouses et les allees etaient +noires d'ouvriers endimanches, d'hommes, de femmes, d'enfants au- +dessus desquels flottaient des drapeaux, des bannieres; et de +cette foule de six a sept mille personnes entassees, et dont les +masses se continuaient en dehors du parc dans le jardin du Cercle, +la route, les prairies, s'elevait cette rumeur qui avait surpris +M. Vulfran et detourne son attention du recit de Perrine, si grand +qu'en fut l'interet. + +"Qu'est-ce donc? repeta-t-il. + +-- C'est aujourd'hui ton anniversaire, dit-elle, et les ouvriers +de toutes les usines ont decide de le celebrer en te remerciant +ainsi de ce que tu as fait pour eux. + +-- Ah! vraiment, ah! vraiment!" + +Il vint a la fenetre comme s'il pouvait les voir, mais il fut +reconnu, et aussitot courut de groupe en groupe une clameur qui en +se propageant devint formidable. + +"Mon Dieu! qu'ils pourraient etre terribles s'ils etaient contre +nous, murmura-t-il, sentant pour la premiere fois la force de ces +masses qu'il commandait. + +-- Oui, mais ils sont avec nous parce que nous sommes avec eux. + +-- Et c'est a toi que cela est du, petite-fille; qu'il y a loin +d'aujourd'hui au service celebre a la memoire de ton pere dans +notre eglise vide! + +-- Voici l'ordre de la ceremonie qui a ete adopte par le conseil: +je te conduirai sur le perron a deux heures precises; de la tu +domineras la foule et tout le monde te verra; un ouvrier de chacun +des villages ou sont les usines montera sur le perron et, au nom +de tous, le vieux pere Gathoye t'adressera un petit discours. + +A ce moment deux heures sonnerent a la pendule. + +"Veux-tu me donner la main?" dit-elle. + +Ils arriverent sur le perron, et une immense acclamation retentit; +alors, comme cela avait ete regle, les delegues monterent sur le +perron, et le pere Gathoye, qui etait un vieux peigneur de +chanvre, s'avanca seul a quelques pas de ses camarades pour +debiter sa harangue qu'on lui avait fait repeter dix fois depuis +le matin: + +Monsieur Vulfran, c'est pour vous feliciter que ... c'est pour +vous feliciter que ..." + +Mais il resta court en faisant de grands bras, et la foule qui +voyait ses gestes eloquents crut qu'il debitait son discours. + +Apres quelques secondes d'efforts pendant lesquelles il s'arracha +plusieurs poignees de cheveux gris, en tirant dessus comme s'il +peignait son chanvre, il dit: + +"Voila la chose: j'avais un discours a vous dire, mais je peux pas +en retrouver un mot, ce que ca m'ennuie pour vous! enfin c'est +pour vous feliciter, vous remercier au nom de tous, et de bon +coeur." + +Il leva la main solennellement: + +"Je le jure, foi de Gathoye." + +Pour etre incoherent ce discours n'en remua pas moins M. Vulfran, +qui etait dans un etat d'ame ou l'on ne s'arrete pas aux paroles; +la main toujours appuyee sur l'epaule de Perrine il s'avanca +jusqu'a la balustrade du perron et se trouva la comme dans une +tribune ou la foule le voyait: + +"Mes amis, dit-il d'une voix forte, vos compliments d'amitie me +causent une joie d'autant plus grande que vous me les apportez +dans la journee la plus heureuse de ma vie, celle ou je viens de +retrouver ma petite-fille, la fille du fils que j'ai perdu; vous +la connaissez, vous l'avez vue a l'oeuvre, soyez surs qu'elle +continuera et developpera ce que nous avons fait ensemble, et +dites-vous que votre avenir, celui de vos enfants, est entre de +bonnes mains." + +Disant cela, il se pencha vers Perrine, et sans qu'elle put s'en +defendre la prenant dans ses bras encore vigoureux, il la souleva, +et, la presentant a la foule, il l'embrassa. + +Alors il s'eleva une acclamation poussee et repetee pendant +plusieurs minutes par des milliers de bouches d'hommes, de femmes, +d'enfants; puis, comme l'ordre de la fete avait ete bien regle, +aussitot le defile commenca et chacun en passant devant le vieux +patron et sa petite-fille salua ou fit la reverence. + +"Si tu voyais les bonnes figures", dit Perrine. + +Cependant il y en eut qui ne furent pas precisement radieuses: +celles des neveux, quand, la ceremonie terminee, ils vinrent +feliciter leur "cousine". + +"Pour moi, dit Talouel qui avait voulu se donner le plaisir de se +joindre a eux, et qui d'autre part tenait a ne pas perdre de temps +pour faire sa cour a l'heritiere des usines, je l'avais toujours +suppose." + +Des emotions de ce genre ne pouvaient pas etre bonnes pour la +sante de M. Vulfran; la veille de son anniversaire il se trouvait +mieux qu'il ne l'avait ete depuis longtemps, ne toussant plus, +n'etouffant plus, mangeant et dormant bien; le lendemain, au +contraire, la toux et les etouffements avaient si bien repris que +tout ce qui avait ete si peniblement gagne paraissait perdu de +nouveau. + +Aussitot le docteur Ruchon fut appele: + +"Vous devez comprendre, dit M. Vulfran, que j'ai envie de voir ma +petite-fille, il faut donc que vous me mettiez au plus vite en +etat de supporter l'operation. + +-- Ne sortez pas, mettez-vous au regime lacte, soyez calme, parlez +peu, et je vous garantis qu'avec le beau temps dont nous +jouissons, l'oppression, les palpitations, la toux disparaitront, +et l'operation pourra se faire avec toutes chances de succes." + +Le pronostic du docteur Ruchon se realisa, et un mois apres +l'anniversaire, deux, medecins appeles de Paris constaterent un +etat general assez bon pour autoriser l'operation qui, si elle +n'avait point toutes les chances pour elle, en avait cependant de +serieuses et de nombreuses: en l'examinant dans une chambre +obscure, on constatait que M. Vulfran avait conserve de la +sensibilite retinienne, ce qui etait la condition indispensable +pour permettre l'operation, et l'on decidait de la pratiquer avec +iridectomie, c'est-a-dire excision d'une partie de l'iris. + +Comme on voulait l'endormir, il s'y refusa: + +"Non, dit-il, mais je demande a ma petite-fille d'avoir le courage +de me tenir la main; vous verrez que cela me rendra solide. Est-ce +tres douloureux? + +-- La cocaine attenuera la douleur." + +L'operation faite, le patient ne recouvra pas la vue +instantanement, et cinq ou six jours s'ecoulerent avant que ne +commencat la coaptation de la plaie de son oeil recouvert d'un +bandeau compressif. + +Combien furent-elles longues pour le pere et la fille, ces +journees d'attente, malgre les assurances favorables de l'oculiste +reste au chateau pour pratiquer lui-meme les pansements +necessaires; mais l'oculiste n'etait pas tout: que se passerait-il +si une reprise de la bronchite se produisait? Une crise de toux, +un eternuement ne pouvaient-ils pas tout compromettre? + +Et de nouveau Perrine eprouva les angoisses qui l'avaient accablee +pendant la maladie de son pere et de sa mere. N'aurait-elle donc +retrouve son grand-pere que pour le perdre, et une fois encore +rester seule au monde? + +Le temps s'ecoula sans complications facheuses, et M. Vulfran fut +autorise a se servir, dans une chambre aux volets clos, et aux +rideaux fermes, de son oeil opere. + +"Ah! si j'avais eu des yeux, s'ecria-t-il apres l'avoir +contemplee, est-ce que mon premier regard ne t'aurait pas reconnue +pour ma fille? Ils sont donc imbeciles ici de n'avoir pas retrouve +ta ressemblance avec ton pere? Talouel serait donc sincere en +disant qu'il l'avait "suppose". + +Mais on ne laissa pas prolonger ses epanchements: il ne fallait +pas qu'il eprouvat des emotions, ni qu'il toussat, ni qu'il eut +des palpitations. + +"Plus tard". + +Le quinzieme jour le bandeau compressif fut remplace par un +bandeau flottant; le vingtieme les pansements cesserent; mais ce +fut seulement le trente-cinquieme que l'oculiste, revint de Paris +pour decider un choix de verres convexes qui permettraient la +lecture et la vision a distance: avec un malade ordinaire les +choses eussent sans doute marche moins lentement, mais avec le +riche M. Vulfran c'eut ete naivete de ne pas pousser les soins a +l'extreme, et de ne pas multiplier les voyages. + +Ce que M. Vulfran desirait le plus, maintenant qu'il avait vu sa +petite-fille, c'etait de sortir pour visiter ses travaux; mais +cela demanda de nouvelles precautions, et imposa de nouveaux +retards, car il ne voulait pas s'enfermer dans un landau aux +glaces closes, mais se servir de son vieux phaeton, pour etre +conduit par Perrine, et se montrer a tous avec elle: pour cela il +importait de choisir une journee sans soleil, aussi bien que sans +vent et sans froid. + +Enfin il s'en presenta une a souhait, douce et vaporeuse, avec un +ciel bleu tendre, comme on en rencontre assez souvent en ce pays, +et apres le dejeuner Perrine donna l'ordre a Bastien de faire +atteler Coco au phaeton. + +"Tout de suite, mademoiselle." + +Elle fut surprise du ton de cette reponse, et du sourire de +Bastien, mais elle n'y preta pas autrement attention, occupee +qu'elle etait a habiller son grand-pere de facon qu'il ne fut +expose a n'avoir ni froid, ni chaud. + +Bientot Bastien revint annoncer que la voiture etait avancee, et +ils se rendirent sur le perron; Perrine, qui ne quittait pas des +yeux son grand-pere, marchant seul, arrivait a la derniere marche, +quand un formidable braiment lui fit tourner la tete. + +Etait-ce possible! Un ane etait attele au phaeton, et cet ane +ressemblait a Palikare, mais Palikare lustre, peigne, les sabots +brillants, habille d'un beau harnais jaune avec des houppettes +bleues, qui continuait de braire le cou tendu, et voulait venir +vers Perrine malgre le groom qui le retenait. + +"Palikare!" + +Et elle lui sauta a la tete en l'embrassant. + +"Ah! grand-papa, quelle bonne surprise! + +-- Ce n'est pas a moi que tu la dois, c'est a Fabry qui l'a +rachete a La Rouquerie; le personnel des bureaux a voulu faire ce +cadeau a leur ancienne camarade. + +-- M. Fabry est un bon coeur. + +-- Mais oui, mais oui, il a eu une idee qui n'est pas venue a tes +cousins. Il m'en est venu une aussi a moi, qui a ete de commander +a Paris une jolie charrette pour Palikare; elle arrivera dans +quelques jours, et ne sera trainee que par lui, car ce phaeton +n'est pas son affaire." + +Ils monterent en voiture, et Perrine prit les guides: + +"Par ou commencons-nous? + +-- Comment par ou? Mais par l'aumuche donc? Crois-tu que je n'ai +pas envie de voir le nid ou tu as vecu, et d'ou tu es partie?" + +Elle etait telle que Perrine l'avait quittee l'annee precedente, +avec son fouillis de vegetation vierge, sans que personne y eut +touche, respectee meme par le temps, qui n'avait fait qu'ajouter a +son caractere. + +"Est-ce curieux, dit M. Vulfran, qu'a deux pas d'un grand centre +ouvrier, en pleine civilisation, tu aies pu vivre la de la vie +sauvage! + +-- Aux Indes, en pleine vie sauvage, tout nous appartenait; ici, +dans la vie civilisee, je n'avais droit a rien; j'ai souvent pense +a cela." + +Apres l'aumuche, M. Vulfran voulut que sa premiere visite fut pour +la creche de Maraucourt. + +Il croyait la bien connaitre pour en avoir longuement discute et +arrete les plans avec Fabry, mais quand il se trouva dans +l'entree, et qu'il vit d'un coup d'oeil toutes les autres salles: +le dortoir ou sont couches les enfants aux maillots dans des +berceaux roses ou bleus, selon le sexe de l'enfant; le pouponnat +ou jouent ceux qui marchent seuls; la cuisine, le lavabo, il fut +surpris et charme de reconnaitre que par une habile distribution +et l'emploi de larges portes vitrees, l'architecte avait realise +le difficile ideal a lui impose, qui etait que la creche fut une +veritable maison de verre ou les meres vissent de la premiere +salle tout ce qui se passait dans celles ou elles ne devaient pas +entrer. + +Quand du dortoir ils vinrent dans le pouponnat, les enfants se +precipiterent sur Perrine en lui presentant le jouet qu'ils +avaient aux mains, une trompette, une crecelle, un cheval de bois, +une poule, une poupee. + +"Je vois que tu es connue ici, dit M. Vulfran. + +-- Connue! reprit Mlle Belhomme qui les accompagnait, dites aimee, +adoree; elle est une petite mere pour eux: personne comme elle qui +sache si bien les faire jouer. + +-- Vous souvenez-vous, repondit M. Vulfran, que vous me disiez, +que c'etait une qualite maitresse de savoir creer ce qui est +necessaire a nos besoins; il me semble qu'il en est une autre plus +belle encore, c'est de savoir creer ce qui est necessaire aux +besoins des autres, et cela precisement ma petite-fille l'a fait. +Mais nous ne sommes qu'au commencement, ma chere demoiselle: batir +des creches, des maisons ouvrieres, des cercles, c'est l'a b c de +la question sociale, et ce n'est pas avec cela qu'on la resout; +j'espere que nous pourrons aller plus loin, plus a fond; nous ne +sommes qu'a notre point de depart: vous verrez, vous verrez." + +Quand ils revinrent dans la salle d'entree, une femme finissait +d'allaiter son enfant; vivement elle le redressa, et le presenta a +M. Vulfran: + +"Regardez-le, monsieur Vulfran, c'est-y un bel efant? + +-- Mais... oui, c'est un bel enfant. + +-- Eh ben, il est ben a vous. + +-- Vraiment? + +-- J'en ai deja eu trois, que j'ai perdus; a qui doit-il de vivre +celui-la? Vous voyez s'il est a vous; Dieu vous benisse, vous et +votre chere fille!" + +Apres la creche ce fut la tour d'une maison ouvriere, puis de +l'hotel, du restaurant, du cercle, et en quittant Maraucourt ils +allerent a Saint-Pipoy, a Flexelles, a Bacourt, a Hercheux, et sur +la route Palikare trottait joyeux, fier d'etre conduit par sa +petite maitresse, dont la main etait plus douee que celle de la +Rouquerie, et qui ne remontait jamais en voiture sans l'embrasser, +-- caresse a laquelle il repondait par des mouvements d'oreilles +tout a fait eloquents pour qui savait les traduire. + +Dans ces villages les constructions n'etaient pas aussi avancees +qu'a Maraucourt, mais deja cependant pour la plupart on pouvait +fixer l'epoque de leur achevement. + +La journee avait ete bien remplie, ils revinrent lentement avant +l'approche de la nuit; alors, comme ils passaient d'une colline a +l'autre, ils se trouverent dominer la contree ou partout se +montraient des toits neufs a l'entour des hautes cheminees qui +vomissaient des tourbillons de fumee; M. Vulfran etendit la main: + +"Voila ton ouvrage, dit-il, ces creations auxquelles, entraine par +la fievre des affaires, je n'avais pas eu le temps du penser. Mais +pour que cela dure et se developpe, il te faut un mari digne de +toi, qui travaille pour nous et pour tous. Nous ne lui demanderons +pas autre chose. Et j'ai idee que nous pourrons rencontrer l'homme +de bon coeur qu'il nous faut. Alors nous vivrons heureux... en +famille. + +FIN + + + + [1] On trouvait egalement cette orthographe du mot dans la +deuxieme moitie du XIXe siecle. [NdC] + [2] La forme feminine _maline_, utilisee, par exemple, au +XVIe, est restee jusqu'a nos jours dans la prononciation vulgaire +et dans les patois. [NdC] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of En famille, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN FAMILLE *** + +***** This file should be named 13793.txt or 13793.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/9/13793/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits at http://www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13793.zip b/old/13793.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5324a80 --- /dev/null +++ b/old/13793.zip |
