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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13792 ***
+
+Charles Baudelaire
+
+JOURNAUX INTIMES
+FUSÉES - MON COEUR MIS À NU
+
+
+
+FUSÉES
+(Première partie des journaux intimes)
+
+Table des matières
+
+I
+II
+III
+IV
+V
+VI
+VII
+VIII
+IX
+X
+XI
+XII
+XIII
+XIV
+XV
+
+
+I
+
+Quand même Dieu n’existerait pas, la Religion serait encore Sainte
+et _Divine_.
+
+Dieu est le seul être qui, pour régner, n’ait même pas besoin
+d’exister.
+
+Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la matière.
+
+L’amour, c’est le goût de la prostitution. Il n’est même pas de
+plaisir noble qui ne puisse être ramené à la Prostitution.
+
+Dans un spectacle, dans un bal, chacun jouit de tous.
+
+Qu’est-ce que l’art? Prostitution.
+
+Le plaisir d’être dans les foules est une expression mystérieuse
+de la jouissance de la multiplication du nombre.
+
+_Tout_ est nombre. Le nombre est dans _tout_. Le nombre est dans
+l’individu. L’ivresse est un nombre.
+
+Le goût de la concentration productive doit remplacer, chez un
+homme mûr, le goût de la déperdition. -
+
+L’amour peut dériver d’un sentiment généreux: le goût de la
+prostitution; mais il est bientôt corrompu par le goût de la
+propriété.
+L’amour veut sortir de soi, se confondre avec sa victime, comme le
+vainqueur avec le vaincu, et cependant conserver des privilèges de
+conquérant.
+
+Les voluptés de l’entrepreneur tiennent à la fois de l’ange et du
+propriétaire. Charité et férocité. Elles sont même indépendantes
+du sexe, de la beauté et du genre animal.
+
+Les ténèbres vertes dans les soirs humides de la belle saison.
+
+Profondeur immense de la pensée dans les locutions vulgaires,
+trous creusés par des générations de fourmis.
+
+Anecdote du chasseur, relative à la liaison intime de la férocité
+et de l’amour.
+
+
+II
+
+De la féminéité de l’Eglise, comme raison de son omnipuissance.
+De la couleur violette (amour contenu, mystérieux, voilé, couleur
+de chanoinesse).
+
+Le prêtre est immense parce qu’il fait croire à une foule de
+choses étonnantes.
+Que l’Église veuille tout faire et tout être, c’est une loi de
+l’esprit humain.
+Les peuples adorent l’autorité.
+Les prêtres sont les serviteurs et les sectaires de l’imagination.
+Le trône et l’autel, maxime révolutionnaire.
+
+E. G. ou la SÉDUISANTE AVENTURIÈRE
+
+Ivresse religieuse des grandes villes. — Panthéisme. Moi, c’est
+tous; Tous, c’est moi.
+Tourbillon.
+
+
+III
+
+Je crois que j’ai déjà écrit dans mes notes que l’amour
+ressemblait fort à une torture ou à une opération chirurgicale.
+Mais cette idée peut être développée de la manière la plus amère.
+Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de
+désirs réciproques, l’un des deux sera toujours plus calme ou
+moins possédé que l’autre. Celui-là, ou celle-là, c’est
+l’opérateur, ou le bourreau; l’autre, c’est le sujet, la victime.
+Entendez-vous ces soupirs, préludes d’une tragédie de déshonneur,
+ces gémissements, ces cris, ces râles? Qui ne les a proférés, qui
+ne les a irrésistiblement extorqués? Et que trouvez-vous de pire
+dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires? Ces yeux
+de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent
+et se roidissent comme sous l’action d’une pile galvanique,
+l’ivresse, le délire, l’opium, dans leurs plus furieux résultats,
+ne vous en donneront certes pas d’aussi affreux, d’aussi curieux
+exemples. Et le visage humain, qu’Ovide croyait façonné pour
+refléter les astres, le voilà qui ne parle plus qu’une expression
+d’une férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort.
+Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot:
+extase à cette sorte de décomposition.
+
+-- Épouvantable jeu où il faut que l’un des joueurs perde le
+gouvernement de soi-même!
+Une fois il fut demandé devant moi en quoi consistait le plus
+grand plaisir de l’amour. Quelqu’un répondit naturellement: à
+recevoir, -- et un autre: à se donner.
+-- Celui-ci dit: plaisir d’orgueil! -- et celui-là: volupté
+d’humilité! Tous ces orduriers parlaient comme l’_Imitation de
+Jésus-Christ_. -- Enfin il se trouva un impudent utopiste qui
+affirma que le plus grand plaisir de l’amour était de former des
+citoyens pour la patrie.
+
+Moi je dis: la volupté unique et suprême de l’amour gît dans la
+certitude de faire le _mal_. -- Et l’homme et la femme savent de
+naissance que dans le mal se trouve toute volupté.
+
+
+IV
+
+PLANS. PROJETS
+-- La Comédie à la Silvestre.
+Barbara et le Mouton.
+-- Chenavard a créé un type surhumain.
+-- Mon voeu à Levaillant.
+-- Préface, mélange de mysticité et d’engouement.
+Rêve et théorie du Rêve à la Swedenborg.
+
+La pensée de Campbell (_the Conduct of Life_).
+Concentration.
+Puissance de l’idée fixe.
+-- La franchise absolue, moyen d’originalité.
+-- Raconter pompeusement des choses comiques.
+
+FUSÉES. SUGGESTIONS
+Quand un homme se met au lit, presque tous ses amis ont le désir
+secret de le voir mourir; les uns pour constater qu’il avait une
+santé inférieure à la leur; les autres dans l’espoir désintéressé
+d’étudier une agonie.
+
+Le dessin arabesque est le plus spiritualiste des dessins.
+
+
+V
+
+SUGGESTIONS
+L’homme de lettres remue des capitaux et donne le goût de la
+gymnastique intellectuelle.
+
+Le dessin arabesque est le plus idéal de tous.
+
+Nous aimons les femmes à proportion qu’elles nous sont plus
+étrangères. Aimer les femmes intelligentes est un plaisir de
+pédéraste. Ainsi la bestialité exclut la pédérastie.
+
+L’esprit de bouffonnerie peut ne pas exclure la charité, mais
+c’est rare.
+
+L’enthousiasme qui s’applique à autre chose que les abstractions
+est un signe de faiblesse et de maladie.
+
+La maigreur est plus nue, plus indécente que la graisse.
+
+
+VI
+
+--_ Ciel tragique_. Épithète d’on ordre abstrait appliqué à un
+être matériel.
+
+-- L’homme boit la lumière avec l’atmosphère. Ainsi le peuple a
+raison de dire que l’air de la nuit est malsain pour le travail.
+
+-- Le peuple est adorateur-né du feu.
+Feux d’artifice, incendies, incendiaires.
+Si l’on suppose un adorateur-né du feu, un _Parsis-né_, on peut
+créer une nouvelle.
+
+Les méprises relatives aux visages sont le résultat de l’éclipse
+de l’image réelle par l’hallucination qui en tire sa naissance.
+
+Connais donc les jouissances d’une vie âpre; et prie, prie sans
+cesse. La prière est réservoir de force. (_Autel de la volonté.
+Dynamique morale. La sorcellerie des sacrements. Hygiène de
+l’âme_).
+
+La Musique creuse le ciel.
+
+Jean-Jacques disait qu’il n’entrait dans un café qu’avec une
+certaine émotion. Pour une nature timide, un contrôle de théâtre
+ressemble quelque peu au tribunal des Enfers.
+
+La vie n’a qu’un charme vrai; c’est le charme du _Jeu_. Mais s’il
+nous est indifférent de gagner ou de perdre?
+
+
+VII
+
+SUGGESTIONS
+Les nations n’ont de grands hommes que malgré elles, -- comme les
+familles. Elles font tous leurs efforts pour n’en avoir pas. Et
+ainsi, le grand homme a besoin, pour exister, de posséder une
+force d’attaque plus grande que la force de résistance développée
+par des millions d’individus.
+
+A propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut
+dire que les hommes s’endorment journellement avec une audace qui
+serait inintelligible, si nous ne savions pas qu’elle est le
+résultat de l’ignorance du danger.
+
+Il y a des peaux carapaces avec lesquelles le mépris n’est plus
+une vengeance.
+
+Beaucoup d’amis, beaucoup de gants. Ceux qui m’ont aimé étaient
+des gens méprisés, je dirais même méprisables, si je tenais à
+flatter les honnêtes gens.
+
+Girardin parler latin! _Pecudesque locutae_.
+
+Il appartenait à une Société incrédule d’envoyer Robert Houdin
+chez les Arabes pour les détourner des miracles.
+
+
+VIII
+
+Ces beaux et grands navires, imperceptiblement balancés (dandinés)
+sur les eaux tranquilles, ces robustes navires, à l’air désoeuvré
+et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette:
+Quand partons-nous pour le bonheur?
+
+Ne pas oublier dans le drame le côté merveilleux, la sorcellerie
+et le romanesque.
+
+Les milieux, les atmosphères, dont tout un récit doit être trempé.
+(Voir _Usher _et en référer aux sensations profondes du hachisch
+et de l’opium).
+
+Y a-t-il des folies mathématiques et des fous qui pensent que deux
+et deux fassent trois? En d’autres termes, -- l’hallucination
+peut-elle, si ces mots ne hurlent pas, envahir les choses de pur
+raisonnement? Si, quand un homme prend l’habitude de la paresse,
+de la rêverie, de la fainéantise, au point de renvoyer sans cesse
+au lendemain la chose importante, un autre homme le réveillait un
+matin à grands coups de fouet et le fouettait sans pitié jusqu’à
+ce que, ne pouvant travailler par plaisir, celui-ci travaillât par
+peur, cet homme, -- le fouetteur, -- ne serait-il pas vraiment son
+ami, son bienfaiteur? D’ailleurs on peut affirmer que le plaisir
+viendrait après, à bien plus juste titre qu’on ne dit: l’amour
+vient après le mariage.
+De même en politique, le vrai saint est celui qui fouette et tue
+le peuple pour le bien du peuple.
+
+Mardi 13 mai 1856.
+
+Prendre des exemplaires à Michel.
+Écrire à Mann,
+à [Willis]
+à _Maria Clemm_.
+
+Envoyer chez Mad. Dumay savoir si Mirès.....
+
+Ce qui n’est pas légèrement difforme a l’air insensible: -- d’où
+il suit que l’irrégularité, c’est-à-dire l’inattendu, la surprise,
+l’étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de
+la beauté.
+
+
+IX
+
+NOTES
+Théodore de Banville n’est pas précisément matérialiste; il est
+lumineux.
+Sa poésie représente les heures heureuses.
+
+A chaque lettre de créancier, écrivez cinquante lignes sur un
+sujet extra-terrestre et vous serez sauvé.
+
+Grand sourire dans un beau visage de géant.
+
+_Du suicide et de la folie-suicide considérés dans leurs rapports
+avec la statistique, la médecine et la philosophie._
+
+BRIÈRE DE BOISMONT
+Chercher le passage: Vivre avec un être qui n’a pour vous que de
+l’aversion...
+Le portrait de _Sérène_ par _Sénèque_, celui de _Stagyre_ par
+_saint Jean Chrysostome_.
+L’_acedia_, maladie des moines.
+Le _Taedium vitae_.
+
+Traduction et paraphrase de: La Passion rapporte tout à elle.
+Jouissances spirituelles et physiques causées par l’orage,
+l’électricité et la foudre, tocsin des souvenirs amoureux,
+ténébreux, des anciennes années.
+
+
+X
+
+J’ai trouvé la définition du Beau, -- de mon Beau. C’est quelque
+chose d’ardent et de triste, quelque chose d’un peu vague,
+laissant carrière à la conjecture. Je vais, si l’on veut,
+appliquer mes idées à un objet sensible, à l’objet, par exemple,
+le plus intéressant dans la société, à un visage de femme. Une
+tête séduisante et belle, une tête de femme, veux-je dire, c’est
+une tête qui fait rêver à la fois, -- mais d’une manière confuse,
+-- de volupté et de tristesse; qui comporte une idée de
+mélancolie, de lassitude, même de satiété, -- soit une idée
+contraire, c’est-à-dire une ardeur, un désir de vivre, associé
+avec une amertume refluante, comme venant de privation ou de
+désespérance. Le mystère, le regret, sont aussi des caractères du
+Beau.
+Une belle tête d’homme n’a pas besoin de comporter, excepté peut-
+être aux yeux d’une femme, -- cette idée de volupté, qui dans un
+visage de femme est une provocation d’autant plus attirante que le
+visage est généralement plus mélancolique. Mais cette tête
+contiendra aussi quelque chose d’ardent et de triste, -- des
+besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, --
+l’idée d’une puissance grondante, et sans emploi, -- quelquefois
+l’idée d’une insensibilité vengeresse, (car le type idéal du Dandy
+n’est pas à négliger dans ce sujet), -- quelquefois aussi, -- et
+c ‘est l’un des caractères de beauté les plus intéressants, -- le
+mystère, et enfin (pour que j’aie le courage d’avouer à quel point
+je me sens moderne en esthétique), _le Malheur_. -- Je ne prétends
+pas que la Joie ne puisse pas s’associer avec la Beauté, mais je
+dis que la Joie [en] est un des ornements les plus vulgaires; --
+tandis que la Mélancolie en est pour ainsi dire l’illustre
+compagne, à ce point que je ne conçois guère (mon cerveau serait-
+il un miroir ensorcelé?) un type de Beauté où il n’y ait pas du
+_Malheur_. -- Appuyé sur, -- d’autres diraient: obsédé par -- ces
+idées, on conçoit qu’il me serait difficile de ne pas conclure que
+le plus parfait type de Beauté virile est _Satan_, -- à la manière
+de Milton.
+
+
+XI
+
+AUTO-IDOLÂTRIE.
+Harmonie politique du caractère.
+Eurythmie du caractère et des facultés.
+Augmenter toutes les facultés.
+Conserver toutes les facultés.
+Un culte (magisme, sorcellerie évocatoire).
+Le sacrifice et le voeu sont les formules suprêmes et les symboles
+de l’échange.
+
+Deux qualités littéraires fondamentales: surnaturalisme et ironie.
+Coup d’oeil individuel, aspect dans lequel se tiennent les choses
+devant l’écrivain, puis tournure d’esprit satanique. Le surnaturel
+comprend la couleur générale et l’accent, c’est-à-dire intensité,
+sonorité, limpidité, vibrativité, profondeur et retentissement
+dans l’espace et dans le temps.
+Il y a des moments de l’existence où le temps et l’étendue sont
+plus profonds, et le sentiment de l’existence immensément
+augmenté.
+De la magie appliquée à l’évocation des grands morts, au
+rétablissement et au perfectionnement de la santé.
+L’inspiration vient toujours quand l’homme le _veut_, mais elle ne
+s’en va pas toujours quand il le veut.
+De la langue et de l’écriture, prises comme opérations magiques,
+sorcellerie évocatoire.
+
+_De l’air dans la femme._
+
+Les airs charmants et qui font la beauté sont:
+
+L’air blasé,
+L’air ennuyé
+L’air évaporé,
+L’air impudent,
+L’air de regarder en dedans,
+L’air de domination,
+L’air de volonté,
+L’air méchant,
+L’air chat, enfantillage, nonchalance et malice mêlés.
+
+Dans certains états de l’âme presque surnaturels, la profondeur de
+la vie se révèle toute entière dans le spectacle, si ordinaire
+qu’il soit, qu’on a sous les yeux. Il en devient le symbole.
+
+Comme je traversais le boulevard, et comme je mettais un peu de
+précipitation à éviter les voitures, mon auréole s’est détachée et
+est tombée dans la boue du macadam. J’eus heureusement le temps de
+la ramasser; mais cette idée malheureuse se glissa un instant
+après dans mon esprit, que c’était un mauvais présage; et dès lors
+l’idée n’a plus voulu me lâcher; elle ne m’a laissé aucun repos de
+toute la journée.
+
+Du culte de soi-même dans l’amour, au point de vue de la santé, de
+l’hygiène, de la toilette, de la noblesse spirituelle et de
+l’éloquence.
+
+_Self-purification and anti-humanity._
+
+Il y a dans l’acte de l’amour une grande ressemblance avec la
+torture, ou avec une opération chirurgicale.
+
+Il y a dans la prière une opération magique. La prière est une des
+grandes forces de la dynamique intellectuelle. Il y a là comme une
+récurrence électrique.
+Le chapelet est un médium, un véhicule; c’est la prière mise à la
+portée de tous.
+
+Le travail, force progressive et accumulative, portant intérêts
+comme le capital, dans les facultés comme dans les résultats.
+Le jeu, même dirigé par la science, force intermittente, sera
+vaincu, si fructueux qu’il soit, par le travail, si petit qu’il
+soit, mais continu.
+
+Si un poète demandait à l’État le droit d’avoir quelques bourgeois
+dans son écurie, on serait fort étonné, tandis que si un bourgeois
+demandait du poète rôti, on le trouverait tout naturel.
+
+Ce livre ne pourra pas scandaliser mes femmes, mes filles, ni mes
+soeurs.
+
+Tantôt il lui demandait la permission de lui baiser la jambe, et
+il profitait de la circonstance pour baiser cette belle jambe dans
+telle position qu’elle dessinât son contour sur le soleil
+couchant.
+
+Minette, minoutte, minouille, mon chat, mon loup, mon petit singe,
+grand singe, grand serpent, mon petit âne mélancolique.
+De pareils caprices de langue, trop répétés, de trop fréquentes
+appellations bestiales témoignent d’un côté satanique dans
+l’amour; les satans n’ont-ils pas des formes de bêtes? Le chameau
+de Cazotte, -- chameau, Diable et femme.
+Un homme va au tir au pistolet, accompagné de sa femme. -- Il
+ajuste une poupée, et dit à sa femme: Je me figure que c’est toi.
+-- Il ferme les yeux et abat la poupée. -- Puis il dit en baisant
+la main de sa compagne: Cher ange, que je te remercie de mon
+adresse!
+Quand j’aurai inspiré le dégoût et l’horreur universels, j’aurai
+conquis la solitude.
+Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles et mes soeurs.
+-- J’ai peu de ces choses.
+Il y a des peaux carapaces avec lesquelles le mépris n’est plus un
+plaisir.
+Beaucoup d’amis, beaucoup de gants, -- de peur de la gale.
+Ceux qui m’ont aimé étaient des gens méprisés, je dirais même
+méprisables, si je tenais à flatter les _honnêtes gens_.
+Dieu est un scandale, -- un scandale qui rapporte.
+
+
+XII
+
+Ne méprisez la sensibilité de personne. La sensibilité de chacun,
+c’est son génie.
+Il n’y a que deux endroits où l’on paye pour avoir le droit de
+dépenser, les latrines publiques et les femmes.
+Par un concubinage ardent, on peut deviner les jouissances d’un
+jeune ménage.
+Le goût précoce des femmes. Je confondais l’odeur de la fourrure
+avec l’odeur de la femme. Je me souviens... Enfin, j’aimais ma
+mère pour son élégance. J’étais donc un dandy précoce.
+Mes ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements
+solennels, tous victimes de terribles passions.
+Les pays protestants manquent de deux éléments indispensables au
+bonheur d’un homme bien élevé, la galanterie et la dévotion.
+Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l’esprit
+comme la discordance aux oreilles blasées.
+Ce qu’il y a d’enivrant dans le mauvais goût, c’est le plaisir
+aristocratique de déplaire.
+L’Allemagne exprime la rêverie par la ligne, comme l’Angleterre
+par la perspective.
+Il y a dans l’engendrement de toute pensée sublime une secousse
+nerveuse qui se fait sentir dans le cervelet.
+L’Espagne met dans la religion la férocité naturelle de l’amour.
+
+STYLE.
+La note éternelle, le style éternel et cosmopolite. Chateaubriand,
+Alph. Rabbe, Edgar Poe.
+
+
+XIII
+
+SUGGESTIONS
+Pourquoi les démocrates n’aiment pas les chats, il est facile de
+le deviner. Le chat est beau; il révèle des idées de luxe, de
+propreté, de volupté, etc...
+
+Un peu de travail, répété trois cent soixante-cinq fois, donne
+trois cent soixante-cinq fois un peu d’argent, c’est-à-dire une
+somme énorme. En même temps, _la gloire est faite_.
+
+De même, une foule de petites jouissances composent le bonheur.
+
+Créer un poncif, c’est le génie.
+Je dois créer un poncif.
+
+Le concetto est un chef-d’oeuvre.
+
+Le ton Alphonse Rabbe.
+Le ton fille entretenue (_Ma toute-belle! Sexe volage!_).
+Le ton _éternel_.
+Coloriage, cru, dessin profondément entaillé.
+_La prima Donna et le garçon boucher_.
+
+Ma mère est fantastique; il faut la craindre et lui plaire.
+
+L’orgueilleux Hildebrand.
+Césarisme de Napoléon III. (Lettre à Edgar Ney). Pape et Empereur.
+
+
+XIV
+
+SUGGESTIONS.
+Se livrer à Satan, qu’est-ce que c’est?
+
+Quoi de plus absurde que le Progrès, puisque l’homme, comme cela
+est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable et égal
+à l’homme, c’est-à-dire toujours à l’état sauvage. Qu’est-ce que
+les périls de la forêt et de la prairie auprès des chocs et des
+conflits quotidiens de la civilisation? Que l’homme enlace sa dupe
+sur le Boulevard, ou perce sa proie dans des forêts inconnues,
+n’est-il pas l’homme éternel, c’est-à-dire l’animal de proie le
+plus parfait?
+-- On dit que j’ai trente ans; mais si j’ai vécu trois minutes en
+une... n’ai-je pas quatre-vingt-dix ans?
+... Le travail, n’est-ce pas le sel qui conserve les âmes momies?
+Début d’un roman, commencer un sujet n’importe où et, pour avoir
+envie de le finir, débuter par de très belles phrases.
+
+
+XV
+
+Je crois que le charme infini et mystérieux qui gît dans la
+contemplation d’un navire en mouvement, tient, dans le premier
+cas, à la régularité et à la symétrie qui sont un des besoins
+primordiaux de l’esprit humain, au même degré que la complication
+et l’harmonie, -- et, dans le second cas, à la multiplication et à
+la génération de toutes les courbes et figures imaginaires opérées
+dans l’espace par les éléments réels de l’objet.
+L’idée poétique qui se dégage de cette opération du mouvement dans
+les lignes est l’hypothèse d’un être vaste, immense, compliqué,
+mais eurythmique, d’un animal plein de génie, souffrant et
+soupirant tous les soupirs et toutes les ambitions humaines.
+
+Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de _sauvages_ et
+de _barbares_, bientôt, comme le dit d’Aurevilly, vous ne vaudrez
+même plus assez pour être idolâtres.
+
+Le stoïcisme, religion qui n’a qu’un sacrement, -- le suicide!
+
+Concevoir un canevas pour une bouffonnerie lyrique ou féerique,
+pour une pantomime, et traduire cela en un roman sérieux. Noyer le
+tout dans une atmosphère anormale et songeuse, -- dans
+l’atmosphère des _grands jours_. -- Que ce soit quelque chose de
+berçant, -- et même de serein dans la passion. -- Régions de la
+Poésie pure.
+
+Ému au contact de ces voluptés qui ressemblaient à des souvenirs,
+attendri par la pensée d’un passé mal rempli, de tant de fautes,
+de tant de querelles, de tant de choses à se cacher
+réciproquement, il se mit à pleurer; et ses larmes chaudes
+coulèrent dans les ténèbres sur l’épaule nue de sa chère et
+toujours attirante maîtresse. Elle tressaillit; elle se sentit,
+elle aussi, attendrie et remuée. Les ténèbres rassuraient sa
+vanité et son dandysme de femme froide. Ces deux êtres déchus,
+mais souffrant encore de leur reste de noblesse, s’enlacèrent
+spontanément, confondant dans la pluie de leurs larmes et de leurs
+baisers les tristesses de leur passé avec leurs espérances bien
+incertaines d’avenir. Il est présumable que jamais pour eux la
+volupté ne fut si douce que dans cette nuit de mélancolie et de
+charité; -- volupté saturée de douleur et de remords.
+A travers la noirceur de la nuit, il avait regardé derrière lui
+dans les années profondes, puis il s’était jeté dans les bras de
+sa coupable amie pour y retrouver le pardon qu’il lui accordait.
+-- Hugo pense souvent à Prométhée. Il s’applique un vautour
+imaginaire sur une poitrine qui n’est lancinée que par les moxas
+de la vanité. Puis l’hallucination se compliquant, se variant,
+mais suivant la marche progressive décrite par les médecins, il
+croit que par un _fiat_ de la Providence, Sainte-Hélène a pris la
+place de Jersey.
+
+Cet homme est si peu élégiaque, si peu éthéré, qu’il ferait
+horreur même à un notaire.
+
+Hugo-Sacerdoce a toujours le front penché; -- trop penché pour
+rien voir, excepté son nombril.
+
+Qu’est-ce qui n’est pas un sacerdoce aujourd’hui? La jeunesse
+elle-même est un sacerdoce, -- à ce que dit la jeunesse.
+
+Et qu’est-ce qui n’est pas une prière? -- Chier est une prière, à
+ce que disent les démocrates quand ils chient.
+
+M. de Pontmartin, -- un homme qui a toujours l’air d’arriver de sa
+province...
+
+L’homme, c’est-à-dire chacun, est si naturellement dépravé qu’il
+souffre moins de l’abaissement universel que de l’établissement
+d’une hiérarchie raisonnable.
+
+Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait
+durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à
+toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à
+celle-ci: qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel?
+-- Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement,
+serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire
+historique? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients
+et au désordre, bouffon des républiques du Sud-Amérique, -- que
+peut-être même nous retournerons à l’état sauvage, et que nous
+irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation,
+chercher notre pâture, un fusil à la main. Non; -- car ce sort et
+ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale,
+écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des
+inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru
+vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès
+aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que
+rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges, ou anti-
+naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats
+positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui
+subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler
+et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de
+nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété
+avait disparu virtuellement avec la suppression du droit
+d’aînesse; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre
+vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir
+hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le
+mal suprême.
+L’imagination humaine peut concevoir sans trop de peine, des
+républiques ou autres états communautaires, dignes de quelque
+gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains
+aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des
+institutions politiques que se manifestera la ruine universelle,
+ou le progrès universel; car peu m’importe le nom. Ce sera par
+l’avilissement des coeurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui
+restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de
+l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour
+se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des
+moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant
+si endurcie? -- Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-
+huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne; il la
+fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour
+délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour
+immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder
+un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son
+infâme papa, -- fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra
+les lumières et qui ferait considérer le _Siècle_ d’alors comme un
+suppôt de la superstition. Alors, les errantes, les déclassées,
+celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des
+Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille,
+lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, --
+alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse,
+sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même _les
+erreurs des sens_! .... Alors, ce qui ressemblera à la vertu, --
+que dis-je, -- tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera
+réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque
+fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les
+citoyens qui ne sauront pas faire fortune. -- Ton épouse, ô
+Bourgeois! ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la
+poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie
+irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-
+fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta
+fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau,
+qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô Bourgeois, -- moins
+poète encore que tu n’es aujourd’hui, -- tu n’y trouveras rien à
+redire; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses dans
+l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se
+délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce au progrès de ces
+temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères!
+Quant à moi qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète,
+je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu
+dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un
+homme lassé dont l’oeil ne voit en arrière, dans les années
+profondes, que désabusement et amertume, et devant lui qu’un orage
+où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement, ni douleur. Le
+soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir,
+bercé dans sa digestion, oublieux autant que possible -- du passé,
+content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid
+et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui
+passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare: Que
+m’importe où vont ces consciences?
+Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent
+un hors-d’oeuvre. Cependant, je laisserai ces pages, -- parce que
+je veux dater ma colère. Tristesse.
+
+
+
+MON COEUR MIS À NU
+(Deuxième partie des journaux intimes)
+
+Table des matières
+
+Présentation
+I
+1.
+2.
+3.
+II
+4.
+III
+5.
+IV
+6.
+7.
+V
+8.
+VI
+9.
+10.
+VII
+11.
+12.
+VIII
+13.
+14.
+IX
+15.
+16.
+X
+17.
+18.
+XI
+19.
+20
+XII
+21.
+XIII
+22.
+XIV
+23.
+24.
+XV
+25.
+XVI
+26.
+XVII
+27.
+28.
+XVIII
+29.
+30.
+XIX
+31.
+32.
+XX
+33.
+34.
+XXI
+35.
+36.
+XXII
+37.
+38.
+XXIII
+39.
+40.
+41.
+XXIV
+42.
+43.
+XXV
+44.
+45.
+XXVI
+46.
+47.
+XXVII
+48.
+49.
+XXVIII
+50.
+51.
+XXIX
+52.
+53.
+XXX
+54.
+55.
+XXXI
+56.
+57.
+XXXII
+58.
+59.
+XXXIII
+60.
+61.
+XXXIV
+62.
+XXXV
+63.
+XXXVI
+64.
+XXXVII
+65.
+66.
+67.
+XXXVIII
+68.
+69.
+XXXIX
+70.
+71.
+XL
+72.
+73.
+XLI
+74.
+75.
+XLII
+76.
+77.
+XLIII
+78.
+79.
+XLIV
+80.
+XLV
+81.
+82.
+XLVI
+83.
+XLVII
+84.
+XLVIII
+85.
+
+
+Présentation
+
+«Un grand livre auquel je rêve depuis deux ans: _Mon coeur mis à
+nu,_ et où j’entasserai toutes mes colères. Ah! si jamais celui-là
+voit le jour, _Les confessions_ de Jean-Jacques paraîtront pâles.
+Tu vois que je rêve encore.»
+
+Lettre de Charles Baudelaire à sa mère (1er avril 1861)
+
+La publication fut posthume, en 1887.
+
+Apparemment, la composition de _Mon coeur mis à nu_ daterait des
+années 1852 -- 1866.
+
+C’est initialement pour lui seul, et pour quelques intimes, que
+Baudelaire a jeté sur le papier les bases de ce «livre de
+rancunes». Sachez, le moment venu, jeter sur certaines crudités,
+le manteau de Noé.
+
+Ces journaux intimes sont restés à l’état de feuilles volantes
+jusqu’à la mort du poète en 1867.
+
+Poulet-Malassis, ami et éditeur de Baudelaire, numérote plus tard
+les fragments (chiffres arabes), les fixe sur des feuilles
+foliotées (chiffres romains), et fait relier le tout dans des
+cartonnages.
+
+La présente édition comporte cette double numérotation, en
+chiffres romains et en chiffres arabes
+
+
+I
+1.
+
+De la vaporisation et de la centralisation du _Moi_. Tout est là.
+
+D'une certaine jouissance sensuelle dans la société des
+extravagants.
+
+(Je peux commencer _Mon coeur mis à nu_ n'importe où, n'importe
+comment, et le continuer au jour le jour, suivant l'inspiration du
+jour et de la circonstance, pourvu que l'inspiration soit vive).
+
+2.
+Le premier venu, pourvu qu'il sache amuser, a le droit de parler
+de lui-même.
+
+3.
+Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on
+éprouvera à en servir une autre.
+
+Il serait peut-être doux d'être alternativement victime et
+bourreau.
+
+
+II
+4.
+
+_Sottises de Girardin_
+
+Notre habitude est de prendre le taureau _par les cornes_. Prenons
+donc le discours par _la fin_. (_7 nov. 1863_).
+
+Donc, Girardin croit que les cornes des taureaux sont plantées sur
+leur derrière. Il confond les cornes avec la queue.
+
+Qu'avant d'imiter les Ptolémées du journalisme français, les
+journalistes belges se donnent la peine de réfléchir sur la
+question que j'étudie depuis trente ans sous toutes ses faces,
+ainsi que le prouvera le volume qui paraîtra prochainement sous ce
+titre: Questions de presse; qu'ils ne se hâtent pas de traiter de
+_souverainement ridicule_ une opinion qui est aussi vraie qu'il
+est vrai que la terre tourne et que le soleil ne tourne pas.
+Émile de Girardin.
+
+«Il y a des gens qui prétendent que rien n’empêche de croire que,
+le ciel étant immobile, c’est la terre qui tourne autour de son
+axe. Mais ces gens-là ne sentent pas, à raison de ce qui se passe
+autour de nous, combien leur opinion est souverainement ridicule
+[texte en grec].»
+PTOLEMEE, _Almageste_, livre Ier, chap. VI.
+
+_Et habet mea mentrita [sic] meatum._
+GIRARDIN.
+[image du texte grec]
+
+«souverainement ridicule»
+
+
+III
+5.
+
+La femme est le contraire du Dandy.
+Donc elle doit faire horreur.
+La femme a faim et elle veut manger. Soif, et elle veut boire.
+
+Elle est en rut et elle veut être foutue.
+
+Le beau mérite!
+
+La femme est _naturelle_, c'est-à-dire abominable.
+
+Aussi est-elle toujours vulgaire, c'est-à-dire le contraire du
+Dandy.
+
+------------
+
+Relativement à la Légion d’Honneur.
+
+Celui qui demande la croix a l’air de dire: si l’on ne me décore
+pas pour avoir fait mon devoir, je ne recommencerai plus.
+
+- si un homme a du mérite, à quoi bon le décorer? s’il n’en a pas,
+on peut le décorer, parce que [cela] lui donnera un lustre.
+
+Consentir à être décoré, c’est reconnaître à l’Etat ou au prince
+le droit de vous juger, de vous illustrer, etc.
+
+------------
+
+D’ailleurs, si ce n’est l’orgueil, l’humilité chrétienne défend la
+croix.
+
+_Calcul en faveur de Dieu._
+
+Rien n’existe sans but.
+
+Donc mon existence a un but. Quel but? Je l’ignore.
+
+Ce n’est donc pas moi qui l’ait marqué.
+
+C’est donc quelqu’un, plus savant que moi.
+
+Il faut donc prier ce quelqu’un de m’éclairer. C’est le parti le
+plus sage.
+
+Le Dandy doit aspirer à être sublime sans interruption; il doit
+vivre et dormir devant un miroir.
+
+
+IV
+6.
+
+Analyse des contre-religions, exemple: la prostitution sacrée.
+
+Qu’est-ce que la prostitution sacrée?
+
+Excitation nerveuse.
+
+Mysticité du paganisme.
+
+Le mysticisme, trait d’union entre le paganisme et le
+christianisme.
+
+Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement.
+
+La révolution et le culte de la Raison prouvent l’idée du
+sacrifice.
+
+La superstition est le réservoir de toutes les vérités.
+
+7.
+
+Il y a dans tout changement quelque chose d'infâme et d'agréable à
+la fois, quelque chose qui tient de l'infidélité et du
+déménagement. Cela suffit à expliquer la révolution française.
+
+
+V
+8.
+
+Mon ivresse en 1848.
+
+De quelle nature était cette ivresse?
+
+Goût de la vengeance. Plaisir _naturel_ de la démolition. Ivresse
+littéraire; souvenir des lectures.
+
+Le 15 mai. - Toujours le goût de la destruction. Goût légitime si
+tout ce qui est naturel est légitime.
+
+------------
+
+Les horreurs de Juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie.
+Amour naturel du crime.
+
+------------
+
+Ma fureur au coup d'État. Combien j'ai essuyé de coups de fusil.
+Encore un Bonaparte! Quelle honte!
+
+Et cependant tout s'est pacifié. Le Président n'a-t-il pas un
+droit à invoquer?
+
+Ce qu'est l'Empereur Napoléon III. Ce qu'il vaut. Trouver
+l'explication de sa nature, et sa providentialité.
+
+
+VI
+9.
+
+Être un homme utile m'a paru toujours quelque chose de bien
+hideux.
+
+------------
+
+1848 ne fut amusant que parce que chacun y faisait des utopies
+comme des châteaux en Espagne.
+
+1848 ne fut charmant que par l'excès même du Ridicule.
+
+------------
+
+Robespierre n'est estimable que parce qu'il a fait quelques belles
+phrases.
+
+10.
+
+La Révolution, par le sacrifice, confirme la superstition.
+
+
+VII
+11.
+
+POLITIQUE
+
+Je n'ai pas de convictions, comme l'entendent les gens de mon
+siècle, parce que je n'ai pas d'ambition.
+
+Il n'y a pas en moi de base pour une conviction.
+
+Il y a une certaine lâcheté ou plutôt une certaine mollesse chez
+les honnêtes gens.
+
+Les brigands seuls sont convaincus, - de quoi? - qu'il leur faut
+réussir. Aussi, ils réussissent.
+
+Pourquoi réussirais-je, puisque je n'ai même pas envie d'essayer?
+
+On peut fonder des empires glorieux sur le crime, et de nobles
+religions sur l'imposture.
+
+------------
+
+Cependant, j'ai quelques convictions, dans un sens plus élevé, et
+qui ne peut pas être compris par les gens de mon temps.
+
+12.
+
+Sentiment de _solitude_, dès mon enfance. Malgré la famille, - et
+au milieu des camarades, surtout, - sentiment de destinée
+éternellement solitaire.
+
+Cependant, goût très vif de la vie et du plaisir.
+
+
+VIII
+13.
+
+Presque toute notre vie est employée à des curiosités niaises. En
+revanche il y a des choses qui devraient exciter la curiosité des
+hommes au plus haut degré, et qui, à en juger par leur train de
+vie ordinaire, ne leur en inspirent aucune.
+
+Où sont nos amis morts?
+
+Pourquoi sommes-nous ici?
+
+Venons-nous de quelque part?
+
+Qu'est-ce que la liberté?
+
+Peut-elle s'accorder avec la loi providentielle?
+
+Le nombre des âmes est-il fini ou infini?
+
+Et le nombre des terres habitables?
+
+Etc., etc.
+
+14.
+
+Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles. Donc le grand
+homme est vainqueur de toute sa nation.
+
+Les religions modernes ridicules
+
+Molière.
+
+Béranger.
+
+Garibaldi.
+
+
+IX
+15.
+
+La croyance au progrès est une doctrine de paresseux, une doctrine
+de _Belges_. C'est l'individu qui compte sur ses voisins pour
+faire sa besogne.
+
+Il ne peut y avoir de progrès (vrai, c'est-à-dire moral) que dans
+l'individu et par l'individu lui-même.
+
+Mais le monde est fait de gens qui ne peuvent penser qu'en commun,
+en bandes. Ainsi les _Sociétés belges_.
+
+Il y a aussi des gens qui ne peuvent s'amuser qu'en troupe. Le
+vrai héros s'amuse tout seul.
+
+16.
+
+Éternelle supériorité du Dandy.
+
+Qu'est-ce que le Dandy?
+
+
+X
+17.
+
+Mes opinions sur le théâtre. Ce que j'ai toujours trouvé de plus
+beau dans un théâtre, dans mon enfance et encore maintenant, c'est
+le _lustre_, - un bel objet lumineux, cristallin, compliqué,
+circulaire et symétrique.
+
+Cependant, je ne nie pas absolument la valeur de la littérature
+dramatique. Seulement, je voudrais que les comédiens fussent
+montés sur des patins très hauts, portassent des masques plus
+expressifs que le visage humain, et parlassent à travers des
+porte-voix; enfin que les rôles de femmes fussent joués par des
+hommes.
+
+Après tout, le lustre m'a toujours paru l'acteur principal, vu à
+travers le gros bout ou le petit bout de la lorgnette.
+
+18.
+
+Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir,
+puisque, tout bien vérifié, travailler est moins ennuyeux que
+s'amuser.
+
+
+XI
+19.
+
+Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations
+simultanées, l'une vers Dieu, l'autre vers Satan. L'invocation à
+Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade; celle de
+Satan, ou animalité, est une joie de descendre. C'est à cette
+dernière que doivent être rapportées les amours pour les femmes et
+les conversations intimes avec les animaux, chiens, chats, etc.
+
+Les joies qui dérivent de ces deux amours sont adaptées à la
+nature de ces deux amours.
+
+20
+
+Ivresse d'Humanité.
+Grand tableau à faire:
+
+Dans le sens de la charité.
+
+Dans le sens du libertinage.
+
+Dans le sens littéraire, ou du Comédien.
+
+
+XII
+21.
+
+La question (torture) est, comme art de découvrir la vérité, une
+niaiserie barbare; c'est l'application d'un moyen matériel à un
+but spirituel.
+
+------------
+
+La peine de Mort est le résultat d'une idée mystique, totalement
+incomprise aujourd'hui. La peine de Mort n'a pas pour but de
+_sauver_ la société, matériellement du moins. Elle a pour but de
+_sauver_ (spirituellement) la société et le coupable. Pour que le
+sacrifice soit parfait, il faut qu'il y ait assentiment et joie de
+la part de la victime. Donner du chloroforme à un condamné à mort
+serait une impiété, car ce serait lui enlever la conscience de sa
+grandeur comme victime et lui supprimer les chances de gagner le
+Paradis.
+
+------------
+
+Quant à la torture, elle est née de la partie infâme du coeur de
+l’homme, assoiffé de voluptés. Cruauté et volupté, sensations
+identiques, comme l’extrême chaud et l’extrême froid.
+
+
+XIII
+22.
+
+Ce que je pense du vote et du droit d'élections. Des droits de
+l'homme.
+Ce qu'il y a de vil dans une fonction quelconque.
+
+Un Dandy ne fait rien.
+
+Vous figurez-vous un Dandy parlant au peuple, excepté pour le
+bafouer?
+
+------------
+
+Il n'y a de gouvernement raisonnable et assuré que
+l'aristocratique.
+
+Monarchie ou république, basées sur la démocratie, sont également
+absurdes et faibles.
+
+------------
+
+Immense nausée des affiches.
+
+------------
+
+Il n'existe que trois êtres respectables:
+
+Le prêtre, le guerrier, le poète. Savoir, tuer et créer.
+
+Les autres hommes sont taillables et corvéables, faits pour
+l'écurie, c'est-à-dire pour exercer ce qu'on appelle des
+_professions_.
+
+
+XIV
+23.
+
+Observons que les abolisseurs de la peine de mort doivent être
+plus ou moins _intéressés_ à l'abolir.
+
+Souvent ce sont des guillotineurs. Cela peut se résumer ainsi: «Je
+veux pouvoir couper ta tête; mais tu ne toucheras pas à la
+mienne».
+
+Les abolisseurs d'âmes (_matérialistes_) sont nécessairement des
+abolisseurs d'_enfer_; ils y sont à coup sûr _intéressés_.
+
+Tout au moins ce sont des gens qui ont _peur de revivre_, - des
+paresseux.
+
+24.
+
+Madame de Metternich, quoique princesse, a oublié de me répondre à
+propos de ce que j'ai dit d'elle et de Wagner.
+
+Moeurs du 19e siècle.
+
+
+XV
+25.
+
+Histoire de ma traduction d'_Edgar Poe_.
+
+Histoire des _Fleurs du Mal_, humiliation par le malentendu, et
+mon procès.
+
+Histoire de mes rapports avec tous les hommes célèbres de ce
+temps.
+
+Jolis portraits de quelques imbéciles:
+Clément de Ris.
+Castagnary.
+
+Portraits de magistrats, de fonctionnaires, de directeurs de
+journaux, etc.
+
+Portrait de l'artiste, en général.
+
+Du rédacteur en chef et de la pionnerie. Immense goût de tout le
+peuple français pour la pionnerie, et pour la dictature. C'est le:
+«si j’étais roi!».
+
+Portraits et anecdotes.
+
+François, - Buloz, - Houssaye, - le fameux Rouy, - de Calonne, -
+Charpentier, - qui corrige ses auteurs, en vertu de l'égalité
+donnée à tous les hommes par les immortels principes de 89; -
+Chevalier, véritable rédacteur en chef selon l'Empire.
+
+
+XVI
+26.
+
+_Sur George Sand._
+
+La femme Sand est le Prudhomme de l'immoralité. Elle a toujours
+été moraliste.
+
+Seulement elle faisait autrefois de la contre-morale. - Aussi elle
+n'a jamais été artiste.
+
+Elle a le fameux _style coulant_, cher aux bourgeois.
+
+Elle est bête, elle est lourde, elle est bavarde; elle a dans les
+idées morales la même profondeur de jugement et la même
+délicatesse de sentiment que les concierges et les filles
+entretenues.
+
+Ce qu'elle dit de sa mère.
+
+Ce qu'elle dit de la poésie.
+
+Son amour pour les ouvriers.
+
+Que quelques hommes aient pu s'amouracher de cette latrine, c'est
+bien la preuve de l'abaissement des hommes de ce siècle.
+
+Voir la préface de _Mademoiselle La Quintinie_, où elle prétend
+que les vrais chrétiens ne croient pas à l'Enfer. La Sand est pour
+le _Dieu des bonnes gens_, le dieu des concierges et des
+domestiques filous. Elle a de bonnes raisons pour vouloir
+supprimer l'Enfer.
+
+
+XVII
+27.
+
+LE DIABLE ET GEORGE SAND.
+
+Il ne faut pas croire que le Diable ne tente que les hommes de
+génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne
+pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs
+sur ceux-là.
+
+Voyez George Sand. Elle est surtout, et plus que toute autre
+chose, une _grosse bête_; mais elle est _possédée_. C'est le
+Diable qui lui a persuadé de se fier à _son bon coeur_ et à _son
+bon sens_, afin qu'elle persuadât toutes les autres grosses bêtes
+de se fier à leur bon coeur et à leur bon sens.
+
+Je ne puis penser à cette stupide créature sans un certain
+frémissement d'horreur. Si je la rencontrais, je ne pourrais
+m'empêcher de lui jeter un bénitier à la tête.
+
+28.
+
+George Sand est une de ces vieilles ingénues qui ne veulent jamais
+quitter les planches. J'ai lu dernièrement une préface (la préface
+de _Mademoiselle La Quintinie_) où elle prétend qu'un vrai
+chrétien ne peut pas croire à l'Enfer. Elle a de bonnes raisons
+pour vouloir supprimer l'Enfer.
+
+[fragment non numéroté]
+
+La Religion de la femme Sand. Préface de _Mademoiselle La
+Quintinie_. La femme Sand est intéressée à croire que l’Enfer
+n’existe pas.
+
+
+XVIII
+29.
+
+Je m'ennuie en France, surtout parce que tout le monde y ressemble
+à Voltaire.
+
+Emerson a oublié Voltaire dans ses _Représentants de l'humanité_.
+Il aurait pu faire un joli chapitre intitulé: _Voltaire, ou
+l'anti-poète_, le roi des badauds, le prince des superficiels,
+l'anti-artiste, le prédicateur des concierges, le père Gigogne des
+rédacteurs du _Siècle_.
+
+30.
+
+Dans _Les Oreilles du Comte de Chesterfield_, Voltaire plaisante
+sur cette âme immortelle qui a résidé, pendant neuf mois entre des
+excréments et des urines. Voltaire, comme tous les paresseux,
+haïssait le mystère.
+
+Ne pouvant pas supprimer l'amour, l'Église a voulu au moins le
+désinfecter, et elle a fait le mariage.
+
+
+XIX
+31.
+
+Portrait de la canaille littéraire.
+
+Doctor Estaminétus Crapulosus, Pedantissimus. Son portrait fait à
+la manière de Praxitèle.
+
+Sa pipe.
+
+Ses opinions.
+
+Son Hégélianisme.
+
+Sa crasse.
+
+Ses idées en art.
+
+Son fiel.
+
+Sa jalousie.
+
+Un joli tableau de la jeunesse moderne.
+
+32.
+
+ELIEN (?)
+
+[Texte en grec].
+
+[Image texte grec]
+
+Elien, _Histoire des animaux_ (IX, 62)
+
+«Pourquoi le poète ne serait-il pas un broyeur de poisons aussi
+bien qu’un confiseur, un éleveur de serpents pour miracles et
+spectacles?»
+
+Baudelaire, lettre à Jules Janin
+
+
+XX
+33.
+
+La Théologie.
+
+Qu'est-ce que la chute?
+
+Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté.
+
+Au moins aurait-il pu deviner dans cette localisation une malice
+ou une satire de la providence contre l’amour, et, dans le mode de
+la génération, un signe du péché originel. De fait, nous ne
+pouvons faire l’amour qu’avec des organes excrémentiels.
+
+En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de
+Dieu?
+
+------------
+
+_Dandysme._
+
+Qu'est-ce que l'homme supérieur?
+
+Ce n'est pas le spécialiste.
+
+C'est l'homme de Loisir et d'Éducation générale.
+
+Être riche et aimer le travail.
+
+
+34.
+
+Pourquoi l'homme d'esprit aime les filles plus que les femmes du
+monde, malgré qu'elles soient également bêtes? - A trouver.
+
+
+XXI
+35.
+
+Il y a de certaines femmes qui ressemblent au ruban de la Légion
+d'honneur. On n'en veut plus parce qu'elles se sont salies à de
+certains hommes.
+
+C'est par la même raison que je ne chausserais pas les culottes
+d'un galeux.
+
+Ce qu'il y a d'ennuyeux dans l'amour, c'est que c'est un crime où
+l'on ne peut pas se passer d'un complice.
+
+36.
+Étude de la grande Maladie de l'horreur du Domicile. Raisons de la
+Maladie. Accroissement progressif de la Maladie.
+
+------------
+
+Indignation causée par la fatuité universelle, de toutes les
+classes, de tous les êtres, dans les deux sexes, dans tous les
+âges.
+
+------------
+
+L'homme aime tant l'homme que quand il fuit la ville, c'est encore
+pour chercher la foule, c'est-à-dire pour refaire la ville à la
+campagne.
+
+
+XXII
+37.
+
+Discours de Durandeau sur les Japonais. (Moi! je suis Français
+avant tout). Les Japonais sont des singes. C'est Darjou qui me l'a
+dit.
+
+------------
+
+Discours du médecin, l'ami de Mathieu, sur l'art de ne pas faire
+d'enfants, sur Moïse et sur l'immortalité de l'âme.
+
+------------
+
+L'art est un agent civilisateur (Castagnary).
+
+38.
+
+Physionomie d'un sage et de sa famille au cinquième étage, buvant
+le café au lait.
+
+------------
+
+Le sieur Nacquart père et le sieur Nacquart fils.
+
+Comment le Nacquart fils est devenu conseiller en Cour d'appel.
+
+
+XXIII
+39.
+
+De l'amour, de la prédilection des Français pour les métaphores
+militaires. Toute métaphore ici porte des moustaches.
+
+Littérature militante.
+
+Rester sur la brèche.
+
+Porter haut le drapeau.
+
+Tenir le drapeau haut et ferme.
+
+Se jeter dans la mêlée.
+
+Un des vétérans.
+
+Toutes ces glorieuses phraséologies s'appliquent généralement à
+des cuistres et à des fainéants d'estaminet.
+
+------------
+
+40.
+
+Métaphores françaises.
+
+Soldat de la presse judiciaire (Bertin).
+
+La presse militante.
+
+------------
+
+41.
+
+A ajouter aux métaphores militaires:
+
+Les poètes de combat.
+
+Les littérateurs d'avant-garde.
+
+Ces habitudes de métaphores militaires dénotent des esprits, non
+pas militants, mais faits pour la discipline, c'est-à-dire pour la
+conformité, des esprits nés domestiques, des esprits belges, qui
+ne peuvent penser qu'en société.
+
+
+XXIV
+42.
+
+Le goût du plaisir nous attache au présent. Le soin de notre salut
+nous suspend à l'avenir.
+
+Celui qui s'attache au plaisir, c'est-à-dire au présent, me fait
+l'effet d'un homme roulant sur une pente, et qui voulant se
+raccrocher aux arbustes, les arracherait et les emporterait dans
+sa chute.
+
+_Avant tout_, Etre _un grand homme_ et _un Saint_ pour soi-même.
+
+43.
+
+De la haine du peuple contre la beauté.
+
+Des exemples.
+
+Jeanne et Mme Muller.
+
+
+XXV
+44.
+
+POLITIQUE.
+
+En somme, devant l'histoire et devant le peuple français, la
+grande gloire de Napoléon III aura été de prouver que le premier
+venu peut, en s'emparant du télégraphe et de l'Imprimerie
+nationale, gouverner une grande nation.
+
+Imbéciles sont ceux qui croient que de pareilles choses peuvent
+s'accomplir sans la permission du peuple, - et ceux qui croient
+que la gloire ne peut être appuyée que sur la vertu!
+
+Les dictateurs sont les domestiques du peuple, - rien de plus, -
+un foutu rôle d'ailleurs, - et la gloire est le résultat de
+l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale.
+
+45.
+
+Qu'est-ce que l'amour?
+
+Le besoin de sortir de soi.
+
+L'homme est un animal adorateur.
+
+Adorer, c'est se sacrifier et se prostituer.
+
+Aussi tout amour est-il prostitution.
+
+------------
+
+[fragment non numéroté]
+
+L'être le plus prostitué, c'est l'être par excellence, c'est Dieu,
+puisqu'il est l'ami suprême pour chaque individu, puisqu'il est le
+réservoir commun, inépuisable, de l'amour.
+
+[Fragment non numéroté]
+
+PRIÈRE
+
+Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause
+de moi. - Je vous recommande les âmes de mon père et de Mariette.
+- Donnez-moi la force de faire immédiatement mon devoir tous les
+jours et de devenir ainsi un héros et un Saint.
+
+
+XXVI
+46.
+
+Un chapitre sur l'indestructible, éternelle, universelle et
+ingénieuse férocité humaine.
+
+De l'amour du sang.
+
+De l'ivresse du sang.
+
+De l'ivresse des foules.
+
+De l'ivresse du supplicié (Damiens).
+
+47.
+
+Il n'y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le
+soldat, l'homme qui chante, l’homme qui bénit, l'homme qui
+sacrifie et se sacrifie.
+
+Le reste est fait pour le fouet.
+
+------------
+
+Défions-nous du peuple, du bon sens, du coeur, de l'inspiration,
+et de l'évidence.
+
+
+XXVII
+48.
+
+J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les
+églises. Quelle conversation peuvent-elles tenir avec Dieu?
+
+------------
+
+L'éternelle Vénus (caprice, hystérie, fantaisie) est une des
+formes séduisantes du Diable.
+
+------------
+
+Le jour où le jeune écrivain corrige sa première épreuve, il est
+fier comme un écolier qui vient de gagner sa première vérole.
+
+------------
+
+Ne pas oublier un grand chapitre sur l'art de la divination, par
+l'eau, les cartes, l'inspection de la main, etc.
+
+49.
+
+La femme ne sait pas séparer l'âme du corps. Elle est simpliste,
+comme les animaux. - Un satirique dirait que c'est parce qu'elle
+n'a que le corps.
+
+------------
+
+Un chapitre sur
+
+La _Toilette_.
+
+Moralité de la Toilette
+
+Les bonheurs de la Toilette.
+
+
+XXVIII
+50.
+
+De la cuistrerie.
+
+des professeurs
+des juges
+des prêtres
+
+et des ministres.
+
+------------
+
+Les jolis grands hommes du jour.
+
+Renan.
+Feydeau.
+Octave Feuillet.
+Scholl.
+
+------------
+
+Les directeurs de journaux, François Buloz, Houssaye, Rouy,
+Girardin, Texier, de Calonne, Solar, Turgan, Dalloz.
+
+- Liste de canailles, Solar en tête.
+
+------------
+
+51.
+
+Être un grand homme et un saint _pour soi-même_, voilà l'unique
+chose importante.
+
+
+XXIX
+52.
+
+Nadar, c'est la plus étonnante expression de vitalité. Adrien me
+disait que son frère Félix avait tous les viscères en double. J'ai
+été jaloux de lui à le voir si bien réussir dans tout ce qui n'est
+pas l'abstrait.
+
+------------
+
+Veuillot est si grossier et si ennemi des arts qu'on dirait que
+toute la Démocratie du monde s'est réfugiée dans son sein.
+
+Développement du portrait.
+
+Suprématie de l'idée pure, chez le chrétien comme chez le
+communiste babouviste.
+
+Fanatisme de l'humilité. Ne pas même aspirer à comprendre la
+Religion.
+
+
+53.
+Musique.
+
+De l'esclavage.
+
+Des femmes du monde.
+
+Des filles.
+
+Des magistrats.
+
+Des sacrements.
+
+L'homme de lettres est l'ennemi du monde.
+
+Des bureaucrates.
+
+
+XXX
+54.
+
+Dans l'amour comme dans presque toutes les affaires humaines,
+l'entente cordiale est le résultat d'un malentendu. Ce malentendu,
+c'est le plaisir. L'homme crie: «O! mon ange!» La femme roucoule:
+«Maman! maman! Et ces deux imbéciles sont persuadés qu'ils pensent
+de concert. - Le gouffre infranchissable, qui fait
+l'incommunicabilité, reste infranchi.
+
+55.
+
+Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si
+éternellement agréable?
+
+Parce que la mer offre à la fois l'idée de l'immensité et du
+mouvement. Six ou sept lieues représentent pour l'homme le rayon
+de l'infini. Voilà un infini diminutif. Qu'importe s'il suffit à
+suggérer l'idée de l'infini total? Douze ou quatorze lieues (sur
+le diamètre), douze ou quatorze de liquide en mouvement suffisent
+pour donner la plus haute idée de beauté qui soit offerte à
+l'homme sur son habitacle transitoire.
+
+
+XXXI
+56.
+
+Il n'y a rien d'intéressant sur la terre que les religions.
+
+Qu'est-ce que la Religion universelle? (Chateaubriand, de Maistre,
+les Alexandrins, Capé).
+
+Il y a une Religion Universelle faite pour les Alchimistes de la
+Pensée, une Religion qui se dégage de l'homme, considéré comme
+mémento divin.
+
+57.
+
+Saint-Marc Girardin a dit un mot qui restera: _Soyons médiocres_.
+
+Rapprochons ce mot de celui de Robespierre: Ceux qui ne croient
+pas à l'immortalité de leur être se rendent justice».
+
+Le mot de Saint-Marc G[irardin] implique une immense haine contre
+le sublime.
+
+Qui a vu S[ain]t-M[arc] G[irardin] marcher dans la rue a conçu
+tout de suite l'idée d'une grande oie infatuée d'elle-même, mais
+effarée et courant sur la grande route, devant la diligence.
+
+
+XXXII
+58.
+
+Théorie de la vraie civilisation.
+
+Elle n'est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables
+tournantes, elle est dans la diminution des traces du péché
+originel.
+
+Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles et même
+anthropophages, _tous_ peuvent être supérieurs par l'énergie, par
+la dignité personnelles, à nos races d'Occident.
+
+Celles-ci peut-être seront détruites.
+
+Théocratie et communisme.
+
+59.
+
+C'est par le loisir que j'ai, en partie, grandi.
+
+A mon grand détriment; car le loisir, sans fortune, augmente les
+dettes, les avanies résultant des dettes.
+
+Mais à mon grand profit, relativement à la sensibilité, à la
+méditation, et à la faculté du dandysme et du dilettantisme.
+
+Les autres hommes de lettres sont, pour la plupart, de vils
+piocheurs très ignorants.
+
+
+XXXIII
+60.
+
+La jeune fille des éditeurs.
+
+La jeune fille des rédacteurs en chef.
+
+La jeune fille épouvantail, monstre, assassin de l'art.
+
+La jeune fille, ce qu'elle est en réalité.
+
+Une petite sotte et une petite salope; la plus grande imbécillité
+unie à la plus grande dépravation.
+
+Il y a dans la jeune fille toute l'abjection du voyou et du
+collégien.
+
+61.
+
+Avis aux non-communistes:
+
+Tout est commun, même Dieu.
+
+
+XXXIV
+62.
+
+Le Français est un animal de basse-cour, si bien domestiqué qu'il
+n'ose franchir aucune palissade. Voir ses goûts en art et en
+littérature.
+
+C'est un animal de race latine; l'ordure ne lui déplaît pas dans
+son domicile, et en littérature, il est scatophage. Il raffole des
+excréments. Les littérateurs d'estaminet appellent cela le _sel
+gaulois_.
+
+_Bel exemple de la bassesse française, de la nation qui se prétend
+indépendante avant toutes les autres._
+
+L'extrait suivant du beau livre de M. de Vaulabelle suffira pour
+donner une idée de l'impression que fit l'évasion de Lavalette sur
+la portion la moins éclairée du parti royaliste:
+«L'emportement royaliste, à ce moment de la seconde Restauration,
+allait pour ainsi dire, jusqu'à la folie. La jeune Joséphine de
+Lavalette faisait son éducation dans l'un des principaux couvents
+de Paris (l'Abbaye-aux-Bois); elle ne l'avait quitté que pour
+venir embrasser son père. Lorsqu'elle rentra après l'évasion et
+que l'on connut la part bien modeste qu'elle y avait prise, une
+immense clameur s'éleva contre cette enfant; les religieuses et
+ses compagnes la fuyaient, et bon nombre de parents déclarèrent
+qu'ils retireraient leurs filles si on la gardait. Ils ne
+voulaient pas, disaient-ils, laisser leurs enfants en contact avec
+une jeune personne qui avait tenu une pareille conduite et donné
+un pareil exemple. Quand Mme de Lavalette, six semaines après,
+recouvra la liberté, elle fut obligée de reprendre sa fille».
+
+
+XXXV
+63.
+
+_Princes et générations._
+
+Il y a une égale injustice à attribuer aux princes régnants les
+mérites et les vices du peuple actuel qu'ils gouvernent.
+
+Ces mérites et ces vices sont presque toujours, comme la
+statistique et la logique le pourraient démontrer, attribuables à
+l'atmosphère du gouvernement précédent.
+
+Louis XIV hérite des hommes de Louis XIII.. Gloire.
+
+Napoléon Ier hérite des hommes de la République. Gloire.
+
+Louis-Philippe hérite des hommes de Charles X. Gloire.
+
+Napoléon III hérite des hommes de Louis-Philippe. Déshonneur.
+
+C'est toujours le gouvernement précédent qui est responsable des
+moeurs du suivant, en tant qu'un gouvernement puisse être
+responsable de quoi que ce soit.
+
+Les coupures brusques que les circonstances font dans les règnes
+ne permettent pas que cette loi soit absolument exacte,
+relativement au temps. On ne peut pas marquer exactement où finit
+une influence - mais cette influence subsistera dans toute la
+génération qui l'a subie dans sa jeunesse.
+
+
+XXXVI
+64.
+
+De la haine de la jeunesse contre les citateurs. Le citateur est
+pour eux un ennemi.
+
+Je mettrai l'orthographe même sous la main du bourreau. (Th.
+Gautier).
+
+------------
+
+Beau tableau à faire: la Canaille Littéraire.
+
+------------
+
+Ne pas oublier un portrait de Forgues, le Pirate, l'Ecumeur de
+Lettres.
+
+------------
+
+Goût invincible de la prostitution dans le coeur de l'homme, d'où
+naît son horreur de la solitude. - Il veut être _deux_. L'homme de
+génie veut être _un_, donc solitaire.
+
+La gloire, c'est rester _un_, et se prostituer d'une manière
+particulière.
+
+C'est cette horreur de la solitude, le besoin d'oublier son _moi_
+dans la chair extérieure, que l'homme appelle noblement _besoin
+d'aimer_.
+
+------------
+Deux belles religions, immortelles sur les murs, éternelles
+obsessions du peuple: une pine (le phallus antique) - et «Vive
+Barbès!» ou «A bas Philippe!» ou «Vive la République!».
+
+
+XXXVII
+65.
+
+Étudier dans tous ses modes, dans les oeuvres de la nature et dans
+les oeuvres de l'homme, l'universelle et éternelle loi de la
+gradation, du _peu à peu_, du _petit à petit_, avec les forces
+progressivement croissantes, comme les intérêts composés, en
+matière de finances.
+
+Il en est de même dans _l'habileté artistique et littéraire_, il
+en est de même dans le trésor variable de la _volonté_.
+
+66.
+
+La cohue des petits littérateurs, qu'on voit aux enterrements,
+distribuant des poignées de mains, et se recommandant à la mémoire
+du faiseur de _courriers_.
+
+De l'enterrement des hommes célèbres.
+
+67.
+
+Molière. Mon opinion sur _Tartuffe_ est que ce n'est pas une
+comédie, mais un pamphlet. Un athée, s'il est simplement un homme
+bien élevé, pensera, à propos de cette pièce, qu'il ne faut jamais
+livrer certaines questions graves à la canaille.
+
+
+XXXVIII
+68.
+
+Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive
+passion).
+
+Glorifier le vagabondage et ce qu'on peut appeler le Bohémianisme,
+culte de la sensation multipliée, s'exprimant par la musique. En
+référer à Liszt.
+
+------------
+
+De la nécessité de battre les femmes.
+
+On peut châtier ce que l'on aime. Ainsi les enfants. Mais cela
+implique la douleur de mépriser ce que l'on aime.
+
+------------
+
+Du cocuage et des cocus.
+
+La douleur du cocu.
+
+Elle naît de son orgueil, d'un raisonnement faux sur l'honneur et
+sur le bonheur, et d'un amour niaisement détourné de Dieu pour
+être attribué aux créatures.
+
+C'est toujours l'animal adorateur se trompant d'idole.
+
+69.
+
+Analyse de l'imbécillité insolente. Clément de Ris et Paul
+Pérignon.
+
+
+XXXIX
+70.
+
+Plus l'homme cultive les arts, moins il bande.
+
+Il se fait un divorce de plus en plus sensible entre l'esprit et
+la brute.
+
+La brute seule bande bien, et la fouterie est le lyrisme du
+peuple.
+
+----------
+
+Foutre, c'est aspirer à entrer dans un autre, et l'artiste ne sort
+jamais de lui-même.
+
+----------
+
+J'ai oublié le nom de cette salope... ah! bah! je le retrouverai
+au jugement dernier.
+----------
+
+La musique donne l'idée de l'espace.
+
+Tous les arts, plus ou moins; puisqu'ils sont _nombre_ et que le
+nombre est une traduction de l'espace.
+
+------------
+
+_Vouloir tous les jours être le plus grand des hommes!!!_
+
+71.
+
+Étant enfant, je voulais être tantôt pape, mais pape militaire,
+tantôt comédien.
+
+Jouissances que je tirais de ces deux hallucinations.
+
+
+XL
+72.
+
+Tout enfant, j'ai senti dans mon coeur deux sentiments
+contradictoires, l'horreur de la vie et l'extase de la vie.
+
+C'est bien le fait d'un paresseux nerveux.
+
+73.
+
+Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles.
+
+------------
+
+A propos du comédien et de mes rêves d'enfance, un chapitre sur ce
+qui constitue, dans l'âme humaine, la vocation du comédien, la
+gloire du comédien, l'art du comédien, et sa situation dans le
+monde.
+
+La théorie de Legouvé. Legouvé est-il un farceur froid, un Swift,
+qui a essayé si la France pouvait avaler une nouvelle absurdité?
+Son choix. Bon, en ce sens que Samson n'est pas un comédien.
+
+De la vraie grandeur des parias.
+
+------------
+
+Peut-être même, la vertu nuit-elle aux talents des parias.
+
+
+XLI
+74.
+
+Le commerce est, par son essence, _satanique_.
+
+- Le commerce, c'est le prêté-rendu, c'est le prêt avec le sous-
+entendu: _Rends-moi plus que je ne te donne_.
+- L'esprit de tout commerçant est complètement vicié.
+- Le commerce est _naturel_, _donc_ il est _infâme_.
+- Le moins infâme de tous les commerçants, c'est celui qui dit:
+Soyons vertueux pour gagner beaucoup plus d'argent que les sots
+qui sont vicieux.
+- Pour le commerçant, l'honnêteté elle-même est une spéculation de
+lucre.
+- Le commerce est satanique, parce qu'il est une des formes de
+l'égoïsme, et la plus basse et la plus vile.
+
+75.
+
+Quand Jésus-Christ dit: «Heureux ceux qui sont affamés, car ils
+seront rassasiés», Jésus-Christ fait un calcul de probabilités.
+
+
+XLII
+76.
+
+Le monde ne marche que par le Malentendu.
+
+- C'est par le Malentendu universel que tout le monde s'accorde.
+- Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais
+s'accorder.
+
+------------
+
+L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne,
+doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la
+lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères
+qui compenseront largement sa fatigue.
+
+77.
+
+Un fonctionnaire quelconque, un ministre, un directeur de théâtre
+ou de journal, peuvent être quelquefois des êtres estimables, mais
+ils ne sont jamais divins. Ce sont des personnes sans
+personnalité, des êtres sans originalité, nés pour la fonction,
+c'est-à-dire pour la domesticité publique.
+
+
+XLIII
+78.
+
+Dieu et sa profondeur.
+
+On peut ne pas manquer d'esprit et chercher dans Dieu le complice
+et l'ami qui manquent toujours. Dieu est l'éternel confident dans
+cette tragédie dont chacun est le héros. Il y a peut-être des
+usuriers et des assassins qui disent à Dieu: «Seigneur, faites que
+ma prochaine opération réussisse!» Mais la prière de ces vilaines
+gens ne gâte pas l'honneur et le plaisir de la mienne.
+
+79.
+
+Toute idée est, par elle-même, douée d'une vie immortelle, comme
+une personne.
+
+Toute forme créée, même par l'homme, est immortelle. Car la forme
+est indépendante de la matière, et ce ne sont pas les molécules
+qui constituent la forme.
+
+------------
+
+Anecdotes relatives à Émile Douay et à Constantin Guys, détruisant
+ou plutôt croyant détruire leurs oeuvres.
+
+
+XLIV
+80.
+
+Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de
+n'importe quel jour ou quel mois ou quelle année, sans y trouver à
+chaque ligne les signes de la perversité humaine la plus
+épouvantable, en même temps que les _vanteries_ les plus
+surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations
+les plus effrontées relatives au progrès et à la civilisation.
+
+Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un
+tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures,
+crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers,
+une ivresse d'atrocité universelle.
+
+Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne
+son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime: le
+journal, la muraille et le visage de l'homme.
+
+Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une
+convulsion de dégoût.
+
+
+XLV
+81.
+
+La force de l'amulette démontrée par la philosophie. Les sols
+percés, les talismans, les souvenirs de chacun.
+
+Traité de Dynamique morale.
+De la vertu des sacrements.
+
+Dès mon enfance, tendance à la mysticité. Mes conversations avec
+Dieu.
+
+82.
+
+De l'Obsession, de la Possession, de la prière et de la Foi.
+
+Dynamique morale de Jésus.
+
+(Renan trouve ridicule que Jésus croie à la toute-puissance, même
+matérielle, de la Prière et de la Foi).
+
+Les sacrements sont les moyens de cette Dynamique.
+
+------------
+
+De l'infamie de l'imprimerie, grand obstacle au développement du
+Beau.
+
+------------
+
+Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la Race
+Juive.
+
+Les Juifs, _Bibliothécaires_ et témoins de la _Rédemption_.
+
+
+XLVI
+83.
+
+Tous les imbéciles de la Bourgeoisie qui prononcent sans cesse les
+mots: «immoral, immoralité, moralité dans l'art» et autres bêtises
+me font penser à Louise Villedieu, putain à cinq francs, qui
+m'accompagnant une fois au Louvre, où elle n'était jamais allée,
+se mit à rougir, à se couvrir le visage, et me tirant à chaque
+instant par la manche, me demandait, devant les statues et les
+tableaux immortels, comment on pouvait étaler publiquement de
+pareilles indécences.
+
+------------
+
+Les feuilles de vigne du sieur Nieuwerkerke.
+
+
+XLVII
+84.
+
+Pour que la loi du progrès existât, il faudrait que chacun voulût
+la créer; c'est-à-dire que quand tous les individus s'appliqueront
+à progresser, alors, et seulement alors, l'humanité sera en
+progrès.
+
+Cette hypothèse peut servir à expliquer l'identité des deux idées
+contradictoires, liberté et fatalité. - Non seulement il y aura,
+dans le cas de progrès, identité entre la liberté et la fatalité,
+mais cette identité a toujours existé. Cette identité c'est
+l'_histoire_, histoire des nations et des individus.
+
+
+XLVIII
+85.
+
+Sonnet à citer dans _Mon coeur mis à nu_.
+
+Citer également la pièce sur _Roland_.
+
+_Je songeais cette nuit que Philis revenue,_
+_Belle comme elle était à la clarté du jour,_
+_Voulait que son fantôme encore fît l'amour,_
+_Et que, comme Ixion, j'embrassasse une nue._
+
+_Son ombre dans mon lit se glisse toute nue,_
+_Et me dit: «Cher Damon, me voici de retour;_
+_Je n'ai fait qu'embellir en ce triste séjour_
+_Où depuis mon départ le Sort m'a retenue._
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+_»Je viens pour rebaiser le plus beau des amants;_
+_Je viens pour remourir dans tes embrassements!»_
+_Alors, quand cette idole eut abusé ma flamme,_
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+_Elle me dit: «Adieu! Je m'en vais chez les morts._
+_Comme tu t'es vanté d'avoir foutu mon corps,_
+_Tu pourras te vanter d'avoir foutu mon âme.»_
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+Parnasse satyrique.
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+Je crois que ce sonnet est de Maynard.
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+Malassis prétend qu'il est de Racan.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Journaux intimes, by Charles Baudelaire
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13792 ***