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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:53 -0700 |
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This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE + +PAR GASTON LEROUX + +ROULETABILLE A LA GUERRE + +LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE + +I + +LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA + +C'était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de +l'Istrandja-Dagh... le soir tombait... + +Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de +la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et +avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de +cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?... +Ils sont si curieusement placés entre les premiers soldats de +l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire +exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent. + +La vérité est qu'ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre +avant d'être atteints!... + +--En avant! en avant! crie Rouletabille. + +Que fait donc, «entre deux feux», le jeune reporter de _l'Époque_ et +quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans +suite qu'il encourage ses compagnons à le suivre; et sa bouche est pleine +de malédictions. + +On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en +vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le +monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir +démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve +tout à coup, et pour la première fois de sa vie, _devant le mystère du +coeur féminin_ auquel il ne comprend rien du tout! + +Le «bon bout de sa raison» qui, jusqu'à ce jour, l'avait soutenu dans les +pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la +vérité, ne lui est plus bon à rien. C'est en vain qu'il l'a appelé à son +secours... quelle défaite! «Le bon bout» de la raison l'a laissé en route; +ni plus ni moins que s'il avait été le mauvais... Et la cause d'une +pareille catastrophe?... Une femme! une simple jeune fille que Joseph +Rouletabille aimait naguère de tout son coeur et qu'il prétend détester +maintenant de toute son âme: Ivana Vilitchkov!... + +C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique... c'est derrière +elle qu'il court... quelle aventure! + +Pour _essayer_ de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa +triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au +sinistre _Château Noir_[_Le Château Noir_ est le premier épisode de +_Rouletabille à la guerre_, dont _les Étranges Noces de Rouletabille_ sont +le second. _Le Château Noir_, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil +de cet insondable mystère... Résumons les faits: Envoyé par son journal +dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui +s'y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la +nièce du général Vilitchkov, qu'il avait connue à Paris où elle était +venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti +tout de suite un sentiment des plus tendres. + +A Sofia, Rouletabille est reçu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas à +la jeune fille qu'il l'aime et que son désir le plus ardent est de +l'épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez +vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner +de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa +petite soeur Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la +famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare +chassé de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahométan, _pomak_, ce qui est +tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur +des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de là, vient +de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie. +Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son +redoutable _Château Noir_(_Karakoulé_)!... + +Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir +l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui, à débarrasser la famille +Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie +Kara-Selim. + +Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa +main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. «Seriez-vous +promise?» demande le reporter anxieux et Ivana de répondre: «Nul ici-bas +n'a le droit de se dire mon fiancé.» + +Voilà de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit +suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique +du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'hôtel du +général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent +Ivana en captivité dans le _Château Noir_. + +Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il +tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain «coffret +byzantin» dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de +la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major +Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la +France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie +lors du prodigieux conflit qui devait, l'année suivante, embraser l'Europe +et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition. + +Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très +débrouillard mais d'une moralité assez relâchée qui s'appelle Vladimir. Un +cousin d'Ivana les accompagne également: C'est Athanase Khetew qui, lui +aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut +l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi +tuer l'affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s'aiment +guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité +réciproque. + +Toute la bande arrive au _Château Noir_, où les attendent les aventures +les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces +avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se +mettent immédiatement à l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure à perdre. Ivana +consent à être la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer +en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de +mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana +et ravissent le coffret. + +Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à la Karakoulé, +Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter +Ivana jusqu'au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre temps, + bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en +a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours +et que nul encore n'y a touché; aucun pomak n'en soupçonne même la +présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette +formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès +lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de +l'Istrandja, sur Kirk-Kilissé. + +Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec +ses compagnons d'armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant +de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à +capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le +serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre +main. + +Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties +tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du +monde. Ivana non seulement n'a pas tué Gaulow, qu'elle prétend garder +comme otage, _mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader +le monstre..._ et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le +châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew +apparaissent à l'horizon!... + +Quel est donc cet affreux mystère?... Rouletabille ne peut imaginer +qu'Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la +perte de son pays?... Alors?... Alors?... Alors, il faut agir... on +réfléchira en agissant... Les bandits de la Karakoulé, à l'approche des +armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui... Ivana, sous +prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière +Gaulow... Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son +infamie, l'a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se +balançait Gaulow, délivré par elle!... + +Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les +reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille... telle +est la situation très nette et cependant très incompréhensible _pour qui a +connu Ivana_, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée +des reporters. + +Rouletabille grince entre ces dents: «Elle court rejoindre Gaulow!... +«...Ah! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas!... +Moi aussi, je serai au rendez-vous... Et je verrai bien de mes yeux ce que +tu vas en faire, de ton Gaulow!» + +Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son +cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait +vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait, +de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire, +la tête de Gaulow!... Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez? +Comment n'avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare, +sanguinaire et menteuse... + +Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait +ses veines de jeune amant bafoué et d'ami trahi jusqu'à la mort, car de +cette trahison ils avaient failli tous mourir!... Comment?... Pourquoi ne +lui avait-il pas dit: «J'ai vu!... Tais-toi!... J'ai vu!... je t'ai vu le +sauver de tes mains, et si tu cours après lui c'est pour tomber dans ses +bras?» Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laissé le +temps; ensuite parce qu'il était vraiment curieux de voir jusqu'où pouvait +aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!... Et puis aussi, parce que, + le coeur plein de rage, il rêvait à son tour d'une vengeance ou tout au +moins de quelque juste châtiment!... + +C'est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, _commençaient à se +poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu'il eut +jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus +bizarre_. + +Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c'est +qu'il se souvenait qu'il était correspondant de guerre et qu'il avait +grand'hâte de trouver, maintenant qu'il était délivré, un bureau de poste +avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares!... _Entre les deux +armées, toujours!... ni dans l'une ni dans l'autre..._, est-ce que telle +n'était pas sa formule, celle qu'il avait toujours prônée à Vladimir et à +La Candeur?... Est-ce que, dès Sofia, tel n'avait pas été son plan? Plan +dangereux sans doute, mais qui ne l'en séduisait que davantage!... Aussi +quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait +par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui, +secoué sur sa selle: «Où allons-nous?» avait-il pu lui répondre: «Faire du +reportage!...» + +Ainsi ils n'avaient même pas attendu les troupes!... La félonie d'Ivana +les traînait en trombe derrière elle... + +Oui, félonie! félonie!... C'est à cela que Rouletabille revenait sans +cesse, _bien que son esprit cherchât ailleurs..._ mais il était trop +irrité pour ne plus retomber à cela: félonie! Il ne voulait plus douter +que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu'à ce jour mesuré la force, +eût accompli l'abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre +fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion. + +Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments +d'absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables: Ivana les +passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain! +Que de fois ne s'était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au +plus fort du combat! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait +tout à coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le +_katerdjibaschi_. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un +prétexte ou sous un autre!... Et Rouletabille, qui avait redouté que ce +fût pour s'y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s'être +laissé tromper comme un enfant! + +Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim +délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) à +Ivana surprise, sans qu'elle s'en fût aperçue, par Rouletabille sur la +tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir: + +--Que signifient ces mots: _Benem ilé guel!_ + +--Cela veut dire, répondit Vladimir: «Viens avec moi!... Viens me +rejoindre!» + +--Parbleu! gronda Rouletabille!... moi aussi, je vais avec elle!... je +vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier +leur crime! + +* * * * * + +Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits +d'un gros village en avant d'Almadjik... + +La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines +particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite, +ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer +dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un +titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était +dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par +quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et +avait çà et là allumé des incendies. + +Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare +d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des +mares de sang et dans le plus pitoyable état. + +D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient +trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait +«d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de +cadavres. + +Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans +d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient +dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont +la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour +courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints +et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante, +lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette +et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race +ennemie... + +Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans +tête... + +Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à +chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de +l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM. +les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes +abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles +coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang. + +--C'est horrible!... c'est abominable!... hurlait La Candeur, derrière +Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces +horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase, +particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares +et Arméniens. + +Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir +au coin d'une ruelle... Ivana!... C'était elle!... Il ne pouvait en douter, + c'était elle!... Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un +galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de +décombres et de cadavres fumants... + +En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du +fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa +tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place +de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de +flammes. + +Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques +instants, montrait des signes de fatigue... Il voulut l'enlever, lui aussi; +mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol +avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et +Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters, +ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés. + +Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana. +Ses camarades le suivirent cahin-caha. + +On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la +place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent +pas peu surpris d'être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied +comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d'elle, au milieu de la rue, +ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d'une balle. Un bruit +de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et +des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles. + +Ivana était dans une agitation extraordinaire. + +Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin! + +--Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonné le village; +méfions-nous... ils ne nous épargneraient pas! + +--Et Gaulow? demanda Rouletabille. + +--Il a rejoint les Turcs! répondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est +fallu de quelques minutes que je ne le rattrape... + +--Gaulow s'est donc échappé! gronda une voix bien connue. Tous se +retournèrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrière eux, tout juste +pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa +bête fumante et regarda avec mépris les reporters. + +--Je vous l'avais confié... dit-il simplement. + +Ivana prit la parole: + +--Nous avons été trahis au dernier moment par le _Katerdjibaschi_ (chef +des muletiers)... C'est lui qui lui a procuré la corde pour s'échapper du +donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même +pas attendu, Athanase Khetew! malgré tout le désir que nous avions de vous +revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et +nous avons couru après le monstre!... + +--C'est donc une revanche à prendre! fit Athanase qui était devenu +singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov... + +--Et une partie à recommencer! déclara-t-elle avec désinvolture. + +--Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous +l'ai amené!... continua Athanase d'une voix sourde... + +--_Évidemment, mon cher!_ + +Et elle lui tourna le dos pour s'intéresser à autre chose. Athanase +semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille +écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi, +en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux +hommes se comprirent-ils? Athanase dit: + +--Nous retrouverons Gaulow!... + +--Oui, fit Rouletabille... et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne +pas le laisser échapper! + +Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait +rendre indifférent: + +--Qu'allons-nous faire?... + +--Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du général commandant la +division. Il ne veut point qu'on le précède et il craint qu'une imprudence +annonce vos mouvements... j'ai répondu de vous... Vous irez où je vous +conduirai, où plutôt il m'a ordonné de vous conduire... + +--Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit très vivement +Ivana. Rouletabille pâlit, mais elle ne s'occupait point du reporter... + +--Et où irons-nous, monsieur?... demanda Rouletabille d'une voix glacée. + +--Tenez! nous allons faire une petite excursion par delà ces monts, fit +Athanase en désignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout +doucement vers le Sud, sans être gênés par les troupes... + +--Je vous crois! nous ne les verrons même pas... + +--Que vous importe? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole +d'honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment +le plus intéressant! + +--Ça va! cria Vladimir. + +--Ne nous faites pas «déboucher» dans un endroit trop dangereux, exprima +La Candeur avec une certaine mélancolie. + +Rouletabille dit: + +--C'est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos +prisonniers, ou à peu près. + +Derrière Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers, +que conduisait un sous-officier. + +--Vous êtes mes amis! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé +pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que +j'ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes +fraîches... + +--Vous pensez à tout, monsieur!... + +--C'est un type épatant! proclama Vladimir. + +Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts +à l'Ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent +apercevoir l'armée bulgare et même l'entendre, car elle chantait. +Qu'elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du +général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus +de vingt kilomètres, dans un pays qui n'était connu que des muletiers et +des bergers! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas +la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos, +continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille +d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre: +Kirk-Kilissé! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer, +de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n'en avait même pas soupçonné +la présence! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère... On +la croyait vers la Maritza, à l'Est!.. Et de cime en cime, cependant, +c'était encore la chanson de la «Maritza», rivière où se mêlèrent pendant +des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se +renvoyaient! Alors, cette chanson-là n'avait pas encore été chantée par +des traîtres à leur race et à leur destin: + +Coule Maritza +Ensanglantée, +Pleure la veuve +Cruellement blessée. +Marche, marche, notre général! + +Un, deux, trois, marchez, soldats! +La trompette sonne dans la forêt, +En avant marchons, marchons, hourrah! +Hourrah! Marchons en avant!... + +Qu'elle était belle, cette première aurore où il n'y avait sous le soleil +que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang +n'avait pas encore été versé, où la rage du massacre n'avait pas encore +ouvert ses gueules sauvages, où l'espoir sacré de délivrer des frères +opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au +Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu'au fond de l'Épire et de la +douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'étaient +réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes, +d'un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les +séparerait plus!... Hélas! le monde avait oublié qu'il y avait à Sofia un +Cobourg qui veillait sur d'autres intérêts que ceux de sa patrie d'un +jour!... + +Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière +Athanase s'enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins +abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus +désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de +leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow. + +Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté +des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous +sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les +articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles +il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout +dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il, + depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés +dans l'Istrandja-Dagh. + +Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria: + +--Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera +la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera +certainement une maladie!... + +Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de +_Rouletabille à la guerre: Le Château Noir._] que Marko le Valaque était +un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments +troubles; fort méprisé--avec raison--des professionnels, ayant fait tous +les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son +rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en +effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de _la +Nouvelle Presse_ de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec +celui de _l'Époque_, il restait le maître d'expédier les télégrammes les +plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier. +Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des +instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de +_l'Époque_, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et +n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la +dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de +Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité! + +--Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu +ne penses qu'à lui... + +--Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?... demanda +Rouletabille sur un ton assez ironique. + +--Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir. + +--Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre +voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il +n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko! + +Et il se mit à rire. + +--Ne «blague» pas!... protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague» +pas... Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait +journaliste!... + +--Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire? + +--Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a précédé +notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision +d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur +s'est écrié qu'on lui avait volé sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma +main à brûler que nous avions affaire à Marko!... + +--Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n'a jamais +existé que dans l'imagination de Vladimir... et quant à ma serviette que +je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouvée au pied de mon lit, +où je l'avais certainement déposée moi-même avant de me coucher... + +--Et mes articles étaient toujours dedans? demanda Rouletabille en manière +de plaisanterie. + +--Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là! + +--Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!... et cessez de médire de la +Valachie... + +--Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!... Je vous dis, je vous répète +qu'il est capable de tout... Rien ne m'étonnerait de lui, c'est un type +qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de +vilaines histoires avec les femmes!... Je vous affirme, monsieur, que +c'est un garçon qui n'a aucune moralité!... + +--Au lit, au lit tout le monde! c'est à moi la garde commanda +Rouletabille. + +Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne +paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux +apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le +menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière +lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rêvait-elle?... A qui?... +Énigme!... + +II + +VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE + +Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le +seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et +du _Katerdjibaschi_), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait +avec Athanase Khetew. + +Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui +servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot +d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage. +Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure +d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous +les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient +creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est +digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne +l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde. +Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le +fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A +tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à +portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva +qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.]. + +Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur +son séant, l'oreille au guet. + +Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un +chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces +voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La +Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et +celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction. + +--A toi! disait l'un. + +--Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et +puis encore des exclamations. + +Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se +passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui +avaient affecté une telle fatigue. + +Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il +sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir, +qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais +de lumière. + +Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la +porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La +Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était +écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis +que Vladimir était fort pâle. + +--Ah ça, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter, +vous jouez?... + +Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table +portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier, +sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon. + +Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué +deux dès le début du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de +cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos +nécessaire. + +--Vous jouez au lieu de dormir?... Vous n'êtes pas enragés, dites?... Vous +n'avez pas honte?... je vous l'ai pourtant assez défendu! Dès le premier +soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de +cartes!... M'avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non?... + +--Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te +dire: nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!... + +--Tas de menteurs! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre +couchette n'est pas défaite!... Mais vous n'aviez plus de cartes! Où donc +avez-vous trouvé ce sale jeu-là? Il est ignoble!... + +--C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur +en baissant la tête, qui l'a laissé tomber de sa poche!... + +--Tu le lui as acheté, oui, bandit! ou Vladimir le lui a volé! + +--Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?... + +--Et à quoi jouiez-vous?... + +--Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t'ai parlé autrefois +et qui est si amusant... + +--Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui +était sur la table et sur lequel il lut: «Bon pour cinq cents francs». +Signé: «Vladimir Petrovitch». + +Il arracha le billet et, furieux: + +--Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur... Que tu +joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la +signature de Vladimir Petrovitch... + +--Je n'ai pas osé «faire Charlemagne», expliqua La Candeur. + +--Je joue sur signature parce qu'il m'a gagné tout mon argent, dit +Vladimir qui n'avait point une bonne mine. + +--Tu en avais beaucoup? + +--Demandez-le à La Candeur. + +--Voilà... dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont +passées... Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je +savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai +proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier +souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant. + +--Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur? + +--Parce que je m'étais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas +énormément à ce souvenir-là. Je m'étais débarrassé de tous les autres. Je +jugeais l'occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour +une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue! + +--Et avec elle tu as gagné tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien... + +--Je vais te dire... je vais te dire... on a commencé d'abord par jouer +petit jeu... tout petit jeu... Mon épingle vaut bien soixante-quinze +francs... Vladimir me l'a jouée contre vingt-cinq!... ça n'était guère... +le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent... +(car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit) +je lui ai gagné tout ce qu'il avait dans sa poche... Maintenant, comme je +ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il +paraît qu'il a encore de l'argent à toucher sur l'invention de sa cuirasse! + +--La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir! + +--Qu'est-ce que ça peut te faire? + +--Cela me fait que j'ignore d'où vient cet argent-là... + +--Puisqu'il vient de la cuirasse!... [Voir _Le Château Noir_]. + +--Assez, combien?... + +La Candeur, de plus en plus écarlate, fit: + +--Je ne sais plus au juste... et il se décida à fouiller dans l'une de ses +poches d'où il tira trois ou quatre billets de banque de cent _levas_ +(francs). + +--Ce n'est pas tout! fit Rouletabille. + +--Non, grogna La Candeur, en voilà encore... + +Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents _levas_. + +--Fichtre! tu te mets bien! c'est tout? + +--Je crois que c'est tout, susurra le bon géant en détournant la tête. + +Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d'une +quantité incroyable de billets de banque qu'il avait entassés au petit +bonheur dans la fièvre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des +soupirs de soufflets de forge... + +Rouletabille compta: + +Il y avait là quarante mille _levas_ (quarante mille francs)! + +Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder +Rouletabille. + +--C'est la première fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il. + +--Attends! dit Rouletabille, d'une voix légèrement oppressée, car il ne +s'attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en +parlerons tout à l'heure de ta veine. + +Et il ajouta: + +--C'est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château +Noir, une rançon de quarante mille francs!... + +--Mais oui, gémit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!... + +--Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, émit Vladimir. +A ce moment-là, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais +La Candeur n'hésitait pas à en disposer comme s'il était déjà dans la +sienne!... + +--C'était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur... + +--Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu +n'es pas aussi crapule que Vladimir!... + +--Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites +beaucoup de peine!... + +Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur +un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave: + +--D'où vient l'argent? + +--Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honnêtement de la vente de +l'invention de ma cuirasse... je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de +Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l'inventer, à la +perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d'art militaire pour +lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière +guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au +gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa, +et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses +malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur... + +Rouletabille l'interrompit. + +--Assez, Vladimir Petrovitch!... Je te jure que si tu ne me dis pas +comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds +et poings liés! Tu leur raconteras, à elles, l'histoire de ta cuirasse. + +Vladimir vit que c'était fini de rire et commença, en soupirant comme un +enfant malade: + +--Eh bien, je vais vous dire la vérité!... Elle est beaucoup moins grave +que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu! presque +sans que je m'en aperçoive. + +--Va!... + +Rouletabille pensait: «Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait +assassiné personne!» + +La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude, +regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait +causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d'une explication +difficile dont, certes! il se serait très bien passé. + +Vladimir commençait: + +--Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l'hôtel +Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du +froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi, + monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que +vous avez admirée, monsieur... + +--Oui, la fourrure d'une amie à vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une +princesse... je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait +terriblement les sourcils... Après? + +Vladimir s'épouvanta tout à fait. + +--Oh! monsieur, s'écria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai +vendue!... + +--Ah! tu ne l'as pas vendue?... + +--Monsieur, pour qui me prenez-vous? + +--Qu'en as-tu donc fait? + +--Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en +roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant +fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se +demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui +apparaissait point si répréhensible... Remarquez, monsieur, que j'aurais +pu la vendre! Ne vous récriez pas! Vous connaissez la princesse? + +--Oui... heu!... je l'ai entr'aperçue... + +--Oh! vous lui avez parlé... + +--C'est elle qui m'a parlé... je me rappelle m'être heurté sur votre +palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de +feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau, +et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout +équilibre. + +--Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la +traitiez de la sorte?... + +--Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: «C'est +bien à monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?... Vladimir +m'a beaucoup parlé de vous. Je vous prie! permettez-moi de me présenter à +vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intéresse +à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal _l'Époque_ +de Paris de si jolis articles, ma parole!» + +--La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi +jusqu'à la racine des cheveux. + +--Naturellement... je lui ai même répondu: «Mais parfaitement, madame... +c'est Vladimir qui écrit mes articles et c'est moi qui porte à la poste +les articles de Vladimir!» + +--Dieu, que c'est drôle! exprima assez nonchalamment Vladimir. + +--Pour savoir si c'est drôle, j'attendrai la suite de l'histoire... +déclara, d'une voix menaçante, Rouletabille. + +Rappelé à l'ordre, Vladimir toussa et continua: + +--Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu'il n'eût tenu qu'à +moi de la vendre, car enfin la princesse--la princesse Kochkaref... de la +fameuse famille Kochkaref de Kiew... les Kochkaref sont bien connus... + +--Allez!... mais allez donc... + +--... Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et +qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que +j'admirais ce magnifique manteau: «Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami, +il est à vous!» + +--Petit misérable! jeta Rouletabille... + +--Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là! interrompit +Vladimir avec une admirable expression de dégoût! C'est ce que, chaque +fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre à la princesse qui, +voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne +pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l'objet de la +jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de +façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'eût payé +cinquante mille roubles à un marchand de Moscou... à cause de quoi la +princesse m'avait dit: + +«--Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour +ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien +entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en +proclamant la somme que l'on était prêt à vous avancer dessus!...» + +«Voilà ce que m'avait dit la princesse, et voilà ce que j'ai fait, +monsieur, pas autre chose!... je le jure!... + +--Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille. + +--Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre +impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps... Voilà la +chose... Elle est simple... Le jour même de notre départ de Sofia, quand +vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue +expédition, quel a été mon premier mouvement?... Mon premier mouvement a +été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau, +que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité; le +hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété, +et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si +souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser: +«Tiens! voilà l'occasion de faire estimer le manteau!» J'entrai. On +m'offrit de me prêter dessus la valeur de 43.000 francs!... + +--Et vous avez accepté?... + +--Non, monsieur, j'ai refusé. J'ai dit: Non! + +--Alors? + +--Alors, je ne sais par quelle fatalité, l'employé, qui était sans doute +distrait, comprit que je lui répondais: Oui. Et voilà comment on +m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu même le temps de protester! + +--Mais vous avez eu le temps de les ramasser!... + +--Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier +soin a été _de renvoyer à la princesse sa «reconnaissance!_» + +--Ah! ah! vous lui avez renvoyé sa «reconnaissance»... répéta Rouletabille, +stupide devant un si prodigieux toupet... + +--Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoyé sa +«reconnaissance», et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le +voudra! + +--Oui-da! j'espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi +délicate attention!... + +--Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais.. + +--Et qu'elle vous remerciera d'avoir pensé à un aussi infime détail... + +--Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça!... + +--Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs! + +--Qui est-ce qui le nie? monsieur. En même temps que je lui faisais +parvenir sa «reconnaissance», qu'elle pourra montrer à ses amis, ce qui +lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais +que, partant le soir même, je n'avais pas le temps de passer chez elle, +mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia! + +--Brigand! Vous avez usé de cet argent comme s'il vous appartenait! + +--Eh! monsieur, la première chose que j'ai faite a été, à cause de mon bon +coeur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d'en distraire +quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter +devant vous avec un équipement convenable. + +--Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait +pas, vous avez joué le reste et vous l'avez perdu!... + +--Eh, monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé! Perdre son argent +n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des +désagréments!... + +Rouletabille se retourna vers La Candeur. + +--Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé? lui dit-il. + +--Et pourquoi donc? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je +ne l'ai pas volé, moi, cet argent! je l'ai honnêtement gagné, il est à +moi!... + +Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par +un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le +chef de l'expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche. + +--Ah! mon Dieu! gémit le géant, je ne les reverrai plus. + +--Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!... Je les remettrai +moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia! + +Vladimir déclara à son tour d'une voix plaintive et non dénuée d'amertume: + +--Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la +meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre +poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n'est-il pas le même pour +moi? + +--Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la même chose, glapit La +Candeur en sautant sur Vladimir. + +Rouletabille dut les séparer. + +--Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant +tomber sur son lit de camp qui, _illico_, s'effondra, c'était la première +fois que je gagnais!... + +Rouletabille, sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant +sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu. + +--Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet +argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent! + +Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme, interrompu. + +Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et +s'endormit en se disant: + +--Décidément, je n'ai encore rien compris à l'âme slave! + +III + +LES COMITADJIS + +Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le +Sud-Est. + +--Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille. + +--Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua +Athanase. + +--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana. + +--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitté pour +faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sûres de +Kara-Sélim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!... + +Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre. + +Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière. +Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire. + +Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il +n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les +muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait +par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il +marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve... + +Rouletabille se rapprocha d'Athanase: + +--Qui est-ce? demanda-t-il. + +--C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs. + +--Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille. + +--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'échapper des prisons +d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la +guerre de l'Indépendance. + +--Et pourquoi vient-il avec nous? + +--Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase... parce +qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi... + +Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières +paroles et continua: + +--Voilà un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa +jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin +à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour +quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis +avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être +libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses +manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi, +était un de ces hommes... + +--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules... + +--Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici +arrivés... + +--Où?... + +Athanase répondit singulièrement: + +--Dans un endroit qui vous intéressera... vous pourrez faire ensuite un +bel article... N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?... + +Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de +pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers... + +Et voici ce que vit Rouletabille: + +Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que +l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle +émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet +amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux +clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il +y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il +s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard +courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un +fusil sur l'épaule. + +--Ivan! s'écria-t-il. + +A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait +point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent +dans les bras l'un de l'autre. + +--Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon +père. + +Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une +jubilation évidente. + +La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille, +était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait +de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se +manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés. +Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui +saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs +de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux +jeunes gens: + +--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps +si vous avez de vrais coeurs d'homme. + +La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait +dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter. + +--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur, +peu rassuré. + +--On dirait un apôtre, dit Rouletabille. + +--Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre. + +--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir. + +Ivana se taisait. + +Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la +gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du +coteau. + +Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se +tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps. +D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui +paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y +avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre +les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui +signifiaient: «La liberté ou la mort!!» + +L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et +siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence, +jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson. +Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra +quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en +montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un +crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait +au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à +Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande +joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées +avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question +d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les +cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes: +_svinartka lenki_, revenaient à chaque instant dans la conversation comme +un leit-motiv. + +La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de +partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des +arbres. + +Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre, +parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de +l'autre. + +Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les +fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était +un néophyte: + +--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de +cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la +communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits? + +Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe: + +--C'est comme ça que je confesse depuis deux mois! + +--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria +Ivan le Charron. + +--Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne +peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a +fait pope! + +Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit +à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du +sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il +avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au +néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et +s'écrièrent: + +--Enfin le sang versé en Thrace va être vengé! + +Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès +et il dit: + +--Maintenant, allons au pré des porchers! + +Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!» + +Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui +venait le dernier, affectait un grand recueillement. + +--A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille. + +Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence. + +Vladimir répétait: + +--Vous allez voir que ça va être rigolo! + +La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par +des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on +l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un +endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent +faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui, +penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se +raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont +était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre +rive, sous les arbres. + +--Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai +affaire. + +--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?... + +--C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous +de la bonne besogne qui se prépare. + +Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue +bulgare: + +--Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les +porchers avec les porcs... Mais voici le maître du pré des porchers, le +nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard +très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a +connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan +le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de +nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez, +avancez, vieillards respectables!... + +Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait +s'empêcher de répéter à Rouletabille: + +--Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là! +Le plus fou me paraît Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable +avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et +cependant il le regarde avec des yeux qui tuent. + +Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés +à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous +chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village, +commençaient de danser le choro, au son de la gaïda. + +--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le +Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la +bande, semblait présider à la fête. + +--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait +amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête. + +--C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai +demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez +gras pour une fête pareille!... + +--Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov! + +--Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!... + +Athanase, appelé, répliqua: + +--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du +temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier! + +--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton +père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter +dans les villages: «_Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!_» Ton père +chantait bien... + +--Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les +oreilles de mon père! + +--Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon +forcenée dont cet Athanase avait dit cela... évidemment, c'est grand +dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!... Mais tu +ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien +faire pour les en empêcher!... Et puis, après tout, reprit Dotchov, en +secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne +sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!... Elle m'a assez +empêché de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné +jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des +porchers!... Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que +j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me +rappeler tout ça!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père! +Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours +et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et +mangeons!... + +--Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un +convive. + +--Qui? + +--Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont... + +--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas... + +--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin... +Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point +retrouvé son chemin... et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle +rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!... + +--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche. + +Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main, +jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons +d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable, +fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase +amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov, +qui cligne des yeux: + +--Non, non, je ne le reconnais pas! + +--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs? + +Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force +de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son +enfant. + +--Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai +pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!... + +Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le +supporter après une émotion semblable! + +--Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as +donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient +fusillé, ce jour maudit... + +--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase. + +--Après le mouton... dit Athanase. + +Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un +morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de +croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre +pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs +doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les +grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux +bachi-bouzouks. + +Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le +choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut. + +--Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant +Rouletabille au premier plan... + +Rouletabille s'étonnait: + +--Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités +turques du village? Ils ne les craignent donc pas? + +--Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont +tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre +eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce +soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas +laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car +j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais... Mais écoutez!... +écoutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh! +regardez Athanase!... + +En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard +Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal +qui a faim et qui surveille sa proie! + +On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la +guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la +bouche. + +--D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage +épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était +engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi +nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion +des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait +issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit +à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la +grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après +nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet +où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu +te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner... tu te +rappelles... tu te rappelles? + +--Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en +frissonnant comme s'il était encore dans l'eau... c'est là que je suis +tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer... + +--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et +alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks... cela +très clairement. + +--Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit... + +--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours. + +--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours. + +--Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir. + +--Je me rappelle... tout à fait étonné... + +--Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui +ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé... On ne pouvait +pas tirer dessus, tu penses!... + +--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait +accompagnés... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov... + +--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan. +Pauvre Neia! + +--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une +épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir. + +--Oui, oui... + +--Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui +avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait +agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête... et qu'ils l'avaient +dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait... Mais il était surtout +tourmenté d'être allé si peu à l'église... et le père d'Athanase lui dit +alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément +saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!» +Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine? + +--Ma foi, non, Cyrille... + +--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est à cause d'elle que Neia n'a pu +aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du +village? c'est toi, Dotchov! + +--Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât... + +--Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à +prix: 10.000 piastres!... + +--Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac! + +--Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que, +disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses +nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route +était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et +la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il +fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis +d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter +de rien. + +--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit +Dotchov, à la première occasion. + +--On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov... On se mit donc en +marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un +fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu +marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait +passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont +nous étions séparés par le torrent... Alors, tu as crié à Athanase, père +de l'Athanase que voici: + +--Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de +bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette +passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov? + +--Mais bien sûr que c'est vrai!... Ivan est là pour le dire aussi bien que +toi... je n'ai jamais donné que de bons conseils... + +--La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et +d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous +nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car +tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc +d'arbre qui gisait à quelque distance. + +--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil... +Est-ce vrai?... + +--C'est vrai... nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette +passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin... +Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les +bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir; +moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours. +Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins +cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie +je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est +que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la +main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que +faisais-tu?... + +--Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le +vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un +cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre +Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie... + +--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort... + +--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les +saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent, +réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa +devant moi dans un grand hêtre... + +Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant: + +--Ce hêtre-là... ce hêtre-là!... + +--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien +caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les +bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les +bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien +et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les +bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à +tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint +s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des +porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les +oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc... puis, +comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre. + +«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je +pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père +de l'Athanase que voici! + +--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille. +Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses +se sont passées! + +--Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet. + +--_J'étais dans l'arbre, avec Athanase!_ + +Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par +une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus +détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser +quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle +rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort. + +Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et +le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du +lamentable vieillard, il prononça: + +--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui, +ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans +l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur +le saisira quand il lui plaira. + +--Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils. + +--Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié, +continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches +du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me +laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce +que je vis et entendis: + +«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui +l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger +les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers. +Les autres rirent et lui demandèrent: + +«--_Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la +passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?_» + +Et Dotchov a répondu: + +«--_Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout +du monde!_» + +A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des +paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux +et se cacha la tête dans les mains. + +Le pope dit: + +--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les +traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles! + +--De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent +pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait +construire cette passerelle pour attirer l'_apôtre_ dans le piège où il +devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à +nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond +des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui. +Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner! + +Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir +qu'il était inondé des larmes du repentir. + +--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme +noire. + +Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et +frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était +éclairée. + +--Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais +plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai +communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité... + +Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons +qui avaient besoin d'être engraissés. + +--Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai +la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles... + +--Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les +porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»! + +--Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que +tu as trouvé là! + +Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se +frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un +supplice pareil. + +--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il +n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié +lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et +promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a +délivré mon âme du poids du péché... j'ai le droit de mourir en paix! + +Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le +Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on +avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable +grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son +horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et +Athanase, impassible, regardait. + +Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante +de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement +arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues. + +La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui +couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent +que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à +ses bourreaux et était allé, comme les _comités_ de jadis, chercher un +refuge du côté du ravin. + +Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux +vieillard. + +Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque +au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se +donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu +qui faisaient briller les eaux du torrent. + +A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui +paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase. + +--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur. + +--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces +gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!... + +Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de +Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent +dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de +fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse. + +Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du +village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en +appelant à l'aide ses serviteurs. + +Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les +serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place, +les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre; +Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de +sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit +sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le +cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que +les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et +que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui +devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son +ancien compagnon.] + +IV + +LES POMAKS ET L'AGHA + +Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où +ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle +avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi. +Elle dit encore: + +--Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira +loin! + +Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier +les tentes rapidement. + +--Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux +petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!... + +Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles +d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils +pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait +plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient +qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils +rencontreraient.., + +Ivana s'était rapprochée... Chose extraordinaire! elle paraissait +inquiète. + +--Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle. + +--Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a +parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après +m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises... expliqua +Vladimir. + +--Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana. + +--A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud... + +--Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!... s'écria-t-elle en +sautant d'un bond sur son cheval. + +--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?... demanda très sèchement +Rouletabille. + +--Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles de +Gaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!... + +Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun +inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira +ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une +heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la +prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait +goutte. + +--Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir... mais aussitôt +quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite +troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs +fusils, prenaient attitude de bandits. + +A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et, +lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste +et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout +ce vilain monde. + +--Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté. + +--Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont +vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour +nous avertir que le pays n'est pas sûr. + +--Ça se voit, fit Rouletabille. + +--Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car, +comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les +rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait +la ruine à leur foyer. + +--Et alors? + +--Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si +nous voulons bien leur donner une certaine somme. + +--Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille. + +--Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres! + +--Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques? + +--Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher! + +--Vous trouvez que ça n'est pas cher!... c'est tout de même plus cher qu'à +l'auberge... + +--Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser. + +--Et si nous le «laissons»? + +--Cela nous coûtera plus cher! + +--Diable! + +--Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et +ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise... + +--J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que +nous fassions du mouton? + +--C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous +prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir! +Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin! + +--Ils ont pensé à tout!... Mais alors il va falloir que nous campions! + +--Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne +pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit... et puis les bêtes +seront meilleures demain matin... c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié +de vous transmettre... + +--Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire +autrement, mon cher Vladimir... + +Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des +voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un +grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient +d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste, +ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des +40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir. + +--Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier, +moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!... + +--La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille... + +--La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue. + +Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie, +sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre. + +--Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille. + +Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur, +mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite +du beau Gaulow, _son mari, après tout_... + +Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente--plus que la nuit +précédente,--devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles +rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait +inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude... + +La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que +Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se +déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes: +carabines et revolvers. + +Tondor, dehors, prenait la première garde. + +Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge +formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les +reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près +qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée. + +Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta. + +--Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils +tirent comme ça pour éloigner les voleurs! + +--Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille. + +Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait +aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre. + +--Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il. + +--C'est insupportable! dit Rouletabille. + +--Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir. + +Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à +reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu, +toute la nuit. + +Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le +camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils +avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient +réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur +des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle +distribution de piastres. + +La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il +fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de +véritables précipices... par des sentiers de chèvre. La nature se faisait +de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur +quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer +à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour +l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle. + +--Quel métier! s'écriait La Candeur... Quel pays!... + +Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de +son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant +à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y +avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon. + +--Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille. + +De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais +l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de +détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin +plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en +voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher. + +Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup +les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le +coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent +halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau». + +--Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la +rattraper! bougonna Vladimir. + +--Oh! c'est une insupportable petite fille!... déclara La Candeur. + +--Qu'est-ce que vous dites?... s'écria Rouletabille rouge comme un coq. + +--Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant +vous!... + +Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés... Ils +virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle. +Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les +encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus +disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient +régulièrement en joue. + +La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense, +l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer... + +Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là, +au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se +trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile +blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En +effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un +homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc, +large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue +étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des +montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments +d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à +feu. + +Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui +entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite +cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de +noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de +grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre +à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en +main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens +de s'avancer. C'était l'interprète. + +--Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par +les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une +petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans +l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission. + +A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta. + +Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation +contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés +par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en +Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de +retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de +guerre _avec les armées turques_; où pouvait-on voir de l'espionnage en +tout cela? + +Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait +parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une +mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui +eut accordé une audience spéciale avant son départ!... + +--Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!... + +Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que +l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à +l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de +penser à autre chose. + +Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit: + +--Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être +t'écouterait-il? + +--Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser +la parole. Voulez-vous que j'essaye? + +--Quel moyen? + +--Donnez-moi mille levas. + +--Vrai! fit Rouletabille, tu crois? + +--Donnez-moi mille levas... + +Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs +demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la +petite tablette qui supportait son narghilé. + +--Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec! + +Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé. + +--Eh bien? demanda Rouletabille. + +--Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille +levas. + +--En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai +emportée de la banque de Sofia... Ne me demande plus rien!... Vladimir +alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur +la tablette. + +L'agha ne bougea pas davantage. + +L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de +sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens: + +--Prenez-vous mon maître pour un mendiant? + +--Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises. +L'agha est froissé. + +--L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte +somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent! + +--Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille. + +--Si... vous avez les quarante mille!... + +--Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille +sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie. + +--Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à +La Candeur!... + +--C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une +grande découverte qui lui libérait la conscience... Offre-lui donc ces +quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix! +Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de +même,... car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans +nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!... + +Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé. + +Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets, +les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman +qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage +comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute +mauvaise rencontre. + +Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en +criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous +évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles +fourrures... + +V + +COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT + +La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la +petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de +vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille +aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du +général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de +la même façon... Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se +désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La +Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!... + +--Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon +garçon!... + +--Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens +n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et +sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que +par Marko le Valaque!... + +--Encore!... s'écria La Candeur. + +--Il n'aurait pas commis une pareille infamie!... dit Rouletabille. + +--Bah! ça le gênerait!... dit Vladimir. + +--Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur. + +--Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante». +Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait +quarante mille, à moi!... + +--Diable! fit Rouletabille... ça devient en effet intéressant... car, +certainement, _nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous_, +dans l'Istrandja... + +--C'est Marko le Valaque!... Je vous dis!... Il a voulu nous faire arrêter +par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!... +Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de +Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!... C'est clair comme le +jour!... + +--Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov... fit +Rouletabille en pressant les flancs de sa bête... + +--Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents. + +--_Kara-Selim y suffira!_... fit tout bas Vladimir. + +--Tais-toi!... s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait... + +Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille... et, à +l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête, +aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait, +courait; les autres suivirent... et tous trois retrouvèrent à l'entrée du +village _Ivana qui semblait les attendre_... + +Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement +dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui, +en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle, +plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et +furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils +s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur +la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils +ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils +ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!... cependant +qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné. + +Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion, +comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille. +Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche +guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à +n'être que spectatrice du combat! _Elle n'allait pas aider Khetew!_... Et +elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire +suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat, _mais gui les en +éloignait_, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!... + +Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premières +rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc, +Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!... mais comme elle regardait! +Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque. + +Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un +gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un +combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée. +Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se +déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements +partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et +Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même +haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une +furie sans égale. + +Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui +paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le +choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous +quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir +se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver +avec une force nouvelle! + +Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher, +mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup +funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à +recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous +deux ne cessaient de se frapper. + +Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au +délire. + +Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles +s'échappaient de sa gorge râlante. + +Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main +de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force +suivant les phases du combat. + +Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en +constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque +soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow. + +Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de +cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois +qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui +s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier +semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions +diamétralement opposées. + +Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à +défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse +quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase. + +Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa +chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement. + +En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le +sabre haut. + +Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y +parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible. + +Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui +traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les +bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes +parts. + +La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au +triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana +qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du +reporter et tournait vers lui une figure désespérée. + +--Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!... reprenez vos sens!... +_C'est sans doute la joie qui vous tue!_... + +A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne +répondit rien... + +Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où +quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés +vifs!... Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares, +avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs, +les rejetaient dans la fournaise... + +--Allons féliciter Athanase!... s'écria La Candeur. + +--Allez donc! fit Rouletabille: _Madame_ est souffrante, je reste près +d'elle... + +--Allez-vous-en tous! pria Ivana... dans un souffle... ne vous occupez pas +de moi... + +Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place... + +On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient +descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile... une +sonnerie de clairon appela les retardataires... quelques coups de feu +furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew, +disparut... vida la place, abandonna le village pour la direction du +Nord. + +--Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur. + +--Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils +reviennent en nombre!... répliqua Rouletabille... Allons! oust! +sauvons-nous, s'il en est temps encore!... Un peu de courage, madame!... +ajouta-t-il en se tournant vers Ivana... Il faut vous remettre d'une +émotion aussi douloureuse!... + +Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était +redressée... Il la vit pâle comme un spectre et titubante... + +Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait: + +«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!» + +Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal... Car il +souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir. + +Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait +été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un +trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place. + +--Vite!... s'écria Vladimir... Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de +leur mosquée... Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs... + +Mais il était trop tard pour partir... + +Les Turcs étaient déjà là... Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une +troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec +des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite. + +Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à +Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur +village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que +les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de +l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la +population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute +l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur +Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les +cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des +reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée +d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être +que peu considérables. + +Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles +seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette +erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre +heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé, +lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour +courir à un adversaire jugé sans importance... car, personne, en Turquie, +comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par +l'Istrandja-Dagh!... + +Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point +le temps de sortir!... + +Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la +campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où +ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus +en sûreté. + +Ivana suivait Rouletabille comme une ombre... ses gestes étaient ceux +d'une automate... En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir +perdu la raison... Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait +par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et +ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle... + +Maintenant ils étaient terrés dans cette cave... et ils pouvaient espérer +y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée +bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent +un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya... C'étaient toutes +les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles +n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile. + +N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé +facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du +détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière +les troupes. + +La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés +allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à +chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec +l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée +dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient +été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia. + +Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares +et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions. + +Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit +bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses +domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils +avaient entassé leur mobilier... Ils passèrent une partie de la nuit à les +décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les +bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands +feux. + +C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir... +Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient +obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts. +Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait +plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du +lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre, +leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves. + +--Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait +les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la +mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et +affectait, par désespoir, de rire de tout... Ça n'est pas plus désolant +qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien +garnie... Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans _les Trois +Mousquetaires_, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre +de bouteilles qu'il faisait!... + +--Mon pauvre La Candeur... dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de +veine... je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le +seul qui soit défendu! + +Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles +montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de +bataille. + +Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et +toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant, +fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages. + +--Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous +voilà bons! + +Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se +tenir tranquille... + +En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de +la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de +se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint +cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient +impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout. + +Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge +allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite... + +Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes +victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang. + +Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la +première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses +représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités! + +Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs: +maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées +par les Bulgares. + +Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait +sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de +la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes +poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains +suppliantes... Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur +famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses +compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette +affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant +de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de +la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des +populations asservies à délivrer! + +--Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le +brave La Candeur... Oui, ils les délivrent de la vie!... Quand les Turcs +ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être +tranquille, elle n'existe plus!... + +Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les +mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour +se combattre, mais pour s'entendre!...» + +Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même +qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite +fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant, +en criant et en pleurant. + +La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un +amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille, +et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait +derrière elle, le sabre nu. + +Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle +répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare. + +L'enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son +visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le +trouver. + +--Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de +tuer le Bulgare. + +Et il sortit son revolver de sa poche. + +Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la +main du reporter. + +--Vous n'allez pas commettre ce crime? s'écria-t-elle. + +--Quel crime?... répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un +bourreau d'enfants?... + +--C'est un Bulgare!... Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant +là!... + +--Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé; mais soyez +Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette +enfant! + +La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le +reporter; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades, +s'apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa +sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre. + +C'était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré +l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontané que les +reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même. + +La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait +de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se +concertaient, et s'étant rendu compte que leur proie leur avait échappé +par le soupirail, se précipitaient dans la maison. + +--Ah bien! s'écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres! + +--Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs; +nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille. + +--Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer... + +--Eh bien, laissez-la ici!... dit Vladimir, elle leur échappera peut-être. + +--Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!... Vous leur raconterez ce que +vous voudrez!... Mais moi, je reste avec la petite. + +L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice... + +--Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!... dit +Rouletabille. + +--Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver +cette, enfant?... Je ne m'en séparerai pas!... + +--Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite +Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord +enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu... +encombrant... + +Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en +criant: «Francis! Francis!...» et en agitant un mouchoir en guise de signe +de paix... Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent +d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes +de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et +ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!... Ils le malmenèrent +même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur +commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor +sortirent de la cave. + +Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant +plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant +Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé +de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la +rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la +nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci +ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la +laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à +la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se +montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient +venus châtier. + +Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'être +conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d'état-major. + +Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultèrent +et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas à la petite fille. + +Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec +l'enfant, la portant dans ses bras. + +Alors les comitadjis lui dirent: + +--Tu n'es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné +par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite +musulmane dont les parents ont assassiné tes parents! Donne-nous donc +cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de +le faire toi-même. + +Ivana leur répondit: + +--Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire +à votre chef. + +--Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!... +répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle... + +--Vous êtes des assassins... s'écria-t-elle. + +Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre +et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours: +«Francis! Francis!...» + +Vladimir continuait de les menacer de la colère du général! + +Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes +avant cinq minutes. + +Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas +d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua +tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas +qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite +musulmane. + +L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains +d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout +éclaboussée de ce jeune sang vermeil. + +Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les +colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se +mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major +de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à +Almadjik. + +Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de +comitadjis, comme des prisonniers. + +Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana +pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à +cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir +lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit +textuellement: + +--Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit. +D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants +bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène... Non, je pleure +seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de +couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!... + +Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une +autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut, +décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui +comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux +deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais... + +VI + +C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE ÉTRANGE HISTOIRE A +ROULETABILLE + +Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils +trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même +qui les reçut avec une véritable joie. + +C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa +mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie +qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le +but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français. + +Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des +services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit, +avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le +général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien +traiter les jeunes gens. + +Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur +fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase +Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient +assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa +victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew. + +Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout +ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes +paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils +touchaient à la fin de leur mauvaise fortune. + +Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque +repos et goûtassent à quelques douceurs. + +Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit +entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter +sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux +soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son +journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis +son entrée dans l'Istrandja-Dagh. + +Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il +lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire +pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni +écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée. +Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait, à lui et à +ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient +bon pour l'accomplissement de leur tâche. + +Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur +serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée +eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle +ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient +été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne +prenaient même point le temps de les rétablir. + +--Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à +Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons +demain soir, que vous pourrez télégraphier... dit-il, mais je vous donne +rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications +avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de +tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là, +dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes, +s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai +plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront +commencé. + +--Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille. +Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout +voir... + +--Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous +dissimuler les dangers d'une telle marche! + +--Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous +faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce +pays si triste, où il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la +guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le +carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi! + +--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec +Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!... + +Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment +à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général, +qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les +chefs de son pays non point en femme, mais en soldat. + +Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains +pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux +vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles +trouvaient toute la population bulgare massacrée. + +Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à +lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire... + +--Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille. + +--Elle sera victorieuse, lui répondit-il. + +Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade +de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était +pas avec eux!... + +Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand +Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage +terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se +permettait de troubler encore son sommeil. + +Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus +s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous +la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers +toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait +d'oreiller. + +Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur +Demir-Kapou. + +La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file. +D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille. +Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir +était triste parce que La Candeur lui manquait. + +Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites +vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur +faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un +coup de fusil... puis tout retombait à son morne silence. On traversait un +désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares, +avaient fui, instruits par les premières expériences. + +Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines. + +Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir +poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur +avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage +rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La +Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit +encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et +puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se +précipitait vers son chef de reportage. + +--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette! + +Et il poussa un soupir de soulagement... + +Ayant soufflé un peu, il reprit: + +--Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon +sommeil, me dérober ma serviette!... alors je me suis réveillé... je tâte +sous ma tête!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et +vous étiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais +très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages... + +--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit +Rouletabille très froid. + +--Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais +incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai +pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette! + +--Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne +l'auras plus. + +--Je n'aurai plus la serviette, moi!... + +--Non!... tu ne l'auras plus!... + +--Et qui est-ce qui l'aura, alors?... + +--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cessé +d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu +pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner à Paris... +faire tout ce que tu voudras!... ça m'est parfaitement égal! Tenez, +Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!... mon +khalifat!... + +Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La +Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant +plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement +humilié... + +On ne l'entendit plus. + +Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à +autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête +sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas. + +C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait +eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce +que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était +pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle +le traitait... + +Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il +arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que +celle-ci retomba... + +Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris +tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques +instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant, +manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure. + +Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La +Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de lui +dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que La +Candeur portait la serviette!... + +--La Candeur!... + +--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?... + +--Viens ici!... + +--Qu'est-ce que tu veux? + +--Je te dis de venir ici! + +La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche +ouverte, avec de grands yeux naïfs: + +--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal? + +--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras? + +--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!... + +--Tu l'as chipée à Vladimir! + +--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur? + +--Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette, +te l'ait rendue? + +--C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop +chargé. + +--Trop chargé avec une serviette? + +--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me +voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu +la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine, +je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je +lui ai repris la serviette!... + +--C'est bien, envoie-moi Vladimir!... + +Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus +embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La +Candeur: + +--Monsieur? + +--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était +un honneur! + +--Oui, m'sieur... + +--Je vous avais donné ma serviette! + +--Oui, m'sieur! + +--Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui +tenait beaucoup à cette serviette?... + +--Oui, m'sieur!... + +--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que +je vous avais confiée? + +--Monsieur, il me l'a achetée! + +--Ah! ah!... Il vous l'a achetée!... Et vous trouvez tout naturel de +vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la céder pour +quelques sous, au premier venu!... + +--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!... + +--Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais +maintenant, beau masque!... + +--Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de +moi!... Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce +que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La +Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de +l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette... + +--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!... + +--La Candeur, monsieur, est très riche... ou du moins il l'était!... + +--Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!... +Il est trop tard!... + +--Monsieur, il me l'a achetée cent mille!... + +--Cent mille francs!... + +Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute +sa taille, qui était haute, et il dit: + +--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur +de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de +l'_Époque_? + +--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille... + +--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille +francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La +Candeur. + +--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille. + +--Voilà... Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué +mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu! + +--Ah! Ah!... + +--Quand le service nous le permettait... + +--Oui, oui!... + +--Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te +faire de la peine... + +--Va donc! + +--Cette fois, j'ai commencé par perdre! + +--C'était bien fait! + +--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets +à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à +échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme +ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai +tout fait pour regagner mes billets. + +--Tu as triché! dit Vladimir. + +--Je l'avoue... J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps, +et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai +fait, cette fois, signer à Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent +mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même +quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew. + +--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même +effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir? + +--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir, +et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient +une mine fort renfrognée pendant le jour. + +--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille. + +--Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait +dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était +incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si +triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent +mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets... +et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les +aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de +misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai +autrefois!... + +Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur. + +--Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une +serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait +jamais payés!... + +--Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération! +répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la +serviette. + +--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à +Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!... + +--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?... + +--Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre +aveu... + +--Oh! de ce côté, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant +Vladimir du coin de l'oeil. + +--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!... + +--Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis... + +--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit +Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons +plus!... + +--Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés? + +--Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa +mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui +regagner la serviette!... + +Rouletabille et La Candeur restèrent seuls. + +--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? gronda +Rouletabille qui adorait La Candeur. + +--Rouletabille, ne me méprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste +des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!... + +--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur? + +--Le vin et les femmes! + +--Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois +guère!... + +--Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!... + +--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'étais pas aimé?... + +--Ce n'est pas ça du tout... Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une +femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et, +comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite... + +--Alors?... + +--Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté +malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais... mais il +s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais +pas... + +--Oui-da!... Elle n'était point jolie?... + +--Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite... Oh! +j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succès dans +les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était +comtesse... + +--Mâtin, tu te mets bien, La Candeur... + +--Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux +plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il +m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse... + +--Que t'est-il donc arrivé, grands dieux? + +--Je me suis marié avec elle!... + +--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!... + +--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête! + +--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si +grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne +désirais pas!... Mais sans doute désirais-tu devenir comte?... + +--Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon; +la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même +pas!... je m'endors... mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants +et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les +vêtements étaient dans le plus grand désordre... en même temps le train +s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait... La poupée +déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste +de toutes mes forces!... on ne me croit pas!... + +--Pauvre La Candeur!... + +--J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre... + +--Aïe!... + +--Ça n'a pas traîné... On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas +aller en prison, j'ai dû «épouser»!... + +--On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en +chemin de fer, de l'autre côté du détroit! + +--Très dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter? + +--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre? + +--Ces événements se déroulaient avant mon entrée à _l'Époque_. Je venais +de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la +littérature... Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très +chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de +goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet +d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes. +Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui +m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur +de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la +littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva, +ainsi que je viens de te le narrer. + +--Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si +grand malheur d'épouser une comtesse!... Tu aurais dû être enchanté, au +contraire... Songe donc, dans ta situation... + +--D'autant plus que la comtesse était riche. + +--Voyez-vous cela! + +--Mais vraiment elle était trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce +qu'elle était petite... A l'église (car elle était catholique et a tenu à +se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le +bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai +souffert... Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous +voir passer car elle me traînait partout, partout... dans les magasins, au +théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied +avec elle... Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort +jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon +chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous, _my love_», et en +effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne +plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait. + +--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à +faire quelque chose qui te déplût? + +--Elle me battait. + +--Elle est bien bonne! + +--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai +vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour +cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de +ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux. + +--Alors, elle te battait? + +--Comme plâtre!... + +--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!... + +--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donné une gifle ou un coup de +poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!... + +--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La +Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si +petite!... + +--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me +tirait les cheveux à me les arracher!... + +--Tu te mettais donc à genoux! + +--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans +une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme +n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu +à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur +une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait +impossible!... + +--Je l'avoue!... + +--Et elle me trompait!... + +--Ah bien!... + +--Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders +avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine +n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien +de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes! + +--Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était +petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille. + +--Eh bien, je fais sans doute exception à la règle... car cette petite +femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes, +petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure, +vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui +devrait tirer parti de ma triste expérience!... + +Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La +Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son +histoire à personne! + +--Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te +trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire +prendre avec son highlander. + +--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était +facile! + +--Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point +difficile de le faire surveiller!... + +--Certes, il n'échappait point aux regards... et lui, on le trouvait +toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la +surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enragé!... + +--Mon pauvre ami!... + +--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr +qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi... Nous +arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les +issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la +maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des +cheminées... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le +plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et +déclarant qu'il aimait se mettre à son aise... Mais elle, elle... on n'a +jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!... On +fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait +passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un +oiseau... et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement +installée devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my +love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!... + +--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette +petite aventure a-t-elle duré? + +--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore +malade! + +--Et comment a-t-elle fini?... + +--Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander; +j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à +relire _les Trois Mousquetaires_, suprême consolation, même en anglais. +C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible +aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!... Nous +avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme +Athos!... J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a +sauvé!... + +--Comment cela?... + +--Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis +assis sur elle sans m'en apercevoir!... + +--La pauvre petite!... + +--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la +plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il +n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la +rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de +repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur +le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le +détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud +qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je +trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France, +m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant +plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de +faire de la littérature... + +--Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon +pauvre La Candeur? + +--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte. +On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainement +être condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir. +Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort! + +--En réalité, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux. + +--Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre +homme qui a peut-être été condamné à mort? + +--Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir +fait revivre cette épouvantable histoire!... + +--Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!... + +Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta: + +--Tu connais les femmes, maintenant!... Méfie-toi!... + +Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu. + +--Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi +je vais me délier les jambes... + +--Ça n'est pas de refus, dit La Candeur. + +Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement +en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui, +immédiatement, courba les reins. + +--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui +avait jamais vu, tant il était désabusé... Juge un peu, mon vieux, si +c'était une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je +m'assieds dessus!... + +Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en +poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce. + +--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton +bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en +t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère... Mais tant pis, +c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!... + +Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant +eux... + +Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche... + +--Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime +pas... qu'elle ne t'a jamais aimé... et qu'elle ne t'aimera jamais... +Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh +bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure +pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des +yeux pour voir... Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un +_Teur_... Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses +noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait être dans la +joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvés, et +puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au _Teur_, rendre un +grand service à son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et +de baisers!... Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite +qu'une morte!... M'est avis que cette femme-là regrette son _Teur_ et +qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!... + +Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui +tombaient comme du plomb fondu sur le crâne... + +--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison à me +renvoyer!... Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme +ça? + +--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur. + +--Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu +sais à quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru après son _Teur_? +Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tué devant elle, +son _Teur_, elle a failli se trouver mal!... + +--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?... + +--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperçu!... Et il pense comme +moi!... Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui +ne vit plus depuis la mort de son _Teur_! + +--Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui +souffrait mille supplices... S'il en était ainsi rien ne la forçait à me +suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à +rester avec son _Teur_, comme tu dis!... + +--Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as +ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé +bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu, +elle avait eu le temps de se fâcher avec son _Teur_... Dans tous les +ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie... et puis on se +raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son +_Teur_, dans le cachot du souterrain!... + +--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux. + +--Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le +demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas +morts!... Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des +Étrangers!... + +--Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge +était pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni +toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'êtes tous odieux!... Tiens! +rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!... + +Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle; +il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les +flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le +monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine... + +Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient +le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux... +Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en +train de faire évader Gaulow!... Alors, alors il l'eût méprisé, c'était +sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une +chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être +lâche!... + +Et c'est vrai qu'il était lâche!... Il se le répétait à lui-même dans sa +solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces +mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu +jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité... + +VII + +DEVANT KIRK-KILISSÉ + +Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et +nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette +journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant +resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à +Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de +la nuit. + +Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans +l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent +jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir. + +Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en +particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif +n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les +reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade +avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux +infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au +milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade. + +S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur +droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce +village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le +lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha +était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors +que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit, +autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que +parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se +retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux +bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le +dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha. + +Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont +la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième +colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de +branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la +générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux, +courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la +cinquième division. + +Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe. + +Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un +mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la +première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de +Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la +Croix-Rouge. + +Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans +le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée. +Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part. + +Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters. +Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le +bras. + +--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il. + +--Empêcher cette folle de se faire tuer! + +--Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se +faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!... + +--Possible! répliqua l'autre. + +--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens +également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me +faire tuer aussi! + +--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur. + +--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la +fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez +au bureau de poste, vous m'y trouverez! + +--Ou nous ne t'y trouverons pas! + +--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras +toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier +voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!... C'est +entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite +dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!... Tu lui diras que les +généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!... + +--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empêcher +cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!... + +--Tu es fou!... s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie +de mourir... Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être +prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!... + +Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant +d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les +revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana. + +--Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut +seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une +bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui +souhaite, à cette Ivana de malheur! + +--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émit +Vladimir. + +--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit +pas de se les caler jusqu'à demain matin... Tiens, écoute, v'là que ça +recrache!... Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille +tout seul... + +Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille +rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu +d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un +mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de +pas. + +La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait +derrière elle comme un petit fanion. + +Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent: + +--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?... + +--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!... + +Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus +d'eux que ses appels furent perdus... + +Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la +mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers +la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des +cris atroces de la lutte à la baïonnette: _Na noje! Na noje!_ «Au +couteau»! + +Les Turcs se défendaient avec vaillance. + +Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de +réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à +chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une +artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare. + +Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort, +c'était un tumulte sans nom. + +L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient +projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des +tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne +résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui +allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les +atteindre, les soldats de Mouktar pacha! + +Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat, +près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant? + +Il n'eût pu le dire... et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se +trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer. + +Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus +étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs +pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants +avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les +entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de +réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort... Et +maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner. + +--En avant, les amis, à l'assaut! + +C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs +dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_ + +Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et, +semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant +ni des officiers ni des camarades qui tombent! + +Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à +une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à +pic ici et les arrête un instant... et une flamme terrible les couche sur +le sol par centaines! En avant!... Voilà le marchepied qu'il faut aux +survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des +démons! + +C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés +et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de +résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de +l'Istrandja... + +Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour +Ivana. + +Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même. + +Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle. + +Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée, +l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à +qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il +venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette... + +Il lui parlait, elle ne lui répondait pas. + +Elle se débattait pour qu'il la lâchât. + +--Mais tu veux donc mourir?... s'écria-t-il avec des sanglots. + +Et elle clama désespérément: + +--Oui! oui! oui! + +Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse +besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de +reine des batailles. + +Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les +troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs +positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de +dépasser la ligne des avant-postes. + +Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la +fuyait. + +Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle +se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré +elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée. + +Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour. + +Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut +la prise de Kirk-Kilissé. + +VIII + +LA PRISE DE KIRK-KILISSÉ + +Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur +toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant +leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore, +ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de +l'ennemi. + +Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de +l'armée turque. + +A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le +plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là, +pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné +rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et +dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussi _écroulés_ que le +bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait +pouvoir envoyer des dépêches! + +Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il +accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs +pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur _mea culpa._ + +La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait +grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez +brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit +parmi les cadavres... + +--Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait +La Candeur, il serait encore en vie!... Je l'aurais défendu!... Je me +serais placé devant lui!... Je serais mort à sa place!... Vladimir, tu ne +sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!... Dans mes reportages, c'est +toujours lui qui m'a tiré d'affaire!... Sans lui, j'aurais été jeté à la +porte du journal dix fois!... Je serais mort de faim!... Il m'a toujours +défendu!... Il m'a toujours aidé... C'était un ami, celui-là!... Et moi je +l'ai abandonné!... + +--Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!... + +Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La joie étouffait La +Candeur... Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant: + +--Malheureux! s'écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient! Elle +n'est donc pas morte, celle-là! + +Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en +lui disant: + +--Laisse-moi...tu ne m'aimes pas! + +La Candeur chancela. + +--C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde... s'il faut, pour +t'aimer, aimer aussi celle-là, je l'aimerai! + +--Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi... + +--C'est entendu! grogna l'autre. + +--Je puis compter sur toi? + +--Je n'ai pas besoin de te le répéter... + +Ivana arrivait, en effet... Elle était hâve avec une flamme sombre au fond +de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur +le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait +passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière. +Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle +était effrayante et belle. + +Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui +répondit: + +--Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec +moi? et elle gagna le chemin... + +--Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur. + +Rouletabille le regarda tristement: + +--C'est bien! c'est bien!... On y va!... dit La Candeur. + +Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait +toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le +champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le +seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur +ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer +pour un notaire chargé de recueillir les testaments... + +Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au +Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers +éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce +que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et +Karakaja. + +Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!... Ivana, La Candeur, +Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de +Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui +n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même +temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient +laissés!... + +Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent +qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le +croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence! + +En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu'ils +approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d'une indescriptible +panique. + +Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de +cinquante pièces d'artillerie étaient restées embourbées dans les ornières +jusqu'aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés +pendaient encore à terre... puis c'étaient des caissons épars, un +amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges +(les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui +paraissaient d'étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce +champ farouche... + +Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient été également +jetés sur les routes pour délester les voitures... des approvisionnements +considérables... tout cela abandonné sans qu'on eût même pris la peine ni +le temps de la destruction... tant on avait hâte de fuir!... + +Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des +hourras!... + +Quant aux reporters, de même qu'ils avaient été les premiers à entrer dans +le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana +qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y opposât, car ils +ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires, +les redoutes abandonnées... pas un soldat!... pas un visage humain!... + +Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en étaient allés de bonne +heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer +l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!... + +Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au +milieu d'un prodigieux silence... + +Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu'à pousser +des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite éperdue... + +Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherché, par +hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général +en chef de l'armée ottomane en fuite. + +Nous disons «peut-être», car enfin il se pouvait très bien que +Rouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu'il n'eût voulu l'avouer. + +Il paraissait en effet s'intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient +dans ce cabinet... Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de +la cire... Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela... allongea la +main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à +un bruit d'argenterie qui venait de la salle à côté. + +Il y courut. + +C'était Vladimir qui vidait un tiroir. + +Il le gronda fortement, cependant que l'autre réclamait le droit +d'emporter «un petit souvenir». + +--Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais +vous n'avez pas l'idée de vous faire monter en épingle de cravate ces +cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil?... Venez par ici!... +Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie... Regardez dans ce +cabinet... Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur!... + +Vladimir alla tout droit au bureau... Il vit les papiers, les +blancs-seings, les cachets... + +Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les +protestations de Rouletabille: + +--Malheureux, que faites-vous là?... + +--Ce que je fais là?... répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement +mon devoir!... Si nous avons besoin un jour de «laissez-passer» et de +blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant +qu'il en reste encore, nous serons très heureux d'avoir la signature et le +cachet du général en chef!... + +--Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête +Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est passé en +dehors de moi!... Moi, j'ai des responsabilités, je représente ici la +presse française qui ne doit user que d'honnêtes procédés... Vous, vous +êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les +tiroirs tout ce qu'il vous plaît, ça n'étonnera personne!... Maintenant, +allons-nous-en d'ici!... ajouta-t-il... Nous n'avons plus rien à y +faire!... + +Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était +tombé entre leurs mains, alors qu'ils s'apprêtaient encore à combattre. + +Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de +Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui étaient reliés entre eux +par une série d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et +tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort +appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les +Bulgares sans coup férir. L'armée turque s'était évanouie devant eux, et, +si vite, qu'ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre. + +On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C'est alors que +devant l'état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et +Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d'un commun +accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les +renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie +Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de +Baba-Eski. + +Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On +y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de +marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux +jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos! + +Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon déjeuner. + +IX + +LA CANDEUR BOIT TROP + +Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à +l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue +du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un +détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et +celliers et aussi de distribuer les victuailles. + +Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva +tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue. +Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure. + +Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé +d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il +courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné +rendez-vous. + +Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à +coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au +moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar: + +--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On +n'attend plus que toi!... + +--Tu as mis la table dans la diligence? + +--Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!... On va +être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous +avons un invité! + +--Qui ça?... + +--Monte!... tu verras!... + +Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de +la diligence. + +La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage +achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà +des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et +même des bouteilles!... L'homme se retourna. + +--Monsieur Priski!... + +Vladimir en apercevant leur geôlier du _Château Noir_, l'homme qui lui +rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il +avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser: + +--Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!... Je croyais que La +Candeur vous avait tué!... + +--Moi aussi, dit La Candeur. + +--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une +oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six +chandelles! + +Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout +un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le +moins du monde sa bonne humeur. + +--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en +être tirés!... émit avec politesse M. Priski. + +--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!... + +--Dame!... répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui +avez commencé à _m'arranger_...[Voir _Le Château Noir_.] + +--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami! +N'est-ce pas, monsieur Priski? + +--Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!... + +--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau +poulet rôti!... + +--Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un +magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une +assiette... + +--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi ça, +petit frère... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!... + +--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir. + +Et il sauta au cou de M. Priski en répétant: + +--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai +jamais bu que du bourgogne de Crimée!... Vous pensez!... + +--Pommard 1888! + +--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et où donc +avez-vous trouvé ces trésors?... + +--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux +sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles... On commence +par le jambon?... + +--Non, par le cervelas!... + +--Et on finit par le poulet!... + +--D'abord, goûtons au pommard!... On peut bien en déboucher une +bouteille!... + +--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois +bouteilles!... Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!... + +--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y +perds!... + +--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet. + +--Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M. +Priski... + +--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes! + +--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille! + +--Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on +trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis, +Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez +jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à +votre bonne santé à tous!... + +--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski. + +Les deux autres firent claquer leur langue. + +--Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je +commence à prendre goût à la guerre! + +--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de +reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu +n'aies pas tué ce bon M. Priski!... + +--Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son +verre. + +--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré? + +--Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où +pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail. + +«--Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà +ce que vous cherchez! + +«La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus à un revenant!... +Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le +trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne +les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!...» Ah! le brave +monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un +poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!... Je lui ai expliqué +alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon +et combien je l'avais regretté!... + +--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a +été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants, +monsieur Priski!... + +--Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir +étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait +arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur +M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette +auberge où il a servi autrefois! + +--Où sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir. + +--A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis +interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil. + +--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison! + +--C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point +de mystère!... + +--Je comprends tout! Je comprends tout! + +--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le +bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que +M. Priski nous cherchait! + +--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il? + +--D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite +pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un +verre plein de pommard. + +--Un service? + +--Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit +tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!... + +--Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive. + +--Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce +qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est +toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se +suicider!... + +--Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé +cette petite femme, on ne le reconnaît plus!... + +--Il ne rit plus jamais!... + +--Il n'a plus faim!... + +--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la +bouteille de Vladimir. + +--Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être +prudent, et cela mérite réflexion!... + +--C'est tout réfléchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille, +moi!... + +--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dépend... + +--Dépend de quoi?... + +--Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le +jeune Slave... tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!... + +--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis? + +--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du +côté de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous +sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie... + +--Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!... s'écria La Candeur qui faillit +s'étrangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service +que tu rends à Rouletabille!... + +--Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour +un goujat?... Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien! +Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât +quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement +Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a +failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!... + +--Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté... il n'y a aucune +raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!... + +--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur +Priski?... + +--Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin! + +--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta +Vladimir. + +--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit +simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de +Rothschild... + +--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito, +expliqua modestement le bon géant. + +--J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait +uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M. +Rouletabille s'en aperçût!... vous n'auriez pas autre chose à faire... Le +reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!... + +--C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit... avoua La Candeur +en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait +dans la carcasse du poulet, son morceau favori... + +--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre +suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille? + +--J'en suis sûr! affirma M. Priski. + +--M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre +d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet +eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois, +Kasbeck!... + +--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour +apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore, +le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi +Gaulow!... mais ce mariage n'a pas été consommé... + +--Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M. +Priski... non! rien n'est encore perdu!... + +--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter +à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda +Vladimir. + +--Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il +doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement: +«Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle +viendra!...» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce +que vous risquez?... Moi, je me suis adressé à vous parce que vous +l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que +je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre +ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les +couleurs!... Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!» + +--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!... + +--En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en +tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille +quand vous aurez remis la lettre... + +--Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y +toucher... il me semble qu'il me brûlerait la main... + +--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne +peut pas se permettre! + +Et il empocha les billets. + +--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à +Vladimir. + +--Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec +lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!... + +Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse: + +--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette +lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si +Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en +secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le +pardonnerait jamais!... + +--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de +la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir. + +--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit +Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant +me prendre la lettre! + +--C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur. + +--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir. + +--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la +lettre! répondit La Candeur. + +--Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski. + +--C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir. + +--Ni moi non plus! assura La Candeur. + +--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski. + +--Vous êtes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille +levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non! +non! je ne vous rendrai pas les mille levas!... + +--Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait +sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la +lettre... + +--Pardon! pardon!... il n'a jamais été question de cela... dit La Candeur. +Vous nous avez chargés de _faire passer_ une lettre!... + +--Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la +prendre!... Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais, +monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne +m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme +ça, je serais sûr que la commission serait faite!... + +--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la +quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle +sans qu'il me voie? + +--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons, +nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de +Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la +lettre... + +--Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski. + +--Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir. + +--Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait +«pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille +vide. + + * * * * * + +X + +OÙ L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN + +Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers +l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et +pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait +possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être +gênés par le mouvement des troupes. + +Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que +Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser +de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile +dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne +point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait +pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il +devrait en avertir Ivana sur-le-champ. + +--Pour changer de domicile? + +--Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile! + +Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la +petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et +la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas +la quitter. + +Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya +Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort +allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof. + +A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux, +devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la +journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et +s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste +impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il +avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand +secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires +qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard. + +A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort +morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le +prit amicalement sous le bras. + +--Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose... + +--Quoi?... + +--Tu vas voir... c'est très curieux!... + +--Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son +attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes... + +--C'est tout près d'ici... + +--Qu'est-ce que tu veux me montrer?... + +--Tu vas voir!... + +--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me +montreras ce que tu veux me faire voir! + +--C'est justement Vladimir que je veux te montrer. + +--Je le connais, ça n'est pas la peine! + +--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait! + +--Qu'est-ce qu'il fait?... + +--Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est +mort!... + +--Es-tu ivre, La Candeur?... + +--Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre! + +--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire? + +--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait; +Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres. + +--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!... + +--Le majordome de la Karakoulé! + +--Lui-même!... ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué; +et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas +très bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce +que tu fais?... + +--Comment M. Priski se trouve-t-il ici? + +--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce +disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du +kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir! + +--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher +Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne +fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute +seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les +routes... + +Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les +derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel. + +--Tu seras donc toujours aussi bête!... je veux dire aussi amoureux... fit +La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon +à lui cacher à peu près le kiosque. + +--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un +peu. + +--C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu. +J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du +Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence... Ah! +justement le voilà, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir, +Vladimir... j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en +grande conversation avec l'ombre de M. Priski... + +--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une +ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de +l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le +voir réapparaître!... + +--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille. + +--Oui, fit La Candeur, que veut-il? + +--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai, +entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres. + +--Ah! il vous a posé des questions?... + +--Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov... sur la +façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela +me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini +par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi... + +Rouletabille s'était levé: + +--Où est-il? Je veux lui parler tout de suite... + +--Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à +cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres... + +Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque. + +Rouletabille s'élança. + +Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger +tressaillement dans la voix: + +--Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez +averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana! + +--Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à +lui-même si ce M. Priski la lui enlève. + +--Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur +avec un soupir. + +--Je le pense!... + +--Eh bien, qu'il se dépêche!... fit La Candeur d'une voix sourde! + +--Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne +le trouvant pas dans le sentier, va revenir! + +--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!... + +--Le remords!... + +--Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir... +Ce que nous faisons là est peut-être abominable? + +--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!... + +--C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un +crime... + +--Il ne le saura jamais! + +--Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais +est-ce à moi d'en abuser?... + +--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut +faire sa femme... fit Vladimir. + +--Mon Dieu, le voilà!... je n'oserai plus le regarder... + +Rouletabille revenait en effet. + +--C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons +vite au kiosque!... + +--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?... demanda hypocritement +Vladimir. + +--Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif. + +Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers +de sa redingote: + +--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur +moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne +l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Réponds donc, +mais réponds donc!... + +--Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait. + +--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux, +des drôles de manières... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M. +Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle +encore menacée de ce côté-là?... Il faudrait me le dire!... + +--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des +états pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du +tout!... + +--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir +disparu si vite!... S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se +hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas +m'avoir amené ce M. Priski! + +--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être +trompés!... Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais +peut-être que... + +--Peut-être que?... + +--Peut-être qu'il est dans le kiosque?... + +--Si c'est vrai, malheur à vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il +bondit vers le kiosque. + +Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et +Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une +fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une +autre ombre, qui était celle de M. Priski. + +--Voilà ton ouvrage... fit Vladimir à La Candeur. + +--Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de +soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à +Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!... + +--J'en doute, dit Vladimir. + +--On va bien voir... + +Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la +preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à +Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par +tout ce bruit. + +M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un +revolver. + +--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui +trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout. + +--Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce +monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M. +Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la +raison de sa présence insolite près de vous? + +M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de +ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit: + +--Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il +désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance +tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai +pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous +assure. + +--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au +titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir, +Rouletabille avait froncé les sourcils. + +--Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le +seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres +lieux et qui vous veut du bien! + +Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait +surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et +secoua d'importance le pauvre Priski. + +--Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une +belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela +devant Mlle Vilitchkov! + +--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit +modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la +vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise... + +Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant +elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre +s'expliquât tout à fait. Il continuait: + +--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck +m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de +vous le bienvenu... je commence à en douter... (et il se frotta encore les +côtes et rebrossa son habit...) + +--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille. + +--Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret +byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes +mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial. + +--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y +tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille! + +--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du +seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et +vous plaint beaucoup!... Il a pensé que ce serait pour vous un grand +soulagement de retrouver cet objet!... + +--C'est juste, dit Ivana. + +--Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé... + +--Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille. + +--Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était +malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été +enfermés. + +--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont +plus!... déclara Rouletabille. + +--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens... + +Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin: + +--Pourquoi?... Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck... +Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir +secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les +Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé! + +--Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est +suffisant pour que j'y tienne!... + +Et se tournant vers Priski: + +--Où est ce coffret? demanda-t-elle. + +Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu: + +--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana! +Ivana!... rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la +disparition de votre soeur Irène!... + +--Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec +un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici +le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur +Priski?... + +--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!... + +--Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je +ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La +Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se +trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!... + +--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à +condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet. + +--Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire? + +--Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?... Remettre l'objet, en mains +propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis +disparaître. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas +de quoi tant me bousculer pour cela!... + +--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant +Ivana. + +--C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M. +Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces +messieurs aillent donc chercher le coffret! + +Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La +Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se +livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la +détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre. + +Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski. +Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec +précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur +ses jambes. + +M. Priski dit: + +--Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer. + +Et il sortit. + +Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s'écria: + +--Ne l'ouvrez pas! + +Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué. + +--Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!... + +--Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe +là-dedans!... Ce Priski est capable de tout!... + +--Eh bien, courez après lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui! + +Vladimir et La Candeur sortirent en criant: + +--Monsieur Priski! Monsieur Priski!... + +Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux, +lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait +l'accuser quand il n'était pas là!... La Candeur revint, affichant un +grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski. + +--Il est parti, envolé! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!... +Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous +poursuit!... + +--Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant? + +--Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiéter... Mais il m'a offert à moi +mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher... ajouta à bout de +souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords. + +--Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai +refusé de faire. + +--Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquiétude était à son +comble. + +--Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout +simplement! Vous pensez si je l'ai envoyé promener! avoua tout de suite +Vladimir qui voyait que La Candeur allait «manger le morceau». + +Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La +Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il était bien vide. +Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte, +demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une +provision sur lui, l'enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le +ressort secret [Voir _Le Château Noir._]. + +Le tiroir s'ouvrit. + +Comme le coffret lui-même, il était vide. + +Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec +une lettre; il ne la regarda même pas: + +--Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces +messieurs ont refusé de vous apporter ce matin! + +Et il se releva: + +--C'était sûr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'était qu'un +prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que +cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous +parvenir! + +Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription: +«_A Ivana Hanoum_», et commençait à lire. + +Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait +d'une façon inquiétante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la +fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte. + +--Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais? + +--J'ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les +fenêtres et je pousse la porte. + +--As-tu donc peur qu'elle ne s'envole? + +--Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitôt +qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait. + +--Misérable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son +complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manières! tes +réticences! tes remords!... La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a +plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!... + +--Grâce! sanglota La Candeur éperdu, en s'affalant sur le carreau! + +Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit, +toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille. + +--Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc, +Vladimir... + +C'était une lettre de Kasbeck: + +«Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à +votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous +n'avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de +votre mère et de votre oncle... Ayant pu, moi-même, après la disparition +de Kara-Selim approcher le précieux objet, j'en ai découvert tout le +mystère, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les +papiers que j'ai trouvés dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts, +dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une +grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d'ici le 27 +octobre au plus tard à Dédéagatch.» + +A cette lecture, Rouletabille éclata d'un furieux éclat de rire qui +faisait bien mal à entendre. + +--Trop tard, le tonnerre! s'écria-t-il. + +--Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre. + +--Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fenêtres... +s'écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille? + +--Non! répondit Rouletabille. + +XI + +OU ROULETABILLE REÇOIT DES NOUVELLES DE SON JOURNAL + +Joseph Rouletabille! Ordre du général-major Stanislawoff! + +En même temps qu'il prononçait cette phrase en français, un officier +d'état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait +les jeunes gens. + +--Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter. + +--C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier général en même temps +qu'une automobile d'état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir +immédiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov, +si elle se trouve avec vous. + +--Elle est là, dit Rouletabille, et nous sommes prêts à vous suivre. Où se +trouve le général? + +--A Stara-Zagora. + +--Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille. + +--Nous y serons demain! nous avons l'auto. + +--Les routes sont abominables, objecta Vladimir. + +--Si elles étaient bonnes, répondit l'officier, nous serions à Zagora +cette nuit... Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je +reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous préviendrez +Mlle Vilitchkov. + +--C'est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la +jeune fille pendant que l'officier s'éloignait. + +--Entrez, fit la voix d'Ivana. + +Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d'épouvante, se +retenant au mur. + +--Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter. + +--J'ai entendu... fit-elle dans un souffle. + +--Et c'est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans +cet état? + +--Que me veut-il? + +--Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'après ce que vous avez +fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n'avez pas à vous +effrayer d'une pareille entrevue!... + +Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de +l'officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait. +Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas. + +Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout à coup, comme +réveillée en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses étranges +yeux d'effroi. L'officier se présenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui +dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne +manquerait point d'en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms. + +Elle l'écoutait plus morte que vive. + +Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture. + +Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures +de fatigue sans nom... Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir +failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque +instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à +Stara-Zagora. + +L'auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son +train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la +frontière, selon les événements... Là, ils apprirent que le général-major +était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant, +Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le +président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès +de l'état-major général. + +Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff +et s'était fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha où les +troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès. + + +Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le +général-major était fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils +étaient arrivés avant son retour, de l'attendre à Stara-Zagora. + +--Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes +hommages au général Stanislawoff qu'il a hâte de nous voir, veuillez le +croire. Et je regrette qu'il ne soit pas là, car j'ai une grande faveur à +lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir +immédiatement pour la France. + +--Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je +puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m'a rien caché de +_ce que nous vous devons!_ Aussi je me ferai un grand plaisir de vous +éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et +je vais y apposer mon cachet. + +--Merci, général! + +Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais +La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa +correspondance personnelle, lui apprit Vladimir. + +--Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure +j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous. + +--Entendu, répondit le général Savof; pendant ce temps, je ferai donner +ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand +besoin. + +--Nous vous en serons reconnaissants, général! + +Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la +porte. + +--Vous trouverez là-bas tous vos confrères, lui cria encore le général. + +Vladimir sauta de joie: + +--On va revoir les confrères!... et Marko le Valaque!... Ils vont nous en +poser des questions!... On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils étaient +comme enragés, car on les tient serrés!... Ils ne peuvent rien +envoyer!... + +--Tout de même, j'ai hâte d'avoir des nouvelles du canard, avouait +Rouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas. + +Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues +rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en +plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient +avec cette placidité qu'on ne voit qu'aux pays du soleil. + +--On se croirait à cent mille lieues de la guerre... dit Vladimir. Si +c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de +Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas être contents! + +Ils rencontrèrent justement un correspondant qu'ils reconnurent à son +brassard rouge. Il était furieux. + +--Rien... leur dit-il. Nous ne savons rien... On nous communique un +bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du +reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux +employés du télégraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec +leurs trois pauvres appareils Morse... Ils n'ont même pas de Hughes!... +Quel métier!... Aussi ce qu'on gémit!... Il n'y a que Marko le Valaque qui +soit content. + +--Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait +point Marko le Valaque. + +--Eh! mais parce qu'il a envoyé des correspondances épatantes à son +canard. + +--Pas possible! Et comment a-t-il fait? + +--Ah! ça, nous n'en savons rien. + +--Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d'expédier quelque chose +de propre à _l'Époque!_ Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu +des articles aussi étonnants que ça! + +Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec +des cris de joie et de surprise. Qu'étaient-ils devenus? Qu'avaient-ils +fait depuis quinze jours?... Les confrères avaient été d'abord très +inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n'avaient +trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs +s'étaient rassurés. + +Et encore: + +--Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller! + +--Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils +tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng... + +Rouletabille demanda son courrier et décacheta d'abord les plis qui lui +venaient de _l'Époque_ avec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le +regardaient lire: + +--On n'est pas content, hein? + +--Non, on n'est pas content, s'écria Rouletabille, mais ça c'est +incroyable! + +Et il lut tout haut: «Votre silence est d'autant plus incompréhensible que +vous ne pouvez invoquer l'impossibilité d'envoyer la correspondance +promise sur votre voyage à travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre +confrère _la Nouvelle Presse_ en publie une du plus haut intérêt et qui a +fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances +signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans +être historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur +originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils +méritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup +raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et, +pour nous, c'est la honte et la désolation... Notre directeur ne s'en +console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute +sa surprise.» + +--Eh bien, mon vieux, tu es servi!... lui cria-t-on. + +--Oui, il a aussi son paquet!... + +Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été +personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu'au sang. +Rouletabille, très agité, se leva: + +--Marko le Valaque est donc allé dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il. + +--Dame! répondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a écrit... C'est +trop vécu, c'est trop épatant... + +--Et il a été longtemps absent? + +--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire +qu'il n'a pas perdu son temps. + +--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?... + +--Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du +Lion d'Or où nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les +lire... + +--Bien! bien!... + +Rouletabille faisait peine à voir. + +--Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur? + +--La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que +nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les +lire, tu penses! + +--Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or? + +--Nous allons t'y conduire!... + +La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le +lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel. + +La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut +La Candeur. + +Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et +achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face +congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le +front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand +garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang. + +--Ah! bien..., murmura-t-il. + +Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il +ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles! +Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque! + +--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était +Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de +nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix +lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de même, c'est raide!... + +Rouletabille continuait de lire... Il y avait là toute la première partie +de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il +n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule. + +Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur: + +--Montre-moi la serviette! + +C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur +ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante: + +--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore là... + +Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune +l'article du jour. + +--Montre-moi les articles!... + +La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes +et les déplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant +aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le +Valaque!... + +--Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?... + +--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles +phalanges, j'ai besoin de l'étrangler! + +--Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel. + +Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident. + +--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!... + +Rouletabille leur ferma le bec: + +--Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire +qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les +jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin! + +Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au +courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans +l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi +mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait +pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances +qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis +encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de +_l'Époque_, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses +compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au +risque de les faire fusiller! + +Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce +chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le +Valaque. + +--C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns. + +--Il faut le dénoncer, menaçaient les autres. + +Soudain Vladimir dit: + +--Attention, le voilà! + +--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le +traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au +chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!... Mes affaires ne te +regardent plus! + +Ce disant il faisait disparaître les numéros de _la Nouvelle Presse_ dans +la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment +peine à voir. + +Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout +à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à +faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter: + +--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde +ici était très inquiet de votre sort... + +Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel. + +--C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement +il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour +dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance, +nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé. + +--En vérité! s'écrièrent tous les confrères. + +--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... ça +a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été +acharnée! + +--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de +comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette +ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez +ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille +moderne! + +--Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous +donner ces quelques détails... ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur +de la nouvelle... + +--Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai +jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les +troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière +les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des +brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces +places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les +rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la +façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite +forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a +fallu... + +Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une +prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied, +à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus +significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes +pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux +combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains +généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les +faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile +qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était, +comme on dit, bien vécu!... + +--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient +tous des notes avec une hâte bien compréhensible. + +--Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille. + +Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui, +constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes +sur la prise de Kirk-Kilissé et dit: + +--Non, messieurs!... je n'ai rien envoyé de tout cela!... parce que tout +cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé... Gardez-vous donc +bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au +moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko +le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que +La Candeur va télégraphier lui-même à _l'Époque: «Kirk-Kilissé a été +occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général +Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans +s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être +pas d'exemple dans l'Histoire!_» + +Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait +de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette +réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée. + +--Il est fini!... dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur +et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal +sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!... + +--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir, +il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici? + +--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur. + +--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir. +Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête! + +--Merci! + +On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille +commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La +Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de +Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du +général Stanislawoff. + +L'article de _l'Époque_ qu'il dictait commençait ainsi: + +«Notre confrère _la Nouvelle Presse_ a publié, sous la signature de Marko +le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un +voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans +l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regretté que +cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la +raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dans +_l'Époque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters +dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront +signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses +précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois, +comme il y avait réussi une première!...» + +Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la +tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire +la description du majestueux hôtel des Étrangers [_Le Château Noir._], +quand La Candeur fit son entrée. + +Il paraissait assez inquiet. + +--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff? + +--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques +minutes après notre départ. + +--Courons donc! fit Rouletabille. + +--Inutile, il est reparti! + +--Comment, reparti? + +--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir +ou cette nuit, sitôt son retour. + +--Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir +parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé, +il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me +laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir? + +--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé, +le général-major n'est pas reparti tout seul. + +--Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche! + +--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov! + +--Hein? + +--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M. +Anastas Arghelov! + +--Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?... + +--Mais je n'en sais rien, moi!... + +Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez +Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le +général Savof. + +--Ivana Vilitchkov? + +--Partie avec le général Stanislawoff!... + +Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura +tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un +court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les +avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui... Elle était +curieuse de voir le théâtre de la guerre!... + +--Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient! + +--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le général-major avait +besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui +arriver de redoutable... Le général-major la considère comme sa pupille et +l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir... +ajouta Savof avec un sourire. + +Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé... et il +continua de dicter ses articles toute la journée. + +XII + +OU ROULETABILLE S'APERÇOIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET +BYZANTIN + +De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et +Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette +journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le +travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne +encore!... Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le +général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins +désemparé. + +Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon +inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement. + +Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table +d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un +gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la +figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense. + +--Rouletabille! Rouletabille!... + +--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci? + +--Non, c'est Marko le Valaque!... + +--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?... + +--Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses +appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de +Kirk-Kilissé! + +--Non!... + +--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il +se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important! + +--Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!... + +--Il montre la dépêche à tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau! + +--Quoi encore? + +--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux après toi!... Ils ont +tous reçu des dépêches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacés +d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a +été prise sans coup férir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les +détails d'une épouvantable tuerie! + +--Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique. + +Rouletabille ouvrit le télégramme. + +Il lut tout haut: + +«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son +récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!_» + +Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF. + +Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau +devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque, +qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait +empêchés d'en faire autant. + +--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille. + +--Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et +on lui fit lire une dépêche du _Journal de onze heures_ à son envoyé +spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier +qu'il ne s'y passe rien!...» + +Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en +déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait +toujours quelque chose! + +Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui +montrant Rouletabille: + +--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir +la guerre balkanique, à Rouletabille! + +--Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors, +tu comprends!... + +--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un +pauvre jeune homme!... + +A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille. + +--Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir. + +--J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu +avec Mlle Vilitchkov? + +--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers +d'ordonnance. + +--Chouette! éclata La Candeur. + +Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé: + +--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il à La Candeur. Que je ne vous +retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir! + +Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre. + +En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise: + +--Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko +le Valaque!... + +Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne +lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de +l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina: + +--Excusez-moi, général!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle +Vilitchkov... + +--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il +n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana. + +--Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov, +fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées... + +--Oui, je sais, dit Stanislawoff. + +--... Est dans un état moral assez faible... + +--Vraiment, il ne m'a pas paru... + +--Elle est abattue... + +--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie... + +--Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée... aussi ai-je été assez +étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je +été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle... + +--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le +général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi +vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à +l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard! + +--Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse +tout à fait inexplicable... + +--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il +est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour +vous... + +--Oh! général!... + +--J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que +vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais! + +Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour +qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana. + +--C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu +agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et +de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire. + +--Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret +byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait +mentalement le coffret byzantin à tous les diables. + +--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour +et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez +découvert les plis scellés de l'état-major! + +--Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le +temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir +où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence... + +--Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que +vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le +tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien +disparu. + +--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous +est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par +vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait +étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées! + +--Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus +grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de +mobilisation et d'attaque... + +--Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité +et effrayé du tour que prenait la conversation. + +--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications +les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace +et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et +l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres +avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec +eux! + +Rouletabille s'était levé. + +--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!... + +--Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour +nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau +système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce +moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une +vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople! + +Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un +désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio, +qu'à Ivana... + +--Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui +avez appris cela? + +--Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a +paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que +ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans +que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis +et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher +elle-même! + +--Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien +cela!... Oh! c'est affreux, général!... et alors?... + +--Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!... + +--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?... + +--Oui, avant huit jours!... + +--Elle ne vous les rapportera pas, général! + +--Elle m'a donc menti?... + +--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés... Mais elle, +général, elle! elle ne reviendra pas!... + +--Comment cela?... Que voulez-vous dire?... + +--Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?... + +--Oui, pour Dédéagatch?...Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner +ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers +turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari, +paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana +Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?... + +--C'est exact! général!... + +--Et son mari est mort!... + +--Oui, général!... + +--Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger +et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire! + +--Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais +vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!... + +Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi +méthodique... et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il +préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir +Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du +jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du +plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne +reverrait plus sa pupille. + +--Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa +liberté à elle, contre son honneur!... contre sa vie!... + +Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre +introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le +Circassien!... + +--Oh! fit le général, la noble fille!... + +--Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!... + +--C'est un sacrifice magnifique!... + +--Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!... Mais, +maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov +arrivera à Dédéagatch?... + +--Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!... + +--Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien +à faire!... + +Et il s'écroula sur un siège en sanglotant! + +Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans +ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de +sa faiblesse et la permission de se retirer. + +Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui +dit: + +--Vous affirmiez tout à l'heure que si vous aviez su ces choses plus tôt, +vous auriez rendu ce sacrifice inutile... comment cela? Pouvez-vous me +l'expliquer? + +--Oh! général, je n'aurais eu qu'à vous dire: Votre système d'espionnage +devra être reconstitué, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille, +sera sauvée!... Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par +moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation +de leurs noms!... Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas été le +premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?... + +--Certes! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!... + +Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon, +il le mit poliment à la porte. + +Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir. +Un officier d'état-major le rejoignit: + +--Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout! +j'ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov. + +--Quand et où vous l'a-t-elle donnée? s'écria le reporter qui tremblait +sur ses jambes. + +--Mais, hier matin, ici, avant son départ! + +--Et c'est maintenant que vous me la remettez! + +--C'était le désir et même l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne +vous fût remise, monsieur, qu'à cette heure-ci! + +Rouletabille arracha l'enveloppe et lut: + +«Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as douté!» + +XIII + +OU LA CANDEUR NE DOUTE PLUS QUE ROULETABILLE NE SOIT DEVENU FOU + +C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter. +Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées +par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la +jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue +plongée par la terrible fin de Kara-Selim. + +N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement +absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché +vingt fois la mort?... Et voilà que, soudain, dans cet effondrement, +l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays +avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être +aussi pour se relever à ses propres yeux! + +C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à +l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et +qu'il la lut!... + +Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille! + +Elle l'aimait et il en avait douté!... + +Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans +le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne +ment point! Elle l'aimait donc! + +Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?... +Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie... si c'était bien +Rouletabille qu'elle aimait?... + +Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au +général, n'était point démontrée... Et en tout cas, cette histoire +d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle +l'aimait!... + +Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de +son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir, _eût été +précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en +doutât!_... + +Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été +ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir! + +Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon +bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement +abandonner. + +Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait +été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres +hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se +détourner d'eux! + +La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa +merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans +l'univers? + +Il le fallait. + +Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus +logiquement dans cet imbroglio. + +Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le +problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante. + +Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un +chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du +maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par +Rouletabille. + +Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès +du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à +l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre +vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence... +Rouletabille ne l'avait même pas vu!... + +Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La +Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on +ne sait quoi de désespéré. + +Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur +le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé +à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds +glapissements qui n'avaient plus rien d'humain. + +Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par +Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la +porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre. + +A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée, +qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts, +comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut +Rouletabille sur son coeur, en sanglotant: + +--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?... + +--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et +en rendant son étreinte au bon géant... + +--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?... +Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!... + +--Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!... Comprends-tu?... +Séparés par une chose épouvantable... épouvantable!... épouvantable!... +Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout +est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu'à mourir!... + +--Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou +je me fâche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez +pas vous épouser, par exemple!... Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a +fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_... + +--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La +Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est épouvantable, je te dis!... + +--Pourquoi? + +--_Parce que son mari est mort!_... + +--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que +son mari est mort?_... + +Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il +laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer +silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre +Rouletabille est devenu fou!...» En même temps, il sentait monter en lui +les affres du remords! + +«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à +cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie, +c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des +mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien +prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous +n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien, +maintenant, je peux être content, elle est partie!...» + +Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing... + +--C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!... + +Rouletabille lui-même dut l'apaiser. + +--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!... Il faut tenter +quelque chose, proposa La Candeur. + +--Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait +maintenant ici, tu entends!... que ça ne nous avancerait à rien!... Elle +m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser +partir!... + +--C'est affreux!... + +--Oui, affreux! + +--Mon pauvre Rouletabille!... + +--Mon bon La Candeur!... + +A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y +avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur. + +--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!... + +--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!... + +--Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?... + +--Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait +plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les +hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!... + +--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille. + +--Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il +revienne quand il aura un nom! + +Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina +la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de +bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La +Candeur s'écria: + +--Monsieur Priski!... + +--Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et +dans l'autre, autant qu'il me sera possible! + +La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la +porte et dit en se croisant les bras: + +--S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car +j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés! + +--Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs +que je vous dois encore! + +--Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus +qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai +jamais voulu recevoir votre argent! + +--C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une +liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes +pauvres! + +Ici, Rouletabille sortit de l'ombre. + +--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il. + +--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait +point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir. +Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un +bon couvent!... + +--Et dans quel couvent, s'il vous plaît?... + +--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du +mont Athos!... + +--On dit qu'ils sont fort beaux! + +--Magnifiques! monsieur, magnifiques!... + +--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à +Stara-Zagora? + +--Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!... + +--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski? + +--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula +encore. + +Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine. + +--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir +dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une +grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que +nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens +en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre +voisinage... + +--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!... Et +c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait +jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer +davantage! + +--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un +cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au +mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des +Turcs! + +--Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez... Elle +est on ne peut plus simple... + +«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un +couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre +d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait +vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle +mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup +d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut +dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon +corps défendant, dans la cave du donjon! + +--Passons, monsieur Priski. + +--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au +couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au +milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé, +la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur +Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté... + +--Allez, monsieur Priski, allez!... + +--Ce seigneur me dit: + +«--Priski, veux-tu gagner quelque argent? + +--Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je. + +--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te +charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant +si la commission réussit.» + +--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine, +l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais +besoin pour entrer au couvent!... Je vis là comme le doigt de la +Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck... +C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé... + +--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais, +dit Rouletabille. + +--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la +lettre... + +--Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov +devait me quitter... + +--Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était +si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous +a suivi à Stara-Zagora... + +--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!... + +--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre... Je suis +venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point +quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora. + +La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing. + +--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille. + +Et, se tournant vers le moine: + +--_Elle m'a laissé_, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!... + +--Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski. +Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une +commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais +point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse +m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi. + +--Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est +nécessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous +pouvez vous en aller!... + +--Et je vais pouvoir entrer au couvent... + +--Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur +Priski!... + +--Messieurs! je vais la toucher de ce pas. + +--A Dédéagatch!... dit Rouletabille. + +--Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?... + +--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc à Dédéagatch et +dépêchez-vous!... Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en +route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à +Dédéagatch. + +--Et pourquoi cela?... + +--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch +qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que +Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort +bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous +attendre. + +--Ah! mon Dieu!... s'écria le moine, et il courut à la porte. + +--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous +rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le +seigneur Kasbeck!... + +--Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous +pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine. + +--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de +mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre +tour, me rendre un petit service... + +--Parlez, monsieur Rouletabille... + +--Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres, +monsieur Priski... + +--Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier... + +--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum! + +--Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur +moi, jura le moine. + +--Alors, attendez!... + +Rouletabille s'approcha de la table et écrivit: + +«_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu +pour toujours. Il ne te survivra pas._» + +Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros +sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui +avait lu la lettre par-dessus son épaule. + +--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis, +que tu vas mourir?... Dis-moi que ça n'est pas vrai!... + +Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la +sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant +la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on +voit si souvent aux enterrements, lui dit: + +--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_... + +--Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!... pleura La Candeur. + +--Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la +religion le défend!... + +Et il ajouta avec une grande émotion: + +--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça! + +--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna +Rouletabille. + +--Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur. + +--Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur +la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice, +simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent; +il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté. +Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui +attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!... + +--Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai +certainement avec toi! + +--Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère? +interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir. + +--Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou +qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en +serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous +dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a été placé sous la haute +protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis +les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires +du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes, +monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout +retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte, +projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se +tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un +registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort +ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien +tenue!... + +--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé? +exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif. + +--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il +est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui +l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les +évangiles!... Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!... + +--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous +appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni +l'esclave de personne. Il est mort! + +--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je +l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier... + +--Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter. +Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée +par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier! + +--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski. + +--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te +dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois +sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!... + +--Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité, +car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec +sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de +Lüle-Bourgas... + +--Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille, +de plus en plus oppressé... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est +vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort. + +--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé +par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle +Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand +je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos +d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit +pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!... + +--Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille. + +--Non! monsieur! _Il était vivant!_ + +Rouletabille bondit sur le moine. + +--Es-tu sûr de ce que tu dis là? + +--Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!... + +--Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en +secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta +vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vérité!... + +--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim +vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris +par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait +jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait +toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus +pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes, +redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon +tour!... Voilà toute la vérité, je vous le jure!... + +M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était +serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau! + +--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont +Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre! + +--La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai +rencontrer le seigneur Kasbeck. + +--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te +charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a +plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller? +Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur, +Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi +t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!... + +--Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche +bée devant une aussi subite et joyeuse transformation. + +--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est +possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son +mari est vivant!_ + +--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit! + +Et La Candeur tourna la tête pour murmurer: + +--Quel malheur! Une si belle intelligence!... + +XIV + +EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA + +Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir. +Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite +de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de +Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà, +sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la +situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la +direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré. + +Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait +nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à +la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la +petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait +être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de +la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui, +accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses +de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de +Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de +Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï. + +Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait +pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer +d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en +route! + +Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur +refuserait point de subvenir aux frais du voyage. + +A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux. +Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux +pour la bourse de M. Priski. + +C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et +Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point +leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils +avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement +dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite +troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour +d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka. + +Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters, +lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus +tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les +Turcs. + +Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans +une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers +chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau. +Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler. + +En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski. +Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire. + +Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique +habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur +l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un +bon article. + +M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme, +si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait +auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait +conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute +épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par +lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et, +par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à +peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on +répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le +gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux +pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit +d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est +alors que Kasbeck intervenait et disait: + +--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi! + +--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille. + +--Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du +seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le +récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être +arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une +de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et +froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt, +il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment, +avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se +possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il +l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce +genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M. +Priski. + +--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui +suait à grosses gouttes. + +Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à +la hauteur de M. Priski. + +--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles +horreurs? + +--Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du +moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours +faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout +fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem. + +--Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!... A ce train, nous +n'arriverons jamais à Dédéagatch!... Et dites-moi, présentement, il a +beaucoup de femmes avec lui? + +--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère. + +--Et comment se conduit-il à Salonique? + +--Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous +citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très +surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est +peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire +ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck: + +«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec +délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui. +Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure +lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci +ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans. + +«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à +Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si +d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur +les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans +précision. Ordre est donné de se taire. + +--Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir +sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de +ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la +faveur des événements actuels, une révolution? + +--Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique +ne regarde point un pauvre moine comme moi! + +--Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse +pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé +votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici +justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement +point échapper. + +Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent +aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces: + +--Francis! Francis! + +Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille +qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar +pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de +Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires, +ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à +un kaïmakan, qui les renvoya à... Dédéagatch!... + +Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils +désiraient atteindre. + +Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de +troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait +résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un +échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on +envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à +Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par +Dédéagatch, les divisions du littoral. + +Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople, +car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les +environs de Rodosto. + +D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications +par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée. + +Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se +séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent +bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la +Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils +avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique. + +Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et, +en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck +n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il +dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même +non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route +de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures +d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être +arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements +ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point +déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative +hélas! + +Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana +vers le harem de la villa Allatini! + +Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre +petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique, +Rouletabille se rongeait les poings. + +Tout à coup, il se tourna vers La Candeur: + +--Vite, les chevaux!... + +--Où allons-nous?... + +--A Constantinople!... + +--A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?... + +--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur, +puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra +au-devant de nous! + +--A Constantinople? + +--A Constantinople! + +--Mais tu perds la tête!... + +--Non! Écoute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court +après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt +nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de ça?... + +--Épatant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à +Constantinople?... + +--Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais +ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs. + +--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du +gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a +conservé de nombreux partisans! + +--C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être +proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y +opposer!... + +--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêté +La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le +Bosphore le sultan détrôné... Pour moi ils ne le feront point bouger de +Salonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud... Voilà mon +opinion... + +--C'est la mienne aussi!... Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople +et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que +les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et +qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous +la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants! + +--Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la +simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de +Rouletabille. + +--Ils m'écouteront! + +--Bah! pourquoi ça?... + +--Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour +remettre Abdul-Hamid sur le trône! + +--Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver! + +--Je le prouverai!... + +--En quoi faisant? + +--En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer +Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait +pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans +perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que +Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement, +tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!... + +--Rouletabille, tu ne feras pas ça!...Tu ne dénonceras pas ces pauvres +gens! + +--Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor où est M. +Priski? + +--Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour +avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on +lui refuse le laissez-passer. + +--Les chevaux?... + +--Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée. + +--Celui de M. Priski aussi? + +--Tous les cinq!... + +--Amène-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours à la place faire viser +nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons +à Constantinople! + +--Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps? + +--Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas +besoin de lui à Constantinople! + +--Eh bien! et son cheval? + +--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent +il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie à Tondor... Courez, +Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitté +Dédéagatch!... + +Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux, +Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et +l'air sournois. + +--Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris +disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu +as?... Tu en fais, une tête! + +--Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre +une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom +de ces conjurés... + +--Si, mon petit, et leur adresse! + +--Qui est-ce qui te les a donnés? + +--Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire +avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit +calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est +venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant, +maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?... + +--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés! + +--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur +conspiration!... + +--Mais les malheureux seront pendus!... + +--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!... + +La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama: + +--Évidemment! évidemment! évidemment!... + +--Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me +fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un +frein à tes salamalecs et cours au télégraphe! + +La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires +et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune +homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov. + +Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la +route de Constantinople... Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière, +conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent +sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain +d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser +emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un +officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement, +et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie. + +XV. + +36, ROUGE, PAIR ET PASSE! + +Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village +était occupé par un détachement d'avant-garde, dont le chef occupait la +maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien +reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur +disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin. +Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes +allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient +de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les +vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que +Tondor s'occupait des chevaux. + +Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La +nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes +bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque. + +En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite +opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses +précautions... + +Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et +donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour +des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui, +sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais +les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des +champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se +glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des +avant-postes. + +Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très +rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la +maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent +un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew! + +Rouletabille s'avança. + +--Athanase Khetew? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez, +messieurs, d'Athanase Khetew? + +--Eh, monsieur, oui, répondit l'un des officiers, nous en parlons à propos +de vous, car ce doit être vous qu'il cherche. + +--Mais certainement! s'écria Rouletabille. + +--Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps +qu'il vous réclame... Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous +eût parlé de reporters français, qu'il s'agissait de vous, car il nous +avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du +général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de +guerre. + +--C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si +cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quittés récemment. + +--On avait dit à Athanase Khetew qu'elle s'était battue au premier rang à +Demir-Kapou. + +--C'est exact. + +--Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'armée, elle +n'avait cessé de se trouver aux avant-postes... Aussi Athanase Khetew +cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front... Enfin, vous pourrez +toujours lui donner de ses nouvelles... Il en sera fort heureux quand il +va revenir... + +--Il doit donc revenir ici?... + +--Mais aux premières heures du jour, je crois... Il nous a quittés pour +aller jusqu'à Baba-Eski et revenir... + +--Et vous êtes sûr qu'il va revenir? + +--Oh! absolument sûr, monsieur; il nous a laissé son prisonnier. + +--Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'émotion +soudaine qui l'avait entrepris... Quel prisonnier?... + +--Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il +a les plus grands soins... et que ne quittent point d'une semelle ses deux +ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir... + +Là-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières +de la maison, à une petite fenêtre garnie d'un double barreau en croix. + +--Regardez, fit-il. + +Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda. + +C'était bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de +joie. + +Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow, +sur lequel veillaient encore deux sentinelles. + +Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles, +était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte +entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats, +accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan. + +Rouletabille quitta son observatoire et dit: + +--Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien maître de la +Karakoulé! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!... + +--Il nous a dit que c'était la première fois qu'il le quittait, mais un +ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le +demandait tout de suite à Baba-Eski. + +--Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille, + en saluant, je vous demande la permission d'aller souper. + +--Bon appétit, monsieur. + +Il rentra dans la cour; là, il constata, avec une grande satisfaction, que +la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et +par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à +celle qui avait été abandonnée aux reporters. + +Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit +distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir: «36, +rouge, pair et passe!» + +--Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo. + +Et il pénétra dans la pièce. + +Là, il trouva le souper prêt, qui l'attendait: une grande écuelle de soupe +fumante, dont l'odeur caressait, dès l'abord, agréablement les narines, et, +à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son +arrivée, s'étaient relevés assez brusquement. + +--Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim, +moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-là? + +La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table, +et Vladimir regardait l'heure à sa montre. + +--Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents du _Château +Noir_.] fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de +la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!... +Ah ça, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas +prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une +carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres +de Tchorlou!... + +--Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous +nous rendions compte du chemin parcouru... + +--Voyez-vous cela!... + +Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus +dessous... Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau +de pièces d'or et d'argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux +compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir. + +--Eh bien, mes petits pères!... fit Rouletabille. + +Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de +petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro +36... + +--Alors quoi? Vous jouez à la roulette? + +--Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes, +soupira La Candeur. + +--Passez-moi la montre, Vladimir! + +Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en +retirer... et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de +marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de +36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on +appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement. + +Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de +savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter. + +--Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit +Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le +besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a +longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans +sa poche. + +--Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens +beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne +qui m'est chère. + +--Par la princesse? + +--Justement, par la princesse... Ça a été son premier cadeau... Je partais +pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse +moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris; +cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me +fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire, +du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours +quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en +revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières +grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes +compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur +réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en +petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en +main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me +rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient +presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement, +arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter +une automobile. + +--Mes compliments. + +--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent +d'aussi précieux souvenirs... + +--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au +moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les +pièces dans ses poches... D'où vient-il?... Je croyais, moi, que vous +n'aviez plus le sou. + +--Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de +Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski. + +--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés! + +--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais +Vladimir, lui, les a acceptés. + +--Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé +ensuite de faire la commission. + +--Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs +fois, répliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons! + +--Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne +tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à +cet argent que je n'avais pas encore perdu. + +--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il +faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est +à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission. + +--C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas +rendre cet argent à M. Priski, peut-être? + +--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouvé. + +--Qu'est-ce que tu vas en faire? + +--Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert. + +Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle +humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires. + +--Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent! + +--Ah! ah! éclatèrent les deux autres. + +--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire... + +--Compte sur nous... + +--Cet argent, vous allez le jouer... + +--Vive Rouletabille!... + +--Et le perdre... + +--Oh! oh!... est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se +renfrognant. + +--Absolument nécessaire... + +--Et contre qui allons-nous le perdre? + +--Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le +seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez +votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette +chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous +vous mettrez à jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre +argent sur la table!... Il y a près de là des soldats qui jouent aux +osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se +mêleront au jeu; vous les laisserez gagner! + +--Tout notre argent? + +--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient +pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont +plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous +«carapaterons»! + +--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent +qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir. + +--Oui, compris... mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir. + +--Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils +joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver, +mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre +à côté. + +--Ah! ah! fit La Candeur. + +--Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquement +Vladimir. + +--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur. + +--Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!... + +--Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!... + +--Lui-même!... + +--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir! + +--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur. + +--Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir. + +--Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te +prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et +vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!... + +--En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir. + +--Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur. + +Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant: + +--C'est bien, je vais le délivrer tout seul. + +Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table. + +--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais +pas ta mauvaise tête... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras! + +--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est +pas avec son argent! + +--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir? + +--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des +gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le +faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes +raisons pour cela... + +--Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma +vie. + +--Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage, +délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque +chose! + +--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi. + +Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrières de la maison. + +Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son +tour: + +--Regarde! + +Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit: + +--Qu'est-ce que tu as vu?... + +--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l'autre, +j'ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s'y point +méprendre. + +--Il est toujours adossé à la muraille? + +--Oui, tout près de la petite fenêtre; en allongeant le bras à travers les +barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en +serait plus jamais question. + +--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, très ému... Jure-moi que +tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête! + +--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand? + +--Jure-moi cela? + +--Eh! c'est entendu, que faut-il faire? + +--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences à jouer avec Vladimir, les +autres viennent et jouent... Moi, je m'en mêle. Alors, tu pars et tu viens +ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre côté, tu profites de +l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui +montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires +couper ses liens, d'abord il sera étonné et puis se prêtera à l'opération +en élevant les bras; une fois les bras délivrés il coupera lui-même les +liens des jambes et il s'enfuira par la petite fenêtre. + +--Il y a les barreaux! dit La Candeur. + +--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es +homme à me les desceller d'un coup! + +La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre +en le tirant à lui. + +--Je sens qu'il vient, dit-il. + +--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prêt dans un quart +d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras +parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera +que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous +pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau, +tu aides l'homme à sortir de là et tu le conduis sous l'arbre où +l'attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor. +Nous en avons un de trop; tu vois comme ça tombe!... + +--Et après? + +--Eh bien, après, quand l'homme sera parti à fond de train, tu viendras +nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et +le reste me regarde... C'est entendu?... + +--C'est entendu!... Mais que diable... + +--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi. + +--Oui! oui!... + +Rouletabille là-dessus s'en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non +seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le +reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort +soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à +l'intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s'en fût aperçu. + +Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la +cour. + +Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa +montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent. + +Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille +se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en +proclamant qu'il allait tenir la banque. + +Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus +jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu +commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la +banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce +sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait +les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme +il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut +heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens +étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur +une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu. + +Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup: + +--_Trente-six, rouge, pair et passe!_... + +Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un +coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait +sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les +soldats firent chorus. + +Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce +qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille +avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de +telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche +de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des +soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par +l'officier, mettait en joie. + +Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et +Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir +et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir, +qui régla le jeu d'une façon assez maussade. + +--Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque! +exprima gaiement l'officier. + +--Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit +quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la +table. + +--Eh bien, tenez donc la banque à votre tour! + +Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux: + +--Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval! + +--On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt +la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre +argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval! + +--Il faut voir cela, dit l'officier. + +--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela! +s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher! + +Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en +donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec +force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de +son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde. + +--Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez +vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre. +Je me plaindrai au général-major... + +--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une +enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval! + +Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre. + +--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare. + +L'officier se précipita: + +--Quoi? le prisonnier? + +Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils +purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier +s'était enfui... Aussitôt l'officier courut à Rouletabille. + +--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier +d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première +bête qu'il a rencontrée... + +--Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il +parti?... + +--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il +en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew +quand il va revenir tout à l'heure?... D'autant plus qu'il m'est défendu +par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir! + +--Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons +notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs, +en selle!... + +XVI + +CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT + +Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir +et de Tondor. + +Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient +déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si +bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier: + +--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre? + +--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je +veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq +minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là! + +On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant +il se remuait et montrait d'impatience. + +Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement +éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les +poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son +passage, faisait trembler la terre. + +C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis +et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui +en laissa pas le temps. + +--En route! En route! + +Et il repartit comme le vent. + +--Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La +Candeur à Vladimir. + +--Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow. + +--Hein? tu es maboule? + +--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et +maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!... + +--Mais pourquoi faire? + +--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!... + +Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux +routes. + +Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de +son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait +très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval, +s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps +précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance. +Rouletabille appela La Candeur: + +--Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le +rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de +droite avec Vladimir. + +--Où nous retrouverons-nous? + +--Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près +de la ligne du chemin de fer... Tâche d'éviter le gros des forces turques +qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers... Du reste, +toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée. + +--Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur. + +--Tu penses!... Il faut le rattraper coûte que coûte!... + +--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais? + +--Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?... Je te jure que si, de mon +côté, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne +pourra même pas se défendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de +générosité!... Tue-le comme un assassin qu'il est... Écrase-le comme une +bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre... + +--Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu +renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me +déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à +l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et +maintenant tu veux que je le tue!... + +--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi... + +Complètement ahuri, La Candeur continuait: + +--Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!... + +Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et +déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont +d'Haïjarboli à Tchorlou... + +Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils +étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point +qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux +avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui +commençait à se peupler de mille ombres... Du côté de Saraï, un projecteur +fouillait les ténèbres... C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas, +Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait +le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se +décider le sort de la Turquie d'Europe... + +Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient +dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route. + +--Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est +sauvé une fois de plus!... Tout de même il peut se vanter d'avoir de la +chance! + +--Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir +délivrer par nous. + +--Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais +au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument +nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est +enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas? + +--Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais +plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir, +ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs. + +Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit: + +--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la +nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait +demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja. + +--Qu'allons-nous faire à Constantinople? + +--Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous +reviendrons ensuite assister à la bataille. + +--Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop! + +--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard, +en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir +étaient de nouveau en selle. + +--Rien? demanda de loin Rouletabille. + +--Si! nous l'avons vu!... répondit La Candeur qui paraissait fort +essoufflé. + +--Eh bien? + +--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est +épouvantable!... + +--Tu ne l'as pas tué? + +--Non!... Mais j'en ai tué un autre!... + +--Qui?... + +--Athanase Khetew!... + +--Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle. + +--Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?... + +--Mais comment as-tu fait une chose pareille?... + +--Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous +ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends, +j'ai tué un officier bulgare, moi!... Filons!... + +--Oui, filons!... répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est +épouvantable!... + +--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur. + +Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que +bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja. +Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur. + +--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!... Tu as rencontré Athanase +et tu l'as pris pour Gaulow!... + +--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que ça!... et je +t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!... + +--Mais va donc!... + +--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous étions en train de +nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi, +soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus +mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au +débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!... + +--Ah!... + +--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait à chaque instant et ce +n'était plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrière nous, +nous entendons un galop... Nous nous retournons à notre tour et la nuit +est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait +comme la foudre... Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait +appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après... + +Je lui criai alors pour le rassurer: + +--Nous le tenons! Nous le tenons! + +«Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprême effort, avait +regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un +chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon +revolver en criant à Athanase: + +--Ayez pas peur!... Il ne nous échappera plus! + +Et je me mis à tirer sur Gaulow. + +Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur +Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre! +Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et +bien coupé en deux!... N'est-ce-pas, Tondor? + +--Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor. + +--Et alors? + +--Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais... Je ne voulais pas être +coupé en deux, moi... d'autant plus que je trouvais ça tout à fait +injuste... Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son +prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai répondu avec +mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow, +je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est +étalé sur la route; ça a fait floc!... + +--Floc! répéta Tondor. + +--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus +être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs... +Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh +bien, il était mort!... + +--Mort! répéta Tondor. + +--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu! + +--Es-tu sûr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille. + +--Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr +qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas +trop, dis?... + +--Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable... Et j'aurais +préféré que tu eusses tué Gaulow... + +--Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu... + +--Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus +soucieux que peiné; mais il ne faudra pas t'en vanter... + +--Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir; mais en ce qui me +concerne, je n'aurais nulle honte à raconter que j'ai tué d'un coup de +revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre... En voilà +encore un drôle d'Ostrogoth!... + +Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion: + +--Cet homme n'a eu que ce qu'il méritait. + +Après cette dernière parole, il ne fut plus question d'Athanase. + +XVII + +QUESTIONS FINANCIÈRES + +Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand +éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta +l'aspect enchanteur. + +--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur. + +--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!... + +--Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir +seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!... + +--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se +rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus +le sou. + +--Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez +dégagé. + +--Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en +envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout +de suite, pour les dépêches!... + +--T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs. + +--Tu as deux mille francs?... + +--Je comprends... s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans +les poches d'Athanase. + +--Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!... + +--Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir. + +--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda +Rouletabille. + +--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski. + +--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore +là? + +--L'exacte vérité... Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné +mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?... + +--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli! + +--Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me +donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?... + +--Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés. + +--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis +le lendemain, je lui dis: + +«--Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a +toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y +compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces +mille francs, moi-même, à Vladimir.» + +M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa +parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu: + +«--Chose promise, chose due: les voilà!» + +Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je +donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point, +sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort +dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu +avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis +l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment, +Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit +hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que +l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»... Ce défi +arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la +nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans +notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est +ce qui arriva... L'officier revint, après votre départ, et la partie +reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille +francs que nous avions perdus! + +--Hourra! s'écria Vladimir. + +--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille, +qui était lui-même enchanté. + +--Justement!... + +--Tu n'as pas été long à regagner cet argent!... + +--Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!... Or, avec cette +montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir +les carrés du 22... + +--Les deux cocottes! dit Vladimir. + +--C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La +Candeur. + +XVIII + +A CONSTANTINOPLE + +Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des +Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec +leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient +quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se +communiquait les dernières nouvelles de la journée. + +Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était +arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours +auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au +gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il +racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha, +qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une +petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est +là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général +mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en +train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en +extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu +de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une +armée de 175.000 hommes! + +Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves +qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le +reporter, qui avait nourri le général en chef. + +--Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui +fit remarquer le premier secrétaire. + +--Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était +toujours le dernier à apprendre quelque chose... Il n'avait ni télégraphe, +ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien... Les routes étaient si +mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au +prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour +de Turkbey! + +--Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère. + +--Oh! la ruine? C'est bientôt dit!... Si on voulait défendre Tchataldja... +fit Rouletabille. + +--Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le +journaliste. + +--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône, +avança un autre. + +L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit: + +--Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question +de vos intéressantes correspondances. + +Rouletabille rougit de plaisir. + +--Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser +une pareille question, demanda un correspondant. + +--Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon +fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'évite ainsi bien des +retards et bien des ennuis. + +A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit +tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il +avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de +l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son +reporter en chef et lui tendit un pli. + +--Tondor est revenu? + +--Oui!... + +--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris. + +C'était une lettre de son directeur. + +Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle +était pleine. _L'Époque_ avait triomphé avec cette histoire de Marko Le +Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'étaient +intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient +allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de +Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé, +et le directeur de _l'Époque_ écrivait au reporter: «Continuez, mon ami, +et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et +à Marko Le Valaque!» + +--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman. + +--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils +célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie. + +--Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un. + +--Et des Allemands! ajouta un autre. + +--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit +un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du +_Léon-Gambetta_ un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et +son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand +_Loreleï_... et le _Loreleï_ a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles. + +Rouletabille prit à part La Candeur: + +--Vladimir est à son poste? + +--Je viens de le voir... Rien de nouveau... + +Un journaliste dit: + +--Le gouvernement s'y est pris juste à temps. + +Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le +Bosphore... mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près +d'éclater à Salonique... C'est alors seulement qu'il a donné des +ordres... + +--On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire. + +--Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire... fit un +jeune attaché encore imberbe. + +--L'horreur! exprima l'ambassadrice. + +La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne +semblait nullement gêné par le remords... + +Mais l'officier de marine dit: + +--Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois... Le +gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les +conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!... + +--Vous en êtes sûr? + +--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils +ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps +qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés! + +La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait. + +--Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à +remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe. + +--Oui, mais il ne le sait pas! + +--Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait +qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk... + +--Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman. + +--Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui +étaient là. + +--Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice. + +--Elle existe! répondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute... +Et il n'y a pas que moi qui y croie! + +--Qui donc encore? + +--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la +découvrir et qui n'y a point réussi encore!... + +--Pas possible! + +--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution, +ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk... + +--Oui, et on n'a rien trouvé!... + +--On n'a rien trouvé... on n'a rien trouvé... Ce n'est pas fini... On a +tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire +de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor! + +--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette +conversation semblait intéresser au plus haut point. + +--On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une +ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk... + +--Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché... Ah! on +lui en fait raconter à celle-là!... On lui fait dire tant de bêtises sur +l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle +et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies... + +--Il s'agit en effet de Canendé hanoum... On lui fait dire beaucoup de +choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu +l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes +grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous +raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre +du trésor! + +--Est-ce qu'elle l'a vue? + +--Non, elle ne l'a pas vue! + +--Ah! bien, c'est toujours la même chose... + +--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y +rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était +encore par là qu'il repassait quand il en revenait... + +--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice. + +--Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien +trouvé... voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique. + +--Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire. + +--A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens +dessus dessous... on n'a rien trouvé, mais on cherche encore... + +--Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose... un jour que +je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de +Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté +de la station des bateaux à vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane +d'où sortaient des scaphandriers... je demandai à quel travail ces hommes +se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui +faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification +d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des +bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du +sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du +trésor», je dis en riant: + +«--Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!... +J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance +quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma +promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se +passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais +aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire +qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me +dit: + +«--Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!... est-ce que Canendé hanoum +aurait dit vrai? + +«--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je. + +«--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il +fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait +point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il +pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette +conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.» + +--En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille. + +--Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier. + +Rouletabille rougit. + +--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... ça m'amuse +toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous +avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la +place de l'un d'eux... + +--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor? + +--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit être une chose bien +curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs +on doit y heurter à chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables +qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit +et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage! + +--Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures! + +--Quelle tombe plutôt... rectifia le drogman. Ça doit être plein de +cadavres là-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir +grand'chose... + +--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai +assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils +jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela +ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis, +par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des +prisonniers... + +--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le +premier secrétaire. + +--Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a +emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur +le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un +mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux +tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et +aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre +qui est vissée sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre à sa +ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples +et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très +suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres. + +--Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois +enthousiaste et candide. + +--Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit +voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les +malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au +pied, au fond d'un sac de cuir! + +--Voulez-vous bien vous taire! + +--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent être pourris et +il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre +deux eaux, retenus par les pieds... quelle armée de spectres +sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... ça ne doit pas +être assez gai!... + +A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent: + +--Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!... + +--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!... + +--Hein?... + +--Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de +prendre passage sur le _Loreleï_, le stationnaire allemand qui vous ramène +Abdul-Hamid!... + +--Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur +l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage... une dépêche à +envoyer... + +XIX + +LE «LORELEI» + +Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux +se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne +d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils +étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation +devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des +boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes, +couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau, +avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople. +Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des +mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du +Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une +bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor. + +--Vladimir? demanda Rouletabille. + +--Parti, répondit Tondor... parti dans son caïque aussitôt que le +stationnaire allemand a été en vue... Il l'a suivi... Il vous donne +rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché... + +--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil +sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires +du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant +et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à +Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata. + +Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se +passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même +point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des +lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques +illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de +cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être +frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une +chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le +croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de +dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû +quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana. + +Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une +brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la +caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait +à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler +du fond d'un caïque. C'était Vladimir. + +--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque. + +Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade. + +--Le _Loreleï_, fit-il. + +--Alors, y a-t-il... + +Il était haletant, ne cachant pas son angoisse. + +--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu... + +--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque. + +--Oui, il est descendu du _Loreleï_... + +--Tout seul?... + +--Tout seul... + +--Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains. + +Pour lui, c'était le pire, la catastrophe... et pour elle... «La pauvre +enfant!... La pauvre enfant!...» D'abord il ne sut dire que cela et il +pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à +temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid... et, après avoir +fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du +_Loreleï_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître. + +Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient. + +Enfin Rouletabille releva la tête. + +--Où est Kasbeck? demanda-t-il. + +Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand. + +--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre. + +--Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord. + +--Ah!... t'a-t-il vu, lui? + +--Non! + +--Enfin, as-tu appris quelque chose? + +--Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures +Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de +Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes. + +--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous +connaissons la onzième! + +--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né. + +--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle à Kasbeck, déclara +Rouletabille avec une nouvelle énergie. + +--Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle. + +--Qu'est-il venu faire à Péra?... Tu l'as suivi?... + +--Vous pensez!... Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de +Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a +pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse... Il est +resté là cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donné l'ordre +à ses caïdgis de le reconduire au _Loreleï!_... + +--Tu retrouverais cette maison où il est allé? + +--Certes!... Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue... +J'ai eu le temps de me renseigner. + +--Par qui?... Parle! + +--Par Canendé hanoum... + +--Par Canendé hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de +Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir +comme si nous pouvions encore la sauver!... Et même en dépit du sort qui a +pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là... N'est-ce pas, +mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort? + +--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à +la mort. + +--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-être que cette nuit +il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux réussir cette nuit!... + +--Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk? +protesta La Candeur. + +--La dernière, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous +réussirons!... + +La Candeur secoua la tête. + +--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi +bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!... +Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un +coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey! + +--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont +manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!... +Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter +dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui, +retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que +j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne +nous rendra pas Ivana! + +Vladimir hocha la tête à son tour: + +--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout +touché!... + +--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas +tout touché!... + +Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur +descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre. + +--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous +allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la, +Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par +cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici... +Pistez-le, ne le quittez plus... + +Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles +obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné +de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des +ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux. + +La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds. + +Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit +que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et +l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir +détaché l'amarre. + +XX + +LE BOSPHORE, LA NUIT... + +Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et +longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï. + +Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans +la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient +abandonnées. + +Là, ils attendirent. + +Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout +mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des +navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de +la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son +lugubre ululement. + +En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il +fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une +demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart +d'heure se passa ainsi. + +--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur. + +L'autre répondit par un signe de tête négatif. + +--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton. + +--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur. + +--Eh bien! allons! + +Et Rouletabille reprit ses rames. + +Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui +eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert. + +Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton, +La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton +était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé +à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand +étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte. + +La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un +même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et, +se soulevant doucement, regarda dans la cabane. + +Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un +soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard. + +--Oh!... fit-il. Gaulow!... + +--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille. + +--Oh! il n'y a pas d'erreur... + +Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre +Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow +qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de +Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille +avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais +que Gaulow cherchait encore... + +Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les +scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau +même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une +des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces +ouvriers sous-marins! + +Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore... + +Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant +comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de +la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues +au ponton. + +Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui +s'enfonçait dans le Bosphore. + +L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il +avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait... +Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme +boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut... + +Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le +monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de +l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son +immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son +oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes. + +--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde. + +--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons +jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il +pouvait se défendre avec sa pioche. + +Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et +quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt +qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla, +suivant le courant... + +--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une +tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on +n'entendra plus parler! + +--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille. + +--Qu'est-ce qu'il faut faire? + +--Suis-moi... + +Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la +porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes, +de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels +que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de +France. + +Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des +sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil +nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le +Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les +travaux du jour. + +Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs +étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur +deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même +de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les +reporters regagnèrent la barque. + +--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une +histoire! + +--Attends, viens vite. + +--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi? + +--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le +Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas +réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le +Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!... + +--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir +que tu emportes ces trucs-là? + +--Je te dis de te taire... + +Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent, +chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan. +Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans +les jardins abandonnés à cette heure de la nuit. + +Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien +qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages +accourus du Nord vers la Marmara. + +Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans +doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes. + +La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais +ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant +de choses... tant d'horribles choses... + +Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les +pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées +intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire, +Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans, +d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit, +partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation. + +C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres +arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril +1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant, +des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche +encore... + +Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des +déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes, +Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle», +dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle +Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses +sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes, +maintenant profanées, même par le giaour! + +Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il +s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon! + +XXI + +OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE + +Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments +communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long +souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir +appelé le «couloir de Durdané». + +Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui +était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de +longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi +la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers +qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver. + +Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de +Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à +tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de +lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste +pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et +par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres, +des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes +menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne +semblaient impressionnés. + +Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce +d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars. + +--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer? + +Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les +méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé +tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre. + +--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché! + +--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée! + +--Laquelle? + +Rouletabille montra dans l'ombre un reflet. + +--Mais quoi?... + +--Ça!... + +--L'eau!... + +--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du +trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout +visité... excepté la pièce d'eau!... + +--Ah! je comprends! fit La Candeur... + +--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit +Rouletabille... Mais «habillons-nous»! + +--Nous allons descendre dans la pièce d'eau? + +--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres? + +--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors, +il se déguisait en scaphandrier? + +--Idiot!... + +--Bien aimable!... + +--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor, +la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs, +doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit +le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la +pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au +fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce +d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je +n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps +que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser. + +--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur. + +--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau, +moi! j'ai un scaphandre, moi! + +--Et moi aussi! + +--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le +dos avec les bretelles, solidement hein? + +--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir +sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau? + +--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!... + +--Ça ne sera peut-être pas très commode. + +--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère +beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de +la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du +trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a +noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec +de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond. +Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce +kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore +ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le +manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les +maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!... +Eh bien! es-tu prêt? + +--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque! + +C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que +l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable. + +--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul. + +La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras, +mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de +savoir si son hypothèse allait se réaliser. + +Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air... + +Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle +électrique de sa petite lanterne. + +Il était prêt. + +Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses +semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre +du jardin d'hiver. + +--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre. + +Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce +d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied, +lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous +l'eau. + +Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire. + +Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de +l'immense vasque. Alors il descendit, descendit... + +Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau... +puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans +l'onde remuée. + +Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus. + +La Candeur tomba à genoux en gémissant. + +XXII + +LA RANÇON + +Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit +sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se +mouvoir avec plus de facilité. + +Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement +lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue +les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche. + +Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un +énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait +dans la muraille circulaire un corridor! + +L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la +pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui +avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à +cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce +moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central +autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte +d'écluse. + +Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à +gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont +elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau, +mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de +l'extérieur et hors de l'eau. + +Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il +pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du +souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à +la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu +le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le +système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue +reprendre place dans le mur, se confondant avec lui. + +Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui +apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur +l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau. + +Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il +avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait +bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la +porte et avança dans le couloir. + +L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une +canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa +marche. + +Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé +approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en +échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne +atmosphère, en mettant les choses au pis. + +Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était +point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait +enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu +près désespéré d'atteindre... + +Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de +l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet +glauque; l'eau... et c'était tout... + +Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours +que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?... + +Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle +dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il +modifia sa marche. + +Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait +suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas... +Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense! + +Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de +marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin +des joints... + +C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de +Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple +du Soleil à Héliopolis. + +La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il +marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains. + +Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles, +et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle +n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou +celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor. + +Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut +dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur +la voie... + +Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic +qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité... + +Rouletabille commençait à désespérer... + +Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement +aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains +vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse +cachette? + +Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau +opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère... + +Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette +fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement... +qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de +frapper ses murailles. + +Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et +puis un angle. + +Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua, +dans son uniformité... + +La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace +sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à +cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son +coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il +devrait la quitter sans avoir rien découvert. + +Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte +et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture, +qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque +preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert. + +Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels +murs verts... + +Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?... +N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir +dans la pièce qu'il traversait? + +Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il +lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste +rectangle... + +Tout à coup, il crie dans son casque!... + +Sur sa droite, là, là!... + +Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous +la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement +éblouissant dans l'éventrement de la muraille... + +Fasciné, Rouletabille s'avance. + +Plus de doute! Voilà le trou aux trésors! + +Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que +ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!... + +Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre +la muraille et voilà le coffre magique. + +Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux +mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des +colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!... +Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce +le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et +de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des +millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il +délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la +muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes +flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans +l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte +de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est +ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur, +les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite +épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que +les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des +millions!... des millions!... + +Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême +où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et +peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de +partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant +d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il +ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le +couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre +des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a +pas eu le temps de les refermer toutes... + +Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il +s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous +ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux +qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de +pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les +crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!... + +Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour +laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis, +et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait +tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!... + +--La rançon! la rançon!... + +Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque, +car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna +et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa +petite lampe électrique. + +Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au +sein des plus profondes ténèbres. + +XXIII + +SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT + +Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille +serait difficile. + +D'abord il ne comprit pas. + +Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi? + +Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait +de les toucher? + +Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et +une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires +visions? + +Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela. + +Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher, +dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il +connut qu'il n'avait pas rêvé. + +Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or, +sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait. + +Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique +brisé. + +C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite +l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation +devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit. + +Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une +catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son +intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au +centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait +le chemin. + +Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout... sans perdre la tête, en +suivant très exactement le mur... Pour venir jusque-là, il avait compté +deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau. + +Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être +utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant +entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours. + +Ah! voilà le premier couloir. + +Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il +s'avança, les bras tendus. + +Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté +de l'entrée du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche +tâtonnante. + +Voici le second corridor... Il marche... il marche encore... + +Et voici le troisième!... + +Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur... +Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit +le bon!... + +En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit +dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à +gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur +qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point +d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il +prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il +point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'évite, +ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il +ne retrouvera peut-être jamais plus?... + +Hésitation terrible et puis résolution farouche... + +Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le +corridor... Il s'arrête... + +Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la +porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor, +sur un plan parallèle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur +qu'une de ses mains ne lâche pas... et il glisse le long du mur... + +Et tout à coup la main frémit... Un angle... une nouvelle pièce... Est-ce +la pièce d'eau?... + +Non! sans quoi il eût rencontré la porte... mais peut-être est-il passé à +côté de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa +droite, lâche le mur, revient sur ses pas... + +Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut +sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où... + +L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence à s'y perdre!... Il a bien cru +qu'il revenait sur ses pas... S'il s'était trompé, ce serait trop +terrible... S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la +chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon! + +Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait +plus! + +Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou +s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort... + +Il ne sait plus!... Il ne sait plus!... + +Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans +quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont +plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela, + il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche... +il marche... rien!... + +Ses mains ne touchent plus à rien... + +Alors il retourne sur ses pas. + +Mais il n'arrive plus à retrouver le mur! + +Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui +commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?... + +XXIV + +SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT + +Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et +au fond de cette eau... + +Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le +soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait +moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir... + +Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger... +pour toujours! + +Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et +qui le garde! + +Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette +minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes, +lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière +qui dansent la danse des millions... la danse des trésors +d'Abdul-Hamid... + +Rêve magnifique au seuil de la mort... + +Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu +chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre +de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des +rayonnements de joyaux... + +Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces +diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de +lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et +qui serait naine!... + +Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur. + +Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme +une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat +insoutenable... + +Soudain ce cabochon cesse de briller. + +Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête +d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de +clarté glauque. + +D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car +l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette +énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier. + +Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille... + +Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!... + +Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche... + +Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre +s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi... + +Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!... + +Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte, +se souvient: + +--Gaulow!... + +Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul +Hamid!... + +Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!... + +Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du +jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira +avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore! + +Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a +retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La +Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que +celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier! + +Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve! + +Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le +sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît +maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien +compromise... + +Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à +l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve... +et qu'il disparaisse!». + +Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de +lumière... et il attendit... + +L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et +puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un +sac qu'il avait apporté avec lui. + +Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir +repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de +quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du +côté opposé à celui par où était venu Rouletabille. + +Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que +l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances. + +Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui, +Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait +trouvé une à la sortie de la pièce d'eau. + +Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que +Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire +rouler. + +Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce +que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce +tombeau? + +Ce mouvement découvrit-il Rouletabille? + +Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis +après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de +Rouletabille dans le corridor. + +L'autre recula. + +Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche. + +Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son +tour. + +Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers +la grosse lentille de leur casque, le pic levé... + +Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir +découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous +les eaux! + +L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence +chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie. + +Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se +mouvait. + +Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il +avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière. + +Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade +difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer. +Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde. + +L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute +d'un événement qui diminuait son adversaire. + +Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son +pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le +sol. + +Gaulow continua son chemin, le cherchant. + +Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et +comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par +derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux +d'inspiration et d'expiration!... + +D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et +tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à +quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait +des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur +ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément. + +Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain +s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques +sursauts et puis resta allongé. + +Il était mort. + +Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne +s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette +lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut +à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime. + +La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale +pression de toutes parts, plus la sienne. + +Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée +il était dehors, dans le Bosphore. + +Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow +avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et +encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre. + +Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il +ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations +disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda +point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut +assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant +dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie +d'autres. + +Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans +effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous +nous refusons à décrire. + +Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors +il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et +qui devait être dans de belles transes. + +Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous +ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La +Candeur. + +Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre +tous ses impedimenta. + +Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin +d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire... + +Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru +mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à +la recherche de son chef de reportage. + +Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La +Candeur... + +--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses +émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener +sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!... + +XXV + +OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS +NÉCESSAIRES + +Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le +marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui +avoisinent la place de Top-Hané. + +Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient +garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en +voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de +la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les +pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque +engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont +elles ont la garde. + +Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne +sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa +trois coups et attendit. + +Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse, +sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople. +Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure, +frissonnait. + +Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les +coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois +répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer. + +Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de +l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique. + +Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le +divan qui faisait le tour de la pièce et disparut. + +Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau +d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de +confitures de roses. + +Il disparut à son tour. + +Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à +fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le +tapis, fit son entrée. + +Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite +de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce +volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et +que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas. + +Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque +instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était +entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque, +soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir. + +Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui +était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux +hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de +vieux Turcs à turban vert? + +Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme; +elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes +les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne +laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de +découvrir au moins le front et la splendeur du regard. + +Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques +sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en +droite ligne de la rue de la Paix. + +--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il +était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour +se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans +le particulier un régime disparu. + +Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en +Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien +général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général, +d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir. + +Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement +les yeux et dit: + +--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends. + +Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son +émotion, reprit: + +--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq +heures, vous ne devez plus l'attendre?... + +--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est +que quatre heures!... + +Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle +l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient +de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait +une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une +définitive revanche. + +Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse, +assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si +Abdul-Hamid était resté sur le trône. + +--Il y reviendra! fit-elle. + +Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser. + +--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui +ai fait parvenir par Kasbeck?... + +--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous +restez encore longtemps à Constantinople? + +--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons +Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec +élan. + +--Bien... bien... + +La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui +adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la +même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se +remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant +de bavarder comme une pie. + +Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul. + +Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans +doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put +retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre +dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était +devant lui!_ + +Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à +sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans +yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et +qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui +fixaient Rouletabille, sous sa voilette. + +--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc +compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre! + +Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de +l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur +semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir +apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme +noir... + +Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part +des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant, +Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de +baisers, et Ivana ne cessait de répéter: + +--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._ + +Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle +défaillait. Elle murmura: + +--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!... + +--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je +vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de +moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul +n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des +confidences; là, donnez-moi vos mains... + +--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!... +si loin!... + +--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience... + +--Mais pourquoi attendre cinq heures? + +--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il +serait là à cinq heures... + +--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y +aurait-il quelque chose de changé?... + +--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons! + +--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une +étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais +comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre +par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni +pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me +chercher tout de suite... + +--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé +hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck +nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_ +en même temps qu'Abdul-Hamid. + +--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont +venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était +chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une +odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!... + +--Oh! Ivana!... + +--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont +point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles, +pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me +comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était +charmant et épouvantable... + +--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de +suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me +mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le +suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres +anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir +t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais +comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors +que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini +maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana! + +--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts, +n'est-ce pas? + +--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps... +Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les +trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est +un extraordinaire commerçant! + +--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!... + +Elle poussa encore un soupir: + +--Ah! quand allons-nous partir? + +--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la +guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà +d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions +bien partir pour Paris... + +--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!... + +Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté, +l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux. + +--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille. + +--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la +cérémonie ait lieu à Sofia. + +--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me +refuser! + +--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se +blottissant contre lui. + +--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des +choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le +passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il +me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer +normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une +honnête mairie. + +--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!... + +Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait +bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour +son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni +Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!... + +--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort? + +--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon! + +--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup. + +--Diable! s'il t'aimait!... + +--Il m'était dévoué... + +--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en +hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût +beaucoup souffert. + +--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien, +_du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!... +quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la +main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible +petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que +c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu, +petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute +petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a +toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé... +Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré, +autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de +Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à +mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et +je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase +ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne +m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai +compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque +chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!... + +--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi? + +--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était +si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme +moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à +elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal +soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet +assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je +n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes +mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin +poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant +réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow +se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais... +pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de +sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte +pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin, +pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir +succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas +fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher +l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je +le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je +t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo! + +--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains +d'Ivana. + +--Et tu en as douté! + +--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un +misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je +vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans +le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si +j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La +Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite... +Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause +de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus +stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je +ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de +l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou +de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit +que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!... +Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela +l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à +cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant +la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à +Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton +départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir +fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir +Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible +de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait +de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu +t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette +condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà +pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne, +car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais +toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie, +joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il +était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui +rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre +nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans +qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le +crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper +Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes +amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins, +cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et +c'était Athanase qui mourait!... + +--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne +faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur... +Dis-moi bien comment il est mort!... + +--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit +Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant +nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous +voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de +notre ami... + +--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement +en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables +de sa mort! + +--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie +grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point. +Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait +au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout +à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous, +bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point, +en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui +songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta +personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te +revendiquer! + +--Comment cela, mon ami?... + +--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de +lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins +à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant +Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne +pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow, +que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!... +après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant +lui!... + +--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes +là!... + +--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine +de près, je trouve sa conduite abominable... + +--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana. + +--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout +simplement avec ta promesse inconsidérée... + +--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon! + +--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu +lui avais dit que tu l'aimais?... + +--Ça, jamais! + +--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!... + +--Il pouvait s'en douter... + +--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les +deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette +tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à +revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir +malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te +cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!... + +Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana. + +--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce +que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui +avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!... + +XXVI + +LA DERNIÈRE AVENTURE DE M. KASBECK + +Bravo! s'écria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?... + +--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!... + +--Aïe! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de +ce Kasbeck. + +--Pourquoi? + +--Tu vas voir!... + +Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa +fiancée. + +--Il est 5 heures, dit-il très haut. + +Et il répéta: «Il est 5 heures... il est 5 heures...» sur un ton de plus +en plus élevé. + +Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à +l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La +princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille: + +--Je dois attendre Kasbeck. + +--Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix +ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez +nous laisser partir! + +--C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait +dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y +a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!... + +--Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je +crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris +certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après +être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du +trésor au gouvernement ou à quelque autre!... Et il a, pendant quelques +jours, par précaution, puisé dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre déjà a +été apporté ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne +suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être +entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana. +Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât--même si Kasbeck n'était pas +ici aujourd'hui à 5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle +Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût +déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est +perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au +gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi, +les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure +et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine +desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il +faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre +qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera +beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de +toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder, +relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le +plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour +réfléchir... + +Canendé hanoum disparut. + +Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf... Cinq +minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les +remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait +fort honnêtement. + +Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra. + +--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa +jolie tête sur l'épaule de Rouletabille. + +Celui-ci lui dit: + +--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!... + +--Tu dis? + +--Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis +plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir +pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits +suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident +et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre +ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je +menaçais de tout dévoiler!... Hier même, prévoyant quelque funeste +contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise +aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes +craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que +je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!... Et c'est +la vérité, tu le comprends!... Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces +trésors-là!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai +remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes +recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas! +Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que +si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!... Eh +bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur... Après avoir +porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte +de Kasbeck!... + +«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin +d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne +revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis +descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si +bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était +resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y +enfermer lui-même!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de +fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il +devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas +le déranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de +fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses +gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de +même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous +les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis +rien?... Ton silence m'effraye!... + +--Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre +bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_ à notre bonheur! Oui, oui, petit +Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des +Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me +dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas +m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me +conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre +de voiture! + +--Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de +ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux! + +--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!... + +XXVII + +OÙ ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT +ENFIN AU BONHEUR + +De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre +avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique +terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut +célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov. + +On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les +cérémonies de cette exceptionnelle union. + +La direction de _l'Époque_ avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui +compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts. +Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés +directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et +ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que +dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé, +ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs +voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M. +le préfet de police en personne, fut des plus difficiles. + +Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets +mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours. + +La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya +des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la +richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms +sont célèbres depuis la publication du _Mystère de la chambre jaune_, du +_Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le +directeur de _l'Époque_ était le premier témoin de Rouletabille, le second +était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le +directeur de _l'Époque_ se fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch +donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en +souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de +tribulations retentissantes! + +De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il +n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais, +comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce +jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère, +retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis +intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée. +Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des +reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de +Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se +soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu +qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à +l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient, +bien entendu, donné l'itinéraire à personne. + +Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue: +ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils +avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie. +Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur, +à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors. + +--Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son +Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule, +avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils +sont si contents. + +La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où +avait été dressé un couvert magnifique. + +Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de +carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en +reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau +à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux +Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain +n'avait-il pas toujours rêvé de rouler _«carrousse»_ et de conduire par de +longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si +parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une +mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du +reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais! + +Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à +qui appartenait un si grandiose équipage. + +Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le +valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en +ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!... + +Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir +tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux +couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les +circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses +aventures à Sofia. + +C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait +au bras de Vladimir triomphant. + +--Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux +singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!... + +Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement +les futurs époux... Tout de même quand la princesse eut fait son entrée +dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire +part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point +parler: + +--C'est tout ce que j'ai trouvé _pour sauver notre honneur!_ dit-il le +plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne +ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service! + +--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour +me rendre service que tu épouses la vieille dame? + +--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_ + +--Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur, +s'il te plaît... qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage, +es-tu capable de me le dire? + +--Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000 +francs!... + +--Hein?... + +--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!... + +--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, ça ne me regarde pas cette +histoire-là!... Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa +fourrure!... + +--Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha. + +--Possible!... mais cet argent je l'avais pris à La Candeur... je ne +l'avais pas pris à la princesse, moi!... + +--Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à La +Candeur qui m'a dit: + +«--Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que +de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh +bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!...» + +--Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille. + +--Alors, vous ne me méprisez pas? + +--Pas le moins du monde... + +--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être +méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma +jeunesse et ma beauté... + +--Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch... Est-ce que la +princesse est encore très riche?... + +--Ah! monsieur!... elle me reconnaîtra un million, devant notaire... + +--Fichtre! un million!... + +--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à +laisser... + +--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de +personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure. + +--J'y avais pensé, monsieur... comme ça elle n'aura plus rien à dire!... + +--Quel âge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gêné. + +--Ah! devinez, pour voir... + +--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui +voulait être aimable. + +--Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!... Peste! +cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq +ans, j'aurais certainement hésité _avant de me dévouer!_... proclama +Vladimir. + +--Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine? + +--De moins en moins... Rouletabille... vous y êtes de moins en moins!... +elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai +voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable! + +--Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin +compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de +conversation. + +Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela: + +--Écoutez, Rouletabille... j'ai une proposition à vous faire... Dans un an, +deux au plus... la vieille dame n'existera plus... + +--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner! + +--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir +où elle avait un peu trop abusé de la vodka... + +--Ah! elle se s... + +--Si ce n'était que ça!... mais elle fume! elle fume! + +--La cigarette!... Ça n'est pas grave!... + +--Non, la pipe!... + +--La pipe!... + +--La pipe d'opium!... Et comment!... + +--Oui, elle n'en a plus pour longtemps... + +--Eh bien! elle me fait son héritier... et je me décide à fonder un +journal... Voulez-vous être mon second? + +Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un +certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et, +prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne +voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de +lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons... + +--Quel type! sourit Rouletabille. + +Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience. + +XXVIII + +OÙ LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE + +Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait +cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana +qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la +cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement, +ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans +cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces +souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu +rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses +amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La +Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les +histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te +souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à +manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux +capucines!... + +--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé +l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_... + +Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans +un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille +avait rejoint Ivana. + +--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure +que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là. + +Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le +vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un +personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation. + +Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son +habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M. +Priski! + +Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition. + +Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine +croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point +pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci? + +La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si +difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait +de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur +était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme +l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes +paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes. + +Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le +premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce +qu'il leur voulait. + +--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce +que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur, +mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir +pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course +dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien +fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là, +monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit +qu'il serait prêt dans dix minutes... + +--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon, +monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos? + +--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été +refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous +m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch... + +D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me +laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés +qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins, +j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec +le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il +m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à +Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard +par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui +venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois, +lequel quittait Salonique pour le Bosphore. + +--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment +vous vous trouvez à Paris?... + +--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver +le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup +disparu sans que quiconque pût dire comment ni où... + +--Alors?... + +--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain. + +--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec +peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire +dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M. +Priski est venu se placer à Paris!... + +--Tout simplement! dit M. Priski. + +--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de +Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon +Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle +place, monsieur Priski? + +--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout... +Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_... +mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des +Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople? + +--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille. + +Mais l'autre leur jeta: + +--J'ai revu Kara-Selim!... + +Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés... + +La Candeur tourna enfin la tête et dit: + +--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!... + +Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança, +la mine rayonnante: + +--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien +portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que +vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui +l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en +était encore tout surpris!... + +--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus +pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le +départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que +lorsque nous en étions partis... + +--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son +service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de +tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le +Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le +perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me +faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez +lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_... +dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain +appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de +Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me +proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je +descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller +sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le +Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais +revu...» + +M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était +devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se +trouver mal!... + +--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva. + +--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te +voit comme ça, elle sera effrayée... + +--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle. + +--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour +nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!... + +--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis, +comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait +racontée lui-même?... + +--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?... + +--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était +Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre +quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui, +que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même +tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai +rencontré... + +--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur. + +--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout +cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout... + +A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra +dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans +lequel il se trouvait. + +La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout, +qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à +la Karakoulé... + +--Tais-toi donc!... + +--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!... +surtout un mariage musulman!... + +--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète. + +--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans +cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi. + +--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit +Zo. + +--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?... +demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans +une attitude assez mystérieuse... + +Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour +lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une +dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit +courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...» + +--Quelle surprise?... + +Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre +compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en +levant les bras: + +--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_... + +--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle +claqua joyeusement des mains: + +--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me +l'as faite, petit Zo?... + +--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue, +non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là... + +Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui, +sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une +catastrophe... + +La Candeur s'aperçut de ce trouble. + +--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a +voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions +laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il +n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein +de fleurs... + +--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit +être Priski... suis-je bête?... + +--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant +Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret +byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!... + +Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on +avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les +magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la +salle. + +--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!... + +--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en +plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée... + +--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y +a là? + +Et elle retira vivement sa main. + +--Quoi? demanda Rouletabille, quoi? + +Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un +sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux +temps de Noël et des fêtes... + +--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!... + +Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il +le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un +cri affreux... + +Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle... + +Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette +chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout +entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en +lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante +universelle... + +--La tête de Gaulow! hurla La Candeur. + +--La tête de Gaulow! soupira Vladimir... + +--La tête de Gaulow! râla Rouletabille... + +--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana... + +Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que +les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient... + +XXIX + +LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES + +Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de +leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski +et au groom. + +Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens. + +M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait +imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible +poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point +déchaîner à nouveau la colère du bon géant. + +Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait +rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par +Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour +Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff. + +Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de +cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il +enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui +était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les +curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait +voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à +ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu. + +Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant +que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M. +Priski, envoyé en course, par son patron. + +Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux +individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner +offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni +tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service +et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se +passer. + +C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que +les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse, +dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret +byzantin. + +Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit, +et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare +rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils +avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le +concierge en voulait 500 francs. + +--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite, +c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille. + +Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait +téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de +suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs! + +Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un +par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit. + +--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans +quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me +rappelle très bien le nez d'Athanase, moi! + +--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase +de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!... + +--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent +si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase +n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au +dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase +avec Ivana Vilitchkov?_... + +Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage +de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis +Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils +savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et +pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir +était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu +Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une +description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description +restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom +avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose +cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un +paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé +pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont +ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de +n'être pas arrivés avant la noce!_ + +--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait +pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait +arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_ + +--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... répliqua La Candeur qui +tenait à son mort. + +Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur +ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger +Priski. + +Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient. + +Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il +était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en +retard, _mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!_... + +Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?... + +Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde! + +Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs +soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux +reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le +nom d'Athanase. + +Athanase était mort!... bien mort! + +Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer +_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter. + +--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai +tué!... + +Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra +en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en +avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre +Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt, +saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de +dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans +la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas +rencontrer Athanase. + +En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui. + +XXX + +NUIT DE NOCE SUR LA CÔTE D'AZUR + +Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases +hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La +Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle! + +Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué +Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes... +C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé +par frapper et que La Candeur avait dû se défendre... Elle répondait +invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui, +par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase! + +Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage était +certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux +amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés... Et elle +claquait des dents en revoyant la tête... l'horrible tête qu'elle avait +sortie du coffret byzantin! + +Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir, +espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes +les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante +qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur... + +Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait +été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle +joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux +parents avaient été vengés... C'étaient là des cadeaux assez ordinaires +qui se faisaient en Bulgarie... + +--Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux +qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est +Athanase qui nous poursuit par delà la tombe... A moins, à moins encore +qu'Athanase ne soit pas mort!... + +--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux +ont vu son cadavre troué de balles... + +--Troué de balles! c'est affreux!... et puis on dit ça!... on croit ça!... +Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et +que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent! +Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me réclamer!_... Mais tu me +garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!... + +Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le +pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma, +la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la +gare de Lyon. + +--Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs. + +--Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls. + +--Oh! oui, oui!... + +--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les +routes de France, nous serons enfermés dans un paradis... Veux-tu, +Ivana?... + +--Oh! oui, oui!... + +Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer, +eux, à courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens +étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton. + +Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent +trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping», +tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient +heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui +les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était +endormie sur l'épaule de son jeune époux. + +Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de +Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les +mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des +jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés +que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage +en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage. + +Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant +les noces. + +--Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que +n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques, +de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne +viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est +le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas. + +Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la +splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas +de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour +lui tant de souvenirs!... terre où il avait connu sa mère et où +aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse... + +Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens +y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils +renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent +le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse +solitude qu'ils peuplèrent de baisers. + +Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils +n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une +dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir. + +Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva +Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner +dans les rayons de lune... + +--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!... + +Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat +du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut +baigné de la clarté froide de l'astre des nuits. + +Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant +autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent. + +--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les +fenêtres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle. + +Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et +de ne plus penser à lui: + +--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui! + +Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre, +au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura +un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux. + +--Quelle illumination! dit-il en souriant... + +--As-tu bien tout fermé?... + +--Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons +rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!... + +Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait. +Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla +cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or, +comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement +rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une +figure d'indicible effroi, sous la lune. + +--Ivana!... + +--Là!... Là!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_... + +Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit +qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de +pierre. + +--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je +t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre... + +Elle claquait des dents: + +--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du côté +de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!... Je te dis que c'est +lui!...lui ou son fantôme!... + +Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras. +Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination... et elle +regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre. + +--Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien... + +--Il est parti... mais il reviendra peut-être... + +--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade... + +--Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester +dans l'obscurité... + +Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et +comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta +doucement pour lui parler d'Athanase... Il était consterné... + +Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il +fallait craindre Athanase vivant! + +--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait +réellement sur le banc de pierre?... + +--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille. + +Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la +chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au +dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à +l'heure!... + +--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!... + +Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à +l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur +le banc de pierre dans une immobilité de pierre! + +La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie. + +--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas... +est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien à faire avec un +homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop +peur... toujours la même peur... et nous avons la même hallucination... + +--Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête... + +--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui... + +--Tu vois bien que c'est lui!... + +Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était +ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé +dans un tiroir et l'arma. + +--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa +résolution et presque aussi résolue que lui. + +--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut! + +--Je descends avec toi! + +--Si tu veux, ma chérie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter +quoi qu'il arrive... + +--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils +descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les +verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc +de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte. + +XXXI + +DERNIER CHAPITRE OÙ IL EST DÉMONTRÉ QUE UN ET UN FONT UN! + +Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre... + +Alors Rouletabille appela fort dans la nuit: + +--Athanase!... + +Et Ivana appela: «Athan...!» mais sa voix se brisa. + +Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts, +et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de +pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des +feuilles et des branches, puis Rouletabille dit: + +--C'est le vent!... + +Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en +tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux, +mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!... + +La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage, +retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!... +Athanase était revenu sur le banc de pierre! + +Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante... Elle +cria, comme une folle, comme une vraie démente. + +--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!... + +Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux +était de partir, certes!... Que cet Athanase fût une personne vraiment +vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller, +s'en aller!... + +--Oui, oui... oui, partons! + +--Tout de suite!... + +--Tout de suite!... Nous irons à l'hôtel... au premier hôtel venu... + +--Oui, oui, fit-elle... un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui +nous défendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il était écrit +qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononcé cette +phrase à propos de cette tête!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il +m'entraînera avec lui dans la terre! + +--Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un +misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!... Allons!... allons!... + +Ils rouvrirent la porte... avec des précautions infinies... mais ils se +retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase! + +Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase, +l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils +prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse, +jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime. + +Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant +par la main... Ils couraient tout à fait en apercevant la porte... ils +croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri. + +_Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait._ + +Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une +exclamation d'horreur. + +_La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!_ + +Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!... + +Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne +s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber... + +--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de +courir ainsi... Il n'y a pas de doute à avoir... Nous avons vu tous deux +Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitté pour aller se pendre... +Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jugé qu'il t'avait +assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui +pardonne!... + +--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana. + +--Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui, +il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan. + +--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se +levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce +pendu! + +--Allons-nous-en! fit Rouletabille... + +Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé +aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de +Garavan. + +Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore, +tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba à genoux en hurlant +véritablement comme une bête... comme une bête... + +_Athanase était encore pendu à cette porte-là!_... + +Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement +à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie. + +Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre +d'Athanase_, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses +cadavres!... + +Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se +barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les +issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa +nuit à la soigner... + +Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit... +s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui +dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle... tant de +cadavres pour un seul homme!... + +Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux... + +Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y +avait plus de mystère autour d'eux... rien que de la vie et de la +beauté... + +Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du +jour. + +Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au +fond de cette chambre, comme des bêtes traquées... + +Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu +pâles, de quitter cette villa magique. + +Et ils la quittèrent sur-le-champ... Et ils n'étaient pas très fiers en +arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le +_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvèrent un peu leur +aplomb... en _constatant que ce cadavre n'était pas là._ + +--Écoute, mon chéri, dit Ivana... C'est bête, ce que je vais te dire... +Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre +d'Athanase n'existe pas non plus... + +Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du +reste, à ses propres préoccupations... Pas plus à la porte de Garavan qu'à +celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre... + +--Ouf! fit Ivana... + +--Ouf! fit Rouletabille... + +--Tout de même, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays +sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop +peur... + +Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une +auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui +stoppait devant lui et d'où descendait... La Candeur!... + +--Qu'est-ce que tu fais ici?... + +La Candeur dit: + +--Monte... il faut que je te parle. + +Et quand il fut dans la voiture: + +--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta +femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire +les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._ + +Rouletabille le regardait, ne comprenait pas. + +--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se +doutera pas de quoi?... + +La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement: + +--Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais +qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à +vous guetter... et je ne me trompais pas!... + +--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la +voiture. + +--Oui, il était à vos trousses! + +--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?... + +--Si!... maintenant il est mort!... + +--Mais tu dis qu'il était à nos trousses!... + +--Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!... +mais maintenant il est mort... il s'est tué cette nuit!... + +--Ah! râla Rouletabille... cette nuit?... + +--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!... + +--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables... + +_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de +l'imagination!_, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il +tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait +vus!... touchés!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tête dans +les mains, hagard: + +--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque à La Candeur... moi, pour la +première fois, j'y renonce!... + +--Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines +tragiques de Rouletabille... + +--Parle!...raconte!... dépêche-toi!... Je sens que je me meurs!... + +--Il n'y a pas de quoi!... Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais +de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme... Mais il +arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide +suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!... +Moi aussi, je suis monté dans le train... Il devait savoir où vous alliez, +être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah! +je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque +sale coup... Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je +l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du +débarcadère... Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place... +plus d'Athanase!... Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu... Je +leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'idée me +vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est +ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au +jardin de Babylone à Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus +long... Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout +l'après-midi, toute la soirée... J'étais content. Pas d'Athanase!... +J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous +déranger... vous ennuyer... Je me disais: «Demain, je préviendrai +Rouletabille et ils ficheront le camp!» + +«... Là-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien +de garde!... et puis, tu sais, prêt à mordre!... J'étais entré dans le +jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser... Le +commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la +propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!... Tout à +coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je +n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!... Écoute, +Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas, +nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!... +Tu es là à me regarder avec des yeux!... T'as plus rien à craindre +d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourné sur la +boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!... +Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup +que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue... juste devant +la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu +sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai +pensé qu'à vous... Je sais que vous étiez passés par cette porte-là... Je +me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-là! +au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas +d'en faire une maladie!...» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été +prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de +faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de +façon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il +s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a +dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas +troubler votre première matinée de noces... Seulement, maintenant, fichez +le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les +magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que +vous avez passé la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est +bien impressionnable... + +Rouletabille écoutait La Candeur... l'écoutait... l'écoutait... + +Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas +rêvé... + +--La Candeur!... La Candeur!... + +--Rouletabille! + +--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!... + +--Non!... + +--Si!... Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime... et nous +avons été moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvés!... + +--Eh! mon vieux! je comprends ça!... il n'était pas réjouissant, tu +sais!... + +--Nous nous sommes sauvés... La Candeur... et et nous sommes allés nous +jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous +avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille +hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase: + +--_Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase +pendu?_ + +La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit +par dire: + +--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de même préféré ne rien +te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te +cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que +vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que +vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je +voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules... + +Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne +cherchait même plus à dissimuler: + +--Eh bien!... s'écria Rouletabille, je t'écoute!... Va donc!... Pendant ce +temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de +pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de +Garavan... + +--Oui! oui! fit La Candeur agité... je comprends très bien ce qui s'est +passé... _ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je +voulais vous cacher!_ + +--Mais qu'est-il arrivé? + +--Eh bien, voilà... Pendant que je le transportais, au moment où j'étais +arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par +laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé +qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang +n'a fait qu'un tour... j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez +si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me +couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je +l'ai rependu!_ + +FIN. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les étranges noces de Rouletabille +by Gaston Leroux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE *** + +***** This file should be named 13772-8.txt or 13772-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/7/13772/ + +Produced by Carlo Traverso, Christian Bréville and PG Distributed +Proofreaders Europe. 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