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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Isidora + +Author: George Sand + +Release Date: October 14, 2004 [EBook #13744] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + +<h3>George Sand</h3> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/00.png"></p> + + + + + +<h1>ISIDORA</h1> +<br><br><br> + + +<p><b>NOTICE</b></p> + +<p>A Paris, 1845. C'était une très-belle personne, extraordinaire +ment intelligente, et qui vint plusieurs fois <i>verser +son coeur à mes pieds</i>, disait-elle. Je vis parfaitement +qu'elle <i>posait</i> devant moi et ne pensait pas un mot +de ce qu'elle disait la plupart du temps. Elle eût pu être +ce qu'elle n'était pas. Aussi n'est-ce pas elle que j'ai dépeinte +dans <i>Isidora</i>.</p> + +<p>GEORGE SAND.<br> + +Nohant, 17 janvier 1853.</p> +<br><br><br> + + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>JOURNAL D'UN SOLITAIRE A PARIS.</h3> +<br><br><br> + +<p>Il y a quelques années, un de nos amis partant pour +la Suisse nous chargea de ranger des papiers qu'il avait +laissés à la campagne, chez sa mère, bonne femme peu +lettrée, qui nous donna le tout, pêle-mêle, à débrouiller. +Beaucoup des manuscrits de Jacques Laurent avaient déjà +servi à faire des sacs pour le raisin, et c'était peut-être +la première fois qu'ils étaient bons à quoique chose. Cependant +nous eûmes le bonheur de sauver deux cahiers +qui nous parurent offrir quelque intérêt. Quoiqu'ils n'eussent +rien de commun ensemble, en apparence, la même +ficelle les attachait, et nous prîmes plaisir à mettre en +regard les interruptions d'un de ces manuscrits avec les +dates de l'autre; ce qui nous conduisit à en faire un tout +que nous livrons à votre discrétion bien connue, amis +lecteurs. Nous avons désigné ces deux cahiers par les +numéros 1 et 2, et par les titres de <i>Travail</i> et <i>Journal</i>. +Le premier était un recueil de notes pour un ouvrage +philosophique que Jacques Laurent n'a pas encore terminé +et qu'il ne terminera peut-être jamais. Le second +était un examen de son coeur et un récit de ses émotions +qu'il se faisait sans doute à lui-même.</p> + + + +<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>.....................................................<br> +.....................................................<br> +.....................................................<br> +.....................................................</p> + + +<p>TROISIÈME QUESTION.</p> + +<p><i>La femme est-elle ou n'est elle pas l'égale de +l'homme dans les desseins, dans la pensée de Dieu?</i></p> + +<p>La question est mal posée ainsi; il faudrait dire: <i>L'espèce +humaine est-elle composée de deux êtres différents, +l'homme et la femme?</i> Mais dans cette rédaction +j'omets la pensée divine, et ce n'est pas mon intention. +<i>En créant l'espèce humaine, Dieu a-t-il formé deux +êtres distincts et séparés, l'homme et la femme?</i></p> + +<p>Revoir cette rédaction dont je ne suis pas encore content.</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p> + +<p>25 décembre.</p> + +<p>J'ai passé toute ma soirée d'hier à poser la première +question, et je me suis couché sans l'avoir rédigée de +manière à me contenter, je me sentais lourd et mal disposé +au travail, j'ai feuilleté mes livres pour me réveiller, +j'ai trop réussi, je me suis laissé aller au plaisir de comparer, +d'analyser. J'ai oublié la formule de mon sujet +pour les détails. C'est parfois un grand ennemi de la méditation +que la lecture.</p> + +<p>26 décembre.</p> + +<p>Je n'ai pu travailler hier soir, le vent a tourné au nord. +Je me suis senti paralysé de corps et d'âme. Les nuits +sont si froides et le bois coûte si cher ici! Quand je devrais +mourir à la peine, je ne sortirai pas de cette pauvre +mansarde, je ne quitterai pas ce sombre et dur Paris sans +avoir résolu la question qui m'occupe. Elle n'est pas de +médiocre importance dans mon livre: régler <i>les rapports +de l'homme et de la femme dans la société, dans +la famille, dans la politique!</i> Je n'irai pas plus avant +dans mon traité de philosophie, que je n'aie trouvé une +solution aux divers problèmes que cette formule soulève +en moi. J'admire comme ils l'ont cavalièrement et lestement +tranchée tous ces auteurs, tous ces utopistes, tous +ces métaphysiciens, tous ces poëtes! Ils ont toujours +placé la femme trop haut ou trop bas. Il semble qu'ils +aient tous été trop jeunes ou trop vieux.—Mais moi-même, +ne suis-je pas trop jeune? Vingt-cinq ans, et vingt-cinq +ans de chasteté presque absolue, c'est-à-dire d'inexpérience +presque complète! Il y en a qui penseraient +que cela m'a rendu trop vieux. Il est des moments où, +dans l'horreur de mon isolement, je suis épouvanté moi-même +de mon peu de lumière sur la question. Je crains +d'être au-dessous de ma tâche; et si je m'en croyais, je +sauterais ce chapitre, sauf à le faire, et à l'intercaler en +son lieu, quand mon ouvrage sera terminé à ma satisfaction +sur tous les autres points.</p> + +<p>26 décembre au soir.</p> + +<p>L'idée de ce matin n'était, je crois, pas mauvaise. J'essaierai +de passer outre, afin de m'éclairer sur ce point +par la lumière que je porterai dans toutes les parties de +mon oeuvre et que j'en ferai jaillir. Je me sens un peu ranimé +par cette espérance... J'ignore si c'est le froid, le +ciel noir et le vent, qui siffle sur ces toits, qui tiennent +mon âme captive; mais il y a des moments où je n'ai plus +confiance en moi-même, et où je me demande sérieusement +si je ne ferais pas mieux de planter des choux que +de m'égarer ainsi dans les âpres sentiers de la +métaphysique.</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>QUATRIÈME QUESTION.</p> + +<p><i>Quelle sera l'éducation des enfants</i> dans ma république +idéale?</p> + +<p>C'est-à-dire d'abord <i>à qui sera confiée l'éducation +des enfants?</i></p> + +<p>RÉPONSE.</p> + +<p>A l'État. La société est la mère abstraite et réelle +de tout citoyen, depuis l'heure de sa naissance jusqu'à +celle de sa mort. Elle lui doit... (Voir pour plus ample +exposé, mon cahier numéro 3, où ce principe est suffisamment +développé.)</p> + +<p>INSTITUTION.</p> + +<p><i>La première enfance de l'homme sera exclusivement +confiée à la direction de la femme.</i></p> + +<p>QUESTION.</p> + +<p><i>Jusqu'à quel âge?</i></p> + +<p>RÉPONSE.</p> + +<p><i>Jusqu'à l'âge de cinq ans.</i></p> + +<p>C'est trop peu. Un enfant de cinq ans serait trop cruellement +privé des soins maternels.</p> + +<p><i>Jusqu'à l'âge de dix ans.</i></p> + +<p>C'est trop. L'éducation intellectuelle peut et doit +commencer beaucoup plus tôt.</p> + +<p>RÉPONSE.</p> + +<p><i> A partir de l'âge de cinq ans, jusqu'à celui de dix +ans, l'éducation des mâles sera alternativement confiée +à des femmes et à des hommes.</i></p> + +<p>QUESTION.</p> + +<p><i>Quelle sera la part d'éducation attribuée à la +femme?</i></p> + +<p>Je l'ai trop exclusivement supposée purement hygiénique. +J'ai semblé admettre, dans le titre précédent, que +l'homme seul pouvait donner l'enseignement scientifique. +La femme ne doit-elle pas préparer, même avant l'âge de +cinq ans, cette jeune intelligence à recevoir les hauts enseignements +de la science, de la morale et de l'art?</p> + +<p>Cela me fait aussi songer que j'établis <i>a priori</i> une +distinction arbitraire entre l'éducation des mâles et celle +des femelles, presque dès le berceau. Il faudrait commencer +par définir la différence intellectuelle et morale +de l'homme et de la femme...</p> +<br><br><br> + +<p><b>CAHIER N°2. JOURNAL.</b></p> + +<p>27 décembre.</p> + +<p>Cette difficulté m'a arrêté court; je vois que j'étais fou +de vouloir passer à la quatrième question avant d'avoir +résolu la troisième. Jamais je ne fus si pauvre logicien. Je +gage que le froid me rend malade, et que je ne ferai rien +qui vaille tant que soufflera ce vent du nord!</p> + +<p>Lugubre Paris! mortel ennemi du pauvre et du solitaire! +tout ici est privation et souffrance pour quiconque +n'a pas beaucoup d'argent. Je n'avais pas prévu cela, je +n'avais pas voulu y croire, ou plutôt je ne pouvais pas y +songer, alors que l'ardeur du travail, la soif des lumières +et le besoin impérieux de <i>nager</i> dans les livres me poussaient +vers toi, Paris ingrat, du fond de ma vallée champêtre! +A Paris, me disais-je, je serai à la source de toutes +les connaissances; au lieu d'aller emprunter péniblement +un pauvre ouvrage à un ami érudit par hasard, ou à +quelque bibliothèque de province, ouvrage qu'il faut +rendre pour en avoir un autre, et qu'il faut copier aux +trois quarts si l'on veut ensuite se reporter au texte, +j'aurai le puits de la science toujours ouvert; que dis-je, +le fleuve de la connaissance toujours coulant à pleins +bords et à flots pressés autour de moi! Ici je suis comme +l'alouette qui, au temps de la sécheresse, cherche une +goutte de rosée sur la feuille du buisson, et ne l'y trouve +point. Là-bas, je serai comme l'alcyon voguant en pleine +mer. Et puis, chez nous, on ne pense pas, on ne cherche +pas, on ne vit point par l'esprit. On est trop heureux +quand on a seulement le nécessaire à la campagne! On +s'endort dans un tranquille bien-être, on jouit de la nature +par tous les pores; on ne songe pas au malheur d'autrui. +Le paysan lui-même, le pauvre qui travaille aux +champs, au grand air, ne s'inquiète pas de la misère et +du désespoir qui ronge la population laborieuse des villes. +Il n'y croit pas; il calcule le salaire, il voit qu'en fait c'est +lui qui gagne le moins, et il ne tient pas compte du dénûment +de celui qui est forcé de dépenser davantage +pour sa consommation. Ah! s'il voyait, comme je les vois +à présent, ces horribles rues noires de boue, où se reflète +la lanterne rougeâtre de l'échoppe! S'il entendait +siffler ce vent qui, chez nous, plane harmonieusement +sur les bois et sur les bruyères, mais qui jure, crie, insulte +et menace ici, en se resserrant dans les angles d'un labyrinthe +maudit, et en se glissant par toutes les fissures de +ces toits glacés! S'il sentait tomber sur ses épaules, sur +son âme, ce marteau de plomb que le froid, la solitude +et le découragement nous collent sur les os!</p> + +<p>Le bonheur, dit-on, rend égoïste... Hélas! ce bonheur +réservé aux uns au détriment des autres doit rendre tel, +en effet. O mon Dieu! le bonheur partagé, celui qu'on +trouverait en travaillant au bonheur de ses semblables, +rendrait l'homme aussi grand que sa destinée sur la +terre, aussi bon que vous-même!</p> + +<p>Je fuyais les heureux, craignant de ne trouver en eux +que des égoïstes, et je venais chercher ici des malheureux +intelligents. Il y en a sans doute; mais mon indigence ou +ma timidité m'ont empêché de les rencontrer. J'ai trouvé +mes pareils abrutis ou dépravés par le malheur. L'effroi +m'a saisi et je me suis retiré seul pour ne pas voir le mal +et pour rêver le bien; mais chercher seul, c'est affreux, +c'est peut-être insensé.</p> + +<p>Je croyais acquérir ici tout au moins l'expérience. Je +connaîtrai les hommes, me disais-je, et les femmes aussi. +Chez nous (en province), il n'y a guère qu'un seul type +à observer dans les deux sexes: le type de la prudence, +autrement dit de la poltronnerie. Dans la métropole du +monde je verrai, je pourrai étudier tous les types. J'oubliais +que moi aussi, provincial, je suis un poltron, et je +n'ai osé aborder personne.</p> + +<p>Je puis cependant me faire une idée de l'homme, en +m'examinant, en interrogeant mes instincts, mes facultés +mes aspirations. Si je suis classé dans un de ces +types qui végètent sans se fondre avec les autres, du +moins j'ai en moi des moyens de contact avec ceux de +mon espèce. Mais la femme! où en prendrai-je la notion +psychologique? Qui me révélera cet être mystérieux qui +se présente à l'homme comme maître ou comme esclave, +toujours en lutte contre lui? Et je suis assez insensé pour +demander si c'est un être différent de l'homme!...</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER Nº 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>TROISIÈME QUESTION.</p> + +<p><i>Quelles sont les facultés et les appétits gui différencient +l'homme et la femme dans l'ordre de la +création?</i></p> + +<p>On est convenu de dire que, dans les hautes études, +dans la métaphysique comme dans les sciences exactes, +la femme a moins de capacités que l'homme. Ce n'est +point l'avis de Bayle, et c'est un point très-controversable. +Qu'en savons-nous? Leur éducation les détourne +des études sérieuses, nos préjugés les leur interdisent... +Ajoutez que nous avons des exemples du contraire.</p> + +<p>Quelle logique divine aurait donc présidé à la création +d'un être si nécessaire à l'homme, si capable de le gouverner, +et pourtant inférieur à lui?</p> + +<p>Il y aurait donc des âmes femelles et des âmes mâles? +Mais cette différence constituerait-elle l'inégalité? On est +convenu de les regarder comme supérieures dans l'ordre +des sentiments, et je croirais volontiers qu'elles le sont, +ne fût-ce que par le sentiment maternel... O ma mère!...</p> + +<p>S'il est vrai qu'elles aient moins d'intelligence et plus +de coeur, où est l'infériorité de leur nature? J'ai démontré +cela en traitant de la nature de l'homme, deuxième +question.</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER Nº 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>27, minuit.</p> + +<p>Quel temps à porter la mort dans l'âme!... Encore ce +soir, j'ai trop lu et trop peu travaillé. Héloïse, sainte Thérèse, +divines figures, créations sublimes du grand artiste +de l'univers!</p> + +<p>Des sons lamentables assiègent mon oreille. Ce n'est +pas une voix humaine, ce grognement sourd. Est-ce le +bruit d'un métier?</p> + +<p>J'ai ouvert ma fenêtre, malgré le froid, pour essayer +de comprendre ce bruit désagréable qui m'eût empêché +de dormir si je n'en avais découvert la cause.</p> + +<p>J'ai entendu plus distinctement: c'est le son d'un instrument +qu'on appelle, je crois, une contre-basse.</p> + +<p>La voix plus claire des violons m'a expliqué que cela, +faisait partie d'un orchestre jouant des contredanses. Il y +a des gens qui dansent par un temps pareil! quand la, +mort semble planer sur cette ville funeste!</p> + +<p>Comme elle est triste, entendue ainsi à distance, et par +rafales interrompues, leur musique de fête!</p> + +<p>Cette basse, dont la vibration pénètre seule, par le courant +d'air de ma cheminée, et qui répète à satiété sa lugubre +ritournelle, ressemble au gémissement d'une sorcière +volant sur mon toit pour rejoindre le sabbat.</p> + +<p>Je m'imagine que ce sont des spectres qui dansent +ainsi au milieu d'une nuit si noire et si effrayante!</p> + +<p>30 décembre.</p> + +<p>Mon travail n'avance pas; l'isolement me tue. Si j'étais +sain de corps et d'esprit, la foi reviendrait. La confiance +en Dieu, l'amour de Dieu qui a fait tant de grands saints +et de grands esprits, et que ce siècle malheureux ne connaît +plus, viendrait jeter la lumière de la synthèse sur les +diverses parties de mon oeuvre. Oui, je dirais à Dieu: Tu +es souverainement juste, souverainement bon; tu n'as +pas pu asservir, dans tes sublimes desseins, l'esclave au +maître, le pauvre au riche, le faible au fort, la femme à +l'homme par conséquent; et je saurais alors établir ces +différences qui marquent les sexes de signes divins, et qui +les revêtent de fonctions diverses sans élever l'un au-dessus +de l'autre dans l'ordre des êtres humains. Mais je +ne sais point expliquer ces différences, et je ne suis assez +lié avec aucune femme pour qu'elle puisse m'ouvrir son +âme et m'éclairer sur ses véritables aptitudes. Étudierai-je +la femme seulement dans l'histoire? Mais l'histoire n'a +enregistré que de puissantes exceptions. Le rôle de la +femme du peuple, de la masse féminine, n'a pas d'initiative +intellectuelle dans l'histoire.</p> + +<p>Depuis huit jours que la boue et le <i>froid noir</i> me retiennent +prisonnier, je n'ai pas vu d'autre visage féminin +que celui de ma vieille portière: serait-ce là une femme? +Ce monstre me fait horreur. C'est l'emblème de la cupidité, +et pourtant elle est d'une probité à toute épreuve; +mais c'est la probité parcimonieuse des âmes de glace, +c'est le respect du tien et du mien poussé jusqu'à la frénésie, +jusqu'à l'extravagance.</p> + +<p>Être réduit par la pauvreté à regarder comme un bienfaiteur +un être semblable, parce qu'il ne vous prend rien +de ce qui n'est pas son salaire!</p> + +<p>Mais quelle âpreté au salaire résulte de ce respect fanatique +pour la propriété! Elle ne me volerait pas un centime, +mais elle ne ferait point trois pas pour moi sans me +les taxer parcimonieusement. Avec quelle cruauté elle retient +les nippes des malheureux qui habitent les mansardes +voisines lorsqu'ils ne peuvent payer leur terme! +Je sais que cette cruauté lui est commandée; mais quels +sont donc alors les bourreaux qui font payer le loyer de +ces demeures maudites? et n'est-il pas honteux qu'on +arme ainsi le frère contre le frère, le pauvre contre le +pauvre! Eh quoi! les riches qui ont tout, qui paient si +cher aux étages inférieurs, dans ces riches quartiers, ne +suffisent pas pour le revenu de la maison, et on ne peut +faire grâce au prolétaire qui n'a rien, de cinquante francs +par an! on ne peut pas même le chasser sans le dépouiller!</p> + +<p>Ce matin on a saisi les haillons d'une pauvre ouvrière +qui s'enfuyait: un châle qui ne vaut pas cinq francs, une +robe qui n'en vaut pas trois! Le froid qui règne n'a pas +attendri les exécuteurs. J'ai racheté les haillons de l'infortunée. +Mais de quoi sert que quelques êtres sensés +aient l'intention de réparer tant de crimes? Ceux-là sont +pauvres. Demain, si on fait déloger le vieillard qui demeure +à côté de ma cellule, je ne pourrai pas l'assister. +Après-demain, si je n'ai pas trouvé de quoi payer mon +propre loyer, on me chassera moi-même, et on retiendra +mon manteau.</p> + +<p>Ce matin, la portière qui range ma chambre m'a dit +en m'appelant à la fenêtre:</p> + +<p>«Voici madame qui se promène dans son jardin.»</p> + +<p>Ce jardin, vaste et magnifique, est séparé par un mur +du petit jardin situé au-dessous de moi. Les deux maisons, +les deux jardins sont la même propriété, et, de la +hauteur où je suis logé, je plonge dans l'une comme dans +l'autre. J'ai regardé machinalement. J'ai vu une femme +qui m'a paru fort belle, quoique très-pâle et un peu +grasse. Elle traversait lentement une allée sablée pour se +rendre à une serre dont j'aperçois les fleurs brillantes, +quand un rayon de soleil vient à donner sur le vitrage.</p> + +<p>Encore irrité de ce qui venait de se passer, j'ai demandé +à la sorcière si sa maîtresse était aussi méchante +qu'elle.</p> + +<p>—Ma maîtresse? a-t-elle répondu d'un air hautain, elle +ne l'est pas: je ne connais que monsieur, je ne sers que +<i>monsieur</i>.</p> + +<p>—Alors, c'est monsieur qui est impitoyable?</p> + +<p>—Monsieur ne se mêle de rien; c'est son premier locataire +qui commande ici, heureusement pour lui; car +monsieur n'entend rien à ses affaires et achèverait de se +<i>faire dévorer</i>.</p> + +<p>Voilà un homme en grand danger, en effet, si mon +voisin lui fait banqueroute de vingt francs!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p> + +<p>.....Je ne puis nier ces différences, bien que je ne les +aperçoive pas et qu'il me soit impossible de les constater +par ma propre expérience.</p> + +<p>L'être moral de la femme diffère du nôtre, à coup sûr, +autant que son être physique. Dans le seul fait d'avoir +accepté si longtemps et si aveuglément son état de contrainte +et d'infériorité sociale, il y a quelque chose de +capital qui suppose plus de douceur ou plus de timidité +qu'il n'y en a chez l'homme.</p> + +<p>Cependant le pauvre aussi, le travailleur sans capital, +qui certes n'est pas généralement faible et pusillanime, +accepte depuis le commencement des sociétés la domination +du riche et du puissant. C'est qu'il n'a pas reçu, +plus que la femme, par l'éducation, l'initiation à l'égalité...</p> + +<p>Il y a de mystérieuses et profondes affinités entre ces +deux êtres, le pauvre et la femme.</p> + +<p>La femme est pauvre sous le régime d'une communauté +dont son mari est chef; le pauvre est femme, puisque +l'enseignement, le développement, est refusé à son intelligence, +et que le coeur seul vit en lui.</p> + +<p>Examinons ces rapports profonds et délicats qui me +frappent, et qui peuvent me conduire à une solution.</p> + +<p>Les voies incidentes sont parfois les plus directes. Recherchons +d'abord.</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>29.</p> + +<p>—J'ai été interrompu ce matin par une scène douloureuse +et que j'avais trop prévue. Le vieillard, dont une +cloison me sépare, a été sommé, pour la dernière fois, de +payer son terme arriéré de deux mois, et la voix discordante +de la portière m'a tiré de mes rêveries pour me rejeter +dans la vie d'émotion. Ce vieux malheureux demandait +grâce.</p> + +<p>Il a des neveux assez riches, dit-il, et qui ne le négligeront +pas toujours. Il leur a écrit. Ils sont en province, +bien loin; mais ils répondront, et il paiera si on lui et +donne le temps.</p> + +<p>Sans avoir de neveux, je suis dans une position analogue. +Le notaire qui touche mon mince revenu de campagne +m'oublie et me néglige. Il ne le ferait pas si j'étais +un meilleur client, si j'avais trente mille livres de rente. +Heureusement pour moi, mon loyer n'est pas arriéré; +mais je me trouve dans l'impossibilité maintenant de +payer celui de mon vieux voisin. J'ai offert d'être sa caution; +mais la malheureuse portière, cette triste et laide +madame Germain, que la nécessité condamne à faire de +sa servitude une tyrannie, a jeté un regard de pitié sur +mes pauvres meubles, dont maintes fois elle a dressé +l'inventaire dans sa pensée; et d'une voix âpre, avec un +regard où la défiance semblait chercher à étouffer un +reste de pitié, elle m'a répondu que je n'avais pas un +mobilier à répondre pour deux, et qu'il lui était interdit +d'accepter la caution des locataires du cinquième les uns +pour les autres. Alors, touché de la situation de mon voisin, +j'ai écrit au propriétaire un billet dont j'attache ici le +brouillon avec une épingle.</p> + +<blockquote> +<p>«Madame,</p> + +<p>«Il y a dans votre maison de la rue de ***, n° 4, un +pauvre homme qui paie quatre-vingts francs de loyer, et +qu'on va mettre dehors parce que son paiement est arriéré +de deux mois. Vous êtes riche, soyez pitoyable; ne +permettez pas qu'on jette sur le pavé un homme de +soixante-quinze ans, presque aveugle, qui ne peut plus +travailler, et qui ne peut même pas être admis à un hospice +de vieillards, faute d'argent et de recommandation. +Ou prenez-le sous votre protection (les riches ont toujours +de l'influence), et faites-le admettre à l'hôpital, ou +accordez-lui son logement. Si vous ne voulez pas, acceptez +ma caution pour lui. Je ne suis pas riche non plus, mais +je suis assuré de pouvoir acquitter sa dette dans quelque +temps. Je suis un honnête homme; ayez un peu de confiance, +si ce n'est un peu de générosité.»</p> + +<p>«JACQUES LAURENT.»</p> +</blockquote> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>Un être qui ne vivrait que par le sentiment, et chez +qui l'intelligence serait totalement inculte, totalement inactive, +serait, à coup sûr, un être incomplet. Beaucoup +de femmes sont probablement dans ce cas. Mais n'est-il +pas beaucoup d'hommes en qui le travail du cerveau a +totalement atrophié les facultés aimantes? La plupart des +savants, ou seulement des hommes adonnés à des professions +purement lucratives, à la chicane, à la politique +ambitieuse, beaucoup d'artistes, de gens de lettres, ne +sont-ils pas dans le même cas? Ce sont des êtres incomplets, +et, j'ose le dire, le plus fâcheusement, le plus dangereusement +incomplets de tous! Or donc, l'induction +des pédants, qui concluent de l'inaction sociale apparente +de la femme, qu'elle est d'une nature inférieure, est d'un +raisonnement...</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>30 décembre.</p> + +<p>Absurde! Évidemment je l'ai été. Ces valets m'auront +pris pour un galant de mauvaise compagnie, qui venait +risquer quelque insolente déclaration d'amour à la dame +du logis. Vraiment, cela me va bien! Mais je n'en ai pas +moins été d'une simplicité extrême avec mes bonnes intentions. +La dame m'a paru belle quand je l'ai aperçue +dans son jardin. Son mari est jaloux, je vois ce que +c'est... Ou peut-être ce propriétaire n'est-il pas un mari, +mais un frère. Le concierge souriait dédaigneusement +quand je lui demandais à parler à madame la comtesse; +et cette soubrette qui m'a repoussé de l'antichambre +avec de grands airs de prude... Il y avait un air de mystère +dans ce pavillon entre cour et jardin, dont j'ai à +peine eu le temps de contempler le péristyle, quelque +chose de noble et de triste comme serait l'asile d'une +âme souffrante et fière... Je ne sais pourquoi je m'imagine +que la femme qui demeure là n'est pas complice des +crimes de la richesse. Illusion peut-être! N'importe, un +vague instinct me pousse à mettre sous sa protection le +malheureux vieillard que je ne puis sauver moi-même.</p> + +<p>3l janvier.</p> + +<p>Je ne sais pas si j'ai fait une nouvelle maladresse, mais +j'ai risqué hier un grand moyen. Au moment où j'allais +fermer ma fenêtre, par laquelle entrait un doux rayon +de soleil, le seul qui ait paru depuis quatre mortels jours, +j'ai jeté les yeux sur le jardin voisin et j'y ai vu mon <i>innominata</i>. +Avec son manteau de velours noir doublé +d'hermine, elle m'a paru encore plus belle que la première +fois. Elle marchait lentement dans l'allée, abritée +du vent d'est par le mur qui sépare les deux jardins. Elle +était seule avec un charmant lévrier gris de perle. Alors +j'ai fait un coup de tête! J'ai pris mon billet, je l'ai attaché +à une bûchette de mon poêle et je l'ai adroitement lancé, +ou plutôt laissé tomber aux pieds de la dame, car ma fenêtre +est la dernière de la maison, de ce côté. Elle a relevé +la tête sans marquer trop d'effroi ni d'étonnement. Heureusement +j'avais eu la présence d'esprit de me retirer +avant que mon projectile fût arrivé è terre, et j'observais, +caché derrière mon rideau. La dame a tourné le dos sans +daigner ramasser le billet. Certainement elle a déjà reçu +des missives d'amour envoyées furtivement par tous les +moyens possibles, et elle a cru savoir ce que pouvait contenir +la mienne. Elle y a donc donné cette marque de +mépris de la laisser par terre. Mais heureusement son +chien a été moins collet-monté; il a ramassé mon +placet et il l'a porté à sa maîtresse en remuant la queue +d'un air de triomphe. On eût dit qu'il avait le sentiment +de faire une bonne action, le pauvre animal! La dame +ne s'est pas laissé attendrir. «Laissez cela, Fly, lui +a-t-elle dit d'une voix douce, mais dont je n'ai rien perdu. +Laissez-moi tranquille!» Puis elle a disparu au bout de +l'allée, sous des arbres verts. Mais le chien l'y a suivie, +tenant toujours mon envoi par un bout du bâton, avec +beaucoup d'adresse et de propreté. La curiosité aura peut-être +décidé la dame à examiner mon style, quand elle +aura pu se satisfaire sans déroger à la prudence. Quand +ce ne serait que pour rire d'un sot amoureux, plaisir +dont les femmes, dit-on, sont friandes! Espérons! Pourtant +je ne vois rien venir depuis hier. Mon pauvre voisin! +je ne te laisserai pas chasser, quand même je devrais +mettre mon <i>Origène</i> ou mon <i>Bayle</i> en gage.</p> + +<p>Mais aussi quelle idée saugrenue m'a donc passé par +la tête, d'écrire à la femme plutôt qu'au mari? Je l'ai fait +sans réflexion, sans me rappeler que le mari est le chef +de la communauté, c'est-à-dire le maître, et que la femme +n'a ni le droit, ni le pouvoir de faire l'aumône. Eh! c'est +précisément cela qui m'aura poussé, sans que j'en aie eu +conscience, à faire appel au bon coeur de la femme!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>L'éducation pourrait amener de tels résultats, que les +aptitudes de l'un et de l'autre sexe fussent complètement +modifiées.</p> +<br><br><br> + + + + +<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>J'ai été interrompu par l'arrivée d'un joli enfant de +douze ou quatorze ans, équipé en jockey.</p> + +<p>—Monsieur, m'a-t-il dit, je viens de la part de <i>madame</i> +pour vous dire bien des choses.</p> + +<p>—Bien des choses? Assieds-toi là, mon enfant, et +parle.</p> + +<p>—Oh! je ne me permettrai pas de m'asseoir! Ça ne +se doit pas.</p> + +<p>—Tu le trompes; tu es ici chez ton égal, car je suis +domestique aussi.</p> + +<p>—Ah! ah! vous êtes domestique? De qui donc?</p> + +<p>—De moi-même.</p> + +<p>L'enfant s'est mis à rire, et, s'asseyant près du feu:</p> + +<p>—Tenez, Monsieur, m'a-t-il dit en exhibant une lettre +cachetée à mon adresse, voilà ce que c'est.</p> + +<p>J'ai ouvert et j'ai trouvé un billet de banque de mille +francs.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela, mon ami! et que veut-on que +j'en fasse?</p> + +<p>—Monsieur, c'est de l'argent pour ces malheureux locataires +du cinquième, que madame vous charge de secourir +quand ils ne pourront pas payer.</p> + +<p>—Ainsi, madame me prend pour son aumônier? C'est +très-beau de sa part; mais j'aime beaucoup mieux qu'elle +tonne des ordres pour qu'on laisse ces malheureux tranquilles.</p> + +<p>—Oh! ça ne se fait pas comme vous croyez! Madame +ne donne pas d'ordres dans la maison. Ça ne la regarde +pas du tout. Monsieur le comte lui-même n'a rien a voir +dans les affaires du régisseur. D'ailleurs, madame craint +tant d'avoir l'air de se mêler de quelque chose, qu'elle +vous prie de ne pas parler du tout de ce qu'elle fait pour +vos voisins.</p> + +<p>—Elle veut que sa main gauche ignore ce que fait sa +main droite? Tu lui diras de ma part qu'elle est grande +et bonne.</p> + +<p>—Oh! pour ça, c'est vrai. C'est une bonne maîtresse, +celle-là. Elle ne se fâche jamais, et elle donne beaucoup. +Mais savez-vous, Monsieur, que c'est moi qui suis cause +que Fly n'a pas mangé votre billet?</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—Vrai, d'honneur! Madame était rentrée pour recevoir +une visite. Elle n'avait pas fait attention que le chien +tenait quelque chose dans sa gueule. Moi, en jouant avec +lui, j'ai vu qu'il était en colère de ce qu'on ne lui faisait +pas de compliment; car lorsqu'il rapporte quelque chose, +il n'aime pas qu'on refuse de le prendre, il commençait +donc à ronger le bois et à déchirer le papier. Alors je le lui +ai ôté; j'ai vu ce que c'était, et je l'ai porté à madame +aussitôt qu'elle a été seule. Elle ne voulait pas le prendre.</p> + +<p>—Mets cela au feu, qu'elle disait, c'est quelque sottise.</p> + +<p>—Non, non, Madame, <i>c'est des</i> malheureux.</p> + +<p>—Tu l'as donc lu?</p> + +<p>—Dame, Madame, que j'ai fait, Fly l'avait décacheté, +et ça traînait.</p> + +<p>—Tu as bien fait, petit, qu'elle m'a dit après qu'elle +a eu regardé votre lettre, et pour te récompenser, c'est +toi que je charge d'aller aux informations. Si l'histoire +est vraie, c'est toi qui porteras ma réponse et qui expliqueras +mes intentions; et puis, attends, qu'elle m'a dit +encore: Tu diras à ce M. Jacques Laurent que je le remercie +de sa lettre, mais qu'il aurait bien pu l'envoyer +plus raisonnablement que par sa fenêtre.</p> + +<p>Là-dessus, j'ai expliqué au jockey l'inutilité de ma démarche +d'hier et l'urgence de la position. Il m'a promis +d'en rendre compte.</p> + +<p>J'ai bien vite porté un raisonnable secours au vieillard. +En apprenant la générosité de sa bienfaitrice, il a été +touché jusqu'aux larmes.</p> + +<p>—Est-ce possible, s'est-il écrié, qu'une âme si tendre +et si délicate soit calomniée par de vils serviteurs!</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Il n'y a pas d'infamies que cette ignoble portière +n'ait voulu me débiter sur son compte; mais je ne veux +pas même les répéter. Je ne pourrais d'ailleurs plus m'en +souvenir.</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N° 1, TRAVAIL.</b></p> + +<p>La bonté des femmes est immense. D'où vient donc +que la bonté n'a pas de droits à l'action sociale en législation +et en politique?</p> +<br><br><br> + + + + +<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>1er janvier.</p> + +<p>—Il est étrange que je ne puisse plus travailler. Je +suis tout ému depuis quelques jours, et je rêve au lieu +de méditer. Je croyais qu'un temps plus doux, un ciel +plus clair me rendraient plus laborieux et plus lucide. +Je ne suis plus abattu comme je l'étais: au contraire, +je me sens un peu agité; mais la plume me tombe des +mains quand je veux généraliser les émotions de mon +coeur. 0 puissance de la douceur et de la bonté, que tu +et pénétrante! Oui, c'est toi, et non l'intelligence, qui +devrais gouverner le monde!</p> + +<p>Je ne m'étais jamais aperçu combien ce jardin, qui est +sous ma fenêtre, est joli. Un jardin clos de grands murs +et flétri par l'hiver ne me paraissait susceptible d'aucun +charme, lorsqu'au milieu de l'automne j'ai quitté les +vastes horizons bleus de la végétation empourprée de +ma vallée. Cependant il y a de la poésie dans ces retraites +bocagères que le riche sait créer au sein du tumulte des +villes, je le reconnais aujourd'hui. Les plantes ici ont un +aspect et des caractères propres au terrain chaud et à l'air +rare où elles végètent, comme les enfants des riches élevés +dans cette atmosphère lourde avec une nourriture substantielle, +ont aussi une physionomie qui leur est particulière. +J'ai été déjà frappé de ce rapport. Les arbres des jardins +de Paris acquièrent vite un développement extrême. +Ils poussent en hauteur, ils ont beaucoup de feuillage, +mais la tige est parfois d'une ténuité effrayante. Leur +santé est plus apparente que réelle. Un coup de vent d'est +les dessèche au milieu de leur splendeur, et, en tous cas, +ils arrivent vite à la décrépitude. Il en est de même des +hommes nourris et enfermés dans cette vaste cité. Je ne +parle pas de ceux dont la misère étouffe le développement. +Hélas! c'est le grand nombre; mais ceux-là n'ont +de commun avec les plantes que la souffrance de la captivité. +Les soins leur manquent, et ils arrivent rarement +à cette trompeuse beauté qui est chez l'enfant du riche, +comme dans la plante de son jardin, le résultat d'une +culture exagérée et d'une éclosion forcée. Ces enfants-là +sont généralement beaux, leur pâleur est intelligente, +leur langueur gracieuse. Ils sont, à dix ans, plus grands et +plus hardis que nos paysans ne le sont à quinze; mais ils +sont plus grêles, plus sujets aux maladies inflammatoires, +et la vieillesse se fait vite pour eux comme la nuit sur +les dômes élevés et sur les cimes altières des beaux arbres +de cette Babylone.</p> + +<p>Il y a donc ici partout, et dans les jardins particulièrement, +une apparence de vie qui étonne et dont l'excès +effraie l'imagination. Nulle part au monda il n'y a, je +crois, de plus belles fleurs. Les terrains sont si bien engraissés +et abrités par tant de murailles, l'air est chargé +de tant de vapeurs, que la gelée les atteint peu. Les jardiniers +excellent dans l'art de disposer les massifs. Ce +n'est plus la symétrie de nos pères, ce n'est pas le désordre +et le hasard des accidents naturels: c'est quelque +chose entre les deux, une propreté extrême jointe à un +laisser-aller charmant. On sait tirer parti du moindre coin, +et ménager une promenade facile dans les allées sinueuses +sur un espace de cinquante pieds carrés.</p> + +<p>Celui de la maison que j'habite est fort négligé et +comme abandonné depuis l'été. On fait de grandes réparations +au rez-de-chaussée; on change, je crois, la disposition +de l'appartement qui commande à ce jardin. Les +travaux sont interrompus en ce moment-ci, j'ignore pourquoi. +Mais je n'entends plus le bruit des ouvriers, et le +jardin est continuellement désert. Je le regarde souvent, +et j'y découvre mille secrètes beautés que je ne soupçonnais +pas, quelque chose de mystérieux, une solennité +vraiment triste et douce, quand la vapeur blanche du soir +nage autour de ces troncs noirs et lisses que la mousse +n'insulte jamais. Les herbes sauvages, l'euphorbe, l'héliotrope +d'hiver, et jusqu'au chardon rustique, ont déjà +envahi les plates-bandes. Le feuillage écarlate du sumac +lutte contre les frimas; l'arbuste chargé de perles blanches +et dépouillé de feuilles, ressemble à un bijou de +joaillerie, et la rose du Bengale s'entr'ouvre gaiement et +sans crainte au milieu des morsures du verglas.</p> + +<p>Ce matin j'ai remarqué qu'on avait enlevé les portes +du rez-de-chaussée, et qu'on pouvait traverser ce local +en décombre pour arriver au jardin. Je l'ai fait machinalement, +et j'ai pénétré dans cet Éden solitaire où les bruits +des rues voisines arrivent à peine. Je pensais à ces vers +de Boileau sur les aises du riche citadin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il peut, dans son jardin tout peuplé d'arbres verts</p> +<p>Retrouver les étés au milieu des hivers,</p> +<p>Et foulant le parfum de ses plantes chéries,</p> +<p>Aller entretenir ses douces rêveries.</p> + </div> </div> + +<p>Et j'ajoutais en souriant sans jalousie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais moi, grâce au destin, qui n'ai ni feu ni lieu,</p> +<p>Je me loge où je puis comme il plaît à Dieu.</p> + </div> </div> + +<p>Je venais de faire le tour de cet enclos, non sans effaroucher +les merles qui pullulent dans les jardins de Paris +et qui se levaient en foule à mon approche, lorsque j'ai +trouvé, le long du mur mitoyen, une petite porte ouverte, +donnant sur le grand jardin de ma riche voisine. Il y avait +là une brouette en travers et tout à côté un jardinier qui +achevait de charger pour venir jeter dans l'enclos abandonné +les cailloux et les branches mortes de l'autre jardin. +Je suis entré en conversation avec cet homme sur la +taille des gazons, puis sur celle des arbres, puis sur l'art +de greffer. Leurs procédés ici sont d'une hardiesse rare. +Ils taillent, plantent et sèment presque en toute saison. +Ce jardinier aimait à se faire écouter: mon attention lui +plaisait; il a fait un peu le pédant, et l'entretien s'est +prolongé, je ne sais comment, jusqu'à ce que mon petit +ami le jockey soit venu s'en mêler. Le beau lévrier Fly +s'est mis aussi de la partie; il est entré curieusement +dans le jardin de mon côté, et après m'avoir flairé avec +méfiance, il a consenti à rapporter des branches que je +lui jetais. Je sentais vaguement que <i>Madame</i> n'était pas +loin, et j'avais grande envie de la voir. Mais je n'osais +dépasser le seuil de mon enclos, bien que l'enfant m'invitât +à jeter un coup d'oeil sur le beau jardin et à m'avancer +jusque dans l'allée. Le drôle me faisait les honneurs +de ce paradis pour me remercier apparemment de lui +avoir fait ceux d'une chaise dans ma mansarde. Il m'a +pris en amitié pour cela, et, après tout, c'est un enfant +intelligent et bon, que la servitude n'a pas encore dépravé; +il a été plus sensible, je le vois, à un témoignage +de fraternité, qu'il ne l'eût été peut-être à une gratification +que je ne pouvais lui donner.</p> + +<p>«Entrez donc, monsieur Jacques, me disait-il, madame +ne grondera pas; vous verrez comme c'est beau ici, et +comme Fly court vile dans la grande allée...»</p> + +<p>Tout à coup <i>Madame</i> sort d'un sentier ombragé et se +présente à dix pas devant moi. L'enfant court à elle avec +la confiance qu'un fils aurait témoignée à sa mère. Cela +m'a touché.</p> + +<p>«Tenez, Madame, criait-il, c'est M. Jacques Laurent +qui n'ose pas entrer pour voir le jardin. N'est-ce-pas que +voulez bien?»</p> + +<p><i>Madame</i> approche avec une gracieuse lenteur.</p> + +<p>«Il paraît que monsieur est un amateur, ajoute le jardinier. +Il entend fameusement l'horticulture.»</p> + +<p>Le brave homme se contentait de peu. Il avait pris ma +patience à l'écouter pour une grande preuve de savoir.</p> + +<p>—Monsieur Laurent, dit la dame, je suis fort aisée de +vous rencontrer. Entrez, je vous en prie, et promenez-vous +tant que vous voudrez.</p> + +<p>—Madame, vous êtes mille fois trop bonne; mais je +n'ai pas eu l'indiscrétion d'en exprimer le désir. C'est cet +enfant qui, par bon coeur, me l'a proposé.</p> + +<p>—Mon Dieu, reprend-elle, un grand jardin à Paris est +une chose agréable et précieuse. J'ai appris que vous +sortiez rarement de votre appartement, et que vous passiez +une partie des nuits à travailler. Je dispose de cet +endroit-ci, je serai charmée que vous y trouviez un peu +d'air et d'espace. Profitez de l'occasion, vous ajouterez à +la gratitude que je vous dois déjà.</p> + +<p>Et, me saluant avec un charme indicible, elle s'est +éloignée.</p> + +<p>Je me suis alors promené par tout le jardin. Elle n'y +était plus. Le jockey et le jardinier m'ont conduit dans +la serre. C'est un lieu de délices, quoique dans un fort +petit local. Une fontaine de marbre blanc est au milieu, +tout ombragée des grandes feuilles de bananier, toute +tapissée des festons charmants des plantes grimpantes. +Une douce chaleur y règne, des oiseaux exotiques babillent +dans une cage dorée, et de mignons rouges-gorges +se sont volontairement installés dans ce boudoir parfumé, +dont ils ne cherchent pas à sortir quand on ouvre les vitraux. +Quel goût et quelle coquetterie dans l'arrangement +de ces purs camélias et de ces cactus étincelants! Quels +mimosas splendides, quels gardénias embaumés! Le jardinier +avait raison d'être fier. Ces gradins de plantes dont +on n'aperçoit que les fleurs, et qui forment des allées, +cette voûte de guirlandes sous un dôme de cristal, ces +jolies corbeilles suspendues, d'où pendent des plantes +étranges d'une végétation aérienne, tout cela est ravissant. +Il y avait un coussin de velours bleu céleste sur le +banc de marbre blanc, à côté de la cuve que traverse un +filet d'eau murmurante. Un livre était posé sur le bord +de cette cuve. Je n'ai pas osé y toucher; mais je me suis +penché de côté pour regarder le titre: c'était le <i>Contrat +social</i>.</p> + +<p>—C'est le livre de madame, a dit l'enfant; elle l'a oublié. +C'est là sa place, c'est là qu'elle vient lire toute +seule, bien longtemps, tous les jours.</p> + +<p>—C'est peut-être ma présence qui l'en chasse; je vais +me retirer.</p> + +<p>Et j'allais le faire, lorsque, pour la seconde fois, elle +m'est apparue. Le jardinier s'est éloigné par respect, le +jockey pour courir après Fly, et la conversation s'est engagée +entre elle et moi, si naturellement, si facilement, +qu'on eût dit que nous étions d'anciennes connaissances. +Les manières et le langage de cette femme sont d'une +élégance et en même temps d'une simplicité incomparables. +Elle doit être d'une naissance illustre, l'antique +majesté patricienne réside sur son front, et la noblesse +de ses manières atteste les habitudes du plus grand +monde. Du moins de ce grand monde d'autrefois, où l'on +dit que l'extrême bon ton était l'aisance, la bienveillance +et le don de mettre les autres à l'aise. Pourtant je n'y +étais pas complètement d'abord; je craignais d'avoir bientôt, +malgré toute cette grâce, ma dignité à sauver un +quelque essai de protection. Mais ce reste de rancune +contre sa race me rendait injuste. Celle femme est au-dessus +de toute grandeur fortuite, comme de toute faveur +d'hérédité. Ce qu'elle inspire d'abord, c'est le respect, et +bientôt après, c'est la confiance et l'affection, sans que +le respect diminue.</p> + +<p>—Ce lieu-ci vous plaît, m'a-t-elle dit; hélas! je voudrais +être libre de le donner à quelqu'un qui sût en profiter. +Quant à moi, j'y viens en vain chercher le ravissement +qu'il vous inspire. On me conseille, pour ma santé, +d'en respirer l'air, et je n'y respire que la tristesse.</p> + +<p>—Est-il possible?... Et pourtant c'est vrai! ai-je +ajouté en regardant son visage pâle et ses beaux yeux +fatigués. Vous n'êtes pas bien portante, et vous n'avez +pas de bonheur.</p> + +<p>—Du bonheur, Monsieur! Qui peut être riche ou pauvre +et se dire heureux! Pauvre on a des privations; riche +on a des remords. Voyez ce luxe, songez à ce que cela +coûte, et sur combien de misères ces délices sont prélevées!</p> + +<p>—Vrai, Madame, vous songez à cela?</p> + +<p>—Je ne pense pas à autre chose, Monsieur. J'ai connu +la misère, et je n'ai pas oublié qu'elle existe. Ne me faites +pas l'injure de croire que je jouisse de l'existence que je +mène; elle m'est imposée, mais mon coeur ne vit pas de +ces choses-là...</p> + +<p>—Votre coeur est admirable!...</p> + +<p>—Ne croyez pas cela non plus, vous me feriez trop +d'honneur. J'ai été enivrée quand j'étais plus jeune. Ma +mollesse et mon goût pour les belles choses combattaient +mes remords et les étouffaient quelquefois. Mais ces +jouissances impies portent leur châtiment avec elles. +L'ennui, la satiété, un dégoût mortel sont venus peu à +peu les flétrir; maintenant je les déteste et je les subis +comme un supplice, comme une expiation.</p> + +<p>Elle m'a dit encore beaucoup d'autres choses admirables +que je ne saurais transcrire comme elle les a dites. +Je craindrais de les gâter, et puis je me suis senti si ému, +que les larmes m'ont gagné. Il me semblait que je contemplais +un fait miraculeux. Une femme opulente et belle, +reniant les faux biens et parlant comme une sainte! J'étais +bouleversé. Elle a vu mon émotion; elle m'en a su +gré.</p> + +<p>«Je vous connais à peine, m'a-t-elle dit, et pourtant je +vous parle comme je ne pourrais et je ne voudrais parler +à aucune autre personne, parce que je sens que vous +seul comprenez ce que je pense.»</p> + +<p>Pour faire diversion à mon attendrissement, qui devenait +excessif, elle m'a parlé du livre qu'elle tenait à la +main.</p> + +<p>«Il n'a pas compris les femmes, ce sublime Rousseau, +disait-elle. Il n'a pas su, malgré sa bonne volonté et ses +bonnes intentions, en faire autre chose que des êtres secondaires +dans la société. Il leur a laissé l'ancienne religion +dont il affranchissait les hommes; il n'a pas prévu +qu'elles auraient besoin de la même foi et de la même +morale que leurs pères, leurs époux et leurs fils, et +qu'elles se sentiraient avilies d'avoir un autre temple et +une autre doctrine. Il a fait des nourrices croyant faire +des mères. Il a pris le sein maternel pour l'âme génératrice. +Le plus spiritualiste des philosophes du siècle dernier +a été matérialiste sur la question des femmes.»</p> + +<p>Frappé du rapport de ses idées avec les miennes, je +l'ai fait parler beaucoup sur ce sujet. Je lui ai confié le +plan de mon livre, et elle m'a prié de le lui faire lire quand +il serait terminé; mais j'ai ajouté que je ne le finirais jamais, +si ce n'est sous son inspiration: car je crois qu'elle +en sait beaucoup plus que moi. Nous avons causé plus +d'une heure, et la nuit nous a séparés. Elle m'a fait promettre +de revenir souvent. J'aurais voulu y retourner +aujourd'hui, je n'ai pas osé; mais j'irai demain si la porte +de ce malheureux rez-de-chaussée n'est pas replacée, et +si madame Germain ne me suscite pas quelque persécution +pour m'interdire l'accès du jardin. Quel malheur +pour moi et pour mon livre, si, au moment où la Providence +me fait rencontrer un interprète divin si compétent +sur la question qui m'occupe, un type de femme si parfait +à étudier pour moi qui ne connais pas du tout les +femmes!... Oh! oui! quel malheur, si le caprice d'une +servante m'en faisait perdre l'occasion! car cette dame +m'oubliera si je ne me montra pas; elle ne m'appellera +pas ostensiblement chez elle si son mari est jaloux et despote, +comme je le crois! Et d'ailleurs que suis-je pour +qu'elle songe à moi?</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p> + +<p>L'homme est un insensé, un scélérat, un lâche, quand +il calomnie l'être divin associé à sa destinée. La femme...</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N° 5. JOURNAL.</b></p> + +<p>8 janvier.</p> + +<p>Je suis retourné déjà deux fois, et j'ai réussi à n'être +pas aperçu de madame Germain. C'est plus facile que je +ne pensais. Il y a une petite porte de dégagement au +rez-de-chaussée, donnant sur un palier qui n'est point +exposé aux regards de la loge. Toute l'affaire est de me +glisser là sans éveiller l'attention de personne; l'appartement +est toujours en décombres, le jardin désert. La +porte du mur mitoyen ne se trouve jamais fermée en dehors +à l'heure où je m'y présente; je n'ai qu'à la pousser +et je me trouve seul dans le jardin de ma voisine. +Toujours muni d'un livre de botanique, je m'introduis +dans la serre. Le jardinier et le jockey me prennent pour +un lourd savant, et m'accueillent avec toutes sortes d'égards. +Quand madame n'est pas là elle y arrive bientôt, et +alors nous causons deux heures au moins, deux heures +qui passent pour moi comme le vol d'une flèche. Cette +femme est un ange! On en deviendrait passionnément +épris si l'on pouvait éprouver en sa présence un autre +sentiment que la vénération. Jamais âme plus pure et +plus généreuse ne sortit des mains du créateur; jamais +intelligence plus, droite, plus claire, plus ingénieuse et +plus logique n'habita un cerveau humain. Elle a la véritable +instruction: sans aucun pédantisme, elle est compétente +sur tous les points. Si elle n'a pas tout lu, elle a +du moins tout compris. Oh! la lumière émane d'elle, et +je deviens plus sage, plus juste, je deviens véritablement +meilleur en l'écoulant. J'ai le coeur si rempli, l'âme si +occupée de ses enseignements, que je ne puis plus travailler; +je sens que je n'ai plus rien en moi qui ne me +vienne d'elle, et qu'avant de transcrire les idées qu'elle +me suggère il faut que je m'en pénètre en l'écoutant encore, +en rêvant à ce que j'ai déjà entendu.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/01.png"></p> + + +<p>Je n'ai songé à m'informer ni de sa position à l'égard +du monde, ni des circonstances de sa vie privée, ni même +du nom qu'elle porte; je sais seulement qu'elle s'appelle +Julie, comme l'amante de Saint-Preux. Que m'importe +tout le reste, tout ce qui n'est pas vraiment elle-même? +J'en sais plus long sur son compte que tous ceux qui la +fréquentent; je connais son âme, et je vois bien à ses +discours et à ses nobles plaintes que nul autre que moi ne +l'apprécie. Une telle femme n'a pas sa place dans la société +présente, et il n'y en a pas d'assez élevée pour elle. +Oh! du moins elle aura dans mon coeur et dans mes pensées +celle qui lui convient! Depuis huit jours je me suis +tellement réconcilié avec ma solitude, que je m'y suis +retranché comme dans une citadelle; je ne regarde même +plus la femme ignoble qui me sert, de peur de reposer +ma vue sur la laideur morale et physique, et de perdre +le rayon divin dont s'illumine autour de moi le monde +idéal. Je voudrais ne plus entendre le son de la voix humaine, +ne plus aspirer l'air vital hors des heures que je +ne puis passer auprès d'elle. Oh! Julie! je me croyais +philosophe, je me croyais juste, je me croyais homme, et +je ne vous avais pas rencontrée!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 1. TRAVAIL.</b></p> + +<p>DE L'AMOUR.<br> +. . . . . . . . . . . .<br> +. . . . . . . . . . . .<br> +. . . . . . . . . . . .</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER N° 2. JOURNAL.</b></p> + +<p>15 janvier.</p> + +<p>Je ne croyais pas qu'un homme aussi simple et aussi +retiré que moi dût jamais connaître les aventures, et +pourtant en voici deux fort étranges qui m'arrivent en +peu de jours, si toutefois je puis appeler du nom léger +d'<i>aventure</i> ma rencontre romanesque et providentielle +avec l'admirable Julie.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/02.png"></p> + +<p>Hier soir, j'avais été appelé pour une affaire à la +Chaussée-d'Antin, et je revenais assez tard. J'étais entré, +chemin faisant, dans un cabinet de lecture pour +feuilleter un ouvrage nouveau, dont le titre exposé à la +devanture m'avait frappé. Je m'étais oublié là à parcourir +plusieurs autres ouvrages assez frivoles, dans lesquels +j'étudiais avec une triste curiosité les tendances littéraires +du moment; si bien que minuit sonnait quand je +me suis trouvé devant l'Opéra. C'était l'ouverture du bal, +et, ralentissant ma marche, j'observais avec étonnement +cette foule de masques noirs, de personnages noirs, +hommes et femmes, qui se pressaient pour entrer. Il y +avait quelque chose de lugubre dans cette procession de +spectres qui couraient à une fête en vêtements de deuil<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. +Heurté et emporté par une rafale tumultueuse de ces +êtres bizarres, je me sens saisir le bras, et la voix déguisée +d'une femme me dit à l'oreille: «On me suit. Je +crains d'avoir été reconnue. Prêtez-moi le bras pour entrer; +cela donnera le change à un homme qui me persécute.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Le journal de Jacques Laurent est daté de 183x, époque à laquelle +les dominos étaient seuls admis au bal de l'Opéra. On n'y dansait pas.</blockquote> + +<p>—Je veux bien vous rendre ce service, ai-je répondu, +bien que je n'entende rien à ces sortes de jeux.</p> + +<p>—Ce n'est pas un jeu, reprit le domino noir à noeuds +roses, qui s'attachait à mon bras et qui m'entraînait rapidement +vers l'escalier; je cours de grands dangers. +Sauvez-moi.</p> + +<p>J'étais fort embarrassé; je n'osais refuser, et pourtant +je savais qu'il fallait payer pour entrer. Je craignais de +n'avoir pas de quoi; mais nous passâmes si vite devant +le bureau, que je n'eus pas même le temps de voir comment +j'étais admis. Je crois que le domino paya lestement +pour deux sans me consulter. Il me poussa avec impétuosité +au moment où j'hésitais, et nous nous trouvâmes +à l'entrée de la salle avant que j'eusse eu le temps de me +reconnaître.</p> + +<p>L'aspect de cette salle immense, magnifiquement +éclairée, les sons bruyants de l'orchestre, cette fourmilière +noire qui se répandait comme de sombres flots, dans +toutes les parties de l'édifice, en bas, en haut, autour de +moi; les propos incisifs qui se croisaient à mes oreilles, +tous ces bouquets, tous ces masques semblables, toutes +ces voix flûtées qui s'imitent tellement les unes les autre, +qu'on dirait le même être mille fois répété dans des +manifestations identiques; enfin, cette cohue triste et +agitée, tout cela me causa un instant de vertige et d'effroi. +Je regardai ma compagne. Son oeil noir et brillant +à travers les trous de son masque, sa taille informe sous +cet affreux domino qui fait d'une femme un moine, me +firent véritablement peur, et je fus saisi d'un frisson involontaire. +Je croyais être la proie d'un rêve, et j'attendais +avec terreur quelque transformation plus hideuse +encore, quelque bacchanale diabolique.</p> + +<p>Nous avions apparemment échappé au danger réel ou +imaginaire qui me procurait l'honneur de l'accompagner, +car elle paraissait plus tranquille, et elle me dit d un ton +railleur: «Tu fais une drôle de mine, mon pauvre chevalier. +Vraiment, tu es le chevalier de la triste figure!</p> + +<p>—Vous devez avoir furieusement raison, beau masque, +lui répondis-je, car, grâce à vous, c'est la première fois +que je me trouve à pareille fête. Maintenant vous n'avez +plus besoin de moi, permettez moi de vous souhaiter +beaucoup de plaisir et d'aller à mes affaires.</p> + +<p>—Non pas, dit-elle, tu ne ne quitteras pas encore, +tu m'amuses.</p> + +<p>—Grand merci, mais...</p> + +<p>—Je dirai plus, tu m'intéresses. Allons, ne fais pas le +cruel, et crains d'être ridicule. Si tu me connaissais, tu +ne serais pas fâché de l'aventure.</p> + +<p>—Je ne suis pas curieux, permettez que je...</p> + +<p>—Mon pauvre Jacques, tu es d'une pruderie révoltante. +Cela prouve un amour propre insensé. Tu crois +donc que je te fais la cour? Commence par t'ôter cela +de l'esprit, toi qui en as tant! Je ne suis pas éprise de +toi le moins du monde, quoique tu sois trop joli garçon +pour un pédant!</p> + +<p>—A ce dernier mot, je vois bien que j'ai l'honneur +d'être parfaitement connu de vous.</p> + +<p>—Voilà de la modestie, à la bonne heure! Certes, je +te connais, et je sais ton goût pour la botanique. Ne t'ai-je +pas vu entrer dans une certaine serre où, depuis quinze +jours, tu étudies le camélia avec passion?</p> + +<p>—Qu'y trouvez-vous à redire?</p> + +<p>—Rien. La dame du logis encore moins, à ce qu'il +paraît?</p> + +<p>—Vous êtes sans doute sa femme de chambre?</p> + +<p>—Non, mais son amie intime.</p> + +<p>—Je n'en crois rien. Vous parlez comme une soubrette +et non pas comme une amie.</p> + +<p>—Tu es grossier, chevalier discourtois! Tu ne connais +pas les lois du bal masqué, qui permettent de médire des +gens qu'on aime le mieux.</p> + +<p>—Ce sont de fâcheux et stupides usages.</p> + +<p>—Ta colère me divertit. Mais sais-tu ce que j'en conclus?</p> + +<p>—Voyons!</p> + +<p>—C'est que tu voudrais, en jouant la colère, me faire +croire qu'il y a quelque chose de plus sérieux entre cette +dame et toi que des leçons de botanique.</p> + +<p>—Sérieux? Oui, sans doute, rien n'est plus sérieux +que le respect que je lui porte.</p> + +<p>—Ah! tu la croîs donc bien vertueuse?</p> + +<p>—Tellement, que je ne puis souffrir d'entendre parler +d'elle en ce lieu, et d'en parler moi-même à une personne +que je ne connais pas, et qui...</p> + +<p>—Achève! «Et dont tu n'as pas très-bonne opinion +jusqu'à présent?»</p> + +<p>—Que vous importe, puisque vous venez ici pour provoquer +et braver la liberté des paroles?</p> + +<p>—Tu es fort aigre. Je vois bien que tu es amoureux +de la dame aux camélias. Mais n'en parlons plus. Il n'y +a pas de mal à cela, et je ne trouverais pas mauvais +qu'elle te payât de retour. Tu n'es pas mal, et tu ne +manques pas d'esprit; tu n'as ni réputation, ni fortune, +c'est encore mieux. Je pardonnerais à cette femme toutes +les folies de sa jeunesse, si elle pouvait, sur <i>ses vieux +jours</i>, aimer un homme raisonnable pour lui-même et +s'attacher à lui sérieusement.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous, vous êtes ma mie, une fille suivante,</p> +<p>Un peu trop forte en gueule et fort impertinente.</p> + </div> </div> + +<p>Le domino provocateur ne fit que rire de la citation; +mais changeant bientôt de ton et de tactique:</p> + +<p>«Ton courroux me plaît, dit-elle, et me donne une +excellente opinion de toi. Sache donc que tout ceci était +une épreuve; que j'aime trop Julie pour l'attaquer sérieusement, +et qu'elle saura demain combien tu es digne +de l'honnête amitié qu'elle a pour ton personnage flegmatique, +philosophique et botanique. Je veux que nous +fassions connaissance chez elle à visage découvert, et que +la paix soit signée entre nous sous ses auspices. Allons, +viens t'asseoir avec moi sur un banc. Je suis déjà fatiguée +de marcher, et mon envie de rire se passe. Julie +prétend que tu es un grand philosophe, je serais bien +aise d'en profiter.»</p> + +<p>Soit faiblesse, soit curiosité, soit un vague prestige +qui, de Julie, se reflétait à mes yeux sur cette femme +légère, comme la brillante lueur de l'astre sur quelque +obscur satellite, je la suivis, et bientôt nous nous trouvâmes +dans une loge du quatrième rang, assis tellement +au-dessus de la foule, que sa clameur ne nous arrivait +plus que comme une seule voix, et que nous étions +comme isolés à l'abri de toute surveillance et de toute +distraction. <i>Elle</i> commença alors des discours étranges +où le plus énergique enivrement se mêlait à la plus +adroite réserve; elle paraissait continuer l'entretien piquant +que nous avions commencé en bas, ou du moins +passer naturellement de ce fait particulier à une théorie +générale sur l'amour. Et comme il me semblait que c'était +ou une provocation directe, ou le désir de m'arracher par +surprise quelque secret de coeur relatif à Julie, je me +tenais sur mes gardes. Mais elle se railla de ma prudence, +et après avoir finement fustigé la présomption +qu'elle m'attribuait dans les deux cas, elle me força à ne +voir dans ses discours qu'une provocation à des théories +sérieuses de ma part sur la question brûlante qu'elle +agitait. J'étais scandalisé d'abord de cette facilité sans +retenue et sans fierté à soulever devant moi le voile sacré +à travers lequel j'ai à peine osé jusqu'ici interroger le +coeur des femmes; mais son esprit souple et fécond, une +sorte d'éloquence fiévreuse quelle possède, réussirent +peu à peu à me captiver. Après tout, me disais-je, voici +une excellente occasion d'étudier un nouveau type de +femme, qui, dans sa fougue audacieuse, m'est tout aussi +inconnu que me l'était il y a peu de jours le calme divin +de Julie. Voyons à quelle distance de l'homme peut s'élever +ou s'abaisser la puissance de ce sexe!</p> + +<p>—Allons, me disait-elle, réponds, mon pauvre philosophe! +n'as-tu donc rien à m'enseigner? Je t'ai attiré ici +pour m'instruire. Moralise-moi si tu peux. De quoi veux-tu +parler au bal masqué avec une femme, si ce n'est +d'amour? Eh bien, prononce-toi, admets ou réfute mes +objections. Que feras-tu de la passion dans ta république +idéale? Dans quelle série de mérites rangeras-tu la pécheresse +qui a beaucoup aimé? Sera-ce au-dessous, ou +au-dessus, ou simplement à côté de la vierge qui n'a +point aimé encore, ou de la matrone à qui les soins +vertueux du ménage n'ont pas permis d'être aimable, et, +par conséquent, d'être émue et enivrée de l'amour d'un +homme? Voueras-tu un culte exclusif à ces fleurs sans +parfum et sans éclat qui végètent à l'ombre, et qui, ne +connaissant pas le soleil, croient que le soleil est l'ennemi +de la vie? Je sais que tu adores le camélia; apparemment +tu méprises la rose?</p> + +<p>—La rose est enivrante, répondis-je, mais elle ne vit +qu'un instant. Je voudrais lui donner la persistance et la +durée du camélia blanc, symbole de pureté.</p> + +<p>—C'est cela, tu voudrais lui enlever sa couleur et son +parfum, et tu oserais dire aux jardiniers de ton espèce: +«Voyez, chers cuistres, mes frères, quel beau monstre +vient d'éclore sous mon châssis!» Tiens, froid rêveur, +regarde toutes ces femmes qui sont ici! Je voudrais te +faire soulever leurs masques et lire dans leurs âmes. La +plupart sont belles, belles de corps et d'intelligence. +Celles que tu croirais les plus dépravées sont souvent +celles qui ont le plus tendre coeur, l'esprit le plus spontané, +les plus nobles intelligences, les entrailles les plus +maternelles, les dévouements les plus romanesques, les +instincts les plus héroïques. Songes-y, malheureux, +toutes ces femmes de plaisir et d'ivresse, c'est l'élite des +femmes, ce sont les types les plus rares et les plus puissants +qui soient sortis des mains de la nature; et c'est +pourquoi, grâce aux législateurs pudiques de la société, +elles sont ici, cherchant l'illusion d'un instant d'amour, +au milieu d'une foule d'hommes qui feignent de les aimer, +et qui affectent entre eux de les mépriser. Les plus +beaux et les meilleurs êtres de la création sont là, forcés +de tout braver, ou de se masquer et de mentir, pour +n'être pas outragés à chaque pas. Et c'est là votre ouvrage, +hommes clairvoyants, qui avez fait de votre amour un +droit, et du nôtre un devoir!</p> + +<p>Elle me parla longtemps sur ce ton, et me fit entendre +de si justes plaintes, elle sut donner tant d'attraits et de +puissance è ce dieu d'Amour dont elle semblait vouloir +élever le culte sur les ruines de tous les principes, que +les heures de la nuit s'envolèrent pour moi comme un +songe. La parole de celle femme me subjuguait; la laideur +de son déguisement, l'effroi que m'inspirait son +masque, et jusqu'à l'éclat lugubre de la fête où elle m'avait +entraîné, tout cela disparaissait autour de moi. Toute +son âme, tout son être semblaient être passés dans cette +parole ardente, et cette voix feinte, qu'elle maintenait +avec art pour ne pas se faire reconnaître, cette voix de +masque qui m'avait blessé le tympan d'abord, prenait +pour moi des inflexions étranges, quelque chose d'incisif, +de pénétrant, qui agissait sur mes nerfs, si ce n'est sur +mon âme. Je me sentais vaincu, modifié et comme transformé +dans mes opinions en l'écoutant. Je lui demandai +grâce. Je suis trop agité pour répondre, lui dis-je, je +veux rentrer en moi-même, et savoir si à l'abri de votre +éloquence je dois vous admirer ou vous plaindre.</p> + +<p>—Eh bien, dit-elle en se levant, consulte l'oracle! +Demande à Julie ce qu'elle doit penser du caquet de sa +<i>femme de chambre</i>. Je te donne rendez-vous ici, à cette +place et à cette heure, d'aujourd'hui en huit. Si tu n'y +viens pas, je te regarderai comme vaincu, et je regretterai +le temps que j'aurai perdu à provoquer un adversaire +si faible.</p> + +<p>Elle disparut. J'étais si accablé, que je ne songeai pas +à la suivre. Puis je le regrettai aussitôt, et me mis à sa +recherche, mais inutilement. Il y avait dans le bal plus +de cent dominos à noeuds roses. Une ouvreuse de loges, +avec qui je sus engager une conversation, m'apprit que +les femmes comme il faut ne portaient jamais aucun ornement, +et que leur costume était uniformément noir +comme la nuit.</p> + +<p>Cette femme m'a bouleversé le cerveau. 0 Julie! j'ai +besoin de vous revoir et de vous entendre pour effacer ce +mauvais rêve, pour me rattacher à l'adoration fervente +et inviolable de la clarté sans ombre et de la pudeur sans +trouble.</p> + +<p>8 janvier.</p> + +<p>Un mauvais génie a présidé au destin de la semaine. +Une fois je suis allé au jardin, elle n'a point paru; une +autre fois j'ai essayé de pénétrer dans l'enclos par le rez-de-chaussée; +les portes étaient replacées, les serrures +posées et fermées. J'ai fait une tentative désespérée auprès +de madame Germain; j'ai humblement demandé la +permission de prendre un peu d'air et de mouvement +dans ce jardin inoccupé. Elle m'a aigrement refusé.</p> + +<p>«De l'air et du mouvement, Monsieur n'en manque +pas, puisqu'il passe les nuits à courir!»</p> + +<p>J'ai offert de l'argent; mais je ne suis pas assez riche +pour corrompre.</p> + +<p>«Monsieur n'en aura pas de trop pour acquitter les +dettes des locataires insolvables. D'ailleurs, c'est ma +consigne: le jardin n'est ouvert à personne.»</p> + +<p>J'irai au bal de l'Opéra ce soir: je ferai cette folie. +J'interrogerai ce masque, je saurai si Julie est malade ou +si elle a quelque chagrin. Je ferai semblant d'être galant +pour me rendre favorable cette femme étrange qui prétend +la connaître... et qui m'a peut-être trompé. Comment +Julie pourrait-elle se lier d'amitié avec un, caractère +si différent du sien?</p> + + +<p>10 janvier</p> + +<p>Me voilà brisé, anéanti! Non, je n'aurai pas le courage +de me raconter à moi-même ce que j'ai découvert, +ce que je souffre depuis cette nuit maudite!</p> + + +<p>10 janvier</p> + +<p>Essayons d'écrire. Les souvenirs qu'on se retrace en +les rédigeant échappent au vague de la rêverie dévorante.</p> + +<p>A minuit j'étais là, où elle m'avait dit de la rejoindre, +et je l'attendais. Elle paraît enfin, me serre convulsivement +la main, et se jette, essoufflée, sur une chaise au +fond de la loge, après s'y être fait renfermer avec moi +par l'ouvreuse. Au bout de quelques moments de silence, +où elle paraissait véritablement suffoquée par l'émotion:</p> + +<p>«J'ai encore été poursuivie aujourd'hui, me dit-elle, +par un homme qui me hait et que je méprise. Oh! candide +et honnête Jacques! vous ne savez pas ce que c'est +qu'un homme du monde, à quelle lâche fureur, à quels +ignobles ressentiments peuvent se porter ces gens de +bonne compagnie, quand le despotisme fanatique de leur +amour-propre est blessé!»</p> + +<p>Je la plaignais, mais je ne trouvais pas d'expression +pour la consoler.</p> + +<p>—Vous le voyez, lui dis-je, cette vie d'enivrement +et de plaisir égare celles qui s'y abandonnent. Ces illusions +d'un instant dont vous me parliez mettent l'amour +d'une femme, peut-être belle et bonne, aux bras d'un +homme indigne d'elle, et capable de tout pour se venger +du retour de sa raison.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela prouve, Jacques? me dit-elle +vivement. C'est qu'apparemment il faut s'abstenir de +chercher et de rêver l'amour dans ce monde-ci. Créez-en +donc un meilleur, où l'on puisse estimer ce qu'on +aime, et, en attendant, croyez-moi, ne prenez pas parti +pour le bourreau contre la victime.</p> + +<p>En ce moment, la porte de la loge voisine s'ouvrit. Un +fort bel homme, qui avait un air de grand seigneur et +des fleurs à sa boutonnière, entra, et, se penchant vers +ma compagne par-dessus la cloison basse qui le séparait +de nous:</p> + +<p>«C'est donc vous enfin, <i>belle Isidora</i> lui dit-il d'un +ton acerbe. Pourquoi fuir et vous cacher? Je ne prétends +pas troubler vos plaisirs, mais voir seulement la figure +de notre heureux successeur à tous, afin de le désigner +aux remercîments de <i>mon ami Félix</i>.»</p> + +<p>Quoiqu'il eût parlé à voix basse, je n'avais pas perdu +un mot de son compliment. Ma compagne m'avait saisi +le bras, et je la sentais trembler comme une feuille au +vent d'orage. Je pris vite mon parti.</p> + +<p>«Monsieur, dis-je en me levant, je ne sais point ce +que c'est que mademoiselle Isidora. Je ne sais pas davantage +ce que c'est que votre ami Félix, et je ne vois +pas trop ce que peut être un homme qui s'en vient insulter +une femme au bras d'un autre homme. Mais ce +que je sais, mordieu fort bien, c'est que je reviens de +mon village, et que j'en ai rapporté des poings qui, pour +parler le langage du lieu où nous sommes, pourraient +bien vous faire piquer une tête dans le parterre, si votre +goût n'était pas de nous laisser tranquilles.»</p> + +<p>Puis, comme je le voyais hésiter, et qu'il me paraissait +trop facile de me débarrasser de ce beau fils par la +force, il me prit envie de le persifler par un mensonge.</p> + +<p>—Sachez, d'ailleurs, lui dis-je, que madame est... ma +femme, et tenez-vous pour averti.</p> + +<p>—Votre femme! répondit le dandy avec ironie, quoique +cependant il ne fût pas certain de ne pas s'être grossièrement +trompé.—Votre femme!... Eh bien! Monsieur, +vous défendez peu courtoisement son honneur; +mais j'ai tort, et je mérite un peu votre mercuriale. Que +madame me pardonne, ajouta-t-il en saluant ma prétendue +femme, c'est une méprise qui n'a rien de volontaire.</p> + +<p>—Je te remercie, bon Jacques, reprit-elle, aussitôt +qu'il se fut éloigné, tu m'as rendu un grand service; +mais si tu veux que je te le dise, il y a dans ta manière +de me défendre Quelque chose qui me blesse profondément. +Tu n'aurais donc pas consenti à défendre le nom +et la personne d'Isidora, dans la crainte de passer pour, +l'amant d'une femme qu'on peut outrager ainsi?</p> + +<p>—Rien de semblable ne m'est venu à l'esprit; je n'ai +songé qu'à vous débarrasser d'un fou ou d'un ennemi, +qui m'eût, à coup sûr, forcé de traverser par quelque +scandale le plaisir que j'éprouve à causer avec vous.</p> + +<p>—Mais si j'avais été cette Isidora fameuse dont on dit +tant de mal, et dont vous avez sans doute la plus parfaite +horreur, et si l'ennemi s'était acharné à me prendre +pour elle, nonobstant notre mariage improvisé?...</p> + +<p>—D'abord je ne m'inquiète pas de cette Isidora, et je +ne la connais pas. Je ne suis pas un homme du monde, +je n'ai point de rapports avec ce genre de femmes célèbres. +Ensuite, Isidora ou non, je vous prie de croire +que je ne suis pas assez de mon village pour ne pas savoir +qu'on doit protection à la femme qu'on accompagne.</p> + +<p>—Ah! mon cher villageois, avoue que c'est une triste +nécessité que le devoir d'un honnête homme en pareil +cas! Risquer sa vie pour une fille!</p> + +<p>—Je n'ai jamais su ce que c'était qu'une fille, je le +sais moins que jamais, et je suis tenté, depuis huit jours, +de croire qu'il n'y a point de femmes qui méritent réellement +cette épithète infamante. Si Isidora est une de +ces femmes, et si vous êtes cette Isidora, j'éprouve +pour vous...</p> + +<p>—Eh bien, qu'éprouves-tu pour moi? Dis donc vite!</p> + +<p>—Le même sentiment qu'un dévot aurait pour une +relique qu'il verrait foulée aux pieds dans la fange. Il la +relèverait, il s'efforcerait de la purifier et de la replacer +sous la châsse.</p> + +<p>—Tu es meilleur que les autres, pauvre Jacques, mais +tu n'es pas plus grand! Tu vois toujours dans l'amour +l'idée de pardon et de correction, tu ne vois pas que ton +rôle de purificateur, c'est le préjugé du pédagogue qui +croit sa main plus pure que celle d'autrui, et que la +châsse où tu veux replacer la relique, c'est l'éteignoir, +c'est la cage, c'est le tombeau de ta possession jalouse?</p> + +<p>—Femme orgueilleuse! m'écriai-je, tu ne veux pas +même de pardon?</p> + +<p>—Le pardon est un reproche muet, le mépris subsiste +après. Je donnerais une vie de pardon pour un instant +d'amour.</p> + +<p>—Mais le mépris revient aussi après cet instant-là!</p> + +<p>—On l'a eu, cet instant! Avec le pardon on ne l'a +pas. Mépris pour mépris, j'aime mieux celui de la haine +que celui de la pitié.</p> + +<p>Je ne sais comment il se fit que l'accent dont elle dit +ces paroles me causa une sorte de vertige. Je fus comme +tenté de me jeter à ses pieds et de lui demander pardon +à elle-même. Mais un reste d'effroi et peut-être de dégoût +me retint.</p> + +<p>«Allons-nous-en, me dit-elle, nous ne nous entendrons +pas, mon philosophe!»</p> + +<p>Je la suivis machinalement. Nous fîmes un tour de +foyer. J'y étais étourdi et comme étouffé par le feu croisé +des agaceries et des épigrammes. Tout à coup ma compagne +quitta mon bras comme pour m'échapper. Je ne la +perdis pas de vue, et, voyant qu'elle quittait le bal, je +décidai de le quitter aussitôt, tout en protégeant sa retraite. +Je descendais l'escalier sur ses pas, et elle atteignait +la dernière marche, lorsque le beau jeune homme +dont je l'avais débarrassée, et qui rentrait, se trouve +face à face avec elle. Il s'arrête, sourit avec un mépris +inexprimable, et, levant les yeux vers moi:</p> + +<p>—C'est donc l'habitude dans votre province, me dit-il, +de suivre sa femme comme un jaloux, et de l'observer à +distance? Mon cher monsieur, vous vous êtes moqué de +moi, mais je vous le pardonne, si bien que je veux vous +donner un petit avis. La dame que vous escortez est la +plus belle femme de Paris, vous avez raison d'en être +vain; mais, comme c'est la plus méprisable et la plus +méprisée, vous auriez grand tort d'en être fier.</p> + +<p>—Et vous, répondis-je, voua devriez être honteux de +parler comme vous faites. Si vous dites un mot de plus, +je vous en rendrai très-repentant.</p> + +<p>Un flot de monde qui rentrait nous sépara, et il monta +l'escalier assez rapidement. Quand il fut en haut du premier +palier, il se retourna. Je m'étais emparé du bras +d'Isidora, et je m'étais arrêté en bas pour le regarder +aussi. Il haussa légèrement les épaules. Je lui fis un signe +impératif pour qu'il eût à disparaître ou à redescendre. +Il prit le premier parti, couvrant d'un air de dédain +ironique sa retraite prudente.</p> + +<p>Je me sentais le sang échauffé plus que de raison; je +voulais remonter et le forcer à prendre d'autres airs. Ma +compagne se cramponna après moi.</p> + +<p>«Vous me perdez si vous faites du scandale, me dit-elle. +Suivez-moi, j'ai à vous parler.»</p> + +<p>Elle m'entraîna vers un fiacre, donna son adresse tout +bas au cocher, et me dit:</p> + +<p>«Jacques, vous allez me suivre chez moi. Ce n'est +pas une aventure; je sais qu'elle ne serait pas de votre +goût, et il n'est pas certain qu'elle fût du mien.»</p> + +<p>Que ce fût la colère dont j'étais à peine remis, ou la +pitié pour elle, ou quelque intérêt subit plus tendre que +je ne voulais me l'avouer, je ne me sentais plus sous +l'empire de la raison. Il faut que j'avoue aussi que la +crainte de découvrir la vieillesse et la laideur sous son +masque avait agi à mon insu sur mon imagination. Le +dandy, qui croyait me dégoûter d'elle en m'apprenant +(ce qu'il ne supposait pas que je pusse ignorer), qu'elle +était la plus belle femme de Paris, avait étrangement +manqué sa vengeance. Le prestige de la beauté, lors +même qu'il n'agit pas encore sur les yeux, est tout puissant +sur un cerveau aussi impressionnable que le mien. +J'entourai de mes bras ma tremblante conquête, et perdant +tout mon orgueil de pédagogue, je la suppliai de ne +pas me croire indigne d'un de ces moments d'amour +qu'elle m'avait fait rêver si doux et si terribles. Elle +tressaillit et s'arracha de mes bras à plusieurs reprises; +enfin elle me dit:</p> + +<p>«Prenez garde, Jacques, que ma figure ne soit pour +vous la tête de Méduse!... Vous allez me voir, hélas! ne +parlez pas d'amour et de joie. Je touche au terme de +mon agonie, et je sens la vie quitter mon sein, peut-être +pour la dernière fois.»</p> + +<p>Le fiacre s'arrêta à une petite porte, dans une ruelle +sombre. J'en franchis le seuil sans savoir dans quel +quartier de Paris je pouvais être: j'avais fait cette course +comme un somnambule. Nous traversâmes plusieurs +pièces mystérieuses, éclairées seulement par des feux +mourants de cheminée qui faisaient scintiller dans l'ombre +quelques dorures. Enfin nous entrâmes dans un +boudoir à la fois chaste et délicieux, au milieu duquel +brûlait une lampe de bronze antique. Ma compagne +ferma soigneusement les portes, alluma plusieurs bougies, +et, tout à coup arrachant son masque avec un mouvement +de colère et de désespoir, elle me montra... 0 +ciel! écrirai-je son nom sans défaillir!... les traits purs +et divins de Julie!</p> + +<p>—Julie! m'écriai-je...</p> + +<p>—Non pas Julie, dit-elle avec amertume, mais Isidora, +<i>la femme la plus méprisée, sinon la plus méprisable +de Paris.</i></p> + +<p>Je restai longtemps altéré, et, lorsque j'osai relever +les yeux sur elle, je vis qu'elle observait mon visage +avec une profonde anxiété.</p> + +<p>—Jacques, reprit-elle alors, voyant que je n'avais pas +la force de rompre le silence, vous avez aimé <i>Julie</i>! +Julie n'a pas joué de rôle devant vous: vous n'aviez point +parlé d'amour ensemble. Vous avez connu l'état présent +de son âme, ses profonds ennuis et ses plus sérieuses +préoccupations depuis qu'elle a renoncé au rêve d'être +aimée. Mais elle vous eût trompé, si elle eût laissé la +passion s'allumer en vous dans les circonstances pures et +charmantes qui avaient présidé à votre rencontre. Le hasard +d'une autre rencontre à la porte de l'Opéra l'a décidée +à se faire connaître sous son autre aspect. Celui-là, +c'est le passé, mais un passé qui n'est pas assez loin +pour être oublié des hommes qui le connaissent...</p> + +<p>—Ne vous accusez pas, Julie, vous me faites trop de +mal!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, je souffre!</p> + +<p>—Je vous comprends mieux que vous-même. C'est le +moment de nous dire adieu, Jacques. Ne souffrez pas à +cause de moi. Moi aussi, je souffre, et je dois souffrir +plus longtemps que vous; car, moi aussi je vous aimais, +alors que je me sentais aimée, et les raisons qui me +feront combattre désormais votre souvenir ne sont terribles +et humiliantes que pour moi seule.</p> + +<p>—Ne dites pas cela, Julie! Je vous aime, je vous aimerai +toute ma vie. Je vous vénérais comme un ange; à +présent, je vous aimerai autrement; mais ce ne sera pas +moins, je vous le jure!</p> + +<p>—<i>Vous le jurez!</i> donc vous ne le sentez plus. Je ne +veux pas être aimée <i>autrement</i>, moi, et je sais que +mon ambition est insensée. Ainsi, adieu, noble et bon +Jacques, adieu pour toujours, le dernier amour de ma +vie!</p> + +<p>—Julie! Julie! ne mettez pas de l'orgueil à la place +de l'amour. Ne repoussez pas cet amour vrai et profond, +que je mets encore à vos pieds. 0 ciel! craindriez-vous +de moi de lâches reproches?</p> + +<p>—-Je vous l'ai dit, je crains le pardon! ce muet reproche, +le plus noble, mais le plus implacable de tous!</p> + +<p>—Ne parlez pas de pardon, n'en parlons jamais! A +Dieu seul le droit de pardonner; vous avez raison! Et +que suis-je pour m'arroger celui de vous absoudre? Ma +vie a été pure et paisible, et je n'ai pas lieu d'en tirer +gloire. A quelles séductions ai-je été exposé? quelles +luttes ai-je subies! Non, adorable et infortunée créature, +je ne te pardonne pas, je t'aime trop pour cela!</p> + +<p>—Tu as raison, Jacques, s'écria-t-elle, c'est ainsi +qu'il faut aimer, ou ne pas s'en mêler!</p> + +<p>Et, se précipitant dans mes bras, elle m'étreignit +contre son coeur avec passion.</p> + +<p>Mais cette femme avait trop souffert pour être confiante. +De sinistres prévisions glacèrent ses premiers +transports.</p> + +<p>—Écoute, Jacques, dit-elle, tu sais bien tout! Je suis +une femme entretenue; tu le sais à présent! Je suis la +maîtresse du comte Félix de ***; sais-tu cela? Nous +sommes ici chez lui, il peut arriver et nous chasser l'un +et l'autre; y songes-tu? En ce moment tu risques ton +honneur, et moi mon opulence et la dernière planche de +salut offerte à ma considération, sinon comme femme +estimable, du moins comme beauté désirable et puissante.</p> + +<p>—Que nous importe, Julie? Demain tu quitteras cette +prison dorée où ton âme languit. Tu viendras partager la +misère du pauvre rêveur. Je travaillerai pour te faire vivre, +je suspendrai mes rêveries, je donnerai des leçons. +Nous fuirons ensemble dans quelque ville de province, +loin d'ici, loin de tes ennemis. Tu trouveras cette vie +pure et simple à laquelle tu aspires... Tu ne connaîtras +plus cet ennui qui te ronge, cette oisiveté que tu te reproches; +demain, tu seras libre, ma belle captive. Et +pourquoi pas tout de suite! Viens, partons, suis l'amant +qui t'enlève!</p> + +<p>Une secrète terreur se peignit dans les traits de Julie.</p> + +<p>—Déjà des conditions! dit-elle; déjà le travail de ma +réhabilitation qui commence! Jacques, tu vas croire que +je t'ai trompé, que je me suis trompée moi-même, quand +je t'ai dit que je détestais mon luxe et mes plaisirs. Je +t'ai dit la vérité, je le jure... Et pourtant tes projets me +font peur! Et si tu allais ne plus m'aimer! si je me +trouvais seule, sans amour et sans ivresse, replongée +dans cette affreuse misère que je n'ai pu supporter lorsque +j'étais plus jeune, plus belle et plus forte! La misère +sans l'amour! c'est impossible. Eh quoi! tu me +demandes déjà des sacrifices? tu n'attends pas que je te +les offre! tu acceptes la pécheresse à condition que, dès +demain, dès aujourd'hui, elle passera à l'état de sainte! +Oh! toujours l'orgueil et la domination de l'homme! Il +n'y a donc pas un instant d'ivresse où l'on puisse se réfugier +contre les exigences d'un contrat?</p> + +<p>L'amertume de Julie était profondément injuste. Je fus +effrayé des blessures de cette âme meurtrie. J'espérai la +guérir avec le temps et la confiance, et je voulus son +amour sans condition. Je l'obtins, mais il y eut quelque +chose de sinistre dans nos transports. Cela ressemblait à +un éternel adieu dont nous avions tous deux le pressentiment. +Quand le jour pâle et tardif de l'hiver vint nous +avertir de nous séparer, je crus voir la Juliette de Shakspeare +lisant dans le livre sombre du destin; sa pâleur et +ses cheveux épars la rendaient plus belle, mais les douleurs +de son âme dévastée la rendaient effrayante. Elle +me donna une clef de son appartement, et rendez-vous +pour le soir même, mais elle ne put faire l'effort de sourire +en recevant mon dernier baiser.</p> + +<p>Deux heures après je recevais le billet suivant:</p> + +<p>«Ce que je prévoyais est arrivé: le lâche qui m'a insultée +au bal a instruit le comte de mon escapade. Je viens +d'avoir une scène affreuse avec ce dernier. Mais j'ai dominé +sa colère par mon audace. Je ne veux pas être chassée +par cet homme, je veux le quitter au moment où il sera +le plus courbé à mes pieds. Pour écarter ses soupçons, je +pars avec lui pour un de ses châteaux. Je serai bientôt +de retour, et alors, Jacques, je verrai si tu m'aimes.»</p> + +<p>O Julie! votre immense et pauvre orgueil nous perdra!</p> + + +<p>15 janvier.</p> + +<p>Elle pouvait quitter cet homme et fuir le mal à l'instant +même. Elle ne l'a pas voulu!... Est-ce la crainte de la +misère? Non, Julie, tu ne sais pas mentir, mais la crainte +d'un mépris qui devait t'honorer pour la première fois de +ta vie, t'a rejetée dans l'abîme. Tu n'as pas compris que +la raillerie des âmes vicieuses allait cette fois te réhabiliter +devant Dieu! Et comment n'aurais-tu pas perdu la +notion du vrai et du juste sur ces choses délicates! Pauvre +infortunée, ta vie a été un long mensonge à tes propres +yeux!</p> + +<p>Je l'attends toujours... Je l'aime toujours... Et pourtant +elle a compté pour rien ma souffrance et ma honte. Elle +subit l'amour avilissant de ce gentilhomme pour s'épargner +le dépit d'être quittée, et pour se réserver la gloire +de quitter la première! Dieu de bonté, ayez pitié d'elle +et de moi!</p> + + +<p>29 janvier.</p> + +<p>Elle n'est pas revenue! Elle ne reviendra peut-être +pas!</p> + + +<p>30 janvier.</p> +<blockquote> +<p><i>Billet de Julie</i>, du château de***.</p> + +<p>«Jacques, je pars pour l'Italie. Ne songez plus à moi. +J'ai réfléchi. Vous n'auriez jamais pu m'aimer sans vouloir +me dominer et m'humilier. Je domine et j'humilie +Félix. J'ai encore besoin de cette vengeance pendant +quelque temps. Ne croyez pas que je sois heureuse: vingt +fois par jour je suis comme prête à me tuer! Mais je veux +mourir debout, vois-tu, et non pas vivre à genoux. J'ai +trop bu dans cette coupe du repentir et de la pénitence, +je ne veux pas surtout que la main d'un amant la porte à +mes lèvres.»</p> +</blockquote> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER N° 4. TRAVAIL.</b></p> + + +<p>1er mai.</p> + +<p>Mon ouvrage est fort avancé, et la question des femmes +est à peu près résolue pour moi. Etres admirables et +divins, vous ne pouvez grandir que dans la vertu, et vous +abjurez votre force en perdant la sainte pudeur. C'est un +frein d'amour et de confiance qu'il fallait à votre expansion +puissante, et nous vous avons forgé un joug de +crainte et de haine! Nous en recueillons les fruits. Oh! +qu'ils sont amers à nos lèvres et aux vôtres!</p> +<br><br><br> + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<h3>ALICE.</h3> +<br><br><br> +<p>Dans un joli petit hôtel du faubourg Saint-Germain, +plusieurs personnes étaient réunies autour de madame +de T... Que madame de T... fût comtesse ou marquise, +c'est ce que je n'ai pas retenu et ce qui importe le moins. +Elle avait un nom plus doux à prononcer qu'un titre quelconque: +elle s'appelait Alice.</p> + +<p>Elle était ce jour-là au milieu de ses nobles parents; +aucun ne lui ressemblait. Ils étaient rogues et fiers. Elle +était simple, modeste et bonne.</p> + +<p>C'était une femme de vingt-cinq ans, d'une beauté pure +et touchante, d'un esprit mur et sérieux, d'une tournure +jeune et pleine d'élégance. Au premier abord, cette +beauté avait un caractère peut-être trop chaste et trop +grave pour qu'il y eût moyen de mettre, comme on dit, +un roman sur cette figure-là. L'extrême douceur du regard, +la simplicité des manières et des ajustements, le +parler un peu lent, l'expression plus juste et plus sensée +qu'originale et brillante, tous ces dehors s'accordaient +parfaitement avec tout ce que le monde savait de la vie +d'Alice de T... Un mariage de convenance, un veuvage +sans essai et sans désir de nouvelle union, une absence +totale de coquetterie, aucune ambition de paraître, une +conduite irréprochable, une froideur marquée et quelque +peu hautaine avec les hommes à succès, une bienveillance +désintéressée à l'égard des femmes, des amitiés sérieuses +sans intimité exclusive, c'était là tout ce qu'on en pouvait +dire. Lions et lionnes de salons la détestaient et la déclaraient +impertinente, bien qu'elle fût d'une politesse irréprochable, +savante même, et calculée comme l'est celle +d'une personne fière à bon droit, au milieu des sots et des +sottes. Les gens de coeur et d'esprit, qui sont en minorité +dans le monde, l'estimaient au contraire; mais ils lui eussent +voulu plus d'abandon et d'élan. Quelques observateurs +l'étudiaient, cherchant à découvrir un secret de +femme sous cette réserve inexplicable; mais ils y perdaient +leur science. Cependant, disaient-ils, cet oeil noir +si calme a des éclairs rapides presque insaisissables; ces +lèvres qui parlent si peu ont quelquefois un tremblement +nerveux, comme si elles refoulaient une pensée ardente; +cette poitrine si belle et si froide a comme des tressaillements +mystérieux. Puis tout cela s'efface avant qu'on ait +pu l'étudier, avant qu'on puisse dire si c'est une aspiration +violentée par la prudence, ou quelque bâillement de profond +ennui étouffé par le savoir-vivre.</p> + +<p>Revenue depuis peu de jours de la campagne, elle revoyait +ses parents pour la première fois depuis six mois +environ. Ils avaient remarqué qu'elle était changée, +amincie, pâlie extrêmement, et que sa gravité ordinaire +avait quelque chose d'une nonchalance chagrine.</p> + +<p>—Ma nièce, lui disait sa vieille tante la marquise, la +campagne ne vous a point profité cette année. Vous y êtes +restée trop longtemps, vous y avez pris de l'ennui.</p> + +<p>—Ma chère, disait une cousine fort laide, vous ne +vous soignez pas. Vous montez trop à cheval; j'en suis +sûre, vous lisez la soir, vous vous fatiguez. Vos lèvres +sont blêmes et vos yeux cernés.</p> + +<p>—Ma cousine, ajoutait un jeune fat, frère de la précédente, +il faut vous remarier absolument. Vous vivez trop +seule, vous vous dégoûtez de la vie.</p> + +<p>Alice répondait, avec un sourire un peu forcé, qu'elle +ne s'était jamais mieux portée, et qu'elle aimait trop la +campagne pour s'y ennuyer un seul instant.</p> + +<p>—Et votre fils, ce cher Félix, arrive-t-il bientôt? dit un +un vieil oncle.</p> + +<p>—Ce soir ou demain, j'espère, dit madame de T...; je +l'ai devancé de quelques jours, son précepteur me l'amène. +Vous le trouverez grandi, embelli, et fort comme, un petit +paysan.</p> + +<p>—J'espère pourtant que vous ne l'élevez point tout +à fait à la Jean-Jacques? reprit l'oncle. Êtes-vous contente +de ce précepteur que vous lui avez trouvé là-bas.</p> + +<p>—Fort contente, jusqu'à présent.</p> + +<p>—C'est un ecclésiastique? demanda la cousine.</p> + +<p>—Non, c'est un homme fort instruit.</p> + +<p>—Et où l'avez-vous déterré?</p> + +<p>—Tout près de moi, dans les environs de ma terre.</p> + +<p>—Est-ce un jeune homme? demanda le cousin d'un +air qui voulait être malin.</p> + +<p>—C'est un jeune homme, répondit tranquillement +Alice; mais il a l'air plus grave que vous, Adhémar, et +je le crois beaucoup plus raisonnable. Mais, ajouta-t-elle +en regardant la pendule, le notaire va venir, et je crois, +mon cher oncle et ma chère tante, que nous ferions mieux +de nous occuper de l'objet qui nous rassemble.</p> + +<p>—Ah! c'est un objet bien triste! dit la tante avec un +profond soupir.</p> + +<p>—Oui, dit gravement madame de T..., cela renouvelle +pour moi surtout une douleur à peine surmontée.</p> + +<p>—Cet odieux mariage, n'est-ce pas? dit la cousine.</p> + +<p>—Je ne puis songer à autre chose, reprit Alice, qu'à +la perte de mon frère.</p> + +<p>Et, comme ce souvenir fut accueilli froidement, le coeur +d'Alice se serra et des larmes vinrent au bord de sa paupière; +mais elle les contint. Sa douleur n'avait pas d'écho +dans ces coeurs altiers.</p> + +<p>Le notaire, un vieux notaire obséquieux en saluts, mais +impassible de figure, entra, fut reçu poliment par madame +de T..., sèchement par les autres, s'assit devant une table, +déplia des papiers, lut un testament et fut écouté dans un +profond silence. Après quoi, il y eut des réflexions faites +à voix basse, un chuchotement de plus en plus agité autour +d'Alice; enfin on entendit la voix de la noble tante +s'élever sur un diapason assez aigre, et dire, sans pouvoir +se contenir davantage:</p> + +<p>—Eh quoi, ma nièce, vous ne dites rien? vous n'êtes +pas indignée! je ne vous conçois pas! votre excès de bienveillance +vous nuira dans le monde, je vous en avertis.</p> + +<p>—Je ne me vante d'aucune bienveillance pour la personne +dont nous parlons, répondit madame de T...; je ne +la connais pas. Mais je sais et je vois que mon frère l'a +réellement épousée.</p> + +<p>—Oui! mais il est mort; et elle ne nous est de rien, +s'écria l'autre dame.</p> + +<p>—Vous tranchez lestement le noeud du mariage, ma +cousine, reprit Alice. Demandez à monsieur le notaire s'il +fait aussi bon marché de la question civile que vous de +la question religieuse.</p> + +<p>—Les actes civils, le contrat, le testament, tout cela +est en bonne forme, dit le notaire en se levant. J'ai fait +connaître mon mandat et mes pouvoirs; je me retire, s'il +y a procès, ce que je regarde comme impossible...</p> + +<p>—Non, non! pas de procès, répondit gravement le +vieux oncle: ce serait un scandale; et nous n'avons pas +envie de proclamer cet étrange mariage, en lui donnant +le retentissement des journaux de palais et des mémoires +à consulter. Sachez, monsieur, que, pour des gens comme +nous, la question d'argent n'est pas digne d'attention. Mon +neveu était maître de sa fortune; qu'il en ait disposé en +faveur de son laquais, de son chien ou de sa maîtresse, +peu nous importe... Mais notre nom a été souillé par une +alliance inqualifiable; et nous sommes prêts à faire tous +les sacrifices pour empêcher cette fille de le porter.</p> + +<p>—Je ne me charge pas, moi, de porter une pareille +proposition, dit le notaire; et mon ministère ici est rempli. +La question de savoir si vous accueillerez madame la +comtesse de S... comme une parente, ou si vous la repousserez +comme une ennemie, n'est pas de mon ressort. +Je vous laisse la discuter, d'autant plus que mon rôle de +mandataire de cette personne semble augmenter l'esprit +d'hostilité que je rencontre ici contre elle. Madame de +T..., j'ai l'honneur de vous présenter mon profond respect; +Mesdames... Messieurs...</p> + +<p>Et le vieux notaire sortit en faisant de grandes révérences +à droite et à gauche; des révérences comme les +jeunes gens n'en font plus.</p> + +<p>—Cet homme a raison, dit le jeune beau-fils en moustaches +blondes, qui n'avait paru, pendant la lecture des +papiers, occupé que du vernis de ses bottes et de sa canne +a tête de rubis. Je crois qu'il eût mieux valu se taire devant +lui. Il va reporter à sa cliente toutes nos réflexions...</p> + +<p>—Il est bon qu'elle les sache, mon fils, s'écria la vieille +tante. Je voudrais qu'elle fût ici, dans un coin, pour les +entendre et pour se bien pénétrer de notre mépris.</p> + +<p>—Vous ne connaissez pas ces femmes-là, maman, reprit +le jeune homme d'un ton de pédantisme adorable et +avec un sourire de judicieuse fatuité: elles triomphent du +dépit qu'elles causent, et toute leur gloire est de faire +enrager les gens comme il faut.</p> + +<p>—Qu'elle vienne essayer de me narguer! dit la cousine +d'une voix sèche et mordante, et vous verrez comme +je lui fermerai ma porte au nez!</p> + +<p>—Et vous, Alice, reprit la tante, comptez-vous donc +lui ouvrir la vôtre, que vous ne protestiez pas avec nous?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, répondit madame de T..., cela +dépendra tout à fait de sa conduite et de sa manière d'être; +mais ce que je sais, c'est qu'il me serait beaucoup plus +difficile qu'à vous de l'humilier et de l'outrager. Elle ne +se trouve être votre parente qu'à un certain degré, au lieu +que moi... je suis sa belle-soeur! elle est la veuve de mon +frère, d'un homme qu'elle a aimé, que je chérissais, et +pour lequel aucun de vous n'a eu, dans les dernières années +de sa vie, beaucoup d'indulgence.</p> + +<p>Au mot de belle-soeur, un cri d'indignation avait retenti +dans tout le salon, et la vieille tante s'était vigoureusement +frappé la poitrine de son éventail; la Cousine abaissa +son voile sur sa figure; l'oncle soupira; le beau cousin se +dandina et fit crier le parquet sous un léger trépignement +d'ironie. D'autres parents, qui se trouvaient là, et qui +jouaient convenablement, de l'oeil et du sourire, leur rôle +de comparses, chuchotèrent et se promirent les uns aux +autres de ne pas imiter l'exemple de madame de T...</p> + +<p>«Ma chère nièce, dit enfin l'oncle, je ne suis pas le +partisan de vos idées philosophiques; je suis un peu trop +vieux pour abjurer mes principes, quoique je pusse le +faire avec vous en bonne compagnie. Je connais votre +bonté excessive, et ne suis pas étonné de vous voir fermer +l'oreille à la vérité, quand cette vérité est une condamnation +sans appel. Vous espérez toujours justifier et sauver +ceux qu'on accuse; mais ici, vous y perdrez vos bonnes +intentions et tous vos généreux arguments. Renseignez-vous, +informez-vous, et vous reconnaîtrez que la clémence +vous est impossible. Quand vous saurez bien quelle créature +infâme a été appelée par votre frère à l'honneur de +porter son nom et d'hériter de ses biens, vous ne nous +exposerez pas à la remontrer chez vous, et vous nous +dispenserez du pénible devoir de l'en faire sortir.»</p> + +<p>Cet avis fut adopté avec chaleur, et madame de T..., +restée seule de son avis, se trouva bientôt tête à tête avec +son cousin. Les autres parents se retirèrent, craignant +de la confirmer dans sa résistance par une trop forte obsession. +Ils la savaient courageuse et ferme, malgré ses +habitudes de douceur.</p> + +<p>—Ah ça, ma cousine, dit le jeune fat lorsqu'ils furent +tous sortis, est-ce sérieusement que vous parlez d'admettre +Isidora auprès de vous?</p> + +<p>—Je n'ai parlé que d'examiner ma conscience et mon +jugement sur le parti que j'aie prendre, Adhémar: mais, +en attendant, je vous engage, par respect pour nous-mêmes, +à oublier ce nom d'Isidora, sous lequel madame +de S... vous est sans doute désavantageusement connue. +Il me semble que, plus vous l'outragerez dans vos paroles, +plus vous aggraverez la tâche imprimée à notre famille.</p> + +<p>—<i>Désavantageusement</i> connue? Non, je ne me servirai +pas de ce mot-la, repartit le cousin en caressant sa +barbe couleur d'ambre. C'était une trop belle personne +pour que l'<i>avantage</i> de la connaître ne fut pas recherché +par les jeunes gens. Mais il en serait tout autrement dans +les relations qu'une femme comme vous pourrait avoir +avec une femme comme elle... Alors je présume que...</p> + +<p>—Tenez, mon cousin, je comprends ce que vous tenez +à me faire entendre, et je vous déclare que je ne trouve +pas cela risible. C'est comme un affront que vous vous +plaisez à imprimer à la mémoire de mon frère, et votre +gaieté, en pareil cas, me fait mal.</p> + +<p>—Ne vous fâchez pas, ma chère Alice, et ne prenez +donc pas les choses si sérieusement. Eh! bon Dieu, où en +serions-nous si tous les ridicules de ce genre étaient de +sanglants affronts? Dans notre vie de jeunes gens, lequel +de nous n'a connu la mauvaise fortune de voir ou de <i>ne +vas voir</i> sa maîtresse s'oublier un instant dans les bras +d'un ami et même d'un cousin? Peccadilles que tout cela! +Vous ne pouvez pas vous douter de ce que c'est que la +vie de jeune homme, ma cousine; vous, surtout, qui vous +plaisez, avant le temps, à mener la vie d'une vieille +femme: vous n'avez pas la moindre notion...</p> + +<p>—-Dieu merci! c'est assez, Adhémar, je ne tiens pas +à vos enseignements. Je ne vous demande qu'un mot. +Cette femme n'a-t-elle pas aimé beaucoup mon frère, +dites?</p> + +<p>—Beaucoup! c'est possible. Ces femmes-là aiment +parfois l'homme qu'elles trompent cent fois le jour. Quand +je vous dis que vous ne pouvez pas les juger!</p> + +<p>—Je le sais, et ce m'est une raison de plus de ne pas +les condamner sans chercher à les comprendre.</p> + +<p>—Parbleu! ma chère, c'est une étude qui vous mènera +loin, si vous en avez le courage; mais je ne crois +point que vous l'ayez.</p> + +<p>—Enfin, répondez-moi donc, Adhémar. Je sais que le +passé de cette femme été plein d'orages...</p> + +<p>—Le mot est bénin.</p> + +<p>—D'égarements, si vous voulez; mais je sais aussi que, +depuis plusieurs années, elle s'est conduite avec dignité; +et la marque de haute estime que mon frère a voulu lui +donner en l'épousant à son lit de mort, en est une preuve. +Parlez donc; pensez-vous, en vôtre âme et conscience, +qu'elle ait épuré sa conduite et amélioré sa vie par l'envie +qu'elle avait de le rendre heureux, ou par un calcul +intéressé qu'elle aurait fait de l'épouser?</p> + +<p>—D'abord, Alice, je nie le principe; je suis donc forcé +de nier la conséquence. Cette femme avait pris l'habitude +de l'hypocrisie: elle mettait plus d'art dans sa conduite; +elle avait éloigné d'elle tous ses anciens amants; elle +se tenait renfermée, ici à côté, dans le pavillon du jardin +de votre frère; elle cultivait des fleurs; elle lisait des romans +et de la philosophie aussi, Dieu me pardonne! elle +faisait l'esprit fort, la femme blasée, la compagne mélancolique +la pécheresse convertie, et ce pauvre Félix se +laissait prendre à tout cela. Mais quand je vous dirai, moi, +que la veille de leur départ pour l'Italie, dans le temps +où cette fille passait, aux yeux de Félix, pour un ange, que +je l'ai reconnue, au bal de l'Opéra, en aventure non équivoque +avec un joli garçon de province, maître d'école ou +clerc de procureur, à en juger par sa mine!...</p> + +<p>—Vous vous serez trompé! sous le masque et le domino!...</p> + +<p>—Sous le domino, à moins d'être un écolier, on reconnaît +toujours la démarche d'une femme qu'on a connue +intimement. Ne rougissez pas, cousine; je m'exprime en +termes convenables, moi, et je vous jure, non pas en +mon âme et conscience mais plus sérieusement, sur l'honneur! +que cette aventure est certaine. Si vous voulez des +preuves, je vous en fournirai, car j'ai été aux informations. +Ce villageois demeurait ici, sous les combles, dans +cette maison, qui est à vous maintenant, et que votre +frère faisait valoir pour vous, en même temps que la +sienne, située mur mitoyen. C'était un pauvre hère, qui +avait reçu d'elle de l'argent pour s'acheter des bottes, je +présume. Ils s'étaient vus deux ou trois fois dans la série; +la porte de votre jardin leur servait de communication. +Je pourrais, si je cherchais bien, retrouver la femme de +chambre qui m'a donné ces détails, et le jockey qui porta +l'argent. La dernière nuit qu'Isidora passa à Paris, elle +reçut cet homme dans le pavillon, dans l'appartement, +dans les meubles de votre frère. Ce fut alors qu'averti par +moi, il voulut la quitter. Ce fut alors qu'elle déploya +toutes les ressources de son impudence pour le ressaisir. +Ce fut alors qu'ils partirent ensemble pour ce voyage dont +notre pauvre Félix n'est pas revenu, et qui s'est terminé +pour lui par deux choses extrêmement tristes: une maladie +mortelle et un mariage avilissant.</p> + +<p>—Assez, Adhémar! tout cela me fait mal, et votre +manière de raconter me navre. Au revoir. Je réfléchirai à +ce que je dois faire.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/03.png"></p> + + + +<p>—Vous réfléchirez! Vous tenez à vos réflexions, ma +cousine! Après cela, si vous accueillez Isidora, ajouta-t-il +avec une fatuité amère, cela pourra rendre votre maison +plus gaie qu'elle ne l'est, et si elle vous amène ses amis +des deux sexes, cela jettera beaucoup d'animation dans +vos soirées. Mon père et ma tante vous bouderont peut-être; +mais, quant à moi, je ne ferai pas le rigoriste. Vous +concevez, moi, je suis un jeune homme, et je m'amuserai +d'autant mieux ici, qu'il me paraîtra plus plaisant +de voir votre gravité à pareille fête. Bonsoir, ma cousine.</p> + +<p>—Bonsoir, mon jeune cousin, répondit Alice; et +elle ajouta mentalement en haussant les épaules, lorsqu'il +se fut éloigné: «Vieillard!»</p> + +<p>Elle demeura triste et rêveuse. Il y a de grandes bizarreries +dans la société, se disait-elle, et il est fort étrange +que les lois de l'honneur et de la morale aient pour champions +et pour professeurs gourmés des laides envieuses, +des femmes dévotes, d'un passé équivoque, des hommes +débauchés!</p> + +<p>Tout à coup la porte de son salon se rouvrit, et elle vit +rentrer Adhémar. «Tenez, tenez, ma cousine, lui dit-il +d'un air moqueur, vous allez voir le héros de l'aventure; +c'est lui, j'en suis certain, car j'ai une mémoire qui ne +pardonne pas, et d'ailleurs, la femme de votre concierge +l'a reconnu et l'a nommé.»</p> + +<p>—Quelle aventure, quel héros? Je ne sais plus de +quoi vous me parlez, Adhémar.</p> + +<p>—L'aventure du bal masqué; le dernier amant d'Isidora +à Paris, il y a trois ans: ah! c'est charmant, ma +parole! Et le plus joli de l'affaire, c'est que vous réchauffiez +ce serpent dans votre sein, cousine... Je veux dire +dans le sein de votre famille!</p> + +<p>—Ne vous battez donc pas les flancs pour rire; expliquez-vous.</p> + +<p>—Je n'ai pas à m'expliquer: le voilà qui arrive de +province, frais comme une pêche, et qui descend dans +votre cour.</p> + +<p>—Mais qui? au nom du ciel!</p> + +<p>—Vous allez le voir, vous dis-je; je ne veux pas le +nommer; je veux assister à ce coup de théâtre. Je suis +revenu sur mes pas bien vite, après l'avoir nettement +reconnu sous la porte cochère. Ah! le scélérat! le Lovelace!</p> + +<p>Et Adhémar se prit à rire de si bon coeur qu'Alice +en fut impatientée. Mais bientôt elle fit un cri de joie en +voyant entrer son fils Félix, filleul du frère qu'elle avait +perdu, et le plus beau garçon de sept ans qu'il soit possible +D'imaginer.</p> + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/04.png"></p> + + +<p>—Ah! te voilà, mon enfant, s'écria-t-elle en le pressant +sur son coeur. Que le temps commençait à me paraître +long sans toi! Étais-tu impatient de revoir ta +mère? N'es-tu pas fatigué du voyage?</p> + +<p>—Oh! non, je me suis bien amusé en route à voir +courir les chevaux, répondit l'enfant; j'étais bien content +d'aller si vite du côté de ma petite mère.</p> + +<p>—Quelle folle plaisanterie me faisiez-vous donc, +Adhémar? reprit madame de T... Est-ce là le héros de +votre si plaisante aventure?</p> + +<p>—Non pas précisément celui-ci, répondit Adhémar, +mais celui-là. Et il fit un geste comiquement mystérieux +pour désigner le précepteur de Félix qui entrait en +cet instant.</p> + +<p>Alice, se sentant sous le regard méchant de son cousin, +ne fit pas comme les héroïnes de théâtre, qui ont +pour le public des <i>a parte</i>, des exclamations et des +tressaillements si confidentiels que tous les personnages +de la pièce sont fort complaisants de n'y pas prendre +garde. Elle se conduisit comme on se conduit dans le +monde et dans la vie, même sans avoir besoin d'être fort +habile. Elle demeura impassible, accueillit le précepteur +de son fils avec bienveillance, et, après quelques mots +affectueusement polis, elle prit son enfant sur ses genoux +pour le caresser à son aise.</p> + +<p>«Je vous laisse en trop bonne compagnie, lui dit +Adhémar en se rapprochant d'elle et en lui parlant bas, +pour craindre que vous preniez du souci de tout ce que +j'ai pu vous dire. Dans tous les cas vous voici à la source +des informations, et M. Jacques Laurent vous éclairera, +si bon lui semble, sur les mérites de celle qu'il vous plaisait +tantôt d'appeler votre belle-soeur. Mais prenez garde +à vous, cousine: ce provincial-là est un fort beau garçon, +et, avec les antécédents que je lui connais, il est +capable de pervertir...... toutes vos femmes de chambre.»</p> + +<p>Madame de T... ne répondit rien. Elle avait paru ne +pas entendre.</p> + +<p>—Saint-Jean, dit-elle à un vieux serviteur qui apportait +les paquets de Félix, conduisez M. Laurent à son +appartement. Bonsoir, Adhémar... Toi, dit-elle à son +fils, viens que je fasse ta toilette, et que je te délivre de +cette poussière.</p> + +<p>—Comment! ce don Juan de village va demeurer +dans votre maison, Alice? reprit le cousin lorsque Jacques +fut sorti.</p> + +<p>—En quoi cela peut-il vous intéresser, mon cousin?</p> + +<p>—Mais je vous déclare qu'il est dangereux.</p> + +<p>—Pour mes femmes de chambre, à ce que vous +croyez?</p> + +<p>—Ma foi, pour vous, Alice, qui sait? On le remarquera, +et on en parlera.</p> + +<p>—Qui en parlera, je vous prie? dit madame de T... +avec une hauteur accablante, et en regardant son cousin +en face: votre soeur et vous?</p> + +<p>—Vous êtes en colère, Alice, répondit-il avec un sourire +impertinent, cela se voit malgré tous. Je m'en vais +bien vite, pour ne pas vous irriter davantage, et je me +garderai bien de médire de votre précepteur si instruit, +si raisonnable et si grave. Pardonnez-moi si, n'ayant fait +connaissance avec lui qu'au bal masqué et au bras d'une +fille, j'en avais pris une autre idée... Je tâcherai de +tourner à la vénération sous vos auspices.</p> + +<p>Il passa, dans l'antichambre, auprès de Jacques Laurent, +qui séparait ses paquets d'avec ceux du jeune Félix, +et il lui lança des regards ironiques et méprisants, +qui ne firent aucun effet: Jacques n'y prit pas garde. Il +avait bien autre chose en l'esprit que le souvenir d'Isidora +et du dandy qui l'avait insultée au bal masqué, il +y avait si longtemps! Il tourna à demi la tête vers ce +beau jeune homme, dont chaque pas semblait fouler +avec mépris la terre trop honorée de le porter. Voilà une +mine impertinente, pensa-t-il; mais il n'avait pas conservé +cette figure dans ma mémoire, et elle ne lui rappela +rien dans le passé.</p> + +<p>Cependant Adhémar se retirait, frappé de la figure de +Jacques Laurent, et se demandant avec humeur, lui qui, +sans aimer Alice, était blessé de ne lui avoir jamais plu, +si ce blond jeune homme, à l'oeil doux et fier, ne se +justifierait pas aisément des préventions suggérées contre +lui à madame de T...; si, au lieu d'être un timide +pédagogue, traité en subalterne, comme il eût dû l'être +dans les idées d'Adhémar, ce n'était pas plutôt un soupirant +de rencontre, bon à la campagne pour un roman +au clair de lune, et commode à Paris pour jouer le rôle +d'un sigisbée mystérieux.</p> + +<p>Une heure après, le jeune Félix, peigné, lavé et parfumé +avec amour par sa mère, courait et sautillait dans +le jardin comme un oiseau; Laurent se promenait à distance, +passant et repassant d'un air rêveur le long du +grand mur qui longeait le jardin, et le séparait d'un +autre enclos ombragé de vieux arbres. Alice descendait +lentement le perron du petit salon d'été, qui formait +une aile vitrée avançant sur le jardin, et où elle se tenait +ordinairement pendant cette saison: car on était alors en +plein été. Madame de T... avait passé l'hiver et le printemps +à la campagne. Elle avait souhaité d'y passer une +année entière, elle l'avait annoncé; mais des affaires imprévues +l'avaient forcée de revenir à Paris, elle ignorait +pour combien de temps, disait-elle. Il y avait eu pourtant +dans cette soudaine résolution quelque chose dont +Jacques Laurent ne pouvait se rendre compte, et dont +elle ne se rendait pas peut-être compte à elle-même. +Peut-être y avait-il eu dans la solitude de la campagne, +et dans l'air enivrant des bois, quelque chose de trop +solennel ou de trop émouvant pour une imagination habituée +à se craindre et à se réprimer.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, elle marcha quelques instants, +comme au hasard, dans le jardin, tantôt s'amusant des +jeux de son fils, tantôt se rapprochant de Jacques, +comme par distraction. Enfin ils se trouvèrent marchant +tous trois dans la même Allée, et, deux minutes après, +l'enfant, qui voltigeait de fleur eu fleur, laissa son précepteur +seul avec sa mère.</p> + +<p>Ce précepteur avait dans le caractère une certaine +langueur réservée, qui imprimait à sa physionomie et à +ses manières un charme particulier. Naturellement timide, +il l'était plus encore auprès d'Alice, et, chose +étrange, malgré l'aplomb que devait lui donner sa position, +malgré l'habitude qu'elle avait des plus délicates +convenances, malgré l'estime bien fondée que le précepteur +s'était acquise par son mérite, madame de T... +était encore plus embarrassée que lui dans ce tête-à-tête. +C'était un mélange, ou plutôt une alternative de politesse +affectueuse et de préoccupation glaciale. On eût dit +qu'elle voulait accueillir gracieusement et généreusement +ce pauvre jeune homme qu'elle arrachait au repos de la +province et à la nonchalance de ses modestes habitudes, +en lui rendant agréable le séjour de Paris, mais on eût +dit aussi quelle se faisait violence pour s'occuper de +lui, tant sa conversation était brisée, distraite et décousue.</p> + +<p>Saint-Jean lui apporta plusieurs cartes, qu'elle regarda +à peine.</p> + +<p>—Je ne recevrai que la semaine prochaine, dit-elle, +je ne suis pas encore reposée de mon voyage, et je veux, +avant de laisser le monde envahir mes heures, mettre +mon fils au courant de ce changement d'habitudes. Et +puis, j'ai besoin de jouir un peu de lui. Savez-vous que +huit jours de séparation sont bien longs, monsieur Laurent?</p> + +<p>—Oui, Madame, pour une mère, toute absence est +trop longue, répondit Jacques Laurent, comme s'il eût +voulu l'aider à lui ôter à lui-même toute velléité de présomption.</p> + +<p>—Et puis, reprit-elle, il y avait six mois que mon +fils et moi nous ne nous quittions pas d'un seul instant, +et je m'en étais fait une douce habitude, que la vie de +Paris va rompre forcément. Le monde est un affreux esclavage; +aussi j'aspire à quitter ce monde... mais il est +vrai que mon fils aspirera un jour peut-être à s'y lancer, +et que ma retraite serait alors en pure perte. Ah! monsieur +Laurent, vous ne connaissez pas le monde, vous! +vous ne dépendez pas de lui, vous êtes bien heureux!</p> + +<p>—Je suis effectivement très-heureux, répondit Jacques +Laurent du ton dont il aurait dit: Je suis parfaitement +dégoûté de la vie.</p> + +<p>Cette intonation lugubre frappa madame de T...; elle +tressaillit, le regarda, et, tout à coup détournant les +yeux:</p> + +<p>—Trouvez-vous cette maison agréable? lui dit-elle, n'y +regretterez-vous pas trop la campagne?</p> + +<p>—Cette maison est fort embellie, répondit Laurent, +préoccupé; je crois pourtant que j'y regretterai beaucoup +la campagne.</p> + +<p>—Embellie? reprit Alice; vous étiez donc déjà venu +ici?</p> + +<p>—Oui, Madame, je connaissais beaucoup cette maison +pour y avoir demeuré autrefois.</p> + +<p>—Il y a longtemps?</p> + +<p>—Il y a trois ans.</p> + +<p>—Ah oui! reprit Alice, un peu émue, c'est l'époque +du départ de mon frère pour l'Italie.</p> + +<p>—Je crois effectivement qu'à cette époque, dit Laurent, +un peu troublé aussi, M. de S... faisait régir cette +maison, et qu'il habitait la maison voisine.</p> + +<p>—Qui lui appartenait, reprit Alice, et qui maintenant +appartient à sa veuve.</p> + +<p>—J'ignorais qu'il fût marié.</p> + +<p>—Et nous aussi; je viens de l'apprendre, il y a un +instant, par la déclaration d'un homme de loi, et par de +vives discussions qui se sont élevées dans ma famille à ce +sujet. Vous entendrez nécessairement parler de tout cela +avant peu, monsieur Laurent, et je suis bien aise que +vous l'appreniez de moi d'abord.... d'autant plus, ajouta-t-elle +en observant la contenance du jeune homme, +qu'il est fort possible que vous ayez quelque renseignement, +peut-être quelque bon conseil à me donner.</p> + +<p>—Un conseil? moi, Madame? dit Laurent, tout tremblant.</p> + +<p>—Et pourquoi non, reprit Alice avec une aisance +fort bien jouée; vous avez le sentiment des véritables +convenances, plus que ceux qui s'établissent, dans ce +monde, juges du point d'honneur. Vous avez dans l'âme +le culte du beau, du juste, du vrai, vous comprendrez +les difficultés de ma situation, et vous m'aiderez peut-être +à en sortir. Du moins votre première impression, +aura une grande valeur à mes yeux. Sachez donc que +mon frère a légué son nom et ses biens, en mourant, +à une femme tout à fait déconsidérée et dont le nom, +malheureusement célèbre dans un certain monde, est +peut-être arrivé jusqu'à vous...</p> + +<p>—Il y a si longtemps que j'habite là province, dit Laurent +avec le désir évident de se récuser, que j'ignore...</p> + +<p>—Mais; il y a trois ans, vous habitiez Paris, vous +demeuriez dans cette maison; il est impossible que vous +n'ayez pas entendu prononcer le nom d'<i>Isidora</i>.</p> + +<p>Jacques Laurent devint pâle comme la mort; son émotion +l'empêcha de voir la pâleur et l'agitation d'Alice.</p> + +<p>—Je crois, dit-il, qu'en effet... ce nom ne m'est pas +inconnu, mais je ne sais rien de particulier...</p> + +<p>—Pourtant vous avez dû rencontrer cette personne, +monsieur Laurent; rappelez-vous bien! dans ce jardin, +par exemple...</p> + +<p>—Oui, oui, en effet, dans ce jardin, répondit tout +éperdu le pauvre Laurent, qui ne savait pas mentir, et +sur qui la douce voix d'Alice exerçait un ascendant dominateur.</p> + +<p>—Vous devez bien vous rappeler la serre du jardin +voisin, reprit-elle: il y avait de si belles fleurs, et vous +les aimez tant!</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai, dit Laurent, qui semblait +parler comme dans un rêve, les camélias surtout... Oui, +j'adore les camélias.</p> + +<p>—En ce cas, vous serez bien servi, car madame de +S... les aime toujours, et j'ai vu, ce matin, qu'on remplissait +la serre de nouvelles fleurs. Comme vous êtes +lié avec elle, vous la verrez, je présume... et vous pourrez +alors servir d'intermédiaire entre elle et moi, quelles +que soient les explications que nous ayons à échanger +ensemble.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, Madame, reprit Jacques avec une +angoisse mêlée de fermeté. Je ne me chargerai point de +cette négociation.</p> + +<p>Alice garda le silence; ce qu'elle souffrait, ce que +souffrait Laurent était impossible à exprimer.</p> + +<p>«La voilà donc, cette passion cachée qui le dévore, +pensait Alice; voilà la cause de sa tristesse, de son découragement, +de son abnégation, de son éternelle rêverie? +Il a aimé cette femme dangereuse, il l'aime encore. +Oh! comme son nom le bouleverse! comme l'idée +de la revoir le charme et l'épouvante!»</p> + +<p>On annonça que le dîner était servi, et Laurent prit +son chapeau pour s'esquiver. «Non, monsieur Laurent, +lui dit Alice en posant sa main sur son bras, avec un de +ces mouvements de courage désespéré qui ne viennent +qu'aux émotions craintives, vous dînerez avec nous; j'ai +à vous parler.»</p> + +<p>Ce ton d'autorité blessa le pauvre Jacques. Sa position +subalterne, comme on se permet d'appeler dans les familles +aristocratiques le rôle sacré de l'être qui se consacre +à la plus haute de toutes les fonctions humaines, +en formant le coeur et l'esprit des enfants (de ce qu'on +a de plus cher dans la famille), ce rôle de pédagogue, +asservi parfois et dominé jusqu'à un certain point par +des exigences outrageantes, n'avait jamais frappé Laurent; +madame de T... l'avait appelé et accueilli dans sa +maison, comme un nouveau membre de sa famille; elle +l'avait traité comme l'ami le plus respecté, comme quelque +chose entre le fils et le frère. Cependant, depuis +quelques semaines, cette confiante intimité, au lieu de +faire des progrès naturels, s'était insensiblement refroidie. +La politesse et les égards avaient augmenté à mesure +qu'une certaine contrainte s'était fait sentir. Laurent +en avait beaucoup souffert. Dans sa modestie naïve, +il n'avait rien deviné, et, maintenant qu'un élan de passion +jalouse et désolée le retenait brusquement, il s'imaginait +être le jouet d'un caprice déraisonnable, inouï. +Sa fierté n'était pas seule en jeu, car lui aussi il aimait, +le pauvre Jacques, il était éperdument épris d'Alice, et +son coeur se brisa au moment où il eût dû s'épanouir.</p> + +<p>«Vous voudrez bien me pardonner, dit-il d'un ton un +peu altier; mais il m'est impossible, Madame, de ne +rendre maintenant à votre désir.»</p> + +<p>En disant cela, les larmes lui vinrent aux yeux. Trouver +Alice cruelle lui semblait la plus grande des douleurs +qu'il pût supporter.</p> + +<p>Alice le comprit; et comme son fils revenait auprès +d'elle; «Félix, lui dit-elle avec un doux sourire, engage +donc notre ami à rester avec nous pour dîner. Il me refuse; +mais il ne voudra peut-être pas te faire cette +peine.»</p> + +<p>L'enfant, qui chérissait Laurent, le prit par les deux +mains avec une tendre familiarité, et l'entraîna vers la +table. Laurent se laissa tomber sur sa chaise, un regard +d'Alice et le nom d'ami l'avaient vaincu.</p> + +<p>Cependant ils furent mornes et contraints durant tout +le repas. L'expansive gaieté du jeune garçon pouvait à +peine leur arracher un sourire. Laurent jetait malgré lui +un regard distrait sur le jardin et sur la petite porte du +mur mitoyen qu'on apercevait de sa place. Alice examinait +et interprétait sa préoccupation dans le sens qu'elle +redoutait le plus. Mais il faut dire, pour bien montrer la +droiture et la fermeté du penchant de cette femme, que +si elle s'était convaincue, dès le premier mot de Laurent, +qu'il était bien le héros de l'aventure racontée par le +beau cousin Adhémar, elle avait complètement rejeté de +son souvenir les imputations outrageantes sur le caractère +de Laurent. Laurent lui eût-il été moins cher, elle +connaissait déjà bien assez son désintéressement et sa +fierté d'âme pour regarder cette circonstance du récit +d'Adhémar comme une calomnie gratuite; mais quand on +aime, on n'a pas besoin d'opposer la raison à des soupçons +de cette nature. La pensée d'Alice ne s'y arrêta pas +un instant.</p> + +<p>Mais par quelle bizarre et douloureuse coïncidence ce +dernier amant qu'Isidora avait eu à Paris, après mille +autres, se trouvait-il donc le seul homme que la tranquille +et sage Alice eût aimé en sa vie?</p> + +<p>Alice avait eu besoin d'appeler à son secours tout ce +qu'elle avait de religion dans l'âme et de courage dans le +caractère pour ne pas haïr le mari froid et dépravé auquel +on l'avait unie à seize ans sans la consulter. Victime +de l'orgueil et des préjugés de sa famille, elle avait pris +le mariage en horreur et le monde en mépris. Elle avait +tant souffert, tant rougi et tant pleuré dans sa première +jeunesse, elle avait été si peu comprise, elle avait rencontré +autour d'elle si peu de coeurs disposés à la respecter +et à la plaindre, et du contraire tant de sots et de +fats désireux de la flétrir en la consolant, qu'elle s'était +repliée sur elle-même dans une habitude de désespoir +muet et presque sauvage. Une violente réaction contre +les idées de sa caste et contre les mensonges odieux qui +gouvernent la société s'était opérée en elle. Elle s'était +fait une vie de solitude, de lecture et de méditation, au +milieu du monde. Lorsqu'elle y paraissait pâle et belle, +ornée de fleurs et de diamants, elle avait l'air d'une victime +allant au sacrifice; mais c'était une victime silencieuse +et recueillie, qui ne faisait plus entendre une +plainte, qui ne laissait plus échapper un soupir.</p> + +<p>La mort de son mari avait terminé un lent et odieux +supplice: mais à vingt ans, Alice était déjà si lasse de la +vie, qu'elle l'abordait sans illusions, et qu'elle ne pouvait +plus y faire un pas sans terreur. Les théories qu'on +agitait autour d'elle soulevaient son âme de dégoût. Les +hommes qu'elle voyait lui semblaient tous, et peut-être +qu'ils étaient tous, en effet, des copies plus ou moins +effacées du type révoltant de l'homme qui l'avait asservie. +Enfin, elle ne pouvait plus aimer, pour avoir été +forcée de haïr et de mépriser, dans l'âge où tout devait +être confiance, abandon, respect.</p> + +<p>Ce ne fut que dix ans plus tard qu'elle rencontra enfin +un homme pur et vraiment noble, et il fallut pour cela +que le hasard amenât dans sa maison et jetât dans son +intimité un plébéien pauvre, sans ambition, sans facultés +éclatantes, mais fortement et sévèrement épris des idées +les meilleures et les plus vraies de son temps, il n'y avait +rien de miraculeux dans ce fait, rien d'exceptionnel dans +le génie de Jacques Laurent. Cependant ce fait produisit un +miracle dans le coeur d'Alice, et ce bon jeune homme fut +bientôt à ses yeux le plus grand et le meilleur des êtres.</p> + +<p>Ce sentiment l'envahit avec tant de charme et de douceur, +qu'elle ne songea pas à y résister d'abord. Elle s'y +livra avec délices, et si Jacques eût été tant soit peu +roué, vaniteux ou personnel, il se serait aperçu qu'au +bout de huit jours il était passionnément aimé.</p> + +<p>Mais Jacques était particulièrement modeste. Il avait +trop d'enthousiasme naïf et tendre pour les grandes +âmes et les grandes choses: il ne lui en restait pas assez +pour lui-même. Absorbé dans l'étude des plus belles +oeuvres de l'esprit humain, plongé dans la contemplation +du génie des maîtres de l'éternelle doctrine de vérité, il +se regardait comme un simple écolier, à peine digne +d'écouter ces maîtres s'il eût pu les faire revivre, trop +heureux de pouvoir les lire et les comprendre.</p> + +<p>Naturellement porté à la vénération, il admira le coeur +et l'esprit d'Alice, ce coeur et cet esprit que le monde +ignorait, et qui se révélaient à lui seul. Il l'aima, mais il +persista à se croire si peu de chose auprès d'elle, que la +pensée d'être aimé ne put entrer dans son cerveau. Sa +position précaire acheva de le rendre craintif, car la fierté +ne va pas braver les affronts, et il eût rougi jusqu'au fond +de l'âme si quelqu'un eût pu l'accuser d'être séduit par +le titre et l'opulence d'une femme. L'homme le plus orgueilleux +en pareil cas est le plus réservé, et, par la force +des choses, il eût fallu, pour être devinée, qu'Alice eût +le courage de faire les premiers pas. Mais cela était impossible +à une femme dont toute la vie n'avait été que +douleur, refoulement et contrainte. Elle aussi doutait +d'elle-même, et à force d'avoir repoussé les hommages +et les flatteries, elle était arrivée à oublier qu'elle était +capable d'inspirer l'amour. Elle avait tant de peur de +ressembler à ces galantes effrontées qui l'avaient fait si +souvent rougir d'être femme!</p> + +<p>Ils ne se devinèrent donc pas l'un l'autre, et malheur +aux âmes altières qui appelleraient niaiserie la sainte +naïveté de leur amour! Ces âmes-là n'auraient jamais +compris la vénération qui accompagne l'amour véritable +dans les jeunes coeurs, et qui fait qu'on s'annihile soi-même +dans la contemplation de l'être qu'on adore. Rarement +deux âmes également éprises se rencontrent dans +les romans plus ou moins complets dont la vie est traversée. +C'est pourquoi celui-ci pourra paraître invraisemblable +à beaucoup de gens. C'est pourtant une histoire +vraie, malgré la vérité d'une foule d'histoires qui pourraient +en combattre victorieusement la probabilité.</p> + +<p>Aussitôt qu'Alice put voir clair dans son propre coeur, +et cela ne fut pas bien long, elle interrogea avec effroi la +manière d'être de Jacques avec elle. Elle y trouva une +timidité qui augmenta la sienne et une tristesse qui lui fit +craindre de se heurter contre un autre amour. La fierté +légitime d'une âme complètement vierge la mit dès lors +en garde contre elle-même; elle veilla si attentivement +sur ses paroles et sur sa contenance, que tout encouragement +fut enlevé au pauvre Jacques. Il fit comme Alice, +dans la crainte de paraître présomptueux et ridicule. Il +aima en silence, et au lieu de faire des progrès, leur intimité +diminua insensiblement à mesure que la passion +couvait plus profonde dans leur sein.</p> + +<p>L'intervention du personnage étrange d'Isidora dans +cette situation fit porter à faux la lumière dans l'esprit +d'Alice. Elle avait pressenti ou plutôt elle avait deviné +que Jacques avait beaucoup et longtemps aimé une autre +femme, elle se persuadait qu'il l'aimait encore, et, en +supposant que cette femme était Isidora, elle ne se trompait +que de date.</p> + +<p>—Je veux tout savoir, se disait-elle; voici enfin l'occasion +et le moyen de me guérir. N'ai-je pas désiré ardemment +et demandé à Dieu avec ferveur la force de ne rien +espérer, de ne rien attendre de mon fol amour? Ne me +suis-je pas dit cent fois que le jour où je serais certaine +que ce n'est pas moi qu'il aime, je retrouverais le calme +du désintéressement? Pourquoi donc suis-je si épouvantée +de la découverte qui s'approche? Pourquoi ai-je une +montagne sur le coeur?</p> + +<p>—Vous trouvez ce lieu-ci très-changé? dit-elle en prenant +le café avec lui sur la terrasse ornée de fleurs. Vous +regrettez sans doute l'ancienne disposition?</p> + +<p>—Il y a beaucoup de changements en effet, répondit +Jacques; les deux pavillons vitrés qui forment des ailes +au bâtiment n'existaient pas autrefois. Le jardin était +dans un état complet d'abandon. C'est beaucoup plus +beau maintenant, à coup sûr.</p> + +<p>—Oui, mais cela vous plaît moins, avouez-le.</p> + +<p>—Ce jardin désert et dévasté avait son genre de +beauté. Celui-ci a moins d'ombre et plus d'éclat. Je le +crois moins humide désormais, et partant beaucoup plus +sain pour Félix.</p> + +<p>—Le jardin d'à côté est plus vaste et lui conviendrait +beaucoup mieux. Malheureusement la porte de communication +est fermée; et il est à craindre qu'elle ne se +rouvre jamais entre ma belle-soeur et moi.</p> + +<p>—Votre belle-soeur, Madame?...</p> + +<p>—Eh oui, mademoiselle Isidora, aujourd'hui comtesse +de S... À quoi donc pensez-vous, monsieur Laurent? Je +vous ai déjà dit...</p> + +<p>—Ah! il est vrai; je vous demande pardon, Madame!...</p> + +<p>Et Laurent perdit de nouveau contenance.</p> + +<p>—Écoutez, mon ami, reprit Alice après l'avoir silencieusement +examiné à la dérobée, vous avez, j'espère, +quelque confiance en moi, et vous pouvez compter que +vos aveux seront ensevelis dans mon coeur. Eh bien, il +faut que vous me disiez en conscience ce que vous savez... +ou du moins ce que vous pensez de cette femme. Ce n'est +pas une vaine curiosité qui me porte à vous interroger: +il s'agit pour moi de savoir si, à l'exemple de ma famille, +je dois la repousser avec mépris, ou si, dirigée par des +motifs plus élevés que ceux de l'orgueil et du préjugé, je +dois l'admettre auprès de moi comme la veuve de mon +frère.</p> + +<p>—Vous m'embarrassez beaucoup, répondit Jacques +après avoir hésité un instant; je ne connais pas assez le +monde, je ne puis pas assez bien juger la personne... +dont il est question pour me permettre d'avoir un avis.</p> + +<p>—Cela est impossible: si on n'a pas un avis formulé, +décisif, on a toujours, sur quelque chose que ce soit, un +sentiment, un instinct, un premier mouvement. Si vous +refusez de me dire votre impression personnelle, j'en +conclurai naturellement que vous ne prenez aucun intérêt +à ce qui me touche, et que vous n'avez pas pour moi +l'amitié que j'ai pour vous; car, si vous m'adressiez une +question relative à votre conscience et à votre dignité, je +sens que je mettrais une extrême sollicitude à vous +éclairer.</p> + +<p>Il y avait longtemps que madame de T... n'avait repris +avec Jacques ce ton d'affectueux abandon, qui lui avait +été naturel et facile dans les commencements, et qui +maintenant devenait de plus en plus l'effort d'une passion +qui veut se donner le change en se retranchant sur l'amitié. +Jacques était si facile à tromper, qu'il crut l'amitié +revenue; et lui qui se persuadait être disgracié jusqu'à +l'indifférence, accueillit avec ivresse ce sentiment dont le +calme l'avait cependant fait souffrir. Il pâlit et rougit; et +ces alternatives d'émotion sur sa figure mobile et fraîche +comme celle d'un enfant, l'embellissaient singulièrement. +Sa fine et abondante chevelure blonde, la transparence +de son teint, la timidité de ses manières, contrastaient +avec une taille élevée, des membres robustes, un courage +physique extraordinaire; sa main énorme, faite comme +celle d'un athlète, et cependant blanche et modelée +comme un beau marbre, eût été d'une haute signification +pour Lavater ou pour le spirituel auteur de la Chirognomonie<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>; +son organisation douce et puissante, stoïque +et tendre, était résumée tout entière dans cet indice +physiologique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> M. d'Arpentigny a écrit, comme on sait, un livre fort ingénieux sur +la physionomie des mains. Nous croyons son système très-vrai et ses observations +très-justes, d'autant plus qu'elles se rattachent à des formules +de métaphysique très-lucides et très-ingénieuses. Mais nous ne croyons +pas ce système plus exclusif que ceux de Gall et de Spurzheim. Lavater est +le grand esprit qui a embrassé l'ensemble des indices révélateurs de +l'être humain. Il n'a pas seulement examiné une portion de l'être mais il +a esquissé un vaste système, dont chaque portion, étudiée en particulier, +est devenue depuis un système complet. La phrénologie et la chirognomonie +sont traitées incidemment, mais avec largeur, dans Lavater. En +s'appliquant aux particularités de la physionomie générale, chaque système +amène au progrès, des observations plus précises, des études plus +approfondies, et de nouvelles recherches métaphysiques. C'est sous ce +dernier point de vue que nous attachons de l'importance à de tels systèmes. +En général, le public n'y cherche qu'un..., une sorte +d'horoscope. Nous y voyons bien autre chose à conclure de la relation de +l'esprit avec la matière. Mais ce n'est pas dans une note, et au beau milieu +d'un roman, que nous pouvons développer nos idées à cet égard. L'occasion +s'en retrouvera, ou d'autres le feront mieux. En attendant, l'ouvrage +de M. d'Arpentigny est à noter comme important et remarquable.</blockquote> + +<p>Quand il osait lever ses limpides yeux bleus sur Alice, +une flamme dévorante allait s'insinuer dans le coeur de +cette jeune femme; mais cet éclair d'audacieux désir s'éteignait +aussi rapidement qu'il s'était allumé. La défiance +de soi-même, la crainte d'offenser, l'effroi d'être repoussé, +abaissaient bien vite la blonde paupière de Jacques; +et son sang, allumé jusque sur son front, se glaçait +tout à coup jusqu'à la blancheur de l'albâtre. Alors +sa timidité le rendait si farouche, qu'on eût dit qu'il se +repentait d'un instant d'enthousiasme, qu'il en avait +honte, et qu'il fallait bien se garder d'y croire. C'est +qu'en se donnant sans réserve à toutes les heures de sa +vie, il se reprenait malgré lui, et forçait les autres à se +replier sur eux-mêmes. C'est ainsi qu'il repoussait l'amour +de la timide et fière Alice, cette âme semblable à la sienne +pour leur commune souffrance.</p> + +<p>Ah! pourquoi, entre deux coeurs qui se cherchent et +se craignent, un coeur ami, un prêtre de l'amour divin, +ou mieux encore une prêtresse, car ce rôle délicat et pur +irait mieux à la femme; pourquoi, dis-je, un ange protecteur +ne vient-il pas se placer pour unir des mains qui +tremblent et s'évitent, et pour prononcer à chacun le +mot enseveli dans le sein de chacun? Eh quoi! il y a des +êtres hideux dont les fonctions sans nom consistent à +former par l'adultère, par la corruption, ou par l'intérêt +sordide du mariage, de monstrueuses unions, et la divine +religion de l'amour n'a pas de ministres pour sonder +les coeurs, pour deviner les blessures et pour unir ou +séparer sans appel ce qui doit être lié ou béni dans le +coeur de l'homme et de la femme? Mais où est la place de +l'amour dans notre société, dans notre siècle surtout? Il +faut que les âmes fortes se fassent à elles-mêmes leur +code moralisateur, et cherchent l'idéal à travers le sacrifice, +qui est une espèce de suicide; ou bien il faut que +les âmes troublées succombent, privées de guide et de +secours, à toutes les tentations fatales qui sont un autre +genre de suicide.</p> + +<p>Alice se sentit frémir de la tête aux pieds en rencontrant +le regard enivré de Jacques; mais la femme est la +plus forte des deux dans ce genre de combat; elle peut +gouverner son sang jusqu'à l'empêcher de monter à son +visage. Elle peut souffrir aisément sans se trahir, elle +peut mourir sans parler. Et puis cette souffrance a son +charme, et les amants la chérissent. Ces palpitations +brûlantes, ces désirs et ces terreurs, ces élans immenses +et ces strangulations soudaines, tout cela est autant d'aiguillons +sous lesquels on se sent vivre, et l'on aime une +vie pire que la mort. Il est doux, quand les voeux sont +exaucés, de se rencontrer, de se retracer l'un à l'autre +ce qu'on a souffert, et parfois alors on le regrette! mais +il est affreux de se le cacher éternellement et de s'être +aimés en vain. Entre l'ivresse accablante et la soif inassouvie +il y a toujours un abîme de douleur et de regret +incommensurable. On y tombe de chaque rive. De quel +côté est la chute la plus rude?</p> + +<p>Ainsi, lorsqu'on cherche à percer le nuage derrière +lequel se tiennent cachées toutes les vérités morales, on +se heurte contre le mystère. La société laisse la vérité +dans son sanctuaire et tourne autour. Mais lorsqu'une +main plus hardie cherche à soulever un coin du voile, +elle aperçoit, non pas seulement l'ignorance, la corruption +de la société, mais encore l'impuissance et l'imperfection +de la nature humaine, des souffrances infinies +inhérentes à notre propre coeur, des contradictions effrayantes, +des faiblesses sans cause, des énigmes sans +mot. Le chercheur de vérités est le plus faible entre les +faibles, parce qu'il est à peu près seul. Quand tous chercheront +et frapperont, ils trouveront et on leur ouvrira. +La nature humaine sera modifiée et ennoblie par cet +élan commun, par cette fusion de toutes les forces et de +toutes les volontés, que décuplera la force et la volonté +de chacun. Jusque-là que pouvez-vous faire, vous qui +voulez savoir? L'ignorance est devant vous comme un +mur d'airain, et vous la portez en vous-même. Vous demandez +aux hommes pourquoi ils sont fous, et vous sentez +que vous-même vous n'êtes point sage. Hélas! nous +accusons la société de langueur, et notre propre coeur +nous crie: Tu es faible et malade!</p> + +<p>Mais je m'aperçois que je traduis au lecteur le griffonnage +obscur et fragmenté des cahiers que Jacques Laurent +entassait à cette époque de sa vie, dans un coin, et +sans les relire ni les coordonner, comme il avait toujours +fait. Ses notes et réflexions nous ont paru si confuses et +si mystérieuses, que nous avons renoncé à en publier la +suite.</p> + +<p>Vaincu par l'insistance d'Alice, il ouvrit son coeur du +moins à l'amitié, et lui raconta toute l'histoire que l'on a +pu lire dans la première partie de ce récit, mais en peu +de mots et avec des réticences, pour ne pas alarmer la +pudeur d'Alice. Elle était bonne et charitable, dit-il, +cela est certain. Elle m'envoya, sans me connaître, de +l'argent pour soulager la misère des malheureux qui ne +pouvaient pas payer leur loyer au régisseur de cette +maison. Le hasard me fit entrer dans ce jardin, alors +abandonné, par cet appartement alors en construction. +Un autre hasard me fit franchir la petite porte du mur et +pénétrer dans la serre de l'autre enclos. Un dernier hasard, +je suppose, l'y amena; là je causai avec elle. Là je +retournai deux fois, et je fus attendri, presque fasciné +par le charme de son esprit, l'élévation de ses idées, +la grandeur de ses sentiments. C'était la femme la plus +belle, la plus éloquente et, à ce qu'il me semblait, la +meilleure que j'eusse encore rencontrée. Ensuite...</p> + +<p>—Ensuite, dit Alice avec une impétuosité contenue.</p> + +<p>—Je la revis dans un bal..</p> + +<p>—Au bal de l'Opéra?</p> + +<p>—Il ne tiendrait qu'à moi de croire que j'y suis en +cet instant, reprit Laurent avec un enjouement forcé, +car vous m'intriguez beaucoup, Madame, par la révélation +que vous me faites de mes propres secrets.</p> + +<p>—C'était donc un secret, un rendez-vous? Vous voyez, +mon ami, que je ne sais pas tout.</p> + +<p>—C'était encore un hasard. Je fus raillé par une femme +impétueuse, hardie, éloquente autant que l'autre, mais +d'une éloquence bizarre, pleine d'audace et d'effrayantes +vérités.</p> + +<p>—Comment <i>l'autre?</i> Je ne comprends plus.</p> + +<p>—C'était la même.</p> + +<p>—Et laquelle triompha?</p> + +<p>—Toutes deux triomphèrent de mes sophismes philosophiques, +toutes deux m'ouvrirent les yeux à certaines +portions de la vérité, et firent naître en moi l'idée de +nouveaux devoirs.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monsieur Laurent, vous parlez par +énigmes.</p> + +<p>—L'une, celle que j'avais vue vêtue de blanc au milieu +des fleurs, représentait le sacrifice et l'abnégation; +l'autre, celle qui se cachait sous un masque noir et que +j'entrevoyais à travers la poussière et le bruit, me représentait +la révolte de l'esclave qui brise ses fers et la rage +héroïque du blessé percé de coups qui ne veut pas mourir. +Une troisième figure m'apparut qui réunissait en elle +seule les deux autres aspects: c'était la force et l'accablement, +le remords et l'audace, la tendresse et l'orgueil, +la haine du mal avec la persistance dans le mal; c'était +Madeleine échevelée dans les larmes, et Catherine de +Russie enfonçant sa couronne sur sa tête avec un terrible +sourire. Ces deux femmes sont en elle: Dieu a fait la première, +la société a fait la seconde.</p> + +<p>—Vous m'effrayez et vous m'attendrissez en même +temps, mon ami, dit Alice en détournant son visage altéré +et en se penchant pour méditer. Cette femme n'est pas +une nature vulgaire, puisqu'elle vous a fait une impression +si profonde.</p> + +<p>—La trace en est restée dans mon esprit et je ne voudrais +pas l'effacer. Le spectacle de cette lutte et de cette +douleur m'a beaucoup appris.</p> + +<p>—Quoi, par exemple?</p> + +<p>—Avant tout, qu'il serait impie de mépriser les êtres +tombés de haut.</p> + +<p>—Et cruel de les briser, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, si en croyant briser l'orgueil on risque de tuer +le repentir.</p> + +<p>—Mais elle n'aimait pas mon frère?</p> + +<p>—La question n'est pas là.</p> + +<p>—Hélas! pensa la triste Alice, c'est la chose qui m'occupe +le moins. Et, en effet, la question pour elle était +de savoir si Jacques aimait Isadora. «D'ailleurs, ajouta-t-elle, +depuis trois ans que vous ne l'avez revue, elle a +pu triompher des mauvais penchants; car il y a trois +ans que vous ne l'avez vue?»</p> + +<p>—Oui, Madame.</p> + +<p>—Et sans doute elle vous a écrit pendant cet intervalle?</p> + +<p>—Jamais, Madame.</p> + +<p>—Mais, vous avez pensé à elle, vous avez pu établir +un jugement définitif?...</p> + +<p>—J'y ai pensé souvent d'abord, et puis quelquefois +seulement; je ne suis pas arrivé à juger son caractère +d'une manière absolue; mais sa position, je l'ai jugée.</p> + +<p>—C'est là ce qui m'intéresse, parlez.</p> + +<p>—Sa position a été fausse, impossible; elle trouvait +dans sa vie le contraste monstrueux qui réagissait sur +son coeur et sa pensée: ici le faste et les hommages de +la royauté, là le mépris et la honte de l'esclavage; au +dedans les dons et les caresses d'un maître asservi, au +dehors l'outrage et l'abandon des courtisans furieux. +D'où j'ai conclu que la société n'avait pas donné d'autre +issue aux facultés de la femme belle et intelligente, mais +née dans la misère, que la corruption et le désespoir. La +femme richement douée a besoin d'amour, de bonheur +et de poésie. Elle n'en trouve que le semblant quand elle +est forcée de conquérir ces biens par des moyens que la +société flétrit et désavoue. Mais pourquoi la société lui +rend-elle la satisfaction légitime impossible et les plaisirs +illicites si faciles? Pourquoi donne-t-elle l'horrible misère +aux filles honnêtes et la richesse seulement à celles qui +s'égarent? Tout cela fournit bien matière à quelques réflexions, +n'est-ce pas, Madame?</p> + +<p>—Vous avez raison, Laurent, dit madame de T... avec +une expansion douloureuse. Je tâcherai d'approfondir la +vérité; et s'il est vrai, comme on l'affirme, que, depuis +trois ans, cette femme ait eu une conduite irréprochable, +je l'aiderai à sa réhabiliter. Dans le cas contraire, je +l'éloignerai sans rudesse et sans porter à son orgueil +blessé le dernier coup.</p> + +<p>—A-t-elle donc essayé de se faire accueillir par vous, +Madame? reprit Laurent, que cette idée jetait dans une +véritable perplexité.</p> + +<p>—Il me le semble, répondit Alice. J'ai là un billet +d'elle, fièrement signé comtesse de S..., qu'elle m'a envoyé +ce matin, et où elle me demande à remettre entre +mes mains, et face à face, une lettre fort secrète de mon +frère mourant. Je ne puis ni ne dois m'y refuser. Je vais +donc la voir.</p> + +<p>—Vous allez la voir?</p> + +<p>—Dans un quart d'heure elle sera ici; je lui ai donné +rendez-vous pour neuf heures. Vous voyez, monsieur +Laurent, que j'avais besoin de réfléchir à l'accueil que je +dois lui faire, et je vous remercie de m'avoir éclairée. +Ayez la bonté d'emmener coucher mon fils; il est bon +qu'il ne voie pas cette femme, si moi-même je ne dois +point la revoir. Je vous avoue que sa figure et sa contenance +vont m'influencer beaucoup dans un sens ou dans +l'autre.</p> + +<p>Laurent s'était levé avec effroi; il avait pris son chapeau. +Pour la première fois il était impatient de quitter +Alice; mais, à sa grande consternation, elle ajouta;</p> + +<p>—Dans un quart d'heure mon enfant sera endormi; je +vous prie alors de revenir me trouver, monsieur Laurent.</p> + +<p>—Permettez, Madame, que cela ne soit pas, dit Laurent +avec plus de fermeté qu'il n'en avait encore montré.</p> + +<p>—Laurent, reprit madame de T... en se levant et en +lui saisissant la main avec une sorte de solennité, je sais +que cela n'est pas convenable, et que cela doit vous embarrasser, +vous émouvoir beaucoup. Mais une telle circonstance +de ma vie me pousse en dehors de toute convenance, +et je ne m'arrêterais que devant la crainte de +vous faire souffrir sérieusement. Dites, devez-vous souffrir +en revoyant Isadora?</p> + +<p>—Je ne souffrirai que pour elle; mais n'est-ce pas +assez? répondit Laurent avec assurance. Ne serai-je pas +auprès de vous en face d'elle, comme un accusateur, un +délateur ou un juge? N'exigez pas de moi...</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—N'exigez pas que j'ajoute à l'humiliation de son rôle +devant vous. Je crois qu'elle ne s'attend pas à vous trouver +telle que vous êtes. Je crains que votre grandeur ne +l'écrase.</p> + +<p>—Ah! vous l'aimez encore, Laurent! s'écria madame +de T... Puis elle ajouta avec un sourire glacé: Je ne vous +en fais pas un crime. Moi, je vous demande, comme la +première et peut-être la dernière preuve d'une amitié sérieuse, +de revenir quand je vous ferai avertir. Laurent +s'inclina et sortit. Il eut la tentation de courir bien loin +de l'hôtel pour se soustraire à cette étrange fantaisie si +sérieusement énoncée. Mais il ne se sentit pas la force +d'offenser celle qu'il aimait quand elle invoquait l'amitié, +une amitié qu'il croyait à peine reconquise!</p> + +<p>«Je les verrai ensemble, se disait Alice, je me convaincrai +de ce que je sais déjà. Il me sera enfin prouvé +qu'il l'aime, et alors je serai guérie. Quelle est la femme +assez lâche ou assez faible pour aimer un homme occupé +d'une autre femme, pour songer à engager une lutte +honteuse, à méditer une conquête incertaine, et qui ne +s'achète que par la coquetterie, c'est-à-dire par le moyen +le plus contraire à la dignité et à la droiture du coeur?»</p> + +<p>Elle s'étonnait d'avoir eu le courage de provoquer cette +crise décisive et d'avoir osé vaincre la répugnance de +Jacques. Mais elle s'en applaudissait, et remerciait Dieu +de lui en avoir donné la force. Et puis cependant une +douleur mortelle envahissait toutes ses facultés, et elle +s'efforçait de désirer qu'Isidora fût assez indigne de l'amour +de Jacques pour qu'elle-même pût mépriser un +pareil amour et oublier l'homme capable de le porter +dans son sein. Mais on sait combien sont peu solides ces +résolutions de hâter la fin d'un mal qu'on aime et d'une +souffrance que l'on caresse.</p> + +<p>Un domestique annonça madame la comtesse de S..., +et Alice sentit comme le froid de la mort passer dans ses +veines. Elle se leva brusquement, se rassit pendant que +son étrange belle-soeur avançait avec lenteur vers la +porte du salon, et se releva avec effort lorsque l'apparition +de cet être problématique se fut tout à fait dessinée +sur le seuil.</p> + +<p>Au premier coup d'oeil jeté sur cette femme, Alice ne +fut frappée que de son assurance, de la grâce aisée de sa +démarche et de sa miraculeuse beauté. Isidora n'était +plus jeune: elle avait trente-cinq ans; mais les années +et les orages de sa vie avaient passé impunément sur ce +front de marbre et sur ce visage d'une blancheur immaculée. +Tout en elle était encore triomphant: l'oeil large +et pur, la souplesse des mouvements, la main sans pli, +les formes arrondies sans pesanteur, les plans du visage +fermes et nets, les dents brillantes comme des perles et +les cheveux noirs comme la nuit; on eût dit que la sérénité +du ciel s'était laissé conquérir par la puissance de +l'enfer; c'était la Vénus victorieuse, chaste et grave en +touchant à ses armes, mais enveloppée de ce mystérieux +sourire qui fait douter si c'est l'arc de Diane ou celui de +l'amour dont il lui a plu de charger son bras voluptueux +et fort.</p> + +<p>Elle paraissait d'autant plus blanche et fraîche qu'elle +était en noir, et ce deuil rigoureux était ajusté avec autant +de bon goût et de simplicité noble qu'eut pu l'être +celui d'une duchesse. Sa beauté avait d'ailleurs ce caractère +de haute aristocratie que les patriciennes croient +pouvoir s'attribuer exclusivement, en quoi elles se trompent +fort.</p> + +<p>Alice fit rapidement ces remarques et avança de quelques +pas au-devant d'Isidora, d'autant plus décidée à être +parfaitement calme et polie, qu'elle se sentait plus de +méfiance et de trouble intérieur. Au fond de son âme, +Isidora tremblait bien plus qu'Alice; mais le fond de +cette âme était, dans certains cas, un impénétrable +abîme, et elle savait rendre sa confusion imposante. Elle +accepta le fauteuil qu'Alice lui montrait à quelque distance +du sien; puis, se tournant d'un air quasi royal pour +voir si elle était bien seule avec madame de T..., elle lui +présenta en silence une lettre cachetée de noir, en disant: +«C'est lui-même qui a mis là ce cachet de deuil, quatre +heures avant de mourir.»</p> + +<p>Alice, qui avait beaucoup aimé son frère, fut tout à coup +si émue qu'elle ne songea plus à observer la contenance +de son interlocutrice. Elle ouvrit la lettre d'une main +tremblante. C'était bien l'écriture, du comte Félix, quoique +pénible et confuse.</p> + +<p>«Ma soeur, avait-il écrit, ils ont beau dire, je sens bien +que je suis perdu, que rien ne me soulage, et que bientôt, +peut-être, il faudra que je meure sans te revoir. +Tu es le seul être que je voudrais avoir auprès de moi +pour adoucir un moment pareil... peut-être affreux, +peut-être indifférent comme tant de choses dont on s'effraie +et qui ne sont rien, J'aurais préféré mourir d'un +coup de pistolet, d'une chute de cheval, de quelque +chose dont je n'aurais pas senti l'approche et les langueurs.... +Quoi qu'il en soit, je veux, pendant que j'ai +bien ma tête et un reste de forces, te faire connaître +mes derniers sentiments, mes derniers voeux, je dirais +presque mes dernières volontés, si je l'osais. Alice, tu es +un ange, et toi seule, dans ma famille et dans le monde, +défendras ma mémoire, je le sais. Toi seule comprendras +ce que je vais t'annoncer. J'aime depuis six ans +une femme envers laquelle je n'ai pas toujours été +juste, mais qui avait pourtant assez de droits sur mon +estime pour que j'aie su cacher les torts que je lui supposais. +Depuis trois ans que je voyage avec elle, mes +soupçons se sont dissipés, sa fidélité, son dévouement, +ont satisfait à toutes mes exigences et triomphé de tous +mes préjugés. Depuis un an que je suis malade, elle a +été admirable pour moi, elle ne m'a pas quitté d'un instant, +elle n'a pas eu une pensée, un mouvement qu'elle +ne m'ait consacrés.... Il faut abréger, car je suis faible, +et la sueur me coule du front tandis je t'écris... une +sueur bien froide!.... Depuis huit jours que j'ai épousé +cette femme devant l'Église et devant la loi, et par un +testament qu'elle ignore et qu'elle ne connaîtra qu'après +ma mort, je lui lègue tous les biens dont je peux +disposer. Elle n'a pas songé un instant à assurer son +avenir. Généreuse jusqu'à la prodigalité, elle m'a montré +un désintéressement inouï. Je mourrais malheureux +et maudit si je la laissais aux prises avec la misère, +lorsqu'elle m'a sacrifié une partie de sa vie. Ah! si tu +savais, Alice! que ne puis-je te voir... te dire tout ce +que ma main raidie par un froid terrible m'empêche +De....»</p> + +<p>«Ma soeur, je suis presque en défaillance, mais mon +esprit est encore net et ma volonté inébranlable. Je +veux que ma femme soit ta soeur; je te le demande au +nom de Dieu; je te le demande à genoux, près d'expirer +peut-être! Tous tes autres la maudiront! mais toi, +tu lui pardonneras tout, parce qu'elle m'a véritablement +aimé. Adieu, Alice, je ne vois plus ce que j'écris; +mais je t'aime et j'ai confiance.... Adieu... ma soeur!...»</p> + +<p>«Ton frère, FÉLIX, comte de S...»</p> + +<p>Alice essuya ses joues inondées de larmes silencieuses +et resta quelque temps comme absorbée par la vue de +ce papier, de cette écriture affaiblie, de cet adieu solennel +et de ce nom de frère qui semblait exercer sur elle +une majestueuse autorité d'affection.</p> + +<p>Elle se retourna enfin vers Isidora et la regarda attentivement. +Isidora était impassible et la regardait aussi, +mais avec plus de curiosité que de bienveillance. Alice +fut frappée de la clarté de ce regard sec et fier. Ah! +pensa-t-elle, on dirait qu'elle ne le pleure plus, et il y a +si peu de temps qu'elle l'a enseveli! on dirait même +qu'elle ne l'a pas pleuré du tout!</p> + +<p>—Madame, dit-elle, est-ce que vous ne connaissez +pas le contenu de cette lettre?</p> + +<p>—Non, Madame, répondit la veuve avec assurance: +lorsque mon mari me la remit, il eut peine à me faire +comprendre que je devais ne la remettre qu'à vous, et +ce furent ses dernières paroles.» Et Isidora ajouta en +baissant la voix comme si de tels souvenirs lui causaient +une sorte de terreur: «Son agonie commença aussitôt, +et quatre heures après....» Elle se tut, ne pouvant se +résoudre à rappeler l'image de la mort.</p> + +<p>—Mon frère vous avait-il quelquefois parlé de moi, +madame? reprit Alice, qui l'observait toujours.</p> + +<p>—Oui, Madame, souvent.</p> + +<p>—Et ne puis-je savoir ce qu'il vous disait?</p> + +<p>—Lorsqu'il était malade d'irritation nerveuse, il avait +de grands accès de scepticisme et presque de haine contre +le genre humain tout entier...</p> + +<p>—Et, l'on m'a dit, contre notre sexe particulièrement?</p> + +<p>Isidora se troubla légèrement; puis elle reprit aussitôt:</p> + +<p>—Dans ces moments-là, il exceptait une seule femme +de la réprobation.</p> + +<p>—Et c'était vous, sans doute, Madame?</p> + +<p>—Non, Madame, répondit Isidora, d'un accent de +franchise courageuse! c'était vous. Ma soeur est un ange, +disait-il: ma soeur n'a jamais eu un seul instant, dans +toute sa vie, la pensée du mal.</p> + +<p>—Mais, Madame... cet éloge exagéré, sans doute, ne +renfermait-il pas un reproche muet contre quelque autre +femme?</p> + +<p>—Vous voulez dire contre moi? Écoutez, Madame, +reprit Isidora avec une audace presque majestueuse, je +ne suis pas venue ici pour me confesser des reproches +justes ou injustes que la passion d'un homme a pu +m'adresser. Le récit de pareils orages épouvanterait peut-être +votre âme tranquille. Je me crois assez justifiée par +la preuve de haute estime que votre frère m'a donnée +en m'épousant. Je ne sais pas ce que contient cette lettre; +j'en ai respecté le secret et j'ai rempli ma mission. Je n'ai +jamais eu l'intention de me prêter à un interrogatoire, +quelque gracieux et bienveillant qu'il pût sembler....</p> + +<p>En parlant ainsi, Isidora se levait avec lenteur, ramenait +son châle sur ses épaules, et se disposait à prendre +congé.«Pardon, Madame, reprit Alice, qui, choquée +de sa raideur, voulait absolument tenter une dernière +épreuve: soyez assez bonne pour prendre connaissance +de cette lettre que vous m'avez remise.»</p> + +<p>Elle présenta la lettre à Isidora, et approcha d'elle un +guéridon et une bougie, voulant observer quelle impression +cette lecture produirait sur son impénétrable physionomie.</p> + +<p>Isidora parut éprouver une vive répugnance à subir +l'épreuve; elle était venue armée jusqu'aux dents, elle +craignait de s'attendrir en présence de témoins. Cependant, +comme elle ne pouvait refuser, elle se rassit, posa +la lettre sur le guéridon, et, baissant la tête sous son +voile, comme si elle eût été myope, elle déroba entièrement +son visage aux investigations d'Alice.</p> + +<p>L'idée de la mort était si antipathique à cette nature +vivace, le spectacle de la mort lui avait été si redoutable, +cette lettre lui rappelait de si affreux souvenirs, qu'elle +ne put y jeter les yeux sans, frissonner. Des tressaillements +involontaires trahirent son angoisse; et quand +elle eut fini;</p> + +<p>«Pardon, Madame, dit-elle à Alice; je suis obligée de +de recommencer, je n'ai rien compris, je suis trop troublée.»</p> + +<p><i>Troublée!</i> pensait Alice; elle ne peut même pas dire +<i>émue!</i> Si son âme est aussi froide que ses paroles, quelle +âme de bronze est-ce là?</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/05.png"></p> + +<p>Isidora relut la lettre avec un imperceptible tremblement +nerveux; puis elle abaissa son voile sur son visage, +se releva, et fit le geste de rendre le papier à sa belle-soeur; +mais tout à coup elle chancela, retomba sur son +fauteuil, et, joignant ses mains crispées, elle laissa +échapper une sorte de cri, un sanglot sans larmes, qui +révélait une angoisse profonde, une mystérieuse douleur.</p> + +<p>La bonne Alice n'en demandait pas davantage. Dès +qu'elle la vit souffrir, elle s'approcha d'elle, prit ses deux +mains, qu'elle eut quelque peine à désunir, et, se penchant +vers elle avec un reste d'effroi:</p> + +<p>—Pardonnez-moi d'avoir rouvert cette plaie, lui dit-elle +d'une voix caressante; mais n'est-ce pas devant moi +et avec moi que vous devez pleurer?</p> + +<p>—Avec vous? s'écria la courtisane effarée.</p> + +<p>Puis, la regardant en face, elle vit cette douce et bienfaisante +figure qui s'efforçait de lui sourire à travers ses +larmes.</p> + +<p>Ce fut comme un choc électrique. Il y avait peut-être +vingt ans qu'Isidora n'avait senti l'étreinte affectueuse, +le regard compatissant d'une femme pure; il y avait +peut-être vingt ans qu'elle raidissait son âme orgueilleuse +contre tout insultant dédain, contre toute humiliante +pitié. Malgré ce que Félix lui avait dit de la bonté +de sa soeur, et peut-être même à cause de ce respect enthousiaste +qu'il avait pour Alice, Isidora était venue la +trouver, le coeur disposé à la haine. On ne sait pas ce +que c'est que le mépris d'une femme pour une femme. +Pour la première fois depuis qu'elle était tombée dans +l'abîme de la corruption, Isidora recevait d'une femme +honnête (comme ses pareilles disent avec fureur) une +marque d'intérêt qui ne l'humiliait pas. Tout son orgueil +tomba devant une caresse. La glace dont elle s'était cuirassée +se fondit en un instant. Toutes les facultés aimantes +de son être se réveillèrent; et, passant d'un excès de +réserve à un excès d'expansion, ainsi qu'il arrive à ceux +qui luttent depuis longtemps, elle se laissa tomber aux +pieds d'Alice, elle embrassa ses genoux avec transport, +et s'écria à plusieurs reprises, au milieu de sanglots et +de cris étouffés:</p> + +<p>«Mon Dieu! que vous me faites de bien! Mon Dieu! +que je vous remercie!»</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + + +<p>En voyant enfin des torrents de larmes obscurcir ces +beaux yeux, dont l'audacieuse limpidité l'avait consternée, +Alice sentit s'envoler toutes ses répugnances. Elle +releva la pécheresse et, la pressant sur son sein, elle osa +baiser ses joues inondées de pleurs.</p> + +<p>L'effusion d'Isidora ne connut plus de bornes; elle +était comme ivre, elle dévorait de baisers les mains de +sa jeune soeur, comme elle l'appelait déjà intérieurement. +«Une femme, disait-elle avec une sorte d'égarement, +une amie, un ange! ô mon Dieu! j'en mourrai +de bonheur, mais je serai sauvée!» Son enthousiasme +était si violent qu'il effraya bientôt Alice. Dans ces +âmes sombres, la joie a un caractère fébrile, que les +âmes tendres et chastes ne peuvent pas bien comprendre. +Et cependant rien n'était plus chaste que la subite +passion de cette courtisane pour l'angélique soeur +qui lui rouvrait le chemin du ciel. Mais ce brusque retour +à l'attendrissement et à la confiance, bouleversait +son âme trop longtemps froissée. Elle ne pouvait passer +de l'amer désespoir à la foi souriante qu'en traversant +un accès de folie. Elle en fut tout à coup comme brisée, +et se jetant sur un sopha: «J'étouffe, dit-elle, je ne suis +pas habituée aux larmes, il y a si longtemps que je n'ai +pleuré! Et puis, je ne croyais pas pouvoir jamais sentir +un instant de joie... Il me semble que je vais mourir.»</p> + +<p>En effet, elle devint d'une pâleur livide, et Alice fut +effrayée de voir ses dents serrées et sa respiration suspendue. +Elle craignit une attaque de nerfs, et sonna précipitamment +sa femme de chambre.</p> + +<p>La femme de chambre, au lieu de venir, courut à l'appartement +du jeune Félix, où se tenait Jacques Laurent +dans l'attente de son sort.</p> + +<p>L'enfant dormait, Jacques agité s'efforçait de lire. La +femme de chambre le pria de se rendre auprès de madame. +Tel était l'ordre qu'elle avait reçu de sa maîtresse +un quart d'heure auparavant; et, dans son émotion, +Alice avait oublié que le coup de sonnette devait être le +signal de cet avertissement donné à Jacques. Voilà pourquoi +au bout de cinq minutes, au lieu de voir entrer sa +femme de chambre, elle vit entrer Laurent.</p> + +<p>Ou plutôt elle ne le vit pas. Il s'avançait timidement, +et Alice tournait le dos à la porte par où il entra. Agenouillée +près de sa belle-soeur, elle essayait de ranimer +ses mains glacées. Cependant Isidora n'était point évanouie. +Morne, l'oeil fixe, et le sein oppressé, il semblait +qu'elle fût retombée dans le désespoir, faute de puissance +pour la joie. La douce Alice semblait la supplier +de faire un nouvel effort pour chasser le démon Elle +semblait prier pour elle, tout en la priant elle-même de +se laisser sauver.</p> + +<p>Jacques s'attendait si peu à un tel résultat de l'entrevue +de ces deux femmes, qu'il resta comme pétrifié de +surprise devant l'admirable groupe qu'elles formaient devant +lui. Toutes deux en deuil, toutes deux pâles: +l'une toute semblable à un ange de miséricorde, l'autre +à l'archange rebelle qui mesure l'espace entre l'abîme et +le firmament.</p> + +<p>Cependant l'habitude de s'observer et de se contraindre +était si forte chez cette dernière qu'elle y obéissait encore +machinalement. Elle fut la première à s'apercevoir du +léger bruit que fit l'entrée de Jacques, et, sortant de +sa torpeur par un grand effort, elle recouvra la parole. +«Je suis insensée, dit-elle à voix basse à sa belle-soeur. +L'état où je suis me rendrait importune si je restais plus +longtemps. Permettez-moi de m'en aller tout de suite. Il +vous arrive du monde, et je ne veux pas, qu'on, me voie +chez vous. Oh! à présent que je vous connais, je vous +aime, et je ne veux pas vous exposer à des chagrins pour +moi; j'aimerais mieux ne vous revoir jamais, Mais je vous +reverrai, n'est-ce pas? Oh! permettez-moi de revenir +en secret! je vous le demanderais à genoux si nous +étions seules.»</p> + +<p>—Je veux que vous reveniez, répondit Alice en l'aidant +à se lever, «et bientôt j'espère que ce ne sera plus en +secret. Pendant quelques jours encore permettez-moi de +causer seule, librement avec vous.</p> + +<p>—Quand ordonnez-vous que je revienne? dit Isidora, +soumise comme un enfant.</p> + +<p>—Si je croyais vous trouver seule chez vous...</p> + +<p>—Vous me trouverez toujours seule.</p> + +<p>—A certaines heures? lesquelles?</p> + +<p>—A toutes les heures. Avec l'espérance de vous voir +un instant, je fermerai ma porte toute la journée.</p> + +<p>—Mais quels jours?</p> + +<p>—Tous les jours de ma vie s'il le faut, pour vous voir +un seul jour.</p> + +<p>—Mon Dieu! que vous me touchez! que vous me paraissez +aimante!</p> + +<p>—Oh! je l'ai été, et je le deviendrai si vous voulez +m'aimer un peu. Mais ne dites rien encore; ce serait de +la pitié peut-être. Tenez, vous ne pouvez pas venir chez +moi ostensiblement, cela peut attirer sur vous quelque +blâme. Je sais qu'on a une détestable opinion de moi +dans votre famille. Je croirais que je la mérite si vous la +partagiez. Mais je ne veux pas que mon bon ange souffre +pour le bien qu'il veut me faire. Venez chez moi par les +jardins. Il y a une petite porte de communication dans +votre mur; près de la porte une serre remplie de fleurs, +où vous pouvez vous tenir sans que personne vous voie, +et où vous me trouverez toujours occupée à vous aimer +et à vous attendre.</p> + +<p>Malgré tout ce qu'il y avait d'affectueux dans ces paroles, +le souvenir de cette petite porte, de ce mur mitoyen +et de cette serre fut un coup de poignard qui réveilla les +douleurs personnelles d'Alice. Elle se rappela Jacques +Laurent, tourna brusquement la tète, et le vit au fond +de l'appartement où il s'était timidement réfugié, tandis +qu'elle conduisait lentement Isidora vers l'issue opposée, +en parlant bas avec elle. Elle promit, mais sans s'apercevoir +cette fois de la joie et de la reconnaissance d'Isidora. +Enfin, voyant que celle-ci sortait et se soutenait à +peine, tant l'émotion l'avait brisée, elle appela Jacques +avec un sentiment de grandeur et de jalousie indéfinissable.</p> + +<p>—Mon ami, lui dit-elle, donnez donc le bras à ma belle-soeur, +qui est souffrante, et conduisez-la à sa voiture.</p> + +<p>—Sa belle-soeur! pensa la courtisane. Elle ose m'appeler +ainsi devant un de ses amis! elle n'en rougit pas! +et elle revint vers Alice pour la remercier du regard et +saisir une dernière fois sa main qu'elle porta à ses lèvres. +Dans son émotion délicieuse, elle vit Jacques confusément, +sans le regarder, sans le reconnaître, et accepta +son bras, sans pouvoir détacher ses yeux du visage +d'Alice. Et comme Jacques, embarrassé de sa préoccupation, +lui rappelait qu'il la conduisait à sa voiture.</p> + +<p>—Je suis à pied, dit-elle. Quand on demeure porte à +porte! Et, tenez, si la petite porte du jardin n'est pas condamnée, +ce sera beaucoup plus court par là.</p> + +<p>—Je vais sonner pour qu'on aille ouvrir, dit Alice; et +elle sonna en effet. Mais son âme se brisa en voyant +Isidora, appuyée sur le bras de Jacques, descendre le +perron du jardin, et se diriger vers le lieu de leurs anciens +rendez-vous. Elle eut la pensée de les suivre. Rien +n'eut été plus simple que de reconduire elle-même sa +belle-soeur par ce chemin; rien ne lui parut plus monstrueux, +plus impossible que cet acte de surveillance, +tant il lui répugna, Elle ne pouvait pas supposer qu'Isidora +n'eût pas reconnu Jacques. «Comme elle se contient +jusqu'au milieu de l'attendrissement!» se disait-elle. +«Et lui, comme il a paru calme! Quelle puissance dans +une passion qui se cache ainsi! Ne sais-je pas moi-même +que plus l'âme est perdue, plus l'apparence est sauvée?</p> + +<p>Elle s'accouda sur la cheminée, l'oeil fixé sur la pendule, +l'oreille tendue au moindre bruit, et comptant les +minutes qui allaient s'écouler entre le départ et le retour +de Jacques.</p> + +<p>Isidora et Jacques marchaient sans se parler. Elle était +plongée dans un attendrissement profond et délicieux, +et ne songeait pas plus à regarder l'homme qui lui +donnait le bras que s'il eût été une machine. Il s'applaudissait +d'avoir échappé à l'embarras d'une reconnaissance, +et, pensant à la bonté d'Alice, lui aussi, il se gardait +bien de rompre le silence; mais un hasard devait +déjouer cette heureuse combinaison du hasard. Le domestique +qui marchait devant eux s'était trompé de clef, et +lorsqu'il l'eut vainement essayée dans la serrure, il s'accusa +d'une méprise, posa sur le socle d'un grand vase +de terre cuite, destiné à contenir des fleurs, la bougie +qu'il tenait à la main, et se prit à courir à toutes jambes +vers la maison pour rapporter la clef nécessaire.</p> + +<p>Jacques Laurent resta donc tête à tête avec son ancienne +amante sous l'ombrage de ces grands arbres qu'il +avait tant aimés, devant cette porte qui lui rappelait leur +première entrevue, et dans une situation tout à faite embarrassante +pour un homme qui n'aime plus. L'air d'un +soir chargé d'orage, c'est-à-dire lourd et chaud, ne faisait +pas vaciller la flamme de la bougie, et son visage se +trouvait, si bien éclairé qu'au premier moment Isidora +devait le reconnaître, à moins que, dans la foule de ses +souvenirs, le souvenir d'un amour si promptement satisfait, +si promptement brisé, put ne pas trouver place +parmi tant d'autres.</p> + +<p>Il affectait de détourner la tête, cherchant ce qu'il +avait à dire, ou plutôt ce qu'il pouvait se dispenser de +dire pour ne pas manquer à la bienséance. Offrir à sa +compagne préoccupée de la conduire à un banc en attendant +le retour du domestique, lui demander pardon de +ce contre-temps, rien ne pouvait se dire en assez peu +de mots pour que sa voix ne risquât pas de frapper +l'attention. Il crut sortir d'embarras en apercevant une +de ces chaises de bois qu'on laisse dans les jardins, et il +fit un mouvement pour quitter le bras de madame de S... +afin d'aller lui chercher ce siège. Ce pouvait être une +politesse muette. Il se crut sauvé. Mais tout à coup il sentit +son bras retenu par la main d'Isidora qui lui dit avec +vivacité:</p> + +<p>—Mais, Monsieur, je vous connais, vous êtes... Mon +Dieu, n'êtes-vous pas...</p> + +<p>«Je suis Jacques Laurent», répondit avec résignation +le timide jeune homme, incapable de soutenir aucune +espèce de feinte, et jugeant d'ailleurs qu'il était impossible +d'éviter plus longtemps cette crise délicate. Puis, +comme il sentit le bras d'Isidora presser le sien impétueusement, +un sentiment de méfiance, et peut-être de +ressentiment, lui rendit le courage de sa fierté naturelle.</p> + +<p>—Probablement, Madame, lui dit-il, ce nom est aussi vague +dans vos souvenirs que les traits de l'homme qui le porte.</p> + +<p>—Jacques Laurent, s'écria madame de S..., sans répondre +à ce froid commentaire, Jacques Laurent ici, chez +madame de T....! et dans cet endroit!... Ah! cet endroit +qui m'a fait vous reconnaître, je ne l'ai pas revu +sans une émotion terrible, et j'ai été comme forcée de +vous regarder, quoique... Jacques, vous ici avec moi?... +Mais comment cela se fait-il?... Que faisiez-vous chez +madame de T...? Vous la connaissez donc?... Oui: elle +vous a appelé son ami.... Vous êtes son ami... Son +amant peut-être!... Écoutez, Jacques, écoutez, il faut +que je vous parle, ajouta-t-elle avec précipitation en +voyant revenir le serviteur avec la clef.</p> + +<p>—Non, pas maintenant, dit Jacques troublé et irrité: +surtout pas après le mot insensé que vous venez de dire...</p> + +<p>—Ah! reprit-elle en baissant la voix à mesure que +le domestique s'approchait, quel accent d'indignation! +je crois entendre la voix de Jacques au bal masqué lorsque, +pour l'éprouver, je le supposais l'amant de Julie! Au +nom de la pauvre Julie qui est morte dans tes bras, Jacques, +écoute-moi un instant, suis-moi. Mon avenir, mon +salut, ma consolation sont dans vos mains, Monsieur... +Si vous êtes un homme juste et loyal comme vous l'étiez +jadis... Si vous êtes un homme d'honneur, parlez-moi, +suivez-moi... ou je croirai que vous êtes mon ennemi, un +lâche ennemi comme les autres! Eh bien! n'hésitez donc +pas! dit-elle encore pendant que le domestique faisait +crier la clef dans la serrure rouillée; rien de plus simple +que vous me donniez le bras jusqu'à mes appartements. +Rien de plus grossier que de me laisser traverser seule +l'autre jardin.» Et elle l'entraîna.</p> + +<p>—Je vais attendre monsieur? dit le vieux Saint-Jean +avec cet admirable accent de malicieuse bêtise qu'ont, +en pareil cas, ces espions inévitables donnés par la civilisation.</p> + +<p>—Non, répondit Jacques avec sa douceur et sa bonhomie +ordinaires, laissez la clef, je vais la rapporter en +revenant.</p> + +<p>—En ce cas, je vais la mettre en dehors pour que +monsieur puisse revenir.</p> + +<p>Jacques n'écoutait plus. Emporté comme par le vent +d'orage, il suivait Isidora, qui, parvenue au milieu du +jardin, tourna brusquement du côté de la serre, et l'y fit +entrer avec une sorte de violence.</p> + +<p>Elle ne s'arrêta qu'auprès de la cuvette de marbre, et +de ce banc garni de velours bleu, sur lequel elle s'était +assise près de lui pour la première fois. «Ne dites rien, +Jacques! s'écria-t-elle en le forçant de s'asseoir à ses +côtés, ne préjugez rien, ne pensez rien, jusqu'à ce que +vous m'ayez entendue. Je vous connais, je sais que des +questions ne vous arracheraient rien: je ne vous en ferai +point. Je vois que vous avez de la répugnance à venir +ici, de l'inquiétude et de l'impatience à y rester!... Je ne +vous retiendrai pas longtemps. Je crois deviner... mais +peu importe. Ce que je dirai sera vrai ou faux, vous ne +répondrez pas, mais voilà ce que j'imagine, il faut que +vous le sachiez pour comprendre ma situation et ma conduite. +Vous êtes intimement lié avec madame de T..., vous +êtes entré chez elle tout à l'heure sans être annoncé, +comme un habitué de la maison... dans sa chambre... +car c'était sa chambre ou son boudoir, je n'ai pas bien +regardé... Vous l'aimez! car vous tremblez; oui, je sens +trembler votre main qui repousse en vain la mienne. Elle +vous aime peut-être! Bah! il est impossible qu'elle ne +vous aime pas! Que ce soit amour ou amitié, elle vous +estime, elle vous écoute, elle vous croit! Vous lui avez +parlé de moi; elle vous a consulté! Vous lui avez +dit... Mais non, vous ne lui avez pas dit de mal de moi, +sa conduite me le prouve. Sa conduite envers moi est +admirable, c'est dire que la vôtre entre elle et moi l'a été +aussi... Jacques, je vous remercie... Je parle comme dans +un rêve, et je comprends à mesure que je parle... Mon +premier mouvement, en vous voyant, a été la peur, châtiment +d'une âme coupable! Mais mon second mouvement +est celui de ma vraie nature, nature confiante et +droite, que l'on a faussée et torturée. Aussi mon second +mouvement est la confiance, la gratitude... une gratitude +enthousiaste! Jacques! vous êtes toujours le meilleur +des hommes, et vous avez pour maîtresses la meilleure des +femmes! Ce bonheur vous était dû; en homme généreux, +vous avez voulu me donner du bonheur aussi, et, grâce +à vous, cette femme est mon amie! Oh! que vous êtes +grands tous les deux!»</p> + +<p>Et, dans un élan irrésistible, Isidora pencha son visage +baigné de larmes jusqu'à effleurer de ses lèvres tremblantes +les mains du craintif jeune homme.</p> + +<p>«Laissez, Madame, laissez, répondit-il effrayé de +l'émotion qui le gagnait et en faisant un effort pour s'éloigner +d'elle, autant que le permettait la largeur du +siège de marbre; vous êtes dangereuse jusque dans vos +meilleurs mouvements, et je ne peux pas vous écouter +sans frayeur. Vous êtes hardie et vous aimez à profaner, +jusque dans vos élans d'amour pour les choses saintes. +Otez de votre imagination audacieuse l'idée de cette liaison +intime avec madame de T... Sachez, en un mot, +que je suis le précepteur de son fils, et, par conséquent, +le commensal et l'habitué nécessaire de sa maison. Je +venais lui parler de son enfant, quand je suis entré +étourdiment dans son petit salon. Je ne me permets +pas d'autres sentiment envers elle qu'un dévouement +respectueux, et l'estime qu'on doit à une femme éminemment +vertueuse: et, quant à celui qu'elle peut avoir +pour moi, c'est la confiance en mes principes et la +bonne opinion qu'une personne sensée doit avoir de +l'homme à qui elle confie l'âme de son enfant. Quel démon +vous pousse à bâtir un roman extravagant, impossible? +Est-ce là le respect et l'amour que vous témoigniez +tout à l'heure à madame de T... par vos humbles +caresses? A peine l'émotion que sa bonté vous cause est-elle +dissipée, que déjà vous l'assimilez à toutes les femmes +que vous connaissez; apprenez à connaître, Madame, apprenez +à respecter, si vous voulez apprendre à aimer.»</p> + +<p>Sauf l'amour avoué, sauf le bonheur des deux amants, +la pauvre Isidora, dans sa candeur cynique, avait deviné +juste, et c'était en effet un bon mouvement qui +l'avait poussée à penser tout haut; mais elle ne savait +pas qu'en s'exprimant ainsi, elle mettait la main sur des +plaies vives. L'indignation de Jacques lui fit un mal affreux, +et la haine de la pudeur et de la vertu lui revint +au coeur plus amère, plus douloureuse que jamais.</p> + +<p>—Quel langage! quelle colère et quel mépris! dit-elle +en se levant et en regardant Jacques avec un sombre +dédain. Vous niez l'amour et vous exprimez un pareil +respect! Le nom de votre idole vous paraît souillé dans +ma bouche, et son image dans ma pensée! Vous n'êtes +pas habile, Jacques; vous ne savez pas que les femmes +comme moi sont impossibles à tromper sur ce point. Le +respect, c'est l'amour! En vain vous faites une distinction +affectée de ces deux mots: quiconque n'aime pas, méprise, +quiconque aime vénère; il n'y a pas deux poids et deux +mesures pour connaître le véritable amour. Moi aussi +j'ai été aimée une fois dans ma vie; est-ce que vous l'avez +oublié, Jacques? Et comment l'ai-je su? c'est parce +qu'on ne le disait pas, c'est parce qu'on n'eût jamais osé +me l'avouer, c'est enfin parce qu'on me respectait. Et +cela se passait ici, il y a trois ans; c'est ici que, sur ce +banc, osant à peine effleurer mon vêtement, et frémissant +de crainte quand, en touchant ces fleurs, votre +main rencontrait la mienne, vous seriez mort plutôt que +de vous déclarer, vous seriez devenu fou plutôt que +de vous avouer à vous-même que vous m'aimiez... Mais +voilà que vous êtes devenu un homme civilisé à mon +égard, c'est-à-dire que vous me méprisez, et que vous +exaltez devant moi une autre femme! C'est tout simple, +Jacques, c'est tout simple, vous ne m'aimez plus et vous +l'aimez.. Je m'en doutais, je le sais à présent. En vérité, +Jacques, vous êtes bien maladroit, et le secret d'une +femme <i>vertueuse</i>, comme vous dites, est en grand danger +dans vos mains.</p> + +<p>—Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire? reprit +Jacques irrité, en se levant à son tour. Je croyais bénir +le jour où je vous retrouverais digne d'une noble et fidèle +amitié; mais je vois bien que Julie est morte, en +effet, comme vous le disiez tout à l'heure, et qu'il ne me +reste plus qu'à pleurer sur elle.</p> + +<p>—Ah! malheureux, ne blasphème pas! s'écria-t-elle +en se tordant les mains; que ne peux-tu dire la vérité? +pourquoi Julie n'est-elle pas morte et ensevelie à jamais +au fond de ton coeur et du mien? mais l'infortunée ne +peut pas mourir. Cette âme pure et généreuse s'agite +toujours dans le sein meurtri et souillé d'Isidora; elle s'y +agite en vain, personne ne veut lui rendre la vie; elle +ne peut ni vivre ni mourir. Vraiment je suis un tombeau +où l'on a enfermé une personne vivante. Ah! philosophe +sans intelligence et sans entrailles, tu ne comprends +rien à un pareil supplice, et cette agonie te fait sourire +de pitié. Sois maudit, toi que j'ai tant aimé, toi que seul +parmi tous les hommes, je croyais capable d'un grand +amour! puisses-tu être puni du même supplice! puisses-tu +te survivre à toi-même et conserver le désir du +bien, après avoir perdu la foi!</p> + +<p>Son voile noir était tombé sur ses épaules, et sa longue +chevelure, déroulée par l'humidité de la nuit, flottait +éparse sur sa poitrine agitée. La lune, en frappant +sur le vitrage de la serre, semait sur elle de pâles clartés +dont le reflet bleuâtre la faisait paraître plus belle et +plus effrayante. Elle ressemblait à lady Macbeth évoquant +dans ses malédictions et dans ses terreurs les esprits +malfaisants de la nuit.</p> + +<p>Le coeur de Jacques se rouvrit à la pitié et à une sorte +d'admiration pour ce principe d'amour et de grandeur +qu'une vie funeste n'avait pu étouffer en elle; une âme +vulgaire ne pouvait pas souffrir ainsi.</p> + +<p>«Julie, lui dit-il, en lui prenant le bras avec énergie, +reviens donc à toi-même; s'il ne faut pour cela que rencontrer +un coeur ami, ne l'as-tu pas trouvé aujourd'hui? +N'étais-tu pas tout à l'heure affectueusement pressée +dans les bras d'un être généreux, excellent entre tous? +Cette femme qui, en dépit des préjugés du monde, t'a +nommée sa soeur et t'a promis de venir ici pour te consoler +et te bénir, n'est-ce donc pas un secours que le +ciel t'envoie? n'est-ce donc pas un messager de consolation +qui doit briser la pierre de ton cercueil? Ta fierté +implacable, qui repoussait jadis le pardon de l'amour, refusera-t-elle +la nouvelle alliance de l'amitié? Ne m'attribuez +pas les généreux mouvements de cette noble femme. +Son coeur n'a pas besoin d'enseignement; mais sachez +bien que si elle en avait besoin, et si j'avais sur elle l'influence +qu'il vous a plu tout à l'heure de m'attribuer, je +voudrais que vous dussiez le repos de votre conscience +et la guérison de vos blessures à cette main de femme, +plutôt qu'à celle d'aucun homme.»</p> + +<p>L'exaspération d'Isidora était déjà tombée, comme le +vent capricieux de l'orage lorsqu'il s'abat sur les plantes +et semble s'endormir en touchant la terre. Mobile comme +l'atmosphère, en effet, elle écoutait Jacques d'un air +moitié soumis, moitié incrédule.</p> + +<p>—Tu as peut-être raison, dit-elle, peut-être! Je n'en +sais rien encore, j'ai besoin de me recueillir, de m'interroger. +Je suis partagée entre deux élans contraires: +l'un, qui me pousse aux genoux de cette femme au front +d'ange, l'autre, qui me fait haïr et craindre la protection +de cette dame à la voix de sirène. Une dévote, peut-être! +qui veut me mener à l'église et me présenter au monde +des sacristies, comme un trophée de sa béate victoire. +Ah! que sais-je? En Italie aussi, des femmes de qualité +ont voulu me convertir. Elles m'appelaient dans leur +oratoire, et m'eussent chassée de leur salon. Faudrait-il +passer par le confessionnal et la communion pour entrer +chez ma belle-soeur? Ah! jamais! jamais de bassesse! +de l'insolence, de la haine, des outrages, je le veux +bien, mais de l'hypocrisie et de la honte, jamais!</p> + +<p>—Et vous avez raison, reprit Jacques; à ces craintes, +je vois que vous êtes toujours injuste; mais, à ces résistances, +je vois que vous avez la vraie fierté. Mais me +croyez-vous donc enrôlé parmi les jésuites de salons, +que vous me supposez capable de vous engager dans de +si lâches intrigues? sachez que madame de T... n'est +pas dévote.</p> + +<p>«Pardonnez-moi tout ce que je dis, Jacques, vous +voyez bien que je n'ai pas ma tête. Ma pauvre tête que, +ce matin, je croyais si forte et si froide, elle a été brisée, +ce soir, par trop d'émotions. Cette femme m'a enivrée +avec sa bonté et ses caresses, et toi, tu m'as tuée +avec ta figure douce et tes blonds cheveux, m'apparaissant +tout à coup comme le spectre du passé devant cette +porte, dans ce lieu fatal où je t'ai vu pour ne jamais +t'oublier. Ah! que je t'ai aimé, Jacques! Tu ne l'as jamais +su, et tu as pu ne pas le croire. Ma conduite avec +toi t'a paru odieuse. Elle était sage, elle était dévouée; +je sentais que je n'étais pas digne de toi, que tu ne +pourrais jamais oublier ma vie, qu'en devenant passionné +tu allais devenir le plus malheureux des hommes. Je n'ai +pas voulu changer en une vie de larmes ce souvenir d'une +nuit de délices. Et, qu'est-ce que je dis? ce n'est pas +cette nuit-là que je me suis rappelée avec le plus de bonheur +et de regrets. C'est ce premier amour enthousiaste +et timide que tu avais pour moi lorsque tu ne me connaissais +que sous le nom de Julie, lorsque tu me croyais +une femme pure, lorsque tu venais ici tout tremblant, et +que, n'osant me parler de ton amour, tu me parlais de +mes camélias. Ah! ne m'ôte pas ce souvenir, Jacques, +et quelque coupable que tu m'aies jugée depuis, quelque +insensée que je te paraisse encore, ne me reprends pas +le passé, ne me dis pas que tu n'as pas senti pour moi un +véritable amour; c'est le seul amour de ma vie, vois-tu, +c'est mon rêve, c'est mon roman de jeune fille, commencé +à trente ans, fini en moins de deux semaines...! fini! oh +non! ce rêve ne m'a jamais quittée. Il ne finira qu'avec +ma vie; je n'ai aimé qu'une fois, je n'ai aimé qu'un seul +homme, et cet homme c'est toi, Jacques: ne le savais-tu +point, ne le vois-tu pas? Je t'ai emporté dans le secret de +mon coeur, et je t'y ai gardé comme mon unique trésor. +Depuis trois ans, il ne s'est pas passé un jour, une heure, où +je n'aie été plongée dans le ravissement de mon souvenir. +C'est là ce qui m'a fait vivre, c'est là ce qui m'a donné la +force d'être irréprochable dans mes actions depuis trois +ans, comme j'étais irréprochable dans mes pensées. Je voulais +me purifier par une vie régulière, par des habitudes +de fidélité. J'ai essayé d'aimer Félix de S... comme on aime +un mari quand on n'a pas d'amour pour lui et qu'on respecte +son honneur. Et lui, le crédule jeune homme, s'est +cru aimé du jour où j'ai eu une véritable passion dans +l'âme pour un autre. Mais il a eu raison de m'estimer et +de me respecter au point de vouloir me donner son nom. +Ne lui avais-je pas sacrifié la satisfaction du seul amour +que j'aie véritablement senti? Aussi, quand j'ai accepté +ce nom et cette formalité significative du mariage, j'ai +songé à toi, Jacques, je me suis dit: Si Félix revient à la +vie, du moins Jacques saura que j'ai mérité d'être réhabilitée; +s'il succombe, Jacques me reverra purifiée, ce +ne sera plus une courtisane qu'il pressera en frissonnant +contre sa poitrine, ce sera la comtesse de S..., la veuve +d'un honnête homme, une femme indépendante de tout +lien honteux, une maîtresse fidèle, éprouvée par trois +ans d'absence et libre de se donner après un combat de +trois ans contre les hommes et contre lui-même... Oh! +Jacques, c'est ainsi que je t'ai aimé, et je reviens ici, +je me berce depuis vingt-quatre heures des plus doux +rêves. Je caresse mille projets, je m'endors dans les délices +de mon imagination en attendant que je fasse des +démarches pour te chercher et te retrouver; et tout à +coup le roman infernal de ma destinée s'accomplit: tu +parais devant moi, tu sembles sortir de terre, juste à +l'endroit où je t'ai vu pour la première fois! Je t'enlève, +je t'entraîne ici, parmi ces fleurs, où pour la première +fois tu m'as parlé... Nous sommes seuls... je suis encore +belle... je t'aime avec passion... et toi tu ne m'aimes +plus! oh! c'est horrible, et voilà toute ma vie expiée +dans ce seul instant.»</p> + +<p>La pâle traduction que nous venons de donner des paroles +d'Isidora ne saurait donner une idée de son éloquence +naturelle. Ce don de la parole, quelques femmes, +même les femmes vulgaires en apparence, le possèdent à +un degré remarquable et l'exercent jusque sur des sujets +frivoles. La profession d'avocat conviendrait merveilleusement +à certaines femmes du peuple que vous avez dû +rencontrer aussi bien que moi, et sur les lèvres desquelles +le discours venait de lui-même s'arranger à propos +du moindre objet de négoce ou du moindre récit de +l'événement du quartier. Les Parisiennes ont particulièrement +cette faculté oratoire, cette propension à énoncer +leur pensée sous des formes pittoresques ou littéraires +et avec une pantomime animée, gracieuse ou plaisante, +minaudière ou passionnée, emphatique ou naïve. Isidora +était une de ces enfants du peuple de Paris, une de ces +mobiles et saisissantes imaginations qui se répandent en +expressions aussi vite qu'elles s'impressionnent. Elle +avait donné à son propre esprit, par la lecture et le spectacle +des arts, une éducation recherchée, brillante et +presque solide, dans les loisirs de la richesse; et l'élocution +facile qu'elle avait eue pour la répartie mutine et +l'apostrophe mordante, elle l'avait conservée, pour l'analyse +de ses sentiments et le récit de ses émotions passionnées. +Jacques avait déjà été frappé de cette éloquence +féminine, déjà il en avait subi diversement l'influence, +lorsqu'elle avait été tour à tour la divine Julie et l'audacieux +domino de l'Opéra. Il se sentit de nouveau sous le +charme, et ce ne fut pas sans une terreur mêlée de plaisir. +Il ne se piquait pas d'être un stoïque, et son amour +pour Alice n'ayant jamais reçu d'encouragement, n'ayant +pu nourrir aucune espérance, n'était pas un préservatif +à l'épreuve du feu d'une passion expansive et provocante +comme l'était celle d'Isidora. Nous essaierions en vain de +faire deviner l'expression de sa physionomie si calme et +si hautaine à l'habitude, si puissante de persuasion lorsqu'elle +révélait tout à coup des orages cachés; ni les accents +de sa voix éteinte dans les discours sans intérêt, +flexible, saccadée, pénétrante, déchirante dans l'abandon +du désespoir et de l'amour. Jacques sentit qu'il tremblait, +qu'il avait alternativement chaud et froid, qu'il retombait +sous l'empire de la fascination, et Isidora qui, par instants, +jetait ses bras autour de lui avec ivresse et les +retirait avec crainte, sentit, elle aussi, que Jacques perdait +la tête.</p> + +<p>Et pourtant, hélas! tout ce qu'elle venait de lui dire +était-il bien vrai? Sincère, oui; mais véridique, non. +Qu'elle crût, dans cet instant, ne rien raconter que d'historique +dans sa vie, et que dans sa vie il y eût, depuis +trois ans, beaucoup de rêveries, de regrets et d'élans +vers ce pur amour de Jacques, unique, en effet, dans ses +souvenirs, par sa nature confiante et naïve, rien de plus +certain; qu'elle eût été fidèle au comte de S..., quelle +eût désiré se réhabiliter par le mariage, par besoin d'honneur +plus que par désir d'une fortune assurée, cela était +encore vrai; mais qu'elle ne se fût pas laissé distraire un +seul instant de la passion de Jacques par les jouissances +du faste, qu'elle l'eût quitté dans le seul dessein de ne +pas le rendre malheureux, plutôt que pour n'être pas +honteusement délaissée par Félix; qu'enfin, elle n'eût +songé qu'à Jacques en se faisant épouser, et que l'amour +des richesses certaines n'eût pas été mêlé, à l'insu d'elle-même, +au désir ambitieux d'un titre et d'une vaine considération; +voilà ce qui n'était qu'à moitié vrai. Il ne faut +pas oublier qu'il y avait une bonne et une mauvaise +puissance, agissant, à forces égales, sur l'âme naturellement +grande mais fatalement corrompue de cette femme. +En revoyant Jacques, elle retrouva toute la poétique et +brûlante énergie du roman qu'elle avait caressé en secret +dans sa pensée depuis trois ans; secret tour à tour douloureux +et charmant, selon la disposition de son âme impressionnable +et changeante, et qui l'avait aidée, en effet, à +vivre sagement, mais qui n'eût pas été suffisant pour une +telle réforme de conduite, sans l'espérance et la volonté +de dominer et de soumettre le comte de S... Alors elle se +plut à s'expliquer à elle-même sa propre vie par ce miracle +de l'amour, qui lui plaisait davantage, parce qu'en +effet il était davantage dans ses bons instincts; et l'imagination, +cette maîtresse toute-puissante de son cerveau, +qui lui tenait lieu du coeur éteint et des sens blasés, déploya +ses ailes pour l'emporter loin du domaine de la réalité. +Jacques, entraîné dans son tourbillon, perdait pied +et se sentait comme soulevé par l'ouragan dans ce monde +rempli de fantômes et d'abîmes.</p> + +<p>Cette Isidora si séduisante, si belle et si violemment +éprise de lui, n'était elle pas la même femme qu'il avait +aimée avec enthousiasme, puis avec délire, puis enfin avec +de profonds déchirements de coeur, longtemps encore +après avoir été brusquement séparé d'elle? Nous n'oserions +pas dire que six mois encore avant cette nouvelle +rencontre, Jacques, au moment d'aimer Alice, qu'il connaissait +à peine, n'eût pas éprouvé d'énergiques retours +de l'ancienne et unique passion. C'était bien plutôt lui +qui eût pu, s'il eût été disposé à se vanter de sa fidélité, +raconter à Isidora qu'il avait langui et souffert pour elle +durant presque toute cette absence, et ce roman de son +coeur eut été beaucoup plus authentique que celui qu'elle +venait de faire sortir de son propre cerveau.</p> + +<p>Pourtant je ne sais quel doute obstiné se mêlait à +l'ivresse croissante de Jacques. Tout était vrai dans +l'expression d'Isidora; sa voix sonore, son regard humide, +son sein agité; mais son exaltation, pour être +sentie, n'en était pas moins appliquée à une assertion +peu vraisemblable, et la sagesse, la modestie du jeune +homme, se débattaient encore contre les séductions d'un +genre de flatterie où les femmes sont toutes-puissantes. +son humble fortune, son nom ignoré, son extérieur timide, +rien en lui ne pouvait tenter la cupidité ou la vanité +d'une telle femme. Et puis, s'il est vrai que les +femmes sont crédules aux doux mensonges de l'amour, +il faut bien avouer que, par nature et par position, les +hommes le sont bien davantage.</p> + +<p>La lutte était engagée. Isidora voulait ardemment la +victoire, non qu'elle eut conservé les moeurs de la galanterie. +Il n'est rien de plus froid à cet égard que la femme +qui a abusé de la liberté, rien de plus chaste, peut-être, +que celle qui rougit d'avoir mal vécu. Mais il y a dans +ces âmes-là, et il y avait dans la sienne en particulier, +un insatiable orgueil. Elle ne pouvait se résoudre à perdre +Jacques malgré elle, elle qui avait eu la force de le +quitter. Le danger d'échouer, l'étonnement de sa résistance, +étaient des stimulants à cette passion moitié sentie, +moitié factice. Dans l'excitation nerveuse qu'elle +éprouvait, elle pouvait, sans efforts et sans fausseté, +parcourir tous les tons, et s'identifier, à la manière des +grands artistes, avec toutes les nuances de son improvisation +brûlante. Elle frappa le dernier coup en s'humiliant +devant Jacques: «Ne me hais pas; oh! je t'en prie, +ne me hais pas! lui dit-elle en courbant presque sur son +sein les flots de sa noire chevelure. Ne crois pas que je +sois indigne de ta pitié. Vois où l'amour m'a réduite! moi +qui la repoussais si fièrement autrefois, quand tu me +l'offrais, cette pitié sainte, je te la demande aujourd'hui. +Je te la demande au nom de cette femme que j'ai calomniée +tout à l'heure, si c'est calomnier le plus pur des +anges de supposer qu'il t'aime. Mais si ta modestie farouche +repousse cette idée comme un crime, je la rétracte +et je désavoue les paroles que la jalousie m'a arrachées. +Oui, la jalousie, je le confesse. Cette femme que +j'adorais, que j'adore toujours dans sa bonté simple et +courageuse, j'étais au moment de la haïr en songeant... +Mais je ne veux même pas répéter les mots qui t'offensent. +Sois sûr que le bon principe est assez fort en moi +pour triompher, et qu'il triomphe déjà. J'étoufferai, s'il +le faut, l'amour qui me dévore, pour rester digne de +l'amitié qu'elle m'offre. Eussé-je encore d'insolents soupçons, +je les refoulerai dans mon sein, je la respecterai +comme tu la respectes. Seras-tu content, Jacques, et +croiras-tu que je t'aime?»</p> + +<p>Jacques vit à ses pieds l'orgueilleuse Isidora, et soit +que l'homme devienne plus faible que la femme quand +il s'agit de donner le change à un véritable amour, soit +qu'à bout de souffrance dans ses désirs ignorés pour +Alice, il espérât guérir un mal inutile et funeste en s'enivrant +de voluptés puissantes, il chercha l'oubli du présent +dans le délire du passé.</p> + +<p>Isidora eût souhaité des émotions plus douces et plus +profondes. Ce ne ne fut pas sans douleur et sans effroi +qu'elle accepta son facile triomphe. Elle fut sur le point +de le repousser en échange d'un mot et d'un regard +adressés à la Julie d'autrefois. Elle arracha bien a son +amant ce doux nom qui, pour elle, résumait tout son rêve +de bonheur; mais la familiarité d'un amour accepté lui +ôta tout son prestige. Elle se livra sans confiance et sans +transport, à travers des larmes amères qu'elle interpréta +comme des larmes de joie; mais elle sentit avec +un affreux désespoir qu'elle mentait et qu'elle n'avait +pas de plus noble plaisir que celui de rendre Jacques +infidèle à une femme austère et plus désirable qu'elle.</p> + +<p>Car elle devina tout en sentant battre contre son coeur +ce coeur rempli d'une autre affection, et bientôt elle +éprouva l'invincible besoin de pleurer seule et de constater +que sa victoire était la plus horrible défaite de sa vie, +«Va-t'en, dit-elle à Jacques lorsque minuit sonna dans +le lointain. Tu ne m'aimes plus, ou tu ne m'aimes pas +encore. Un abîme s'est creusé entre nous. Mais je le +comblerai peut-être, Jacques, à force de repentir et de +dévouement.»</p> + +<p>Elle s'était montrée douce et résignée malgré son angoisse. +Jacques ne sentait encore que de l'attendrissement +et de la reconnaissance. Il essaya de ramener la +paix dans son âme en lui parlant de l'avenir et des affections +durables. Mais, lui aussi, il sentit tout à coup qu'il +mentait. La peur et les remords le saisirent, et la parole +expira sur ses lèvres. Isidora avait été vingt fois sur le +point de lui dire: «Tais-toi, ceci est un sermon!» Mais +elle se contint, soit par stoïcisme, soit par découragement, +et elle trouva des prétextes pour se séparer de lui +sans lui dévoiler, comme autrefois, la profonde et altière +douleur de son âme impuissante et inassouvie.</p> + +<p>Jacques, confus et tremblant, rentra dans le jardin de +l'hôtel de T.., comme un larron qui voudrait se cacher +de lui-même. Il referma, sans bruit, la petite porte et +jeta un regard craintif sur l'allée déserte et les massifs +silencieux.</p> + +<p>Les volets du rez-de-chaussée, habité par Alice, étaient +fermés, nulle trace de lumière, aucun bruit à l'extérieur. +Sans doute elle était couchée.</p> + +<p>«Ah! repose en paix, âme tranquille et sainte, pensa-t-il +en approchant de ces fenêtres sans reflets et de cette +façade morne d'une maison endormie sous le froid et +fixe regard de la lune. Dors la nuit, et que tes jours s'envolent +en sereines rêveries. Que l'orage, que la honte, +que les luttes vaines et coupables, que les inutiles désirs +et les remèdes empoisonnés, que la douleur et le mal +soient pour moi seul! Maintenant me voilà condamné +par ma conscience à me taire éternellement, et je ne +pourrai plus même maudire ma timidité!»</p> + +<p>Il fallait traverser l'antichambre de madame de T... +pour rentrer dans la maison. Et qu'allait devenir Jacques +si cette porte était fermée! Mais à peine l'eut-il +touchée, que Saint-Jean vint la lui ouvrir.</p> + +<p>«Ne faites pas de bruit, monsieur Laurent, madame +est <i>retirée</i>,» lui dit le bonhomme qui l'avait attendu +sur ce banc classique en velours d'Utrecht, où les serviteurs +du riche, victimes de ses caprices ou de ses habitudes, +perdent de si longues heures entre un mauvais +sommeil ou une oisiveté d'esprit plus mauvaise encore. +Jacques lui exprima ses regrets de l'avoir fait veiller. +«Pardi, Monsieur, dit le bonhomme avec un sourire +moitié bienveillant, moitié goguenard, il le fallait bien, +à moins de vous faire coucher à la belle étoile, ou à +l'hôtel de S...! Rendez-moi ma clef? Eh! eh! vous l'emportez +par mégarde!»</p> + +<p>Jacques avait été mis, dans l'après-dînée, en possession +de la chambre qu'il devait occuper désormais à +l'hôtel de T... Ce n'était pas son ancienne mansarde; +c'était un petit appartement beaucoup plus confortable, +situé au second, mais ayant vue aussi sur le jardin. En +examinant ce local, Jacques fut frappé du goût et de la +grâce aimable avec lesquels il avait été décoré. Tout +était simple; mais, par un étrange hasard, il semblait +que la personne chargée de ce soin eût deviné ses goûts, +ses paisibles habitudes de travail, le choix des livres qui +pouvaient le charmer, et jusqu'aux couleurs de teinture +qu'il aimait. La pensée ne lui vint pourtant pas que madame +de T... eût daigné s'occuper elle-même de ces détails. +Dans les commencements de son séjour à la campagne +il avait été l'objet des attentions les plus délicates +et les plus affectueuses dans ce qui concernait les douceurs +de son installation. Mais depuis qu'Alice, préoccupée +d'une pensée grave qu'il ne devinait pas, semblait +s'être refroidie pour lui, il ne se flattait plus de lui inspirer +ces prévenantes bontés. Agité et craignant de réfléchir, +il se jeta sur son lit, espérant trouver dans le sommeil +l'oubli momentané de la tristesse invincible qui le +gagnait.</p> + +<p>Mais il n'eut qu'un sommeil entrecoupé et des rêves +insensés. Il pressait Alice dans ses bras, et tout à coup, +son visage divin devenant le visage désolé d'Isidora, ses +caresses se changeaient en malédictions, et la courtisane +étranglait sous ses yeux la femme adorée.</p> + +<p>Obsédé de ces folles visions, il se leva et s'approcha +de sa fenêtre. Les menaces d'orage s'étaient dissipées: +il n'y avait plus au firmament qu'une vague blancheur, +des nuées transparentes, floconneuses, et l'argent mat +du clair de la lune sur un fond de moire. Laurent jeta +les yeux sur ce jardin funeste qui ne lui rappelait que +des regrets ou des remords. Mais bientôt son attention +fut fixée sur un objet inexplicable. Tout au fond du jardin, +sur une espèce de terrasse relevée de trois gradins +de pierre blanche, et fermée de grands murs, marchait +lentement une forme noire qu'il lui était impossible de +distinguer, mais dont le mouvement régulier et impassible +pouvait être comparé à celui d'un pendule. Qui +donc pouvait ainsi veiller dans la solitude et le silence +de la nuit? D'abord un soupçon terrible, une âcre jalousie, +s'empara du cerveau affaibli de Jacques. Comme +s'il avait eu, lui, le droit d'être jaloux! Alice attendait-elle +quelqu'un à cette heure solennelle et mystérieuse? +Mais était-ce bien Alice? Isidora aussi portait un vêtement +de deuil. Aurait-elle eu la fantaisie de venir rêver +dans ce jardin plutôt que dans le sien? elle pouvait en +avoir conservé une clef. Mais comment expliquer le choix +de cette promenade? D'ailleurs Alice était mince, et il +lui semblait voir une forme élancée.</p> + +<p>Une demi-heure s'écoula ainsi. L'ombre paraissait infatigable, +et elle était bien seule. Elle disparaissait derrière +de grands vases de fleurs et quelques touffes de +rosiers disposés sur le rebord de la terrasse. Puis elle se +montrait toujours aux mêmes endroits découverts, suivant +la même ligne, et avec tant d'uniformité, qu'on eût +pu compter par minutes et secondes les ailées et venues +de son invariable exercice. Elle marchait lentement, ne +s'arrêtait jamais, et paraissait bien plutôt plongée dans +le recueillement d'une longue méditation qu'agitée par +l'attente d'un rendez-vous quelconque.</p> + +<p>Jacques fatigua son esprit et ses yeux à la suivre, +jusqu'à ce que, cédant à la lassitude, et voulant se persuader +que ce pouvait être la femme de chambre de +madame de T..., attendant quelque amant pour son propre +compte, il alla se recoucher. Après deux heures de +cauchemar et de malaise, il retourna à la fenêtre. L'ombre +marchait toujours. Était-ce une hallucination? Cela +faisait croire à quelque chose de surnaturel. Un spectre +ou un automate pouvaient seuls errer ainsi pendant de +si longues heures sans se lasser. Où un être humain +eût-il pris tant de persévérance et d'insensibilité physique? +L'horizon blanchissait, l'air devenait froid, et les +feuilles se dilataient à l'approche de la rosée. «Je resterai +là, se dit Jacques, jusqu'à ce que la vision s'évanouisse +ou jusqu'à ce que cette femme quitte le théâtre de sa promenade +obstinée. A moins de passer par-dessus le mur, +il faudra bien qu'elle se rapproche, que je la voie ou que +je la devine.»</p> + +<p>Cette curiosité, mêlée d'angoisse, fit diversion à ses +maux réels. Caché derrière la mousseline du rideau collé +à ses vitres, il s'obstina à son tour à regarder, jusqu'à +ce que le jour, s'épurant peu à peu, lui permit de reconnaître +Alice. A n'en pouvoir douter, c'était elle qui, depuis +une heure du matin jusqu'à quatre, avait ainsi +marché sans relâche, sans distraction, et sans qu'aucune +impression extérieure eût pu la déranger du problème +intérieur qu'elle semblait occupée à résoudre. A mesure +que le jour net et transparent qui précède le lever du +soleil lui permettait de discerner les objets, Jacques +voyait son attitude, sa démarche, les détails de son vêtement. +Rien en elle n'annonçait le désordre de l'âme. +Elle avait la même toilette de deuil qu'il lui avait vue la +veille; elle n'avait pas songé à mettre un châle: elle +avait la tête nue. Ses cheveux bruns, séparés sur son +beau front, ne paraissaient pas avoir été déroulés pour +une tentative de sommeil. Son pas était encore ferme +quoique un peu ralenti, ses bras croisés sur sa poitrine +sans raideur et sans contraction violente. Enfin, lorsque +le premier rayon du soleil vint dorer les plus hautes +branches, elle s'arrêta au milieu de la terrasse et parut +regarder attentivement la façade de la maison. Puis elle +descendit les trois degrés et se dirigea vers la porte du +petit salon d'été, sans avoir aperçu Jacques qui se cachait +soigneusement. Lorsqu'elle fut assez près de la +maison pour qu'il pût distinguer sa physionomie, il remarqua +avec étonnement qu'elle était calme, pâle, il est +vrai, comme l'aube, mais aussi sereine, et à peine altérée +par la fatigue d'une si solennelle et si étrange veillée. +Et, cependant, que n'avait-il pas fallu souffrir pour remporter +une telle victoire sur soi-même «Oh! quelle +femme êtes-vous donc? s'écria Jacques intérieurement, +quand il lui eut entendu doucement refermer la porte +vitrée de son boudoir; quelle énigme vivante, quelle +âme céleste nourrie des plus hautes contemplations, ou +quel coeur à jamais brisé par un morne désespoir? Vous +n'aimez pas, non, vous n'aimez pas, car vous semblez ne +pouvoir pas souffrir; mais vous avez aimé, et vous vivez +peut-être d'un souvenir du mort!» Et Jacques ne se +doutait pas que ce mort c'était lui.</p> + +<p>«J'ai aimé!» pensait Alice en se déshabillant avec lenteur +et en s'étendant sur sa couche chaste et sombre.</p> + +<p>Jacques fut bien abattu et bien préoccupé durant la +leçon du matin qu'il donnait ordinairement avec tant de +zèle et d'amour au fils d'Alice. Il s'en fit, des reproches. +Nos fautes ont ainsi toutes sortes de retentissements imprévus, +petits ou grands, mais qui en raniment l'amertume +par mille endroits.</p> + +<p>A la campagne, Alice avait l'habitude de venir toujours, +vers la fin de la leçon, écouter le résumé du précepteur +ou de l'enfant. Jacques se dit que toute cette vie +allait changer à Paris, et qu'il ne verrait peut-être pas +Alice de la journée. On lui monta son déjeuner dans sa +chambre, et le vieux serviteur lui dit que madame avait +commandé que son couvert fût mis tous les jours à sa +table à l'heure du dîner. Jacques attendit cette heure +avec anxiété. Mais il dîna tête-à-tête avec son élève.</p> + +<p>«Madame a la migraine, dit le bonhomme Saint-Jean, +une forte migraine, à ce qui parait; elle n'a rien pris de +la journée.»</p> + +<p>Et il secoua la tête d'un air chagrin.</p> + +<p>Nous laisserons Jacques Laurent à ses anxiétés, et +nous rendrons compte au lecteur de la journée d'Alice.</p> + +<p>Après quelques heures d'un sommeil calme, elle s'habilla +avec le même soin qu'à l'ordinaire, et se fit apporter +la clef de la petite porte du jardin. «Je la laisserai +dans la serrure, dit-elle à Saint-Jean, et vous ne l'ôterez +jamais.» Puis elle se dirigea avec une lenteur tranquille +vers le jardin d'Isidora, et elle alla s'asseoir dans la serre, +où elle voulut rester seule quelques instants avant de la +faire avertir. Il y avait là quelque désordre, un coussin +de velours tombé dans le sable, quelques belles fleurs +brisées autour de la fontaine. Alice eut un frisson glacé; +mais aucun soupir ne trahit, même dans la solitude, +l'émotion de son âme profonde.</p> + +<p>Elle allait sa diriger enfin vers le pavillon, lorsque +Isidora parut devant elle, en robe blanche sous une légère +mante noire. Isidora était fière de porter en public +ce deuil qui la faisait épouse et veuve; mais elle haïssait +cette sombre couleur et ce souvenir de mort. N'attendant +pas si tôt la visite de sa belle-soeur, elle cachait +à peine sous sa mante cette toilette du matin, molle et +fraîche, dans laquelle elle se sentait renaître. Pourtant +le visage de la superbe fille était fort altéré. Sa beauté +n'en souffrait pas; elle y gagnait peut-être en expression; +mais il était facile de voir à son oeil plombé et à sa +riche chevelure à peine nouée, qu'elle avait peu dormi +et qu'elle avait eu hâte de se retremper dans l'air du +matin. Il était à peine neuf heures.</p> + +<p>Elle fit un léger cri de surprise, puis, comme charmée, +elle s'élança vers Alice; mais, dans son rapide regard, +je ne sais quelle farouche inquiétude se trahit en chemin.</p> + +<p>Alice, clairvoyante et forte, lui sourit sans effort et +lui lendit une main qu'Isidora porta à ses lèvres avec un +mouvement convulsif de reconnaissance, mais sans pouvoir +détacher son oeil, noir et craintif comme celui d'une +gazelle, du placide regard d'Alice. Alice était bien pâle +aussi; mais si paisible et si souriante, qu'on eût dit +qu'elle était l'amante victorieuse en face de l'amante +trahie.</p> + +<p>«Elle ne se doute de rien!» pensa l'autre; et elle +reprit son aplomb, d'autant plus qu'Alice ne parut pas +faire la moindre attention à son joli peignoir de mousseline +blanche.</p> + +<p>—Vous ne m'attendiez pas si matin, lui dit madame +de T...; mais vous m'aviez dit que vous défendriez votre +porte et que vous ne sortiriez pas tant que je ne serais +pas venue; je n'ai pas voulu vous condamner à une +longue réclusion, et, en attendant voire réveil, je prenais +plaisir à faire connaissance avec vos belles fleurs.</p> + +<p>—Mes plus belles fleurs sont sans parfum et sans pureté +auprès de vous, répondit Isidora, et ne prenez pas +ceci pour une métaphore apportée de l'Italie, la terre +classique des rébus. Je pense naïvement ce que je vous +dis d'une façon ridicule; c'est assez le caractère de l'enthousiasme +italien. Il paraît exagéré à force d'être sincère. +Ah! Madame, que vous êtes belle au jour, que +votre air de bonté me pénètre, et que votre manière +d'être avec moi me rend heureuse! Vous ne partagez +donc pas l'animosité de votre famille contre moi? Vous +n'avez donc pas le sot et féroce orgueil des femmes du +grand monde?</p> + +<p>—Ne parlons ni de ma famille, ni des femmes du +monde: vous ne les connaissez pas encore, et peut-être +n'aurez-vous pas tant à vous en plaindre que vous le +croyez. Que vous importe, d'ailleurs, l'opinion de ceux +qui, de leur côté, vous jugeraient ainsi sans vous connaître? +Oubliez un peu tout ce qui se meut eu dehors de +votre véritable vie, comme je l'oublie, moi aussi; même +quand je suis forcée de le traverser. Pensez un peu à +moi, et laissez-moi ne penser qu'à vous. Dites-moi, +croyez-vous que vous pourrez m'aimer?</p> + +<p>Cette question était faite avec une sorte de sévérité +où la franchise impérieuse se mêlait à la cordiale bienveillance. +Isidora essaya de se récrier sur la cruauté +d'un tel doute; mais le regard ferme et bon d'Alice semblait +lui dire: <i>Pas de phrase je mérite mieux de +vous.</i> Et Isidora, sentant tout à coup le poids de cette +âme supérieure tomber sur la sienne, fut saisie d'un +malaise qui ressemblait à la peur.</p> + +<p>Cette peur devint de l'épouvante lorsque Alice ajouta, +en retenant fortement sa main dans la sienne: «Répondez-moi, +répondez-moi donc hardiment, Julie!»</p> + +<p>—Julie? s'écria la courtisane hors d'elle-même. Quel +nom me donnez-vous là?</p> + +<p>—Permettez-moi de vous le donner toujours, reprit +Alice avec une grande douceur; un de nos amis communs +vous a connue sous ce nom, qui est sans doute le +véritable, et qui m'est plus doux à prononcer.</p> + +<p>—C'est mon nom de baptême, en effet, dit Isidora +avec un triste sourire; mais je n'ai pas voulu le porter +après que j'ai eu quitté ma famille et mon humble condition. +C'est mon nom d'ouvrière, car vous savez que +j'étais une pauvre enfant du peuple.</p> + +<p>—C'est votre titre de noblesse à mes yeux.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Vraiment oui! Ne croyez donc pas que les idées ne +pénètrent pas jusque dans les têtes coiffées en naissant +d'un hochet blasonné. Ne soyez pas plus fière que moi; +nommez-moi Alice, et reprenez pour moi votre nom de +Julie.</p> + +<p>—Ah! il me rappelle tant de choses douces et cruelles! +ma jeunesse, mon ignorance, mes illusions, tout ce que +j'ai perdu! Oui, donnez-le-moi, ce cher nom, pour que +j'oublie tout ce qui s'est passé pendant que je m'appelais +Isidora... Car celui-là vous fait mal aussi à prononcer, +n'est-ce pas? Et en disant ces derniers mots, Isidora +regarda à son tour Alice avec une sincérité impérative.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/07.png"></p> + + +<p>Alice éleva sa belle main délicate, et la posant sur le +front de la courtisane: «Je vous jure, par votre rare +intelligence, lui dit-elle, que si votre coeur est aussi bon +que votre beauté est puissante, quoi qu'il y ait eu dans +votre vie, je ne veux ni le savoir, ni le juger. Que de +vous à moi, ce qui peut vous faire souffrir dans le passé +soit comme s'il n'avait jamais existé. Si vous êtes grande, +généreuse et sincère, Dieu a dû vous absoudre, et aucune +de ses créatures n'a le droit de trouver Dieu trop indulgent. +Répondez-moi donc, car je ne vous demande pas +autre chose. Votre coeur est-il bien vivant? Êtes-vous bien +capable d'aimer? Car si cela est, vous valez tout autant +devant Dieu que moi qui vous interroge.»</p> + +<p>Isidora, entièrement vaincue par l'ascendant de la +justice et de la bonté, mit ses deux mains sur son visage +et garda le silence. Son enthousiasme d'habitude avait +fait place à un attendrissement profond, mais douloureux +il lui fallait bien aimer Alice, et elle sentait qu'elle +l'aimait plus encore que durant l'accès d'exaltation +qu'elle avait éprouvé la veille en recevant les premières +ouvertures de son amitié.</p> + +<p>Mais le fantôme de Jacques Laurent avait passé entre +elles deux, et il y avait eu de la haine mêlée à ce premier +élan de son coeur vers une rivale. Maintenant le +respect brisait la jalousie. L'orgueil abattu ne trouvait +plus d'ivresse dans la reconnaissance. Alice n'était plus +là comme une fée qui l'enlevait à la terre, mais comme +une soeur de la Charité qui sondait ses plaies. La fière +malade ne pouvait repousser cette main généreuse; mais +elle avait honte d'avouer qu'elle avait plus besoin de +secours et de pardon que de justice.</p> + +<p>Alice écarta avec une sorte d'autorité les mains de la +courtisane et vit la confusion sur ce front que les outrages +réunis de tous les hommes n'eussent pas pu faire +rougir.</p> + +<p>«Eh bien, lui dit-elle, si vous n'êtes pas sûre de vous-même, +attendez pour me répondre. J'aurai du courage +et je ne me rebuterai pas.»</p> + +<p>—Je ne venais pas pour vous imposer la confiance et +l'amitié. Je venais vous les offrir et vous les demander.</p> + +<p>—Et moi, je vous donne toute mon âme, lui répondit +enfin Isidora en dévorant des larmes brûlantes.</p> + +<p>—Ne sentez-vous pas que vous me dominez et que ma +foi vous appartient?</p> + +<p>—Mais ne voyez-vous pas aussi que je ne suis pas aussi +bien avec Dieu et avec moi-même que vous l'espériez? +Ne voyez-vous pas que j'ai honte de faire un pareil aveu? +Ne soyez pas cruelle, et n'abusez pas de votre ascendant, +car je ne sais pas si je pourrai le subir longtemps sans +me révolter. Ah! je suis une âme malheureuse, j'ai besoin +de pitié à cause de ce que je souffre; mais la pitié +m'humilie, et je ne peux pas l'accepter!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/08.png"></p> + +<p>—De la pitié! Dieu seul a le droit de l'exercer; mais +les hommes! Oh! Vous avez raison de repousser la pitié +de ces êtres qui en ont tous besoin pour eux-mêmes. J'en +serais bien digne, chère Julie, si je vous offrais la +mienne.</p> + +<p>—Que m'offres-tu donc, noble femme? suis-je digne +de ton affection?</p> + +<p>—Oui, Julie, si vous la partagez.</p> + +<p>—Eh! ne vois-tu pas que je l'implorerais à genoux s'il +le fallait! Oh! belle et bonne créature de Dieu que vous +êtes, prenez garde à ce que vous allez faire en m'ouvrant +le trésor de votre affection; car si vous vous rétirez de +moi quand vous aurez vu le fond de mon coeur, vous aurez +frappé le dernier coup, et je serai forcée de vous +maudire.</p> + +<p>—Pourquoi mêlez-vous toujours quelque chose de +sinistre à votre expansion? On vous a donc fait bien du +mal? Et cependant un homme vous a rendu justice, un +homme vous a aimée.</p> + +<p>—De quel homme parlez-vous?</p> + +<p>—De mon frère.</p> + +<p>—Ah! ne parlons pas de lui, Alice, car c'est là que +notre lien, à peine formé, va peut-être se rompre, à +moins que ma franchise ne me fasse absoudre!...</p> + +<p>—Pas de confession, ma chère Julie. Je sais de vous +certaines choses que je comprends sans les approuver. +Mais trois années de dévouement et de fidélité les ont +expiées.</p> + +<p>—Écoutez, écoutez, s'écria Julie en se pliant sur le +coussin de velours resté à terre aux pieds d'Alice, dans +une attitude à demi familière, à demi prosternée: je ne +veux pas que vous me croyiez meilleure que je ne le +suis. J'aimerais mieux que vous me crussiez pire, afin +d'avoir à conquérir votre estime, que je ne veux ni surprendre +ni extorquer. Je veux vous dire toute ma vie.</p> + +<p>Et comme Alice fit involontairement un geste d'effroi, +elle ajouta avec abattement:</p> + +<p>—Non, je ne vous raconterai rien; je ne le pourrais +pas non plus; mais je tâcherai de me faire connaître, en +parlant au hasard, car mon coeur est plein de trouble, et +je ne puis recevoir en silence un bienfait que je crains +de ne pas mériter.</p> + +<p>—Oh! Madame, on n'est pas belle et pauvre impunément +dans notre abominable société de pauvres et de +riches, et ce don de Dieu, le plus magique de tous, la +beauté de la femme, la femme du peuple doit trembler +de le transmettre à sa fille.</p> + +<p>—Je me rappelle un dicton populaire que j'entendais répéter +autour de moi dans mon enfance: <i>Elle a des yeux +à la perdition de son âme</i>, disaient, les commères du +voisinage, en me prenant des mains de ma mère pour +m'embrasser. Ah! que j'ai bien compris, depuis, cette +naïve et sinistre prédiction!</p> + +<p>«C'est que la beauté et la misère forment un assemblage +si monstrueux! La misère laide, sale, cruelle, le +travail implacable, dévorant, les privations obstinées, +le froid, la faim, l'isolement, la honte, les haillons, tout +cela est si sûrement mortel pour la beauté! Et la beauté +est ambitieuse; elle sent qu'elle est une puissance; +qu'un règne lui serait dévolu si nous vivions selon les +desseins de Dieu; elle sent qu'elle attire et commande +l'amour, qu'elle peut élever une mendiante au-dessus +d'une reine dans le coeur des hommes; elle souffre et +s'indigne du néant et des fers de la pauvreté.</p> + +<p>«Elle ne veut pas servir, mais commander; elle veut +monter, et non disparaître; elle veut connaître et posséder; +mais, hélas! à quel prix la société lui accorde-t-elle +ce règne funeste et cette ivresse d'un jour!</p> + +<p>«Et moi aussi, j'ai voulu régner, et j'ai trouvé l'esclavage +et la honte. Vous pensez peut-être qu'il y a des +âmes faites pour le vice, et condamnées d'avance; d'autres +âmes faites pour la vertu et incorruptibles. Vous +êtes peut-être fataliste comme les gens heureux qui +croient à leur étoile. Ah! sachez qu'il n'y a de fatal pour +nous en ce monde que le mal qui nous environne, et +que nous ne pouvons pas le conjurer. S'il nous était +donné de le juger et de le connaître, la peur tiendrait +lieu de force aux plus faibles. Mais que sait-on du mal +quand on ne le porte pas en soi? Nos bons instincts ne +sont-ils pas légitimes, et, par cela même, invincibles? +A qui la faute si nous sommes condamnées à périr ou à +les étouffer?</p> + +<p>«Ton ambition t'a perdue, me disait ma pauvre mère +en courroux, après mes premières fautes. Cela était vrai; +mais quelle était donc cette ambition si coupable? Hélas! +je n'en connaissais pas d'autre que celle d'être aimée! +Suis-je donc criminelle pour n'avoir pas trouvé l'amour, +pour moins encore, pour n'avoir pas su qu'il n'existait pas?</p> + +<p>«Et, ne trouvant pas la réalité de l'amour, il a fallu +me contenter du semblant. Des hommages et des dons, +ce n'est pas l'amour, et pourtant la plupart des femmes +qui portent le même nom que moi dans la société n'en demandent +pas davantage. Mais le plus grand malheur qui +puisse échoir à une femme comme moi, c'est de n'être +pas stupide. Une courtisane intelligente, douée d'un esprit +sérieux et d'un coeur aimant! mais c'est une monstruosité! +Et pourtant je ne suis pas la seule. Quelques +unes d'entre nous meurent de douleur, de dégoût et de +regrets, au milieu de cette vie de plaisir, d'opulence et +de frivolité qu'elles ont acceptée.</p> + +<p>«Ce n'est pas la cupidité, ce n'est pas le libertinage, +qui les ont conduites à ce que la société considère comme +un état de dégradation.</p> + +<p>«Il est vrai qu'elles ont commis, comme moi, des +fautes, et qu'elles ont caressé aussi de dangereuses, de +coupables erreurs. Elles ont accepté leur opulence de +mains indignes, et lâchement reçu comme un dédommagement +de leur esclavage ou de leur abandon, des richesses +qu'elles auraient dû haïr et repousser.</p> + +<p>«Il y a beaucoup d'intrigantes, qui, pour s'assurer ces +richesses, jouent avec la passion, menacent d'une rupture, +feignent la jalousie, poursuivent de leurs transports +étudiée un amant qui les quitte, enfin trafiquent +de l'amour d'une manière honteuse. A celles-là rien de +sacré, rien de vrai. Elles n'aiment jamais; elles quittent +un amant par la seule raison qu'un amant plus riche se +présente. Ces femmes-là me font horreur, et je me surprends +à les mépriser, comme si j'étais irréprochable. +Mais quelques-unes d'entre nous valent mieux, sans qu'on +s'en aperçoive, sans qu'on leur en sache aucun gré. Elles +ne calculent pas, elles ne comptent pas avec la richesse.</p> + +<p>«Le hasard seul a voulu que le premier objet de leur +passion fût riche, et elles n'ont pas prévu qu'en se laissant +combler, elles seraient regardées bientôt comme +vendues.</p> + +<p>«Puis, dans l'habitude de luxe où elles vivent, avec +les besoins factices qu'on leur crée, avec l'entourage de +riches admirateurs qui fait leurs relations, leur âme +s'amollit, leur constitution s'énerve, le travail et la misère +leur deviennent des pensées de terreur. Si elles +changent d'amant, c'est un riche qui se présente, c'est +un riche qui est accepté.</p> + +<p>«Devenues futiles et aveugles, un homme simple et +modeste n'est plus un homme à leurs yeux; il n'exerce +pas de séduction sur elles; un habit mal fait le rend ridicule, +le défaut d'usage, la simplicité des manières le +font paraître déplaisant, et nous serions humiliées d'avoir +un tel protecteur, et de paraître avec lui en public. +Nous devenons plus aristocratiques, plus patriciennes +que les duchesses de l'ancienne cour et les reines modernes +de la finance.</p> + +<p>«Et puis, l'oisiveté est une autre cause de démoralisation, +et c'est encore par là que nous en venons à ressembler +aux grandes dames. Nous avons pris l'habitude +de donner tant d'heures à la toilette, à la promenade, à +de frivoles entretiens, nous trônons avec tant de nonchalance +sur nos ottomanes ou dans nos avant-scènes, qu'il +nous devient bientôt impossible de nous occuper avec +suite à rien de sérieux.</p> + +<p>«Nos sots plaisirs nous excèdent, mais la solitude +nous effraie, et nous ne pouvons plus nous passer de cette +vie de représentation stupide, qui est à la fois un fardeau +et un besoin pour nous.</p> + +<p>«Et puis encore l'orgueil! cette sorte d'orgueil particulier +aux êtres qu'on s'est efforcé d'avilir, qui ont +donné des armes contre eux, et qui, ne pouvant retrouver +le vrai chemin de l'honneur, se font gloire de leur +contenance intrépide. Oh! cet orgueil-là, pour être illégitime, +n'en est pas moins jaloux, ombrageux et despotique +à l'excès. On pourrait le comparer à celui de certains +hommes politiques qui se drapent dans leur impopularité.</p> + +<p>«Jugez donc de ce que doit souffrir une tête douée +d'intelligence et de raison, quand, poussée par la fatalité +dans cette voie sans issue, elle arrive à perdre la +puissance de se réhabiliter sans en voir perdu le besoin.</p> + +<p>«Ah! Madame, vous n'êtes pas, vous, une femme +vulgaire, vous avez un grand coeur, une grande intelligence. +Il est impossible que vous ne me compreniez pas. +Vous ne voudriez pas m'insulter en me mettant sous les +yeux les prétendus éléments de mon bonheur, le nom et +le titre que je porte, la sécurité de ma fortune, de ma +liberté, ma beauté encore florissante; et mon esprit généralement +vanté et apprécié par de prétendus amis.</p> + +<p>«Mon nom de patricienne et mon titre de comtesse, +je les dois à l'amour aveugle et obstiné d'un homme +que je ne pouvais pas aimer, et que j'ai souvent trompé, +avide et insatiable que j'étais d'un instant d'amour et de +bonheur impossibles à trouver!</p> + +<p>«Cet homme excellent, mais homme du monde, malgré +tout, jaloux sans passion et généreux sans miséricorde, +n'eût jamais osé faire de moi sa femme, s'il eût +dû survivre à la maladie qui l'a emporté.</p> + +<p>«À son lit de mort, il a voulu, par un étrange caprice, +me laisser dans le monde un rang auquel je ne +songeais pas, et que j'ai eu la faiblesse d'accepter sans +comprendre que ce serait là encore une fausse dignité, +une puissance illusoire, une comédie de réhabilitation, +un masque sur l'infamie de mon nom de fille.</p> + +<p>«La famille du comte de S... n'a pas voulu me disputer +le legs considérable dont je jouis, et cette crainte du +scandale est la marque de dédain la plus incisive qu'elle +m'ait donnée. Je sais bien que, dans le temps où nous +vivons, je pourrais braver ce dédain, me pousser par +l'intrigue dans les salons, y réussir, y tourner la tête +d'un lord excentrique ou d'un Français sceptique, faire +encore un riche, peut-être un illustre mariage, qui sait! +aller à la cour citoyenne comme certaines filles publiques, +bien autrement avilies que moi, s'y sont poussées +et installées à force d'impudence ou d'habileté. Mais je +n'ai pas la ressource d'être vile, et ce genre d'ambition +m'est impossible.</p> + +<p>«Mon orgueil est trop éclairé pour aller affronter des mépris +qui me font souffrir par la seule pensée qu'ils existent +au fond des coeurs, quelque part, chez des gens que je ne +connais même pas. Je ne pourrais pas, je n'ai jamais pu +m'entourer de ces femmes équivoques, qui ont fait justement +comme moi, par les mêmes hasards, mais avec +d'autres intentions et d'autres moyens. J'abhorre l'intrigue, +et j'éprouve une sorte de consolation à écraser +ces femmes-là du mépris qu'elles m'inspirent.</p> + +<p>«Mais, hélas! pour valoir mieux qu'elles, je n'en +suis que plus malheureuse.</p> + +<p>«Ne pouvant m'amuser à la possession des bijoux et +des voitures, à la conquête des révérences et à l'exhibition +d'une couronne de comtesse sur mes cartes de visite, +j'ai l'âme remplie d'un idéal que je n'ai jamais pu, +et que, moins que jamais, je puis atteindre.</p> + +<p>«Le manque d'amour me tue, et le besoin d'être aimée +me torture... Et pourtant je ne suis pas sûre de n'avoir +pas perdu moi-même, au milieu de tant de souffrances, +la puissance d'aimer.</p> + +<p>«Ah! la voilà, cette révélation gui vous effraie et à +laquelle vous n'osiez pas vous attendre! Je vous ai devinée, +Alice, et je sais bien ce qui a disposé votre grand +coeur à m'absoudre de toute ma vie. Dans votre vie de réserve +et de pudeur, à vous, vous vous êtes dit avec l'humilité +d'un ange, que les femmes comme moi avaient +une sorte de grandeur incomprise, qu'elles se rachetaient +devant Dieu par la puissance de leurs affections, +et que, comme à Madeleine, il leur serait beaucoup +pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Hélas! +vous n'avez pas compris que Dieu serait trop indulgent, +s'il permettait aux âmes qui abusent de ses dons de ne +pas arriver à la satiété et à l'impuissance.</p> + +<p>«Le châtiment est là pour le coeur de la femme, +comme pour les sens du débauché.</p> + +<p>«Et ce malheur incommensurable n'est pas l'expiation +des âmes vulgaires, sachez-le bien. J'ai été frappée, +en Italie, de la différence qui existait entre moi et presque +toutes ces femmes d'une organisation à la fois riche +et grossière.</p> + +<p>«Elles avaient bien aussi des alternatives d'illusion et +de déception, mais leurs sens sont si actifs, que leur illusion +n'est pas tuée par ses nombreuses défaites. J'ai +connu à Rome une jeune fille de vingt ans, qui me disait +tranquillement, en comptant sur ses doigts:</p> + +<p>«J'ai aimé trois fois, et j'ai toujours été trompée; +mais, cette fois-ci, je suis bien sûre d'être aimée, et de +l'être pour toujours.»</p> + +<p>«Huit jours après, elle était trahie; elle fut d'abord +folle, puis malade à mourir; puis, quand elle fut guérie, +il se trouva qu'elle était passionnément éprise du médecin +qui l'avait soignée, et qu'elle disait encore:</p> + +<p>«Cette fois-ci, c'est pour toujours.»</p> + +<p>«J'ignore la suite de ses aventures; mais je gagerais +qu'elle est aujourd'hui à son dixième amour, et qu'elle ne +désespère de rien. Pourtant cette fille était honnête, sincère, +elle donnait toute son âme, elle se dévouait sans +mesure, elle était admirable de confiance, de miséricorde +et de folie. C'était une mobile et puissante organisation.</p> + +<p>«Nous ne sommes point ainsi, nous autres Françaises, +nous autres Parisiennes surtout. Nous n'avons peut-être +pas moins de coeur qu'elles; mais nous avons beaucoup +plus d'intelligence, et cette intelligence nous empêche +d'oublier. Notre fierté est moins audacieuse; elle est plus +délicate, elle ne se relève pas aussi aisément d'un affront; +elle raisonne; elle voit le nouveau coup qui la menace +dans la récente blessure dont elle saigne. Ce n'est +pas une force égarée qui cherche aveuglément le remède +dans l'oubli du mal et dans de nouveaux biens. C'est une +force brisée, qui ne peut se consoler de sa chute, et qui +se regrette amèrement elle-même.</p> + +<p>«En bien, Alice, voilà longtemps que je parle, et je +ne vous ai encore rien dit, rien fait comprendre, peut-être. +C'est que je suis une énigme pour moi-même. Malade +d'amour, Je n'aime pas. Une fois, dans ma vie, j'ai +cru aimer... j'ai longtemps caressé ce rêve comme une +réalité dont le souvenir faisait toute ma richesse, et, à +présent?... Eh bien, à présent, hélas! je ne suis pas +même sûre de n'avoir pas rêvé. Ah! si je pouvais, si +j'osais raconter! Tenez, c'est comme pour aimer: <i>Vorrei +e non vorrei</i>.»</p> + +<p>—Eh bien, Julie, répondit Alice en étouffant un profond +soupir; car les paroles d'Isidora l'avaient remplie +d'effroi et navrée de tristesse: parlez et racontez. Vous +en avez trop dit, et j'en ai trop entendu pour en rester +là. Oubliez que vous parlez à la soeur de votre mari. Et +pourquoi, d'ailleurs, ne serait-elle pas votre confidente? +Lui vivant, vous eussiez pu chercher en elle un soutien +contre votre propre faiblesse, un refuge dans vos courageux +repentirs.</p> + +<p>A présent que je ne peux plus lui conserver ou lui +rendre les bienfaits de votre affection, je peux, du moins, +accomplir son dernier voeu, en remplissant, auprès de +vous, le rôle d'une soeur.</p> + +<p>—Appelez-moi votre soeur! dites ce mot adorable, +<i>ma soeur</i>, s'écria Isidora en embrassant avec énergie les +genoux d'Alice. Oh! s'il est possible que vous m'aimiez +ainsi, oui, je jure à Dieu que, moi, je pourrai encore +aimer et croire!</p> + +<p>En cet instant Isidora parlait avec l'élan de la conviction, +et tout ce qu'elle avait encore de pur et de bon +dans l'âme rayonnait dans son beau regard.</p> + +<p>Alice l'embrassa et lui donna le nom de soeur, en appelant +sur elle la bénédiction de la grâce divine.</p> + +<p>—Et maintenant, dit Julie tout en pleurs, je raconterai +le fait le plus caché et le plus important de ma vie, +mon seul amour!... C'est un homme que vous connaissez... +qui demeure chez vous... qui vous a sans doute +parlé de moi...</p> + +<p>—Oui, c'est Jacques Laurent, répondit Alice avec +un calme héroïque.</p> + +<p>Ce nom, dans la bouche de madame de T..., fit frissonner +Isidora.</p> + +<p>Elle redevint farouche un instant et plongea son regard +dans celui d'Alice; mais elle ne put pénétrer dans +cette âme invincible, et la courtisane jalouse et soupçonneuse +fut trompée par la femme sans expérience et +sans ruse. C'est peut-être la plus grande victoire que la +pudeur ait jamais remportée.</p> + +<p>«Elle ne l'aime pas, je peux tout dire, pensa Isidora, +et elle dit tout, en effet.</p> + +<p>Elle raconta son histoire et celle de Jacques, dans les +plus chauds détails. Elle n'omit des événements de la +nuit que les soupçons qu'elle avait eus sur sa rivale; +elle les oublia plutôt qu'elle ne les voulut celer. Ne les +ressentant plus, heureuse d'aimer Alice sans avoir à lutter +contre de mauvais sentiments, elle dévoila, avec son éloquence +animée, ce triste roman qu'elle voyait enfin se +dessiner nettement dans ses souvenirs. Elle confessa +même que, sans le vouloir, sans le savoir, entraînée +par un prestige de l'imagination, elle avait exagéré à +Jacques la passion qu'elle avait conservée pour lui; et, +quand elle eut fait cette confession courageuse, elle +ajouta:</p> + +<p>«C'est là le dernier trait de ce malheureux caractère +que je ne peux plus gouverner, le plus évident symptôme +de cette maladie incurable à laquelle je succombe.</p> + +<p>«Le besoin d'être aimée m'a fait croire à moi-même +que j'aimais éperdument, et je l'ai affirmé de bonne foi; +j'en ai protesté avec ardeur.</p> + +<p>«Il l'a cru, lui: comment ne l'eût-il pas fait, quand +je le croyais moi-même?</p> + +<p>«Eh bien, j'ai gâté mon roman en voulant le reprendre +et le dénouer. Le premier dénouement, brusqué +dans la souffrance, l'avait laissé complet dans ma pensée. +A présent, il me semble qu'il ne vaut guère mieux +que tous les autres, et que le héros ne m'est plus aussi +cher.</p> + +<p>«Il me semble que j'ai fait une mauvaise action en +voulant prendre possession de son âme malgré lui.</p> + +<p>«À coup sûr, j'ai manqué à ma fierté habituelle, à +mon rôle de femme, en n'ayant pas la patience d'attendre +qu'il se renflammât de lui-même.</p> + +<p>«Quel doux triomphe c'eût été pour moi de voir peu +à peu revenir à mes pieds, en suppliant, cet homme que +j'avais si rudement abandonné au plus fort de sa passion, +et qui a dû me maudire tant de fois! Et ne croyez +pas que ce regret soit un pur orgueil de coquette: oh! +non. Je ne demande à inspirer l'amour que pour réussir +à y croire ou à le partager.</p> + +<p>«J'ai donc empêché cet amour de renaître en voulant +le rallumer précipitamment. Là encore ma soif maladive +m'a fait renverser la coupe avant de boire, ou, pour +employer une comparaison plus vraie, le froid mortel +qui me gagne et m'épouvante m'a forcée à me jeter dans +le feu, où je me suis brûlée sans me réchauffer.</p> + +<p>«Ah! condamnez-moi, noble Alice, et reprochez-moi +sans pitié ce désordre et cette fièvre d'abuser, qui, de +mon ancienne vie de courtisane, a passé jusque dans +mes plus purs sentiments; ou plutôt plaignez moi, car je +suis bien cruellement punie! punie par ma raison, que je +ne puis ni reprendre ni détruire; par la délicatesse de +mon intelligence, qui condamne ses propres égarements; +par mon orgueil de femme, qui frémit d'être si souvent +compromis par ma vanité de fille.</p> + +<p>«J'étais jalouse, cette nuit.....jalouse, sans savoir de +qui!...</p> + +<p>«J'aurais accusé Dieu même de s'être mis contre moi +pour m'enlever l'amour de cet homme! et j'ai cru qu'en +le rendant infidèle à sa nouvelle amante, je le reprendrais; +mais je crains de l'avoir perdu davantage, car +c'est bien par là que Dieu devait me châtier. Jacques ne +m'aime plus..., cela est trop évident. Il me plaint encore; +il est capable de me sermonner, de me protéger +au besoin, de mettre toute sa science et toute sa vertu +à me sauver. Il est si bon et si généreux! Mais qu'ai-je +besoin d'un prêtre? c'est un amant que je voulais. J'en +retrouve un distrait et sombre... Je ne suis pas aimée.</p> + +<p>«Pour la centième et dernière fois de ma vie, je ne +suis pas aimée!... O mon Dieu! et, alors, comment +faire pour que j'aime?</p> + +<p>«Voilà mon coeur, hélas! chère Alice, ce coeur qui +agonise et qui ne peut vous répondre de lui-même.</p> + +<p>—Vous croyez que Jacques ne vous aime pas? dit +Alice, plongée tout à coup dans une méditation étrange; +serait-ce possible?...</p> + +<p>Puis elle ajouta, en secouant la tête, comme pour en +chasser une idée importune:</p> + +<p>«Non, ce n'est pas possible, Julie, Jacques est absorbé +par une grande passion, j'en ai la certitude, et, +vous seule, pouvez en être l'objet. Il a trop souffert pour +que son premier transport ne soit pas douloureux.</p> + +<p>«Mais aimez-le, ma pauvre soeur, au nom du ciel, aimez-le, +et vous le sauverez, en vous sauvant vous-même.</p> + +<p>«Oh! ne laissez pas tomber dans la poussière ce +poème, ce roman de votre vie, comme vous l'appelez. Si +vous avez jamais rencontré une âme capable de connaître +et d'inspirer de l'amour véritable, c'est celle de Jacques; +je le connais peut-être plus que vous-même, continua-t-elle +avec un calme et mélancolique sourire. Depuis +plusieurs mois que je le vois tous les jours, et que +je l'entends expliquer à mon fils les éléments du beau et +du bon, je me suis assurée que c'était un noble caractère +et une noble intelligence. Et puis, ce n'est pas un homme +du monde; sa vie est pure: la solitude, la pauvreté l'ont +formé au courage et au renoncement.</p> + +<p>«Il a sur la religion et la morale des idées plus élevées +que celles d'aucun homme que j'aie connu. Ne le +craignez pas, acceptez de lui la lumière de la sagesse, +et rendez-lui le feu sacré de l'amour.</p> + +<p>«Vous pouvez encore être heureuse par lui, et lui par +vous, Julie; que votre enthousiasme mutuel ne soit pas +une faute et un égarement dans votre double existence. +Vous vous êtes plu, maintenant aimez-vous; et si cet +amour ne peut devenir éternel et partait, faites-le durer +assez, ennoblissez-le assez pour qu'il vous soit salutaire +à tous deux et vous dispose à mieux comprendre l'idéal +de l'amour.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, Alice, reprit Isidora avec une +sorte d'anxiété, ne garderiez-vous pas ce trésor pour +vous-même? Oh! pardonnez moi si mon langage est trop +hardi; mais qui doit connaître l'idéal de l'amour, si ce +n'est une âme comme la vôtre? qui doit mépriser les différences +de rang et de fortune, si ce n'est vous.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de moi, Julie, répondit Alice d'un +ton de douceur sous lequel perçait une solennelle fierté; +si je souffrais, je vous consulterais à mon tour; mais je +ne souffre pas de mon repos, et l'heure d'aimer n'est apparemment +pas venue pour moi, puisque je vous supplie +d'aimer noblement le noble Jacques.</p> + +<p>—Vous ne l'aimez pas, je le vois bien, Alice, car il +n'est pas d'amour sans exclusivisme et sans un peu de +jalousie. Et pourtant, voyez combien je vous préfère à +toute la terre! J'ai regret maintenant que vous n'ayez +pas envie d'aimer Jacques, tant je serais heureuse de +vous faire ce sacrifice.</p> + +<p>—Qui ne vous coûterait pas beaucoup, hélas! dans +ce moment-ci, dit tristement Alice, puisque vous n'êtes +pas sûre de l'aimer!</p> + +<p>—Ah! quand même je l'aimerais comme le premier +jour où je le vis, comme je me figurais l'aimer hier soir! +Mais, si vous ordonnez que je l'aime, Dieu fera ce miracle +pour moi. Si mon salut est là, selon vous, je vous +promets, je vous jure de ne point le chercher ailleurs.</p> + +<p>—Oui, jurez-le-moi, Julie!</p> + +<p>—Par quoi jurerai-je? par le nom de ma soeur Alice? +Je n'en connais pas qui me soit plus sacré.</p> + +<p>—Oui, jurez par mon nom de soeur, répondit madame +de T... en se levant pour se retirer et en lui serrant +fortement la main. Jurez aussi par le nom de Félix, +à la mémoire duquel vous devez d'aimer un homme qui +respectera dans votre passé la trace de l'affection de mon +frère.</p> + +<p>Julie promit, et elles se quittèrent en faisant le projet +de se revoir le lendemain. Alice rentra aussi calme en +apparence qu'elle était sortie, et elle s'enferma chez elle. +Au bout d'une heure, elle sonna sa femme de chambre.</p> + +<p>«Laurette, dit-elle à cette jeune Allemande, je me +sens très malade. Je suis comme prise de fièvre, et je ne +comprends pas bien ce que je vois autour de moi. Ecoute, +ma fille, tu m'aimes, et tu sais que je ferais pour toi ce +que tu vas faire pour moi-même. Tu es pieuse, jure-moi +sur ta Bible protestante que si j'ai le délire, tu n'entendras rien, +tu ne retiendras rien. Tu ne rediras à personne, +pas même à moi... (et surtout à moi) les paroles +qui pourront m'échapper...</p> + +<p>«N'aie pas peur, ce ne sera peut-être rien; mais +enfin il faut tout prévoir; arme-toi de courage et de dévouement: +jure!»</p> + +<p>Laurette jura.</p> + +<p>«Ce n'est pas tout. Jure-moi aussi que tu m'enfermeras +si bien, que personne ne me soupçonnera malade +d'autre chose que d'une migraine. Jure que tu n'appelleras +pas le médecin tant que je serai dans le délire, si +j'ai le délire. Jure que tu me laisseras mourir plutôt que +de me laisser trahir un secret que j'ai sur le coeur et +que Dieu seul doit connaître.»</p> + +<p>La simple fille jura malgré son épouvante.</p> + +<p>Pâle et consternée, elle déshabilla sa maîtresse qu'un +frisson glacial venait de saisir et dont les dents contractées +claquaient déjà avec un bruit sinistre.</p> + +<p>Alice resta étendue sur son lit, sans mouvement, +pendant vingt-quatre heures. Ses appréhensions ne se +réalisèrent pas. Elle n'eut pas de délire.</p> + +<p>Les âmes habituées à se dompter et à se contenir +portent le silence et le mystère jusque dans le tombeau.</p> + +<p>Alice fut plus en danger de mourir durant cette +effroyable crise nerveuse que Laurette ne put le comprendre. +Elle ne faisait pas entendre une plainte.</p> + +<p>Froide, raide et pâle comme une statue de marbre +blanc, les yeux ouverts et fixes, elle n'avait aucune connaissance, +aucun sentiment de sa situation; si Laurette +ne l'eût sentie respirer faiblement, elle l'eût crue morte: +mais comme elle respirait et ne pouvait exprimer sa +souffrance, la bonne Allemande s'imagina parfois qu'elle +dormait les yeux ouverts.</p> + +<p>Heureusement l'affection fait parfois deviner aux êtres +les plus simples ce qui peut nous sauver. Laurette sentant +le corps d'Alice si froid et si contracté, ne songea +qu'à la réchauffer, el elle finit par amener une légère +transpiration. Peu à peu Alice revint à elle-même, et le +premier mot qu'elle put articuler, fut pour demander à +son humble amie si elle avait parlé.</p> + +<p>«Hélas! Madame, répondit Laurette, vous en étiez +bien empêchée. Voyons si vous n'avez point la langue coupée +ou les dents cassées; car je n'ai jamais pu vous faire +avaler une seule goutte d'eau.</p> + +<p>«Dieu soit loué! votre belle bouche n'a rien de moins, +et maintenant que vous voilà mieux, il vous faut le médecin +et du bouillon.</p> + +<p>—Tout ce que tu voudras, Laurette. A présent, j'ai +ma tête, je vois clairement. Je souffre beaucoup, mais +je suis en possession de ma volonté.</p> + +<p>—Embrasse-moi, ma bonne créature, et va te reposer. +Envoie-moi mon fils el les autres femmes. Si je me +sens redevenir folle, je le ferai rappeler bien vite.</p> + +<p>—Eh! Madame, vous n'avez été que trop sage, dit +Laurette naïvement.</p> + +<p>Le médecin s'étonna de trouver Alice si faible, et +s'émerveilla des terribles effets de la migraine chez les +femmes.</p> + +<p>Vingt-quatre heures après, Alice était levée et prenait +du chocolat au lait d'amandes dans son petit salon, avec +son fils, qui la réjouissait de ses caresses, et qui la regardait +de temps en temps en lui disant:</p> + +<p>«Petite mère, pourquoi donc vous êtes toute blanche, +toute blanche?»</p> + +<p>Alice avait la pâleur d'un spectre.</p> + +<p>Vingt-quatre heures encore s'écoulèrent avant qu'Alice +voulût se montrer à Jacques Laurent. Les ravages de la +douleur et de la volonté étaient encore visibles sur son +visage, mais déjà ils étaient moins effrayants, et le +calme profond qui suit de telles victoires résidait sur son +large front encadré de bandeaux soigneusement lissés +par Laurette.</p> + +<p>Ce jour-là à six heures, Jacques, averti que le dîner +était servi, entra dans la salle à manger avec la même +préoccupation inquiète que les jours précédents. Mais en +voyant Alice assise sur son fauteuil où l'avait apportée +le vieux Saint-Jean, un cri de joie lui échappa, cri si +profond, si expressif, qu'Alice en tressaillit légèrement.</p> + +<p>«J'ai été assez souffrante, mon ami, lui dit-elle en +lui tendant la main. Mais ce n'était rien de grave, et me +voilà guérie. Je sais que vous avez veillé sur mon enfant +comme l'eût fait sa propre mère. Je ne vous en remercie +pas, Laurent, mais je vous en aime davantage.»</p> + +<p>Pour la première fois, Jacques porta la main d'Alice à +ses lèvres; il ne pouvait parler, il craignait de s'évanouir.</p> + +<p>Pour la première fois aussi, Alice devina qu'elle était +aimée. Mais il était trop tard, et une pareille découverte +ne pouvait qu'augmenter sa souffrance.</p> + +<p>Qu'était-ce donc qu'un amour si différent du sien, un +amour compliqué, flottant, partagé déjà dans le présent +et dans le passé, dans l'avenir peut-être? Toute sa puissance +sur le coeur de Jacques s'était donc réduite, et +devait probablement se réduire encore à le rendre infidèle +parfois à un souvenir adoré, à une passion toute +puissante dans ses accès et ses retours!</p> + +<p>Peut-être qu'Alice eût pardonné si elle eût compris +qu'elle n'était point la rivale d'Isidora, mais qu'au contraire +Isidora était la sienne dans le coeur de Jacques; +qu'elle n'avait pas causé l'infidélité, mais que l'infidélité +avait été commise contre elle. Mais elle en jugea +autrement, et elle s'était d'ailleurs trop engagée avec +Julie pour ne pas prendre en horreur l'idée de lui disputer +son amant. Elle frissonna comme quelqu'un qui se +réveille au bord d'un abîme, et elle fit un immense effort +de courage et de dignité pour s'éloigner à jamais du +danger d'y tomber. Pourtant, chose étrange, mais que +toute femme comprendra, à partir de cet instant ce +courage lui parut plus facile.</p> + +<p>Jacques avait ignoré, ainsi que tout le monde, la gravité +du mal qu'elle qualifiait d'indisposition. Il fut effrayé +de sa pâleur. Cependant, comme il n'y avait pas d'autre +altération profonde dans ses traits, comme l'expression +en était sereine, plus sereine même qu'à l'ordinaire, +il ne soupçonna pas qu'elle eût été vingt-quatre +heures aux prises avec la mort. Il osa à peine la questionner +sur ses souffrances, et quoiqu'il eût résolu de lui +reprocher, au nom de son fils et de ses amis, l'imprudence +qu'elle avait commise en passant toute une nuit +à se promener nu-tête dans le jardin, il ne put jamais +avoir cette hardiesse.</p> + +<p>Le souvenir de cette promenade étrange le frappait de +respect et d'une sorte de terreur. Il avait cru découvrir +là qu'un grand secret remplissait la vie de cette femme +silencieuse et contenue.</p> + +<p>Mais quelle pouvait être la nature d'un tel secret? Était-ce +une douleur de l'âme ou une souffrance physique soigneusement +cachée? Peut-être, hélas! l'accès d'un mal +mortel étouffé avec stoïcisme depuis longtemps.</p> + +<p>Depuis six mois, il remarquait bien qu'Alice pâlissait +et maigrissait d'une manière sensible; mais comme elle +ne se plaignait jamais et paraissait d'une constitution robuste, +il n'en avait pas encore pris de l'inquiétude. Que +croire maintenant? Sa veillée solitaire dans une si profonde +absorption était-elle le résultat ou la cause du mal? +Quoi que ce fût, il y avait là dedans quelque chose de +solennel et de mystérieux que Jacques n'osait pas dire +avoir surpris. A peine put-il se hasarder à demander si +madame de T.... n'avait pas pris un rhume.</p> + +<p>«Non pas, que je sache, répondit-elle simplement. +Ce n'est pas la saison des rhumes.» Et tout fut dit.</p> + +<p>Jacques ne devait pas savoir qu'il avait assisté au suicide +d'une passion profonde, el qu'il était la cause de ce +suicide, l'objet de cette passion.</p> + +<p>Le repas fini, Alice voulut se lever pour retourner au +salon. Mais il y avait un reste de paralysie dans ses +jambes, et il lui fut impossible de faire un pas.</p> + +<p>Elle pria Jacques d'aller lui chercher un livre dans +la chambre de son fils, et l'enfant ayant suivi son précepteur, +elle se fit reporter sur son fauteuil: elle ne voulait +pas que ces deux êtres se doutassent de ce qu'elle avait +souffert.</p> + +<p>«Mon ami, dit-elle à Jacques lorsqu'il fut de retour, +nous sommes encore seuls ce soir. Je ne rouvrirai ma +porte que demain. Je veux utiliser celle soirée en la +consacrant à ma belle-soeur, à laquelle j'avais donné, +pour avant-hier, un rendez-vous dans son jardin.</p> + +<p>«J'ai été forcée d'y manquer, et elle doit être inquiète +de moi; car elle a de l'affection pour moi, j'en suis certaine, +et, moi, j'en ai pour elle, beaucoup...mais beaucoup! +Vous aviez raison, Jacques, condamner sans appel +est odieux, juger sans connaître est absurde.</p> + +<p>«Madame de S... n'est une femme ordinaire en rien. +Je serais heureuse de la voir maintenant; mais je suis +encore un peu faible pour marcher.</p> + +<p>«Voulez-vous avoir l'obligeance d'aller chez elle, de +vous informer si elle est seule, si elle est maîtresse de +sa soirée, et, dans ce cas, de me l'amener?</p> + +<p>«Vous pouvez passer par les jardins. La petite porte +est et sera désormais toujours ouverte.»</p> + +<p>Jacques obéit. Isidora se préparait à monter en voiture +pour aller se promener au bois avec quelques personnes.</p> + +<p>A peine sut-elle l'objet de la mission de Jacques, par +un billet écrit au crayon dans l'antichambre, qu'elle +congédia son monde, fit dételer sa voiture, et jetant son +voile sur sa tête, elle s'élança vers lui et prit son bras +avec une vivacité touchante. «Ah! que je vous remercie! +lui dit-elle en courant avec lui, comme une jeune fille, +à travers les jardins. Quelle bonne mission vous remplissez +là! Je croyais qu'elle m'avait déjà oubliée, et je +ne vivais plus.</p> + +<p>—Elle a été malade, dit Jacques.</p> + +<p>—Sérieusement; mon Dieu?</p> + +<p>—Je ne pense pas; cependant elle est fort changée.</p> + +<p>Le pressentiment de la vérité traversa l'esprit pénétrant +d'Isidora.</p> + +<p>Lorsqu'elle songeait à la conduite d'Alice, elle était +près de tout deviner; mais, lorsqu'elle la voyait, ses +soupçons s'évanouissaient. C'est ce qui lui arriva encore, +lorsque Alice la reçut avec un rayon de bonheur dans +les yeux et les bras loyalement ouverts à ses tendres +caresses. L'impétueuse et indomptée Isidora ne pouvait +élever sa pensée jusqu'à comprendre la fermeté patiente +d'un tel martyre, la sublime générosité d'un tel effort.</p> + +<p>Et cependant Isidora n'était pas incapable d'un aussi +grand sacrifice; mais elle l'eût accompli autrement, et +l'orage de sa passion vaincue eût fait trembler la terre +sous ses pieds.</p> + +<p>Quel orage pourtant, que celui qui avait passé sur la +tête d'Alice! quelle tempête avait bouleversé tous les +éléments de son être durant cette longue nuit dont le +calme avait tant effrayé Jacques! et il n'en avait pourtant +pas coûté la vie à un brin d'herbe.</p> + +<p>Les sanglots d'Alice n'étaient pas sortis de sa poitrine; +ses soupirs n'avaient fait tomber aucune feuille de rose +autour d'elle.</p> + +<p>Je ne me suis pas promis d'écrire des événements, +mais une histoire intime. Je ne finirai par aucun coup +de théâtre, par aucun fait imprévu. Alice, Isidora, Jacques, +réunis ce soir-là, et souvent depuis, tantôt dans +le petit salon, tantôt sur la terrasse du jardin, tantôt +dans la belle serre aux camélias, se guérirent peu à peu +de leurs secrètes blessures. Isidora fut, chaque jour, plus +belle, plus éloquente, plus vraie, plus rajeunie par un +amour senti et partagé. Jacques fut, chaque jour, plus +frappé et plus pénétré de cet amour qu'il avait tant +pleuré, et qui lui revenait, suave et doux comme dans +les premiers jours, auprès de Julie, ardent et fort comme +il l'avait été aux heures de l'ivresse et de la douleur. +Elle aima, par reconnaissance d'abord, puis par entraînement, +et, enfin, par enthousiasme; car Julie retrouvait, +avec la confiance, la jeunesse et la puissance de son âme.</p> + +<p>Alice fut le lien entre eus. Elle fut la confidente des +dernières souffrances et des dernières luttes d'Isidora.</p> + +<p>Elle s'attacha à la rendre digne de Jacques, et, sans +jamais parler avec lui de leur amour, elle sut lui faire +voir et comprendre quel trésor était encore intact au +fond de cette âme déchirée. Quant á lui, le noble jeune +homme, il le savait bien déjà, puisqu'il avait pu l'aimer +alors qu'elle le méritait moins. Mais il avait conçu un idéal +plus parfait de l'amour et de la femme en voyant Alice. +Par quelle fatalité, étant aimé d'elle, ne put-il jamais le +savoir? Et elle, par quel excès de modestie et de fierté +fut-elle trop longtemps aveuglée sur les véritables sentiments +qu'elle lui avait inspirés? Ces deux âmes étaient +trop pudiques et trop naïves, et, disons-le encore une +fois, trop éprises l'une de l'autre, pour se deviner et se +posséder. Leur amour n'était, pas de ce monde; il n'y put +trouver place. Une nature toute d'expansion, d'audace +et de flamme s'empara de Jacques: et, ne le plaignez +pas, il n'est point trop malheureux.</p> + +<p>Mais qu'il ignore à jamais le secret d'Alice, car Isidora +serait perdue! Rassurez-vous, il l'ignorera.</p> + +<p>Fiez-vous à la dignité d'une âme comme celle d'Alice. +Elle a trop souffert pour perdre le fruit d'une victoire si +chèrement achetée. Et ce serait bien en vain qu'elle +apprendrait maintenant toute la vérité. Le soir où elle +compta, en regardant la pendule, les minutes et les +heures que son amant passait aux pieds d'une rivale, +elle s'était fait ce raisonnement: S'il ne m'aime pas, je +ne puis vivre de honte et d'humiliation: S'il m'aime et +qu'il se laisse distraire seulement une heure, je ne pourrai +jamais le lui pardonner. Dans tous les cas, il faut +que je guérisse.</p> + +<p>Ne la trouvez pas trop orgueilleuse.</p> + +<p>A vingt-cinq ans, elle n'avait jamais aimé, et elle s'était +fait de l'amour un idéal divin. Elle ne pouvait pas comprendre +les faiblesses, les entraînements, les défaillances +des amours de ce monde. A la voir si indulgente, si généreuse, +si étrangère par conséquent aux passions des +autres, on jurerait qu'elle n'essaiera plus d'aimer.</p> + +<p>Vous me direz que c'est invraisemblable, et qu'on ne +peut pas finir si follement un roman si sérieux. Et si je +vous disais qu'Alice est si bien guérie qu'elle en meurt? +vous ne le croiriez pas; personne ne s'en doute autour +d'elle, son médecin moins que personne.</p> + +<p>Cependant elle n'est pas condamnée à mort comme +malade, dans ma pensée.</p> + +<p>Isidora a-t-elle donc embrassé dans Jacques son dernier +amour?</p> + +<p>Un jour ne peut-il pas venir où celui d'Alice renaîtra +de ses cendres? celui de Jacques est-il éteint ou assoupi? +n'y aura-t-il jamais entre eux une heure d'éloquente +explication?</p> + +<p>Qui sait? ces romans-là ne sont jamais absolument +terminés.</p> + +<br> + +<p>En effet, ce roman ne devait pas finir là, et lorsque +nous racontions ce qu'on vient de lire, nous ne connaissions +pas bien les pensées de Jacques Laurent. Un an +plus tard, nous reçûmes de nouvelles confidences, et les +papiers qui tombèrent entre nos mains nous forcent de +donner une troisième partie à son histoire.</p> + +<br><br><br> + + + + +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<br><br><br> + + +<p>Ce manuscrit serait un peu obscur si le lecteur n'était +au courant du double amour qui s'agitait dans le coeur +de notre héros. Nous avons pourtant cru devoir conserver +les lettres initiales qu'il avait tracées en tête de chaque +paragraphe, selon que ses pensées le ramenaient à Isidora, +ou l'emportaient vers Alice.</p> +<br><br><br> + +<p><b>CAHIER Nº 1.</b></p> + +<p>Je me croyais jadis un grand philosophe, et je n'étais encore +qu'un enfant. Aujourd'hui je voudrais être un homme, +et je crains de n'être qu'un mince philosophe, un <i>philosopheur</i>, +comme dit Isidora. Et pourquoi cet invincible +besoin de soumettre toutes les émotions de ma vie à la +froide et implacable logique de la vertu? La vertu! ce +mot fait bondir d'indignation la rebelle créature que je +ne puis ni croire, ni convaincre. Monstrueux hyménée +que nos âmes n'ont pu et ne pourront jamais ratifier! Ce +sont les fiançailles du plaisir: rien de plus!</p> + +<p>—La vertu! oui, le mot est pédantesque, j'en conviens, +quand il n'est pas naïf. Mon Dieu, vous seul +savez pourtant que pour moi c'est un mot sacré. Non, +je n'y attache pas ce risible orgueil qu'elle me suppose +si durement; non, pour aimer et désirer la vertu, je ne +me crois pas supérieur aux autres hommes, puisque, +plus j'étudie les lois de la vérité, plus je me trouve égaré +loin de ses chemins, et comme perdu dans une vie d'illusion +et d'erreur. Funeste erreur que celle qui nous entraîne +sans nous aveugler! Illusions déplorables que celles +qui nous laissent entrevoir la réalité derrière un voile +trop facile à soulever!</p> + +<p>Et j'écrivais sur la philosophie! et je prétendais composer +un traité, formuler le code d'une société idéale, +et proposer aux hommes un nouveau contrat social!... +Eh bien, oui, je prétendais, comme tant d'autres, instruire +et corriger mes semblables, et je n'ai pu ni m'instruire +ni me corriger moi-même. Heureusement mon livre n'a +pas été fini; heureusement il n'a point paru; heureusement +je me suis aperçu à temps que je n'avais pas reçu +d'en haut la mission d'enseigner, et que j'avais tout à +apprendre. Je n'ai pas grossi le nombre de ces écoliers +superbes, qui, tout gonflés des leçons de leurs maîtres +s'en vont endoctrinant le siècle, sans porter en eux-mêmes +la lumière et la force qu'ils aspirent à répandre! +Cela m'a sauvé d'un ridicule aux yeux d'autrui. Mais, à +mes propres yeux, en suis-je purgé?</p> + +<p>Triste coeur, tu es mécontent de toi-même dans le +passé, parce que tu es honteux de toi-même dans le présent. +Et pourtant tu valais mieux, en effet, alors que tu +te croyais meilleur. Tu étais sincère, tu n'avais rien à +combattre; tu aimais le beau avec passion; tu te nourrissais +de contemplations idéales; tu le croyais de la +race des fanatiques... Tu ne te savais pas faible; tu ne +savais pas que tu ne savais pas souffrir!...</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER I.</b></p> + +<p>Et pourquoi n'ai-je pas su souffrir? pourquoi ai-je +voulu être heureux en étant juste? Mon Dieu, suprême +sagesse, suprême bonté! vous qui pardonnez à nos faibles +aspirations et qui ne condamnez pas sans retour +vous savez pourtant que je demandais peu de chose sur +la terre. Je ne voulais ni richesses, ni gloire, ni plaisirs, +ni puissance: oh! vous le savez, je ne soupirais pas après +les vanités humaines; j'acceptais la plus humble condition, +la plus obscure influence, les privations les plus +austères.</p> + +<p>Quand la misère ployait mon pauvre corps, je ne sentais +d'amertume dans mon coeur que pour la souffrance +de mes frères... Tout ce que je me permettais d'espérer, +c'était de trouver dans mon abnégation sa propre récompense, +une âme calme, des pensées toujours pures, une +douce joie dans la pratique du bien...</p> + +<p>Et quand l'amour est venu s'emparer de ma jeunesse, +quand une femme m'est apparue comme le résumé des +bienfaits de votre providence, quand j'ai cru qu'il suffisait +d'aimer de toute la puissance de mon être pour +être aimé avec droiture et abandon, il s'est trouvé que +cet être si fier et si beau était maudit, que cette fleur si +suave avait un ver rongeur dans le sein, et que je ne +serais aimé d'elle qu'à la condition de souffrir mortellement.</p> + +<p>Eh bien, mon Dieu, j'ai accepté cela encore! Elle +s'est arrachée de mes bras, et je l'ai perdue sans amertume, +sans ressentiment; j'ai consenti à l'attendre, à la +retrouver, et, pendant des années, je l'ai aimée dans la +douleur et dans la pitié, sans certitude... que dis-je? +sans espoir d'être aimé? Et pendant ces sombres et +lentes années, abattu, mais non brisé, triste, mais non +irrité, j'élevais mon âme selon mes forces, à la contemplation +des vérités éternelles. Je vivais dans la pureté, +j'essayais de répandre autour de moi l'amour du bien, +je ne cherchais la récompense de mes humbles travaux +que dans les charmes enthousiastes de l'étude. Et puis, +lorsque de secrètes douleurs, ignorées de tous, à peine +avouées par moi-même, sont venues me troubler, j'ai +refoulé mon mal bien avant dans ma poitrine, je ne me +suis pas plaint, j'ai respecté le calme sublime d'un autre +coeur dont la possession m'eût fait oublier toute ma pâle +et morne existence, en vain immolée à une femme orgueilleuse +et coupable... Cette fois encore j'ai aimé en +silence, et l'indifférence ne m'a pas trouvé plus audacieux +et plus vain que n'avait fait le parjure et l'ingratitude...</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Mais je ne veux pas me rappeler cela... cela doit être +comme n'existant pas, et mes yeux ne liront point ici ce +nom que ma main n'a jamais osé tracer... Je goûtais, +d'ailleurs, dans ce mystère de mes pensées, une sorte de +volupté navrante. Je sacrifiais mes agitations au repos +d'une âme sublime.</p> +<br><br><br> + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Toujours ce souvenir secret, toujours ce voeu étouffé!... +Écartons-le à jamais! mon âme n'est plus un sanctuaire +digne de le contenir; elle est trop troublée, trop +endolorie. Il faut un lac aussi pur que le ciel pour refléter +la figure d'un ange.</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER IV.</b></p> + +<p>Quand j'ai retrouvé cette femme terrible et funeste, +qui avait eu mes premiers transports, je ne l'aimais plus. +Hélas! non. Je chercherais vainement à vous tromper, +ô vérité incréée! Je ne l'aimais plus, je ne la désirais +plus; son apparition a été pour moi comme un châtiment +céleste pour des fautes que je n'ai pourtant pas conscience +d'avoir commises. Elle a cru m'aimer encore, +elle croit m'avoir toujours aimé, elle veut que je l'aime; +elle le dit, du moins, elle se le persuade peut-être, et +elle me le persuade à moi-même. Ma destinée bizarre la +jette dans ma vie comme un devoir, et je l'accepte. Ne +dit-elle pas que si je l'abandonne elle est perdue, rendue +à l'égarement du vice, au mal du désespoir? Et à voir +comme cette belle âme est agitée, je ne saurais douter +des périls qui la menacent si je ne lui sers pas d'égide!... +Eh bien, mon Dieu, faites donc que dans l'accomplissement +d'un devoir il y ait une joie, un repos, du moins, +quelque chose qui nous donne la force de persévérer et +qui nous avertisse que vous êtes content de nous! <i>Malheureux +humains que nous sommes!</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> si nous sentions +cela, du moins! si nos pensées pouvaient s'élever assez +par l'exaltation de la prière, pour arracher à la vérité +éternelle un reflet de sa clarté, un rayon de sa chaleur, +une étincelle de sa vie! Mais nous ne savons rien! nous +nous traînons dans les ténèbres, incertains si c'est le mal +ou le bien qui s'accomplit en nous et par nous. Nous +n'avons pas plus tôt renoncé à un objet de nos désirs, +que l'objet du sacrifice nous semble celui qu'il aurait +fallu sacrifier. Nous nous dépouillons pour donner, et la +main qui nous implorait se ferme et nous repousse. Nous +arrosons de nos pleurs une terre qui promettait des fleurs +et des fruits; elle se sèche et produit des ronces! Épouvantés, +nous nous laissons déchirer par ses épines, et +nous nous demandons s'il faut la maudire ou l'arroser +de notre sang jusqu'à ce qu'il n'en reste plus! Sombre +image de la parabole du bon grain! 0 semeurs opiniâtres +et inutiles que nous sommes! Les rochers se +dressent dans le désert, et nous tombons épuisés avant +la fin du jour!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> On sait que c'est le premier vers du fameux quatrain de J.J. Rousseau,*</blockquote> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Pourquoi donc sa vie semble-t-elle s'épuiser comme +une coupe que le soleil pompe et dessèche, sans qu'il +s'en soit répandu une seule goutte au dehors? Mais silence, +ô mon coeur! ce n'est pas pour elle que tu dois +souffrir; ton martyre lui est étranger, inutile... Il lui +serait indifférent, sans doute... C'est pour une autre que +tu dois saigner sans relâche. Oh! qu'il serait doux de +souffrir pour sauver ce qu'on aime!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER I.</b></p> + +<p>Souffrir pour sauver ce qu'on n'aime plus... oh! c'est +un martyre que les victimes des religions d'autrefois +n'ont pas connu, et qu'elles n'auraient pas compris. Leur +immolation avait un but, un résultat clair et vivifiant +comme le soleil; et moi je souffre dans la nuit lugubre, +seul avec moi-même, auprès d'un être qui ne me comprend +pas, ou qui peut-être me comprend trop. Pourquoi, +mon Dieu, n'avez-vous pas fait notre coeur assez généreux +ou assez soumis pour qu'il pût s'attacher avec passion +aux objets de notre dévouement? Vous avez fait le +coeur de la mère inépuisable et sublime en ce genre; et +j'ai cru que je pourrais aimer une femme comme la mère +aime son enfant, sans s'inquiéter de donner mille fois +plus qu'elle ne reçoit; sans chercher d'autre récompense +que le bien qu'il doit retirer de son amour?</p> + +<p>L'amour! c'est un mot générique, et qui embrasse +tant de sentiments divers! L'amour divin, l'amour maternel, +l'amour conjugal, l'amour de soi-même, tout cela +n'est point l'amour de l'amant pour sa maîtresse. Hélas! +si j'osais encore me croire philosophe, je tâcherais de +me définir à moi-même ce sentiment que je porte en moi +pour mon supplice et qui n'a jamais été satisfait. O éternelle +aspiration, désir de l'âme et de l'esprit, que la volupté +ne fait qu'exciter en vain! Tous les hommes sont-ils +donc maudits comme moi? sont-ils donc condamnés +à posséder une femme qu'ils voudraient voir transformée +en une autre femme? Est-ce la femme qu'on ne possède +pas, qui, seule, peut revêtir à nos yeux ces attraits qui +dévorent l'imagination! Est-ce la jouissance d'un bien +réel qui nous rassassie et nous rend ingrats?</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Comme <i>elle</i> est pâle! comme sa démarche est lente et +affaissée! Quel mal inconnu ronge donc ainsi cette fleur +sans tache? Oh! du moins c'est une noble passion, c'est un +chaste souvenir ou un désir céleste; c'est le besoin inassouvi +de l'idéal et non le dégoût impie et insolent des +joies de la terre. Tu n'as abusé de rien, <i>toi</i>! tu mériterais +le bonheur. Quel est donc l'insensé qui ne l'a pas +compris, ou l'infâme qui te le refuse? Si je le connaissais, +j'irais le chercher au bout du monde, pour l'amener +à tes pieds ou pour le tuer!... Je suis fou!... Et +toi, tu es si calme!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER I.</b></p> + +<p>I.—Non, je ne suis pas de ces êtres stupides et orgueilleux +qui se lassent du bonheur. Si j'avais le bonheur, +je le savourerais comme jamais homme ne l'a savouré. +Je ne me défends pas d'aimer. Je livre mon être +et ma vie à quelqu'un qui ne veut pas ou ne peut pas +s'en emparer: voilà tout. L'amour est un échange d'abandon +et de délices; c'est quelque chose de si surnaturel +et de si divin, qu'il faut une réciprocité complète, +une fusion intime des deux âmes; c'est une trinité entre +Dieu, l'homme et la femme. Que Dieu en soit absent, il +ne reste plus que deux mortels aveugles et misérables, +qui luttent en vain pour entretenir le feu sacré, et qui +l'éteignent en se le disputant, influence divine, ce n'est, +pas moi qui t'ai chassée du sanctuaire! c'est <i>elle</i>, c'est +son orgueil insatiable; c'est son inquiétude jalouse, qui +t'éloignent sans cesse.</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Oh! si tu pouvais me donner un jour, une heure, du +calme divin que ton âme renferme, et que reflète ton +front pâle, je serais dédommagé de toute ma vie de rêves +dévorants et de tourments ignorés.</p> + +<p>Le calme! sans doute, tu ne peux ou ne veux pas +donner autre chose.</p> + +<p>D'où vient que ton amitié ne me l'a pas donné? Il est +des pensées terribles dont l'ivresse n'oserait s'élever jusqu'à +toi. Mais, si l'on pouvait s'asseoir à tes pieds, plonger, +sans frémir, dans ton regard, respirer une heure, +sans témoins opportuns et sans crainte de t'offenser, l'air +qui t'environne... serait-ce trop demander à Dieu? et +n'ai-je pas assez souffert pour qu'il me soit permis de +me représenter une si respectueuse et si enivrante volupté?</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER I.</b></p> + +<p>Non, l'amour ne peut pas être l'infatigable exercice +de l'indulgence et de la compassion. Dieu n'a pas voulu +que la plus chère espérance de l'homme vint aboutir à +l'abjuration de toute espérance. Philosophes austères +moralistes sans pitié, vous mentez si vous prétendez que +l'amour n'a que des devoirs à remplir et point de joies +pures à exiger. Et vous autres, sceptiques matérialistes +qui prétendez que le plaisir est tout, et qu'on peut adorer +ce qu'on n'admire pas, vous mentez encore plus. +Vous mentez tous, aucun de vous n'aima jamais. Je ne +peux pas aimer sans bonheur, et je ne veux pas de plaisirs +sans amour. Elle a raison, elle qui devine ma soif et +les tourments de mon âme! elle sent, elle sait que je ne +l'aime pas comme elle veut être aimée, comme elle ne +peut pas aimer elle-même. Ambitieuse effrénée, qui veut +qu'on lui donne ce qu'elle n'a plus, et qu'on l'adore +comme une divinité quand elle ne croit plus elle-même!... +O malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes, +pourquoi faut-il que tu sois à jamais punie des erreurs +qui t'ont brisée et du mal que tu détestes!</p> +<br><br><br> + + + +<p><b>CAHIER A.</b></p> + +<p>Et vous, qui n'aimez pas, qui n'avez peut-être jamais +aimé, qui semblez vouloir n'aimer jamais, quelle pensée +d'ineffable mélancolie peut donc vous tenir lieu de ce qui +n'est pas, et vous préserver de ce qui pourrait être? Mais +qui donc saura jamais...</p> + +<br><br> + +<p>Ici le journal de Jacques Laurent paraît avoir été brusquement +abandonné; nous en avons vainement cherché +la suite. Une lettre d'Isidora, datée de trois mois plus +tard, nous explique cette interruption.</p> + +<br><br><br> + +<h3>LETTRE PREMIÈRE.</h3> + +<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p> + +<p>«Alice, revenez à Paris, ou rappelez auprès de vous +le précepteur de votre fils. Ses vacances ont duré assez +longtemps, et Félix ne peut se passer des leçons de son +ami. Quant à vous, ma soeur, cette solitude vous tuera. +Je ne crois pas à ce que vous m'écrivez de votre santé et +de votre tranquillité d'esprit. Moi, je pars, ma belle et +chère Alice; je quitte la France, je quitte à jamais Jacques +Laurent. Lisez ces papiers que je vous envoie et que je +lui ai dérobés à son insu. Sachez donc enfin que c'est +vous qu'il aime; efforcez-vous de le guérir ou de le payer +de retour. Je sais que son coeur généreux va s'effrayer et +s'affliger pour moi de mon sacrifice. Je sais qu'il va me +regretter, car s'il n'a pas d'amour pour moi, il me porte +du moins une amitié tendre, un intérêt immense. Mais +que vous l'aimiez ou non, pourvu qu'il vous voie, pourvu +qu'il vive près de vous, je crois qu'il sera bientôt consolé.</p> + +<p>Et puis il faut vous avouer que je l'ai rendu cruellement +malheureux. Vous vous étiez trompée, noble Alice! +nous ne pouvions pas associer des caractères et des existences +si opposées. Voilà près d'une année que nous +luttons en vain pour accepter ces différences. L'union +d'un esprit austère avec une âme bouleversée par les +tempêtes était un essai impossible. C'est une femme +comme vous que Jacques devait aimer, et moi j'aurais +dû le comprendre dès le premier jour où je vous ai vue.</p> + +<p>Je vous ferai ma confession entière. Depuis trois +mois que j'ai surpris et comme volé le secret de Jacques, +j'ai mis tout en oeuvre pour le détacher de vous. Excepté +de lui dire du mal de vous, ce qui m'eût été impossible, +j'ai tout tenté pour vaincre l'obstacle, pour triompher +de la passion que vous lui inspirez, et qui me causait +une jalousie effrénée. Cette ambition avait réveillé mon +amour, qui commençait à périr de fatigue et de souffrance; +je suis redevenue coquette, habile, tour à tour +humble et emportée, boudeuse et soumise, ardente et +dédaigneuse. Rien ne m'a réussi; votre absence lui avait +ôté, je crois, jusqu'au sentiment de la vie. Il n'était plus +auprès de moi qu'une victime du dévouement qu'il s'était +imposée, et je suis presque certaine que, sans la +crainte de vous sembler coupable et d'être blâmé par +vous, son courage ne se serait pas soutenu. Mais je suis +sûre aussi que, pour conquérir votre estime, il eût fait +le sacrifice de sa vie entière, et qu'en souffrant mille tortures, +il ne se serait jamais détaché de moi.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/09.png"></p> + + + +<p>«Eh bien, ne soyez pas effrayée de ma résolution, +Alice! je la prends enfin avec calme. Hier encore, Jacques, +plus pâle qu'un spectre, plus beau qu'un saint, me jurait +qu'il ne me quitterait jamais, qu'il ne me manquerait +jamais de parole. En voyant tant d'abnégation et de +vertu, j'ai été prise tout à coup d'un accès de courage +et de désintéressement, et je lui ai dit à jamais adieu +dans mon coeur. Je vous écris de ma première station, +station sur la route d'Italie, et probablement il ignore encore, +à l'heure qu'il est, que j'ai quitté Paris et brisé sa +chaîne! Voyez combien je suis guérie! Je désire qu'il +l'apprenne avec joie, et la seule tristesse que j'éprouve, +c'est la crainte de lui laisser quelque regret.</p> + +<p>«Pourquoi donc tardons-nous tant à faire ce qui est +juste et bon? Quelle fausse idée nous attachons à l'importance +de nos sacrifices et à la difficulté de notre courage! +Il y a plus d'un an que je regarde comme une angoisse +mortelle le détachement que je porte aujourd'hui +dans mon coeur avec une sorte de volupté. Je ne savais +pas que la conscience d'un devoir accompli pouvait offrir +tant de consolation. Ma naïveté à cet égard doit vous +faire sourire. Hélas! c'est apparemment la première fois +que je cède à un bon mouvement sans arrière-pensée. +Puissé-je tirer de cette première et grande expérience +la force d'abjurer dans l'avenir mon aveugle et impérieuse +personnalité!</p> + +<p>«Pourquoi ne m'avez-vous pas aidée, chère Alice, à +entrer dans cette voie? Ah! si vous aviez aimé Jacques, +avec quel enthousiasme je l'aurais rendu à la liberté!... +Et pourtant, hier encore, je luttais contre vous... mais +c'est que vous ne l'aimez pas... Pourtant, que sais-je? +votre langueur, votre mélancolie, cachent peut-être le +même secret.... Pardonnez-moi, je n'en dirai pas davantage, +je vous respecte désormais au point de vous craindre. +Voyez à quel point vous m'êtes sacrée! La passion +de Jacques pour vous était, pour moi, comme un reflet +de votre image dans son âme, et, quoique je fusse en +possession de son secret, jamais je n'ai osé le lui dire, +jamais je n'ai osé vous combattre ouvertement et vous +nommer à lui.</p> + +<p>«Revoyez-le sans crainte et sans confusion. Il croit +que le vieux Saint-Jean a brûlé son journal par mégarde. +Il ne se doutera jamais que sa confession est entre vos +mains. Ah! c'est la confession d'un ange. Quel noble +sentiment, Alice! quelle ferveur mystérieuse, quel pieux +respect! n'en serez-vous pas touchée quelque jour? J'aurais +donné, moi, dix ans de jeunesse et de beauté pour +être aimée ainsi, eussé-je dû ne l'apprendre jamais de +sa bouche, et n'en recevoir même jamais un baiser furtif +sur le bord de mon vêtement!</p> + +<p>«C'en est fait! je n'inspirerai jamais cette flamme +sainte que j'ai follement rêvée. Autrefois je m'indignais +contre mon sort, j'accusais le coeur de l'homme d'injustice, +d'orgueil et de cruauté; mais j'ai bien changé depuis +un an! Si quelque jour vous parlez de moi librement +avec Jacques, dites-lui de ne pas se reprocher mes +souffrances; elles m'ont été salutaires, elles ont porté +leurs fruits amers et fortifiants. J'ai reconnu enfin qu'il +n'était pas au pouvoir du coeur le plus généreux et le +plus sublime de donner toute sa flamme à un être troublé +et malade comme moi.....J'ai reconnu le sceau de +la justice divine et le prix de la vertu... la vertu que j'ai +tant haïe et blasphémée dans mes désespoirs! Où seraient +donc le bien et le mal ici-bas, si les coeurs coupables +pouvaient être récompensés dès cette vie, et s'il +n'y avait pas d'inévitables expiations! Ah! cette parole +est vraie: <i>Tu seras puni par où tu as péché!</i> Cela est +vrai pour toutes les erreurs, pour toutes les folles passions +de l'humanité. Ceux qui ont abusé des bienfaits de +Dieu ne le trouveront plus et seront condamnés à le +chercher sans cesse! La femme sans frein et sans retenue +mourra consumée par le rêve d'une passion qu'elle +n'inspirera jamais.</p> + +<p>«Et pourtant l'Evangile nous montre les ouvriers de la +dernière heure du jour récompensés comme ceux de la +première...; mais le maître qui paie ainsi, c'est Dieu. Il +n'est pas au pouvoir de l'homme de tout donner en +échange de peu. Si l'ouvrier tardif et lâche avait le droit +d'exiger une part complète, celui qui rétribue serait +frustré, et c'est en amour surtout que l'égalité a besoin +d'être respectée comme l'amour même; car l'amour est +aussi beau que la vertu, ou plutôt la vertu, c'est l'amour. +Il impose les plus grands devoirs, et ces devoirs-là, +partagés également, sont les plus vives jouissances. +Celui qui croit pouvoir mériter seul, présume trop de +lui-même; celui qui se croit dispensé de mériter, ne recueille +rien.</p> + +<p>«C'est en Dieu seul que je me réfugie, ses trésors à lui +sont inépuisables. Si le catholicisme n'était pas une +fausse doctrine pour les hommes d'aujourd'hui, je sens +que je me ferais carmélite ou trappiste à l'heure qu'il +est; mais le Dieu des nonnes est encore un homme, +une sorte d'égal, un jaloux, un amant; le Dieu qui peut +me sauver, c'est celui qui ne punit pas sans retour. Il +me semble que j'ai assez expié, et que je mérite d'entrer +dans le repos des justes, c'est-à-dire de ne plus connaître +les passions.</p> + +<p>«Mais vous, Alice, vous avez droit à la coupe de la +vie, vous vous en êtes trop abstenue; pourquoi donc craindriez-vous +d'y porter vos lèvres pures? il est impossible +qu'il y ait une goutte de fiel pour vous... Je n'ose nommer +Jacques, et pourtant, ma belle sainte, je ne puis +m'empêcher de rêver que quelque jour... un beau soir +d'été plutôt, Jacques vous surprendra à la campagne, +lisant ce paragraphe écrit de sa main: «Si l'on pouvait +s'asseoir à tes pieds!...»</p> + +<p>«Quand vous m'écrirez que ce moment est venu, je +reviendrai près de vous, j'y reviendrai calme et purifiée; +et, à mon tour, Alice, je goûterai ce bonheur d'avoir fait +des heureux, que vous vouliez garder pour vous seule!</p> + +<p>«ISIDORA.»</p> + +<p>La lettre qui suit est de dix ans postérieurs à celle +qu'on vient de lire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LETTRE DEUXIÈME.</h3> + +<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p> + +<p>Non, je ne suis pas malheureuse. J'ai accompli pour +vous, Alice, un sacrifice que je croyais bien grand +alors...</p> + +<p>Pardonnez-moi si je vous dis aujourd'hui que, dans +mes souvenirs, ce grand acte de courage me paraît +chaque jour moins sublime, et qu'enfin j'arrive à me +trouver assez peu héroïque... Que Jacques me pardonne +de parler ainsi! Et vous surtout, ma soeur chérie, pardonnez-moi +de ne pas le pleurer... Il n'y a rien d'injurieux +pour lui dans le calme avec lequel je puis parler à +présent d'un sujet jadis si brûlant, et naguère encore si +délicat. Ce n'est pas de Jacques que je suis guérie, c'est +de l'amour! Oui, vraiment, j'en suis guérie à jamais, +Alice, et, pour m'avoir fait cette grâce, Dieu a été trop +bon pour moi, il m'a trop largement récompensée d'un +moment de force.</p> + +<p>Je vous dis cela ce soir, au bord du plus beau lac de +la terre, par un coucher de soleil splendide, sous le ciel +de la paisible et riante Lombardie, et je parle ainsi dans +la sincérité de mon coeur.</p> + +<p>Il me semble, tant je suis tranquille, que je ne +puis plus souffrir.... Peut-être si le ciel était orageux, +l'air âcre, et que le paysage, au lieu de l'églogue +des prairies bordant de fleurs des flots placides, m'offrît +le drame d'un volcan qui gronde et d'une nature qui +menace... peut-être mon âme serait-elle moins sereine, +peut-être vous exprimerais-je le vide délicieux de mon +âme en des termes plus résignés que triomphants.... Je +ne sais, je n'ose chanter victoire, dans la crainte de +tomber dans le péché d'orgueil et d'en être punie; mais +il est certain que, depuis quelques mois, depuis ma dernière +lettre, je ressens une joie intérieure qui me semble +durable et profonde.</p> + +<p>A quoi l'attribuerai-je? Sera-ce simplement à cet inappréciable +bienfait du repos dont je ne me souvenais plus +d'avoir joui? peut-être! O bonheur des âmes blessées et +fatiguées, que tu es humble et modeste! tu te contentes +de ne pas souffrir, tu ne demandes rien que l'absence +d'un excès de souffrance; tu te replies sur toi-même, +comme une pauvre plante qui, après l'orage, n'a besoin +que d'un grain de sable et d'une goutte d'eau; bien juste +de quoi ne pas mourir et se sentir faiblement vivre.... le +plus faiblement possible!</p> + +<p>Pas de funestes présages, Alice! ne croyez pas me +consoler et m'égayer en me disant que je suis encore jeune +et que j'aimerai encore! Non, je ne suis plus jeune! si +mes traits disent le contraire, ils mentent. C'est dans +l'âme que les années marquent leur passage et laissent +leur empreinte; c'est notre coeur, c'est notre imagination +qui vieillissent promptement ou résistent avec vaillance.</p> + +<p>—... Je relis ce que je vous écrivais tout à l'heure, +aux dernières clartés d'un soleil mourant; on m'apporte +une lampe, je m'éloigne de la fenêtre...</p> + +<p>Mes idées prennent un autre cours.</p> + +<p>Pourquoi confondais-je le coeur avec l'imagination? +Dans la jeunesse, c'est peut-être une seule et même +chose; mais, en vieillissant, les éléments de notre être +deviennent plus distincts. Les sens s'éteignent d'un côté, +le cerveau de l'autre; mais le coeur est-il donc condamné +à mourir avec eux? Oh non! grâce à la divine bonté de +la Providence, la meilleure partie de nous-même survit +à la plus fragile, et il arrive qu'on se trouve heureux +de vieillir. 0 mystère sublime! Vraiment la vie est meilleure +qu'on ne croit! L'injuste et superbe jeunesse recule +avec effroi devant la pensée d'une transformation +qui lui semble pire que la mort, mais qui est peut-être +l'heure la plus pure et la plus sereine de notre pénible +carrière.</p> + +<p>Avec quelle terreur j'avais toujours pensé à la vieillesse! +Dans la fleur de ma jeunesse, je n'y croyais pas. +«Moi, vieillir! me disais-je en me contemplant: devenir +grasse, lourde, désagréable à voir! Non, c'est impossible, +cela n'arrivera pas. Je mourrai auparavant; ou +bien, quand je me sentirai décliner, quand une femme +me regardera sans envie, et un homme sans désir, je +me tuerai!»</p> + +<p>Il n'y a pas longtemps encore qu'en consultant mon +miroir, ce conseiller sévère, sur lequel les hommes ont +dit et écrit tant de lieux communs satiriques, je m'effrayais +d'une ride naissante et de quelques cheveux +qui blanchissaient; nais, tout d'un coup, j'en ai pris +mon parti, je n'ai même plus songé à m'assurer des ravages +du temps, et, le jour où je me suis dit que j'étais +vieille, je me suis trouvée jeune pour une vieille. Et +puis, je crois que, précisément, toutes ces railleries de +l'autre sexe, à propos des beautés qui s'en vont et qui +se pleurent, m'ont donné un accès de fierté victorieuse. +J'ai compris profondément cette ingratitude des hommes +qui, après avoir adulé notre puissance, l'insulte et la +raille dès qu'elle nous échappe. Et j'ai trouvé qu'il fallait +être bien avilie pour regretter ce vain hommage dont la +fumée dure si peu. Enfin, raison ou lassitude, je me +sens réconciliée avec la <i>vieille femme</i>.</p> + +<p>La vieille femme! Eh bien, oui, c'est une autre +femme, un autre <i>moi</i> qui commence, et dont je n'ai pas +encore à me plaindre. Celle-là est innocente de mes erreurs +passées; elles les ignore parce qu'elle ne les comprend +plus, et qu'elle se sent incapable de les imiter. +Elle est douce, patiente et juste, autant que l'autre était +irritable, exigeante et rude. Elle est redevenue simple +et quasi naïve, comme un enfant, depuis qu'elle n'a +plus souci de vaincre et de dominer.</p> + +<p>Elle répare tout le mal que l'autre a fait, et, par-dessus +le marché, elle lui pardonne ce que l'autre, agitée +de remords, ne pouvait plus se pardonner à elle-même. +La jeune tremblait toujours de retomber dans le mal, +elle le sentait sous ses pieds et n'osait faire un pas. La +vieille marche en liberté et sans craindre les chutes, car +rien ne l'attire plus vers les précipices.</p> + +<p>Ne croyez pourtant pas, mes amis, que je vais me +composer un rôle, une figure, un costume, un esprit +de circonstance. Il y a un genre de coquetterie que +je déteste plus que la pire coquetterie des jeunes +femmes, c'est celle des vieilles, Je veux parler de ces +ex-beautés qui se réfugient dans la grâce, dans l'esprit, +dans l'aménité caressante. Je connais ici une +marquise de soixante ans dont l'éternel sourire et la +banale bienveillance me font l'effet d'une prostitution de +l'âme.</p> + +<p>Certes c'est là une grande comédienne et qui dissimule +bien ses regrets. Elle affecte d'aimer les jeunes gens des +deux sexes d'une tendre affection, d'être là maman à +tout le monde, de faire tous les frais de gaieté des réunions, +d'amener des rencontres, de nouer des mariages, +de se rendre indispensable en recevant toutes les confidences, +en rendant mille petits services: et, au fond du +coeur, cette excellente femme est plus sèche et plus +égoïste qu'on ne pense. Elle fait toutes choses en vue +d'elle-même et du rôle qu'elle s'est imposé. Elle n'a pas +pu rompre avec le succès, et elle poursuit sa carrière de +reine des coeurs sous une forme nouvelle. Elle est jalouse +de quiconque fait quelque bien, et j'ai failli être +brouillée avec elle pour avoir adopté Agathe. Elle voulait +l'accaparer, en faire l'ornement de son salon, frapper +les esprits par la production au grand jour de cette +modeste fille, pour arriver à la marier sottement à quelque +vieux patricien, ex-comparse dans son cortège d'adorateurs. +Elle eût trouvé moyen de faire grana bruit +avec cela, et d'abandonner la pauvrette, comme elle a +fait de tant d'autres, quand elles ont eu assez brillé près +d'elle, à son profit.</p> + +<p>Non, non, jamais je n'imiterai cette marquise, et +quand, d'un air doucereusement cruel, elle m'honore +de ses avis et me cite son propre exemple pour m'engager +à vieillir agréablement, je me détourne pour ne pas +respirer son souffle glacé. Oh! je ne prendrai pas votre +petit sentier parfumé de roses fanées, ma charmante +vieille! Je suis vieille tout de bon, je le sens, je m'en +réjouis, J'en triomphe tranquillement au fond de l'âme. +Je n'ai pas besoin déjouer votre comédie. Je n'aime plus +les hommes, moi! Je n'ai plus besoin de leurs louanges, +j'en ai eu assez, et je sais ce qu'elles valent. Je trouve +la vieillesse bonne et acceptable, mais elle m'arrive sérieuse +et recueillie, non folâtre et remuante. J'ai encore +du coeur, et je veux conserver ce bon reste en ne le gaspillant +pas dans de feintes amitiés.</p> + +<p>Pardonnez-moi une métaphore qui me vient. Je me +figure la jeunesse comme un admirable paysage des +Alpes. Tout y est puissant, grandiose, heurté. À côté +d'une verdure étincelante, un bloc de pâles neiges et de +glaces aiguës a coulé dans le vallon, et les fleurs qui +viennent d'éclore là, meurent au sein de l'été, frappées +au coeur par une gelée soudaine et intempestive. Des +roches formidables pendent sur de ravissantes oasis et +les menacent incessamment. De limpides ruisseaux coulent +silencieusement sur la mousse; puis, tout à coup, +le torrent furieux qu'ils rencontrent, les emporte avec +lui et les précipite avec fracas dans de mystérieux +abîmes. La clochette des troupeaux et le chant du pâtre +sont interrompus par le tonnerre de la cascade ou celui +de l'avalanche: partout le précipice est au bord du sentier +fleuri, le vertige et le danger accompagnent tous les +pas du voyageur, que les beautés incomparables du site +enivrent et entraînent. Une nature si sublime est sans +cesse aux prises avec d'effroyables cataclysmes; ici le +glacier ouvre ses terribles flancs de saphir et engloutit +l'homme qui passe; là les montagnes s'écroulent, comblent +le lac et la plaine, et, de tout ce qui souriait ou +respirait hier à leurs pieds, il ne reste plus ni trace ni +souvenir aujourd'hui... Oui, c'est là l'image de la jeunesse, +de ses forces déréglées, de ses bonheurs enivrants, +de ses impétueux orages, de ses désespoirs mortels, de +ses combats, et de toute cette violente destruction d'elle-même +qu'enfante l'excès de sa vie.</p> + +<p>Mais la vieillesse! je me la figure comme un vaste et +beau jardin bien planté, bien uni, bien noble à l'ancienne +mode... un peu froid d'aspect, quoique situé à l'abri des +coups de vent. C'est encore assez grand pour qu'on y +essaie une longue promenade, mais on aperçoit les +limites au bout des belles allées droites, et il n'y a point +là de sentiers sinueux pour s'égarer.</p> + +<p>On y voit encore des fleurs; mais elles sont cultivées +et soignées, car le sol ne les produit point sans les secours +de la science et du goût.</p> + +<p>Tout y est d'un style simple et sévère, point de statues +immodestes, point de groupes lascifs. On ne s'y +poursuit plus les uns les autres pour s'étreindre et pour +lutter: on s'y rencontre, on s'y salue, on s'y serre la +main sans rancune et sans regret. On n'y rougit point, +car on a tout expié en passant le seuil de cette noble +prison dont on ne doit plus sortir; et l'on s'y promène +ou l'on s'y repose, consolé et purifié, jouissant des tièdes +bienfaits d'un soleil d'automne. Si, du haut de la terrasse +abritée, le regard plonge dans la région terrible et magnifique +où s'agite la jeunesse, on se souvient d'y avoir +été, et on comprend ce qui se passe là d'admirable et +d'insensé; mais malheur à qui veut y redescendre et y +courir: car les railleries ou les malédictions l'y attendent! +Il n'est permis aux hôtes du jardin que d'étendre +les mains vers ceux qui dansent sur les abîmes, pour +tâcher de les avertir; et encore, cela ne sert-il pas à +grand'chose, car on ne s'entend pas de si loin.</p> + +<p>Voilà mon apologue. Passez-m'en la fantaisie, je me +sens plus à l'aise depuis que je me suis planté ce jardin.</p> + +<p>Mais c'est bien assez philosopher et rêver, Il faut +que je vous parle d'Agathe, de cette pauvre orpheline +que j'ai adoptée, qui entrait chez moi comme femme de +chambre, et dont j'ai fait ma fille, ni plus ni moins.</p> + +<p>Je vous ai déjà dit qu'elle était fille d'un pauvre artiste +qui l'avait fort bien élevée, mais qui, en mourant, l'avait +laissée dans le plus complet abandon, dans la plus profonde +misère.</p> + +<p>Je n'avais jamais songé à adopter un enfant, je n'avais +jamais regretté de n'en point avoir.</p> + +<p>Il ne me semblait point que j'eusse le coeur maternel, +et peut-être eusse-je manqué de tendresse ou de patience +pour soigner un petit enfant; Lorsque cette Agathe est +entrée chez moi, j'étais à cent lieues de prévoir que je +me prendrais pour elle d'une incroyable affection. Je fus +frappée de sa jolie figure, de son air modeste, de son +accent distingué, et je me promis d'en faire une heureuse +soubrette, libre autant que possible, et traitée avec +bienveillance.</p> + +<p>Puis, au bout de quelque temps, en courant avec elle, +je découvris un trésor de raison, de droiture et de bonté; +et bientôt, je la retirai de l'office pour la faire asseoir à +mes cotés, non comme une demoiselle de compagnie, +mais comme la fille de mon coeur et de mon choix.</p> + +<p>Pourtant si vous nous voyiez ensemble, vous seriez +surprise, chère Alice, de l'apparente froideur de notre +affection; du moins, vous nous trouveriez bien graves, +et vous vous demanderiez si nous sommes heureuses +l'une par l'autre.</p> + +<p>Il faut donc que je vous explique ce qui se passe entre +nous.</p> + +<p>Dès le principe, j'ai examiné attentivement Agathe, +je l'ai même beaucoup interrogée. J'ai retiré de cet examen +et de ces interrogatoires, la certitude que c'était là +un ange de pureté, et en même temps une âme assez +forte: un caractère absolument différent du mien, à la +fois plus humble et plus fier, étranger par nature aux +passions qui m'ont bouleversée, difficile, impossible +peut-être à égarer, prudente et réfléchie, non par sécheresse +et calcul personnel, mais par instinct de dignité et +par amour du vrai.</p> + +<p>La docilité semblait être sa qualité dominante, lorsque +je lui commandais en qualité de maîtresse. Mais en +l'observant, je vis bientôt que cette docilité n'était +qu'une muette adhésion à la règle qu'elle acceptait: +l'amour de l'ordre, et surtout une noble fierté qui voulait +se soustraire par l'exactitude rigoureuse à l'humiliation +du commandement. C'était cela bien plutôt qu'une soumission +aveugle et servile pour ma personne. Le silence +profond qui protégeait ce caractère grave et recueilli +m'empêchait de savoir si les passions généreuses pourraient +y fermenter, si la haine de l'injustice et le mépris +de la stupidité seraient capables d'en troubler la paix.</p> + +<p>A présent encore, quoique j'aie lu aussi avant dans +son coeur qu'elle-même, quoique je sache bien qu'elle +adore la bonté, j'ignore si elle peut haïr la méchanceté +Peut-être qu'il y a là trop de force pour que l'indignation +s'y soulève, pour que le dédain y pénètre. +Étonnement et pitié, voilà, ce me semble, toute l'altération +que cette sérénité pourrait subir.</p> + +<p>Agathe a vécu dans le travail et la retraite, sans rien +savoir, sans rien deviner du monde, sans rien désirer de +lui, sans songer qu'elle pût jamais sortir de l'obscurité +qu'elle aime, non-seulement par habitude, mais par +instinct. Elle ne connaît pas l'amour, elle en pressent +encore si peu les approches, que je me demande avec +terreur si elle est capable d'aimer, et si elle n'est pas +trop parfaite pour ne pas rester insensible.</p> + +<p>Et pourtant, je ne puis concevoir la jeunesse d'une +femme sans amour, et je suis épouvantée du mystère de +son avenir. Aimera-t-elle, d'amitié seulement, un compagnon +de toute la vie, un mari? Élèvera-t-elle des +enfants, sans passion, sans faiblesse, avec la rigide +pensée d'en faire des êtres sages et honnêtes? Quelle +rectitude admirable et effrayante! Sera-t-elle heureuse +sans souffrir? est-ce possible!</p> + +<p>Et pourtant, qu'ai-je retiré, moi, de mes angoisses et +de mes tourments?</p> + +<p>Quand j'avais seize ans, l'âge d'Agathe, je n'avais déjà +plus de sommeil, ma beauté me brûlait le front, de +vagues désirs d'un bonheur inconnu me dévoraient le +sein. Rien dans cette enfant ne me rappelle mon passé. Je +l'admire, je m'étonne, et je n'ose pas juger.</p> + +<p>Quand j'ai changé la condition d'Agathe si soudainement, +si complètement, elle a été fort peu surprise, +nullement étourdie ou enivrée, et j'ai aimé cette noble +fierté qui acceptait tout naturellement sa place. L'expression +de sa reconnaissance a été vraie, mais toujours +digne. Elle me promettait de mériter ma tendresse, mais +elle n'a pas plié le genou, elle n'a pas courbé la tête, et +c'est bien. En voyant ce noble maintien, moi, j'ai été +saisie d'un respect étrange, et une seule crainte m'a tourmentée, +c'est de n'être pas digne d'être la bienfaitrice et +la providence d'Agathe. Son air imposant ma fait comprendre +la grandeur du rôle que je m'imposais, et, +depuis ce moment, je m'observe avec elle, comme si je +craignais de manquer au devoir que j'ai contracté.</p> + +<p>Cela fait une amitié qui m'est plus salutaire que délicieuse. +Il ne s'agit point d'adopter une telle orpheline +pour s'en faire une société, une distraction, un appui. +Agathe prend le contrat au sérieux. Elle semble me dire +dans chaque regard:</p> + +<p>«Vous avez voulu avoir l'honneur d'être mère, songez +que ce n'est pas peu de chose, et qu'une mère doit +être l'image de la perfection.»</p> + +<p>Moi, je ne sais pas me contraindre, et, si quelque folle +passion pouvait encore me traverser le cerveau, je ne +jouerais pas la comédie. J'éloignerais Agathe plutôt que +de la tromper. Mais est-ce donc la pensée que le moindre +égarement de ma part troublerait notre intimité, qui fait +que je me sens si bien fortifiée dans mon <i>jardin de vieillesse</i>?</p> + +<p>Peut-être! peut-être Agathe m'a-t-elle été envoyée +par la bonté divine pour me faire aimer l'ordre, le calme, +la dignité, et la convenance. Il est certain que tout cela +est personnifié en elle, et que rompre avec ces choses là, +ce serait rompre avec Agathe. Il était donc dans ma destinée +que les hommes me perdraient et que je ne pourrais +être sauvée que par les femmes? Vous avez commencé +ma conversion, chère Alice; vous l'avez voulue, +vous y avez mis tout votre coeur, toute votre force. Agathe, +qui vous ressemble à tant d'égards, l'achève sans se donner +la moindre peine, sans se douter même de ce qu'elle +fait; car la douce enfant ignore ma via, et ne la comprendrait +pas si elle lui était racontée.</p> + +<p>Minuit.</p> + +<p>Agathe m'a forcée de m'interrompre, mais je veux +vous dire bonsoir, à présent qu'elle me quitte. J'ai passé +solennellement la soirée auprès d'elle, et je me sens +comme exaltée par mes propres pensées.</p> + +<p>Quelle nuit magnifique! la terre altérée ouvrait tous +ses pores à la rosée, les fleurs la recevaient dans leurs +coupes immaculées. Enivrés d'amour, de parfum et de +liberté, les rossignols chantaient, et, du fond humide de +la vallée, leurs intarissables mélodies montaient comme +un hymne vers les étoiles brillantes. Appuyée sur l'épaule +d'Agathe, que je dépasse de toute la tête, je marchais +d'un pas égal et lent, m'arrêtant quelquefois quand nous +atteignions ta limite de la balustrade. La terrasse de +cette <i>villa</i> est magnifiquement située; absorbées dans la +contemplation du paysage vague et profond, et plus encore +de l'infini déroulé sur nos têtes, nous ne songions +point à nous parler. Peu à peu ce silence amené naturellement +par la rêverie, nous devint impossible à +rompre. Du moins, pour ma part, je n'eusse rien trouvé +à dire qui ne m'eût semblé oiseux ou coupable au milieu +d'une telle nuit, solennelle et mystérieuse comme la +beauté parfaite. Agathe respectait-elle ma méditation, +ou bien éprouvait-elle le même besoin de recueillement? +Agathe aussi est mystérieuse comme la perfection. Son +âme sans tache me semblait si naturellement à la hauteur +de la beauté des choses extérieures, que j'eusse, +craint d'affaiblir, par mes réflexions, le charme qu'elle y +trouvait Avait-elle besoin de moi pour admirer la voûte +céleste, pour aspirer l'infini, pour se prosterner en esprit +devant la main qui sema ces innombrables soleils comme +une pluie de diamants dans l'Océan de l'Éther? Et +quelles expressions eussent pu rendre ce qu'elle éprouvait +sans doute mieux que moi? De quel autre sujet +eussé-je pu l'entretenir qui ne fût un outrage à la beauté +des cieux, une profanation de ces grandes heures et de +ces lieux sublimes?</p> + +<p>Quand l'échange de la parole n'est pas nécessaire il +est rarement utile. J'en suis venue à croire que tous les +discours humains ne sont que vanité, temps perdu, corruption +du sentiment et de la pensée. Notre langage est +si pauvre que quand il veut s'élever, il s'égare le plus +souvent, et que quand il veut trop bien peindre, il dénature. +Toujours la parole procède par comparaison, et les +poètes sont forcés, pour décrire la nature, d'assimiler +les grandes choses aux petites. Par exemple ils font du +ciel une coupole; de la lune une lampe; des fleuves +sinueux, les anneaux d'un serpent; des grandes lignes +de l'horizon et des grandes masses de la végétation, les +plis et les couleurs d'un vêtement.</p> + +<p>Les poëtes ont peut-être raison: interprètes et confidents +de la nature, chargés de l'expliquer au vulgaire, +de communiquer aux aveugles un peu de cette vue immense +que Dieu leur a donnée, ils se servent de figures +pour se faire entendre, à la manière des oracles. Ils mettent +les soleils dans le creux de ces mains d'enfants sous +la figure d'un rubis ou d'une fleur, parce que le vulgaire +ne peut concevoir que ce qu'il peut mesurer. Et tous +tant que nous sommes, nous avons pris une telle habitude +de ce procédé de comparaison, que nous ne savons +pas nous expliquer autrement quand nous voulons parler. +Mais quand l'âme poétique est seule, elle ne compare +plus: elle voit et elle sent.</p> + +<p>L'intelligence n'explique pas au coeur pourquoi et +comment l'univers est beau; dans aucune langue humaine +le véritable poëte ne saurait rendre la véritable +impression qu'il reçoit du spectacle de l'infini.</p> + +<p>Qu'il se taise donc et qu'il jouisse, celui qui n'a rien à +démêler avec le monde, rien a lui enseigner ou à recevoir +de lui: l'amour d'une vaine gloire dicte trop souvent +ces prétendus épanchements. Celui qui parle veut +produire de l'effet sur celui qui écoute, et s'il ne cherche +point à l'éblouir par l'éclat des mots, du moins il travaille +à s'emparer de ses émotions, à lui imposer les +siennes, à se poser comme un prisme entre lui et la +beauté des choses. Alors, sous l'oeil de Dieu, au lieu de +deux âmes prosternées, il n'y a plus qu'un cerveau agissant +sur un autre cerveau, triste échange de facultés +bornées et de misère orgueilleuse!</p> + +<p>Mais ce n'est pas cela seulement qui me fermait la +bouche auprès d Agathe: quelle parole de ma bouche +flétrie si longtemps par la plainte et l'imprécation, ne +fût tombée comme une goutte de limon impur dans cette +source limpide, où l'image de Dieu se reflète dans toute +sa beauté? Entre elle et moi, hélas! il y a un abîme +infranchissable: c'est mon passé. Mes doutes, mes vains +désirs, mes angoisses furieuses, mes amertumes, mon +impiété, ma vaine science de la vie, mes ennuis, tout ce +que j'ai souffert! Cette âme vierge de toute souillure et +de toute tristesse doit à jamais l'ignorer. Il y a en elle +une infinie mansuétude qui l'empêcherait de me retirer +son affection. Peut-être même m'aimerait-elle davantage; +si elle avait à me plaindre! Peut-être trouverais-je dans +sa piété filiale des consolations puissantes. Mais de même +que la mère, forcée de traverser un champ de bataille, +cache dans son sein la tête de son enfant pour l'empêcher +de voir la laideur des cadavres et de respirer +l'odeur delà corruption, de même ma tendresse pour +Agathe m'empêchera de lever jamais ce voile virginal +qui lui cache les misères et les tortures de cette vie déréglée.</p> + +<p>Cette ligne invisible tracée entre elle et moi est un +lien, bien plus qu'un obstacle. C'est là que se manifeste, à +son insu, ma tendresse pour elle; c'est là que gît sa confiance +en moi. Je lui sacrifie le plaisir que j'aurais parfois +à épancher mes pensées: elle s'appuie sur moi +comme sur une force dont elle croit avoir besoin et qui +ne réside qu'en elle. Si je me sens triste et agitée, ce +qui arrive bien rarement désormais, je l'éloigne de moi +quelques instants, pour ne la rappeler que lorsque mon +âme a repris son calme et sa joie silencieuse.</p> + +<p>Agathe est blanche comme un beau marbre de Carrare +au sortir de l'atelier. L'incarnat de la jeunesse ne +colorera jamais vivement ce lis éclos dans l'ombre du +travail el de la pauvreté; et cependant un léger embonpoint +annonce cette santé particulière aux recluses, +santé plus paisible que brillante, plus égale que vigoureuse, +apte aux privations, impropre à la douleur et à +la fatigue. Trois jours de mon ancienne vie briseraient +cette plante frêle et suave, qui, dans la paix d'un cloître, +résisterait longtemps à la vieillesse et à la mort.</p> + +<p>Auprès de cette fleur sans tache, auprès de ce diamant +sans défaut, je sens mon âme s'élever et se fortifier. +D'autres jeunes filles ont plus de beauté, une intelligence +plus vive et plus brillante, un sentiment des arts +plus chaud et plus prononcé. Agathe ne ressemble pas +à une statue grecque. C'est la vierge italienne dans toute +sa douceur, vierge sans extase et sans transport, accueillant +le monde extérieur sans l'embrasser, attentive, +douce et un peu froide à force de candeur, telle enfin +que Raphaël l'eût placée sur l'autel, le regard fixé sur le +pécheur, et semblant ne pas comprendre la confession +qu'elle écoute.</p> + +<p>Il y a, certes, dans toutes les créatures humaines, un +fluide magnétique, impénétrable aux organisations +épaisses, mais vivement perceptible aux organisations +exquises par elles-mêmes, ou à celles qui sont développées +par la souffrance. La présence d'Agathe agit sur moi +d'une manière magique. L'atmosphère se rafraîchit ou +s'attiédit autour d'elle. Quelquefois, quand le spectre du +passé m'apparaît, une sueur glacée m'inonde, et je crois +entrer dans mon agonie. Mais si Agathe vient s'asseoir +près de moi, l'oeil noir et grave et la bouche à demi +souriante, elle me communique immédiatement sa force +et son bien-être.</p> + +<p>Il y a donc en elle quelque chose de mystérieux pour +moi, comme je vous le disais; quelque chose que je +n'eusse pas su demander, si l'on m'eût offert de choisir +une compagne et une fille selon mes prédilections instinctives. +Probablement, j'aurais fait la folie de désirer une +fille semblable à moi sous plusieurs rapports. J'aurais +voulu qu'elle fût ardente et spontanée, qu'elle connût ces +agitations de l'attente, ces bouleversements subits, ces +enthousiasmes et ces illusions où j'ai trouvé quelques +heures d'ivresse au milieu d'un éternel supplice. Et probablement +aussi, au lieu de la préserver du malheur par +mon expérience, j'eusse augmenté son irascibilité par la +mienne et développé sa faculté de souffrir. Mais un +caprice du hasard que je ne puis m'empêcher de bénir +superstitieusement comme une faveur providentielle, a +jeté dans mes bras un être qui ne me comprend pas du +tout et que je comprends à peine. Ce contraste nous a +sauvées l'une et l'autre. J'eusse voulu être adorée de ma +fille, et c'eût été là un souhait égoïste, un voeu contraire +à la nature. Agathe m'aime, et c'est tout; et moi, l'âme +la plus exigeante et la plus jalouse qui fut jamais, je +m'habitue à l'idée qu'il est bon d'être celle des deux qui +aime le plus. C'est là un miracle, n'est-ce pas? un miracle +que j'eusse en vain demandé à l'amour d'un homme +et qu'a su opérer l'amitié d'une enfant.</p> + +<p>Vous me demandez si j'aime toujours le luxe, et, me +cherchant des consolations où vous supposez que j'en +puis trouver, vous vous imaginez que j'ai du me créer, +dans ma villa italienne, une existence toute d'or et de +marbre, toute d'art et de splendeur. Il n'en est rien; +tout ce qui me rappelle la courtisane m'est devenu odieux. +Je suis dégoûtée, non de la beauté des oeuvres de goût, +mais de la possession et de l'usage de ces choses là. J'ai +fait cadeau, à divers musées de cette province, des statues +et des tableaux que je possédais. Je trouve qu'un +chef-d'oeuvre doit être à tous ceux qui peuvent le comprendre +et l'apprécier, et que c'est une profanation que +de l'enfermer dans la demeure d'un particulier, lorsque +ce particulier s'est voué à la retraite, et a fermé sa porte +aux amateurs et aux curieux, comme je l'ai fait définitivement. +J'ai vendu tous mes diamants, et j'ai fait bâtir +presque un village autour de moi, où je loge gratis de +pauvres familles. Je ne m'occupe plus de ma parure, et +je n'ai même pas osé m'occuper de celle d'Agathe, quoique +j'eusse trouvé du plaisir à embellir mon idole; mais +la voyant si simple et si étrangère à celle longue et coûteuse +préoccupation, j'ai respecté son instinct, et je l'ai +subi pour moi-même peu à peu, sans m'en apercevoir. +Agathe aime et cultive avec distinction la peinture et la +la musique. Son père l'avait destinée à donner des leçons. +Mais ce pauvre artiste, imprévoyant et déréglé comme +la plupart de ceux de ce pays-ci, l'avait laissée sans +clientèle et sans protections. Ses talents, du moins, lui +servent à charmer les loisirs que sa nouvelle position lui +procure, et je suis sortie, grâce à elle, de ma longue et +accablante oisiveté. Je me suis remise au piano pour +raccompagner quand elle chante, et nous lisons ensemble +tous ces chefs-d'oeuvre que je savais par coeur à force de +les entendre, mais sans les avoir jamais véritablement +compris. Quand elle dessine, je lui fais la lecture, et +quand elle lit, je brode au métier. Moi, broder! je vois +d'ici votre surprise! Eh bien, je suis revenue à ces +choses-là que j'ai tant méprisées et raillées, et je reconnais +qu'elles sont bonnes. Il y a tant de moments où +l'âme est affaissée sur elle-même, où le travail de l'esprit +nous écrase, où la rêverie nous torture ou nous +égare, qu'il est excellent de pouvoir se réfugier dans une +occupation manuelle. C'est affaire d'hygiène morale, et +je comprends maintenant comment, vous, qui avez une +si haute intelligence, vous pouvez remplir un meuble au +petit point.</p> + +<p>Agathe a les goûts d'une campagnarde, quoiqu'elle ait +toujours vécu enfermée dans la mansarde d'une petite +ville. Sa plus grande joie d'être riche consiste à voir et +à soigner des animaux domestiques. Et ne croyez pas +que la pauvrette se soit prise d'admiration et d'affection +pour les plus nobles: elle a peu compris la grâce et la +noblesse du cheval, l'élégance du chevreuil, la fierté du +cygne. Tout cela lui est trop nouveau, trop étranger; à +elle qui n'avait jamais nourri que des moineaux sur sa +fenêtre, un pigeon blanc est un objet d'admiration. Le +mouton fait ses délices, et l'autre jour j'ai cru qu'elle +sortirait de son caractère, et ferait des extravagances +pour une perdrix qu'on lui a apportée avec ses petits. +J'avais un peu envie d'abord de dédaigner des goûts +aussi puérils. Et puis, je me suis laissé faire, je me suis +sentie faible comme un enfant, comme une mère; je me +suis attendrie sur les poules et sur les agneaux, non pas +à cause d'eux, je l'avoue, mais à cause de la tendresse +qu'Agathe leur porte, et des soins assidus qu'elle leur +rend sans se lasser du silence et de la stupidité de ses +élèves. Agathe comprend le Dante, Mozart et le Titien. +Et pourtant elle comprend sa poule et son chevreau! Il +faut bien que le chevreau et la poule en vaillent la peine. +Je me dis cela, et je la suis à la bergerie et au poulailler +avec une complaisance qui arrive à me faire du bien, +à me distraire, à me charmer... sans que véritablement +je puisse m'en rendre compte! Je me sens devenir +naïve avec un enfant naïf, et je ne saurais dire où est +le beau et le bon de cette naïveté, à mon âge. Cela +m'arrive: je me transforme, un enfant me gouverne, et +j'ai du bonheur à me laisser aller!</p> + +<p>Nous avons eu moins de peine à nous mettre à l'unisson, +à propos des fleurs. Il me semble que les fleurs nous +permettent de devenir puérils envers elles, sang qu'elles +cessent d'être sublimes pour nous. Voua savez comme +je les ai toujours aimées, ces incomparables emblèmes +de l'innocence et de la pureté. Agathe voit le ciel dans +une fleur, et quand je la vois au milieu des jasmins et +des myrtes, il me semble qu'elle est là dans son élément, +et que les fleurs sont seules dignes de mêler leur +parfum à son haleine.</p> + +<p>Et alors il me vient une pensée déchirante: Quoi! +cette enfant, cette Agathe de mon âme, cette fleur plus +pure que toutes celles de la terre, cette perle fine, celle +beauté virginale, sera infailliblement la proie d'un +homme! et de quel homme? L'amant de cent autres +femmes, qui ne verra sans doute en elle qu'une femme +de plus, trop froide à son gré, et bientôt dédaignée, si +elle reste telle qu'elle est aujourd'hui; trop précieuse, +si elle se transforme, pour ne pas être jalousement asservie +et torturée.—Oh! mon Dieu! je conserve cette candeur +sacrée avec une sollicitude passionnée, je veille sur +elle, je la couve d'un regard maternel; je la respecte +comme une relique, jusqu'à ne pas oser lui parler de +moi, jusqu'à ne pas oser penser quand je suis auprès +d'elle; et un étranger viendra la flétrir sous ses aveugles +caresses! un homme, un de ces êtres dont je sais +si bien les vices et l'orgueil, et l'ingratitude, et le mépris, +viendra l'arracher de mon sein pour la dominer ou la +corrompre!... Cette idée trouble tout mon présent et +rembrunit tout mon avenir!</p> +<br><br><br> + + +<h3>LETTRE TROISIÈME.</h3> + +<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p> + +<p>Dimanche, 15 juin 1845.</p> + +<p>Je ne me croyais pas destinée à de nouvelles aventures, +et pourtant, mes amis, en voici une bien conditionnée +que j'ai à vous raconter.</p> + +<p>Il y a quinze jours, j'étais allée à Bergame pour quelque +affaire, et je revenais seule dans ma voiture, impatiente +de revoir Agathe, que j'avais laissée un peu souffrante +à la villa, je n'étais plus qu'à cinq ou six lieues +de mon gîte, et le soleil brillait encore sur l'horizon. Un +cavalier me suivait ou suivait le même chemin que moi: +il est certain que, soit qu'il me laissât en arrière en +prenant le galop, et se mit au pas lorsque mes postillons +le rejoignaient, soit qu'il se laissât dépasser et se hâtât +bientôt pour regagner le terrain, pendant assez longtemps +je ne le perdis pas de vue. Enfin il me parut +clair que c'était à moi qu'il en voulait, car il renonça à +toutes ces petites feintes, et se mit à suivre tranquillement +l'allure de mes chevaux. Tony était sur le siège de +ma voiture, toujours le même Tony, ce fidèle jockey +que Jacques connaît bien, et qui est devenu un excellent +valet de chambre. Il a conservé sa naïveté d'autrefois +et ne se gêne point pour adresser la parole aux passants, +quand il est ennuyé du silence et de la solitude. +Nous montions au pas une forte côte, et j'étais absorbée +dans quelque rêverie, lorsque je m'aperçus que Tony +avait lié conversation avec le jeune cavalier, qui paraissait +ne pas demander mieux, quoiqu'il appartînt évidemment +à une classe beaucoup plus relevée que celle de +mon domestique.</p> + +<p>J'ai dit le jeune cavalier, et, effectivement, celui-là +était dans la première Heur de la jeunesse: dix-huit ans +au plus, une taille élancée des plus gracieuses, une figure +charmante, un air de distinction incomparable, des +cheveux noirs, abondants, fins et bouclés naturellement, +un duvet de pêche sur les joues, et des yeux... des yeux +qui me rappelèrent tout à coup les vôtres, Alice, tant +ils étaient grands et beaux, des yeux de ce gros noir de +velours, qui devraient être durs en raison de leur teinte +sombre, et qui ne sont qu'imposants, parce que de longues +paupières et un regard lent leur donnent un fonds +de douceur et de tendresse extrême.</p> + +<p>Ce bel enfant me fut tout sympathique à la première +vue, car ce fut alors seulement que je songeai à regarder +ses traits, sa tournure et la grâce parfaite avec laquelle +il gouvernait son cheval, J'écoutai aussi le son de +sa voix, qui était doux et plein comme son regard; son +accent, qui était pur et frais comme sa bouche. De plus, +c'était un accent français, ce qui fait toujours plaisir à +des oreilles françaises, fût-ce dans la contrée <i>où résonne +le si</i>.</p> + +<p>Dans celles-ci, c'est l'<i>u</i> lombard qui résonne; et Tony, +qui est très fier de parler couramment un affreux mélange +de dialecte et d'italien, s'imaginait que son interlocuteur +pouvait s'y tromper. Mais, au bout d'un instant, +e jeune homme, voyant bien qu'il avait affaire à un compatriote, +se mit tout simplement à lui parler français, et +Tony lui répondit bientôt dans la même langue, sans +s'en apercevoir.</p> + +<p>Leur conversation, que j'entendais par lambeaux, roulait +sur les chevaux, les voitures, les chemins et les distances +du pays. Certes un jeune homme aussi distingué +que ce cavalier ne pouvait pas trouver un grand plaisir +à échanger des paroles oiseuses avec un jeune valet assez +simple et passablement familier. Pourtant il y mettait +une bonne grâce qui me parut cacher d'autres desseins; +car, bien qu'il n'osât pas se tenir précisément à +ma portière, il se retournait souvent et cherchait à plonger +ses regards dans ma voiture, et jusque sous le voile +que j'avais baissé pour me préserver de la poussière.</p> + +<p>Je m'amusai quelques instants de sa curiosité: puis +j'en eus bientôt des remords. «A quoi bon, me dis-je, +laisser prendre un torticolis à ce bel adolescent? quand +il verra les traits d'une femme qui pourrait fort bien être +la mère de son frère aîné, il sera tout honteux et tout +mortifié d'avoir pris tant de peine.» Nous touchions au +faite de la montée; je résolus de ne pas le condamner à +descendre le versant au trot, et, certaine qu'après avoir +vu ma figure, il allait décidément renoncer à me servir +d'escorte, je laissai tomber, comme par hasard, mon +voile sur mes épaules, et fis un petit mouvement vers la +portière, comme pour regarder le pays. Mais quelle surprise, +dirai-je agréable ou pénible, fut la mienne, lorsque +cet enfant, au lieu de reculer comme à l'aspect de +la Gorgone, me lança un regard où se peignait naïvement +la plus vive admiration? Non, jamais, lorsque j'avais +moi-même dix-huit ans, je ne vis un oeil d'homme me +dire plus éloquemment: «Vous êtes belle comme le jour.»</p> + +<p>Soyons franche, car, aussi bien, vous ne pouvez pas +me prendre pour une sainte; le plaisir l'emporta sur le +dépit, et ma vertu de matrone ne put tenir contre ce regard +de limpide extase et ce demi-sourire où se peignait, +au lieu de l'ironie dédaigneuse sur laquelle j'avais malicieusement +compté, une effusion de sympathie soudaine +et de confiance affectueuse. L'enfant avait faiblement +rougi en me voyant le regarder, de mon côté, avec +quelque bienveillance maternelle, mais ce léger embarras +ne pouvait vaincre le plaisir évident qu'il avait à attacher +ses yeux sur les miens. Il retenait la bride de son +cheval pour ne pas s'écarter de la portière, et son trouble +mêlé de hardiesse, semblait attendre une parole, un +geste, un léger signe qui l'autorisât à m'adresser la parole. +Enfin, voyant que je commençais à l'examiner avec +un peu de sévérité feinte, il se décida à me saluer fort +respectueusement.</p> + +<p>On salue beaucoup et à tout propos dans ce pays-ci, +surtout les dames, lors même qu'on ne les connaît pas. Je +rendis légèrement le salut, et me retirai dans le fond de +ma voiture, un peu émue, je le confesse: car, au premier +moment de la surprise, toute femme sent que le plaisir +de plaire est invincible en dépit du serment... qui sait? +peut-être à cause du serment qu'ella a fait d'y renoncer; +mais cette bouffée de jeunesse et de vanité ne dura point. +Je pensai tout de suite à ma fille Agathe, je me dis que +je la volais, et que le pur regard d'un si beau jeune +homme lui fut revenu de droit, si elle s'était trouvée à +mes côtés. Je remis mon voile, je levai la glace et j'arrivai +au relais où je devais quitter la poste, sans avoir +voulu m'assurer de la suite de l'aventure. Le cavalier me +suivait-il encore? je n'en savais vraiment rien.</p> + +<p>Mon cocher et mes chevaux m'attendaient là pour me +conduire jusque chez moi. En payant les postillons, je +vis Tony à quelque distance, parlant bas et avec beaucoup +de vivacité au jeune cavalier, qui avait mis pied à +terre. Tony riait, frappait dans ses mains, et l'autre paraissait +chercher à contenir cette pétulance. Je crus +même voir qu'il lui donnait de l'argent, et cela me parut +fort suspect, d'autant plus que, lorsque je rappelai +Tony pour partir, je le vis tenir l'étrier de son nouveau +protecteur, et prendre congé de lui en lui faisant des signes +d'intelligence. Nous nous remîmes en route pour +cette dernière étape, et l'étranger nous suivit à quelque +distance.</p> + +<p>Je m'avançai sur la banquette de devant, et, frappant +sur le bras de Tony, placé sur le siège: «Quel est ce +jeune homme à qui vous avez parlé, et d'où le connaissez-vous?» +lui demandai-je d'un ton sévère. La tête de +Tony dépassant l'impériale, je ne pus voir si sa figure se +troublait; mais je l'entendis me répondre avec assez d'assurance:—Je +ne les connais point, Madame, mais ça a +l'air d'un brave jeune homme; il a des lettres de recommandation +pour madame: mais il a dit qu'il ne se permettrait +point de les lui remettre sur le chemin. Il vient avec +nous, il descendra à l'auberge du village, et il viendra +voir ensuite au château si madame veut bien recevoir +sa visite.</p> + +<p>—C'était donc là ce qu'il te disait?</p> + +<p>—Oui, et il me demandait si je pensais que madame +serait visible en rentrant, ou seulement demain matin. +J'ai dit que je n'en savais rien, mais qu'il pouvait bien +essayer, que nous n'avions pas fait une longue route, et +que madame ne se couchait pas ordinairement de bonne +heure.</p> + +<p>—Et c'est pour donner de si utiles renseignements, +que vous recevez de l'argent, Tony?</p> + +<p>—Oh! non, Madame, je venais d'entrer dans un bureau +de tabac pour lui acheter des cigares, et il m'en +remettait l'argent.</p> + +<p>Ces explications me parurent assez plausibles, et je +me tranquillisai tout à fait. Néanmoins, un reste de curiosité +me décida à recevoir cette visite aussitôt que je +fus rentrée, et après avoir pris seulement le temps d'embrasser +Agathe.</p> + +<p>Le jeune homme fut introduit, et, dès que j'eus jeté +les yeux sur l'adresse de la lettre qu'il me présenta, +je lui fis amicalement signe de s'asseoir. Quelles méfiances +et quels scrupules eussent pu tenir contre votre +écriture, ma chère Alice? Et comment celui qui m'apporte +un mot de vous ne serait-il pas reçu à bras ouverts?</p> + +<p>Mais quel singulier petit billet que le vôtre, et pourquoi +avez-vous semblé favoriser l'espèce de mystère dont +il plaît à votre protégé de s'entourer? Qu'est-ce qu'un +<i>jeune homme qui va avoir le bonheur de me voir en +Italie, et qui tâchera de se recommander de lui-même? +Vous désirez</i> que je sois <i>bonne pour lui</i>, et +vous ne me dites pas son nom? Il faut qu'il me le déclare +lui-même, qu'il m'apprenne qu'il est <i>l'ami de votre +fils, un peu votre parent</i>, qu'il ne <i>vous connaît pourtant +pas beaucoup</i>, qu'il avait un grand désir de m'être +présenté, et qu'il me supplie de ne pas le juger trop défavorablement +d'après son embarras et sa gaucherie? +J'ai d'abord accepté tout cela sans examen, mais maintenant +que j'y songe, et que je vois votre protégé si peu +au courant de ce qui vous concerne, je commence à +m'inquiéter un peu et à me demander si la personne à +laquelle vous avez donné ou envoyé une lettre pour moi +(car ceci même n'est pas bien clair) est réellement celle +qui me l'a remise. Voyons, m'avez-vous adressé un +M. Charles de Verrières, brun, joli, âgé de dix-huit ou +dix-neuf ans, parfaitement élevé, quoique un peu bizarre +parfois, peu fortuné et encore sans état, à ce qu'il +dit; voyageant, au sortir du collège, pour se former +l'esprit et le coeur, apparemment? Répondez-moi, ma +très-chère, car je suis intriguée.</p> + +<p>Pour que vous en jugiez, ou que vous connaissiez un +peu mieux ce protégé qui vous connaît si peu, je reprends +ma narration.</p> + +<p>Gagnée et vaincue par votre recommandation, et apprenant +qu'il était venu de Milan exprès pour me voir, +j'ai envoyé chercher son cheval et ses effets à l'auberge, +j'ai installé chez moi mon jeune hôte, et nous avons +passé ensemble dans la salle a manger, où Agathe nous +attendait pour souper. Jusque là, nous avions été entre +<i>chien et loup</i>; lorsque nous nous retrouvâmes en face, +les bougies allumées, je retrouvai l'étrange et profond +regard de l'enfant toujours attaché sur moi, avec un mélange +de crainte, d'admiration, de curiosité, et parfois +aussi de doute et de tristesse. Jamais physionomie d'amoureux, +enflammé à la première vue, n'exprima mieux +les angoisses et l'entraînement d'une passion soudaine. +Pourtant ma raison rejetait et rejettera toujours une si +absurde hypothèse. Le premier étonnement était passé, +et, avec lui, la sotte satisfaction dont je n'avais pu me +défendre. Ce jeune homme m'avait servi de miroir pour +me dire que j'étais belle encore; mais quel rapport pouvait +s'établir entre son âge et le mien? La présence d'Agathe +me communiquait d'ailleurs ce calme souverain +qui émane d'elle et qui réagit sur moi. Quand Agathe +est là, il n'y a point de folle pensée qui puisse approcher +du cercle magique qu'elle trace autour de nous deux. +Je me disais donc que ce jeune homme avait quelque +grâce importante à me demander, qu'il attendait de moi +son bonheur ou son salut; et la pensée qu'il connaissait +Agathe, qu'il était épris d'elle, et chastement favorisé +en secret, commençait à me venir.</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/10.png"></p> + + +<p>Mais la tranquillité d'Agathe me détrompa bientôt. +Elle ne le connaissait pas, elle ne l'avait jamais vu; et +lui, cet enfant si impressionnable, si avide d'admirer la +beauté, si soudain dans l'expression muette de son penchant +secret, il ne regardait point Agathe, il ne la voyait +pas. Il ne voyait que moi. Celle luxuriante jeunesse de +ma fille, ces yeux purs, cette bouche fraîche, cet air +angélique, tout cela ne lui disait rien. Il semblait qu'il +n'eût pas le loisir de s'apercevoir de sa présence.</p> + +<p>Je ne savais que penser de ce jeune homme: son excessive: +politesse, ce raffinement d'égards et de menues +attentions pour les femmes, qui, en France, appartient +aux patriciens exclusivement, me donnait la certitude +qu'il était ce qu'autour de vous, Alice, on appelle <i>bien +né</i>: mais, en même temps, il montrait une instruction +solide, et complète, une maturité de jugement et une +absence de prétentions, qui, vous le savez bien, et vous +me permettez bien de vous le dire, sont extrêmement +rares chez les enfants de votre caste. L'instruction des +classés moyennes est plus précoce, à cet égard, plus +spéciale, et j'ai toujours remarqué, entre les bacheliers +de la bourgeoisie et ceux de la noblesse, la différence +qu'il y a entre une éducation imposée comme nécessaire +et celle qui n'est réputée que d'agrément. Notre Charles +(ou plutôt votre Charles), avait donc l'esprit d'un roturier +et les manières d'un gentilhomme, et cela en fait un +personnage original et frappant, à cet âge où les adolescents +de l'une ou de l'autre classe portent tous le +même cachet, ou de gaucherie sauvage, ou de confiance +ridicule. Celui-ci n'a rien de lourd et rien de frivole, +rien de pédant et rien d'éventé. Il parle quelquefois +comme un homme mûr qui parle bien, et, en le faisant, +il ne perd rien de la grâce et de l'ingénuité de son âge. +Il est réfléchi à l'habitude, étourdi par éclairs, sérieux +d'esprit, gai de caractère, retenu avec bon goût, expansif +avec entraînement. Enfin, il faut le dire, Alice, et +voilà ce qui me désole, il est charmant, il est accompli, +et si j'avais seize ou dix sept ans, j'en serais folle.</p> + +<p>Et pourquoi et comment ne l'est-<i>elle</i> pas? Est-ce parce +qu'elle est vivement frappée au coeur, qu'elle cache si +bien sa folie? Ou, si elle ne sent rien pour lui, est-ce +qu'elle serait égoïste et insensible? Je m'y perds!</p> + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/11.png"></p> + +<p>Voilà encore mon récit interrompu par des réflexions +et des exclamations auxquelles vous ne comprenez rien.</p> + +<p>Je renonce à raconter avec détail et, en trois mots, vous +allez m'entendre. Le lendemain, il a enfin très-bien remarqué +Agathe. Au grand soleil du matin, grâce à Dieu, +j'ai apparemment repris mon aspect de matrone romaine. +Le regard de mon hôte n'était plus si brillant; il +était plus doux, et le respect semblait tempérer la sympathie. +Au grand soleil du matin aussi, ces pâles jasmins +qui éclosent sur les joues suaves et fines d'Agathe +exhalaient un irrésistible parfum d'innocence. Charles a +senti cette fleur passer entre lui et moi dans l'atmosphère. +Il a relevé la, tête, et ce qui était logique et légitime +est arrivé; il a été frappé, charmé, doucement et +délicieusement pénétré. J'ai vu ce retour vers le cours +naturel des choses, la jeunesse attirant la jeunesse, et +je ne m'en suis pas alarmée. Qu'est-ce qu'un souffle qui +passe? Qu'est-ce qu'un voyageur qui arrive la veille et +part le lendemain?</p> + +<p>Mais il ne partit pas le lendemain. Je ne sais comment +la chose se fit, il se rendit nécessaire pour le jour suivant. +Nous devions entreprendre une grande promenade +sur le lac. J'ignore si le rusé connaissait le lac, mais il +eut l'air de ne pas le connaître, de nous demander +l'itinéraire de la tournée pittoresque qu'il projetait de +faire en nous quittant; et moi, avec cette candeur qui +porte les habitants d'un beau pays à en faire les honneurs +aux étrangers, je lui appris que nous serions par +là, je lui donnai rendez-vous vers certains rochers, et, peu +à peu, on se fit si bien à l'idée de passer la journée ensemble, +qu'on trouva plus sûr, pour se rencontrer à +point, de partir et d'arriver dans la même barque.</p> + +<p>Cette journée fut charmante, un temps magnifique, +des sites délicieux, un enjouement expansif qui alla presque +jusqu'à l'intimité, et ces mille petits incidents +champêtres qui rapprochent et lient plus qu'on ne +l'avait prévu. Tony était notre gondolier et nous égayait +comme à dessein, par sa bonne humeur et ses lazzis +naïfs.</p> + +<p>Le soir, quand nous rentrâmes, nous étions tous trop +fatigués pour que Charles se remît en route, et il prit +congé de nous, pour le lendemain matin. Il devait partir +avec le jour; mais, à midi, il était encore à l'auberge. +Le maréchal avait encloué son cheval; il en cherchait +un autre, et n'en trouvait pas. Il fallut bien songer +à lui en offrir un, et l'inviter à venir déjeuner en attendant; +mais, le lendemain, nous allions à quelque distance +sur la route de Milan, et nous pouvions le conduire +jusque là. Agathe fit cette réflexion avec un naturel +parfait: je n'y vis pas d'objection. Une affaire survint +et retarda notre voyage......Que vous dirai-je?</p> + +<p>Charles passa huit jours avec nous, sans que le hasard +nous amenât aucune visite, et, durant toute cette semaine, +voyant Agathe à toute heure, écoutant sa voix +charmante, faisant de la musique et de la peinture avec +elle, il en devint amoureux, du moins je le crois, et il +m'est impossible d'expliquer autrement la douleur visible +et profonde avec laquelle il nous quitta, la joie enthousiaste +qu'il éprouva lorsqu'il se fut fait autoriser à +revenir au bout d'un mois, époque à laquelle il devait +repasser pour aller à Venise.</p> + +<p>Et, au lieu de repasser au bout d'un mois, il vient de +repasser, comme il dit, au bout de huit jours. De +prétendues affaires l'ont obligé d'abréger son séjour à +Milan, il n'a pas pu traverser la vallée sans s'arrêter +pour nous saluer, et voilà encore huit jours qu'il nous +salue et nous fait ses adieux.</p> + +<p>De tout cela il résulte, Alice, que ma fille a un amoureux +terriblement amoureux, je vous jure, et qui s'est +tellement donné à nous, coeur et âme que je ne sais +pas du tout comment je vais le décider à nous quitter. +Il faut pourtant s'y résoudre, car les prétextes vont manquer +mutuellement, et la vie est si bizarrement arrangée, +qu'il ne suffit pas de se plaire et de se convenir +parfaitement les uns aux autres pour rester ensemble +indéfiniment: il faut des prétextes; les convenances, +qui sont un admirable système de prudence destiné à +nous faire toujours sacrifier le présent à l'avenir, le certain +à l'incertain, la joie à l'ennui, et la sympathie à la +défiance, les convenances exigent que nous éloignions +celui que nous voudrions garder, de peur qu'un jour ne +vienne où nous regretterions de l'avoir retenu. Et pourtant +alors, ces prétextes ne manqueraient pas; car l'usage +autorise les prétextes menteurs et désobligeants. Il ne +demande d'art et de vraisemblance qu'à ceux qui donneraient +du bonheur. Et pourtant aussi, ce jour où on +voudrait l'éloigner n'arrivera peut-être jamais... Peut-être +que sa présence nous serait à jamais douce et bienfaisante... +Alors, raison de plus pour qu'il s'en aille; +car, si on l'aime, il ne faut pas qu'il s'en doute; et, s'il +s'en doute déjà, il ne faut à aucun prix le lui dire sincèrement. +La loyauté gâterait tout, elle inspirerait bien +vite la méfiance à celui qui, de son côté, est au désespoir +d'en inspirer... Et voilà les cercles vicieux qui se +déroulent à l'infini, lorsqu'on met aux prises, dans la +première circonstance venue, les lois d'un noble instinct +et celles d'un monde hypocrite et froid.</p> + +<p>Et, après tout, il se trouve qu'en fait, le monde a +raison quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, et que les cas +où on lui sacrifie quelque chose de vraiment regrettable +sont des cas exceptionnels. Ce n'est pas la froide méfiance +du monde qui a fait la corruption et la perversité: +c'est la perversité et la corruption des moeurs qui +ont rendu nécessaires les lois glacées de la convenance.</p> + +<p>Au fait, pourquoi, dans cette occasion-ci, serait-il +prouvé qu'on doit écouter sa sympathie et se révolter +contre l'usage? ce jeune homme nous plait énormément, +cela est certain. Il est d'un commerce exquis, sa figure +et ses manières ont un charme qui tournerait la tète +d'une jeune fille un peu romanesque et qui ferait battre +d'amour et d'orgueil le coeur d'une mère. Si je consulte +mon instinct, je dois m'imaginer que c'est là le fils de +mon choix et désirer ardemment qu'il plaise à ma fille, +qu'ils se voient, qu'ils s'entendent, et qu'un jour arrive, +où, un peu moins enfants l'un et l'autre, ils s'engagent +l'un à l'autre.</p> + +<p>Il me semble bien que nous nous convenons tous les +trois, qu'il est et serait à jamais heureux avec nous, et +que, lui, compléterait notre vie. C'est pour le coup que +je serais calme et guérie de tout le passé, en voyant +naître et en surveillant maternellement ces innocentes +amours; j'aurais une famille, et chaque année, ajoutée +à ma vieillesse, au lieu de m'apporter l'effroi de l'abandon +et de l'isolement, me donnerait l'espoir et la certitude +de voir s'agrandir le cercle de mes saintes affections.</p> + +<p>Mais tout cela peut n'être qu'un rêve et une dangereuse +illusion. Cet enfant, quand il nous reviendra dans +quelques années, sera peut-être corrompu; et peut-être +alors rougirais-je d'avoir songé à lui faire espérer le +coeur et la main d'Agathe.</p> + +<p>Et, dès à présent, quel est-il, après tout? Il me semble +que je le connais, que je l'ai toujours connu, que je +lis dans son âme, que je n'y vois rien que de pur et de +beau; mais ne me trompé-je point? Ne suis-je pas prévenue +par quelque attrait romanesque, par cette séduction +de la beauté à laquelle je suis encore trop sensible, +par l'isolement où je vis, et un certain besoin +d'illusions qui se reporte sur l'avenir d'Agathe, faute de +pouvoir s'exercer sur moi-même? Et d'ailleurs, quoi de +plus fragile que cette beauté d'une âme à peine ouverte +aux impressions de la vie?</p> + +<p>Il est certain, d'ailleurs, qu'il y a en lui quelque chose +de mystérieux, et qu'il a de puissants motifs pour ne +nous parler ni de sa famille, ni de ses amis, ni de sa position +dans le monde, ni d'aucune de ses relations. Quand +je cherche à l'interroger, ses réponses sont laconiques, +évasives. Quelquefois même elles ne sont pas d'accord +avec ses précédentes réponses, et il se trouble quand +j'en fais la remarque, comme s'il y avait à son nom quelque +malheur on quelque honte attachés fatalement. Mais +l'instant d'après il rit de son embarras, et alors son regard +et ses manières ont une franchise, une confiance, +une spontanéité d'affection, qui semblent protester contre +la réserve de ses paroles et attester que son âme est à +l'abri de tout reproche et de tout soupçon. On dirait alors +qu'il se moque tendrement de mes inquiétudes, et qu'il +se sent le maître de les faire cesser.</p> + +<p>Moi, j'ai dans l'idée que c'est un enfant de l'amour, le +fils ignoré de quelque noble et pieuse dame dont il a +deviné et veut garder fidèlement le secret. S'il en est +ainsi, et que par-dessus le marché il soit pauvre, raison +de plus pour qu'il m'intéresse et que je caresse le rêve +de devenir sa mère. On dirait qu'il devine cela, qu'il y +compte, et c'est peut-être pour cette confiance que je +l'aime tant.</p> + +<p>Au milieu de toutes mes perplexités, Agathe reste +calme comme Dieu même. Elle l'aime pourtant, je le +crois; car elle paraît plus heureuse quand il est là: elle +pense, voit et parle comme lui sur tous les points. Elle +l'apprécie et l'admire même avec une naïveté incroyable; +mais la tranquillité de ce bonheur et l'incurie de cette +affection me surpassent. Il semble qu'elle ne se doute +point qu'ils vont se quitter pour longtemps, peut-être +pour toujours, ou bien qu'elle s'imagine que le regret et +l'absence ne font point de mal. Cette fille si sage et si +sensée aurait-elle l'imprévoyance d'un enfant? ou bien +son courage est-il si bien trempé, son enthousiasme si +caché et si profond, qu'elle soit invulnérable au doute et +à la souffrance? Moi, qui aime ce jeune homme pour +elle, et à cause d'elle, je suis mille fois plus agitée.</p> + +<p>Et ne doit-il pas en être ainsi? Agathe est un enfant +gâté, à qui le bien est venu en dormant, et qui se repose +sur ma prudence et ma tendresse. Elle s'imagine peut-être +sérieusement que c'est là le fiancé que je lui destine, +et sa superbe indolence de petite fille adorée accepte ce +bonheur comme elle a accepté la fortune, la liberté et +mon amour, sans surprise et sans transport. Oui, c'est à +moi d'être vigilante et soucieuse; c'est à moi, qui ai foulé +aux pieds l'opinion pour mon propre compte, de faire +bonne garde pour que la <i>fille de César</i> ne soit pas même +soupçonnée; c'est à moi d'étudier en tremblant les jeunes +gens qui passent le seuil de notre sanctuaire, et d'empêcher +qu'un souffle malfaisant n'y pénètre. Étrange fille +qui m'impose des devoirs si étrangers à mes habitudes et +à mon caractère, qui ne se doute point que cela soit si +difficile et si grave pour moi!</p> + +<p>Il faut pourtant sortir de cette position. Il ne m'arrive +pas de lettre de vous; Charles ne paraît pas disposé à +partir si je ne l'y force, et je vous en demande bien pardon, +ma soeur, mais je vais mettre votre protégé tout +doucement dehors, car je ne veux pas qu'il croie si aisé +d'être l'amant et le fiancé de ma fille.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LETTRE QUATRIÈME.</h3> + +<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p> + +<p>Lundi 16.</p> + +<p>—Je relis tout ce que je vous écrivais hier, et je pense +que mon cerveau avait un peu de fièvre, car je trouve, +aujourd'hui, qu'il n'y avait pas du tout lieu à m'inquiéter +si fort. Je vois les choses tout autrement ce matin. Il +ne me semble plus que Charles soit amoureux d'Agathe, +ni qu'Agathe ait encore pensé à la possibilité d'avoir une +inclination. Ils sont, il est vrai, plus gais, plus intimes, +plus camarades, si l'on peut ainsi dire, qu'ils ne l'ont +encore été. On croirait voir le frère et la soeur; mais +cette amitié enjouée, à la veille de se quitter, ne ressemble +pas à l'amour. Non, ils sont trop jeunes, et c'est +ma vieille tête, remplie de souvenirs brûlants et flétrie +par l'expérience, qui a construit tout ce roman, auquel, +dans leur candeur, ces enfants ne songent point. Hier soir, +Agathe a eu envie de dormir à neuf heures; elle a été +tranquillement se coucher en folâtrant avec nonchalance, +On n'a pas envie de dormir quand on aime et qu'on peut +rester jusqu'à minuit auprès de son amant.</p> + +<p>Et lui, au lieu d'être triste, ou de ressentir quelque +dépit, lui a souhaité un bon somme avec d'innocentes +plaisanteries. Il n'a pas paru s'ennuyer le moins du +monde de rester tête à tête avec moi tandis que je faisais +de la tapisserie; et comme je l'engageais à aller +dormir aussi, il m'a suppliée d'un ton caressant de ne +pas l'envoyer coucher de si bonne heure. «Je serai bien +sage, me disait-il, je ne vous fatiguerai pas de mon +babil; si vous voulez rêver ou réfléchir en travaillant, je +ne ferai pas le moindre bruit. Je me tiendrai là dans un +coin comme votre chat. Pourvu que je sois avec vous, +c'est tout ce qu'il me faut pour passer une bonne et chère +soirée.»</p> + +<p>C'est par de semblables câlineries d'une délicatesse +incroyable que cet enfant-là trouve le moyen de se faire +chérir. Elles sont si vives parfois que si Agathe n'était +pas ici, je m'imaginerais peut-être qu'il est épris de mes +quarante-cinq ans. «Charles, lui ai-je dit, vous avez +une mère, n'est-ce pas?—Certainement, tout le monde +a une mère.—Eh bien, si j'étais votre mère, je serais +jalouse.—On voit bien que vous n'êtes pas mère, les +mères ne sont pas jalouses.—La vôtre ne l'est pas? Elle +est donc bien calme ou bien préoccupée?—Une mère +est l'image de Dieu, et Dieu n'est pas jaloux de ses enfants.»</p> + +<p>Et après cette réponse, pour détourner mes questions, +il s'est mis à me parler de vous, et à me questionner +sur votre compte, disant qu'il avait eu peu d'occasions +de vous voir, et qu'il savait seulement que vous étiez une +personne des plus respectables.</p> + +<p>—Respectable est peu dire; ai-je répondu: vous +pourriez dire adorable et ne rien dire de trop. Je lui appliquerais +ce que vous disiez tout à l'heure des mères en +général. Les femmes comme madame de T... sont l'image +de Dieu sur la terre.</p> + +<p>—En vérité? En ce cas, son fils doit bien l'aimer!</p> + +<p>—Comment ne savez-vous pas à quel point, si vous +êtes son ami?</p> + +<p>—Oh! son camarade plus peut-être que son ami. Cet +enfant-là d'ailleurs est un étourdi qui ne vaut probable +ment pas sa mère.</p> + +<p>—Ce n'est pas ce que sa mère m'écrit de lui. Elle dit +que c'est un ange, et je le crois.</p> + +<p>—Vraiment, elle dit cela de Félix, cette bonne +madame de T...? Vous voyez bien que les mères sont +des êtres divins!</p> + +<p>—Mais je ne suis pas contente de votre manière de +parler du fils d'Alice...</p> + +<p>—Alice? madame de T...? Dites-moi, je vous en prie +si vous la trouvez belle autant qu'on le dit?</p> + +<p>—Comment, vous ne l'avez donc jamais vue?</p> + +<p>—Oui, elle m'a semblé belle! autant que je puis m'en +souvenir.</p> + +<p>—Tenez, lui ai-je dit, en tirant de mon sein votre +portrait que je ne quitte jamais, la voilà, mais cent fois +moins belle, moins angélique, moins parfaite qu'elle +n'est en réalité.</p> + +<p>Il a pris votre portrait, et l'a tenu dans ses mains, le +regardant sans cesse en m'écoutant parler. Il éprouvait +une sorte d'émotion étrange, et je crois vraiment, Alice, +qu'il devenait amoureux de vous. Cet enfant est impressionnable +à un point extraordinaire. Ou c'est quelque +génie de peintre qui va prendre son essor et que la beauté +tourmente et subjugue, ou c'est une organisation d'artiste, +mobile, enthousiaste, prête à s'enflammer à toutes +les étincelles qui courent dans l'atmosphère. Il me questionnait +toujours: affectant une légèreté badine, et, +pourtant, je voyais une ardente curiosité percer sous +cette petite feinte. Il souriait, rougissait, et, à mesure +que je m'animais en parlant de vous avec passion, il +devenait si tremblant que je craignais d'avoir été trop +loin, et je m'arrêtai tout d'un coup, pour lui retirer votre +portrait qu'il serrait convulsivement contre sa poitrine... +Pardonnez-moi, Alice, mais j'ai cru un instant que cet +enfant me faisait un mystère de sa passion pour vous, et +qu'il avait menti en disant vous connaître à peine, de +peur qu'à sa manière de parler de vous je ne vinsse à le +deviner. Vous êtes encore assez jeune pour inspirer un +violent amour; vous avez éloigné le jeune Charles en +voyant les ravages que vous causiez involontairement; +et, en me le recommandant, vous n'avez pas trop osé +vous expliquer sur son compte... Voilà, du moins, le +nouveau roman que, pendant quelques minutes, j'ai improvisé +sur vous et sur lui!</p> + +<p>Mais la scène a changé, et j'ai failli encore une fois +me croire l'objet de cette flamme que je rêve en lui, et +qui n'y est, en réalité, qu'à l'état de vague aspiration +pour toutes les femmes. En me rendant votre portrait, +il a pris impétueusement mes mains, et y a porté ses +lèvres, baisant à la fois et mes mains et votre image; +et alors, se pliant sur ses genoux d'une manière enfantine +et gracieuse, moitié fils, moitié amant: «Vous êtes +la plus admirable des femmes! s'est-il écrié: oui! après +une autre femme, que je sais, il n'y a rien, de plus vrai, +de plus aimant et de plus parfait que vous sur la terre. +On me l'avait bien dit que vous étiez d'une beauté divine +et d'une éloquence irrésistible! mais il y avait des +gens qui prétendaient que vous n'étiez pas bonne et qu'il +fallait se méfier de votre puissance; moi, dès le premier +regard que j'ai jeté sur votre figure divine, j'ai senti que +ces gens-là en avaient menti; et depuis, chaque parole +que vous avez dite m'a pénétré au fond du coeur. Aussi, +je le répète, après une autre femme à laquelle j'ai donné +mon coeur et mon âme, il n'en est point que j'aime et +que je vénère plus que vous.</p> + +<p>—Et cette femme, mon cher enfant, ne serait-ce point +Agathe? lui ai-je dit, entraînée à cette imprudence par +l'émotion puissante qu'il me communiquait.</p> + +<p>—Agathe! s'est-il écrié avec une surprise évidente. +Agathe?... Pourquoi donc Agathe?... Ah! oui, il est +certain que mademoiselle Agathe est charmante. Elle est +belle, elle est bonne, elle a de l'intelligence et du coeur. +Oui, oui, je l'aime bien tendrement, permettez-moi de +vous dire cela. Je voudrais être son frère! Si j'avais âge +d'homme, je voudrais être son mari. Mais à l'heure qu'il +est, ce n'est pas elle que je vous préfère, c'est une autre... +c'est ma mère!</p> + +<p>Il a dit cela avec tant d'effusion, et il y avait quelque +chose de si angélique en lui, que j'ai senti mes yeux se +remplir de larmes. Je l'ai embrassé au front, et je lui ai +demandé de me parler de sa mère; mais voilà où je me +confirme dans l'idée qu'il n'est pas fils légitime: c'est +qu'après cet élan passionné pour la femme qui lui a +donné le jour, il n'a plus voulu ajouter un mot, remettant +à une autre fois une confidence qu'il prétend avoir à me +faire.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LETTRE CINQUIÈME.</h3> + + +<p>ISIDORA A MADAME DE T...</p> + +<p>Mardi 17.</p> + +<p>Oh! Alice, quel dénouement à notre aventure! et que +mon roman me plaît mieux ainsi! Comme vous avez dû +rire, malicieuse amie, depuis le commencement de cette +longue et absurde lettre! Mais je ne la déchirerai pas: +car, au milieu de mes extravagances, je vous ai dit tout +ce que je pense de lui, tout ce que je sens pour lui, et +vous verrez bien que mon coeur avait deviné ce que mon +esprit, incroyablement obtus en cette circonstance, ne +pouvait pas pénétrer. Je suis sûre qu'il vous a écrit en +même temps que moi tout ce qui se passait entre nous, +et que vous allez recevoir nos deux versions à la fois. Je +veux continuer la mienne afin que vous compariez; et, +si ce petit démon vous fait quelque mensonge, soyez +sûre que c'est moi qui dis la vérité.</p> + +<p>Ce matin, Charles devait décidément partir. Il nous +avait dit adieu; mais un adieu si tranquille et si enjoué +même, que j'en étais blessée, et j'en revenais à penser +que cet enfant, admirablement doué sous le rapport de +la figure et de l'esprit, avait le coeur volage et personnel +des futurs grands artistes.</p> + +<p>Il part en effet, il monte à cheval, il disparaît; je me +sentais mal. Je n'osais regarder Agathe, je craignais de +la voir tout à coup pâle et consternée, et de deviner son +amour trop tard pour y porter remède. Je la regarde +enfin. Elle était tranquille, belle, reposée; elle avait bien +dormi, elle n'avait pas versé une larme, elle souriait à +sa perdrix!</p> + +<p>Cela me fit plus de mal encore. Les enfants d'aujourd'hui +sont bien forts, me disais, et bien froids! L'amour +n'est plus de ce siècle; je l'ai cherché toute ma vie sans +le trouver, et cette jeune génération ne se donnera même +pas la peine de le chercher. C'est mieux, à coup sûr, +c'est plus sage et plus heureux; mais je ne comprends +plus rien à la vie!</p> + +<p>Tony arrive là-dessus; il avait une figure inouïe. Il +riait, rougissait, balbutiait et tournait une lettre dans ses +mains «Qu'as-tu donc? Est-ce que M. de Verrières a +oublié quelque chose?</p> + +<p>—Non, non, Madame, ce n'est pas lui, c'est un autre, +à présent!</p> + +<p>—Comment? quel autre? Donne donc!</p> + +<p>—C'est M. Félix qui arrive, M. Félix de T..., le neveu +à feu M. le comte!</p> + +<p>J'ouvre la lettre. «Ma chère tante, voulez-vous permettre +à un neveu, dont vous vous souvenez sans doute à +peine, mais qui ne vous a jamais oubliée, de venir vous +embrasser de la part de sa mère? Il est à votre porte.</p> + +<p>FÉLIX DE T...»</p> + +<p>Eh bien! Alice, je ne sais où j'ai l'esprit; mais il parait +que, hors les cas, aujourd'hui oubliés, d'amour et +de jalousie, je ne possède aucune pénétration. Me voilà +éperdue de joie, courant au-devant de ce neveu, dont je +n'ai jamais reçu un signe de souvenir et d'affection, ce +qui me blessait un peu, quoique je ne vous en aie jamais +parlé, mais que j'adore déjà, parce qu'il est votre fils et +parce qu'il m'écrit un si aimable billet.</p> + +<p>Je m'élance. Agathe me suit, Tony rit et saute comme +un fou. Un tourbillon de poussière vient à nous. Un +homme descend de cheval au milieu de ce nuage et se +précipite dans mes bras... C'est Charles de Verrières, +c'est-à dire, c'est Félix de T...!</p> + +<p>Oh! quel être que votre fils, Alice! Quel adorable enfant +cela fait aujourd'hui, et quel homme irrésistible ça +sera un jour! Vous seule pouviez mettre au monde et +développer un pareil naturel! Comment n'ai-je pas compris, +dès la première vue, qu'il n'y avait pas d'enfant +comme lui, à moins que ce ne fût l'enfant d'Alice!</p> + +<p>Alors, me prenant un peu à part, après les premières +effusions, il m'a confessé la cause de toute cette petite +comédie. Il avait, malgré vous, malgré lui-même, quelques +préventions contre moi. Il avait entendu parler de +moi si diversement! Dans votre famille, il y a encore de +vieux parents si acharnés contre la pauvre Isidora, et on +vous fait un crime si grave, ma divine amie, de me traiter +comme votre soeur! L'enfant croyait à vous plus +qu'aux autres; mais, quand on lui disait que je vous +trompais, que je ne vous aimais pas, que j'étais un génie +infernal, un esprit de ténèbres et de perdition, il était +effrayé et n'osait vous le dire. Enfin, envoyé par vous à +Milan, avec un parent qui voulait lui montrer une partie +de l'Italie, il a résolu de me voir sans se faire connaître, +et il m'a répété aujourd'hui ce qu'il me disait l'autre +jour. D'abord, la voix publique lui apprenait sur son +chemin que je n'étais pas une mauvaise femme; il a vu +que je n'employais pas ma fortune à de méchantes actions. +Sans doute, on lui aura dit aussi ce dont il a la +délicatesse de ne point parler, le cher enfant! à savoir +qu'à l'endroit des moeurs j'étais désormais <i>irréprochable!</i> +Enfin, il m'a vue, il m'a trouvée belle, et d'une +beauté qui lui a plu. Il m'a dit cela comme il vous le disait, +et maintenant je l'écoute comme vous l'écouteriez +vous-même. Et le reste, vous le savez: il s'est trouvé si +heureux, si à l'aise, si bien selon son coeur auprès de +moi, que, si ce n'était pour aller vous rejoindre, il ne +voudrait jamais me quitter. Mais il peut rester encore +quelques jours. Son parent est retenu à Milan par une +affaire, et, d'après vos intentions, il l'a autorisé à passer +ce temps près de moi.</p> + +<p>Tony qui, enfant, a beaucoup joué avec lui, l'avait +reconnu au relais où il mit pied à terre la première fois +à une petite cicatrice particulière qu'il a à la main, et +qui provient d'une blessure prise en jouant avec lui, +précisément. Tony, sachant qu'on voulait me faire une +agréable surprise, a gardé le secret. Quant à Agathe, +elle ne savait rien, sinon que Charles ne s'en allait pas +pour tout de bon ce matin.</p> + +<p>S'aiment-ils? Ils s'aiment comme Félix me l'a dit, +fraternellement; et un jour ils s'aimeront autrement, si +nous le voulons toutes les deux, Alice. Vous le voudrez +quand vous connaîtrez Agathe, et ce sera une manière, +peut-être, de faire accepter à votre fils la fortune de son +oncle, qui lui serait revenue en grande partie un peu +plus tard. Mais laissons au temps à régler le cours des +choses; j'étais une folle de le devancer par mon inquiétude; +je ne comprenais pas que Charles pût rester et se +plaire autant ici à cause de moi, et j'étais forcée de supposer +que c'était à cause d'Agathe. A présent, je sais +que Félix était chez sa tante pour l'amour d'elle, et si +Agathe a aidé à lui faire trouver le temps agréable, c'est +par rencontre et par bonne chance. Oh! ma chère Alice, +quelles belles fleurs croissent dans le jardin de la vieillesse +quand on a de tels enfants! et qu'il est doux de +vivre en eux quand on est dégoûté de vivre pour soi-même! +Que vous êtes heureuse d'être mère, et que je +suis bien dédommagée de l'être devenue de coeur et +d'esprit!</p> +<br><br><br> + + +<h4>FIN D'ISIDORA.</h4> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Isidora, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIDORA *** + +***** This file should be named 13744-h.htm or 13744-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/4/13744/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/13744-h/images/00.png b/old/13744-h/images/00.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a411763 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/00.png diff --git a/old/13744-h/images/01.png b/old/13744-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..654fcdb --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/01.png diff --git a/old/13744-h/images/02.png b/old/13744-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aed1630 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/02.png diff --git a/old/13744-h/images/03.png b/old/13744-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9c2d055 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/03.png diff --git a/old/13744-h/images/04.png b/old/13744-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5208210 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/04.png diff --git a/old/13744-h/images/05.png b/old/13744-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..45a7fd8 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/05.png diff --git a/old/13744-h/images/06.png b/old/13744-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..195e203 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/06.png diff --git a/old/13744-h/images/07.png b/old/13744-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f24e79d --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/07.png diff --git a/old/13744-h/images/08.png b/old/13744-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d357fd0 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/08.png diff --git a/old/13744-h/images/09.png b/old/13744-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..a5e4907 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/09.png diff --git a/old/13744-h/images/10.png b/old/13744-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3970c1b --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/10.png diff --git a/old/13744-h/images/11.png b/old/13744-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..235e374 --- /dev/null +++ b/old/13744-h/images/11.png |
