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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Le C&ocirc;t&eacute; De
+Guermantes (troisième partie), by Marcel Proust.</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Le Côté de Guermantes, Troisième Partie
+by Marcel Proust
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le Côté de Guermantes, Troisième Partie
+
+Author: Marcel Proust
+
+Release Date: October 14, 2004 [EBook #13743]
+Last Updated: November 20, 2017
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES ***
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+Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online
+Distributed Proofreading Team From images generously made available
+by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr
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+<h1>GUERMANTES</h1>
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+<h2><br/>
+</h2>
+<h2>OEUVRES DE MARCEL PROUST</h2>
+<p style="font-weight: bold; text-align: left; margin-left: 360px;"><big><i>nrf</i></big></p>
+<p style="margin-left: 160px;"><i>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</i></p>
+<div style="margin-left: 160px;">
+<ul>
+ <li>DU C&Ocirc;T&Eacute; DE CHEZ SWANN (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (<i>3 vol.</i>).</li>
+ <li>LE C&Ocirc;T&Eacute; DE GUERMANTES (<i>3 vol.</i>).</li>
+ <li>SODOME ET GOMORRHE (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>LA PRISONNI&Egrave;RE (<i>2 vol.</i>).</li>
+ <li>ALBERTINE DISPARUE.</li>
+ <li>LE TEMPS RETROUV&Eacute; (<i>2 vol.</i>.).</li>
+</ul>
+<br/>
+PASTICHES ET M&Eacute;LANGES.<br/>
+LES PLAISIRS ET LES JOURS.<br/>
+CHRONIQUES.<br/>
+LETTRES A LA N.R.F.<br/>
+MORCEAUX CHOISIS.<br/>
+UN AMOUR DE SWANN<br/>
+(<i>&eacute;dition illustr&eacute;e par Laprade</i>).<br/>
+<br/>
+<i>Collection in-8 &laquo;A la Gerbe&raquo;</i><br/>
+<br/>
+OEUVRES COMPL&Egrave;TES (<i>18 vol.</i>).<br/>
+<br/>
+</div>
+<br/>
+<hr style="width: 35%; height: 2px;"/>
+<h1>MARCEL PROUST</h1>
+<h2>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</h2>
+<h1>VIII</h1>
+<h1>LE COT&Eacute; DE GUERMANTES</h1>
+<h1>(<i>TROISI&Egrave;ME PARTIE</i>)</h1>
+<h3><i>nrf</i></h3>
+<h3>GALLIMARD</h3>
+<hr style="width: 65%;"/>
+<p><br/>
+Les jours qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent mon d&icirc;ner avec M<sup>me</sup>
+de Stermaria me furent, non
+pas d&eacute;licieux, mais insupportables. C'est qu'en
+g&eacute;n&eacute;ral, plus le temps
+qui nous s&eacute;pare de ce que nous nous proposons est court, plus il
+nous
+semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus
+br&egrave;ves ou
+simplement parce que nous songeons &agrave; le mesurer. La
+papaut&eacute;, dit-on,
+compte par si&egrave;cles, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me ne songe pas
+&agrave; compter, parce que
+son but est &agrave; l'infini. Le mien &eacute;tant seulement &agrave;
+la distance de trois
+jours, je comptais par secondes, je me livrais &agrave; ces
+imaginations qui
+sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne
+pouvoir faire achever par la femme elle-m&ecirc;me (ces
+caresses-l&agrave;
+pr&eacute;cis&eacute;ment, &agrave; l'exclusion de toutes autres). Et
+en somme, s'il est vrai
+qu'en g&eacute;n&eacute;ral la difficult&eacute; d'atteindre l'objet
+d'un d&eacute;sir l'accro&icirc;t (la
+difficult&eacute;, non l'impossibilit&eacute;, car cette
+derni&egrave;re le supprime),
+pourtant pour un d&eacute;sir tout physique, la certitude qu'il sera
+r&eacute;alis&eacute; &agrave;
+un moment prochain et d&eacute;termin&eacute; n'est gu&egrave;re moins
+exaltante que
+l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute
+rend intol&eacute;rable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle
+fait de
+cette attente un accomplissement innombrable et, par la
+fr&eacute;quence des
+repr&eacute;sentations anticip&eacute;es, divise le temps en tranches
+aussi menues que
+ferait l'angoisse.</p>
+<p>Ce qu'il me fallait, c'&eacute;tait poss&eacute;der M<sup>me</sup>
+de Stermaria, car depuis
+plusieurs jours, avec une activit&eacute; incessante, mes d&eacute;sirs
+avaient
+pr&eacute;par&eacute; ce plaisir-l&agrave;, dans mon imagination, et ce
+plaisir seul, un
+autre (le plaisir avec une autre) n'e&ucirc;t pas, lui,
+&eacute;t&eacute; pr&ecirc;t, le plaisir
+n'&eacute;tant que la r&eacute;alisation d'une envie pr&eacute;alable
+et qui n'est pas
+toujours la m&ecirc;me, qui change selon les mille combinaisons de la
+r&ecirc;verie,
+les hasards du souvenir, l'&eacute;tat du temp&eacute;rament, l'ordre
+de disponibilit&eacute;
+des d&eacute;sirs dont les derniers exauc&eacute;s se reposent
+jusqu'&agrave; ce qu'ait &eacute;t&eacute;
+un peu oubli&eacute;e la d&eacute;ception de l'accomplissement; je
+n'eusse pas &eacute;t&eacute;
+pr&ecirc;t, j'avais d&eacute;j&agrave; quitt&eacute; la grande route
+des d&eacute;sirs g&eacute;n&eacute;raux et m'&eacute;tais
+engag&eacute; dans le sentier d'un d&eacute;sir particulier; il aurait
+fallu, pour
+d&eacute;sirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour
+rejoindre la
+grande route et prendre un autre sentier. Poss&eacute;der M<sup>me</sup>
+de Stermaria dans
+l'&icirc;le du Bois de Boulogne o&ugrave; je l'avais invit&eacute;e
+&agrave; d&icirc;ner, tel &eacute;tait le
+plaisir que j'imaginais &agrave; toute minute. Il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; naturellement
+d&eacute;truit, si j'avais d&icirc;n&eacute; dans cette &icirc;le sans M<sup>me</sup>
+de Stermaria; mais
+peut-&ecirc;tre aussi fort diminu&eacute;, en d&icirc;nant, m&ecirc;me
+avec elle, ailleurs. Du
+reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont
+pr&eacute;alables &agrave; la femme, au genre de femmes qui convient
+pour cela. Elles
+le commandent, et aussi le lieu; et &agrave; cause de cela font revenir
+alternativement, dans notre capricieuse pens&eacute;e, telle femme, tel
+site,
+telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions
+d&eacute;daign&eacute;s. Filles de
+l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit o&ugrave; on
+trouve la
+paix &agrave; leur c&ocirc;t&eacute;, et d'autres, pour &ecirc;tre
+caress&eacute;es avec une intention
+plus secr&egrave;te, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la
+nuit, sont
+l&eacute;g&egrave;res et fuyantes autant qu'elles.</p>
+<p>Sans doute d&eacute;j&agrave;, bien avant d'avoir re&ccedil;u la
+lettre de Saint-Loup, et
+quand il ne s'agissait pas encore de M<sup>me</sup> de Stermaria,
+l'&icirc;le du Bois
+m'avait sembl&eacute; faite pour le plaisir parce que je m'&eacute;tais
+trouv&eacute; aller y
+go&ucirc;ter la tristesse de n'en avoir aucun &agrave; y abriter. C'est
+aux bords du
+lac qui conduisent &agrave; cette &icirc;le et le long desquels, dans
+les derni&egrave;res
+semaines de l'&eacute;t&eacute;, vont se promener les Parisiennes qui
+ne sont pas
+encore parties, que, ne sachant plus o&ugrave; la retrouver, et si
+m&ecirc;me elle
+n'a pas d&eacute;j&agrave; quitt&eacute; Paris, on erre avec l'espoir
+de voir passer la jeune
+fille dont on est tomb&eacute; amoureux dans le dernier bal de
+l'ann&eacute;e, qu'on
+ne pourra plus retrouver dans aucune soir&eacute;e avant le printemps
+suivant.
+Se sentant &agrave; la veille, peut-&ecirc;tre au lendemain du
+d&eacute;part de l'&ecirc;tre
+aim&eacute;, on suit au bord de l'eau fr&eacute;missante ces belles
+all&eacute;es o&ugrave; d&eacute;j&agrave; une
+premi&egrave;re feuille rouge fleurit comme une derni&egrave;re rose,
+on scrute cet
+horizon o&ugrave;, par un artifice inverse &agrave; celui de ces
+panoramas sous la
+rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent
+&agrave; la
+toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du
+volume, nos yeux passant sans transition du parc cultiv&eacute; aux
+hauteurs
+naturelles de Meudon et du mont Val&eacute;rien ne savent pas o&ugrave;
+mettre une
+fronti&egrave;re, et font entrer la vraie campagne dans l'&#339;uvre du
+jardinage
+dont ils projettent bien au del&agrave; d'elle-m&ecirc;me
+l'agr&eacute;ment artificiel;
+ainsi ces oiseaux rares &eacute;lev&eacute;s en libert&eacute; dans un
+jardin botanique et
+qui chaque jour, au gr&eacute; de leurs promenades ail&eacute;es, vont
+poser jusque
+dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la derni&egrave;re
+f&ecirc;te de
+l'&eacute;t&eacute; et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce
+royaume
+romanesque des rencontres incertaines et des m&eacute;lancolies
+amoureuses, et
+on ne serait pas plus surpris qu'il f&ucirc;t situ&eacute; hors de
+l'univers
+g&eacute;ographique que si &agrave; Versailles, au haut de la terrasse,
+observatoire
+autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style
+de Van der Meulen, apr&egrave;s s'&ecirc;tre ainsi &eacute;lev&eacute;
+en dehors de la nature, on
+apprenait que l&agrave; o&ugrave; elle recommence, au bout du grand
+canal, les
+villages qu'on ne peut distinguer, &agrave; l'horizon
+&eacute;blouissant comme la mer,
+s'appellent Fleurus ou Nim&egrave;gue.</p>
+<p>Et le dernier &eacute;quipage pass&eacute;, quand on sent avec
+douleur qu'elle ne
+viendra plus, on va d&icirc;ner dans l'&icirc;le; au-dessus des
+peupliers
+tremblants, qui rappellent sans fin les myst&egrave;res du soir plus
+qu'ils n'y
+r&eacute;pondent, un nuage rose met une derni&egrave;re couleur de vie
+dans le ciel
+apais&eacute;. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau
+antique,
+mais dans sa divine enfance rest&eacute;e toujours couleur du temps et
+qui
+oublie &agrave; tout moment les images des nuages et des fleurs. Et
+apr&egrave;s que
+les g&eacute;raniums ont inutilement, en intensifiant
+l'&eacute;clairage de leurs
+couleurs, lutt&eacute; contre le cr&eacute;puscule assombri, une brume
+vient
+envelopper l'&icirc;le qui s'endort; on se prom&egrave;ne dans l'humide
+obscurit&eacute; le
+long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous
+&eacute;tonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands
+ouverts et
+le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas r&eacute;veill&eacute;.
+Alors on voudrait
+d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on
+peut se croire loin.</p>
+<p>Mais dans cette &icirc;le, o&ugrave; m&ecirc;me l'&eacute;t&eacute;
+il y avait souvent du brouillard,
+combien je serais plus heureux d'emmener M<sup>me</sup> de Stermaria
+maintenant que
+la mauvaise saison, que la fin de l'automne &eacute;tait venue. Si le
+temps
+qu'il faisait depuis dimanche n'avait &agrave; lui seul rendu
+gris&acirc;tres et
+maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait&#8212;comme d'autres
+saisons les faisaient embaum&eacute;s, lumineux, italiens,&#8212;l'espoir de
+poss&eacute;der dans quelques jours M<sup>me</sup> de Stermaria
+e&ucirc;t suffi pour faire se
+lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination
+monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la
+veille s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute; m&ecirc;me &agrave; Paris,
+non seulement me faisait songer sans
+cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais
+comme il &eacute;tait probable que, bien plus &eacute;pais encore que
+dans la ville,
+il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais
+qu'il ferait pour moi de l'&icirc;le des Cygnes un peu l'&icirc;le de
+Bretagne dont
+l'atmosph&egrave;re maritime et brumeuse avait toujours entour&eacute;
+pour moi comme
+un v&ecirc;tement la p&acirc;le silhouette de M<sup>me</sup> de
+Stermaria. Certes quand on est
+jeune, &agrave; l'&acirc;ge que j'avais dans mes promenades du
+c&ocirc;t&eacute; de M&eacute;s&eacute;glise,
+notre d&eacute;sir, notre croyance conf&egrave;re au v&ecirc;tement
+d'une femme une
+particularit&eacute; individuelle, une irr&eacute;ductible essence. On
+poursuit la
+r&eacute;alit&eacute;. Mais &agrave; force de la laisser
+&eacute;chapper, on finit par remarquer
+qu'&agrave; travers toutes ces vaines tentatives o&ugrave; on a
+trouv&eacute; le n&eacute;ant,
+quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence
+&agrave; d&eacute;gager, &agrave; conna&icirc;tre ce qu'on aime, on
+t&acirc;che &agrave; se le procurer, f&ucirc;t-ce
+au prix d'un artifice. Alors, &agrave; d&eacute;faut de la croyance
+disparue, le
+costume signifie la suppl&eacute;ance &agrave; celle-ci par le moyen
+d'une illusion
+volontaire. Je savais bien qu'&agrave; une demi-heure de la maison je
+ne
+trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlac&eacute; &agrave;
+M<sup>me</sup> de
+Stermaria, dans les t&eacute;n&egrave;bres de l'&icirc;le, au bord de
+l'eau, je ferais comme
+d'autres qui, ne pouvant p&eacute;n&eacute;trer dans un couvent, du
+moins, avant de
+poss&eacute;der une femme, l'habillent en religieuse.</p>
+<p>Je pouvais m&ecirc;me esp&eacute;rer d'&eacute;couter avec la jeune
+femme quelque clapotis
+de vagues, car, la veille du d&icirc;ner, une temp&ecirc;te se
+d&eacute;cha&icirc;na. Je
+commen&ccedil;ais &agrave; me raser pour aller dans l'&icirc;le retenir
+le cabinet (bien
+qu'&agrave; cette &eacute;poque de l'ann&eacute;e l'&icirc;le f&ucirc;t
+vide et le restaurant d&eacute;sert) et
+arr&ecirc;ter le menu pour le d&icirc;ner du lendemain, quand
+Fran&ccedil;oise m'annon&ccedil;a
+Albertine. Je fis entrer aussit&ocirc;t, indiff&eacute;rent &agrave; ce
+qu'elle me v&icirc;t
+enlaidi d'un menton noir, celle pour qui &agrave; Balbec je ne me
+trouvais
+jamais assez beau, et qui m'avait co&ucirc;t&eacute; alors autant
+d'agitation et de
+peine que maintenant M<sup>me</sup> de Stermaria. Je tenais &agrave; ce
+que celle-ci re&ccedil;&ucirc;t
+la meilleure impression possible de la soir&eacute;e du lendemain.
+Aussi je
+demandai &agrave; Albertine de m'accompagner tout de suite
+jusqu'&agrave; l'&icirc;le pour
+m'aider &agrave; faire le menu. Celle &agrave; qui on donne tout est si
+vite remplac&eacute;e
+par une autre, qu'on est &eacute;tonn&eacute; soi-m&ecirc;me de donner
+ce qu'on a de
+nouveau, &agrave; chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition
+le
+visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait
+tr&egrave;s bas, jusqu'aux yeux, sembla h&eacute;siter. Elle devait
+avoir d'autres
+projets; en tout cas elle me les sacrifia ais&eacute;ment, &agrave; ma
+grande
+satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance &agrave; avoir avec
+moi une
+jeune m&eacute;nag&egrave;re qui saurait bien mieux commander le
+d&icirc;ner que moi.</p>
+<p>Il est certain qu'elle avait repr&eacute;sent&eacute; tout autre
+chose pour moi, &agrave;
+Balbec. Mais notre intimit&eacute;, m&ecirc;me quand nous ne la jugeons
+pas alors
+assez &eacute;troite, avec une femme dont nous sommes &eacute;pris
+cr&eacute;e entre elle et
+nous, malgr&eacute; les insuffisances qui nous font souffrir alors, des
+liens
+sociaux qui survivent &agrave; notre amour et m&ecirc;me au souvenir de
+notre amour.
+Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin
+vers
+d'autres, nous sommes tout aussi &eacute;tonn&eacute;s et amus&eacute;s
+d'apprendre de notre
+m&eacute;moire ce que son nom signifia d'original pour l'autre
+&ecirc;tre que nous
+avons &eacute;t&eacute; autrefois, que si, apr&egrave;s avoir
+jet&eacute; &agrave; un cocher une adresse,
+boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement &agrave; la
+personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent
+jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait
+l&agrave; et
+celui du bac qui traversait la Seine.</p>
+<p>Certes, mes d&eacute;sirs de Balbec avaient si bien m&ucirc;ri le
+corps d'Albertine,
+y avaient accumul&eacute; des saveurs si fra&icirc;ches et si douces
+que, pendant
+notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux,
+secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles
+mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup
+se f&ucirc;t tromp&eacute;, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que
+mon d&icirc;ner
+avec M<sup>me</sup> de Stermaria ne me conduis&icirc;t &agrave; rien,
+j'eusse donn&eacute; rendez-vous
+pour le m&ecirc;me soir tr&egrave;s tard &agrave; Albertine, afin
+d'oublier pendant une
+heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma
+curiosit&eacute; avait jadis supput&eacute;, soupes&eacute; tous les
+charmes dont il
+surabondait maintenant, les &eacute;motions et peut-&ecirc;tre les
+tristesses de ce
+commencement d'amour pour M<sup>me</sup> de Stermaria. Et certes, si
+j'avais pu
+supposer que M<sup>me</sup> de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur
+le premier
+soir, je me serais repr&eacute;sent&eacute; ma soir&eacute;e avec elle
+d'une fa&ccedil;on assez
+d&eacute;cevante. Je savais trop bien par exp&eacute;rience comment les
+deux stades
+qui se succ&egrave;dent en nous, dans ces commencements d'amour pour
+une femme
+que nous avons d&eacute;sir&eacute;e sans la conna&icirc;tre, aimant
+plut&ocirc;t en elle la vie
+particuli&egrave;re o&ugrave; elle baigne qu'elle-m&ecirc;me presque
+inconnue
+encore,&#8212;comment ces deux stades se refl&egrave;tent bizarrement dans le
+domaine des faits, c'est-&agrave;-dire non plus en nous-m&ecirc;me,
+mais dans nos
+rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais caus&eacute; avec
+elle,
+h&eacute;sit&eacute;, tent&eacute;s que nous &eacute;tions par la
+po&eacute;sie qu'elle repr&eacute;sente pour
+nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les r&ecirc;ves se
+fixent
+autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous
+avec
+elle, qui suivra bient&ocirc;t, devrait refl&eacute;ter cet amour
+naissant. Il n'en
+est rien. Comme s'il &eacute;tait n&eacute;cessaire que la vie
+mat&eacute;rielle e&ucirc;t aussi
+son premier stade, l'aimant d&eacute;j&agrave;, nous lui parlons de la
+fa&ccedil;on la plus
+insignifiante: &laquo;Je vous ai demand&eacute; de venir d&icirc;ner
+dans cette &icirc;le parce
+que j'ai pens&eacute; que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien
+de
+sp&eacute;cial &agrave; vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien
+humide et que
+vous n'ayez froid.&#8212;Mais non.&#8212;Vous le dites par amabilit&eacute;. Je
+vous
+permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid,
+pour
+ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous
+ram&egrave;nerai de
+force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume.&raquo; Et sans lui
+avoir
+rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus
+une certaine fa&ccedil;on de regarder, mais ne pensant qu'&agrave; la
+revoir. Or, la
+seconde fois (ne retrouvant m&ecirc;me plus le regard, seul souvenir,
+mais ne
+pensant plus malgr&eacute; cela qu'&agrave; la revoir) le premier stade
+est d&eacute;pass&eacute;.
+Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du
+confort du restaurant, nous disons, sans que cela &eacute;tonne la
+personne
+nouvelle, que nous trouvons laide, mais &agrave; qui nous voudrions
+qu'on parle
+de nous &agrave; toutes les minutes de sa vie: &laquo;Nous allons avoir
+fort &agrave; faire
+pour vaincre tous les obstacles accumul&eacute;s entre nos c&#339;urs.
+Pensez-vous
+que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir
+raison
+de nos ennemis, esp&eacute;rer un heureux avenir?&raquo; Mais ces
+conversations,
+d'abord insignifiantes, puis faisant allusion &agrave; l'amour,
+n'auraient pas
+lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. M<sup>me</sup> de
+Stermaria se
+donnerait d&egrave;s le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de
+convoquer
+Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soir&eacute;e.
+C'&eacute;tait
+inutile, Robert n'exag&eacute;rait jamais et sa lettre &eacute;tait
+claire!</p>
+<p>Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'&eacute;tais
+pr&eacute;occup&eacute;. Nous
+f&icirc;mes quelques pas &agrave; pied, sous la grotte verd&acirc;tre,
+quasi sous-marine,
+d'une &eacute;paisse futaie sur le d&ocirc;me de laquelle nous
+entendions d&eacute;ferler le
+vent et &eacute;clabousser la pluie. J'&eacute;crasais par terre des
+feuilles mortes,
+qui s'enfon&ccedil;aient dans le sol comme des coquillages, et je
+poussais de
+ma canne des ch&acirc;taignes piquantes comme des oursins.</p>
+<p>Aux branches les derni&egrave;res feuilles convuls&eacute;es ne
+suivaient le vent que
+de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant,
+elles tombaient &agrave; terre et le rattrapaient en courant. Je
+pensais avec
+joie combien, si ce temps durait, l'&icirc;le serait demain plus
+lointaine
+encore et en tout cas enti&egrave;rement d&eacute;serte. Nous
+remont&acirc;mes en voiture,
+et comme la bourrasque s'&eacute;tait calm&eacute;e, Albertine me
+demanda de
+poursuivre jusqu'&agrave; Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles
+mortes, en
+haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une
+sorte de section conique pratiqu&eacute;e dans le ciel laissait voir la
+superposition rose, bleue et verte, &eacute;taient tout
+pr&eacute;par&eacute;s &agrave; destination
+de climats plus beaux. Pour voir de plus pr&egrave;s une d&eacute;esse
+de marbre qui
+s'&eacute;lan&ccedil;ait de son socle, et, toute seule dans un grand
+bois qui semblait
+lui &ecirc;tre consacr&eacute;, l'emplissait de la terreur
+mythologique, moiti&eacute;
+animale, moiti&eacute; sacr&eacute;e de ses bonds furieux, Albertine
+monta sur un
+tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-m&ecirc;me, vue
+ainsi
+d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit
+o&ugrave;
+les grains de son cou apparaissaient &agrave; la loupe de mes yeux
+approch&eacute;s,
+mais cisel&eacute;e et fine, semblait une petit statue sur laquelle les
+minutes
+heureuses de Balbec avaient pass&eacute; leur patine. Quand je me
+retrouvai
+seul chez moi, me rappelant que j'avais &eacute;t&eacute; faire une
+course
+l'apr&egrave;s-midi avec Albertine, que je d&icirc;nais le surlendemain
+chez M<sup>me</sup> de
+Guermantes, et que j'avais &agrave; r&eacute;pondre &agrave; une lettre
+de Gilberte, trois
+femmes que j'avais aim&eacute;es, je me dis que notre vie sociale est,
+comme un
+atelier d'artiste, remplie des &eacute;bauches d&eacute;laiss&eacute;es
+o&ugrave; nous avions cru un
+moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai
+pas que quelquefois, si l'&eacute;bauche n'est pas trop ancienne, il
+peut
+arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une &#339;uvre toute
+diff&eacute;rente, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus importante que
+celle que nous avions
+projet&eacute;e d'abord.</p>
+<p>Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait,
+la
+saison &eacute;tait si avanc&eacute;e que c'&eacute;tait miracle si
+nous avions pu trouver
+dans le Bois d&eacute;j&agrave; saccag&eacute; quelques d&ocirc;mes
+d'or vert). En m'&eacute;veillant je
+vis, comme de la fen&ecirc;tre de la caserne de Donci&egrave;res, la
+brume mate, unie
+et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme
+du
+sucre fil&eacute;. Puis le soleil se cacha et elle s'&eacute;paissit
+encore dans
+l'apr&egrave;s-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette,
+mais il
+&eacute;tait encore trop t&ocirc;t pour partir; je d&eacute;cidai
+d'envoyer une voiture &agrave;
+M<sup>me</sup> de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la
+forcer &agrave; faire
+la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle o&ugrave;
+je lui
+demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je
+m'&eacute;tendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les
+rouvris.
+Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince
+lis&eacute;r&eacute; de jour qui
+allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule
+profond du plaisir, et dont j'avais appris &agrave; Balbec &agrave;
+conna&icirc;tre le vide
+sombre et d&eacute;licieux, quand, seul dans ma chambre comme
+maintenant,
+pendant que tous les autres &eacute;taient &agrave; d&icirc;ner, je
+voyais sans tristesse le
+jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bient&ocirc;t,
+apr&egrave;s une nuit
+aussi courte que les nuits du p&ocirc;le, il allait ressusciter plus
+&eacute;clatant
+dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai &agrave; bas de mon lit,
+je passai
+ma cravate noire, je donnai un coup de brosse &agrave; mes cheveux,
+gestes
+derniers d'une mise en ordre tardive, ex&eacute;cut&eacute;s &agrave;
+Balbec en pensant non &agrave;
+moi mais aux femmes que je verrais &agrave; Rivebelle, tandis que je
+leur
+souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et rest&eacute;s
+&agrave; cause
+de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement m&ecirc;l&eacute;
+de lumi&egrave;res
+et de musique. Comme des signes magiques ils l'&eacute;voquaient, bien
+plus le
+r&eacute;alisaient d&eacute;j&agrave;; gr&acirc;ce &agrave; eux j'avais
+de sa v&eacute;rit&eacute; une notion aussi
+certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi
+compl&egrave;te que celles que j'avais &agrave; Combray, au mois de
+juillet, quand
+j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais,
+dans la fra&icirc;cheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.</p>
+<p>Aussi n'&eacute;tait-ce plus tout &agrave; fait M<sup>me</sup> de
+Stermaria que j'aurais d&eacute;sir&eacute;
+voir. Forc&eacute; maintenant de passer avec elle ma soir&eacute;e,
+j'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute;,
+comme celle-ci &eacute;tait ma derni&egrave;re avant le retour de mes
+parents, qu'elle
+rest&acirc;t libre et que je pusse chercher &agrave; revoir des femmes
+de Rivebelle.
+Je me relavai une derni&egrave;re fois les mains, et dans la promenade
+que le
+plaisir me faisait faire &agrave; travers l'appartement, je me les
+essuyai dans
+la salle &agrave; manger obscure. Elle me parut ouverte sur
+l'antichambre
+&eacute;clair&eacute;e, mais ce que j'avais pris pour la fente
+illumin&eacute;e de la porte
+qui, au contraire, &eacute;tait ferm&eacute;e, n'&eacute;tait que le
+reflet blanc de ma
+serviette dans une glace pos&eacute;e le long du mur, en attendant
+qu'on la
+pla&ccedil;&acirc;t pour le retour de maman. Je repensai &agrave; tous
+les mirages que
+j'avais ainsi d&eacute;couverts dans notre appartement et qui
+n'&eacute;taient pas
+qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un
+chien, &agrave; cause du jappement prolong&eacute;, presque humain,
+qu'avait pris un
+certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la
+porte du palier ne se refermait d'elle-m&ecirc;me tr&egrave;s
+lentement, sur les
+courants d'air de l'escalier, qu'en ex&eacute;cutant les hachures de
+phrases
+voluptueuses et g&eacute;missantes qui se superposent au ch&#339;ur des
+P&egrave;lerins,
+vers la fin de l'ouverture de <i>Tannh&auml;user</i>. J'eus du reste,
+comme je
+venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une
+nouvelle audition de cet &eacute;blouissant morceau symphonique, car un
+coup de
+sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au
+cocher qui me rapportait la r&eacute;ponse. Je pensais que ce serait:
+&laquo;Cette
+dame est en bas&raquo;, ou &laquo;Cette dame vous attend.&raquo; Mais
+il tenait &agrave; la main
+une lettre. J'h&eacute;sitai un instant &agrave; prendre connaissance
+de ce que M<sup>me</sup> de
+Stermaria avait &eacute;crit, qui tant qu'elle avait la plume en main
+aurait pu
+&ecirc;tre autre, mais qui maintenant &eacute;tait,
+d&eacute;tach&eacute; d'elle, un destin qui
+poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer.
+Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant,
+quoiqu'il
+maugr&eacute;&acirc;t contre la brume. D&egrave;s qu'il fut parti,
+j'ouvris l'enveloppe. Sur
+la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invit&eacute;e avait
+&eacute;crit: &laquo;Je
+suis d&eacute;sol&eacute;e, un contretemps m'emp&ecirc;che de
+d&icirc;ner ce soir avec vous &agrave;
+l'&icirc;le du Bois. Je m'en faisais une f&ecirc;te. Je vous
+&eacute;crirai plus longuement
+de Stermaria. Regrets. Amiti&eacute;s.&raquo; Je restai immobile,
+&eacute;tourdi par le choc
+que j'avais re&ccedil;u. A mes pieds &eacute;taient tomb&eacute;es la
+carte et l'enveloppe,
+comme la bourre d'une arme &agrave; feu quand le coup est parti. Je les
+ramassai, j'analysai cette phrase. &laquo;Elle me dit qu'elle ne peut
+d&icirc;ner
+avec moi &agrave; l'&icirc;le du Bois. On pourrait en conclure qu'elle
+pourrait d&icirc;ner
+avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscr&eacute;tion d'aller la
+chercher,
+mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi.&raquo; Et cette &icirc;le
+du Bois,
+comme depuis quatre jours ma pens&eacute;e y &eacute;tait
+install&eacute;e d'avance avec M<sup>me</sup>
+de Stermaria, je ne pouvais arriver &agrave; l'en faire revenir. Mon
+d&eacute;sir
+reprenait involontairement la pente qu'il suivait d&eacute;j&agrave;
+depuis tant
+d'heures, et malgr&eacute; cette d&eacute;p&ecirc;che, trop
+r&eacute;cente pour pr&eacute;valoir contre
+lui, je me pr&eacute;parais instinctivement encore &agrave; partir,
+comme un &eacute;l&egrave;ve
+refus&eacute; &agrave; un examen voudrait r&eacute;pondre &agrave; une
+question de plus. Je finis
+par me d&eacute;cider &agrave; aller dire &agrave; Fran&ccedil;oise de
+descendre payer le cocher. Je
+traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle
+&agrave;
+manger; tout d'un coup mes pas cess&egrave;rent de retentir sur le
+parquet
+comme ils avaient fait jusque-l&agrave; et s'assourdirent en un silence
+qui,
+m&ecirc;me avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation
+d'&eacute;touffement et de claustration. C'&eacute;taient les tapis
+que, pour le
+retour de mes parents, on avait commenc&eacute; de clouer, ces tapis
+qui sont
+si beaux par les heureuses matin&eacute;es, quand parmi leur
+d&eacute;sordre le soleil
+vous attend comme un ami venu pour vous emmener d&eacute;jeuner
+&agrave; la campagne,
+et pose sur eux le regard de la for&ecirc;t, mais qui maintenant, au
+contraire, &eacute;taient le premier am&eacute;nagement de la prison
+hivernale d'o&ugrave;,
+oblig&eacute; que j'allais &ecirc;tre de vivre, de prendre mes repas en
+famille, je
+ne pourrais plus librement sortir.</p>
+<p>&#8212;Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore
+clou&eacute;s, me
+cria Fran&ccedil;oise. J'aurais d&ucirc; allumer. On est
+d&eacute;j&agrave; &agrave; la fin de
+<i>sectembre</i>, les beaux jours sont finis.</p>
+<p>Bient&ocirc;t l'hiver; au coin de la fen&ecirc;tre, comme sur un
+verre de Gall&eacute;, une
+veine de neige durcie; et, m&ecirc;me aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es,
+au lieu des jeunes
+filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.</p>
+<p>Ce qui ajoutait &agrave; mon d&eacute;sespoir de ne pas voir M<sup>me</sup>
+de Stermaria, c'&eacute;tait
+que sa r&eacute;ponse me faisait supposer que pendant qu'heure par
+heure,
+depuis dimanche, je ne vivais que pour ce d&icirc;ner, elle n'y avait
+sans
+doute pas pens&eacute; une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage
+d'amour
+qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait d&eacute;j&agrave; voir
+&agrave; ce moment-l&agrave;
+et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se
+l'&eacute;tait rappel&eacute;e, elle n'e&ucirc;t pas sans doute attendu
+la voiture que je ne
+devais du reste pas, d'apr&egrave;s ce qui &eacute;tait convenu, lui
+envoyer, pour
+m'avertir qu'elle n'&eacute;tait pas libre. Mes r&ecirc;ves de jeune
+vierge f&eacute;odale
+dans une &icirc;le brumeuse avaient fray&eacute; le chemin &agrave; un
+amour encore
+inexistant. Maintenant ma d&eacute;ception, ma col&egrave;re, mon
+d&eacute;sir d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de
+ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma
+sensibilit&eacute; de la partie, fixer l'amour possible que
+jusque-l&agrave; mon
+imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.</p>
+<p>Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre
+oubli,
+de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous
+diff&eacute;rents, et
+auxquels nous n'avons ajout&eacute; du charme et un furieux
+d&eacute;sir de les revoir
+que parce qu'ils s'&eacute;taient au dernier moment
+d&eacute;rob&eacute;s? A l'&eacute;gard de M<sup>me</sup>
+de Stermaria c'&eacute;tait bien plus et il me suffisait maintenant,
+pour
+l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvel&eacute;es ces
+impressions si
+vives mais trop br&egrave;ves et que la m&eacute;moire n'aurait pas
+sans cela la force
+de maintenir dans l'absence. Les circonstances en
+d&eacute;cid&egrave;rent autrement,
+je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais
+&ccedil;'aurait pu
+&ecirc;tre elle. Et une des choses qui me rendirent peut-&ecirc;tre le
+plus cruel le
+grand amour que j'allais bient&ocirc;t avoir, ce fut, en me rappelant
+cette
+soir&eacute;e, de me dire qu'il aurait pu, si de tr&egrave;s simples
+circonstances
+avaient &eacute;t&eacute; modifi&eacute;es, se porter ailleurs, sur M<sup>me</sup>
+de Stermaria;
+appliqu&eacute; &agrave; celle qui me l'inspira si peu apr&egrave;s, il
+n'&eacute;tait donc
+pas&#8212;comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le
+croire&#8212;absolument n&eacute;cessaire et pr&eacute;destin&eacute;.</p>
+<p>Fran&ccedil;oise m'avait laiss&eacute; seul dans la salle &agrave;
+manger, en me disant que
+j'avais tort d'y rester avant qu'elle e&ucirc;t allum&eacute; le feu.
+Elle allait
+faire &agrave; d&icirc;ner, car avant m&ecirc;me l'arriv&eacute;e de
+mes parents et d&egrave;s ce soir,
+ma r&eacute;clusion commen&ccedil;ait. J'avisai un &eacute;norme paquet
+de tapis encore tout
+enroul&eacute;s, lequel avait &eacute;t&eacute; pos&eacute; au coin du
+buffet, et m'y cachant la
+t&ecirc;te, avalant leur poussi&egrave;re et mes larmes, pareil aux
+Juifs qui se
+couvraient la t&ecirc;te de cendres dans le deuil, je me mis &agrave;
+sangloter. Je
+frissonnais, non pas seulement parce que la pi&egrave;ce &eacute;tait
+froide, mais
+parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il
+le dire, le l&eacute;ger agr&eacute;ment duquel on ne cherche pas
+&agrave; r&eacute;agir) est caus&eacute;
+par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte &agrave; goutte,
+comme
+une pluie fine, p&eacute;n&eacute;trante, glaciale, semblant ne devoir
+jamais finir.
+Tout d'un coup j'entendis une voix:</p>
+<p>&#8212;Peut-on entrer? Fran&ccedil;oise m'a dit que tu devais &ecirc;tre
+dans la salle &agrave;
+manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions
+d&icirc;ner
+quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un
+brouillard &agrave; couper au couteau.</p>
+<p>C'&eacute;tait, arriv&eacute; du matin, quand je le croyais encore
+au Maroc ou en mer,
+Robert de Saint-Loup.</p>
+<p>J'ai dit (et pr&eacute;cis&eacute;ment c'&eacute;tait, &agrave;
+Balbec, Robert de Saint-Loup qui
+m'avait, bien malgr&eacute; lui, aid&eacute; &agrave; en prendre
+conscience) ce que je pense
+de l'amiti&eacute;: &agrave; savoir qu'elle est si peu de chose que
+j'ai peine &agrave;
+comprendre que des hommes de quelque g&eacute;nie, et par exemple un
+Nietzsche,
+aient eu la na&iuml;vet&eacute; de lui attribuer une certaine valeur
+intellectuelle
+et en cons&eacute;quence de se refuser &agrave; des amiti&eacute;s
+auxquelles l'estime
+intellectuelle n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; li&eacute;e. Oui, cela
+m'a toujours &eacute;t&eacute; un
+&eacute;tonnement de voir qu'un homme qui poussait la
+sinc&eacute;rit&eacute; avec lui-m&ecirc;me
+jusqu'&agrave; se d&eacute;tacher, par scrupule de conscience, de la
+musique de
+Wagner, se soit imagin&eacute; que la v&eacute;rit&eacute; peut se
+r&eacute;aliser dans ce mode
+d'expression par nature confus et inad&eacute;quat que sont, en
+g&eacute;n&eacute;ral, des
+actions et, en particulier, des amiti&eacute;s, et qu'il puisse y avoir
+une
+signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller
+voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de
+l'incendie du Louvre. J'en &eacute;tais arriv&eacute;, &agrave; Balbec,
+&agrave; trouver le plaisir
+de jouer avec des jeunes filles moins funeste &agrave; la vie
+spirituelle, &agrave;
+laquelle du moins il reste &eacute;tranger, que l'amiti&eacute; dont
+tout l'effort est
+de nous faire sacrifier la partie seule r&eacute;elle et incommunicable
+(autrement que par le moyen de l'art) de nous-m&ecirc;me, &agrave; un
+moi
+superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-m&ecirc;me,
+mais
+trouve un attendrissement confus &agrave; se sentir soutenu sur des
+&eacute;tais
+ext&eacute;rieurs, hospitalis&eacute; dans une individualit&eacute;
+&eacute;trang&egrave;re, o&ugrave;, heureux de
+la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-&ecirc;tre en
+approbation et s'&eacute;merveille de qualit&eacute;s qu'il appellerait
+d&eacute;fauts et
+chercherait &agrave; corriger chez soi-m&ecirc;me. D'ailleurs les
+contempteurs de
+l'amiti&eacute; peuvent, sans illusions et non sans remords, &ecirc;tre
+les meilleurs
+amis du monde, de m&ecirc;me qu'un artiste portant en lui un
+chef-d'&#339;uvre et
+qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgr&eacute;
+cela,
+pour ne pas para&icirc;tre ou risquer d'&ecirc;tre &eacute;go&iuml;ste,
+donne sa vie pour une
+cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour
+lesquelles il e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; ne pas la donner
+&eacute;taient des raisons
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es. Mais quelle que f&ucirc;t mon
+opinion sur l'amiti&eacute;, m&ecirc;me pour
+ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualit&eacute; si
+m&eacute;diocre
+qu'elle ressemblait &agrave; quelque chose d'interm&eacute;diaire entre
+la fatigue et
+l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse &agrave; certaines
+heures
+devenir pr&eacute;cieux et r&eacute;confortant en nous apportant le
+coup de fouet qui
+nous &eacute;tait n&eacute;cessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas
+trouver en
+nous-m&ecirc;me.</p>
+<p>J'&eacute;tais bien &eacute;loign&eacute; certes de vouloir demander
+&agrave; Saint-Loup, comme je
+le d&eacute;sirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de
+Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de M<sup>me</sup>
+de Stermaria
+ne voulait pas &ecirc;tre effac&eacute; si vite, mais, au moment
+o&ugrave; je ne sentais
+plus dans mon c&#339;ur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut
+comme une arriv&eacute;e de bont&eacute;, de ga&icirc;t&eacute;, de
+vie, qui &eacute;taient en dehors de
+moi sans doute mais s'offraient &agrave; moi, ne demandaient
+qu'&agrave; &ecirc;tre &agrave; moi.
+Il ne comprit pas lui-m&ecirc;me mon cri de reconnaissance et mes
+larmes
+d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux
+d'ailleurs qu'un de ces amis&#8212;diplomate, explorateur, aviateur ou
+militaire&#8212;comme l'&eacute;tait Saint-Loup, et qui, repartant le
+lendemain pour
+la campagne et de l&agrave; pour Dieu sait o&ugrave;, semblent faire
+tenir pour
+eux-m&ecirc;mes, dans la soir&eacute;e qu'ils nous consacrent, une
+impression qu'on
+s'&eacute;tonne de pouvoir, tant elle est rare et br&egrave;ve, leur
+&ecirc;tre si douce,
+et, du moment qu'elle leur pla&icirc;t tant, de ne pas les voir
+prolonger
+davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si
+naturelle, donne &agrave; ces voyageurs le m&ecirc;me plaisir
+&eacute;trange et d&eacute;licieux
+que nos boulevards &agrave; un Asiatique. Nous part&icirc;mes ensemble
+pour aller
+d&icirc;ner et tout en descendant l'escalier je me rappelai
+Donci&egrave;res, o&ugrave;
+chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites
+salles &agrave; manger oubli&eacute;es. Je me souvins d'une &agrave;
+laquelle je n'avais
+jamais repens&eacute; et qui n'&eacute;tait pas &agrave; l'h&ocirc;tel
+o&ugrave; Saint-Loup d&icirc;nait, mais
+dans un bien plus modeste, interm&eacute;diaire entre
+l'h&ocirc;tellerie et la
+pension de famille, et o&ugrave; on &eacute;tait servi par la patronne
+et une de ses
+domestiques. La neige m'avait arr&ecirc;t&eacute; l&agrave;. D'ailleurs
+Robert ne devait pas
+ce soir-l&agrave; d&icirc;ner &agrave; l'h&ocirc;tel et je n'avais pas
+voulu aller plus loin. On
+m'apporta les plats, en haut, dans une petite pi&egrave;ce toute en
+bois. La
+lampe s'&eacute;teignit pendant le d&icirc;ner, la servante m'alluma
+deux bougies.
+Moi, feignant de ne pas voir tr&egrave;s clair en lui tendant mon
+assiette,
+pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son
+avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas,
+je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout
+enti&egrave;re &agrave;
+moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle
+e&ucirc;t un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir
+physique me parut exiger, pour &ecirc;tre go&ucirc;t&eacute;, non
+seulement cette servante
+mais la salle &agrave; manger de bois, si isol&eacute;e. Ce fut
+pourtant vers celle o&ugrave;
+d&icirc;naient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par
+habitude, par amiti&eacute;, jusqu'&agrave; mon d&eacute;part de
+Donci&egrave;res. Et pourtant, m&ecirc;me
+cet h&ocirc;tel o&ugrave; il prenait pension avec ses amis, je n'y
+songeais plus
+depuis longtemps. Nous ne profitons gu&egrave;re de notre vie, nous
+laissons
+inachev&eacute;es dans les cr&eacute;puscules d'&eacute;t&eacute; ou
+les nuits pr&eacute;coces d'hiver les
+heures o&ugrave; il nous avait sembl&eacute; qu'e&ucirc;t pu pourtant
+&ecirc;tre enferm&eacute; un peu de
+paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues.
+Quand chantent &agrave; leur tour de nouveaux moments de plaisir qui
+passeraient de m&ecirc;me aussi gr&ecirc;les et lin&eacute;aires, elles
+viennent leur
+apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration.
+Elles s'&eacute;tendent ainsi jusqu'&agrave; un de ces bonheurs types,
+qu'on ne
+retrouve que de temps &agrave; autre mais qui continuent d'&ecirc;tre;
+dans l'exemple
+pr&eacute;sent, c'&eacute;tait l'abandon de tout le reste pour
+d&icirc;ner dans un cadre
+confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de
+nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie
+dormante de toute son &eacute;nergie, de toute son affection, nous
+communiquer
+un plaisir &eacute;mu, bien diff&eacute;rent de celui que nous
+pourrions devoir &agrave;
+notre propre effort ou &agrave; des distractions mondaines; nous allons
+&ecirc;tre
+rien qu'&agrave; lui, lui faire des serments d'amiti&eacute; qui,
+n&eacute;s dans les
+cloisons de cette heure, restant enferm&eacute;s en elle, ne seraient
+peut-&ecirc;tre
+pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule
+&agrave;
+Saint-Loup, puisque, avec un courage o&ugrave; il entrait beaucoup de
+sagesse
+et le pressentiment que l'amiti&eacute; ne se peut approfondir, le
+lendemain il
+serait reparti.</p>
+<p>Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de
+Donci&egrave;res, quand
+nous f&ucirc;mes arriv&eacute;s dans la rue brusquement, la nuit
+presque compl&egrave;te o&ugrave;
+le brouillard semblait avoir &eacute;teint les
+r&eacute;verb&egrave;res, qu'on ne
+distinguait, bien faibles, que de tout pr&egrave;s, me ramena &agrave;
+je ne sais
+quelle arriv&eacute;e, le soir, &agrave; Combray, quand la ville
+n'&eacute;tait encore
+&eacute;clair&eacute;e que de loin en loin, et qu'on y t&acirc;tonnait
+dans une obscurit&eacute;
+humide, ti&egrave;de et sainte de Cr&egrave;che, &agrave; peine
+&eacute;toil&eacute;e &ccedil;a et l&agrave; d'un
+lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette
+ann&eacute;e,
+d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs &agrave; Rivebelle
+revus tout &agrave;
+l'heure au-dessus des rideaux, quelles diff&eacute;rences!
+J'&eacute;prouvais &agrave; les
+percevoir un enthousiasme qui aurait pu &ecirc;tre f&eacute;cond si
+j'&eacute;tais rest&eacute;
+seul, et m'aurait &eacute;vit&eacute; ainsi le d&eacute;tour de bien
+des ann&eacute;es inutiles par
+lesquelles j'allais encore passer avant que se d&eacute;clar&acirc;t la
+vocation
+invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela f&ucirc;t advenu ce
+soir-l&agrave;, cette voiture e&ucirc;t m&eacute;rit&eacute; de
+demeurer plus m&eacute;morable pour moi
+que celle du docteur Percepied sur le si&egrave;ge de laquelle j'avais
+compos&eacute;
+cette petite description&#8212;pr&eacute;cis&eacute;ment retrouv&eacute;e il
+y avait peu de temps,
+arrang&eacute;e, et vainement envoy&eacute;e au <i>Figaro</i>&#8212;des
+clochers de Martainville.
+Est-ce parce que nous ne revivons pas nos ann&eacute;es dans leur suite
+continue jour par jour, mais dans le souvenir fig&eacute; dans la
+fra&icirc;cheur ou
+l'insolation d'une matin&eacute;e ou d'un soir, recevant l'ombre de tel
+site
+isol&eacute;, enclos, immobile, arr&ecirc;t&eacute; et perdu, loin de
+tout le reste, et
+qu'ainsi, les changements gradu&eacute;s non seulement au dehors, mais
+dans nos
+r&ecirc;ves et notre caract&egrave;re &eacute;voluant, lesquels nous
+ont insensiblement
+conduit dans la vie d'un temps &agrave; tel autre tr&egrave;s
+diff&eacute;rent, se trouvant
+supprim&eacute;s, si nous revivons un autre souvenir
+pr&eacute;lev&eacute; sur une ann&eacute;e
+diff&eacute;rente, nous trouvons entre eux, gr&acirc;ce &agrave; des
+lacunes, &agrave; d'immenses
+pans d'oubli, comme l'ab&icirc;me d'une diff&eacute;rence d'altitude,
+comme
+l'incompatibilit&eacute; de deux qualit&eacute;s incomparables
+d'atmosph&egrave;re respir&eacute;e
+et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais
+d'avoir, successivement, de Combray, de Donci&egrave;res et de
+Rivebelle, je
+sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance
+qu'il y aurait entre des univers diff&eacute;rents o&ugrave; la
+mati&egrave;re ne serait pas
+la m&ecirc;me. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans
+laquelle
+m'apparaissaient cisel&eacute;s mes plus insignifiants souvenirs de
+Rivebelle,
+il m'e&ucirc;t fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide,
+compacte, fra&icirc;chissante et sonore, la substance jusque-l&agrave;
+analogue au
+gr&egrave;s sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de
+donner ses
+explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les id&eacute;es
+qui
+m'&eacute;taient apparues s'enfuirent. Ce sont des d&eacute;esses qui
+daignent
+quelquefois se rendre visibles &agrave; un mortel solitaire, au
+d&eacute;tour d'un
+chemin, m&ecirc;me dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout
+dans
+le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais
+d&egrave;s
+qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en soci&eacute;t&eacute;
+ne les
+aper&ccedil;oivent jamais. Et je me trouvai rejet&eacute; dans
+l'amiti&eacute;. Robert en
+arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais
+tandis que nous causions il n'avait cess&eacute; d'&eacute;paissir. Ce
+n'&eacute;tait plus
+seulement la brume l&eacute;g&egrave;re que j'avais souhait&eacute;
+voir s'&eacute;lever de l'&icirc;le et
+nous envelopper M<sup>me</sup> de Stermaria et moi. A deux pas les
+r&eacute;verb&egrave;res
+s'&eacute;teignaient et alors c'&eacute;tait la nuit, aussi profonde
+qu'en pleins
+champs, dans une for&ecirc;t, ou plut&ocirc;t dans une molle &icirc;le
+de Bretagne vers
+laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la
+c&ocirc;te de
+quelque mer septentrionale o&ugrave; on risque vingt fois la mort avant
+d'arriver &agrave; l'auberge solitaire; cessant d'&ecirc;tre un mirage
+qu'on
+recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on
+lutte, de sorte que nous e&ucirc;mes, &agrave; trouver notre chemin et
+&agrave; arriver &agrave;
+bon port, les difficult&eacute;s, l'inqui&eacute;tude et enfin la joie
+que donne la
+s&eacute;curit&eacute;&#8212;si insensible &agrave; celui qui n'est pas
+menac&eacute; de la perdre&#8212;au
+voyageur perplexe et d&eacute;pays&eacute;. Une seule chose faillit
+compromettre mon
+plaisir pendant notre aventureuse randonn&eacute;e, &agrave; cause de
+l'&eacute;tonnement
+irrit&eacute; o&ugrave; elle me jeta un instant. &laquo;Tu sais, j'ai
+racont&eacute; &agrave; Bloch, me
+dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que &ccedil;a, que
+tu lui
+trouvais des vulgarit&eacute;s. Voil&agrave; comme je suis, j'aime les
+situations
+tranch&eacute;es&raquo;, conclut-il d'un air satisfait et sur un ton
+qui n'admettait
+pas de r&eacute;plique. J'&eacute;tais stup&eacute;fait. Non seulement
+j'avais la confiance
+la plus absolue en Saint-Loup, en la loyaut&eacute; de son
+amiti&eacute;, et il
+l'avait trahie par ce qu'il avait dit &agrave; Bloch, mais il me
+semblait que
+de plus il e&ucirc;t d&ucirc; &ecirc;tre emp&ecirc;ch&eacute; de le
+faire par ses d&eacute;fauts autant que
+par ses qualit&eacute;s, par cet extraordinaire acquis
+d'&eacute;ducation qui pouvait
+pousser la politesse jusqu'&agrave; un certain manque de franchise. Son
+air
+triomphant &eacute;tait-il celui que nous prenons pour dissimuler
+quelque
+embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas
+d&ucirc;
+faire? traduisait-il de l'inconscience? de la b&ecirc;tise
+&eacute;rigeant en vertu
+un d&eacute;faut que je ne lui connaissais pas? un acc&egrave;s de
+mauvaise humeur
+passag&egrave;re contre moi le poussant &agrave; me quitter, ou
+l'enregistrement d'un
+acc&egrave;s de mauvaise humeur passag&egrave;re vis-&agrave;-vis de
+Bloch &agrave; qui il avait
+voulu dire quelque chose de d&eacute;sagr&eacute;able m&ecirc;me en me
+compromettant? Du
+reste sa figure &eacute;tait stigmatis&eacute;e, pendant qu'il me
+disait ces paroles
+vulgaires, par une affreuse sinuosit&eacute; que je ne lui ai vue
+qu'une fois
+ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord &agrave; peu pr&egrave;s
+le milieu de la
+figure, une fois arriv&eacute;e aux l&egrave;vres les tordait, leur
+donnait une
+expression hideuse de bassesse, presque de bestialit&eacute; toute
+passag&egrave;re et
+sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-l&agrave;,
+qui sans
+doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, &eacute;clipse
+partielle de
+son propre moi, par le passage sur lui de la personnalit&eacute; d'un
+a&iuml;eul qui
+s'y refl&eacute;tait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert,
+ses
+paroles: &laquo;J'aime les situations tranch&eacute;es&raquo;
+pr&ecirc;taient au m&ecirc;me doute, et
+auraient d&ucirc; encourir le m&ecirc;me bl&acirc;me. Je voulais lui
+dire que si l'on aime
+les situations tranch&eacute;es, il faut avoir de ces acc&egrave;s de
+franchise en ce
+qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux
+d&eacute;pens des
+autres. Mais d&eacute;j&agrave; la voiture s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute;e devant le restaurant dont
+la vaste fa&ccedil;ade vitr&eacute;e et flamboyante arrivait seule
+&agrave; percer
+l'obscurit&eacute;. Le brouillard lui-m&ecirc;me, par les
+clart&eacute;s confortables de
+l'int&eacute;rieur, semblait jusque sur le trottoir m&ecirc;me vous
+indiquer l'entr&eacute;e
+avec la joie de ces valets qui refl&egrave;tent les dispositions du
+ma&icirc;tre; il
+s'irisait des nuances les plus d&eacute;licates et montrait
+l'entr&eacute;e comme la
+colonne lumineuse qui guida les H&eacute;breux. Il y en avait
+d'ailleurs
+beaucoup dans la client&egrave;le. Car c'&eacute;tait dans ce
+restaurant que Bloch et
+ses amis &eacute;taient venus longtemps, ivres d'un je&ucirc;ne aussi
+affamant que le
+je&ucirc;ne rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de
+caf&eacute; et de
+curiosit&eacute; politique, se retrouver le soir. Toute excitation
+mentale
+donnant une valeur qui prime, une qualit&eacute; sup&eacute;rieure aux
+habitudes qui
+s'y rattachent, il n'y a pas de go&ucirc;t un peu vif qui ne compose
+ainsi
+autour de lui une soci&eacute;t&eacute; qu'il unit, et o&ugrave; la
+consid&eacute;ration des autres
+membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici,
+f&ucirc;t-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des
+passionn&eacute;s
+de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se
+passe aux s&eacute;ances de musique de chambre, aux r&eacute;unions
+o&ugrave; on cause
+musique, au caf&eacute; o&ugrave; l'on se retrouve entre amateurs et
+o&ugrave; on coudoie les
+musiciens de l'orchestre. D'autres &eacute;pris d'aviation tiennent
+&agrave; &ecirc;tre bien
+vus du vieux gar&ccedil;on du bar vitr&eacute; perch&eacute; au haut de
+l'a&eacute;rodrome; &agrave; l'abri
+du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en
+compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les
+&eacute;volutions
+d'un pilote ex&eacute;cutant des loopings, tandis qu'un autre,
+invisible
+l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand
+bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait
+pour
+t&acirc;cher de perp&eacute;tuer, d'approfondir, les &eacute;motions
+fugitives du proc&egrave;s
+Zola, attachait de m&ecirc;me une grande importance &agrave; ce
+caf&eacute;. Mais elle y
+&eacute;tait mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de
+la
+client&egrave;le et avaient adopt&eacute; une seconde salle du
+caf&eacute;, s&eacute;par&eacute;e seulement
+de l'autre par un l&eacute;ger parapet d&eacute;cor&eacute; de verdure.
+Ils consid&eacute;raient
+Dreyfus et ses partisans comme des tra&icirc;tres, bien que vingt-cinq
+ans
+plus tard, les id&eacute;es ayant eu le temps de se classer et le
+dreyfusisme
+de prendre dans l'histoire une certaine &eacute;l&eacute;gance, les
+fils,
+bolchevisants et valseurs, de ces m&ecirc;mes jeunes nobles dussent
+d&eacute;clarer
+aux &laquo;intellectuels&raquo; qui les interrogeaient que
+s&ucirc;rement, s'ils avaient
+v&eacute;cu en ce temps-l&agrave;, ils eussent &eacute;t&eacute; pour
+Dreyfus, sans trop savoir
+beaucoup plus ce qu'avait &eacute;t&eacute; l'Affaire que la comtesse
+Edmond de
+Pourtal&egrave;s ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs
+d&eacute;j&agrave; &eacute;teintes
+au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du
+caf&eacute; qui devaient &ecirc;tre plus tard les p&egrave;res de ces
+jeunes intellectuels
+r&eacute;trospectivement dreyfusards &eacute;taient encore
+gar&ccedil;ons. Certes, un riche
+mariage &eacute;tait envisag&eacute; par les familles de tous, mais
+n'&eacute;tait encore
+r&eacute;alis&eacute; pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce
+riche mariage
+d&eacute;sir&eacute; &agrave; la fois par plusieurs (il y avait bien
+plusieurs &laquo;riches
+partis&raquo; en vue, mais enfin le nombre des fortes dots &eacute;tait
+beaucoup
+moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens
+quelque rivalit&eacute;.</p>
+<p>Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup &eacute;tant rest&eacute;
+quelques minutes
+&agrave; s'adresser au cocher afin qu'il rev&icirc;nt nous prendre
+apr&egrave;s avoir d&icirc;n&eacute;,
+il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engag&eacute;
+dans la
+porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne
+pourrais pas arriver &agrave; en sortir. (Disons en passant, pour les
+amateurs
+d'un vocabulaire plus pr&eacute;cis, que cette porte tambour,
+malgr&eacute; ses
+apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais <i>revolving
+door</i>.) Ce soir-l&agrave; le patron, n'osant pas se mouiller en
+allant dehors
+ni quitter ses clients, restait cependant pr&egrave;s de
+l'entr&eacute;e pour avoir le
+plaisir d'entendre les joyeuses dol&eacute;ances des arrivants tout
+illumin&eacute;s
+par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal &agrave; arriver et
+la
+crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialit&eacute; de son
+accueil fut
+dissip&eacute;e par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se
+d&eacute;gager des
+volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le
+sourcil comme &agrave; un examinateur qui a bonne envie de ne pas
+prononcer le
+<i>dignus es intrare</i>. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir
+dans la
+salle r&eacute;serv&eacute;e &agrave; l'aristocratie d'o&ugrave; il
+vint rudement me tirer en
+m'indiquant, avec une grossi&egrave;ret&eacute; &agrave; laquelle se
+conform&egrave;rent
+imm&eacute;diatement tous les gar&ccedil;ons, une place dans l'autre
+salle. Elle me
+plut d'autant moins que la banquette o&ugrave; elle se trouvait
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte
+r&eacute;serv&eacute;e aux
+H&eacute;breux qui, non tournante celle-l&agrave;, s'ouvrant et se
+fermant &agrave; chaque
+instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une
+autre en me disant: &laquo;Non, monsieur, je ne peux pas g&ecirc;ner
+tout le monde
+pour vous.&raquo; Il oublia d'ailleurs bient&ocirc;t le d&icirc;neur
+tardif et g&ecirc;nant que
+j'&eacute;tais, captiv&eacute; qu'il &eacute;tait par l'arriv&eacute;e
+de chaque nouveau venu, qui,
+avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog
+(l'heure du d&icirc;ner &eacute;tait depuis longtemps pass&eacute;e),
+devait, comme dans les
+vieux romans, payer son &eacute;cot en disant son aventure au moment
+o&ugrave; il
+p&eacute;n&eacute;trait dans cet asile de chaleur et de
+s&eacute;curit&eacute;, o&ugrave; le contraste avec
+ce &agrave; quoi on avait &eacute;chapp&eacute; faisait r&eacute;gner
+la gaiet&eacute; et la camaraderie
+qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac.</p>
+<p>L'un racontait que sa voiture, se croyant arriv&eacute;e au pont de
+la
+Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la
+sienne, essayant de descendre l'avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, &eacute;tait entr&eacute;e
+dans un massif du Rond-Point, d'o&ugrave; elle avait mis trois quarts
+d'heure &agrave;
+sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le
+froid,
+sur le silence de mort des rues, qui &eacute;taient dites et
+&eacute;cout&eacute;es de l'air
+exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosph&egrave;re de
+la
+salle o&ugrave; except&eacute; &agrave; ma place il faisait chaud, la
+vive lumi&egrave;re qui
+faisait cligner les yeux d&eacute;j&agrave; habitu&eacute;s &agrave; ne
+pas voir et le bruit des
+causeries qui rendait aux oreilles leur activit&eacute;.</p>
+<p>Les arrivants avaient peine &agrave; garder le silence. La
+singularit&eacute; des
+p&eacute;rip&eacute;ties, qu'ils croyaient uniques, leur
+br&ucirc;laient la langue, et ils
+cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le
+patron lui-m&ecirc;me perdait le sentiment des distances: &laquo;M. le
+prince de
+Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin&raquo;,
+ne
+craignit-il pas de dire en riant, non sans d&eacute;signer, comme dans
+une
+pr&eacute;sentation, le c&eacute;l&egrave;bre aristocrate &agrave; un
+avocat isra&eacute;lite qui, tout
+autre jour, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute; de lui par
+une barri&egrave;re bien plus difficile &agrave;
+franchir que la baie orn&eacute;e de verdures. &laquo;Trois fois!
+voyez-vous &ccedil;a&raquo;, dit
+l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne go&ucirc;ta pas la
+phrase de
+rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui
+l'exercice de l'impertinence, m&ecirc;me &agrave; l'&eacute;gard de la
+noblesse quand elle
+n'&eacute;tait pas de tout premier rang, semblait &ecirc;tre la seule
+occupation. Ne
+pas r&eacute;pondre &agrave; un salut; si l'homme poli
+r&eacute;cidivait, ricaner d'un air
+narquois ou rejeter la t&ecirc;te en arri&egrave;re d'un air furieux;
+faire semblant
+de ne pas conna&icirc;tre un homme &acirc;g&eacute; qui leur aurait
+rendu service; r&eacute;server
+leur poign&eacute;e de main et leur salut aux ducs et aux amis tout
+&agrave; fait
+intimes des ducs que ceux-ci leur pr&eacute;sentaient, telle
+&eacute;tait l'attitude
+de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle
+attitude &eacute;tait favoris&eacute;e par le d&eacute;sordre de la
+prime jeunesse (o&ugrave;, m&ecirc;me
+dans la bourgeoisie, on para&icirc;t ingrat et on se montre mufle parce
+qu'ayant oubli&eacute; pendant des mois d'&eacute;crire &agrave; un
+bienfaiteur qui vient de
+perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais
+elle
+&eacute;tait surtout inspir&eacute;e par un snobisme de caste suraigu.
+Il est vrai
+que, &agrave; l'instar de certaines affections nerveuses dont les
+manifestations s'att&eacute;nuent dans l'&acirc;ge m&ucirc;r, ce
+snobisme devait
+g&eacute;n&eacute;ralement cesser de se traduire d'une fa&ccedil;on
+aussi hostile chez ceux
+qui avaient &eacute;t&eacute; de si insupportables jeunes gens. La
+jeunesse une fois
+pass&eacute;e, il est rare qu'on reste confin&eacute; dans l'insolence.
+On avait cru
+qu'elle seule existait, on d&eacute;couvre tout d'un coup, si prince
+qu'on
+soit, qu'il y a aussi la musique, la litt&eacute;rature, voire la
+d&eacute;putation.
+L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifi&eacute;, et on entre
+en
+conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne
+chance &agrave; ceux de ces gens-l&agrave; qui ont eu la patience
+d'attendre et de qui
+le caract&egrave;re est assez bien fait&#8212;si l'on doit ainsi dire&#8212;pour
+qu'ils
+&eacute;prouvent du plaisir &agrave; recevoir vers la quarantaine la
+bonne gr&acirc;ce et
+l'accueil qu'on leur avait s&egrave;chement refus&eacute;s &agrave;
+vingt ans.</p>
+<p>A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion
+s'en
+pr&eacute;sente, qu'il appartenait &agrave; une coterie de douze
+&agrave; quinze jeunes gens
+et &agrave; un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze
+&agrave; quinze
+avait cette caract&eacute;ristique, &agrave; laquelle &eacute;chappait,
+je crois, le prince,
+que ces jeunes gens pr&eacute;sentaient chacun un double aspect.
+Pourris de
+dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs,
+malgr&eacute; tout le plaisir que ceux-ci avaient &agrave; leur dire:
+&laquo;Monsieur le
+Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...&raquo; Ils
+esp&eacute;raient se tirer
+d'affaire au moyen du fameux &laquo;riche mariage&raquo;, dit encore
+&laquo;gros sac&raquo;, et
+comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'&eacute;taient qu'au
+nombre de
+quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la
+m&ecirc;me fianc&eacute;e. Et le secret &eacute;tait si bien
+gard&eacute; que, quand l'un d'eux
+venant au caf&eacute; disait: &laquo;Mes excellents bons, je vous aime
+trop pour ne
+pas vous annoncer mes fian&ccedil;ailles avec M<sup>lle</sup>
+d'Ambresac&raquo;, plusieurs
+exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant
+d&eacute;j&agrave; la chose
+faite pour eux-m&ecirc;mes avec elle, n'ayant pas le sang-froid
+n&eacute;cessaire
+pour &eacute;touffer au premier moment le cri de leur rage et de leur
+stup&eacute;faction: &laquo;Alors &ccedil;a te fait plaisir de te
+marier, Bibi?&raquo; ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de s'exclamer le prince de Ch&acirc;tellerault, qui
+laissait tomber
+sa fourchette d'&eacute;tonnement et de d&eacute;sespoir, car il avait
+cru que les
+m&ecirc;mes fian&ccedil;ailles de M<sup>lle</sup> d'Ambresac allaient
+bient&ocirc;t &ecirc;tre rendues
+publiques, mais avec lui, Ch&acirc;tellerault. Et pourtant, Dieu sait
+tout ce
+que son p&egrave;re avait adroitement cont&eacute; aux Ambresac contre
+la m&egrave;re de
+Bibi. &laquo;Alors &ccedil;a t'amuse de te marier?&raquo; ne pouvait-il
+s'emp&ecirc;cher de
+demander une seconde fois &agrave; Bibi, lequel, mieux
+pr&eacute;par&eacute; puisqu'il avait
+eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'&eacute;tait
+&laquo;presque
+officiel&raquo;, r&eacute;pondait en souriant: &laquo;Je suis content
+non pas de me marier,
+ce dont je n'avais gu&egrave;re envie, mais d'&eacute;pouser Daisy
+d'Ambresac que je
+trouve d&eacute;licieuse.&raquo; Le temps qu'avait dur&eacute; cette
+r&eacute;ponse, M. de
+Ch&acirc;tellerault s'&eacute;tait ressaisi, mais il songeait qu'il
+fallait au plus
+vite faire volte-face en direction de M<sup>lle</sup> de la Canourque
+ou de Miss
+Foster, les grands partis n&ordm; 2 et n&ordm; 3, demander patience aux
+cr&eacute;anciers
+qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens
+auxquels il avait dit aussi que M<sup>lle</sup> d'Ambresac &eacute;tait
+charmante que ce
+mariage &eacute;tait bon pour Bibi, mais que lui se serait
+brouill&eacute; avec toute
+sa famille s'il l'avait &eacute;pous&eacute;e. M<sup>me</sup> de
+Sol&eacute;on avait &eacute;t&eacute;, allait-il
+pr&eacute;tendre, jusqu'&agrave; dire qu'elle ne les recevrait pas.</p>
+<p>Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc...,
+ils
+semblaient des gens de peu, en revanche, &ecirc;tres doubles,
+d&egrave;s qu'ils se
+trouvaient dans le monde, ils n'&eacute;taient plus jug&eacute;s
+d'apr&egrave;s le
+d&eacute;labrement de leur fortune et les tristes m&eacute;tiers
+auxquels ils se
+livraient pour essayer de le r&eacute;parer. Ils redevenaient M. le
+Prince, M.
+le Duc un tel, et n'&eacute;taient compt&eacute;s que d'apr&egrave;s
+leurs quartiers. Un duc
+presque milliardaire et qui semblait tout r&eacute;unir en soi passait
+apr&egrave;s
+eux parce que, chefs de famille, ils &eacute;taient anciennement
+princes
+souverains d'un petit pays o&ugrave; ils avaient le droit, de battre
+monnaie,
+etc... Souvent, dans ce caf&eacute;, l'un baissait les yeux quand un
+autre
+entrait, de fa&ccedil;on &agrave; ne pas forcer l'arrivant &agrave; le
+saluer. C'est qu'il
+avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invit&eacute;
+&agrave; d&icirc;ner un
+banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en
+rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de
+mille francs, ce qui n'emp&ecirc;che pas l'homme du monde de
+recommencer avec
+un autre. On continue de br&ucirc;ler des cierges et de consulter les
+m&eacute;decins.</p>
+<p>Mais le prince de Foix, riche lui-m&ecirc;me, appartenait non
+seulement &agrave;
+cette coterie &eacute;l&eacute;gante d'une quinzaine de jeunes gens,
+mais &agrave; un groupe
+plus ferm&eacute; et ins&eacute;parable de quatre, dont faisait partie
+Saint-Loup. On
+ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre
+gigolos, on les voyait toujours ensemble &agrave; la promenade, dans
+les
+ch&acirc;teaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte
+que,
+d'autant plus qu'ils &eacute;taient tous tr&egrave;s beaux, des bruits
+couraient sur
+leur intimit&eacute;. Je pus les d&eacute;mentir de la fa&ccedil;on la
+plus formelle en ce
+qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus
+tard,
+si l'on apprit que ces bruits &eacute;taient vrais pour tous les
+quatre, en
+revanche chacun d'eux l'avait enti&egrave;rement ignor&eacute; des
+trois autres. Et
+pourtant chacun d'eux avait bien cherch&eacute; &agrave; s'instruire
+sur les autres,
+soit pour assouvir un d&eacute;sir, ou plut&ocirc;t une rancune,
+emp&ecirc;cher un mariage,
+avoir barre sur l'ami d&eacute;couvert. Un cinqui&egrave;me (car dans
+les groupes de
+quatre on est toujours plus de quatre) s'&eacute;tait joint aux quatre
+platoniciens qui l'&eacute;taient plus que tous les autres. Mais des
+scrupules
+religieux le retinrent jusque bien apr&egrave;s que le groupe des
+quatre f&ucirc;t
+d&eacute;suni et lui-m&ecirc;me mari&eacute;, p&egrave;re de famille,
+implorant &agrave; Lourdes que le
+prochain enfant f&ucirc;t un gar&ccedil;on ou une fille, et dans
+l'intervalle se
+jetant sur les militaires.</p>
+<p>Malgr&eacute; la mani&egrave;re d'&ecirc;tre du prince, le fait que
+le propos fut tenu
+devant lui sans lui &ecirc;tre directement adress&eacute; rendit sa
+col&egrave;re moins
+forte qu'elle n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sans cela. De plus, cette
+soir&eacute;e avait quelque
+chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance
+d'entrer
+en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce
+noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir r&eacute;pondre d'un
+air rogue
+et &agrave; la cantonade &agrave; cet interlocuteur qui, &agrave; la
+faveur du brouillard,
+&eacute;tait comme un compagnon de voyage rencontr&eacute; dans quelque
+plage situ&eacute;e
+aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes.
+&laquo;Ce
+n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve
+pas.&raquo; La
+justesse de cette pens&eacute;e frappa le patron parce qu'il l'avait
+d&eacute;j&agrave;
+entendu exprimer plusieurs fois ce soir.</p>
+<p>En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il
+entendait ou
+lisait &agrave; un certain texte d&eacute;j&agrave; connu et sentait
+s'&eacute;veiller son
+admiration s'il ne voyait pas de diff&eacute;rences. Cet &eacute;tat
+d'esprit n'est
+pas n&eacute;gligeable car, appliqu&eacute; aux conversations
+politiques, &agrave; la lecture
+des journaux, il forme l'opinion publique, et par l&agrave; rend
+possibles les
+plus grands &eacute;v&eacute;nements. Beaucoup de patrons de
+caf&eacute;s allemands admirant
+seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la
+France, l'Angleterre et la Russie &laquo;cherchaient&raquo;
+l'Allemagne, ont rendu
+possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas
+&eacute;clat&eacute;.
+Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer &agrave; expliquer
+les
+actes des peuples par la volont&eacute; des rois, doivent la remplacer
+par la
+psychologie de l'individu m&eacute;diocre.</p>
+<p>En politique, le patron du caf&eacute; o&ugrave; je venais d'arriver
+n'appliquait
+depuis quelque temps sa mentalit&eacute; de professeur de
+r&eacute;citation qu'&agrave; un
+certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait
+pas
+les termes connus dans les propos d'un client o&ugrave; les colonnes
+d'un
+journal, il d&eacute;clarait l'article assommant, ou le client pas
+franc. Le
+prince de Foix l'&eacute;merveilla au contraire au point qu'il laissa
+&agrave; peine &agrave;
+son interlocuteur le temps de finir sa phrase. &laquo;Bien dit, mon
+prince,
+bien dit (ce qui voulait dire, en somme, r&eacute;cit&eacute; sans
+faute), c'est &ccedil;a,
+c'est &ccedil;a&raquo;, s'&eacute;cria-t-il, dilat&eacute;, comme
+s'expriment les <i>Mille et une
+nuits</i>, &laquo;&agrave; la limite de la satisfaction&raquo;. Mais le
+prince avait d&eacute;j&agrave;
+disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend m&ecirc;me
+apr&egrave;s les
+&eacute;v&eacute;nements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la
+mer de
+brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur
+souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, &agrave; cause
+du
+caract&egrave;re anormal du jour, n'h&eacute;sit&egrave;rent pas
+&agrave; s'installer &agrave; deux tables
+dans la grande salle, et se trouv&egrave;rent ainsi fort pr&egrave;s de
+moi. Tel le
+cataclysme avait &eacute;tabli m&ecirc;me de la petite salle &agrave;
+la grande, entre tous
+ces gens stimul&eacute;s par le confort du restaurant, apr&egrave;s
+leurs longues
+erreurs dans l'oc&eacute;an de brume, une familiarit&eacute; dont
+j'&eacute;tais seul exclu,
+et &agrave; laquelle devait ressembler celle qui r&eacute;gnait dans
+l'arche de No&eacute;.
+Tout &agrave; coup, je vis le patron s'infl&eacute;chir en courbettes,
+les ma&icirc;tres
+d'h&ocirc;tel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux
+&agrave; tous
+les clients. &laquo;Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le
+marquis de
+Saint-Loup&raquo;, s'&eacute;criait le patron, pour qui Robert
+n'&eacute;tait pas seulement
+un grand seigneur jouissant d'un v&eacute;ritable prestige, m&ecirc;me
+aux yeux du
+prince de Foix, mais un client qui menait la vie &agrave; grandes
+guides et
+d&eacute;pensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de
+la grande
+salle regardaient avec curiosit&eacute;, ceux de la petite
+h&eacute;laient &agrave; qui mieux
+mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment
+o&ugrave;
+il allait p&eacute;n&eacute;trer dans la petite salle, il
+m'aper&ccedil;ut dans la grande.
+&laquo;Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais l&agrave;, et avec la
+porte ouverte
+devant toi&raquo;, dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron
+qui
+courut la fermer en s'excusant sur les gar&ccedil;ons: &laquo;Je leur
+dis toujours de
+la tenir ferm&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>J'avais &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de d&eacute;ranger ma table
+et d'autres qui &eacute;taient devant
+la mienne, pour aller &agrave; lui. &laquo;Pourquoi as-tu boug&eacute;?
+Tu aimes mieux d&icirc;ner
+l&agrave; que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas
+geler. Vous
+allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.&#8212;A
+l'instant m&ecirc;me, M. le Marquis, les clients qui viendront &agrave;
+partir de
+maintenant passeront par la petite salle, voil&agrave; tout.&raquo; Et
+pour mieux
+montrer son z&egrave;le, il commanda pour cette op&eacute;ration un
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel et
+plusieurs gar&ccedil;ons, et tout en faisant sonner tr&egrave;s haut de
+terribles
+menaces si elle n'&eacute;tait pas men&eacute;e &agrave; bien. Il me
+donnait des marques de
+respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas
+commenc&eacute;
+d&egrave;s mon arriv&eacute;e, mais seulement apr&egrave;s celle de
+Saint-Loup, et pour que
+je ne crusse pas cependant qu'elles &eacute;taient dues &agrave;
+l'amiti&eacute; que me
+montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait &agrave; la
+d&eacute;rob&eacute;e
+de petits sourires o&ugrave; semblait se d&eacute;clarer une sympathie
+toute
+personnelle. </p>
+<p>Derri&egrave;re moi le propos d'un consommateur me fit tourner une
+seconde la
+t&ecirc;te. J'avais entendu au lieu des mots: &laquo;Aile de poulet,
+tr&egrave;s bien, un
+peu de champagne; mais pas trop sec&raquo;, ceux-ci: &laquo;J'aimerais
+mieux de la
+glyc&eacute;rine. Oui, chaude, tr&egrave;s bien.&raquo; J'avais voulu
+voir quel &eacute;tait
+l'asc&egrave;te qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la
+t&ecirc;te
+vers Saint-Loup pour ne pas &ecirc;tre reconnu de l'&eacute;trange
+gourmet. C'&eacute;tait
+tout simplement un docteur, que je connaissais, &agrave; qui un client,
+profitant du brouillard pour le chambrer dans ce caf&eacute;, demandait
+une
+consultation. Les m&eacute;decins comme les boursiers disent
+&laquo;je&raquo;.</p>
+<p>Cependant je regardais Robert et je songeais &agrave; ceci. Il y
+avait dans ce
+caf&eacute;, j'avais connu dans la vie, bien des &eacute;trangers,
+intellectuels,
+rapins de toute sorte, r&eacute;sign&eacute;s au rire qu'excitaient
+leur cape
+pr&eacute;tentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs
+mouvements
+maladroits, allant jusqu'&agrave; le provoquer pour montrer qu'ils ne
+s'en
+souciaient pas, et qui &eacute;taient des gens d'une r&eacute;elle
+valeur
+intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilit&eacute;. Ils
+d&eacute;plaisaient&#8212;les Juifs principalement, les Juifs non
+assimil&eacute;s bien
+entendu, il ne saurait &ecirc;tre question des autres&#8212;aux personnes qui
+ne
+peuvent souffrir un aspect &eacute;trange, loufoque (comme Bloch
+&agrave; Albertine).
+G&eacute;n&eacute;ralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient
+contre eux
+d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des
+gestes th&eacute;&acirc;traux et saccad&eacute;s, il &eacute;tait
+pu&eacute;ril de les juger l&agrave;-dessus,
+ils avaient beaucoup d'esprit, de c&#339;ur et &eacute;taient, &agrave;
+l'user, des gens
+qu'on pouvait profond&eacute;ment aimer. Pour les Juifs en particulier,
+il en
+&eacute;tait peu dont les parents n'eussent une
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de c&#339;ur, une largeur
+d'esprit, une sinc&eacute;rit&eacute;, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+desquelles la m&egrave;re de Saint-Loup et le
+duc de Guermantes ne fissent pi&egrave;tre figure morale par leur
+s&eacute;cheresse,
+leur religiosit&eacute; superficielle qui ne fl&eacute;trissait que les
+scandales, et
+leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les
+voies impr&eacute;vues de l'intelligence uniquement pris&eacute;e)
+&agrave; un colossal
+mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque fa&ccedil;on
+que les
+d&eacute;fauts des parents se fussent combin&eacute;s en une
+cr&eacute;ation nouvelle de
+qualit&eacute;s, r&eacute;gnait la plus charmante ouverture d'esprit et
+de c&#339;ur. Et
+alors, il faut bien le dire &agrave; la gloire immortelle de la France,
+quand
+ces qualit&eacute;s-l&agrave; se trouvent chez un pur Fran&ccedil;ais,
+qu'il soit de
+l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent&#8212;s'&eacute;panouissent
+serait
+trop dire car la mesure y persiste et la restriction&#8212;avec une
+gr&acirc;ce
+que l'&eacute;tranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les
+qualit&eacute;s
+intellectuelles et morales, certes les autres les poss&egrave;dent
+aussi, et
+s'il faut d'abord traverser ce qui d&eacute;pla&icirc;t et ce qui
+choque et ce qui
+fait sourire, elles ne sont pas moins pr&eacute;cieuses. Mais c'est
+tout de
+m&ecirc;me une jolie chose et qui est peut-&ecirc;tre exclusivement
+fran&ccedil;aise, que
+ce qui est beau au jugement de l'&eacute;quit&eacute;, ce qui vaut
+selon l'esprit et
+le c&#339;ur, soit d'abord charmant aux yeux, color&eacute; avec
+gr&acirc;ce, cisel&eacute; avec
+justesse, r&eacute;alise aussi dans sa mati&egrave;re et dans sa forme
+la perfection
+int&eacute;rieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est
+une jolie
+chose quand il n'y a pas de disgr&acirc;ce physique pour servir de
+vestibule
+aux gr&acirc;ces int&eacute;rieures, et que les ailes du nez soient
+d&eacute;licates et d'un
+dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les
+fleurs des prairies, autour de Combray; et que le v&eacute;ritable <i>opus
+francigenum</i>, dont le secret n'a pas &eacute;t&eacute; perdu depuis
+le XIII<sup>e</sup> si&egrave;cle,
+et qui ne p&eacute;rirait pas avec nos &eacute;glises, ce ne sont pas
+tant les anges
+de pierre de Saint-Andr&eacute;-des-Champs que les petits
+Fran&ccedil;ais, nobles,
+bourgeois ou paysans, au visage sculpt&eacute; avec cette
+d&eacute;licatesse et cette
+franchise rest&eacute;es aussi traditionnelles qu'au porche fameux,
+mais encore
+cr&eacute;atrices.</p>
+<p>Apr&egrave;s &ecirc;tre parti un instant pour veiller lui-m&ecirc;me
+&agrave; la fermeture de la
+porte et &agrave; la commande du d&icirc;ner (il insista beaucoup pour
+que nous
+prissions de la &laquo;viande de boucherie&raquo;, les volailles
+n'&eacute;tant sans doute
+pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix
+aurait bien voulu que M. le marquis lui perm&icirc;t de venir
+d&icirc;ner &agrave; une
+table pr&egrave;s de lui. &laquo;Mais elles sont toutes prises,
+r&eacute;pondit Robert en
+voyant les tables qui bloquaient la mienne.&#8212;Pour cela, cela ne fait
+rien, si &ccedil;a pouvait &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; M. le
+marquis, il me serait bien
+facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses
+qu'on peut faire pour M. le marquis!&#8212;Mais c'est &agrave; toi de
+d&eacute;cider, me
+dit Saint-Loup, Foix est un bon gar&ccedil;on, je ne sais pas s'il
+t'ennuiera,
+il est moins b&ecirc;te que beaucoup.&raquo; Je r&eacute;pondis
+&agrave; Robert qu'il me plairait
+certainement, mais que pour une fois o&ugrave; je d&icirc;nais avec lui
+et o&ugrave; je m'en
+sentais si heureux, j'aurais autant aim&eacute; que nous fussions
+seuls. &laquo;Ah!
+il a un manteau bien joli, M. le prince&raquo;, dit le patron pendant
+notre
+d&eacute;lib&eacute;ration. &laquo;Oui, je le connais&raquo;,
+r&eacute;pondit Saint-Loup. Je voulais
+raconter &agrave; Robert que M. de Charlus avait dissimul&eacute;
+&agrave; sa belle-s&#339;ur
+qu'il me conn&ucirc;t et lui demander quelle pouvait en &ecirc;tre la
+raison, mais
+j'en fus emp&ecirc;ch&eacute; par l'arriv&eacute;e de M. de Foix.
+Venant pour voir si sa
+requ&ecirc;te &eacute;tait accueillie, nous l'aper&ccedil;&ucirc;mes
+qui se tenait &agrave; deux pas.
+Robert nous pr&eacute;senta, mais ne cacha pas &agrave; son ami
+qu'ayant &agrave; causer avec
+moi, il pr&eacute;f&eacute;rait qu'on nous laiss&acirc;t tranquilles.
+Le prince s'&eacute;loigna en
+ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait
+Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volont&eacute; de celui-ci de
+la
+bri&egrave;vet&eacute; d'une pr&eacute;sentation qu'il e&ucirc;t
+souhait&eacute;e plus longue. Mais &agrave; ce
+moment Robert semblant frapp&eacute; d'une id&eacute;e subite
+s'&eacute;loigna avec son
+camarade, apr&egrave;s m'avoir dit: &laquo;Assieds-toi toujours et
+commence &agrave; d&icirc;ner,
+j'arrive&raquo;, et il disparut dans la petite salle. Je fus
+pein&eacute; d'entendre
+les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les
+histoires
+les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc
+h&eacute;ritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu
+&agrave; Balbec
+et qui m'avait donn&eacute; des preuves si d&eacute;licates de
+sympathie pendant la
+maladie de ma grand'm&egrave;re. L'un pr&eacute;tendait qu'il avait dit
+&agrave; la duchesse
+de Guermantes: &laquo;J'exige que tout le monde se l&egrave;ve quand ma
+femme passe&raquo;
+et que la duchesse avait r&eacute;pondu (ce qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; non seulement d&eacute;nu&eacute;
+d'esprit mais d'exactitude, la grand'm&egrave;re de la jeune princesse
+ayant
+toujours &eacute;t&eacute; la plus honn&ecirc;te femme du monde):
+&laquo;Il faut qu'on se l&egrave;ve
+quand passe ta femme, cela changera de sa grand'm&egrave;re car pour
+elle les
+hommes se couchaient.&raquo; Puis on raconta qu'&eacute;tant
+all&eacute; voir cette ann&eacute;e sa
+tante la princesse de Luxembourg, &agrave; Balbec, et &eacute;tant
+descendu au Grand
+H&ocirc;tel, il s'&eacute;tait plaint au directeur (mon ami) qu'il
+n'e&ucirc;t pas hiss&eacute; le
+fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion &eacute;tant
+moins
+connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il
+avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif
+m&eacute;contentement
+du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me
+promis, d&egrave;s que j'irais &agrave; Balbec, d'interroger le
+directeur de l'h&ocirc;tel
+de fa&ccedil;on &agrave; m'assurer qu'elle &eacute;tait une invention
+pure. En attendant
+Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du
+pain. &laquo;Tout de suite, monsieur le baron.&#8212;Je ne suis pas baron,
+lui
+r&eacute;pondis-je.&#8212;Oh! pardon, monsieur le comte!&raquo; Je n'eus pas
+le temps de
+faire entendre une seconde protestation, apr&egrave;s laquelle je fusse
+s&ucirc;rement devenu &laquo;monsieur le marquis&raquo;; aussi vite
+qu'il l'avait annonc&eacute;,
+Saint-Loup r&eacute;apparut dans l'entr&eacute;e tenant &agrave; la
+main le grand manteau de
+vigogne du prince &agrave; qui je compris qu'il l'avait demand&eacute;
+pour me tenir
+chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me d&eacute;ranger, il
+avan&ccedil;a, il
+aurait fallu qu'on bouge&acirc;t encore ma table ou que je changeasse
+de place
+pour qu'il p&ucirc;t s'asseoir. D&egrave;s qu'il entra dans la grande
+salle, il monta
+l&eacute;g&egrave;rement sur les banquettes de velours rouge qui en
+faisaient le tour
+en longeant le mur et o&ugrave; en dehors de moi n'&eacute;taient assis
+que trois ou
+quatre jeunes gens du Jockey, connaissances &agrave; lui qui n'avaient
+pu
+trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils
+&eacute;lectriques &eacute;taient tendus &agrave; une certaine hauteur;
+sans s'y embarrasser
+Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle;
+confus qu'elle s'exer&ccedil;&acirc;t uniquement pour moi et dans le
+but de m'&eacute;viter
+un mouvement bien simple, j'&eacute;tais en m&ecirc;me temps
+&eacute;merveill&eacute; de cette
+s&ucirc;ret&eacute; avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de
+voltige; et
+je n'&eacute;tais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute
+m&eacute;diocrement go&ucirc;t&eacute; de la part d'un moins
+aristocratique et moins
+g&eacute;n&eacute;reux client, le patron et les gar&ccedil;ons
+restaient fascin&eacute;s, comme des
+connaisseurs au pesage; un commis, comme paralys&eacute;, restait
+immobile avec
+un plat que des d&icirc;neurs attendaient &agrave; c&ocirc;t&eacute;;
+et quand Saint-Loup, ayant &agrave;
+passer derri&egrave;re ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y
+avan&ccedil;a
+en &eacute;quilibre, des applaudissements discrets
+&eacute;clat&egrave;rent dans le fond de
+la salle. Enfin arriv&eacute; &agrave; ma hauteur, il arr&ecirc;ta net
+son &eacute;lan avec la
+pr&eacute;cision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et
+s'inclinant, me
+tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de
+vigogne,
+qu'aussit&ocirc;t apr&egrave;s, s'&eacute;tant assis &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de moi, sans que j'eusse eu un
+mouvement &agrave; faire, il arrangea, en ch&acirc;le l&eacute;ger et
+chaud, sur mes
+&eacute;paules.</p>
+<p>&#8212;Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a
+quelque chose &agrave; te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais
+chez lui
+demain soir.</p>
+<p>&#8212;Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je d&icirc;ne
+chez ta
+tante Guermantes.</p>
+<p>&#8212;Oui, il y a un gueuleton &agrave; tout casser, demain, chez Oriane.
+Je ne
+suis pas convi&eacute;. Mais mon oncle Palam&egrave;de voudrait que tu
+n'y ailles pas.
+Tu ne peux pas te d&eacute;commander? En tout cas, va chez mon oncle
+Palam&egrave;de
+apr&egrave;s. Je crois qu'il tient &agrave; te voir. Voyons, tu peux
+bien y &ecirc;tre vers
+onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le
+pr&eacute;venir. Il
+est tr&egrave;s susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela
+finit
+toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y d&icirc;ner, tu
+peux
+tr&egrave;s bien &ecirc;tre &agrave; onze heures chez mon oncle. Du
+reste, moi, il aurait
+fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais
+changer. Elle est si gentille pour ces choses-l&agrave; et elle peut
+tout sur
+le g&eacute;n&eacute;ral de Saint-Joseph de qui &ccedil;a
+d&eacute;pend. Mais ne lui en parle pas.
+J'ai dit un mot &agrave; la princesse de Parme, &ccedil;a marchera tout
+seul. Ah! le
+Maroc, tr&egrave;s int&eacute;ressant. Il y aurait beaucoup &agrave; te
+parler.
+Hommes tr&egrave;s fins
+l&agrave;-bas. On sent la parit&eacute; d'intelligence.</p>
+<p>&#8212;Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'&agrave; la
+guerre &agrave;
+propos de cela?</p>
+<p>&#8212;Non, cela les ennuie, et au fond c'est tr&egrave;s juste. Mais
+l'empereur est
+pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour
+nous forcer &agrave; c&eacute;der. Cf. Poker. Le prince de Monaco,
+agent de Guillaume
+II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si
+nous ne c&eacute;dons pas. Alors nous c&eacute;dons. Mais si nous ne
+c&eacute;dions pas, il
+n'y aurait aucune esp&egrave;ce de guerre. Tu n'as qu'&agrave; penser
+quelle chose
+comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique
+que
+le <i>D&eacute;luge</i> et le <i>G&ouml;tter D&auml;mmerung</i>.
+Seulement cela durerait moins
+longtemps.</p>
+<p>Il me parla d'amiti&eacute;, de pr&eacute;dilection, de regret, bien
+que, comme tous
+les voyageurs de sa sorte, il all&acirc;t repartir le lendemain pour
+quelques
+mois qu'il devait passer &agrave; la campagne et d&ucirc;t revenir
+seulement
+quarante-huit heures &agrave; Paris avant de retourner au Maroc (ou
+ailleurs);
+mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de c&#339;ur que j'avais ce
+soir-l&agrave; y allumaient une douce r&ecirc;verie. Nos rares
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, et
+celui-l&agrave; surtout, ont fait depuis &eacute;poque dans ma
+m&eacute;moire. Pour lui,
+comme pour moi, ce fut le soir de l'amiti&eacute;. Pourtant celle que
+je
+ressentais en ce moment (et &agrave; cause de cela non sans quelque
+remords)
+n'&eacute;tait gu&egrave;re, je le craignais, celle qu'il lui e&ucirc;t
+plu d'inspirer. Tout
+rempli encore du plaisir que j'avais eu &agrave; le voir s'avancer au
+petit
+galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait
+&agrave; ce que chacun des mouvements d&eacute;velopp&eacute;s le long
+du mur, sur la
+banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature
+individuelle
+de Saint-Loup peut-&ecirc;tre, mais plus encore dans celle que par la
+naissance et par l'&eacute;ducation il avait h&eacute;rit&eacute;e de
+sa race.</p>
+<p>Une certitude du go&ucirc;t dans l'ordre non du beau mais des
+mani&egrave;res, et qui
+en pr&eacute;sence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de
+suite &agrave;
+l'homme &eacute;l&eacute;gant&#8212;comme &agrave; un musicien &agrave; qui
+on demande de jouer un
+morceau inconnu&#8212;le sentiment, le mouvement qu'elle r&eacute;clame et y
+adapter
+le m&eacute;canisme, la technique qui conviennent le mieux; puis
+permettait &agrave;
+ce go&ucirc;t de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre
+consid&eacute;ration,
+dont tant de jeunes bourgeois eussent &eacute;t&eacute;
+paralys&eacute;s, aussi bien par peur
+d'&ecirc;tre ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances,
+que de
+para&icirc;tre trop empress&eacute;s &agrave; ceux de leurs amis, et
+que rempla&ccedil;ait chez
+Robert un d&eacute;dain que certes il n'avait jamais
+&eacute;prouv&eacute; dans son c&#339;ur,
+mais qu'il avait re&ccedil;u par h&eacute;ritage en son corps, et qui
+avait pli&eacute; les
+fa&ccedil;ons de ses anc&ecirc;tres &agrave; une familiarit&eacute;
+qu'ils croyaient ne pouvoir que
+flatter et ravir celui &agrave; qui elle s'adressait; enfin une noble
+lib&eacute;ralit&eacute; qui, ne tenant aucun compte de tant
+d'avantages mat&eacute;riels
+(des d&eacute;penses &agrave; profusion dans ce restaurant avaient
+achev&eacute; de faire de
+lui, ici comme ailleurs, le client le plus &agrave; la mode et le grand
+favori,
+situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de
+la domesticit&eacute; mais de toute la jeunesse la plus brillante), les
+lui
+faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement
+et symboliquement tr&eacute;pign&eacute;es, pareilles &agrave; un
+chemin somptueux qui ne
+plaisait &agrave; mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec
+plus de
+gr&acirc;ce et de rapidit&eacute;; telles &eacute;taient les
+qualit&eacute;s, toutes essentielles &agrave;
+l'aristocratie, qui derri&egrave;re ce corps non pas opaque et obscur
+comme e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le mien, mais significatif et limpide,
+transparaissaient comme &agrave;
+travers une &#339;uvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a
+cr&eacute;&eacute;e, et rendaient les mouvements de cette course
+l&eacute;g&egrave;re que Robert
+avait d&eacute;roul&eacute;e le long du mur, intelligibles et charmants
+ainsi que ceux
+de cavaliers sculpt&eacute;s sur une frise. &laquo;H&eacute;las,
+e&ucirc;t pens&eacute; Robert, est-ce la
+peine que j'aie pass&eacute; ma jeunesse &agrave; m&eacute;priser la
+naissance, &agrave; honorer
+seulement la justice et l'esprit, &agrave; choisir, en dehors des amis
+qui
+m'&eacute;taient impos&eacute;s, des compagnons gauches et mal
+v&ecirc;tus s'ils avaient de
+l'&eacute;loquence, pour que le seul &ecirc;tre qui apparaisse en moi,
+dont on garde
+un pr&eacute;cieux souvenir, soit non celui que ma volont&eacute;, en
+s'effor&ccedil;ant et
+en m&eacute;ritant, a model&eacute; &agrave; ma ressemblance, mais un
+&ecirc;tre qui n'est pas mon
+&#339;uvre, qui n'est m&ecirc;me pas moi, que j'ai toujours
+m&eacute;pris&eacute; et cherch&eacute; &agrave;
+vaincre; est-ce la peine que j'aie aim&eacute; mon ami
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; comme je l'ai
+fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y
+d&eacute;couvrir quelque chose de bien plus g&eacute;n&eacute;ral que
+moi-m&ecirc;me, un plaisir
+qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut
+sinc&egrave;rement
+le croire, un plaisir d'amiti&eacute;, mais un plaisir intellectuel et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, une sorte de plaisir d'art?&raquo;
+Voil&agrave; ce que je crains,
+aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pens&eacute;. Il s'est
+tromp&eacute;, dans
+ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aim&eacute; quelque
+chose de
+plus &eacute;lev&eacute; que la souplesse inn&eacute;e de son corps,
+s'il n'avait pas &eacute;t&eacute; si
+longtemps d&eacute;tach&eacute; de l'orgueil nobiliaire, il y e&ucirc;t
+eu plus
+d'application et de lourdeur dans son agilit&eacute; m&ecirc;me, une
+vulgarit&eacute;
+importante dans ses mani&egrave;res. Comme &agrave; M<sup>me</sup> de
+Villeparisis il avait fallu
+beaucoup de s&eacute;rieux pour qu'elle donn&acirc;t dans sa
+conversation et dans ses
+M&eacute;moires le sentiment de la frivolit&eacute;, lequel est
+intellectuel, de m&ecirc;me,
+pour que le corps de Saint-Loup f&ucirc;t habit&eacute; par tant
+d'aristocratie, il
+fallait que celle-ci e&ucirc;t d&eacute;sert&eacute; sa pens&eacute;e
+tendue vers de plus hauts
+objets, et, r&eacute;sorb&eacute;e dans son corps, s'y f&ucirc;t
+fix&eacute;e en lignes
+inconscientes et nobles. Par l&agrave; sa distinction d'esprit
+n'&eacute;tait pas
+absente d'une distinction physique qui, la premi&egrave;re faisant
+d&eacute;faut,
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; compl&egrave;te. Un artiste n'a pas
+besoin d'exprimer directement
+sa pens&eacute;e dans son ouvrage pour que celui-ci en refl&egrave;te
+la qualit&eacute;; on a
+m&ecirc;me pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la
+n&eacute;gation
+de l'ath&eacute;e qui trouve la cr&eacute;ation assez parfaite pour se
+passer d'un
+cr&eacute;ateur. Et je savais bien aussi que ce n'&eacute;tait pas
+qu'une &#339;uvre d'art
+que j'admirais en ce jeune cavalier d&eacute;roulant le long du mur la
+frise de
+sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de
+Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter
+&agrave; mon
+profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant
+moi, les anc&ecirc;tres d&eacute;daigneux et souples qui survivaient
+dans l'assurance
+et l'agilit&eacute;, la courtoisie avec laquelle il venait disposer
+autour de
+mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'&eacute;tait-ce
+pas comme
+des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que
+nous dussions toujours &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;s, et qu'il me
+sacrifiait au contraire
+par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de
+l'intelligence, avec cette libert&eacute; souveraine dont les
+mouvements de
+Robert &eacute;taient l'image et dans laquelle se r&eacute;alise la
+parfaite amiti&eacute;?</p>
+<p>Ce que la familiarit&eacute; d'un Guermantes&#8212;au lieu de la
+distinction qu'elle
+avait chez Robert, parce que le d&eacute;dain h&eacute;r&eacute;ditaire
+n'y &eacute;tait que le
+v&ecirc;tement, devenu gr&acirc;ce inconsciente, d'une r&eacute;elle
+humilit&eacute; morale&#8212;e&ucirc;t
+d&eacute;cel&eacute; de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre
+consciente, non en M.
+de Charlus chez lequel les d&eacute;fauts de caract&egrave;re que
+jusqu'ici je
+comprenais mal s'&eacute;taient superpos&eacute;s aux habitudes
+aristocratiques, mais
+chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun
+qui avait tant d&eacute;plu &agrave; ma grand'm&egrave;re quand
+autrefois elle l'avait
+rencontr&eacute; chez M<sup>me</sup> de Villeparisis, offrait des
+parties de grandeur
+ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai d&icirc;ner chez
+lui, le
+lendemain de la soir&eacute;e que j'avais pass&eacute;e avec Saint-Loup.</p>
+<p>Elles ne m'&eacute;taient apparues ni chez lui ni chez la duchesse,
+quand je
+les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le
+premier jour les diff&eacute;rences qui s&eacute;paraient la Berma de
+ses camarades,
+encore que chez celle-ci les particularit&eacute;s fussent infiniment
+plus
+saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus
+marqu&eacute;es au fur et &agrave; mesure que les objets sont plus
+r&eacute;els, plus
+concevables &agrave; l'intelligence. Mais enfin si
+l&eacute;g&egrave;res que soient les
+nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre v&eacute;ridique
+comme
+Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre
+le salon de M<sup>me</sup> Geoffrin, de M<sup>me</sup> R&eacute;camier
+et de M<sup>me</sup> de Boigne, ils
+apparaissent tous si semblables que la principale v&eacute;rit&eacute;
+qui, &agrave; l'insu
+de l'auteur, ressort de ses &eacute;tudes, c'est le n&eacute;ant de la
+vie de salon),
+pourtant, en vertu de la m&ecirc;me raison que pour la Berma, quand les
+Guermantes me furent devenus indiff&eacute;rents et que la gouttelette
+de leur
+originalit&eacute; ne fut plus vaporis&eacute;e par mon imagination, je
+pus la
+recueillir, tout impond&eacute;rable qu'elle f&ucirc;t.</p>
+<p>La duchesse ne m'ayant pas parl&eacute; de son mari, &agrave; la
+soir&eacute;e de sa tante,
+je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il
+assisterait au d&icirc;ner. Mais je fus bien vite fix&eacute; car parmi
+les valets de
+pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils
+avaient d&ucirc; jusqu'ici me consid&eacute;rer &agrave; peu
+pr&egrave;s comme les enfants de
+l'&eacute;b&eacute;niste, c'est-&agrave;-dire peut-&ecirc;tre avec plus
+de sympathie que leur
+ma&icirc;tre mais comme incapable d'&ecirc;tre re&ccedil;u chez lui)
+devaient chercher la
+cause de cette r&eacute;volution, je vis se glisser M. de Guermantes
+qui
+guettait mon arriv&eacute;e pour me recevoir sur le seuil et
+m'&ocirc;ter lui-m&ecirc;me
+mon pardessus.</p>
+<p>&#8212;M<sup>me</sup> de Guermantes va &ecirc;tre tout ce qu'il y a de
+plus heureuse, me
+dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous
+d&eacute;barrasser
+de vos frusques (il trouvait &agrave; la fois bon enfant et comique de
+parler
+le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une d&eacute;fection
+de votre
+part, bien que vous eussiez donn&eacute; votre jour. Depuis ce matin
+nous nous
+disions l'un &agrave; l'autre: &laquo;Vous verrez qu'il ne viendra
+pas.&raquo; Je dois dire
+que M<sup>me</sup> de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous
+n'&ecirc;tes pas un homme
+commode &agrave; avoir et j'&eacute;tais persuad&eacute; que vous nous
+feriez faux bond.</p>
+<p>Et le duc &eacute;tait si mauvais mari, si brutal m&ecirc;me,
+disait-on, qu'on lui
+savait gr&eacute;, comme on sait gr&eacute; de leur douceur aux
+m&eacute;chants, de ces mots
+&laquo;M<sup>me</sup> de Guermantes&raquo; avec lesquels il avait l'air
+d'&eacute;tendre sur la
+duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui.
+Cependant me saisissant famili&egrave;rement par la main, il se mit en
+devoir
+de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression
+courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la
+survivance d'une tradition locale, la trace d'un
+&eacute;v&eacute;nement historique,
+peut-&ecirc;tre ignor&eacute;s de celui qui y fait allusion; de
+m&ecirc;me cette politesse
+de M. de Guermantes, et qu'il allait me t&eacute;moigner pendant toute
+la
+soir&eacute;e, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois
+s&eacute;culaires,
+d'habitudes en particulier du XVIII<sup>e</sup> si&egrave;cle. Les gens
+des temps pass&eacute;s
+nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer
+d'intentions profondes au del&agrave; de ce qu'ils expriment
+formellement; nous
+sommes &eacute;tonn&eacute;s quand nous rencontrons un sentiment
+&agrave; peu pr&egrave;s pareil &agrave;
+ceux que nous &eacute;prouvons chez un h&eacute;ros d'Hom&egrave;re ou
+une habile feinte
+tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, o&ugrave; il
+laissa
+enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on
+dirait que nous nous imaginons ce po&egrave;te &eacute;pique et ce
+g&eacute;n&eacute;ral aussi
+&eacute;loign&eacute;s de nous qu'un animal vu dans un jardin
+zoologique. M&ecirc;me chez
+tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des
+marques de courtoisie dans des lettres &eacute;crites par eux &agrave;
+quelque homme
+de rang inf&eacute;rieur et qui ne peut leur &ecirc;tre utile &agrave;
+rien, elles nous
+laissent surpris parce qu'elles nous r&eacute;v&egrave;lent tout
+&agrave; coup chez ces
+grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais
+directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance
+qu'il
+faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus
+grand scrupule certaines fonctions d'amabilit&eacute;.</p>
+<p>Cet &eacute;loignement imaginaire du pass&eacute; est
+peut-&ecirc;tre une des raisons qui
+permettent de comprendre que m&ecirc;me de grands &eacute;crivains
+aient trouv&eacute; une
+beaut&eacute; g&eacute;niale aux &#339;uvres de m&eacute;diocres
+mystificateurs comme Ossian. Nous
+sommes si &eacute;tonn&eacute;s que des bardes lointains puissent avoir
+des id&eacute;es
+modernes, que nous nous &eacute;merveillons si, dans ce que nous
+croyons un
+vieux chant ga&eacute;lique, nous en rencontrons une que nous
+n'eussions
+trouv&eacute;e qu'ing&eacute;nieuse chez un contemporain. Un traducteur
+de talent n'a
+qu'&agrave; ajouter &agrave; un Ancien qu'il restitue plus ou moins
+fid&egrave;lement, des
+morceaux qui, sign&eacute;s d'un nom contemporain et publi&eacute;s
+&agrave; part,
+para&icirc;traient seulement agr&eacute;ables: aussit&ocirc;t il donne
+une &eacute;mouvante
+grandeur &agrave; son po&egrave;te, lequel joue ainsi sur le clavier de
+plusieurs
+si&egrave;cles. Ce traducteur n'&eacute;tait capable que d'un livre
+m&eacute;diocre, si ce
+livre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; publi&eacute; comme un original de
+lui. Donn&eacute; pour une
+traduction, il semble celle d'un chef-d'&#339;uvre. Le pass&eacute; non
+seulement
+n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois
+apr&egrave;s le commencement d'une guerre que des lois vot&eacute;es
+sans h&acirc;te peuvent
+agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans
+apr&egrave;s un
+crime rest&eacute; obscur qu'un magistrat peut encore trouver les
+&eacute;l&eacute;ments qui
+serviront &agrave; l'&eacute;claircir; apr&egrave;s des si&egrave;cles
+et des si&egrave;cles, le savant qui
+&eacute;tudie dans une r&eacute;gion lointaine la toponymie, les
+coutumes des
+habitants, pourra saisir encore en elles telle l&eacute;gende bien
+ant&eacute;rieure
+au christianisme, d&eacute;j&agrave; incomprise, sinon m&ecirc;me
+oubli&eacute;e au temps
+d'H&eacute;rodote et qui dans l'appellation donn&eacute;e &agrave; une
+roche, dans un rite
+religieux, demeure au milieu du pr&eacute;sent comme une
+&eacute;manation plus dense,
+imm&eacute;moriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins
+antique,
+&eacute;manation de la vie de cour, sinon dans les mani&egrave;res
+souvent vulgaires
+de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je
+devais
+la go&ucirc;ter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai
+un peu
+plus tard au salon. Car je n'y &eacute;tais pas all&eacute; tout de
+suite.</p>
+<p>En quittant le vestibule, j'avais dit &agrave; M. de Guermantes que
+j'avais un
+grand d&eacute;sir de voir ses Elstir. &laquo;Je suis &agrave; vos
+ordres, M. Elstir est-il
+donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un
+homme aimable, ce que nos p&egrave;res appelaient l'honn&ecirc;te
+homme, j'aurais pu
+lui demander de me faire la gr&acirc;ce de venir, et le prier &agrave;
+d&icirc;ner. Il
+aurait certainement &eacute;t&eacute; tr&egrave;s flatt&eacute; de
+passer la soir&eacute;e en votre
+compagnie.&raquo; Fort peu ancien r&eacute;gime quand il
+s'effor&ccedil;ait ainsi de l'&ecirc;tre,
+le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demand&eacute; si
+je
+d&eacute;sirais qu'il me montr&acirc;t ces tableaux, il me conduisit,
+s'effa&ccedil;ant
+gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le
+chemin, il &eacute;tait oblig&eacute; de passer devant, petite
+sc&egrave;ne qui (depuis le
+temps o&ugrave; Saint-Simon raconte qu'un anc&ecirc;tre des Guermantes
+lui fit les
+honneurs de son h&ocirc;tel avec les m&ecirc;mes scrupules dans
+l'accomplissement
+des devoirs frivoles du gentilhomme) avait d&ucirc;, avant de glisser
+jusqu'&agrave;
+nous, &ecirc;tre jou&eacute;e par bien d'autres Guermantes pour bien
+d'autres
+visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise
+d'&ecirc;tre
+seul un moment devant les tableaux, il s'&eacute;tait retir&eacute;
+discr&egrave;tement en me
+disant que je n'aurais qu'&agrave; venir le retrouver au salon.</p>
+<p>Seulement une fois en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec les
+Elstir, j'oubliai tout &agrave; fait
+l'heure du d&icirc;ner; de nouveau comme &agrave; Balbec j'avais devant
+moi les
+fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'&eacute;tait que la
+projection, la mani&egrave;re de voir particuli&egrave;re &agrave; ce
+grand peintre et que ne
+traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de
+peintures de lui, toutes homog&egrave;nes les unes aux autres,
+&eacute;taient comme
+les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute;, dans le
+cas pr&eacute;sent, la t&ecirc;te de l'artiste et dont on n'e&ucirc;t
+pu soup&ccedil;onner
+l'&eacute;tranget&eacute; tant qu'on n'aurait fait que conna&icirc;tre
+l'homme, c'est-&agrave;-dire
+tant qu'on n'e&ucirc;t fait que voir la lanterne coiffant la lampe,
+avant
+qu'aucun verre color&eacute; e&ucirc;t encore &eacute;t&eacute;
+plac&eacute;. Parmi ces tableaux,
+quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde
+m'int&eacute;ressaient plus que les autres en ce qu'ils
+recr&eacute;aient ces
+illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les
+objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois
+en voiture ne d&eacute;couvrons-nous pas une longue rue claire qui
+commence &agrave;
+quelques m&egrave;tres de nous, alors que nous n'avons devant nous
+qu'un pan de
+mur violemment &eacute;clair&eacute; qui nous a donn&eacute; le mirage
+de la profondeur. D&egrave;s
+lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par
+retour sinc&egrave;re &agrave; la racine m&ecirc;me de l'impression, de
+repr&eacute;senter une
+chose par cette autre que dans l'&eacute;clair d'une illusion
+premi&egrave;re nous
+avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en
+r&eacute;alit&eacute;
+ind&eacute;pendants des noms d'objets que notre m&eacute;moire leur
+impose quand nous
+les avons reconnus. Elstir t&acirc;chait d'arracher &agrave; ce qu'il
+venait de
+sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent &eacute;t&eacute; de
+dissoudre cet
+agr&eacute;gat de raisonnements que nous appelons vision.</p>
+<p>Les gens qui d&eacute;testaient ces &laquo;horreurs&raquo;
+s'&eacute;tonnaient qu'Elstir admir&acirc;t
+Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde,
+aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son
+compte
+refait devant le r&eacute;el (avec l'indice particulier de son
+go&ucirc;t pour
+certaines recherches) le m&ecirc;me effort qu'un Chardin ou un
+Perroneau, et
+qu'en cons&eacute;quence, quand il cessait de travailler pour
+lui-m&ecirc;me, il
+admirait en eux des tentatives du m&ecirc;me genre, des sortes de
+fragments
+anticip&eacute;s d'&#339;uvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient
+pas par
+la pens&eacute;e &agrave; l'&#339;uvre d'Elstir cette perspective du Temps
+qui leur
+permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans g&ecirc;ne la
+peinture de
+Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de
+leur
+vie ils avaient vu, au fur et &agrave; mesure que les ann&eacute;es les
+en
+&eacute;loignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils
+jugeaient un
+chef-d'&#339;uvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester &agrave;
+jamais une
+horreur (par exemple l'<i>Olympia</i> de Manet) diminuer jusqu'&agrave;
+ce que les
+deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune
+le&ccedil;on
+parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au g&eacute;n&eacute;ral et
+qu'on se figure
+toujours se trouver en pr&eacute;sence d'une exp&eacute;rience qui n'a
+pas de
+pr&eacute;c&eacute;dents dans le pass&eacute;.</p>
+<p>Je fus &eacute;mus de retrouver dans deux tableaux (plus
+r&eacute;alistes, ceux-l&agrave;, et
+d'une mani&egrave;re ant&eacute;rieure) un m&ecirc;me monsieur, une
+fois en frac dans son
+salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une
+f&ecirc;te populaire au bord de l'eau o&ugrave; il n'avait
+&eacute;videmment que faire, et
+qui prouvait que pour Elstir il n'&eacute;tait pas seulement un
+mod&egrave;le
+habituel, mais un ami, peut-&ecirc;tre un protecteur, qu'il aimait,
+comme
+autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires&#8212;et parfaitement
+ressemblants&#8212;de Venise, &agrave; faire figurer dans ses peintures; de
+m&ecirc;me
+encore que Beethoven trouvait du plaisir &agrave; inscrire en
+t&ecirc;te d'une &#339;uvre
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e le nom ch&eacute;ri de l'archiduc
+Rodolphe. Cette f&ecirc;te au bord de
+l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivi&egrave;re, les robes
+des
+femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et
+des
+autres voisinaient parmi ce carr&eacute; de peinture qu'Elstir avait
+d&eacute;coup&eacute;
+dans une merveilleuse apr&egrave;s-midi. Ce qui ravissait dans la robe
+d'une
+femme cessant un moment de danser, &agrave; cause de la chaleur et de
+l'essoufflement, &eacute;tait chatoyant aussi, et de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re, dans la
+toile d'une voile arr&ecirc;t&eacute;e, dans l'eau du petit port, dans
+le ponton de
+bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux
+que j'avais vus &agrave; Balbec, l'h&ocirc;pital, aussi beau sous son
+ciel de lapis
+que la cath&eacute;drale elle-m&ecirc;me, semblait, plus hardi
+qu'Elstir th&eacute;oricien,
+qu'Elstir homme de go&ucirc;t et amoureux du moyen &acirc;ge, chanter:
+&laquo;Il n'y a pas
+de gothique, il n'y a pas de chef-d'&#339;uvre, l'h&ocirc;pital sans style
+vaut le
+glorieux portail&raquo;, de m&ecirc;me j'entendais: &laquo;La dame un
+peu vulgaire qu'un
+dilettante en promenade &eacute;viterait de regarder, excepterait du
+tableau
+po&eacute;tique que la nature compose devant lui, cette femme est belle
+aussi,
+sa robe re&ccedil;oit la m&ecirc;me lumi&egrave;re que la voile du
+bateau, et il n'y a pas
+de choses plus ou moins pr&eacute;cieuses, la robe commune et la voile
+en
+elle-m&ecirc;me jolie sont deux miroirs du m&ecirc;me reflet, tout le
+prix est dans
+les regards du peintre.&raquo; Or celui-ci avait su immortellement
+arr&ecirc;ter le
+mouvement des heures &agrave; cet instant lumineux o&ugrave; la dame
+avait eu chaud et
+avait cess&eacute; de danser, o&ugrave; l'arbre &eacute;tait
+cern&eacute; d'un pourtour d'ombre, o&ugrave;
+les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce
+que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si
+fix&eacute;e
+donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait
+bient&ocirc;t s'en retourner, les bateaux dispara&icirc;tre, l'ombre
+changer de
+place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les
+instants, montr&eacute;s &agrave; la fois par tant de lumi&egrave;res
+qui y voisinent
+ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout
+autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles
+&agrave;
+sujets mythologiques, datant des d&eacute;buts d'Elstir et dont
+&eacute;tait aussi
+orn&eacute; ce salon. Les gens du monde &laquo;avanc&eacute;s&raquo;
+allaient &laquo;jusqu'&agrave;&raquo; cette
+mani&egrave;re-l&agrave;, mais pas plus loin. Ce n'&eacute;tait certes
+pas ce qu'Elstir avait
+fait de mieux, mais d&eacute;j&agrave; la sinc&eacute;rit&eacute; avec
+laquelle le sujet avait &eacute;t&eacute;
+pens&eacute; &ocirc;tait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les
+Muses &eacute;taient
+repr&eacute;sent&eacute;es comme le seraient des &ecirc;tres
+appartenant &agrave; une esp&egrave;ce
+fossile mais qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; rare, aux temps
+mythologiques, de voir
+passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier
+montagneux. Quelquefois un po&egrave;te, d'une race ayant aussi une
+individualit&eacute; particuli&egrave;re pour un zoologiste
+(caract&eacute;ris&eacute;e par une
+certaine insexualit&eacute;), se promenait avec une Muse, comme, dans
+la
+nature, des cr&eacute;atures d'esp&egrave;ces diff&eacute;rentes mais
+amies et qui vont de
+compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un po&egrave;te
+&eacute;puis&eacute; d'une
+longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontr&eacute;,
+touch&eacute; de
+sa fatigue, prend sur son dos et ram&egrave;ne. Dans plus d'une autre,
+l'immense paysage (o&ugrave; la sc&egrave;ne mythique, les h&eacute;ros
+fabuleux tiennent une
+place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets &agrave;
+la mer,
+avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'&agrave; la
+minute qu'il
+est, gr&acirc;ce au degr&eacute; pr&eacute;cis du d&eacute;clin du
+soleil, &agrave; la fid&eacute;lit&eacute; fugitive
+des ombres. Par l&agrave; l'artiste donne, en l'instantan&eacute;isant,
+une sorte de
+r&eacute;alit&eacute; historique v&eacute;cue au symbole de la fable,
+le peint, et le relate
+au pass&eacute; d&eacute;fini.</p>
+<p>Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de
+sonnette
+des invit&eacute;s qui arrivaient avaient tint&eacute;, ininterrompus,
+et m'avaient
+berc&eacute; doucement. Mais le silence qui leur succ&eacute;da et qui
+durait d&eacute;j&agrave;
+depuis tr&egrave;s longtemps finit&#8212;moins rapidement il est vrai&#8212;par
+m'&eacute;veiller de ma r&ecirc;verie, comme celui qui succ&egrave;de
+&agrave; la musique de Lindor
+tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'e&ucirc;t
+oubli&eacute;, qu'on f&ucirc;t &agrave;
+table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des
+Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudr&eacute;,
+je ne
+sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me t&eacute;moignant du
+m&ecirc;me respect
+qu'il e&ucirc;t mis aux pieds d'un roi. Je sentis &agrave; son air
+qu'il m'e&ucirc;t
+attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que
+j'avais
+apport&eacute; au d&icirc;ner, alors surtout que j'avais promis
+d'&ecirc;tre &agrave; onze heures
+chez M. de Charlus.</p>
+<p>Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le
+valet
+de pied pers&eacute;cut&eacute; par le concierge, et qui, rayonnant de
+bonheur quand
+je lui demandai des nouvelles de sa fianc&eacute;e, me dit que
+justement demain
+&eacute;tait le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer
+toute la
+journ&eacute;e avec elle, et c&eacute;l&eacute;bra la bont&eacute; de
+Madame la duchesse) me
+conduisit au salon o&ugrave; je craignais de trouver M. de Guermantes
+de
+mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie
+&eacute;videmment
+en partie factice et dict&eacute;e par la politesse, mais par ailleurs
+sinc&egrave;re,
+inspir&eacute;e et par son estomac qu'un tel retard avait
+affam&eacute;, et par la
+conscience d'une impatience pareille chez tous ses invit&eacute;s
+lesquels
+remplissaient compl&egrave;tement le salon. Je sus, en effet, plus
+tard, qu'on
+m'avait attendu pr&egrave;s de trois quarts d'heure. Le duc de
+Guermantes pensa
+sans doute que prolonger le supplice g&eacute;n&eacute;ral de deux
+minutes ne
+l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant pouss&eacute; &agrave;
+reculer si
+longtemps le moment de se mettre &agrave; table, cette politesse serait
+plus
+compl&egrave;te si en ne faisant pas servir imm&eacute;diatement il
+r&eacute;ussissait &agrave; me
+persuader que je n'&eacute;tais pas en retard et qu'on n'avait pas
+attendu pour
+moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le
+d&icirc;ner et si certains invit&eacute;s n'&eacute;taient pas encore
+l&agrave;, comment je
+trouvais les Elstir. Mais en m&ecirc;me temps et sans laisser
+apercevoir ses
+tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de
+concert avec la duchesse il proc&eacute;dait aux pr&eacute;sentations.
+Alors seulement
+je m'aper&ccedil;us que venait de se produire autour de moi, de moi qui
+jusqu'&agrave;
+ce jour&#8212;sauf le stage dans le salon de M<sup>me</sup> Swann&#8212;avais
+&eacute;t&eacute; habitu&eacute;
+chez ma m&egrave;re, &agrave; Combray et &agrave; Paris, aux
+fa&ccedil;ons ou protectrices ou sur la
+d&eacute;fensive de bourgeoises rechign&eacute;es qui me traitaient en
+enfant, un
+changement de d&eacute;cor comparable &agrave; celui qui introduit tout
+&agrave; coup
+Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient,
+enti&egrave;rement d&eacute;collet&eacute;es (leur chair apparaissait
+des deux c&ocirc;t&eacute;s d'une
+sinueuse branche de mimosa ou sous les larges p&eacute;tales d'une
+rose), ne me
+dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme
+si la timidit&eacute; seule les e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute;es de
+m'embrasser. Beaucoup n'en
+&eacute;taient pas moins fort honn&ecirc;tes au point de vue des m&#339;urs;
+beaucoup, non
+toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui
+&eacute;taient
+l&eacute;g&egrave;res cette r&eacute;pulsion qu'e&ucirc;t
+&eacute;prouv&eacute;e ma m&egrave;re. Les caprices de la
+conduite, ni&eacute;s par de saintes amies, malgr&eacute;
+l'&eacute;vidence, semblaient, dans
+le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations
+qu'on
+avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une
+ma&icirc;tresse
+de maison &eacute;tait mani&eacute; par qui voulait, pourvu que le
+&laquo;salon&raquo; f&ucirc;t demeur&eacute;
+intact. Comme le duc se g&ecirc;nait fort peu avec ses invit&eacute;s
+(de qui et &agrave;
+qui il n'avait plus d&egrave;s longtemps rien &agrave; apprendre), mais
+beaucoup avec
+moi dont le genre de sup&eacute;riorit&eacute;, lui &eacute;tant
+inconnu, lui causait un peu
+le m&ecirc;me genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de
+Louis XIV
+les ministres bourgeois, il consid&eacute;rait &eacute;videmment que le
+fait de ne pas
+conna&icirc;tre ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux,
+du
+moins pour moi, et, tandis que je me pr&eacute;occupais &agrave; cause
+de lui de
+l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils
+feraient sur moi.</p>
+<p>Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au
+moment m&ecirc;me, en effet, o&ugrave; j'&eacute;tais entr&eacute; dans
+le salon, M. de Guermantes,
+sans m&ecirc;me me laisser le temps de dire bonjour &agrave; la
+duchesse, m'avait
+men&eacute;, comme pour faire une bonne surprise &agrave; cette
+personne &agrave; laquelle il
+semblait dire: &laquo;Voici votre ami, vous voyez je vous
+l'am&egrave;ne par la peau
+du cou&raquo;, vers une dame assez petite. Or, bien avant que,
+pouss&eacute; par le
+duc, je fusse arriv&eacute; devant elle, cette dame n'avait
+cess&eacute; de m'adresser
+avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous
+adressons &agrave; une vieille connaissance qui peut-&ecirc;tre ne nous
+reconna&icirc;t
+pas. Comme c'&eacute;tait justement mon cas et que je ne parvenais pas
+&agrave; me
+rappeler qui elle &eacute;tait, je d&eacute;tournais la t&ecirc;te tout
+en m'avan&ccedil;ant de
+fa&ccedil;on &agrave; ne pas avoir &agrave; r&eacute;pondre
+jusqu'&agrave; ce que la pr&eacute;sentation m'e&ucirc;t
+tir&eacute; d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait &agrave;
+tenir en
+&eacute;quilibre instable son sourire destin&eacute; &agrave; moi. Elle
+avait l'air d'&ecirc;tre
+press&eacute;e de s'en d&eacute;barrasser et que je dise enfin:
+&laquo;Ah! madame, je crois
+bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons
+retrouv&eacute;s!&raquo; J'&eacute;tais
+aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais
+enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire
+ind&eacute;finiment
+prolong&eacute;, comme un sol di&egrave;se, pouvait enfin cesser. Mais
+M. de
+Guermantes s'y prit si mal, au moins &agrave; mon avis, qu'il me sembla
+qu'il
+n'avait nomm&eacute; que moi et que j'ignorais toujours qui
+&eacute;tait la
+pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les
+raisons de notre intimit&eacute;, obscures pour moi, lui paraissaient
+claires.
+En effet, d&egrave;s que je fus aupr&egrave;s d'elle elle ne me tendit
+pas sa main,
+mais prit famili&egrave;rement la mienne et me parla sur le m&ecirc;me
+ton que si
+j'eusse &eacute;t&eacute; aussi au courant qu'elle des bons souvenirs
+&agrave; quoi elle se
+reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris
+&ecirc;tre
+son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes
+anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch,
+mais ce ne pouvait &ecirc;tre M<sup>me</sup> Bloch m&egrave;re que
+j'avais devant moi puisque
+celle-ci &eacute;tait morte depuis de longues ann&eacute;es. Je
+m'effor&ccedil;ais vainement
+&agrave; deviner le pass&eacute; commun &agrave; elle et &agrave; moi
+auquel elle se reportait en
+pens&eacute;e. Mais je ne l'apercevais pas mieux, &agrave; travers le
+jais
+translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que
+le sourire, qu'on ne distingue un paysage situ&eacute; derri&egrave;re
+une vitre noire
+m&ecirc;me enflamm&eacute;e de soleil. Elle me demanda si mon
+p&egrave;re ne se fatiguait
+pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au th&eacute;&acirc;tre
+avec Albert, si
+j'&eacute;tais moins souffrant, et comme mes r&eacute;ponses, titubant
+dans
+l'obscurit&eacute; mentale o&ugrave; je me trouvais, ne devinrent
+distinctes que pour
+dire que je n'&eacute;tais pas bien ce soir, elle avan&ccedil;a
+elle-m&ecirc;me une chaise
+pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais
+habitu&eacute; les
+autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'&eacute;nigme me fut
+donn&eacute; par le
+duc: &laquo;Elle vous trouve charmant&raquo;, murmura-t-il &agrave; mon
+oreille, laquelle
+fut frapp&eacute;e comme si ces mots ne lui &eacute;taient pas
+inconnus. C'&eacute;taient
+ceux que M<sup>me</sup> de Villeparisis nous avait dits, &agrave; ma
+grand'm&egrave;re et &agrave; moi,
+quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg.
+Alors je compris tout, la dame pr&eacute;sente n'avait rien de commun
+avec M<sup>me</sup>
+de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai
+l'esp&egrave;ce de la b&ecirc;te. C'&eacute;tait une Altesse. Elle ne
+connaissait nullement
+ma famille ni moi-m&ecirc;me, mais issue de la race la plus noble et
+poss&eacute;dant
+la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle
+avait &eacute;pous&eacute; un cousin &eacute;galement princier, elle
+d&eacute;sirait, dans sa
+gratitude au Cr&eacute;ateur, t&eacute;moigner au prochain, de si
+pauvre ou de si
+humble extraction f&ucirc;t-il, qu'elle ne le m&eacute;prisait pas. A
+vrai dire, les
+sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de
+Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en
+donner &agrave; ma grand'm&egrave;re, comme &agrave; une biche du
+Jardin d'acclimatation.
+Mais ce n'&eacute;tait encore que la seconde princesse du sang &agrave;
+qui j'&eacute;tais
+pr&eacute;sent&eacute;, et j'&eacute;tais excusable de ne pas avoir
+d&eacute;gag&eacute; les traits
+g&eacute;n&eacute;raux de l'amabilit&eacute; des grands. D'ailleurs
+eux-m&ecirc;mes n'avaient-ils
+pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette
+amabilit&eacute;, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait
+tant de
+bonjours avec la main &agrave; l'Op&eacute;ra-comique, avait eu l'air
+furieux que je
+la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois
+donn&eacute; un
+louis &agrave; quelqu'un, pensent qu'avec celui-l&agrave; ils sont en
+r&egrave;gle pour
+toujours. Quant &agrave; M. de Charlus, ses hauts et ses bas
+&eacute;taient encore
+plus contrast&eacute;s. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et
+des
+majest&eacute;s d'une autre sorte, reines qui jouent &agrave; la reine,
+et parlent non
+selon les habitudes de leurs cong&eacute;n&egrave;res, mais comme les
+reines dans
+Sardou.</p>
+<p>Si M. de Guermantes avait mis tant de h&acirc;te &agrave; me
+pr&eacute;senter, c'est que le
+fait qu'il y ait dans une r&eacute;union quelqu'un d'inconnu &agrave;
+une Altesse
+royale est intol&eacute;rable et ne peut se prolonger une seconde.
+C'&eacute;tait
+cette m&ecirc;me h&acirc;te que Saint-Loup avait mise &agrave; se faire
+pr&eacute;senter &agrave; ma
+grand'm&egrave;re. D'ailleurs, par un reste h&eacute;rit&eacute; de la
+vie des cours qui
+s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais
+o&ugrave;,
+par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui
+devient
+essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes
+consid&eacute;raient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez
+souvent
+n&eacute;glig&eacute;s, au moins par l'un d'eux, de la charit&eacute;,
+de la chastet&eacute;, de la
+piti&eacute; et de la justice, celui, plus inflexible, de ne
+gu&egrave;re parler &agrave; la
+princesse de Parme qu'&agrave; la troisi&egrave;me personne.</p>
+<p>A d&eacute;faut d'&ecirc;tre encore jamais de ma vie all&eacute;
+&agrave; Parme (ce que je d&eacute;sirais
+depuis de lointaines vacances de P&acirc;ques), en conna&icirc;tre la
+princesse,
+qui, je le savais, poss&eacute;dait le plus beau palais de cette
+cit&eacute; unique o&ugrave;
+tout d'ailleurs devait &ecirc;tre homog&egrave;ne, isol&eacute;e
+qu'elle &eacute;tait du reste du
+monde, entre les parois polies, dans l'atmosph&egrave;re,
+&eacute;touffante comme un
+soir d'&eacute;t&eacute; sans air sur une place de petite ville
+italienne, de son nom
+compact et trop doux, cela aurait d&ucirc; substituer tout d'un coup
+&agrave; ce que
+je t&acirc;chais de me figurer ce qui existait r&eacute;ellement
+&agrave; Parme, en une
+sorte d'arriv&eacute;e fragmentaire et sans avoir boug&eacute;;
+c'&eacute;tait, dans
+l'alg&egrave;bre du voyage &agrave; la ville de Giorgione, comme une
+premi&egrave;re &eacute;quation
+&agrave; cette inconnue. Mais si j'avais depuis des ann&eacute;es&#8212;comme
+un parfumeur
+&agrave; un bloc uni de mati&egrave;re grasse&#8212;fait absorber &agrave; ce
+nom de princesse de
+Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, d&egrave;s que
+je vis la
+princesse, que j'aurais &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave; convaincu
+&ecirc;tre au moins la
+Sanseverina, une seconde op&eacute;ration commen&ccedil;a, laquelle ne
+fut, &agrave; vrai
+dire, parachev&eacute;e que quelques mois plus tard, et qui consista,
+&agrave; l'aide
+de nouvelles malaxations chimiques, &agrave; expulser toute huile
+essentielle
+de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et
+&agrave; y
+incorporer &agrave; la place l'image d'une petite femme noire,
+occup&eacute;e
+d'&#339;uvres, d'une amabilit&eacute; tellement humble qu'on comprenait tout
+de
+suite dans quel orgueil altier cette amabilit&eacute; prenait son
+origine. Du
+reste, pareille, &agrave; quelques diff&eacute;rences pr&egrave;s, aux
+autres grandes dames,
+elle &eacute;tait aussi peu stendhalienne que, par exemple, &agrave;
+Paris, dans le
+quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au
+nom de Parme qu'&agrave; toutes les rues avoisinantes, et fait moins
+penser &agrave;
+la Chartreuse o&ugrave; meurt Fabrice qu'&agrave; la salle des pas
+perdus de la gare
+Saint-Lazare.</p>
+<p>Son amabilit&eacute; tenait &agrave; deux causes. L'une,
+g&eacute;n&eacute;rale, &eacute;tait l'&eacute;ducation
+que cette fille de souverains avait re&ccedil;ue. Sa m&egrave;re (non
+seulement alli&eacute;e
+&agrave; toutes les familles royales de l'Europe, mais encore&#8212;contraste
+avec
+la maison ducale de Parme&#8212;plus riche qu'aucune princesse
+r&eacute;gnante) lui
+avait, d&egrave;s son &acirc;ge le plus tendre, inculqu&eacute; les
+pr&eacute;ceptes
+orgueilleusement humbles d'un snobisme &eacute;vang&eacute;lique; et
+maintenant chaque
+trait du visage de la fille, la courbe de ses &eacute;paules, les
+mouvements de
+ses bras semblaient r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Rappelle-toi que si
+Dieu t'a fait na&icirc;tre
+sur les marches d'un tr&ocirc;ne, tu ne dois pas en profiter pour
+m&eacute;priser
+ceux &agrave; qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit
+lou&eacute;e!) que tu
+fusses sup&eacute;rieure par la naissance et par les richesses. Au
+contraire,
+sois bonne pour les petits. Tes a&iuml;eux &eacute;taient princes de
+Cl&egrave;ves et de
+Juliers d&egrave;s 647; Dieu a voulu dans sa bont&eacute; que tu
+poss&eacute;dasses presque
+toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch
+qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est
+&eacute;tablie par
+les g&eacute;n&eacute;alogistes depuis l'an 63 de l'&egrave;re
+chr&eacute;tienne; tu as pour
+belles-s&#339;urs deux imp&eacute;ratrices. Aussi n'aie jamais l'air en
+parlant de
+te rappeler de si grands privil&egrave;ges, non qu'ils soient
+pr&eacute;caires (car on
+ne peut rien changer &agrave; l'anciennet&eacute; de la race et on aura
+toujours
+besoin de p&eacute;trole), mais il est inutile d'enseigner que tu es
+mieux n&eacute;e
+que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout
+le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis &agrave; tous
+ceux
+que la bont&eacute; c&eacute;leste t'a fait la gr&acirc;ce de placer
+au-dessous de toi ce
+que tu peux leur donner sans d&eacute;choir de ton rang,
+c'est-&agrave;-dire des
+secours en argent, m&ecirc;me des soins d'infirmi&egrave;re, mais bien
+entendu jamais
+d'invitations &agrave; tes soir&eacute;es, ce qui ne leur ferait aucun
+bien, mais, en
+diminuant ton prestige, &ocirc;terait de son efficacit&eacute; &agrave;
+ton action
+bienfaisante.&raquo;</p>
+<p>Aussi, m&ecirc;me dans les moments o&ugrave; elle ne pouvait pas
+faire de bien, la
+princesse cherchait &agrave; montrer, ou plut&ocirc;t &agrave; faire
+croire par tous les
+signes ext&eacute;rieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas
+sup&eacute;rieure
+aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun
+cette charmante politesse qu'ont avec les inf&eacute;rieurs les gens
+bien
+&eacute;lev&eacute;s et &agrave; tout moment, pour se rendre utile,
+poussait sa chaise dans
+le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces
+services, indignes des fi&egrave;res bourgeoises, et que rendent bien
+volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli
+professionnel, les anciens domestiques.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave;, en effet, le duc, qui semblait press&eacute;
+d'achever les pr&eacute;sentations,
+m'avait entra&icirc;n&eacute; vers une autre des filles fleurs. En
+entendant son nom
+je lui dis que j'avais pass&eacute; devant son ch&acirc;teau, non loin
+de Balbec.
+&laquo;Oh! comme j'aurais &eacute;t&eacute; heureuse de vous le
+montrer&raquo;, dit-elle presque &agrave;
+voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti,
+tout
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; du regret de l'occasion manqu&eacute;e
+d'un plaisir tout sp&eacute;cial, et
+elle ajouta avec un regard insinuant: &laquo;J'esp&egrave;re que tout
+n'est pas
+perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait int&eacute;ress&eacute;
+davantage c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; le ch&acirc;teau de ma tante Brancas; il a
+&eacute;t&eacute; construit par Mansard;
+c'est la perle de la province.&raquo; Ce n'&eacute;tait pas seulement
+elle qui e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; contente de montrer son ch&acirc;teau, mais sa tante
+Brancas n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+moins ravie de me faire les honneurs du sien, &agrave; ce que m'assura
+cette
+dame qui pensait &eacute;videmment que, surtout dans un temps o&ugrave;
+la terre tend
+&agrave; passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il
+importe que
+les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalit&eacute;
+seigneuriale, par des paroles qui n'engagent &agrave; rien.
+C'&eacute;tait aussi parce
+qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, &agrave;
+dire les
+choses qui pouvaient faire le plus de plaisir &agrave; l'interlocuteur,
+&agrave; lui
+donner la plus haute id&eacute;e de lui-m&ecirc;me, &agrave; ce qu'il
+cr&ucirc;t qu'il flattait
+ceux &agrave; qui il &eacute;crivait, qu'il honorait ses h&ocirc;tes,
+qu'on br&ucirc;lait de le
+conna&icirc;tre. Vouloir donner aux autres cette id&eacute;e
+agr&eacute;able d'eux-m&ecirc;mes
+existe &agrave; vrai dire quelquefois m&ecirc;me dans la bourgeoisie
+elle-m&ecirc;me. On y
+rencontre cette disposition bienveillante, &agrave; titre de
+qualit&eacute;
+individuelle compensatrice d'un d&eacute;faut, non pas, h&eacute;las,
+chez les amis
+les plus s&ucirc;rs, mais du moins chez les plus agr&eacute;ables
+compagnes. Elle
+fleurit en tout cas tout isol&eacute;ment. Dans une partie importante
+de
+l'aristocratie, au contraire, ce trait de caract&egrave;re a
+cess&eacute; d'&ecirc;tre
+individuel; cultiv&eacute; par l'&eacute;ducation, entretenu par
+l'id&eacute;e d'une grandeur
+propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne conna&icirc;t pas de
+rivales, sait que par am&eacute;nit&eacute; elle peut faire des heureux
+et se compla&icirc;t
+&agrave; en faire, il est devenu le caract&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;rique d'une classe. Et m&ecirc;me
+ceux que des d&eacute;fauts personnels trop oppos&eacute;s
+emp&ecirc;chent de le garder dans
+leur c&#339;ur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou
+leur
+gesticulation.</p>
+<p>&#8212;C'est une tr&egrave;s bonne femme, me dit M. de Guermantes de la
+princesse de
+Parme, et qui sait &ecirc;tre &laquo;grande dame&raquo; comme personne.</p>
+<p>Pendant que j'&eacute;tais pr&eacute;sent&eacute; aux femmes, il y
+avait un monsieur qui
+donnait de nombreux signes d'agitation: c'&eacute;tait le comte
+Hannibal de
+Br&eacute;aut&eacute;-Consalvi. Arriv&eacute; tard, il n'avait pas eu
+le temps de s'informer
+des convives et quand j'&eacute;tais entr&eacute; au salon, voyant en
+moi un invit&eacute;
+qui ne faisait pas partie de la soci&eacute;t&eacute; de la duchesse et
+devait par
+cons&eacute;quent avoir des titres tout &agrave; fait extraordinaires
+pour y p&eacute;n&eacute;trer,
+il installa son monocle sous l'arcade cintr&eacute;e de ses sourcils,
+pensant
+que celui-ci l'aiderait beaucoup &agrave; discerner quelle
+esp&egrave;ce d'homme
+j'&eacute;tais. Il savait que M<sup>me</sup> de Guermantes avait,
+apanage pr&eacute;cieux des
+femmes vraiment sup&eacute;rieures, ce qu'on appelle un
+&laquo;salon&raquo;, c'est-&agrave;-dire
+ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilit&eacute; que
+venait de
+mettre en vue la d&eacute;couverte d'un rem&egrave;de ou la production
+d'un
+chef-d'&#339;uvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous
+l'impression
+d'avoir appris qu'&agrave; la r&eacute;ception pour le roi et la reine
+d'Angleterre,
+la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes
+d'esprit du faubourg se consolaient malais&eacute;ment de n'avoir pas
+&eacute;t&eacute;
+invit&eacute;es tant elles eussent &eacute;t&eacute;
+d&eacute;licieusement int&eacute;ress&eacute;es d'approcher
+ce g&eacute;nie &eacute;trange. M<sup>me</sup> de Courvoisier
+pr&eacute;tendait qu'il y avait aussi M.
+Ribot, mais c'&eacute;tait une invention destin&eacute;e &agrave; faire
+croire qu'Oriane
+cherchait &agrave; faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour
+comble de
+scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du
+mar&eacute;chal de
+Saxe, s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; au foyer de la
+Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise et avait pri&eacute;
+M<sup>lle</sup> Reichenberg de venir r&eacute;citer des vers devant le
+roi, ce qui avait
+eu lieu et constituait un fait sans pr&eacute;c&eacute;dent dans les
+annales des
+raouts. Au souvenir de tant d'impr&eacute;vu, qu'il approuvait
+d'ailleurs
+pleinement, &eacute;tant lui-m&ecirc;me autant qu'un ornement et, de la
+m&ecirc;me fa&ccedil;on
+que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une
+cons&eacute;cration pour un salon, M. de Br&eacute;aut&eacute; se
+demandant qui je pouvais
+bien &ecirc;tre sentait un champ tr&egrave;s vaste ouvert &agrave; ses
+investigations. Un
+instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que
+j'&eacute;tais bien jeune pour &ecirc;tre organiste, et M. Widor trop
+peu marquant
+pour &ecirc;tre &laquo;re&ccedil;u&raquo;. Il lui parut plus
+vraisemblable de voir tout
+simplement en moi le nouvel attach&eacute; de la l&eacute;gation de
+Su&egrave;de duquel on
+lui avait parl&eacute;; et il se pr&eacute;parait &agrave; me demander
+des nouvelles du roi
+Oscar par qui il avait &eacute;t&eacute; &agrave; plusieurs reprises
+fort bien accueilli;
+mais quand le duc, pour me pr&eacute;senter, eut dit mon nom &agrave;
+M. de Br&eacute;aut&eacute;,
+celui-ci, voyant que ce nom lui &eacute;tait absolument inconnu, ne
+douta plus
+d&egrave;s lors que, me trouvant l&agrave;, je ne fusse quelque
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. Oriane
+d&eacute;cid&eacute;ment n'en faisait pas d'autres et savait l'art
+d'attirer les
+hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien
+entendu, sans quoi elle l'e&ucirc;t d&eacute;class&eacute;. M. de
+Br&eacute;aut&eacute; commen&ccedil;a donc &agrave; se
+pourl&eacute;cher les babines et &agrave; renifler de ses narines
+friandes, mis en
+app&eacute;tit non seulement par le bon d&icirc;ner qu'il &eacute;tait
+s&ucirc;r de faire, mais
+par le caract&egrave;re de la r&eacute;union que ma pr&eacute;sence ne
+pouvait manquer de
+rendre int&eacute;ressante et qui lui fournirait un sujet de
+conversation
+piquant le lendemain au d&eacute;jeuner du duc de Chartres. Il
+n'&eacute;tait pas
+encore fix&eacute; sur le point de savoir si c'&eacute;tait moi dont on
+venait
+d'exp&eacute;rimenter le s&eacute;rum contre le cancer ou de mettre en
+r&eacute;p&eacute;tition le
+prochain lever de rideau au Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, mais
+grand intellectuel,
+grand amateur de &laquo;r&eacute;cits de voyages&raquo;, il ne cessait
+pas de multiplier
+devant moi les r&eacute;v&eacute;rences, les signes d'intelligence, les
+sourires
+filtr&eacute;s par son monocle; soit dans l'id&eacute;e fausse qu'un
+homme de valeur
+l'estimerait davantage s'il parvenait &agrave; lui inculquer l'illusion
+que
+pour lui, comte de Br&eacute;aut&eacute;-Consalvi, les
+privil&egrave;ges de la pens&eacute;e
+n'&eacute;taient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance;
+soit
+tout simplement par besoin et difficult&eacute; d'exprimer sa
+satisfaction,
+dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme
+s'il se f&ucirc;t trouv&eacute; en pr&eacute;sence de quelqu'un des
+&laquo;naturels&raquo; d'une terre
+inconnue o&ugrave; aurait atterri son radeau et avec lesquels, par
+espoir du
+profit, il t&acirc;cherait, tout en observant curieusement leurs
+coutumes et
+sans interrompre les d&eacute;monstrations d'amiti&eacute; ni pousser
+comme eux de
+grands cris, de troquer des &#339;ufs d'autruche et des &eacute;pices contre
+des
+verroteries. Apr&egrave;s avoir r&eacute;pondu de mon mieux &agrave; sa
+joie, je serrai la
+main du duc de Ch&acirc;tellerault que j'avais d&eacute;j&agrave;
+rencontr&eacute; chez M<sup>me</sup> de
+Villeparisis, de laquelle il me dit que c'&eacute;tait une fine mouche.
+Il
+&eacute;tait extr&ecirc;mement Guermantes par la blondeur des cheveux,
+le profil
+busqu&eacute;, les points o&ugrave; la peau de la joue s'alt&egrave;re,
+tout ce qui se voit
+d&eacute;j&agrave; dans les portraits de cette famille que nous ont
+laiss&eacute;s le XVI<sup>e</sup> et
+le XVII<sup>e</sup> si&egrave;cle. Mais comme je n'aimais plus la
+duchesse, sa
+r&eacute;incarnation en un jeune homme &eacute;tait sans attrait pour
+moi. Je lisais
+le crochet que faisait le nez du duc de Ch&acirc;tellerault comme la
+signature
+d'un peintre que j'aurais longtemps &eacute;tudi&eacute;, mais qui ne
+m'int&eacute;ressait
+plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le
+malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les
+laissai s'engager dans l'&eacute;tau qu'&eacute;tait une poign&eacute;e
+de mains &agrave;
+l'allemande, accompagn&eacute;e d'un sourire ironique ou bonhomme du
+prince de
+Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms
+propre &agrave; ce milieu, on appelait si universellement le prince
+Von, que
+lui-m&ecirc;me signait prince Von, ou, quand il &eacute;crivait
+&agrave; des intimes, Von.
+Encore cette abr&eacute;viation-l&agrave; se comprenait-elle &agrave;
+la rigueur, &agrave; cause de
+la longueur d'un nom compos&eacute;. On se rendait moins compte des
+raisons qui
+faisaient remplacer Elisabeth tant&ocirc;t par Lili, tant&ocirc;t par
+Bebeth, comme
+dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des
+hommes,
+cependant assez oisifs et frivoles en g&eacute;n&eacute;ral, eussent
+adopt&eacute; &laquo;Quiou&raquo;
+pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit
+moins ce qu'ils en gagnaient &agrave; pr&eacute;nommer un de leurs
+cousins Dinand au
+lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner
+des pr&eacute;noms les Guermantes proc&eacute;dassent invariablement
+par la r&eacute;p&eacute;tition
+d'une syllabe. Ainsi deux s&#339;urs, la comtesse de Montpeyroux et la
+vicomtesse de V&eacute;lude, lesquelles &eacute;taient toutes d'une
+&eacute;norme grosseur,
+ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en f&acirc;cher le moins du
+monde et
+sans que personne songe&acirc;t &agrave; en sourire, tant l'habitude
+&eacute;tait ancienne,
+que &laquo;Petite&raquo; et &laquo;Mignonne&raquo;. M<sup>me</sup> de
+Guermantes, qui adorait M<sup>me</sup> de
+Montpeyroux, e&ucirc;t, si celle-ci e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+gravement atteinte, demand&eacute; avec
+des larmes &agrave; sa s&#339;ur: &laquo;On me dit que &laquo;Petite&raquo;
+est tr&egrave;s mal.&raquo; M<sup>me</sup> de
+l'&Eacute;clin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient
+enti&egrave;rement
+les oreilles, on ne l'appelait jamais que &laquo;ventre
+affam&eacute;&raquo;. Quelquefois
+on se contentait d'ajouter un <i>a</i> au nom ou au pr&eacute;nom du
+mari pour
+d&eacute;signer la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le
+plus
+inhumain du faubourg ayant pour pr&eacute;nom Rapha&euml;l, sa
+charmante, sa fleur
+sortant aussi du rocher signait toujours Rapha&euml;la; mais ce sont
+l&agrave;
+seulement simples &eacute;chantillons de r&egrave;gles innombrables
+dont nous pourrons
+toujours, si l'occasion s'en pr&eacute;sente, expliquer quelques-unes.
+Ensuite
+je demandai au duc de me pr&eacute;senter au prince d'Agrigente.
+&laquo;Comment, vous
+ne connaissez pas cet excellent Gri-gri&raquo;, s'&eacute;cria M. de
+Guermantes, et
+il dit mon nom &agrave; M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent
+cit&eacute;
+par Fran&ccedil;oise, m'&eacute;tait toujours apparu comme une
+transparente verrerie,
+sous laquelle je voyais, frapp&eacute;s au bord de la mer violette par
+les
+rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cit&eacute;
+antique
+dont je ne doutais pas que le prince&#8212;de passage &agrave; Paris par un
+bref
+miracle&#8212;ne f&ucirc;t lui-m&ecirc;me, aussi lumineusement sicilien et
+glorieusement
+patin&eacute;, le souverain effectif. H&eacute;las, le vulgaire
+hanneton auquel on me
+pr&eacute;senta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde
+d&eacute;sinvolture qu'il croyait &eacute;l&eacute;gante, &eacute;tait
+aussi ind&eacute;pendant de son nom
+que d'une &#339;uvre d'art qu'il e&ucirc;t poss&eacute;d&eacute;e, sans
+porter sur soi aucun
+reflet d'elle, sans peut-&ecirc;tre l'avoir jamais regard&eacute;e. Le
+prince
+d'Agrigente &eacute;tait si enti&egrave;rement d&eacute;pourvu de quoi
+que ce f&ucirc;t de princier
+et qui p&ucirc;t faire penser &agrave; Agrigente, que c'en &eacute;tait
+&agrave; supposer que son
+nom, enti&egrave;rement distinct de lui, reli&eacute; par rien &agrave;
+sa personne, avait eu
+le pouvoir d'attirer &agrave; soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de
+vague
+po&eacute;sie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer
+apr&egrave;s cette
+op&eacute;ration dans les syllabes enchant&eacute;es. Si
+l'op&eacute;ration avait eu lieu,
+elle avait &eacute;t&eacute; en tout cas bien faite, car il ne restait
+plus un atome
+de charme &agrave; retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il
+se
+trouvait &agrave; la fois le seul homme au monde qui f&ucirc;t prince
+d'Agrigente et
+peut-&ecirc;tre l'homme au monde qui l'&eacute;tait le moins. Il
+&eacute;tait d'ailleurs
+fort heureux de l'&ecirc;tre, mais comme un banquier est heureux
+d'avoir de
+nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine
+r&eacute;pond au joli nom de mine Ivanh&#339; et de mine Primerose, ou si
+elle
+s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient
+les pr&eacute;sentations si longues &agrave; raconter mais qui,
+commenc&eacute;es d&egrave;s mon
+entr&eacute;e au salon, n'avaient dur&eacute; que quelques instants, et
+que M<sup>me</sup> de
+Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: &laquo;Je suis
+s&ucirc;re que
+Basin vous fatigue &agrave; vous mener ainsi de l'une &agrave; l'autre,
+nous voulons
+que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous
+fatiguer pour que vous reveniez souvent&raquo;, le duc, d'un mouvement
+assez
+gauche et timor&eacute;, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis
+une
+heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on
+pouvait servir.</p>
+<p>Il faut ajouter qu'un des invit&eacute;s manquait, M. de Grouchy,
+dont la
+femme, n&eacute;e Guermantes, &eacute;tait venue seule de son
+c&ocirc;t&eacute;, le mari devant
+arriver directement de la chasse o&ugrave; il avait pass&eacute; la
+journ&eacute;e. Ce M. de
+Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit
+faussement que son absence au d&eacute;but de Waterloo avait
+&eacute;t&eacute; la cause
+principale de la d&eacute;faite de Napol&eacute;on, &eacute;tait d'une
+excellente famille,
+insuffisante pourtant aux yeux de certains entich&eacute;s de noblesse.
+Ainsi
+le prince de Guermantes, qui devait &ecirc;tre bien des ann&eacute;es
+plus tard moins
+difficile pour lui-m&ecirc;me, avait-il coutume de dire &agrave; ses
+ni&egrave;ces: &laquo;Quel
+malheur pour cette pauvre M<sup>me</sup> de Guermantes (la vicomtesse
+de
+Guermantes, m&egrave;re de M<sup>me</sup> de Grouchy) qu'elle n'ait
+jamais pu marier ses
+enfants.&#8212;Mais, mon oncle, l'a&icirc;n&eacute;e a &eacute;pous&eacute;
+M. de Grouchy.&#8212;Je n'appelle
+pas cela un mari! Enfin, on pr&eacute;tend que l'oncle Fran&ccedil;ois
+a demand&eacute; la
+cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes rest&eacute;es
+filles.&raquo;</p>
+<p>Aussit&ocirc;t l'ordre de servir donn&eacute;, dans un vaste
+d&eacute;clic giratoire,
+multiple et simultan&eacute;, les portes de la salle &agrave; manger
+s'ouvrirent &agrave;
+deux battants; un ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel qui avait l'air d'un
+ma&icirc;tre des
+c&eacute;r&eacute;monies s'inclina devant la princesse de Parme et
+annon&ccedil;a la
+nouvelle: &laquo;Madame est servie&raquo;, d'un ton pareil &agrave;
+celui dont il aurait
+dit: &laquo;Madame se meurt&raquo;, mais qui ne jeta aucune tristesse
+dans
+l'assembl&eacute;e, car ce fut d'un air fol&acirc;tre, et comme
+l'&eacute;t&eacute; &agrave; Robinson, que
+les couples s'avanc&egrave;rent l'un derri&egrave;re l'autre vers la
+salle &agrave; manger,
+se s&eacute;parant quand ils avaient gagn&eacute; leur place o&ugrave;
+des valets de pied
+poussaient derri&egrave;re eux leur chaise; la derni&egrave;re, M<sup>me</sup>
+de Guermantes
+s'avan&ccedil;a vers moi, pour que je la conduisisse &agrave; table et
+sans que
+j'&eacute;prouvasse l'ombre de la timidit&eacute; que j'aurais pu
+craindre, car, en
+chasseresse &agrave; qui une grande adresse musculaire a rendu la
+gr&acirc;ce facile,
+voyant sans doute que je m'&eacute;tais mis du c&ocirc;t&eacute; qu'il
+ne fallait pas, elle
+pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur
+le mien et le plus naturellement encadr&eacute; dans un rythme de
+mouvements
+pr&eacute;cis et nobles. Je leur ob&eacute;is avec d'autant plus
+d'aisance que les
+Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai
+savant, chez qui on est moins intimid&eacute; que chez un ignorant;
+d'autres
+portes s'ouvrirent par o&ugrave; entra la soupe fumante, comme si le
+d&icirc;ner
+avait lieu dans un th&eacute;&acirc;tre de pupazzi habilement
+machin&eacute; et o&ugrave; l'arriv&eacute;e
+tardive du jeune invit&eacute; mettait, sur un signe du ma&icirc;tre,
+tous les
+rouages en action.</p>
+<p>C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait
+&eacute;t&eacute; ce signe du
+duc, auquel avait r&eacute;pondu le d&eacute;clanchement de cette
+vaste, ing&eacute;nieuse,
+ob&eacute;issante et fastueuse horlogerie m&eacute;canique et humaine.
+L'ind&eacute;cision du
+geste ne nuisit pas pour moi &agrave; l'effet du spectacle qui lui
+&eacute;tait
+subordonn&eacute;. Car je sentais que ce qui l'avait rendu
+h&eacute;sitant et
+embarrass&eacute; &eacute;tait la crainte de me laisser voir qu'on
+n'attendait que moi
+pour d&icirc;ner et qu'on m'avait attendu longtemps, de m&ecirc;me que M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes avait peur qu'ayant regard&eacute; tant de tableaux, on ne
+me
+fatigu&acirc;t et ne m'emp&ecirc;ch&acirc;t de prendre mes aises en me
+pr&eacute;sentant &agrave; jet
+continu. De sorte que c'&eacute;tait le manque de grandeur dans le
+geste qui
+d&eacute;gageait la grandeur v&eacute;ritable. De m&ecirc;me que cette
+indiff&eacute;rence du duc &agrave;
+son propre luxe, ses &eacute;gards au contraire pour un h&ocirc;te,
+insignifiant en
+lui-m&ecirc;me mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de
+Guermantes
+ne f&ucirc;t par certains c&ocirc;t&eacute;s fort ordinaire, et
+n'e&ucirc;t m&ecirc;me des ridicules
+d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'&eacute;tait pas.</p>
+<p>Mais de m&ecirc;me qu'un fonctionnaire ou qu'un pr&ecirc;tre voient
+leur m&eacute;diocre
+talent multipli&eacute; &agrave; l'infini (comme une vague par toute la
+mer qui se
+presse derri&egrave;re elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient,
+l'administration fran&ccedil;aise et l'&eacute;glise catholique, de
+m&ecirc;me M. de
+Guermantes &eacute;tait port&eacute; par cette autre force, la
+politesse
+aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. M<sup>me</sup>
+de Guermantes n'e&ucirc;t pas re&ccedil;u M<sup>me</sup> de Cambremer
+ou M. de Forcheville. Mais
+du moment que quelqu'un, comme c'&eacute;tait mon cas, paraissait
+susceptible
+d'&ecirc;tre agr&eacute;g&eacute; au milieu Guermantes, cette politesse
+d&eacute;couvrait des
+tr&eacute;sors de simplicit&eacute; hospitali&egrave;re plus
+magnifiques encore s'il est
+possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles rest&eacute;s
+l&agrave;.</p>
+<p>Quand il voulait faire plaisir &agrave; quelqu'un, M. de Guermantes
+avait ainsi
+pour faire de lui, ce jour-l&agrave;, le personnage principal, un art
+qui
+savait mettre &agrave; profit la circonstance et le lieu. Sans doute
+&agrave;
+Guermantes ses &laquo;distinctions&raquo; et ses
+&laquo;gr&acirc;ces&raquo; eussent pris une autre
+forme. Il e&ucirc;t fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une
+promenade avant d&icirc;ner. Telles qu'elles &eacute;taient, on se
+sentait touch&eacute; par
+ses fa&ccedil;ons comme on l'est, en lisant des M&eacute;moires du
+temps, par celles
+de Louis XIV quand il r&eacute;pond avec bont&eacute;, d'un air riant
+et avec une
+demi-r&eacute;v&eacute;rence, &agrave; quelqu'un qui vient le
+solliciter. Encore faut-il,
+dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au
+del&agrave;
+de ce que ce mot signifie.</p>
+<p>Louis XIV (auquel les entich&eacute;s de noblesse de son temps
+reprochent
+pourtant son peu de souci de l'&eacute;tiquette, si bien, dit
+Saint-Simon,
+qu'il n'a &eacute;t&eacute; qu'un fort petit roi pour le rang en
+comparaison de
+Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait r&eacute;diger les
+instructions les
+plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs
+sachent &agrave; quels souverains ils doivent laisser la main. Dans
+certains
+cas, devant l'impossibilit&eacute; d'arriver &agrave; une entente, on
+pr&eacute;f&egrave;re convenir
+que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel
+souverain
+&eacute;tranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit
+qu'en
+entrant dans le ch&acirc;teau l'un a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+l'autre; et l'&Eacute;lecteur palatin,
+recevant le duc de Chevreuse &agrave; d&icirc;ner, feint, pour ne pas
+lui laisser la
+main, d'&ecirc;tre malade et d&icirc;ne avec lui mais couch&eacute;, ce
+qui tranche la
+difficult&eacute;. M. le Duc &eacute;vitant les occasions de rendre le
+service &agrave;
+Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son fr&egrave;re dont il est
+du reste
+tendrement aim&eacute;, prend un pr&eacute;texte pour faire monter son
+cousin &agrave; son
+lever et le forcer &agrave; lui passer sa chemise. Mais d&egrave;s
+qu'il s'agit d'un
+sentiment profond, des choses du c&#339;ur, le devoir, si inflexible tant
+qu'il s'agit de politesse, change enti&egrave;rement. Quelques heures
+apr&egrave;s la
+mort de ce fr&egrave;re, une des personnes qu'il a le plus
+aim&eacute;es, quand
+Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est &laquo;encore tout
+chaud&raquo;, Louis XIV chante des airs d'op&eacute;ras,
+s'&eacute;tonne que la duchesse de
+Bourgogne, laquelle a peine &agrave; dissimuler sa douleur, ait l'air
+si
+m&eacute;lancolique, et voulant que la gaiet&eacute; recommence
+aussit&ocirc;t, pour que les
+courtisans se d&eacute;cident &agrave; se remettre au jeu ordonne au
+duc de Bourgogne
+de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions
+mondaines et concentr&eacute;es, mais dans le langage le plus
+involontaire,
+dans les pr&eacute;occupations, dans l'emploi du temps de M. de
+Guermantes, on
+retrouvait le m&ecirc;me contraste: les Guermantes n'&eacute;prouvaient
+pas plus de
+chagrin que les autres mortels, on peut m&ecirc;me dire que leur
+sensibilit&eacute;
+v&eacute;ritable &eacute;tait moindre; en revanche, on voyait tous les
+jours leur nom
+dans les mondanit&eacute;s du <i>Gaulois</i> &agrave; cause du nombre
+prodigieux
+d'enterrements o&ugrave; ils eussent trouv&eacute; coupable de ne pas
+se faire
+inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons
+couvertes de terre, les terrasses que purent conna&icirc;tre
+X&eacute;nophon ou saint
+Paul, de m&ecirc;me dans les mani&egrave;res de M. de Guermantes, homme
+attendrissant
+de gentillesse et r&eacute;voltant de duret&eacute;, esclave des plus
+petites
+obligations et d&eacute;li&eacute; des pactes les plus sacr&eacute;s,
+je retrouvais encore
+intacte apr&egrave;s plus de deux si&egrave;cles &eacute;coul&eacute;s
+cette d&eacute;viation particuli&egrave;re
+&agrave; la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules
+de
+conscience du domaine des affections et de la moralit&eacute; aux
+questions de
+pure forme.</p>
+<p>L'autre raison de l'amabilit&eacute; que me montra la princesse de
+Parme &eacute;tait
+plus particuli&egrave;re. C'est qu'elle &eacute;tait persuad&eacute;e
+d'avance que tout ce
+qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens,
+&eacute;tait
+d'une qualit&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; tout ce qu'elle avait
+chez elle. Chez toutes
+les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait
+&eacute;t&eacute; ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs
+les plus
+ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la
+permission d'envoyer d&egrave;s le lendemain chercher la recette ou
+regarder
+l'esp&egrave;ce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages
+&agrave; gros
+appointements, ayant leur voiture &agrave; eux et surtout leurs
+pr&eacute;tentions
+professionnelles, et qui se trouvaient fort humili&eacute;s de venir
+s'informer
+d'un plat d&eacute;daign&eacute; ou prendre mod&egrave;le sur une
+vari&eacute;t&eacute; d'&#339;illets laquelle
+n'&eacute;tait pas moiti&eacute; aussi belle, aussi
+&laquo;panach&eacute;e&raquo; de &laquo;chinages&raquo;, aussi
+grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient
+obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de
+celle-ci, chez tout le monde, cet &eacute;tonnement devant les moindres
+choses
+&eacute;tait factice et destin&eacute; &agrave; montrer qu'elle ne
+tirait pas de la
+sup&eacute;riorit&eacute; de son rang et de ses richesses un orgueil
+d&eacute;fendu par ses
+anciens pr&eacute;cepteurs, dissimul&eacute; par sa m&egrave;re et
+insupportable &agrave; Dieu, en
+revanche, c'est en toute sinc&eacute;rit&eacute; qu'elle regardait le
+salon de la
+duchesse de Guermantes comme un lieu privil&eacute;gi&eacute; o&ugrave;
+elle ne pouvait
+marcher que de surprises en d&eacute;lices. D'une fa&ccedil;on
+g&eacute;n&eacute;rale d'ailleurs,
+mais qui serait bien insuffisante &agrave; expliquer cet &eacute;tat
+d'esprit, les
+Guermantes &eacute;taient assez diff&eacute;rents du reste de la
+soci&eacute;t&eacute;
+aristocratique, ils &eacute;taient plus pr&eacute;cieux et plus rares.
+Ils m'avaient
+donn&eacute; au premier aspect l'impression contraire, je les avais
+trouv&eacute;s
+vulgaires, pareils &agrave; tous les hommes et &agrave; toutes les
+femmes, mais parce
+que pr&eacute;alablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en
+Florence, en
+Parme, des noms. &Eacute;videmment, dans ce salon, toutes les femmes
+que
+j'avais imagin&eacute;es comme des statuettes de Saxe ressemblaient
+tout de
+m&ecirc;me davantage &agrave; la grande majorit&eacute; des femmes.
+Mais de m&ecirc;me que Balbec
+ou Florence, les Guermantes, apr&egrave;s avoir d&eacute;&ccedil;u
+l'imagination parce qu'ils
+ressemblaient plus &agrave; leurs pareils qu'&agrave; leur nom,
+pouvaient ensuite,
+quoique &agrave; un moindre degr&eacute;, offrir &agrave;
+l'intelligence certaines
+particularit&eacute;s qui les distinguaient. Leur physique m&ecirc;me,
+la couleur
+d'un rose sp&eacute;cial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur
+chair,
+une certaine blondeur quasi &eacute;clairante des cheveux
+d&eacute;licats, m&ecirc;me chez
+les hommes, mass&eacute;s en touffes dor&eacute;es et douces,
+moiti&eacute; de lichens
+pari&eacute;taires et de pelage f&eacute;lin (&eacute;clat lumineux
+&agrave; quoi correspondait un
+certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les
+cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme
+l'esprit des Mortemart&#8212;une certaine qualit&eacute; sociale plus fine
+d&egrave;s avant
+Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient
+eux-m&ecirc;mes), tout cela faisait que, dans la mati&egrave;re
+m&ecirc;me, si pr&eacute;cieuse
+f&ucirc;t-elle, de la soci&eacute;t&eacute; aristocratique o&ugrave; on
+les trouvait engain&eacute;s &ccedil;a et
+l&agrave;, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles &agrave;
+discerner et &agrave;
+suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou
+plut&ocirc;t encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de
+clart&eacute;
+dont les crins d&eacute;peign&eacute;s courent comme de flexibles
+rayons dans les
+flancs de l'agate-mousse.</p>
+<p>Les Guermantes&#8212;du moins ceux qui &eacute;taient dignes du
+nom&#8212;n'&eacute;taient pas
+seulement d'une qualit&eacute; de chair, de cheveu, de transparent
+regard,
+exquise, mais avaient une mani&egrave;re de se tenir, de marcher, de
+saluer, de
+regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils
+&eacute;taient aussi diff&eacute;rents en tout cela d'un homme du monde
+quelconque que
+celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgr&eacute; leur amabilit&eacute;
+on se disait:
+n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils
+nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies
+par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou
+l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous
+et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que
+les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui
+excitait
+leur envie, parce que je poss&eacute;dais des m&eacute;rites que
+j'ignorais et qu'ils
+faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore
+j'ai senti que cette profession de foi n'&eacute;tait qu'&agrave; demi
+sinc&egrave;re et que
+chez eux le d&eacute;dain ou l'&eacute;tonnement coexistaient avec
+l'admiration et
+l'envie. La flexibilit&eacute; physique essentielle aux Guermantes
+&eacute;tait
+double; gr&acirc;ce &agrave; l'une, toujours en action, &agrave; tout
+moment, et si par
+exemple un Guermantes m&acirc;le allait saluer une dame, il obtenait
+une
+silhouette de lui-m&ecirc;me, faite de l'&eacute;quilibre instable de
+mouvements
+asym&eacute;triques et nerveusement compens&eacute;s, une jambe
+tra&icirc;nant un peu soit
+expr&egrave;s, soit parce qu'ayant &eacute;t&eacute; souvent
+cass&eacute;e &agrave; la chasse elle
+imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une d&eacute;viation
+&agrave;
+laquelle la remont&eacute;e d'une &eacute;paule faisait contrepoids,
+pendant que le
+monocle s'installait dans l'&#339;il, haussait un sourcil au m&ecirc;me
+moment o&ugrave;
+le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre
+flexibilit&eacute;,
+comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde &agrave;
+jamais la
+coquille ou le bateau, s'&eacute;tait pour ainsi dire stylis&eacute;e
+en une sorte de
+mobilit&eacute; fix&eacute;e, incurvant le nez busqu&eacute; qui sous
+les yeux bleus &agrave; fleur
+de t&ecirc;te, au-dessus des l&egrave;vres trop minces, d'o&ugrave;
+sortait, chez les
+femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseign&eacute;e
+au XVI<sup>e</sup>
+si&egrave;cle par le bon vouloir de g&eacute;n&eacute;alogistes
+parasites et hell&eacute;nisants &agrave;
+cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils
+pr&eacute;tendaient
+quand ils lui donnaient pour origine la f&eacute;condation mythologique
+d'une
+nymphe par un divin Oiseau.</p>
+<p>Les Guermantes n'&eacute;taient pas moins sp&eacute;ciaux au point
+de vue intellectuel
+qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'&eacute;poux aux
+id&eacute;es
+surann&eacute;es de &laquo;Marie Gilbert&raquo; et qui faisait asseoir
+sa femme &agrave; gauche
+quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle &eacute;tait de moins
+bon
+sang, pourtant royal, que lui), mais il &eacute;tait une exception et
+faisait,
+absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours
+nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur
+&laquo;gratin&raquo; de
+l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les
+th&eacute;ories de la duchesse de Guermantes, laquelle &agrave; vrai
+dire &agrave; force
+d'&ecirc;tre Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose
+d'autre et de plus agr&eacute;able, mettaient tellement au-dessus de
+tout
+l'intelligence et &eacute;taient en politique si socialistes qu'on se
+demandait
+o&ugrave; dans son h&ocirc;tel se cachait le g&eacute;nie charg&eacute;
+d'assurer le maintien de la
+vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais &eacute;videmment
+tapi
+tant&ocirc;t dans l'antichambre, tant&ocirc;t dans le salon,
+tant&ocirc;t dans le cabinet
+de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait
+pas
+aux titres de lui dire &laquo;Madame la duchesse&raquo;, &agrave; cette
+personne qui
+n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller
+d&icirc;ner chez sa belle-s&#339;ur quand sonnaient huit heures et de se
+d&eacute;colleter pour cela.</p>
+<p>Le m&ecirc;me g&eacute;nie de la famille pr&eacute;sentait &agrave; M<sup>me</sup>
+de Guermantes la situation
+des duchesses, du moins des premi&egrave;res d'entre elles, et comme
+elle
+multimillionnaires, le sacrifice &agrave; d'ennuyeux
+th&eacute;s-d&icirc;ners en ville,
+raouts, d'heures o&ugrave; elle e&ucirc;t pu lire des choses
+int&eacute;ressantes, comme des
+n&eacute;cessit&eacute;s d&eacute;sagr&eacute;ables analogues &agrave;
+la pluie, et que M<sup>me</sup> de Guermantes
+acceptait en exer&ccedil;ant sur elles sa verve frondeuse mais sans
+aller
+jusqu'&agrave; rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux
+effet du
+hasard que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel de M<sup>me</sup> de
+Guermantes d&icirc;t toujours: &laquo;Madame
+la duchesse&raquo; &agrave; cette femme qui ne croyait qu'&agrave;
+l'intelligence, ne
+paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pens&eacute;
+&agrave; le prier
+de lui dire &laquo;Madame&raquo; tout simplement. En poussant la bonne
+volont&eacute;
+jusqu'&agrave; ses extr&ecirc;mes limites, on e&ucirc;t pu croire que,
+distraite, elle
+entendait seulement &laquo;Madame&raquo; et que l'appendice verbal qui
+y &eacute;tait
+ajout&eacute; n'&eacute;tait pas per&ccedil;u. Seulement, si elle
+faisait la sourde, elle
+n'&eacute;tait pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission
+&agrave;
+donner &agrave; son mari, elle disait au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel:
+&laquo;Vous rappellerez &agrave;
+Monsieur le duc...&raquo;</p>
+<p>Le g&eacute;nie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations,
+par
+exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes
+plus
+particuli&egrave;rement intelligents, des Guermantes plus
+particuli&egrave;rement
+moraux, et ce n'&eacute;taient pas d'habitude les m&ecirc;mes. Mais les
+premiers&#8212;m&ecirc;me un Guermantes qui avait fait des faux et trichait
+au jeu
+et &eacute;tait le plus d&eacute;licieux de tous, ouvert &agrave;
+toutes les id&eacute;es neuves et
+justes&#8212;traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la
+m&ecirc;me fa&ccedil;on que M<sup>me</sup> de Villeparisis, dans les
+moments o&ugrave; le g&eacute;nie de la
+famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments
+identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton
+presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et &agrave; cause de leur
+charme plus
+grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une
+domestique: &laquo;On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui
+n'est
+pas commune, elle doit &ecirc;tre la fille de gens bien, elle est
+certainement
+rest&eacute;e toujours dans le droit chemin.&raquo; A ces
+moments-l&agrave; le g&eacute;nie de la
+famille se faisait intonation. Mais parfois il &eacute;tait aussi
+tournure, air
+de visage, le m&ecirc;me chez la duchesse que chez son
+grand-p&egrave;re le mar&eacute;chal,
+une sorte d'insaisissable convulsion (pareille &agrave; celle du
+Serpent, g&eacute;nie
+carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais
+&eacute;t&eacute; plusieurs
+fois saisi d'un battement de c&#339;ur, dans mes promenades matinales,
+quand,
+avant d'avoir reconnu M<sup>me</sup> de Guermantes, je me sentais
+regard&eacute; par elle
+du fond d'une petite cr&eacute;merie. Ce g&eacute;nie &eacute;tait
+intervenu dans une
+circonstance qui avait &eacute;t&eacute; loin d'&ecirc;tre
+indiff&eacute;rente non seulement aux
+Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et,
+quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'oppos&eacute; d'eux
+(c'est
+m&ecirc;me par sa grand'm&egrave;re Courvoisier que les Guermantes
+expliquaient le
+parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et
+noblesse comme si c'&eacute;tait la seule chose qui import&acirc;t).
+Non seulement
+les Courvoisier n'assignaient pas &agrave; l'intelligence le m&ecirc;me
+rang que les
+Guermantes, mais ils ne poss&eacute;daient pas d'elle la m&ecirc;me
+id&eacute;e. Pour un
+Guermantes (f&ucirc;t-il b&ecirc;te), &ecirc;tre intelligent,
+c'&eacute;tait avoir la dent dure,
+&ecirc;tre capable de dire des m&eacute;chancet&eacute;s, d'emporter le
+morceau, c'&eacute;tait
+aussi pouvoir vous tenir t&ecirc;te aussi bien sur la peinture, sur la
+musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se
+faisaient de l'intelligence une id&eacute;e moins favorable et, pour
+peu qu'on
+ne f&ucirc;t pas de leur monde, &ecirc;tre intelligent n'&eacute;tait
+pas loin de signifier
+&laquo;avoir probablement assassin&eacute; p&egrave;re et
+m&egrave;re&raquo;. Pour eux l'intelligence
+&eacute;tait l'esp&egrave;ce de &laquo;pince monseigneur&raquo;
+gr&acirc;ce &agrave; laquelle des gens qu'on ne
+connaissait ni d'&Egrave;ve ni d'Adam for&ccedil;aient les portes des
+salons les plus
+respect&eacute;s, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait
+toujours
+par vous en cuire d'avoir re&ccedil;u de telles
+&laquo;esp&egrave;ces&raquo;. Aux insignifiantes
+assertions des gens intelligents qui n'&eacute;taient pas du monde, les
+Courvoisier opposaient une m&eacute;fiance syst&eacute;matique.
+Quelqu'un ayant dit
+une fois: &laquo;Mais Swann est plus jeune que Palam&egrave;de.&#8212;Du
+moins il vous le
+dit; et s'il vous le dit soyez s&ucirc;r que c'est qu'il y trouve son
+int&eacute;r&ecirc;t&raquo;, avait r&eacute;pondu M<sup>me</sup> de
+Gallardon. Bien plus, comme on disait de
+deux &eacute;trang&egrave;res tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gantes que
+les Guermantes recevaient, qu'on
+avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle &eacute;tait
+l'a&icirc;n&eacute;e: &laquo;Mais
+est-elle m&ecirc;me l'a&icirc;n&eacute;e?&raquo; avait demand&eacute; M<sup>me</sup>
+de Gallardon, non pas
+positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'&acirc;ge,
+mais
+comme si, vraisemblablement d&eacute;nu&eacute;es d'&eacute;tat civil
+et religieux, de
+traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les
+petites chattes d'une m&ecirc;me corbeille entre lesquelles un
+v&eacute;t&eacute;rinaire
+seul pourrait se reconna&icirc;tre. Les Courvoisier, mieux que les
+Guermantes,
+maintenaient d'ailleurs en un sens l'int&eacute;grit&eacute; de la
+noblesse &agrave; la fois
+gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;troitesse de leur esprit et &agrave; la
+m&eacute;chancet&eacute; de leur c&#339;ur. De
+m&ecirc;me que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles
+royales et de
+quelques autres comme les de Ligne, les La Tr&eacute;moille, etc., tout
+le
+reste se confondait dans un vague fretin) &eacute;taient insolents avec
+des
+gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes,
+pr&eacute;cis&eacute;ment
+parce qu'ils ne faisaient pas attention &agrave; ces m&eacute;rites de
+second ordre
+dont s'occupaient &eacute;norm&eacute;ment les Courvoisier, le manque
+de ces m&eacute;rites
+leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang
+tr&egrave;s
+&eacute;lev&eacute; dans leur province mais brillamment mari&eacute;es,
+riches, jolies,
+aim&eacute;es des duchesses, &eacute;taient pour Paris, o&ugrave; l'on
+est peu au courant des
+&laquo;p&egrave;re et m&egrave;re&raquo;, un excellent et
+&eacute;l&eacute;gant article d'importation. Il
+pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le
+canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agr&eacute;ment
+propre,
+re&ccedil;ues chez certaines Guermantes. Mais, &agrave; leur
+&eacute;gard, l'indignation des
+Courvoisier ne d&eacute;sarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six,
+chez leur
+cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas
+&agrave;
+frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et
+un th&egrave;me d'in&eacute;puisables d&eacute;clamations. D&egrave;s
+le moment, par exemple, o&ugrave; la
+charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de M<sup>me</sup>
+de
+Villebon prenait exactement l'expression qu'il e&ucirc;t d&ucirc;
+prendre si elle
+avait eu &agrave; r&eacute;citer le vers:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span><i>Et s'il n'en reste qu'un, je serai
+celui-l&agrave;.</i><br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>vers qui lui &eacute;tait du reste inconnu. Cette Courvoisier avait
+aval&eacute;
+presque tous les lundis un &eacute;clair charg&eacute; de cr&egrave;me
+&agrave; quelques pas de la
+comtesse G..., mais sans r&eacute;sultat. Et M<sup>me</sup> de Villebon
+confessait en
+cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes
+recevait une femme qui n'&eacute;tait m&ecirc;me pas de la
+deuxi&egrave;me soci&eacute;t&eacute;, &agrave;
+Ch&acirc;teaudun. &laquo;Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine
+soit si
+difficile sur ses relations, c'est &agrave; se moquer du monde&raquo;,
+concluait M<sup>me</sup>
+de Villebon avec une autre expression de visage, celle-l&agrave;
+souriante et
+narquoise dans le d&eacute;sespoir, sur laquelle un petit jeu de
+devinettes e&ucirc;t
+plut&ocirc;t mis un autre vers que la comtesse ne connaissait
+naturellement
+pas davantage:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span><i>Gr&acirc;ce aux dieux mon malheur passe
+mon esp&eacute;rance</i>.<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>Au reste, anticipons sur les &eacute;v&eacute;nements en disant que
+la &laquo;pers&eacute;v&eacute;rance&raquo;,
+rime d'esp&eacute;rance dans le vers suivant, de M<sup>me</sup> de
+Villebon &agrave; snober M<sup>me</sup>
+G... ne fut pas tout &agrave; fait inutile. Aux yeux de M<sup>me</sup>
+G... elle doua M<sup>me</sup>
+de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que,
+quand la fille de M<sup>me</sup> G..., qui &eacute;tait la plus jolie
+et la plus riche des
+bals de l'&eacute;poque, fut &agrave; marier, on s'&eacute;tonna de lui
+voir refuser tous les
+ducs. C'est que sa m&egrave;re, se souvenant des avanies hebdomadaires
+qu'elle
+avait essuy&eacute;es rue de Grenelle en souvenir de Ch&acirc;teaudun,
+ne souhaitait
+v&eacute;ritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.</p>
+<p>Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient
+&eacute;tait dans l'art, infiniment vari&eacute; d'ailleurs, de marquer
+les distances.
+Les mani&egrave;res des Guermantes n'&eacute;taient pas
+enti&egrave;rement uniformes chez
+tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui
+l'&eacute;taient
+vraiment, quand on vous pr&eacute;sentait &agrave; eux,
+proc&eacute;daient &agrave; une sorte de
+c&eacute;r&eacute;monie, &agrave; peu pr&egrave;s comme si le fait
+qu'ils vous eussent tendu la main
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; aussi consid&eacute;rable que s'il
+s'&eacute;tait agi de vous sacrer
+chevalier. Au moment o&ugrave; un Guermantes, n'e&ucirc;t-il que vingt
+ans, mais
+marchant d&eacute;j&agrave; sur les traces de ses a&icirc;n&eacute;s,
+entendait votre nom prononc&eacute;
+par le pr&eacute;sentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il
+n'&eacute;tait
+nullement d&eacute;cid&eacute; &agrave; vous dire bonjour, un regard
+g&eacute;n&eacute;ralement bleu,
+toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait pr&ecirc;t &agrave;
+vous plonger
+dans les plus profonds replis du c&#339;ur. C'est du reste ce que les
+Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues
+de
+premier ordre. Ils pensaient de plus accro&icirc;tre par cette
+inspection
+l'amabilit&eacute; du salut qui allait suivre et qui ne vous serait
+d&eacute;livr&eacute;
+qu'&agrave; bon escient. Tout ceci se passait &agrave; une distance de
+vous qui,
+petite s'il se f&ucirc;t agi d'une passe d'armes, semblait
+&eacute;norme pour une
+poign&eacute;e de main et gla&ccedil;ait dans le deuxi&egrave;me cas
+comme elle e&ucirc;t fait dans
+le premier, de sorte que quand le Guermantes, apr&egrave;s une rapide
+tourn&eacute;e
+accomplie dans les derni&egrave;res cachettes de votre &acirc;me et de
+votre
+honorabilit&eacute;, vous avait jug&eacute; digne de vous rencontrer
+d&eacute;sormais avec
+lui, sa main, dirig&eacute;e vers vous au bout d'un bras tendu dans
+toute sa
+longueur, avait l'air de vous pr&eacute;senter un fleuret pour un
+combat
+singulier, et cette main &eacute;tait en somme plac&eacute;e si loin du
+Guermantes &agrave;
+ce moment-l&agrave; que, quand il inclinait alors la t&ecirc;te, il
+&eacute;tait difficile
+de distinguer si c'&eacute;tait vous ou sa propre main qu'il saluait.
+Certains
+Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne
+pas se r&eacute;p&eacute;ter sans cesse, exag&eacute;raient en
+recommen&ccedil;ant cette c&eacute;r&eacute;monie
+chaque fois qu'ils vous rencontraient. &Eacute;tant donn&eacute; qu'ils
+n'avaient plus
+&agrave; proc&eacute;der &agrave; l'enqu&ecirc;te psychologique
+pr&eacute;alable pour laquelle le &laquo;g&eacute;nie
+de la famille&raquo; leur avait d&eacute;l&eacute;gu&eacute; ses
+pouvoirs dont ils devaient se
+rappeler les r&eacute;sultats, l'insistance du regard perforateur
+pr&eacute;c&eacute;dant la
+poign&eacute;e de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme
+qu'avait
+acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient
+poss&eacute;der. Les Courvoisier, dont le physique &eacute;tait
+diff&eacute;rent, avaient
+vainement essay&eacute; de s'assimiler ce salut scrutateur et
+s'&eacute;taient
+rabattus sur la raideur hautaine ou la n&eacute;gligence rapide. En
+revanche,
+c'&eacute;tait aux Courvoisier que certaines tr&egrave;s rares
+Guermantes du sexe
+f&eacute;minin semblaient avoir emprunt&eacute; le salut des dames. En
+effet, au
+moment o&ugrave; on vous pr&eacute;sentait &agrave; une de ces
+Guermantes-l&agrave;, elle vous
+faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, &agrave;
+peu pr&egrave;s
+selon un angle de quarante-cinq degr&eacute;s, la t&ecirc;te et le
+buste, le bas du
+corps (qu'elle avait fort haut jusqu'&agrave; la ceinture, qui faisait
+pivot)
+restant immobile. Mais &agrave; peine avait-elle projet&eacute; ainsi
+vers vous la
+partie sup&eacute;rieure de sa personne, qu'elle la rejetait en
+arri&egrave;re de la
+verticale par un brusque retrait d'une longueur &agrave; peu
+pr&egrave;s &eacute;gale. Le
+renversement cons&eacute;cutif neutralisait ce qui vous avait paru
+&ecirc;tre
+conc&eacute;d&eacute;, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait
+m&ecirc;me pas acquis
+comme en mati&egrave;re de duel, les positions primitives
+&eacute;taient gard&eacute;es.
+Cette m&ecirc;me annulation de l'amabilit&eacute; par la reprise des
+distances (qui
+&eacute;tait d'origine Courvoisier et destin&eacute;e &agrave; montrer
+que les avances faites
+dans le premier mouvement n'&eacute;taient qu'une feinte d'un instant)
+se
+manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les
+Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant
+les premiers temps de leur connaissance. Le &laquo;corps&raquo; de la
+lettre pouvait
+contenir des phrases qu'on n'&eacute;crirait, semble-t-il, qu'&agrave;
+un ami, mais
+c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'&ecirc;tre
+celui de
+la dame, car la lettre commen&ccedil;ait par: &laquo;monsieur&raquo; et
+finissait par:
+&laquo;Croyez, monsieur, &agrave; mes sentiments
+distingu&eacute;s.&raquo; D&egrave;s lors, entre ce
+froid d&eacute;but et cette fin glaciale qui changeaient le sens de
+tout le
+reste, pouvaient se succ&eacute;der (si c'&eacute;tait une
+r&eacute;ponse &agrave; une lettre de
+condol&eacute;ance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin
+que la
+Guermantes avait eu &agrave; perdre sa s&#339;ur, de l'intimit&eacute; qui
+existait entre
+elles, des beaut&eacute;s du pays o&ugrave; elle vill&eacute;giaturait,
+des consolations
+qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela
+n'&eacute;tait
+plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le
+caract&egrave;re intime n'entra&icirc;nait pourtant pas plus
+d'intimit&eacute; entre vous et
+l'&eacute;pistoli&egrave;re que si celle-ci avait &eacute;t&eacute;
+Pline le Jeune ou M<sup>me</sup> de
+Simiane.</p>
+<p>Il est vrai que certaines Guermantes vous &eacute;crivaient
+d&egrave;s les premi&egrave;res
+fois &laquo;mon cher ami&raquo;, &laquo;mon ami&raquo;, ce
+n'&eacute;taient pas toujours les plus
+simples d'entre elles, mais plut&ocirc;t celles qui, ne vivant qu'au
+milieu
+des rois et, d'autre part, &eacute;tant
+&laquo;l&eacute;g&egrave;res&raquo;, prenaient dans leur orgueil
+la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans
+leur
+corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions
+qu'elles
+pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on e&ucirc;t eu une
+trisa&iuml;eule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit
+en
+parlant de la marquise de Guermantes &laquo;la tante Adam&raquo;, les
+Guermantes
+&eacute;taient si nombreux que m&ecirc;me pour ces simples rites, celui
+du salut de
+pr&eacute;sentation par exemple, il existait bien des
+vari&eacute;t&eacute;s. Chaque
+sous-groupe un peu raffin&eacute; avait le sien, qu'on se transmettait
+des
+parents aux enfants comme une recette de vuln&eacute;raire et une
+mani&egrave;re
+particuli&egrave;re de pr&eacute;parer les confitures. C'est ainsi
+qu'on a vu la
+poign&eacute;e de main de Saint-Loup se d&eacute;clancher comme
+malgr&eacute; lui au moment
+o&ugrave; il entendait votre nom, sans participation de regard, sans
+adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison
+sp&eacute;ciale&#8212;ce qui arrivait du reste assez rarement&#8212;&eacute;tait
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la t&ecirc;te, devant
+ce
+minimum si brusque de bonjour, rev&ecirc;tant volontairement les
+apparences de
+l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir
+contre lui. Et il &eacute;tait bien &eacute;tonn&eacute; d'apprendre
+qu'il ou elle avait jug&eacute;
+&agrave; propos d'&eacute;crire tout sp&eacute;cialement au
+pr&eacute;sentateur pour lui dire
+combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle esp&eacute;rait bien vous
+revoir.
+Aussi particularis&eacute;s que le geste m&eacute;canique de Saint-Loup
+&eacute;taient les
+entrechats compliqu&eacute;s et rapides (jug&eacute;s ridicules par M.
+de Charlus) du
+marquis de Fierbois, les pas graves et mesur&eacute;s du prince de
+Guermantes.
+Mais il est impossible de d&eacute;crire ici la richesse de cette
+chor&eacute;graphie
+des Guermantes &agrave; cause de l'&eacute;tendue m&ecirc;me du corps
+de ballet.</p>
+<p>Pour en revenir &agrave; l'antipathie qui animait les Courvoisier
+contre la
+duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation
+de
+la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle &eacute;tait alors
+peu
+fortun&eacute;e. Malheureusement, de tout temps une sorte
+d'&eacute;manation
+fuligineuse et <i>sui generis</i> enfouissait, d&eacute;robait aux
+yeux, la richesse
+des Courvoisier qui, si grande qu'elle f&ucirc;t, demeurait obscure.
+Une
+Courvoisier fort riche avait beau &eacute;pouser un gros parti, il
+arrivait
+toujours que le jeune m&eacute;nage n'avait pas de domicile personnel
+&agrave; Paris,
+y &laquo;descendait&raquo; chez ses beaux-parents, et pour le reste de
+l'ann&eacute;e
+vivait en province au milieu d'une soci&eacute;t&eacute; sans
+m&eacute;lange mais sans &eacute;clat.
+Pendant que Saint-Loup, qui n'avait gu&egrave;re plus que des dettes,
+&eacute;blouissait Donci&egrave;res par ses attelages, un Courvoisier
+fort riche n'y
+prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des
+ann&eacute;es
+auparavant) M<sup>lle</sup> de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas
+grand'chose,
+faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier
+r&eacute;unies
+des leurs. Le scandale m&ecirc;me de ses propos faisait une
+esp&egrave;ce de r&eacute;clame
+&agrave; sa mani&egrave;re de s'habiller et de se coiffer. Elle avait
+os&eacute; dire au
+grand-duc de Russie: &laquo;Eh bien! Monseigneur, il para&icirc;t que
+vous voulez
+faire assassiner Tolsto&iuml;?&raquo; dans un d&icirc;ner auquel on
+n'avait point convi&eacute;
+les Courvoisier, d'ailleurs peu renseign&eacute;s sur Tolsto&iuml;. Ils
+ne
+l'&eacute;taient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en
+juge par
+la duchesse de Gallardon douairi&egrave;re (belle-m&egrave;re de la
+princesse de
+Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas &eacute;t&eacute;
+en cinq ans
+honor&eacute;e d'une seule visite d'Oriane, r&eacute;pondit &agrave;
+quelqu'un qui lui
+demandait la raison de son absence: &laquo;Il para&icirc;t qu'elle
+r&eacute;cite de
+l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne
+tol&egrave;re pas &ccedil;a chez moi!&raquo;</p>
+<p>On peut imaginer combien cette &laquo;sortie&raquo; de M<sup>lle</sup>
+de Guermantes sur
+Tolsto&iuml;, si elle indignait les Courvoisier, &eacute;merveillait
+les Guermantes,
+et, par del&agrave;, tout ce qui leur tenait non seulement de
+pr&egrave;s, mais de
+loin. La comtesse douairi&egrave;re d'Argencourt, n&eacute;e Seineport,
+qui recevait
+un peu tout le monde parce qu'elle &eacute;tait bas bleu et quoique son
+fils
+f&ucirc;t un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres
+en
+disant: &laquo;Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne
+comme
+un singe, dou&eacute;e pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un
+grand
+peintre et des vers comme en font peu de grands po&egrave;tes, et vous
+savez,
+comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa
+grand'm&egrave;re &eacute;tait
+M<sup>lle</sup> de Montpensier, et elle est la dix-huiti&egrave;me
+Oriane de Guermantes
+sans une m&eacute;salliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux
+de
+France.&raquo;</p>
+<p>Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que
+recevait
+M<sup>me</sup> d'Argencourt, se repr&eacute;sentant Oriane de
+Guermantes, qu'ils
+n'auraient jamais l'occasion de conna&icirc;tre personnellement, comme
+quelque
+chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse
+Badroul Boudour, non seulement se sentaient pr&ecirc;ts &agrave; mourir
+pour elle en
+apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout
+Tolsto&iuml;,
+mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle
+force
+leur propre amour de Tolsto&iuml;, leur d&eacute;sir de
+r&eacute;sistance au tsarisme. Ces
+id&eacute;es lib&eacute;rales avaient pu s'an&eacute;mier entre eux,
+ils avaient pu douter de
+leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de M<sup>lle</sup>
+de
+Guermantes elle-m&ecirc;me, c'est-&agrave;-dire d'une jeune fille si
+indiscutablement
+pr&eacute;cieuse et autoris&eacute;e, portant les cheveux &agrave; plat
+sur le front (ce que
+jamais une Courvoisier n'e&ucirc;t consenti &agrave; faire) leur venait
+un tel
+secours. Un certain nombre de r&eacute;alit&eacute;s bonnes ou
+mauvaises gagnent ainsi
+beaucoup &agrave; recevoir l'adh&eacute;sion de personnes qui ont
+autorit&eacute; sur nous.
+Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilit&eacute; dans
+la rue
+se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en
+lui-m&ecirc;me,
+mais dont on savait que c'&eacute;tait la mani&egrave;re
+distingu&eacute;e de dire bonjour,
+de sorte que tout le monde, effa&ccedil;ant de soi le sourire, le bon
+accueil,
+s'effor&ccedil;ait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les
+Guermantes, en
+g&eacute;n&eacute;ral, et particuli&egrave;rement Oriane, tout en
+connaissant mieux que
+personne ces rites, n'h&eacute;sitaient pas, si elles vous apercevaient
+d'une
+voiture, &agrave; vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un
+salon,
+laissant les Courvoisier faire leurs saluts emprunt&eacute;s et raides,
+esquissaient de charmantes r&eacute;v&eacute;rences, vous tendaient la
+main comme &agrave; un
+camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup,
+gr&acirc;ce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic,
+jusque-l&agrave; un
+peu creuse et s&egrave;che, tout ce que naturellement on e&ucirc;t
+aim&eacute; et qu'on
+s'&eacute;tait efforc&eacute; de proscrire, la bienvenue,
+l'&eacute;panchement d'une
+amabilit&eacute; vraie, la spontan&eacute;it&eacute;. C'est de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re, mais par une
+r&eacute;habilitation cette fois peu justifi&eacute;e, que les
+personnes qui portent
+le plus en elles le go&ucirc;t instinctif de la mauvaise musique et des
+m&eacute;lodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de
+caressant et
+de facile, arrivent, gr&acirc;ce &agrave; la culture symphonique,
+&agrave; mortifier en
+elles ce go&ucirc;t. Mais une fois arriv&eacute;es &agrave; ce point,
+quand, &eacute;merveill&eacute;es
+avec raison par l'&eacute;blouissant coloris orchestral de Richard
+Strauss,
+elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber
+les
+motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain
+dans
+une autorit&eacute; si haute une justification qui les ravit et elles
+s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en
+&eacute;coutant
+<i>Salom&eacute;</i>, de ce qui leur &eacute;tait interdit d'aimer dans
+<i>Les Diamants de la
+Couronne</i>.</p>
+<p>Authentique ou non, l'apostrophe de M<sup>lle</sup> de Guermantes au
+grand-duc,
+colport&eacute;e de maison en maison, &eacute;tait une occasion de
+raconter avec
+quelle &eacute;l&eacute;gance excessive Oriane &eacute;tait
+arrang&eacute;e &agrave; ce d&icirc;ner. Mais si le
+luxe (ce qui pr&eacute;cis&eacute;ment le rendait inaccessible aux
+Courvoisier) ne
+na&icirc;t pas de la richesse, mais de la prodigalit&eacute;, encore la
+seconde
+dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la
+premi&egrave;re,
+laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, &eacute;tant
+donn&eacute; les
+principes affich&eacute;s ouvertement non seulement par Oriane, mais
+par M<sup>me</sup> de
+Villeparisis, &agrave; savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est
+ridicule
+de se pr&eacute;occuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur,
+que
+seuls l'intelligence, le c&#339;ur, le talent ont de l'importance, les
+Courvoisier pouvaient esp&eacute;rer qu'en vertu de cette
+&eacute;ducation qu'elle
+avait re&ccedil;ue de la marquise, Oriane &eacute;pouserait quelqu'un
+qui ne serait
+pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un
+libre
+penseur, qu'elle entrerait d&eacute;finitivement dans la
+cat&eacute;gorie de ce que
+les Courvoisier appelaient &laquo;les d&eacute;voy&eacute;s&raquo;. Ils
+pouvaient d'autant plus
+l'esp&eacute;rer que, M<sup>me</sup> de Villeparisis traversant en ce
+moment au point de
+vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes
+que je rencontrai chez elle ne lui &eacute;taient encore revenues),
+elle
+affichait une horreur profonde &agrave; l'&eacute;gard de la
+soci&eacute;t&eacute; qui la tenait &agrave;
+l'&eacute;cart. M&ecirc;me quand elle parlait de son neveu le prince de
+Guermantes
+qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce
+qu'il &eacute;tait f&eacute;ru de sa naissance. Mais au moment
+m&ecirc;me o&ugrave; il s'&eacute;tait agi
+de trouver un mari &agrave; Oriane, ce n'&eacute;taient plus les
+principes affich&eacute;s
+par la tante et la ni&egrave;ce qui avaient men&eacute; l'affaire;
+&ccedil;'avait &eacute;t&eacute; le
+myst&eacute;rieux &laquo;G&eacute;nie de la famille&raquo;. Aussi
+infailliblement que si M<sup>me</sup> de
+Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parl&eacute; que titres de
+rente et
+g&eacute;n&eacute;alogies au lieu de m&eacute;rite litt&eacute;raire et
+de qualit&eacute;s du c&#339;ur, et
+comme si la marquise, pour quelques jours avait &eacute;t&eacute;&#8212;comme
+elle serait
+plus tard&#8212;morte, et en bi&egrave;re, dans l'&eacute;glise de Combray,
+o&ugrave; chaque
+membre de la famille n'&eacute;tait plus qu'un Guermantes, avec une
+privation
+d'individualit&eacute; et de pr&eacute;noms qu'attestait sur les
+grandes tentures
+noires le seul G... de pourpre, surmont&eacute; de la couronne ducale,
+c'&eacute;tait
+sur l'homme le plus riche et le mieux n&eacute;, sur le plus grand
+parti du
+faubourg Saint-Germain, sur le fils a&icirc;n&eacute; du duc de
+Guermantes, le prince
+des Laumes, que le G&eacute;nie de la famille avait port&eacute; le
+choix de
+l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'&eacute;vang&eacute;lique M<sup>me</sup>
+de Villeparisis.
+Et pendant deux heures, le jour du mariage, M<sup>me</sup> de
+Villeparisis eut
+chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle
+se
+moqua m&ecirc;me avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait
+convi&eacute;s et
+auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de
+&laquo;couper le
+c&acirc;ble&raquo; d&egrave;s l'ann&eacute;e suivante. Pour mettre le
+comble au malheur des
+Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les
+seules sup&eacute;riorit&eacute;s sociales recommenc&egrave;rent
+&agrave; se d&eacute;biter chez la
+princesse des Laumes, aussit&ocirc;t apr&egrave;s le mariage. Et
+&agrave; cet &eacute;gard, soit
+dit en passant, le point de vue que d&eacute;fendait Saint-Loup quand
+il vivait
+avec Rachel, fr&eacute;quentait les amis de Rachel, aurait voulu
+&eacute;pouser
+Rachel, comportait&#8212;quelque horreur qu'il inspir&acirc;t dans la
+famille&#8212;moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en
+g&eacute;n&eacute;ral, pr&ocirc;nant l'intelligence, n'admettant
+presque pas qu'on m&icirc;t en
+doute l'&eacute;galit&eacute; des hommes, alors que tout cela
+aboutissait &agrave; point
+nomm&eacute; au m&ecirc;me r&eacute;sultat que si elles eussent
+profess&eacute; des maximes
+contraires, c'est-&agrave;-dire &agrave; &eacute;pouser un duc
+richissime. Saint-Loup
+agissait, au contraire, conform&eacute;ment &agrave; ses
+th&eacute;ories, ce qui faisait dire
+qu'il &eacute;tait dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue
+moral,
+Rachel &eacute;tait en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas
+certain que
+si une personne ne valait pas mieux, mais e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+duchesse ou e&ucirc;t
+poss&eacute;d&eacute; beaucoup de millions, M<sup>me</sup> de Marsantes
+n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; favorable
+au mariage.</p>
+<p>Or, pour en revenir &agrave; M<sup>me</sup> des Laumes
+(bient&ocirc;t apr&egrave;s duchesse de
+Guermantes par la mort de son beau-p&egrave;re) ce fut un
+surcro&icirc;t de malheur
+inflig&eacute; aux Courvoisier que les th&eacute;ories de la jeune
+princesse, en
+restant ainsi dans son langage, n'eussent dirig&eacute; en rien sa
+conduite;
+car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit
+nullement &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance aristocratique du salon
+Guermantes. Sans doute
+toutes les personnes que M<sup>me</sup> de Guermantes ne recevait pas
+se figuraient
+que c'&eacute;tait parce qu'elles n'&eacute;taient pas assez
+intelligentes, et telle
+riche Am&eacute;ricaine qui n'avait jamais poss&eacute;d&eacute;
+d'autre livre qu'un petit
+exemplaire ancien, et jamais ouvert, des po&eacute;sies de Parny,
+pos&eacute;, parce
+qu'il &eacute;tait &laquo;du temps&raquo;, sur un meuble de son petit
+salon, montrait quel
+cas elle faisait des qualit&eacute;s de l'esprit par les regards
+d&eacute;vorants
+qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait
+&agrave;
+l'Op&eacute;ra. Sans doute aussi M<sup>me</sup> de Guermantes
+&eacute;tait sinc&egrave;re quand elle
+&eacute;lisait une personne &agrave; cause de son intelligence. Quand
+elle disait
+d'une femme, il para&icirc;t qu'elle est &laquo;charmante&raquo;, ou
+d'un homme qu'il
+&eacute;tait tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas
+avoir
+d'autres raisons de consentir &agrave; les recevoir que ce charme ou
+cette
+intelligence, le g&eacute;nie des Guermantes n'intervenant pas &agrave;
+cette derni&egrave;re
+minute: plus profond, situ&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e obscure de
+la r&eacute;gion o&ugrave; les
+Guermantes jugeaient, ce g&eacute;nie vigilant emp&ecirc;chait les
+Guermantes de
+trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils
+n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme
+&eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; savant, mais comme un dictionnaire, ou au
+contraire commun avec
+un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible,
+ou
+parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle
+horreur, c'&eacute;taient des snobs. M. de Br&eacute;aut&eacute;, dont le
+ch&acirc;teau &eacute;tait tout
+voisin de Guermantes, ne fr&eacute;quentait que des altesses. Mais il
+se
+moquait d'elles et ne r&ecirc;vait que vivre dans les mus&eacute;es.
+Aussi M<sup>me</sup> de
+Guermantes &eacute;tait-elle indign&eacute;e quand on traitait M. de
+Br&eacute;aut&eacute; de snob.
+&laquo;Snob, Babal! Mais vous &ecirc;tes fou, mon pauvre ami, c'est
+tout le
+contraire, il d&eacute;teste les gens brillants, on ne peut pas lui
+faire faire
+une connaissance. M&ecirc;me chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de
+nouveau, il ne vient qu'en g&eacute;missant.&raquo; Ce n'est pas que,
+m&ecirc;me en
+pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre
+cas que les Courvoisier. D'une fa&ccedil;on positive cette
+diff&eacute;rence entre les
+Guermantes et les Courvoisier donnait d&eacute;j&agrave; d'assez beaux
+fruits. Ainsi
+la duchesse de Guermantes, du reste envelopp&eacute;e d'un
+myst&egrave;re devant
+lequel r&ecirc;vaient de loin tant de po&egrave;tes, avait donn&eacute;
+cette f&ecirc;te dont nous
+avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;, o&ugrave; le roi d'Angleterre
+s'&eacute;tait plu mieux que nulle
+part ailleurs, car elle avait eu l'id&eacute;e, qui ne serait jamais
+venue &agrave;
+l'esprit, et la hardiesse, qui e&ucirc;t fait reculer le courage de
+tous les
+Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalit&eacute;s que nous
+avons
+cit&eacute;es, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique
+Grandmougin.
+Mais c'est surtout au point de vue n&eacute;gatif que
+l'intellectualit&eacute; se
+faisait sentir. Si le coefficient n&eacute;cessaire d'intelligence et
+de
+charme allait en s'abaissant au fur et &agrave; mesure que
+s'&eacute;levait le rang de
+la personne qui d&eacute;sirait &ecirc;tre invit&eacute;e chez la
+princesse de Guermantes,
+jusqu'&agrave; approcher de z&eacute;ro quand il s'agissait des
+principales t&ecirc;tes
+couronn&eacute;es, en revanche plus on descendait au-dessous de ce
+niveau
+royal, plus le coefficient s'&eacute;levait. Par exemple, chez la
+princesse de
+Parme, il y avait une quantit&eacute; de personnes que l'Altesse
+recevait parce
+qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles &eacute;taient
+alli&eacute;es &agrave;
+telle duchesse, ou attach&eacute;es &agrave; la personne de tel
+souverain, ces
+personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or,
+pour un Courvoisier la raison &laquo;aim&eacute; de la princesse de
+Parme&raquo;, &laquo;s&#339;ur de
+m&egrave;re avec la duchesse d'Arpajon&raquo;, &laquo;passant tous les
+ans trois mois chez
+la reine d'Espagne&raquo;, aurait suffi &agrave; leur faire inviter de
+telles gens,
+mais M<sup>me</sup> de Guermantes, qui recevait poliment leur salut
+depuis dix ans
+chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laiss&eacute; passer
+son
+seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au
+sens mat&eacute;riel o&ugrave; il suffit de meubles qu'on ne trouve pas
+jolis, mais
+qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre
+affreux. Un tel salon ressemble &agrave; un ouvrage o&ugrave; on ne
+sait pas
+s'abstenir des phrases qui d&eacute;montrent du savoir, du brillant, de
+la
+facilit&eacute;. Comme un livre, comme une maison, la qualit&eacute;
+d'un &laquo;salon&raquo;,
+pensait avec raison M<sup>me</sup> de Guermantes, a pour pierre
+angulaire le
+sacrifice.</p>
+<p>Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse
+de
+Guermantes se contentait depuis des ann&eacute;es du m&ecirc;me bonjour
+convenable,
+ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller
+&agrave; leurs
+f&ecirc;tes, s'en plaignaient discr&egrave;tement &agrave; l'Altesse,
+laquelle, les jours o&ugrave;
+M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le
+rus&eacute; seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait
+des
+ma&icirc;tresses, mais comp&egrave;re &agrave; toute &eacute;preuve en
+ce qui touchait le bon
+fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en &eacute;tait
+l'attrait principal), r&eacute;pondait: &laquo;Mais est-ce que ma femme
+la conna&icirc;t?
+Ah! alors, en effet, elle aurait d&ucirc;. Mais je vais dire la
+v&eacute;rit&eacute; &agrave;
+Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est
+entour&eacute;e d'une cour d'esprits sup&eacute;rieurs&#8212;moi je ne suis
+pas son mari,
+je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre
+qui sont, elles, tr&egrave;s spirituelles, les femmes l'ennuient.
+Voyons,
+Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la
+marquise de Souvr&eacute; ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la
+princesse
+la re&ccedil;oit par bont&eacute;. Et puis elle la conna&icirc;t. Vous
+dites qu'Oriane l'a
+vue, c'est possible, mais tr&egrave;s peu je vous assure. Et puis je
+vais dire
+&agrave; la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est
+tr&egrave;s
+fatigu&eacute;e, et elle aime tant &ecirc;tre aimable que, si je la
+laissais faire,
+ce serait des visites &agrave; n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier
+soir,
+elle avait de la temp&eacute;rature, elle avait peur de faire de la
+peine &agrave; la
+duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai d&ucirc; montrer
+les
+dents, j'ai d&eacute;fendu qu'on attel&acirc;t. Tenez, savez-vous,
+Madame, j'ai bien
+envie de ne pas m&ecirc;me dire &agrave; Oriane que vous m'avez
+parl&eacute; de M<sup>me</sup> de
+Souvr&eacute;. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira
+aussit&ocirc;t inviter M<sup>me</sup>
+de Souvr&eacute;, ce sera une visite de plus, cela nous forcera
+&agrave; entrer en
+relations avec la s&#339;ur dont je connais tr&egrave;s bien le mari. Je
+crois que
+je ne dirai rien du tout &agrave; Oriane, si la princesse m'y autorise.
+Nous
+lui &eacute;viterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et
+je vous
+assure que cela ne privera pas M<sup>me</sup> de Souvr&eacute;. Elle va
+partout, dans les
+endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons m&ecirc;me pas, de
+petits
+d&icirc;ners de rien, M<sup>me</sup> de Souvr&eacute; s'ennuierait
+&agrave; p&eacute;rir.&raquo; La princesse de
+Parme, na&iuml;vement persuad&eacute;e que le duc de Guermantes ne
+transmettrait pas
+sa demande &agrave; la duchesse et d&eacute;sol&eacute;e de n'avoir pu
+obtenir l'invitation
+que d&eacute;sirait M<sup>me</sup> de Souvr&eacute;, &eacute;tait
+d'autant plus flatt&eacute;e d'&ecirc;tre une des
+habitu&eacute;es d'un salon si peu accessible. Sans doute cette
+satisfaction
+n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme
+invitait M<sup>me</sup> de Guermantes, elle avait &agrave; se mettre
+l'esprit &agrave; la torture
+pour n'avoir personne qui p&ucirc;t d&eacute;plaire &agrave; la
+duchesse et l'emp&ecirc;cher de
+revenir.</p>
+<p>Les jours habituels (apr&egrave;s le d&icirc;ner o&ugrave; elle
+avait toujours de tr&egrave;s bonne
+heure, ayant gard&eacute; les habitudes anciennes, quelques convives),
+le
+salon de la princesse de Parme &eacute;tait ouvert aux habitu&eacute;s,
+et d'une fa&ccedil;on
+g&eacute;n&eacute;rale &agrave; toute la grande aristocratie
+fran&ccedil;aise et &eacute;trang&egrave;re. La
+r&eacute;ception consistait en ceci qu'au sortir de la salle &agrave;
+manger, la
+princesse s'asseyait sur un canap&eacute; devant une grande table
+ronde,
+causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient
+d&icirc;n&eacute;, ou
+bien jetait les yeux sur un &laquo;magazine&raquo;, jouait aux cartes
+(ou feignait
+d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une
+patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou suppos&eacute; un
+personnage
+marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de
+s'ouvrir &agrave; deux battants, de se refermer, de se rouvrir de
+nouveau, pour
+laisser passage aux visiteurs qui avaient d&icirc;n&eacute; quatre
+&agrave; quatre (ou s'ils
+d&icirc;naient en ville escamotaient le caf&eacute; en disant qu'ils
+allaient
+revenir, comptant en effet &laquo;entrer par une porte et sortir par
+l'autre&raquo;)
+pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive
+&agrave; son jeu ou &agrave; la causerie, faisait semblant de ne pas
+voir les
+arrivantes et ce n'est qu'au moment o&ugrave; elles &eacute;taient
+&agrave; deux pas d'elle,
+qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bont&eacute; pour les
+femmes.
+Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une
+r&eacute;v&eacute;rence qui
+allait jusqu'&agrave; la g&eacute;nuflexion, de mani&egrave;re &agrave;
+mettre leurs l&egrave;vres &agrave; la
+hauteur de la belle main qui pendait tr&egrave;s bas et &agrave; la
+baiser. Mais &agrave; ce
+moment la princesse, de m&ecirc;me que si elle e&ucirc;t chaque fois
+&eacute;t&eacute; surprise
+par un protocole qu'elle connaissait pourtant tr&egrave;s bien,
+relevait
+l'agenouill&eacute;e comme de vive force avec une gr&acirc;ce et une
+douceur sans
+&eacute;gales, et l'embrassait sur les joues. Gr&acirc;ce et douceur
+qui avaient pour
+condition, dira-t-on, l'humilit&eacute; avec laquelle l'arrivante
+pliait le
+genou. Sans doute, et il semble que dans une soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;galitaire la
+politesse dispara&icirc;trait, non, comme on croit, par le
+d&eacute;faut de
+l'&eacute;ducation, mais parce que, chez les uns dispara&icirc;trait la
+d&eacute;f&eacute;rence due
+au prestige qui doit &ecirc;tre imaginaire pour &ecirc;tre efficace, et
+surtout chez
+les autres l'amabilit&eacute; qu'on prodigue et qu'on affine quand on
+sent
+qu'elle a pour celui qui la re&ccedil;oit un prix infini, lequel dans
+un monde
+fond&eacute; sur l'&eacute;galit&eacute; tomberait subitement &agrave;
+rien, comme tout ce qui
+n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la
+politesse dans une soci&eacute;t&eacute; nouvelle n'est pas certaine et
+nous sommes
+quelquefois trop dispos&eacute;s &agrave; croire que les conditions
+actuelles d'un
+&eacute;tat de choses en sont les seules possibles. De tr&egrave;s bons
+esprits ont
+cru qu'une r&eacute;publique ne pourrait avoir de diplomatie et
+d'alliances, et
+que la classe paysanne ne supporterait pas la s&eacute;paration de
+l'&Eacute;glise et
+de l'&Eacute;tat. Apr&egrave;s tout, la politesse dans une
+soci&eacute;t&eacute; &eacute;galitaire ne
+serait pas un miracle plus grand que le succ&egrave;s des chemins de
+fer et
+l'utilisation militaire de l'a&eacute;roplane. Puis, si m&ecirc;me la
+politesse
+disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une
+soci&eacute;t&eacute; ne serait-elle pas secr&egrave;tement
+hi&eacute;rarchis&eacute;e au fur et &agrave; mesure
+qu'elle serait en fait plus d&eacute;mocratique? C'est fort possible.
+Le
+pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus
+ni &Eacute;tats, ni arm&eacute;e; les cath&eacute;drales
+exer&ccedil;aient un prestige bien moins
+grand sur un d&eacute;vot du XVII<sup>e</sup> si&egrave;cle que sur un
+ath&eacute;e du XX<sup>e</sup>, et si la
+princesse de Parme avait &eacute;t&eacute; souveraine d'un &Eacute;tat,
+sans doute euss&eacute;-je
+eu l'id&eacute;e d'en parler &agrave; peu pr&egrave;s autant que d'un
+pr&eacute;sident de la
+r&eacute;publique, c'est-&agrave;-dire pas du tout.</p>
+<p>Une fois l'imp&eacute;trante relev&eacute;e et embrass&eacute;e par
+la princesse, celle-ci se
+rasseyait, se remettait &agrave; sa patience non sans avoir, si la
+nouvelle
+venue &eacute;tait d'importance, caus&eacute; un moment avec elle en la
+faisant
+asseoir sur un fauteuil.</p>
+<p>Quand le salon devenait trop plein, la dame d'honneur charg&eacute;e
+du service
+d'ordre donnait de l'espace en guidant les habitu&eacute;s dans un
+immense hall
+sur lequel donnait le salon et qui &eacute;tait rempli de portraits, de
+curiosit&eacute;s relatives &agrave; la maison de Bourbon. Les convives
+habituels de
+la princesse jouaient alors volontiers le r&ocirc;le de cic&eacute;rone
+et disaient
+des choses int&eacute;ressantes, que n'avaient pas la patience
+d'&eacute;couter les
+jeunes gens, plus attentifs &agrave; regarder les Altesses vivantes (et
+au
+besoin &agrave; se faire pr&eacute;senter &agrave; elles par la dame
+d'honneur et les filles
+d'honneur) qu'&agrave; consid&eacute;rer les reliques des souveraines
+mortes. Trop
+occup&eacute;s des connaissances qu'ils pourraient faire et des
+invitations
+qu'ils p&ecirc;cheraient peut-&ecirc;tre, ils ne savaient absolument
+rien, m&ecirc;me
+apr&egrave;s des ann&eacute;es, de ce qu'il y avait dans ce
+pr&eacute;cieux mus&eacute;e des
+archives de la monarchie, et se rappelaient seulement
+confus&eacute;ment qu'il
+&eacute;tait orn&eacute; de cactus et de palmiers g&eacute;ants qui
+faisaient ressembler ce
+centre des &eacute;l&eacute;gances au Palmarium du Jardin
+d'Acclimatation.</p>
+<p>Sans doute la duchesse de Guermantes, par mortification, venait
+parfois
+faire, ces soirs-l&agrave;, une visite de digestion &agrave; la
+princesse, qui la
+gardait tout le temps &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, tout en
+badinant avec le duc. Mais
+quand la duchesse venait d&icirc;ner, la princesse se gardait bien
+d'avoir ses
+habitu&eacute;s et fermait sa porte en sortant de table, de peur que
+des
+visiteurs trop peu choisis d&eacute;plussent &agrave; l'exigeante
+duchesse. Ces
+soirs-l&agrave;, si des fid&egrave;les non pr&eacute;venus se
+pr&eacute;sentaient &agrave; la porte de
+l'Altesse, le concierge r&eacute;pondait: &laquo;Son Altesse Royale ne
+re&ccedil;oit pas ce
+soir&raquo;, et on repartait. D'avance, d'ailleurs, beaucoup d'amis de
+la
+princesse savaient que, &agrave; cette date-l&agrave;, ils ne seraient
+pas invit&eacute;s.
+C'&eacute;tait une s&eacute;rie particuli&egrave;re, une s&eacute;rie
+ferm&eacute;e &agrave; tant de ceux qui
+eussent souhait&eacute; d'y &ecirc;tre compris. Les exclus pouvaient,
+avec une
+quasi-certitude, nommer les &eacute;lus, et se disaient entre eux d'un
+ton
+piqu&eacute;: &laquo;Vous savez bien qu'Oriane de Guermantes ne se
+d&eacute;place jamais
+sans tout son &eacute;tat-major.&raquo; A l'aide de celui-ci, la
+princesse de Parme
+cherchait &agrave; entourer la duchesse comme d'une muraille
+protectrice contre
+les personnes desquelles le succ&egrave;s aupr&egrave;s d'elle serait
+plus douteux.
+Mais &agrave; plusieurs des amis pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s de la
+duchesse, &agrave; plusieurs membres
+de ce brillant &laquo;&eacute;tat-major&raquo;, la princesse de Parme
+&eacute;tait g&ecirc;n&eacute;e de faire
+des amabilit&eacute;s, vu qu'ils en avaient fort peu pour elle. Sans
+doute la
+princesse de Parme admettait fort bien qu'on p&ucirc;t se plaire
+davantage
+dans la soci&eacute;t&eacute; de M<sup>me</sup> de Guermantes que dans
+la sienne propre. Elle
+&eacute;tait bien oblig&eacute;e de constater qu'on s'&eacute;crasait
+aux &laquo;jours&raquo; de la
+duchesse et qu'elle-m&ecirc;me y rencontrait souvent trois ou quatre
+altesses
+qui se contentaient de mettre leur carte chez elle. Et elle avait beau
+retenir les mots d'Oriane, imiter ses robes, servir, &agrave; ses
+th&eacute;s, les
+m&ecirc;mes tartes aux fraises, il y avait des fois o&ugrave; elle
+restait seule
+toute la journ&eacute;e avec une dame d'honneur et un conseiller de
+l&eacute;gation
+&eacute;tranger. Aussi, lorsque (comme &ccedil;'avait &eacute;t&eacute;
+par exemple le cas pour
+Swann jadis) quelqu'un ne finissait jamais la journ&eacute;e sans
+&ecirc;tre all&eacute;
+passer deux heures chez la duchesse et faisait une visite une fois tous
+les deux ans &agrave; la princesse de Parme, celle-ci n'avait pas
+grande envie,
+m&ecirc;me pour amuser Oriane, de faire &agrave; ce Swann quelconque
+les &laquo;avances&raquo; de
+l'inviter &agrave; d&icirc;ner. Bref, convier la duchesse &eacute;tait
+pour la princesse de
+Parme une occasion de perplexit&eacute;s, tant elle &eacute;tait
+rong&eacute;e par la crainte
+qu'Oriane trouv&acirc;t tout mal. Mais en revanche, et pour la
+m&ecirc;me raison,
+quand la princesse de Parme venait d&icirc;ner chez M<sup>me</sup> de
+Guermantes, elle
+&eacute;tait s&ucirc;re d'avance que tout serait bien,
+d&eacute;licieux, elle n'avait qu'une
+peur, c'&eacute;tait de ne pas savoir comprendre, retenir, plaire, de
+ne pas
+savoir assimiler les id&eacute;es et les gens. A ce titre ma
+pr&eacute;sence excitait
+son attention et sa cupidit&eacute; aussi bien que l'e&ucirc;t fait une
+nouvelle
+mani&egrave;re de d&eacute;corer la table avec des guirlandes de
+fruits, incertaine
+qu'elle &eacute;tait si c'&eacute;tait l'une ou l'autre, la
+d&eacute;coration de la table ou
+ma pr&eacute;sence, qui &eacute;tait plus particuli&egrave;rement l'un
+de ces charmes, secret
+du succ&egrave;s des r&eacute;ceptions d'Oriane, et, dans le doute,
+bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave;
+tenter d'avoir &agrave; son prochain d&icirc;ner l'un et l'autre. Ce
+qui justifiait
+du reste pleinement la curiosit&eacute; ravie que la princesse de Parme
+apportait chez la duchesse, c'&eacute;tait cet &eacute;l&eacute;ment
+comique, dangereux,
+excitant, o&ugrave; la princesse se plongeait avec une sorte de
+crainte, de
+saisissement et de d&eacute;lices (comme au bord de la mer dans un de
+ces
+&laquo;bains de vagues&raquo; dont les guides baigneurs signalent le
+p&eacute;ril, tout
+simplement parce qu'aucun d'eux ne sait nager), d'o&ugrave; elle
+sortait
+tonifi&eacute;e, heureuse, rajeunie, et qu'on appelait l'esprit des
+Guermantes.
+L'esprit des Guermantes&#8212;entit&eacute; aussi inexistante que la
+quadrature du
+cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes &agrave;
+le
+poss&eacute;der&#8212;&eacute;tait une r&eacute;putation comme les rillettes
+de Tours ou les
+biscuits de Reims. Sans doute (une particularit&eacute; intellectuelle
+n'usant
+pas pour se propager des m&ecirc;mes modes que la couleur des cheveux
+ou du
+teint) certains intimes de la duchesse, et qui n'&eacute;taient pas de
+son
+sang, poss&eacute;daient pourtant cet esprit, lequel en revanche
+n'avait pu
+envahir certains Guermantes par trop r&eacute;fractaires &agrave;
+n'importe quelle
+sorte d'esprit. Les d&eacute;tenteurs non apparent&eacute;s &agrave; la
+duchesse de l'esprit
+des Guermantes avaient g&eacute;n&eacute;ralement pour
+caract&eacute;ristique d'avoir &eacute;t&eacute; des
+hommes brillants, dou&eacute;s pour une carri&egrave;re &agrave;
+laquelle, que ce f&ucirc;t les
+arts, la diplomatie, l'&eacute;loquence parlementaire, l'arm&eacute;e,
+ils avaient
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; la vie de coterie. Peut-&ecirc;tre cette
+pr&eacute;f&eacute;rence aurait-elle pu
+&ecirc;tre expliqu&eacute;e par un certain manque d'originalit&eacute;,
+ou d'initiative, ou
+de vouloir, ou de sant&eacute;, ou de chance, ou par le snobisme.</p>
+<p>Chez certains (il faut d'ailleurs reconna&icirc;tre que
+c'&eacute;tait l'exception),
+si le salon Guermantes avait &eacute;t&eacute; la pierre d'achoppement
+de leur
+carri&egrave;re, c'&eacute;tait contre leur gr&eacute;. Ainsi un
+m&eacute;decin, un peintre et un
+diplomate de grand avenir n'avaient pu r&eacute;ussir dans leur
+carri&egrave;re, pour
+laquelle ils &eacute;taient pourtant plus brillamment dou&eacute;s que
+beaucoup, parce
+que leur intimit&eacute; chez les Guermantes faisait que les deux
+premiers
+passaient pour des gens du monde, et le troisi&egrave;me pour un
+r&eacute;actionnaire,
+ce qui les avait emp&ecirc;ch&eacute;s tous trois d'&ecirc;tre reconnus
+par leurs pairs.
+L'antique robe et la toque rouge que rev&ecirc;tent et coiffent encore
+les
+coll&egrave;ges &eacute;lectoraux des facult&eacute;s n'est pas, ou du
+moins n'&eacute;tait pas, il
+n'y a pas encore si longtemps, que la survivance purement
+ext&eacute;rieure
+d'un pass&eacute; aux id&eacute;es &eacute;troites, d'un sectarisme
+ferm&eacute;. Sous la toque &agrave;
+glands d'or comme les grands-pr&ecirc;tres sous le bonnet conique des
+Juifs,
+les &laquo;professeurs&raquo; &eacute;taient encore, dans les
+ann&eacute;es qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent
+l'affaire Dreyfus, enferm&eacute;s dans des id&eacute;es rigoureusement
+pharisiennes.
+Du Boulbon &eacute;tait au fond un artiste, mais il &eacute;tait
+sauv&eacute; parce qu'il
+n'aimait pas le monde. Cottard fr&eacute;quentait les Verdurin. Mais M<sup>me</sup>
+Verdurin &eacute;tait une cliente, puis il &eacute;tait
+prot&eacute;g&eacute; par sa vulgarit&eacute;,
+enfin chez lui il ne recevait que la Facult&eacute;, dans des agapes
+sur
+lesquelles flottait une odeur d'acide ph&eacute;nique. Mais dans les
+corps
+fortement constitu&eacute;s, o&ugrave; d'ailleurs la rigueur des
+pr&eacute;jug&eacute;s n'est que la
+ran&ccedil;on de la plus belle int&eacute;grit&eacute;, des
+id&eacute;es morales les plus &eacute;lev&eacute;es,
+qui fl&eacute;chissent dans des milieux plus tol&eacute;rants, plus
+libres et bien
+vite dissolus, un professeur, dans sa robe rouge en satin
+&eacute;carlate
+doubl&eacute; d'hermine comme celle d'un Doge (c'est-&agrave;-dire un
+duc) de Venise
+enferm&eacute; dans le palais ducal, &eacute;tait aussi vertueux, aussi
+attach&eacute; &agrave; de
+nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout
+&eacute;l&eacute;ment &eacute;tranger, que
+cet autre duc, excellent mais terrible, qu'&eacute;tait M. de
+Saint-Simon.
+L'&eacute;tranger, c'&eacute;tait le m&eacute;decin mondain, ayant
+d'autres mani&egrave;res,
+d'autres relations. Pour bien faire, le malheureux dont nous parlons
+ici, afin de ne pas &ecirc;tre accus&eacute; par ses coll&egrave;gues
+de les m&eacute;priser
+(quelles id&eacute;es d'homme du monde!) s'il leur cachait la duchesse
+de
+Guermantes, esp&eacute;rait les d&eacute;sarmer en donnant les
+d&icirc;ners mixtes o&ugrave;
+l'&eacute;l&eacute;ment m&eacute;dical &eacute;tait noy&eacute; dans
+l'&eacute;l&eacute;ment mondain. Il ne savait pas
+qu'il signait ainsi sa perte, ou plut&ocirc;t il l'apprenait quand le
+conseil
+des dix (un peu plus &eacute;lev&eacute; en nombre) avait &agrave;
+pourvoir &agrave; la vacance
+d'une chaire, et que c'&eacute;tait toujours le nom d'un m&eacute;decin
+plus normal,
+f&ucirc;t-il plus m&eacute;diocre, qui sortait de l'urne fatale, et que
+le &laquo;veto&raquo;
+retentissait dans l'antique Facult&eacute;, aussi solennel, aussi
+ridicule,
+aussi terrible que le &laquo;juro&raquo; sur lequel mourut
+Moli&egrave;re. Ainsi encore du
+peintre &agrave; jamais &eacute;tiquet&eacute; homme du monde, quand
+des gens du monde qui
+faisaient de l'art avaient r&eacute;ussi &agrave; se faire
+&eacute;tiqueter artistes, ainsi
+pour le diplomate ayant trop d'attaches r&eacute;actionnaires.</p>
+<p>Mais ce cas &eacute;tait le plus rare. Le type des hommes
+distingu&eacute;s qui
+formaient le fond du salon Guermantes &eacute;tait celui des gens ayant
+renonc&eacute;
+volontairement (ou le croyant du moins) au reste, &agrave; tout ce qui
+&eacute;tait
+incompatible avec l'esprit des Guermantes, la politesse des Guermantes,
+avec ce charme ind&eacute;finissable odieux &agrave; tout
+&laquo;corps&raquo; tant soit peu
+centralis&eacute;.</p>
+<p>Et les gens qui savaient qu'autrefois l'un de ces habitu&eacute;s du
+salon de
+la duchesse avait eu la m&eacute;daille d'or au Salon, que l'autre,
+secr&eacute;taire
+de la Conf&eacute;rence des avocats, avait fait des d&eacute;buts
+retentissants &agrave; la
+Chambre, qu'un troisi&egrave;me avait habilement servi la France comme
+charg&eacute;
+d'affaires, auraient pu consid&eacute;rer comme des rat&eacute;s les
+gens qui
+n'avaient plus rien fait depuis vingt ans. Mais ces
+&laquo;renseign&eacute;s&raquo; &eacute;taient
+peu nombreux, et les int&eacute;ress&eacute;s eux-m&ecirc;mes auraient
+&eacute;t&eacute; les derniers &agrave; le
+rappeler, trouvant ces anciens titres de nulle valeur, en vertu
+m&ecirc;me de
+l'esprit des Guermantes: celui-ci ne faisait-il pas taxer de raseur, de
+pion, ou bien au contraire de gar&ccedil;on de magasin, tels ministres
+&eacute;minents, l'un un peu solennel, l'autre amateur de calembours,
+dont les
+journaux chantaient les louanges, mais &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+qui M<sup>me</sup> de Guermantes
+b&acirc;illait et donnait des signes d'impatience si l'imprudence d'une
+ma&icirc;tresse de maison lui avait donn&eacute; l'un ou l'autre pour
+voisin? Puisque
+&ecirc;tre un homme d'&Eacute;tat de premier ordre n'&eacute;tait
+nullement une
+recommandation aupr&egrave;s de la duchesse, ceux de ses amis qui
+avaient donn&eacute;
+leur d&eacute;mission de la &laquo;carri&egrave;re&raquo; ou de
+l'arm&eacute;e, qui ne s'&eacute;taient pas
+repr&eacute;sent&eacute;s &agrave; la Chambre, jugeaient, en venant
+tous les jours d&eacute;jeuner
+et causer avec leur grande amie, en la retrouvant chez des Altesses,
+d'ailleurs peu appr&eacute;ci&eacute;es d'eux, du moins le
+disaient-ils, qu'ils
+avaient choisi la meilleure part, encore que leur air
+m&eacute;lancolique, m&ecirc;me
+au milieu de la ga&icirc;t&eacute;, contred&icirc;t un peu le
+bien-fond&eacute; de ce jugement.</p>
+<p>Encore faut-il reconna&icirc;tre que la d&eacute;licatesse de vie
+sociale, la finesse
+des conversations chez les Guermantes avait, si mince cela
+f&ucirc;t-il,
+quelque chose de r&eacute;el. Aucun titre officiel n'y valait
+l'agr&eacute;ment de
+certains des pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s de M<sup>me</sup> de
+Guermantes que les ministres les plus
+puissants n'auraient pu r&eacute;ussir &agrave; attirer chez eux. Si
+dans ce salon
+tant d'ambitions intellectuelles et m&ecirc;me de nobles efforts
+avaient &eacute;t&eacute;
+enterr&eacute;s pour jamais, du moins, de leur poussi&egrave;re, la
+plus rare
+floraison de mondanit&eacute; avait pris naissance. Certes, des hommes
+d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient sup&eacute;rieurs
+&agrave; des hommes
+de valeur, qu'ils d&eacute;daignaient, mais c'est que ce que la
+duchesse de
+Guermantes pla&ccedil;ait au-dessus de tout, ce n'&eacute;tait pas
+l'intelligence,
+c'&eacute;tait, selon elle, cette forme sup&eacute;rieure, plus
+exquise, de
+l'intelligence &eacute;lev&eacute;e jusqu'&agrave; une
+vari&eacute;t&eacute; verbale de talent&#8212;l'esprit.
+Et autrefois chez les Verdurin, quand Swann jugeait Brichot et Elstir,
+l'un comme un p&eacute;dant, l'autre comme un mufle, malgr&eacute; tout
+le savoir de
+l'un et tout le g&eacute;nie de l'autre, c'&eacute;tait l'infiltration
+de l'esprit
+Guermantes qui l'avait fait les classer ainsi. Jamais il n'e&ucirc;t
+os&eacute;
+pr&eacute;senter ni l'un ni l'autre &agrave; la duchesse, sentant
+d'avance de quel air
+elle e&ucirc;t accueilli les tirades de Brichot, les calembredaines
+d'Elstir,
+l'esprit des Guermantes rangeant les propos pr&eacute;tentieux et
+prolong&eacute;s du
+genre s&eacute;rieux ou du genre farceur dans la plus
+intol&eacute;rable imb&eacute;cillit&eacute;.</p>
+<p>Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l'esprit des
+Guermantes ne les avait pas gagn&eacute;s aussi compl&egrave;tement
+qu'il arrive, par
+exemple, dans les c&eacute;nacles litt&eacute;raires, o&ugrave; tout le
+monde a une m&ecirc;me
+mani&egrave;re de prononcer, d'&eacute;noncer, et par voie de
+cons&eacute;quence de penser,
+ce n'est pas certes que l'originalit&eacute; soit plus forte dans les
+milieux
+mondains et y mette obstacle &agrave; l'imitation. Mais l'imitation a
+pour
+conditions, non pas seulement l'absence d'une originalit&eacute;
+irr&eacute;ductible,
+mais encore une finesse relative d'oreilles qui permette de discerner
+d'abord ce qu'on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes
+auxquels ce sens musical faisait aussi enti&egrave;rement d&eacute;faut
+qu'aux
+Courvoisier.</p>
+<p>Pour prendre comme exemple l'exercice qu'on appelle, dans une autre
+acception du mot imitation, &laquo;faire des imitations&raquo; (ce qui
+se disait
+chez les Guermantes &laquo;faire des charges&raquo;), M<sup>me</sup> de
+Guermantes avait beau
+le r&eacute;ussir &agrave; ravir, les Courvoisier &eacute;taient aussi
+incapables de s'en
+rendre compte que s'ils eussent &eacute;t&eacute; une bande de lapins,
+au lieu
+d'hommes et femmes, parce qu'ils n'avaient jamais su remarquer le
+d&eacute;faut
+ou l'accent que la duchesse cherchait &agrave; contrefaire. Quand elle
+&laquo;imitait&raquo; le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient:
+&laquo;Oh! non, il
+ne parle tout de m&ecirc;me pas comme cela, j'ai encore
+d&icirc;n&eacute; hier soir avec
+lui chez Bebeth, il m'a parl&eacute; toute la soir&eacute;e, il ne
+parlait pas comme
+cela&raquo;, tandis que les Guermantes un peu cultiv&eacute;s
+s'&eacute;criaient: &laquo;Dieu
+qu'Oriane est drolatique! Le plus fort c'est que pendant qu'elle
+l'imite
+elle lui ressemble! Je crois l'entendre. Oriane, encore un peu
+Limoges!&raquo;
+Or, ces Guermantes-l&agrave; (sans m&ecirc;me aller jusqu'&agrave; ceux
+tout &agrave; fait
+remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges,
+disaient avec admiration: &laquo;Ah! on peut dire que vous le <i>tenez</i>&raquo;
+ou &laquo;que
+tu le tiens&raquo;) avaient beau ne pas avoir d'esprit, selon M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes (en quoi elle &eacute;tait dans le vrai), &agrave; force
+d'entendre et de
+raconter les mots de la duchesse ils &eacute;taient arriv&eacute;s
+&agrave; imiter tant bien
+que mal sa mani&egrave;re de s'exprimer, de juger, ce que Swann
+e&ucirc;t appel&eacute;,
+comme le duc, sa mani&egrave;re de &laquo;r&eacute;diger&raquo;,
+jusqu'&agrave; pr&eacute;senter dans leur
+conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait
+affreusement similaire &agrave; l'esprit d'Oriane et &eacute;tait
+trait&eacute; par eux
+d'esprit des Guermantes. Comme ces Guermantes &eacute;taient pour elle
+non
+seulement des parents, mais des admirateurs, Oriane (qui tenait fort le
+reste de sa famille &agrave; l'&eacute;cart, et vengeait maintenant par
+ses d&eacute;dains
+les m&eacute;chancet&eacute;s que celle-ci lui avait faites quand elle
+&eacute;tait jeune
+fille) allait les voir quelquefois, et g&eacute;n&eacute;ralement en
+compagnie du duc,
+&agrave; la belle saison, quand elle sortait avec lui. Ces visites
+&eacute;taient un
+&eacute;v&eacute;nement. Le c&#339;ur battait un peu plus vite &agrave; la
+princesse d'&Eacute;pinay qui
+recevait dans son grand salon du rez-de-chauss&eacute;e, quand elle
+apercevait
+de loin, telles les premi&egrave;res lueurs d'un inoffensif incendie ou
+les
+&laquo;reconnaissances&raquo; d'une invasion non esp&eacute;r&eacute;e,
+traversant lentement la
+cour, d'une d&eacute;marche oblique, la duchesse coiff&eacute;e d'un
+ravissant chapeau
+et inclinant une ombrelle d'o&ugrave; pleuvait une odeur
+d'&eacute;t&eacute;. &laquo;Tiens,
+Oriane&raquo;, disait-elle comme un &laquo;garde-&agrave;-vous&raquo;
+qui cherchait &agrave; avertir ses
+visiteuses avec prudence, et pour qu'on e&ucirc;t le temps de sortir en
+ordre,
+qu'on &eacute;vacu&acirc;t les salons sans panique. La moiti&eacute;
+des personnes pr&eacute;sentes
+n'osait pas rester, se levait. &laquo;Mais non, pourquoi? rasseyez-vous
+donc,
+je suis charm&eacute;e de vous garder encore un peu&raquo;, disait la
+princesse d'un
+air d&eacute;gag&eacute; et &agrave; l'aise (pour faire la grande
+dame), mais d'une voix
+devenue factice. &laquo;Vous pourriez avoir &agrave; vous
+parler.&#8212;Vraiment, vous
+&ecirc;tes press&eacute;e? eh bien, j'irai chez vous&raquo;,
+r&eacute;pondait la ma&icirc;tresse de
+maison &agrave; celles qu'elle aimait autant voir partir. Le duc et la
+duchesse
+saluaient fort poliment des gens qu'ils voyaient l&agrave; depuis des
+ann&eacute;es
+sans les conna&icirc;tre pour cela davantage, et qui leur disaient
+&agrave; peine
+bonjour, par discr&eacute;tion. A peine &eacute;taient-ils partis que
+le duc demandait
+aimablement des renseignements sur eux, pour avoir l'air de
+s'int&eacute;resser
+&agrave; la qualit&eacute; intrins&egrave;que des personnes qu'il ne
+recevait pas par la
+m&eacute;chancet&eacute; du destin ou &agrave; cause de l'&eacute;tat
+nerveux d'Oriane. &laquo;Qu'est-ce
+que c'&eacute;tait que cette petite dame en chapeau rose?&#8212;Mais, mon
+cousin,
+vous l'avez vue souvent, c'est la vicomtesse de Tours, n&eacute;e
+Lamarzelle.&#8212;Mais savez-vous qu'elle est jolie, elle a l'air spirituel;
+s'il n'y avait pas un petit d&eacute;faut dans la l&egrave;vre
+sup&eacute;rieure, elle serait
+tout bonnement ravissante. S'il y a un vicomte de Tours, il ne doit pas
+s'emb&ecirc;ter. Oriane? savez-vous &agrave; quoi ses sourcils et la
+plantation de
+ses cheveux m'ont fait penser? A votre cousine Hedwige de Ligne.&raquo;
+La
+duchesse de Guermantes, qui languissait d&egrave;s qu'on parlait de la
+beaut&eacute;
+d'une autre femme qu'elle, laissait tomber la conversation. Elle avait
+compt&eacute; sans le go&ucirc;t qu'avait son mari pour faire voir
+qu'il &eacute;tait
+parfaitement au fait des gens qu'il ne recevait pas, par quoi il
+croyait
+se montrer plus s&eacute;rieux que sa femme. &laquo;Mais, disait-il
+tout d'un coup
+avec force, vous avez prononc&eacute; le nom de Lamarzelle. Je me
+rappelle que,
+quand j'&eacute;tais &agrave; la Chambre, un discours tout &agrave;
+fait remarquable fut
+prononc&eacute;...&#8212;C'&eacute;tait l'oncle de la jeune femme que vous
+venez de
+voir.&#8212;Ah! quel talent! Non, mon petit&raquo;, disait-il &agrave; la
+vicomtesse
+d'&Eacute;gremont, que M<sup>me</sup> de Guermantes ne pouvait souffrir
+mais qui, ne
+bougeant pas de chez la princesse d'&Eacute;pinay, o&ugrave; elle
+s'abaissait
+volontairement &agrave; un r&ocirc;le de soubrette (quitte &agrave;
+battre la sienne en
+rentrant), restait confuse, &eacute;plor&eacute;e, mais restait quand
+le couple ducal
+&eacute;tait l&agrave;, d&eacute;barrassait des manteaux, t&acirc;chait
+de se rendre utile, par
+discr&eacute;tion offrait de passer dans la pi&egrave;ce voisine,
+&laquo;ne faites pas de
+th&eacute; pour nous, causons tranquillement, nous sommes des gens
+simples, &agrave;
+la bonne franquette. Du reste, ajoutait-il en se tournant vers M<sup>me</sup>
+d'&Eacute;pinay (en laissant l'&Eacute;gremont rougissante, humble,
+ambitieuse et
+z&eacute;l&eacute;e), nous n'avons qu'un quart d'heure &agrave; vous
+donner.&raquo; Ce quart
+d'heure &eacute;tait occup&eacute; tout entier &agrave; une sorte
+d'exposition des mots que
+la duchesse avait eus pendant la semaine et qu'elle-m&ecirc;me
+n'e&ucirc;t
+certainement pas cit&eacute;s, mais que fort habilement le duc, en
+ayant l'air
+de la gourmander &agrave; propos des incidents qui les avaient
+provoqu&eacute;s,
+l'amenait comme involontairement &agrave; redire.</p>
+<p>La princesse d'&Eacute;pinay, qui aimait sa cousine et savait
+qu'elle avait un
+faible pour les compliments, s'extasiait sur son chapeau, son ombrelle,
+son esprit. &laquo;Parlez-lui de sa toilette tant que vous
+voudrez&raquo;, disait le
+duc du ton bourru qu'il avait adopt&eacute; et qu'il temp&eacute;rait
+d'un malicieux
+sourire pour qu'on ne prit pas son m&eacute;contentement au
+s&eacute;rieux, &laquo;mais, au
+nom du ciel, pas de son esprit, je me passerais fort d'avoir une femme
+aussi spirituelle. Vous faites probablement allusion au mauvais
+calembour qu'elle a fait sur mon fr&egrave;re Palam&egrave;de,
+ajoutait-il sachant
+fort bien que la princesse et le reste de la famille ignoraient encore
+ce calembour et enchant&eacute; de faire valoir sa femme. D'abord je
+trouve
+indigne d'une personne qui a dit quelquefois, je le reconnais, d'assez
+jolies choses, de faire de mauvais calembours, mais surtout sur mon
+fr&egrave;re qui est tr&egrave;s susceptible, et si cela doit avoir
+pour r&eacute;sultat de
+me f&acirc;cher avec lui, c'est vraiment bien la peine.&raquo; </p>
+<p>&#8212;Mais nous ne savons pas! Un calembour d'Oriane? Cela doit
+&ecirc;tre
+d&eacute;licieux. Oh! dites-le.</p>
+<p>&#8212;Mais non, mais non, reprenait le duc encore boudeur quoique plus
+souriant, je suis ravi que vous ne l'ayez pas appris.
+S&eacute;rieusement
+j'aime beaucoup mon fr&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, Basin, disait la duchesse dont le moment de donner
+la
+r&eacute;plique &agrave; son mari &eacute;tait venu, je ne sais
+pourquoi vous dites que cela
+peut f&acirc;cher Palam&egrave;de, vous savez tr&egrave;s bien le
+contraire. Il est beaucoup
+trop intelligent pour se froisser de cette plaisanterie stupide qui n'a
+quoi que ce soit de d&eacute;sobligeant. Vous allez faire croire que
+j'ai dit
+une m&eacute;chancet&eacute;, j'ai tout simplement r&eacute;pondu
+quelque chose de pas dr&ocirc;le,
+mais c'est vous qui y donnez de l'importance par votre indignation. Je
+ne vous comprends pas.</p>
+<p>&#8212;Vous nous intriguez horriblement, de quoi s'agit-il?</p>
+<p>&#8212;Oh! &eacute;videmment de rien de grave! s'&eacute;criait M. de
+Guermantes. Vous avez
+peut-&ecirc;tre entendu dire que mon fr&egrave;re voulait donner
+Br&eacute;z&eacute;, le ch&acirc;teau de
+sa femme, &agrave; sa s&#339;ur Marsantes.</p>
+<p>&#8212;Oui, mais on nous a dit qu'elle ne le d&eacute;sirait pas, qu'elle
+n'aimait
+pas le pays o&ugrave; il est, que le climat ne lui convenait pas.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, justement quelqu'un disait tout cela &agrave; ma femme et
+que si mon
+fr&egrave;re donnait ce ch&acirc;teau &agrave; notre s&#339;ur, ce
+n'&eacute;tait pas pour lui faire
+plaisir, mais pour la taquiner. C'est qu'il est si taquin, Charlus,
+disait cette personne. Or, vous savez que Br&eacute;z&eacute;, c'est
+royal, cela peut
+valoir plusieurs millions, c'est une ancienne terre du roi, il y a
+l&agrave;
+une des plus belles for&ecirc;ts de France. Il y a beaucoup de gens qui
+voudraient qu'on leur f&icirc;t des taquineries de ce genre. Aussi en
+entendant ce mot de taquin appliqu&eacute; &agrave; Charlus parce qu'il
+donnait un si
+beau ch&acirc;teau, Oriane n'a pu s'emp&ecirc;cher de s'&eacute;crier,
+involontairement, je
+dois le confesser, elle n'y a pas mis de m&eacute;chancet&eacute;, car
+c'est venu vite
+comme l'&eacute;clair, &laquo;Taquin... taquin... Alors c'est Taquin le
+Superbe!&raquo;
+Vous comprenez, ajoutait en reprenant son ton bourru et non sans avoir
+jet&eacute; un regard circulaire pour juger de l'esprit de sa femme, le
+duc
+qui &eacute;tait d'ailleurs assez sceptique quant &agrave; la
+connaissance que M<sup>me</sup>
+d'&Eacute;pinay avait de l'histoire ancienne, vous comprenez, c'est
+&agrave; cause de
+Tarquin le Superbe, le roi de Rome; c'est stupide, c'est un mauvais jeu
+de mots, indigne d'Oriane. Et puis moi qui suis plus circonspect que ma
+femme, si j'ai moins d'esprit, je pense aux suites, si le malheur veut
+qu'on r&eacute;p&egrave;te cela &agrave; mon fr&egrave;re, ce sera
+toute une histoire. D'autant
+plus, ajouta-t-il, que comme justement Palam&egrave;de est tr&egrave;s
+hautain, tr&egrave;s
+haut et aussi tr&egrave;s pointilleux, tr&egrave;s enclin aux
+comm&eacute;rages, m&ecirc;me en
+dehors de la question du ch&acirc;teau, il faut reconna&icirc;tre que
+Taquin le
+Superbe lui convient assez bien. C'est ce qui sauve les mots de Madame,
+c'est que m&ecirc;me quand elle veut s'abaisser &agrave; de vulgaires
+&agrave; peu pr&egrave;s,
+elle reste spirituelle malgr&eacute; tout et elle peint assez bien les
+gens.</p>
+<p>Ainsi gr&acirc;ce, une fois, &agrave; Taquin le Superbe, une autre
+fois &agrave; un autre
+mot, ces visites du duc et de la duchesse &agrave; leur famille
+renouvelaient
+la provision des r&eacute;cits, et l'&eacute;moi qu'elles avaient
+caus&eacute; durait bien
+longtemps apr&egrave;s le d&eacute;part de la femme d'esprit et de son
+impr&eacute;sario. On
+se r&eacute;galait d'abord, avec les privil&eacute;gi&eacute;s qui
+avaient &eacute;t&eacute; de la f&ecirc;te
+(les personnes qui &eacute;taient rest&eacute;es l&agrave;), des mots
+qu'Oriane avait dits.
+&laquo;Vous ne connaissiez pas Taquin le Superbe?&raquo; demandait la
+princesse
+d'&Eacute;pinay.</p>
+<p>&#8212;Si, r&eacute;pondait en rougissant la marquise de Baveno, la
+princesse de
+Sarsina (La Rochefoucauld) m'en avait parl&eacute;, pas tout &agrave;
+fait dans les
+m&ecirc;mes termes. Mais cela a d&ucirc; &ecirc;tre bien plus
+int&eacute;ressant de l'entendre
+raconter ainsi devant ma cousine, ajoutait-elle comme elle aurait dit
+de
+l'entendre accompagner par l'auteur. &laquo;Nous parlions du dernier
+mot
+d'Oriane qui &eacute;tait ici tout &agrave; l'heure&raquo;, disait-on
+&agrave; une visiteuse qui
+allait se trouver d&eacute;sol&eacute;e de ne pas &ecirc;tre venue une
+heure auparavant.</p>
+<p>&#8212;Comment, Oriane &eacute;tait ici?</p>
+<p>&#8212;Mais oui, vous seriez venue un peu plus t&ocirc;t, lui
+r&eacute;pondait la
+princesse d'&Eacute;pinay, sans reproche, mais en laissant comprendre
+tout ce
+que la maladroite avait rat&eacute;. C'&eacute;tait sa faute si elle
+n'avait pas
+assist&eacute; &agrave; la cr&eacute;ation du monde ou &agrave; la
+derni&egrave;re repr&eacute;sentation de M<sup>me</sup>
+Carvalho. &laquo;Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane?
+j'avoue
+que j'appr&eacute;cie beaucoup Taquin le Superbe&raquo;, et le
+&laquo;mot&raquo; se mangeait
+encore froid le lendemain &agrave; d&eacute;jeuner, entre intimes qu'on
+invitait pour
+cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. M&ecirc;me
+la
+princesse faisant cette semaine-l&agrave; sa visite annuelle &agrave;
+la princesse de
+Parme en profitait pour demander &agrave; l'Altesse si elle connaissait
+le mot
+et le lui racontait. &laquo;Ah! Taquin le Superbe&raquo;, disait la
+princesse de
+Parme, les yeux &eacute;carquill&eacute;s par une admiration <i>a
+priori</i>, mais qui
+implorait un suppl&eacute;ment d'explications auquel ne se refusait pas
+la
+princesse d'&Eacute;pinay. &laquo;J'avoue que Taquin le Superbe me
+pla&icirc;t infiniment
+comme r&eacute;daction&raquo; concluait la princesse. En
+r&eacute;alit&eacute;, le mot de r&eacute;daction
+ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse
+d'&Eacute;pinay,
+qui avait la pr&eacute;tention d'avoir assimil&eacute; l'esprit des
+Guermantes, avait
+pris &agrave; Oriane les expressions &laquo;r&eacute;dig&eacute;,
+r&eacute;daction&raquo; et les employait sans
+beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas
+beaucoup M<sup>me</sup> d'&Eacute;pinay qu'elle trouvait laide, savait
+avare et croyait
+m&eacute;chante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de
+&laquo;r&eacute;daction&raquo;
+qu'elle avait entendu prononcer par M<sup>me</sup> de Guermantes et
+qu'elle n'e&ucirc;t
+pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'&eacute;tait,
+en
+effet, la r&eacute;daction qui faisait le charme de Taquin le Superbe,
+et sans
+oublier tout &agrave; fait son antipathie pour la dame laide et avare,
+elle ne
+put se d&eacute;fendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme
+qui
+poss&eacute;dait &agrave; ce point l'esprit des Guermantes qu'elle
+voulut inviter la
+princesse d'&Eacute;pinay &agrave; l'Op&eacute;ra. Seule la retint la
+pens&eacute;e qu'il
+conviendrait peut-&ecirc;tre de consulter d'abord M<sup>me</sup> de
+Guermantes. Quant &agrave;
+M<sup>me</sup> d'&Eacute;pinay qui, bien diff&eacute;rente des
+Courvoisier, faisait mille gr&acirc;ces
+&agrave; Oriane et l'aimait, mais &eacute;tait jalouse de ses relations
+et un peu
+agac&eacute;e des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout
+le
+monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la
+princesse de Parme avait eu de peine &agrave; comprendre Taquin le
+Superbe et
+combien il fallait qu'Oriane f&ucirc;t snob pour avoir dans son
+intimit&eacute; une
+pareille dinde. &laquo;Je n'aurais jamais pu fr&eacute;quenter la
+princesse de Parme
+si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait &agrave; d&icirc;ner,
+parce que M.
+d'&Eacute;pinay ne me l'aurait jamais permis &agrave; cause de son
+immoralit&eacute;, faisant
+allusion &agrave; certains d&eacute;bordements purement imaginaires de
+la princesse.
+Mais m&ecirc;me si j'avais eu un mari moins s&eacute;v&egrave;re,
+j'avoue que je n'aurais
+pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment.
+Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine &agrave; arriver
+au bout
+de la visite.&raquo; Quant &agrave; ceux des Courvoisier qui se
+trouvaient chez
+Victurnienne au moment de la visite de M<sup>me</sup> de Guermantes,
+l'arriv&eacute;e de
+la duchesse les mettait g&eacute;n&eacute;ralement en fuite &agrave;
+cause de l'exasp&eacute;ration
+que leur causaient les &laquo;salamalecs exag&eacute;r&eacute;s&raquo;
+qu'on faisait pour Oriane.
+Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas
+compl&egrave;tement la plaisanterie, mais tout de m&ecirc;me &agrave;
+moiti&eacute;, car il &eacute;tait
+instruit. Et les Courvoisier all&egrave;rent r&eacute;p&eacute;tant
+qu'Oriane avait appel&eacute;
+l'oncle Palam&egrave;de &laquo;Tarquin le Superbe&raquo;, ce qui le
+peignait selon eux
+assez bien. &laquo;Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane?
+ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En
+somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient
+pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur c&egrave;dent en
+rien,
+ni comme illustration, ni comme anciennet&eacute;, ni comme alliances.
+Il ne
+faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre
+demandait &agrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> quel &eacute;tait le
+plus noble des seigneurs l&agrave;
+pr&eacute;sents: &laquo;Sire, r&eacute;pondit le roi de France, c'est
+Courvoisier.&raquo;
+D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils rest&eacute;s que les mots
+les
+eussent laiss&eacute;s d'autant plus insensibles que les incidents qui
+les
+faisaient g&eacute;n&eacute;ralement na&icirc;tre auraient
+&eacute;t&eacute; consid&eacute;r&eacute;s par eux d'un point
+de vue tout &agrave; fait diff&eacute;rent. Si, par exemple, une
+Courvoisier se
+trouvait manquer de chaises, dans une r&eacute;ception qu'elle donnait,
+ou si
+elle se trompait de nom en parlant &agrave; une visiteuse qu'elle
+n'avait pas
+reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase
+ridicule, la Courvoisier, ennuy&eacute;e &agrave; l'extr&ecirc;me,
+rougissante, fr&eacute;missant
+d'agitation, d&eacute;plorait un pareil contretemps. Et quand elle
+avait un
+visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement
+et imp&eacute;rieusement interrogatif: &laquo;Est-ce que vous la
+connaissez?&raquo;
+craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa pr&eacute;sence
+donn&acirc;t
+une mauvaise impression &agrave; Oriane. Mais M<sup>me</sup> de
+Guermantes tirait, au
+contraire, de tels incidents, l'occasion de r&eacute;cits qui faisaient
+rire
+les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on &eacute;tait oblig&eacute; de
+l'envier
+d'avoir manqu&eacute; de chaises, d'avoir fait ou laiss&eacute; faire
+&agrave; son domestique
+une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait,
+comme on est oblig&eacute; de se f&eacute;liciter que les grands
+&eacute;crivains aient &eacute;t&eacute;
+tenus &agrave; distance par les hommes et trahis par les femmes quand
+leurs
+humiliations et leurs souffrances ont &eacute;t&eacute;, sinon
+l'aiguillon de leur
+g&eacute;nie, du moins la mati&egrave;re de leurs &#339;uvres.</p>
+<p>Les Courvoisier n'&eacute;taient pas davantage capables de
+s'&eacute;lever jusqu'&agrave;
+l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans
+la
+vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un s&ucirc;r instinct aux
+n&eacute;cessit&eacute;s
+du moment, en faisait quelque chose d'artistique, l&agrave; o&ugrave;
+l'application
+purement raisonn&eacute;e de r&egrave;gles rigides e&ucirc;t
+donn&eacute; d'aussi mauvais r&eacute;sultats
+qu'&agrave; quelqu'un qui, voulant r&eacute;ussir en amour ou dans la
+politique,
+reproduirait &agrave; la lettre dans sa propre vie les exploits de
+Bussy
+d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un d&icirc;ner de famille, ou
+un d&icirc;ner
+pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur
+fils,
+leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet.
+Une Courvoisier dont le p&egrave;re avait &eacute;t&eacute; ministre de
+l'empereur, ayant &agrave;
+donner une matin&eacute;e en l'honneur de la princesse Mathilde,
+d&eacute;duisit par
+esprit de g&eacute;om&eacute;trie qu'elle ne pouvait inviter que des
+bonapartistes. Or
+elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes
+&eacute;l&eacute;gantes de ses
+relations, tous les hommes agr&eacute;ables furent impitoyablement
+bannis,
+parce que, d'opinion ou d'attaches l&eacute;gitimistes, ils auraient,
+selon la
+logique des Courvoisier, pu d&eacute;plaire &agrave; l'Altesse
+Imp&eacute;riale. Celle-ci,
+qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez
+&eacute;tonn&eacute;e quand elle trouva seulement chez M<sup>me</sup>
+de Courvoisier une
+pique-assiette c&eacute;l&egrave;bre, veuve d'un ancien pr&eacute;fet
+de l'Empire, la veuve
+du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur
+fid&eacute;lit&eacute;
+&agrave; Napol&eacute;on, leur b&ecirc;tise et leur ennui. La princesse
+Mathilde n'en
+r&eacute;pandit pas moins le ruissellement g&eacute;n&eacute;reux et
+doux de sa gr&acirc;ce
+souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes
+se
+garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la
+princesse, et qu'elle rempla&ccedil;a, sans raisonnements <i>a priori</i>
+sur le
+bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beaut&eacute;s,
+de toutes
+les valeurs, de toutes les c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s qu'une sorte
+de flair, de tact et
+de doigt&eacute; lui faisait sentir devoir &ecirc;tre agr&eacute;ables
+&agrave; la ni&egrave;ce de
+l'empereur, m&ecirc;me quand elles &eacute;taient de la propre famille
+du roi. Il n'y
+manqua m&ecirc;me pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la
+princesse,
+relevant M<sup>me</sup> de Guermantes qui lui faisait la
+r&eacute;v&eacute;rence et voulait lui
+baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du c&#339;ur
+qu'elle put assurer &agrave; la duchesse qu'elle n'avait jamais
+pass&eacute; une
+meilleure journ&eacute;e ni assist&eacute; &agrave; une f&ecirc;te plus
+r&eacute;ussie. La princesse de
+Parme &eacute;tait Courvoisier par l'incapacit&eacute; d'innover en
+mati&egrave;re sociale,
+mais, &agrave; la diff&eacute;rence des Courvoisier, la surprise que
+lui causait
+perp&eacute;tuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme
+chez eux
+l'antipathie, mais l'&eacute;merveillement. Cet &eacute;tonnement
+&eacute;tait encore accru
+du fait de la culture infiniment arri&eacute;r&eacute;e de la
+princesse. M<sup>me</sup> de
+Guermantes &eacute;tait elle-m&ecirc;me beaucoup moins avanc&eacute;e
+qu'elle ne le
+croyait. Mais il suffisait qu'elle le f&ucirc;t plus que M<sup>me</sup>
+de Parme pour
+stup&eacute;fier celle-ci, et comme chaque g&eacute;n&eacute;ration de
+critiques se borne &agrave;
+prendre le contrepied des v&eacute;rit&eacute;s admises par leurs
+pr&eacute;d&eacute;cesseurs, elle
+n'avait qu'&agrave; dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois,
+&eacute;tait avant
+tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans
+Wagner, pour procurer &agrave; la princesse, au prix d'un surmenage
+toujours
+nouveau, comme &agrave; quelqu'un qui nage dans la temp&ecirc;te, des
+horizons qui
+lui paraissaient inou&iuml;s et lui restaient confus.
+Stup&eacute;faction d'ailleurs
+devant les paradoxes, prof&eacute;r&eacute;s non seulement au sujet des
+&#339;uvres
+artistiques, mais m&ecirc;me des personnes de leur connaissance, et
+aussi des
+actions mondaines. Sans doute l'incapacit&eacute; o&ugrave;
+&eacute;tait M<sup>me</sup> de Parme de
+s&eacute;parer le v&eacute;ritable esprit des Guermantes des formes
+rudimentairement
+apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire &agrave; la haute
+valeur
+intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont
+ensuite elle &eacute;tait confondue d'entendre la duchesse lui dire en
+souriant
+que c'&eacute;tait de simples cruches), telle &eacute;tait une des
+causes de
+l'&eacute;tonnement que la princesse avait toujours &agrave; entendre M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que,
+moi
+qui connaissais &agrave; cette &eacute;poque plus de livres que de gens
+et mieux la
+litt&eacute;rature que le monde, je m'expliquai en pensant que la
+duchesse,
+vivant de cette vie mondaine dont le d&eacute;s&#339;uvrement et la
+st&eacute;rilit&eacute; sont &agrave;
+une activit&eacute; sociale v&eacute;ritable ce qu'est en art la
+critique &agrave; la
+cr&eacute;ation, &eacute;tendait aux personnes de son entourage
+l'instabilit&eacute; de
+points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour &eacute;tancher
+son
+esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais
+et ne se g&ecirc;nera point de soutenir l'opinion
+d&eacute;salt&eacute;rante que la plus
+belle <i>Iphig&eacute;nie</i> est celle de Piccini et non celle de
+Gluck, au besoin
+la v&eacute;ritable <i>Ph&egrave;dre</i> celle de Pradon.</p>
+<p>Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait
+&eacute;pous&eacute; un
+timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes s'inventait un beau jour une volupt&eacute; spirituelle non
+pas
+seulement en d&eacute;crivant la femme, mais en
+&laquo;d&eacute;couvrant&raquo; le mari. Dans le
+m&eacute;nage Cambremer par exemple, si elle e&ucirc;t v&eacute;cu
+alors dans ce milieu,
+elle e&ucirc;t d&eacute;cr&eacute;t&eacute; que M<sup>me</sup> de
+Cambremer &eacute;tait stupide, et en revanche, que
+la personne int&eacute;ressante, m&eacute;connue, d&eacute;licieuse,
+vou&eacute;e au silence par
+une femme jacassante, mais la valant mille fois, &eacute;tait le
+marquis, et la
+duchesse e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; &agrave; d&eacute;clarer cela
+le m&ecirc;me genre de rafra&icirc;chissement
+que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire <i>Hernani</i>,
+confesse lui pr&eacute;f&eacute;rer le <i>Lion amoureux.</i> A cause
+du m&ecirc;me besoin maladif
+de nouveaut&eacute;s arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait
+une femme
+mod&egrave;le, une vraie sainte, d'avoir &eacute;t&eacute;
+mari&eacute;e &agrave; un coquin, un beau jour
+M<sup>me</sup> de Guermantes affirmait que ce coquin &eacute;tait un
+homme l&eacute;ger, mais
+plein de c&#339;ur, que la duret&eacute; implacable de sa femme avait
+pouss&eacute; &agrave; de
+vraies incons&eacute;quences. Je savais que ce n'&eacute;tait pas
+seulement entre les
+&#339;uvres, dans la longue s&eacute;rie des si&egrave;cles, mais jusqu'au
+sein d'une m&ecirc;me
+&#339;uvre que la critique joue &agrave; replonger dans l'ombre ce qui
+depuis trop
+longtemps &eacute;tait radieux et &agrave; en faire sortir ce qui
+semblait vou&eacute; &agrave;
+l'obscurit&eacute; d&eacute;finitive. Je n'avais pas seulement vu
+Bellini,
+Winterhalter, les architectes j&eacute;suites, un
+&eacute;b&eacute;niste de la Restauration,
+venir prendre la place de g&eacute;nies qu'on avait dits
+fatigu&eacute;s simplement
+parce que les oisifs intellectuels s'en &eacute;taient fatigu&eacute;s,
+comme sont
+toujours fatigu&eacute;s et changeants les neurasth&eacute;niques.
+J'avais vu pr&eacute;f&eacute;rer
+en Sainte-Beuve tour &agrave; tour le critique et le po&egrave;te,
+Musset reni&eacute; quant
+&agrave; ses vers sauf pour de petites pi&egrave;ces fort
+insignifiantes. Sans doute
+certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des sc&egrave;nes les
+plus
+c&eacute;l&egrave;bres du <i>Cid</i> ou de <i>Polyeucte</i> telle
+tirade du <i>Menteur</i> qui donne,
+comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de
+l'&eacute;poque, mais
+leur pr&eacute;dilection, justifi&eacute;e sinon par des motifs de
+beaut&eacute;, du moins
+par un int&eacute;r&ecirc;t documentaire, est encore trop rationnelle
+pour la
+critique folle. Elle donne tout Moli&egrave;re pour un vers de <i>l'&Eacute;tourdi,</i>
+et,
+m&ecirc;me en trouvant le <i>Tristan</i> de Wagner assommant, en
+sauvera une &laquo;jolie
+note de cor&raquo;, au moment o&ugrave; passe la chasse. Cette
+d&eacute;pravation m'aida &agrave;
+comprendre celle dont faisait preuve M<sup>me</sup> de Guermantes quand
+elle
+d&eacute;cidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave c&#339;ur,
+mais sot,
+&eacute;tait un monstre d'&eacute;go&iuml;sme, plus fin qu'on ne
+croyait, qu'un autre connu
+pour sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; pouvait symboliser l'avarice,
+qu'une bonne m&egrave;re ne
+tenait pas &agrave; ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse
+avait
+les plus nobles sentiments. Comme g&acirc;t&eacute;es par la
+nullit&eacute; de la vie
+mondaine, l'intelligence et la sensibilit&eacute; de M<sup>me</sup> de
+Guermantes &eacute;taient
+trop vacillantes pour que le d&eacute;go&ucirc;t ne
+succ&eacute;d&acirc;t pas assez vite chez elle
+&agrave; l'engouement (quitte &agrave; se sentir de nouveau
+attir&eacute;e vers le genre
+d'esprit qu'elle avait tour &agrave; tour recherch&eacute; et
+d&eacute;laiss&eacute;) et pour que le
+charme qu'elle avait trouv&eacute; &agrave; un homme de c&#339;ur ne se
+change&acirc;t pas, s'il
+la fr&eacute;quentait trop, cherchait trop en elle des directions
+qu'elle &eacute;tait
+incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par
+son
+admirateur et qui ne l'&eacute;tait que par l'impuissance o&ugrave; on
+est de trouver
+du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de
+jugement de la duchesse n'&eacute;pargnaient personne, except&eacute;
+son mari. Lui
+seul ne l'avait jamais aim&eacute;e; en lui elle avait senti toujours
+un de ces
+caract&egrave;res de fer, indiff&eacute;rent aux caprices qu'elle
+avait, d&eacute;daigneux de
+sa beaut&eacute;, violent, d'une volont&eacute; &agrave; ne plier
+jamais et sous la seule loi
+desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de
+Guermantes poursuivant un m&ecirc;me type de beaut&eacute;
+f&eacute;minine, mais le
+cherchant dans des ma&icirc;tresses souvent renouvel&eacute;es,
+n'avait, une fois
+qu'ils les avait quitt&eacute;es, et pour se moquer d'elles, qu'une
+associ&eacute;e
+durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont
+il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus
+vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie,
+pour une femme que lui M. de Guermantes &eacute;tait trop heureux
+d'avoir
+trouv&eacute;e, qui couvrait tous ses d&eacute;sordres, recevait comme
+personne, et
+maintenait &agrave; leur salon son rang de premier salon du faubourg
+Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait
+lui-m&ecirc;me;
+souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il &eacute;tait fier
+d'elle. Si,
+aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus l&eacute;ger argent
+pour des
+charit&eacute;s, pour les domestiques, il tenait &agrave; ce qu'elle
+e&ucirc;t les toilettes
+les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes venait d'inventer, relativement aux m&eacute;rites et aux
+d&eacute;fauts,
+brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et
+friand paradoxe, elle br&ucirc;lait d'en faire l'essai devant des
+personnes
+capables de le go&ucirc;ter, d'en faire savourer l'originalit&eacute;
+psychologique
+et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles
+ne contenaient pas d'habitude plus de v&eacute;rit&eacute; que les
+anciennes, souvent
+moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu
+leur conf&eacute;rait quelque chose d'intellectuel qui les rendait
+&eacute;mouvantes &agrave;
+communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la
+psychologie de la duchesse &eacute;tait g&eacute;n&eacute;ralement un
+intime dont ceux &agrave; qui
+elle souhaitait de transmettre sa d&eacute;couverte ignoraient
+enti&egrave;rement
+qu'il ne f&ucirc;t plus au comble de la faveur; aussi la
+r&eacute;putation qu'avait
+M<sup>me</sup> de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et
+d&eacute;vou&eacute;e,
+rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus
+intervenir ensuite comme contrainte et forc&eacute;e, en donnant la
+r&eacute;plique
+pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un
+partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'&eacute;tait
+justement le
+r&ocirc;le o&ugrave; excellait M. de Guermantes.</p>
+<p>Quant aux actions mondaines, c'&eacute;tait encore un autre plaisir
+arbitrairement th&eacute;&acirc;tral que M<sup>me</sup> de Guermantes
+&eacute;prouvait &agrave; &eacute;mettre sur
+elles de ces jugements impr&eacute;vus qui fouettaient de surprises
+incessantes
+et d&eacute;licieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la
+duchesse, ce
+fut moins &agrave; l'aide de la critique litt&eacute;raire que
+d'apr&egrave;s la vie
+politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre
+quel il pouvait &ecirc;tre. Les &eacute;dits successifs et
+contradictoires par
+lesquels M<sup>me</sup> de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des
+valeurs
+chez les personnes de son milieu ne suffisant plus &agrave; la
+distraire, elle
+cherchait aussi, dans la mani&egrave;re dont elle dirigeait sa propre
+conduite
+sociale, dont elle rendait compte de ses moindres d&eacute;cisions
+mondaines, &agrave;
+go&ucirc;ter ces &eacute;motions artificielles, &agrave; ob&eacute;ir
+&agrave; ces devoirs factices qui
+stimulent la sensibilit&eacute; des assembl&eacute;es et s'imposent
+&agrave; l'esprit des
+politiciens. On sait que quand un ministre explique &agrave; la Chambre
+qu'il a
+cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet
+toute simple &agrave; l'homme de bon sens qui le lendemain dans son
+journal lit
+le compte rendu de la s&eacute;ance, ce lecteur de bon sens se sent
+pourtant
+remu&eacute; tout d'un coup, et commence &agrave; douter d'avoir eu
+raison d'approuver
+le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a &eacute;t&eacute;
+&eacute;cout&eacute; au
+milieu d'une vive agitation et ponctu&eacute; par des expressions de
+bl&acirc;me
+telles que: &laquo;C'est tr&egrave;s grave&raquo;, prononc&eacute;es
+par un d&eacute;put&eacute; dont le nom et
+les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentu&eacute;s
+que, dans
+l'interruption tout enti&egrave;re, les mots &laquo;c'est tr&egrave;s
+grave!&raquo; tiennent moins
+de place qu'un h&eacute;mistiche dans un alexandrin. Par exemple
+autrefois,
+quand M. de Guermantes, prince des Laumes, si&eacute;geait &agrave; la
+Chambre, on
+lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce f&ucirc;t
+surtout
+destin&eacute; &agrave; la circonscription de M&eacute;s&eacute;glise
+et afin de montrer aux
+&eacute;lecteurs qu'ils n'avaient pas port&eacute; leurs votes sur un
+mandataire
+inactif ou muet: &laquo;Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des
+Laumes:
+&laquo;Ceci est grave!&raquo; Tr&egrave;s bien! au centre et sur
+quelques bancs &agrave; droite,
+vives exclamations &agrave; l'extr&ecirc;me gauche.&raquo;</p>
+<p>Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de
+fid&eacute;lit&eacute; au sage
+ministre, mais son c&#339;ur est &eacute;branl&eacute; de nouveaux
+battements par les
+premiers mots du nouvel orateur qui r&eacute;pond au ministre:</p>
+<p>&laquo;L'&eacute;tonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive
+sensation dans
+la partie droite de l'h&eacute;micycle), que m'ont caus&eacute;s les
+paroles de celui
+qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre
+d'applaudissements)... Quelques d&eacute;put&eacute;s s'empressent vers
+le banc des
+ministres; M. le Sous-Secr&eacute;taire d'&Eacute;tat aux Postes et
+T&eacute;l&eacute;graphes fait
+de sa place avec la t&ecirc;te un signe affirmatif.&raquo; Ce
+&laquo;tonnerre
+d'applaudissements&raquo;, emporte les derni&egrave;res
+r&eacute;sistances du lecteur de bon
+sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une
+fa&ccedil;on de
+proc&eacute;der qui en soi-m&ecirc;me est insignifiante; au besoin,
+quelque fait
+normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les
+pauvres, la lumi&egrave;re sur une iniquit&eacute;,
+pr&eacute;f&eacute;rer la paix &agrave; la guerre, il
+le trouvera scandaleux et y verra une offense &agrave; certains
+principes
+auxquels il n'avait pas pens&eacute; en effet, qui ne sont pas inscrits
+dans le
+c&#339;ur de l'homme, mais qui &eacute;meuvent fortement &agrave; cause des
+acclamations
+qu'ils d&eacute;cha&icirc;nent et des compactes majorit&eacute;s qu'ils
+rassemblent.</p>
+<p>Il faut d'ailleurs reconna&icirc;tre que cette subtilit&eacute; des
+hommes
+politiques, qui me servit &agrave; m'expliquer le milieu Guermantes et
+plus
+tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse
+d'interpr&eacute;tation souvent d&eacute;sign&eacute;e par &laquo;lire
+entre les lignes&raquo;. Si dans
+les assembl&eacute;es il y a absurdit&eacute; par perversion de cette
+finesse, il y a
+stupidit&eacute; par manque de cette finesse dans le public qui prend
+tout &laquo;&agrave;
+la lettre&raquo;, qui ne soup&ccedil;onne pas une r&eacute;vocation
+quand un haut dignitaire
+est relev&eacute; de ses fonctions &laquo;sur sa demande&raquo; et qui
+se dit: &laquo;Il n'est
+pas r&eacute;voqu&eacute; puisque c'est lui qui l'a
+demand&eacute;&raquo;, une d&eacute;faite quand les
+Russes par un mouvement strat&eacute;gique se replient devant les
+Japonais sur
+des positions plus fortes et pr&eacute;par&eacute;es &agrave; l'avance,
+un refus quand une
+province ayant demand&eacute; l'ind&eacute;pendance &agrave; l'empereur
+d'Allemagne, celui-ci
+lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour
+revenir &agrave; ces s&eacute;ances de la Chambre, que, quand elles
+s'ouvrent, les
+d&eacute;put&eacute;s eux-m&ecirc;mes soient pareils &agrave; l'homme
+de bon sens qui en lira le
+compte rendu. Apprenant que des ouvriers en gr&egrave;ve ont
+envoy&eacute; leurs
+d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s aupr&egrave;s d'un ministre,
+peut-&ecirc;tre se demandent-ils na&iuml;vement:
+&laquo;Ah! voyons, que se sont-ils dit? esp&eacute;rons que tout s'est
+arrang&eacute;&raquo;, au
+moment o&ugrave; le ministre monte &agrave; la tribune dans un profond
+silence qui
+d&eacute;j&agrave; met en go&ucirc;t d'&eacute;motions artificielles.
+Les premiers mots du
+ministre: &laquo;Je n'ai pas besoin de dire &agrave; la Chambre que
+j'ai un trop haut
+sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir re&ccedil;u cette
+d&eacute;l&eacute;gation
+dont l'autorit&eacute; de ma charge n'avait pas &agrave;
+conna&icirc;tre&raquo;, sont un coup de
+th&eacute;&acirc;tre, car c'&eacute;tait la seule hypoth&egrave;se que
+le bon sens des d&eacute;put&eacute;s
+n'e&ucirc;t pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de
+th&eacute;&acirc;tre, il
+est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de
+quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre
+qui
+recevra, en retournant &agrave; son banc, les f&eacute;licitations de
+ses coll&egrave;gues.
+On est aussi &eacute;mu que le jour o&ugrave; il a
+n&eacute;glig&eacute; d'inviter &agrave; une grande f&ecirc;te
+officielle le pr&eacute;sident du Conseil municipal qui lui faisait
+opposition,
+et on d&eacute;clare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il
+a agi en
+v&eacute;ritable homme d'&Eacute;tat.</p>
+<p>M. de Guermantes, &agrave; cette &eacute;poque de sa vie, avait, au
+grand scandale des
+Courvoisier, fait souvent partie des coll&egrave;gues qui venaient
+f&eacute;liciter le
+ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, m&ecirc;me &agrave; un
+moment o&ugrave; il
+joua un assez grand r&ocirc;le &agrave; la Chambre et o&ugrave; on
+songeait &agrave; lui pour un
+minist&egrave;re ou une ambassade, il &eacute;tait, quand un ami venait
+lui demander
+un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins
+au grand personnage politique que tout autre qui n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; le duc de
+Guermantes. Car s'il disait que la noblesse &eacute;tait peu de chose,
+qu'il
+consid&eacute;rait ses coll&egrave;gues comme des &eacute;gaux, il n'en
+pensait pas un mot.
+Il recherchait, feignait d'estimer, mais m&eacute;prisait les
+situations
+politiques, et comme il restait pour lui-m&ecirc;me M. de Guermantes,
+elles ne
+mettaient pas autour de sa personne cet empes&eacute; des grands
+emplois qui
+rend d'autres inabordables. Et par l&agrave;, son orgueil
+prot&eacute;geait contre
+toute atteinte non pas seulement ses fa&ccedil;ons d'une
+familiarit&eacute; affich&eacute;e,
+mais ce qu'il pouvait avoir de simplicit&eacute; v&eacute;ritable.</p>
+<p>Pour en revenir &agrave; ces d&eacute;cisions artificielles et
+&eacute;mouvantes comme celles
+des politiciens, M<sup>me</sup> de Guermantes ne d&eacute;concertait
+pas moins les
+Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la
+princesse de Parme, par des d&eacute;crets inattendus sous lesquels on
+sentait
+des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en &eacute;tait
+moins avis&eacute;.
+Si le nouveau ministre de Gr&egrave;ce donnait un bal travesti, chacun
+choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la
+duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait &ecirc;tre en Duchesse de
+Bourgogne,
+une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de
+Dujabar, une troisi&egrave;me en Psych&eacute;. Enfin une Courvoisier
+ayant demand&eacute;:
+&laquo;En quoi te mettras-tu, Oriane?&raquo; provoquait la seule
+r&eacute;ponse &agrave; quoi l'on
+n'e&ucirc;t pas pens&eacute;: &laquo;Mais en rien du tout!&raquo; et
+qui faisait beaucoup marcher
+les langues comme d&eacute;voilant l'opinion d'Oriane sur la
+v&eacute;ritable position
+mondaine du nouveau ministre de Gr&egrave;ce et sur la conduite
+&agrave; tenir &agrave; son
+&eacute;gard, c'est-&agrave;-dire l'opinion qu'on aurait d&ucirc;
+pr&eacute;voir, &agrave; savoir qu'une
+duchesse &laquo;n'avait pas &agrave; se rendre&raquo; au bal travesti
+de ce nouveau
+ministre. &laquo;Je ne vois pas qu'il y ait n&eacute;cessit&eacute;
+&agrave; aller chez le ministre
+de Gr&egrave;ce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque,
+pourquoi
+irais-je l&agrave;-bas, je n'ai rien &agrave; y faire&raquo;, disait la
+duchesse.</p>
+<p>&#8212;Mais tout le monde y va, il para&icirc;t que ce sera charmant,
+s'&eacute;criait M<sup>me</sup>
+de Gallardon.</p>
+<p>&#8212;Mais c'est charmant aussi de rester au coin de son feu,
+r&eacute;pondait M<sup>me</sup>
+de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les
+Guermantes,
+sans imiter, approuvaient. &laquo;Naturellement tout le monde n'est pas
+en
+position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un
+c&ocirc;t&eacute; on
+ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous
+exag&eacute;rons
+en nous mettant &agrave; plat ventre devant ces &eacute;trangers dont
+on ne sait pas
+toujours d'o&ugrave; ils viennent.&raquo; Naturellement, sachant les
+commentaires que
+ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes avait autant de plaisir &agrave; entrer dans une f&ecirc;te
+o&ugrave; on n'osait
+pas compter sur elle, qu'&agrave; rester chez soi ou &agrave; passer la
+soir&eacute;e avec
+son mari au th&eacute;&acirc;tre, le soir d'une f&ecirc;te o&ugrave;
+&laquo;tout le monde allait&raquo;, ou
+bien, quand on pensait qu'elle &eacute;clipserait les plus beaux
+diamants par
+un diad&egrave;me historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une
+autre
+tenue que celle qu'on croyait &agrave; tort de rigueur. Bien qu'elle
+f&ucirc;t
+antidreyfusarde (tout en croyant &agrave; l'innocence de Dreyfus, de
+m&ecirc;me
+qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux
+id&eacute;es),
+elle avait produit une &eacute;norme sensation &agrave; une
+soir&eacute;e chez la princesse
+de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames
+s'&eacute;taient
+lev&eacute;es &agrave; l'entr&eacute;e du g&eacute;n&eacute;ral
+Mercier, et ensuite en se levant et en
+demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait
+commenc&eacute; une conf&eacute;rence, montrant par l&agrave; qu'elle
+ne trouvait pas que le
+monde f&ucirc;t fait pour parler politique; toutes les t&ecirc;tes
+s'&eacute;taient
+tourn&eacute;es vers elle &agrave; un concert du Vendredi Saint
+o&ugrave;, quoique
+voltairienne, elle n'&eacute;tait pas rest&eacute;e parce qu'elle avait
+trouv&eacute;
+ind&eacute;cent qu'on m&icirc;t en sc&egrave;ne le Christ. On sait ce
+qu'est, m&ecirc;me pour les
+plus grandes mondaines, le moment de l'ann&eacute;e o&ugrave; les
+f&ecirc;tes commencent: au
+point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler,
+manie
+psychologique, et aussi manque de sensibilit&eacute;, finissait souvent
+par
+dire des sottises, avait pu r&eacute;pondre &agrave; quelqu'un qui
+&eacute;tait venu la
+condol&eacute;ancer sur la mort de son p&egrave;re, M. de Montmorency:
+&laquo;C'est
+peut-&ecirc;tre encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil
+au
+moment o&ugrave; on a &agrave; sa glace des centaines de cartes
+d'invitations.&raquo; Eh
+bien, &agrave; ce moment de l'ann&eacute;e, quand on invitait &agrave;
+d&icirc;ner la duchesse de
+Guermantes en se pressant pour qu'elle ne f&ucirc;t pas
+d&eacute;j&agrave; retenue, elle
+refusait pour la seule raison &agrave; laquelle un mondain n'e&ucirc;t
+jamais pens&eacute;:
+elle allait partir en croisi&egrave;re pour visiter les fjords de la
+Norv&egrave;ge,
+qui l'int&eacute;ressaient. Les gens du monde en furent
+stup&eacute;faits, et sans se
+soucier d'imiter la duchesse &eacute;prouv&egrave;rent pourtant de son
+action l'esp&egrave;ce
+de soulagement qu'on a dans Kant quand, apr&egrave;s la
+d&eacute;monstration la plus
+rigoureuse du d&eacute;terminisme, on d&eacute;couvre qu'au-dessus du
+monde de la
+n&eacute;cessit&eacute; il y a celui de la libert&eacute;. Toute
+invention dont on ne s'&eacute;tait
+jamais avis&eacute; excite l'esprit, m&ecirc;me des gens qui ne savent
+pas en
+profiter. Celle de la navigation &agrave; vapeur &eacute;tait peu de
+chose aupr&egrave;s
+d'user de la navigation &agrave; vapeur &agrave; l'&eacute;poque
+s&eacute;dentaire de la <i>season</i>.
+L'id&eacute;e qu'on pouvait volontairement renoncer &agrave; cent
+d&icirc;ners ou d&eacute;jeuners
+en ville, au double de &laquo;th&eacute;s&raquo;, au triple de
+soir&eacute;es, aux plus brillants
+lundis de l'Op&eacute;ra et mardis des Fran&ccedil;ais pour aller
+visiter les fjords
+de la Norv&egrave;ge ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que <i>Vingt
+mille lieues sous les Mers</i>, mais leur communiqua la m&ecirc;me
+sensation
+d'ind&eacute;pendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour
+o&ugrave; l'on
+n'entend&icirc;t dire, non seulement &laquo;vous connaissez le dernier
+mot
+d'Oriane?&raquo;, mais &laquo;vous savez la derni&egrave;re
+d'Oriane?&raquo; Et de la &laquo;derni&egrave;re
+d'Oriane&raquo;, comme du dernier &laquo;mot&raquo; d'Oriane, on
+r&eacute;p&eacute;tait: &laquo;C'est bien
+d'Oriane&raquo;; &laquo;c'est de l'Oriane tout pur.&raquo; La
+derni&egrave;re d'Oriane, c'&eacute;tait,
+par exemple, qu'ayant &agrave; r&eacute;pondre au nom d'une
+soci&eacute;t&eacute; patriotique au
+cardinal X..., &eacute;v&ecirc;que de Ma&ccedil;on (que d'habitude M.
+de Guermantes, quand
+il parlait de lui, appelait &laquo;Monsieur de Mascon&raquo;, parce que
+le duc
+trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait &agrave; imaginer
+comment la lettre serait tourn&eacute;e, et trouvait bien les premiers
+mots:
+&laquo;&Eacute;minence&raquo; ou &laquo;Monseigneur&raquo;, mais
+&eacute;tait embarrass&eacute; devant le reste, la
+lettre d'Oriane, &agrave; l'&eacute;tonnement de tous, d&eacute;butait
+par &laquo;Monsieur le
+cardinal&raquo; &agrave; cause d'un vieil usage acad&eacute;mique, ou
+par &laquo;Mon cousin&raquo;, ce
+terme &eacute;tant usit&eacute; entre les princes de l'&Eacute;glise,
+les Guermantes et les
+souverains qui demandaient &agrave; Dieu d'avoir les uns et les autres
+&laquo;dans sa
+sainte et digne garde&raquo;. Pour qu'on parl&acirc;t d'une
+&laquo;derni&egrave;re d'Oriane&raquo;, il
+suffisait qu'&agrave; une repr&eacute;sentation o&ugrave; il y avait
+tout Paris et o&ugrave; on
+jouait une fort jolie pi&egrave;ce, comme on cherchait M<sup>me</sup>
+de Guermantes dans
+la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de
+tant
+d'autres qui l'avaient invit&eacute;e, on la trouv&acirc;t seule, en
+noir, avec un
+tout petit chapeau, &agrave; un fauteuil o&ugrave; elle &eacute;tait
+arriv&eacute;e pour le lever du
+rideau. &laquo;On entend mieux pour une pi&egrave;ce qui en vaut la
+peine&raquo;,
+expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et &agrave;
+l'&eacute;merveillement des
+Guermantes et de la princesse de Parme, qui d&eacute;couvraient
+subitement que
+le &laquo;genre&raquo; d'entendre le commencement d'une pi&egrave;ce
+&eacute;tait plus nouveau,
+marquait plus d'originalit&eacute; et d'intelligence (ce qui
+n'&eacute;tait pas pour
+&eacute;tonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte
+apr&egrave;s un
+grand d&icirc;ner et une apparition dans une soir&eacute;e. Tels
+&eacute;taient les
+diff&eacute;rents genres d'&eacute;tonnement auxquels la princesse de
+Parme savait
+qu'elle pouvait se pr&eacute;parer si elle posait une question
+litt&eacute;raire ou
+mondaine &agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes, et qui faisaient que,
+pendant ces d&icirc;ners
+chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet
+qu'avec
+la prudence inqui&egrave;te et ravie de la baigneuse &eacute;mergeant
+entre deux
+&laquo;lames&raquo;.</p>
+<p>Parmi les &eacute;l&eacute;ments qui, absents des deux ou trois
+autres salons &agrave; peu
+pr&egrave;s &eacute;quivalents qui &eacute;taient &agrave; la
+t&ecirc;te du faubourg Saint-Germain,
+diff&eacute;renciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes,
+comme
+Leibniz admet que chaque monade en refl&eacute;tant tout l'univers y
+ajoute
+quelque chose de particulier, un des moins sympathiques &eacute;tait
+habituellement fourni par une ou deux tr&egrave;s belles femmes qui
+n'avaient
+de titre &agrave; &ecirc;tre l&agrave; que leur beaut&eacute;, l'usage
+qu'avait fait d'elles M. de
+Guermantes, et desquelles la pr&eacute;sence r&eacute;v&eacute;lait
+aussit&ocirc;t, comme dans
+d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari
+&eacute;tait un ardent appr&eacute;ciateur des gr&acirc;ces
+f&eacute;minines. Elles se
+ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le go&ucirc;t des femmes
+grandes, &agrave; la fois majestueuses et d&eacute;sinvoltes, d'un
+genre interm&eacute;diaire
+entre la <i>V&eacute;nus de Milo</i> et la <i>Victoire de Samothrace;</i>
+souvent
+blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus
+r&eacute;cente,
+laquelle &eacute;tait &agrave; ce d&icirc;ner, cette vicomtesse
+d'Arpajon qu'il avait tant
+aim&eacute;e qu'il la for&ccedil;a longtemps &agrave; lui envoyer
+jusqu'&agrave; dix t&eacute;l&eacute;grammes par
+jour (ce qui aga&ccedil;ait un peu la duchesse), correspondait avec
+elle par
+pigeons voyageurs quand il &eacute;tait &agrave; Guermantes, et de
+laquelle enfin il
+avait &eacute;t&eacute; pendant longtemps si incapable de se passer,
+qu'un hiver qu'il
+avait d&ucirc; passer &agrave; Parme, il revenait chaque semaine
+&agrave; Paris, faisant
+deux jours de voyage pour la voir.</p>
+<p>D'ordinaire, ces belles figurantes avaient &eacute;t&eacute; ses
+ma&icirc;tresses mais ne
+l'&eacute;taient plus (c'&eacute;tait le cas pour M<sup>me</sup>
+d'Arpajon) ou &eacute;taient sur le
+point de cesser de l'&ecirc;tre. Peut-&ecirc;tre cependant le prestige
+qu'exer&ccedil;aient
+sur elle la duchesse et l'espoir d'&ecirc;tre re&ccedil;ues dans son
+salon,
+quoiqu'elles appartinssent elles-m&ecirc;mes &agrave; des milieux fort
+aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles
+d&eacute;cid&eacute;es, plus
+encore que la beaut&eacute; et la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de
+celui-ci, &agrave; c&eacute;der aux d&eacute;sirs du
+duc. D'ailleurs la duchesse n'e&ucirc;t pas oppos&eacute; &agrave; ce
+qu'elles p&eacute;n&eacute;trassent
+chez elle une r&eacute;sistance absolue; elle savait qu'en plus d'une,
+elle
+avait trouv&eacute; une alli&eacute;e, gr&acirc;ce &agrave; laquelle,
+elle avait obtenu mille
+choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait
+impitoyablement &agrave; sa femme tant qu'il n'&eacute;tait pas
+amoureux d'une autre.
+Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent re&ccedil;ues chez la
+duchesse que
+quand leur liaison &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fort avanc&eacute;e
+tenait plut&ocirc;t d'abord &agrave; ce
+que le duc, chaque fois qu'il s'&eacute;tait embarqu&eacute; dans un
+grand amour,
+avait cru seulement &agrave; une simple passade en &eacute;change de
+laquelle il
+estimait que c'&eacute;tait beaucoup que d'&ecirc;tre invit&eacute;
+chez sa femme. Or, il se
+trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce
+que
+des r&eacute;sistances, sur lesquelles il n'avait pas compt&eacute;, se
+produisaient,
+ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de r&eacute;sistance. En amour,
+souvent,
+la gratitude, le d&eacute;sir de faire plaisir, font donner au
+del&agrave; de ce que
+l'esp&eacute;rance et l'int&eacute;r&ecirc;t avaient promis. Mais alors
+la r&eacute;alisation de
+cette offre &eacute;tait entrav&eacute;e par d'autres circonstances.
+D'abord toutes
+les femmes qui avaient r&eacute;pondu &agrave; l'amour de M. de
+Guermantes, et
+quelquefois m&ecirc;me quand elles ne lui avaient pas encore
+c&eacute;d&eacute;, avaient &eacute;t&eacute;
+tour &agrave; tour s&eacute;questr&eacute;es par lui. Il ne leur
+permettait plus de voir
+personne, il passait aupr&egrave;s d'elles presque toutes ses heures,
+il
+s'occupait de l'&eacute;ducation de leurs enfants, auxquels
+quelquefois, si
+l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui
+arriva de donner un fr&egrave;re ou une s&#339;ur. Puis si, au d&eacute;but
+de la liaison,
+la pr&eacute;sentation &agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes, nullement
+envisag&eacute;e par le duc,
+avait jou&eacute; un r&ocirc;le dans l'esprit de la ma&icirc;tresse, la
+liaison elle-m&ecirc;me
+avait transform&eacute; les points de vue de cette femme; le duc
+n'&eacute;tait plus
+seulement pour elle le mari de la plus &eacute;l&eacute;gante femme de
+Paris, mais un
+homme que sa nouvelle ma&icirc;tresse aimait, un homme aussi qui
+souvent lui
+avait donn&eacute; les moyens et le go&ucirc;t de plus de luxe et qui
+avait
+interverti l'ordre ant&eacute;rieur d'importance des questions de
+snobisme et
+des questions d'int&eacute;r&ecirc;t; enfin quelquefois, une jalousie
+de tous genres
+contre M<sup>me</sup> de Guermantes animait les ma&icirc;tresses du
+duc. Mais ce cas
+&eacute;tait le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la
+pr&eacute;sentation
+arrivait enfin (&agrave; un moment o&ugrave; elle &eacute;tait
+d'ordinaire d&eacute;j&agrave; assez
+indiff&eacute;rente au duc, dont les actions, comme celles de tout le
+monde,
+&eacute;taient plus souvent command&eacute;es par les actions
+ant&eacute;rieures, dont le
+mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que
+&ccedil;'avait &eacute;t&eacute;
+M<sup>me</sup> de Guermantes qui avait cherch&eacute; &agrave; recevoir
+la ma&icirc;tresse en qui elle
+esp&eacute;rait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son
+terrible
+&eacute;poux, une pr&eacute;cieuse alli&eacute;e. Ce n'est pas que,
+sauf &agrave; de rares moments,
+chez lui, o&ugrave;, quand la duchesse parlait trop, il laissait
+&eacute;chapper des
+paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes
+manqu&acirc;t vis-&agrave;-vis de sa femme de ce qu'on appelle les
+formes. Les gens
+qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois,
+&agrave;
+l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le d&eacute;part
+pour
+Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe
+&agrave;
+Paris, comme la duchesse aimait le caf&eacute;-concert, le duc allait
+avec elle
+y passer une soir&eacute;e. Le public remarquait tout de suite, dans
+une de ces
+petites baignoires d&eacute;couvertes o&ugrave; l'on ne tient que deux,
+cet Hercule
+en &laquo;smoking&raquo; (puisqu'en France on donne &agrave; toute
+chose plus ou moins
+britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle
+&agrave;
+l'&#339;il, dans sa grosse mais belle main, &agrave; l'annulaire de laquelle
+brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps &agrave;
+autre une
+bouff&eacute;e, les regards habituellement tourn&eacute;s vers la
+sc&egrave;ne, mais, quand
+il les laissait tomber sur le parterre o&ugrave; il ne connaissait
+d'ailleurs
+absolument personne, les &eacute;moussant d'un air de douceur, de
+r&eacute;serve, de
+politesse, de consid&eacute;ration. Quand un couplet lui semblait
+dr&ocirc;le et pas
+trop ind&eacute;cent, le duc se retournait en souriant vers sa femme,
+partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bont&eacute;,
+l'innocente
+ga&icirc;t&eacute; que lui procurait la chanson nouvelle. Et les
+spectateurs
+pouvaient croire qu'il n'&eacute;tait pas de meilleur mari que lui ni
+de
+personne plus enviable que la duchesse&#8212;cette femme en dehors de
+laquelle &eacute;taient pour le duc tous les int&eacute;r&ecirc;ts de
+la vie, cette femme
+qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cess&eacute; de tromper;&#8212;quand
+la
+duchesse se sentait fatigu&eacute;e, ils voyaient M. de Guermantes se
+lever,
+lui passer lui-m&ecirc;me son manteau en arrangeant ses colliers pour
+qu'ils
+ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin
+jusqu'&agrave; la
+sortie avec des soins empress&eacute;s et respectueux qu'elle recevait
+avec la
+froideur de la mondaine qui ne voit l&agrave; que du simple
+savoir-vivre, et
+parfois m&ecirc;me avec l'amertume un peu ironique de l'&eacute;pouse
+d&eacute;sabus&eacute;e qui
+n'a plus aucune illusion &agrave; perdre. Mais malgr&eacute; ces
+dehors, autre partie
+de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs
+&agrave; la
+superficie, &agrave; une certaine &eacute;poque d&eacute;j&agrave;
+ancienne, mais qui dure encore
+pour ses survivants, la vie de la duchesse &eacute;tait difficile. M.
+de
+Guermantes ne redevenait g&eacute;n&eacute;reux, humain que pour une
+nouvelle
+ma&icirc;tresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le
+parti de
+la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s envers des inf&eacute;rieurs, des
+charit&eacute;s pour les pauvres, m&ecirc;me
+pour elle-m&ecirc;me, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile.
+Mais
+de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes, des personnes qui lui &eacute;taient trop soumises, les
+ma&icirc;tresses
+du duc n'&eacute;taient pas except&eacute;es. Bient&ocirc;t la duchesse
+se d&eacute;go&ucirc;tait
+d'elles. Or, &agrave; ce moment aussi, la liaison du duc avec M<sup>me</sup>
+d'Arpajon
+touchait &agrave; sa fin. Une autre ma&icirc;tresse pointait.</p>
+<p>Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour
+toutes recommen&ccedil;ait un jour &agrave; se faire sentir: d'abord
+cet amour en
+mourant les l&eacute;guait, comme de beaux marbres&#8212;des marbres beaux
+pour le
+duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait
+aim&eacute;es,
+et &eacute;tait sensible maintenant &agrave; des lignes qu'il
+n'e&ucirc;t pas appr&eacute;ci&eacute;es
+sans l'amour&#8212;qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs
+formes longtemps ennemies, d&eacute;vor&eacute;es par les jalousies et
+les querelles,
+et enfin r&eacute;concili&eacute;es dans la paix de l'amiti&eacute;;
+puis cette amiti&eacute; m&ecirc;me
+&eacute;tait un effet de l'amour qui avait fait remarquer &agrave; M.
+de Guermantes,
+chez celles qui &eacute;taient ses ma&icirc;tresses, des vertus qui
+existent chez
+tout &ecirc;tre humain mais sont perceptibles &agrave; la seule
+volupt&eacute;, si bien que
+l'ex-ma&icirc;tresse, devenue &laquo;un excellent camarade&raquo; qui
+ferait n'importe
+quoi pour nous, est un clich&eacute; comme le m&eacute;decin ou comme
+le p&egrave;re qui ne
+sont pas un m&eacute;decin ou un p&egrave;re, mais un ami. Mais pendant
+une premi&egrave;re
+p&eacute;riode, la femme que M. de Guermantes commen&ccedil;ait
+&agrave; d&eacute;laisser se
+plaignait, faisait des sc&egrave;nes, se montrait exigeante, paraissait
+indiscr&egrave;te, tracassi&egrave;re. Le duc commen&ccedil;ait
+&agrave; la prendre en grippe. Alors
+M<sup>me</sup> de Guermantes avait lieu de mettre en lumi&egrave;re les
+d&eacute;fauts vrais ou
+suppos&eacute;s d'une personne qui l'aga&ccedil;ait. Connue pour bonne,
+M<sup>me</sup> de
+Guermantes recevait les t&eacute;l&eacute;phonages, les confidences,
+les larmes de la
+d&eacute;laiss&eacute;e, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec
+son mari, puis
+avec quelques intimes. Et croyant, par cette piti&eacute; qu'elle
+montrait &agrave;
+l'infortun&eacute;e, avoir le droit d'&ecirc;tre taquine avec elle, en
+sa pr&eacute;sence
+m&ecirc;me, quoique celle-ci d&icirc;t, pourvu que cela p&ucirc;t
+rentrer dans le cadre du
+caract&egrave;re ridicule que le duc et la duchesse lui avaient
+r&eacute;cemment
+fabriqu&eacute;, M<sup>me</sup> de Guermantes ne se g&ecirc;nait pas
+d'&eacute;changer avec son mari
+des regards d'ironique intelligence.</p>
+<p>Cependant, en se mettant &agrave; table, la princesse de Parme se
+rappela
+qu'elle voulait inviter &agrave; l'Op&eacute;ra la princesse de ..., et
+d&eacute;sirant
+savoir si cela ne serait pas d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; M<sup>me</sup>
+de Guermantes, elle
+chercha &agrave; la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le
+train, &agrave;
+cause d'un d&eacute;raillement, avait eu une panne d'une heure. Il
+s'excusa
+comme il put. Sa femme, si elle avait &eacute;t&eacute; Courvoisier,
+f&ucirc;t morte de
+honte. Mais M<sup>me</sup> de Grouchy n'&eacute;tait pas Guermantes
+&laquo;pour des prunes&raquo;.
+Comme son mari s'excusait du retard:</p>
+<p>&#8212;Je vois, dit-elle en prenant la parole, que m&ecirc;me pour les
+petites
+choses, &ecirc;tre en retard c'est une tradition dans votre famille.</p>
+<p>&#8212;Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas d&eacute;monter, dit
+le duc.</p>
+<p>&#8212;Tout en marchant avec mon temps, je suis forc&eacute;e
+de
+reconna&icirc;tre que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a
+permis
+la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une fa&ccedil;on qui
+les a
+rendus impopulaires. Mais je vois que vous &ecirc;tes un
+v&eacute;ritable Nemrod!</p>
+<p>&#8212;J'ai en effet rapport&eacute; quelques belles pi&egrave;ces. Je me
+permettrai
+d'envoyer demain &agrave; la duchesse une douzaine de faisans.</p>
+<p>Une id&eacute;e sembla passer dans les yeux de M<sup>me</sup> de
+Guermantes. Elle insista
+pour que M. de Grouchy ne pr&icirc;t pas la peine d'envoyer les
+faisans. Et
+faisant signe au valet de pied fianc&eacute;, avec qui j'avais
+caus&eacute; en
+quittant la salle des Elstir:</p>
+<p>&#8212;Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte
+et
+vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous
+permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze
+faisans &agrave; nous deux, Basin et moi.</p>
+<p>&#8212;Mais apr&egrave;s-demain serait assez t&ocirc;t, dit M. de Grouchy.</p>
+<p>&#8212;Non, je pr&eacute;f&egrave;re demain, insista la duchesse.</p>
+<p>Poullein &eacute;tait devenu blanc; son rendez-vous avec sa
+fianc&eacute;e &eacute;tait
+manqu&eacute;. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui
+tenait &agrave;
+ce que tout gard&acirc;t un air humain.</p>
+<p>&#8212;Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle &agrave; Poullein,
+vous
+n'aurez qu'&agrave; changer avec Georges qui sortira demain et restera
+apr&egrave;s-demain.</p>
+<p>Mais le lendemain la fianc&eacute;e de Poullein ne serait pas libre.
+Il lui
+&eacute;tait bien &eacute;gal de sortir. D&egrave;s que Poullein eut
+quitt&eacute; la pi&egrave;ce, chacun
+complimenta la duchesse de sa bont&eacute; avec ses gens.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne fais qu'&ecirc;tre avec eux comme je voudrais qu'on
+f&ucirc;t avec moi.</p>
+<p>&#8212;Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.</p>
+<p>&#8212;Pas si extraordinaire que &ccedil;a. Mais je crois qu'ils m'aiment
+bien.
+Celui-l&agrave; est un peu aga&ccedil;ant parce qu'il est amoureux, il
+croit devoir
+prendre des airs m&eacute;lancoliques.</p>
+<p>A ce moment Poullein rentra.</p>
+<p>&#8212;En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire.
+Avec
+eux il faut &ecirc;tre bon, mais pas trop bon.</p>
+<p>&#8212;Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa
+journ&eacute;e il
+n'aura qu'&agrave; aller chercher vos faisans, &agrave; rester ici
+&agrave; ne rien faire et
+&agrave; en manger sa part.</p>
+<p>&#8212;Beaucoup de gens voudraient &ecirc;tre &agrave; sa place, dit M. de
+Grouchy, car
+l'envie est aveugle.</p>
+<p>&#8212;Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite
+de
+votre cousine d'Heudicourt; &eacute;videmment c'est une femme d'une
+intelligence sup&eacute;rieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire,
+mais on
+dit qu'elle est m&eacute;disante...</p>
+<p>Le duc attacha sur sa femme un long regard de stup&eacute;faction
+voulue. M<sup>me</sup>
+de Guermantes se mit &agrave; rire. La princesse finit par s'en
+apercevoir.</p>
+<p>&#8212;Mais... est-ce que vous n'&ecirc;tes pas... de mon avis?...
+demanda-t-elle
+avec inqui&eacute;tude.</p>
+<p>&#8212;Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons,
+Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.</p>
+<p>&#8212;Il la trouve trop m&eacute;chante? demanda vivement la princesse.</p>
+<p>&#8212;Oh! pas du tout, r&eacute;pliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a
+dit &agrave;
+Votre Altesse qu'elle &eacute;tait m&eacute;disante. C'est au contraire
+une excellente
+cr&eacute;ature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal
+&agrave;
+personne.</p>
+<p>&#8212;Ah! dit M<sup>me</sup> de Parme soulag&eacute;e, je ne m'en
+&eacute;tais pas aper&ccedil;ue non plus.
+Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu
+de
+malice quand on a beaucoup d'esprit...</p>
+<p>&#8212;Ah! cela par exemple elle en a encore moins.</p>
+<p>&#8212;Moins d'esprit?... demanda la princesse stup&eacute;faite.</p>
+<p>&#8212;Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en
+lan&ccedil;ant autour
+de lui &agrave; droite et &agrave; gauche des regards amus&eacute;s,
+vous entendez que la
+princesse vous dit que c'est une femme sup&eacute;rieure.</p>
+<p>&#8212;Elle ne l'est pas?</p>
+<p>&#8212;Elle est au moins sup&eacute;rieurement grosse.</p>
+<p>&#8212;Ne l'&eacute;coutez pas, Madame, il n'est pas sinc&egrave;re; elle
+est b&ecirc;te comme un
+(heun) oie, dit d'une voix forte et enrou&eacute;e M<sup>me</sup> de
+Guermantes, qui, bien
+plus vieille France encore que le duc quand il n'y t&acirc;chait pas,
+cherchait souvent &agrave; l'&ecirc;tre, mais d'une mani&egrave;re
+oppos&eacute;e au genre jabot de
+dentelles et d&eacute;liquescent de son mari et en
+r&eacute;alit&eacute; bien plus fine, par
+une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une &acirc;pre et
+d&eacute;licieuse saveur terrienne. &laquo;Mais c'est la meilleure
+femme du monde. Et
+puis je ne sais m&ecirc;me pas si &agrave; ce degr&eacute;-l&agrave;
+cela peut s'appeler de la
+b&ecirc;tise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une
+cr&eacute;ature pareille;
+c'est un cas pour un m&eacute;decin, cela a quelque chose de
+pathologique,
+c'est une esp&egrave;ce d'&laquo;innocente&raquo;, de cr&eacute;tine,
+de &laquo;demeur&eacute;e&raquo; comme dans les
+m&eacute;lodrames ou comme dans <i>l'Arl&eacute;sienne</i>. Je me
+demande toujours, quand
+elle est ici, si le moment n'est pas venu o&ugrave; son intelligence va
+s'&eacute;veiller, ce qui fait toujours un peu peur.&raquo; La
+princesse
+s'&eacute;merveillait de ces expressions tout en restant
+stup&eacute;faite du verdict.
+&laquo;Elle m'a cit&eacute;, ainsi que M<sup>me</sup> d'&Eacute;pinay,
+votre mot sur Taquin le
+Superbe. C'est d&eacute;licieux&raquo;, r&eacute;pondit-elle.</p>
+<p>M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que
+son
+fr&egrave;re, qui pr&eacute;tendait ne pas me conna&icirc;tre,
+m'attendait le soir m&ecirc;me &agrave;
+onze heures. Mais je n'avais pas demand&eacute; &agrave; Robert si je
+pouvais parler
+de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'e&ucirc;t
+presque
+fix&eacute; &eacute;tait en contradiction avec ce qu'il avait dit
+&agrave; la duchesse, je
+jugeai plus d&eacute;licat de me taire. &laquo;Taquin le Superbe n'est
+pas mal, dit
+M. de Guermantes, mais M<sup>me</sup> d'Heudicourt ne vous a
+probablement pas
+racont&eacute; un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour,
+en
+r&eacute;ponse &agrave; une invitation &agrave; d&eacute;jeuner?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Oh! non! dites-le!</p>
+<p>&#8212;Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me
+faire
+juger par la princesse comme encore inf&eacute;rieure &agrave; ma
+cruche de cousine.
+Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine
+&agrave;
+Basin. Elle est tout de m&ecirc;me un peu parente avec moi.</p>
+<p>&#8212;Oh! s'&eacute;cria la princesse de Parme &agrave; la pens&eacute;e
+qu'elle pourrait trouver
+M<sup>me</sup> de Guermantes b&ecirc;te, et protestant
+&eacute;perdument que rien ne pouvait
+faire d&eacute;choir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son
+admiration.</p>
+<p>&#8212;Et puis nous lui avons d&eacute;j&agrave; retir&eacute; les
+qualit&eacute;s de l'esprit; comme ce
+mot tend &agrave; lui en d&eacute;nier certaines du c&#339;ur, il me semble
+inopportun.</p>
+<p>&#8212;D&eacute;nier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc
+avec une
+ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.</p>
+<p>&#8212;Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.</p>
+<p>&#8212;Il faut dire &agrave; Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la
+cousine
+d'Oriane est sup&eacute;rieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra,
+mais n'est
+pas pr&eacute;cis&eacute;ment, comment dirai-je... prodigue.</p>
+<p>&#8212;Oui, je sais, elle est tr&egrave;s rapiate, interrompit la
+princesse.</p>
+<p>&#8212;Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez
+trouv&eacute; le mot
+juste. Cela se traduit dans son train de maison et
+particuli&egrave;rement dans
+la cuisine, qui est excellente mais mesur&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Cela donne m&ecirc;me lieu &agrave; des sc&egrave;nes assez
+comiques, interrompit M. de
+Br&eacute;aut&eacute;. Ainsi, mon cher Basin, j'ai &eacute;t&eacute;
+passer &agrave; Heudicourt un jour o&ugrave;
+vous &eacute;tiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux
+pr&eacute;paratifs, quand, dans l'apr&egrave;s-midi, un valet de pied
+apporta une
+d&eacute;p&ecirc;che que vous ne viendriez pas.</p>
+<p>&#8212;Cela ne m'&eacute;tonne pas! dit la duchesse qui non seulement
+&eacute;tait
+difficile &agrave; avoir, mais aimait qu'on le s&ucirc;t.</p>
+<p>&#8212;Votre cousine lit le t&eacute;l&eacute;gramme, se d&eacute;sole,
+puis aussit&ocirc;t, sans perdre
+la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de d&eacute;penses inutiles
+envers
+un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied:
+&laquo;Dites au chef de retirer le poulet&raquo;, lui crie-t-elle. Et
+le soir je
+l'ai entendue qui demandait au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel: &laquo;Eh
+bien? et les restes
+du b&#339;uf d'hier? Vous ne les servez pas?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Du reste, il faut reconna&icirc;tre que la ch&egrave;re y est
+parfaite, dit le duc,
+qui croyait en employant cette expression se montrer ancien
+r&eacute;gime. Je
+ne connais pas de maison o&ugrave; l'on mange mieux.</p>
+<p>&#8212;Et moins, interrompit la duchesse.</p>
+<p>&#8212;C'est tr&egrave;s sain et tr&egrave;s suffisant pour ce qu'on
+appelle un vulgaire
+pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.</p>
+<p>&#8212;Ah! si c'est comme cure, c'est &eacute;videmment plus
+hygi&eacute;nique que
+fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on d&eacute;cern&acirc;t le
+titre de
+meilleure table de Paris &agrave; une autre qu'&agrave; la sienne. Avec
+ma cousine, il
+arrive la m&ecirc;me chose qu'avec les auteurs constip&eacute;s qui
+pondent tous les
+quinze ans une pi&egrave;ce en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on
+appelle des
+petits chefs-d'&#339;uvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la
+chose
+que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Z&eacute;na&iuml;de n'est
+pas mauvaise,
+mais on la trouverait plus quelconque si elle &eacute;tait moins
+parcimonieuse.
+Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses
+qu'il rate. J'y ai fait comme partout de tr&egrave;s mauvais
+d&icirc;ners, seulement
+ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond
+plus sensible &agrave; la quantit&eacute; qu'&agrave; la qualit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Enfin, pour finir, conclut le duc, Z&eacute;na&iuml;de insistait
+pour qu'Oriane
+v&icirc;nt d&eacute;jeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup
+sortir de chez
+elle, elle r&eacute;sistait, s'informait si, sous pr&eacute;texte de
+repas intime, on
+ne l'embarquait pas d&eacute;loyalement dans un grand tralala, et
+t&acirc;chait
+vainement de savoir quels convives il y aurait &agrave;
+d&eacute;jeuner. &laquo;Viens,
+viens, insistait Z&eacute;na&iuml;de en vantant les bonnes choses qu'il
+y aurait &agrave;
+d&eacute;jeuner. Tu mangeras une pur&eacute;e de marrons, je ne te dis
+que &ccedil;a, et il y
+aura sept petites bouch&eacute;es &agrave; la reine.&#8212;Sept petites
+bouch&eacute;es, s'&eacute;cria
+Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!&raquo;</p>
+<p>Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa
+&eacute;clater
+son rire comme un roulement de tonnerre. &laquo;Ah! nous serons donc
+huit,
+c'est ravissant! Comme c'est bien r&eacute;dig&eacute;!&raquo;
+dit-elle, ayant dans un
+supr&ecirc;me effort retrouv&eacute; l'expression dont s'&eacute;tait
+servie M<sup>me</sup> d'&Eacute;pinay et
+qui s'appliquait mieux cette fois.</p>
+<p>&#8212;Oriane, c'est tr&egrave;s joli ce que dit la princesse, elle dit
+que c'est
+bien r&eacute;dig&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse
+est
+tr&egrave;s spirituelle, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Guermantes
+qui go&ucirc;tait facilement un
+mot quand &agrave; la fois il &eacute;tait prononc&eacute; par une
+Altesse et louangeait son
+propre esprit. &laquo;Je suis tr&egrave;s fi&egrave;re que Madame
+appr&eacute;cie mes modestes
+r&eacute;dactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et
+si je
+l'ai dit, c'&eacute;tait pour flatter ma cousine, car si elle avait
+sept
+bouch&eacute;es, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent
+d&eacute;pass&eacute; la
+douzaine.&raquo; </p>
+<p>&#8212;Elle poss&eacute;dait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit,
+en
+parlant de M<sup>me</sup> d'Heudicourt, la princesse, qui voulait
+t&acirc;cher de faire
+valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.</p>
+<p>&#8212;Elle a d&ucirc; le r&ecirc;ver, je crois qu'elle ne le connaissait
+m&ecirc;me pas, dit
+la duchesse.</p>
+<p>&#8212;Ce qui est surtout int&eacute;ressant, c'est que ces
+correspondances sont de
+gens &agrave; la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon
+qui,
+alli&eacute;e aux principales maisons ducales et m&ecirc;me souveraines
+de l'Europe,
+&eacute;tait heureuse de le rappeler.</p>
+<p>&#8212;Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous
+rappelez bien ce d&icirc;ner o&ugrave; vous aviez M. de Bornier comme
+voisin!</p>
+<p>&#8212;Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que
+j'ai
+connu M. de Bornier, naturellement, il est m&ecirc;me venu plusieurs
+fois pour
+me voir, mais je n'ai jamais pu me r&eacute;soudre &agrave; l'inviter
+parce que
+j'aurais &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e chaque fois de faire
+d&eacute;sinfecter au formol. Quant &agrave;
+ce d&icirc;ner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'&eacute;tait
+pas du tout
+chez Z&eacute;na&iuml;de, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit
+croire, si on
+lui parle de la <i>Fille de Roland</i>, qu'il s'agit d'une princesse
+Bonaparte qu'on pr&eacute;tendait fianc&eacute;e au fils du roi de
+Gr&egrave;ce; non, c'&eacute;tait
+&agrave; l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire
+plaisir
+en flanquant sur une chaise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi cet
+acad&eacute;micien empest&eacute;. Je
+croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de
+me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le d&icirc;ner, je n'ai
+os&eacute;
+respirer qu'au gruy&egrave;re!</p>
+<p>M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina &agrave;
+la d&eacute;rob&eacute;e
+sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la
+duchesse.</p>
+<p>&#8212;Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de
+Gambetta,
+dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de
+s'int&eacute;resser &agrave; un prol&eacute;taire et &agrave; un
+radical. M. de Br&eacute;aut&eacute; comprit tout
+l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un &#339;il &agrave; la
+fois
+&eacute;m&eacute;ch&eacute; et attendri, apr&egrave;s quoi il essuya
+son monocle.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, c'&eacute;tait bougrement emb&ecirc;tant la <i>Fille de
+Roland</i>, dit M. de
+Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa
+sup&eacute;riorit&eacute; sur une &#339;uvre &agrave; laquelle il
+s'&eacute;tait tant ennuy&eacute;, peut-&ecirc;tre
+aussi par le <i>suave mari magno</i> que nous &eacute;prouvons, au
+milieu d'un bon
+d&icirc;ner, &agrave; nous souvenir d'aussi terribles soir&eacute;es.
+Mais il y avait
+quelques beaux vers, un sentiment patriotique.</p>
+<p>J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier.
+&laquo;Ah!
+vous avez quelque chose &agrave; lui reprocher?&raquo; me demanda
+curieusement le duc
+qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela
+devait
+tenir &agrave; un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que
+c'&eacute;tait le
+commencement d'une amourette.</p>
+<p>&#8212;Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a
+fait? Racontez-nous &ccedil;a! Mais si, vous devez avoir quelque
+cadavre entre
+vous, puisque vous le d&eacute;nigrez. C'est long la <i>Fille de Roland</i>
+mais
+c'est assez senti.</p>
+<p>&#8212;Senti est tr&egrave;s juste pour un auteur aussi odorant,
+interrompit
+ironiquement M<sup>me</sup> de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est
+jamais trouv&eacute;
+avec lui, il est assez compr&eacute;hensible qu'il l'ait dans le nez!</p>
+<p>&#8212;Je dois du reste avouer &agrave; Madame, reprit le duc en
+s'adressant &agrave; la
+princesse de Parme, que, <i>Fille de Roland</i> &agrave; part, en
+litt&eacute;rature et
+m&ecirc;me en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de
+si vieux
+rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-&ecirc;tre pas,
+mais le
+soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil
+air d'Auber, de Bo&iuml;eldieu, m&ecirc;me de Beethoven! Voil&agrave;
+ce que j'aime. En
+revanche, pour Wagner, cela m'endort imm&eacute;diatement.</p>
+<p>&#8212;Vous avez tort, dit M<sup>me</sup> de Guermantes, avec des
+longueurs
+insupportables Wagner avait du g&eacute;nie. <i>Lohengrin</i> est un
+chef-d'&#339;uvre.
+M&ecirc;me dans <i>Tristan</i> il y a &ccedil;&agrave; et l&agrave;
+une page curieuse. Et le Ch&#339;ur des
+fileuses du <i>Vaisseau fant&ocirc;me</i> est une pure merveille.</p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant &agrave;
+M. de
+Br&eacute;aut&eacute;, nous pr&eacute;f&eacute;rons: &laquo;Les
+rendez-vous de noble compagnie se donnent
+tous en ce charmant s&eacute;jour.&raquo; C'est d&eacute;licieux. Et <i>Fra
+Diavolo</i>, et la
+<i>Fl&ucirc;te enchant&eacute;e</i>, et le <i>Chalet</i>, et les <i>Noces
+de Figaro</i>, et les
+<i>Diamants de la Couronne</i>, voil&agrave; de la musique! En
+litt&eacute;rature, c'est la
+m&ecirc;me chose. Ainsi j'adore Balzac, le <i>Bal de Sceaux</i>, les <i>Mohicans
+de
+Paris</i>.</p>
+<p>&#8212;Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes
+pas
+pr&ecirc;ts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour o&ugrave;
+M&eacute;m&eacute; sera l&agrave;.
+Lui, c'est encore mieux, il le sait par c&#339;ur.</p>
+<p>Irrit&eacute; de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques
+instants
+sous le feu d'un silence mena&ccedil;ant. Et ses yeux de chasseur
+avaient l'air
+de deux pistolets charg&eacute;s. Cependant M<sup>me</sup> d'Arpajon
+avait &eacute;chang&eacute; avec la
+princesse de Parme, sur la po&eacute;sie tragique et autre, des propos
+qui ne
+me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci
+prononc&eacute; par
+M<sup>me</sup> d'Arpajon: &laquo;Oh! tout ce que Madame voudra, je lui
+accorde qu'il nous
+fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le
+laid et le beau, ou plut&ocirc;t parce que son insupportable
+vanit&eacute; lui fait
+croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse
+que, dans la pi&egrave;ce en question, il y a des choses ridicules,
+inintelligibles, des fautes de go&ucirc;t, que c'est difficile &agrave;
+comprendre,
+que cela donne &agrave; lire autant de peine que si c'&eacute;tait
+&eacute;crit en russe ou
+en chinois, car &eacute;videmment c'est tout except&eacute; du
+fran&ccedil;ais, mais quand on
+a pris cette peine, comme on est r&eacute;compens&eacute;, il y a tant
+d'imagination!&raquo;
+De ce petit discours je n'avais pas entendu le d&eacute;but. Je finis
+par
+comprendre non seulement que le po&egrave;te incapable de distinguer le
+beau du
+laid &eacute;tait Victor Hugo, mais encore que la po&eacute;sie qui
+donnait autant de
+peine &agrave; comprendre que du russe ou du chinois &eacute;tait:
+&laquo;Lorsque l'enfant
+para&icirc;t, le cercle de famille applaudit &agrave; grands
+cris&raquo;, pi&egrave;ce de la
+premi&egrave;re &eacute;poque du po&egrave;te et qui est
+peut-&ecirc;tre encore plus pr&egrave;s de M<sup>me</sup>
+Deshouli&egrave;res que du Victor Hugo de la <i>L&eacute;gende des
+Si&egrave;cles</i>. Loin de
+trouver M<sup>me</sup> d'Arpajon ridicule, je la vis (la
+premi&egrave;re, de cette table
+si r&eacute;elle, si quelconque, o&ugrave; je m'&eacute;tais assis avec
+tant de d&eacute;ception),
+je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles,
+d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappent les boucles rondes de longs repentirs, que
+port&egrave;rent M<sup>me</sup> de
+R&eacute;musat, M<sup>me</sup> de Broglie, M<sup>me</sup> de
+Saint-Aulaire, toutes les femmes si
+distingu&eacute;es qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant
+de
+savoir et d'&agrave; propos Sophocle, Schiller et <i>l'Imitation,</i>
+mais &agrave; qui les
+premi&egrave;res po&eacute;sies des romantiques causaient cet effroi et
+cette fatigue
+ins&eacute;parables pour ma grand'm&egrave;re des derniers vers de
+St&eacute;phane Mallarm&eacute;.
+&laquo;M<sup>me</sup> d'Arpajon aime beaucoup la po&eacute;sie&raquo;,
+dit &agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes la
+princesse de Parme, impressionn&eacute;e par le ton ardent avec lequel
+le
+discours avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Non, elle n'y comprend absolument rien, r&eacute;pondit &agrave;
+voix basse M<sup>me</sup> de
+Guermantes, qui profita de ce que M<sup>me</sup> d'Arpajon,
+r&eacute;pondant &agrave; une
+objection du g&eacute;n&eacute;ral de Beautreillis, &eacute;tait trop
+occup&eacute;e de ses propres
+paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. &laquo;Elle
+devient
+litt&eacute;raire depuis qu'elle est abandonn&eacute;e. Je dirai
+&agrave; Votre Altesse que
+c'est moi qui porte le poids de tout &ccedil;a, parce que c'est
+aupr&egrave;s de moi
+qu'elle vient g&eacute;mir chaque fois que Basin n'est pas all&eacute;
+la voir,
+c'est-&agrave;-dire presque tous les jours. Ce n'est tout de m&ecirc;me
+pas ma faute
+si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer &agrave; aller chez elle,
+quoique
+j'aimerais mieux qu'il lui f&ucirc;t un peu plus fid&egrave;le, parce
+que je la
+verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas
+extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est
+ennuyeuse &agrave; un degr&eacute; que vous ne pouvez pas imaginer.
+Elle me donne tous
+les jours de tels maux de t&ecirc;te que je suis oblig&eacute;e de
+prendre chaque
+fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu &agrave;
+Basin
+pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet
+de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des t&ecirc;tes
+si je
+ne demande pas &agrave; cette jeune personne de quitter un instant son
+fructueux trottoir pour venir prendre le th&eacute; avec moi! Oh! la
+vie est
+assommante&raquo;, conclut langoureusement la duchesse. M<sup>me</sup>
+d'Arpajon
+assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il &eacute;tait depuis peu
+l'amant
+d'une autre que j'appris &ecirc;tre la marquise de Surgis-le-Duc.
+Justement le
+valet de pied priv&eacute; de son jour de sortie &eacute;tait en train
+de servir. Et
+je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble,
+car je remarquai qu'en passant les plats &agrave; M. de
+Ch&acirc;tellerault, il
+s'acquittait si maladroitement de sa t&acirc;che que le coude du duc se
+trouva
+cogner &agrave; plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne
+se
+f&acirc;cha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda
+au
+contraire en riant de son &#339;il bleu clair. La bonne humeur me sembla
+&ecirc;tre, de la part du convive, une preuve de bont&eacute;. Mais
+l'insistance de
+son rire me fit croire qu'au courant de la d&eacute;ception du
+domestique il
+&eacute;prouvait peut-&ecirc;tre au contraire une joie m&eacute;chante.
+&laquo;Mais, ma ch&egrave;re,
+vous savez que ce n'est pas une d&eacute;couverte que vous faites en
+nous
+parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois
+&agrave;
+M<sup>me</sup> d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la t&ecirc;te
+d'un air inquiet.
+N'esp&eacute;rez pas lancer ce d&eacute;butant. Tout le monde sait
+qu'il a du talent.
+Ce qui est d&eacute;testable c'est le Victor Hugo de la fin, la <i>L&eacute;gende
+des
+Si&egrave;cles</i>, je ne sais plus les titres. Mais les <i>Feuilles
+d'Automne</i>, les
+<i>Chants du Cr&eacute;puscule</i>, c'est souvent d'un po&egrave;te,
+d'un vrai po&egrave;te. M&ecirc;me
+dans les <i>Contemplations</i>, ajouta la duchesse, que ses
+interlocuteurs
+n'os&egrave;rent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies
+choses.
+Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer apr&egrave;s le <i>Cr&eacute;puscule</i>!
+Et puis dans les belles po&eacute;sies de Victor Hugo, et il y en a, on
+rencontre souvent une id&eacute;e, m&ecirc;me une id&eacute;e
+profonde.&raquo; Et avec un
+sentiment juste, faisant sortir la triste pens&eacute;e de toutes les
+forces de
+son intonation, la posant au del&agrave; de sa voix, et fixant devant
+elle un
+regard r&ecirc;veur et charmant, la duchesse dit lentement:
+&laquo;Tenez:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span><i>La douleur est un fruit, Dieu ne le fait
+pas cro&icirc;tre<br/>
+</i></span><span><i>Sur la branche trop faible encor pour le porter</i>,<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>ou bien encore:</p>
+<div class="poem">
+<div class="stanza"><span><i>Les morts durent bien peu,<br/>
+</i></span><span><i>H&eacute;las, dans le cercueil ils tombent en
+poussi&egrave;re<br/>
+</i></span><span><i>Moins vite qu'en nos c&#339;urs</i>!&raquo;<br/>
+</span></div>
+</div>
+<p>Et tandis qu'un sourire d&eacute;senchant&eacute; fron&ccedil;ait
+d'une gracieuse sinuosit&eacute;
+sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur M<sup>me</sup> d'Arpajon le
+regard
+r&ecirc;veur de ses yeux clairs et charmants. Je commen&ccedil;ais
+&agrave; les conna&icirc;tre,
+ainsi que sa voix, si lourdement tra&icirc;nante, si &acirc;prement
+savoureuse. Dans
+ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de
+Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait
+appara&icirc;tre par moments une rudesse de terroir, il y avait bien
+des
+choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de
+Guermantes, rest&eacute; plus longtemps localis&eacute;, plus hardi,
+plus sauvageon,
+plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingu&eacute;s et
+de gens
+d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des
+l&egrave;vres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec
+leurs
+paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularit&eacute;s que la
+situation de
+reine de M<sup>me</sup> de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus
+facilement,
+de faire sortir toutes voiles dehors. Il para&icirc;t que cette
+m&ecirc;me voix
+existait chez des s&#339;urs &agrave; elle, qu'elle d&eacute;testait, et
+qui, moins
+intelligentes et presque bourgeoisement mari&eacute;es, si on peut se
+servir de
+cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs,
+terr&eacute;s
+dans leur province ou &agrave; Paris, dans un faubourg Saint-Germain
+sans
+&eacute;clat, poss&eacute;daient aussi cette voix mais l'avaient
+refr&eacute;n&eacute;e, corrig&eacute;e,
+adoucie autant qu'elles pouvaient, de m&ecirc;me qu'il est bien rare
+qu'un
+d'entre nous ait le toupet de son originalit&eacute; et ne mette pas
+son
+application &agrave; ressembler aux mod&egrave;les les plus
+vant&eacute;s. Mais Oriane &eacute;tait
+tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement
+plus &agrave; la mode que ses s&#339;urs, elle avait si bien, comme
+princesse des
+Laumes, fait la pluie et le beau temps aupr&egrave;s du prince de
+Galles,
+qu'elle avait compris que cette voix discordante c'&eacute;tait un
+charme, et
+qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de
+l'originalit&eacute; et du succ&egrave;s, ce que, dans l'ordre du
+th&eacute;&acirc;tre, une R&eacute;jane,
+une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la
+valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque
+chose d'admirable et de distinctif que peut-&ecirc;tre des s&#339;urs
+R&eacute;jane et
+Granier, que personne n'a jamais connues, essay&egrave;rent de masquer
+comme un
+d&eacute;faut.</p>
+<p>A tant de raisons de d&eacute;ployer son originalit&eacute; locale,
+les &eacute;crivains
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;s de M<sup>me</sup> de Guermantes:
+M&eacute;rim&eacute;e, Meilhac et Hal&eacute;vy, &eacute;taient venus
+ajouter, avec le respect du naturel, un d&eacute;sir de prosa&iuml;sme
+par o&ugrave; elle
+atteignait &agrave; la po&eacute;sie et un esprit purement de
+soci&eacute;t&eacute; qui ressuscitait
+devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse &eacute;tait fort
+capable,
+ajoutant &agrave; ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi
+pour la
+plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus
+<i>Ile-de-France</i>, le plus <i>Champenoise</i>, puisque, sinon tout
+&agrave; fait au
+degr&eacute; de sa belle-s&#339;ur Marsantes, elle n'usait gu&egrave;re que
+du pur
+vocabulaire dont e&ucirc;t pu se servir un vieil auteur
+fran&ccedil;ais. Et quand on
+&eacute;tait fatigu&eacute; du composite et bigarr&eacute; langage
+moderne, c'&eacute;tait, tout en
+sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos
+d'&eacute;couter
+la causerie de M<sup>me</sup> de Guermantes,&#8212;presque le m&ecirc;me, si
+l'on &eacute;tait seul
+avec elle et qu'elle restreign&icirc;t et clarifi&acirc;t encore son
+flot, que celui
+qu'on &eacute;prouve &agrave; entendre une vieille chanson. Alors en
+regardant, en
+&eacute;coutant M<sup>me</sup> de Guermantes, je voyais, prisonnier
+dans la perp&eacute;tuelle et
+qui&egrave;te apr&egrave;s-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou
+de Champagne
+se tendre, bleu&acirc;tre, oblique, avec le m&ecirc;me angle
+d'inclinaison qu'il
+avait chez Saint-Loup.</p>
+<p>Ainsi, par ces diverses formations, M<sup>me</sup> de Guermantes
+exprimait &agrave; la
+fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard,
+la fa&ccedil;on dont la duchesse de Broglie aurait pu go&ucirc;ter et
+bl&acirc;mer Victor
+Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif go&ucirc;t de la
+litt&eacute;rature
+issue de M&eacute;rim&eacute;e et de Meilhac. La premi&egrave;re de ces
+formations me
+plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage &agrave;
+r&eacute;parer la d&eacute;ception
+du voyage et de l'arriv&eacute;e dans ce faubourg Saint-Germain, si
+diff&eacute;rent
+de ce que j'avais cru, mais je pr&eacute;f&eacute;rais encore la
+seconde &agrave; la
+troisi&egrave;me. Or, tandis que M<sup>me</sup> de Guermantes
+&eacute;tait Guermantes presque
+sans le vouloir, son Pailleronisme, son go&ucirc;t pour Dumas fils
+&eacute;taient
+r&eacute;fl&eacute;chis et voulus. Comme ce go&ucirc;t &eacute;tait
+&agrave; l'oppos&eacute; du mien, elle
+fournissait &agrave; mon esprit de la litt&eacute;rature quand elle me
+parlait du
+faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement
+faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait litt&eacute;rature. </p>
+<p>&Eacute;mue par les derniers vers, M<sup>me</sup> d'Arpajon
+s'&eacute;cria:</p>
+<p>&#8212;Ces reliques du c&#339;ur ont aussi leur poussi&egrave;re! Monsieur, il
+faudra que
+vous m'&eacute;criviez cela sur mon &eacute;ventail, dit-elle &agrave;
+M. de Guermantes.</p>
+<p>&#8212;Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme
+&agrave;
+M<sup>me</sup> de Guermantes.</p>
+<p>&#8212;Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle
+m&eacute;rite.</p>
+<p>&#8212;Mais... pardon de vous dire cela &agrave; vous... cependant elle
+l'aime
+vraiment!</p>
+<p>&#8212;Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime
+comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle
+dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton
+m&eacute;lancolique, personne plus que moi ne serait touch&eacute;e par
+un sentiment
+vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une
+sc&egrave;ne
+terrible &agrave; Basin. Votre Altesse croit peut-&ecirc;tre que
+c'&eacute;tait parce qu'il
+en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout,
+c'&eacute;tait parce
+qu'il ne veut pas pr&eacute;senter ses fils au Jockey! Madame
+trouve-t-elle que
+ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes avec pr&eacute;cision, c'est une personne d'une rare
+insensibilit&eacute;.</p>
+<p>Cependant c'est l'&#339;il brillant de satisfaction que M. de Guermantes
+avait &eacute;cout&eacute; sa femme parler de Victor Hugo &agrave;
+&laquo;br&ucirc;le-pourpoint&raquo; et en
+citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans
+des moments comme ceux-ci il &eacute;tait fier d'elle. &laquo;Oriane
+est vraiment
+extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne
+pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor
+Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est pr&ecirc;te, elle
+peut
+tenir t&ecirc;te aux plus savants. Ce jeune homme doit &ecirc;tre
+subjugu&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mais changeons de conversation, ajouta M<sup>me</sup> de
+Guermantes, parce
+qu'elle est tr&egrave;s susceptible. Vous devez me trouver bien
+d&eacute;mod&eacute;e,
+reprit-elle en s'adressant &agrave; moi, je sais qu'aujourd'hui c'est
+consid&eacute;r&eacute;
+comme une faiblesse d'aimer les id&eacute;es en po&eacute;sie, la
+po&eacute;sie o&ugrave; il y a une
+pens&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;C'est d&eacute;mod&eacute;? dit la princesse de Parme avec le
+l&eacute;ger saisissement que
+lui causait cette vague nouvelle &agrave; laquelle elle ne s'attendait
+pas,
+bien qu'elle s&ucirc;t que la conversation de la duchesse de Guermantes
+lui
+r&eacute;serv&acirc;t toujours ces chocs successifs et
+d&eacute;licieux, cet essoufflant
+effroi, cette saine fatigue apr&egrave;s lesquels elle pensait
+instinctivement
+&agrave; la n&eacute;cessit&eacute; de prendre un bain de pieds dans
+une cabine et de marcher
+vite pour &laquo;faire la r&eacute;action&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Pour ma part, non, Oriane, dit M<sup>me</sup> de Brissac, je n'en
+veux pas &agrave;
+Victor Hugo d'avoir des id&eacute;es, bien au contraire, mais de les
+chercher
+dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a
+habitu&eacute;s au
+laid en litt&eacute;rature. Il y a d&eacute;j&agrave; bien assez de
+laideurs dans la vie.
+Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un
+spectacle p&eacute;nible dont nous nous d&eacute;tournerions dans la
+vie, voil&agrave; ce qui
+attire Victor Hugo.</p>
+<p>&#8212;Victor Hugo n'est pas aussi r&eacute;aliste que Zola, tout de
+m&ecirc;me? demanda
+la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans
+le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du
+g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait trop
+profond pour qu'il cherch&acirc;t &agrave; l'exprimer. Et son silence
+bienveillant
+quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la m&ecirc;me
+d&eacute;licatesse qu'un pr&ecirc;tre montre en &eacute;vitant de vous
+parler de vos devoirs
+religieux, un financier en s'appliquant &agrave; ne pas recommander les
+affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous
+donnant pas de coups de poings.</p>
+<p>&#8212;Je sais que vous &ecirc;tes parent de l'amiral Jurien de la
+Gravi&egrave;re, me dit
+d'un air entendu M<sup>me</sup> de Varambon, la dame d'honneur de la
+princesse de
+Parme, femme excellente mais born&eacute;e, procur&eacute;e &agrave; la
+princesse de Parme
+jadis par la m&egrave;re du duc. Elle ne m'avait pas encore
+adress&eacute; la parole
+et je ne pus jamais dans la suite, malgr&eacute; les admonestations de
+la
+princesse de Parme et mes propres protestations, lui &ocirc;ter de
+l'esprit
+l'id&eacute;e que je n'avais quoi que ce f&ucirc;t &agrave; voir avec
+l'amiral acad&eacute;micien,
+lequel m'&eacute;tait totalement inconnu. L'obstination de la dame
+d'honneur de
+la princesse de Parme &agrave; voir en moi un neveu de l'amiral Jurien
+de la
+Gravi&egrave;re avait en soi quelque chose de vulgairement risible.
+Mais
+l'erreur qu'elle commettait n'&eacute;tait que le type excessif et
+dess&eacute;ch&eacute; de
+tant d'erreurs plus l&eacute;g&egrave;res, mieux nuanc&eacute;es,
+involontaires ou voulues,
+qui accompagnent notre nom dans la &laquo;fiche&raquo; que le monde
+&eacute;tablit
+relativement &agrave; nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes,
+ayant
+vivement manifest&eacute; son d&eacute;sir de me conna&icirc;tre, me
+donna comme raison que
+je connaissais tr&egrave;s bien sa cousine, M<sup>me</sup> de
+Chaussegros, &laquo;elle est
+charmante, elle vous aime beaucoup&raquo;. Je me fis un scrupule, bien
+vain,
+d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas
+M<sup>me</sup> de Chaussegros. &laquo;Alors c'est sa s&#339;ur que vous
+connaissez, c'est la
+m&ecirc;me chose. Elle vous a rencontr&eacute; en &Eacute;cosse.&raquo;
+Je n'&eacute;tais jamais all&eacute; en
+&Eacute;cosse et pris la peine inutile d'en avertir par
+honn&ecirc;tet&eacute; mon
+interlocuteur. C'&eacute;tait M<sup>me</sup> de Chaussegros
+elle-m&ecirc;me qui avait dit me
+conna&icirc;tre, et le croyait sans doute de bonne foi, &agrave; la
+suite d'une
+confusion premi&egrave;re, car elle ne cessa jamais plus de me tendre
+la main
+quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je
+fr&eacute;quentais &eacute;tait exactement celui de M<sup>me</sup> de
+Chaussegros, mon humilit&eacute;
+ne rimait &agrave; rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros
+&eacute;tait,
+litt&eacute;ralement, une erreur, mais, au point de vue social, un
+&eacute;quivalent
+de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune
+homme que j'&eacute;tais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire
+que des
+choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me sur&eacute;leva (au
+point de
+vue mondain) dans l'id&eacute;e qu'il continua &agrave; se faire de
+moi. Et somme
+toute, pour ceux qui ne jouent pas la com&eacute;die, l'ennui de vivre
+toujours
+dans le m&ecirc;me personnage est dissip&eacute; un instant, comme si
+l'on montait
+sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une
+id&eacute;e
+fausse, croit que nous sommes li&eacute;s avec une dame que nous ne
+connaissons
+pas et que nous sommes not&eacute;s pour avoir connue au cours d'un
+charmant
+voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et
+aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidit&eacute; de celle
+que
+commettait et commit toute sa vie, malgr&eacute; mes
+d&eacute;n&eacute;gations, l'imb&eacute;cile
+dame d'honneur de M<sup>me</sup> de Parme, fix&eacute;e pour toujours
+&agrave; la croyance que
+j'&eacute;tais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la
+Gravi&egrave;re. &laquo;Elle n'est
+pas tr&egrave;s forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop
+de
+libations, je la crois l&eacute;g&egrave;rement sous l'influence de
+Bacchus.&raquo; En
+r&eacute;alit&eacute; M<sup>me</sup> de Varambon n'avait bu que de
+l'eau, mais le duc aimait &agrave;
+placer ses locutions favorites. &laquo;Mais Zola n'est pas un
+r&eacute;aliste,
+madame! c'est un po&egrave;te!&raquo; dit M<sup>me</sup> de Guermantes,
+s'inspirant des &eacute;tudes
+critiques qu'elle avait lues dans ces derni&egrave;res ann&eacute;es et
+les adaptant &agrave;
+son g&eacute;nie personnel. Agr&eacute;ablement bouscul&eacute;e
+jusqu'ici, au cours du bain
+d'esprit, un bain agit&eacute; pour elle, qu'elle prenait ce soir, et
+qu'elle
+jugeait devoir lui &ecirc;tre particuli&egrave;rement salutaire, se
+laissant porter
+par les paradoxes qui d&eacute;ferlaient l'un apr&egrave;s l'autre,
+devant celui-ci,
+plus &eacute;norme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur
+d'&ecirc;tre
+renvers&eacute;e. Et ce fut d'une voix entrecoup&eacute;e, comme si
+elle perdait sa
+respiration, qu'elle dit:</p>
+<p>&#8212;Zola un po&egrave;te!</p>
+<p>&#8212;Mais oui, r&eacute;pondit en riant la duchesse, ravie par cet effet
+de
+suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il
+touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'&agrave; ce qui...
+porte
+bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier
+&eacute;pique!
+C'est l'Hom&egrave;re de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules
+pour &eacute;crire
+le mot de Cambronne.</p>
+<p>Malgr&eacute; l'extr&ecirc;me fatigue qu'elle commen&ccedil;ait
+&agrave; &eacute;prouver, la princesse
+&eacute;tait ravie, jamais elle ne s'&eacute;tait sentie mieux. Elle
+n'aurait pas
+&eacute;chang&eacute; contre un s&eacute;jour &agrave; Sch&#339;nbrunn, la
+seule chose pourtant qui la
+flatt&acirc;t, ces divins d&icirc;ners de M<sup>me</sup> de Guermantes
+rendus tonifiants par
+tant de sel.</p>
+<p>&#8212;Il l'&eacute;crit avec un grand C, s'&eacute;cria M<sup>me</sup>
+d'Arpajon.</p>
+<p>&#8212;Plut&ocirc;t avec un grand M, je pense, ma petite, r&eacute;pondit M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes, non sans avoir &eacute;chang&eacute; avec son mari un
+regard gai qui
+voulait dire: &laquo;Est-elle assez idiote!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Tenez, justement, me dit M<sup>me</sup> de Guermantes en attachant
+sur moi un
+regard souriant et doux et parce qu'en ma&icirc;tresse de maison
+accomplie
+elle voulait, sur l'artiste qui m'int&eacute;ressait
+particuli&egrave;rement, laisser
+para&icirc;tre son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire
+montre du
+mien, tenez, me dit-elle en agitant l&eacute;g&egrave;rement son
+&eacute;ventail de plumes
+tant elle &eacute;tait consciente &agrave; ce moment-l&agrave; qu'elle
+exer&ccedil;ait pleinement
+les devoirs de l'hospitalit&eacute; et, pour ne manquer &agrave; aucun,
+faisant signe
+aussi qu'on me redonn&acirc;t des asperges sauce mousseline, tenez, je
+crois
+justement que Zola a &eacute;crit une &eacute;tude sur Elstir, ce
+peintre dont vous
+avez &eacute;t&eacute; regarder quelques tableaux tout &agrave;
+l'heure, les seuls du reste
+que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En r&eacute;alit&eacute;, elle
+d&eacute;testait la peinture
+d'Elstir, mais trouvait d'une qualit&eacute; unique tout ce qui
+&eacute;tait chez
+elle. Je demandai &agrave; M. de Guermantes s'il savait le nom du
+monsieur qui
+figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que
+j'avais reconnu pour le m&ecirc;me dont les Guermantes
+poss&eacute;daient tout &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+le portrait d'apparat, datant &agrave; peu pr&egrave;s de cette
+m&ecirc;me p&eacute;riode o&ugrave; la
+personnalit&eacute; d'Elstir n'&eacute;tait pas encore
+compl&egrave;tement d&eacute;gag&eacute;e et
+s'inspirait un peu de Manet. &laquo;Mon Dieu, me r&eacute;pondit-il, je
+sais que
+c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imb&eacute;cile dans sa
+sp&eacute;cialit&eacute;, mais je suis brouill&eacute; avec les noms.
+Je l'ai l&agrave; sur le bout
+de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais
+plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines
+&agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes, qui est toujours trop aimable,
+qui a toujours trop
+peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois
+qu'il nous a coll&eacute; des cro&ucirc;tes. Ce que je peux vous dire,
+c'est que ce
+monsieur est pour M. Elstir une esp&egrave;ce de M&eacute;c&egrave;ne
+qui l'a lanc&eacute;, et l'a
+souvent tir&eacute; d'embarras en lui commandant des tableaux. Par
+reconnaissance&#8212;si vous appelez cela de la reconnaissance, &ccedil;a
+d&eacute;pend des
+go&ucirc;ts&#8212;il l'a peint dans cet endroit-l&agrave; o&ugrave; avec son
+air endimanch&eacute; il
+fait un assez dr&ocirc;le d'effet. &Ccedil;a peut &ecirc;tre un pontife
+tr&egrave;s cal&eacute;, mais il
+ignore &eacute;videmment dans quelles circonstances on met un chapeau
+haut de
+forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a
+l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous
+me semblez tout &agrave; fait f&eacute;ru de ces tableaux. Si j'avais
+su &ccedil;a, je me
+serais tuyaut&eacute; pour vous r&eacute;pondre. Du reste, il n'y a pas
+lieu de se
+mettre autant martel en t&ecirc;te pour creuser la peinture de M.
+Elstir que
+s'il s'agissait de la <i>Source</i> d'Ingres ou des <i>Enfants
+d'&Eacute;douard</i> de
+Paul Delaroche. Ce qu'on appr&eacute;cie l&agrave; dedans, c'est que
+c'est finement
+observ&eacute;, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas
+besoin d'&ecirc;tre
+un &eacute;rudit pour regarder &ccedil;a. Je sais bien que ce sont de
+simples
+pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaill&eacute;.
+Swann avait
+le toupet de vouloir nous faire acheter une <i>Botte d'Asperges</i>.
+Elles
+sont m&ecirc;me rest&eacute;es ici quelques jours. Il n'y avait que
+cela dans le
+tableau, une botte d'asperges pr&eacute;cis&eacute;ment semblables
+&agrave; celles que vous
+&ecirc;tes en train d'avaler. Mais moi je me suis refus&eacute;
+&agrave; avaler les asperges
+de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs
+une
+botte d'asperges! Un louis, voil&agrave; ce que &ccedil;a vaut,
+m&ecirc;me en primeurs! Je
+l'ai trouv&eacute;e roide. D&egrave;s qu'&agrave; ces choses-l&agrave;
+il ajoute des personnages,
+cela a un c&ocirc;t&eacute; canaille, pessimiste, qui me
+d&eacute;pla&icirc;t. Je suis &eacute;tonn&eacute; de
+voir un esprit fin, un cerveau distingu&eacute; comme vous, aimer
+cela.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la
+duchesse
+qui n'aimait pas qu'on d&eacute;pr&eacute;ci&acirc;t ce que ses salons
+contenaient. Je suis
+loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y
+a &agrave; prendre et &agrave; laisser. Mais ce n'est toujours pas sans
+talent. Et il
+faut avouer que ceux que j'ai achet&eacute;s sont d'une beaut&eacute;
+rare.</p>
+<p>&#8212;Oriane, dans ce genre-l&agrave; je pr&eacute;f&egrave;re mille fois
+la petite &eacute;tude de M.
+Vibert que nous avons vue &agrave; l'Exposition des aquarellistes. Ce
+n'est
+rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y
+a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire
+d&eacute;charn&eacute;, sale,
+devant ce pr&eacute;lat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est
+tout un
+petit po&egrave;me de finesse et m&ecirc;me de profondeur.</p>
+<p>&#8212;Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme
+est agr&eacute;able.</p>
+<p>&#8212;Il est intelligent, dit le duc, on est &eacute;tonn&eacute;, quand
+on cause avec
+lui, que sa peinture soit si vulgaire.</p>
+<p>&#8212;Il est plus qu'intelligent, il est m&ecirc;me assez spirituel, dit
+la
+duchesse de l'air entendu et d&eacute;gustateur d'une personne qui s'y
+conna&icirc;t.</p>
+<p>&#8212;Est-ce qu'il n'avait pas commenc&eacute; un portrait de vous,
+Oriane? demanda
+la princesse de Parme.</p>
+<p>&#8212;Si, en rouge &eacute;crevisse, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de
+Guermantes, mais ce n'est pas
+cela qui fera passer son nom &agrave; la post&eacute;rit&eacute;. C'est
+une horreur, Basin
+voulait le d&eacute;truire. Cette phrase-l&agrave;, M<sup>me</sup> de
+Guermantes la disait
+souvent. Mais d'autres fois, son appr&eacute;ciation &eacute;tait
+autre: &laquo;Je n'aime
+pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de
+moi.&raquo; L'un
+de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient
+&agrave; la
+duchesse de son portrait, l'autre &agrave; ceux qui ne lui en parlaient
+pas et
+&agrave; qui elle d&eacute;sirait en apprendre l'existence. Le premier
+lui &eacute;tait
+inspir&eacute; par la coquetterie, le second par la vanit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas
+un
+portrait, c'est un mensonge: moi qui sais &agrave; peine tenir un
+pinceau, il
+me semble que si je vous peignais, rien qu'en repr&eacute;sentant ce
+que je
+vois je ferais un chef-d'&#339;uvre, dit na&iuml;vement la princesse de
+Parme.</p>
+<p>&#8212;Il me voit probablement comme je me vois, c'est-&agrave;-dire
+d&eacute;pourvue
+d'agr&eacute;ment, dit M<sup>me</sup> de Guermantes avec le regard
+&agrave; la fois m&eacute;lancolique,
+modeste et c&acirc;lin qui lui parut le plus propre &agrave; la faire
+para&icirc;tre autre
+que ne l'avait montr&eacute;e Elstir.</p>
+<p>&#8212;Ce portrait ne doit pas d&eacute;plaire &agrave; M<sup>me</sup> de
+Gallardon, dit le duc.</p>
+<p>&#8212;Parce qu'elle ne s'y conna&icirc;t pas en peinture? demanda la
+princesse de
+Parme qui savait que M<sup>me</sup> de Guermantes m&eacute;prisait
+infiniment sa cousine.
+Mais c'est une tr&egrave;s bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air
+d'&eacute;tonnement profond. &laquo;Mais voyons, Basin, vous ne voyez
+pas que la
+princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait
+aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille <i>poison</i>&raquo;,
+reprit
+M<sup>me</sup> de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement
+limit&eacute; &agrave; toutes
+ces vieilles expressions, &eacute;tait savoureux comme ces plats
+possibles &agrave;
+d&eacute;couvrir dans les livres d&eacute;licieux de Pampille, mais
+dans la r&eacute;alit&eacute;
+devenus si rares, o&ugrave; les gel&eacute;es, le beurre, le jus, les
+quenelles sont
+authentiques, ne comportent aucun alliage, et m&ecirc;me o&ugrave; on
+fait venir le
+sel des marais salants de Bretagne: &agrave; l'accent, au choix des
+mots on
+sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement
+de
+Guermantes. Par l&agrave;, la duchesse diff&eacute;rait
+profond&eacute;ment de son neveu
+Saint-Loup, envahi par tant d'id&eacute;es et d'expressions nouvelles;
+il est
+difficile, quand on est troubl&eacute; par les id&eacute;es de Kant et
+la nostalgie de
+Baudelaire, d'&eacute;crire le fran&ccedil;ais exquis d'Henri IV, de
+sorte que la
+puret&eacute; m&ecirc;me du langage de la duchesse &eacute;tait un
+signe de limitation, et
+qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilit&eacute; &eacute;taient
+rest&eacute;es ferm&eacute;es
+&agrave; toutes les nouveaut&eacute;s. L&agrave; encore l'esprit de M<sup>me</sup>
+de Guermantes me
+plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait
+pr&eacute;cis&eacute;ment
+la mati&egrave;re de ma propre pens&eacute;e) et tout ce qu'&agrave;
+cause de cela m&ecirc;me il
+avait pu conserver, cette s&eacute;duisante vigueur des corps souples
+qu'aucune
+&eacute;puisante r&eacute;flexion, nul souci moral ou trouble nerveux
+n'ont alt&eacute;r&eacute;e.
+Son esprit d'une formation si ant&eacute;rieure au mien, &eacute;tait
+pour moi
+l'&eacute;quivalent de ce que m'avait offert la d&eacute;marche des
+jeunes filles de
+la petite bande au bord de la mer. M<sup>me</sup> de Guermantes
+m'offrait,
+domestiqu&eacute;e et soumise par l'amabilit&eacute;, par le respect
+envers les
+valeurs spirituelles, l'&eacute;nergie et le charme d'une cruelle
+petite fille
+de l'aristocratie des environs de Combray, qui, d&egrave;s son enfance,
+montait
+&agrave; cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'&#339;il aux
+lapins et,
+aussi bien qu'elle &eacute;tait rest&eacute;e une fleur de vertu,
+aurait pu, tant elle
+avait les m&ecirc;mes &eacute;l&eacute;gances, pas mal d'ann&eacute;es
+auparavant, &ecirc;tre la plus
+brillante ma&icirc;tresse du prince de Sagan. Seulement elle
+&eacute;tait incapable
+de comprendre ce que j'avais cherch&eacute; en elle&#8212;le charme du nom de
+Guermantes&#8212;et le petit peu que j'y avais trouv&eacute;, un reste
+provincial de
+Guermantes. Nos relations &eacute;taient-elles fond&eacute;es sur un
+malentendu qui ne
+pouvait manquer de se manifester d&egrave;s que mes hommages, au lieu
+de
+s'adresser &agrave; la femme relativement sup&eacute;rieure qu'elle se
+croyait &ecirc;tre,
+iraient vers quelque autre femme aussi m&eacute;diocre et exhalant le
+m&ecirc;me
+charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours
+entre un jeune homme r&ecirc;veur et une femme du monde, mais qui le
+trouble
+profond&eacute;ment, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses
+facult&eacute;s d'imagination et n'a pas pris son parti des
+d&eacute;ceptions
+in&eacute;vitables qu'il doit &eacute;prouver aupr&egrave;s des
+&ecirc;tres, comme au th&eacute;&acirc;tre, en
+voyage et m&ecirc;me en amour. M. de Guermantes ayant
+d&eacute;clar&eacute; (suite aux
+asperges d'Elstir et &agrave; celles qui venaient d'&ecirc;tre servies
+apr&egrave;s le
+poulet financi&egrave;re) que les asperges vertes pouss&eacute;es
+&agrave; l'air et qui,
+comme dit si dr&ocirc;lement l'auteur exquis qui signe E. de
+Clermont-Tonnerre, &laquo;n'ont pas la rigidit&eacute; impressionnante
+de leurs
+s&#339;urs&raquo; devraient &ecirc;tre mang&eacute;es avec des &#339;ufs:
+&laquo;Ce qui pla&icirc;t aux uns
+d&eacute;pla&icirc;t aux autres, et <i>vice versa</i>&raquo;,
+r&eacute;pondit M. de Br&eacute;aut&eacute;. Dans la
+province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin
+r&eacute;gal que des &#339;ufs d'ortolan compl&egrave;tement pourris.&raquo;
+M. de Br&eacute;aut&eacute;,
+auteur d'une &eacute;tude sur les Mormons, parue dans la <i>Revue des
+Deux-Mondes</i>, ne fr&eacute;quentait que les milieux les plus
+aristocratiques,
+mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom
+d'intelligence. De sorte qu'&agrave; sa pr&eacute;sence, du moins
+assidue, chez une
+femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il
+pr&eacute;tendait
+d&eacute;tester le monde et assurait s&eacute;par&eacute;ment &agrave;
+chaque duchesse que c'&eacute;tait &agrave;
+cause de son esprit et de sa beaut&eacute; qu'il la recherchait. Toutes
+en
+&eacute;taient, persuad&eacute;es. Chaque fois que, la mort dans
+l'&acirc;me, il se
+r&eacute;signait &agrave; aller &agrave; une grande soir&eacute;e chez
+la princesse de Parme, il les
+convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi
+qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa r&eacute;putation
+d'intellectuel
+surv&eacute;c&ucirc;t &agrave; sa mondanit&eacute;, appliquant
+certaines maximes de l'esprit des
+Guermantes, il partait avec des dames &eacute;l&eacute;gantes faire de
+longs voyages
+scientifiques &agrave; l'&eacute;poque des bals, et quand une personne
+snob, par
+cons&eacute;quent sans situation encore, commen&ccedil;ait &agrave;
+aller partout, il mettait
+une obstination f&eacute;roce &agrave; ne pas vouloir la
+conna&icirc;tre, &agrave; ne pas se
+laisser pr&eacute;senter. Sa haine des snobs d&eacute;coulait de son
+snobisme, mais
+faisait croire aux na&iuml;fs, c'est-&agrave;-dire &agrave; tout le
+monde, qu'il en &eacute;tait
+exempt. &laquo;Babal sait toujours tout! s'&eacute;cria la duchesse de
+Guermantes. Je
+trouve charmant un pays o&ugrave; on veut &ecirc;tre s&ucirc;r que
+votre cr&eacute;mier vous vende
+des &#339;ufs bien pourris, des &#339;ufs de l'ann&eacute;e de la com&egrave;te.
+Je me vois
+d'ici y trempant ma mouillette beurr&eacute;e. Je dois dire que cela
+arrive
+chez la tante Madeleine (M<sup>me</sup> de Villeparisis) qu'on serve
+des choses en
+putr&eacute;faction, m&ecirc;me des &#339;ufs (et comme M<sup>me</sup>
+d'Arpajon se r&eacute;criait): Mais
+voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est
+d&eacute;j&agrave;
+dans l'&#339;uf. Je ne sais m&ecirc;me pas comment ils ont la sagesse de s'y
+tenir.
+Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est
+pas indiqu&eacute; sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir
+d&icirc;ner
+avant-hier, il y avait une barbue &agrave; l'acide ph&eacute;nique!
+&Ccedil;a n'avait pas
+l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment
+Norpois pousse la fid&eacute;lit&eacute; jusqu'&agrave;
+l'h&eacute;ro&iuml;sme: il en a repris!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Je crois vous avoir vu &agrave; d&icirc;ner chez elle le jour
+o&ugrave; elle a fait cette
+sortie &agrave; ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-&ecirc;tre pour
+donner &agrave; un nom
+isra&eacute;lite l'air plus &eacute;tranger, ne pronon&ccedil;a pas le <i>ch</i>
+de Bloch comme un
+<i>k</i>, mais comme dans <i>hoch</i> en allemand) qui avait dit de je
+ne sais
+plus quel <i>poite</i> (po&egrave;te) qu'il &eacute;tait sublime.
+Ch&acirc;tellerault avait beau
+casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait
+les
+coups de genou de mon neveu destin&eacute;s &agrave; une jeune femme
+assise tout
+contre lui (ici M. de Guermantes rougit l&eacute;g&egrave;rement). Il
+ne se rendait
+pas compte qu'il aga&ccedil;ait notre tante avec ses
+&laquo;sublimes&raquo; donn&eacute;s en
+veux-tu en voil&agrave;. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa
+langue dans
+sa poche, lui a ripost&eacute;: &laquo;H&eacute;, monsieur, que
+garderez-vous alors pour M.
+de Bossuet.&raquo; (M. de Guermantes croyait que devant un nom
+c&eacute;l&egrave;bre,
+monsieur et une particule &eacute;taient essentiellement ancien
+r&eacute;gime.)
+C'&eacute;tait &agrave; payer sa place.</p>
+<p>&#8212;Et qu'a r&eacute;pondu ce M. Bloch? demanda distraitement M<sup>me</sup>
+de Guermantes,
+qui, &agrave; court d'originalit&eacute; &agrave; ce moment-l&agrave;,
+crut devoir copier la
+prononciation germanique de son mari.</p>
+<p>&#8212;Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demand&eacute; son reste,
+il court
+encore.</p>
+<p>&#8212;Mais oui, je me rappelle tr&egrave;s bien vous avoir vu ce
+jour-l&agrave;, me dit
+d'un ton marqu&eacute; M<sup>me</sup> de Guermantes, comme si de sa
+part ce souvenir avait
+quelque chose qui d&ucirc;t beaucoup me flatter. C'est toujours
+tr&egrave;s
+int&eacute;ressant chez ma tante. A la derni&egrave;re soir&eacute;e
+o&ugrave; je vous ai justement
+rencontr&eacute;, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a
+pass&eacute;
+pr&egrave;s de nous n'&eacute;tait pas Fran&ccedil;ois Copp&eacute;e.
+Vous devez savoir tous les
+noms, me dit-elle avec une envie sinc&egrave;re pour mes relations
+po&eacute;tiques et
+aussi par amabilit&eacute; &agrave; mon &laquo;&eacute;gard&raquo;,
+pour poser davantage aux yeux de ses
+invit&eacute;s un jeune homme aussi vers&eacute; dans la
+litt&eacute;rature. J'assurai &agrave; la
+duchesse que je n'avais vu aucune figure c&eacute;l&egrave;bre &agrave;
+la soir&eacute;e de M<sup>me</sup> de
+Villeparisis. &laquo;Comment! me dit &eacute;tourdiment M<sup>me</sup>
+de Guermantes, avouant
+par l&agrave; que son respect pour les gens de lettres et son
+d&eacute;dain du monde
+&eacute;taient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me qu'elle ne
+croyait, comment! il n'y avait pas de grands &eacute;crivains! Vous
+m'&eacute;tonnez,
+il y avait pourtant des t&ecirc;tes impossibles!&raquo; Je me souvenais
+tr&egrave;s bien de
+ce soir-l&agrave;, &agrave; cause d'un incident absolument
+insignifiant. M<sup>me</sup> de
+Villeparisis avait pr&eacute;sent&eacute; Bloch &agrave; M<sup>me</sup>
+Alphonse de Rothschild, mais mon
+camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire &agrave;
+une
+vieille Anglaise un peu folle, n'avait r&eacute;pondu que par
+monosyllabes aux
+prolixes paroles de l'ancienne Beaut&eacute; quand M<sup>me</sup> de
+Villeparisis, la
+pr&eacute;sentant &agrave; quelqu'un d'autre, avait prononc&eacute;,
+tr&egrave;s distinctement cette
+fois: &laquo;la baronne Alphonse de Rothschild&raquo;. Alors
+&eacute;taient entr&eacute;es
+subitement dans les art&egrave;res de Bloch et d'un seul coup tant
+d'id&eacute;es de
+millions et de prestige, lesquelles eussent d&ucirc; &ecirc;tre
+prudemment
+subdivis&eacute;es, qu'il avait eu comme un coup au c&#339;ur, un transport
+au
+cerveau et s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; en pr&eacute;sence de
+l'aimable vieille dame: &laquo;Si
+j'avais su!&raquo; exclamation dont la stupidit&eacute; l'avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de dormir
+pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'int&eacute;r&ecirc;t,
+mais je m'en
+souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une
+&eacute;motion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. &laquo;Je
+crois que M<sup>me</sup> de
+Villeparisis n'est pas absolument... morale&raquo;, dit la princesse de
+Parme,
+qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce
+que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement.
+Mais M<sup>me</sup> de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle
+ajouta:</p>
+<p>&#8212;Mais &agrave; ce degr&eacute;-l&agrave;, l'intelligence fait tout
+passer.</p>
+<p>&#8212;Mais vous vous faites de ma tante l'id&eacute;e qu'on s'en fait
+g&eacute;n&eacute;ralement,
+r&eacute;pondit la duchesse, et qui est, en somme, tr&egrave;s fausse.
+C'est justement
+ce que me disait M&eacute;m&eacute; pas plus tard qu'hier. Elle rougit,
+un souvenir
+inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus
+lui avait demand&eacute; de me d&eacute;sinviter, comme il m'avait fait
+prier par
+Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la
+rougeur&#8212;d'ailleurs incompr&eacute;hensible pour moi&#8212;qu'avait eue le duc
+en
+parlant &agrave; un moment de son fr&egrave;re ne pouvait pas
+&ecirc;tre attribu&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me
+cause: &laquo;Ma pauvre tante! elle gardera la r&eacute;putation d'une
+personne de
+l'ancien r&eacute;gime, d'un esprit &eacute;blouissant et d'un
+d&eacute;vergondage effr&eacute;n&eacute;.
+Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus s&eacute;rieuse, plus
+terne;
+elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a
+&eacute;t&eacute; la ma&icirc;tresse d'un grand peintre, mais il n'a
+jamais pu lui faire
+comprendre ce que c'&eacute;tait qu'un tableau; et quant &agrave; sa
+vie, bien loin
+d'&ecirc;tre une personne d&eacute;prav&eacute;e, elle &eacute;tait
+tellement faite pour le
+mariage, elle &eacute;tait tellement n&eacute;e conjugale, que n'ayant
+pu conserver un
+&eacute;poux, qui &eacute;tait du reste une canaille, elle n'a jamais
+eu une liaison
+qu'elle n'ait pris aussi au s&eacute;rieux que si c'&eacute;tait une
+union l&eacute;gitime,
+avec les m&ecirc;mes susceptibilit&eacute;s, les m&ecirc;mes
+col&egrave;res, la m&ecirc;me fid&eacute;lit&eacute;.
+Remarquez que ce sont quelquefois les plus sinc&egrave;res, il y a en
+somme
+plus d'amants que de maris inconsolables.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-fr&egrave;re
+Palam&egrave;de dont
+vous &ecirc;tes en train de parler; il n'y a pas de ma&icirc;tresse qui
+puisse r&ecirc;ver
+d'&ecirc;tre pleur&eacute;e comme l'a &eacute;t&eacute; cette pauvre M<sup>me</sup>
+de Charlus.</p>
+<p>&#8212;Ah! r&eacute;pondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de
+ne pas &ecirc;tre
+tout &agrave; fait de son avis. Tout le monde n'aime pas &ecirc;tre
+pleur&eacute; de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re, chacun a ses pr&eacute;f&eacute;rences.</p>
+<p>&#8212;Enfin il lui a vou&eacute; un vrai culte depuis sa mort. Il est
+vrai qu'on
+fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites
+pour les vivants.</p>
+<p>&#8212;D'abord, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Guermantes sur un ton
+r&ecirc;veur qui contrastait
+avec son intention gouailleuse, on va &agrave; leur enterrement, ce
+qu'on ne
+fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air
+malicieux M. de Br&eacute;aut&eacute; comme pour le provoquer &agrave;
+rire de l'esprit de la
+duchesse. &laquo;Mais enfin j'avoue franchement, reprit M<sup>me</sup>
+de Guermantes, que
+la mani&egrave;re dont je souhaiterais d'&ecirc;tre pleur&eacute;e par
+un homme que
+j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-fr&egrave;re.&raquo; La figure
+du duc se
+rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme port&acirc;t des jugements
+&agrave; tort et &agrave;
+travers, surtout sur M. de Charlus. &laquo;Vous &ecirc;tes difficile.
+Son regret a
+&eacute;difi&eacute; tout le monde&raquo;, dit-il d'un ton rogue. Mais
+la duchesse avait
+avec son mari cette esp&egrave;ce de hardiesse des dompteurs ou des
+gens qui
+vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: &laquo;Eh
+bien, non,
+qu'est-ce que vous voulez, c'est &eacute;difiant, je ne dis pas, il va
+tous
+les jours au cimeti&egrave;re lui raconter combien de personnes il a
+eues &agrave;
+d&eacute;jeuner, il la regrette &eacute;norm&eacute;ment, mais comme
+une cousine, comme une
+grand'm&egrave;re, comme une s&#339;ur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il
+est vrai
+que c'&eacute;tait deux saints, ce qui rend le deuil un peu
+sp&eacute;cial.&raquo; M. de
+Guermantes, agac&eacute; du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec
+une
+immobilit&eacute; terrible des prunelles toutes charg&eacute;es.
+&laquo;Ce n'est pas pour
+dire du mal du pauvre M&eacute;m&eacute;, qui, entre
+parenth&egrave;ses, n'&eacute;tait pas libre ce
+soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il
+est d&eacute;licieux, il a une d&eacute;licatesse, un c&#339;ur comme les
+hommes n'en ont
+pas g&eacute;n&eacute;ralement. C'est un c&#339;ur de femme,
+M&eacute;m&eacute;!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de
+Guermantes,
+M&eacute;m&eacute; n'a rien d'eff&eacute;min&eacute;, personne n'est
+plus viril que lui.</p>
+<p>&#8212;Mais je ne vous dis pas qu'il soit eff&eacute;min&eacute; le moins
+du monde.
+Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah!
+celui-l&agrave;, d&egrave;s
+qu'il croit qu'on veut toucher &agrave; son fr&egrave;re...,
+ajouta-t-elle en se
+tournant vers la princesse de Parme.</p>
+<p>&#8212;C'est tr&egrave;s gentil, c'est d&eacute;licieux &agrave; entendre.
+Il n'y a rien de si
+beau que deux fr&egrave;res qui s'aiment, dit la princesse de Parme,
+comme
+l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir
+&agrave; une
+famille princi&egrave;re, et &agrave; une famille par le sang, par
+l'esprit fort
+populaire.</p>
+<p>&#8212;Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse,
+j'ai
+vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander
+un
+service. Le duc de Guermantes fron&ccedil;a son sourcil
+jupit&eacute;rien. Quand il
+n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en
+charge&acirc;t, sachant que cela reviendrait au m&ecirc;me et que les
+personnes &agrave;
+qui la duchesse avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de le demander
+l'inscriraient au d&eacute;bit
+commun de m&eacute;nage, tout aussi bien que s'il avait
+&eacute;t&eacute; demand&eacute; par le mari
+seul.</p>
+<p>&#8212;Pourquoi ne me l'a-t-il pas demand&eacute; lui-m&ecirc;me? dit la
+duchesse, il est
+rest&eacute; deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu
+&ecirc;tre ennuyeux.
+Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de
+gens du monde, l'intelligence de savoir rester b&ecirc;te. Seulement,
+c'est ce
+badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence
+ouverte... ouverte &agrave; toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il
+vous
+parle du Maroc, c'est affreux.</p>
+<p>&#8212;Il ne veut pas y retourner, &agrave; cause de Rachel, dit le prince
+de Foix.</p>
+<p>&#8212;Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Br&eacute;aut&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Ils ont si peu rompu que je l'ai trouv&eacute;e il y a deux jours
+dans la
+gar&ccedil;onni&egrave;re de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens
+brouill&eacute;s, je
+vous assure, r&eacute;pondit le prince de Foix qui aimait &agrave;
+r&eacute;pandre tous les
+bruits pouvant faire manquer un mariage &agrave; Robert et qui
+d'ailleurs
+pouvait &ecirc;tre tromp&eacute; par les reprises intermittentes d'une
+liaison en
+effet finie.</p>
+<p>&#8212;Cette Rachel m'a parl&eacute; de vous, je la vois comme &ccedil;a
+en passant le
+matin aux Champs-&Eacute;lys&eacute;es, c'est une esp&egrave;ce
+d'&eacute;vapor&eacute;e comme vous dites,
+ce que vous appelez une d&eacute;graf&eacute;e, une sorte de
+&laquo;Dame aux Cam&eacute;lias&raquo;, au
+figur&eacute; bien entendu.</p>
+<p>Ce discours m'&eacute;tait tenu par le prince Von qui tenait
+&agrave; avoir l'air au
+courant de la litt&eacute;rature fran&ccedil;aise et des finesses
+parisiennes.</p>
+<p>&#8212;Justement c'est &agrave; propos du Maroc... s'&eacute;cria la
+princesse saisissant
+pr&eacute;cipitamment ce joint.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda
+s&eacute;v&egrave;rement M. de
+Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-l&agrave;, il
+le sait
+bien.</p>
+<p>&#8212;Il croit qu'il a invent&eacute; la strat&eacute;gie, poursuivit M<sup>me</sup>
+de Guermantes,
+et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce
+qui
+n'emp&ecirc;che pas qu'il fait des p&acirc;t&eacute;s dans ses lettres.
+L'autre jour, il a
+dit qu'il avait mang&eacute; des pommes de terre <i>sublimes</i>, et
+qu'il avait
+trouv&eacute; &agrave; louer une baignoire <i>sublime</i>.</p>
+<p>&#8212;Il parle latin, ench&eacute;rit le duc.</p>
+<p>&#8212;Comment, latin? demanda la princesse.</p>
+<p>&#8212;Ma parole d'honneur! que Madame demande &agrave; Oriane si
+j'exag&egrave;re.</p>
+<p>&#8212;Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase,
+d'un seul trait: &laquo;Je ne connais pas d'exemple de <i>Sic transit
+gloria
+mundi</i> plus touchant&raquo;; je dis la phrase &agrave; Votre Altesse
+parce qu'apr&egrave;s
+vingt questions et en faisant appel &agrave; des <i>linguistes</i>,
+nous sommes
+arriv&eacute;s &agrave; la reconstituer, mais Robert a jet&eacute; cela
+sans reprendre
+haleine, on pouvait &agrave; peine distinguer qu'il y avait du latin
+l&agrave; dedans,
+il avait l'air d'un personnage du <i>Malade imaginaire</i>! Et tout
+&ccedil;a
+s'appliquait &agrave; la mort de l'imp&eacute;ratrice d'Autriche!</p>
+<p>&#8212;Pauvre femme! s'&eacute;cria la princesse, quelle d&eacute;licieuse
+cr&eacute;ature
+c'&eacute;tait.</p>
+<p>&#8212;Oui, r&eacute;pondit la duchesse, un peu folle, un peu
+insens&eacute;e, mais c'&eacute;tait
+une tr&egrave;s bonne femme, une gentille folle tr&egrave;s aimable, je
+n'ai seulement
+jamais compris pourquoi elle n'avait jamais achet&eacute; un
+r&acirc;telier qui t&icirc;nt,
+le sien se d&eacute;crochait toujours avant la fin de ses phrases et
+elle &eacute;tait
+oblig&eacute;e de les interrompre pour ne pas l'avaler.</p>
+<p>&#8212;Cette Rachel m'a parl&eacute; de vous, elle m'a dit que le petit
+Saint-Loup
+vous adorait, vous pr&eacute;f&eacute;rait m&ecirc;me &agrave; elle, me
+dit le prince Von, tout en
+mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire
+perp&eacute;tuel
+d&eacute;couvrait toutes les dents.</p>
+<p>&#8212;Mais alors elle doit &ecirc;tre jalouse de moi et me
+d&eacute;tester, r&eacute;pondis-je.</p>
+<p>&#8212;Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La
+ma&icirc;tresse du
+prince de Foix serait peut-&ecirc;tre jalouse s'il vous
+pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; elle. Vous
+ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela. </p>
+<p>&#8212;Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus &agrave; onze heures.</p>
+<p>&#8212;Tiens, il m'a fait demander hier de venir d&icirc;ner ce soir, mais
+de ne
+pas venir apr&egrave;s onze heures moins le quart. Mais si vous tenez
+&agrave; aller
+chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au
+Th&eacute;&acirc;tre-Fran&ccedil;ais, vous serez
+dans la p&eacute;riph&eacute;rie, dit le prince qui croyait sans doute
+que cela
+signifiait &laquo;&agrave; proximit&eacute;&raquo; ou peut-&ecirc;tre
+&laquo;le centre&raquo;.</p>
+<p>Mais ses yeux dilat&eacute;s dans sa grosse et belle figure rouge me
+firent
+peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette
+r&eacute;ponse ne me semblait pas blessante. Le prince en re&ccedil;ut
+sans doute une
+impression diff&eacute;rente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.</p>
+<p>&laquo;Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel
+chagrin
+elle doit avoir!&raquo; dit, ou du moins me parut avoir dit, la
+princesse de
+Parme. Car ces paroles ne m'&eacute;taient arriv&eacute;es
+qu'indistinctes &agrave; travers
+celles, plus proches, que m'avait adress&eacute;es pourtant fort bas le
+prince
+Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'&ecirc;tre
+entendu
+de M. de Foix.</p>
+<p>&#8212;Ah! non, r&eacute;pondit la duchesse, &ccedil;a, je crois qu'elle
+n'en a aucun.</p>
+<p>&#8212;Aucun? vous &ecirc;tes toujours dans les extr&ecirc;mes, Oriane,
+dit M. de
+Guermantes reprenant son r&ocirc;le de falaise qui, en s'opposant
+&agrave; la vague,
+la force &agrave; lancer plus haut son panache d'&eacute;cume.</p>
+<p>&#8212;Basin sait encore mieux que moi que je dis la v&eacute;rit&eacute;,
+r&eacute;pondit la
+duchesse, mais il se croit oblig&eacute; de prendre des airs
+s&eacute;v&egrave;res &agrave; cause de
+votre pr&eacute;sence et il a peur que je vous scandalise.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, je vous en prie, s'&eacute;cria la princesse de Parme,
+craignant
+qu'&agrave; cause d'elle on n'alt&eacute;r&acirc;t en quelque chose ces
+d&eacute;licieux mercredis
+de la duchesse de Guermantes, ce fruit d&eacute;fendu auquel la reine
+de Su&egrave;de
+elle-m&ecirc;me n'avait pas encore eu le droit de go&ucirc;ter.</p>
+<p>&#8212;Mais c'est &agrave; lui-m&ecirc;me qu'elle a r&eacute;pondu, comme
+il lui disait, d'un
+air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce
+un chagrin pour votre Majest&eacute;? &laquo;Non, ce n'est pas un grand
+deuil, c'est
+un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma s&#339;ur.&raquo; La
+v&eacute;rit&eacute; c'est
+qu'elle est enchant&eacute;e comme cela, Basin le sait tr&egrave;s
+bien, elle nous a
+invit&eacute;s &agrave; une f&ecirc;te le jour m&ecirc;me et m'a
+donn&eacute; deux perles. Je voudrais
+qu'elle perd&icirc;t une s&#339;ur tous les jours! Elle ne pleure pas la
+mort de sa
+s&#339;ur, elle la rit aux &eacute;clats. Elle se dit probablement, comme
+Robert,
+que <i>sic transit</i>, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par
+modestie,
+quoiqu'elle s&ucirc;t tr&egrave;s bien.</p>
+<p>D'ailleurs M<sup>me</sup> de Guermantes faisait seulement en ceci de
+l'esprit, et
+du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse
+d'Alen&ccedil;on, morte
+tragiquement aussi, avait un grand c&#339;ur et a sinc&egrave;rement
+pleur&eacute; les
+siens. M<sup>me</sup> de Guermantes connaissait trop les nobles s&#339;urs
+bavaroises,
+ses cousines, pour l'ignorer.</p>
+<p>&#8212;Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de
+Parme
+en saisissant &agrave; nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien
+involontairement comme une perche M<sup>me</sup> de Guermantes. Je
+crois que vous
+connaissez le g&eacute;n&eacute;ral de Monserfeuil.</p>
+<p>&#8212;Tr&egrave;s peu, r&eacute;pondit la duchesse qui &eacute;tait
+intimement li&eacute;e avec cet
+officier. La princesse expliqua ce que d&eacute;sirait Saint-Loup.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre,
+r&eacute;pondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont
+les
+relations avec le g&eacute;n&eacute;ral de Monserfeuil semblaient
+s'&ecirc;tre rapidement
+espac&eacute;es depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose.
+Cette
+incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme:
+&laquo;Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et
+puis vous
+lui avez d&eacute;j&agrave; demand&eacute; deux choses qu'il n'a pas
+faites. Ma femme a la
+rage d'&ecirc;tre aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour
+forcer la
+princesse &agrave; retirer sa demande sans que cela p&ucirc;t faire
+douter de
+l'amabilit&eacute; de la duchesse et pour que M<sup>me</sup> de Parme
+rejet&acirc;t la chose sur
+son propre caract&egrave;re &agrave; lui, essentiellement quinteux.
+Robert pourrait
+ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce
+qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a
+pas de meilleure mani&egrave;re de faire &eacute;chouer la chose.
+Oriane a trop
+demand&eacute; de choses &agrave; Monserfeuil. Une demande d'elle
+maintenant, c'est
+une raison pour qu'il refuse.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse
+rien,
+dit M<sup>me</sup> de Parme.</p>
+<p>&#8212;Naturellement, conclut le duc.</p>
+<p>&#8212;Ce pauvre g&eacute;n&eacute;ral, il a encore &eacute;t&eacute;
+battu aux &eacute;lections, dit la
+princesse de Parme pour changer de conversation.</p>
+<p>&#8212;Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septi&egrave;me fois, dit
+le duc qui,
+ayant d&ucirc; lui-m&ecirc;me renoncer &agrave; la politique, aimait
+assez les insucc&egrave;s
+&eacute;lectoraux des autres.</p>
+<p>&#8212;Il s'est consol&eacute; en voulant faire un nouvel enfant &agrave;
+sa femme.</p>
+<p>&#8212;Comment! Cette pauvre M<sup>me</sup> de Monserfeuil est encore
+enceinte, s'&eacute;cria
+la princesse.</p>
+<p>&#8212;Mais parfaitement, r&eacute;pondit la duchesse, c'est le seul
+<i>arrondissement</i> o&ugrave; le pauvre g&eacute;n&eacute;ral n'a
+jamais &eacute;chou&eacute;.</p>
+<p>Je ne devais plus cesser par la suite d'&ecirc;tre continuellement
+invit&eacute;,
+f&ucirc;t-ce avec quelques personnes seulement, &agrave; ces repas dont
+je m'&eacute;tais
+autrefois figur&eacute; les convives comme les ap&ocirc;tres de la
+Sainte-Chapelle.
+Ils se r&eacute;unissaient l&agrave; en effet, comme les premiers
+chr&eacute;tiens, non pour
+partager seulement une nourriture mat&eacute;rielle, d'ailleurs
+exquise, mais
+dans une sorte de C&egrave;ne sociale; de sorte qu'en peu de
+d&icirc;ners j'assimilai
+la connaissance de tous les amis de mes h&ocirc;tes, amis auxquels ils
+me
+pr&eacute;sentaient avec une nuance de bienveillance si marqu&eacute;e
+(comme
+quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;), qu'il
+n'est pas un d'entre eux qui n'e&ucirc;t cru manquer au duc et &agrave;
+la duchesse
+s'il avait donn&eacute; un bal sans me faire figurer sur sa liste, et
+en m&ecirc;me
+temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des
+Guermantes, je savourais des ortolans accommod&eacute;s selon les
+diff&eacute;rentes
+recettes que le duc &eacute;laborait et modifiait prudemment.
+Cependant, pour
+qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; assis plus d'une fois &agrave; la
+table mystique, la
+manducation de ces derniers n'&eacute;tait pas indispensable. De vieux
+amis de
+M. et de M<sup>me</sup> de Guermantes venaient les voir apr&egrave;s
+d&icirc;ner, &laquo;en
+cure-dents&raquo; aurait dit M<sup>me</sup> Swann, sans &ecirc;tre
+attendus, et prenaient
+l'hiver une tasse de tilleul aux lumi&egrave;res du grand salon,
+l'&eacute;t&eacute; un verre
+d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On
+n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces
+apr&egrave;s-d&icirc;ners au jardin,
+que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres
+rafra&icirc;chissements e&ucirc;t sembl&eacute; d&eacute;naturer la
+tradition, de m&ecirc;me qu'un grand
+raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une
+com&eacute;die ou de la musique. Il faut qu'on soit cens&eacute; venir
+simplement&#8212;y
+e&ucirc;t-il cinq cents personnes&#8212;faire une visite &agrave; la
+princesse de
+Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus
+&agrave;
+l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite,
+de poire cuite. Je pris en inimiti&eacute;, &agrave; cause de cela, le
+prince
+d'Agrigente qui, comme tous les gens d&eacute;pourvus d'imagination,
+mais non
+d'avarice, s'&eacute;merveillent de ce que vous buvez et vous demandent
+la
+permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M.
+d'Agrigente,
+en diminuant ma ration, g&acirc;tait mon plaisir. Car ce jus de fruit
+n'est
+jamais en assez grande quantit&eacute; pour qu'il
+d&eacute;salt&egrave;re. Rien ne lasse
+moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit,
+lequel cuit semble r&eacute;trograder vers la saison des fleurs.
+Empourpr&eacute;
+comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le
+z&eacute;phir
+sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte
+&agrave; goutte, et M. d'Agrigente m'emp&ecirc;chait,
+r&eacute;guli&egrave;rement, de m'en
+rassasier. Malgr&eacute; ces compotes, l'orangeade traditionnelle
+subsista
+comme le tilleul. Sous ces modestes esp&egrave;ces, la communion
+sociale n'en
+avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes &eacute;taient tout de m&ecirc;me, comme je me les
+&eacute;tais d'abord figur&eacute;s,
+rest&eacute;s plus diff&eacute;rents que leur aspect d&eacute;cevant ne
+m'e&ucirc;t port&eacute; &agrave; le
+croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en
+m&ecirc;me
+temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable.
+Or, ce ne pouvait &ecirc;tre par snobisme, &eacute;tant eux-m&ecirc;mes
+d'un rang auquel
+nul autre n'&eacute;tait sup&eacute;rieur; ni par amour du luxe: ils
+l'aimaient
+peut-&ecirc;tre, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu
+en
+conna&icirc;tre un splendide, car, ces m&ecirc;mes soirs, la femme
+charmante d'un
+richissime financier e&ucirc;t tout fait pour les avoir &agrave; des
+chasses
+&eacute;blouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi
+d'Espagne. Ils avaient refus&eacute; n&eacute;anmoins et &eacute;taient
+venus &agrave; tout hasard
+voir si M<sup>me</sup> de Guermantes &eacute;tait chez elle. Ils
+n'&eacute;taient m&ecirc;me pas
+certains de trouver l&agrave; des opinions absolument conformes aux
+leurs, ou
+des sentiments sp&eacute;cialement chaleureux; M<sup>me</sup> de
+Guermantes lan&ccedil;ait
+parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la R&eacute;publique, sur les lois
+antireligieuses, ou m&ecirc;me, &agrave; mi-voix, sur eux-m&ecirc;mes,
+sur leurs
+infirmit&eacute;s, sur le caract&egrave;re ennuyeux de leur
+conversation, des
+r&eacute;flexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer.
+Sans
+doute, s'ils gardaient l&agrave; leurs habitudes, &eacute;tait-ce par
+&eacute;ducation
+affin&eacute;e du gourmet mondain, par claire connaissance de la
+parfaite et
+premi&egrave;re qualit&eacute; du mets social, au go&ucirc;t familier,
+rassurant et sapide,
+sans m&eacute;lange, non frelat&eacute;, dont ils savaient l'origine et
+l'histoire
+aussi bien que celle qui la leur servait, rest&eacute;s plus
+&laquo;nobles&raquo; en cela
+qu'ils ne le savaient eux-m&ecirc;mes. Or, parmi ces visiteurs auxquels
+je fus
+pr&eacute;sent&eacute; apr&egrave;s d&icirc;ner, le hasard fit qu'il y
+eut ce g&eacute;n&eacute;ral de
+Monserfeuil dont avait parl&eacute; la princesse de Parme et que M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes, du salon de qui il &eacute;tait un des habitu&eacute;s, ne
+savait pas
+devoir venir ce soir-l&agrave;. Il s'inclina devant moi, en entendant
+mon nom,
+comme si j'eusse &eacute;t&eacute; pr&eacute;sident du Conseil
+sup&eacute;rieur de la guerre.
+J'avais cru que c'&eacute;tait simplement par quelque
+inserviabilit&eacute; fonci&egrave;re,
+et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour,
+&eacute;tait
+le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refus&eacute; de
+recommander son neveu &agrave; M. de Monserfeuil. Et je voyais
+l&agrave; une
+indiff&eacute;rence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre
+par
+quelques mots &eacute;chapp&eacute;s &agrave; la princesse de Parme que
+le poste de Robert
+&eacute;tait dangereux et qu'il &eacute;tait prudent de l'en faire
+changer. Mais ce
+fut par la v&eacute;ritable m&eacute;chancet&eacute; de M<sup>me</sup>
+de Guermantes que je fus r&eacute;volt&eacute;
+quand, la princesse de Parme ayant timidement propos&eacute; d'en
+parler
+d'elle-m&ecirc;me et pour son compte au g&eacute;n&eacute;ral, la
+duchesse fit tout ce
+qu'elle put pour en d&eacute;tourner l'Altesse.</p>
+<p>&#8212;Mais Madame, s'&eacute;cria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune
+esp&egrave;ce de cr&eacute;dit
+ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup
+d'&eacute;p&eacute;e
+dans l'eau.</p>
+<p>&#8212;Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en
+invitant la duchesse &agrave; parler plus bas.</p>
+<p>&#8212;Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit
+sans
+baisser la voix la duchesse, que le g&eacute;n&eacute;ral entendit
+parfaitement.</p>
+<p>&#8212;C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit
+tr&egrave;s
+rassurant, dit la princesse.</p>
+<p>&#8212;Que voulez-vous, r&eacute;pondit la duchesse, il est dans le cas de
+tout le
+monde, avec la diff&eacute;rence que c'est lui qui a demand&eacute;
+&agrave; y aller. Et
+puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je
+m'en occuperais. J'en aurais parl&eacute; &agrave; Saint-Joseph pendant
+le d&icirc;ner. Il
+est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est
+d&eacute;j&agrave;
+parti. Du reste ce serait moins d&eacute;licat qu'avec celui-ci, qui a
+justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur
+changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient,
+j'en parlerai &agrave; Saint-Joseph... si je le vois, ou &agrave;
+Beautreillis. Mais
+si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a
+expliqu&eacute;
+l'autre jour o&ugrave; c'&eacute;tait. Je crois qu'il ne peut
+&ecirc;tre nulle part mieux
+que l&agrave;.</p>
+<p>&laquo;Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il
+n'y a que
+vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles!&raquo; dit la princesse
+de
+Parme qui, de peur que le g&eacute;n&eacute;ral de Monserfeuil
+n'e&ucirc;t entendu la
+duchesse, cherchait &agrave; changer de conversation. Je reconnus une
+plante de
+l'esp&egrave;ce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.</p>
+<p>&#8212;Je suis enchant&eacute;e qu'elle vous plaise; elles sont
+ravissantes,
+regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il
+peut arriver &agrave; des personnes tr&egrave;s jolies et tr&egrave;s
+bien habill&eacute;es, elles
+ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgr&eacute; cela, je les
+aime
+beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.</p>
+<p>&#8212;Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coup&eacute;es,
+dit la
+princesse.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit la duchesse en riant, mais &ccedil;a revient
+au m&ecirc;me, comme ce
+sont des dames. C'est une esp&egrave;ce de plantes o&ugrave; les dames
+et les
+messieurs ne se trouvent pas sur le m&ecirc;me pied. Je suis comme les
+gens
+qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela
+je n'aurai pas de petits!</p>
+<p>&#8212;Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...</p>
+<p>&#8212;Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le
+mariage,
+comme pour les souverains, par procuration, sans que le fianc&eacute;
+et la
+fianc&eacute;e se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je
+recommande &agrave; mon
+domestique de mettre ma plante &agrave; la fen&ecirc;tre le plus qu'il
+peut, tant&ocirc;t
+du c&ocirc;t&eacute; cour, tant&ocirc;t du c&ocirc;t&eacute; jardin,
+dans l'espoir que viendra l'insecte
+indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait
+qu'il ait justement &eacute;t&eacute; voir une personne de la
+m&ecirc;me esp&egrave;ce et d'un
+autre sexe, et qu'il ait l'id&eacute;e de venir mettre des cartes dans
+la
+maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est
+toujours
+digne d'&ecirc;tre rosi&egrave;re, j'avoue qu'un peu plus de
+d&eacute;vergondage me
+plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour,
+il
+mourra sans enfants parce que c'est une esp&egrave;ce tr&egrave;s rare
+dans nos pays.
+Lui, c'est le vent qui est charg&eacute; d'op&eacute;rer l'union, mais
+le mur est un
+peu haut.</p>
+<p>&#8212;En effet, dit M. de Br&eacute;aut&eacute;, vous auriez d&ucirc; le
+faire abattre de
+quelques centim&egrave;tres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des
+op&eacute;rations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille
+qu'il y
+avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout &agrave;
+l'heure,
+duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier.
+Celle-l&agrave;
+produit bien des fleurs &agrave; la fois masculines et
+f&eacute;minines, mais une
+sorte de paroi dure, plac&eacute;e entre elles, emp&ecirc;che toute
+communication.
+Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour o&ugrave; un
+jeune
+n&egrave;gre natif de la R&eacute;union et nomm&eacute; Albins, ce qui,
+entre parenth&egrave;ses,
+est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut
+l'id&eacute;e,
+&agrave; l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes
+s&eacute;par&eacute;s.</p>
+<p>&#8212;Babal, vous &ecirc;tes divin, vous savez tout, s'&eacute;cria la
+duchesse.</p>
+<p>&#8212;Mais vous-m&ecirc;me, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je
+ne me
+doutais pas, dit la princesse.</p>
+<p>&#8212;Je dirai &agrave; Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours
+beaucoup
+parl&eacute; de botanique. Quelquefois, quand cela nous emb&ecirc;tait
+trop d'aller &agrave;
+un th&eacute; ou &agrave; une matin&eacute;e, nous partions pour la
+campagne et il me
+montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup
+plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On
+n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a
+l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il
+a
+fait lui-m&ecirc;me un mariage encore beaucoup plus &eacute;tonnant et
+qui rend tout
+difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son
+temps
+&agrave; faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on
+conna&icirc;t
+quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'int&eacute;ressantes, il
+faut
+qu'il fasse le mariage de Swann. Plac&eacute;e entre le renoncement aux
+promenades botaniques et l'obligation de fr&eacute;quenter une personne
+d&eacute;shonorante, j'ai choisi la premi&egrave;re de ces deux
+calamit&eacute;s. D'ailleurs,
+au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il para&icirc;t que,
+rien
+que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de
+choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement
+cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait tr&egrave;s
+simplement, on voit une petite pluie orang&eacute;e, ou bien une mouche
+tr&egrave;s
+poussi&eacute;reuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche
+avant
+d'entrer dans une fleur. Et tout est consomm&eacute;!</p>
+<p>&#8212;La commode sur laquelle la plante est pos&eacute;e est splendide
+aussi, c'est
+Empire, je crois, dit la princesse qui, n'&eacute;tant pas
+famili&egrave;re avec les
+travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la
+signification des plaisanteries de la duchesse. </p>
+<p>&#8212;N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime,
+r&eacute;pondit la
+duchesse. C'est une pi&egrave;ce magnifique. Je vous dirai que j'ai
+toujours
+ador&eacute; le style Empire, m&ecirc;me au temps o&ugrave; cela
+n'&eacute;tait pas &agrave; la mode. Je
+me rappelle qu'&agrave; Guermantes je m'&eacute;tais fait honnir de ma
+belle-m&egrave;re
+parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides
+meubles Empire que Basin avait h&eacute;rit&eacute;s des Montesquiou,
+et que j'en
+avais meubl&eacute; l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il
+devait
+pourtant se rappeler que les choses s'&eacute;taient pass&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on fort
+diff&eacute;rente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes
+sur le
+mauvais go&ucirc;t de sa belle-m&egrave;re ayant &eacute;t&eacute; de
+tradition pendant le peu de
+temps o&ugrave; le prince avait &eacute;t&eacute; &eacute;pris de sa
+femme, &agrave; son amour pour la
+seconde avait surv&eacute;cu un certain d&eacute;dain pour
+l'inf&eacute;riorit&eacute; d'esprit de
+la premi&egrave;re, d&eacute;dain qui s'alliait d'ailleurs &agrave;
+beaucoup d'attachement et
+de respect. &laquo;Les I&eacute;na ont le m&ecirc;me fauteuil avec
+incrustations de
+Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du
+m&ecirc;me air d'impartialit&eacute; que si elle n'avait
+poss&eacute;d&eacute; aucun de ces deux
+meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que
+je n'ai pas.&raquo; La princesse de Parme garda le silence. &laquo;Mais
+c'est vrai,
+Votre Altesse ne conna&icirc;t pas leur collection. Oh! elle devrait
+absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus
+magnifiques de Paris, c'est un mus&eacute;e qui serait vivant.&raquo;
+Et comme cette
+proposition &eacute;tait une des audaces les plus Guermantes de la
+duchesse,
+parce que les I&eacute;na &eacute;taient pour la princesse de Parme de
+purs
+usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de
+Guastalla, M<sup>me</sup> de Guermantes en la lan&ccedil;ant ainsi ne
+se retint pas (tant
+l'amour qu'elle portait &agrave; sa propre originalit&eacute;
+l'emportait encore sur
+sa d&eacute;f&eacute;rence pour la princesse de Parme) de jeter sur les
+autres
+convives des regards amus&eacute;s et souriants. Eux aussi
+s'effor&ccedil;aient de
+sourire, &agrave; la fois effray&eacute;s, &eacute;merveill&eacute;s,
+et surtout ravis de penser
+qu'ils &eacute;taient t&eacute;moins de la
+&laquo;derni&egrave;re&raquo; d'Oriane et pourraient la
+raconter &laquo;tout chaud&raquo;. Ils n'&eacute;taient qu'&agrave;
+demi stup&eacute;faits, sachant que
+la duchesse avait l'art de faire liti&egrave;re de tous les
+pr&eacute;jug&eacute;s
+Courvoisier pour une r&eacute;ussite de vie plus piquante et plus
+agr&eacute;able.
+N'avait-elle pas, au cours de ces derni&egrave;res ann&eacute;es,
+r&eacute;uni &agrave; la princesse
+Mathilde le duc d'Aumale qui avait &eacute;crit au propre fr&egrave;re
+de la princesse
+la fameuse lettre: &laquo;Dans ma famille tous les hommes sont braves
+et
+toutes les femmes sont chastes?&raquo; Or, les princes le restant
+m&ecirc;me au
+moment o&ugrave; ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc
+d'Aumale
+et la princesse Mathilde s'&eacute;taient tellement plu chez M<sup>me</sup>
+de Guermantes
+qu'ils &eacute;taient ensuite all&eacute;s l'un chez l'autre, avec
+cette facult&eacute;
+d'oublier le pass&eacute; que t&eacute;moigna Louis XVIII quand il prit
+pour ministre
+Fouch&eacute; qui avait vot&eacute; la mort de son fr&egrave;re. M<sup>me</sup>
+de Guermantes
+nourrissait le m&ecirc;me projet de rapprochement entre la princesse
+Murat et
+la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait
+aussi
+embarrass&eacute;e qu'auraient pu l'&ecirc;tre les h&eacute;ritiers de
+la couronne des
+Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de
+Brabant, si on avait voulu leur pr&eacute;senter M. de Mailly Nesle,
+prince
+d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse,
+&agrave;
+qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier f&ucirc;t r&eacute;solu
+&agrave; ignorer les
+I&eacute;na) avaient &agrave; grand'peine fini par faire aimer le style
+Empire,
+s'&eacute;cria:</p>
+<p>&#8212;Madame, sinc&egrave;rement, je ne peux pas vous dire &agrave; quel
+point vous
+trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours
+impressionn&eacute;e. Mais, chez les I&eacute;na, l&agrave;, c'est
+vraiment comme une
+hallucination. Cette esp&egrave;ce, comment vous dire, de... reflux de
+l'exp&eacute;dition d'&Eacute;gypte, et puis aussi de remont&eacute;e
+jusqu'&agrave; nous de
+l'Antiquit&eacute;, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui
+viennent
+se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux
+cand&eacute;labres, une Muse &eacute;norme qui vous tend un petit
+flambeau pour jouer
+&agrave; la bouillotte ou qui est tranquillement mont&eacute;e sur
+votre chemin&eacute;e et
+s'accoude &agrave; votre pendule, et puis toutes les lampes
+pomp&eacute;iennes, les
+petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir &eacute;t&eacute;
+trouv&eacute;s sur le Nil et
+d'o&ugrave; on s'attend &agrave; voir sortir Mo&iuml;se, ces quadriges
+antiques qui
+galopent le long des tables de nuit...</p>
+<p>&#8212;On n'est pas tr&egrave;s bien assis dans les meubles Empire,
+hasarda la
+princesse.</p>
+<p>&#8212;Non, r&eacute;pondit la duchesse, mais, ajouta M<sup>me</sup> de
+Guermantes en insistant
+avec un sourire, j'aime &ecirc;tre mal assise sur ces si&egrave;ges
+d'acajou
+recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de
+guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du
+grand
+salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous
+assure que, chez les I&eacute;na, on ne pense pas un instant &agrave;
+la mani&egrave;re dont
+on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire
+peinte &agrave; fresque sur le mur. Mon &eacute;poux va me trouver bien
+mauvaise
+royaliste, mais je suis tr&egrave;s mal pensante, vous savez, je vous
+assure
+que chez ces gens-l&agrave; on en arrive &agrave; aimer tous ces N,
+toutes ces
+abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on
+n'a
+pas &eacute;t&eacute; tr&egrave;s g&acirc;t&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de
+couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je
+trouve que &ccedil;a a un certain chic! Votre Altesse devrait...</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que
+ce
+ne sera pas facile.</p>
+<p>&#8212;Mais Madame verra que tout s'arrangera tr&egrave;s bien. Ce sont de
+tr&egrave;s
+bonnes gens, pas b&ecirc;tes. Nous y avons men&eacute; M<sup>me</sup>
+de Chevreuse, ajouta la
+duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a &eacute;t&eacute;
+ravie. Le fils
+est m&ecirc;me tr&egrave;s agr&eacute;able... Ce que je vais dire n'est
+pas tr&egrave;s convenable,
+ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit o&ugrave; on
+voudrait
+dormir&#8212;sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai
+&eacute;t&eacute;
+le voir une fois pendant qu'il &eacute;tait malade et couch&eacute;. A
+c&ocirc;t&eacute; de lui,
+sur le rebord du lit, il y avait sculpt&eacute;e une longue
+Sir&egrave;ne allong&eacute;e,
+ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des
+esp&egrave;ces de lotus. Je vous assure, ajouta M<sup>me</sup> de
+Guermantes,&#8212;en
+ralentissant son d&eacute;bit pour mettre encore mieux en relief les
+mots
+qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles
+l&egrave;vres, le
+fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la
+princesse un regard doux, fixe et profond,&#8212;qu'avec les palmettes et la
+couronne d'or qui &eacute;tait &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+c'&eacute;tait &eacute;mouvant; c'&eacute;tait tout &agrave; fait
+l'arrangement du <i>jeune Homme et la Mort</i> de Gustave Moreau
+(Votre
+Altesse conna&icirc;t s&ucirc;rement ce chef-d'&#339;uvre). La princesse de
+Parme, qui
+ignorait m&ecirc;me le nom du peintre, fit de violents mouvements de
+t&ecirc;te et
+sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau.
+Mais l'intensit&eacute; de sa mimique ne parvint pas &agrave; remplacer
+cette lumi&egrave;re
+qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on
+veut nous parler.</p>
+<p>&#8212;Il est joli gar&ccedil;on, je crois? demanda-t-elle.</p>
+<p>&#8212;Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une
+reine
+Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pens&eacute; qu'il
+serait un
+peu ridicule pour un homme de d&eacute;velopper cette ressemblance, et
+cela se
+perd dans des joues encaustiqu&eacute;es qui lui donnent un air assez
+mameluck.
+On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann,
+ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de la
+ressemblance de cette Sir&egrave;ne avec <i>la Mort</i> de Gustave
+Moreau. Mais
+d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant
+s&eacute;rieux, afin
+de faire rire davantage, il n'y a pas &agrave; nous frapper, car
+c'&eacute;tait un
+rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.</p>
+<p>&#8212;On dit qu'il est snob? demanda M. de Br&eacute;aut&eacute; d'un air
+malveillant,
+allum&eacute; et en attendant dans la r&eacute;ponse la m&ecirc;me
+pr&eacute;cision que s'il avait
+dit: &laquo;On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts &agrave; la main
+droite,
+est-ce vrai?&raquo;</p>
+<p>&#8212;M...on Dieu, n...on, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Guermantes
+avec un sourire de
+douce indulgence. Peut-&ecirc;tre un tout petit peu snob d'apparence,
+parce
+qu'il est extr&ecirc;mement jeune, mais cela m'&eacute;tonnerait qu'il
+le f&ucirc;t en
+r&eacute;alit&eacute;, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme
+s'il y e&ucirc;t eu &agrave;
+son avis incompatibilit&eacute; absolue entre le snobisme et
+l'intelligence.
+&laquo;Il est fin, je l'ai vu dr&ocirc;le&raquo;, dit-elle encore en
+riant d'un air
+gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de dr&ocirc;lerie
+sur
+quelqu'un exigeait une certaine expression de ga&icirc;t&eacute;, ou
+comme si les
+saillies du duc de Guastalla lui revenaient &agrave; l'esprit en ce
+moment. &laquo;Du
+reste, comme il n'est pas re&ccedil;u, ce snobisme n'aurait pas
+&agrave; s'exercer&raquo;,
+reprit-elle sans songer qu'elle n'encourageait pas beaucoup de la sorte
+la princesse de Parme.</p>
+<p>&#8212;Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l'appelle M<sup>me</sup>
+I&eacute;na, s'il apprend que je suis all&eacute;e chez elle.</p>
+<p>&#8212;Mais comment, s'&eacute;cria avec une extraordinaire
+vivacit&eacute; la duchesse,
+vous savez que c'est nous qui avons c&eacute;d&eacute; &agrave; Gilbert
+(elle s'en repentait
+am&egrave;rement aujourd'hui!) toute une salle de jeu Empire qui nous
+venait de
+Quiou-Quiou et qui est une splendeur! Il n'y avait pas la place ici
+o&ugrave;
+pourtant je trouve que &ccedil;a faisait mieux que chez lui. C'est une
+chose de
+toute beaut&eacute;, moiti&eacute; &eacute;trusque, moiti&eacute;
+&eacute;gyptienne...</p>
+<p>&#8212;&Eacute;gyptienne? demanda la princesse &agrave; qui
+&eacute;trusque disait peu de chose.</p>
+<p>&#8212;Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l'a
+expliqu&eacute;,
+seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond,
+Madame, ce qu'il faut se dire, c'est que l'&Eacute;gypte du style
+Empire n'a
+aucun rapport avec la vraie &Eacute;gypte, ni leurs Romains avec les
+Romains,
+ni leur &Eacute;trurie...</p>
+<p>&#8212;Vraiment! dit la princesse.</p>
+<p>&#8212;Mais non, c'est comme ce qu'on appelait un costume Louis XV sous le
+second Empire, dans la jeunesse d'Anna de Mouchy ou de la m&egrave;re
+du cher
+Brigode. Tout &agrave; l'heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous
+jouait
+l'autre jour de lui une chose, tr&egrave;s belle d'ailleurs, un peu
+froide, o&ugrave;
+il y a un th&egrave;me russe. C'en est touchant de penser qu'il croyait
+cela
+russe. Et de m&ecirc;me les peintres chinois ont cru copier Bellini.
+D'ailleurs m&ecirc;me dans le m&ecirc;me pays, chaque fois que
+quelqu'un regarde les
+choses d'une fa&ccedil;on un peu nouvelle, les quatre quarts des gens
+ne voient
+goutte &agrave; ce qu'il leur montre. Il faut au moins quarante ans
+pour qu'ils
+arrivent &agrave; distinguer.</p>
+<p>&#8212;Quarante ans! s'&eacute;cria la princesse effray&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots
+(qui &eacute;taient presque des mots de moi, car j'avais justement
+&eacute;mis devant
+elle une id&eacute;e analogue), gr&acirc;ce &agrave; sa prononciation,
+l'&eacute;quivalent de ce
+que pour les caract&egrave;res imprim&eacute;s on appelle italiques,
+c'est comme une
+esp&egrave;ce de premier individu isol&eacute; d'une esp&egrave;ce qui
+n'existe pas encore et
+qui pullulera, un individu dou&eacute; d'une esp&egrave;ce de <i>sens</i>
+que l'esp&egrave;ce
+humaine &agrave; son &eacute;poque ne poss&egrave;de pas. Je ne peux
+gu&egrave;re me citer, parce
+que moi, au contraire, j'ai toujours aim&eacute; d&egrave;s le
+d&eacute;but toutes les
+manifestations int&eacute;ressantes, si nouvelles qu'elles fussent.
+Mais enfin
+l'autre jour j'ai &eacute;t&eacute; avec la grande-duchesse au Louvre,
+nous avons
+pass&eacute; devant <i>l'Olympia</i> de Manet. Maintenant personne ne
+s'en &eacute;tonne
+plus. &Ccedil;'a l'air d'une chose d'Ingres! Et pourtant Dieu sait ce
+que j'ai
+eu &agrave; rompre de lances pour ce tableau que je n'aime pas tout,
+mais qui
+est s&ucirc;rement de quelqu'un. Sa place n'est peut-&ecirc;tre pas
+tout &agrave; fait au
+Louvre.</p>
+<p>&#8212;Elle va bien, la grande-duchesse? demanda la princesse de Parme
+&agrave; qui
+la tante du tsar &eacute;tait infiniment plus famili&egrave;re que le
+mod&egrave;le de Manet.</p>
+<p>&#8212;Oui, nous avons parl&eacute; de vous. Au fond, reprit la duchesse,
+qui tenait
+&agrave; son id&eacute;e, la v&eacute;rit&eacute; c'est que, comme dit
+mon beau-fr&egrave;re Palam&egrave;de, l'on
+a entre soi et chaque personne le mur d'une langue
+&eacute;trang&egrave;re. Du reste
+je reconnais que ce n'est exact de personne autant que de Gilbert. Si
+cela vous amuse d'aller chez les I&eacute;na, vous avez trop d'esprit
+pour
+faire d&eacute;pendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme,
+qui est
+une ch&egrave;re cr&eacute;ature innocente, mais enfin qui a des
+id&eacute;es de l'autre
+monde. Je me sens plus rapproch&eacute;e, plus consanguine de mon
+cocher, de
+mes chevaux, que de cet homme qui se r&eacute;f&egrave;re tout le temps
+&agrave; ce qu'on
+aurait pens&eacute; sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros.
+Songez que,
+quand il se prom&egrave;ne dans la campagne, il &eacute;carte les
+paysans d'un air
+bonasse, avec sa canne, en disant: &laquo;Allez, manants!&raquo; Je
+suis au fond
+aussi &eacute;tonn&eacute;e quand il me parle que si je m'entendais
+adresser la parole
+par les &laquo;gisants&raquo; des anciens tombeaux gothiques. Cette
+pierre vivante a
+beau &ecirc;tre mon cousin, elle me fait peur et je n'ai qu'une
+id&eacute;e, c'est de
+la laisser dans son moyen &acirc;ge. A part &ccedil;a, je reconnais
+qu'il n'a jamais
+assassin&eacute; personne.</p>
+<p>&#8212;Je viens justement de d&icirc;ner avec lui chez M<sup>me</sup> de
+Villeparisis, dit le
+g&eacute;n&eacute;ral, mais sans sourire ni adh&eacute;rer aux
+plaisanteries de la duchesse.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que M. de Norpois &eacute;tait l&agrave;, demanda le prince
+Von, qui pensait
+toujours &agrave; l'Acad&eacute;mie des Sciences morales. </p>
+<p>&#8212;Oui, dit le g&eacute;n&eacute;ral. Il a m&ecirc;me parl&eacute; de
+votre empereur.</p>
+<p>&#8212;Il para&icirc;t que l'empereur Guillaume est tr&egrave;s
+intelligent, mais il
+n'aime pas la peinture d'Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre
+lui,
+r&eacute;pondit la duchesse, je partage sa mani&egrave;re de voir.
+Quoique Elstir ait
+fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas? Ce n'est
+pas ressemblant mais c'est curieux. Il est int&eacute;ressant pendant
+les
+poses. Il m'a fait comme une esp&egrave;ce de vieillarde. Cela imite
+les
+<i>R&eacute;gentes de l'h&ocirc;pital</i> de Hals. Je pense que vous
+connaissez ces
+sublimit&eacute;s, pour prendre une expression ch&egrave;re &agrave;
+mon neveu, dit en se
+tournant vers moi la duchesse qui faisait battre
+l&eacute;g&egrave;rement son &eacute;ventail
+de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait
+noblement
+sa t&ecirc;te en arri&egrave;re, car tout en &eacute;tant toujours
+grande dame, elle jouait
+un petit peu &agrave; la grande dame. Je dis que j'&eacute;tais
+all&eacute; autrefois &agrave;
+Amsterdam et &agrave; La Haye, mais que, pour ne pas tout m&ecirc;ler,
+comme mon
+temps &eacute;tait limit&eacute;, j'avais laiss&eacute; de
+c&ocirc;t&eacute; Haarlem.&#8212;Ah! La Haye, quel
+mus&eacute;e! s'&eacute;cria M. de Guermantes.</p>
+<p>Je lui dis qu'il y avait sans doute admir&eacute; la <i>Vue de Delft</i>
+de Vermeer.
+Mais le duc &eacute;tait moins instruit qu'orgueilleux. Aussi se
+contenta-t-il
+de me r&eacute;pondre d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on
+lui
+parlait d'une &#339;uvre d'un mus&eacute;e, ou bien du Salon, et qu'il ne se
+rappelait pas: &laquo;Si c'est &agrave; voir, je l'ai vu!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n'&ecirc;tes
+pas all&eacute;
+&agrave; Haarlem? s'&eacute;cria la duchesse. Mais quand m&ecirc;me
+vous n'auriez eu qu'un
+quart d'heure c'est une chose extraordinaire &agrave; avoir vue que les
+Hals.
+Je dirais volontiers que quelqu'un qui ne pourrait les voir que du haut
+d'une imp&eacute;riale de tramway sans s'arr&ecirc;ter, s'ils
+&eacute;taient expos&eacute;s dehors,
+devrait ouvrir les yeux tout grands.</p>
+<p>Cette parole me choqua comme m&eacute;connaissant la fa&ccedil;on
+dont se forment en
+nous les impressions artistiques, et parce qu'elle semblait impliquer
+que notre &#339;il est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend
+des instantan&eacute;s.</p>
+<p>M. de Guermantes, heureux qu'elle me parl&acirc;t avec une telle
+comp&eacute;tence
+des sujets qui m'int&eacute;ressaient, regardait la prestance
+c&eacute;l&egrave;bre de sa
+femme, &eacute;coutait ce qu'elle disait de Frans Hals et pensait:
+&laquo;Elle est
+ferr&eacute;e &agrave; glace sur tout. Mon jeune invit&eacute; peut se
+dire qu'il a devant
+lui une grande dame d'autrefois dans toute l'acception du mot, et comme
+il n'y en a pas aujourd'hui une deuxi&egrave;me.&raquo; Tels je les
+voyais tous deux,
+retir&eacute;s de ce nom de Guermantes dans lequel, jadis, je les
+imaginais
+menant une inconcevable vie, maintenant pareils aux autres hommes et
+aux
+autres femmes, retardant seulement un peu sur leurs contemporains, mais
+in&eacute;galement, comme tant de m&eacute;nages du faubourg
+Saint-Germain o&ugrave; la femme
+a eu l'art de s'arr&ecirc;ter &agrave; l'&acirc;ge d'or, l'homme, la
+mauvaise chance de
+descendre &agrave; l'&acirc;ge ingrat du pass&eacute;, l'une restant
+encore Louis XV quand
+le mari est pompeusement Louis-Philippe. Que M<sup>me</sup> de
+Guermantes f&ucirc;t
+pareille aux autres femmes, &ccedil;'avait &eacute;t&eacute; pour moi
+d'abord une d&eacute;ception,
+c'&eacute;tait presque, par r&eacute;action, et tant de bons vins
+aidant, un
+&eacute;merveillement. Un Don Juan d'Autriche, une Isabelle d'Este,
+situ&eacute;s pour
+nous dans le monde des noms, communiquent aussi peu avec la grande
+histoire que le c&ocirc;t&eacute; de M&eacute;s&eacute;glise avec le
+c&ocirc;t&eacute; de Guermantes. Isabelle
+d'Este fut sans doute, dans la r&eacute;alit&eacute;, une fort petite
+princesse,
+semblable &agrave; celles qui sous Louis XIV n'obtenaient aucun rang
+particulier &agrave; la cour. Mais, nous semblant d'une essence unique
+et, par
+suite, incomparable, nous ne pouvons la concevoir d'une moindre
+grandeur, de sorte qu'un souper avec Louis XIV nous para&icirc;trait
+seulement
+offrir quelque int&eacute;r&ecirc;t, tandis qu'en Isabelle d'Este nous
+nous
+trouverions, par une rencontre, voir de nos yeux une surnaturelle
+h&eacute;ro&iuml;ne de roman. Or, apr&egrave;s avoir, en
+&eacute;tudiant Isabelle d'Este, en la
+transplantant patiemment de ce monde f&eacute;erique dans celui de
+l'histoire,
+constat&eacute; que sa vie, sa pens&eacute;e, ne contenaient rien de
+cette &eacute;tranget&eacute;
+myst&eacute;rieuse que nous avait sugg&eacute;r&eacute;e son nom, une
+fois cette d&eacute;ception
+consomm&eacute;e, nous savons un gr&eacute; infini &agrave; cette
+princesse d'avoir eu, de la
+peinture de Mantegna, des connaissances presque &eacute;gales &agrave;
+celles,
+jusque-l&agrave; m&eacute;pris&eacute;es par nous et mises, comme
+e&ucirc;t dit Fran&ccedil;oise, &laquo;plus
+bas que terre&raquo;, de M. Lafenestre. Apr&egrave;s avoir gravi les
+hauteurs
+inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de
+la vie de la duchesse, j'&eacute;prouvais &agrave; y trouver les noms,
+familiers
+ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, h&eacute;las, de Vibert, le
+m&ecirc;me
+&eacute;tonnement qu'un voyageur, apr&egrave;s avoir tenu compte, pour
+imaginer la
+singularit&eacute; des m&#339;urs dans un vallon sauvage de
+l'Am&eacute;rique Centrale ou
+de l'Afrique du Nord, de l'&eacute;loignement g&eacute;ographique, de
+l'&eacute;tranget&eacute; des
+d&eacute;nominations de la flore, &eacute;prouve &agrave;
+d&eacute;couvrir, une fois travers&eacute; un
+rideau d'alo&egrave;s g&eacute;ants ou de mancenilliers, des habitants
+qui (parfois
+m&ecirc;me devant les ruines d'un th&eacute;&acirc;tre romain et d'une
+colonne d&eacute;di&eacute;e &agrave;
+V&eacute;nus) sont en train de lire <i>M&eacute;rope</i> ou <i>Alzire</i>.
+Et si loin, si &agrave;
+l'&eacute;cart, si au-dessus des bourgeoises instruites que j'avais
+connues, la
+culture similaire par laquelle M<sup>me</sup> de Guermantes
+s'&eacute;tait efforc&eacute;e, sans
+int&eacute;r&ecirc;t, sans raison d'ambition, de descendre au niveau de
+celles
+qu'elle ne conna&icirc;trait jamais, avait le caract&egrave;re
+m&eacute;ritoire, presque
+touchant &agrave; force d'&ecirc;tre inutilisable, d'une
+&eacute;rudition en mati&egrave;re
+d'antiquit&eacute;s ph&eacute;niciennes chez un homme politique ou un
+m&eacute;decin. &laquo;J'en
+aurais pu vous montrer un tr&egrave;s beau, me dit aimablement M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, pr&eacute;tendent
+certaines
+personnes, et que j'ai h&eacute;rit&eacute; d'un cousin allemand.
+Malheureusement il
+s'est trouv&eacute; &laquo;fieff&eacute;&raquo; dans le ch&acirc;teau;
+vous ne connaissiez pas cette
+expression? moi non plus,&raquo; ajouta-t-elle par ce go&ucirc;t
+qu'elle avait de
+faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur
+les
+coutumes anciennes, mais auxquelles elle &eacute;tait inconsciemment et
+&acirc;prement attach&eacute;e. &laquo;Je suis contente que vous ayez
+vu mes Elstir, mais
+j'avoue que je l'aurais &eacute;t&eacute; encore bien plus, si j'avais
+pu vous faire
+les honneurs de mon Hals, de ce tableau &laquo;fieff&eacute;&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Je le connais, dit le prince Von, c'est celui du grand-duc de Hesse.</p>
+<p>&#8212;Justement, son fr&egrave;re avait &eacute;pous&eacute; ma s&#339;ur, dit
+M. de Guermantes, et
+d'ailleurs sa m&egrave;re &eacute;tait cousine germaine de la
+m&egrave;re d'Oriane.</p>
+<p>&#8212;Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me
+permettrai
+de dire que, sans avoir d'opinion sur ses &#339;uvres, que je ne connais
+pas,
+la haine dont le poursuit l'empereur ne me para&icirc;t pas devoir
+&ecirc;tre
+retenue contre lui. L'empereur est d'une merveilleuse intelligence.</p>
+<p>&#8212;Oui, j'ai d&icirc;n&eacute; deux fois avec lui, une fois chez ma
+tante Sagan, une
+fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l'ai trouv&eacute;
+curieux. Je ne l'ai pas trouv&eacute; simple! Mais il a quelque chose
+d'amusant, d'&laquo;obtenu&raquo;, dit-elle en d&eacute;tachant le mot,
+comme un &#339;illet
+vert, c'est-&agrave;-dire une chose qui m'&eacute;tonne et ne me
+pla&icirc;t pas infiniment,
+une chose qu'il est &eacute;tonnant qu'on ait pu faire, mais que je
+trouve
+qu'on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J'esp&egrave;re que je
+ne vous
+&laquo;choque&raquo; pas?</p>
+<p>&#8212;L'empereur est d'une intelligence inou&iuml;e, reprit le prince, il
+aime
+passionn&eacute;ment les arts; il a sur les &#339;uvres d'art un go&ucirc;t
+en quelque
+sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau,
+il
+le reconna&icirc;t tout de suite, il le prend en haine. S'il
+d&eacute;teste quelque
+chose, il n'y a aucun doute &agrave; avoir, c'est que c'est excellent.
+(Tout le
+monde sourit.)</p>
+<p>&#8212;Vous me rassurez, dit la princesse.</p>
+<p>&#8212;Je comparerai volontiers l'empereur, reprit le prince qui, ne
+sachant
+pas prononcer le mot arch&eacute;ologue (c'est-&agrave;-dire comme si
+c'&eacute;tait &eacute;crit
+k&eacute;ologue), ne perdait jamais une occasion de s'en servir,
+&agrave; un vieil
+arch&eacute;ologue (et le prince dit arsh&eacute;ologue) que nous avons
+&agrave; Berlin.
+Devant les anciens monuments assyriens le vieil arsh&eacute;ologue
+pleure. Mais
+si c'est du moderne truqu&eacute;, si ce n'est pas vraiment ancien, il
+ne
+pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pi&egrave;ce
+arsh&eacute;ologique est
+vraiment ancienne, on la porte au vieil arsh&eacute;ologue. S'il
+pleure, on
+ach&egrave;te la pi&egrave;ce pour le mus&eacute;e. Si ses yeux restent
+secs, on la renvoie
+au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je
+d&icirc;ne &agrave; Potsdam, toutes les pi&egrave;ces dont l'empereur
+me dit: &laquo;Prince, il
+faut que vous voyiez cela, c'est plein de
+g&eacute;nialit&eacute;&raquo;, j'en prends note
+pour me garder d'y aller, et quand je l'entends fulminer contre une
+exposition, d&egrave;s que cela m'est possible j'y cours.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que Norpois n'est pas pour un rapprochement
+anglo-fran&ccedil;ais? dit
+M. de Guermantes.</p>
+<p>&#8212;A quoi &ccedil;a vous servirait? demanda d'un air &agrave; la fois
+irrit&eacute; et finaud
+le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont
+tellement p&ecirc;tes. Je sais bien que ce n'est pas comme militaires
+qu'ils
+vous aideraient. Mais on peut tout de m&ecirc;me les juger sur la
+stupidit&eacute; de
+leurs g&eacute;n&eacute;raux. Un de mes amis a caus&eacute;
+r&eacute;cemment avec Botha, vous savez,
+le chef b&#339;r. Il lui disait: &laquo;C'est effrayant une arm&eacute;e
+comme &ccedil;a. J'aime,
+d'ailleurs, plut&ocirc;t les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne
+suis
+qu'un paysan, je les ai ross&eacute;s dans toutes les batailles. Et
+&agrave; la
+derni&egrave;re, comme je succombais sous un nombre d'ennemis vingt
+fois
+sup&eacute;rieur, tout en me rendant parce que j'y &eacute;tais
+oblig&eacute;, j'ai encore
+trouv&eacute; le moyen de faire deux mille prisonniers! &Ccedil;'a
+&eacute;t&eacute; bien parce que
+je n'&eacute;tais qu'un chef de paysans, mais si jamais ces
+imb&eacute;ciles-l&agrave;
+avaient &agrave; se mesurer avec une vraie arm&eacute;e
+europ&eacute;enne, on tremble pour
+eux de penser &agrave; ce qui arriverait! Du reste, vous n'avez
+qu'&agrave; voir que
+leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en
+Angleterre.&raquo; J'&eacute;coutais &agrave; peine ces histoires, du
+genre de celles que M.
+de Norpois racontait &agrave; mon p&egrave;re; elles ne fournissaient
+aucun aliment
+aux r&ecirc;veries que j'aimais; et d'ailleurs, eussent-elles
+poss&eacute;d&eacute; ceux
+dont elles &eacute;taient d&eacute;pourvues, qu'il les e&ucirc;t fallu
+d'une qualit&eacute; bien
+excitante pour que ma vie int&eacute;rieure p&ucirc;t se
+r&eacute;veiller durant ces heures
+mondaines o&ugrave; j'habitais mon &eacute;piderme, mes cheveux bien
+coiff&eacute;s, mon
+plastron de chemise, c'est-&agrave;-dire o&ugrave; je ne pouvais rien
+&eacute;prouver de ce
+qui &eacute;tait pour moi dans la vie le plaisir.</p>
+<p>&#8212;Ah! je ne suis pas de votre avis, dit M<sup>me</sup> de Guermantes,
+qui trouvait
+que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Edouard
+charmant, si simple, et bien plus fin qu'on ne croit. Et la reine est,
+m&ecirc;me encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.</p>
+<p>&#8212;Mais, madame la duchesse, dit le prince irrit&eacute; et qui ne
+s'apercevait
+pas qu'il d&eacute;plaisait, cependant si le prince de Galles avait
+&eacute;t&eacute; un
+simple particulier, il n'y a pas un cercle qui ne l'aurait ray&eacute;
+et
+personne n'aurait consenti &agrave; lui serrer la main. La reine est
+ravissante, excessivement douce et born&eacute;e. Mais enfin il y a
+quelque
+chose de choquant dans ce couple royal qui est litt&eacute;ralement
+entretenu
+par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes
+les d&eacute;penses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en
+&eacute;change.
+C'est comme le prince de Bulgarie...</p>
+<p>&#8212;C'est notre cousin, dit la duchesse, il a de l'esprit.</p>
+<p>&#8212;C'est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour
+cela
+que ce soit un brave homme. Non, c'est de nous qu'il faudrait vous
+rapprocher, c'est le plus grand d&eacute;sir de l'empereur, mais il
+veut que &ccedil;a
+vienne du c&#339;ur; il dit: ce que je veux c'est une poign&eacute;e de
+mains, ce
+n'est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait
+plus pratique que le rapprochement anglo-fran&ccedil;ais que
+pr&ecirc;che M. de
+Norpois.</p>
+<p>&#8212;Vous le connaissez, je sais, me dit la duchesse de Guermantes pour
+ne
+pas me laisser en dehors de la conversation. Me rappelant que M. de
+Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main,
+pensant qu'il avait sans doute racont&eacute; cette histoire &agrave; M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes et, en tout cas, n'avait pu lui parler de moi que
+m&eacute;chamment,
+puisque, malgr&eacute; son amiti&eacute; avec mon p&egrave;re, il
+n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; me
+rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eut fait un homme du monde. Il
+aurait dit qu'il d&eacute;testait M. de Norpois et le lui avait fait
+sentir; il
+l'aurait dit pour avoir l'air d'&ecirc;tre la cause volontaire des
+m&eacute;disances
+de l'ambassadeur, qui n'eussent plus &eacute;t&eacute; que des
+repr&eacute;sailles
+mensong&egrave;res et int&eacute;ress&eacute;es. Je dis, au contraire,
+qu'&agrave; mon grand regret,
+je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas. &laquo;Vous vous trompez
+bien,
+me r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Guermantes. Il vous aime beaucoup.
+Vous pouvez
+demander &agrave; Basin, si on me fait la r&eacute;putation
+d'&ecirc;tre trop aimable, lui
+ne l'est pas. Il vous dira que nous n'avons jamais entendu parler
+Norpois de quelqu'un aussi gentiment que de vous. Et il a
+derni&egrave;rement
+voulu vous faire donner au minist&egrave;re une situation charmante.
+Comme il a
+su que vous &eacute;tiez souffrant et ne pourriez pas l'accepter, il a
+eu la
+d&eacute;licatesse de ne pas m&ecirc;me parler de sa bonne intention
+&agrave; votre p&egrave;re
+qu'il appr&eacute;cie infiniment.&raquo; M. de Norpois &eacute;tait
+bien la derni&egrave;re
+personne de qui j'eusse attendu un bon office. La v&eacute;rit&eacute;
+est qu'&eacute;tant
+moqueur et m&ecirc;me assez malveillant, ceux qui s'&eacute;taient
+laiss&eacute; prendre
+comme moi &agrave; ses apparences de saint Louis rendant la justice
+sous un
+ch&ecirc;ne, aux sons de voix facilement apitoy&eacute;s qui sortaient
+de sa bouche
+un peu trop harmonieuse, croyaient &agrave; une v&eacute;ritable
+perfidie quand ils
+apprenaient une m&eacute;disance &agrave; leur &eacute;gard venant d'un
+homme qui avait
+sembl&eacute; mettre son c&#339;ur dans ses paroles. Ces m&eacute;disances
+&eacute;taient assez
+fr&eacute;quentes chez lui. Mais cela ne l'emp&ecirc;chait pas d'avoir
+des
+sympathies, de louer ceux qu'il aimait et d'avoir plaisir &agrave; se
+montrer
+serviable pour eux. &laquo;Cela ne m'&eacute;tonne du reste pas qu'il
+vous appr&eacute;cie,
+me dit M<sup>me</sup> de Guermantes, il est intelligent. Et je
+comprends tr&egrave;s bien,
+ajouta-t-elle pour les autres, et faisant allusion &agrave; un projet
+de
+mariage que j'ignorais, que ma tante, qui ne l'amuse pas
+d&eacute;j&agrave; beaucoup
+comme vieille ma&icirc;tresse, lui paraisse inutile comme nouvelle
+&eacute;pouse.
+D'autant plus que je crois que, m&ecirc;me ma&icirc;tresse, elle ne
+l'est plus
+depuis longtemps, elle est plus confite en d&eacute;votion.
+Booz-Norpois peut
+dire comme dans les vers de Victor Hugo: &laquo;Voil&agrave; longtemps
+que celle avec
+qui j'ai dormi, &ocirc; Seigneur, a quitt&eacute; ma couche pour la
+v&ocirc;tre!&raquo; Vraiment,
+ma pauvre tante est comme ces artistes d'avant-garde, qui ont
+tap&eacute; toute
+leur vie contre l'Acad&eacute;mie et qui, sur le tard, fondent leur
+petite
+acad&eacute;mie &agrave; eux; ou bien les d&eacute;froqu&eacute;s qui
+se refabriquent une religion
+personnelle. Alors, autant valait garder l'habit, ou ne pas se coller.
+Et qui sait, ajouta la duchesse d'un air r&ecirc;veur, c'est
+peut-&ecirc;tre en
+pr&eacute;vision du veuvage. Il n'y a rien de plus triste que les
+deuils qu'on
+ne peut pas porter.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ah! si M<sup>me</sup> de Villeparisis devenait M<sup>me</sup> de
+Norpois, je crois que notre
+cousin Gilbert en ferait une maladie, dit le g&eacute;n&eacute;ral de
+Saint-Joseph.</p>
+<p>&#8212;Le prince de Guermantes est charmant, mais il est, en effet,
+tr&egrave;s
+attach&eacute; aux questions de naissance et d'&eacute;tiquette, dit la
+princesse de
+Parme. J'ai &eacute;t&eacute; passer deux jours chez lui &agrave; la
+campagne pendant que
+malheureusement la princesse &eacute;tait malade. J'&eacute;tais
+accompagn&eacute;e de Petite
+(c'&eacute;tait un surnom qu'on donnait &agrave; M<sup>me</sup>
+d'Hunolstein parce qu'elle &eacute;tait
+&eacute;norme). Le prince est venu m'attendre au bas du perron, m'a
+offert le
+bras et a fait semblant de ne pas voir Petite. Nous sommes
+mont&eacute;s au
+premier jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e des salons et alors l&agrave;,
+en s'&eacute;cartant pour me
+laisser passer, il a dit: &laquo;Ah! bonjour, madame
+d'Hunolstein&raquo; (il ne
+l'appelle jamais que comme cela, depuis sa s&eacute;paration), en
+feignant
+d'apercevoir seulement alors Petite, afin de montrer qu'il n'avait pas
+&agrave;
+venir la saluer en bas.</p>
+<p>&#8212;Cela ne m'&eacute;tonne pas du tout. Je n'ai pas besoin de vous
+dire, dit le
+duc qui se croyait extr&ecirc;mement moderne, contempteur plus que
+quiconque
+de la naissance, et m&ecirc;me r&eacute;publicain, que je n'ai pas
+beaucoup d'id&eacute;es
+communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons
+&agrave; peu pr&egrave;s sur toutes choses comme le jour avec la nuit.
+Mais je dois
+dire que si ma tante &eacute;pousait Norpois, pour une fois je serais
+de l'avis
+de Gilbert. &Ecirc;tre la fille de Florimond de Guise et faire un tel
+mariage,
+ce serait, comme on dit, &agrave; faire rire les poules, que
+voulez-vous que je
+vous dise? Ces derniers mots, que le duc pronon&ccedil;ait
+g&eacute;n&eacute;ralement au
+milieu d'une phrase, &eacute;taient l&agrave; tout &agrave; fait
+inutiles. Mais il avait un
+besoin perp&eacute;tuel de les dire, qui les lui faisait rejeter
+&agrave; la fin d'une
+p&eacute;riode s'ils n'avaient pas trouv&eacute; de place ailleurs.
+C'&eacute;tait pour lui,
+entre autre choses, comme une question de m&eacute;trique.
+&laquo;Notez, ajouta-t-il,
+que les Norpois sont de braves gentilshommes de bon lieu, de bonne
+souche.&raquo;</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, Basin ce n'est pas la peine de se moquer de Gilbert
+pour
+parler comme lui, dit M<sup>me</sup> de Guermantes pour qui la
+&laquo;bont&eacute;&raquo; d'une
+naissance, non moins que celle d'un vin, consistait exactement, comme
+pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son
+anciennet&eacute;. Mais
+moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait
+&agrave; ne
+pas d&eacute;mentir en causant l'esprit des Guermantes et
+m&eacute;prisait le rang
+dans ses paroles quitte &agrave; l'honorer par ses actions. &laquo;Mais
+est-ce que
+vous n'&ecirc;tes m&ecirc;me pas un peu cousins? demanda le
+g&eacute;n&eacute;ral de Saint-Joseph.
+Il me semble que Norpois avait &eacute;pous&eacute; une La
+Rochefoucauld.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Pas du tout de cette mani&egrave;re-l&agrave;, elle &eacute;tait de
+la branche des ducs de
+La Rochefoucauld, ma grand'm&egrave;re est des ducs de Doudeauville.
+C'est la
+propre grand'm&egrave;re d'&Eacute;douard Coco, l'homme le plus sage de
+la famille,
+r&eacute;pondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu
+superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas r&eacute;unis depuis
+Louis
+XIV; ce serait un peu &eacute;loign&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Tiens, c'est int&eacute;ressant, je ne le savais pas, dit le
+g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+<p>&#8212;D'ailleurs, reprit M. de Guermantes, sa m&egrave;re &eacute;tait,
+je crois, la s&#339;ur
+du duc de Montmorency et avait &eacute;pous&eacute; d'abord un La Tour
+d'Auvergne.
+Mais comme ces Montmorency sont &agrave; peine Montmorency, et que ces
+La Tour
+d'Auvergne ne sont pas La Tour d'Auvergne du tout, je ne vois pas que
+cela lui donne une grande position. Il dit, ce qui serait le plus
+important, qu'il descend de Saintrailles, et comme nous en descendons
+en
+ligne directe...</p>
+<p>Il y avait &agrave; Combray une rue de Saintrailles &agrave;
+laquelle je n'avais
+jamais repens&eacute;. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie
+&agrave; la rue de
+l'Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d'Arc, avait en
+&eacute;pousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le
+comt&eacute; de
+Combray, ses armes &eacute;cartelaient celles de Guermantes au bas d'un
+vitrail
+de Saint-Hilaire. Je revis des marches de gr&egrave;s noir&acirc;tre
+pendant qu'une
+modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oubli&eacute;
+o&ugrave; je
+l'entendais jadis, si diff&eacute;rent de celui o&ugrave; il signifiait
+les h&ocirc;tes
+aimables chez qui je d&icirc;nais ce soir. Si le nom de duchesse de
+Guermantes
+&eacute;tait pour moi un nom collectif, ce n'&eacute;tait pas que dans
+l'histoire, par
+l'addition de toutes les femmes qui l'avaient port&eacute;, mais aussi
+au long
+de ma courte jeunesse qui avait d&eacute;j&agrave; vu, en cette seule
+duchesse de
+Guermantes, tant de femmes diff&eacute;rentes se superposer, chacune
+disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les
+mots ne changent pas tant de signification pendant des si&egrave;cles
+que pour
+nous les noms dans l'espace de quelques ann&eacute;es. Notre
+m&eacute;moire et notre
+c&#339;ur ne sont pas assez grands pour pouvoir &ecirc;tre fid&egrave;les.
+Nous n'avons
+pas assez de place, dans notre pens&eacute;e actuelle, pour garder les
+morts &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des vivants. Nous sommes oblig&eacute;s de construire
+sur ce qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;
+et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille, du genre de celle
+que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile
+d'expliquer tout cela, et m&ecirc;me, un peu auparavant, j'avais
+implicitement
+menti en ne r&eacute;pondant pas quand M. de Guermantes m'avait dit:
+&laquo;Vous ne
+connaissez pas notre patelin?&raquo; Peut-&ecirc;tre savait-il
+m&ecirc;me que je le
+connaissais, et ne fut-ce que par bonne &eacute;ducation qu'il
+n'insista pas.</p>
+<p>M<sup>me</sup> de Guermantes me tira de ma r&ecirc;verie.
+&laquo;Moi, je trouve tout cela
+assommant. &Eacute;coutez, ce n'est pas toujours aussi ennuyeux chez
+moi.
+J'esp&egrave;re que vous allez vite revenir d&icirc;ner pour une
+compensation, sans
+g&eacute;n&eacute;alogies cette fois&raquo;, me dit &agrave; mi-voix la
+duchesse incapable de
+comprendre le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et
+d'avoir l'humilit&eacute; de ne me plaire que comme un herbier, plein
+de
+plantes d&eacute;mod&eacute;es.</p>
+<p>Ce que M<sup>me</sup> de Guermantes croyait d&eacute;cevoir mon
+attente &eacute;tait, au
+contraire, ce qui, sur la fin&#8212;car le duc et le g&eacute;n&eacute;ral ne
+cess&egrave;rent
+plus de parler g&eacute;n&eacute;alogies&#8212;sauvait ma soir&eacute;e d'une
+d&eacute;ception compl&egrave;te.
+Comment n'en eusse-je pas &eacute;prouv&eacute; une jusqu'ici? Chacun
+des convives du
+d&icirc;ner, affublant le nom myst&eacute;rieux sous lequel je l'avais
+seulement
+connu et r&ecirc;v&eacute; &agrave; distance, d'un corps et d'une
+intelligence pareils ou
+inf&eacute;rieurs &agrave; ceux de toutes les personnes que je
+connaissais, m'avait
+donn&eacute; l'impression de plate vulgarit&eacute; que peut donner
+l'entr&eacute;e dans le
+port danois d'Elseneur &agrave; tout lecteur enfi&eacute;vr&eacute;
+d'Hamlet. Sans doute ces
+r&eacute;gions g&eacute;ographiques et ce pass&eacute; ancien, qui
+mettaient des futaies et
+des clochers gothiques dans leur nom, avaient, dans une certaine
+mesure,
+form&eacute; leur visage, leur esprit et leurs pr&eacute;jug&eacute;s,
+mais n'y subsistaient
+que comme la cause dans l'effet, c'est-&agrave;-dire peut-&ecirc;tre
+possibles &agrave;
+d&eacute;gager pour l'intelligence, mais nullement sensibles &agrave;
+l'imagination.</p>
+<p>Et ces pr&eacute;jug&eacute;s d'autrefois rendirent tout &agrave;
+coup aux amis de M. et M<sup>me</sup>
+de Guermantes leur po&eacute;sie perdue. Certes, les notions
+poss&eacute;d&eacute;es par les
+nobles et qui font d'eux les lettr&eacute;s, les &eacute;tymologistes
+de la langue,
+non des mots mais des noms (et encore seulement relativement &agrave;
+la
+moyenne ignorante de la bourgeoisie, car si, &agrave;
+m&eacute;diocrit&eacute; &eacute;gale, un
+d&eacute;vot sera plus capable de vous r&eacute;pondre sur la liturgie
+qu'un libre
+penseur, en revanche un arch&eacute;ologue anticl&eacute;rical pourra
+souvent en
+remontrer &agrave; son cur&eacute; sur tout ce qui concerne m&ecirc;me
+l'&eacute;glise de
+celui-ci), ces notions, si nous voulons rester dans le vrai,
+c'est-&agrave;-dire dans l'esprit, n'avaient m&ecirc;me pas pour ces
+grands seigneurs
+le charme qu'elles auraient eu pour un bourgeois. Ils savaient
+peut-&ecirc;tre
+mieux que moi que la duchesse de Guise &eacute;tait princesse de
+Cl&egrave;ves,
+d'Orl&eacute;ans et de Porcien, etc., mais ils avaient connu, avant
+m&ecirc;me tous
+ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, d&egrave;s lors, ce
+nom leur
+refl&eacute;tait. J'avais commenc&eacute; par la f&eacute;e,
+d&ucirc;t-elle bient&ocirc;t p&eacute;rir; eux par
+la femme.</p>
+<p>Dans les familles bourgeoises on voit parfois na&icirc;tre des
+jalousies si la
+s&#339;ur cadette se marie avant l'a&icirc;n&eacute;e. Tel le monde
+aristocratique, des
+Courvoisier surtout, mais aussi des Guermantes, r&eacute;duisait sa
+grandeur
+nobiliaire &agrave; de simples sup&eacute;riorit&eacute;s domestiques,
+en vertu d'un
+enfantillage que j'avais connu d'abord (c'&eacute;tait pour moi son
+seul
+charme) dans les livres. Tallemant des R&eacute;aux n'a-t-il pas l'air
+de
+parler des Guermantes au lieu des Rohan, quand il raconte avec une
+&eacute;vidente satisfaction que M. de Gu&eacute;m&eacute;n&eacute;
+criait &agrave; son fr&egrave;re: &laquo;Tu peux
+entrer ici, ce n'est pas le Louvre!&raquo; et disait du chevalier de
+Rohan
+(parce qu'il &eacute;tait fils naturel du duc de Clermont): &laquo;Lui,
+du moins, il
+est prince!&raquo; La seule chose qui me f&icirc;t de la peine dans
+cette
+conversation, c'est de voir que les absurdes histoires touchant le
+charmant grand-duc h&eacute;ritier de Luxembourg trouvaient
+cr&eacute;ance dans ce
+salon aussi bien qu'aupr&egrave;s des camarades de Saint-Loup.
+D&eacute;cid&eacute;ment
+c'&eacute;tait une &eacute;pid&eacute;mie, qui ne durerait
+peut-&ecirc;tre que deux ans, mais qui
+s'&eacute;tendait &agrave; tous. On reprit les m&ecirc;mes faux
+r&eacute;cits, on en ajouta
+d'autres. Je compris que la princesse de Luxembourg elle-m&ecirc;me, en
+ayant
+l'air de d&eacute;fendre son neveu, fournissait des armes pour
+l'attaquer.
+&laquo;Vous avez tort de le d&eacute;fendre, me dit M. de Guermantes
+comme avait fait
+Saint-Loup. Tenez, laissons m&ecirc;me l'opinion de nos parents, qui
+est
+unanime, parlez de lui &agrave; ses domestiques, qui sont au fond les
+gens qui
+nous connaissent le mieux. M. de Luxembourg avait donn&eacute; son
+petit n&egrave;gre
+&agrave; son neveu. Le n&egrave;gre est revenu en pleurant:
+&laquo;Grand-duc battu moi, moi
+pas canaille, grand-duc m&eacute;chant, c'est &eacute;patant.&raquo; Et
+je peux en parler
+sciemment, c'est un cousin &agrave; Oriane.&raquo; Je ne peux, du
+reste, pas dire
+combien de fois pendant cette soir&eacute;e j'entendis les mots de
+cousin et
+cousine. D'une part, M. de Guermantes, presque &agrave; chaque nom
+qu'on
+pronon&ccedil;ait, s'&eacute;criait: &laquo;Mais c'est un cousin
+d'Oriane!&raquo; avec la m&ecirc;me
+joie qu'un homme qui, perdu dans une for&ecirc;t, lit au bout de deux
+fl&egrave;ches,
+dispos&eacute;es en sens contraire sur une plaque indicatrice et
+suivies d'un
+chiffre fort petit de kilom&egrave;tres: &laquo;Belv&eacute;d&egrave;re
+Casimir-Perier&raquo; et &laquo;Croix
+du Grand-Veneur&raquo;, et comprend par l&agrave; qu'il est dans le bon
+chemin.
+D'autre part, ces mots cousin et cousine &eacute;taient employ&eacute;s
+dans une
+intention tout autre (qui faisait ici exception) par l'ambassadrice de
+Turquie, laquelle &eacute;tait venue apr&egrave;s le d&icirc;ner.
+D&eacute;vor&eacute;e d'ambition
+mondaine et dou&eacute;e d'une r&eacute;elle intelligence
+assimilatrice, elle
+apprenait avec la m&ecirc;me facilit&eacute; l'histoire de la retraite
+des Dix mille
+ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait &eacute;t&eacute;
+impossible de
+la prendre en faute sur les plus r&eacute;cents travaux allemands,
+qu'ils
+traitassent d'&eacute;conomie politique, des v&eacute;sanies, des
+diverses formes de
+l'onanisme, ou de la philosophie d'&Eacute;picure. C'&eacute;tait du
+reste une femme
+dangereuse &agrave; &eacute;couter, car, perp&eacute;tuellement dans
+l'erreur, elle vous
+d&eacute;signait comme des femmes ultra-l&eacute;g&egrave;res
+d'irr&eacute;prochables vertus, vous
+mettait en garde contre un monsieur anim&eacute; des intentions les
+plus pures,
+et racontait de ces histoires qui semblent sortir d'un livre, non
+&agrave;
+cause de leur s&eacute;rieux, mais de leur invraisemblance.</p>
+<p>Elle &eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque, peu re&ccedil;ue.
+Elle fr&eacute;quentait quelques
+semaines des femmes tout &agrave; fait brillantes comme la duchesse de
+Guermantes, mais, en g&eacute;n&eacute;ral, en &eacute;tait
+rest&eacute;e, par force, pour les
+familles tr&egrave;s nobles, &agrave; des rameaux obscurs que les
+Guermantes ne
+fr&eacute;quentaient plus. Elle esp&eacute;rait avoir l'air tout
+&agrave; fait du monde en
+citant les plus grands noms de gens peu re&ccedil;us qui &eacute;taient
+ses amis.
+Aussit&ocirc;t M. de Guermantes, croyant qu'il s'agissait de gens qui
+d&icirc;naient
+souvent chez lui, fr&eacute;missait joyeusement de se retrouver en pays
+de
+connaissance et poussait un cri de ralliement: &laquo;Mais c'est un
+cousin
+d'Oriane! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa
+m&egrave;re
+&eacute;tait M<sup>lle</sup> d'Uz&egrave;s.&raquo; L'ambassadrice
+&eacute;tait oblig&eacute;e d'avouer que son
+exemple &eacute;tait tir&eacute; d'animaux plus petits. Elle
+t&acirc;chait de rattacher ses
+amis &agrave; ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais:
+&laquo;Je
+sais tr&egrave;s bien qui vous voulez dire. Non, ce n'est pas
+ceux-l&agrave;, ce sont
+des cousins.&raquo; Mais cette phrase de reflux jet&eacute;e par la
+pauvre
+ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes,
+d&eacute;sappoint&eacute;: &laquo;Ah!
+alors, je ne vois pas qui vous voulez dire.&raquo; L'ambassadrice ne
+r&eacute;pliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que
+&laquo;les cousins&raquo; de
+ceux qu'il aurait fallu, bien souvent ces cousins n'&eacute;taient
+m&ecirc;me pas
+parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c'&eacute;tait un flux
+nouveau
+de &laquo;Mais c'est une cousine d'Oriane&raquo;, mots qui semblaient
+avoir pour M.
+de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la m&ecirc;me
+utilit&eacute; que
+certaines &eacute;pith&egrave;tes commodes aux po&egrave;tes latins,
+parce qu'elles leur
+fournissaient pour leurs hexam&egrave;tres un dactyle ou un
+spond&eacute;e. Du moins
+l'explosion de &laquo;Mais c'est une cousine d'Oriane&raquo; me
+parut-elle toute
+naturelle appliqu&eacute;e &agrave; la princesse de Guermantes,
+laquelle &eacute;tait en
+effet fort proche parente de la duchesse. L'ambassadrice n'avait pas
+l'air d'aimer cette princesse. Elle me dit tout bas: &laquo;Elle est
+stupide.
+Mais non, elle n'est pas si belle. C'est une r&eacute;putation
+usurp&eacute;e. Du
+reste, ajouta-t-elle d'un air &agrave; la fois r&eacute;fl&eacute;chi,
+r&eacute;pulsif et d&eacute;cid&eacute;,
+elle m'est fortement antipathique.&raquo; Mais souvent le cousinage
+s'&eacute;tendait
+beaucoup plus loin, M<sup>me</sup> de Guermantes se faisant un devoir
+de dire &laquo;ma
+tante&raquo; &agrave; des personnes avec qui on ne lui e&ucirc;t pas
+trouv&eacute; un anc&ecirc;tre
+commun sans remonter au moins jusqu'&agrave; Louis XV, tout aussi bien
+que,
+chaque fois que le malheur des temps faisait qu'une milliardaire
+&eacute;pousait quelque prince dont le trisa&iuml;eul avait
+&eacute;pous&eacute;, comme celui de
+M<sup>me</sup> de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de
+l'Am&eacute;ricaine
+&eacute;tait de pouvoir, d&egrave;s une premi&egrave;re visite &agrave;
+l'h&ocirc;tel de Guermantes, o&ugrave;
+elle &eacute;tait d'ailleurs plus ou moins mal re&ccedil;ue et plus ou
+moins bien
+&eacute;pluch&eacute;e, dire &laquo;ma tante&raquo; &agrave; M<sup>me</sup>
+de Guermantes, qui la laissait faire
+avec un sourire maternel. Mais peu m'importait ce qu'&eacute;tait la
+&laquo;naissance&raquo; pour M. de Guermantes et M. de Beauserfeuil;
+dans les
+conversations qu'ils avaient &agrave; ce sujet, je ne cherchais qu'un
+plaisir
+po&eacute;tique. Sans le conna&icirc;tre eux-m&ecirc;mes, ils me le
+procuraient comme
+eussent fait des laboureurs ou des matelots parlant de culture et de
+mar&eacute;es, r&eacute;alit&eacute;s trop peu d&eacute;tach&eacute;es
+d'eux-m&ecirc;mes pour qu'ils puissent y
+go&ucirc;ter la beaut&eacute; que personnellement je me chargeais d'en
+extraire.</p>
+<p>Parfois, plus que d'une race, c'&eacute;tait d'un fait particulier,
+d'une date,
+que faisait souvenir un nom. En entendant M. de Guermantes rappeler que
+la m&egrave;re de M. de Br&eacute;aut&eacute; &eacute;tait Choiseul et
+sa grand'm&egrave;re Lucinge, je
+crus voir, sous la chemise banale aux simples boutons de perle, saigner
+dans deux globes de cristal ces augustes reliques: le c&#339;ur de M<sup>me</sup>
+de
+Praslin et du duc de Berri; d'autres &eacute;taient plus voluptueuses,
+les fins
+et longs cheveux de M<sup>me</sup> Tallien ou de M<sup>me</sup> de
+Sabran.</p>
+<p>Plus instruit que sa femme de ce qu'avaient &eacute;t&eacute; leurs
+anc&ecirc;tres, M. de
+Guermantes se trouvait poss&eacute;der des souvenirs qui donnaient
+&agrave; sa
+conversation un bel air d'ancienne demeure d&eacute;pourvue de
+chefs-d'&#339;uvre
+v&eacute;ritables, mais pleine de tableaux authentiques,
+m&eacute;diocres et
+majestueux, dont l'ensemble a grand air. Le prince d'Agrigente ayant
+demand&eacute; pourquoi le prince X... avait dit, en parlant du duc
+d'Aumale,
+&laquo;mon oncle&raquo;, M. de Guermantes r&eacute;pondit: &laquo;Parce
+que le fr&egrave;re de sa m&egrave;re,
+le duc de Wurtemberg, avait &eacute;pous&eacute; une fille de
+Louis-Philippe.&raquo; Alors
+je contemplai toute une ch&acirc;sse, pareille &agrave; celles que
+peignaient
+Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment o&ugrave; la
+princesse,
+aux f&ecirc;tes des noces de son fr&egrave;re le duc d'Orl&eacute;ans,
+apparaissait habill&eacute;e
+d'une simple robe de jardin pour t&eacute;moigner de sa mauvaise humeur
+d'avoir
+vu repousser ses ambassadeurs qui &eacute;taient all&eacute;s demander
+pour elle la
+main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier o&ugrave; elle vient
+d'accoucher
+d'un gar&ccedil;on, le duc de Wurtemberg (le propre oncle du prince
+avec lequel
+je venais de d&icirc;ner), dans ce ch&acirc;teau de Fantaisie, un de
+ces lieux aussi
+aristocratiques que certaines familles. Eux aussi, durant au
+del&agrave; d'une
+g&eacute;n&eacute;ration, voient se rattacher &agrave; eux plus d'une
+personnalit&eacute;
+historique. Dans celui-l&agrave; notamment vivent c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te les souvenirs de
+la margrave de Bayreuth, de cette autre princesse un peu fantasque (la
+s&#339;ur du duc d'Orl&eacute;ans) &agrave; qui on disait que le nom du
+ch&acirc;teau de son
+&eacute;poux plaisait, du roi de Bavi&egrave;re, et enfin du prince
+X..., dont il
+&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment l'adresse &agrave; laquelle il
+venait de demander au duc de
+Guermantes de lui &eacute;crire, car il en avait h&eacute;rit&eacute;
+et ne le louait que
+pendant les repr&eacute;sentations de Wagner, au prince de Polignac,
+autre
+&laquo;fantaisiste&raquo; d&eacute;licieux. Quand M. de Guermantes,
+pour expliquer comment
+il &eacute;tait parent de M<sup>me</sup> d'Arpajon, &eacute;tait
+oblig&eacute;, si loin et si
+simplement, de remonter, par la cha&icirc;ne et les mains unies de
+trois ou de
+cinq a&iuml;eules, &agrave; Marie-Louise ou &agrave; Colbert,
+c'&eacute;tait encore la m&ecirc;me chose
+dans tous ces cas: un grand &eacute;v&eacute;nement historique
+n'apparaissait au
+passage que masqu&eacute;, d&eacute;natur&eacute;, restreint, dans le
+nom d'une propri&eacute;t&eacute;,
+dans les pr&eacute;noms d'une femme, choisis tels parce qu'elle est la
+petite-fille de Louis-Philippe et Marie-Am&eacute;lie
+consid&eacute;r&eacute;s non plus comme
+roi et reine de France, mais seulement dans la mesure o&ugrave;, en
+tant que
+grands-parents, ils laiss&egrave;rent un h&eacute;ritage. (On voit,
+pour d'autres
+raisons, dans un dictionnaire de l'&#339;uvre de Balzac o&ugrave; les
+personnages
+les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la <i>Com&eacute;die
+humaine</i>, Napol&eacute;on tenir une place bien moindre que Rastignac
+et la
+tenir seulement parce qu'il a parl&eacute; aux demoiselles de
+Cinq-Cygne.)
+Telle l'aristocratie, en sa construction lourde, perc&eacute;e de rares
+fen&ecirc;tres, laissant entrer peu de jour, montrant le m&ecirc;me
+manque
+d'envol&eacute;e, mais aussi la m&ecirc;me puissance massive et
+aveugl&eacute;e que
+l'architecture romane, enferme toute l'histoire, l'emmure, la renfrogne.</p>
+<p>Ainsi les espaces de ma m&eacute;moire se couvraient peu &agrave;
+peu de noms qui, en
+s'ordonnant, en se composant les uns relativement aux autres, en nouant
+entre eux des rapports de plus en plus nombreux, imitaient ces &#339;uvres
+d'art achev&eacute;es o&ugrave; il n'y a pas une seule touche qui soit
+isol&eacute;e, o&ugrave;
+chaque partie tour &agrave; tour re&ccedil;oit des autres sa raison
+d'&ecirc;tre comme elle
+leur impose la sienne.</p>
+<p>Le nom de M. de Luxembourg &eacute;tant revenu sur le tapis,
+l'ambassadrice de
+Turquie raconta que le grand-p&egrave;re de la jeune femme (celui qui
+avait
+cette immense fortune venue des farines et des p&acirc;tes) ayant
+invit&eacute; M. de
+Luxembourg &agrave; d&eacute;jeuner, celui-ci avait refus&eacute; en
+faisant mettre sur
+l'enveloppe: &laquo;M. de ***, meunier&raquo;, &agrave; quoi le
+grand-p&egrave;re avait r&eacute;pondu:
+&laquo;Je suis d'autant plus d&eacute;sol&eacute; que vous n'ayez pas
+pu venir, mon cher
+ami, que j'aurais pu jouir de vous dans l'intimit&eacute;, car nous
+&eacute;tions dans
+l'intimit&eacute;, nous &eacute;tions en petit comit&eacute; et il n'y
+aurait eu au repas que
+le meunier, son fils et vous.&raquo; Cette histoire &eacute;tait non
+seulement
+odieuse pour moi, qui savais l'impossibilit&eacute; morale que mon cher
+M. de
+Nassau &eacute;criv&icirc;t au grand-p&egrave;re de sa femme (duquel du
+reste il savait
+devoir h&eacute;riter) en le qualifiant de &laquo;meunier&raquo;; mais
+encore la stupidit&eacute;
+&eacute;clatait d&egrave;s les premiers mots, l'appellation de meunier
+&eacute;tant trop
+&eacute;videmment plac&eacute;e pour amener le titre de la fable de La
+Fontaine. Mais
+il y a dans le faubourg Saint-Germain une niaiserie telle, quand la
+malveillance l'aggrave, que chacun trouva que c'&eacute;tait
+envoy&eacute; et que le
+grand-p&egrave;re, dont tout le monde d&eacute;clara aussit&ocirc;t de
+confiance que c'&eacute;tait
+un homme remarquable, avait montr&eacute; plus d'esprit que son
+petit-gendre.
+Le duc de Ch&acirc;tellerault voulut profiter de cette histoire pour
+raconter
+celle que j'avais entendue au caf&eacute;: &laquo;Tout le monde se
+couchait&raquo;, mais
+d&egrave;s les premiers mots et quand il eut dit la pr&eacute;tention
+de M. de
+Luxembourg que, devant sa femme, M. de Guermantes se lev&acirc;t, la
+duchesse
+l'arr&ecirc;ta et protesta: &laquo;Non, il est bien ridicule, mais tout
+de m&ecirc;me pas
+&agrave; ce point.&raquo; J'&eacute;tais intimement persuad&eacute; que
+toutes les histoires
+relatives &agrave; M. de Luxembourg &eacute;taient pareillement fausses
+et que,
+chaque fois que je me trouverais en pr&eacute;sence d'un des acteurs ou
+des
+t&eacute;moins, j'entendrais le m&ecirc;me d&eacute;menti. Je me
+demandai cependant si celui
+de M<sup>me</sup> de Guermantes &eacute;tait d&ucirc; au souci de la
+v&eacute;rit&eacute; ou &agrave; l'amour-propre.
+En tout cas, ce dernier c&eacute;da devant la malveillance, car elle
+ajouta en
+riant: &laquo;Du reste, j'ai eu ma petite avanie aussi, car il m'a
+invit&eacute;e &agrave;
+go&ucirc;ter, d&eacute;sirant me faire conna&icirc;tre la
+grande-duchesse de Luxembourg;
+c'est ainsi qu'il a le bon go&ucirc;t d'appeler sa femme en
+&eacute;crivant &agrave; sa
+tante. Je lui ai r&eacute;pondu mes regrets et j'ai ajout&eacute;:
+&laquo;Quant &agrave; &laquo;la
+grande-duchesse de Luxembourg&raquo;, entre guillemets, dis-lui que si
+elle
+vient me voir je suis chez moi apr&egrave;s 5 heures tous les
+jeudis.&raquo; J'ai
+m&ecirc;me eu une seconde avanie. &Eacute;tant &agrave; Luxembourg je
+lui ai t&eacute;l&eacute;phon&eacute; de
+venir me parler &agrave; l'appareil. Son Altesse allait
+d&eacute;jeuner, venait de
+d&eacute;jeuner, deux heures se pass&egrave;rent sans r&eacute;sultat
+et j'ai us&eacute; alors d'un
+autre moyen: &laquo;Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me
+parler?&raquo;
+Piqu&eacute; au vif, il accourut &agrave; la minute m&ecirc;me.&raquo;
+Tout le monde rit du r&eacute;cit
+de la duchesse et d'autres analogues, c'est-&agrave;-dire, j'en suis
+convaincu,
+de mensonges, car d'homme plus intelligent, meilleur, plus fin,
+tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n'en ai
+jamais rencontr&eacute;. La suite montrera que c'&eacute;tait moi qui
+avais raison. Je
+dois reconna&icirc;tre qu'au milieu de toutes ses
+&laquo;rosseries&raquo;, M<sup>me</sup> de
+Guermantes eut pourtant une phrase gentille. &laquo;Il n'a pas toujours
+&eacute;t&eacute;
+comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d'&ecirc;tre, comme
+dans les
+livres, l'homme qui se croit devenu roi, il n'&eacute;tait pas
+b&ecirc;te, et m&ecirc;me,
+dans les premiers temps de ses fian&ccedil;ailles, il en parlait d'une
+fa&ccedil;on
+assez sympathique comme d'un bonheur inesp&eacute;r&eacute;:
+&laquo;C'est un vrai conte de
+f&eacute;es, il faudra que je fasse mon entr&eacute;e au Luxembourg
+dans un carrosse
+de f&eacute;erie&raquo;, disait-il &agrave; son oncle d'Ornessan qui
+lui r&eacute;pondit, car, vous
+savez, c'est pas grand le Luxembourg: &laquo;Un carrosse de
+f&eacute;erie, je crains
+que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plut&ocirc;t la voiture
+aux
+ch&egrave;vres.&raquo; Non seulement cela ne f&acirc;cha pas Nassau,
+mais il fut le premier
+&agrave; nous raconter le mot et &agrave; en rire.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Ornessan est plein d'esprit, il a de qui tenir, sa
+m&egrave;re est Montjeu. Il
+va bien mal, le pauvre Ornessan.&raquo; Ce nom eut la vertu
+d'interrompre les
+fades m&eacute;chancet&eacute;s qui se seraient d&eacute;roul&eacute;es
+&agrave; l'infini. En effet M. de
+Guermantes expliqua que l'arri&egrave;re-grand'm&egrave;re de M.
+d'Ornessan &eacute;tait la
+s&#339;ur de Marie de Castille Montjeu, femme de Timol&eacute;on de
+Lorraine, et par
+cons&eacute;quent tante d'Oriane. De sorte que la conversation retourna
+aux
+g&eacute;n&eacute;alogies, cependant que l'imb&eacute;cile ambassadrice
+de Turquie me
+soufflait &agrave; l'oreille: &laquo;Vous avez l'air d'&ecirc;tre
+tr&egrave;s bien dans les
+papiers du duc de Guermantes, prenez garde&raquo;, et comme je
+demandais
+l'explication: &laquo;Je veux dire, vous comprendrez &agrave; demi-mot,
+que c'est un
+homme &agrave; qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non
+son
+fils.&raquo; Or, si jamais homme au contraire aima passionn&eacute;ment
+et
+exclusivement les femmes, ce fut bien le duc de Guermantes. Mais
+l'erreur, la contre-v&eacute;rit&eacute; na&iuml;vement crue
+&eacute;taient pour l'ambassadrice
+comme un milieu vital hors duquel elle ne pouvait se mouvoir.
+&laquo;Son fr&egrave;re
+M&eacute;m&eacute;, qui m'est, du reste, pour d'autres raisons (il ne
+la saluait pas),
+fonci&egrave;rement antipathique, a un vrai chagrin des m&#339;urs du duc.
+De m&ecirc;me
+leur tante Villeparisis. Ah! je l'adore. Voil&agrave; une sainte femme,
+le vrai
+type des grandes dames d'autrefois. Ce n'est pas seulement la vertu
+m&ecirc;me, mais la r&eacute;serve. Elle dit encore:
+&laquo;Monsieur&raquo; &agrave; l'ambassadeur
+Norpois qu'elle voit tous les jours et qui, entre parenth&egrave;ses, a
+laiss&eacute;
+un excellent souvenir en Turquie.&raquo;</p>
+<p>Je ne r&eacute;pondis m&ecirc;me pas &agrave; l'ambassadrice afin
+d'entendre les
+g&eacute;n&eacute;alogies. Elles n'&eacute;taient pas toutes
+importantes. Il arriva m&ecirc;me, au
+cours de la conversation, qu'une des alliances inattendues, que
+m'apprit
+M. de Guermantes, &eacute;tait une m&eacute;salliance, mais non sans
+charme, car,
+unissant, sous la monarchie de juillet, le duc de Guermantes et le duc
+de Fezensac aux deux ravissantes filles d'un illustre navigateur elle
+donnait ainsi aux deux duchesses le piquant impr&eacute;vu d'une
+gr&acirc;ce
+exotiquement bourgeoise, louisphilippement indienne. Ou bien, sous
+Louis
+XIV, un Norpois avait &eacute;pous&eacute; la fille du duc de
+Mortemart, dont le titre
+illustre frappait, dans le lointain de cette &eacute;poque, le nom que
+je
+trouvais terne et pouvais croire r&eacute;cent de Norpois, y ciselait
+profond&eacute;ment la beaut&eacute; d'une m&eacute;daille. Et dans ces
+cas-l&agrave; d'ailleurs, ce
+n'&eacute;tait pas seulement le nom moins connu qui
+b&eacute;n&eacute;ficiait du
+rapprochement: l'autre, devenu banal &agrave; force d'&eacute;clat, me
+frappait
+davantage sous cet aspect nouveau et plus obscur, comme, parmi les
+portraits d'un &eacute;blouissant coloriste, le plus saisissant est
+parfois un
+portrait tout en noir. La mobilit&eacute; nouvelle dont me semblaient
+dou&eacute;s
+tous ces noms, venant se placer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'autres
+dont je les aurais crus
+si loin, ne tenait pas seulement &agrave; mon ignorance; ces
+chass&eacute;s-crois&eacute;s
+qu'ils faisaient dans mon esprit, ils ne les avaient pas
+effectu&eacute;s moins
+ais&eacute;ment dans ces &eacute;poques o&ugrave; un titre,
+&eacute;tant toujours attach&eacute; &agrave; une
+terre, la suivait d'une famille dans une autre, si bien que, par
+exemple, dans la belle construction f&eacute;odale qu'est le titre de
+duc de
+Nemours ou de duc de Chevreuse, je pouvais d&eacute;couvrir
+successivement,
+blottis comme dans la demeure hospitali&egrave;re d'un
+Bernard-l'ermite, un
+Guise, un prince de Savoie, un Orl&eacute;ans, un Luynes. Parfois
+plusieurs
+restaient en comp&eacute;tition pour une m&ecirc;me coquille; pour la
+principaut&eacute;
+d'Orange, la famille royale des Pays-Bas et MM. de Mailly-Nesle; pour
+le
+duch&eacute; de Brabant, le baron de Charlus et la famille royale de
+Belgique;
+tant d'autres pour les titres de prince de Naples, de duc de Parme, de
+duc de Reggio. Quelquefois c'&eacute;tait le contraire, la coquille
+&eacute;tait
+depuis si longtemps inhabit&eacute;e par les propri&eacute;taires morts
+depuis
+longtemps, que je ne m'&eacute;tais jamais avis&eacute; que tel nom de
+ch&acirc;teau e&ucirc;t pu
+&ecirc;tre, &agrave; une &eacute;poque en somme tr&egrave;s peu
+recul&eacute;e, un nom de famille. Aussi,
+comme M. de Guermantes r&eacute;pondait &agrave; une question de M. de
+Beauserfeuil:
+&laquo;Non, ma cousine &eacute;tait une royaliste enrag&eacute;e,
+c'&eacute;tait la fille du
+marquis de F&eacute;terne, qui joua un certain r&ocirc;le dans la
+guerre des
+Chouans&raquo;, &agrave; voir ce nom de F&eacute;terne, qui depuis mon
+s&eacute;jour &agrave; Balbec &eacute;tait
+pour moi un nom de ch&acirc;teau, devenir ce que je n'avais jamais
+song&eacute; qu'il
+e&ucirc;t pu &ecirc;tre, un nom de famille, j'eus le m&ecirc;me
+&eacute;tonnement que dans une
+f&eacute;erie o&ugrave; des tourelles et un perron s'animent et
+deviennent des
+personnes. Dans cette acception-l&agrave;, on peut dire que l'histoire,
+m&ecirc;me
+simplement g&eacute;n&eacute;alogique, rend la vie aux vieilles
+pierres. Il y eut dans
+la soci&eacute;t&eacute; parisienne des hommes qui y jou&egrave;rent un
+r&ocirc;le aussi
+consid&eacute;rable, qui y furent plus recherch&eacute;s par leur
+&eacute;l&eacute;gance ou par leur
+esprit, et eux-m&ecirc;mes d'une aussi haute naissance que le duc de
+Guermantes ou le duc de La Tr&eacute;moille. Ils sont aujourd'hui
+tomb&eacute;s dans
+l'oubli, parce que, comme ils n'ont pas eu de descendants, leur nom,
+qu'on n'entend plus jamais, r&eacute;sonne comme un nom inconnu; tout
+au plus
+un nom de chose, sous lequel nous ne songeons pas &agrave;
+d&eacute;couvrir le nom
+d'hommes, survit-il en quelque ch&acirc;teau, quelque village lointain.
+Un
+jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne,
+s'arr&ecirc;tera dans
+le petit village de Charlus pour visiter son &eacute;glise, s'il n'est
+pas
+assez studieux ou se trouve trop press&eacute; pour en examiner les
+pierres
+tombales, ignorera que ce nom de Charlus fut celui d'un homme qui
+allait
+de pair avec les plus grands. Cette r&eacute;flexion me rappela qu'il
+fallait
+partir et que, tandis que j'&eacute;coutais M. de Guermantes parler
+g&eacute;n&eacute;alogies, l'heure approchait o&ugrave; j'avais
+rendez-vous avec son fr&egrave;re.
+Qui sait, continuais-je &agrave; penser, si un jour Guermantes
+lui-m&ecirc;me
+para&icirc;tra autre chose qu'un nom de lieu, sauf aux
+arch&eacute;ologues arr&ecirc;t&eacute;s
+par hasard &agrave; Combray, et qui devant le vitrail de Gilbert le
+Mauvais
+auront la patience d'&eacute;couter les discours du successeur de
+Th&eacute;odore ou
+de lire le guide du cur&eacute;. Mais tant qu'un grand nom n'est pas
+&eacute;teint, il
+maintient en pleine lumi&egrave;re ceux qui le port&egrave;rent; et
+c'est sans doute,
+pour une part, l'int&eacute;r&ecirc;t qu'offrait &agrave; mes yeux
+l'illustration de ces
+familles, qu'on peut, en partant d'aujourd'hui, les suivre en remontant
+degr&eacute; par degr&eacute; jusque bien au del&agrave; du XIV<sup>e</sup>
+si&egrave;cle, retrouver des
+M&eacute;moires et des correspondances de tous les ascendants de M. de
+Charlus,
+du prince d'Agrigente, de la princesse de Parme, dans un pass&eacute;
+o&ugrave; une
+nuit imp&eacute;n&eacute;trable couvrirait les origines d'une famille
+bourgeoise, et
+o&ugrave; nous distinguons, sous la projection lumineuse et
+r&eacute;trospective d'un
+nom, l'origine et la persistance de certaines caract&eacute;ristiques
+nerveuses, de certains vices, des d&eacute;sordres de tels ou tels
+Guermantes.
+Presque pathologiquement pareils &agrave; ceux d'aujourd'hui, ils
+excitent de
+si&egrave;cle en si&egrave;cle l'int&eacute;r&ecirc;t alarm&eacute; de
+leurs correspondants, qu'ils soient
+ant&eacute;rieurs &agrave; la princesse Palatine et &agrave; M<sup>me</sup>
+de Motteville, ou
+post&eacute;rieurs au prince de Ligne.</p>
+<p>D'ailleurs, ma curiosit&eacute; historique &eacute;tait faible en
+comparaison du
+plaisir esth&eacute;tique. Les noms cit&eacute;s avaient pour effet de
+d&eacute;sincarner les
+invit&eacute;s de la duchesse, lesquels avaient beau s'appeler le
+prince
+d'Agrigente ou de Cystira, que leur masque de chair et d'inintelligence
+ou d'intelligence communes avait chang&eacute; en hommes quelconques,
+si bien
+qu'en somme j'avais atterri au paillasson du vestibule, non pas comme
+au
+seuil, ainsi que je l'avais cru, mais au terme du monde enchant&eacute;
+des
+noms. Le prince d'Agrigente lui-m&ecirc;me, d&egrave;s que j'eus
+entendu que sa m&egrave;re
+&eacute;tait Damas, petite-fille du duc de Mod&egrave;ne, fut
+d&eacute;livr&eacute;, comme d'un
+compagnon chimique instable, de la figure et des paroles qui
+emp&ecirc;chaient
+de le reconna&icirc;tre, et alla former avec Damas et Mod&egrave;ne,
+qui eux
+n'&eacute;taient que des titres, une combinaison infiniment plus
+s&eacute;duisante.
+Chaque nom d&eacute;plac&eacute; par l'attirance d'un autre avec lequel
+je ne lui
+avais soup&ccedil;onn&eacute; aucune affinit&eacute;, quittait la place
+immuable qu'il
+occupait dans mon cerveau, o&ugrave; l'habitude l'avait terni, et,
+allant
+rejoindre les Mortemart, les Stuarts ou les Bourbons, dessinait avec
+eux
+des rameaux du plus gracieux effet et d'un coloris changeant. Le nom
+m&ecirc;me de Guermantes recevait de tous les beaux noms &eacute;teints
+et d'autant
+plus ardemment rallum&eacute;s, auxquels j'apprenais seulement qu'il
+&eacute;tait
+attach&eacute;, une d&eacute;termination nouvelle, purement
+po&eacute;tique. Tout au plus, &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de chaque renflement de la tige
+alti&egrave;re, pouvais-je la voir
+s'&eacute;panouir en quelque figure de sage roi ou d'illustre
+princesse, comme
+le p&egrave;re d'Henri IV ou la duchesse de Longueville. Mais comme ces
+faces,
+diff&eacute;rentes en cela de celles des convives, n'&eacute;taient
+emp&acirc;t&eacute;es pour moi
+d'aucun r&eacute;sidu d'exp&eacute;rience mat&eacute;rielle et de
+m&eacute;diocrit&eacute; mondaine, elles
+restaient, en leur beau dessin et leurs changeants reflets,
+homog&egrave;nes &agrave;
+ces noms, qui, &agrave; intervalles r&eacute;guliers, chacun d'une
+couleur diff&eacute;rente,
+se d&eacute;tachaient de l'arbre g&eacute;n&eacute;alogique de
+Guermantes, et ne troublaient
+d'aucune mati&egrave;re &eacute;trang&egrave;re et opaque les bourgeons
+translucides,
+alternants et multicolores, qui, tels qu'aux antiques vitraux de
+Jess&eacute;
+les anc&ecirc;tres de J&eacute;sus, fleurissaient de l'un et l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de l'arbre
+de verre.</p>
+<p>A plusieurs reprises d&eacute;j&agrave; j'avais voulu me retirer et,
+plus que pour
+toute autre raison, &agrave; cause de l'insignifiance que ma
+pr&eacute;sence imposait
+&agrave; cette r&eacute;union, l'une pourtant de celles que j'avais
+longtemps
+imagin&eacute;es si belles, et qui sans doute l'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; si elle n'avait pas eu
+de t&eacute;moin g&ecirc;nant. Du moins mon d&eacute;part allait
+permettre aux invit&eacute;s, une
+fois que le profane ne serait plus l&agrave;, de se constituer enfin en
+comit&eacute;
+secret. Ils allaient pouvoir c&eacute;l&eacute;brer les myst&egrave;res
+pour la c&eacute;l&eacute;bration
+desquels ils s'&eacute;taient r&eacute;unis, car ce n'&eacute;tait pas
+&eacute;videmment pour
+parler de Frans Hals ou de l'avarice et pour en parler de la m&ecirc;me
+fa&ccedil;on
+que font les gens de la bourgeoisie. On ne disait que des riens, sans
+doute parce que j'&eacute;tais l&agrave;, et j'avais des remords, en
+voyant toutes ces
+jolies femmes s&eacute;par&eacute;es, de les emp&ecirc;cher, par ma
+pr&eacute;sence, de mener, dans
+le plus pr&eacute;cieux de ses salons, la vie myst&eacute;rieuse du
+faubourg
+Saint-Germain. Mais ce d&eacute;part que je voulais &agrave; tout
+instant effectuer,
+M. et M<sup>me</sup> de Guermantes poussaient l'esprit de sacrifice
+jusqu'&agrave; le
+reculer en me retenant. Chose plus curieuse encore, plusieurs des dames
+qui &eacute;taient venues, empress&eacute;es, ravies, par&eacute;es,
+constell&eacute;es de
+pierreries, pour n'assister, par ma faute, qu'&agrave; une f&ecirc;te
+qui ne
+diff&eacute;rait pas plus essentiellement de celles qui se donnent
+ailleurs que
+dans le faubourg Saint-Germain, qu'on ne se sent &agrave; Balbec dans
+une ville
+qui diff&egrave;re de ce que nos yeux ont coutume de voir&#8212;plusieurs de
+ces
+dames se retir&egrave;rent, non pas d&eacute;&ccedil;ues, comme elles
+auraient d&ucirc; l'&ecirc;tre,
+mais remerciant avec effusion M<sup>me</sup> de Guermantes de la
+d&eacute;licieuse soir&eacute;e
+qu'elles avaient pass&eacute;e, comme si, les autres jours, ceux
+o&ugrave; je n'&eacute;tais
+pas l&agrave;, il ne se passait pas autre chose.</p>
+<p>&Eacute;tait-ce vraiment &agrave; cause de d&icirc;ners tels que
+celui-ci que toutes ces
+personnes faisaient toilette et refusaient de laisser
+p&eacute;n&eacute;trer des
+bourgeoises dans leurs salons si ferm&eacute;s, pour des d&icirc;ners
+tels que
+celui-ci? pareils si j'avais &eacute;t&eacute; absent? J'en eus un
+instant le soup&ccedil;on,
+mais il &eacute;tait trop absurde. Le simple bon sens me permettait de
+l'&eacute;carter. Et puis, si je l'avais accueilli, que serait-il
+rest&eacute; du nom
+de Guermantes, d&eacute;j&agrave; si d&eacute;grad&eacute; depuis
+Combray?</p>
+<p>Au reste ces filles fleurs &eacute;taient, &agrave; un degr&eacute;
+&eacute;trange, faciles &agrave; &ecirc;tre
+content&eacute;es par une autre personne, ou d&eacute;sireuses de la
+contenter, car
+plus d'une, &agrave; laquelle je n'avais tenu pendant toute la
+soir&eacute;e que deux
+ou trois propos dont la stupidit&eacute; m'avait fait rougir, tint,
+avant de
+quitter le salon, &agrave; venir me dire, en fixant sur moi ses beaux
+yeux
+caressants, tout en redressant la guirlande d'orchid&eacute;es qui
+contournait
+sa poitrine, quel plaisir intense elle avait eu &agrave; me
+conna&icirc;tre, et me
+parler&#8212;allusion voil&eacute;e &agrave; une invitation &agrave;
+d&icirc;ner&#8212;de son d&eacute;sir
+&laquo;d'arranger quelque chose&raquo;, apr&egrave;s qu'elle aurait
+&laquo;pris jour&raquo; avec M<sup>me</sup> de
+Guermantes. Aucune de ces dames fleurs ne partit avant la princesse de
+Parme. La pr&eacute;sence de celle-ci&#8212;on ne doit pas s'en aller avant
+une
+Altesse&#8212;&eacute;tait une des deux raisons, non devin&eacute;es par moi,
+pour
+lesquelles la duchesse avait mis tant d'insistance &agrave; ce que je
+restasse.
+D&egrave;s que M<sup>me</sup> de Parme fut lev&eacute;e, ce fut comme
+une d&eacute;livrance. Toutes les
+dames ayant fait une g&eacute;nuflexion devant la princesse, qui les
+releva,
+re&ccedil;urent d'elle dans un baiser, et comme une
+b&eacute;n&eacute;diction qu'elles
+eussent demand&eacute;e &agrave; genou, la permission de demander son
+manteau et ses
+gens. De sorte que ce fut, devant la porte, comme une r&eacute;citation
+cri&eacute;e
+de grands noms de l'Histoire de France. La princesse de Parme avait
+d&eacute;fendu &agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes de descendre
+l'accompagner jusqu'au
+vestibule de peur qu'elle ne pr&icirc;t froid, et le duc avait
+ajout&eacute;:
+&laquo;Voyons, Oriane, puisque Madame le permet, rappelez-vous ce que
+vous a
+dit le docteur.&raquo;</p>
+<p>&laquo;Je crois que la princesse de Parme a &eacute;t&eacute; <i>tr&egrave;s
+contente</i> de d&icirc;ner avec
+vous.&raquo; Je connaissais la formule. Le duc avait travers&eacute;
+tout le salon
+pour venir la prononcer devant moi, d'un air obligeant et
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, comme
+s'il me remettait un dipl&ocirc;me ou m'offrait des petits fours. Et je
+sentis
+au plaisir qu'il paraissait &eacute;prouver &agrave; ce
+moment-l&agrave;, et qui donnait une
+expression momentan&eacute;ment si douce &agrave; son visage, que le
+genre de soins
+que cela repr&eacute;sentait pour lui &eacute;tait de ceux dont il
+s'acquitterait
+jusqu'&agrave; la fin extr&ecirc;me de sa vie, comme de ces fonctions
+honorifiques et
+ais&eacute;es que, m&ecirc;me g&acirc;teux, on conserve encore.</p>
+<p>Au moment o&ugrave; j'allais partir, la dame d'honneur de la
+princesse rentra
+dans le salon, ayant oubli&eacute; d'emporter de merveilleux &#339;illets,
+venus de
+Guermantes, que la duchesse avait donn&eacute;s &agrave; M<sup>me</sup>
+de Parme. La dame
+d'honneur &eacute;tait assez rouge, on sentait qu'elle avait
+&eacute;t&eacute; bouscul&eacute;e, car
+la princesse, si bonne envers tout le monde, ne pouvait retenir son
+impatience devant la niaiserie de sa suivante. Aussi celle-ci
+courait-elle vite en emportant les &#339;illets, mais, pour garder son air
+&agrave;
+l'aise et mutin, elle jeta en passant devant moi: &laquo;La princesse
+trouve
+que je suis en retard, elle voudrait que nous fussions parties et avoir
+les &#339;illets tout de m&ecirc;me. Dame! je ne suis pas un petit oiseau,
+je ne
+peux pas &ecirc;tre &agrave; plusieurs endroits &agrave; la fois.&raquo;</p>
+<p>H&eacute;las! la raison de ne pas se lever avant une Altesse
+n'&eacute;tait pas la
+seule. Je ne pus pas partir imm&eacute;diatement, car il y en avait une
+autre:
+c'&eacute;tait que ce fameux luxe, inconnu aux Courvoisier, dont les
+Guermantes, opulents ou &agrave; demi ruin&eacute;s, excellaient
+&agrave; faire jouir leurs
+amis, n'&eacute;tait pas qu'un luxe mat&eacute;riel et comme je l'avais
+exp&eacute;riment&eacute;
+souvent avec Robert de Saint-Loup, mais aussi un luxe de paroles
+charmantes, d'actions gentilles, toute une &eacute;l&eacute;gance
+verbale, aliment&eacute;e
+par une v&eacute;ritable richesse int&eacute;rieure. Mais comme
+celle-ci, dans
+l'oisivet&eacute; mondaine, reste sans emploi, elle s'&eacute;panchait
+parfois,
+cherchait un d&eacute;rivatif en une sorte d'effusion fugitive,
+d'autant plus
+anxieuse, et qui aurait pu, de la part de M<sup>me</sup> de Guermantes,
+faire
+croire &agrave; de l'affection. Elle l'&eacute;prouvait d'ailleurs au
+moment o&ugrave; elle
+la laissait d&eacute;border, car elle trouvait alors, dans la
+soci&eacute;t&eacute; de l'ami
+ou de l'amie avec qui elle se trouvait, une sorte d'ivresse, nullement
+sensuelle, analogue &agrave; celle que la musique donne &agrave;
+certaines personnes;
+il lui arrivait de d&eacute;tacher une fleur de son corsage, un
+m&eacute;daillon et de
+les donner &agrave; quelqu'un avec qui elle e&ucirc;t souhait&eacute;
+de faire durer la
+soir&eacute;e, tout en sentant avec m&eacute;lancolie qu'un tel
+prolongement n'aurait
+pu mener &agrave; autre chose qu'&agrave; de vaines causeries o&ugrave;
+rien n'aurait pass&eacute;
+du plaisir nerveux de l'&eacute;motion passag&egrave;re, semblables aux
+premi&egrave;res
+chaleurs du printemps par l'impression qu'elles laissent de lassitude
+et
+de tristesse. Quant &agrave; l'ami, il ne fallait pas qu'il f&ucirc;t
+trop dupe des
+promesses, plus grisantes qu'aucune qu'il e&ucirc;t jamais entendue,
+prof&eacute;r&eacute;es
+par ces femmes, qui, parce qu'elles ressentent avec tant de force la
+douceur d'un moment, font de lui, avec une d&eacute;licatesse, une
+noblesse
+ignor&eacute;es des cr&eacute;atures normales, un chef-d'&#339;uvre
+attendrissant de gr&acirc;ce
+et de bont&eacute;, et n'ont plus rien &agrave; donner
+d'elles-m&ecirc;mes apr&egrave;s qu'un autre
+moment est venu. Leur affection ne survit pas &agrave; l'exaltation qui
+la
+dicte; et la finesse d'esprit qui les avait amen&eacute;es alors
+&agrave; deviner
+toutes les choses que vous d&eacute;siriez entendre et &agrave; vous
+les dire, leur
+permettra tout aussi bien, quelques jours plus tard, de saisir vos
+ridicules et d'en amuser un autre de leurs visiteurs avec lequel elles
+seront en train de go&ucirc;ter un de ces &laquo;moments
+musicaux&raquo; qui sont si
+brefs.</p>
+<p>Dans le vestibule o&ugrave; je demandai &agrave; un valet de pied
+mes snow-boots, que
+j'avais pris par pr&eacute;caution contre la neige, dont il
+&eacute;tait tomb&eacute;
+quelques flocons vite chang&eacute;s en boue, ne me rendant pas compte
+que
+c'&eacute;tait peu &eacute;l&eacute;gant, j'&eacute;prouvai, du sourire
+d&eacute;daigneux de tous, une
+honte qui atteignit son plus haut degr&eacute; quand je vis que M<sup>me</sup>
+de Parme
+n'&eacute;tait pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs
+am&eacute;ricains. La
+princesse revint vers moi. &laquo;Oh! quelle bonne id&eacute;e,
+s'&eacute;cria-t-elle,
+comme c'est pratique! voil&agrave; un homme intelligent. Madame, il
+faudra que
+nous achetions cela&raquo;, dit-elle &agrave; sa dame d'honneur, tandis
+que l'ironie
+des valets se changeait en respect et que les invit&eacute;s
+s'empressaient
+autour de moi pour s'enqu&eacute;rir o&ugrave; j'avais pu trouver ces
+merveilles.
+&laquo;Gr&acirc;ce &agrave; cela, vous n'aurez rien &agrave; craindre,
+m&ecirc;me s'il reneige et si
+vous allez loin; il n'y a plus de saison&raquo;, me dit la princesse.</p>
+<p>&#8212;Oh! &agrave; ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se
+rassurer,
+interrompit la dame d'honneur d'un air fin, il ne reneigera pas.</p>
+<p>&#8212;Qu'en savez-vous, madame? demanda aigrement l'excellente princesse
+de
+Parme, que seule r&eacute;ussissait &agrave; agacer la b&ecirc;tise de
+sa dame d'honneur.</p>
+<p>&#8212;Je peux l'affirmer &agrave; Votre Altesse Royale, il ne peut pas
+reneiger,
+c'est mat&eacute;riellement impossible.</p>
+<p>&#8212;Mais pourquoi?</p>
+<p>&#8212;Il ne peut plus neiger, on a fait le n&eacute;cessaire pour cela:
+on a jet&eacute;
+du sel! La na&iuml;ve dame ne s'aper&ccedil;ut pas de la col&egrave;re
+de la princesse et
+de la gaiet&eacute; des autres personnes, car, au lieu de se taire,
+elle me dit
+avec un sourire am&egrave;ne, sans tenir compte de mes
+d&eacute;n&eacute;gations au sujet de
+l'amiral Jurien de la Gravi&egrave;re: &laquo;D'ailleurs qu'importe?
+Monsieur doit
+avoir le pied marin. Bon sang ne peut mentir.&raquo;</p>
+<p>Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en
+prenant mon pardessus: &laquo;Je vais vous aider &agrave; entrer votre
+pelure.&raquo; Il ne
+souriait m&ecirc;me plus en employant cette expression, car celles qui
+sont le
+plus vulgaires &eacute;taient, par cela m&ecirc;me, &agrave; cause de
+l'affectation de
+simplicit&eacute; des Guermantes, devenues aristocratiques.</p>
+<p>Une exaltation n'aboutissant qu'&agrave; la m&eacute;lancolie, parce
+qu'elle &eacute;tait
+artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans
+la voiture qui allait me conduire &agrave; l'h&ocirc;tel de M. de
+Charlus. Nous
+pouvons &agrave; notre choix nous livrer &agrave; l'une ou l'autre de
+deux forces,
+l'une s'&eacute;l&egrave;ve de nous-m&ecirc;me, &eacute;mane de nos
+impressions profondes; l'autre
+nous vient du dehors. La premi&egrave;re porte naturellement avec elle
+une
+joie, celle que d&eacute;gage la vie des cr&eacute;ateurs. L'autre
+courant, celui qui
+essaye d'introduire en nous le mouvement dont sont agit&eacute;es des
+personnes ext&eacute;rieures, n'est pas accompagn&eacute; de plaisir;
+mais nous
+pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si
+factice
+qu'elle tourne vite &agrave; l'ennui, &agrave; la tristesse,
+d'o&ugrave; le visage morne de
+tant de mondains, et chez eux tant d'&eacute;tats nerveux qui peuvent
+aller
+jusqu'au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus,
+j'&eacute;tais en proie &agrave; cette seconde sorte d'exaltation, bien
+diff&eacute;rente de
+celle qui nous est donn&eacute;e par une impression personnelle, comme
+celle
+que j'avais eue dans d'autres voitures, une fois &agrave; Combray, dans
+la
+carriole du Dr Percepied, d'o&ugrave; j'avais vu se peindre sur le
+couchant les
+clochers de Martainville; un jour, &agrave; Balbec, dans la
+cal&egrave;che de M<sup>me</sup> de
+Villeparisis, en cherchant &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler la
+r&eacute;miniscence que m'offrait une
+all&eacute;e d'arbres. Mais dans cette troisi&egrave;me voiture, ce que
+j'avais devant
+les yeux de l'esprit, c'&eacute;taient ces conversations qui m'avaient
+paru si
+ennuyeuses au d&icirc;ner de M<sup>me</sup> de Guermantes, par exemple
+les r&eacute;cits du
+prince Von sur l'empereur d'Allemagne, sur le g&eacute;n&eacute;ral
+Botha et l'arm&eacute;e
+anglaise. Je venais de les glisser dans le st&eacute;r&eacute;oscope
+int&eacute;rieur &agrave;
+travers lequel, d&egrave;s que nous ne sommes plus nous-m&ecirc;me,
+d&egrave;s que, dou&eacute;s
+d'une &acirc;me mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que
+des
+autres, nous donnons du relief &agrave; ce qu'ils ont dit, &agrave; ce
+qu'ils ont
+fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le
+gar&ccedil;on
+de caf&eacute; qui l'a servi, je m'&eacute;merveillais de mon bonheur,
+non ressenti
+par moi, il est vrai, au moment m&ecirc;me, d'avoir d&icirc;n&eacute;
+avec quelqu'un qui
+connaissait si bien Guillaume II et avait racont&eacute; sur lui des
+anecdotes,
+ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l'accent allemand
+du
+prince, l'histoire du g&eacute;n&eacute;ral Botha, je riais tout haut,
+comme si ce
+rire, pareil &agrave; certains applaudissements qui augmentent
+l'admiration
+int&eacute;rieure, &eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave; ce
+r&eacute;cit pour en corroborer le comique.
+Derri&egrave;re les verres grossissants, m&ecirc;me ceux des jugements
+de M<sup>me</sup> de
+Guermantes qui m'avaient paru b&ecirc;tes (par exemple, sur Frans Hals
+qu'il
+aurait fallu voir d'un tramway) prenaient une vie, une profondeur
+extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite
+elle
+n'&eacute;tait pas absolument insens&eacute;e. De m&ecirc;me que nous
+pouvons un beau jour
+&ecirc;tre heureux de conna&icirc;tre la personne que nous
+d&eacute;daignions le plus,
+parce qu'elle se trouve &ecirc;tre li&eacute;e avec une jeune fille que
+nous aimons,
+&agrave; qui elle peut nous pr&eacute;senter, et nous offre ainsi de
+l'utilit&eacute; et de
+l'agr&eacute;ment, choses dont nous l'aurions crue &agrave; jamais
+d&eacute;nu&eacute;e, il n'y a
+pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse &ecirc;tre
+certain
+qu'on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m'avait dit M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes sur les tableaux qui seraient int&eacute;ressants &agrave;
+voir, m&ecirc;me d'un
+tramway, &eacute;tait faux, mais contenait une part de
+v&eacute;rit&eacute; qui me fut
+pr&eacute;cieuse dans la suite.</p>
+<p>De m&ecirc;me les vers de Victor Hugo qu'elle m'avait cit&eacute;s
+&eacute;taient, il faut
+l'avouer, d'une &eacute;poque ant&eacute;rieure &agrave; celle
+o&ugrave; il est devenu plus qu'un
+homme nouveau, o&ugrave; il a fait appara&icirc;tre dans
+l'&eacute;volution une esp&egrave;ce
+litt&eacute;raire encore inconnue, dou&eacute;e d'organes plus
+complexes. Dans ces
+premiers po&egrave;mes, Victor Hugo pense encore, au lieu de se
+contenter,
+comme la nature, de donner &agrave; penser. Des
+&laquo;pens&eacute;es&raquo;, il en exprimait
+alors sous la forme la plus directe, presque dans le sens o&ugrave; le
+duc
+prenait le mot, quand, trouvant vieux jeu et encombrant que les
+invit&eacute;s
+de ses grandes f&ecirc;tes, &agrave; Guermantes, fissent, sur l'album
+du ch&acirc;teau,
+suivre leur signature d'une r&eacute;flexion
+philosophico-po&eacute;tique, il
+avertissait les nouveaux venus d'un ton suppliant: &laquo;Votre nom,
+mon cher,
+mais pas de pens&eacute;e!&raquo; Or, c'&eacute;taient ces
+&laquo;pens&eacute;es&raquo; de Victor Hugo (presque
+aussi absentes de <i>la L&eacute;gende des Si&egrave;cles</i> que les
+&laquo;airs&raquo;, les
+&laquo;m&eacute;lodies&raquo; dans la deuxi&egrave;me mani&egrave;re
+wagn&eacute;rienne) que M<sup>me</sup> de Guermantes
+aimait dans le premier Hugo. Mais pas absolument &agrave; tort. Elles
+&eacute;taient
+touchantes, et d&eacute;j&agrave; autour d'elles, sans que la forme
+e&ucirc;t encore la
+profondeur o&ugrave; elle ne devait parvenir que plus tard, le
+d&eacute;ferlement des
+mots nombreux et des rimes richement articul&eacute;es les rendait
+inassimilables &agrave; ces vers qu'on peut d&eacute;couvrir dans un
+Corneille, par
+exemple, et o&ugrave; un romantisme intermittent, contenu, et qui nous
+&eacute;meut
+d'autant plus, n'a point pourtant p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+jusqu'aux sources physiques de
+la vie, modifi&eacute; l'organisme inconscient et
+g&eacute;n&eacute;ralisable o&ugrave; s'abrite
+l'id&eacute;e. Aussi avais-je eu tort de me confiner jusqu'ici dans les
+derniers recueils d'Hugo. Des premiers, certes, c'&eacute;tait
+seulement d'une
+part infime que s'ornait la conversation de M<sup>me</sup> de
+Guermantes. Mais
+justement, en citant ainsi un vers isol&eacute; on d&eacute;cuple sa
+puissance
+attractive. Ceux qui &eacute;taient entr&eacute;s ou rentr&eacute;s
+dans ma m&eacute;moire, au cours
+de ce d&icirc;ner, aimantaient &agrave; leur tour, appelaient &agrave;
+eux avec une telle
+force les pi&egrave;ces au milieu desquelles ils avaient l'habitude
+d'&ecirc;tre
+enclav&eacute;s, que mes mains &eacute;lectris&eacute;es ne purent pas
+r&eacute;sister plus de
+quarante-huit heures &agrave; la force qui les conduisait vers le
+volume o&ugrave;
+&eacute;taient reli&eacute;s les <i>Orientales</i> et les <i>Chants
+du Cr&eacute;puscule</i>. Je maudis
+le valet de pied de Fran&ccedil;oise d'avoir fait don &agrave; son pays
+natal de mon
+exemplaire des <i>Feuilles d'Automne</i>, et je l'envoyai sans perdre
+un
+instant en acheter un autre. Je relus ces volumes d'un bout &agrave;
+l'autre,
+et ne retrouvai la paix que quand j'aper&ccedil;us tout d'un coup,
+m'attendant
+dans la lumi&egrave;re o&ugrave; elle les avait baign&eacute;s, les
+vers que m'avait cit&eacute;s
+M<sup>me</sup> de Guermantes. Pour toutes ces raisons, les causeries
+avec la
+duchesse ressemblaient &agrave; ces connaissances qu'on puise dans une
+biblioth&egrave;que de ch&acirc;teau, surann&eacute;e,
+incompl&egrave;te, incapable de former une
+intelligence, d&eacute;pourvue de presque tout ce que nous aimons, mais
+nous
+offrant parfois quelque renseignement curieux, voire la citation d'une
+belle page que nous ne connaissions pas, et dont nous sommes heureux
+dans la suite de nous rappeler que nous en devons la connaissance
+&agrave; une
+magnifique demeure seigneuriale. Nous sommes alors, pour avoir
+trouv&eacute; la
+pr&eacute;face de Balzac &agrave; <i>la Chartreuse</i> ou des lettres
+in&eacute;dites de Joubert,
+tent&eacute;s de nous exag&eacute;rer le prix de la vie que nous y
+avons men&eacute;e et dont
+nous oublions, pour cette aubaine d'un soir, la frivolit&eacute;
+st&eacute;rile.</p>
+<p>A ce point de vue, si le monde n'avait pu au premier moment
+r&eacute;pondre &agrave;
+ce qu'attendait mon imagination, et devait par cons&eacute;quent me
+frapper
+d'abord par ce qu'il avait de commun avec tous les mondes plut&ocirc;t
+que
+par ce qu'il en avait de diff&eacute;rent, pourtant il se
+r&eacute;v&eacute;la &agrave; moi peu &agrave;
+peu comme bien distinct. Les grands seigneurs sont presque les seules
+gens de qui on apprenne autant que des paysans; leur conversation
+s'orne
+de tout ce qui concerne la terre, les demeures telles qu'elles
+&eacute;taient
+habit&eacute;es autrefois, les anciens usages, tout ce que le monde de
+l'argent
+ignore profond&eacute;ment. A supposer que l'aristocrate le plus
+mod&eacute;r&eacute; par ses
+aspirations ait fini par rattraper l'&eacute;poque o&ugrave; il vit, sa
+m&egrave;re, ses
+oncles, ses grand'tantes le mettent en rapport, quand il se rappelle
+son
+enfance, avec ce que pouvait &ecirc;tre une vie presque inconnue
+aujourd'hui.
+Dans la chambre mortuaire d'un mort d'aujourd'hui, M<sup>me</sup> de
+Guermantes
+n'e&ucirc;t pas fait remarquer, mais e&ucirc;t saisi
+imm&eacute;diatement tous les
+manquements faits aux usages. Elle &eacute;tait choqu&eacute;e de voir
+&agrave; un
+enterrement des femmes m&ecirc;l&eacute;es aux hommes alors qu'il y a
+une c&eacute;r&eacute;monie
+particuli&egrave;re qui doit &ecirc;tre c&eacute;l&eacute;br&eacute;e
+pour les femmes. Quant au po&ecirc;le dont
+Bloch e&ucirc;t cru sans doute que l'usage &eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; aux enterrements, &agrave;
+cause des cordons du po&ecirc;le dont on parle dans les comptes rendus
+d'obs&egrave;ques, M. de Guermantes pouvait se rappeler le temps
+o&ugrave;, encore
+enfant, il l'avait vu tenir au mariage de M. de Mailly-Nesle. Tandis
+que
+Saint-Loup avait vendu son pr&eacute;cieux &laquo;Arbre
+g&eacute;n&eacute;alogique&raquo;, d'anciens
+portraits des Bouillon, des lettres de Louis XIII, pour acheter des
+Carri&egrave;re et des meubles modern style, M. et M<sup>me</sup> de
+Guermantes, &eacute;mus par
+un sentiment o&ugrave; l'amour ardent de l'art jouait peut-&ecirc;tre
+un moindre r&ocirc;le
+et qui les laissait eux-m&ecirc;mes plus m&eacute;diocres, avaient
+gard&eacute; leurs
+merveilleux meubles de Boule, qui offraient un ensemble autrement
+s&eacute;duisant pour un artiste. Un litt&eacute;rateur e&ucirc;t de
+m&ecirc;me &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de
+leur conversation, qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour lui&#8212;car
+l'affam&eacute; n'a pas besoin
+d'un autre affam&eacute;&#8212;un dictionnaire vivant de toutes ces
+expressions qui
+chaque jour s'oublient davantage: des cravates &agrave; la
+Saint-Joseph, des
+enfants vou&eacute;s au bleu, etc., et qu'on ne trouve plus que chez
+ceux qui
+se font les aimables et b&eacute;n&eacute;voles conservateurs du
+pass&eacute;. Le plaisir que
+ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d'autres &eacute;crivains,
+un
+&eacute;crivain, ce plaisir n'est pas sans danger, car il risque de
+croire que
+les choses du pass&eacute; ont un charme par elles-m&ecirc;mes, de les
+transporter
+telles quelles dans son &#339;uvre, mort-n&eacute;e dans ce cas,
+d&eacute;gageant un ennui
+dont il se console en se disant: &laquo;C'est joli parce que c'est
+vrai, cela
+se dit ainsi.&raquo; Ces conversations aristocratiques avaient du
+reste, chez
+M<sup>me</sup> de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent
+fran&ccedil;ais. A
+cause de cela elles rendaient l&eacute;gitime, de la part de la
+duchesse, son
+hilarit&eacute; devant les mots &laquo;vatique&raquo;,
+&laquo;cosmique&raquo;, &laquo;pythique&raquo;,
+&laquo;sur&eacute;minent&raquo;, qu'employait Saint-Loup,&#8212;de m&ecirc;me
+que devant ses meubles
+de chez Bing.</p>
+<p>Malgr&eacute; tout, bien diff&eacute;rentes en cela de ce que
+j'avais pu ressentir
+devant des aub&eacute;pines ou en go&ucirc;tant &agrave; une madeleine,
+les histoires que
+j'avais entendues chez M<sup>me</sup> de Guermantes m'&eacute;taient
+&eacute;trang&egrave;res. Entr&eacute;es
+un instant en moi, qui n'en &eacute;tais que physiquement
+poss&eacute;d&eacute;, on aurait
+dit que (de nature sociale, et non individuelle) elles &eacute;taient
+impatientes d'en sortir... Je m'agitais dans la voiture, comme une
+pythonisse. J'attendais un nouveau d&icirc;ner o&ugrave; je pusse
+devenir moi m&ecirc;me
+une sorte de prince X..., de M<sup>me</sup> de Guermantes, et les
+raconter. En
+attendant, elles faisaient tr&eacute;pider mes l&egrave;vres qui les
+balbutiaient et
+j'essayais en vain de ramener &agrave; moi mon esprit vertigineusement
+emport&eacute;
+par une force centrifuge. Aussi est-ce avec une fi&eacute;vreuse
+impatience de
+ne pas porter plus longtemps leur poids tout seul dans une voiture,
+o&ugrave;
+d'ailleurs je trompais le manque de conversation en parlant tout haut,
+que je sonnai &agrave; la porte de M. de Charlus, et ce fut en longs
+monologues
+avec moi-m&ecirc;me, o&ugrave; je me r&eacute;p&eacute;tais tout ce que
+j'allais lui narrer et ne
+pensais plus gu&egrave;re &agrave; ce qu'il pouvait avoir &agrave; me
+dire, que je passai
+tout le temps que je restai dans un salon o&ugrave; un valet de pied me
+fit
+entrer, et que j'&eacute;tais d'ailleurs trop agit&eacute; pour
+regarder. J'avais un
+tel besoin que M. de Charlus &eacute;cout&acirc;t les r&eacute;cits que
+je br&ucirc;lais de lui
+faire, que je fus cruellement d&eacute;&ccedil;u en pensant que le
+ma&icirc;tre de la maison
+dormait peut-&ecirc;tre et qu'il me faudrait rentrer cuver chez moi mon
+ivresse de paroles. Je venais en effet de m'apercevoir qu'il y avait
+vingt-cinq minutes que j'&eacute;tais, qu'on m'avait peut-&ecirc;tre
+oubli&eacute;, dans ce
+salon, dont, malgr&eacute; cette longue attente, j'aurais tout au plus
+pu dire
+qu'il &eacute;tait immense, verd&acirc;tre, avec quelques portraits. Le
+besoin de
+parler n'emp&ecirc;che pas seulement d'&eacute;couter, mais de voir, et
+dans ce cas
+l'absence de toute description du milieu ext&eacute;rieur est
+d&eacute;j&agrave; une
+description d'un &eacute;tat interne. J'allais sortir du salon pour
+t&acirc;cher
+d'appeler quelqu'un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon
+chemin jusqu'aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment
+m&ecirc;me
+o&ugrave; je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet
+mosa&iuml;qu&eacute;, un valet de chambre entra, l'air
+pr&eacute;occup&eacute;: &laquo;Monsieur le baron
+a eu des rendez-vous jusqu'&agrave; maintenant, me dit-il. Il y a
+encore
+plusieurs personnes qui l'attendent. Je vais faire tout mon possible
+pour qu'il re&ccedil;oive monsieur, j'ai d&eacute;j&agrave; fait
+t&eacute;l&eacute;phoner deux fois au
+secr&eacute;taire.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Non, ne vous d&eacute;rangez pas, j'avais rendez-vous avec monsieur
+le baron,
+mais il est d&eacute;j&agrave; bien tard, et, du moment qu'il est
+occup&eacute; ce soir, je
+reviendrai un autre jour.</p>
+<p>&#8212;Oh! non, que monsieur ne s'en aille pas, s'&eacute;cria le valet de
+chambre.
+M. le baron pourrait &ecirc;tre m&eacute;content. Je vais de nouveau
+essayer. Je me
+rappelai ce que j'avais entendu raconter des domestiques de M. de
+Charlus et de leur d&eacute;vouement &agrave; leur ma&icirc;tre. On ne
+pouvait pas tout &agrave;
+fait dire de lui comme du prince de Conti qu'il cherchait &agrave;
+plaire aussi
+bien au valet qu'au ministre, mais il avait si bien su faire des
+moindres choses qu'il demandait une esp&egrave;ce de faveur, que, le
+soir,
+quand, ses valets assembl&eacute;s autour de lui &agrave; distance
+respectueuse, apr&egrave;s
+les avoir parcourus du regard, il disait: &laquo;Coignet, le
+bougeoir!&raquo; ou:
+&laquo;Ducret, la chemise!&raquo;, c'est en ronchonnant d'envie que les
+autres se
+retiraient, envieux de celui qui venait d'&ecirc;tre distingu&eacute;
+par le ma&icirc;tre.
+Deux, m&ecirc;me, lesquels s'ex&eacute;craient, essayaient chacun de
+ravir la faveur
+&agrave; l'autre, en allant, sous le plus absurde pr&eacute;texte,
+faire une
+commission au baron, s'il &eacute;tait mont&eacute; plus t&ocirc;t,
+dans l'espoir d'&ecirc;tre
+investi pour ce soir-l&agrave; de la charge du bougeoir ou de la
+chemise. S'il
+adressait directement la parole &agrave; l'un d'eux pour quelque chose
+qui ne
+f&ucirc;t pas du service, bien plus, si, l'hiver, au jardin, sachant un
+de ses
+cochers enrhum&eacute;, il lui disait au bout de dix minutes:
+&laquo;Couvrez-vous&raquo;,
+les autres ne lui reparlaient pas de quinze jours, par jalousie,
+&agrave; cause
+de la gr&acirc;ce qui lui avait &eacute;t&eacute; faite. J'attendis
+encore dix minutes et,
+apr&egrave;s m'avoir demand&eacute; de ne pas rester trop longtemps,
+parce que M. le
+baron fatigu&eacute; avait d&ucirc; faire &eacute;conduire plusieurs
+personnes des plus
+importantes, qui avaient pris rendez-vous depuis de longs jours, on
+m'introduisit aupr&egrave;s de lui. Cette mise en sc&egrave;ne autour
+de M. de Charlus
+me paraissait empreinte de beaucoup moins de grandeur que la
+simplicit&eacute;
+de son fr&egrave;re Guermantes, mais d&eacute;j&agrave; la porte
+s'&eacute;tait ouverte, je venais
+d'apercevoir le baron, en robe de chambre chinoise, le cou nu,
+&eacute;tendu
+sur un canap&eacute;. Je fus frapp&eacute; au m&ecirc;me instant par la
+vue d'un chapeau
+haut de forme &laquo;huit reflets&raquo; sur une chaise avec une
+pelisse, comme si
+le baron venait de rentrer. Le valet de chambre se retira. Je croyais
+que M. de Charlus allait venir &agrave; moi. Sans faire un seul
+mouvement, il
+fixa sur moi des yeux implacables. Je m'approchai de lui, lui dis
+bonjour, il ne me tendit pas la main, ne me r&eacute;pondit pas, ne me
+demanda
+pas de prendre une chaise. Au bout d'un instant je lui demandai, comme
+on ferait &agrave; un m&eacute;decin mal &eacute;lev&eacute;, s'il
+&eacute;tait n&eacute;cessaire que je restasse
+debout. Je le fis sans m&eacute;chante intention, mais l'air de
+col&egrave;re froide
+qu'avait M. de Charlus sembla s'aggraver encore. J'ignorais, du reste,
+que chez lui, &agrave; la campagne, au ch&acirc;teau de Charlus, il
+avait l'habitude
+apr&egrave;s d&icirc;ner, tant il aimait &agrave; jouer au roi, de
+s'&eacute;taler dans un fauteuil
+au fumoir, en laissant ses invit&eacute;s debout autour de lui. Il
+demandait &agrave;
+l'un du feu, offrait &agrave; l'autre un cigare, puis au bout de
+quelques
+instants disait: &laquo;Mais, Argencourt, asseyez-vous donc, prenez une
+chaise, mon cher, etc.&raquo;, ayant tenu &agrave; prolonger leur
+station debout,
+seulement pour leur montrer que c'&eacute;tait de lui que leur venait
+la
+permission de s'asseoir. &laquo;Mettez-vous dans le si&egrave;ge Louis
+XIV&raquo;, me
+r&eacute;pondit-il d'un air imp&eacute;rieux et plut&ocirc;t pour me
+forcer &agrave; m'&eacute;loigner de
+lui que pour m'inviter &agrave; m'asseoir. Je pris un fauteuil qui
+n'&eacute;tait pas
+loin. &laquo;Ah! voil&agrave; ce que vous appelez un si&egrave;ge Louis
+XIV! je vois que
+vous &ecirc;tes instruit&raquo;, s'&eacute;cria-t-il avec
+d&eacute;rision. J'&eacute;tais tellement
+stup&eacute;fait que je ne bougeai pas, ni pour m'en aller comme je
+l'aurais
+d&ucirc;, ni pour changer de si&egrave;ge comme il le voulait.
+&laquo;Monsieur, me dit-il,
+en pesant tous les termes, dont il faisait pr&eacute;c&eacute;der les
+plus
+impertinents d'une double paire de consonnes, l'entretien que j'ai
+condescendu &agrave; vous accorder, &agrave; la pri&egrave;re d'une
+personne qui d&eacute;sire que
+je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne
+vous cacherai pas que j'avais esp&eacute;r&eacute; mieux; je forcerais
+peut-&ecirc;tre un
+peu le sens des mots, ce qu'on ne doit pas faire, m&ecirc;me avec qui
+ignore
+leur valeur, et par simple respect pour soi-m&ecirc;me, en vous disant
+que
+j'avais eu pour vous de la sympathie. Je crois pourtant que
+&laquo;bienveillance&raquo;, dans son sens le plus efficacement
+protecteur,
+n'exc&eacute;derait ni ce que je ressentais, ni ce que je me proposais
+de
+manifester. Je vous avais, d&egrave;s mon retour &agrave; Paris, fait
+savoir &agrave; Balbec
+m&ecirc;me que vous pouviez compter sur moi.&raquo; Moi qui me
+rappelais sur quelle
+incartade M. de Charlus s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; de moi
+&agrave; Balbec, j'esquissai un
+geste de d&eacute;n&eacute;gation. &laquo;Comment! s'&eacute;cria-t-il
+avec col&egrave;re, et en effet son
+visage convuls&eacute; et blanc diff&eacute;rait autant de son visage
+ordinaire que la
+mer quand, un matin de temp&ecirc;te, on aper&ccedil;oit, au lieu de la
+souriante
+surface habituelle, mille serpents d'&eacute;cume et de bave, vous
+pr&eacute;tendez
+que vous n'avez pas re&ccedil;u mon message&#8212;presque une
+d&eacute;claration&#8212;d'avoir &agrave;
+vous souvenir de moi? Qu'y avait-il comme d&eacute;coration autour du
+livre que
+je vous fis parvenir?&raquo;</p>
+<p>&#8212;De tr&egrave;s jolis entrelacs histori&eacute;s, lui dis-je.</p>
+<p>&#8212;Ah! r&eacute;pondit-il d'un air m&eacute;prisant, les jeunes
+Fran&ccedil;ais connaissent
+peu les chefs-d'&#339;uvre de notre pays. Que dirait-on d'un jeune Berlinois
+qui ne conna&icirc;trait pas la <i>Walkyrie</i>? Il faut d'ailleurs
+que vous ayez
+des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d'&#339;uvre-l&agrave; vous
+m'avez dit
+que vous aviez pass&eacute; deux heures devant. Je vois que vous ne
+vous y
+connaissez pas mieux en fleurs qu'en styles; ne protestez pas pour les
+styles, cria-t-il, d'un ton de rage suraigu, vous ne savez m&ecirc;me
+pas sur
+quoi vous vous asseyez. Vous offrez &agrave; votre derri&egrave;re une
+chauffeuse
+Directoire pour une berg&egrave;re Louis XIV. Un de ces jours vous
+prendrez les
+genoux de M<sup>me</sup> de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait
+pas ce que
+vous y ferez. Pareillement, vous n'avez m&ecirc;me pas reconnu dans la
+reliure
+du livre de Bergotte le linteau de <i>myosotis</i> de l'&eacute;glise
+de Balbec. Y
+avait-il une mani&egrave;re plus limpide de vous dire: &laquo;Ne
+m'oubliez pas!&raquo;</p>
+<p>Je regardais M. de Charlus. Certes sa t&ecirc;te magnifique, et qui
+r&eacute;pugnait,
+l'emportait pourtant sur celle de tous les siens; on e&ucirc;t dit
+Apollon
+vieilli; mais un jus oliv&acirc;tre, h&eacute;patique, semblait
+pr&ecirc;t &agrave; sortir de sa
+bouche mauvaise; pour l'intelligence, on ne pouvait nier que la sienne,
+par un vaste &eacute;cart de compas, avait vue sur beaucoup de choses
+qui
+resteraient toujours inconnues au duc de Guermantes. Mais de quelques
+belles paroles qu'il color&acirc;t ses haines, on sentait que,
+m&ecirc;me s'il y
+avait tant&ocirc;t de l'orgueil offens&eacute;, tant&ocirc;t un amour
+d&eacute;&ccedil;u, ou une rancune,
+du sadisme, une taquinerie, une id&eacute;e fixe, cet homme
+&eacute;tait capable
+d'assassiner et de prouver &agrave; force de logique et de beau langage
+qu'il
+avait eu raison de le faire et n'en &eacute;tait pas moins
+sup&eacute;rieur de cent
+coud&eacute;es &agrave; son fr&egrave;re, sa belle-s&#339;ur, etc., etc.</p>
+<p>&#8212;Comme dans les <i>Lances</i> de V&eacute;lasquez, continua-t-il,
+le vainqueur
+s'avance vers celui qui est le plus humble, comme le doit tout
+&ecirc;tre
+noble, puisque j'&eacute;tais tout et que vous n'&eacute;tiez rien,
+c'est moi qui ai
+fait les premiers pas vers vous. Vous avez sottement r&eacute;pondu
+&agrave; ce que ce
+n'est pas &agrave; moi &agrave; appeler de la grandeur. Mais je ne me
+suis pas laiss&eacute;
+d&eacute;courager. Notre religion pr&ecirc;che la patience. Celle que
+j'ai eue envers
+vous me sera compt&eacute;e, je l'esp&egrave;re, et de n'avoir fait que
+sourire de ce
+qui pourrait &ecirc;tre tax&eacute; d'impertinence, s'il &eacute;tait
+&agrave; votre port&eacute;e d'en
+avoir envers qui vous d&eacute;passe de tant de coud&eacute;es; mais
+enfin, monsieur,
+de tout cela il n'est plus question. Je vous ai soumis &agrave;
+l'&eacute;preuve que
+le seul homme &eacute;minent de notre monde appelle avec esprit
+l'&eacute;preuve de la
+trop grande amabilit&eacute; et qu'il d&eacute;clare &agrave; bon droit
+la plus terrible de
+toutes, la seule qui puisse s&eacute;parer le bon grain de l'ivraie. Je
+vous
+reprocherais &agrave; peine de l'avoir subie sans succ&egrave;s, car
+ceux qui en
+triomphent sont bien rares. Mais du moins, et c'est la conclusion que
+je
+pr&eacute;tends tirer des derni&egrave;res paroles que nous
+&eacute;changerons sur terre,
+j'entends &ecirc;tre &agrave; l'abri de vos inventions
+calomniatrices.&raquo; Je n'avais
+pas song&eacute; jusqu'ici que la col&egrave;re de M. de Charlus
+p&ucirc;t &ecirc;tre caus&eacute;e par
+un propos d&eacute;sobligeant qu'on lui e&ucirc;t
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;; j'interrogeai ma m&eacute;moire;
+je n'avais parl&eacute; de lui &agrave; personne. Quelque
+m&eacute;chant l'avait fabriqu&eacute; de
+toutes pi&egrave;ces. Je protestai &agrave; M. de Charlus que je
+n'avais absolument
+rien dit de lui. &laquo;Je ne pense pas que j'aie pu vous f&acirc;cher
+en disant &agrave;
+M<sup>me</sup> de Guermantes que j'&eacute;tais li&eacute; avec
+vous.&raquo; Il sourit avec d&eacute;dain, fit
+monter sa voix jusqu'aux plus extr&ecirc;mes registres, et l&agrave;,
+attaquant avec
+douceur la note la plus aigu&euml; et la plus insolente: &laquo;Oh!
+monsieur,
+dit-il en revenant avec une extr&ecirc;me lenteur &agrave; une
+intonation naturelle,
+et comme s'enchantant, au passage, des bizarreries de cette gamme
+descendante, je pense que vous vous faites tort &agrave;
+vous-m&ecirc;me en vous
+accusant d'avoir dit que nous &eacute;tions &laquo;li&eacute;s&raquo;.
+Je n'attends pas une tr&egrave;s
+grande exactitude verbale de quelqu'un qui prendrait facilement un
+meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense
+pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises
+et qui faisaient flotter sur ses l&egrave;vres jusqu'&agrave; un
+charmant sourire, je
+ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous &eacute;tions <i>li&eacute;s</i>!
+Quant &agrave;
+vous &ecirc;tre vant&eacute; de m'avoir &eacute;t&eacute; <i>pr&eacute;sent&eacute;</i>,
+d'avoir <i>caus&eacute; avec moi</i>, de
+me <i>conna&icirc;tre</i> un peu, d'avoir obtenu, presque sans
+sollicitation, de
+pouvoir &ecirc;tre un jour mon <i>prot&eacute;g&eacute;</i>, je trouve
+au contraire fort naturel
+et intelligent que vous l'ayez fait. L'extr&ecirc;me diff&eacute;rence
+d'&acirc;ge qu'il y
+a entre nous me permet de reconna&icirc;tre, sans ridicule, que cette
+<i>pr&eacute;sentation</i>, ces <i>causeries</i>, cette vague amorce
+de <i>relations</i>
+&eacute;taient pour vous, ce n'est pas &agrave; moi de dire un honneur,
+mais enfin &agrave;
+tout le moins un avantage dont je trouve que votre sottise fut non
+point
+de l'avoir divulgu&eacute;, mais de n'avoir pas su le conserver.
+J'ajouterai
+m&ecirc;me, dit-il, en passant brusquement et pour un instant de la
+col&egrave;re
+hautaine &agrave; une douceur tellement empreinte de tristesse que je
+croyais
+qu'il allait se mettre &agrave; pleurer, que, quand vous avez
+laiss&eacute; sans
+r&eacute;ponse la proposition que je vous ai faite &agrave; Paris, cela
+m'a paru
+tellement inou&iuml; de votre part &agrave; vous, qui m'aviez
+sembl&eacute; bien &eacute;lev&eacute; et
+d'une bonne famille <i>bourgeoise</i> (sur cet adjectif seul sa voix
+eut un
+petit sifflement d'impertinence), que j'eus la na&iuml;vet&eacute; de
+croire &agrave;
+toutes les blagues qui n'arrivent jamais, aux lettres perdues, aux
+erreurs d'adresses. Je reconnais que c'&eacute;tait de ma part une
+grande
+na&iuml;vet&eacute;, mais saint Bonaventure pr&eacute;f&eacute;rait
+croire qu'un b&#339;uf p&ucirc;t voler
+plut&ocirc;t que son fr&egrave;re mentir. Enfin tout cela est
+termin&eacute;, la chose ne
+vous a pas plu, il n'en est plus question. Il me semble seulement que
+vous auriez pu (et il y avait vraiment des pleurs dans sa voix), ne
+f&ucirc;t-ce que par consid&eacute;ration pour mon &acirc;ge,
+m'&eacute;crire. J'avais con&ccedil;u pour
+vous des choses infiniment s&eacute;duisantes que je m'&eacute;tais
+bien gard&eacute; de vous
+dire. Vous avez pr&eacute;f&eacute;r&eacute; refuser sans savoir, c'est
+votre affaire. Mais,
+comme je vous le dis, on peut toujours <i>&eacute;crire</i>. Moi
+&agrave; votre place, et
+m&ecirc;me dans la mienne, je l'aurais fait. J'aime mieux &agrave;
+cause de cela la
+mienne que la v&ocirc;tre, je dis &agrave; cause de cela, parce que je
+crois que
+toutes les places sont &eacute;gales, et j'ai plus de sympathie pour un
+intelligent ouvrier que pour bien des ducs. Mais je peux dire que je
+pr&eacute;f&egrave;re ma place, parce que ce que vous avez fait, dans
+ma vie tout
+enti&egrave;re qui commence &agrave; &ecirc;tre assez longue, je sais
+que je ne l'ai jamais
+fait. (Sa t&ecirc;te &eacute;tait tourn&eacute;e dans l'ombre, je ne
+pouvais pas voir si ses
+yeux laissaient tomber des larmes comme sa voix donnait &agrave; le
+croire.) Je
+vous disais que j'ai fait cent pas au-devant de vous, cela a eu pour
+effet de vous en faire faire deux cents en arri&egrave;re. Maintenant
+c'est &agrave;
+moi de m'&eacute;loigner et nous ne nous conna&icirc;trons plus. Je ne
+retiendrai pas
+votre nom, mais votre cas, afin que, les jours o&ugrave; je serais
+tent&eacute; de
+croire que les hommes ont du c&#339;ur, de la politesse, ou seulement
+l'intelligence de ne pas laisser &eacute;chapper une chance sans
+seconde, je
+me rappelle que c'est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que
+vous me connaissiez quand c'&eacute;tait vrai&#8212;car maintenant cela va
+cesser de
+l'&ecirc;tre&#8212;je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un
+hommage, c'est-&agrave;-dire pour agr&eacute;able. Malheureusement,
+ailleurs et en
+d'autres circonstances, vous avez tenu des propos fort
+diff&eacute;rents.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, je vous jure que je n'ai rien dit qui p&ucirc;t vous
+offenser.</p>
+<p>&#8212;Et qui vous dit que j'en suis offens&eacute;? s'&eacute;cria-t-il
+avec fureur en se
+redressant violemment sur la chaise longue o&ugrave; il &eacute;tait
+rest&eacute; jusque-l&agrave;
+immobile, cependant que, tandis que se crispaient les bl&ecirc;mes
+serpents
+&eacute;cumeux de sa face, sa voix devenait tour &agrave; tour
+aigu&euml; et grave comme
+une temp&ecirc;te assourdissante et d&eacute;cha&icirc;n&eacute;e. (La
+force avec laquelle il
+parlait d'habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors,
+&eacute;tait centupl&eacute;e, comme l'est un <i>forte</i>, si, au
+lieu d'&ecirc;tre jou&eacute; au
+piano, il l'est &agrave; l'orchestre, et de plus se change en un <i>fortissimo</i>.
+M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu'il soit &agrave; votre
+port&eacute;e de
+m'offenser? Vous ne savez donc pas &agrave; qui vous parlez?
+Croyez-vous que la
+salive envenim&eacute;e de cinq cents petits bonshommes de vos amis,
+juch&eacute;s les
+uns sur les autres, arriverait &agrave; baver seulement jusqu'&agrave;
+mes augustes
+orteils? Depuis un moment, au d&eacute;sir de persuader M. de Charlus
+que je
+n'avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait
+succ&eacute;d&eacute; une rage
+folle, caus&eacute;e par les paroles que lui dictait uniquement, selon
+moi, son
+immense orgueil. Peut-&ecirc;tre &eacute;taient-elles du reste l'effet,
+pour une
+partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d'un
+sentiment que j'ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable
+de
+ne pas faire sa part. J'aurais pu au moins, &agrave; d&eacute;faut du
+sentiment
+inconnu, m&ecirc;ler &agrave; l'orgueil, si je m'&eacute;tais souvenu
+des paroles de M<sup>me</sup> de
+Guermantes, un peu de folie. Mais &agrave; ce moment-l&agrave;
+l'id&eacute;e de folie ne me
+vint m&ecirc;me pas &agrave; l'esprit. Il n'y avait en lui, selon moi,
+que de
+l'orgueil, en moi il n'y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment
+o&ugrave;
+M. de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils,
+avec une majest&eacute; qu'accompagnaient une moue, un vomissement de
+d&eacute;go&ucirc;t &agrave;
+l'&eacute;gard de ses obscurs blasph&eacute;mateurs), cette fureur ne
+se contint
+plus. D'un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un
+reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus
+&acirc;g&eacute;
+que moi, et m&ecirc;me, &agrave; cause de leur dignit&eacute;
+artistique, les porcelaines
+allemandes plac&eacute;es autour de lui, je me pr&eacute;cipitai sur le
+chapeau haut
+de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le pi&eacute;tinai,
+je
+m'acharnai &agrave; le disloquer enti&egrave;rement, j'arrachai la
+coiffe, d&eacute;chirai en
+deux la couronne, sans &eacute;couter les vocif&eacute;rations de M. de
+Charlus qui
+continuaient et, traversant la pi&egrave;ce pour m'en aller, j'ouvris
+la porte.
+Des deux c&ocirc;t&eacute;s d'elle, &agrave; ma grande
+stup&eacute;faction, se tenaient deux valets
+de pied qui s'&eacute;loign&egrave;rent lentement pour avoir l'air de
+s'&ecirc;tre trouv&eacute;s
+l&agrave; seulement en passant pour leur service. (J'ai su depuis leurs
+noms,
+l'un s'appelait Burnier et l'autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un
+instant de cette explication que leur d&eacute;marche nonchalante
+semblait me
+proposer. Elle &eacute;tait invraisemblable; trois autres me le
+sembl&egrave;rent
+moins: l'une que le baron recevait quelquefois des h&ocirc;tes, contre
+lesquels pouvant avoir besoin d'aide (mais pourquoi?), il jugeait
+n&eacute;cessaire d'avoir un poste de secours voisin; l'autre,
+qu'attir&eacute;s par
+la curiosit&eacute;, ils s'&eacute;taient mis aux &eacute;coutes, ne
+pensant pas que je
+sortirais si vite; la troisi&egrave;me, que toute la sc&egrave;ne que
+m'avait faite M.
+de Charlus &eacute;tant pr&eacute;par&eacute;e et jou&eacute;e, il leur
+avait lui-m&ecirc;me demand&eacute;
+d'&eacute;couter, par amour du spectacle joint peut-&ecirc;tre &agrave;
+un &laquo;nunc erudimini&raquo;
+dont chacun ferait son profit.</p>
+<p>Ma col&egrave;re n'avait pas calm&eacute; celle du baron, ma sortie
+de la chambre
+parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et
+enfin, oubliant qu'un instant auparavant, en parlant de &laquo;ses
+augustes
+orteils&raquo;, il avait cru me faire le t&eacute;moin de sa propre
+d&eacute;ification, il
+courut &agrave; toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me
+barra la
+porte. &laquo;Allons, me dit-il, ne faites pas l'enfant, rentrez une
+minute;
+qui aime bien ch&acirc;tie bien, et si je vous ai bien
+ch&acirc;ti&eacute;, c'est que je
+vous aime bien.&raquo; Ma col&egrave;re &eacute;tait pass&eacute;e, je
+laissai passer le mot
+ch&acirc;tier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit
+sans
+aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau d&eacute;truit qu'on
+rempla&ccedil;a par un autre.</p>
+<p>&#8212;Si vous voulez me dire, monsieur, qui m'a perfidement
+calomni&eacute;, dis-je
+&agrave; M. de Charlus, je reste pour l'apprendre et confondre
+l'imposteur. </p>
+<p>&#8212;Qui? ne le savez-vous pas? Ne gardez-vous pas le souvenir de ce que
+vous dites? Pensez-vous que les personnes qui me rendent le service de
+m'avertir de ces choses ne commencent pas par me demander le secret? Et
+croyez-vous que je vais manquer &agrave; celui que j'ai promis?</p>
+<p>&#8212;Monsieur, c'est impossible que vous me le disiez? demandai-je en
+cherchant une derni&egrave;re fois dans ma t&ecirc;te (o&ugrave; je ne
+trouvais personne) &agrave;
+qui j'avais pu parler de M. de Charlus.</p>
+<p>&#8212;Vous n'avez pas entendu que j'ai promis le secret &agrave; mon
+indicateur, me
+dit-il d'une voix claquante. Je vois qu'au go&ucirc;t des propos
+abjects vous
+joignez celui des insistances vaines. Vous devriez avoir au moins
+l'intelligence de profiter d'un dernier entretien et de parler pour
+dire
+quelque chose qui ne soit pas exactement rien.</p>
+<p>&#8212;Monsieur, r&eacute;pondis-je en m'&eacute;loignant, vous
+m'insultez, je suis d&eacute;sarm&eacute;
+puisque vous avez plusieurs fois mon &acirc;ge, la partie n'est pas
+&eacute;gale;
+d'autre part je ne peux pas vous convaincre, je vous ai jur&eacute; que
+je
+n'avais rien dit.</p>
+<p>&#8212;Alors je mens! s'&eacute;cria-t-il d'un ton terrible, et en faisant
+un tel
+bond qu'il se trouva debout &agrave; deux pas de moi.</p>
+<p>&#8212;On vous a tromp&eacute;.</p>
+<p>Alors d'une voix douce, affectueuse, m&eacute;lancolique, comme dans
+ces
+symphonies qu'on joue sans interruption entre les divers morceaux, et
+o&ugrave;
+un gracieux scherzo aimable, idyllique, succ&egrave;de aux coups de
+foudre du
+premier morceau. &laquo;C'est tr&egrave;s possible, me dit-il. En
+principe, un propos
+r&eacute;p&eacute;t&eacute; est rarement vrai. C'est votre faute si,
+n'ayant pas profit&eacute; des
+occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m'avez pas
+fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui cr&eacute;ent la
+confiance, le pr&eacute;servatif unique et souverain contre une parole
+qui vous
+repr&eacute;sentait comme un tra&icirc;tre. En tout cas, vrai ou faux,
+le propos a
+fait son &#339;uvre. Je ne peux plus me d&eacute;gager de l'impression qu'il
+m'a
+produite. Je ne peux m&ecirc;me pas dire que qui aime bien ch&acirc;tie
+bien, car je
+vous ai bien ch&acirc;ti&eacute;, mais je ne vous aime plus.&raquo;
+Tout en disant ces
+mots, il m'avait forc&eacute; &agrave; me rasseoir et avait
+sonn&eacute;. Un nouveau valet
+de pied entra. &laquo;Apportez &agrave; boire, et dites d'atteler le
+coup&eacute;.&raquo; Je dis
+que je n'avais pas soif, qu'il &eacute;tait bien tard et que d'ailleurs
+j'avais
+une voiture. &laquo;On l'a probablement pay&eacute;e et
+renvoy&eacute;e, me dit-il, ne vous
+en occupez pas. Je fais atteler pour qu'on vous ram&egrave;ne... Si
+vous
+craignez qu'il ne soit trop tard... j'aurais pu vous donner une chambre
+ici...&raquo; Je dis que ma m&egrave;re serait inqui&egrave;te.
+&laquo;Ah! oui, vrai ou faux, le
+propos a fait son &#339;uvre. Ma sympathie un peu pr&eacute;matur&eacute;e
+avait fleuri
+trop t&ocirc;t; et comme ces pommiers dont vous parliez
+po&eacute;tiquement &agrave; Balbec,
+elle n'a pu r&eacute;sister &agrave; une premi&egrave;re
+gel&eacute;e.&raquo; Si la sympathie de M. de
+Charlus n'avait pas &eacute;t&eacute; d&eacute;truite, il n'aurait
+pourtant pas pu agir
+autrement, puisque, tout en me disant que nous &eacute;tions
+brouill&eacute;s, il me
+faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire
+reconduire. Il avait m&ecirc;me l'air de redouter l'instant de me
+quitter et
+de se retrouver seul, cette esp&egrave;ce de crainte un peu anxieuse
+que sa
+belle-s&#339;ur et cousine Guermantes m'avait paru &eacute;prouver, il y
+avait une
+heure, quand elle avait voulu me forcer &agrave; rester encore un peu,
+avec une
+esp&egrave;ce de m&ecirc;me go&ucirc;t passager pour moi, de m&ecirc;me
+effort pour faire
+prolonger une minute. &laquo;Malheureusement, reprit-il, je n'ai pas le
+don de
+faire refleurir ce qui a &eacute;t&eacute; une fois d&eacute;truit. Ma
+sympathie pour vous
+est bien morte. Rien ne peut la ressusciter. Je crois qu'il n'est pas
+indigne de moi de confesser que je le regrette. Je me sens toujours un
+peu comme le Booz de Victor Hugo: &laquo;Je suis veuf, je suis seul, et
+sur
+moi le soir tombe.&raquo;</p>
+<p>Je traversai avec lui le grand salon verd&acirc;tre. Je lui dis,
+tout &agrave; fait
+au hasard, combien je le trouvais beau. &laquo;N'est-ce pas? me
+r&eacute;pondit-il.
+Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui
+est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont &eacute;t&eacute;
+faites pour les
+si&egrave;ges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles
+r&eacute;p&egrave;tent
+le m&ecirc;me motif d&eacute;coratif qu'eux. Il n'existait plus que
+deux demeures o&ugrave;
+cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal. Mais
+naturellement, d&egrave;s que j'ai voulu venir habiter dans cette rue,
+il s'est
+trouv&eacute; un vieil h&ocirc;tel Chimay que personne n'avait jamais
+vu puisqu'il
+n'est venu ici que pour <i>moi</i>. En somme, c'est bien. &Ccedil;a
+pourrait
+peut-&ecirc;tre &ecirc;tre mieux, mais enfin ce n'est pas mal. N'est-ce
+pas, il y a
+de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le
+roi
+d'Angleterre, par Mignard. Mais qu'est-ce que je vous dis, vous le
+savez
+aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah!
+C'est qu'on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d'un air soit
+d'impertinence &agrave; l'endroit de mon incuriosit&eacute;, soit de
+sup&eacute;riorit&eacute;
+personnelle et de n'avoir pas demand&eacute; o&ugrave; on m'avait fait
+attendre.
+Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux port&eacute;s par M<sup>me</sup>
+Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous
+int&eacute;resse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-&ecirc;tre
+&ecirc;tes-vous
+atteint d'une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce
+genre de beaut&eacute;, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence
+&agrave; briller
+entre ces deux Rembrandt, en signe de notre r&eacute;conciliation. Vous
+entendez: Beethoven se joint &agrave; lui.&raquo; Et en effet on
+distinguait les
+premiers accords de la troisi&egrave;me partie de la Symphonie
+pastorale,&laquo;la
+joie apr&egrave;s l'orage&raquo;, ex&eacute;cut&eacute;s non loin de
+nous, au premier &eacute;tage sans
+doute, par des musiciens. Je demandai na&iuml;vement par quel hasard on
+jouait cela et qui &eacute;taient les musiciens. &laquo;Eh bien! on ne
+sait pas. On
+ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C'est joli, n'est-ce
+pas, me dit-il d'un ton l&eacute;g&egrave;rement impertinent et qui
+pourtant rappelait
+un peu l'influence et l'accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme
+un poisson d'une pomme. Vous voulez rentrer, quitte &agrave; manquer de
+respect
+&agrave; Beethoven et &agrave; moi. Vous portez contre vous-m&ecirc;me
+jugement et
+condamnation&raquo;, ajouta-t-il d'un air affectueux et triste, quand
+le
+moment fut venu que je m'en allasse. &laquo;Vous m'excuserez de ne pas
+vous
+reconduire comme les bonnes fa&ccedil;ons m'obligeraient &agrave; le
+faire, me dit-il.
+D&eacute;sireux de ne plus vous revoir, il n'importe peu de passer cinq
+minutes
+de plus avec vous. Mais je suis fatigu&eacute; et j'ai fort &agrave;
+faire.&raquo;
+Cependant, remarquant que le temps &eacute;tait beau: &laquo;Eh bien!
+si, je vais
+monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j'irai
+regarder
+au Bois apr&egrave;s vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas
+vous
+raser, m&ecirc;me un soir o&ugrave; vous d&icirc;nez en ville vous
+gardez quelques poils,
+me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire
+magn&eacute;tis&eacute;s, qui, apr&egrave;s avoir r&eacute;sist&eacute;
+un instant, remont&egrave;rent jusqu'&agrave; mes
+oreilles comme les doigts d'un coiffeur. Ah! ce serait agr&eacute;able
+de
+regarder ce &laquo;clair de lune bleu&raquo; au Bois avec quelqu'un
+comme vous&raquo;, me
+dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l'air
+triste: &laquo;Car vous &ecirc;tes gentil tout de m&ecirc;me, vous
+pourriez l'&ecirc;tre plus
+que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement
+l'&eacute;paule.
+Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.&raquo;
+J'aurais d&ucirc; penser qu'il me trouvait tel encore. Je n'avais
+qu'&agrave; me
+rappeler la rage avec laquelle il m'avait parl&eacute;, il y avait
+&agrave; peine une
+demi-heure. Malgr&eacute; cela j'avais l'impression qu'il &eacute;tait,
+en ce moment,
+sinc&egrave;re, que son bon c&#339;ur l'emportait sur ce que je
+consid&eacute;rais comme un
+&eacute;tat presque d&eacute;lirant de susceptibilit&eacute; et
+d'orgueil. La voiture &eacute;tait
+devant nous et il prolongeait encore la conversation. &laquo;Allons,
+dit-il
+brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons &ecirc;tre chez
+vous. Et je
+vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais &agrave; nos
+relations.
+C'est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous
+le
+fassions comme en musique, sur un accord parfait.&raquo; Malgr&eacute;
+ces
+affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j'aurais
+jur&eacute; que M. de Charlus, ennuy&eacute; de s'&ecirc;tre
+oubli&eacute; tout &agrave; l'heure et
+craignant de m'avoir fait de la peine, n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute; de me revoir
+encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d'un moment:
+&laquo;Allons
+bon! dit-il, voil&agrave; que j'ai oubli&eacute; le principal. En
+souvenir de madame
+votre grand-m&egrave;re, j'avais fait relier pour vous une
+&eacute;dition curieuse de
+M<sup>me</sup> de S&eacute;vign&eacute;. Voil&agrave; qui va
+emp&ecirc;cher cette entrevue d'&ecirc;tre la derni&egrave;re.
+Il faut s'en consoler en se disant qu'on liquide rarement en un jour
+des
+affaires compliqu&eacute;es. Regardez combien de temps a dur&eacute; le
+Congr&egrave;s de
+Vienne.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mais je pourrais la faire chercher sans vous d&eacute;ranger,
+dis-je
+obligeamment.</p>
+<p>&#8212;Voulez-vous vous taire, petit sot, r&eacute;pondit-il avec
+col&egrave;re, et ne pas
+avoir l'air grotesque de consid&eacute;rer comme peu de chose l'honneur
+d'&ecirc;tre
+probablement (je ne dis pas certainement, car c'est peut-&ecirc;tre un
+valet
+de chambre qui vous remettra les volumes) re&ccedil;u par moi. Il se
+ressaisit:
+&laquo;Je ne veux pas vous quitter sur ces mots. Pas de dissonance
+avant le
+silence &eacute;ternel de l'accord de dominante!&raquo; C'est pour ses
+propres nerfs
+qu'il semblait redouter son retour imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+d'&acirc;cres paroles
+de brouille. &laquo;Vous ne vouliez pas venir jusqu'au Bois&raquo;, me
+dit-il d'un
+ton non pas interrogatif mais affirmatif, et, &agrave; ce qu'il me
+sembla, non
+pas parce qu'il ne voulait pas me l'offrir, mais parce qu'il craignait
+que son amour-propre n'essuy&acirc;t un refus. &laquo;Eh bien
+voil&agrave;, me dit-il en
+tra&icirc;nant encore, c'est le moment o&ugrave;, comme dit Whistler,
+les bourgeois
+rentrent (peut-&ecirc;tre voulait-il me prendre par l'amour-propre) et
+o&ugrave; il
+convient de commencer &agrave; regarder. Mais vous ne savez m&ecirc;me
+pas qui est
+Whistler.&raquo; Je changeai de conversation et lui demandai si la
+princesse
+d'I&eacute;na &eacute;tait une personne intelligente. M. de Charlus
+m'arr&ecirc;ta, et
+prenant le ton le plus m&eacute;prisant que je lui connusse: &laquo;Ah!
+monsieur,
+vous faites allusion ici &agrave; un ordre de nomenclature o&ugrave; je
+n'ai rien &agrave;
+voir. Il y a peut-&ecirc;tre une aristocratie chez les Tahitiens, mais
+j'avoue
+que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c'est
+&eacute;trange, a cependant r&eacute;sonn&eacute;, il y a quelques
+jours, &agrave; mes oreilles. On
+me demandait si je condescendrais &agrave; ce que me f&ucirc;t
+pr&eacute;sent&eacute; le jeune duc
+de Guastalla. La demande m'&eacute;tonna, car le duc de Guastalla n'a
+nul
+besoin de se faire pr&eacute;senter &agrave; moi, pour la raison qu'il
+est mon cousin
+et me conna&icirc;t de tout temps; c'est le fils de la princesse de
+Parme, et
+en jeune parent bien &eacute;lev&eacute;, il ne manque jamais de venir
+me rendre ses
+devoirs le jour de l'an. Mais, informations prises, il ne s'agissait
+pas
+de mon parent, mais d'un fils de la personne qui vous int&eacute;resse.
+Comme
+il n'existe pas de princesse de ce nom, j'ai suppos&eacute; qu'il
+s'agissait
+d'une pauvresse couchant sous le pont d'I&eacute;na et qui avait pris
+pittoresquement le titre de princesse d'I&eacute;na, comme on dit la
+Panth&egrave;re
+des Batignolles ou le Roi de l'Acier. Mais non, il s'agissait d'une
+personne riche dont j'avais admir&eacute; &agrave; une exposition des
+meubles fort
+beaux et qui ont sur le nom du propri&eacute;taire la
+sup&eacute;riorit&eacute; de ne pas
+&ecirc;tre faux. Quant au pr&eacute;tendu duc de Guastalla, ce devait
+&ecirc;tre l'agent de
+change de mon secr&eacute;taire, l'argent procure tant de choses. Mais
+non;
+c'est l'Empereur, para&icirc;t-il, qui s'est amus&eacute; &agrave;
+donner &agrave; ces gens un
+titre pr&eacute;cis&eacute;ment indisponible. C'est peut-&ecirc;tre une
+preuve de puissance,
+ou d'ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c'est un fort
+mauvais tour qu'il a jou&eacute; ainsi &agrave; ces usurpateurs
+malgr&eacute; eux. Mais enfin
+je ne puis vous donner d'&eacute;claircissements sur tout cela, ma
+comp&eacute;tence
+s'arr&ecirc;te au faubourg Saint-Germain o&ugrave;, entre tous les
+Courvoisier et
+Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez &agrave; d&eacute;couvrir
+un introducteur,
+de vieilles gales tir&eacute;es tout expr&egrave;s de Balzac et qui
+vous amuseront.
+Naturellement tout cela n'a rien &agrave; voir avec le prestige de la
+princesse
+de Guermantes, mais, sans moi et mon S&eacute;same, la demeure de
+celle-ci est
+inaccessible.&raquo;</p>
+<p>&#8212;C'est vraiment tr&egrave;s beau, monsieur, &agrave; l'h&ocirc;tel
+de la princesse de
+Guermantes.</p>
+<p>&#8212;Oh! ce n'est pas tr&egrave;s beau. C'est ce qu'il y a de plus beau;
+apr&egrave;s la
+princesse toutefois.</p>
+<p>&#8212;La princesse de Guermantes est sup&eacute;rieure &agrave; la
+duchesse de Guermantes?</p>
+<p>&#8212;Oh! cela n'a pas de rapport. (Il est &agrave; remarquer que,
+d&egrave;s que les gens
+du monde ont un peu d'imagination, ils couronnent ou
+d&eacute;tr&ocirc;nent, au gr&eacute;
+de leurs sympathies ou de leurs brouilles, ceux dont la situation
+paraissait la plus solide et la mieux fix&eacute;e.)</p>
+<p>La duchesse de Guermantes (peut-&ecirc;tre en ne l'appelant pas
+Oriane
+voulait-il mettre plus de distance entre elle et moi) est
+d&eacute;licieuse,
+tr&egrave;s sup&eacute;rieure &agrave; ce que vous avez pu deviner.
+Mais enfin elle est
+incommensurable avec sa cousine. Celle-ci est exactement ce que les
+personnes des Halles peuvent s'imaginer qu'&eacute;tait la princesse de
+Metternich, mais la Metternich croyait avoir lanc&eacute; Wagner parce
+qu'elle
+connaissait Victor Maurel. La princesse de Guermantes, ou plut&ocirc;t
+sa
+m&egrave;re, a connu le vrai. Ce qui est un prestige, sans parler de
+l'incroyable beaut&eacute; de cette femme. Et rien que les jardins
+d'Esther!</p>
+<p>&#8212;On ne peut pas les visiter? </p>
+<p>&#8212;Mais non, il faudrait &ecirc;tre invit&eacute;, mais on n'invite
+jamais <i>personne</i>
+&agrave; moins que j'intervienne. Mais aussit&ocirc;t, retirant,
+apr&egrave;s l'avoir jet&eacute;,
+l'app&acirc;t de cette offre, il me tendit la main, car nous
+&eacute;tions arriv&eacute;s
+chez moi. &laquo;Mon r&ocirc;le est termin&eacute;, monsieur; j'y
+ajoute simplement ces
+quelques paroles. Un autre vous offrira peut-&ecirc;tre un jour sa
+sympathie
+comme j'ai fait. Que l'exemple actuel vous serve d'enseignement. Ne le
+n&eacute;gligez pas. Une sympathie est toujours pr&eacute;cieuse. Ce
+qu'on ne peut pas
+faire seul dans la vie, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut
+demander, ni faire, ni vouloir, ni apprendre par soi-m&ecirc;me, on le
+peut &agrave;
+plusieurs et sans avoir besoin d'&ecirc;tre treize comme dans le roman
+de
+Balzac, ni quatre comme dans <i>les Trois Mousquetaires</i>.
+Adieu.&raquo;</p>
+<p>Il devait &ecirc;tre fatigu&eacute; et avoir renonc&eacute; &agrave;
+l'id&eacute;e d'aller voir le clair
+de lune car il me demanda de dire au cocher de rentrer. Aussit&ocirc;t
+il fit
+un brusque mouvement comme s'il voulait se reprendre. Mais j'avais
+d&eacute;j&agrave;
+transmis l'ordre et, pour ne pas me retarder davantage, j'allai sonner
+&agrave;
+ma porte, sans avoir plus pens&eacute; que j'avais affaire &agrave; M.
+de Charlus,
+relativement &agrave; l'empereur d'Allemagne, au g&eacute;n&eacute;ral
+Botha, des r&eacute;cits tout
+&agrave; l'heure si obs&eacute;dants, mais que son accueil inattendu et
+foudroyant
+avait fait s'envoler bien loin de moi.</p>
+<p>En rentrant, je vis sur mon bureau une lettre que le jeune valet de
+pied
+de Fran&ccedil;oise avait &eacute;crite &agrave; un de ses amis et
+qu'il y avait oubli&eacute;e.
+Depuis que ma m&egrave;re &eacute;tait absente, il ne reculait devant
+aucun sans-g&ecirc;ne;
+je fus plus coupable d'avoir celui de lire la lettre sans enveloppe,
+largement &eacute;tal&eacute;e et qui, c'&eacute;tait ma seule excuse,
+avait l'air de
+s'offrir &agrave; moi.</p>
+<p>&laquo;Cher ami et cousin,</p>
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re que la sant&eacute; va toujours bien et qu'il
+en est de m&ecirc;me pour
+toute la petite famille particuli&egrave;rement pour mon jeune filleul
+Joseph
+dont je n'ai pas encore le plaisir de conna&icirc;tre mais dont je
+pr&eacute;f&egrave;re &agrave;
+vous tous comme &eacute;tant mon filleul, ces reliques du c&#339;ur ont
+aussi leur
+poussi&egrave;re, sur leurs restes sacr&eacute;s ne portons pas les
+mains. D'ailleurs
+cher ami et cousin qui te dit que demain toi et ta ch&egrave;re femme
+ma
+cousine Marie, vous ne serez pas pr&eacute;cipit&eacute;s tous deux
+jusqu'au fond de
+la mer, comme le matelot attach&eacute; en haut du grand m&acirc;t, car
+cette vie
+n'est qu'une vall&eacute;e obscure. Cher ami il faut te dire que ma
+principale
+occupation, de ton &eacute;tonnement j'en suis certain, est maintenant
+la
+po&eacute;sie que j'aime avec d&eacute;lices, car il faut bien
+pass&eacute; le temps. Aussi
+cher ami ne sois pas trop surpris si je ne suis pas encore
+r&eacute;pondu &agrave; ta
+derni&egrave;re lettre, &agrave; d&eacute;faut du pardon laisse venir
+l'oubli. Comme tu le
+sais, la m&egrave;re de Madame a tr&eacute;pass&eacute; dans des
+souffrances inexprimables
+qui l'ont assez fatigu&eacute;e car elle a vu jusqu'&agrave; trois
+m&eacute;decins. Le jour
+de ses obs&egrave;ques fut un beau jour car toutes les relations de
+Monsieur
+&eacute;taient venues en foule ainsi que plusieurs ministres. On a mis
+plus de
+deux heures pour aller au cimeti&egrave;re, ce qui vous fera tous
+ouvrir de
+grands yeux dans votre village car on n'en fera certainement pas autant
+pour la m&egrave;re Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu'un long
+sanglot. Je
+m'amuse &eacute;norm&eacute;ment &agrave; la motocyclette dont j'ai
+appris derni&egrave;rement. Que
+diriez-vous, mes chers amis, si j'arrivais ainsi &agrave; toute vitesse
+aux
+&Eacute;corces. Mais l&agrave;-dessus je ne me tairai pas plus car je
+sens que
+l'ivresse du malheur emporte sa raison. Je fr&eacute;quente la duchesse
+de
+Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu m&ecirc;me le nom
+dans nos
+ignorants pays. Aussi c'est avec plaisir que j'enverrai les livres de
+Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Ch&ecirc;nedoll&eacute;,
+d'Alfred de
+Musset, car je voudrais gu&eacute;rir le pays qui ma donner le jour de
+l'ignorance qui m&egrave;ne fatalement jusqu'au crime. Je ne vois plus
+rien &agrave;
+te dire et tanvoye comme le p&eacute;lican lass&eacute; d'un long
+voyage mes bonnes
+salutations ainsi qu'&agrave; ta femme &agrave; mon filleul et &agrave;
+ta s&#339;ur Rose.
+Puisse-t-on ne pas dire d'elle: Et Rose elle n'a v&eacute;cu que ce que
+vivent
+les roses, comme l'a dit Victor Hugo, le sonnet d'Arvers, Alfred de
+Musset, tous ces grands g&eacute;nies qu'on a fait &agrave; cause de
+cela mourir sur
+les flammes du b&ucirc;cher comme Jeanne d'Arc. A bient&ocirc;t ta
+prochaine
+missive, re&ccedil;ois mes baisers comme ceux d'un fr&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;P&eacute;rigot (Joseph).&raquo;</p>
+<p>Nous sommes attir&eacute;s par toute vie qui nous repr&eacute;sente
+quelque chose
+d'inconnu, par une derni&egrave;re illusion &agrave; d&eacute;truire.
+Malgr&eacute; cela les
+myst&eacute;rieuses paroles, gr&acirc;ce auxquelles M. de Charlus
+m'avait amen&eacute; &agrave;
+imaginer la princesse de Guermantes comme un &ecirc;tre extraordinaire
+et
+diff&eacute;rent de ce que je connaissais, ne suffisent pas &agrave;
+expliquer la
+stup&eacute;faction o&ugrave; je fus, bient&ocirc;t suivie de la
+crainte d'&ecirc;tre victime
+d'une mauvaise farce machin&eacute;e par quelqu'un qui e&ucirc;t voulu
+me faire jeter
+&agrave; la porte d'une demeure o&ugrave; j'irais sans &ecirc;tre
+invit&eacute;, quand, environ
+deux mois apr&egrave;s mon d&icirc;ner chez la duchesse et tandis que
+celle-ci &eacute;tait
+&agrave; Cannes, ayant ouvert une enveloppe dont l'apparence ne m'avait
+averti
+de rien d'extraordinaire, je lus ces mots imprim&eacute;s sur une
+carte: &laquo;La
+princesse de Guermantes, n&eacute;e duchesse en Bavi&egrave;re, sera
+chez elle le
+***.&raquo; Sans doute &ecirc;tre invit&eacute; chez la princesse de
+Guermantes n'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre pas, au point de vue mondain, quelque chose de plus
+difficile
+que d&icirc;ner chez la duchesse, et mes faibles connaissances
+h&eacute;raldiques
+m'avaient appris que le titre de prince n'est pas sup&eacute;rieur
+&agrave; celui de
+duc. Puis je me disais que l'intelligence d'une femme du monde ne peut
+pas &ecirc;tre d'une essence aussi h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne
+&agrave; celle de ses cong&eacute;n&egrave;res que le
+pr&eacute;tendait M. de Charlus, et d'une essence si
+h&eacute;t&eacute;rog&egrave;ne &agrave; celle d'une
+autre femme. Mais mon imagination, semblable &agrave; Elstir en train
+de rendre
+un effet de perspective sans tenir compte des notions de physique qu'il
+pouvait par ailleurs poss&eacute;der, me peignait non ce que je savais,
+mais ce
+qu'elle voyait; ce qu'elle voyait, c'est-&agrave;-dire ce que lui
+montrait le
+nom. Or, m&ecirc;me quand je ne connaissais pas la duchesse, le nom de
+Guermantes pr&eacute;c&eacute;d&eacute; du titre de princesse, comme
+une note ou une couleur
+ou une quantit&eacute;, profond&eacute;ment modifi&eacute;e des valeurs
+environnantes par le
+&laquo;signe&raquo; math&eacute;matique ou esth&eacute;tique qui
+l'affecte, m'avait toujours
+&eacute;voqu&eacute; quelque chose de tout diff&eacute;rent. Avec ce
+titre on se trouve
+surtout dans les M&eacute;moires du temps de Louis XIII et de Louis
+XIV, de la
+Cour d'Angleterre, de la reine d'&Eacute;cosse, de la duchesse
+d'Aumale; et je
+me figurais l'h&ocirc;tel de la princesse de Guermantes comme plus ou
+moins
+fr&eacute;quent&eacute; par la duchesse de Longueville et par le grand
+Cond&eacute;, desquels
+la pr&eacute;sence rendait bien peu vraisemblable que j'y
+p&eacute;n&eacute;trasse jamais.</p>
+<p>Beaucoup de choses que M. de Charlus m'avait dites avaient
+donn&eacute; un
+vigoureux coup de fouet &agrave; mon imagination et, faisant oublier
+&agrave; celle-ci
+combien la r&eacute;alit&eacute; l'avait d&eacute;&ccedil;ue chez la
+duchesse de Guermantes (il en
+est des noms des personnes comme des noms des pays), l'avaient
+aiguill&eacute;e
+vers la cousine d'Oriane. Au reste, M. de Charlus ne me trompa quelque
+temps sur la valeur et la vari&eacute;t&eacute; imaginaires des gens du
+monde que
+parce qu'il s'y trompait lui-m&ecirc;me. Et cela peut-&ecirc;tre parce
+qu'il ne
+faisait rien, n'&eacute;crivait pas, ne peignait pas, ne lisait
+m&ecirc;me rien d'une
+mani&egrave;re s&eacute;rieuse et approfondie. Mais, sup&eacute;rieur
+aux gens du monde de
+plusieurs degr&eacute;s, si c'est d'eux et de leur spectacle qu'il
+tirait la
+mati&egrave;re de sa conversation, il n'&eacute;tait pas pour cela
+compris par eux.
+Parlant en artiste, il pouvait tout au plus d&eacute;gager le charme
+fallacieux
+des gens du monde. Mais le d&eacute;gager pour les artistes seulement,
+&agrave;
+l'&eacute;gard desquels il e&ucirc;t pu jouer le r&ocirc;le du renne
+envers les Esquimaux;
+ce pr&eacute;cieux animal arrache pour eux, sur des roches
+d&eacute;sertiques, des
+lichens, des mousses qu'ils ne sauraient ni d&eacute;couvrir, ni
+utiliser, mais
+qui, une fois dig&eacute;r&eacute;s par le renne, deviennent pour les
+habitants de
+l'extr&ecirc;me Nord un aliment assimilable.</p>
+<p>A quoi j'ajouterai que ces tableaux que M. de Charlus faisait du
+monde
+&eacute;taient anim&eacute;s de beaucoup de vie par le m&eacute;lange
+de ses haines f&eacute;roces
+et de ses d&eacute;votes sympathies. Les haines dirig&eacute;es surtout
+contre les
+jeunes gens, l'adoration excit&eacute;e principalement par certaines
+femmes.</p>
+<p>Si parmi celles-ci, la princesse de Guermantes &eacute;tait
+plac&eacute;e par M. de
+Charlus sur le tr&ocirc;ne le plus &eacute;lev&eacute;, ses
+myst&eacute;rieuses paroles sur
+&laquo;l'inaccessible palais d'Aladin&raquo; qu'habitait sa cousine ne
+suffisent pas
+&agrave; expliquer ma stup&eacute;faction.</p>
+<p>Malgr&eacute; ce qui tient aux divers points de vue subjectifs, dont
+j'aurai &agrave;
+parler, dans les grossissements artificiels, il n'en reste pas moins
+qu'il y a quelque r&eacute;alit&eacute; objective dans tous ces
+&ecirc;tres, et par
+cons&eacute;quent diff&eacute;rence entre eux.</p>
+<p>Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'humanit&eacute; que
+nous
+fr&eacute;quentons et qui ressemble si peu &agrave; nos r&ecirc;ves est
+pourtant la m&ecirc;me
+que, dans les M&eacute;moires, dans les Lettres de gens remarquables,
+nous
+avons vue d&eacute;crite et que nous avons souhait&eacute; de
+conna&icirc;tre. Le vieillard
+le plus insignifiant avec qui nous d&icirc;nons est celui dont, dans un
+livre
+sur la guerre de 70, nous avons lu avec &eacute;motion la fi&egrave;re
+lettre au
+prince Fr&eacute;d&eacute;ric-Charles. On s'ennuie &agrave; d&icirc;ner
+parce que l'imagination est
+absente, et, parce qu'elle nous y tient compagnie, on s'amuse avec un
+livre. Mais c'est des m&ecirc;mes personnes qu'il est question. Nous
+aimerions
+avoir connu M<sup>me</sup> de Pompadour qui prot&eacute;gea si bien les
+arts, et nous nous
+serions autant ennuy&eacute;s aupr&egrave;s d'elle qu'aupr&egrave;s des
+modernes &Eacute;g&eacute;ries,
+chez qui nous ne pouvons nous d&eacute;cider &agrave; retourner tant
+elles sont
+m&eacute;diocres. Il n'en reste pas moins que ces diff&eacute;rences
+subsistent. Les
+gens ne sont jamais tout &agrave; fait pareils les uns aux autres, leur
+mani&egrave;re
+de se comporter &agrave; notre &eacute;gard, on pourrait dire &agrave;
+amiti&eacute; &eacute;gale, trahit
+des diff&eacute;rences qui, en fin de compte, font compensation. Quand
+je
+connus M<sup>me</sup> de Montmorency, elle aima &agrave; me dire des
+choses d&eacute;sagr&eacute;ables,
+mais si j'avais besoin d'un service, elle jetait pour l'obtenir avec
+efficacit&eacute; tout ce qu'elle poss&eacute;dait de cr&eacute;dit,
+sans rien m&eacute;nager.
+Tandis que telle autre, comme M<sup>me</sup> de Guermantes, n'e&ucirc;t
+jamais voulu me
+faire de peine, ne disait de moi que ce qui pouvait me faire plaisir,
+me
+comblait de toutes les amabilit&eacute;s qui formaient le riche train
+de vie
+moral des Guermantes, mais, si je lui avais demand&eacute; un rien en
+dehors de
+cela, n'e&ucirc;t pas fait un pas pour me le procurer, comme en ces
+ch&acirc;teaux
+o&ugrave; on a &agrave; sa disposition une automobile, un valet de
+chambre, mais o&ugrave; il
+est impossible d'obtenir un verre de cidre, non pr&eacute;vu dans
+l'ordonnance
+des f&ecirc;tes. Laquelle &eacute;tait pour moi la v&eacute;ritable
+amie, de M<sup>me</sup> de
+Montmorency, si heureuse de me froisser et toujours pr&ecirc;te
+&agrave; me servir,
+de M<sup>me</sup> de Guermantes, souffrant du moindre d&eacute;plaisir
+qu'on m'e&ucirc;t caus&eacute;
+et incapable du moindre effort pour m'&ecirc;tre utile? D'autre part,
+on
+disait que la duchesse de Guermantes parlait seulement de
+frivolit&eacute;s, et
+sa cousine, avec l'esprit le plus m&eacute;diocre, de choses toujours
+int&eacute;ressantes. Les formes d'esprit sont si vari&eacute;es, si
+oppos&eacute;es, non
+seulement dans la litt&eacute;rature, mais dans le monde, qu'il n'y a
+pas que
+Baudelaire et M&eacute;rim&eacute;e qui ont le droit de se
+m&eacute;priser r&eacute;ciproquement.
+Ces particularit&eacute;s forment, chez toutes les personnes, un
+syst&egrave;me de
+regards, de discours, d'actions, si coh&eacute;rent, si despotique, que
+quand
+nous sommes en leur pr&eacute;sence il nous semble sup&eacute;rieur au
+reste. Chez M<sup>me</sup>
+de Guermantes, ses paroles, d&eacute;duites comme un
+th&eacute;or&egrave;me de son genre
+d'esprit, me paraissaient les seules qu'on aurait d&ucirc; dire. Et
+j'&eacute;tais,
+au fond, de son avis, quand elle me disait que M<sup>me</sup> de
+Montmorency &eacute;tait
+stupide et avait l'esprit ouvert &agrave; toutes les choses qu'elle ne
+comprenait pas, ou quand, apprenant une m&eacute;chancet&eacute;
+d'elle, la duchesse
+me disait: &laquo;C'est cela que vous appelez une bonne femme, c'est ce
+que
+j'appelle un monstre.&raquo; Mais cette tyrannie de la
+r&eacute;alit&eacute; qui est devant
+nous, cette &eacute;vidence de la lumi&egrave;re de la lampe qui fait
+p&acirc;lir l'aurore
+d&eacute;j&agrave; lointaine comme un simple souvenir, disparaissaient
+quand j'&eacute;tais
+loin de M<sup>me</sup> de Guermantes, et qu'une dame diff&eacute;rente
+me disait, en se
+mettant de plain-pied avec moi et jugeant la duchesse plac&eacute;e
+fort
+au-dessous de nous: &laquo;Oriane ne s'int&eacute;resse au fond
+&agrave; rien, ni &agrave;
+personne&raquo;, et m&ecirc;me (ce qui en pr&eacute;sence de M<sup>me</sup>
+de Guermantes e&ucirc;t sembl&eacute;
+impossible &agrave; croire tant elle-m&ecirc;me proclamait le
+contraire): &laquo;Oriane est
+snob.&raquo; Aucune math&eacute;matique ne nous permettant de convertir
+M<sup>me</sup> d'Arpajon
+et M<sup>me</sup> de Montpensier en quantit&eacute;s homog&egrave;nes,
+il m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de
+r&eacute;pondre si on me demandait laquelle me semblait
+sup&eacute;rieure &agrave; l'autre.</p>
+<p>Or, parmi les traits particuliers au salon de la princesse de
+Guermantes, le plus habituellement cit&eacute; &eacute;tait un certain
+exclusivisme,
+d&ucirc; en partie &agrave; la naissance royale de la princesse, et
+surtout le
+rigorisme presque fossile des pr&eacute;jug&eacute;s aristocratiques du
+prince,
+pr&eacute;jug&eacute;s que d'ailleurs le duc et la duchesse ne
+s'&eacute;taient pas fait
+faute de railler devant moi, et qui, naturellement, devait me faire
+consid&eacute;rer comme plus invraisemblable encore que m'e&ucirc;t
+invit&eacute; cet homme
+qui ne comptait que les altesses et les ducs et &agrave; chaque
+d&icirc;ner, faisait
+une sc&egrave;ne parce qu'il n'avait pas eu &agrave; table la place
+&agrave; laquelle il
+aurait eu droit sous Louis XIV, place que, gr&acirc;ce &agrave; son
+extr&ecirc;me &eacute;rudition
+en mati&egrave;re d'histoire et de g&eacute;n&eacute;alogie, il
+&eacute;tait seul &agrave; conna&icirc;tre. A
+cause de cela, beaucoup de gens du monde tranchaient en faveur du duc
+et
+de la duchesse les diff&eacute;rences qui les s&eacute;paraient de
+leurs cousins. &laquo;Le
+duc et la duchesse sont beaucoup plus modernes, beaucoup plus
+intelligents, ils ne s'occupent pas, comme les autres, que du nombre de
+quartiers, leur salon est de trois cents ans en avance sur celui de
+leur
+cousin&raquo;, &eacute;taient des phrases usuelles dont le souvenir me
+faisait
+maintenant fr&eacute;mir en regardant la carte d'invitation &agrave;
+laquelle ils
+donnaient beaucoup plus de chances de m'avoir &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute;e par un
+mystificateur.</p>
+<p>Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n'avaient pas
+&eacute;t&eacute; &agrave;
+Cannes, j'aurais pu t&acirc;cher de savoir par eux si l'invitation que
+j'avais
+re&ccedil;ue &eacute;tait v&eacute;ritable. Ce doute o&ugrave;
+j'&eacute;tais n'est pas m&ecirc;me d&ucirc;, comme je
+m'en &eacute;tais un moment flatt&eacute;, au sentiment qu'un homme du
+monde
+n'&eacute;prouverait pas et qu'en cons&eacute;quence un
+&eacute;crivain, appart&icirc;nt-il en
+dehors de cela &agrave; la caste des gens du monde, devrait reproduire
+afin
+d'&ecirc;tre bien &laquo;objectif&raquo; et de peindre chaque classe
+diff&eacute;remment. J'ai,
+en effet, trouv&eacute; derni&egrave;rement, dans un charmant volume de
+M&eacute;moires, la
+notation d'incertitudes analogues &agrave; celles par lesquelles me
+faisait
+passer la carte d'invitation de la princesse. &laquo;Georges et moi (ou
+H&eacute;ly
+et moi, je n'ai pas le livre sous la main pour v&eacute;rifier), nous
+grillions
+si fort d'&ecirc;tre admis dans le salon de M<sup>me</sup> Delessert,
+qu'ayant re&ccedil;u
+d'elle une invitation, nous cr&ucirc;mes prudent, chacun de notre
+c&ocirc;t&eacute;, de
+nous assurer que nous n'&eacute;tions pas les dupes de quelque poisson
+d'avril.&raquo; Or le narrateur n'est autre que le comte d'Haussonville
+(celui
+qui &eacute;pousa la fille du duc de Broglie), et l'autre jeune homme
+qui &laquo;de
+son c&ocirc;t&eacute;&raquo; va s'assurer s'il n'est pas le jouet d'une
+mystification est,
+selon qu'il s'appelle Georges ou H&eacute;ly, l'un ou l'autre des deux
+ins&eacute;parables amis de M. d'Haussonville, M. d'Harcourt ou le
+prince de
+Chalais.</p>
+<p>Le jour o&ugrave; devait avoir lieu la soir&eacute;e chez la
+princesse de Guermantes,
+j'appris que le duc et la duchesse &eacute;taient revenus &agrave;
+Paris depuis la
+veille. Le bal de la princesse ne les e&ucirc;t pas fait revenir, mais
+un de
+leurs cousins &eacute;tait fort malade, et puis le duc tenait beaucoup
+&agrave; une
+redoute qui avait lieu cette nuit-l&agrave; et o&ugrave; lui-m&ecirc;me
+devait para&icirc;tre en
+Louis XI et sa femme en Isabeau de Bavi&egrave;re. Et je r&eacute;solus
+d'aller la
+voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n'&eacute;taient pas
+encore
+rentr&eacute;s; je guettai d'abord d'une petite pi&egrave;ce, que je
+croyais un bon
+poste de vigie, l'arriv&eacute;e de la voiture. En
+r&eacute;alit&eacute; j'avais fort mal
+choisi mon observatoire, d'o&ugrave; je distinguai &agrave; peine notre
+cour, mais
+j'en aper&ccedil;us plusieurs autres ce qui, sans utilit&eacute; pour
+moi, me
+divertit un moment. Ce n'est pas &agrave; Venise seulement qu'on a de
+ces
+points de vue sur plusieurs maisons &agrave; la fois qui ont
+tent&eacute; les
+peintres, mais &agrave; Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au
+hasard.
+C'est &agrave; ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers
+pauvres
+de Paris, le matin, avec leurs hautes chemin&eacute;es
+&eacute;vas&eacute;es, auxquelles le
+soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c'est
+tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en
+nuances si vari&eacute;es, qu'on dirait, plant&eacute; sur la ville, le
+jardin d'un
+amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. D'ailleurs l'extr&ecirc;me
+proximit&eacute; des maisons aux fen&ecirc;tres oppos&eacute;es sur une
+m&ecirc;me cour y fait de
+chaque crois&eacute;e le cadre o&ugrave; une cuisini&egrave;re
+r&ecirc;vasse en regardant &agrave; terre,
+o&ugrave; plus loin une jeune fille se laisse peigner les cheveux par
+une
+vieille &agrave; figure, &agrave; peine distincte dans l'ombre, de
+sorci&egrave;re; ainsi
+chaque cour fait pour le voisin de la maison, en supprimant le bruit
+par
+son intervalle, en laissant voir les gestes silencieux dans un
+rectangle
+plac&eacute; sous verre par la cl&ocirc;ture des fen&ecirc;tres, une
+exposition de cent
+tableaux hollandais juxtapos&eacute;s. Certes, de l'h&ocirc;tel de
+Guermantes on
+n'avait pas le m&ecirc;me genre de vues, mais de curieuses aussi,
+surtout de
+l'&eacute;trange point trigonom&eacute;trique o&ugrave; je
+m'&eacute;tais plac&eacute; et o&ugrave; le regard
+n'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; par rien jusqu'aux hauteurs
+lointaines que formait, les
+terrains relativement vagues qui pr&eacute;c&eacute;daient &eacute;tant
+fort en pente,
+l'h&ocirc;tel de la princesse de Silistrie et de la marquise de
+Plassac,
+cousines tr&egrave;s nobles de M. de Guermantes, et que je ne
+connaissais pas.
+Jusqu'&agrave; cet h&ocirc;tel (qui &eacute;tait celui de leur
+p&egrave;re, M. de Br&eacute;quigny), rien
+que des corps de b&acirc;timents peu &eacute;lev&eacute;s,
+orient&eacute;s des fa&ccedil;ons les plus
+diverses et qui, sans arr&ecirc;ter la vue, prolongeaient la distance
+de leurs
+plans obliques. La tourelle en tuiles rouges de la remise o&ugrave; le
+marquis
+de Fr&eacute;court garait ses voitures se terminait bien par une
+aiguille plus
+haute, mais si mince qu'elle ne cachait rien, et faisait penser
+&agrave; ces
+jolies constructions anciennes de la Suisse, qui s'&eacute;lancent
+isol&eacute;es au
+pied d'une montagne. Tous ces points vagues et divergents, o&ugrave; se
+reposaient les yeux, faisaient para&icirc;tre plus
+&eacute;loign&eacute; que s'il avait &eacute;t&eacute;
+s&eacute;par&eacute; de nous par plusieurs rues ou de nombreux
+contreforts l'h&ocirc;tel de
+M<sup>me</sup> de Plassac, en r&eacute;alit&eacute; assez voisin mais
+chim&eacute;riquement &eacute;loign&eacute;
+comme un paysage alpestre. Quand ses larges fen&ecirc;tres
+carr&eacute;es, &eacute;blouies
+de soleil comme des feuilles de cristal de roche, &eacute;taient
+ouvertes pour
+le m&eacute;nage, on avait, &agrave; suivre aux diff&eacute;rents
+&eacute;tages les valets de pied
+impossibles &agrave; bien distinguer, mais qui battaient des tapis, le
+m&ecirc;me
+plaisir qu'&agrave; voir, dans un paysage de Turner ou d'Elstir, un
+voyageur en
+diligence, ou un guide, &agrave; diff&eacute;rents degr&eacute;s
+d'altitude du Saint-Gothard.
+Mais de ce &laquo;point de vue&raquo; o&ugrave; je m'&eacute;tais
+plac&eacute;, j'aurais risqu&eacute; de ne pas
+voir rentrer M. ou M<sup>me</sup> de Guermantes, de sorte que, lorsque
+dans
+l'apr&egrave;s-midi je fus libre de reprendre mon guet, je me mis
+simplement
+sur l'escalier, d'o&ugrave; l'ouverture de la porte coch&egrave;re ne
+pouvait passer
+inaper&ccedil;ue pour moi, et ce fut dans l'escalier que je me postai,
+bien que
+n'y apparussent pas, si &eacute;blouissantes avec leurs valets de pied
+rendus
+minuscules par l'&eacute;loignement et en train de nettoyer, les
+beaut&eacute;s
+alpestres de l'h&ocirc;tel de Br&eacute;quigny et Tresmes. Or cette
+attente sur
+l'escalier devait avoir pour moi des cons&eacute;quences si
+consid&eacute;rables et me
+d&eacute;couvrir un paysage, non plus turn&eacute;rien, mais moral si
+important, qu'il
+est pr&eacute;f&eacute;rable d'en retarder le r&eacute;cit de quelques
+instants, en le
+faisant pr&eacute;c&eacute;der d'abord par celui de ma visite aux
+Guermantes quand je
+sus qu'ils &eacute;taient rentr&eacute;s. Ce fut le duc seul qui me
+re&ccedil;ut dans sa
+biblioth&egrave;que. Au moment o&ugrave; j'y entrais, sortit un petit
+homme aux
+cheveux tout blancs, l'air pauvre, avec une petite cravate noire comme
+en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon
+grand-p&egrave;re,
+mais d'un aspect plus timide et qui, m'adressant de grands saluts, ne
+voulut jamais descendre avant que je fusse pass&eacute;. Le duc lui
+cria de la
+biblioth&egrave;que quelque chose que je ne compris pas, et l'autre
+r&eacute;pondit
+avec de nouveaux saluts adress&eacute;s &agrave; la muraille, car le
+duc ne pouvait le
+voir, mais r&eacute;p&eacute;t&eacute;s tout de m&ecirc;me sans fin,
+comme ces inutiles sourires
+des gens qui causent avec vous par le t&eacute;l&eacute;phone; il avait
+une voix de
+fausset, et me resalua avec une humilit&eacute; d'homme d'affaires. Et
+ce
+pouvait d'ailleurs &ecirc;tre un homme d'affaires de Combray, tant il
+avait le
+genre provincial, surann&eacute; et doux des petites gens, des
+vieillards
+modestes de l&agrave;-bas. &laquo;Vous verrez Oriane tout &agrave;
+l'heure, me dit le duc
+quand je fus entr&eacute;. Comme Swann doit venir tout &agrave; l'heure
+lui apporter
+les &eacute;preuves de son &eacute;tude sur les monnaies de l'Ordre de
+Malte, et, ce
+qui est pis, une photographie immense o&ugrave; il a fait reproduire
+les deux
+faces de ces monnaies, Oriane a pr&eacute;f&eacute;r&eacute; s'habiller
+d'abord, pour pouvoir
+rester avec lui jusqu'au moment d'aller d&icirc;ner. Nous sommes
+d&eacute;j&agrave;
+encombr&eacute;s d'affaires &agrave; ne pas savoir o&ugrave; les mettre
+et je me demande o&ugrave;
+nous allons fourrer cette photographie. Mais j'ai une femme trop
+aimable, qui aime trop &agrave; faire plaisir. Elle a cru que
+c'&eacute;tait gentil de
+demander &agrave; Swann de pouvoir regarder les uns &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des autres tous ces
+grands ma&icirc;tres de l'Ordre dont il a trouv&eacute; les
+m&eacute;dailles &agrave; Rhodes. Car
+je vous disais Malte, c'est Rhodes, mais c'est le m&ecirc;me Ordre de
+Saint-Jean de J&eacute;rusalem. Dans le fond elle ne s'int&eacute;resse
+&agrave; cela que
+parce que Swann s'en occupe. Notre famille est tr&egrave;s
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; toute cette
+histoire; m&ecirc;me encore aujourd'hui, mon fr&egrave;re que vous
+connaissez est un
+des plus hauts dignitaires de l'Ordre de Malte. Mais j'aurais
+parl&eacute; de
+tout cela &agrave; Oriane, elle ne m'aurait seulement pas
+&eacute;cout&eacute;. En revanche,
+il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c'est
+inou&iuml; la rage des gens d'une religion &agrave; &eacute;tudier
+celle des autres)
+l'aient conduit &agrave; l'Histoire des Chevaliers de Rhodes,
+h&eacute;ritiers des
+Templiers, pour qu'aussit&ocirc;t Oriane veuille voir les t&ecirc;tes
+de ces
+chevaliers. Ils &eacute;taient de forts petits gar&ccedil;ons &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; des Lusignan,
+rois de Chypre, dont nous descendons en ligne directe. Mais comme
+jusqu'ici Swann ne s'est pas occup&eacute; d'eux, Oriane ne veut rien
+savoir
+sur les Lusignan.&raquo; Je ne pus tout de suite dire au duc pourquoi
+j'&eacute;tais
+venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme M<sup>me</sup> de
+Silistrie et la
+duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite &agrave; la
+duchesse, qui
+recevait souvent avant le d&icirc;ner, et ne la trouvant pas,
+rest&egrave;rent un
+moment avec le duc. La premi&egrave;re de ces dames (la princesse de
+Silistrie), habill&eacute;e avec simplicit&eacute;, s&egrave;che, mais
+l'air aimable, tenait
+&agrave; la main une canne. Je craignis d'abord qu'elle ne f&ucirc;t
+bless&eacute;e ou
+infirme. Elle &eacute;tait au contraire fort alerte. Elle parla avec
+tristesse
+au duc d'un cousin germain &agrave; lui&#8212;pas du c&ocirc;t&eacute;
+Guermantes, mais plus
+brillant encore s'il &eacute;tait possible&#8212;dont l'&eacute;tat de
+sant&eacute;, tr&egrave;s atteint
+depuis quelque temps, s'&eacute;tait subitement aggrav&eacute;. Mais il
+&eacute;tait visible
+que le duc, tout en compatissant au sort de son cousin et en
+r&eacute;p&eacute;tant:
+&laquo;Pauvre Mama! c'est un si bon gar&ccedil;on&raquo;, portait un
+diagnostic favorable.
+En effet le d&icirc;ner auquel devait assister le duc l'amusait, la
+grande
+soir&eacute;e chez la princesse de Guermantes ne l'ennuyait pas, mais
+surtout
+il devait aller &agrave; une heure du matin, avec sa femme, &agrave; un
+grand souper
+et bal costum&eacute; en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et
+d'Isabeau de Bavi&egrave;re pour la duchesse &eacute;taient tout
+pr&ecirc;ts. Et le duc
+entendait ne pas &ecirc;tre troubl&eacute; dans ces divertissements
+multiples par la
+souffrance du bon Amanien d'Osmond. Deux autres dames porteuses de
+canne, M<sup>me</sup> de Plassac et M<sup>me</sup> de Tresmes, toutes
+deux filles du comte de
+Br&eacute;quigny, vinrent ensuite faire visite &agrave; Basin et
+d&eacute;clar&egrave;rent que
+l'&eacute;tat du cousin Mama ne laissait plus d'espoir. Apr&egrave;s
+avoir hauss&eacute; les
+&eacute;paules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si
+elles
+allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles r&eacute;pondirent que non,
+&agrave; cause
+de l'&eacute;tat d'Amanien qui &eacute;tait &agrave; toute
+extr&eacute;mit&eacute;, et m&ecirc;me elles s'&eacute;taient
+d&eacute;command&eacute;es du d&icirc;ner o&ugrave; allait le duc, et
+duquel elles lui &eacute;num&eacute;r&egrave;rent
+les convives, le fr&egrave;re du roi Th&eacute;odose, l'infante
+Marie-Conception, etc.
+Comme le marquis d'Osmond &eacute;tait leur parent &agrave; un
+degr&eacute; moins proche
+qu'il n'&eacute;tait de Basin, leur &laquo;d&eacute;fection&raquo;
+parut au duc une esp&egrave;ce de
+bl&acirc;me indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des
+hauteurs
+de l'h&ocirc;tel de Br&eacute;quigny pour voir la duchesse (ou
+plut&ocirc;t pour lui
+annoncer le caract&egrave;re alarmant, et incompatible pour les parents
+avec
+les r&eacute;unions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne
+rest&egrave;rent-elles pas longtemps, et, munies de leur b&acirc;ton
+d'alpiniste,
+Walpurge et Doroth&eacute;e (tels &eacute;taient les pr&eacute;noms des
+deux s&#339;urs) reprirent
+la route escarp&eacute;e de leur fa&icirc;te. Je n'ai jamais
+pens&eacute; &agrave; demander aux
+Guermantes &agrave; quoi correspondaient ces cannes, si
+fr&eacute;quentes dans un
+certain faubourg Saint-Germain. Peut-&ecirc;tre, consid&eacute;rant
+toute la
+paroisse comme leur domaine et n'aimant pas prendre de fiacres,
+faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne
+fracture, due &agrave; l'usage immod&eacute;r&eacute; de la chasse et
+des chutes de cheval
+qu'il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de
+l'humidit&eacute; de la rive gauche et des vieux ch&acirc;teaux, leur
+rendaient la
+canne n&eacute;cessaire. Peut-&ecirc;tre n'&eacute;taient-elles pas
+parties, dans le
+quartier, en exp&eacute;dition si lointaine. Et, seulement descendues
+dans leur
+jardin (peu &eacute;loign&eacute; de celui de la duchesse) pour faire
+la cueillette
+des fruits n&eacute;cessaires aux compotes, venaient-elles, avant de
+rentrer
+chez elles, dire bonsoir &agrave; M<sup>me</sup> de Guermantes chez
+laquelle elles
+n'allaient pourtant pas jusqu'&agrave; apporter un s&eacute;cateur ou
+un arrosoir. Le
+duc parut touch&eacute; que je fusse venu chez eux le jour m&ecirc;me
+de son retour.
+Mais sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander
+&agrave; sa femme de s'informer si sa cousine m'avait r&eacute;ellement
+invit&eacute;. Je
+venais d'effleurer une de ces sortes de services que M. et M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes n'aimaient pas rendre. Le duc me dit qu'il &eacute;tait trop
+tard,
+que si la princesse ne m'avait pas envoy&eacute; d'invitation, il
+aurait l'air
+d'en demander une, que d&eacute;j&agrave; ses cousins lui en avaient
+refus&eacute; une, une
+fois, et qu'il ne voulait plus, ni de pr&egrave;s, ni de loin, avoir
+l'air de
+se m&ecirc;ler de leurs listes, &laquo;de s'immiscer&raquo;, enfin
+qu'il ne savait m&ecirc;me
+pas si lui et sa femme, qui d&icirc;naient en ville, ne rentreraient
+pas
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s chez eux, que dans ce cas leur meilleure
+excuse de n'&ecirc;tre
+pas all&eacute;s &agrave; la soir&eacute;e de la princesse &eacute;tait
+de lui cacher leur retour &agrave;
+Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire
+empress&eacute;s de lui faire conna&icirc;tre en lui envoyant un mot ou
+un coup de
+t&eacute;l&eacute;phone &agrave; mon sujet, et certainement trop tard,
+car en toute hypoth&egrave;se
+les listes de la princesse &eacute;taient certainement closes.
+&laquo;Vous n'&ecirc;tes pas
+mal avec elle&raquo;, me dit-il d'un air soup&ccedil;onneux, les
+Guermantes craignant
+toujours de ne pas &ecirc;tre au courant des derni&egrave;res brouilles
+et qu'on ne
+cherch&acirc;t &agrave; se raccommoder sur leur dos. Enfin comme le duc
+avait
+l'habitude de prendre sur lui toutes les d&eacute;cisions qui pouvaient
+sembler
+peu aimables: &laquo;Tenez, mon petit, me dit-il tout &agrave; coup,
+comme si l'id&eacute;e
+lui en venait brusquement &agrave; l'esprit, j'ai m&ecirc;me envie de
+ne pas dire du
+tout &agrave; Oriane que vous m'avez parl&eacute; de cela. Vous savez
+comme elle est
+aimable, de plus elle vous aime &eacute;norm&eacute;ment, elle voudrait
+envoyer chez
+sa cousine malgr&eacute; tout ce que je pourrais lui dire, et si elle
+est
+fatigu&eacute;e apr&egrave;s d&icirc;ner, il n'y aura plus d'excuse,
+elle sera forc&eacute;e
+d'aller &agrave; la soir&eacute;e. Non, d&eacute;cid&eacute;ment, je ne
+lui en dirai rien. Du reste
+vous allez la voir tout &agrave; l'heure. Pas un mot de cela, je vous
+prie. Si
+vous vous d&eacute;cidez &agrave; aller &agrave; la soir&eacute;e je
+n'ai pas besoin de vous dire
+quelle joie nous aurons de passer la soir&eacute;e avec vous.&raquo;
+Les motifs
+d'humanit&eacute; sont trop sacr&eacute;s pour que celui devant qui on
+les invoque ne
+s'incline pas devant eux, qu'il les croie sinc&egrave;res ou non; je ne
+voulus
+pas avoir l'air de mettre un instant en balance mon invitation et la
+fatigue possible de M<sup>me</sup> de Guermantes, et je promis de ne
+pas lui parler
+du but de ma visite, exactement comme si j'avais &eacute;t&eacute; dupe
+de la petite
+com&eacute;die que m'avait jou&eacute;e M. de Guermantes. Je demandai
+au duc s'il
+croyait que j'avais chance de voir chez la princesse M<sup>me</sup> de
+Stermaria.
+&laquo;Mais non, me dit-il d'un air de connaisseur; je sais le nom que
+vous
+dites pour le voir dans les annuaires des clubs, ce n'est pas du tout
+le
+genre de monde qui va chez Gilbert. Vous ne verrez l&agrave; que des
+gens
+excessivement comme il faut et tr&egrave;s ennuyeux, des duchesses
+portant des
+titres qu'on croyait &eacute;teints et qu'on a ressortis pour la
+circonstance,
+tous les ambassadeurs, beaucoup de Cobourg; altesses
+&eacute;trang&egrave;res, mais
+n'esp&eacute;rez pas l'ombre de Stermaria. Gilbert serait malade,
+m&ecirc;me de votre
+supposition.</p>
+<p>&laquo;Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre
+un
+superbe tableau que j'ai achet&eacute; &agrave; mon cousin, en partie
+en &eacute;change des
+Elstir, que d&eacute;cid&eacute;ment nous n'aimions pas. On me l'a
+vendu pour un
+Philippe de Champagne, mais moi je crois que c'est encore plus grand.
+Voulez-vous ma pens&eacute;e? Je crois que c'est un V&eacute;lasquez et
+de la plus
+belle &eacute;poque&raquo;, me dit le duc en me regardant dans les
+yeux, soit pour
+conna&icirc;tre mon impression, soit pour l'accro&icirc;tre. Un valet
+de pied entra.
+&laquo;M<sup>me</sup> la duchesse fait demander &agrave; M. le duc si
+M. le duc veut bien
+recevoir M. Swann, parce que M<sup>me</sup> la duchesse n'est pas
+encore pr&ecirc;te.</p>
+<p>&#8212;Faites entrer M. Swann&raquo;, dit le duc apr&egrave;s avoir
+regard&eacute; et vu &agrave; sa
+montre qu'il avait lui-m&ecirc;me quelques minutes encore avant d'aller
+s'habiller. &laquo;Naturellement ma femme, qui lui a dit de venir,
+n'est pas
+pr&ecirc;te. Inutile de parler devant Swann de la soir&eacute;e de
+Marie-Gilbert, me
+dit le duc. Je ne sais pas s'il est invit&eacute;. Gilbert l'aime
+beaucoup,
+parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute
+une
+histoire. (Sans &ccedil;a, vous pensez! mon cousin qui tombe en attaque
+quand
+il voit un Juif &agrave; cent m&egrave;tres.) Mais enfin maintenant
+&ccedil;a s'aggrave de
+l'affaire Dreyfus, Swann aurait d&ucirc; comprendre qu'il devait, plus
+que
+tout autre, couper tout c&acirc;ble avec ces gens-l&agrave;, or, tout
+au contraire,
+il tient des propos f&acirc;cheux.&raquo; Le duc rappela le valet de
+pied pour
+savoir si celui qu'il avait envoy&eacute; chez le cousin d'Osmond
+&eacute;tait revenu.
+En effet le plan du duc &eacute;tait le suivant: comme il croyait avec
+raison
+son cousin mourant, il tenait &agrave; faire prendre des nouvelles
+avant la
+mort, c'est-&agrave;-dire avant le deuil forc&eacute;. Une fois couvert
+par la
+certitude officielle qu'Amanien &eacute;tait encore vivant, il
+ficherait le
+camp &agrave; son d&icirc;ner, &agrave; la soir&eacute;e du prince,
+&agrave; la redoute o&ugrave; il serait en
+Louis XI et o&ugrave; il avait le plus piquant rendez-vous avec une
+nouvelle
+ma&icirc;tresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le
+lendemain,
+quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s'il
+avait tr&eacute;pass&eacute; dans la soir&eacute;e. &laquo;Non,
+monsieur le duc, il n'est pas
+encore revenu. &#8212;Cr&eacute; nom de Dieu! on ne fait jamais ici les
+choses qu'&agrave;
+la derni&egrave;re heure&raquo;, dit le duc &agrave; la pens&eacute;e
+qu'Amanien avait eu le temps
+de &laquo;claquer&raquo; pour un journal du soir et de lui faire rater
+sa redoute.
+Il fit demander <i>le Temps</i> o&ugrave; il n'y avait rien. Je
+n'avais pas vu Swann
+depuis tr&egrave;s longtemps, je me demandai un instant si autrefois il
+coupait
+sa moustache, ou n'avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais
+quelque chose de chang&eacute;; c'&eacute;tait seulement qu'il
+&eacute;tait en effet tr&egrave;s
+&laquo;chang&eacute;&raquo;, parce qu'il &eacute;tait tr&egrave;s
+souffrant, et la maladie produit dans
+le visage des modifications aussi profondes que se mettre &agrave;
+porter la
+barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann &eacute;tait
+celle qui
+avait emport&eacute; sa m&egrave;re et dont elle avait
+&eacute;t&eacute; atteinte pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave;
+l'&acirc;ge qu'il avait. Nos existences sont en r&eacute;alit&eacute;,
+par l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, aussi
+pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jet&eacute;s, que s'il y
+avait
+vraiment des sorci&egrave;res. Et comme il y a une certaine
+dur&eacute;e de la vie
+pour l'humanit&eacute; en g&eacute;n&eacute;ral, il y en a une pour les
+familles en
+particulier, c'est-&agrave;-dire, dans les familles, pour les membres
+qui se
+ressemblent.) Swann &eacute;tait habill&eacute; avec une
+&eacute;l&eacute;gance qui, comme celle de
+sa femme, associait &agrave; ce qu'il &eacute;tait ce qu'il avait
+&eacute;t&eacute;. Serr&eacute; dans une
+redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte,
+gant&eacute;
+de gants blancs ray&eacute;s de noir, il portait un tube gris d'une
+forme
+&eacute;vas&eacute;e que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le
+prince de Sagan,
+pour M. de Charlus, pour le marquis de Mod&egrave;ne, pour M. Charles
+Haas et
+pour le comte Louis de Turenne. Je fus surpris du charmant sourire et
+de
+l'affectueuse poign&eacute;e de mains avec lesquels il r&eacute;pondit
+&agrave; mon salut,
+car je croyais qu'apr&egrave;s si longtemps il ne m'aurait pas reconnu
+tout de
+suite; je lui dis mon &eacute;tonnement; il l'accueillit avec des
+&eacute;clats de
+rire, un peu d'indignation, et une nouvelle pression de la main, comme
+si c'&eacute;tait mettre en doute l'int&eacute;grit&eacute; de son
+cerveau ou la sinc&eacute;rit&eacute; de
+son affection que supposer qu'il ne me reconnaissait pas. Et c'est
+pourtant ce qui &eacute;tait; il ne m'identifia, je l'ai su longtemps
+apr&egrave;s,
+que quelques minutes plus tard, en entendant rappeler mon nom. Mais nul
+changement dans son visage, dans ses paroles, dans les choses qu'il me
+dit, ne trahirent la d&eacute;couverte qu'une parole de M. de
+Guermantes lui
+fit faire, tant il avait de ma&icirc;trise et de s&ucirc;ret&eacute;
+dans le jeu de la vie
+mondaine. Il y apportait d'ailleurs cette spontan&eacute;it&eacute;
+dans les mani&egrave;res
+et ces initiatives personnelles, m&ecirc;me en mati&egrave;re
+d'habillement, qui
+caract&eacute;risaient le genre des Guermantes. C'est ainsi que le
+salut que
+m'avait fait, sans me reconna&icirc;tre, le vieux clubman
+n'&eacute;tait pas le salut
+froid et raide de l'homme du monde purement formaliste, mais un salut
+tout rempli d'une amabilit&eacute; r&eacute;elle, d'une gr&acirc;ce
+v&eacute;ritable, comme la
+duchesse de Guermantes par exemple en avait (allant jusqu'&agrave; vous
+sourire
+la premi&egrave;re avant que vous l'eussiez salu&eacute;e si elle vous
+rencontrait),
+par opposition aux saluts plus m&eacute;caniques, habituels aux dames
+du
+faubourg Saint-Germain. C'est ainsi encore que son chapeau, que, selon
+une habitude qui tendait &agrave; dispara&icirc;tre, il posa par terre
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui,
+&eacute;tait doubl&eacute; de cuir vert, ce qui ne se faisait pas
+d'habitude, mais
+parce que c'&eacute;tait (&agrave; ce qu'il disait) beaucoup moins
+salissant, en
+r&eacute;alit&eacute; parce que c'&eacute;tait fort seyant.
+&laquo;Tenez, Charles, vous qui &ecirc;tes un
+grand connaisseur, venez voir quelque chose; apr&egrave;s &ccedil;a,
+mes petits, je
+vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant
+pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu'Oriane ne va
+pas tarder.&raquo; Et il montra son &laquo;V&eacute;lasquez&raquo;
+&agrave; Swann. &laquo;Mais il me semble
+que je connais &ccedil;a,&raquo; fit Swann avec la grimace des gens
+souffrants pour
+qui parler est d&eacute;j&agrave; une fatigue. &laquo;Oui, dit le duc
+rendu s&eacute;rieux par le
+retard que mettait le connaisseur &agrave; exprimer son admiration.
+Vous l'avez
+probablement vu chez Gilbert.</p>
+<p>&#8212;Ah! en effet, je me rappelle.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous croyez que c'est?</p>
+<p>&#8212;Eh bien, si c'&eacute;tait chez Gilbert, c'est probablement un de
+vos
+<i>anc&ecirc;tres</i>, dit Swann avec un m&eacute;lange d'ironie et de
+d&eacute;f&eacute;rence envers
+une grandeur qu'il e&ucirc;t trouv&eacute; impoli et ridicule de
+m&eacute;conna&icirc;tre, mais
+dont il ne voulait, par bon go&ucirc;t, parler qu'en &laquo;se
+jouant&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Mais bien s&ucirc;r, dit rudement le duc. C'est Boson, je ne sais
+plus quel
+num&eacute;ro, de Guermantes. Mais &ccedil;a, je m'en fous. Vous savez
+que je ne suis
+pas aussi f&eacute;odal que mon cousin. J'ai entendu prononcer le nom
+de
+Rigaud, de Mignard, m&ecirc;me de V&eacute;lasquez!&raquo; dit le duc
+en attachant sur
+Swann un regard et d'inquisiteur et de tortionnaire, pour t&acirc;cher
+&agrave; la
+fois de lire dans sa pens&eacute;e et d'influencer sa r&eacute;ponse.
+&laquo;Enfin,
+conclut-il, car, quand on l'amenait &agrave; provoquer artificiellement
+une
+opinion qu'il d&eacute;sirait, il avait la facult&eacute;, au bout de
+quelques
+instants, de croire qu'elle avait &eacute;t&eacute; spontan&eacute;ment
+&eacute;mise; voyons, pas de
+flatterie. Croyez-vous que ce soit d'un des grands pontifes que je
+viens
+de dire?</p>
+<p>&#8212;Nnnnon, dit Swann.</p>
+<p>&#8212;Mais alors, enfin moi je n'y connais rien, ce n'est pas &agrave;
+moi de
+d&eacute;cider de qui est ce cro&ucirc;ton-l&agrave;. Mais vous, un
+dilettante, un ma&icirc;tre en
+la mati&egrave;re, &agrave; qui l'attribuez-vous? Vous &ecirc;tes assez
+connaisseur pour
+avoir une id&eacute;e. A qui l'attribuez-vous?&raquo; Swann
+h&eacute;sita un instant devant
+cette toile que visiblement il trouvait affreuse: &laquo;A la
+malveillance!&raquo;
+r&eacute;pondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser
+&eacute;chapper un mouvement
+de rage. Quand elle fut calm&eacute;e: &laquo;Vous &ecirc;tes bien
+gentils tous les deux,
+attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je
+reviens. Je vais faire dire &agrave; ma bourgeoise que vous l'attendez
+tous les
+deux.&raquo; Je causai un instant avec Swann de l'affaire Dreyfus et je
+lui
+demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent
+antidreyfusards. &laquo;D'abord parce qu'au fond tous ces
+gens-l&agrave; sont
+antis&eacute;mites&raquo;, r&eacute;pondit Swann qui savait bien
+pourtant par exp&eacute;rience que
+certains ne l'&eacute;taient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont
+une
+opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes
+ne
+la partageassent pas, leur supposer une raison pr&eacute;con&ccedil;ue,
+un pr&eacute;jug&eacute;
+contre lequel il n'y avait rien &agrave; faire, plut&ocirc;t que des
+raisons qui se
+laisseraient discuter. D'ailleurs, arriv&eacute; au terme
+pr&eacute;matur&eacute; de sa vie,
+comme une b&ecirc;te fatigu&eacute;e qu'on harc&egrave;le, il
+ex&eacute;crait ces pers&eacute;cutions et
+rentrait au bercail religieux de ses p&egrave;res.</p>
+<p>&#8212;Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m'avait dit
+qu'il &eacute;tait antis&eacute;mite.</p>
+<p>&#8212;Oh! celui-l&agrave;, je n'en parle m&ecirc;me pas. C'est au point
+que, quand il
+&eacute;tait officier, ayant une rage de dents &eacute;pouvantable, il
+a pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+rester &agrave; souffrir plut&ocirc;t que de consulter le seul dentiste
+de la r&eacute;gion,
+qui &eacute;tait juif, et que plus tard il a laiss&eacute; br&ucirc;ler
+une aile de son
+ch&acirc;teau, o&ugrave; le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu
+demander des
+pompes au ch&acirc;teau voisin qui est aux Rothschild.</p>
+<p>&#8212;Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?</p>
+<p>&#8212;Oui, me r&eacute;pondit-il, quoique je me trouve bien
+fatigu&eacute;: Mais il m'a
+envoy&eacute; un pneumatique pour me pr&eacute;venir qu'il avait
+quelque chose &agrave; me
+dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou
+pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux &ecirc;tre
+d&eacute;barrass&eacute; tout de
+suite de cela.</p>
+<p>&#8212;Mais le duc de Guermantes n'est pas antis&eacute;mite.</p>
+<p>&#8212;Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me
+r&eacute;pondit
+Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une p&eacute;tition de principe.
+Cela
+n'emp&ecirc;che pas que je suis pein&eacute; d'avoir d&eacute;&ccedil;u
+cet homme&#8212;que dis-je! ce
+duc&#8212;en n'admirant pas son pr&eacute;tendu Mignard, je ne sais quoi.</p>
+<p>&#8212;Mais enfin, repris-je en revenant &agrave; l'affaire Dreyfus, la
+duchesse,
+elle, est intelligente.</p>
+<p>&#8212;Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a
+&eacute;t&eacute; encore
+davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son
+esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela &eacute;tait
+plus
+tendre dans la grande dame juv&eacute;nile, mais enfin, plus ou moins
+jeunes,
+hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-l&agrave;
+sont d'une
+autre race, on n'a pas impun&eacute;ment mille ans de
+f&eacute;odalit&eacute; dans le sang.
+Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.</p>
+<p>&#8212;Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?</p>
+<p>&#8212;Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa m&egrave;re est
+tr&egrave;s
+contre. On m'avait dit qu'il l'&eacute;tait, mais je n'en &eacute;tais
+pas s&ucirc;r. Cela
+me fait grand plaisir. Cela ne m'&eacute;tonne pas, il est tr&egrave;s
+intelligent.
+C'est beaucoup, cela.</p>
+<p>Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une na&iuml;vet&eacute;
+extraordinaire et donn&eacute; &agrave;
+sa fa&ccedil;on de voir une impulsion, un d&eacute;raillement plus
+notables encore que
+n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau
+d&eacute;classement
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux appel&eacute; reclassement et
+n'&eacute;tait qu'honorable pour lui,
+puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle &eacute;taient
+venus les
+siens et d'o&ugrave; l'avaient d&eacute;vi&eacute; ses
+fr&eacute;quentations aristocratiques. Mais
+Swann, pr&eacute;cis&eacute;ment au moment m&ecirc;me o&ugrave;, si
+lucide, il lui &eacute;tait donn&eacute;,
+gr&acirc;ce aux donn&eacute;es h&eacute;rit&eacute;es de son
+ascendance, de voir une v&eacute;rit&eacute; encore
+cach&eacute;e aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement
+comique.
+Il remettait toutes ses admirations et tous ses d&eacute;dains &agrave;
+l'&eacute;preuve d'un
+crit&eacute;rium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de M<sup>me</sup>
+Bontemps
+la lui f&icirc;t trouver b&ecirc;te n'&eacute;tait pas plus
+&eacute;tonnant que, quand il s'&eacute;tait
+mari&eacute;, il l'e&ucirc;t trouv&eacute;e intelligente. Il
+n'&eacute;tait pas bien grave non plus
+que la vague nouvelle atteign&icirc;t aussi en lui les jugements
+politiques,
+et lui fit perdre le souvenir d'avoir trait&eacute; d'homme d'argent,
+d'espion
+de l'Angleterre (c'&eacute;tait une absurdit&eacute; du milieu
+Guermantes) Cl&eacute;menceau,
+qu'il d&eacute;clarait maintenant avoir tenu toujours pour une
+conscience, un
+homme de fer, comme Corn&eacute;ly. &laquo;Non, je ne vous ai jamais
+dit autrement.
+Vous confondez.&raquo; Mais, d&eacute;passant les jugements politiques,
+la vague
+renversait chez Swann les jugements litt&eacute;raires et
+jusqu'&agrave; la fa&ccedil;on de
+les exprimer. Barr&egrave;s avait perdu tout talent, et m&ecirc;me ses
+ouvrages de
+jeunesse &eacute;taient faiblards, pouvaient &agrave; peine se relire.
+&laquo;Essayez, vous
+ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle diff&eacute;rence avec
+Cl&eacute;menceau!
+Personnellement je ne suis pas anticl&eacute;rical, mais comme,
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui,
+on se rend compte que Barr&egrave;s n'a pas d'os! C'est un tr&egrave;s
+grand bonhomme
+que le p&egrave;re Cl&eacute;menceau. Comme il sait sa langue!&raquo;
+D'ailleurs les
+antidreyfusards n'auraient pas &eacute;t&eacute; en droit de critiquer
+ces folies. Ils
+expliquaient qu'on f&ucirc;t dreyfusiste parce qu'on &eacute;tait
+d'origine juive. Si
+un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la
+r&eacute;vision,
+c'&eacute;tait qu'il &eacute;tait chambr&eacute; par M<sup>me</sup>
+Verdurin, laquelle agissait en
+farouche radicale. Elle &eacute;tait avant tout contre les
+&laquo;calotins&raquo;. Saniette
+&eacute;tait plus b&ecirc;te que m&eacute;chant et ne savait pas le
+tort que la Patronne lui
+faisait. Que si l'on objectait que Brichot &eacute;tait tout aussi ami
+de M<sup>me</sup>
+Verdurin et &eacute;tait membre de la Patrie fran&ccedil;aise, c'est
+qu'il &eacute;tait plus
+intelligent. &laquo;Vous le voyez quelquefois?&raquo; dis-je &agrave;
+Swann en parlant de
+Saint-Loup.</p>
+<p>&#8212;Non, jamais. Il m'a &eacute;crit l'autre jour pour que je demande
+au duc de
+Mouchy et &agrave; quelques autres de voter pour lui au Jockey,
+o&ugrave; il a du
+reste pass&eacute; comme une lettre &agrave; la poste.</p>
+<p>&#8212;Malgr&eacute; l'Affaire!</p>
+<p>&#8212;On n'a pas soulev&eacute; la question. Du reste je vous dirai que,
+depuis
+tout &ccedil;a, je ne mets plus les pieds dans cet endroit.</p>
+<p>M. de Guermantes rentra, et bient&ocirc;t sa femme, toute
+pr&ecirc;te, haute et
+superbe dans une robe de satin rouge dont la jupe &eacute;tait
+bord&eacute;e de
+paillettes. Elle avait dans les cheveux une grande plume d'autruche
+teinte de pourpre et sur les &eacute;paules une &eacute;charpe de tulle
+du m&ecirc;me rouge.
+&laquo;Comme c'est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la
+duchesse
+&agrave; qui rien n'&eacute;chappait. D'ailleurs, en vous, Charles,
+tout est joli,
+aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez
+et ce que vous faites.&raquo; Swann, cependant, sans avoir l'air
+d'entendre,
+consid&eacute;rait la duchesse comme il e&ucirc;t fait d'une toile de
+ma&icirc;tre et
+chercha ensuite son regard en faisant avec la bouche la moue qui veut
+dire: &laquo;Bigre!&raquo; M<sup>me</sup> de Guermantes &eacute;clata
+de rire. &laquo;Ma toilette vous
+pla&icirc;t, je suis ravie. Mais je dois dire qu'elle ne me pla&icirc;t
+pas
+beaucoup, continua-t-elle d'un air maussade. Mon Dieu, que c'est
+ennuyeux de s'habiller, de sortir quand on aimerait tant rester chez
+soi!&raquo;</p>
+<p>&#8212;Quels magnifiques rubis!</p>
+<p>&#8212;Ah! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez,
+vous n'&ecirc;tes pas comme cette brute de Beauserfeuil qui me
+demandait s'ils
+&eacute;taient vrais. Je dois dire que je n'en ai jamais vu d'aussi
+beaux.
+C'est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon go&ucirc;t ils sont un
+peu
+gros, un peu verre &agrave; bordeaux plein jusqu'aux bords, mais je les
+ai mis
+parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert,
+ajouta M<sup>me</sup> de Guermantes sans se douter que cette
+affirmation d&eacute;truisait
+celles du duc.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce qu'il y a chez la princesse? demanda Swann.</p>
+<p>&#8212;Presque rien, se h&acirc;ta de r&eacute;pondre le duc &agrave; qui
+la question de Swann
+avait fait croire qu'il n'&eacute;tait pas invit&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Mais comment, Basin? C'est-&agrave;-dire que tout le ban et
+l'arri&egrave;re-ban
+sont convoqu&eacute;s. Ce sera une tuerie &agrave; s'assommer. Ce qui
+sera joli,
+ajouta-t-elle en regardant Swann d'un air d&eacute;licat, si l'orage
+qu'il y a
+dans l'air n'&eacute;clate pas, ce sont ces merveilleux jardins. Vous
+les
+connaissez. J'ai &eacute;t&eacute; l&agrave;-bas, il y a un mois, au
+moment o&ugrave; les lilas
+&eacute;taient en fleurs, on ne peut pas se faire une id&eacute;e de ce
+que &ccedil;a pouvait
+&ecirc;tre beau. Et puis le jet d'eau, enfin, c'est vraiment Versailles
+dans
+Paris.</p>
+<p>&#8212;Quel genre de femme est la princesse? demandai-je.</p>
+<p>&#8212;Mais vous savez d&eacute;j&agrave;, puisque vous l'avez vue ici,
+qu'elle est belle
+comme le jour, qu'elle est aussi un peu idiote, tr&egrave;s gentille
+malgr&eacute;
+toute sa hauteur germanique, pleine de c&#339;ur et de gaffes. Swann
+&eacute;tait
+trop fin pour ne pas voir que M<sup>me</sup> de Guermantes cherchait en
+ce moment &agrave;
+&laquo;faire de l'esprit Guermantes&raquo; et sans grands frais, car
+elle ne faisait
+que resservir sous une forme moins parfaite d'anciens mots d'elle.
+N&eacute;anmoins, pour prouver &agrave; la duchesse qu'il comprenait
+son intention
+d'&ecirc;tre dr&ocirc;le et comme si elle l'avait r&eacute;ellement
+&eacute;t&eacute;, il sourit d'un air
+un peu forc&eacute;, me causant, par ce genre particulier
+d'insinc&eacute;rit&eacute;, la
+m&ecirc;me g&ecirc;ne que j'avais autrefois &agrave; entendre mes
+parents parler avec M.
+Vinteuil de la corruption de certains milieux (alors qu'ils savaient
+tr&egrave;s bien qu'&eacute;tait plus grande celle qui r&eacute;gnait
+&agrave; Montjouvain),
+Legrandin nuancer son d&eacute;bit pour des sots, choisir des
+&eacute;pith&egrave;tes
+d&eacute;licates qu'il savait parfaitement ne pouvoir &ecirc;tre
+comprises d'un
+public riche ou chic, mais illettr&eacute;. &laquo;Voyons, Oriane,
+qu'est-ce que vous
+dites, dit M. de Guermantes. Marie b&ecirc;te? Elle a tout lu, elle est
+musicienne comme le violon.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mais, mon pauvre petit Basin, vous &ecirc;tes un enfant qui vient
+de na&icirc;tre.
+Comme si on ne pouvait pas &ecirc;tre tout &ccedil;a et un peu idiote.
+Idiote est du
+reste exag&eacute;r&eacute;, non elle est n&eacute;buleuse, elle est
+Hesse-Darmstadt,
+Saint-Empire et gnan gnan. Rien que sa prononciation m'&eacute;nerve.
+Mais je
+reconnais, du reste, que c'est une charmante loufoque. D'abord cette
+seule id&eacute;e d'&ecirc;tre descendue de son tr&ocirc;ne allemand
+pour venir &eacute;pouser
+bien bourgeoisement un simple particulier. Il est vrai qu'elle l'a
+choisi! Ah! mais c'est vrai, dit-elle en se tournant vers moi, vous ne
+connaissez pas Gilbert! Je vais vous en donner une id&eacute;e: il a
+autrefois
+pris le lit parce que j'avais mis une carte &agrave; M<sup>me</sup>
+Carnot... Mais, mon
+petit Charles, dit la duchesse pour changer de conversation, voyant que
+l'histoire de sa carte &agrave; M<sup>me</sup> Carnot paraissait
+courroucer M. de
+Guermantes, vous savez que vous n'avez pas envoy&eacute; la
+photographie de nos
+chevaliers de Rhodes, que j'aime par vous et avec qui j'ai si envie de
+faire connaissance. Le duc, cependant, n'avait pas cess&eacute; de
+regarder sa
+femme fixement: &laquo;Oriane, il faudrait au moins raconter la
+v&eacute;rit&eacute; et ne
+pas en manger la moiti&eacute;. Il faut dire, rectifia-t-il en
+s'adressant &agrave;
+Swann, que l'ambassadrice d'Angleterre de ce moment-l&agrave;, qui
+&eacute;tait une
+tr&egrave;s bonne femme, mais qui vivait un peu dans la lune et qui
+&eacute;tait
+coutumi&egrave;re de ce genre d'impairs, avait eu l'id&eacute;e assez
+baroque de nous
+inviter avec le Pr&eacute;sident et sa femme. Nous avons
+&eacute;t&eacute;, m&ecirc;me Oriane,
+assez surpris, d'autant plus que l'ambassadrice connaissait assez les
+m&ecirc;mes personnes que nous pour ne pas nous inviter justement
+&agrave; une
+r&eacute;union aussi &eacute;trange. Il y avait un ministre qui a
+vol&eacute;, enfin je passe
+l'&eacute;ponge, nous n'avions pas &eacute;t&eacute; pr&eacute;venus,
+nous &eacute;tions pris au pi&egrave;ge, et
+il faut du reste reconna&icirc;tre que tous ces gens ont
+&eacute;t&eacute; fort polis.
+Seulement c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; bien comme &ccedil;a. M<sup>me</sup>
+de Guermantes, qui ne me fait
+pas souvent l'honneur de me consulter, a cru devoir aller mettre une
+carte dans la semaine &agrave; l'&Eacute;lys&eacute;e. Gilbert a
+peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; un peu loin en
+voyant l&agrave; comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas
+oublier
+que, politique mise &agrave; part, M. Carnot, qui tenait du reste
+tr&egrave;s
+convenablement sa place, &eacute;tait le petit-fils d'un membre du
+tribunal
+r&eacute;volutionnaire qui a fait p&eacute;rir en un jour onze des
+n&ocirc;tres.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Alors, Basin, pourquoi alliez-vous d&icirc;ner toutes les semaines
+&agrave;
+Chantilly? Le duc d'Aumale n'&eacute;tait pas moins petit-fils d'un
+membre du
+tribunal r&eacute;volutionnaire, avec cette diff&eacute;rence que
+Carnot &eacute;tait un
+brave homme et Philippe-&Eacute;galit&eacute; une affreuse canaille.</p>
+<p>&#8212;Je m'excuse d'interrompre pour vous dire que j'ai envoy&eacute; la
+photographie, dit Swann. Je ne comprends pas qu'on ne vous l'ait pas
+donn&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a ne m'&eacute;tonne qu'&agrave; moiti&eacute;, dit la
+duchesse. Mes domestiques ne me
+disent que ce qu'ils jugent &agrave; propos. Ils n'aiment probablement
+pas
+l'Ordre de Saint-Jean. Et elle sonna. &laquo;Vous savez, Oriane, que
+quand
+j'allais d&icirc;ner &agrave; Chantilly, c'&eacute;tait sans
+enthousiasme.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Sans enthousiasme, mais avec chemise de nuit pour si le prince vous
+demandait de rester &agrave; coucher, ce qu'il faisait d'ailleurs
+rarement, en
+parfait mufle qu'il &eacute;tait, comme tous les Orl&eacute;ans.
+Savez-vous avec qui
+nous d&icirc;nons chez M<sup>me</sup> de Saint-Euverte? demanda M<sup>me</sup>
+de Guermantes &agrave; son
+mari.</p>
+<p>&#8212;En dehors des convives que vous savez, il y aura, invit&eacute; de
+la
+derni&egrave;re heure, le fr&egrave;re du roi Th&eacute;odose. A cette
+nouvelle les traits de
+la duchesse respir&egrave;rent le contentement et ses paroles l'ennui.
+&laquo;Ah! mon
+Dieu, encore des princes.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mais celui-l&agrave; est gentil et intelligent, dit Swann.</p>
+<p>&#8212;Mais tout de m&ecirc;me pas compl&egrave;tement, r&eacute;pondit la
+duchesse en ayant
+l'air de chercher ses mots pour donner plus de nouveaut&eacute;
+&agrave; sa pens&eacute;e.
+Avez-vous remarqu&eacute; parmi les princes que les plus gentils ne le
+sont pas
+tout &agrave; fait? Mais si, je vous assure! Il faut toujours qu'ils
+aient une
+opinion sur tout. Alors comme ils n'en ont aucune, ils passent la
+premi&egrave;re partie de leur vie &agrave; nous demander les
+n&ocirc;tres, et la seconde &agrave;
+nous les resservir. Il faut absolument qu'ils disent que ceci a
+&eacute;t&eacute; bien
+jou&eacute;, que cela a &eacute;t&eacute; moins bien jou&eacute;. Il
+n'y a aucune diff&eacute;rence. Tenez,
+ce petit Th&eacute;odose Cadet (je ne me rappelle pas son nom) m'a
+demand&eacute;
+comment &ccedil;a s'appelait, un motif d'orchestre. Je lui ai
+r&eacute;pondu, dit la
+duchesse les yeux brillants et en &eacute;clatant de rire de ses belles
+l&egrave;vres
+rouges: &laquo;&Ccedil;a s'appelle un motif d'orchestre.&raquo; Eh
+bien! dans le fond, il
+n'&eacute;tait pas content. Ah! mon petit Charles, reprit M<sup>me</sup>
+de Guermantes, ce
+que &ccedil;a peut &ecirc;tre ennuyeux de d&icirc;ner en ville! Il y a
+des soirs o&ugrave; on
+aimerait mieux mourir! Il est vrai que de mourir c'est peut-&ecirc;tre
+tout
+aussi ennuyeux puisqu'on ne sait pas ce que c'est.&raquo; Un laquais
+parut.
+C'&eacute;tait le jeune fianc&eacute; qui avait eu des raisons avec le
+concierge,
+jusqu'&agrave; ce que la duchesse, dans sa bont&eacute;, e&ucirc;t mis
+entre eux une paix
+apparente. &laquo;Est-ce que je devrai prendre ce soir des nouvelles de
+M. le
+marquis d'Osmond?&raquo; demanda-t-il.</p>
+<p>&#8212;Mais jamais de la vie, rien avant demain matin! Je ne veux
+m&ecirc;me pas
+que vous restiez ici ce soir. Son valet de pied, que vous connaissez,
+n'aurait qu'&agrave; venir vous donner des nouvelles et vous dire
+d'aller nous
+chercher. Sortez, allez o&ugrave; vous voudrez, faites la noce,
+d&eacute;couchez, mais
+je ne veux pas de vous ici avant demain matin. Une joie immense
+d&eacute;borda
+du visage du valet de pied. Il allait enfin pouvoir passer de longues
+heures avec sa promise qu'il ne pouvait quasiment plus voir, depuis
+qu'&agrave;
+la suite d'une nouvelle sc&egrave;ne avec le concierge, la duchesse lui
+avait
+gentiment expliqu&eacute; qu'il valait mieux ne plus sortir pour
+&eacute;viter de
+nouveaux conflits. Il nageait, &agrave; la pens&eacute;e d'avoir enfin
+sa soir&eacute;e
+libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle
+&eacute;prouva
+comme un serrement de c&#339;ur et une d&eacute;mangeaison de tous les
+membres &agrave; la
+vue de ce bonheur qu'on prenait &agrave; son insu, en se cachant
+d'elle, duquel
+elle &eacute;tait irrit&eacute;e et jalouse. &laquo;Non, Basin, qu'il
+reste ici, qu'il ne
+bouge pas de la maison, au contraire.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Mais, Oriane, c'est absurde, tout votre monde est l&agrave;, vous
+aurez en
+plus, &agrave; minuit, l'habilleuse et le costumier pour notre redoute.
+Il ne
+peut servir &agrave; rien du tout, et comme seul il est ami avec le
+valet de
+pied de Mama, j'aime mille fois mieux l'exp&eacute;dier loin d'ici.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, Basin, laissez-moi, j'aurai justement quelque chose
+&agrave; lui
+faire dire dans la soir&eacute;e je ne sais au juste &agrave; quelle
+heure. Ne bougez
+surtout pas d'ici d'une minute, dit-elle au valet de pied
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.
+S'il y avait tout le temps des querelles et si on restait peu chez la
+duchesse, la personne &agrave; qui il fallait attribuer cette guerre
+constante
+&eacute;tait bien inamovible, mais ce n'&eacute;tait pas le concierge;
+sans doute pour
+le gros ouvrage, pour les martyres plus fatigants &agrave; infliger,
+pour les
+querelles qui finissent par des coups, la duchesse lui en confiait les
+lourds instruments; d'ailleurs jouait-il son r&ocirc;le sans
+soup&ccedil;onner qu'on
+le lui e&ucirc;t confi&eacute;. Comme les domestiques, il admirait la
+bont&eacute; de la
+duchesse; et les valets de pied peu clairvoyants venaient, apr&egrave;s
+leur
+d&eacute;part, revoir souvent Fran&ccedil;oise en disant que la maison
+du duc aurait
+&eacute;t&eacute; la meilleure place de Paris s'il n'y avait pas eu la
+loge. La
+duchesse jouait de la loge comme on joua longtemps du
+cl&eacute;ricalisme, de
+la franc-ma&ccedil;onnerie, du p&eacute;ril juif, etc... Un valet de
+pied entra.
+&laquo;Pourquoi ne m'a-t-on pas mont&eacute; le paquet que M. Swann a
+fait porter?
+Mais &agrave; ce propos (vous savez que Mama est tr&egrave;s malade,
+Charles), Jules,
+qui &eacute;tait all&eacute; prendre des nouvelles de M. le marquis
+d'Osmond, est-il
+revenu?&raquo;</p>
+<p>&#8212;Il arrive &agrave; l'instant, M. le duc. On s'attend d'un moment
+&agrave; l'autre &agrave;
+ce que M. le marquis ne passe.</p>
+<p>&#8212;Ah! il est vivant, s'&eacute;cria le duc avec un soupir de
+soulagement. On
+s'attend, on s'attend! Satan vous-m&ecirc;me. Tant qu'il y a de la vie
+il y a
+de l'espoir, nous dit le duc d'un air joyeux. On me le peignait
+d&eacute;j&agrave;
+comme mort et enterr&eacute;. Dans huit jours il sera plus gaillard que
+moi.</p>
+<p>&#8212;Ce sont les m&eacute;decins qui ont dit qu'il ne passerait pas la
+soir&eacute;e.
+L'un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c'&eacute;tait
+inutile.
+M. le marquis devrait &ecirc;tre mort; il n'a surv&eacute;cu que
+gr&acirc;ce &agrave; des
+lavements d'huile camphr&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Taisez-vous, esp&egrave;ce d'idiot, cria le duc au comble de la
+col&egrave;re.
+Qu'est-ce qui vous demande tout &ccedil;a? Vous n'avez rien compris
+&agrave; ce qu'on
+vous a dit.</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas &agrave; moi, c'est &agrave; Jules.</p>
+<p>&#8212;Allez-vous vous taire? hurla le duc, et se tournant vers Swann:
+&laquo;Quel
+bonheur qu'il soit vivant! Il va reprendre des forces peu &agrave; peu.
+Il est
+vivant apr&egrave;s une crise pareille. C'est d&eacute;j&agrave; une
+excellente chose. On ne
+peut pas tout demander &agrave; la fois. &Ccedil;a ne doit pas
+&ecirc;tre d&eacute;sagr&eacute;able un
+petit lavement d'huile camphr&eacute;e.&raquo; Et le duc, se frottant
+les mains: &laquo;Il
+est vivant, qu'est-ce qu'on veut de plus? Apr&egrave;s avoir
+pass&eacute; par o&ugrave; il a
+pass&eacute;, c'est d&eacute;j&agrave; bien beau. Il est m&ecirc;me
+&agrave; envier d'avoir un temp&eacute;rament
+pareil. Ah! les malades, on a pour eux des petits soins qu'on ne prend
+pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m'a fait un
+gigot &agrave; la sauce b&eacute;arnaise, r&eacute;ussie &agrave;
+merveille, je le reconnais, mais
+justement &agrave; cause de cela, j'en ai tant pris que je l'ai encore
+sur
+l'estomac. Cela n'emp&ecirc;che qu'on ne viendra pas prendre de mes
+nouvelles
+comme de mon cher Amanien. On en prend m&ecirc;me trop. Cela le
+fatigue. Il
+faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le
+temps chez lui.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Eh bien! dit la duchesse au valet de pied qui se retirait, j'avais
+demand&eacute; qu'on mont&acirc;t la photographie envelopp&eacute;e que
+m'a envoy&eacute;e M.
+Swann.</p>
+<p>&#8212;Madame la duchesse, c'est si grand que je ne savais pas si
+&ccedil;a
+passerait dans la porte. Nous l'avons laiss&eacute; dans le vestibule.
+Est-ce
+que madame la duchesse veut que je le monte?</p>
+<p>&#8212;Eh bien! non, on aurait d&ucirc; me le dire, mais si c'est si
+grand, je le
+verrai tout &agrave; l'heure en descendant.</p>
+<p>&#8212;J'ai aussi oubli&eacute; de dire &agrave; madame la duchesse que M<sup>me</sup>
+la comtesse
+Mol&eacute; avait laiss&eacute; ce matin une carte pour madame la
+duchesse.</p>
+<p>&#8212;Comment, ce matin? dit la duchesse d'un air m&eacute;content et
+trouvant
+qu'une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes
+le matin.</p>
+<p>&#8212;Vers dix heures, madame la duchesse.</p>
+<p>&#8212;Montrez-moi ces cartes.</p>
+<p>&#8212;En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une
+dr&ocirc;le d'id&eacute;e
+d'&eacute;pouser Gilbert, reprit le duc qui revenait &agrave; sa
+conversation
+premi&egrave;re, c'est vous qui avez une singuli&egrave;re fa&ccedil;on
+d'&eacute;crire l'histoire.
+Si quelqu'un a &eacute;t&eacute; b&ecirc;te dans ce mariage, c'est
+Gilbert d'avoir justement
+&eacute;pous&eacute; une si proche parente du roi des Belges, qui a
+usurp&eacute; le nom de
+Brabant qui est &agrave; nous. En un mot nous sommes du m&ecirc;me sang
+que les
+Hesse, et de la branche a&icirc;n&eacute;e. C'est toujours stupide de
+parler de soi,
+dit-il en s'adressant &agrave; moi, mais enfin quand nous sommes
+all&eacute;s non
+seulement &agrave; Darmstadt, mais m&ecirc;me &agrave; Cassel et dans
+toute la Hesse
+&eacute;lectorale, les landgraves ont toujours tous aimablement
+affect&eacute; de nous
+c&eacute;der le pas et la premi&egrave;re place, comme &eacute;tant de
+la branche a&icirc;n&eacute;e.</p>
+<p>&#8212;Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui
+&eacute;tait major de tous les r&eacute;giments de son pays, qu'on
+fian&ccedil;ait au roi de
+Su&egrave;de...</p>
+<p>&#8212;Oh! Oriane, c'est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le
+grand-p&egrave;re du roi de Su&egrave;de cultivait la terre &agrave;
+Pau quand depuis neuf
+cents ans nous tenions le haut du pav&eacute; dans toute l'Europe.</p>
+<p>&#8212;&Ccedil;a m'emp&ecirc;che pas que si on disait dans la rue:
+&laquo;Tiens, voil&agrave; le roi de
+Su&egrave;de&raquo;, tout le monde courrait pour le voir jusque sur la
+place de la
+Concorde, et si on dit: &laquo;Voil&agrave; M. de Guermantes&raquo;,
+personne ne sait qui
+c'est.</p>
+<p>&#8212;En voil&agrave; une raison!</p>
+<p>&#8212;Du reste, je ne peux pas comprendre comment, du moment que le titre
+de duc de Brabant est pass&eacute; dans la famille royale de Belgique,
+vous
+pouvez y pr&eacute;tendre.</p>
+<p>Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Mol&eacute;, ou
+plut&ocirc;t
+avec ce qu'elle avait laiss&eacute; comme carte. All&eacute;guant
+qu'elle n'en avait
+pas sur elle, elle avait tir&eacute; de sa poche une lettre qu'elle
+avait
+re&ccedil;ue, et, gardant le contenu, avait corn&eacute; l'enveloppe
+qui portait le
+nom: La comtesse Mol&eacute;. Comme l'enveloppe &eacute;tait assez
+grande, selon le
+format du papier &agrave; lettres qui &eacute;tait &agrave; la mode
+cette ann&eacute;e-l&agrave;, cette
+&laquo;carte&raquo;, &eacute;crite &agrave; la main, se trouvait avoir
+presque deux fois la
+dimension d'une carte de visite ordinaire. &laquo;C'est ce qu'on
+appelle la
+simplicit&eacute; de M<sup>me</sup> Mol&eacute;, dit la duchesse avec
+ironie. Elle veut nous
+faire croire qu'elle n'avait pas de cartes et montrer son
+originalit&eacute;.
+Mais nous connaissons tout &ccedil;a, n'est-ce pas, mon petit Charles,
+nous
+sommes un peu trop vieux et assez originaux nous-m&ecirc;mes pour
+apprendre
+l'esprit d'une petite dame qui sort depuis quatre ans. Elle est
+charmante, mais elle ne me semble pas avoir tout de m&ecirc;me un
+volume
+suffisant pour s'imaginer qu'elle peut &eacute;tonner le monde &agrave;
+si peu de
+frais que de laisser une enveloppe comme carte et de la laisser
+&agrave; dix
+heures du matin. Sa vieille m&egrave;re souris lui montrera qu'elle en
+sait
+autant qu'elle sur ce chapitre-l&agrave;.&raquo; Swann ne put
+s'emp&ecirc;cher de rire en
+pensant que la duchesse, qui &eacute;tait du reste un peu jalouse du
+succ&egrave;s de
+M<sup>me</sup> Mol&eacute;, trouverait bien dans &laquo;l'esprit des
+Guermantes&raquo; quelque r&eacute;ponse
+impertinente &agrave; l'&eacute;gard de la visiteuse. &laquo;Pour ce
+qui est du titre de duc
+de Brabant, je vous ai dit cent fois, Oriane...&raquo;, reprit le duc,
+&agrave; qui
+la duchesse coupa la parole, sans &eacute;couter.</p>
+<p>&#8212;Mais mon petit Charles, je m'ennuie apr&egrave;s votre photographie.</p>
+<p>&#8212;Ah! <i>extinctor draconis labrator Anubis</i>, dit Swann.</p>
+<p>&#8212;Oui, c'est si joli ce que vous m'avez dit l&agrave;-dessus en
+comparaison du
+Saint-Georges de Venise. Mais je ne comprends pas pourquoi <i>Anubis</i>.</p>
+<p>&#8212;Comment est celui qui est anc&ecirc;tre de Babal? demanda M. de
+Guermantes.</p>
+<p>&#8212;Vous voudriez voir sa baballe, dit M<sup>me</sup> de Guermantes
+d'un air sec
+pour montrer qu'elle m&eacute;prisait elle-m&ecirc;me ce calembour. Je
+voudrais les
+voir tous, ajouta-t-elle.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, Charles, descendons en attendant que la voiture
+soit avanc&eacute;e,
+dit le duc, vous nous ferez votre visite dans le vestibule, parce que
+ma
+femme ne nous fichera pas la paix tant qu'elle n'aura pas vu votre
+photographie. Je suis moins impatient &agrave; vrai dire, ajouta-t-il
+d'un air
+de satisfaction. Je suis un homme calme, moi, mais elle nous ferait
+plut&ocirc;t mourir.</p>
+<p>&#8212;Je suis tout &agrave; fait de votre avis, Basin, dit la duchesse,
+allons dans
+le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre
+cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des
+comtes de Brabant.</p>
+<p>&#8212;Je vous ai r&eacute;p&eacute;t&eacute; cent fois comment le titre
+&eacute;tait entr&eacute; dans la
+maison de Hesse, dit le duc (pendant que nous allions voir la
+photographie et que je pensais &agrave; celles que Swann me rapportait
+&agrave;
+Combray), par le mariage d'un Brabant, en 1241, avec la fille du
+dernier
+landgrave de Thuringe et de Hesse, de sorte que c'est m&ecirc;me
+plut&ocirc;t ce
+titre de prince de Hesse qui est entr&eacute; dans la maison de
+Brabant, que
+celui de duc de Brabant dans la maison de Hesse. Vous vous rappelez du
+reste que notre cri de guerre &eacute;tait celui des ducs de Brabant:
+&laquo;Limbourg
+&agrave; qui l'a conquis&raquo;, jusqu'&agrave; ce que nous ayons
+&eacute;chang&eacute; les armes des
+Brabant contre celles des Guermantes, en quoi je trouve du reste que
+nous avons eu tort, et l'exemple des Gramont n'est pas pour me faire
+changer d'avis.</p>
+<p>&#8212;Mais, r&eacute;pondit M<sup>me</sup> de Guermantes, comme c'est le
+roi des Belges qui
+l'a conquis... Du reste, l'h&eacute;ritier de Belgique s'appelle le duc
+de
+Brabant.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon petit, ce que vous dites ne tient pas debout et
+p&egrave;che par la
+base. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a des titres de
+pr&eacute;tention
+qui subsistent parfaitement si le territoire est occup&eacute; par un
+usurpateur. Par exemple, le roi d'Espagne se qualifie
+pr&eacute;cis&eacute;ment de duc
+de Brabant, invoquant par l&agrave; une possession moins ancienne que
+la
+n&ocirc;tre, mais plus ancienne que celle du roi des Belges. Il se dit
+aussi
+duc de Bourgogne, roi des Indes Occidentales et Orientales, duc de
+Milan. Or, il ne poss&egrave;de pas plus la Bourgogne, les Indes, ni le
+Brabant, que je ne poss&egrave;de moi-m&ecirc;me ce dernier, ni que ne
+le poss&egrave;de le
+prince de Hesse. Le roi d'Espagne ne se proclame pas moins roi de
+J&eacute;rusalem, l'empereur d'Autriche &eacute;galement, et ils ne
+poss&egrave;dent
+J&eacute;rusalem ni l'un ni l'autre.&raquo; Il s'arr&ecirc;ta un
+instant, g&ecirc;n&eacute; que le nom
+de J&eacute;rusalem ait pu embarrasser Swann, &agrave; cause des
+&laquo;affaires en cours&raquo;,
+mais n'en continua que plus vite: &laquo;Ce que vous dites l&agrave;,
+vous pouvez le
+dire de tout. Nous avons &eacute;t&eacute; ducs d'Aumale, duch&eacute;
+qui a pass&eacute; aussi
+r&eacute;guli&egrave;rement dans la maison de France que Joinville et
+que Chevreuse
+dans la maison d'Albert. Nous n'&eacute;levons pas plus de
+revendications sur
+ces titres que sur celui de marquis de Noirmoutiers, qui fut
+n&ocirc;tre et
+qui devint fort r&eacute;guli&egrave;rement l'apanage de la maison de
+La Tr&eacute;moille,
+mais de ce que certaines cessions sont valables, il ne s'ensuit pas
+qu'elles le soient toutes. Par exemple, dit-il en se tournant vers moi,
+le fils de ma belle-s&#339;ur porte le titre de prince d'Agrigente, qui nous
+vient de Jeanne la Folle, comme aux La Tr&eacute;moille celui de prince
+de
+Tarente. Or Napol&eacute;on a donn&eacute; ce titre de Tarente &agrave;
+un soldat, qui
+pouvait d'ailleurs &ecirc;tre un fort bon troupier, mais en cela
+l'empereur a
+dispos&eacute; de ce qui lui appartenait encore moins que
+Napol&eacute;on III en
+faisant un duc de Montmorency, puisque P&eacute;rigord avait au moins
+pour m&egrave;re
+une Montmorency, tandis que le Tarente de Napol&eacute;on I<sup>er</sup>
+n'avait de
+Tarente que la volont&eacute; de Napol&eacute;on qu'il le f&ucirc;t.
+Cela n'a pas emp&ecirc;ch&eacute;
+Chaix d'Est-Ange, faisant allusion &agrave; notre oncle Cond&eacute;,
+de demander au
+procureur imp&eacute;rial s'il avait &eacute;t&eacute; ramasser le
+titre de duc de
+Montmorency dans les foss&eacute;s de Vincennes.</p>
+<p>&#8212;&Eacute;coutez, Basin, je ne demande pas mieux que de vous suivre
+dans les
+foss&eacute;s de Vincennes, et m&ecirc;me &agrave; Tarente. Et &agrave;
+ce propos, mon petit
+Charles, c'est justement ce que je voulais vous dire pendant que vous
+me
+parliez de votre Saint-Georges, de Venise. C'est que nous avons
+l'intention, Basin et moi, de passer le printemps prochain en Italie et
+en Sicile. Si vous veniez avec nous, pensez ce que ce serait
+diff&eacute;rent!
+Je ne parle pas seulement de la joie de vous voir, mais imaginez-vous,
+avec tout ce que vous m'avez souvent racont&eacute; sur les souvenirs
+de la
+conqu&ecirc;te normande et les souvenirs antiques, imaginez-vous ce
+qu'un
+voyage comme &ccedil;a deviendrait, fait avec vous! C'est-&agrave;-dire
+que m&ecirc;me
+Basin, que dis-je, Gilbert! en profiteraient, parce que je sens que
+jusqu'aux pr&eacute;tentions &agrave; la couronne de Naples et toutes
+ces machines-l&agrave;
+m'int&eacute;resseraient, si c'&eacute;tait expliqu&eacute; par vous
+dans de vieilles &eacute;glises
+romanes, ou dans des petits villages perch&eacute;s comme dans les
+tableaux de
+primitifs. Mais nous allons regarder votre photographie.
+D&eacute;faites
+l'enveloppe, dit la duchesse &agrave; un valet de pied.</p>
+<p>&#8212;Mais, Oriane, pas ce soir! vous regarderez cela demain, implora le
+duc
+qui m'avait d&eacute;j&agrave; adress&eacute; des signes
+d'&eacute;pouvante en voyant l'immensit&eacute; de
+la photographie.</p>
+<p>&#8212;Mais &ccedil;a m'amuse de voir cela avec Charles&raquo;, dit la
+duchesse avec un
+sourire &agrave; la fois facticement concupiscent et finement
+psychologique,
+car, dans son d&eacute;sir d'&ecirc;tre aimable pour Swann, elle
+parlait du plaisir
+qu'elle aurait &agrave; regarder cette photographie comme de celui
+qu'un malade
+sent qu'il aurait &agrave; manger une orange, ou comme si elle avait
+&agrave; la fois
+combin&eacute; une escapade avec des amis et renseign&eacute; un
+biographe sur des
+go&ucirc;ts flatteurs pour elle. &laquo;Eh bien, il viendra vous voir
+expr&egrave;s,
+d&eacute;clara le duc, &agrave; qui sa femme dut c&eacute;der. Vous
+passerez trois heures
+ensemble devant, si &ccedil;a vous amuse, dit-il ironiquement. Mais
+o&ugrave;
+allez-vous mettre un joujou de cette dimension-l&agrave;?</p>
+<p>&#8212;Mais dans ma chambre, je veux l'avoir sous les yeux.</p>
+<p>&#8212;Ah! tant que vous voudrez, si elle est dans votre chambre, j'ai
+chance
+de ne la voir jamais, dit le duc, sans penser &agrave; la
+r&eacute;v&eacute;lation qu'il
+faisait aussi &eacute;tourdiment sur le caract&egrave;re n&eacute;gatif
+de ses rapports
+conjugaux.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, vous d&eacute;ferez cela bien soigneusement, ordonna M<sup>me</sup>
+de
+Guermantes au domestique (elle multipliait les recommandations par
+amabilit&eacute; pour Swann). Vous n'ab&icirc;merez pas non plus
+l'enveloppe.</p>
+<p>&#8212;Il faut m&ecirc;me que nous respections l'enveloppe, me dit le duc
+&agrave;
+l'oreille en levant les bras au ciel. Mais, Swann, ajouta-t-il, moi qui
+ne suis qu'un pauvre mari bien prosa&iuml;que, ce que j'admire
+l&agrave; dedans
+c'est que vous ayez pu trouver une enveloppe d'une dimension pareille.
+O&ugrave; avez-vous d&eacute;nich&eacute; cela?</p>
+<p>&#8212;C'est la maison de photogravures qui fait souvent ce genre
+d'exp&eacute;ditions. Mais c'est un mufle, car je vois qu'il a
+&eacute;crit dessus:
+&laquo;la duchesse de Guermantes&raquo; sans &laquo;madame&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Je lui pardonne, dit distraitement la duchesse, qui, tout d'un coup
+paraissant frapp&eacute;e d'une id&eacute;e qui l'&eacute;gaya,
+r&eacute;prima un l&eacute;ger sourire,
+mais revenant vite &agrave; Swann: Eh bien! vous ne dites pas si vous
+viendrez
+en Italie avec nous?</p>
+<p>&#8212;Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.</p>
+<p>&#8212;Eh bien, M<sup>me</sup> de Montmorency a plus de chance. Vous avez
+&eacute;t&eacute; avec elle
+&agrave; Venise et &agrave; Vicence. Elle m'a dit qu'avec vous on
+voyait des choses
+qu'on ne verrait jamais sans &ccedil;a, dont personne n'a jamais
+parl&eacute;, que
+vous lui avez montr&eacute; des choses inou&iuml;es, et m&ecirc;me,
+dans les choses
+connues, qu'elle a pu comprendre des d&eacute;tails devant qui, sans
+vous, elle
+aurait pass&eacute; vingt fois sans jamais les remarquer.
+D&eacute;cid&eacute;ment elle a &eacute;t&eacute;
+plus favoris&eacute;e que nous... Vous prendrez l'immense enveloppe des
+photographies de M. Swann, dit-elle au domestique, et vous irez la
+d&eacute;poser, corn&eacute;e de ma part, ce soir &agrave; dix heures
+et demie, chez M<sup>me</sup> la
+comtesse Mol&eacute;. Swann &eacute;clata de rire. &laquo;Je voudrais
+tout de m&ecirc;me savoir,
+lui demanda M<sup>me</sup> de Guermantes, comment, dix mois d'avance,
+vous pouvez
+savoir que ce sera impossible.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ma ch&egrave;re duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais
+d'abord vous
+voyez que je suis tr&egrave;s souffrant.</p>
+<p>&#8212;Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n'avez pas bonne mine du
+tout, je ne suis pas contente de votre teint, mais je ne vous demande
+pas cela pour dans huit jours, je vous demande cela pour dans dix mois.
+En dix mois on a le temps de se soigner, vous savez. A ce moment un
+valet de pied vint annoncer que la voiture &eacute;tait avanc&eacute;e.
+&laquo;Allons,
+Oriane, &agrave; cheval&raquo;, dit le duc qui piaffait
+d&eacute;j&agrave; d'impatience depuis un
+moment, comme s'il avait &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me un des
+chevaux qui attendaient.
+&laquo;Eh bien, en un mot la raison qui vous emp&ecirc;chera de venir
+en Italie?&raquo;
+questionna la duchesse en se levant pour prendre cong&eacute; de nous.</p>
+<p>&#8212;Mais, ma ch&egrave;re amie, c'est que je serai mort depuis
+plusieurs mois.
+D'apr&egrave;s les m&eacute;decins que j'ai consult&eacute;s, &agrave;
+la fin de l'ann&eacute;e le mal que
+j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en
+tous les cas plus de trois ou quatre mois &agrave; vivre, et encore
+c'est un
+grand maximum, r&eacute;pondit Swann en souriant, tandis que le valet
+de pied
+ouvrait la porte vitr&eacute;e du vestibule pour laisser passer la
+duchesse.</p>
+<p>&#8212;Qu'est-ce que vous me dites l&agrave;? s'&eacute;cria la duchesse
+en s'arr&ecirc;tant une
+seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux
+bleus
+et m&eacute;lancoliques, mais pleins d'incertitude. Plac&eacute;e pour
+la premi&egrave;re
+fois de sa vie entre deux devoirs aussi diff&eacute;rents que monter
+dans sa
+voiture pour aller d&icirc;ner en ville, et t&eacute;moigner de la
+piti&eacute; &agrave; un homme
+qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui
+indiqu&acirc;t la jurisprudence &agrave; suivre et, ne sachant auquel
+donner la
+pr&eacute;f&eacute;rence, elle crut devoir faire semblant de ne pas
+croire que la
+seconde alternative e&ucirc;t &agrave; se poser, de fa&ccedil;on
+&agrave; ob&eacute;ir &agrave; la premi&egrave;re qui
+demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure
+mani&egrave;re de r&eacute;soudre le conflit &eacute;tait de le nier.
+&laquo;Vous voulez
+plaisanter?&raquo; dit-elle &agrave; Swann.</p>
+<p>&#8212;Ce serait une plaisanterie d'un go&ucirc;t charmant,
+r&eacute;pondit ironiquement
+Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas
+parl&eacute; de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez
+demand&eacute; et que
+maintenant je peux mourir d'un jour &agrave; l'autre... Mais surtout je
+ne veux
+pas que vous vous retardiez, vous d&icirc;nez en ville, ajouta-t-il
+parce
+qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines
+priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait &agrave; leur place,
+gr&acirc;ce &agrave; sa
+politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir
+confus&eacute;ment que le d&icirc;ner o&ugrave; elle allait devait
+moins compter pour Swann
+que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la
+voiture, baissa-t-elle les &eacute;paules en disant: &laquo;Ne vous
+occupez pas de ce
+d&icirc;ner. Il n'a aucune importance!&raquo; Mais ces mots mirent de
+mauvaise
+humeur le duc qui s'&eacute;cria: &laquo;Voyons, Oriane, ne restez pas
+&agrave; bavarder
+comme cela et &agrave; &eacute;changer vos j&eacute;r&eacute;miades
+avec Swann, vous savez bien
+pourtant que M<sup>me</sup> de Saint-Euverte tient &agrave; ce qu'on se
+mette &agrave; table &agrave;
+huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voil&agrave;
+bien cinq
+minutes que vos chevaux attendent Je vous demande pardon, Charles,
+dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix,
+Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour
+aller chez la m&egrave;re Saint-Euverte.&raquo;</p>
+<p>M<sup>me</sup> de Guermantes s'avan&ccedil;a
+d&eacute;cid&eacute;ment vers la voiture et redit un
+dernier adieu &agrave; Swann. &laquo;Vous savez, nous reparlerons de
+cela, je ne
+crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble.
+On vous aura b&ecirc;tement effray&eacute;, venez d&eacute;jeuner, le
+jour que vous voudrez
+(pour M<sup>me</sup> de Guermantes tout se r&eacute;solvait toujours en
+d&eacute;jeuners), vous
+me direz votre jour et votre heure&raquo;, et relevant sa jupe rouge
+elle posa
+son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand,
+voyant
+ce pied, le duc s'&eacute;cria d'une voix terrible: &laquo;Oriane,
+qu'est-ce que vous
+alliez faire, malheureuse. Vous avez gard&eacute; vos souliers noirs!
+Avec une
+toilette rouge! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien,
+dit-il au valet de pied, dites tout de suite &agrave; la femme de
+chambre de
+M<sup>me</sup> la duchesse de descendre des souliers rouges&raquo;.</p>
+<p>&#8212;Mais, mon ami, r&eacute;pondit doucement la duchesse,
+g&ecirc;n&eacute;e de voir que
+Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture
+devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...</p>
+<p>&#8212;Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne
+mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin,
+qu'est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils
+patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et
+des souliers noirs. D'ailleurs nous ne serons pas les derniers, allez,
+il y a les Sassenage, vous savez qu'ils n'arrivent jamais avant neuf
+heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre. &laquo;Hein,
+nous dit
+M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d'eux, mais ils
+ont du bon tout de m&ecirc;me. Sans moi, Oriane allait d&icirc;ner en
+souliers
+noirs.&raquo;</p>
+<p>&#8212;Ce n'est pas laid, dit Swann, et j'avais remarqu&eacute; les
+souliers noirs,
+qui ne m'avaient nullement choqu&eacute;.</p>
+<p>&#8212;Je ne vous dis pas, r&eacute;pondit le duc, mais c'est plus
+&eacute;l&eacute;gant qu'ils
+soient de la m&ecirc;me couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille,
+elle
+n'aurait pas &eacute;t&eacute; plut&ocirc;t arriv&eacute;e qu'elle s'en
+serait aper&ccedil;ue et c'est moi
+qui aurais &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de venir chercher les
+souliers. J'aurais d&icirc;n&eacute; &agrave;
+neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant
+doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas
+qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime
+trop vous voir. Si elle vous trouve encore l&agrave;, elle va se
+remettre &agrave;
+parler, elle est d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s fatigu&eacute;e, elle
+arrivera au d&icirc;ner morte. Et
+puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J'ai
+tr&egrave;s
+mal d&eacute;jeun&eacute; ce matin en descendant de train. Il y avait
+bien une sacr&eacute;e
+sauce b&eacute;arnaise, mais malgr&eacute; cela, je ne serai pas
+f&acirc;ch&eacute; du tout, mais
+du tout, de me mettre &agrave; table. Huit heures moins cinq! Ah! les
+femmes!
+Elle va nous faire mal &agrave; l'estomac &agrave; tous les deux. Elle
+est bien moins
+solide qu'on ne croit. Le duc n'&eacute;tait nullement
+g&ecirc;n&eacute; de parler des
+malaises de sa femme et des siens &agrave; un mourant, car les
+premiers,
+l'int&eacute;ressant davantage, lui apparaissaient plus importants.
+Aussi
+fut-ce seulement par bonne &eacute;ducation et gaillardise,
+qu'apr&egrave;s nous avoir
+&eacute;conduits gentiment, il cria &agrave; la cantonade et d'une voix
+de stentor, de
+la porte, &agrave; Swann qui &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la
+cour:</p>
+<p>&#8212;Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces b&ecirc;tises des
+m&eacute;decins, que diable! Ce sont des &acirc;nes. Vous vous portez
+comme le
+Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous!</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Côté de Guermantes,Troisième Partie
+by Marcel Proust
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES ***
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
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+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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