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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Côté de Guermantes, Troisième Partie + +Author: Marcel Proust + +Release Date: October 14, 2004 [EBook #13743] +Last Updated: November 20, 2017 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES *** + + + + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team From images generously made available +by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + +<h1><br/> +</h1> +<h1>LE CÔTÉ <br/> +</h1> +<h1>DE <br/> +</h1> +<h1>GUERMANTES</h1> +<br/> +<br/> +<hr style="width: 65%;"/> +<h2><br/> +</h2> +<h2>OEUVRES DE MARCEL PROUST</h2> +<p style="font-weight: bold; text-align: left; margin-left: 360px;"><big><i>nrf</i></big></p> +<p style="margin-left: 160px;"><i>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</i></p> +<div style="margin-left: 160px;"> +<ul> + <li>DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (<i>2 vol.</i>).</li> + <li>A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (<i>3 vol.</i>).</li> + <li>LE CÔTÉ DE GUERMANTES (<i>3 vol.</i>).</li> + <li>SODOME ET GOMORRHE (<i>2 vol.</i>).</li> + <li>LA PRISONNIÈRE (<i>2 vol.</i>).</li> + <li>ALBERTINE DISPARUE.</li> + <li>LE TEMPS RETROUVÉ (<i>2 vol.</i>.).</li> +</ul> +<br/> +PASTICHES ET MÉLANGES.<br/> +LES PLAISIRS ET LES JOURS.<br/> +CHRONIQUES.<br/> +LETTRES A LA N.R.F.<br/> +MORCEAUX CHOISIS.<br/> +UN AMOUR DE SWANN<br/> +(<i>édition illustrée par Laprade</i>).<br/> +<br/> +<i>Collection in-8 «A la Gerbe»</i><br/> +<br/> +OEUVRES COMPLÈTES (<i>18 vol.</i>).<br/> +<br/> +</div> +<br/> +<hr style="width: 35%; height: 2px;"/> +<h1>MARCEL PROUST</h1> +<h2>A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</h2> +<h1>VIII</h1> +<h1>LE COTÉ DE GUERMANTES</h1> +<h1>(<i>TROISIÈME PARTIE</i>)</h1> +<h3><i>nrf</i></h3> +<h3>GALLIMARD</h3> +<hr style="width: 65%;"/> +<p><br/> +Les jours qui précédèrent mon dîner avec M<sup>me</sup> +de Stermaria me furent, non +pas délicieux, mais insupportables. C'est qu'en +général, plus le temps +qui nous sépare de ce que nous nous proposons est court, plus il +nous +semble long, parce que nous lui appliquons des mesures plus +brèves ou +simplement parce que nous songeons à le mesurer. La +papauté, dit-on, +compte par siècles, et peut-être même ne songe pas +à compter, parce que +son but est à l'infini. Le mien étant seulement à +la distance de trois +jours, je comptais par secondes, je me livrais à ces +imaginations qui +sont des commencements de caresses, de caresses qu'on enrage de ne +pouvoir faire achever par la femme elle-même (ces +caresses-là +précisément, à l'exclusion de toutes autres). Et +en somme, s'il est vrai +qu'en général la difficulté d'atteindre l'objet +d'un désir l'accroît (la +difficulté, non l'impossibilité, car cette +dernière le supprime), +pourtant pour un désir tout physique, la certitude qu'il sera +réalisé à +un moment prochain et déterminé n'est guère moins +exaltante que +l'incertitude; presque autant que le doute anxieux, l'absence de doute +rend intolérable l'attente du plaisir infaillible parce qu'elle +fait de +cette attente un accomplissement innombrable et, par la +fréquence des +représentations anticipées, divise le temps en tranches +aussi menues que +ferait l'angoisse.</p> +<p>Ce qu'il me fallait, c'était posséder M<sup>me</sup> +de Stermaria, car depuis +plusieurs jours, avec une activité incessante, mes désirs +avaient +préparé ce plaisir-là, dans mon imagination, et ce +plaisir seul, un +autre (le plaisir avec une autre) n'eût pas, lui, +été prêt, le plaisir +n'étant que la réalisation d'une envie préalable +et qui n'est pas +toujours la même, qui change selon les mille combinaisons de la +rêverie, +les hasards du souvenir, l'état du tempérament, l'ordre +de disponibilité +des désirs dont les derniers exaucés se reposent +jusqu'à ce qu'ait été +un peu oubliée la déception de l'accomplissement; je +n'eusse pas été +prêt, j'avais déjà quitté la grande route +des désirs généraux et m'étais +engagé dans le sentier d'un désir particulier; il aurait +fallu, pour +désirer un autre rendez-vous, revenir de trop loin pour +rejoindre la +grande route et prendre un autre sentier. Posséder M<sup>me</sup> +de Stermaria dans +l'île du Bois de Boulogne où je l'avais invitée +à dîner, tel était le +plaisir que j'imaginais à toute minute. Il eût +été naturellement +détruit, si j'avais dîné dans cette île sans M<sup>me</sup> +de Stermaria; mais +peut-être aussi fort diminué, en dînant, même +avec elle, ailleurs. Du +reste, les attitudes selon lesquelles on se figure un plaisir sont +préalables à la femme, au genre de femmes qui convient +pour cela. Elles +le commandent, et aussi le lieu; et à cause de cela font revenir +alternativement, dans notre capricieuse pensée, telle femme, tel +site, +telle chambre qu'en d'autres semaines nous eussions +dédaignés. Filles de +l'attitude, telles femmes ne vont pas sans le grand lit où on +trouve la +paix à leur côté, et d'autres, pour être +caressées avec une intention +plus secrète, veulent les feuilles au vent, les eaux dans la +nuit, sont +légères et fuyantes autant qu'elles.</p> +<p>Sans doute déjà, bien avant d'avoir reçu la +lettre de Saint-Loup, et +quand il ne s'agissait pas encore de M<sup>me</sup> de Stermaria, +l'île du Bois +m'avait semblé faite pour le plaisir parce que je m'étais +trouvé aller y +goûter la tristesse de n'en avoir aucun à y abriter. C'est +aux bords du +lac qui conduisent à cette île et le long desquels, dans +les dernières +semaines de l'été, vont se promener les Parisiennes qui +ne sont pas +encore parties, que, ne sachant plus où la retrouver, et si +même elle +n'a pas déjà quitté Paris, on erre avec l'espoir +de voir passer la jeune +fille dont on est tombé amoureux dans le dernier bal de +l'année, qu'on +ne pourra plus retrouver dans aucune soirée avant le printemps +suivant. +Se sentant à la veille, peut-être au lendemain du +départ de l'être +aimé, on suit au bord de l'eau frémissante ces belles +allées où déjà une +première feuille rouge fleurit comme une dernière rose, +on scrute cet +horizon où, par un artifice inverse à celui de ces +panoramas sous la +rotonde desquels les personnages en cire du premier plan donnent +à la +toile peinte du fond l'apparence illusoire de la profondeur et du +volume, nos yeux passant sans transition du parc cultivé aux +hauteurs +naturelles de Meudon et du mont Valérien ne savent pas où +mettre une +frontière, et font entrer la vraie campagne dans l'œuvre du +jardinage +dont ils projettent bien au delà d'elle-même +l'agrément artificiel; +ainsi ces oiseaux rares élevés en liberté dans un +jardin botanique et +qui chaque jour, au gré de leurs promenades ailées, vont +poser jusque +dans les bois limitrophes une note exotique. Entre la dernière +fête de +l'été et l'exil de l'hiver, on parcourt anxieusement ce +royaume +romanesque des rencontres incertaines et des mélancolies +amoureuses, et +on ne serait pas plus surpris qu'il fût situé hors de +l'univers +géographique que si à Versailles, au haut de la terrasse, +observatoire +autour duquel les nuages s'accumulent contre le ciel bleu dans le style +de Van der Meulen, après s'être ainsi élevé +en dehors de la nature, on +apprenait que là où elle recommence, au bout du grand +canal, les +villages qu'on ne peut distinguer, à l'horizon +éblouissant comme la mer, +s'appellent Fleurus ou Nimègue.</p> +<p>Et le dernier équipage passé, quand on sent avec +douleur qu'elle ne +viendra plus, on va dîner dans l'île; au-dessus des +peupliers +tremblants, qui rappellent sans fin les mystères du soir plus +qu'ils n'y +répondent, un nuage rose met une dernière couleur de vie +dans le ciel +apaisé. Quelques gouttes de pluie tombent sans bruit sur l'eau +antique, +mais dans sa divine enfance restée toujours couleur du temps et +qui +oublie à tout moment les images des nuages et des fleurs. Et +après que +les géraniums ont inutilement, en intensifiant +l'éclairage de leurs +couleurs, lutté contre le crépuscule assombri, une brume +vient +envelopper l'île qui s'endort; on se promène dans l'humide +obscurité le +long de l'eau ou tout au plus le passage silencieux d'un cygne vous +étonne comme dans un lit nocturne les yeux un instant grands +ouverts et +le sourire d'un enfant qu'on ne croyait pas réveillé. +Alors on voudrait +d'autant plus avoir avec soi une amoureuse qu'on se sent seul et qu'on +peut se croire loin.</p> +<p>Mais dans cette île, où même l'été +il y avait souvent du brouillard, +combien je serais plus heureux d'emmener M<sup>me</sup> de Stermaria +maintenant que +la mauvaise saison, que la fin de l'automne était venue. Si le +temps +qu'il faisait depuis dimanche n'avait à lui seul rendu +grisâtres et +maritimes les pays dans lesquels mon imagination vivait—comme d'autres +saisons les faisaient embaumés, lumineux, italiens,—l'espoir de +posséder dans quelques jours M<sup>me</sup> de Stermaria +eût suffi pour faire se +lever vingt fois par heure un rideau de brume dans mon imagination +monotonement nostalgique. En tout cas, le brouillard qui depuis la +veille s'était élevé même à Paris, +non seulement me faisait songer sans +cesse au pays natal de la jeune femme que je venais d'inviter, mais +comme il était probable que, bien plus épais encore que +dans la ville, +il devait le soir envahir le Bois, surtout au bord du lac, je pensais +qu'il ferait pour moi de l'île des Cygnes un peu l'île de +Bretagne dont +l'atmosphère maritime et brumeuse avait toujours entouré +pour moi comme +un vêtement la pâle silhouette de M<sup>me</sup> de +Stermaria. Certes quand on est +jeune, à l'âge que j'avais dans mes promenades du +côté de Méséglise, +notre désir, notre croyance confère au vêtement +d'une femme une +particularité individuelle, une irréductible essence. On +poursuit la +réalité. Mais à force de la laisser +échapper, on finit par remarquer +qu'à travers toutes ces vaines tentatives où on a +trouvé le néant, +quelque chose de solide subsiste, c'est ce qu'on cherchait. On commence +à dégager, à connaître ce qu'on aime, on +tâche à se le procurer, fût-ce +au prix d'un artifice. Alors, à défaut de la croyance +disparue, le +costume signifie la suppléance à celle-ci par le moyen +d'une illusion +volontaire. Je savais bien qu'à une demi-heure de la maison je +ne +trouverais pas la Bretagne. Mais en me promenant enlacé à +M<sup>me</sup> de +Stermaria, dans les ténèbres de l'île, au bord de +l'eau, je ferais comme +d'autres qui, ne pouvant pénétrer dans un couvent, du +moins, avant de +posséder une femme, l'habillent en religieuse.</p> +<p>Je pouvais même espérer d'écouter avec la jeune +femme quelque clapotis +de vagues, car, la veille du dîner, une tempête se +déchaîna. Je +commençais à me raser pour aller dans l'île retenir +le cabinet (bien +qu'à cette époque de l'année l'île fût +vide et le restaurant désert) et +arrêter le menu pour le dîner du lendemain, quand +Françoise m'annonça +Albertine. Je fis entrer aussitôt, indifférent à ce +qu'elle me vît +enlaidi d'un menton noir, celle pour qui à Balbec je ne me +trouvais +jamais assez beau, et qui m'avait coûté alors autant +d'agitation et de +peine que maintenant M<sup>me</sup> de Stermaria. Je tenais à ce +que celle-ci reçût +la meilleure impression possible de la soirée du lendemain. +Aussi je +demandai à Albertine de m'accompagner tout de suite +jusqu'à l'île pour +m'aider à faire le menu. Celle à qui on donne tout est si +vite remplacée +par une autre, qu'on est étonné soi-même de donner +ce qu'on a de +nouveau, à chaque heure, sans espoir d'avenir. A ma proposition +le +visage souriant et rose d'Albertine, sous un toquet plat qui descendait +très bas, jusqu'aux yeux, sembla hésiter. Elle devait +avoir d'autres +projets; en tout cas elle me les sacrifia aisément, à ma +grande +satisfaction, car j'attachais beaucoup d'importance à avoir avec +moi une +jeune ménagère qui saurait bien mieux commander le +dîner que moi.</p> +<p>Il est certain qu'elle avait représenté tout autre +chose pour moi, à +Balbec. Mais notre intimité, même quand nous ne la jugeons +pas alors +assez étroite, avec une femme dont nous sommes épris +crée entre elle et +nous, malgré les insuffisances qui nous font souffrir alors, des +liens +sociaux qui survivent à notre amour et même au souvenir de +notre amour. +Alors, dans celle qui n'est plus pour nous qu'un moyen et un chemin +vers +d'autres, nous sommes tout aussi étonnés et amusés +d'apprendre de notre +mémoire ce que son nom signifia d'original pour l'autre +être que nous +avons été autrefois, que si, après avoir +jeté à un cocher une adresse, +boulevard des Capucines ou rue du Bac, en pensant seulement à la +personne que nous allons y voir, nous nous avisons que ces noms furent +jadis celui des religieuses capucines dont le couvent se trouvait +là et +celui du bac qui traversait la Seine.</p> +<p>Certes, mes désirs de Balbec avaient si bien mûri le +corps d'Albertine, +y avaient accumulé des saveurs si fraîches et si douces +que, pendant +notre course au Bois, tandis que le vent, comme un jardinier soigneux, +secouait les arbres, faisait tomber les fruits, balayait les feuilles +mortes, je me disais que, s'il y avait eu un risque pour que Saint-Loup +se fût trompé, ou que j'eusse mal compris sa lettre et que +mon dîner +avec M<sup>me</sup> de Stermaria ne me conduisît à rien, +j'eusse donné rendez-vous +pour le même soir très tard à Albertine, afin +d'oublier pendant une +heure purement voluptueuse, en tenant dans mes bras le corps dont ma +curiosité avait jadis supputé, soupesé tous les +charmes dont il +surabondait maintenant, les émotions et peut-être les +tristesses de ce +commencement d'amour pour M<sup>me</sup> de Stermaria. Et certes, si +j'avais pu +supposer que M<sup>me</sup> de Stermaria ne m'accorderait aucune faveur +le premier +soir, je me serais représenté ma soirée avec elle +d'une façon assez +décevante. Je savais trop bien par expérience comment les +deux stades +qui se succèdent en nous, dans ces commencements d'amour pour +une femme +que nous avons désirée sans la connaître, aimant +plutôt en elle la vie +particulière où elle baigne qu'elle-même presque +inconnue +encore,—comment ces deux stades se reflètent bizarrement dans le +domaine des faits, c'est-à-dire non plus en nous-même, +mais dans nos +rendez-vous avec elle. Nous avons, sans avoir jamais causé avec +elle, +hésité, tentés que nous étions par la +poésie qu'elle représente pour +nous. Sera-ce elle ou telle autre? Et voici que les rêves se +fixent +autour d'elle, ne font plus qu'un avec elle. Le premier rendez-vous +avec +elle, qui suivra bientôt, devrait refléter cet amour +naissant. Il n'en +est rien. Comme s'il était nécessaire que la vie +matérielle eût aussi +son premier stade, l'aimant déjà, nous lui parlons de la +façon la plus +insignifiante: «Je vous ai demandé de venir dîner +dans cette île parce +que j'ai pensé que ce cadre vous plairait. Je n'ai du reste rien +de +spécial à vous dire. Mais j'ai peur qu'il ne fasse bien +humide et que +vous n'ayez froid.—Mais non.—Vous le dites par amabilité. Je +vous +permets, madame, de lutter encore un quart d'heure contre le froid, +pour +ne pas vous tourmenter, mais dans un quart d'heure, je vous +ramènerai de +force. Je ne veux pas vous faire prendre un rhume.» Et sans lui +avoir +rien dit, nous la ramenons, ne nous rappelant rien d'elle, tout au plus +une certaine façon de regarder, mais ne pensant qu'à la +revoir. Or, la +seconde fois (ne retrouvant même plus le regard, seul souvenir, +mais ne +pensant plus malgré cela qu'à la revoir) le premier stade +est dépassé. +Rien n'a eu lieu dans l'intervalle. Et pourtant, au lieu de parler du +confort du restaurant, nous disons, sans que cela étonne la +personne +nouvelle, que nous trouvons laide, mais à qui nous voudrions +qu'on parle +de nous à toutes les minutes de sa vie: «Nous allons avoir +fort à faire +pour vaincre tous les obstacles accumulés entre nos cœurs. +Pensez-vous +que nous y arriverons? Vous figurez-vous que nous puissions avoir +raison +de nos ennemis, espérer un heureux avenir?» Mais ces +conversations, +d'abord insignifiantes, puis faisant allusion à l'amour, +n'auraient pas +lieu, j'en pouvais croire la lettre de Saint-Loup. M<sup>me</sup> de +Stermaria se +donnerait dès le premier soir, je n'aurais donc pas besoin de +convoquer +Albertine chez moi, comme pis aller, pour la fin de la soirée. +C'était +inutile, Robert n'exagérait jamais et sa lettre était +claire!</p> +<p>Albertine me parlait peu, car elle sentait que j'étais +préoccupé. Nous +fîmes quelques pas à pied, sous la grotte verdâtre, +quasi sous-marine, +d'une épaisse futaie sur le dôme de laquelle nous +entendions déferler le +vent et éclabousser la pluie. J'écrasais par terre des +feuilles mortes, +qui s'enfonçaient dans le sol comme des coquillages, et je +poussais de +ma canne des châtaignes piquantes comme des oursins.</p> +<p>Aux branches les dernières feuilles convulsées ne +suivaient le vent que +de la longueur de leur attache, mais quelquefois, celle-ci se rompant, +elles tombaient à terre et le rattrapaient en courant. Je +pensais avec +joie combien, si ce temps durait, l'île serait demain plus +lointaine +encore et en tout cas entièrement déserte. Nous +remontâmes en voiture, +et comme la bourrasque s'était calmée, Albertine me +demanda de +poursuivre jusqu'à Saint-Cloud. Ainsi qu'en bas les feuilles +mortes, en +haut les nuages suivaient le vent. Et des soirs migrateurs, dont une +sorte de section conique pratiquée dans le ciel laissait voir la +superposition rose, bleue et verte, étaient tout +préparés à destination +de climats plus beaux. Pour voir de plus près une déesse +de marbre qui +s'élançait de son socle, et, toute seule dans un grand +bois qui semblait +lui être consacré, l'emplissait de la terreur +mythologique, moitié +animale, moitié sacrée de ses bonds furieux, Albertine +monta sur un +tertre, tandis que je l'attendais sur le chemin. Elle-même, vue +ainsi +d'en bas, non plus grosse et rebondie comme l'autre jour sur mon lit +où +les grains de son cou apparaissaient à la loupe de mes yeux +approchés, +mais ciselée et fine, semblait une petit statue sur laquelle les +minutes +heureuses de Balbec avaient passé leur patine. Quand je me +retrouvai +seul chez moi, me rappelant que j'avais été faire une +course +l'après-midi avec Albertine, que je dînais le surlendemain +chez M<sup>me</sup> de +Guermantes, et que j'avais à répondre à une lettre +de Gilberte, trois +femmes que j'avais aimées, je me dis que notre vie sociale est, +comme un +atelier d'artiste, remplie des ébauches délaissées +où nous avions cru un +moment pouvoir fixer notre besoin d'un grand amour, mais je ne songeai +pas que quelquefois, si l'ébauche n'est pas trop ancienne, il +peut +arriver que nous la reprenions et que nous en fassions une œuvre toute +différente, et peut-être même plus importante que +celle que nous avions +projetée d'abord.</p> +<p>Le lendemain, il fit froid et beau: on sentait l'hiver (et, de fait, +la +saison était si avancée que c'était miracle si +nous avions pu trouver +dans le Bois déjà saccagé quelques dômes +d'or vert). En m'éveillant je +vis, comme de la fenêtre de la caserne de Doncières, la +brume mate, unie +et blanche qui pendait gaiement au soleil, consistante et douce comme +du +sucre filé. Puis le soleil se cacha et elle s'épaissit +encore dans +l'après-midi. Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, +mais il +était encore trop tôt pour partir; je décidai +d'envoyer une voiture à +M<sup>me</sup> de Stermaria. Je n'osai pas y monter pour ne pas la +forcer à faire +la route avec moi, mais je remis au cocher un mot pour elle où +je lui +demandais si elle permettait que je vinsse la prendre. En attendant, je +m'étendis sur mon lit, je fermai les yeux un instant, puis les +rouvris. +Au-dessus des rideaux, il n'y avait plus qu'un mince +liséré de jour qui +allait s'obscurcissant. Je reconnaissais cette heure inutile, vestibule +profond du plaisir, et dont j'avais appris à Balbec à +connaître le vide +sombre et délicieux, quand, seul dans ma chambre comme +maintenant, +pendant que tous les autres étaient à dîner, je +voyais sans tristesse le +jour mourir au-dessus des rideaux, sachant que bientôt, +après une nuit +aussi courte que les nuits du pôle, il allait ressusciter plus +éclatant +dans le flamboiement de Rivebelle. Je sautai à bas de mon lit, +je passai +ma cravate noire, je donnai un coup de brosse à mes cheveux, +gestes +derniers d'une mise en ordre tardive, exécutés à +Balbec en pensant non à +moi mais aux femmes que je verrais à Rivebelle, tandis que je +leur +souriais d'avance dans la glace oblique de ma chambre, et restés +à cause +de cela les signes avant-coureurs d'un divertissement mêlé +de lumières +et de musique. Comme des signes magiques ils l'évoquaient, bien +plus le +réalisaient déjà; grâce à eux j'avais +de sa vérité une notion aussi +certaine, de son charme enivrant et frivole une jouissance aussi +complète que celles que j'avais à Combray, au mois de +juillet, quand +j'entendais les coups de marteau de l'emballeur et que je jouissais, +dans la fraîcheur de ma chambre noire, de la chaleur et du soleil.</p> +<p>Aussi n'était-ce plus tout à fait M<sup>me</sup> de +Stermaria que j'aurais désiré +voir. Forcé maintenant de passer avec elle ma soirée, +j'aurais préféré, +comme celle-ci était ma dernière avant le retour de mes +parents, qu'elle +restât libre et que je pusse chercher à revoir des femmes +de Rivebelle. +Je me relavai une dernière fois les mains, et dans la promenade +que le +plaisir me faisait faire à travers l'appartement, je me les +essuyai dans +la salle à manger obscure. Elle me parut ouverte sur +l'antichambre +éclairée, mais ce que j'avais pris pour la fente +illuminée de la porte +qui, au contraire, était fermée, n'était que le +reflet blanc de ma +serviette dans une glace posée le long du mur, en attendant +qu'on la +plaçât pour le retour de maman. Je repensai à tous +les mirages que +j'avais ainsi découverts dans notre appartement et qui +n'étaient pas +qu'optiques, car les premiers jours j'avais cru que la voisine avait un +chien, à cause du jappement prolongé, presque humain, +qu'avait pris un +certain tuyau de cuisine chaque fois qu'on ouvrait le robinet. Et la +porte du palier ne se refermait d'elle-même très +lentement, sur les +courants d'air de l'escalier, qu'en exécutant les hachures de +phrases +voluptueuses et gémissantes qui se superposent au chœur des +Pèlerins, +vers la fin de l'ouverture de <i>Tannhäuser</i>. J'eus du reste, +comme je +venais de remettre ma serviette en place, l'occasion d'avoir une +nouvelle audition de cet éblouissant morceau symphonique, car un +coup de +sonnette ayant retenti, je courus ouvrir la porte de l'antichambre au +cocher qui me rapportait la réponse. Je pensais que ce serait: +«Cette +dame est en bas», ou «Cette dame vous attend.» Mais +il tenait à la main +une lettre. J'hésitai un instant à prendre connaissance +de ce que M<sup>me</sup> de +Stermaria avait écrit, qui tant qu'elle avait la plume en main +aurait pu +être autre, mais qui maintenant était, +détaché d'elle, un destin qui +poursuivait seul sa route et auquel elle ne pouvait plus rien changer. +Je demandai au cocher de redescendre et d'attendre un instant, +quoiqu'il +maugréât contre la brume. Dès qu'il fut parti, +j'ouvris l'enveloppe. Sur +la carte: Vicomtesse Alix de Stermaria, mon invitée avait +écrit: «Je +suis désolée, un contretemps m'empêche de +dîner ce soir avec vous à +l'île du Bois. Je m'en faisais une fête. Je vous +écrirai plus longuement +de Stermaria. Regrets. Amitiés.» Je restai immobile, +étourdi par le choc +que j'avais reçu. A mes pieds étaient tombées la +carte et l'enveloppe, +comme la bourre d'une arme à feu quand le coup est parti. Je les +ramassai, j'analysai cette phrase. «Elle me dit qu'elle ne peut +dîner +avec moi à l'île du Bois. On pourrait en conclure qu'elle +pourrait dîner +avec moi ailleurs. Je n'aurai pas l'indiscrétion d'aller la +chercher, +mais enfin cela pourrait se comprendre ainsi.» Et cette île +du Bois, +comme depuis quatre jours ma pensée y était +installée d'avance avec M<sup>me</sup> +de Stermaria, je ne pouvais arriver à l'en faire revenir. Mon +désir +reprenait involontairement la pente qu'il suivait déjà +depuis tant +d'heures, et malgré cette dépêche, trop +récente pour prévaloir contre +lui, je me préparais instinctivement encore à partir, +comme un élève +refusé à un examen voudrait répondre à une +question de plus. Je finis +par me décider à aller dire à Françoise de +descendre payer le cocher. Je +traversai le couloir, ne la trouvant pas, je passai par la salle +à +manger; tout d'un coup mes pas cessèrent de retentir sur le +parquet +comme ils avaient fait jusque-là et s'assourdirent en un silence +qui, +même avant que j'en reconnusse la cause, me donna une sensation +d'étouffement et de claustration. C'étaient les tapis +que, pour le +retour de mes parents, on avait commencé de clouer, ces tapis +qui sont +si beaux par les heureuses matinées, quand parmi leur +désordre le soleil +vous attend comme un ami venu pour vous emmener déjeuner +à la campagne, +et pose sur eux le regard de la forêt, mais qui maintenant, au +contraire, étaient le premier aménagement de la prison +hivernale d'où, +obligé que j'allais être de vivre, de prendre mes repas en +famille, je +ne pourrais plus librement sortir.</p> +<p>—Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore +cloués, me +cria Françoise. J'aurais dû allumer. On est +déjà à la fin de +<i>sectembre</i>, les beaux jours sont finis.</p> +<p>Bientôt l'hiver; au coin de la fenêtre, comme sur un +verre de Gallé, une +veine de neige durcie; et, même aux Champs-Élysées, +au lieu des jeunes +filles qu'on attend, rien que les moineaux tout seuls.</p> +<p>Ce qui ajoutait à mon désespoir de ne pas voir M<sup>me</sup> +de Stermaria, c'était +que sa réponse me faisait supposer que pendant qu'heure par +heure, +depuis dimanche, je ne vivais que pour ce dîner, elle n'y avait +sans +doute pas pensé une fois. Plus tard, j'appris un absurde mariage +d'amour +qu'elle fit avec un jeune homme qu'elle devait déjà voir +à ce moment-là +et qui lui avait fait sans doute oublier mon invitation. Car si elle se +l'était rappelée, elle n'eût pas sans doute attendu +la voiture que je ne +devais du reste pas, d'après ce qui était convenu, lui +envoyer, pour +m'avertir qu'elle n'était pas libre. Mes rêves de jeune +vierge féodale +dans une île brumeuse avaient frayé le chemin à un +amour encore +inexistant. Maintenant ma déception, ma colère, mon +désir désespéré de +ressaisir celle qui venait de se refuser, pouvaient, en mettant ma +sensibilité de la partie, fixer l'amour possible que +jusque-là mon +imagination seule m'avait, mais plus mollement, offert.</p> +<p>Combien y en a-t-il dans nos souvenirs, combien plus dans notre +oubli, +de ces visages de jeunes filles et de jeunes femmes, tous +différents, et +auxquels nous n'avons ajouté du charme et un furieux +désir de les revoir +que parce qu'ils s'étaient au dernier moment +dérobés? A l'égard de M<sup>me</sup> +de Stermaria c'était bien plus et il me suffisait maintenant, +pour +l'aimer, de la revoir afin que fussent renouvelées ces +impressions si +vives mais trop brèves et que la mémoire n'aurait pas +sans cela la force +de maintenir dans l'absence. Les circonstances en +décidèrent autrement, +je ne la revis pas. Ce ne fut pas elle que j'aimai, mais +ç'aurait pu +être elle. Et une des choses qui me rendirent peut-être le +plus cruel le +grand amour que j'allais bientôt avoir, ce fut, en me rappelant +cette +soirée, de me dire qu'il aurait pu, si de très simples +circonstances +avaient été modifiées, se porter ailleurs, sur M<sup>me</sup> +de Stermaria; +appliqué à celle qui me l'inspira si peu après, il +n'était donc +pas—comme j'aurais pourtant eu si envie, si besoin de le +croire—absolument nécessaire et prédestiné.</p> +<p>Françoise m'avait laissé seul dans la salle à +manger, en me disant que +j'avais tort d'y rester avant qu'elle eût allumé le feu. +Elle allait +faire à dîner, car avant même l'arrivée de +mes parents et dès ce soir, +ma réclusion commençait. J'avisai un énorme paquet +de tapis encore tout +enroulés, lequel avait été posé au coin du +buffet, et m'y cachant la +tête, avalant leur poussière et mes larmes, pareil aux +Juifs qui se +couvraient la tête de cendres dans le deuil, je me mis à +sangloter. Je +frissonnais, non pas seulement parce que la pièce était +froide, mais +parce qu'un notable abaissement thermique (contre le danger et, faut-il +le dire, le léger agrément duquel on ne cherche pas +à réagir) est causé +par certaines larmes qui pleurent de nos yeux, goutte à goutte, +comme +une pluie fine, pénétrante, glaciale, semblant ne devoir +jamais finir. +Tout d'un coup j'entendis une voix:</p> +<p>—Peut-on entrer? Françoise m'a dit que tu devais être +dans la salle à +manger. Je venais voir si tu ne voulais pas que nous allions +dîner +quelque part ensemble, si cela ne te fait pas mal, car il fait un +brouillard à couper au couteau.</p> +<p>C'était, arrivé du matin, quand je le croyais encore +au Maroc ou en mer, +Robert de Saint-Loup.</p> +<p>J'ai dit (et précisément c'était, à +Balbec, Robert de Saint-Loup qui +m'avait, bien malgré lui, aidé à en prendre +conscience) ce que je pense +de l'amitié: à savoir qu'elle est si peu de chose que +j'ai peine à +comprendre que des hommes de quelque génie, et par exemple un +Nietzsche, +aient eu la naïveté de lui attribuer une certaine valeur +intellectuelle +et en conséquence de se refuser à des amitiés +auxquelles l'estime +intellectuelle n'eût pas été liée. Oui, cela +m'a toujours été un +étonnement de voir qu'un homme qui poussait la +sincérité avec lui-même +jusqu'à se détacher, par scrupule de conscience, de la +musique de +Wagner, se soit imaginé que la vérité peut se +réaliser dans ce mode +d'expression par nature confus et inadéquat que sont, en +général, des +actions et, en particulier, des amitiés, et qu'il puisse y avoir +une +signification quelconque dans le fait de quitter son travail pour aller +voir un ami et pleurer avec lui en apprenant la fausse nouvelle de +l'incendie du Louvre. J'en étais arrivé, à Balbec, +à trouver le plaisir +de jouer avec des jeunes filles moins funeste à la vie +spirituelle, à +laquelle du moins il reste étranger, que l'amitié dont +tout l'effort est +de nous faire sacrifier la partie seule réelle et incommunicable +(autrement que par le moyen de l'art) de nous-même, à un +moi +superficiel, qui ne trouve pas comme l'autre de joie en lui-même, +mais +trouve un attendrissement confus à se sentir soutenu sur des +étais +extérieurs, hospitalisé dans une individualité +étrangère, où, heureux de +la protection qu'on lui donne, il fait rayonner son bien-être en +approbation et s'émerveille de qualités qu'il appellerait +défauts et +chercherait à corriger chez soi-même. D'ailleurs les +contempteurs de +l'amitié peuvent, sans illusions et non sans remords, être +les meilleurs +amis du monde, de même qu'un artiste portant en lui un +chef-d'œuvre et +qui sent que son devoir serait de vivre pour travailler, malgré +cela, +pour ne pas paraître ou risquer d'être égoïste, +donne sa vie pour une +cause inutile, et la donne d'autant plus bravement que les raisons pour +lesquelles il eût préféré ne pas la donner +étaient des raisons +désintéressées. Mais quelle que fût mon +opinion sur l'amitié, même pour +ne parler que du plaisir qu'elle me procurait, d'une qualité si +médiocre +qu'elle ressemblait à quelque chose d'intermédiaire entre +la fatigue et +l'ennui, il n'est breuvage si funeste qui ne puisse à certaines +heures +devenir précieux et réconfortant en nous apportant le +coup de fouet qui +nous était nécessaire, la chaleur que nous ne pouvons pas +trouver en +nous-même.</p> +<p>J'étais bien éloigné certes de vouloir demander +à Saint-Loup, comme je +le désirais il y a une heure, de me faire revoir des femmes de +Rivebelle; le sillage que laissait en moi le regret de M<sup>me</sup> +de Stermaria +ne voulait pas être effacé si vite, mais, au moment +où je ne sentais +plus dans mon cœur aucune raison de bonheur, Saint-Loup entrant, ce fut +comme une arrivée de bonté, de gaîté, de +vie, qui étaient en dehors de +moi sans doute mais s'offraient à moi, ne demandaient +qu'à être à moi. +Il ne comprit pas lui-même mon cri de reconnaissance et mes +larmes +d'attendrissement. Qu'y a-t-il de plus paradoxalement affectueux +d'ailleurs qu'un de ces amis—diplomate, explorateur, aviateur ou +militaire—comme l'était Saint-Loup, et qui, repartant le +lendemain pour +la campagne et de là pour Dieu sait où, semblent faire +tenir pour +eux-mêmes, dans la soirée qu'ils nous consacrent, une +impression qu'on +s'étonne de pouvoir, tant elle est rare et brève, leur +être si douce, +et, du moment qu'elle leur plaît tant, de ne pas les voir +prolonger +davantage ou renouveler plus souvent. Un repas avec nous, chose si +naturelle, donne à ces voyageurs le même plaisir +étrange et délicieux +que nos boulevards à un Asiatique. Nous partîmes ensemble +pour aller +dîner et tout en descendant l'escalier je me rappelai +Doncières, où +chaque soir j'allais retrouver Robert au restaurant, et les petites +salles à manger oubliées. Je me souvins d'une à +laquelle je n'avais +jamais repensé et qui n'était pas à l'hôtel +où Saint-Loup dînait, mais +dans un bien plus modeste, intermédiaire entre +l'hôtellerie et la +pension de famille, et où on était servi par la patronne +et une de ses +domestiques. La neige m'avait arrêté là. D'ailleurs +Robert ne devait pas +ce soir-là dîner à l'hôtel et je n'avais pas +voulu aller plus loin. On +m'apporta les plats, en haut, dans une petite pièce toute en +bois. La +lampe s'éteignit pendant le dîner, la servante m'alluma +deux bougies. +Moi, feignant de ne pas voir très clair en lui tendant mon +assiette, +pendant qu'elle y mettait des pommes de terre, je pris dans ma main son +avant-bras nu comme pour la guider. Voyant qu'elle ne le retirait pas, +je le caressai, puis, sans prononcer un mot, l'attirai tout +entière à +moi, soufflai la bougie et alors lui dis de me fouiller, pour qu'elle +eût un peu d'argent. Pendant les jours qui suivirent, le plaisir +physique me parut exiger, pour être goûté, non +seulement cette servante +mais la salle à manger de bois, si isolée. Ce fut +pourtant vers celle où +dînaient Robert et ses amis que je retournai tous les soirs, par +habitude, par amitié, jusqu'à mon départ de +Doncières. Et pourtant, même +cet hôtel où il prenait pension avec ses amis, je n'y +songeais plus +depuis longtemps. Nous ne profitons guère de notre vie, nous +laissons +inachevées dans les crépuscules d'été ou +les nuits précoces d'hiver les +heures où il nous avait semblé qu'eût pu pourtant +être enfermé un peu de +paix ou de plaisir. Mais ces heures ne sont pas absolument perdues. +Quand chantent à leur tour de nouveaux moments de plaisir qui +passeraient de même aussi grêles et linéaires, elles +viennent leur +apporter le soubassement, la consistance d'une riche orchestration. +Elles s'étendent ainsi jusqu'à un de ces bonheurs types, +qu'on ne +retrouve que de temps à autre mais qui continuent d'être; +dans l'exemple +présent, c'était l'abandon de tout le reste pour +dîner dans un cadre +confortable qui par la vertu des souvenirs enferme dans un tableau de +nature des promesses de voyage, avec un ami qui va remuer notre vie +dormante de toute son énergie, de toute son affection, nous +communiquer +un plaisir ému, bien différent de celui que nous +pourrions devoir à +notre propre effort ou à des distractions mondaines; nous allons +être +rien qu'à lui, lui faire des serments d'amitié qui, +nés dans les +cloisons de cette heure, restant enfermés en elle, ne seraient +peut-être +pas tenus le lendemain, mais que je pouvais faire sans scrupule +à +Saint-Loup, puisque, avec un courage où il entrait beaucoup de +sagesse +et le pressentiment que l'amitié ne se peut approfondir, le +lendemain il +serait reparti.</p> +<p>Si en descendant l'escalier je revivais les soirs de +Doncières, quand +nous fûmes arrivés dans la rue brusquement, la nuit +presque complète où +le brouillard semblait avoir éteint les +réverbères, qu'on ne +distinguait, bien faibles, que de tout près, me ramena à +je ne sais +quelle arrivée, le soir, à Combray, quand la ville +n'était encore +éclairée que de loin en loin, et qu'on y tâtonnait +dans une obscurité +humide, tiède et sainte de Crèche, à peine +étoilée ça et là d'un +lumignon qui ne brillait pas plus qu'un cierge. Entre cette +année, +d'ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle +revus tout à +l'heure au-dessus des rideaux, quelles différences! +J'éprouvais à les +percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si +j'étais resté +seul, et m'aurait évité ainsi le détour de bien +des années inutiles par +lesquelles j'allais encore passer avant que se déclarât la +vocation +invisible dont cet ouvrage est l'histoire. Si cela fût advenu ce +soir-là, cette voiture eût mérité de +demeurer plus mémorable pour moi +que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j'avais +composé +cette petite description—précisément retrouvée il +y avait peu de temps, +arrangée, et vainement envoyée au <i>Figaro</i>—des +clochers de Martainville. +Est-ce parce que nous ne revivons pas nos années dans leur suite +continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la +fraîcheur ou +l'insolation d'une matinée ou d'un soir, recevant l'ombre de tel +site +isolé, enclos, immobile, arrêté et perdu, loin de +tout le reste, et +qu'ainsi, les changements gradués non seulement au dehors, mais +dans nos +rêves et notre caractère évoluant, lesquels nous +ont insensiblement +conduit dans la vie d'un temps à tel autre très +différent, se trouvant +supprimés, si nous revivons un autre souvenir +prélevé sur une année +différente, nous trouvons entre eux, grâce à des +lacunes, à d'immenses +pans d'oubli, comme l'abîme d'une différence d'altitude, +comme +l'incompatibilité de deux qualités incomparables +d'atmosphère respirée +et de colorations ambiantes? Mais entre les souvenirs que je venais +d'avoir, successivement, de Combray, de Doncières et de +Rivebelle, je +sentais en ce moment bien plus qu'une distance de temps, la distance +qu'il y aurait entre des univers différents où la +matière ne serait pas +la même. Si j'avais voulu dans un ouvrage imiter celle dans +laquelle +m'apparaissaient ciselés mes plus insignifiants souvenirs de +Rivebelle, +il m'eût fallu veiner de rose, rendre tout d'un coup translucide, +compacte, fraîchissante et sonore, la substance jusque-là +analogue au +grès sombre et rude de Combray. Mais Robert, ayant fini de +donner ses +explications au cocher, me rejoignit dans la voiture. Les idées +qui +m'étaient apparues s'enfuirent. Ce sont des déesses qui +daignent +quelquefois se rendre visibles à un mortel solitaire, au +détour d'un +chemin, même dans sa chambre pendant qu'il dort, alors que debout +dans +le cadre de la porte elles lui apportent leur annonciation. Mais +dès +qu'on est deux elles disparaissent, les hommes en société +ne les +aperçoivent jamais. Et je me trouvai rejeté dans +l'amitié. Robert en +arrivant m'avait bien averti qu'il faisait beaucoup de brouillard, mais +tandis que nous causions il n'avait cessé d'épaissir. Ce +n'était plus +seulement la brume légère que j'avais souhaité +voir s'élever de l'île et +nous envelopper M<sup>me</sup> de Stermaria et moi. A deux pas les +réverbères +s'éteignaient et alors c'était la nuit, aussi profonde +qu'en pleins +champs, dans une forêt, ou plutôt dans une molle île +de Bretagne vers +laquelle j'eusse voulu aller, je me sentis perdu comme sur la +côte de +quelque mer septentrionale où on risque vingt fois la mort avant +d'arriver à l'auberge solitaire; cessant d'être un mirage +qu'on +recherche, le brouillard devenait un de ces dangers contre lesquels on +lutte, de sorte que nous eûmes, à trouver notre chemin et +à arriver à +bon port, les difficultés, l'inquiétude et enfin la joie +que donne la +sécurité—si insensible à celui qui n'est pas +menacé de la perdre—au +voyageur perplexe et dépaysé. Une seule chose faillit +compromettre mon +plaisir pendant notre aventureuse randonnée, à cause de +l'étonnement +irrité où elle me jeta un instant. «Tu sais, j'ai +raconté à Bloch, me +dit Saint-Loup, que tu ne l'aimais pas du tout tant que ça, que +tu lui +trouvais des vulgarités. Voilà comme je suis, j'aime les +situations +tranchées», conclut-il d'un air satisfait et sur un ton +qui n'admettait +pas de réplique. J'étais stupéfait. Non seulement +j'avais la confiance +la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son +amitié, et il +l'avait trahie par ce qu'il avait dit à Bloch, mais il me +semblait que +de plus il eût dû être empêché de le +faire par ses défauts autant que +par ses qualités, par cet extraordinaire acquis +d'éducation qui pouvait +pousser la politesse jusqu'à un certain manque de franchise. Son +air +triomphant était-il celui que nous prenons pour dissimuler +quelque +embarras en avouant une chose que nous savons que nous n'aurions pas +dû +faire? traduisait-il de l'inconscience? de la bêtise +érigeant en vertu +un défaut que je ne lui connaissais pas? un accès de +mauvaise humeur +passagère contre moi le poussant à me quitter, ou +l'enregistrement d'un +accès de mauvaise humeur passagère vis-à-vis de +Bloch à qui il avait +voulu dire quelque chose de désagréable même en me +compromettant? Du +reste sa figure était stigmatisée, pendant qu'il me +disait ces paroles +vulgaires, par une affreuse sinuosité que je ne lui ai vue +qu'une fois +ou deux dans la vie, et qui, suivant d'abord à peu près +le milieu de la +figure, une fois arrivée aux lèvres les tordait, leur +donnait une +expression hideuse de bassesse, presque de bestialité toute +passagère et +sans doute ancestrale. Il devait y avoir dans ces moments-là, +qui sans +doute ne revenaient qu'une fois tous les deux ans, éclipse +partielle de +son propre moi, par le passage sur lui de la personnalité d'un +aïeul qui +s'y reflétait. Tout autant que l'air de satisfaction de Robert, +ses +paroles: «J'aime les situations tranchées» +prêtaient au même doute, et +auraient dû encourir le même blâme. Je voulais lui +dire que si l'on aime +les situations tranchées, il faut avoir de ces accès de +franchise en ce +qui vous concerne et ne point faire de trop facile vertu aux +dépens des +autres. Mais déjà la voiture s'était +arrêtée devant le restaurant dont +la vaste façade vitrée et flamboyante arrivait seule +à percer +l'obscurité. Le brouillard lui-même, par les +clartés confortables de +l'intérieur, semblait jusque sur le trottoir même vous +indiquer l'entrée +avec la joie de ces valets qui reflètent les dispositions du +maître; il +s'irisait des nuances les plus délicates et montrait +l'entrée comme la +colonne lumineuse qui guida les Hébreux. Il y en avait +d'ailleurs +beaucoup dans la clientèle. Car c'était dans ce +restaurant que Bloch et +ses amis étaient venus longtemps, ivres d'un jeûne aussi +affamant que le +jeûne rituel, lequel du moins n'a lieu qu'une fois par an, de +café et de +curiosité politique, se retrouver le soir. Toute excitation +mentale +donnant une valeur qui prime, une qualité supérieure aux +habitudes qui +s'y rattachent, il n'y a pas de goût un peu vif qui ne compose +ainsi +autour de lui une société qu'il unit, et où la +considération des autres +membres est celle que chacun recherche principalement dans la vie. Ici, +fût-ce dans une petite ville de province, vous trouverez des +passionnés +de musique; le meilleur de leur temps, le plus clair de leur argent se +passe aux séances de musique de chambre, aux réunions +où on cause +musique, au café où l'on se retrouve entre amateurs et +où on coudoie les +musiciens de l'orchestre. D'autres épris d'aviation tiennent +à être bien +vus du vieux garçon du bar vitré perché au haut de +l'aérodrome; à l'abri +du vent, comme dans la cage en verre d'un phare, il pourra suivre, en +compagnie d'un aviateur qui ne vole pas en ce moment, les +évolutions +d'un pilote exécutant des loopings, tandis qu'un autre, +invisible +l'instant d'avant, vient atterrir brusquement, s'abattre avec le grand +bruit d'ailes de l'oiseau Roch. La petite coterie qui se retrouvait +pour +tâcher de perpétuer, d'approfondir, les émotions +fugitives du procès +Zola, attachait de même une grande importance à ce +café. Mais elle y +était mal vue des jeunes nobles qui formaient l'autre partie de +la +clientèle et avaient adopté une seconde salle du +café, séparée seulement +de l'autre par un léger parapet décoré de verdure. +Ils considéraient +Dreyfus et ses partisans comme des traîtres, bien que vingt-cinq +ans +plus tard, les idées ayant eu le temps de se classer et le +dreyfusisme +de prendre dans l'histoire une certaine élégance, les +fils, +bolchevisants et valseurs, de ces mêmes jeunes nobles dussent +déclarer +aux «intellectuels» qui les interrogeaient que +sûrement, s'ils avaient +vécu en ce temps-là, ils eussent été pour +Dreyfus, sans trop savoir +beaucoup plus ce qu'avait été l'Affaire que la comtesse +Edmond de +Pourtalès ou la marquise de Galliffet, autres splendeurs +déjà éteintes +au jour de leur naissance. Car, le soir du brouillard, les nobles du +café qui devaient être plus tard les pères de ces +jeunes intellectuels +rétrospectivement dreyfusards étaient encore +garçons. Certes, un riche +mariage était envisagé par les familles de tous, mais +n'était encore +réalisé pour aucun. Encore virtuel, il se contentait, ce +riche mariage +désiré à la fois par plusieurs (il y avait bien +plusieurs «riches +partis» en vue, mais enfin le nombre des fortes dots était +beaucoup +moindre que le nombre des aspirants), de mettre entre ces jeunes gens +quelque rivalité.</p> +<p>Le malheur voulut pour moi que, Saint-Loup étant resté +quelques minutes +à s'adresser au cocher afin qu'il revînt nous prendre +après avoir dîné, +il me fallut entrer seul. Or, pour commencer, une fois engagé +dans la +porte tournante dont je n'avais pas l'habitude, je crus que je ne +pourrais pas arriver à en sortir. (Disons en passant, pour les +amateurs +d'un vocabulaire plus précis, que cette porte tambour, +malgré ses +apparences pacifiques, s'appelle porte revolver, de l'anglais <i>revolving +door</i>.) Ce soir-là le patron, n'osant pas se mouiller en +allant dehors +ni quitter ses clients, restait cependant près de +l'entrée pour avoir le +plaisir d'entendre les joyeuses doléances des arrivants tout +illuminés +par la satisfaction de gens qui avaient eu du mal à arriver et +la +crainte de se perdre. Pourtant la rieuse cordialité de son +accueil fut +dissipée par la vue d'un inconnu qui ne savait pas se +dégager des +volants de verre. Cette marque flagrante d'ignorance lui fit froncer le +sourcil comme à un examinateur qui a bonne envie de ne pas +prononcer le +<i>dignus es intrare</i>. Pour comble de malchance j'allai m'asseoir +dans la +salle réservée à l'aristocratie d'où il +vint rudement me tirer en +m'indiquant, avec une grossièreté à laquelle se +conformèrent +immédiatement tous les garçons, une place dans l'autre +salle. Elle me +plut d'autant moins que la banquette où elle se trouvait +était déjà +pleine de monde (et que j'avais en face de moi la porte +réservée aux +Hébreux qui, non tournante celle-là, s'ouvrant et se +fermant à chaque +instant, m'envoyait un froid horrible). Mais le patron m'en refusa une +autre en me disant: «Non, monsieur, je ne peux pas gêner +tout le monde +pour vous.» Il oublia d'ailleurs bientôt le dîneur +tardif et gênant que +j'étais, captivé qu'il était par l'arrivée +de chaque nouveau venu, qui, +avant de demander son bock, son aile de poulet froid ou son grog +(l'heure du dîner était depuis longtemps passée), +devait, comme dans les +vieux romans, payer son écot en disant son aventure au moment +où il +pénétrait dans cet asile de chaleur et de +sécurité, où le contraste avec +ce à quoi on avait échappé faisait régner +la gaieté et la camaraderie +qui plaisantent de concert devant le feu d'un bivouac.</p> +<p>L'un racontait que sa voiture, se croyant arrivée au pont de +la +Concorde, avait fait trois fois le tour des Invalides; un autre que la +sienne, essayant de descendre l'avenue des +Champs-Élysées, était entrée +dans un massif du Rond-Point, d'où elle avait mis trois quarts +d'heure à +sortir. Puis suivaient des lamentations sur le brouillard, sur le +froid, +sur le silence de mort des rues, qui étaient dites et +écoutées de l'air +exceptionnellement joyeux qu'expliquaient la douce atmosphère de +la +salle où excepté à ma place il faisait chaud, la +vive lumière qui +faisait cligner les yeux déjà habitués à ne +pas voir et le bruit des +causeries qui rendait aux oreilles leur activité.</p> +<p>Les arrivants avaient peine à garder le silence. La +singularité des +péripéties, qu'ils croyaient uniques, leur +brûlaient la langue, et ils +cherchaient des yeux quelqu'un avec qui engager la conversation. Le +patron lui-même perdait le sentiment des distances: «M. le +prince de +Foix s'est perdu trois fois en venant de la porte Saint-Martin», +ne +craignit-il pas de dire en riant, non sans désigner, comme dans +une +présentation, le célèbre aristocrate à un +avocat israélite qui, tout +autre jour, eût été séparé de lui par +une barrière bien plus difficile à +franchir que la baie ornée de verdures. «Trois fois! +voyez-vous ça», dit +l'avocat en touchant son chapeau. Le prince ne goûta pas la +phrase de +rapprochement. Il faisait partie d'un groupe aristocratique pour qui +l'exercice de l'impertinence, même à l'égard de la +noblesse quand elle +n'était pas de tout premier rang, semblait être la seule +occupation. Ne +pas répondre à un salut; si l'homme poli +récidivait, ricaner d'un air +narquois ou rejeter la tête en arrière d'un air furieux; +faire semblant +de ne pas connaître un homme âgé qui leur aurait +rendu service; réserver +leur poignée de main et leur salut aux ducs et aux amis tout +à fait +intimes des ducs que ceux-ci leur présentaient, telle +était l'attitude +de ces jeunes gens et en particulier du prince de Foix. Une telle +attitude était favorisée par le désordre de la +prime jeunesse (où, même +dans la bourgeoisie, on paraît ingrat et on se montre mufle parce +qu'ayant oublié pendant des mois d'écrire à un +bienfaiteur qui vient de +perdre sa femme, ensuite on ne le salue plus pour simplifier), mais +elle +était surtout inspirée par un snobisme de caste suraigu. +Il est vrai +que, à l'instar de certaines affections nerveuses dont les +manifestations s'atténuent dans l'âge mûr, ce +snobisme devait +généralement cesser de se traduire d'une façon +aussi hostile chez ceux +qui avaient été de si insupportables jeunes gens. La +jeunesse une fois +passée, il est rare qu'on reste confiné dans l'insolence. +On avait cru +qu'elle seule existait, on découvre tout d'un coup, si prince +qu'on +soit, qu'il y a aussi la musique, la littérature, voire la +députation. +L'ordre des valeurs humaines s'en trouvera modifié, et on entre +en +conversation avec les gens qu'on foudroyait du regard autrefois. Bonne +chance à ceux de ces gens-là qui ont eu la patience +d'attendre et de qui +le caractère est assez bien fait—si l'on doit ainsi dire—pour +qu'ils +éprouvent du plaisir à recevoir vers la quarantaine la +bonne grâce et +l'accueil qu'on leur avait sèchement refusés à +vingt ans.</p> +<p>A propos du prince de Foix il convient de dire, puisque l'occasion +s'en +présente, qu'il appartenait à une coterie de douze +à quinze jeunes gens +et à un groupe plus restreint de quatre. La coterie de douze +à quinze +avait cette caractéristique, à laquelle échappait, +je crois, le prince, +que ces jeunes gens présentaient chacun un double aspect. +Pourris de +dettes, ils semblaient des rien-du-tout aux yeux de leurs fournisseurs, +malgré tout le plaisir que ceux-ci avaient à leur dire: +«Monsieur le +Comte, monsieur le Marquis, monsieur le Duc...» Ils +espéraient se tirer +d'affaire au moyen du fameux «riche mariage», dit encore +«gros sac», et +comme les grosses dots qu'ils convoitaient n'étaient qu'au +nombre de +quatre ou cinq, plusieurs dressaient sourdement leurs batteries pour la +même fiancée. Et le secret était si bien +gardé que, quand l'un d'eux +venant au café disait: «Mes excellents bons, je vous aime +trop pour ne +pas vous annoncer mes fiançailles avec M<sup>lle</sup> +d'Ambresac», plusieurs +exclamations retentissaient, nombre d'entre eux, croyant +déjà la chose +faite pour eux-mêmes avec elle, n'ayant pas le sang-froid +nécessaire +pour étouffer au premier moment le cri de leur rage et de leur +stupéfaction: «Alors ça te fait plaisir de te +marier, Bibi?» ne pouvait +s'empêcher de s'exclamer le prince de Châtellerault, qui +laissait tomber +sa fourchette d'étonnement et de désespoir, car il avait +cru que les +mêmes fiançailles de M<sup>lle</sup> d'Ambresac allaient +bientôt être rendues +publiques, mais avec lui, Châtellerault. Et pourtant, Dieu sait +tout ce +que son père avait adroitement conté aux Ambresac contre +la mère de +Bibi. «Alors ça t'amuse de te marier?» ne pouvait-il +s'empêcher de +demander une seconde fois à Bibi, lequel, mieux +préparé puisqu'il avait +eu tout le temps de choisir son attitude depuis que c'était +«presque +officiel», répondait en souriant: «Je suis content +non pas de me marier, +ce dont je n'avais guère envie, mais d'épouser Daisy +d'Ambresac que je +trouve délicieuse.» Le temps qu'avait duré cette +réponse, M. de +Châtellerault s'était ressaisi, mais il songeait qu'il +fallait au plus +vite faire volte-face en direction de M<sup>lle</sup> de la Canourque +ou de Miss +Foster, les grands partis nº 2 et nº 3, demander patience aux +créanciers +qui attendaient le mariage Ambresac, et enfin expliquer aux gens +auxquels il avait dit aussi que M<sup>lle</sup> d'Ambresac était +charmante que ce +mariage était bon pour Bibi, mais que lui se serait +brouillé avec toute +sa famille s'il l'avait épousée. M<sup>me</sup> de +Soléon avait été, allait-il +prétendre, jusqu'à dire qu'elle ne les recevrait pas.</p> +<p>Mais si, aux yeux des fournisseurs, patrons de restaurants, etc..., +ils +semblaient des gens de peu, en revanche, êtres doubles, +dès qu'ils se +trouvaient dans le monde, ils n'étaient plus jugés +d'après le +délabrement de leur fortune et les tristes métiers +auxquels ils se +livraient pour essayer de le réparer. Ils redevenaient M. le +Prince, M. +le Duc un tel, et n'étaient comptés que d'après +leurs quartiers. Un duc +presque milliardaire et qui semblait tout réunir en soi passait +après +eux parce que, chefs de famille, ils étaient anciennement +princes +souverains d'un petit pays où ils avaient le droit, de battre +monnaie, +etc... Souvent, dans ce café, l'un baissait les yeux quand un +autre +entrait, de façon à ne pas forcer l'arrivant à le +saluer. C'est qu'il +avait, dans sa poursuite imaginative de la richesse, invité +à dîner un +banquier. Chaque fois qu'un homme entre, dans ces conditions, en +rapports avec un banquier, celui-ci lui fait perdre une centaine de +mille francs, ce qui n'empêche pas l'homme du monde de +recommencer avec +un autre. On continue de brûler des cierges et de consulter les +médecins.</p> +<p>Mais le prince de Foix, riche lui-même, appartenait non +seulement à +cette coterie élégante d'une quinzaine de jeunes gens, +mais à un groupe +plus fermé et inséparable de quatre, dont faisait partie +Saint-Loup. On +ne les invitait jamais l'un sans l'autre, on les appelait les quatre +gigolos, on les voyait toujours ensemble à la promenade, dans +les +châteaux on leur donnait des chambres communicantes, de sorte +que, +d'autant plus qu'ils étaient tous très beaux, des bruits +couraient sur +leur intimité. Je pus les démentir de la façon la +plus formelle en ce +qui concernait Saint-Loup. Mais ce qui est curieux, c'est que plus +tard, +si l'on apprit que ces bruits étaient vrais pour tous les +quatre, en +revanche chacun d'eux l'avait entièrement ignoré des +trois autres. Et +pourtant chacun d'eux avait bien cherché à s'instruire +sur les autres, +soit pour assouvir un désir, ou plutôt une rancune, +empêcher un mariage, +avoir barre sur l'ami découvert. Un cinquième (car dans +les groupes de +quatre on est toujours plus de quatre) s'était joint aux quatre +platoniciens qui l'étaient plus que tous les autres. Mais des +scrupules +religieux le retinrent jusque bien après que le groupe des +quatre fût +désuni et lui-même marié, père de famille, +implorant à Lourdes que le +prochain enfant fût un garçon ou une fille, et dans +l'intervalle se +jetant sur les militaires.</p> +<p>Malgré la manière d'être du prince, le fait que +le propos fut tenu +devant lui sans lui être directement adressé rendit sa +colère moins +forte qu'elle n'eût été sans cela. De plus, cette +soirée avait quelque +chose d'exceptionnel. Enfin l'avocat n'avait pas plus de chance +d'entrer +en relations avec le prince de Foix que le cocher qui avait conduit ce +noble seigneur. Aussi ce dernier crut-il pouvoir répondre d'un +air rogue +et à la cantonade à cet interlocuteur qui, à la +faveur du brouillard, +était comme un compagnon de voyage rencontré dans quelque +plage située +aux confins du monde, battue des vents ou ensevelie dans les brumes. +«Ce +n'est pas tout de se perdre, mais c'est qu'on ne se retrouve +pas.» La +justesse de cette pensée frappa le patron parce qu'il l'avait +déjà +entendu exprimer plusieurs fois ce soir.</p> +<p>En effet, il avait l'habitude de comparer toujours ce qu'il +entendait ou +lisait à un certain texte déjà connu et sentait +s'éveiller son +admiration s'il ne voyait pas de différences. Cet état +d'esprit n'est +pas négligeable car, appliqué aux conversations +politiques, à la lecture +des journaux, il forme l'opinion publique, et par là rend +possibles les +plus grands événements. Beaucoup de patrons de +cafés allemands admirant +seulement leur consommateur ou leur journal, quand ils disaient que la +France, l'Angleterre et la Russie «cherchaient» +l'Allemagne, ont rendu +possible, au moment d'Agadir, une guerre qui d'ailleurs n'a pas +éclaté. +Les historiens, s'ils n'ont pas eu tort de renoncer à expliquer +les +actes des peuples par la volonté des rois, doivent la remplacer +par la +psychologie de l'individu médiocre.</p> +<p>En politique, le patron du café où je venais d'arriver +n'appliquait +depuis quelque temps sa mentalité de professeur de +récitation qu'à un +certain nombre de morceaux sur l'affaire Dreyfus. S'il ne retrouvait +pas +les termes connus dans les propos d'un client où les colonnes +d'un +journal, il déclarait l'article assommant, ou le client pas +franc. Le +prince de Foix l'émerveilla au contraire au point qu'il laissa +à peine à +son interlocuteur le temps de finir sa phrase. «Bien dit, mon +prince, +bien dit (ce qui voulait dire, en somme, récité sans +faute), c'est ça, +c'est ça», s'écria-t-il, dilaté, comme +s'expriment les <i>Mille et une +nuits</i>, «à la limite de la satisfaction». Mais le +prince avait déjà +disparu dans la petite salle. Puis, comme la vie reprend même +après les +événements les plus singuliers, ceux qui sortaient de la +mer de +brouillard commandaient les uns leur consommation, les autres leur +souper; et parmi ceux-ci des jeunes gens du Jockey qui, à cause +du +caractère anormal du jour, n'hésitèrent pas +à s'installer à deux tables +dans la grande salle, et se trouvèrent ainsi fort près de +moi. Tel le +cataclysme avait établi même de la petite salle à +la grande, entre tous +ces gens stimulés par le confort du restaurant, après +leurs longues +erreurs dans l'océan de brume, une familiarité dont +j'étais seul exclu, +et à laquelle devait ressembler celle qui régnait dans +l'arche de Noé. +Tout à coup, je vis le patron s'infléchir en courbettes, +les maîtres +d'hôtel accourir au grand complet, ce qui fit tourner les yeux +à tous +les clients. «Vite, appelez-moi Cyprien, une table pour M. le +marquis de +Saint-Loup», s'écriait le patron, pour qui Robert +n'était pas seulement +un grand seigneur jouissant d'un véritable prestige, même +aux yeux du +prince de Foix, mais un client qui menait la vie à grandes +guides et +dépensait dans ce restaurant beaucoup d'argent. Les clients de +la grande +salle regardaient avec curiosité, ceux de la petite +hélaient à qui mieux +mieux leur ami qui finissait de s'essuyer les pieds. Mais au moment +où +il allait pénétrer dans la petite salle, il +m'aperçut dans la grande. +«Bon Dieu, cria-t-il, qu'est-ce que tu fais là, et avec la +porte ouverte +devant toi», dit-il, non sans jeter un regard furieux au patron +qui +courut la fermer en s'excusant sur les garçons: «Je leur +dis toujours de +la tenir fermée.»</p> +<p>J'avais été obligé de déranger ma table +et d'autres qui étaient devant +la mienne, pour aller à lui. «Pourquoi as-tu bougé? +Tu aimes mieux dîner +là que dans la petite salle? Mais, mon pauvre petit, tu vas +geler. Vous +allez me faire le plaisir de condamner cette porte, dit-il au patron.—A +l'instant même, M. le Marquis, les clients qui viendront à +partir de +maintenant passeront par la petite salle, voilà tout.» Et +pour mieux +montrer son zèle, il commanda pour cette opération un +maître d'hôtel et +plusieurs garçons, et tout en faisant sonner très haut de +terribles +menaces si elle n'était pas menée à bien. Il me +donnait des marques de +respect excessives pour que j'oubliasse qu'elles n'avaient pas +commencé +dès mon arrivée, mais seulement après celle de +Saint-Loup, et pour que +je ne crusse pas cependant qu'elles étaient dues à +l'amitié que me +montrait son riche et aristocratique client, il m'adressait à la +dérobée +de petits sourires où semblait se déclarer une sympathie +toute +personnelle. </p> +<p>Derrière moi le propos d'un consommateur me fit tourner une +seconde la +tête. J'avais entendu au lieu des mots: «Aile de poulet, +très bien, un +peu de champagne; mais pas trop sec», ceux-ci: «J'aimerais +mieux de la +glycérine. Oui, chaude, très bien.» J'avais voulu +voir quel était +l'ascète qui s'infligeait un tel menu. Je retournai vivement la +tête +vers Saint-Loup pour ne pas être reconnu de l'étrange +gourmet. C'était +tout simplement un docteur, que je connaissais, à qui un client, +profitant du brouillard pour le chambrer dans ce café, demandait +une +consultation. Les médecins comme les boursiers disent +«je».</p> +<p>Cependant je regardais Robert et je songeais à ceci. Il y +avait dans ce +café, j'avais connu dans la vie, bien des étrangers, +intellectuels, +rapins de toute sorte, résignés au rire qu'excitaient +leur cape +prétentieuse, leurs cravates 1830 et bien plus encore leurs +mouvements +maladroits, allant jusqu'à le provoquer pour montrer qu'ils ne +s'en +souciaient pas, et qui étaient des gens d'une réelle +valeur +intellectuelle et morale, d'une profonde sensibilité. Ils +déplaisaient—les Juifs principalement, les Juifs non +assimilés bien +entendu, il ne saurait être question des autres—aux personnes qui +ne +peuvent souffrir un aspect étrange, loufoque (comme Bloch +à Albertine). +Généralement on reconnaissait ensuite que, s'ils avaient +contre eux +d'avoir les cheveux trop longs, le nez et les yeux trop grands, des +gestes théâtraux et saccadés, il était +puéril de les juger là-dessus, +ils avaient beaucoup d'esprit, de cœur et étaient, à +l'user, des gens +qu'on pouvait profondément aimer. Pour les Juifs en particulier, +il en +était peu dont les parents n'eussent une +générosité de cœur, une largeur +d'esprit, une sincérité, à côté +desquelles la mère de Saint-Loup et le +duc de Guermantes ne fissent piètre figure morale par leur +sécheresse, +leur religiosité superficielle qui ne flétrissait que les +scandales, et +leur apologie d'un christianisme aboutissant infailliblement (par les +voies imprévues de l'intelligence uniquement prisée) +à un colossal +mariage d'argent. Mais enfin chez Saint-Loup, de quelque façon +que les +défauts des parents se fussent combinés en une +création nouvelle de +qualités, régnait la plus charmante ouverture d'esprit et +de cœur. Et +alors, il faut bien le dire à la gloire immortelle de la France, +quand +ces qualités-là se trouvent chez un pur Français, +qu'il soit de +l'aristocratie ou du peuple, elles fleurissent—s'épanouissent +serait +trop dire car la mesure y persiste et la restriction—avec une +grâce +que l'étranger, si estimable soit-il, ne nous offre pas. Les +qualités +intellectuelles et morales, certes les autres les possèdent +aussi, et +s'il faut d'abord traverser ce qui déplaît et ce qui +choque et ce qui +fait sourire, elles ne sont pas moins précieuses. Mais c'est +tout de +même une jolie chose et qui est peut-être exclusivement +française, que +ce qui est beau au jugement de l'équité, ce qui vaut +selon l'esprit et +le cœur, soit d'abord charmant aux yeux, coloré avec +grâce, ciselé avec +justesse, réalise aussi dans sa matière et dans sa forme +la perfection +intérieure. Je regardais Saint-Loup, et je me disais que c'est +une jolie +chose quand il n'y a pas de disgrâce physique pour servir de +vestibule +aux grâces intérieures, et que les ailes du nez soient +délicates et d'un +dessin parfait comme celles des petits papillons qui se posent sur les +fleurs des prairies, autour de Combray; et que le véritable <i>opus +francigenum</i>, dont le secret n'a pas été perdu depuis +le XIII<sup>e</sup> siècle, +et qui ne périrait pas avec nos églises, ce ne sont pas +tant les anges +de pierre de Saint-André-des-Champs que les petits +Français, nobles, +bourgeois ou paysans, au visage sculpté avec cette +délicatesse et cette +franchise restées aussi traditionnelles qu'au porche fameux, +mais encore +créatrices.</p> +<p>Après être parti un instant pour veiller lui-même +à la fermeture de la +porte et à la commande du dîner (il insista beaucoup pour +que nous +prissions de la «viande de boucherie», les volailles +n'étant sans doute +pas fameuses), le patron revint nous dire que M. le prince de Foix +aurait bien voulu que M. le marquis lui permît de venir +dîner à une +table près de lui. «Mais elles sont toutes prises, +répondit Robert en +voyant les tables qui bloquaient la mienne.—Pour cela, cela ne fait +rien, si ça pouvait être agréable à M. le +marquis, il me serait bien +facile de prier ces personnes de changer de place. Ce sont des choses +qu'on peut faire pour M. le marquis!—Mais c'est à toi de +décider, me +dit Saint-Loup, Foix est un bon garçon, je ne sais pas s'il +t'ennuiera, +il est moins bête que beaucoup.» Je répondis +à Robert qu'il me plairait +certainement, mais que pour une fois où je dînais avec lui +et où je m'en +sentais si heureux, j'aurais autant aimé que nous fussions +seuls. «Ah! +il a un manteau bien joli, M. le prince», dit le patron pendant +notre +délibération. «Oui, je le connais», +répondit Saint-Loup. Je voulais +raconter à Robert que M. de Charlus avait dissimulé +à sa belle-sœur +qu'il me connût et lui demander quelle pouvait en être la +raison, mais +j'en fus empêché par l'arrivée de M. de Foix. +Venant pour voir si sa +requête était accueillie, nous l'aperçûmes +qui se tenait à deux pas. +Robert nous présenta, mais ne cacha pas à son ami +qu'ayant à causer avec +moi, il préférait qu'on nous laissât tranquilles. +Le prince s'éloigna en +ajoutant au salut d'adieu qu'il me fit, un sourire qui montrait +Saint-Loup et semblait s'excuser sur la volonté de celui-ci de +la +brièveté d'une présentation qu'il eût +souhaitée plus longue. Mais à ce +moment Robert semblant frappé d'une idée subite +s'éloigna avec son +camarade, après m'avoir dit: «Assieds-toi toujours et +commence à dîner, +j'arrive», et il disparut dans la petite salle. Je fus +peiné d'entendre +les jeunes gens chics, que je ne connaissais pas, raconter les +histoires +les plus ridicules et les plus malveillantes sur le jeune grand-duc +héritier de Luxembourg (ex-comte de Nassau) que j'avais connu +à Balbec +et qui m'avait donné des preuves si délicates de +sympathie pendant la +maladie de ma grand'mère. L'un prétendait qu'il avait dit +à la duchesse +de Guermantes: «J'exige que tout le monde se lève quand ma +femme passe» +et que la duchesse avait répondu (ce qui eût +été non seulement dénué +d'esprit mais d'exactitude, la grand'mère de la jeune princesse +ayant +toujours été la plus honnête femme du monde): +«Il faut qu'on se lève +quand passe ta femme, cela changera de sa grand'mère car pour +elle les +hommes se couchaient.» Puis on raconta qu'étant +allé voir cette année sa +tante la princesse de Luxembourg, à Balbec, et étant +descendu au Grand +Hôtel, il s'était plaint au directeur (mon ami) qu'il +n'eût pas hissé le +fanion de Luxembourg au-dessus de la digue. Or, ce fanion étant +moins +connu et de moins d'usage que les drapeaux d'Angleterre ou d'Italie, il +avait fallu plusieurs jours pour se le procurer, au vif +mécontentement +du jeune grand-duc. Je ne crus pas un mot de cette histoire, mais me +promis, dès que j'irais à Balbec, d'interroger le +directeur de l'hôtel +de façon à m'assurer qu'elle était une invention +pure. En attendant +Saint-Loup, je demandai au patron du restaurant de me faire donner du +pain. «Tout de suite, monsieur le baron.—Je ne suis pas baron, +lui +répondis-je.—Oh! pardon, monsieur le comte!» Je n'eus pas +le temps de +faire entendre une seconde protestation, après laquelle je fusse +sûrement devenu «monsieur le marquis»; aussi vite +qu'il l'avait annoncé, +Saint-Loup réapparut dans l'entrée tenant à la +main le grand manteau de +vigogne du prince à qui je compris qu'il l'avait demandé +pour me tenir +chaud. Il me fit signe de loin de ne pas me déranger, il +avança, il +aurait fallu qu'on bougeât encore ma table ou que je changeasse +de place +pour qu'il pût s'asseoir. Dès qu'il entra dans la grande +salle, il monta +légèrement sur les banquettes de velours rouge qui en +faisaient le tour +en longeant le mur et où en dehors de moi n'étaient assis +que trois ou +quatre jeunes gens du Jockey, connaissances à lui qui n'avaient +pu +trouver place dans la petite salle. Entre les tables, des fils +électriques étaient tendus à une certaine hauteur; +sans s'y embarrasser +Saint-Loup les sauta adroitement comme un cheval de course un obstacle; +confus qu'elle s'exerçât uniquement pour moi et dans le +but de m'éviter +un mouvement bien simple, j'étais en même temps +émerveillé de cette +sûreté avec laquelle mon ami accomplissait cet exercice de +voltige; et +je n'étais pas le seul; car encore qu'ils l'eussent sans doute +médiocrement goûté de la part d'un moins +aristocratique et moins +généreux client, le patron et les garçons +restaient fascinés, comme des +connaisseurs au pesage; un commis, comme paralysé, restait +immobile avec +un plat que des dîneurs attendaient à côté; +et quand Saint-Loup, ayant à +passer derrière ses amis, grimpa sur le rebord du dossier et s'y +avança +en équilibre, des applaudissements discrets +éclatèrent dans le fond de +la salle. Enfin arrivé à ma hauteur, il arrêta net +son élan avec la +précision d'un chef devant la tribune d'un souverain, et +s'inclinant, me +tendit avec un air de courtoisie et de soumission le manteau de +vigogne, +qu'aussitôt après, s'étant assis à +côté de moi, sans que j'eusse eu un +mouvement à faire, il arrangea, en châle léger et +chaud, sur mes +épaules.</p> +<p>—Dis-moi pendant que j'y pense, me dit Robert, mon oncle Charlus a +quelque chose à te dire. Je lui ai promis que je t'enverrais +chez lui +demain soir.</p> +<p>—Justement j'allais te parler de lui. Mais demain soir je dîne +chez ta +tante Guermantes.</p> +<p>—Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. +Je ne +suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu +n'y ailles pas. +Tu ne peux pas te décommander? En tout cas, va chez mon oncle +Palamède +après. Je crois qu'il tient à te voir. Voyons, tu peux +bien y être vers +onze heures. Onze heures, n'oublie pas, je me charge de le +prévenir. Il +est très susceptible. Si tu n'y vas pas, il t'en voudra. Et cela +finit +toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu'y dîner, tu +peux +très bien être à onze heures chez mon oncle. Du +reste, moi, il aurait +fallu que je visse Oriane, pour mon poste au Maroc que je voudrais +changer. Elle est si gentille pour ces choses-là et elle peut +tout sur +le général de Saint-Joseph de qui ça +dépend. Mais ne lui en parle pas. +J'ai dit un mot à la princesse de Parme, ça marchera tout +seul. Ah! le +Maroc, très intéressant. Il y aurait beaucoup à te +parler. +Hommes très fins +là-bas. On sent la parité d'intelligence.</p> +<p>—Tu ne crois pas que les Allemands puissent aller jusqu'à la +guerre à +propos de cela?</p> +<p>—Non, cela les ennuie, et au fond c'est très juste. Mais +l'empereur est +pacifique. Ils nous font toujours croire qu'ils veulent la guerre pour +nous forcer à céder. Cf. Poker. Le prince de Monaco, +agent de Guillaume +II, vient nous dire en confidence que l'Allemagne se jette sur nous si +nous ne cédons pas. Alors nous cédons. Mais si nous ne +cédions pas, il +n'y aurait aucune espèce de guerre. Tu n'as qu'à penser +quelle chose +comique serait une guerre aujourd'hui. Ce serait plus catastrophique +que +le <i>Déluge</i> et le <i>Götter Dämmerung</i>. +Seulement cela durerait moins +longtemps.</p> +<p>Il me parla d'amitié, de prédilection, de regret, bien +que, comme tous +les voyageurs de sa sorte, il allât repartir le lendemain pour +quelques +mois qu'il devait passer à la campagne et dût revenir +seulement +quarante-huit heures à Paris avant de retourner au Maroc (ou +ailleurs); +mais les mots qu'il jeta ainsi dans la chaleur de cœur que j'avais ce +soir-là y allumaient une douce rêverie. Nos rares +tête-à-tête, et +celui-là surtout, ont fait depuis époque dans ma +mémoire. Pour lui, +comme pour moi, ce fut le soir de l'amitié. Pourtant celle que +je +ressentais en ce moment (et à cause de cela non sans quelque +remords) +n'était guère, je le craignais, celle qu'il lui eût +plu d'inspirer. Tout +rempli encore du plaisir que j'avais eu à le voir s'avancer au +petit +galop et toucher gracieusement au but, je sentais que ce plaisir tenait +à ce que chacun des mouvements développés le long +du mur, sur la +banquette, avait sa signification, sa cause, dans la nature +individuelle +de Saint-Loup peut-être, mais plus encore dans celle que par la +naissance et par l'éducation il avait héritée de +sa race.</p> +<p>Une certitude du goût dans l'ordre non du beau mais des +manières, et qui +en présence d'une circonstance nouvelle faisait saisir tout de +suite à +l'homme élégant—comme à un musicien à qui +on demande de jouer un +morceau inconnu—le sentiment, le mouvement qu'elle réclame et y +adapter +le mécanisme, la technique qui conviennent le mieux; puis +permettait à +ce goût de s'exercer sans la contrainte d'aucune autre +considération, +dont tant de jeunes bourgeois eussent été +paralysés, aussi bien par peur +d'être ridicules aux yeux des autres en manquant aux convenances, +que de +paraître trop empressés à ceux de leurs amis, et +que remplaçait chez +Robert un dédain que certes il n'avait jamais +éprouvé dans son cœur, +mais qu'il avait reçu par héritage en son corps, et qui +avait plié les +façons de ses ancêtres à une familiarité +qu'ils croyaient ne pouvoir que +flatter et ravir celui à qui elle s'adressait; enfin une noble +libéralité qui, ne tenant aucun compte de tant +d'avantages matériels +(des dépenses à profusion dans ce restaurant avaient +achevé de faire de +lui, ici comme ailleurs, le client le plus à la mode et le grand +favori, +situation que soulignait l'empressement envers lui non pas seulement de +la domesticité mais de toute la jeunesse la plus brillante), les +lui +faisait fouler aux pieds, comme ces banquettes de pourpre effectivement +et symboliquement trépignées, pareilles à un +chemin somptueux qui ne +plaisait à mon ami qu'en lui permettant de venir vers moi avec +plus de +grâce et de rapidité; telles étaient les +qualités, toutes essentielles à +l'aristocratie, qui derrière ce corps non pas opaque et obscur +comme eût +été le mien, mais significatif et limpide, +transparaissaient comme à +travers une œuvre d'art la puissance industrieuse, efficiente qui l'a +créée, et rendaient les mouvements de cette course +légère que Robert +avait déroulée le long du mur, intelligibles et charmants +ainsi que ceux +de cavaliers sculptés sur une frise. «Hélas, +eût pensé Robert, est-ce la +peine que j'aie passé ma jeunesse à mépriser la +naissance, à honorer +seulement la justice et l'esprit, à choisir, en dehors des amis +qui +m'étaient imposés, des compagnons gauches et mal +vêtus s'ils avaient de +l'éloquence, pour que le seul être qui apparaisse en moi, +dont on garde +un précieux souvenir, soit non celui que ma volonté, en +s'efforçant et +en méritant, a modelé à ma ressemblance, mais un +être qui n'est pas mon +œuvre, qui n'est même pas moi, que j'ai toujours +méprisé et cherché à +vaincre; est-ce la peine que j'aie aimé mon ami +préféré comme je l'ai +fait, pour que le plus grand plaisir qu'il trouve en moi soit celui d'y +découvrir quelque chose de bien plus général que +moi-même, un plaisir +qui n'est pas du tout, comme il le dit et comme il ne peut +sincèrement +le croire, un plaisir d'amitié, mais un plaisir intellectuel et +désintéressé, une sorte de plaisir d'art?» +Voilà ce que je crains, +aujourd'hui que Saint-Loup ait quelquefois pensé. Il s'est +trompé, dans +ce cas. S'il n'avait pas, comme il avait fait, aimé quelque +chose de +plus élevé que la souplesse innée de son corps, +s'il n'avait pas été si +longtemps détaché de l'orgueil nobiliaire, il y eût +eu plus +d'application et de lourdeur dans son agilité même, une +vulgarité +importante dans ses manières. Comme à M<sup>me</sup> de +Villeparisis il avait fallu +beaucoup de sérieux pour qu'elle donnât dans sa +conversation et dans ses +Mémoires le sentiment de la frivolité, lequel est +intellectuel, de même, +pour que le corps de Saint-Loup fût habité par tant +d'aristocratie, il +fallait que celle-ci eût déserté sa pensée +tendue vers de plus hauts +objets, et, résorbée dans son corps, s'y fût +fixée en lignes +inconscientes et nobles. Par là sa distinction d'esprit +n'était pas +absente d'une distinction physique qui, la première faisant +défaut, +n'eût pas été complète. Un artiste n'a pas +besoin d'exprimer directement +sa pensée dans son ouvrage pour que celui-ci en reflète +la qualité; on a +même pu dire que la louange la plus haute de Dieu est dans la +négation +de l'athée qui trouve la création assez parfaite pour se +passer d'un +créateur. Et je savais bien aussi que ce n'était pas +qu'une œuvre d'art +que j'admirais en ce jeune cavalier déroulant le long du mur la +frise de +sa course; le jeune prince (descendant de Catherine de Foix, reine de +Navarre et petite-fille de Charles VII) qu'il venait de quitter +à mon +profit, la situation de naissance et de fortune qu'il inclinait devant +moi, les ancêtres dédaigneux et souples qui survivaient +dans l'assurance +et l'agilité, la courtoisie avec laquelle il venait disposer +autour de +mon corps frileux le manteau de vigogne, tout cela n'était-ce +pas comme +des amis plus anciens que moi dans sa vie, par lesquels j'eusse cru que +nous dussions toujours être séparés, et qu'il me +sacrifiait au contraire +par un choix que l'on ne peut faire que dans les hauteurs de +l'intelligence, avec cette liberté souveraine dont les +mouvements de +Robert étaient l'image et dans laquelle se réalise la +parfaite amitié?</p> +<p>Ce que la familiarité d'un Guermantes—au lieu de la +distinction qu'elle +avait chez Robert, parce que le dédain héréditaire +n'y était que le +vêtement, devenu grâce inconsciente, d'une réelle +humilité morale—eût +décelé de morgue vulgaire, j'avais pu en prendre +consciente, non en M. +de Charlus chez lequel les défauts de caractère que +jusqu'ici je +comprenais mal s'étaient superposés aux habitudes +aristocratiques, mais +chez le duc de Guermantes. Lui aussi pourtant, dans l'ensemble commun +qui avait tant déplu à ma grand'mère quand +autrefois elle l'avait +rencontré chez M<sup>me</sup> de Villeparisis, offrait des +parties de grandeur +ancienne, et qui me furent sensibles quand j'allai dîner chez +lui, le +lendemain de la soirée que j'avais passée avec Saint-Loup.</p> +<p>Elles ne m'étaient apparues ni chez lui ni chez la duchesse, +quand je +les avais vus d'abord chez leur tante, pas plus que je n'avais vu le +premier jour les différences qui séparaient la Berma de +ses camarades, +encore que chez celle-ci les particularités fussent infiniment +plus +saisissantes que chez des gens du monde, puisqu'elles deviennent plus +marquées au fur et à mesure que les objets sont plus +réels, plus +concevables à l'intelligence. Mais enfin si +légères que soient les +nuances sociales (et au point que lorsqu'un peintre véridique +comme +Sainte-Beuve veut marquer successivement les nuances qu'il y eut entre +le salon de M<sup>me</sup> Geoffrin, de M<sup>me</sup> Récamier +et de M<sup>me</sup> de Boigne, ils +apparaissent tous si semblables que la principale vérité +qui, à l'insu +de l'auteur, ressort de ses études, c'est le néant de la +vie de salon), +pourtant, en vertu de la même raison que pour la Berma, quand les +Guermantes me furent devenus indifférents et que la gouttelette +de leur +originalité ne fut plus vaporisée par mon imagination, je +pus la +recueillir, tout impondérable qu'elle fût.</p> +<p>La duchesse ne m'ayant pas parlé de son mari, à la +soirée de sa tante, +je me demandais si, avec les bruits de divorce qui couraient, il +assisterait au dîner. Mais je fus bien vite fixé car parmi +les valets de +pied qui se tenaient debout dans l'antichambre et qui (puisqu'ils +avaient dû jusqu'ici me considérer à peu +près comme les enfants de +l'ébéniste, c'est-à-dire peut-être avec plus +de sympathie que leur +maître mais comme incapable d'être reçu chez lui) +devaient chercher la +cause de cette révolution, je vis se glisser M. de Guermantes +qui +guettait mon arrivée pour me recevoir sur le seuil et +m'ôter lui-même +mon pardessus.</p> +<p>—M<sup>me</sup> de Guermantes va être tout ce qu'il y a de +plus heureuse, me +dit-il d'un ton habilement persuasif. Permettez-moi de vous +débarrasser +de vos frusques (il trouvait à la fois bon enfant et comique de +parler +le langage du peuple). Ma femme craignait un peu une défection +de votre +part, bien que vous eussiez donné votre jour. Depuis ce matin +nous nous +disions l'un à l'autre: «Vous verrez qu'il ne viendra +pas.» Je dois dire +que M<sup>me</sup> de Guermantes a vu plus juste que moi. Vous +n'êtes pas un homme +commode à avoir et j'étais persuadé que vous nous +feriez faux bond.</p> +<p>Et le duc était si mauvais mari, si brutal même, +disait-on, qu'on lui +savait gré, comme on sait gré de leur douceur aux +méchants, de ces mots +«M<sup>me</sup> de Guermantes» avec lesquels il avait l'air +d'étendre sur la +duchesse une aile protectrice pour qu'elle ne fasse qu'un avec lui. +Cependant me saisissant familièrement par la main, il se mit en +devoir +de me guider et de m'introduire dans les salons. Telle expression +courante peu claire dans la bouche d'un paysan si elle montre la +survivance d'une tradition locale, la trace d'un +événement historique, +peut-être ignorés de celui qui y fait allusion; de +même cette politesse +de M. de Guermantes, et qu'il allait me témoigner pendant toute +la +soirée, me charma comme un reste d'habitudes plusieurs fois +séculaires, +d'habitudes en particulier du XVIII<sup>e</sup> siècle. Les gens +des temps passés +nous semblent infiniment loin de nous. Nous n'osons pas leur supposer +d'intentions profondes au delà de ce qu'ils expriment +formellement; nous +sommes étonnés quand nous rencontrons un sentiment +à peu près pareil à +ceux que nous éprouvons chez un héros d'Homère ou +une habile feinte +tactique chez Hannibal pendant la bataille de Cannes, où il +laissa +enfoncer son flanc pour envelopper son adversaire par surprise; on +dirait que nous nous imaginons ce poète épique et ce +général aussi +éloignés de nous qu'un animal vu dans un jardin +zoologique. Même chez +tels personnages de la cour de Louis XIV, quand nous trouvons des +marques de courtoisie dans des lettres écrites par eux à +quelque homme +de rang inférieur et qui ne peut leur être utile à +rien, elles nous +laissent surpris parce qu'elles nous révèlent tout +à coup chez ces +grands seigneurs tout un monde de croyances qu'ils n'expriment jamais +directement mais qui les gouvernent, et en particulier la croyance +qu'il +faut par politesse feindre certains sentiments et exercer avec le plus +grand scrupule certaines fonctions d'amabilité.</p> +<p>Cet éloignement imaginaire du passé est +peut-être une des raisons qui +permettent de comprendre que même de grands écrivains +aient trouvé une +beauté géniale aux œuvres de médiocres +mystificateurs comme Ossian. Nous +sommes si étonnés que des bardes lointains puissent avoir +des idées +modernes, que nous nous émerveillons si, dans ce que nous +croyons un +vieux chant gaélique, nous en rencontrons une que nous +n'eussions +trouvée qu'ingénieuse chez un contemporain. Un traducteur +de talent n'a +qu'à ajouter à un Ancien qu'il restitue plus ou moins +fidèlement, des +morceaux qui, signés d'un nom contemporain et publiés +à part, +paraîtraient seulement agréables: aussitôt il donne +une émouvante +grandeur à son poète, lequel joue ainsi sur le clavier de +plusieurs +siècles. Ce traducteur n'était capable que d'un livre +médiocre, si ce +livre eût été publié comme un original de +lui. Donné pour une +traduction, il semble celle d'un chef-d'œuvre. Le passé non +seulement +n'est pas fugace, il reste sur place. Ce n'est pas seulement des mois +après le commencement d'une guerre que des lois votées +sans hâte peuvent +agir efficacement sur elle, ce n'est pas seulement quinze ans +après un +crime resté obscur qu'un magistrat peut encore trouver les +éléments qui +serviront à l'éclaircir; après des siècles +et des siècles, le savant qui +étudie dans une région lointaine la toponymie, les +coutumes des +habitants, pourra saisir encore en elles telle légende bien +antérieure +au christianisme, déjà incomprise, sinon même +oubliée au temps +d'Hérodote et qui dans l'appellation donnée à une +roche, dans un rite +religieux, demeure au milieu du présent comme une +émanation plus dense, +immémoriale et stable. Il y en avait une aussi, bien moins +antique, +émanation de la vie de cour, sinon dans les manières +souvent vulgaires +de M. de Guermantes, du moins dans l'esprit qui les dirigeait. Je +devais +la goûter encore, comme une odeur ancienne, quand je la retrouvai +un peu +plus tard au salon. Car je n'y étais pas allé tout de +suite.</p> +<p>En quittant le vestibule, j'avais dit à M. de Guermantes que +j'avais un +grand désir de voir ses Elstir. «Je suis à vos +ordres, M. Elstir est-il +donc de vos amis? Je suis fort marri car je le connais un peu, c'est un +homme aimable, ce que nos pères appelaient l'honnête +homme, j'aurais pu +lui demander de me faire la grâce de venir, et le prier à +dîner. Il +aurait certainement été très flatté de +passer la soirée en votre +compagnie.» Fort peu ancien régime quand il +s'efforçait ainsi de l'être, +le duc le redevenait ensuite sans le vouloir. M'ayant demandé si +je +désirais qu'il me montrât ces tableaux, il me conduisit, +s'effaçant +gracieusement devant chaque porte, s'excusant quand, pour me montrer le +chemin, il était obligé de passer devant, petite +scène qui (depuis le +temps où Saint-Simon raconte qu'un ancêtre des Guermantes +lui fit les +honneurs de son hôtel avec les mêmes scrupules dans +l'accomplissement +des devoirs frivoles du gentilhomme) avait dû, avant de glisser +jusqu'à +nous, être jouée par bien d'autres Guermantes pour bien +d'autres +visiteurs. Et comme j'avais dit au duc que je serais bien aise +d'être +seul un moment devant les tableaux, il s'était retiré +discrètement en me +disant que je n'aurais qu'à venir le retrouver au salon.</p> +<p>Seulement une fois en tête à tête avec les +Elstir, j'oubliai tout à fait +l'heure du dîner; de nouveau comme à Balbec j'avais devant +moi les +fragments de ce monde aux couleurs inconnues qui n'était que la +projection, la manière de voir particulière à ce +grand peintre et que ne +traduisaient nullement ses paroles. Les parties du mur couvertes de +peintures de lui, toutes homogènes les unes aux autres, +étaient comme +les images lumineuses d'une lanterne magique laquelle eût +été, dans le +cas présent, la tête de l'artiste et dont on n'eût +pu soupçonner +l'étrangeté tant qu'on n'aurait fait que connaître +l'homme, c'est-à-dire +tant qu'on n'eût fait que voir la lanterne coiffant la lampe, +avant +qu'aucun verre coloré eût encore été +placé. Parmi ces tableaux, +quelques-uns de ceux qui semblaient le plus ridicules aux gens du monde +m'intéressaient plus que les autres en ce qu'ils +recréaient ces +illusions d'optique qui nous prouvent que nous n'identifierions pas les +objets si nous ne faisions pas intervenir le raisonnement. Que de fois +en voiture ne découvrons-nous pas une longue rue claire qui +commence à +quelques mètres de nous, alors que nous n'avons devant nous +qu'un pan de +mur violemment éclairé qui nous a donné le mirage +de la profondeur. Dès +lors n'est-il pas logique, non par artifice de symbolisme mais par +retour sincère à la racine même de l'impression, de +représenter une +chose par cette autre que dans l'éclair d'une illusion +première nous +avons prise pour elle? Les surfaces et les volumes sont en +réalité +indépendants des noms d'objets que notre mémoire leur +impose quand nous +les avons reconnus. Elstir tâchait d'arracher à ce qu'il +venait de +sentir ce qu'il savait, son effort avait souvent été de +dissoudre cet +agrégat de raisonnements que nous appelons vision.</p> +<p>Les gens qui détestaient ces «horreurs» +s'étonnaient qu'Elstir admirât +Chardin, Perroneau, tant de peintres qu'eux, les gens du monde, +aimaient. Ils ne se rendaient pas compte qu'Elstir avait pour son +compte +refait devant le réel (avec l'indice particulier de son +goût pour +certaines recherches) le même effort qu'un Chardin ou un +Perroneau, et +qu'en conséquence, quand il cessait de travailler pour +lui-même, il +admirait en eux des tentatives du même genre, des sortes de +fragments +anticipés d'œuvres de lui. Mais les gens du monde n'ajoutaient +pas par +la pensée à l'œuvre d'Elstir cette perspective du Temps +qui leur +permettait d'aimer ou tout au moins de regarder sans gêne la +peinture de +Chardin. Pourtant les plus vieux auraient pu se dire qu'au cours de +leur +vie ils avaient vu, au fur et à mesure que les années les +en +éloignaient, la distance infranchissable entre ce qu'ils +jugeaient un +chef-d'œuvre d'Ingres et ce qu'ils croyaient devoir rester à +jamais une +horreur (par exemple l'<i>Olympia</i> de Manet) diminuer jusqu'à +ce que les +deux toiles eussent l'air jumelles. Mais on ne profite d'aucune +leçon +parce qu'on ne sait pas descendre jusqu'au général et +qu'on se figure +toujours se trouver en présence d'une expérience qui n'a +pas de +précédents dans le passé.</p> +<p>Je fus émus de retrouver dans deux tableaux (plus +réalistes, ceux-là, et +d'une manière antérieure) un même monsieur, une +fois en frac dans son +salon, une autre fois en veston et en chapeau haut de forme dans une +fête populaire au bord de l'eau où il n'avait +évidemment que faire, et +qui prouvait que pour Elstir il n'était pas seulement un +modèle +habituel, mais un ami, peut-être un protecteur, qu'il aimait, +comme +autrefois Carpaccio tels seigneurs notoires—et parfaitement +ressemblants—de Venise, à faire figurer dans ses peintures; de +même +encore que Beethoven trouvait du plaisir à inscrire en +tête d'une œuvre +préférée le nom chéri de l'archiduc +Rodolphe. Cette fête au bord de +l'eau avait quelque chose d'enchanteur. La rivière, les robes +des +femmes, les voiles des barques, les reflets innombrables des unes et +des +autres voisinaient parmi ce carré de peinture qu'Elstir avait +découpé +dans une merveilleuse après-midi. Ce qui ravissait dans la robe +d'une +femme cessant un moment de danser, à cause de la chaleur et de +l'essoufflement, était chatoyant aussi, et de la même +manière, dans la +toile d'une voile arrêtée, dans l'eau du petit port, dans +le ponton de +bois, dans les feuillages et dans le ciel. Comme dans un des tableaux +que j'avais vus à Balbec, l'hôpital, aussi beau sous son +ciel de lapis +que la cathédrale elle-même, semblait, plus hardi +qu'Elstir théoricien, +qu'Elstir homme de goût et amoureux du moyen âge, chanter: +«Il n'y a pas +de gothique, il n'y a pas de chef-d'œuvre, l'hôpital sans style +vaut le +glorieux portail», de même j'entendais: «La dame un +peu vulgaire qu'un +dilettante en promenade éviterait de regarder, excepterait du +tableau +poétique que la nature compose devant lui, cette femme est belle +aussi, +sa robe reçoit la même lumière que la voile du +bateau, et il n'y a pas +de choses plus ou moins précieuses, la robe commune et la voile +en +elle-même jolie sont deux miroirs du même reflet, tout le +prix est dans +les regards du peintre.» Or celui-ci avait su immortellement +arrêter le +mouvement des heures à cet instant lumineux où la dame +avait eu chaud et +avait cessé de danser, où l'arbre était +cerné d'un pourtour d'ombre, où +les voiles semblaient glisser sur un vernis d'or. Mais justement parce +que l'instant pesait sur nous avec tant de force, cette toile si +fixée +donnait l'impression la plus fugitive, on sentait que la dame allait +bientôt s'en retourner, les bateaux disparaître, l'ombre +changer de +place, la nuit venir, que le plaisir finit, que la vie passe et que les +instants, montrés à la fois par tant de lumières +qui y voisinent +ensemble, ne se retrouvent pas. Je reconnaissais encore un aspect, tout +autre il est vrai, de ce qu'est l'instant, dans quelques aquarelles +à +sujets mythologiques, datant des débuts d'Elstir et dont +était aussi +orné ce salon. Les gens du monde «avancés» +allaient «jusqu'à» cette +manière-là, mais pas plus loin. Ce n'était certes +pas ce qu'Elstir avait +fait de mieux, mais déjà la sincérité avec +laquelle le sujet avait été +pensé ôtait sa froideur. C'est ainsi que, par exemple, les +Muses étaient +représentées comme le seraient des êtres +appartenant à une espèce +fossile mais qu'il n'eût pas été rare, aux temps +mythologiques, de voir +passer le soir, par deux ou par trois, le long de quelque sentier +montagneux. Quelquefois un poète, d'une race ayant aussi une +individualité particulière pour un zoologiste +(caractérisée par une +certaine insexualité), se promenait avec une Muse, comme, dans +la +nature, des créatures d'espèces différentes mais +amies et qui vont de +compagnie. Dans une de ces aquarelles, on voyait un poète +épuisé d'une +longue course en montagne, qu'un Centaure, qu'il a rencontré, +touché de +sa fatigue, prend sur son dos et ramène. Dans plus d'une autre, +l'immense paysage (où la scène mythique, les héros +fabuleux tiennent une +place minuscule et sont comme perdus) est rendu, des sommets à +la mer, +avec une exactitude qui donne plus que l'heure, jusqu'à la +minute qu'il +est, grâce au degré précis du déclin du +soleil, à la fidélité fugitive +des ombres. Par là l'artiste donne, en l'instantanéisant, +une sorte de +réalité historique vécue au symbole de la fable, +le peint, et le relate +au passé défini.</p> +<p>Pendant que je regardais les peintures d'Elstir, les coups de +sonnette +des invités qui arrivaient avaient tinté, ininterrompus, +et m'avaient +bercé doucement. Mais le silence qui leur succéda et qui +durait déjà +depuis très longtemps finit—moins rapidement il est vrai—par +m'éveiller de ma rêverie, comme celui qui succède +à la musique de Lindor +tire Bartholo de son sommeil. J'eus peur qu'on m'eût +oublié, qu'on fût à +table et j'allai rapidement vers le salon. A la porte du cabinet des +Elstir je trouvai un domestique qui attendait, vieux ou poudré, +je ne +sais, l'air d'un ministre espagnol, mais me témoignant du +même respect +qu'il eût mis aux pieds d'un roi. Je sentis à son air +qu'il m'eût +attendu une heure encore, et je pensai avec effroi au retard que +j'avais +apporté au dîner, alors surtout que j'avais promis +d'être à onze heures +chez M. de Charlus.</p> +<p>Le ministre espagnol (non sans que je rencontrasse, en route, le +valet +de pied persécuté par le concierge, et qui, rayonnant de +bonheur quand +je lui demandai des nouvelles de sa fiancée, me dit que +justement demain +était le jour de sortie d'elle et de lui, qu'il pourrait passer +toute la +journée avec elle, et célébra la bonté de +Madame la duchesse) me +conduisit au salon où je craignais de trouver M. de Guermantes +de +mauvaise humeur. Il m'accueillit au contraire avec une joie +évidemment +en partie factice et dictée par la politesse, mais par ailleurs +sincère, +inspirée et par son estomac qu'un tel retard avait +affamé, et par la +conscience d'une impatience pareille chez tous ses invités +lesquels +remplissaient complètement le salon. Je sus, en effet, plus +tard, qu'on +m'avait attendu près de trois quarts d'heure. Le duc de +Guermantes pensa +sans doute que prolonger le supplice général de deux +minutes ne +l'aggraverait pas, et que la politesse l'ayant poussé à +reculer si +longtemps le moment de se mettre à table, cette politesse serait +plus +complète si en ne faisant pas servir immédiatement il +réussissait à me +persuader que je n'étais pas en retard et qu'on n'avait pas +attendu pour +moi. Aussi me demanda-t-il, comme si nous avions une heure avant le +dîner et si certains invités n'étaient pas encore +là, comment je +trouvais les Elstir. Mais en même temps et sans laisser +apercevoir ses +tiraillements d'estomac, pour ne pas perdre une seconde de plus, de +concert avec la duchesse il procédait aux présentations. +Alors seulement +je m'aperçus que venait de se produire autour de moi, de moi qui +jusqu'à +ce jour—sauf le stage dans le salon de M<sup>me</sup> Swann—avais +été habitué +chez ma mère, à Combray et à Paris, aux +façons ou protectrices ou sur la +défensive de bourgeoises rechignées qui me traitaient en +enfant, un +changement de décor comparable à celui qui introduit tout +à coup +Parsifal au milieu des filles fleurs. Celles qui m'entouraient, +entièrement décolletées (leur chair apparaissait +des deux côtés d'une +sinueuse branche de mimosa ou sous les larges pétales d'une +rose), ne me +dirent bonjour qu'en coulant vers moi de longs regards caressants comme +si la timidité seule les eût empêchées de +m'embrasser. Beaucoup n'en +étaient pas moins fort honnêtes au point de vue des mœurs; +beaucoup, non +toutes, car les plus vertueuses n'avaient pas pour celles qui +étaient +légères cette répulsion qu'eût +éprouvée ma mère. Les caprices de la +conduite, niés par de saintes amies, malgré +l'évidence, semblaient, dans +le monde des Guermantes, importer beaucoup moins que les relations +qu'on +avait su conserver. On feignait d'ignorer que le corps d'une +maîtresse +de maison était manié par qui voulait, pourvu que le +«salon» fût demeuré +intact. Comme le duc se gênait fort peu avec ses invités +(de qui et à +qui il n'avait plus dès longtemps rien à apprendre), mais +beaucoup avec +moi dont le genre de supériorité, lui étant +inconnu, lui causait un peu +le même genre de respect qu'aux grands seigneurs de la cour de +Louis XIV +les ministres bourgeois, il considérait évidemment que le +fait de ne pas +connaître ses convives n'avait aucune importance, sinon pour eux, +du +moins pour moi, et, tandis que je me préoccupais à cause +de lui de +l'effet que je ferais sur eux, il se souciait seulement de celui qu'ils +feraient sur moi.</p> +<p>Tout d'abord, d'ailleurs, se produisit un double petit imbroglio. Au +moment même, en effet, où j'étais entré dans +le salon, M. de Guermantes, +sans même me laisser le temps de dire bonjour à la +duchesse, m'avait +mené, comme pour faire une bonne surprise à cette +personne à laquelle il +semblait dire: «Voici votre ami, vous voyez je vous +l'amène par la peau +du cou», vers une dame assez petite. Or, bien avant que, +poussé par le +duc, je fusse arrivé devant elle, cette dame n'avait +cessé de m'adresser +avec ses larges et doux yeux noirs les mille sourires entendus que nous +adressons à une vieille connaissance qui peut-être ne nous +reconnaît +pas. Comme c'était justement mon cas et que je ne parvenais pas +à me +rappeler qui elle était, je détournais la tête tout +en m'avançant de +façon à ne pas avoir à répondre +jusqu'à ce que la présentation m'eût +tiré d'embarras. Pendant ce temps, la dame continuait à +tenir en +équilibre instable son sourire destiné à moi. Elle +avait l'air d'être +pressée de s'en débarrasser et que je dise enfin: +«Ah! madame, je crois +bien! Comme maman sera heureuse que nous nous soyons +retrouvés!» J'étais +aussi impatient de savoir son nom qu'elle d'avoir vu que je la saluais +enfin en pleine connaissance de cause et que son sourire +indéfiniment +prolongé, comme un sol dièse, pouvait enfin cesser. Mais +M. de +Guermantes s'y prit si mal, au moins à mon avis, qu'il me sembla +qu'il +n'avait nommé que moi et que j'ignorais toujours qui +était la +pseudo-inconnue, laquelle n'eut pas le bon esprit de se nommer tant les +raisons de notre intimité, obscures pour moi, lui paraissaient +claires. +En effet, dès que je fus auprès d'elle elle ne me tendit +pas sa main, +mais prit familièrement la mienne et me parla sur le même +ton que si +j'eusse été aussi au courant qu'elle des bons souvenirs +à quoi elle se +reportait mentalement. Elle me dit combien Albert, que je compris +être +son fils, allait regretter de n'avoir pu venir. Je cherchai parmi mes +anciens camarades lequel s'appelait Albert, je ne trouvai que Bloch, +mais ce ne pouvait être M<sup>me</sup> Bloch mère que +j'avais devant moi puisque +celle-ci était morte depuis de longues années. Je +m'efforçais vainement +à deviner le passé commun à elle et à moi +auquel elle se reportait en +pensée. Mais je ne l'apercevais pas mieux, à travers le +jais +translucide des larges et douces prunelles qui ne laissaient passer que +le sourire, qu'on ne distingue un paysage situé derrière +une vitre noire +même enflammée de soleil. Elle me demanda si mon +père ne se fatiguait +pas trop, si je ne voudrais pas un jour aller au théâtre +avec Albert, si +j'étais moins souffrant, et comme mes réponses, titubant +dans +l'obscurité mentale où je me trouvais, ne devinrent +distinctes que pour +dire que je n'étais pas bien ce soir, elle avança +elle-même une chaise +pour moi en faisant mille frais auxquels ne m'avaient jamais +habitué les +autres amis de mes parents. Enfin le mot de l'énigme me fut +donné par le +duc: «Elle vous trouve charmant», murmura-t-il à mon +oreille, laquelle +fut frappée comme si ces mots ne lui étaient pas +inconnus. C'étaient +ceux que M<sup>me</sup> de Villeparisis nous avait dits, à ma +grand'mère et à moi, +quand nous avions fait la connaissance de la princesse de Luxembourg. +Alors je compris tout, la dame présente n'avait rien de commun +avec M<sup>me</sup> +de Luxembourg, mais au langage de celui qui me la servait je discernai +l'espèce de la bête. C'était une Altesse. Elle ne +connaissait nullement +ma famille ni moi-même, mais issue de la race la plus noble et +possédant +la plus grande fortune du monde, car, fille du prince de Parme, elle +avait épousé un cousin également princier, elle +désirait, dans sa +gratitude au Créateur, témoigner au prochain, de si +pauvre ou de si +humble extraction fût-il, qu'elle ne le méprisait pas. A +vrai dire, les +sourires auraient pu me le faire deviner, j'avais vu la princesse de +Luxembourg acheter des petits pains de seigle sur la plage pour en +donner à ma grand'mère, comme à une biche du +Jardin d'acclimatation. +Mais ce n'était encore que la seconde princesse du sang à +qui j'étais +présenté, et j'étais excusable de ne pas avoir +dégagé les traits +généraux de l'amabilité des grands. D'ailleurs +eux-mêmes n'avaient-ils +pas pris la peine de m'avertir de ne pas trop compter sur cette +amabilité, puisque la duchesse de Guermantes, qui m'avait fait +tant de +bonjours avec la main à l'Opéra-comique, avait eu l'air +furieux que je +la saluasse dans la rue, comme les gens qui, ayant une fois +donné un +louis à quelqu'un, pensent qu'avec celui-là ils sont en +règle pour +toujours. Quant à M. de Charlus, ses hauts et ses bas +étaient encore +plus contrastés. Enfin j'ai connu, on le verra, des altesses et +des +majestés d'une autre sorte, reines qui jouent à la reine, +et parlent non +selon les habitudes de leurs congénères, mais comme les +reines dans +Sardou.</p> +<p>Si M. de Guermantes avait mis tant de hâte à me +présenter, c'est que le +fait qu'il y ait dans une réunion quelqu'un d'inconnu à +une Altesse +royale est intolérable et ne peut se prolonger une seconde. +C'était +cette même hâte que Saint-Loup avait mise à se faire +présenter à ma +grand'mère. D'ailleurs, par un reste hérité de la +vie des cours qui +s'appelle la politesse mondaine et qui n'est pas superficiel, mais +où, +par un retournement du dehors au dedans, c'est la superficie qui +devient +essentielle et profonde, le duc et la duchesse de Guermantes +considéraient comme un devoir plus essentiel que ceux, assez +souvent +négligés, au moins par l'un d'eux, de la charité, +de la chasteté, de la +pitié et de la justice, celui, plus inflexible, de ne +guère parler à la +princesse de Parme qu'à la troisième personne.</p> +<p>A défaut d'être encore jamais de ma vie allé +à Parme (ce que je désirais +depuis de lointaines vacances de Pâques), en connaître la +princesse, +qui, je le savais, possédait le plus beau palais de cette +cité unique où +tout d'ailleurs devait être homogène, isolée +qu'elle était du reste du +monde, entre les parois polies, dans l'atmosphère, +étouffante comme un +soir d'été sans air sur une place de petite ville +italienne, de son nom +compact et trop doux, cela aurait dû substituer tout d'un coup +à ce que +je tâchais de me figurer ce qui existait réellement +à Parme, en une +sorte d'arrivée fragmentaire et sans avoir bougé; +c'était, dans +l'algèbre du voyage à la ville de Giorgione, comme une +première équation +à cette inconnue. Mais si j'avais depuis des années—comme +un parfumeur +à un bloc uni de matière grasse—fait absorber à ce +nom de princesse de +Parme le parfum de milliers de violettes, en revanche, dès que +je vis la +princesse, que j'aurais été jusque-là convaincu +être au moins la +Sanseverina, une seconde opération commença, laquelle ne +fut, à vrai +dire, parachevée que quelques mois plus tard, et qui consista, +à l'aide +de nouvelles malaxations chimiques, à expulser toute huile +essentielle +de violettes et tout parfum stendhalien du nom de la princesse et +à y +incorporer à la place l'image d'une petite femme noire, +occupée +d'œuvres, d'une amabilité tellement humble qu'on comprenait tout +de +suite dans quel orgueil altier cette amabilité prenait son +origine. Du +reste, pareille, à quelques différences près, aux +autres grandes dames, +elle était aussi peu stendhalienne que, par exemple, à +Paris, dans le +quartier de l'Europe, la rue de Parme, qui ressemble beaucoup moins au +nom de Parme qu'à toutes les rues avoisinantes, et fait moins +penser à +la Chartreuse où meurt Fabrice qu'à la salle des pas +perdus de la gare +Saint-Lazare.</p> +<p>Son amabilité tenait à deux causes. L'une, +générale, était l'éducation +que cette fille de souverains avait reçue. Sa mère (non +seulement alliée +à toutes les familles royales de l'Europe, mais encore—contraste +avec +la maison ducale de Parme—plus riche qu'aucune princesse +régnante) lui +avait, dès son âge le plus tendre, inculqué les +préceptes +orgueilleusement humbles d'un snobisme évangélique; et +maintenant chaque +trait du visage de la fille, la courbe de ses épaules, les +mouvements de +ses bras semblaient répéter: «Rappelle-toi que si +Dieu t'a fait naître +sur les marches d'un trône, tu ne dois pas en profiter pour +mépriser +ceux à qui la divine Providence a voulu (qu'elle en soit +louée!) que tu +fusses supérieure par la naissance et par les richesses. Au +contraire, +sois bonne pour les petits. Tes aïeux étaient princes de +Clèves et de +Juliers dès 647; Dieu a voulu dans sa bonté que tu +possédasses presque +toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch +qu'Edmond de Rothschild; ta filiation en ligne directe est +établie par +les généalogistes depuis l'an 63 de l'ère +chrétienne; tu as pour +belles-sœurs deux impératrices. Aussi n'aie jamais l'air en +parlant de +te rappeler de si grands privilèges, non qu'ils soient +précaires (car on +ne peut rien changer à l'ancienneté de la race et on aura +toujours +besoin de pétrole), mais il est inutile d'enseigner que tu es +mieux née +que quiconque et que tes placements sont de premier ordre, puisque tout +le monde le sait. Sois secourable aux malheureux. Fournis à tous +ceux +que la bonté céleste t'a fait la grâce de placer +au-dessous de toi ce +que tu peux leur donner sans déchoir de ton rang, +c'est-à-dire des +secours en argent, même des soins d'infirmière, mais bien +entendu jamais +d'invitations à tes soirées, ce qui ne leur ferait aucun +bien, mais, en +diminuant ton prestige, ôterait de son efficacité à +ton action +bienfaisante.»</p> +<p>Aussi, même dans les moments où elle ne pouvait pas +faire de bien, la +princesse cherchait à montrer, ou plutôt à faire +croire par tous les +signes extérieurs du langage muet, qu'elle ne se croyait pas +supérieure +aux personnes au milieu de qui elle se trouvait. Elle avait avec chacun +cette charmante politesse qu'ont avec les inférieurs les gens +bien +élevés et à tout moment, pour se rendre utile, +poussait sa chaise dans +le but de laisser plus de place, tenait mes gants, m'offrait tous ces +services, indignes des fières bourgeoises, et que rendent bien +volontiers les souveraines, ou, instinctivement et par pli +professionnel, les anciens domestiques.</p> +<p>Déjà, en effet, le duc, qui semblait pressé +d'achever les présentations, +m'avait entraîné vers une autre des filles fleurs. En +entendant son nom +je lui dis que j'avais passé devant son château, non loin +de Balbec. +«Oh! comme j'aurais été heureuse de vous le +montrer», dit-elle presque à +voix basse comme pour se montrer plus modeste, mais d'un ton senti, +tout +pénétré du regret de l'occasion manquée +d'un plaisir tout spécial, et +elle ajouta avec un regard insinuant: «J'espère que tout +n'est pas +perdu. Et je dois dire que ce qui vous aurait intéressé +davantage c'eût +été le château de ma tante Brancas; il a +été construit par Mansard; +c'est la perle de la province.» Ce n'était pas seulement +elle qui eût +été contente de montrer son château, mais sa tante +Brancas n'eût pas été +moins ravie de me faire les honneurs du sien, à ce que m'assura +cette +dame qui pensait évidemment que, surtout dans un temps où +la terre tend +à passer aux mains de financiers qui ne savent pas vivre, il +importe que +les grands maintiennent les hautes traditions de l'hospitalité +seigneuriale, par des paroles qui n'engagent à rien. +C'était aussi parce +qu'elle cherchait, comme toutes les personnes de son milieu, à +dire les +choses qui pouvaient faire le plus de plaisir à l'interlocuteur, +à lui +donner la plus haute idée de lui-même, à ce qu'il +crût qu'il flattait +ceux à qui il écrivait, qu'il honorait ses hôtes, +qu'on brûlait de le +connaître. Vouloir donner aux autres cette idée +agréable d'eux-mêmes +existe à vrai dire quelquefois même dans la bourgeoisie +elle-même. On y +rencontre cette disposition bienveillante, à titre de +qualité +individuelle compensatrice d'un défaut, non pas, hélas, +chez les amis +les plus sûrs, mais du moins chez les plus agréables +compagnes. Elle +fleurit en tout cas tout isolément. Dans une partie importante +de +l'aristocratie, au contraire, ce trait de caractère a +cessé d'être +individuel; cultivé par l'éducation, entretenu par +l'idée d'une grandeur +propre qui ne peut craindre de s'humilier, qui ne connaît pas de +rivales, sait que par aménité elle peut faire des heureux +et se complaît +à en faire, il est devenu le caractère +générique d'une classe. Et même +ceux que des défauts personnels trop opposés +empêchent de le garder dans +leur cœur en portent la trace inconsciente dans leur vocabulaire ou +leur +gesticulation.</p> +<p>—C'est une très bonne femme, me dit M. de Guermantes de la +princesse de +Parme, et qui sait être «grande dame» comme personne.</p> +<p>Pendant que j'étais présenté aux femmes, il y +avait un monsieur qui +donnait de nombreux signes d'agitation: c'était le comte +Hannibal de +Bréauté-Consalvi. Arrivé tard, il n'avait pas eu +le temps de s'informer +des convives et quand j'étais entré au salon, voyant en +moi un invité +qui ne faisait pas partie de la société de la duchesse et +devait par +conséquent avoir des titres tout à fait extraordinaires +pour y pénétrer, +il installa son monocle sous l'arcade cintrée de ses sourcils, +pensant +que celui-ci l'aiderait beaucoup à discerner quelle +espèce d'homme +j'étais. Il savait que M<sup>me</sup> de Guermantes avait, +apanage précieux des +femmes vraiment supérieures, ce qu'on appelle un +«salon», c'est-à-dire +ajoutait parfois aux gens de son monde quelque notabilité que +venait de +mettre en vue la découverte d'un remède ou la production +d'un +chef-d'œuvre. Le faubourg Saint-Germain restait encore sous +l'impression +d'avoir appris qu'à la réception pour le roi et la reine +d'Angleterre, +la duchesse n'avait pas craint de convier M. Detaille. Les femmes +d'esprit du faubourg se consolaient malaisément de n'avoir pas +été +invitées tant elles eussent été +délicieusement intéressées d'approcher +ce génie étrange. M<sup>me</sup> de Courvoisier +prétendait qu'il y avait aussi M. +Ribot, mais c'était une invention destinée à faire +croire qu'Oriane +cherchait à faire nommer son mari ambassadeur. Enfin, pour +comble de +scandale, M. de Guermantes, avec une galanterie digne du +maréchal de +Saxe, s'était présenté au foyer de la +Comédie-Française et avait prié +M<sup>lle</sup> Reichenberg de venir réciter des vers devant le +roi, ce qui avait +eu lieu et constituait un fait sans précédent dans les +annales des +raouts. Au souvenir de tant d'imprévu, qu'il approuvait +d'ailleurs +pleinement, étant lui-même autant qu'un ornement et, de la +même façon +que la duchesse de Guermantes, mais dans le sexe masculin, une +consécration pour un salon, M. de Bréauté se +demandant qui je pouvais +bien être sentait un champ très vaste ouvert à ses +investigations. Un +instant le nom de M. Widor passa devant son esprit; mais il jugea que +j'étais bien jeune pour être organiste, et M. Widor trop +peu marquant +pour être «reçu». Il lui parut plus +vraisemblable de voir tout +simplement en moi le nouvel attaché de la légation de +Suède duquel on +lui avait parlé; et il se préparait à me demander +des nouvelles du roi +Oscar par qui il avait été à plusieurs reprises +fort bien accueilli; +mais quand le duc, pour me présenter, eut dit mon nom à +M. de Bréauté, +celui-ci, voyant que ce nom lui était absolument inconnu, ne +douta plus +dès lors que, me trouvant là, je ne fusse quelque +célébrité. Oriane +décidément n'en faisait pas d'autres et savait l'art +d'attirer les +hommes en vue dans son salon, au pourcentage de un pour cent bien +entendu, sans quoi elle l'eût déclassé. M. de +Bréauté commença donc à se +pourlécher les babines et à renifler de ses narines +friandes, mis en +appétit non seulement par le bon dîner qu'il était +sûr de faire, mais +par le caractère de la réunion que ma présence ne +pouvait manquer de +rendre intéressante et qui lui fournirait un sujet de +conversation +piquant le lendemain au déjeuner du duc de Chartres. Il +n'était pas +encore fixé sur le point de savoir si c'était moi dont on +venait +d'expérimenter le sérum contre le cancer ou de mettre en +répétition le +prochain lever de rideau au Théâtre-Français, mais +grand intellectuel, +grand amateur de «récits de voyages», il ne cessait +pas de multiplier +devant moi les révérences, les signes d'intelligence, les +sourires +filtrés par son monocle; soit dans l'idée fausse qu'un +homme de valeur +l'estimerait davantage s'il parvenait à lui inculquer l'illusion +que +pour lui, comte de Bréauté-Consalvi, les +privilèges de la pensée +n'étaient pas moins dignes de respect que ceux de la naissance; +soit +tout simplement par besoin et difficulté d'exprimer sa +satisfaction, +dans l'ignorance de la langue qu'il devait me parler, en somme comme +s'il se fût trouvé en présence de quelqu'un des +«naturels» d'une terre +inconnue où aurait atterri son radeau et avec lesquels, par +espoir du +profit, il tâcherait, tout en observant curieusement leurs +coutumes et +sans interrompre les démonstrations d'amitié ni pousser +comme eux de +grands cris, de troquer des œufs d'autruche et des épices contre +des +verroteries. Après avoir répondu de mon mieux à sa +joie, je serrai la +main du duc de Châtellerault que j'avais déjà +rencontré chez M<sup>me</sup> de +Villeparisis, de laquelle il me dit que c'était une fine mouche. +Il +était extrêmement Guermantes par la blondeur des cheveux, +le profil +busqué, les points où la peau de la joue s'altère, +tout ce qui se voit +déjà dans les portraits de cette famille que nous ont +laissés le XVI<sup>e</sup> et +le XVII<sup>e</sup> siècle. Mais comme je n'aimais plus la +duchesse, sa +réincarnation en un jeune homme était sans attrait pour +moi. Je lisais +le crochet que faisait le nez du duc de Châtellerault comme la +signature +d'un peintre que j'aurais longtemps étudié, mais qui ne +m'intéressait +plus du tout. Puis je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le +malheur de mes phalanges qui n'en sortirent que meurtries, je les +laissai s'engager dans l'étau qu'était une poignée +de mains à +l'allemande, accompagnée d'un sourire ironique ou bonhomme du +prince de +Faffenheim, l'ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms +propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince +Von, que +lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait +à des intimes, Von. +Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à +la rigueur, à cause de +la longueur d'un nom composé. On se rendait moins compte des +raisons qui +faisaient remplacer Elisabeth tantôt par Lili, tantôt par +Bebeth, comme +dans un autre monde pullulaient les Kikim. On s'explique que des +hommes, +cependant assez oisifs et frivoles en général, eussent +adopté «Quiou» +pour ne pas perdre, en disant Montesquiou, leur temps. Mais on voit +moins ce qu'ils en gagnaient à prénommer un de leurs +cousins Dinand au +lieu de Ferdinand. Il ne faudrait pas croire du reste que pour donner +des prénoms les Guermantes procédassent invariablement +par la répétition +d'une syllabe. Ainsi deux sœurs, la comtesse de Montpeyroux et la +vicomtesse de Vélude, lesquelles étaient toutes d'une +énorme grosseur, +ne s'entendaient jamais appeler, sans s'en fâcher le moins du +monde et +sans que personne songeât à en sourire, tant l'habitude +était ancienne, +que «Petite» et «Mignonne». M<sup>me</sup> de +Guermantes, qui adorait M<sup>me</sup> de +Montpeyroux, eût, si celle-ci eût été +gravement atteinte, demandé avec +des larmes à sa sœur: «On me dit que «Petite» +est très mal.» M<sup>me</sup> de +l'Éclin portant les cheveux en bandeaux qui lui cachaient +entièrement +les oreilles, on ne l'appelait jamais que «ventre +affamé». Quelquefois +on se contentait d'ajouter un <i>a</i> au nom ou au prénom du +mari pour +désigner la femme. L'homme le plus avare, le plus sordide, le +plus +inhumain du faubourg ayant pour prénom Raphaël, sa +charmante, sa fleur +sortant aussi du rocher signait toujours Raphaëla; mais ce sont +là +seulement simples échantillons de règles innombrables +dont nous pourrons +toujours, si l'occasion s'en présente, expliquer quelques-unes. +Ensuite +je demandai au duc de me présenter au prince d'Agrigente. +«Comment, vous +ne connaissez pas cet excellent Gri-gri», s'écria M. de +Guermantes, et +il dit mon nom à M. d'Agrigente. Celui de ce dernier, si souvent +cité +par Françoise, m'était toujours apparu comme une +transparente verrerie, +sous laquelle je voyais, frappés au bord de la mer violette par +les +rayons obliques d'un soleil d'or, les cubes roses d'une cité +antique +dont je ne doutais pas que le prince—de passage à Paris par un +bref +miracle—ne fût lui-même, aussi lumineusement sicilien et +glorieusement +patiné, le souverain effectif. Hélas, le vulgaire +hanneton auquel on me +présenta, et qui pirouetta pour me dire bonjour avec une lourde +désinvolture qu'il croyait élégante, était +aussi indépendant de son nom +que d'une œuvre d'art qu'il eût possédée, sans +porter sur soi aucun +reflet d'elle, sans peut-être l'avoir jamais regardée. Le +prince +d'Agrigente était si entièrement dépourvu de quoi +que ce fût de princier +et qui pût faire penser à Agrigente, que c'en était +à supposer que son +nom, entièrement distinct de lui, relié par rien à +sa personne, avait eu +le pouvoir d'attirer à soit tout ce qu'il aurait pu y avoir de +vague +poésie en cet homme comme chez tout autre, et de l'enfermer +après cette +opération dans les syllabes enchantées. Si +l'opération avait eu lieu, +elle avait été en tout cas bien faite, car il ne restait +plus un atome +de charme à retirer de ce parent des Guermantes. De sorte qu'il +se +trouvait à la fois le seul homme au monde qui fût prince +d'Agrigente et +peut-être l'homme au monde qui l'était le moins. Il +était d'ailleurs +fort heureux de l'être, mais comme un banquier est heureux +d'avoir de +nombreuses actions d'une mine, sans se soucier d'ailleurs si cette mine +répond au joli nom de mine Ivanhœ et de mine Primerose, ou si +elle +s'appelle seulement la mine Premier. Cependant, tandis que s'achevaient +les présentations si longues à raconter mais qui, +commencées dès mon +entrée au salon, n'avaient duré que quelques instants, et +que M<sup>me</sup> de +Guermantes, d'un ton presque suppliant, me disait: «Je suis +sûre que +Basin vous fatigue à vous mener ainsi de l'une à l'autre, +nous voulons +que vous connaissiez nos amis, mais nous voulons surtout ne pas vous +fatiguer pour que vous reveniez souvent», le duc, d'un mouvement +assez +gauche et timoré, donna (ce qu'il aurait bien voulu faire depuis +une +heure remplie pour moi par la contemplation des Elstir) le signe qu'on +pouvait servir.</p> +<p>Il faut ajouter qu'un des invités manquait, M. de Grouchy, +dont la +femme, née Guermantes, était venue seule de son +côté, le mari devant +arriver directement de la chasse où il avait passé la +journée. Ce M. de +Grouchy, descendant de celui du Premier Empire et duquel on a dit +faussement que son absence au début de Waterloo avait +été la cause +principale de la défaite de Napoléon, était d'une +excellente famille, +insuffisante pourtant aux yeux de certains entichés de noblesse. +Ainsi +le prince de Guermantes, qui devait être bien des années +plus tard moins +difficile pour lui-même, avait-il coutume de dire à ses +nièces: «Quel +malheur pour cette pauvre M<sup>me</sup> de Guermantes (la vicomtesse +de +Guermantes, mère de M<sup>me</sup> de Grouchy) qu'elle n'ait +jamais pu marier ses +enfants.—Mais, mon oncle, l'aînée a épousé +M. de Grouchy.—Je n'appelle +pas cela un mari! Enfin, on prétend que l'oncle François +a demandé la +cadette, cela fera qu'elles ne seront pas toutes restées +filles.»</p> +<p>Aussitôt l'ordre de servir donné, dans un vaste +déclic giratoire, +multiple et simultané, les portes de la salle à manger +s'ouvrirent à +deux battants; un maître d'hôtel qui avait l'air d'un +maître des +cérémonies s'inclina devant la princesse de Parme et +annonça la +nouvelle: «Madame est servie», d'un ton pareil à +celui dont il aurait +dit: «Madame se meurt», mais qui ne jeta aucune tristesse +dans +l'assemblée, car ce fut d'un air folâtre, et comme +l'été à Robinson, que +les couples s'avancèrent l'un derrière l'autre vers la +salle à manger, +se séparant quand ils avaient gagné leur place où +des valets de pied +poussaient derrière eux leur chaise; la dernière, M<sup>me</sup> +de Guermantes +s'avança vers moi, pour que je la conduisisse à table et +sans que +j'éprouvasse l'ombre de la timidité que j'aurais pu +craindre, car, en +chasseresse à qui une grande adresse musculaire a rendu la +grâce facile, +voyant sans doute que je m'étais mis du côté qu'il +ne fallait pas, elle +pivota avec tant de justesse autour de moi que je trouvai son bras sur +le mien et le plus naturellement encadré dans un rythme de +mouvements +précis et nobles. Je leur obéis avec d'autant plus +d'aisance que les +Guermantes n'y attachaient pas plus d'importance qu'au savoir un vrai +savant, chez qui on est moins intimidé que chez un ignorant; +d'autres +portes s'ouvrirent par où entra la soupe fumante, comme si le +dîner +avait lieu dans un théâtre de pupazzi habilement +machiné et où l'arrivée +tardive du jeune invité mettait, sur un signe du maître, +tous les +rouages en action.</p> +<p>C'est timide et non majestueusement souverain qu'avait +été ce signe du +duc, auquel avait répondu le déclanchement de cette +vaste, ingénieuse, +obéissante et fastueuse horlogerie mécanique et humaine. +L'indécision du +geste ne nuisit pas pour moi à l'effet du spectacle qui lui +était +subordonné. Car je sentais que ce qui l'avait rendu +hésitant et +embarrassé était la crainte de me laisser voir qu'on +n'attendait que moi +pour dîner et qu'on m'avait attendu longtemps, de même que M<sup>me</sup> +de +Guermantes avait peur qu'ayant regardé tant de tableaux, on ne +me +fatiguât et ne m'empêchât de prendre mes aises en me +présentant à jet +continu. De sorte que c'était le manque de grandeur dans le +geste qui +dégageait la grandeur véritable. De même que cette +indifférence du duc à +son propre luxe, ses égards au contraire pour un hôte, +insignifiant en +lui-même mais qu'il voulait honorer. Ce n'est pas que M. de +Guermantes +ne fût par certains côtés fort ordinaire, et +n'eût même des ridicules +d'homme trop riche, l'orgueil d'un parvenu qu'il n'était pas.</p> +<p>Mais de même qu'un fonctionnaire ou qu'un prêtre voient +leur médiocre +talent multiplié à l'infini (comme une vague par toute la +mer qui se +presse derrière elle) par ces forces auxquelles ils s'appuient, +l'administration française et l'église catholique, de +même M. de +Guermantes était porté par cette autre force, la +politesse +aristocratique la plus vraie. Cette politesse exclut bien des gens. M<sup>me</sup> +de Guermantes n'eût pas reçu M<sup>me</sup> de Cambremer +ou M. de Forcheville. Mais +du moment que quelqu'un, comme c'était mon cas, paraissait +susceptible +d'être agrégé au milieu Guermantes, cette politesse +découvrait des +trésors de simplicité hospitalière plus +magnifiques encore s'il est +possible que ces vieux salons, ces merveilleux meubles restés +là.</p> +<p>Quand il voulait faire plaisir à quelqu'un, M. de Guermantes +avait ainsi +pour faire de lui, ce jour-là, le personnage principal, un art +qui +savait mettre à profit la circonstance et le lieu. Sans doute +à +Guermantes ses «distinctions» et ses +«grâces» eussent pris une autre +forme. Il eût fait atteler pour m'emmener faire seul avec lui une +promenade avant dîner. Telles qu'elles étaient, on se +sentait touché par +ses façons comme on l'est, en lisant des Mémoires du +temps, par celles +de Louis XIV quand il répond avec bonté, d'un air riant +et avec une +demi-révérence, à quelqu'un qui vient le +solliciter. Encore faut-il, +dans les deux cas, comprendre que cette politesse n'allait pas au +delà +de ce que ce mot signifie.</p> +<p>Louis XIV (auquel les entichés de noblesse de son temps +reprochent +pourtant son peu de souci de l'étiquette, si bien, dit +Saint-Simon, +qu'il n'a été qu'un fort petit roi pour le rang en +comparaison de +Philippe de Valois, Charles V, etc.) fait rédiger les +instructions les +plus minutieuses pour que les princes du sang et les ambassadeurs +sachent à quels souverains ils doivent laisser la main. Dans +certains +cas, devant l'impossibilité d'arriver à une entente, on +préfère convenir +que le fils de Louis XIV, Monseigneur, ne recevra chez lui tel +souverain +étranger que dehors, en plein air, pour qu'il ne soit pas dit +qu'en +entrant dans le château l'un a précédé +l'autre; et l'Électeur palatin, +recevant le duc de Chevreuse à dîner, feint, pour ne pas +lui laisser la +main, d'être malade et dîne avec lui mais couché, ce +qui tranche la +difficulté. M. le Duc évitant les occasions de rendre le +service à +Monsieur, celui-ci, sur le conseil du roi son frère dont il est +du reste +tendrement aimé, prend un prétexte pour faire monter son +cousin à son +lever et le forcer à lui passer sa chemise. Mais dès +qu'il s'agit d'un +sentiment profond, des choses du cœur, le devoir, si inflexible tant +qu'il s'agit de politesse, change entièrement. Quelques heures +après la +mort de ce frère, une des personnes qu'il a le plus +aimées, quand +Monsieur, selon l'expression du duc de Montfort, est «encore tout +chaud», Louis XIV chante des airs d'opéras, +s'étonne que la duchesse de +Bourgogne, laquelle a peine à dissimuler sa douleur, ait l'air +si +mélancolique, et voulant que la gaieté recommence +aussitôt, pour que les +courtisans se décident à se remettre au jeu ordonne au +duc de Bourgogne +de commencer une partie de brelan. Or, non seulement dans les actions +mondaines et concentrées, mais dans le langage le plus +involontaire, +dans les préoccupations, dans l'emploi du temps de M. de +Guermantes, on +retrouvait le même contraste: les Guermantes n'éprouvaient +pas plus de +chagrin que les autres mortels, on peut même dire que leur +sensibilité +véritable était moindre; en revanche, on voyait tous les +jours leur nom +dans les mondanités du <i>Gaulois</i> à cause du nombre +prodigieux +d'enterrements où ils eussent trouvé coupable de ne pas +se faire +inscrire. Comme le voyageur retrouve, presque semblables, les maisons +couvertes de terre, les terrasses que purent connaître +Xénophon ou saint +Paul, de même dans les manières de M. de Guermantes, homme +attendrissant +de gentillesse et révoltant de dureté, esclave des plus +petites +obligations et délié des pactes les plus sacrés, +je retrouvais encore +intacte après plus de deux siècles écoulés +cette déviation particulière +à la vie de cour sous Louis XIV et qui transporte les scrupules +de +conscience du domaine des affections et de la moralité aux +questions de +pure forme.</p> +<p>L'autre raison de l'amabilité que me montra la princesse de +Parme était +plus particulière. C'est qu'elle était persuadée +d'avance que tout ce +qu'elle voyait chez la duchesse de Guermantes, choses et gens, +était +d'une qualité supérieure à tout ce qu'elle avait +chez elle. Chez toutes +les autres personnes, elle agissait, il est vrai, comme s'il en avait +été ainsi; pour le plat le plus simple, pour les fleurs +les plus +ordinaires, elle ne se contentait pas de s'extasier, elle demandait la +permission d'envoyer dès le lendemain chercher la recette ou +regarder +l'espèce par son cuisinier ou son jardinier en chef, personnages +à gros +appointements, ayant leur voiture à eux et surtout leurs +prétentions +professionnelles, et qui se trouvaient fort humiliés de venir +s'informer +d'un plat dédaigné ou prendre modèle sur une +variété d'œillets laquelle +n'était pas moitié aussi belle, aussi +«panachée» de «chinages», aussi +grande quant aux dimensions des fleurs, que celles qu'ils avaient +obtenues depuis longtemps chez la princesse. Mais si de la part de +celle-ci, chez tout le monde, cet étonnement devant les moindres +choses +était factice et destiné à montrer qu'elle ne +tirait pas de la +supériorité de son rang et de ses richesses un orgueil +défendu par ses +anciens précepteurs, dissimulé par sa mère et +insupportable à Dieu, en +revanche, c'est en toute sincérité qu'elle regardait le +salon de la +duchesse de Guermantes comme un lieu privilégié où +elle ne pouvait +marcher que de surprises en délices. D'une façon +générale d'ailleurs, +mais qui serait bien insuffisante à expliquer cet état +d'esprit, les +Guermantes étaient assez différents du reste de la +société +aristocratique, ils étaient plus précieux et plus rares. +Ils m'avaient +donné au premier aspect l'impression contraire, je les avais +trouvés +vulgaires, pareils à tous les hommes et à toutes les +femmes, mais parce +que préalablement j'avais vu en eux, comme en Balbec, en +Florence, en +Parme, des noms. Évidemment, dans ce salon, toutes les femmes +que +j'avais imaginées comme des statuettes de Saxe ressemblaient +tout de +même davantage à la grande majorité des femmes. +Mais de même que Balbec +ou Florence, les Guermantes, après avoir déçu +l'imagination parce qu'ils +ressemblaient plus à leurs pareils qu'à leur nom, +pouvaient ensuite, +quoique à un moindre degré, offrir à +l'intelligence certaines +particularités qui les distinguaient. Leur physique même, +la couleur +d'un rose spécial, allant quelquefois jusqu'au violet, de leur +chair, +une certaine blondeur quasi éclairante des cheveux +délicats, même chez +les hommes, massés en touffes dorées et douces, +moitié de lichens +pariétaires et de pelage félin (éclat lumineux +à quoi correspondait un +certain brillant de l'intelligence, car, si l'on disait le teint et les +cheveux des Guermantes, on disait aussi l'esprit des Guermantes comme +l'esprit des Mortemart—une certaine qualité sociale plus fine +dès avant +Louis XIV, et d'autant plus reconnue de tous qu'ils la promulguaient +eux-mêmes), tout cela faisait que, dans la matière +même, si précieuse +fût-elle, de la société aristocratique où on +les trouvait engainés ça et +là, les Guermantes restaient reconnaissables, faciles à +discerner et à +suivre, comme les filons dont la blondeur veine le jaspe et l'onyx, ou +plutôt encore comme le souple ondoiement de cette chevelure de +clarté +dont les crins dépeignés courent comme de flexibles +rayons dans les +flancs de l'agate-mousse.</p> +<p>Les Guermantes—du moins ceux qui étaient dignes du +nom—n'étaient pas +seulement d'une qualité de chair, de cheveu, de transparent +regard, +exquise, mais avaient une manière de se tenir, de marcher, de +saluer, de +regarder avant de serrer la main, de serrer la main, par quoi ils +étaient aussi différents en tout cela d'un homme du monde +quelconque que +celui-ci d'un fermier en blouse. Et malgré leur amabilité +on se disait: +n'ont-ils pas vraiment le droit, quoiqu'ils le dissimulent, quand ils +nous voient marcher, saluer, sortir, toutes ces choses qui, accomplies +par eux, devenaient aussi gracieuses que le vol de l'hirondelle ou +l'inclinaison de la rose, de penser: ils sont d'une autre race que nous +et nous sommes, nous, les princes de la terre? Plus tard je compris que +les Guermantes me croyaient en effet d'une race autre, mais qui +excitait +leur envie, parce que je possédais des mérites que +j'ignorais et qu'ils +faisaient profession de tenir pour seuls importants. Plus tard encore +j'ai senti que cette profession de foi n'était qu'à demi +sincère et que +chez eux le dédain ou l'étonnement coexistaient avec +l'admiration et +l'envie. La flexibilité physique essentielle aux Guermantes +était +double; grâce à l'une, toujours en action, à tout +moment, et si par +exemple un Guermantes mâle allait saluer une dame, il obtenait +une +silhouette de lui-même, faite de l'équilibre instable de +mouvements +asymétriques et nerveusement compensés, une jambe +traînant un peu soit +exprès, soit parce qu'ayant été souvent +cassée à la chasse elle +imprimait au torse, pour rattraper l'autre jambe, une déviation +à +laquelle la remontée d'une épaule faisait contrepoids, +pendant que le +monocle s'installait dans l'œil, haussait un sourcil au même +moment où +le toupet des cheveux s'abaissait pour le salut; l'autre +flexibilité, +comme la forme de la vague, du vent ou du sillage que garde à +jamais la +coquille ou le bateau, s'était pour ainsi dire stylisée +en une sorte de +mobilité fixée, incurvant le nez busqué qui sous +les yeux bleus à fleur +de tête, au-dessus des lèvres trop minces, d'où +sortait, chez les +femmes, une voix rauque, rappelait l'origine fabuleuse enseignée +au XVI<sup>e</sup> +siècle par le bon vouloir de généalogistes +parasites et hellénisants à +cette race, ancienne sans doute, mais pas au point qu'ils +prétendaient +quand ils lui donnaient pour origine la fécondation mythologique +d'une +nymphe par un divin Oiseau.</p> +<p>Les Guermantes n'étaient pas moins spéciaux au point +de vue intellectuel +qu'au point de vue physique. Sauf le prince Gilbert (l'époux aux +idées +surannées de «Marie Gilbert» et qui faisait asseoir +sa femme à gauche +quand ils se promenaient en voiture parce qu'elle était de moins +bon +sang, pourtant royal, que lui), mais il était une exception et +faisait, +absent, l'objet des railleries de la famille et d'anecdotes toujours +nouvelles, les Guermantes, tout en vivant dans le pur +«gratin» de +l'aristocratie, affectaient de ne faire aucun cas de la noblesse. Les +théories de la duchesse de Guermantes, laquelle à vrai +dire à force +d'être Guermantes devenait dans une certaine mesure quelque chose +d'autre et de plus agréable, mettaient tellement au-dessus de +tout +l'intelligence et étaient en politique si socialistes qu'on se +demandait +où dans son hôtel se cachait le génie chargé +d'assurer le maintien de la +vie aristocratique, et qui toujours invisible, mais évidemment +tapi +tantôt dans l'antichambre, tantôt dans le salon, +tantôt dans le cabinet +de toilette, rappelait aux domestiques de cette femme qui ne croyait +pas +aux titres de lui dire «Madame la duchesse», à cette +personne qui +n'aimait que la lecture et n'avait point de respect humain, d'aller +dîner chez sa belle-sœur quand sonnaient huit heures et de se +décolleter pour cela.</p> +<p>Le même génie de la famille présentait à M<sup>me</sup> +de Guermantes la situation +des duchesses, du moins des premières d'entre elles, et comme +elle +multimillionnaires, le sacrifice à d'ennuyeux +thés-dîners en ville, +raouts, d'heures où elle eût pu lire des choses +intéressantes, comme des +nécessités désagréables analogues à +la pluie, et que M<sup>me</sup> de Guermantes +acceptait en exerçant sur elles sa verve frondeuse mais sans +aller +jusqu'à rechercher les raisons de son acceptation. Ce curieux +effet du +hasard que le maître d'hôtel de M<sup>me</sup> de +Guermantes dît toujours: «Madame +la duchesse» à cette femme qui ne croyait qu'à +l'intelligence, ne +paraissait pourtant pas la choquer. Jamais elle n'avait pensé +à le prier +de lui dire «Madame» tout simplement. En poussant la bonne +volonté +jusqu'à ses extrêmes limites, on eût pu croire que, +distraite, elle +entendait seulement «Madame» et que l'appendice verbal qui +y était +ajouté n'était pas perçu. Seulement, si elle +faisait la sourde, elle +n'était pas muette. Or, chaque fois qu'elle avait une commission +à +donner à son mari, elle disait au maître d'hôtel: +«Vous rappellerez à +Monsieur le duc...»</p> +<p>Le génie de la famille avait d'ailleurs d'autres occupations, +par +exemple de faire parler de morale. Certes il y avait des Guermantes +plus +particulièrement intelligents, des Guermantes plus +particulièrement +moraux, et ce n'étaient pas d'habitude les mêmes. Mais les +premiers—même un Guermantes qui avait fait des faux et trichait +au jeu +et était le plus délicieux de tous, ouvert à +toutes les idées neuves et +justes—traitaient encore mieux de la morale que les seconds, et de la +même façon que M<sup>me</sup> de Villeparisis, dans les +moments où le génie de la +famille s'exprimait par la bouche de la vieille dame. Dans des moments +identiques on voyait tout d'un coup les Guermantes prendre un ton +presque aussi vieillot, aussi bonhomme, et à cause de leur +charme plus +grand, plus attendrissant que celui de la marquise pour dire d'une +domestique: «On sent qu'elle a un bon fond, c'est une fille qui +n'est +pas commune, elle doit être la fille de gens bien, elle est +certainement +restée toujours dans le droit chemin.» A ces +moments-là le génie de la +famille se faisait intonation. Mais parfois il était aussi +tournure, air +de visage, le même chez la duchesse que chez son +grand-père le maréchal, +une sorte d'insaisissable convulsion (pareille à celle du +Serpent, génie +carthaginois de la famille Barca), et par quoi j'avais +été plusieurs +fois saisi d'un battement de cœur, dans mes promenades matinales, +quand, +avant d'avoir reconnu M<sup>me</sup> de Guermantes, je me sentais +regardé par elle +du fond d'une petite crémerie. Ce génie était +intervenu dans une +circonstance qui avait été loin d'être +indifférente non seulement aux +Guermantes, mais aux Courvoisier, partie adverse de la famille et, +quoique d'aussi bon sang que les Guermantes, tout l'opposé d'eux +(c'est +même par sa grand'mère Courvoisier que les Guermantes +expliquaient le +parti pris du prince de Guermantes de toujours parler naissance et +noblesse comme si c'était la seule chose qui importât). +Non seulement +les Courvoisier n'assignaient pas à l'intelligence le même +rang que les +Guermantes, mais ils ne possédaient pas d'elle la même +idée. Pour un +Guermantes (fût-il bête), être intelligent, +c'était avoir la dent dure, +être capable de dire des méchancetés, d'emporter le +morceau, c'était +aussi pouvoir vous tenir tête aussi bien sur la peinture, sur la +musique, sur l'architecture, parler anglais. Les Courvoisier se +faisaient de l'intelligence une idée moins favorable et, pour +peu qu'on +ne fût pas de leur monde, être intelligent n'était +pas loin de signifier +«avoir probablement assassiné père et +mère». Pour eux l'intelligence +était l'espèce de «pince monseigneur» +grâce à laquelle des gens qu'on ne +connaissait ni d'Ève ni d'Adam forçaient les portes des +salons les plus +respectés, et on savait chez les Courvoisier qu'il finissait +toujours +par vous en cuire d'avoir reçu de telles +«espèces». Aux insignifiantes +assertions des gens intelligents qui n'étaient pas du monde, les +Courvoisier opposaient une méfiance systématique. +Quelqu'un ayant dit +une fois: «Mais Swann est plus jeune que Palamède.—Du +moins il vous le +dit; et s'il vous le dit soyez sûr que c'est qu'il y trouve son +intérêt», avait répondu M<sup>me</sup> de +Gallardon. Bien plus, comme on disait de +deux étrangères très élégantes que +les Guermantes recevaient, qu'on +avait fait passer d'abord celle-ci puisqu'elle était +l'aînée: «Mais +est-elle même l'aînée?» avait demandé M<sup>me</sup> +de Gallardon, non pas +positivement comme si ce genre de personnes n'avaient pas d'âge, +mais +comme si, vraisemblablement dénuées d'état civil +et religieux, de +traditions certaines, elles fussent plus ou moins jeunes comme les +petites chattes d'une même corbeille entre lesquelles un +vétérinaire +seul pourrait se reconnaître. Les Courvoisier, mieux que les +Guermantes, +maintenaient d'ailleurs en un sens l'intégrité de la +noblesse à la fois +grâce à l'étroitesse de leur esprit et à la +méchanceté de leur cœur. De +même que les Guermantes (pour qui, au-dessous des familles +royales et de +quelques autres comme les de Ligne, les La Trémoille, etc., tout +le +reste se confondait dans un vague fretin) étaient insolents avec +des +gens de race ancienne qui habitaient autour de Guermantes, +précisément +parce qu'ils ne faisaient pas attention à ces mérites de +second ordre +dont s'occupaient énormément les Courvoisier, le manque +de ces mérites +leur importait peu. Certaines femmes qui n'avaient pas un rang +très +élevé dans leur province mais brillamment mariées, +riches, jolies, +aimées des duchesses, étaient pour Paris, où l'on +est peu au courant des +«père et mère», un excellent et +élégant article d'importation. Il +pouvait arriver, quoique rarement, que de telles femmes fussent, par le +canal de la princesse de Parme, ou en vertu de leur agrément +propre, +reçues chez certaines Guermantes. Mais, à leur +égard, l'indignation des +Courvoisier ne désarmait jamais. Rencontrer entre cinq et six, +chez leur +cousine, des gens avec les parents de qui leurs parents n'aimaient pas +à +frayer dans le Perche, devenait pour eux un motif de rage croissante et +un thème d'inépuisables déclamations. Dès +le moment, par exemple, où la +charmante comtesse G... entrait chez les Guermantes, le visage de M<sup>me</sup> +de +Villebon prenait exactement l'expression qu'il eût dû +prendre si elle +avait eu à réciter le vers:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span><i>Et s'il n'en reste qu'un, je serai +celui-là.</i><br/> +</span></div> +</div> +<p>vers qui lui était du reste inconnu. Cette Courvoisier avait +avalé +presque tous les lundis un éclair chargé de crème +à quelques pas de la +comtesse G..., mais sans résultat. Et M<sup>me</sup> de Villebon +confessait en +cachette qu'elle ne pouvait concevoir comment sa cousine Guermantes +recevait une femme qui n'était même pas de la +deuxième société, à +Châteaudun. «Ce n'est vraiment pas la peine que ma cousine +soit si +difficile sur ses relations, c'est à se moquer du monde», +concluait M<sup>me</sup> +de Villebon avec une autre expression de visage, celle-là +souriante et +narquoise dans le désespoir, sur laquelle un petit jeu de +devinettes eût +plutôt mis un autre vers que la comtesse ne connaissait +naturellement +pas davantage:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span><i>Grâce aux dieux mon malheur passe +mon espérance</i>.<br/> +</span></div> +</div> +<p>Au reste, anticipons sur les événements en disant que +la «persévérance», +rime d'espérance dans le vers suivant, de M<sup>me</sup> de +Villebon à snober M<sup>me</sup> +G... ne fut pas tout à fait inutile. Aux yeux de M<sup>me</sup> +G... elle doua M<sup>me</sup> +de Villebon d'un prestige tel, d'ailleurs purement imaginaire, que, +quand la fille de M<sup>me</sup> G..., qui était la plus jolie +et la plus riche des +bals de l'époque, fut à marier, on s'étonna de lui +voir refuser tous les +ducs. C'est que sa mère, se souvenant des avanies hebdomadaires +qu'elle +avait essuyées rue de Grenelle en souvenir de Châteaudun, +ne souhaitait +véritablement qu'un mari pour sa fille: un fils Villebon.</p> +<p>Un seul point sur lequel Guermantes et Courvoisier se rencontraient +était dans l'art, infiniment varié d'ailleurs, de marquer +les distances. +Les manières des Guermantes n'étaient pas +entièrement uniformes chez +tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui +l'étaient +vraiment, quand on vous présentait à eux, +procédaient à une sorte de +cérémonie, à peu près comme si le fait +qu'ils vous eussent tendu la main +eût été aussi considérable que s'il +s'était agi de vous sacrer +chevalier. Au moment où un Guermantes, n'eût-il que vingt +ans, mais +marchant déjà sur les traces de ses aînés, +entendait votre nom prononcé +par le présentateur, il laissait tomber sur vous, comme s'il +n'était +nullement décidé à vous dire bonjour, un regard +généralement bleu, +toujours de la froideur d'un acier qu'il semblait prêt à +vous plonger +dans les plus profonds replis du cœur. C'est du reste ce que les +Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psychologues +de +premier ordre. Ils pensaient de plus accroître par cette +inspection +l'amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait +délivré +qu'à bon escient. Tout ceci se passait à une distance de +vous qui, +petite s'il se fût agi d'une passe d'armes, semblait +énorme pour une +poignée de main et glaçait dans le deuxième cas +comme elle eût fait dans +le premier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide +tournée +accomplie dans les dernières cachettes de votre âme et de +votre +honorabilité, vous avait jugé digne de vous rencontrer +désormais avec +lui, sa main, dirigée vers vous au bout d'un bras tendu dans +toute sa +longueur, avait l'air de vous présenter un fleuret pour un +combat +singulier, et cette main était en somme placée si loin du +Guermantes à +ce moment-là que, quand il inclinait alors la tête, il +était difficile +de distinguer si c'était vous ou sa propre main qu'il saluait. +Certains +Guermantes n'ayant pas le sentiment de la mesure, ou incapables de ne +pas se répéter sans cesse, exagéraient en +recommençant cette cérémonie +chaque fois qu'ils vous rencontraient. Étant donné qu'ils +n'avaient plus +à procéder à l'enquête psychologique +préalable pour laquelle le «génie +de la famille» leur avait délégué ses +pouvoirs dont ils devaient se +rappeler les résultats, l'insistance du regard perforateur +précédant la +poignée de main ne pouvait s'expliquer que par l'automatisme +qu'avait +acquis leur regard ou par quelque don de fascination qu'ils pensaient +posséder. Les Courvoisier, dont le physique était +différent, avaient +vainement essayé de s'assimiler ce salut scrutateur et +s'étaient +rabattus sur la raideur hautaine ou la négligence rapide. En +revanche, +c'était aux Courvoisier que certaines très rares +Guermantes du sexe +féminin semblaient avoir emprunté le salut des dames. En +effet, au +moment où on vous présentait à une de ces +Guermantes-là, elle vous +faisait un grand salut dans lequel elle approchait de vous, à +peu près +selon un angle de quarante-cinq degrés, la tête et le +buste, le bas du +corps (qu'elle avait fort haut jusqu'à la ceinture, qui faisait +pivot) +restant immobile. Mais à peine avait-elle projeté ainsi +vers vous la +partie supérieure de sa personne, qu'elle la rejetait en +arrière de la +verticale par un brusque retrait d'une longueur à peu +près égale. Le +renversement consécutif neutralisait ce qui vous avait paru +être +concédé, le terrain que vous aviez cru gagner ne restait +même pas acquis +comme en matière de duel, les positions primitives +étaient gardées. +Cette même annulation de l'amabilité par la reprise des +distances (qui +était d'origine Courvoisier et destinée à montrer +que les avances faites +dans le premier mouvement n'étaient qu'une feinte d'un instant) +se +manifestait aussi clairement, chez les Courvoisier comme chez les +Guermantes, dans les lettres qu'on recevait d'elles, au moins pendant +les premiers temps de leur connaissance. Le «corps» de la +lettre pouvait +contenir des phrases qu'on n'écrirait, semble-t-il, qu'à +un ami, mais +c'est en vain que vous eussiez cru pouvoir vous vanter d'être +celui de +la dame, car la lettre commençait par: «monsieur» et +finissait par: +«Croyez, monsieur, à mes sentiments +distingués.» Dès lors, entre ce +froid début et cette fin glaciale qui changeaient le sens de +tout le +reste, pouvaient se succéder (si c'était une +réponse à une lettre de +condoléance de vous) les plus touchantes peintures du chagrin +que la +Guermantes avait eu à perdre sa sœur, de l'intimité qui +existait entre +elles, des beautés du pays où elle villégiaturait, +des consolations +qu'elle trouvait dans le charme de ses petits enfants, tout cela +n'était +plus qu'une lettre comme on en trouve dans des recueils et dont le +caractère intime n'entraînait pourtant pas plus +d'intimité entre vous et +l'épistolière que si celle-ci avait été +Pline le Jeune ou M<sup>me</sup> de +Simiane.</p> +<p>Il est vrai que certaines Guermantes vous écrivaient +dès les premières +fois «mon cher ami», «mon ami», ce +n'étaient pas toujours les plus +simples d'entre elles, mais plutôt celles qui, ne vivant qu'au +milieu +des rois et, d'autre part, étant +«légères», prenaient dans leur orgueil +la certitude que tout ce qui venait d'elles faisait plaisir et dans +leur +corruption l'habitude de ne marchander aucune des satisfactions +qu'elles +pouvaient offrir. Du reste, comme il suffisait qu'on eût eu une +trisaïeule commune sous Louis XIII pour qu'un jeune Guermantes dit +en +parlant de la marquise de Guermantes «la tante Adam», les +Guermantes +étaient si nombreux que même pour ces simples rites, celui +du salut de +présentation par exemple, il existait bien des +variétés. Chaque +sous-groupe un peu raffiné avait le sien, qu'on se transmettait +des +parents aux enfants comme une recette de vulnéraire et une +manière +particulière de préparer les confitures. C'est ainsi +qu'on a vu la +poignée de main de Saint-Loup se déclancher comme +malgré lui au moment +où il entendait votre nom, sans participation de regard, sans +adjonction de salut. Tout malheureux roturier qui pour une raison +spéciale—ce qui arrivait du reste assez rarement—était +présenté à +quelqu'un du sous-groupe Saint-Loup, se creusait la tête, devant +ce +minimum si brusque de bonjour, revêtant volontairement les +apparences de +l'inconscience, pour savoir ce que le ou la Guermantes pouvait avoir +contre lui. Et il était bien étonné d'apprendre +qu'il ou elle avait jugé +à propos d'écrire tout spécialement au +présentateur pour lui dire +combien vous lui aviez plu et qu'il ou elle espérait bien vous +revoir. +Aussi particularisés que le geste mécanique de Saint-Loup +étaient les +entrechats compliqués et rapides (jugés ridicules par M. +de Charlus) du +marquis de Fierbois, les pas graves et mesurés du prince de +Guermantes. +Mais il est impossible de décrire ici la richesse de cette +chorégraphie +des Guermantes à cause de l'étendue même du corps +de ballet.</p> +<p>Pour en revenir à l'antipathie qui animait les Courvoisier +contre la +duchesse de Guermantes, les premiers auraient pu avoir la consolation +de +la plaindre tant qu'elle fut jeune fille, car elle était alors +peu +fortunée. Malheureusement, de tout temps une sorte +d'émanation +fuligineuse et <i>sui generis</i> enfouissait, dérobait aux +yeux, la richesse +des Courvoisier qui, si grande qu'elle fût, demeurait obscure. +Une +Courvoisier fort riche avait beau épouser un gros parti, il +arrivait +toujours que le jeune ménage n'avait pas de domicile personnel +à Paris, +y «descendait» chez ses beaux-parents, et pour le reste de +l'année +vivait en province au milieu d'une société sans +mélange mais sans éclat. +Pendant que Saint-Loup, qui n'avait guère plus que des dettes, +éblouissait Doncières par ses attelages, un Courvoisier +fort riche n'y +prenait jamais que le tram. Inversement (et d'ailleurs bien des +années +auparavant) M<sup>lle</sup> de Guermantes (Oriane), qui n'avait pas +grand'chose, +faisait plus parler de ses toilettes que toutes les Courvoisier +réunies +des leurs. Le scandale même de ses propos faisait une +espèce de réclame +à sa manière de s'habiller et de se coiffer. Elle avait +osé dire au +grand-duc de Russie: «Eh bien! Monseigneur, il paraît que +vous voulez +faire assassiner Tolstoï?» dans un dîner auquel on +n'avait point convié +les Courvoisier, d'ailleurs peu renseignés sur Tolstoï. Ils +ne +l'étaient pas beaucoup plus sur les auteurs grecs, si l'on en +juge par +la duchesse de Gallardon douairière (belle-mère de la +princesse de +Gallardon, alors encore jeune fille) qui, n'ayant pas été +en cinq ans +honorée d'une seule visite d'Oriane, répondit à +quelqu'un qui lui +demandait la raison de son absence: «Il paraît qu'elle +récite de +l'Aristote (elle voulait dire de l'Aristophane) dans le monde. Je ne +tolère pas ça chez moi!»</p> +<p>On peut imaginer combien cette «sortie» de M<sup>lle</sup> +de Guermantes sur +Tolstoï, si elle indignait les Courvoisier, émerveillait +les Guermantes, +et, par delà, tout ce qui leur tenait non seulement de +près, mais de +loin. La comtesse douairière d'Argencourt, née Seineport, +qui recevait +un peu tout le monde parce qu'elle était bas bleu et quoique son +fils +fût un terrible snob, racontait le mot devant des gens de lettres +en +disant: «Oriane de Guermantes qui est fine comme l'ambre, maligne +comme +un singe, douée pour tout, qui fait des aquarelles dignes d'un +grand +peintre et des vers comme en font peu de grands poètes, et vous +savez, +comme famille, c'est tout ce qu'il y a de plus haut, sa +grand'mère était +M<sup>lle</sup> de Montpensier, et elle est la dix-huitième +Oriane de Guermantes +sans une mésalliance, c'est le sang le plus pur, le plus vieux +de +France.»</p> +<p>Aussi les faux hommes de lettres, ces demi-intellectuels que +recevait +M<sup>me</sup> d'Argencourt, se représentant Oriane de +Guermantes, qu'ils +n'auraient jamais l'occasion de connaître personnellement, comme +quelque +chose de plus merveilleux et de plus extraordinaire que la princesse +Badroul Boudour, non seulement se sentaient prêts à mourir +pour elle en +apprenant qu'une personne si noble glorifiait par-dessus tout +Tolstoï, +mais sentaient aussi que reprenaient dans leur esprit une nouvelle +force +leur propre amour de Tolstoï, leur désir de +résistance au tsarisme. Ces +idées libérales avaient pu s'anémier entre eux, +ils avaient pu douter de +leur prestige, n'osant plus les confesser, quand soudain de M<sup>lle</sup> +de +Guermantes elle-même, c'est-à-dire d'une jeune fille si +indiscutablement +précieuse et autorisée, portant les cheveux à plat +sur le front (ce que +jamais une Courvoisier n'eût consenti à faire) leur venait +un tel +secours. Un certain nombre de réalités bonnes ou +mauvaises gagnent ainsi +beaucoup à recevoir l'adhésion de personnes qui ont +autorité sur nous. +Par exemple chez les Courvoisier, les rites de l'amabilité dans +la rue +se composaient d'un certain salut, fort laid et peu aimable en +lui-même, +mais dont on savait que c'était la manière +distinguée de dire bonjour, +de sorte que tout le monde, effaçant de soi le sourire, le bon +accueil, +s'efforçait d'imiter cette froide gymnastique. Mais les +Guermantes, en +général, et particulièrement Oriane, tout en +connaissant mieux que +personne ces rites, n'hésitaient pas, si elles vous apercevaient +d'une +voiture, à vous faire un gentil bonjour de la main, et dans un +salon, +laissant les Courvoisier faire leurs saluts empruntés et raides, +esquissaient de charmantes révérences, vous tendaient la +main comme à un +camarade en souriant de leurs yeux bleus, de sorte que tout d'un coup, +grâce aux Guermantes, entraient dans la substance du chic, +jusque-là un +peu creuse et sèche, tout ce que naturellement on eût +aimé et qu'on +s'était efforcé de proscrire, la bienvenue, +l'épanchement d'une +amabilité vraie, la spontanéité. C'est de la +même manière, mais par une +réhabilitation cette fois peu justifiée, que les +personnes qui portent +le plus en elles le goût instinctif de la mauvaise musique et des +mélodies, si banales soient-elles, qui ont quelque chose de +caressant et +de facile, arrivent, grâce à la culture symphonique, +à mortifier en +elles ce goût. Mais une fois arrivées à ce point, +quand, émerveillées +avec raison par l'éblouissant coloris orchestral de Richard +Strauss, +elles voient ce musicien accueillir avec une indulgence digne d'Auber +les +motifs plus vulgaires, ce que ces personnes aimaient trouve soudain +dans +une autorité si haute une justification qui les ravit et elles +s'enchantent sans scrupules et avec une double gratitude, en +écoutant +<i>Salomé</i>, de ce qui leur était interdit d'aimer dans +<i>Les Diamants de la +Couronne</i>.</p> +<p>Authentique ou non, l'apostrophe de M<sup>lle</sup> de Guermantes au +grand-duc, +colportée de maison en maison, était une occasion de +raconter avec +quelle élégance excessive Oriane était +arrangée à ce dîner. Mais si le +luxe (ce qui précisément le rendait inaccessible aux +Courvoisier) ne +naît pas de la richesse, mais de la prodigalité, encore la +seconde +dure-t-elle plus longtemps si elle est enfin soutenue par la +première, +laquelle lui permet alors de jeter tous ses feux. Or, étant +donné les +principes affichés ouvertement non seulement par Oriane, mais +par M<sup>me</sup> de +Villeparisis, à savoir que la noblesse ne compte pas, qu'il est +ridicule +de se préoccuper du rang, que la fortune ne fait pas le bonheur, +que +seuls l'intelligence, le cœur, le talent ont de l'importance, les +Courvoisier pouvaient espérer qu'en vertu de cette +éducation qu'elle +avait reçue de la marquise, Oriane épouserait quelqu'un +qui ne serait +pas du monde, un artiste, un repris de justice, un va-nu-pieds, un +libre +penseur, qu'elle entrerait définitivement dans la +catégorie de ce que +les Courvoisier appelaient «les dévoyés». Ils +pouvaient d'autant plus +l'espérer que, M<sup>me</sup> de Villeparisis traversant en ce +moment au point de +vue social une crise difficile (aucune des rares personnes brillantes +que je rencontrai chez elle ne lui étaient encore revenues), +elle +affichait une horreur profonde à l'égard de la +société qui la tenait à +l'écart. Même quand elle parlait de son neveu le prince de +Guermantes +qu'elle voyait, elle n'avait pas assez de railleries pour lui parce +qu'il était féru de sa naissance. Mais au moment +même où il s'était agi +de trouver un mari à Oriane, ce n'étaient plus les +principes affichés +par la tante et la nièce qui avaient mené l'affaire; +ç'avait été le +mystérieux «Génie de la famille». Aussi +infailliblement que si M<sup>me</sup> de +Villeparisis et Oriane n'eussent jamais parlé que titres de +rente et +généalogies au lieu de mérite littéraire et +de qualités du cœur, et +comme si la marquise, pour quelques jours avait été—comme +elle serait +plus tard—morte, et en bière, dans l'église de Combray, +où chaque +membre de la famille n'était plus qu'un Guermantes, avec une +privation +d'individualité et de prénoms qu'attestait sur les +grandes tentures +noires le seul G... de pourpre, surmonté de la couronne ducale, +c'était +sur l'homme le plus riche et le mieux né, sur le plus grand +parti du +faubourg Saint-Germain, sur le fils aîné du duc de +Guermantes, le prince +des Laumes, que le Génie de la famille avait porté le +choix de +l'intellectuelle, de la frondeuse, de l'évangélique M<sup>me</sup> +de Villeparisis. +Et pendant deux heures, le jour du mariage, M<sup>me</sup> de +Villeparisis eut +chez elle toutes les nobles personnes dont elle se moquait, dont elle +se +moqua même avec les quelques bourgeois intimes qu'elle avait +conviés et +auxquels le prince des Laumes mit alors des cartes avant de +«couper le +câble» dès l'année suivante. Pour mettre le +comble au malheur des +Courvoisier, les maximes qui font de l'intelligence et du talent les +seules supériorités sociales recommencèrent +à se débiter chez la +princesse des Laumes, aussitôt après le mariage. Et +à cet égard, soit +dit en passant, le point de vue que défendait Saint-Loup quand +il vivait +avec Rachel, fréquentait les amis de Rachel, aurait voulu +épouser +Rachel, comportait—quelque horreur qu'il inspirât dans la +famille—moins de mensonge que celui des demoiselles Guermantes en +général, prônant l'intelligence, n'admettant +presque pas qu'on mît en +doute l'égalité des hommes, alors que tout cela +aboutissait à point +nommé au même résultat que si elles eussent +professé des maximes +contraires, c'est-à-dire à épouser un duc +richissime. Saint-Loup +agissait, au contraire, conformément à ses +théories, ce qui faisait dire +qu'il était dans une mauvaise voie. Certes, du point de vue +moral, +Rachel était en effet peu satisfaisante. Mais il n'est pas +certain que +si une personne ne valait pas mieux, mais eût été +duchesse ou eût +possédé beaucoup de millions, M<sup>me</sup> de Marsantes +n'eût pas été favorable +au mariage.</p> +<p>Or, pour en revenir à M<sup>me</sup> des Laumes +(bientôt après duchesse de +Guermantes par la mort de son beau-père) ce fut un +surcroît de malheur +infligé aux Courvoisier que les théories de la jeune +princesse, en +restant ainsi dans son langage, n'eussent dirigé en rien sa +conduite; +car ainsi cette philosophie (si l'on peut ainsi dire) ne nuisit +nullement à l'élégance aristocratique du salon +Guermantes. Sans doute +toutes les personnes que M<sup>me</sup> de Guermantes ne recevait pas +se figuraient +que c'était parce qu'elles n'étaient pas assez +intelligentes, et telle +riche Américaine qui n'avait jamais possédé +d'autre livre qu'un petit +exemplaire ancien, et jamais ouvert, des poésies de Parny, +posé, parce +qu'il était «du temps», sur un meuble de son petit +salon, montrait quel +cas elle faisait des qualités de l'esprit par les regards +dévorants +qu'elle attachait sur la duchesse de Guermantes quand celle-ci entrait +à +l'Opéra. Sans doute aussi M<sup>me</sup> de Guermantes +était sincère quand elle +élisait une personne à cause de son intelligence. Quand +elle disait +d'une femme, il paraît qu'elle est «charmante», ou +d'un homme qu'il +était tout ce qu'il y a de plus intelligent, elle ne croyait pas +avoir +d'autres raisons de consentir à les recevoir que ce charme ou +cette +intelligence, le génie des Guermantes n'intervenant pas à +cette dernière +minute: plus profond, situé à l'entrée obscure de +la région où les +Guermantes jugeaient, ce génie vigilant empêchait les +Guermantes de +trouver l'homme intelligent ou de trouver la femme charmante s'ils +n'avaient pas de valeur mondaine, actuelle ou future. L'homme +était +déclaré savant, mais comme un dictionnaire, ou au +contraire commun avec +un esprit de commis voyageur, la femme jolie avait un genre terrible, +ou +parlait trop. Quant aux gens qui n'avaient pas de situation, quelle +horreur, c'étaient des snobs. M. de Bréauté, dont le +château était tout +voisin de Guermantes, ne fréquentait que des altesses. Mais il +se +moquait d'elles et ne rêvait que vivre dans les musées. +Aussi M<sup>me</sup> de +Guermantes était-elle indignée quand on traitait M. de +Bréauté de snob. +«Snob, Babal! Mais vous êtes fou, mon pauvre ami, c'est +tout le +contraire, il déteste les gens brillants, on ne peut pas lui +faire faire +une connaissance. Même chez moi! si je l'invite avec quelqu'un de +nouveau, il ne vient qu'en gémissant.» Ce n'est pas que, +même en +pratique, les Guermantes ne fissent pas de l'intelligence un tout autre +cas que les Courvoisier. D'une façon positive cette +différence entre les +Guermantes et les Courvoisier donnait déjà d'assez beaux +fruits. Ainsi +la duchesse de Guermantes, du reste enveloppée d'un +mystère devant +lequel rêvaient de loin tant de poètes, avait donné +cette fête dont nous +avons déjà parlé, où le roi d'Angleterre +s'était plu mieux que nulle +part ailleurs, car elle avait eu l'idée, qui ne serait jamais +venue à +l'esprit, et la hardiesse, qui eût fait reculer le courage de +tous les +Courvoisier, d'inviter, en dehors des personnalités que nous +avons +citées, le musicien Gaston Lemaire et l'auteur dramatique +Grandmougin. +Mais c'est surtout au point de vue négatif que +l'intellectualité se +faisait sentir. Si le coefficient nécessaire d'intelligence et +de +charme allait en s'abaissant au fur et à mesure que +s'élevait le rang de +la personne qui désirait être invitée chez la +princesse de Guermantes, +jusqu'à approcher de zéro quand il s'agissait des +principales têtes +couronnées, en revanche plus on descendait au-dessous de ce +niveau +royal, plus le coefficient s'élevait. Par exemple, chez la +princesse de +Parme, il y avait une quantité de personnes que l'Altesse +recevait parce +qu'elle les avait connues enfant, ou parce qu'elles étaient +alliées à +telle duchesse, ou attachées à la personne de tel +souverain, ces +personnes fussent-elles laides, d'ailleurs, ennuyeuses ou sottes; or, +pour un Courvoisier la raison «aimé de la princesse de +Parme», «sœur de +mère avec la duchesse d'Arpajon», «passant tous les +ans trois mois chez +la reine d'Espagne», aurait suffi à leur faire inviter de +telles gens, +mais M<sup>me</sup> de Guermantes, qui recevait poliment leur salut +depuis dix ans +chez la princesse de Parme, ne leur avait jamais laissé passer +son +seuil, estimant qu'il en est d'un salon au sens social du mot comme au +sens matériel où il suffit de meubles qu'on ne trouve pas +jolis, mais +qu'on laisse comme remplissage et preuve de richesse, pour le rendre +affreux. Un tel salon ressemble à un ouvrage où on ne +sait pas +s'abstenir des phrases qui démontrent du savoir, du brillant, de +la +facilité. Comme un livre, comme une maison, la qualité +d'un «salon», +pensait avec raison M<sup>me</sup> de Guermantes, a pour pierre +angulaire le +sacrifice.</p> +<p>Beaucoup des amies de la princesse de Parme et avec qui la duchesse +de +Guermantes se contentait depuis des années du même bonjour +convenable, +ou de leur rendre des cartes, sans jamais les inviter, ni aller +à leurs +fêtes, s'en plaignaient discrètement à l'Altesse, +laquelle, les jours où +M. de Guermantes venait seul la voir, lui en touchait un mot. Mais le +rusé seigneur, mauvais mari pour la duchesse en tant qu'il avait +des +maîtresses, mais compère à toute épreuve en +ce qui touchait le bon +fonctionnement de son salon (et l'esprit d'Oriane, qui en était +l'attrait principal), répondait: «Mais est-ce que ma femme +la connaît? +Ah! alors, en effet, elle aurait dû. Mais je vais dire la +vérité à +Madame, Oriane au fond n'aime pas la conversation des femmes. Elle est +entourée d'une cour d'esprits supérieurs—moi je ne suis +pas son mari, +je ne suis que son premier valet de chambre. Sauf un tout petit nombre +qui sont, elles, très spirituelles, les femmes l'ennuient. +Voyons, +Madame, votre Altesse, qui a tant de finesse, ne me dira pas que la +marquise de Souvré ait de l'esprit. Oui, je comprends bien, la +princesse +la reçoit par bonté. Et puis elle la connaît. Vous +dites qu'Oriane l'a +vue, c'est possible, mais très peu je vous assure. Et puis je +vais dire +à la princesse, il y a aussi un peu de ma faute. Ma femme est +très +fatiguée, et elle aime tant être aimable que, si je la +laissais faire, +ce serait des visites à n'en plus finir. Pas plus tard qu'hier +soir, +elle avait de la température, elle avait peur de faire de la +peine à la +duchesse de Bourbon en n'allant pas chez elle. J'ai dû montrer +les +dents, j'ai défendu qu'on attelât. Tenez, savez-vous, +Madame, j'ai bien +envie de ne pas même dire à Oriane que vous m'avez +parlé de M<sup>me</sup> de +Souvré. Oriane aime tant votre Altesse qu'elle ira +aussitôt inviter M<sup>me</sup> +de Souvré, ce sera une visite de plus, cela nous forcera +à entrer en +relations avec la sœur dont je connais très bien le mari. Je +crois que +je ne dirai rien du tout à Oriane, si la princesse m'y autorise. +Nous +lui éviterons comme cela beaucoup de fatigue et d'agitation. Et +je vous +assure que cela ne privera pas M<sup>me</sup> de Souvré. Elle va +partout, dans les +endroits les plus brillants. Nous, nous ne recevons même pas, de +petits +dîners de rien, M<sup>me</sup> de Souvré s'ennuierait +à périr.» La princesse de +Parme, naïvement persuadée que le duc de Guermantes ne +transmettrait pas +sa demande à la duchesse et désolée de n'avoir pu +obtenir l'invitation +que désirait M<sup>me</sup> de Souvré, était +d'autant plus flattée d'être une des +habituées d'un salon si peu accessible. Sans doute cette +satisfaction +n'allait pas sans ennuis. Ainsi chaque fois que la princesse de Parme +invitait M<sup>me</sup> de Guermantes, elle avait à se mettre +l'esprit à la torture +pour n'avoir personne qui pût déplaire à la +duchesse et l'empêcher de +revenir.</p> +<p>Les jours habituels (après le dîner où elle +avait toujours de très bonne +heure, ayant gardé les habitudes anciennes, quelques convives), +le +salon de la princesse de Parme était ouvert aux habitués, +et d'une façon +générale à toute la grande aristocratie +française et étrangère. La +réception consistait en ceci qu'au sortir de la salle à +manger, la +princesse s'asseyait sur un canapé devant une grande table +ronde, +causait avec deux des femmes les plus importantes qui avaient +dîné, ou +bien jetait les yeux sur un «magazine», jouait aux cartes +(ou feignait +d'y jouer, suivant une habitude de cour allemande), soit en faisant une +patience, soit en prenant pour partenaire vrai ou supposé un +personnage +marquant. Vers neuf heures la porte du grand salon ne cessant plus de +s'ouvrir à deux battants, de se refermer, de se rouvrir de +nouveau, pour +laisser passage aux visiteurs qui avaient dîné quatre +à quatre (ou s'ils +dînaient en ville escamotaient le café en disant qu'ils +allaient +revenir, comptant en effet «entrer par une porte et sortir par +l'autre») +pour se plier aux heures de la princesse. Celle-ci cependant, attentive +à son jeu ou à la causerie, faisait semblant de ne pas +voir les +arrivantes et ce n'est qu'au moment où elles étaient +à deux pas d'elle, +qu'elle se levait gracieusement en souriant avec bonté pour les +femmes. +Celles-ci cependant faisaient devant l'Altesse debout une +révérence qui +allait jusqu'à la génuflexion, de manière à +mettre leurs lèvres à la +hauteur de la belle main qui pendait très bas et à la +baiser. Mais à ce +moment la princesse, de même que si elle eût chaque fois +été surprise +par un protocole qu'elle connaissait pourtant très bien, +relevait +l'agenouillée comme de vive force avec une grâce et une +douceur sans +égales, et l'embrassait sur les joues. Grâce et douceur +qui avaient pour +condition, dira-t-on, l'humilité avec laquelle l'arrivante +pliait le +genou. Sans doute, et il semble que dans une société +égalitaire la +politesse disparaîtrait, non, comme on croit, par le +défaut de +l'éducation, mais parce que, chez les uns disparaîtrait la +déférence due +au prestige qui doit être imaginaire pour être efficace, et +surtout chez +les autres l'amabilité qu'on prodigue et qu'on affine quand on +sent +qu'elle a pour celui qui la reçoit un prix infini, lequel dans +un monde +fondé sur l'égalité tomberait subitement à +rien, comme tout ce qui +n'avait qu'une valeur fiduciaire. Mais cette disparition de la +politesse dans une société nouvelle n'est pas certaine et +nous sommes +quelquefois trop disposés à croire que les conditions +actuelles d'un +état de choses en sont les seules possibles. De très bons +esprits ont +cru qu'une république ne pourrait avoir de diplomatie et +d'alliances, et +que la classe paysanne ne supporterait pas la séparation de +l'Église et +de l'État. Après tout, la politesse dans une +société égalitaire ne +serait pas un miracle plus grand que le succès des chemins de +fer et +l'utilisation militaire de l'aéroplane. Puis, si même la +politesse +disparaissait, rien ne prouve que ce serait un malheur. Enfin une +société ne serait-elle pas secrètement +hiérarchisée au fur et à mesure +qu'elle serait en fait plus démocratique? C'est fort possible. +Le +pouvoir politique des papes a beaucoup grandi depuis qu'ils n'ont plus +ni États, ni armée; les cathédrales +exerçaient un prestige bien moins +grand sur un dévot du XVII<sup>e</sup> siècle que sur un +athée du XX<sup>e</sup>, et si la +princesse de Parme avait été souveraine d'un État, +sans doute eussé-je +eu l'idée d'en parler à peu près autant que d'un +président de la +république, c'est-à-dire pas du tout.</p> +<p>Une fois l'impétrante relevée et embrassée par +la princesse, celle-ci se +rasseyait, se remettait à sa patience non sans avoir, si la +nouvelle +venue était d'importance, causé un moment avec elle en la +faisant +asseoir sur un fauteuil.</p> +<p>Quand le salon devenait trop plein, la dame d'honneur chargée +du service +d'ordre donnait de l'espace en guidant les habitués dans un +immense hall +sur lequel donnait le salon et qui était rempli de portraits, de +curiosités relatives à la maison de Bourbon. Les convives +habituels de +la princesse jouaient alors volontiers le rôle de cicérone +et disaient +des choses intéressantes, que n'avaient pas la patience +d'écouter les +jeunes gens, plus attentifs à regarder les Altesses vivantes (et +au +besoin à se faire présenter à elles par la dame +d'honneur et les filles +d'honneur) qu'à considérer les reliques des souveraines +mortes. Trop +occupés des connaissances qu'ils pourraient faire et des +invitations +qu'ils pêcheraient peut-être, ils ne savaient absolument +rien, même +après des années, de ce qu'il y avait dans ce +précieux musée des +archives de la monarchie, et se rappelaient seulement +confusément qu'il +était orné de cactus et de palmiers géants qui +faisaient ressembler ce +centre des élégances au Palmarium du Jardin +d'Acclimatation.</p> +<p>Sans doute la duchesse de Guermantes, par mortification, venait +parfois +faire, ces soirs-là, une visite de digestion à la +princesse, qui la +gardait tout le temps à côté d'elle, tout en +badinant avec le duc. Mais +quand la duchesse venait dîner, la princesse se gardait bien +d'avoir ses +habitués et fermait sa porte en sortant de table, de peur que +des +visiteurs trop peu choisis déplussent à l'exigeante +duchesse. Ces +soirs-là, si des fidèles non prévenus se +présentaient à la porte de +l'Altesse, le concierge répondait: «Son Altesse Royale ne +reçoit pas ce +soir», et on repartait. D'avance, d'ailleurs, beaucoup d'amis de +la +princesse savaient que, à cette date-là, ils ne seraient +pas invités. +C'était une série particulière, une série +fermée à tant de ceux qui +eussent souhaité d'y être compris. Les exclus pouvaient, +avec une +quasi-certitude, nommer les élus, et se disaient entre eux d'un +ton +piqué: «Vous savez bien qu'Oriane de Guermantes ne se +déplace jamais +sans tout son état-major.» A l'aide de celui-ci, la +princesse de Parme +cherchait à entourer la duchesse comme d'une muraille +protectrice contre +les personnes desquelles le succès auprès d'elle serait +plus douteux. +Mais à plusieurs des amis préférés de la +duchesse, à plusieurs membres +de ce brillant «état-major», la princesse de Parme +était gênée de faire +des amabilités, vu qu'ils en avaient fort peu pour elle. Sans +doute la +princesse de Parme admettait fort bien qu'on pût se plaire +davantage +dans la société de M<sup>me</sup> de Guermantes que dans +la sienne propre. Elle +était bien obligée de constater qu'on s'écrasait +aux «jours» de la +duchesse et qu'elle-même y rencontrait souvent trois ou quatre +altesses +qui se contentaient de mettre leur carte chez elle. Et elle avait beau +retenir les mots d'Oriane, imiter ses robes, servir, à ses +thés, les +mêmes tartes aux fraises, il y avait des fois où elle +restait seule +toute la journée avec une dame d'honneur et un conseiller de +légation +étranger. Aussi, lorsque (comme ç'avait été +par exemple le cas pour +Swann jadis) quelqu'un ne finissait jamais la journée sans +être allé +passer deux heures chez la duchesse et faisait une visite une fois tous +les deux ans à la princesse de Parme, celle-ci n'avait pas +grande envie, +même pour amuser Oriane, de faire à ce Swann quelconque +les «avances» de +l'inviter à dîner. Bref, convier la duchesse était +pour la princesse de +Parme une occasion de perplexités, tant elle était +rongée par la crainte +qu'Oriane trouvât tout mal. Mais en revanche, et pour la +même raison, +quand la princesse de Parme venait dîner chez M<sup>me</sup> de +Guermantes, elle +était sûre d'avance que tout serait bien, +délicieux, elle n'avait qu'une +peur, c'était de ne pas savoir comprendre, retenir, plaire, de +ne pas +savoir assimiler les idées et les gens. A ce titre ma +présence excitait +son attention et sa cupidité aussi bien que l'eût fait une +nouvelle +manière de décorer la table avec des guirlandes de +fruits, incertaine +qu'elle était si c'était l'une ou l'autre, la +décoration de la table ou +ma présence, qui était plus particulièrement l'un +de ces charmes, secret +du succès des réceptions d'Oriane, et, dans le doute, +bien décidée à +tenter d'avoir à son prochain dîner l'un et l'autre. Ce +qui justifiait +du reste pleinement la curiosité ravie que la princesse de Parme +apportait chez la duchesse, c'était cet élément +comique, dangereux, +excitant, où la princesse se plongeait avec une sorte de +crainte, de +saisissement et de délices (comme au bord de la mer dans un de +ces +«bains de vagues» dont les guides baigneurs signalent le +péril, tout +simplement parce qu'aucun d'eux ne sait nager), d'où elle +sortait +tonifiée, heureuse, rajeunie, et qu'on appelait l'esprit des +Guermantes. +L'esprit des Guermantes—entité aussi inexistante que la +quadrature du +cercle, selon la duchesse, qui se jugeait la seule Guermantes à +le +posséder—était une réputation comme les rillettes +de Tours ou les +biscuits de Reims. Sans doute (une particularité intellectuelle +n'usant +pas pour se propager des mêmes modes que la couleur des cheveux +ou du +teint) certains intimes de la duchesse, et qui n'étaient pas de +son +sang, possédaient pourtant cet esprit, lequel en revanche +n'avait pu +envahir certains Guermantes par trop réfractaires à +n'importe quelle +sorte d'esprit. Les détenteurs non apparentés à la +duchesse de l'esprit +des Guermantes avaient généralement pour +caractéristique d'avoir été des +hommes brillants, doués pour une carrière à +laquelle, que ce fût les +arts, la diplomatie, l'éloquence parlementaire, l'armée, +ils avaient +préféré la vie de coterie. Peut-être cette +préférence aurait-elle pu +être expliquée par un certain manque d'originalité, +ou d'initiative, ou +de vouloir, ou de santé, ou de chance, ou par le snobisme.</p> +<p>Chez certains (il faut d'ailleurs reconnaître que +c'était l'exception), +si le salon Guermantes avait été la pierre d'achoppement +de leur +carrière, c'était contre leur gré. Ainsi un +médecin, un peintre et un +diplomate de grand avenir n'avaient pu réussir dans leur +carrière, pour +laquelle ils étaient pourtant plus brillamment doués que +beaucoup, parce +que leur intimité chez les Guermantes faisait que les deux +premiers +passaient pour des gens du monde, et le troisième pour un +réactionnaire, +ce qui les avait empêchés tous trois d'être reconnus +par leurs pairs. +L'antique robe et la toque rouge que revêtent et coiffent encore +les +collèges électoraux des facultés n'est pas, ou du +moins n'était pas, il +n'y a pas encore si longtemps, que la survivance purement +extérieure +d'un passé aux idées étroites, d'un sectarisme +fermé. Sous la toque à +glands d'or comme les grands-prêtres sous le bonnet conique des +Juifs, +les «professeurs» étaient encore, dans les +années qui précédèrent +l'affaire Dreyfus, enfermés dans des idées rigoureusement +pharisiennes. +Du Boulbon était au fond un artiste, mais il était +sauvé parce qu'il +n'aimait pas le monde. Cottard fréquentait les Verdurin. Mais M<sup>me</sup> +Verdurin était une cliente, puis il était +protégé par sa vulgarité, +enfin chez lui il ne recevait que la Faculté, dans des agapes +sur +lesquelles flottait une odeur d'acide phénique. Mais dans les +corps +fortement constitués, où d'ailleurs la rigueur des +préjugés n'est que la +rançon de la plus belle intégrité, des +idées morales les plus élevées, +qui fléchissent dans des milieux plus tolérants, plus +libres et bien +vite dissolus, un professeur, dans sa robe rouge en satin +écarlate +doublé d'hermine comme celle d'un Doge (c'est-à-dire un +duc) de Venise +enfermé dans le palais ducal, était aussi vertueux, aussi +attaché à de +nobles principes, mais aussi impitoyable pour tout +élément étranger, que +cet autre duc, excellent mais terrible, qu'était M. de +Saint-Simon. +L'étranger, c'était le médecin mondain, ayant +d'autres manières, +d'autres relations. Pour bien faire, le malheureux dont nous parlons +ici, afin de ne pas être accusé par ses collègues +de les mépriser +(quelles idées d'homme du monde!) s'il leur cachait la duchesse +de +Guermantes, espérait les désarmer en donnant les +dîners mixtes où +l'élément médical était noyé dans +l'élément mondain. Il ne savait pas +qu'il signait ainsi sa perte, ou plutôt il l'apprenait quand le +conseil +des dix (un peu plus élevé en nombre) avait à +pourvoir à la vacance +d'une chaire, et que c'était toujours le nom d'un médecin +plus normal, +fût-il plus médiocre, qui sortait de l'urne fatale, et que +le «veto» +retentissait dans l'antique Faculté, aussi solennel, aussi +ridicule, +aussi terrible que le «juro» sur lequel mourut +Molière. Ainsi encore du +peintre à jamais étiqueté homme du monde, quand +des gens du monde qui +faisaient de l'art avaient réussi à se faire +étiqueter artistes, ainsi +pour le diplomate ayant trop d'attaches réactionnaires.</p> +<p>Mais ce cas était le plus rare. Le type des hommes +distingués qui +formaient le fond du salon Guermantes était celui des gens ayant +renoncé +volontairement (ou le croyant du moins) au reste, à tout ce qui +était +incompatible avec l'esprit des Guermantes, la politesse des Guermantes, +avec ce charme indéfinissable odieux à tout +«corps» tant soit peu +centralisé.</p> +<p>Et les gens qui savaient qu'autrefois l'un de ces habitués du +salon de +la duchesse avait eu la médaille d'or au Salon, que l'autre, +secrétaire +de la Conférence des avocats, avait fait des débuts +retentissants à la +Chambre, qu'un troisième avait habilement servi la France comme +chargé +d'affaires, auraient pu considérer comme des ratés les +gens qui +n'avaient plus rien fait depuis vingt ans. Mais ces +«renseignés» étaient +peu nombreux, et les intéressés eux-mêmes auraient +été les derniers à le +rappeler, trouvant ces anciens titres de nulle valeur, en vertu +même de +l'esprit des Guermantes: celui-ci ne faisait-il pas taxer de raseur, de +pion, ou bien au contraire de garçon de magasin, tels ministres +éminents, l'un un peu solennel, l'autre amateur de calembours, +dont les +journaux chantaient les louanges, mais à côté de +qui M<sup>me</sup> de Guermantes +bâillait et donnait des signes d'impatience si l'imprudence d'une +maîtresse de maison lui avait donné l'un ou l'autre pour +voisin? Puisque +être un homme d'État de premier ordre n'était +nullement une +recommandation auprès de la duchesse, ceux de ses amis qui +avaient donné +leur démission de la «carrière» ou de +l'armée, qui ne s'étaient pas +représentés à la Chambre, jugeaient, en venant +tous les jours déjeuner +et causer avec leur grande amie, en la retrouvant chez des Altesses, +d'ailleurs peu appréciées d'eux, du moins le +disaient-ils, qu'ils +avaient choisi la meilleure part, encore que leur air +mélancolique, même +au milieu de la gaîté, contredît un peu le +bien-fondé de ce jugement.</p> +<p>Encore faut-il reconnaître que la délicatesse de vie +sociale, la finesse +des conversations chez les Guermantes avait, si mince cela +fût-il, +quelque chose de réel. Aucun titre officiel n'y valait +l'agrément de +certains des préférés de M<sup>me</sup> de +Guermantes que les ministres les plus +puissants n'auraient pu réussir à attirer chez eux. Si +dans ce salon +tant d'ambitions intellectuelles et même de nobles efforts +avaient été +enterrés pour jamais, du moins, de leur poussière, la +plus rare +floraison de mondanité avait pris naissance. Certes, des hommes +d'esprit, comme Swann par exemple, se jugeaient supérieurs +à des hommes +de valeur, qu'ils dédaignaient, mais c'est que ce que la +duchesse de +Guermantes plaçait au-dessus de tout, ce n'était pas +l'intelligence, +c'était, selon elle, cette forme supérieure, plus +exquise, de +l'intelligence élevée jusqu'à une +variété verbale de talent—l'esprit. +Et autrefois chez les Verdurin, quand Swann jugeait Brichot et Elstir, +l'un comme un pédant, l'autre comme un mufle, malgré tout +le savoir de +l'un et tout le génie de l'autre, c'était l'infiltration +de l'esprit +Guermantes qui l'avait fait les classer ainsi. Jamais il n'eût +osé +présenter ni l'un ni l'autre à la duchesse, sentant +d'avance de quel air +elle eût accueilli les tirades de Brichot, les calembredaines +d'Elstir, +l'esprit des Guermantes rangeant les propos prétentieux et +prolongés du +genre sérieux ou du genre farceur dans la plus +intolérable imbécillité.</p> +<p>Quant aux Guermantes selon la chair, selon le sang, si l'esprit des +Guermantes ne les avait pas gagnés aussi complètement +qu'il arrive, par +exemple, dans les cénacles littéraires, où tout le +monde a une même +manière de prononcer, d'énoncer, et par voie de +conséquence de penser, +ce n'est pas certes que l'originalité soit plus forte dans les +milieux +mondains et y mette obstacle à l'imitation. Mais l'imitation a +pour +conditions, non pas seulement l'absence d'une originalité +irréductible, +mais encore une finesse relative d'oreilles qui permette de discerner +d'abord ce qu'on imite ensuite. Or, il y avait quelques Guermantes +auxquels ce sens musical faisait aussi entièrement défaut +qu'aux +Courvoisier.</p> +<p>Pour prendre comme exemple l'exercice qu'on appelle, dans une autre +acception du mot imitation, «faire des imitations» (ce qui +se disait +chez les Guermantes «faire des charges»), M<sup>me</sup> de +Guermantes avait beau +le réussir à ravir, les Courvoisier étaient aussi +incapables de s'en +rendre compte que s'ils eussent été une bande de lapins, +au lieu +d'hommes et femmes, parce qu'ils n'avaient jamais su remarquer le +défaut +ou l'accent que la duchesse cherchait à contrefaire. Quand elle +«imitait» le duc de Limoges, les Courvoisier protestaient: +«Oh! non, il +ne parle tout de même pas comme cela, j'ai encore +dîné hier soir avec +lui chez Bebeth, il m'a parlé toute la soirée, il ne +parlait pas comme +cela», tandis que les Guermantes un peu cultivés +s'écriaient: «Dieu +qu'Oriane est drolatique! Le plus fort c'est que pendant qu'elle +l'imite +elle lui ressemble! Je crois l'entendre. Oriane, encore un peu +Limoges!» +Or, ces Guermantes-là (sans même aller jusqu'à ceux +tout à fait +remarquables qui, lorsque la duchesse imitait le duc de Limoges, +disaient avec admiration: «Ah! on peut dire que vous le <i>tenez</i>» +ou «que +tu le tiens») avaient beau ne pas avoir d'esprit, selon M<sup>me</sup> +de +Guermantes (en quoi elle était dans le vrai), à force +d'entendre et de +raconter les mots de la duchesse ils étaient arrivés +à imiter tant bien +que mal sa manière de s'exprimer, de juger, ce que Swann +eût appelé, +comme le duc, sa manière de «rédiger», +jusqu'à présenter dans leur +conversation quelque chose qui pour les Courvoisier paraissait +affreusement similaire à l'esprit d'Oriane et était +traité par eux +d'esprit des Guermantes. Comme ces Guermantes étaient pour elle +non +seulement des parents, mais des admirateurs, Oriane (qui tenait fort le +reste de sa famille à l'écart, et vengeait maintenant par +ses dédains +les méchancetés que celle-ci lui avait faites quand elle +était jeune +fille) allait les voir quelquefois, et généralement en +compagnie du duc, +à la belle saison, quand elle sortait avec lui. Ces visites +étaient un +événement. Le cœur battait un peu plus vite à la +princesse d'Épinay qui +recevait dans son grand salon du rez-de-chaussée, quand elle +apercevait +de loin, telles les premières lueurs d'un inoffensif incendie ou +les +«reconnaissances» d'une invasion non espérée, +traversant lentement la +cour, d'une démarche oblique, la duchesse coiffée d'un +ravissant chapeau +et inclinant une ombrelle d'où pleuvait une odeur +d'été. «Tiens, +Oriane», disait-elle comme un «garde-à-vous» +qui cherchait à avertir ses +visiteuses avec prudence, et pour qu'on eût le temps de sortir en +ordre, +qu'on évacuât les salons sans panique. La moitié +des personnes présentes +n'osait pas rester, se levait. «Mais non, pourquoi? rasseyez-vous +donc, +je suis charmée de vous garder encore un peu», disait la +princesse d'un +air dégagé et à l'aise (pour faire la grande +dame), mais d'une voix +devenue factice. «Vous pourriez avoir à vous +parler.—Vraiment, vous +êtes pressée? eh bien, j'irai chez vous», +répondait la maîtresse de +maison à celles qu'elle aimait autant voir partir. Le duc et la +duchesse +saluaient fort poliment des gens qu'ils voyaient là depuis des +années +sans les connaître pour cela davantage, et qui leur disaient +à peine +bonjour, par discrétion. A peine étaient-ils partis que +le duc demandait +aimablement des renseignements sur eux, pour avoir l'air de +s'intéresser +à la qualité intrinsèque des personnes qu'il ne +recevait pas par la +méchanceté du destin ou à cause de l'état +nerveux d'Oriane. «Qu'est-ce +que c'était que cette petite dame en chapeau rose?—Mais, mon +cousin, +vous l'avez vue souvent, c'est la vicomtesse de Tours, née +Lamarzelle.—Mais savez-vous qu'elle est jolie, elle a l'air spirituel; +s'il n'y avait pas un petit défaut dans la lèvre +supérieure, elle serait +tout bonnement ravissante. S'il y a un vicomte de Tours, il ne doit pas +s'embêter. Oriane? savez-vous à quoi ses sourcils et la +plantation de +ses cheveux m'ont fait penser? A votre cousine Hedwige de Ligne.» +La +duchesse de Guermantes, qui languissait dès qu'on parlait de la +beauté +d'une autre femme qu'elle, laissait tomber la conversation. Elle avait +compté sans le goût qu'avait son mari pour faire voir +qu'il était +parfaitement au fait des gens qu'il ne recevait pas, par quoi il +croyait +se montrer plus sérieux que sa femme. «Mais, disait-il +tout d'un coup +avec force, vous avez prononcé le nom de Lamarzelle. Je me +rappelle que, +quand j'étais à la Chambre, un discours tout à +fait remarquable fut +prononcé...—C'était l'oncle de la jeune femme que vous +venez de +voir.—Ah! quel talent! Non, mon petit», disait-il à la +vicomtesse +d'Égremont, que M<sup>me</sup> de Guermantes ne pouvait souffrir +mais qui, ne +bougeant pas de chez la princesse d'Épinay, où elle +s'abaissait +volontairement à un rôle de soubrette (quitte à +battre la sienne en +rentrant), restait confuse, éplorée, mais restait quand +le couple ducal +était là, débarrassait des manteaux, tâchait +de se rendre utile, par +discrétion offrait de passer dans la pièce voisine, +«ne faites pas de +thé pour nous, causons tranquillement, nous sommes des gens +simples, à +la bonne franquette. Du reste, ajoutait-il en se tournant vers M<sup>me</sup> +d'Épinay (en laissant l'Égremont rougissante, humble, +ambitieuse et +zélée), nous n'avons qu'un quart d'heure à vous +donner.» Ce quart +d'heure était occupé tout entier à une sorte +d'exposition des mots que +la duchesse avait eus pendant la semaine et qu'elle-même +n'eût +certainement pas cités, mais que fort habilement le duc, en +ayant l'air +de la gourmander à propos des incidents qui les avaient +provoqués, +l'amenait comme involontairement à redire.</p> +<p>La princesse d'Épinay, qui aimait sa cousine et savait +qu'elle avait un +faible pour les compliments, s'extasiait sur son chapeau, son ombrelle, +son esprit. «Parlez-lui de sa toilette tant que vous +voudrez», disait le +duc du ton bourru qu'il avait adopté et qu'il tempérait +d'un malicieux +sourire pour qu'on ne prit pas son mécontentement au +sérieux, «mais, au +nom du ciel, pas de son esprit, je me passerais fort d'avoir une femme +aussi spirituelle. Vous faites probablement allusion au mauvais +calembour qu'elle a fait sur mon frère Palamède, +ajoutait-il sachant +fort bien que la princesse et le reste de la famille ignoraient encore +ce calembour et enchanté de faire valoir sa femme. D'abord je +trouve +indigne d'une personne qui a dit quelquefois, je le reconnais, d'assez +jolies choses, de faire de mauvais calembours, mais surtout sur mon +frère qui est très susceptible, et si cela doit avoir +pour résultat de +me fâcher avec lui, c'est vraiment bien la peine.» </p> +<p>—Mais nous ne savons pas! Un calembour d'Oriane? Cela doit +être +délicieux. Oh! dites-le.</p> +<p>—Mais non, mais non, reprenait le duc encore boudeur quoique plus +souriant, je suis ravi que vous ne l'ayez pas appris. +Sérieusement +j'aime beaucoup mon frère.</p> +<p>—Écoutez, Basin, disait la duchesse dont le moment de donner +la +réplique à son mari était venu, je ne sais +pourquoi vous dites que cela +peut fâcher Palamède, vous savez très bien le +contraire. Il est beaucoup +trop intelligent pour se froisser de cette plaisanterie stupide qui n'a +quoi que ce soit de désobligeant. Vous allez faire croire que +j'ai dit +une méchanceté, j'ai tout simplement répondu +quelque chose de pas drôle, +mais c'est vous qui y donnez de l'importance par votre indignation. Je +ne vous comprends pas.</p> +<p>—Vous nous intriguez horriblement, de quoi s'agit-il?</p> +<p>—Oh! évidemment de rien de grave! s'écriait M. de +Guermantes. Vous avez +peut-être entendu dire que mon frère voulait donner +Brézé, le château de +sa femme, à sa sœur Marsantes.</p> +<p>—Oui, mais on nous a dit qu'elle ne le désirait pas, qu'elle +n'aimait +pas le pays où il est, que le climat ne lui convenait pas.</p> +<p>—Eh bien, justement quelqu'un disait tout cela à ma femme et +que si mon +frère donnait ce château à notre sœur, ce +n'était pas pour lui faire +plaisir, mais pour la taquiner. C'est qu'il est si taquin, Charlus, +disait cette personne. Or, vous savez que Brézé, c'est +royal, cela peut +valoir plusieurs millions, c'est une ancienne terre du roi, il y a +là +une des plus belles forêts de France. Il y a beaucoup de gens qui +voudraient qu'on leur fît des taquineries de ce genre. Aussi en +entendant ce mot de taquin appliqué à Charlus parce qu'il +donnait un si +beau château, Oriane n'a pu s'empêcher de s'écrier, +involontairement, je +dois le confesser, elle n'y a pas mis de méchanceté, car +c'est venu vite +comme l'éclair, «Taquin... taquin... Alors c'est Taquin le +Superbe!» +Vous comprenez, ajoutait en reprenant son ton bourru et non sans avoir +jeté un regard circulaire pour juger de l'esprit de sa femme, le +duc +qui était d'ailleurs assez sceptique quant à la +connaissance que M<sup>me</sup> +d'Épinay avait de l'histoire ancienne, vous comprenez, c'est +à cause de +Tarquin le Superbe, le roi de Rome; c'est stupide, c'est un mauvais jeu +de mots, indigne d'Oriane. Et puis moi qui suis plus circonspect que ma +femme, si j'ai moins d'esprit, je pense aux suites, si le malheur veut +qu'on répète cela à mon frère, ce sera +toute une histoire. D'autant +plus, ajouta-t-il, que comme justement Palamède est très +hautain, très +haut et aussi très pointilleux, très enclin aux +commérages, même en +dehors de la question du château, il faut reconnaître que +Taquin le +Superbe lui convient assez bien. C'est ce qui sauve les mots de Madame, +c'est que même quand elle veut s'abaisser à de vulgaires +à peu près, +elle reste spirituelle malgré tout et elle peint assez bien les +gens.</p> +<p>Ainsi grâce, une fois, à Taquin le Superbe, une autre +fois à un autre +mot, ces visites du duc et de la duchesse à leur famille +renouvelaient +la provision des récits, et l'émoi qu'elles avaient +causé durait bien +longtemps après le départ de la femme d'esprit et de son +imprésario. On +se régalait d'abord, avec les privilégiés qui +avaient été de la fête +(les personnes qui étaient restées là), des mots +qu'Oriane avait dits. +«Vous ne connaissiez pas Taquin le Superbe?» demandait la +princesse +d'Épinay.</p> +<p>—Si, répondait en rougissant la marquise de Baveno, la +princesse de +Sarsina (La Rochefoucauld) m'en avait parlé, pas tout à +fait dans les +mêmes termes. Mais cela a dû être bien plus +intéressant de l'entendre +raconter ainsi devant ma cousine, ajoutait-elle comme elle aurait dit +de +l'entendre accompagner par l'auteur. «Nous parlions du dernier +mot +d'Oriane qui était ici tout à l'heure», disait-on +à une visiteuse qui +allait se trouver désolée de ne pas être venue une +heure auparavant.</p> +<p>—Comment, Oriane était ici?</p> +<p>—Mais oui, vous seriez venue un peu plus tôt, lui +répondait la +princesse d'Épinay, sans reproche, mais en laissant comprendre +tout ce +que la maladroite avait raté. C'était sa faute si elle +n'avait pas +assisté à la création du monde ou à la +dernière représentation de M<sup>me</sup> +Carvalho. «Qu'est-ce que vous dites du dernier mot d'Oriane? +j'avoue +que j'apprécie beaucoup Taquin le Superbe», et le +«mot» se mangeait +encore froid le lendemain à déjeuner, entre intimes qu'on +invitait pour +cela, et repassait sous diverses sauces pendant la semaine. Même +la +princesse faisant cette semaine-là sa visite annuelle à +la princesse de +Parme en profitait pour demander à l'Altesse si elle connaissait +le mot +et le lui racontait. «Ah! Taquin le Superbe», disait la +princesse de +Parme, les yeux écarquillés par une admiration <i>a +priori</i>, mais qui +implorait un supplément d'explications auquel ne se refusait pas +la +princesse d'Épinay. «J'avoue que Taquin le Superbe me +plaît infiniment +comme rédaction» concluait la princesse. En +réalité, le mot de rédaction +ne convenait nullement pour ce calembour, mais la princesse +d'Épinay, +qui avait la prétention d'avoir assimilé l'esprit des +Guermantes, avait +pris à Oriane les expressions «rédigé, +rédaction» et les employait sans +beaucoup de discernement. Or la princesse de Parme, qui n'aimait pas +beaucoup M<sup>me</sup> d'Épinay qu'elle trouvait laide, savait +avare et croyait +méchante, sur la foi des Courvoisier, reconnut ce mot de +«rédaction» +qu'elle avait entendu prononcer par M<sup>me</sup> de Guermantes et +qu'elle n'eût +pas su appliquer toute seule. Elle eut l'impression que c'était, +en +effet, la rédaction qui faisait le charme de Taquin le Superbe, +et sans +oublier tout à fait son antipathie pour la dame laide et avare, +elle ne +put se défendre d'un tel sentiment d'admiration pour une femme +qui +possédait à ce point l'esprit des Guermantes qu'elle +voulut inviter la +princesse d'Épinay à l'Opéra. Seule la retint la +pensée qu'il +conviendrait peut-être de consulter d'abord M<sup>me</sup> de +Guermantes. Quant à +M<sup>me</sup> d'Épinay qui, bien différente des +Courvoisier, faisait mille grâces +à Oriane et l'aimait, mais était jalouse de ses relations +et un peu +agacée des plaisanteries que la duchesse lui faisait devant tout +le +monde sur son avarice, elle raconta en rentrant chez elle combien la +princesse de Parme avait eu de peine à comprendre Taquin le +Superbe et +combien il fallait qu'Oriane fût snob pour avoir dans son +intimité une +pareille dinde. «Je n'aurais jamais pu fréquenter la +princesse de Parme +si j'avais voulu, dit-elle aux amis qu'elle avait à dîner, +parce que M. +d'Épinay ne me l'aurait jamais permis à cause de son +immoralité, faisant +allusion à certains débordements purement imaginaires de +la princesse. +Mais même si j'avais eu un mari moins sévère, +j'avoue que je n'aurais +pas pu. Je ne sais pas comment Oriane fait pour la voir constamment. +Moi j'y vais une fois par an et j'ai bien de la peine à arriver +au bout +de la visite.» Quant à ceux des Courvoisier qui se +trouvaient chez +Victurnienne au moment de la visite de M<sup>me</sup> de Guermantes, +l'arrivée de +la duchesse les mettait généralement en fuite à +cause de l'exaspération +que leur causaient les «salamalecs exagérés» +qu'on faisait pour Oriane. +Un seul resta le jour de Taquin le Superbe. Il ne comprit pas +complètement la plaisanterie, mais tout de même à +moitié, car il était +instruit. Et les Courvoisier allèrent répétant +qu'Oriane avait appelé +l'oncle Palamède «Tarquin le Superbe», ce qui le +peignait selon eux +assez bien. «Mais pourquoi faire tant d'histoires avec Oriane? +ajoutaient-ils. On n'en aurait pas fait davantage pour une reine. En +somme, qu'est-ce qu'Oriane? Je ne dis pas que les Guermantes ne soient +pas de vieille souche, mais les Courvoisier ne le leur cèdent en +rien, +ni comme illustration, ni comme ancienneté, ni comme alliances. +Il ne +faut pas oublier qu'au Camp du drap d'or, comme le roi d'Angleterre +demandait à François I<sup>er</sup> quel était le +plus noble des seigneurs là +présents: «Sire, répondit le roi de France, c'est +Courvoisier.» +D'ailleurs tous les Courvoisier fussent-ils restés que les mots +les +eussent laissés d'autant plus insensibles que les incidents qui +les +faisaient généralement naître auraient +été considérés par eux d'un point +de vue tout à fait différent. Si, par exemple, une +Courvoisier se +trouvait manquer de chaises, dans une réception qu'elle donnait, +ou si +elle se trompait de nom en parlant à une visiteuse qu'elle +n'avait pas +reconnue, ou si un des ses domestiques lui adressait une phrase +ridicule, la Courvoisier, ennuyée à l'extrême, +rougissante, frémissant +d'agitation, déplorait un pareil contretemps. Et quand elle +avait un +visiteur et qu'Oriane devait venir, elle disait sur un ton anxieusement +et impérieusement interrogatif: «Est-ce que vous la +connaissez?» +craignant, si le visiteur ne la connaissait pas, que sa présence +donnât +une mauvaise impression à Oriane. Mais M<sup>me</sup> de +Guermantes tirait, au +contraire, de tels incidents, l'occasion de récits qui faisaient +rire +les Guermantes aux larmes, de sorte qu'on était obligé de +l'envier +d'avoir manqué de chaises, d'avoir fait ou laissé faire +à son domestique +une gaffe, d'avoir eu chez soi quelqu'un que personne ne connaissait, +comme on est obligé de se féliciter que les grands +écrivains aient été +tenus à distance par les hommes et trahis par les femmes quand +leurs +humiliations et leurs souffrances ont été, sinon +l'aiguillon de leur +génie, du moins la matière de leurs œuvres.</p> +<p>Les Courvoisier n'étaient pas davantage capables de +s'élever jusqu'à +l'esprit d'innovation que la duchesse de Guermantes introduisait dans +la +vie mondaine et qui, en l'adaptant selon un sûr instinct aux +nécessités +du moment, en faisait quelque chose d'artistique, là où +l'application +purement raisonnée de règles rigides eût +donné d'aussi mauvais résultats +qu'à quelqu'un qui, voulant réussir en amour ou dans la +politique, +reproduirait à la lettre dans sa propre vie les exploits de +Bussy +d'Amboise. Si les Courvoisier donnaient un dîner de famille, ou +un dîner +pour un prince, l'adjonction d'un homme d'esprit, d'un ami de leur +fils, +leur semblait une anomalie capable de produire le plus mauvais effet. +Une Courvoisier dont le père avait été ministre de +l'empereur, ayant à +donner une matinée en l'honneur de la princesse Mathilde, +déduisit par +esprit de géométrie qu'elle ne pouvait inviter que des +bonapartistes. Or +elle n'en connaissait presque pas. Toutes les femmes +élégantes de ses +relations, tous les hommes agréables furent impitoyablement +bannis, +parce que, d'opinion ou d'attaches légitimistes, ils auraient, +selon la +logique des Courvoisier, pu déplaire à l'Altesse +Impériale. Celle-ci, +qui recevait chez elle la fleur du faubourg Saint-Germain, fut assez +étonnée quand elle trouva seulement chez M<sup>me</sup> +de Courvoisier une +pique-assiette célèbre, veuve d'un ancien préfet +de l'Empire, la veuve +du directeur des postes et quelques personnes connues pour leur +fidélité +à Napoléon, leur bêtise et leur ennui. La princesse +Mathilde n'en +répandit pas moins le ruissellement généreux et +doux de sa grâce +souveraine sur les laiderons calamiteux que la duchesse de Guermantes +se +garda bien, elle, de convier, quand ce fut son tour de recevoir la +princesse, et qu'elle remplaça, sans raisonnements <i>a priori</i> +sur le +bonapartisme, par le plus riche bouquet de toutes les beautés, +de toutes +les valeurs, de toutes les célébrités qu'une sorte +de flair, de tact et +de doigté lui faisait sentir devoir être agréables +à la nièce de +l'empereur, même quand elles étaient de la propre famille +du roi. Il n'y +manqua même pas le duc d'Aumale, et quand, en se retirant, la +princesse, +relevant M<sup>me</sup> de Guermantes qui lui faisait la +révérence et voulait lui +baiser la main, l'embrassa sur les deux joues, ce fut du fond du cœur +qu'elle put assurer à la duchesse qu'elle n'avait jamais +passé une +meilleure journée ni assisté à une fête plus +réussie. La princesse de +Parme était Courvoisier par l'incapacité d'innover en +matière sociale, +mais, à la différence des Courvoisier, la surprise que +lui causait +perpétuellement la duchesse de Guermantes engendrait non comme +chez eux +l'antipathie, mais l'émerveillement. Cet étonnement +était encore accru +du fait de la culture infiniment arriérée de la +princesse. M<sup>me</sup> de +Guermantes était elle-même beaucoup moins avancée +qu'elle ne le +croyait. Mais il suffisait qu'elle le fût plus que M<sup>me</sup> +de Parme pour +stupéfier celle-ci, et comme chaque génération de +critiques se borne à +prendre le contrepied des vérités admises par leurs +prédécesseurs, elle +n'avait qu'à dire que Flaubert, cet ennemi des bourgeois, +était avant +tout un bourgeois, ou qu'il y avait beaucoup de musique italienne dans +Wagner, pour procurer à la princesse, au prix d'un surmenage +toujours +nouveau, comme à quelqu'un qui nage dans la tempête, des +horizons qui +lui paraissaient inouïs et lui restaient confus. +Stupéfaction d'ailleurs +devant les paradoxes, proférés non seulement au sujet des +œuvres +artistiques, mais même des personnes de leur connaissance, et +aussi des +actions mondaines. Sans doute l'incapacité où +était M<sup>me</sup> de Parme de +séparer le véritable esprit des Guermantes des formes +rudimentairement +apprises de cet esprit (ce qui la faisait croire à la haute +valeur +intellectuelle de certains et surtout de certaines Guermantes dont +ensuite elle était confondue d'entendre la duchesse lui dire en +souriant +que c'était de simples cruches), telle était une des +causes de +l'étonnement que la princesse avait toujours à entendre M<sup>me</sup> +de +Guermantes juger les personnes. Mais il y en avait une autre et que, +moi +qui connaissais à cette époque plus de livres que de gens +et mieux la +littérature que le monde, je m'expliquai en pensant que la +duchesse, +vivant de cette vie mondaine dont le désœuvrement et la +stérilité sont à +une activité sociale véritable ce qu'est en art la +critique à la +création, étendait aux personnes de son entourage +l'instabilité de +points de vue, la soif malsaine du raisonneur qui pour étancher +son +esprit trop sec va chercher n'importe quel paradoxe encore un peu frais +et ne se gênera point de soutenir l'opinion +désaltérante que la plus +belle <i>Iphigénie</i> est celle de Piccini et non celle de +Gluck, au besoin +la véritable <i>Phèdre</i> celle de Pradon.</p> +<p>Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait +épousé un +timide butor qu'on voyait rarement et qu'on n'entendait jamais, M<sup>me</sup> +de +Guermantes s'inventait un beau jour une volupté spirituelle non +pas +seulement en décrivant la femme, mais en +«découvrant» le mari. Dans le +ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu +alors dans ce milieu, +elle eût décrété que M<sup>me</sup> de +Cambremer était stupide, et en revanche, que +la personne intéressante, méconnue, délicieuse, +vouée au silence par +une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le +marquis, et la +duchesse eût éprouvé à déclarer cela +le même genre de rafraîchissement +que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu'on admire <i>Hernani</i>, +confesse lui préférer le <i>Lion amoureux.</i> A cause +du même besoin maladif +de nouveautés arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait +une femme +modèle, une vraie sainte, d'avoir été +mariée à un coquin, un beau jour +M<sup>me</sup> de Guermantes affirmait que ce coquin était un +homme léger, mais +plein de cœur, que la dureté implacable de sa femme avait +poussé à de +vraies inconséquences. Je savais que ce n'était pas +seulement entre les +œuvres, dans la longue série des siècles, mais jusqu'au +sein d'une même +œuvre que la critique joue à replonger dans l'ombre ce qui +depuis trop +longtemps était radieux et à en faire sortir ce qui +semblait voué à +l'obscurité définitive. Je n'avais pas seulement vu +Bellini, +Winterhalter, les architectes jésuites, un +ébéniste de la Restauration, +venir prendre la place de génies qu'on avait dits +fatigués simplement +parce que les oisifs intellectuels s'en étaient fatigués, +comme sont +toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. +J'avais vu préférer +en Sainte-Beuve tour à tour le critique et le poète, +Musset renié quant +à ses vers sauf pour de petites pièces fort +insignifiantes. Sans doute +certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les +plus +célèbres du <i>Cid</i> ou de <i>Polyeucte</i> telle +tirade du <i>Menteur</i> qui donne, +comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de +l'époque, mais +leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de +beauté, du moins +par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle +pour la +critique folle. Elle donne tout Molière pour un vers de <i>l'Étourdi,</i> +et, +même en trouvant le <i>Tristan</i> de Wagner assommant, en +sauvera une «jolie +note de cor», au moment où passe la chasse. Cette +dépravation m'aida à +comprendre celle dont faisait preuve M<sup>me</sup> de Guermantes quand +elle +décidait qu'un homme de leur monde reconnu pour un brave cœur, +mais sot, +était un monstre d'égoïsme, plus fin qu'on ne +croyait, qu'un autre connu +pour sa générosité pouvait symboliser l'avarice, +qu'une bonne mère ne +tenait pas à ses enfants, et qu'une femme qu'on croyait vicieuse +avait +les plus nobles sentiments. Comme gâtées par la +nullité de la vie +mondaine, l'intelligence et la sensibilité de M<sup>me</sup> de +Guermantes étaient +trop vacillantes pour que le dégoût ne +succédât pas assez vite chez elle +à l'engouement (quitte à se sentir de nouveau +attirée vers le genre +d'esprit qu'elle avait tour à tour recherché et +délaissé) et pour que le +charme qu'elle avait trouvé à un homme de cœur ne se +changeât pas, s'il +la fréquentait trop, cherchait trop en elle des directions +qu'elle était +incapable de lui donner, en un agacement qu'elle croyait produit par +son +admirateur et qui ne l'était que par l'impuissance où on +est de trouver +du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de +jugement de la duchesse n'épargnaient personne, excepté +son mari. Lui +seul ne l'avait jamais aimée; en lui elle avait senti toujours +un de ces +caractères de fer, indifférent aux caprices qu'elle +avait, dédaigneux de +sa beauté, violent, d'une volonté à ne plier +jamais et sous la seule loi +desquels les nerveux savent trouver le calme. D'autre part M. de +Guermantes poursuivant un même type de beauté +féminine, mais le +cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, +n'avait, une fois +qu'ils les avait quittées, et pour se moquer d'elles, qu'une +associée +durable, identique, qui l'irritait souvent par son bavardage, mais dont +il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus +vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l'aristocratie, +pour une femme que lui M. de Guermantes était trop heureux +d'avoir +trouvée, qui couvrait tous ses désordres, recevait comme +personne, et +maintenait à leur salon son rang de premier salon du faubourg +Saint-Germain. Cette opinion des autres, il la partageait +lui-même; +souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il était fier +d'elle. Si, +aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent +pour des +charités, pour les domestiques, il tenait à ce qu'elle +eût les toilettes +les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que M<sup>me</sup> +de +Guermantes venait d'inventer, relativement aux mérites et aux +défauts, +brusquement intervertis par elle, d'un de leurs amis, un nouveau et +friand paradoxe, elle brûlait d'en faire l'essai devant des +personnes +capables de le goûter, d'en faire savourer l'originalité +psychologique +et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles +ne contenaient pas d'habitude plus de vérité que les +anciennes, souvent +moins; mais justement ce qu'elles avaient d'arbitraire et d'inattendu +leur conférait quelque chose d'intellectuel qui les rendait +émouvantes à +communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s'exercer la +psychologie de la duchesse était généralement un +intime dont ceux à qui +elle souhaitait de transmettre sa découverte ignoraient +entièrement +qu'il ne fût plus au comble de la faveur; aussi la +réputation qu'avait +M<sup>me</sup> de Guermantes d'incomparable amie sentimentale, douce et +dévouée, +rendait difficile de commencer l'attaque; elle pouvait tout au plus +intervenir ensuite comme contrainte et forcée, en donnant la +réplique +pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un +partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer; c'était +justement le +rôle où excellait M. de Guermantes.</p> +<p>Quant aux actions mondaines, c'était encore un autre plaisir +arbitrairement théâtral que M<sup>me</sup> de Guermantes +éprouvait à émettre sur +elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises +incessantes +et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la +duchesse, ce +fut moins à l'aide de la critique littéraire que +d'après la vie +politique et la chronique parlementaire, que j'essayai de comprendre +quel il pouvait être. Les édits successifs et +contradictoires par +lesquels M<sup>me</sup> de Guermantes renversait sans cesse l'ordre des +valeurs +chez les personnes de son milieu ne suffisant plus à la +distraire, elle +cherchait aussi, dans la manière dont elle dirigeait sa propre +conduite +sociale, dont elle rendait compte de ses moindres décisions +mondaines, à +goûter ces émotions artificielles, à obéir +à ces devoirs factices qui +stimulent la sensibilité des assemblées et s'imposent +à l'esprit des +politiciens. On sait que quand un ministre explique à la Chambre +qu'il a +cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet +toute simple à l'homme de bon sens qui le lendemain dans son +journal lit +le compte rendu de la séance, ce lecteur de bon sens se sent +pourtant +remué tout d'un coup, et commence à douter d'avoir eu +raison d'approuver +le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été +écouté au +milieu d'une vive agitation et ponctué par des expressions de +blâme +telles que: «C'est très grave», prononcées +par un député dont le nom et +les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués +que, dans +l'interruption tout entière, les mots «c'est très +grave!» tiennent moins +de place qu'un hémistiche dans un alexandrin. Par exemple +autrefois, +quand M. de Guermantes, prince des Laumes, siégeait à la +Chambre, on +lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce fût +surtout +destiné à la circonscription de Méséglise +et afin de montrer aux +électeurs qu'ils n'avaient pas porté leurs votes sur un +mandataire +inactif ou muet: «Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des +Laumes: +«Ceci est grave!» Très bien! au centre et sur +quelques bancs à droite, +vives exclamations à l'extrême gauche.»</p> +<p>Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de +fidélité au sage +ministre, mais son cœur est ébranlé de nouveaux +battements par les +premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre:</p> +<p>«L'étonnement, la stupeur, ce n'est pas trop dire (vive +sensation dans +la partie droite de l'hémicycle), que m'ont causés les +paroles de celui +qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre +d'applaudissements)... Quelques députés s'empressent vers +le banc des +ministres; M. le Sous-Secrétaire d'État aux Postes et +Télégraphes fait +de sa place avec la tête un signe affirmatif.» Ce +«tonnerre +d'applaudissements», emporte les dernières +résistances du lecteur de bon +sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une +façon de +procéder qui en soi-même est insignifiante; au besoin, +quelque fait +normal, par exemple: vouloir faire payer les riches plus que les +pauvres, la lumière sur une iniquité, +préférer la paix à la guerre, il +le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains +principes +auxquels il n'avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits +dans le +cœur de l'homme, mais qui émeuvent fortement à cause des +acclamations +qu'ils déchaînent et des compactes majorités qu'ils +rassemblent.</p> +<p>Il faut d'ailleurs reconnaître que cette subtilité des +hommes +politiques, qui me servit à m'expliquer le milieu Guermantes et +plus +tard d'autres milieux, n'est que la perversion d'une certaine finesse +d'interprétation souvent désignée par «lire +entre les lignes». Si dans +les assemblées il y a absurdité par perversion de cette +finesse, il y a +stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend +tout «à +la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation +quand un haut dignitaire +est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui +se dit: «Il n'est +pas révoqué puisque c'est lui qui l'a +demandé», une défaite quand les +Russes par un mouvement stratégique se replient devant les +Japonais sur +des positions plus fortes et préparées à l'avance, +un refus quand une +province ayant demandé l'indépendance à l'empereur +d'Allemagne, celui-ci +lui accorde l'autonomie religieuse. Il est possible d'ailleurs, pour +revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles +s'ouvrent, les +députés eux-mêmes soient pareils à l'homme +de bon sens qui en lira le +compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont +envoyé leurs +délégués auprès d'un ministre, +peut-être se demandent-ils naïvement: +«Ah! voyons, que se sont-ils dit? espérons que tout s'est +arrangé», au +moment où le ministre monte à la tribune dans un profond +silence qui +déjà met en goût d'émotions artificielles. +Les premiers mots du +ministre: «Je n'ai pas besoin de dire à la Chambre que +j'ai un trop haut +sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette +délégation +dont l'autorité de ma charge n'avait pas à +connaître», sont un coup de +théâtre, car c'était la seule hypothèse que +le bon sens des députés +n'eût pas faite. Mais justement parce que c'est un coup de +théâtre, il +est accueilli par de tels applaudissements que ce n'est qu'au bout de +quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre +qui +recevra, en retournant à son banc, les félicitations de +ses collègues. +On est aussi ému que le jour où il a +négligé d'inviter à une grande fête +officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait +opposition, +et on déclare que dans l'une comme dans l'autre circonstance il +a agi en +véritable homme d'État.</p> +<p>M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au +grand scandale des +Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient +féliciter le +ministre. J'ai entendu plus tard raconter que, même à un +moment où il +joua un assez grand rôle à la Chambre et où on +songeait à lui pour un +ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait +lui demander +un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins +au grand personnage politique que tout autre qui n'eût pas +été le duc de +Guermantes. Car s'il disait que la noblesse était peu de chose, +qu'il +considérait ses collègues comme des égaux, il n'en +pensait pas un mot. +Il recherchait, feignait d'estimer, mais méprisait les +situations +politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, +elles ne +mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands +emplois qui +rend d'autres inabordables. Et par là, son orgueil +protégeait contre +toute atteinte non pas seulement ses façons d'une +familiarité affichée, +mais ce qu'il pouvait avoir de simplicité véritable.</p> +<p>Pour en revenir à ces décisions artificielles et +émouvantes comme celles +des politiciens, M<sup>me</sup> de Guermantes ne déconcertait +pas moins les +Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la +princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on +sentait +des principes qui frappaient d'autant plus qu'on s'en était +moins avisé. +Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun +choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la +duchesse. L'une pensait qu'elle voudrait être en Duchesse de +Bourgogne, +une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de +Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier +ayant demandé: +«En quoi te mettras-tu, Oriane?» provoquait la seule +réponse à quoi l'on +n'eût pas pensé: «Mais en rien du tout!» et +qui faisait beaucoup marcher +les langues comme dévoilant l'opinion d'Oriane sur la +véritable position +mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite +à tenir à son +égard, c'est-à-dire l'opinion qu'on aurait dû +prévoir, à savoir qu'une +duchesse «n'avait pas à se rendre» au bal travesti +de ce nouveau +ministre. «Je ne vois pas qu'il y ait nécessité +à aller chez le ministre +de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, +pourquoi +irais-je là-bas, je n'ai rien à y faire», disait la +duchesse.</p> +<p>—Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, +s'écriait M<sup>me</sup> +de Gallardon.</p> +<p>—Mais c'est charmant aussi de rester au coin de son feu, +répondait M<sup>me</sup> +de Guermantes. Les Courvoisier n'en revenaient pas, mais les +Guermantes, +sans imiter, approuvaient. «Naturellement tout le monde n'est pas +en +position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d'un +côté on +ne peut pas dire qu'elle ait tort de vouloir montrer que nous +exagérons +en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont +on ne sait pas +toujours d'où ils viennent.» Naturellement, sachant les +commentaires que +ne manqueraient pas de provoquer l'une ou l'autre attitude, M<sup>me</sup> +de +Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête +où on n'osait +pas compter sur elle, qu'à rester chez soi ou à passer la +soirée avec +son mari au théâtre, le soir d'une fête où +«tout le monde allait», ou +bien, quand on pensait qu'elle éclipserait les plus beaux +diamants par +un diadème historique, d'entrer sans un seul bijou et dans une +autre +tenue que celle qu'on croyait à tort de rigueur. Bien qu'elle +fût +antidreyfusarde (tout en croyant à l'innocence de Dreyfus, de +même +qu'elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu'aux +idées), +elle avait produit une énorme sensation à une +soirée chez la princesse +de Ligne, d'abord en restant assise quand toutes les dames +s'étaient +levées à l'entrée du général +Mercier, et ensuite en se levant et en +demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait +commencé une conférence, montrant par là qu'elle +ne trouvait pas que le +monde fût fait pour parler politique; toutes les têtes +s'étaient +tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint +où, quoique +voltairienne, elle n'était pas restée parce qu'elle avait +trouvé +indécent qu'on mît en scène le Christ. On sait ce +qu'est, même pour les +plus grandes mondaines, le moment de l'année où les +fêtes commencent: au +point que la marquise d'Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, +manie +psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent +par +dire des sottises, avait pu répondre à quelqu'un qui +était venu la +condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency: +«C'est +peut-être encore plus triste qu'il vous arrive un chagrin pareil +au +moment où on a à sa glace des centaines de cartes +d'invitations.» Eh +bien, à ce moment de l'année, quand on invitait à +dîner la duchesse de +Guermantes en se pressant pour qu'elle ne fût pas +déjà retenue, elle +refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n'eût +jamais pensé: +elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la +Norvège, +qui l'intéressaient. Les gens du monde en furent +stupéfaits, et sans se +soucier d'imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son +action l'espèce +de soulagement qu'on a dans Kant quand, après la +démonstration la plus +rigoureuse du déterminisme, on découvre qu'au-dessus du +monde de la +nécessité il y a celui de la liberté. Toute +invention dont on ne s'était +jamais avisé excite l'esprit, même des gens qui ne savent +pas en +profiter. Celle de la navigation à vapeur était peu de +chose auprès +d'user de la navigation à vapeur à l'époque +sédentaire de la <i>season</i>. +L'idée qu'on pouvait volontairement renoncer à cent +dîners ou déjeuners +en ville, au double de «thés», au triple de +soirées, aux plus brillants +lundis de l'Opéra et mardis des Français pour aller +visiter les fjords +de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que <i>Vingt +mille lieues sous les Mers</i>, mais leur communiqua la même +sensation +d'indépendance et de charme. Aussi n'y avait-il pas de jour +où l'on +n'entendît dire, non seulement «vous connaissez le dernier +mot +d'Oriane?», mais «vous savez la dernière +d'Oriane?» Et de la «dernière +d'Oriane», comme du dernier «mot» d'Oriane, on +répétait: «C'est bien +d'Oriane»; «c'est de l'Oriane tout pur.» La +dernière d'Oriane, c'était, +par exemple, qu'ayant à répondre au nom d'une +société patriotique au +cardinal X..., évêque de Maçon (que d'habitude M. +de Guermantes, quand +il parlait de lui, appelait «Monsieur de Mascon», parce que +le duc +trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait à imaginer +comment la lettre serait tournée, et trouvait bien les premiers +mots: +«Éminence» ou «Monseigneur», mais +était embarrassé devant le reste, la +lettre d'Oriane, à l'étonnement de tous, débutait +par «Monsieur le +cardinal» à cause d'un vieil usage académique, ou +par «Mon cousin», ce +terme étant usité entre les princes de l'Église, +les Guermantes et les +souverains qui demandaient à Dieu d'avoir les uns et les autres +«dans sa +sainte et digne garde». Pour qu'on parlât d'une +«dernière d'Oriane», il +suffisait qu'à une représentation où il y avait +tout Paris et où on +jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait M<sup>me</sup> +de Guermantes dans +la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de +tant +d'autres qui l'avaient invitée, on la trouvât seule, en +noir, avec un +tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était +arrivée pour le lever du +rideau. «On entend mieux pour une pièce qui en vaut la +peine», +expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à +l'émerveillement des +Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient +subitement que +le «genre» d'entendre le commencement d'une pièce +était plus nouveau, +marquait plus d'originalité et d'intelligence (ce qui +n'était pas pour +étonner de la part d'Oriane) que d'arriver pour le dernier acte +après un +grand dîner et une apparition dans une soirée. Tels +étaient les +différents genres d'étonnement auxquels la princesse de +Parme savait +qu'elle pouvait se préparer si elle posait une question +littéraire ou +mondaine à M<sup>me</sup> de Guermantes, et qui faisaient que, +pendant ces dîners +chez la duchesse, l'Altesse ne s'aventurait sur le moindre sujet +qu'avec +la prudence inquiète et ravie de la baigneuse émergeant +entre deux +«lames».</p> +<p>Parmi les éléments qui, absents des deux ou trois +autres salons à peu +près équivalents qui étaient à la +tête du faubourg Saint-Germain, +différenciaient d'eux le salon de la duchesse de Guermantes, +comme +Leibniz admet que chaque monade en reflétant tout l'univers y +ajoute +quelque chose de particulier, un des moins sympathiques était +habituellement fourni par une ou deux très belles femmes qui +n'avaient +de titre à être là que leur beauté, l'usage +qu'avait fait d'elles M. de +Guermantes, et desquelles la présence révélait +aussitôt, comme dans +d'autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari +était un ardent appréciateur des grâces +féminines. Elles se +ressemblaient toutes un peu; car le duc avait le goût des femmes +grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d'un +genre intermédiaire +entre la <i>Vénus de Milo</i> et la <i>Victoire de Samothrace;</i> +souvent +blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus +récente, +laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse +d'Arpajon qu'il avait tant +aimée qu'il la força longtemps à lui envoyer +jusqu'à dix télégrammes par +jour (ce qui agaçait un peu la duchesse), correspondait avec +elle par +pigeons voyageurs quand il était à Guermantes, et de +laquelle enfin il +avait été pendant longtemps si incapable de se passer, +qu'un hiver qu'il +avait dû passer à Parme, il revenait chaque semaine +à Paris, faisant +deux jours de voyage pour la voir.</p> +<p>D'ordinaire, ces belles figurantes avaient été ses +maîtresses mais ne +l'étaient plus (c'était le cas pour M<sup>me</sup> +d'Arpajon) ou étaient sur le +point de cesser de l'être. Peut-être cependant le prestige +qu'exerçaient +sur elle la duchesse et l'espoir d'être reçues dans son +salon, +quoiqu'elles appartinssent elles-mêmes à des milieux fort +aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles +décidées, plus +encore que la beauté et la générosité de +celui-ci, à céder aux désirs du +duc. D'ailleurs la duchesse n'eût pas opposé à ce +qu'elles pénétrassent +chez elle une résistance absolue; elle savait qu'en plus d'une, +elle +avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, +elle avait obtenu mille +choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait +impitoyablement à sa femme tant qu'il n'était pas +amoureux d'une autre. +Aussi ce qui expliquait qu'elles ne fussent reçues chez la +duchesse que +quand leur liaison était déjà fort avancée +tenait plutôt d'abord à ce +que le duc, chaque fois qu'il s'était embarqué dans un +grand amour, +avait cru seulement à une simple passade en échange de +laquelle il +estimait que c'était beaucoup que d'être invité +chez sa femme. Or, il se +trouvait l'offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce +que +des résistances, sur lesquelles il n'avait pas compté, se +produisaient, +ou au contraire qu'il n'y avait pas eu de résistance. En amour, +souvent, +la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au +delà de ce que +l'espérance et l'intérêt avaient promis. Mais alors +la réalisation de +cette offre était entravée par d'autres circonstances. +D'abord toutes +les femmes qui avaient répondu à l'amour de M. de +Guermantes, et +quelquefois même quand elles ne lui avaient pas encore +cédé, avaient été +tour à tour séquestrées par lui. Il ne leur +permettait plus de voir +personne, il passait auprès d'elles presque toutes ses heures, +il +s'occupait de l'éducation de leurs enfants, auxquels +quelquefois, si +l'on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui +arriva de donner un frère ou une sœur. Puis si, au début +de la liaison, +la présentation à M<sup>me</sup> de Guermantes, nullement +envisagée par le duc, +avait joué un rôle dans l'esprit de la maîtresse, la +liaison elle-même +avait transformé les points de vue de cette femme; le duc +n'était plus +seulement pour elle le mari de la plus élégante femme de +Paris, mais un +homme que sa nouvelle maîtresse aimait, un homme aussi qui +souvent lui +avait donné les moyens et le goût de plus de luxe et qui +avait +interverti l'ordre antérieur d'importance des questions de +snobisme et +des questions d'intérêt; enfin quelquefois, une jalousie +de tous genres +contre M<sup>me</sup> de Guermantes animait les maîtresses du +duc. Mais ce cas +était le plus rare; d'ailleurs, quand le jour de la +présentation +arrivait enfin (à un moment où elle était +d'ordinaire déjà assez +indifférente au duc, dont les actions, comme celles de tout le +monde, +étaient plus souvent commandées par les actions +antérieures, dont le +mobile premier n'existait plus) il se trouvait souvent que +ç'avait été +M<sup>me</sup> de Guermantes qui avait cherché à recevoir +la maîtresse en qui elle +espérait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son +terrible +époux, une précieuse alliée. Ce n'est pas que, +sauf à de rares moments, +chez lui, où, quand la duchesse parlait trop, il laissait +échapper des +paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes +manquât vis-à-vis de sa femme de ce qu'on appelle les +formes. Les gens +qui ne les connaissaient pas pouvaient s'y tromper. Quelquefois, +à +l'automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ +pour +Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu'on passe +à +Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait +avec elle +y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans +une de ces +petites baignoires découvertes où l'on ne tient que deux, +cet Hercule +en «smoking» (puisqu'en France on donne à toute +chose plus ou moins +britannique le nom qu'elle ne porte pas en Angleterre), le monocle +à +l'œil, dans sa grosse mais belle main, à l'annulaire de laquelle +brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à +autre une +bouffée, les regards habituellement tournés vers la +scène, mais, quand +il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait +d'ailleurs +absolument personne, les émoussant d'un air de douceur, de +réserve, de +politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait +drôle et pas +trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme, +partageait avec elle, d'un signe d'intelligence et de bonté, +l'innocente +gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les +spectateurs +pouvaient croire qu'il n'était pas de meilleur mari que lui ni +de +personne plus enviable que la duchesse—cette femme en dehors de +laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de +la vie, cette femme +qu'il n'aimait pas, qu'il n'avait jamais cessé de tromper;—quand +la +duchesse se sentait fatiguée, ils voyaient M. de Guermantes se +lever, +lui passer lui-même son manteau en arrangeant ses colliers pour +qu'ils +ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin +jusqu'à la +sortie avec des soins empressés et respectueux qu'elle recevait +avec la +froideur de la mondaine qui ne voit là que du simple +savoir-vivre, et +parfois même avec l'amertume un peu ironique de l'épouse +désabusée qui +n'a plus aucune illusion à perdre. Mais malgré ces +dehors, autre partie +de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs +à la +superficie, à une certaine époque déjà +ancienne, mais qui dure encore +pour ses survivants, la vie de la duchesse était difficile. M. +de +Guermantes ne redevenait généreux, humain que pour une +nouvelle +maîtresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le +parti de +la duchesse; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des +générosités envers des inférieurs, des +charités pour les pauvres, même +pour elle-même, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. +Mais +de l'irritation qui naissait d'habitude assez vite, pour M<sup>me</sup> +de +Guermantes, des personnes qui lui étaient trop soumises, les +maîtresses +du duc n'étaient pas exceptées. Bientôt la duchesse +se dégoûtait +d'elles. Or, à ce moment aussi, la liaison du duc avec M<sup>me</sup> +d'Arpajon +touchait à sa fin. Une autre maîtresse pointait.</p> +<p>Sans doute l'amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour +toutes recommençait un jour à se faire sentir: d'abord +cet amour en +mourant les léguait, comme de beaux marbres—des marbres beaux +pour le +duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu'il les avait +aimées, +et était sensible maintenant à des lignes qu'il +n'eût pas appréciées +sans l'amour—qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs +formes longtemps ennemies, dévorées par les jalousies et +les querelles, +et enfin réconciliées dans la paix de l'amitié; +puis cette amitié même +était un effet de l'amour qui avait fait remarquer à M. +de Guermantes, +chez celles qui étaient ses maîtresses, des vertus qui +existent chez +tout être humain mais sont perceptibles à la seule +volupté, si bien que +l'ex-maîtresse, devenue «un excellent camarade» qui +ferait n'importe +quoi pour nous, est un cliché comme le médecin ou comme +le père qui ne +sont pas un médecin ou un père, mais un ami. Mais pendant +une première +période, la femme que M. de Guermantes commençait +à délaisser se +plaignait, faisait des scènes, se montrait exigeante, paraissait +indiscrète, tracassière. Le duc commençait +à la prendre en grippe. Alors +M<sup>me</sup> de Guermantes avait lieu de mettre en lumière les +défauts vrais ou +supposés d'une personne qui l'agaçait. Connue pour bonne, +M<sup>me</sup> de +Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, +les larmes de la +délaissée, et ne s'en plaignait pas. Elle en riait avec +son mari, puis +avec quelques intimes. Et croyant, par cette pitié qu'elle +montrait à +l'infortunée, avoir le droit d'être taquine avec elle, en +sa présence +même, quoique celle-ci dît, pourvu que cela pût +rentrer dans le cadre du +caractère ridicule que le duc et la duchesse lui avaient +récemment +fabriqué, M<sup>me</sup> de Guermantes ne se gênait pas +d'échanger avec son mari +des regards d'ironique intelligence.</p> +<p>Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se +rappela +qu'elle voulait inviter à l'Opéra la princesse de ..., et +désirant +savoir si cela ne serait pas désagréable à M<sup>me</sup> +de Guermantes, elle +chercha à la sonder. A ce moment entra M. de Grouchy, dont le +train, à +cause d'un déraillement, avait eu une panne d'une heure. Il +s'excusa +comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, +fût morte de +honte. Mais M<sup>me</sup> de Grouchy n'était pas Guermantes +«pour des prunes». +Comme son mari s'excusait du retard:</p> +<p>—Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les +petites +choses, être en retard c'est une tradition dans votre famille.</p> +<p>—Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit +le duc.</p> +<p>—Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée +de +reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu'elle a +permis +la restauration des Bourbons, et encore mieux d'une façon qui +les a +rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un +véritable Nemrod!</p> +<p>—J'ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me +permettrai +d'envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.</p> +<p>Une idée sembla passer dans les yeux de M<sup>me</sup> de +Guermantes. Elle insista +pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d'envoyer les +faisans. Et +faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j'avais +causé en +quittant la salle des Elstir:</p> +<p>—Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte +et +vous les rapporterez de suite, car, n'est-ce pas, Grouchy, vous +permettez que je fasse quelques politesses? Nous ne mangerons pas douze +faisans à nous deux, Basin et moi.</p> +<p>—Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.</p> +<p>—Non, je préfère demain, insista la duchesse.</p> +<p>Poullein était devenu blanc; son rendez-vous avec sa +fiancée était +manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui +tenait à +ce que tout gardât un air humain.</p> +<p>—Je sais que c'est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, +vous +n'aurez qu'à changer avec Georges qui sortira demain et restera +après-demain.</p> +<p>Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. +Il lui +était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut +quitté la pièce, chacun +complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.</p> +<p>—Mais je ne fais qu'être avec eux comme je voudrais qu'on +fût avec moi.</p> +<p>—Justement! ils peuvent dire qu'ils ont chez vous une bonne place.</p> +<p>—Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu'ils m'aiment +bien. +Celui-là est un peu agaçant parce qu'il est amoureux, il +croit devoir +prendre des airs mélancoliques.</p> +<p>A ce moment Poullein rentra.</p> +<p>—En effet, dit M. de Grouchy, il n'a pas l'air d'avoir le sourire. +Avec +eux il faut être bon, mais pas trop bon.</p> +<p>—Je reconnais que je ne suis pas terrible; dans toute sa +journée il +n'aura qu'à aller chercher vos faisans, à rester ici +à ne rien faire et +à en manger sa part.</p> +<p>—Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de +Grouchy, car +l'envie est aveugle.</p> +<p>—Oriane, dit la princesse de Parme, j'ai eu l'autre jour la visite +de +votre cousine d'Heudicourt; évidemment c'est une femme d'une +intelligence supérieure; c'est une Guermantes, c'est tout dire, +mais on +dit qu'elle est médisante...</p> +<p>Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction +voulue. M<sup>me</sup> +de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s'en +apercevoir.</p> +<p>—Mais... est-ce que vous n'êtes pas... de mon avis?... +demanda-t-elle +avec inquiétude.</p> +<p>—Mais Madame est trop bonne de s'occuper des mines de Basin. Allons, +Basin, n'ayez pas l'air d'insinuer du mal de nos parents.</p> +<p>—Il la trouve trop méchante? demanda vivement la princesse.</p> +<p>—Oh! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a +dit à +Votre Altesse qu'elle était médisante. C'est au contraire +une excellente +créature qui n'a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal +à +personne.</p> +<p>—Ah! dit M<sup>me</sup> de Parme soulagée, je ne m'en +étais pas aperçue non plus. +Mais comme je sais qu'il est souvent difficile de ne pas avoir un peu +de +malice quand on a beaucoup d'esprit...</p> +<p>—Ah! cela par exemple elle en a encore moins.</p> +<p>—Moins d'esprit?... demanda la princesse stupéfaite.</p> +<p>—Voyons, Oriane, interrompit le duc d'un ton plaintif en +lançant autour +de lui à droite et à gauche des regards amusés, +vous entendez que la +princesse vous dit que c'est une femme supérieure.</p> +<p>—Elle ne l'est pas?</p> +<p>—Elle est au moins supérieurement grosse.</p> +<p>—Ne l'écoutez pas, Madame, il n'est pas sincère; elle +est bête comme un +(heun) oie, dit d'une voix forte et enrouée M<sup>me</sup> de +Guermantes, qui, bien +plus vieille France encore que le duc quand il n'y tâchait pas, +cherchait souvent à l'être, mais d'une manière +opposée au genre jabot de +dentelles et déliquescent de son mari et en +réalité bien plus fine, par +une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et +délicieuse saveur terrienne. «Mais c'est la meilleure +femme du monde. Et +puis je ne sais même pas si à ce degré-là +cela peut s'appeler de la +bêtise. Je ne crois pas que j'aie jamais connu une +créature pareille; +c'est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de +pathologique, +c'est une espèce d'«innocente», de crétine, +de «demeurée» comme dans les +mélodrames ou comme dans <i>l'Arlésienne</i>. Je me +demande toujours, quand +elle est ici, si le moment n'est pas venu où son intelligence va +s'éveiller, ce qui fait toujours un peu peur.» La +princesse +s'émerveillait de ces expressions tout en restant +stupéfaite du verdict. +«Elle m'a cité, ainsi que M<sup>me</sup> d'Épinay, +votre mot sur Taquin le +Superbe. C'est délicieux», répondit-elle.</p> +<p>M. de Guermantes m'expliqua le mot. J'avais envie de lui dire que +son +frère, qui prétendait ne pas me connaître, +m'attendait le soir même à +onze heures. Mais je n'avais pas demandé à Robert si je +pouvais parler +de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l'eût +presque +fixé était en contradiction avec ce qu'il avait dit +à la duchesse, je +jugeai plus délicat de me taire. «Taquin le Superbe n'est +pas mal, dit +M. de Guermantes, mais M<sup>me</sup> d'Heudicourt ne vous a +probablement pas +raconté un bien plus joli mot qu'Oriane lui a dit l'autre jour, +en +réponse à une invitation à déjeuner?»</p> +<p>—Oh! non! dites-le!</p> +<p>—Voyons, Basin, taisez-vous, d'abord ce mot est stupide et va me +faire +juger par la princesse comme encore inférieure à ma +cruche de cousine. +Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C'est une cousine +à +Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi.</p> +<p>—Oh! s'écria la princesse de Parme à la pensée +qu'elle pourrait trouver +M<sup>me</sup> de Guermantes bête, et protestant +éperdument que rien ne pouvait +faire déchoir la duchesse du rang qu'elle occupait dans son +admiration.</p> +<p>—Et puis nous lui avons déjà retiré les +qualités de l'esprit; comme ce +mot tend à lui en dénier certaines du cœur, il me semble +inopportun.</p> +<p>—Dénier! inopportun! comme elle s'exprime bien! dit le duc +avec une +ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.</p> +<p>—Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.</p> +<p>—Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la +cousine +d'Oriane est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu'on voudra, +mais n'est +pas précisément, comment dirai-je... prodigue.</p> +<p>—Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la +princesse.</p> +<p>—Je ne me serais pas permis l'expression, mais vous avez +trouvé le mot +juste. Cela se traduit dans son train de maison et +particulièrement dans +la cuisine, qui est excellente mais mesurée.</p> +<p>—Cela donne même lieu à des scènes assez +comiques, interrompit M. de +Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j'ai été +passer à Heudicourt un jour où +vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux +préparatifs, quand, dans l'après-midi, un valet de pied +apporta une +dépêche que vous ne viendriez pas.</p> +<p>—Cela ne m'étonne pas! dit la duchesse qui non seulement +était +difficile à avoir, mais aimait qu'on le sût.</p> +<p>—Votre cousine lit le télégramme, se désole, +puis aussitôt, sans perdre +la carte, et se disant qu'il ne fallait pas de dépenses inutiles +envers +un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied: +«Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et +le soir je +l'ai entendue qui demandait au maître d'hôtel: «Eh +bien? et les restes +du bœuf d'hier? Vous ne les servez pas?»</p> +<p>—Du reste, il faut reconnaître que la chère y est +parfaite, dit le duc, +qui croyait en employant cette expression se montrer ancien +régime. Je +ne connais pas de maison où l'on mange mieux.</p> +<p>—Et moins, interrompit la duchesse.</p> +<p>—C'est très sain et très suffisant pour ce qu'on +appelle un vulgaire +pedzouille comme moi, reprit le duc; on reste sur sa faim.</p> +<p>—Ah! si c'est comme cure, c'est évidemment plus +hygiénique que +fastueux. D'ailleurs ce n'est pas tellement bon que cela, ajouta M<sup>me</sup> +de +Guermantes, qui n'aimait pas beaucoup qu'on décernât le +titre de +meilleure table de Paris à une autre qu'à la sienne. Avec +ma cousine, il +arrive la même chose qu'avec les auteurs constipés qui +pondent tous les +quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C'est ce qu'on +appelle des +petits chefs-d'œuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la +chose +que j'ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n'est +pas mauvaise, +mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins +parcimonieuse. +Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses +qu'il rate. J'y ai fait comme partout de très mauvais +dîners, seulement +ils m'ont fait moins mal qu'ailleurs parce que l'estomac est au fond +plus sensible à la quantité qu'à la qualité.</p> +<p>—Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait +pour qu'Oriane +vînt déjeuner, et comme ma femme n'aime pas beaucoup +sortir de chez +elle, elle résistait, s'informait si, sous prétexte de +repas intime, on +ne l'embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et +tâchait +vainement de savoir quels convives il y aurait à +déjeuner. «Viens, +viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu'il +y aurait à +déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis +que ça, et il y +aura sept petites bouchées à la reine.—Sept petites +bouchées, s'écria +Oriane. Alors c'est que nous serons au moins huit!»</p> +<p>Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa +éclater +son rire comme un roulement de tonnerre. «Ah! nous serons donc +huit, +c'est ravissant! Comme c'est bien rédigé!» +dit-elle, ayant dans un +suprême effort retrouvé l'expression dont s'était +servie M<sup>me</sup> d'Épinay et +qui s'appliquait mieux cette fois.</p> +<p>—Oriane, c'est très joli ce que dit la princesse, elle dit +que c'est +bien rédigé.</p> +<p>—Mais, mon ami, vous ne m'apprenez rien, je sais que la princesse +est +très spirituelle, répondit M<sup>me</sup> de Guermantes +qui goûtait facilement un +mot quand à la fois il était prononcé par une +Altesse et louangeait son +propre esprit. «Je suis très fière que Madame +apprécie mes modestes +rédactions. D'ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et +si je +l'ai dit, c'était pour flatter ma cousine, car si elle avait +sept +bouchées, les bouches, si j'ose m'exprimer ainsi, eussent +dépassé la +douzaine.» </p> +<p>—Elle possédait tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, +en +parlant de M<sup>me</sup> d'Heudicourt, la princesse, qui voulait +tâcher de faire +valoir les bonnes raisons qu'elle pouvait avoir de se lier avec elle.</p> +<p>—Elle a dû le rêver, je crois qu'elle ne le connaissait +même pas, dit +la duchesse.</p> +<p>—Ce qui est surtout intéressant, c'est que ces +correspondances sont de +gens à la fois des divers pays, continua la comtesse d'Arpajon +qui, +alliée aux principales maisons ducales et même souveraines +de l'Europe, +était heureuse de le rappeler.</p> +<p>—Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous +rappelez bien ce dîner où vous aviez M. de Bornier comme +voisin!</p> +<p>—Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que +j'ai +connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs +fois pour +me voir, mais je n'ai jamais pu me résoudre à l'inviter +parce que +j'aurais été obligée chaque fois de faire +désinfecter au formol. Quant à +ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n'était +pas du tout +chez Zénaïde, qui n'a pas vu Bornier de sa vie et qui doit +croire, si on +lui parle de la <i>Fille de Roland</i>, qu'il s'agit d'une princesse +Bonaparte qu'on prétendait fiancée au fils du roi de +Grèce; non, c'était +à l'ambassade d'Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire +plaisir +en flanquant sur une chaise à côté de moi cet +académicien empesté. Je +croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J'ai +été obligée de +me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n'ai +osé +respirer qu'au gruyère!</p> +<p>M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina à +la dérobée +sur la figure des convives l'impression produite par le mot de la +duchesse.</p> +<p>—Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de +Gambetta, +dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu'elle ne craignait pas de +s'intéresser à un prolétaire et à un +radical. M. de Bréauté comprit tout +l'esprit de cette audace, regarda autour de lui d'un œil à la +fois +éméché et attendri, après quoi il essuya +son monocle.</p> +<p>—Mon Dieu, c'était bougrement embêtant la <i>Fille de +Roland</i>, dit M. de +Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa +supériorité sur une œuvre à laquelle il +s'était tant ennuyé, peut-être +aussi par le <i>suave mari magno</i> que nous éprouvons, au +milieu d'un bon +dîner, à nous souvenir d'aussi terribles soirées. +Mais il y avait +quelques beaux vers, un sentiment patriotique.</p> +<p>J'insinuai que je n'avais aucune admiration pour M. de Bornier. +«Ah! +vous avez quelque chose à lui reprocher?» me demanda +curieusement le duc +qui croyait toujours, quand on disait du mal d'un homme, que cela +devait +tenir à un ressentiment personnel, et du bien d'une femme que +c'était le +commencement d'une amourette.</p> +<p>—Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu'est-ce qu'il vous a +fait? Racontez-nous ça! Mais si, vous devez avoir quelque +cadavre entre +vous, puisque vous le dénigrez. C'est long la <i>Fille de Roland</i> +mais +c'est assez senti.</p> +<p>—Senti est très juste pour un auteur aussi odorant, +interrompit +ironiquement M<sup>me</sup> de Guermantes. Si ce pauvre petit s'est +jamais trouvé +avec lui, il est assez compréhensible qu'il l'ait dans le nez!</p> +<p>—Je dois du reste avouer à Madame, reprit le duc en +s'adressant à la +princesse de Parme, que, <i>Fille de Roland</i> à part, en +littérature et +même en musique je suis terriblement vieux jeu, il n'y a pas de +si vieux +rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-être pas, +mais le +soir, si ma femme se met au piano, il m'arrive de lui demander un vieil +air d'Auber, de Boïeldieu, même de Beethoven! Voilà +ce que j'aime. En +revanche, pour Wagner, cela m'endort immédiatement.</p> +<p>—Vous avez tort, dit M<sup>me</sup> de Guermantes, avec des +longueurs +insupportables Wagner avait du génie. <i>Lohengrin</i> est un +chef-d'œuvre. +Même dans <i>Tristan</i> il y a çà et là +une page curieuse. Et le Chœur des +fileuses du <i>Vaisseau fantôme</i> est une pure merveille.</p> +<p>—N'est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s'adressant à +M. de +Bréauté, nous préférons: «Les +rendez-vous de noble compagnie se donnent +tous en ce charmant séjour.» C'est délicieux. Et <i>Fra +Diavolo</i>, et la +<i>Flûte enchantée</i>, et le <i>Chalet</i>, et les <i>Noces +de Figaro</i>, et les +<i>Diamants de la Couronne</i>, voilà de la musique! En +littérature, c'est la +même chose. Ainsi j'adore Balzac, le <i>Bal de Sceaux</i>, les <i>Mohicans +de +Paris</i>.</p> +<p>—Ah! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes +pas +prêts d'avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour où +Mémé sera là. +Lui, c'est encore mieux, il le sait par cœur.</p> +<p>Irrité de l'interruption de sa femme, le duc la tint quelques +instants +sous le feu d'un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur +avaient l'air +de deux pistolets chargés. Cependant M<sup>me</sup> d'Arpajon +avait échangé avec la +princesse de Parme, sur la poésie tragique et autre, des propos +qui ne +me parvinrent pas distinctement, quand j'entendis celui-ci +prononcé par +M<sup>me</sup> d'Arpajon: «Oh! tout ce que Madame voudra, je lui +accorde qu'il nous +fait voir le monde en laid parce qu'il ne sait pas distinguer entre le +laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable +vanité lui fait +croire que tout ce qu'il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse +que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules, +inintelligibles, des fautes de goût, que c'est difficile à +comprendre, +que cela donne à lire autant de peine que si c'était +écrit en russe ou +en chinois, car évidemment c'est tout excepté du +français, mais quand on +a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant +d'imagination!» +De ce petit discours je n'avais pas entendu le début. Je finis +par +comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le +beau du +laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui +donnait autant de +peine à comprendre que du russe ou du chinois était: +«Lorsque l'enfant +paraît, le cercle de famille applaudit à grands +cris», pièce de la +première époque du poète et qui est +peut-être encore plus près de M<sup>me</sup> +Deshoulières que du Victor Hugo de la <i>Légende des +Siècles</i>. Loin de +trouver M<sup>me</sup> d'Arpajon ridicule, je la vis (la +première, de cette table +si réelle, si quelconque, où je m'étais assis avec +tant de déception), +je la vis par les yeux de l'esprit sous ce bonnet de dentelles, +d'où +s'échappent les boucles rondes de longs repentirs, que +portèrent M<sup>me</sup> de +Rémusat, M<sup>me</sup> de Broglie, M<sup>me</sup> de +Saint-Aulaire, toutes les femmes si +distinguées qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant +de +savoir et d'à propos Sophocle, Schiller et <i>l'Imitation,</i> +mais à qui les +premières poésies des romantiques causaient cet effroi et +cette fatigue +inséparables pour ma grand'mère des derniers vers de +Stéphane Mallarmé. +«M<sup>me</sup> d'Arpajon aime beaucoup la poésie», +dit à M<sup>me</sup> de Guermantes la +princesse de Parme, impressionnée par le ton ardent avec lequel +le +discours avait été prononcé.</p> +<p>—Non, elle n'y comprend absolument rien, répondit à +voix basse M<sup>me</sup> de +Guermantes, qui profita de ce que M<sup>me</sup> d'Arpajon, +répondant à une +objection du général de Beautreillis, était trop +occupée de ses propres +paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. «Elle +devient +littéraire depuis qu'elle est abandonnée. Je dirai +à Votre Altesse que +c'est moi qui porte le poids de tout ça, parce que c'est +auprès de moi +qu'elle vient gémir chaque fois que Basin n'est pas allé +la voir, +c'est-à-dire presque tous les jours. Ce n'est tout de même +pas ma faute +si elle l'ennuie, et je ne peux pas le forcer à aller chez elle, +quoique +j'aimerais mieux qu'il lui fût un peu plus fidèle, parce +que je la +verrais un peu moins. Mais elle l'assomme et ce n'est pas +extraordinaire. Ce n'est pas une mauvaise personne, mais elle est +ennuyeuse à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. +Elle me donne tous +les jours de tels maux de tête que je suis obligée de +prendre chaque +fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu'il a plu à +Basin +pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet +de pied qui est amoureux d'une petite grue et qui fait des têtes +si je +ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son +fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi! Oh! la +vie est +assommante», conclut langoureusement la duchesse. M<sup>me</sup> +d'Arpajon +assommait surtout M. de Guermantes parce qu'il était depuis peu +l'amant +d'une autre que j'appris être la marquise de Surgis-le-Duc. +Justement le +valet de pied privé de son jour de sortie était en train +de servir. Et +je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble, +car je remarquai qu'en passant les plats à M. de +Châtellerault, il +s'acquittait si maladroitement de sa tâche que le coude du duc se +trouva +cogner à plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne +se +fâcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda +au +contraire en riant de son œil bleu clair. La bonne humeur me sembla +être, de la part du convive, une preuve de bonté. Mais +l'insistance de +son rire me fit croire qu'au courant de la déception du +domestique il +éprouvait peut-être au contraire une joie méchante. +«Mais, ma chère, +vous savez que ce n'est pas une découverte que vous faites en +nous +parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s'adressant cette fois +à +M<sup>me</sup> d'Arpajon qu'elle venait de voir tourner la tête +d'un air inquiet. +N'espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait +qu'il a du talent. +Ce qui est détestable c'est le Victor Hugo de la fin, la <i>Légende +des +Siècles</i>, je ne sais plus les titres. Mais les <i>Feuilles +d'Automne</i>, les +<i>Chants du Crépuscule</i>, c'est souvent d'un poète, +d'un vrai poète. Même +dans les <i>Contemplations</i>, ajouta la duchesse, que ses +interlocuteurs +n'osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies +choses. +Mais j'avoue que j'aime autant ne pas m'aventurer après le <i>Crépuscule</i>! +Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on +rencontre souvent une idée, même une idée +profonde.» Et avec un +sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les +forces de +son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant +elle un +regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement: +«Tenez:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span><i>La douleur est un fruit, Dieu ne le fait +pas croître<br/> +</i></span><span><i>Sur la branche trop faible encor pour le porter</i>,<br/> +</span></div> +</div> +<p>ou bien encore:</p> +<div class="poem"> +<div class="stanza"><span><i>Les morts durent bien peu,<br/> +</i></span><span><i>Hélas, dans le cercueil ils tombent en +poussière<br/> +</i></span><span><i>Moins vite qu'en nos cœurs</i>!»<br/> +</span></div> +</div> +<p>Et tandis qu'un sourire désenchanté fronçait +d'une gracieuse sinuosité +sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur M<sup>me</sup> d'Arpajon le +regard +rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais +à les connaître, +ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement +savoureuse. Dans +ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de +Combray. Certes, dans l'affectation avec laquelle cette voix faisait +apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien +des +choses: l'origine toute provinciale d'un rameau de la famille de +Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, +plus sauvageon, +plus provocant; puis l'habitude de gens vraiment distingués et +de gens +d'esprit, qui savent que la distinction n'est pas de parler du bout des +lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec +leurs +paysans qu'avec des bourgeois; toutes particularités que la +situation de +reine de M<sup>me</sup> de Guermantes lui avait permis d'exhiber plus +facilement, +de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette +même voix +existait chez des sœurs à elle, qu'elle détestait, et +qui, moins +intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se +servir de +cet adverbe quand il s'agit d'unions avec des nobles obscurs, +terrés +dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint-Germain +sans +éclat, possédaient aussi cette voix mais l'avaient +refrénée, corrigée, +adoucie autant qu'elles pouvaient, de même qu'il est bien rare +qu'un +d'entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas +son +application à ressembler aux modèles les plus +vantés. Mais Oriane était +tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement +plus à la mode que ses sœurs, elle avait si bien, comme +princesse des +Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de +Galles, +qu'elle avait compris que cette voix discordante c'était un +charme, et +qu'elle en avait fait, dans l'ordre du monde, avec l'audace de +l'originalité et du succès, ce que, dans l'ordre du +théâtre, une Réjane, +une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la +valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque +chose d'admirable et de distinctif que peut-être des sœurs +Réjane et +Granier, que personne n'a jamais connues, essayèrent de masquer +comme un +défaut.</p> +<p>A tant de raisons de déployer son originalité locale, +les écrivains +préférés de M<sup>me</sup> de Guermantes: +Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus +ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme +par où elle +atteignait à la poésie et un esprit purement de +société qui ressuscitait +devant moi des paysages. D'ailleurs la duchesse était fort +capable, +ajoutant à ces influences une recherche artiste, d'avoir choisi +pour la +plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus +<i>Ile-de-France</i>, le plus <i>Champenoise</i>, puisque, sinon tout +à fait au +degré de sa belle-sœur Marsantes, elle n'usait guère que +du pur +vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur +français. Et quand on +était fatigué du composite et bigarré langage +moderne, c'était, tout en +sachant qu'elle exprimait bien moins de choses, un grand repos +d'écouter +la causerie de M<sup>me</sup> de Guermantes,—presque le même, si +l'on était seul +avec elle et qu'elle restreignît et clarifiât encore son +flot, que celui +qu'on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en +regardant, en +écoutant M<sup>me</sup> de Guermantes, je voyais, prisonnier +dans la perpétuelle et +quiète après-midi de ses yeux, un ciel d'Ile-de-France ou +de Champagne +se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle +d'inclinaison qu'il +avait chez Saint-Loup.</p> +<p>Ainsi, par ces diverses formations, M<sup>me</sup> de Guermantes +exprimait à la +fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard, +la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et +blâmer Victor +Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la +littérature +issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces +formations me +plaisait mieux que la seconde, m'aidait davantage à +réparer la déception +du voyage et de l'arrivée dans ce faubourg Saint-Germain, si +différent +de ce que j'avais cru, mais je préférais encore la +seconde à la +troisième. Or, tandis que M<sup>me</sup> de Guermantes +était Guermantes presque +sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils +étaient +réfléchis et voulus. Comme ce goût était +à l'opposé du mien, elle +fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me +parlait du +faubourg Saint-Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement +faubourg Saint-Germain que quand elle me parlait littérature. </p> +<p>Émue par les derniers vers, M<sup>me</sup> d'Arpajon +s'écria:</p> +<p>—Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière! Monsieur, il +faudra que +vous m'écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à +M. de Guermantes.</p> +<p>—Pauvre femme, elle me fait de la peine! dit la princesse de Parme +à +M<sup>me</sup> de Guermantes.</p> +<p>—Non, que madame ne s'attendrisse pas, elle n'a que ce qu'elle +mérite.</p> +<p>—Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle +l'aime +vraiment!</p> +<p>—Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu'elle l'aime +comme elle croit en ce moment qu'elle cite du Victor Hugo parce qu'elle +dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton +mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par +un sentiment +vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une +scène +terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que +c'était parce qu'il +en aime d'autres, parce qu'il ne l'aime plus; pas du tout, +c'était parce +qu'il ne veut pas présenter ses fils au Jockey! Madame +trouve-t-elle que +ce soit d'une amoureuse? Non! Je vous dirai plus, ajouta M<sup>me</sup> +de +Guermantes avec précision, c'est une personne d'une rare +insensibilité.</p> +<p>Cependant c'est l'œil brillant de satisfaction que M. de Guermantes +avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à +«brûle-pourpoint» et en +citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l'agacer souvent, dans +des moments comme ceux-ci il était fier d'elle. «Oriane +est vraiment +extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne +pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor +Hugo. Sur quelque sujet qu'on l'entreprenne, elle est prête, elle +peut +tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être +subjugué.</p> +<p>—Mais changeons de conversation, ajouta M<sup>me</sup> de +Guermantes, parce +qu'elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien +démodée, +reprit-elle en s'adressant à moi, je sais qu'aujourd'hui c'est +considéré +comme une faiblesse d'aimer les idées en poésie, la +poésie où il y a une +pensée.</p> +<p>—C'est démodé? dit la princesse de Parme avec le +léger saisissement que +lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s'attendait +pas, +bien qu'elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes +lui +réservât toujours ces chocs successifs et +délicieux, cet essoufflant +effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait +instinctivement +à la nécessité de prendre un bain de pieds dans +une cabine et de marcher +vite pour «faire la réaction».</p> +<p>—Pour ma part, non, Oriane, dit M<sup>me</sup> de Brissac, je n'en +veux pas à +Victor Hugo d'avoir des idées, bien au contraire, mais de les +chercher +dans ce qui est monstrueux. Au fond c'est lui qui nous a +habitués au +laid en littérature. Il y a déjà bien assez de +laideurs dans la vie. +Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons? Un +spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la +vie, voilà ce qui +attire Victor Hugo.</p> +<p>—Victor Hugo n'est pas aussi réaliste que Zola, tout de +même? demanda +la princesse de Parme. Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans +le visage de M. de Beautreillis. L'antidreyfusisme du +général était trop +profond pour qu'il cherchât à l'exprimer. Et son silence +bienveillant +quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même +délicatesse qu'un prêtre montre en évitant de vous +parler de vos devoirs +religieux, un financier en s'appliquant à ne pas recommander les +affaires qu'il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous +donnant pas de coups de poings.</p> +<p>—Je sais que vous êtes parent de l'amiral Jurien de la +Gravière, me dit +d'un air entendu M<sup>me</sup> de Varambon, la dame d'honneur de la +princesse de +Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la +princesse de Parme +jadis par la mère du duc. Elle ne m'avait pas encore +adressé la parole +et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de +la +princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de +l'esprit +l'idée que je n'avais quoi que ce fût à voir avec +l'amiral académicien, +lequel m'était totalement inconnu. L'obstination de la dame +d'honneur de +la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l'amiral Jurien +de la +Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. +Mais +l'erreur qu'elle commettait n'était que le type excessif et +desséché de +tant d'erreurs plus légères, mieux nuancées, +involontaires ou voulues, +qui accompagnent notre nom dans la «fiche» que le monde +établit +relativement à nous. Je me souviens qu'un ami des Guermantes, +ayant +vivement manifesté son désir de me connaître, me +donna comme raison que +je connaissais très bien sa cousine, M<sup>me</sup> de +Chaussegros, «elle est +charmante, elle vous aime beaucoup». Je me fis un scrupule, bien +vain, +d'insister sur le fait qu'il y avait erreur, que je ne connaissais pas +M<sup>me</sup> de Chaussegros. «Alors c'est sa sœur que vous +connaissez, c'est la +même chose. Elle vous a rencontré en Écosse.» +Je n'étais jamais allé en +Écosse et pris la peine inutile d'en avertir par +honnêteté mon +interlocuteur. C'était M<sup>me</sup> de Chaussegros +elle-même qui avait dit me +connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la +suite d'une +confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre +la main +quand elle m'apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je +fréquentais était exactement celui de M<sup>me</sup> de +Chaussegros, mon humilité +ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros +était, +littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un +équivalent +de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune +homme que j'étais. L'ami des Guermantes eut donc beau ne me dire +que des +choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au +point de +vue mondain) dans l'idée qu'il continua à se faire de +moi. Et somme +toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l'ennui de vivre +toujours +dans le même personnage est dissipé un instant, comme si +l'on montait +sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une +idée +fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne +connaissons +pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d'un +charmant +voyage que nous n'avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et +aimables quand elles n'ont pas l'inflexible rigidité de celle +que +commettait et commit toute sa vie, malgré mes +dénégations, l'imbécile +dame d'honneur de M<sup>me</sup> de Parme, fixée pour toujours +à la croyance que +j'étais parent de l'ennuyeux amiral Jurien de la +Gravière. «Elle n'est +pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop +de +libations, je la crois légèrement sous l'influence de +Bacchus.» En +réalité M<sup>me</sup> de Varambon n'avait bu que de +l'eau, mais le duc aimait à +placer ses locutions favorites. «Mais Zola n'est pas un +réaliste, +madame! c'est un poète!» dit M<sup>me</sup> de Guermantes, +s'inspirant des études +critiques qu'elle avait lues dans ces dernières années et +les adaptant à +son génie personnel. Agréablement bousculée +jusqu'ici, au cours du bain +d'esprit, un bain agité pour elle, qu'elle prenait ce soir, et +qu'elle +jugeait devoir lui être particulièrement salutaire, se +laissant porter +par les paradoxes qui déferlaient l'un après l'autre, +devant celui-ci, +plus énorme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur +d'être +renversée. Et ce fut d'une voix entrecoupée, comme si +elle perdait sa +respiration, qu'elle dit:</p> +<p>—Zola un poète!</p> +<p>—Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet +de +suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu'il +touche. Vous me direz qu'il ne touche justement qu'à ce qui... +porte +bonheur! Mais il en fait quelque chose d'immense; il a le fumier +épique! +C'est l'Homère de la vidange! Il n'a pas assez de majuscules +pour écrire +le mot de Cambronne.</p> +<p>Malgré l'extrême fatigue qu'elle commençait +à éprouver, la princesse +était ravie, jamais elle ne s'était sentie mieux. Elle +n'aurait pas +échangé contre un séjour à Schœnbrunn, la +seule chose pourtant qui la +flattât, ces divins dîners de M<sup>me</sup> de Guermantes +rendus tonifiants par +tant de sel.</p> +<p>—Il l'écrit avec un grand C, s'écria M<sup>me</sup> +d'Arpajon.</p> +<p>—Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit M<sup>me</sup> +de +Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un +regard gai qui +voulait dire: «Est-elle assez idiote!»</p> +<p>—Tenez, justement, me dit M<sup>me</sup> de Guermantes en attachant +sur moi un +regard souriant et doux et parce qu'en maîtresse de maison +accomplie +elle voulait, sur l'artiste qui m'intéressait +particulièrement, laisser +paraître son savoir et me donner au besoin l'occasion de faire +montre du +mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son +éventail de plumes +tant elle était consciente à ce moment-là qu'elle +exerçait pleinement +les devoirs de l'hospitalité et, pour ne manquer à aucun, +faisant signe +aussi qu'on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je +crois +justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce +peintre dont vous +avez été regarder quelques tableaux tout à +l'heure, les seuls du reste +que j'aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle +détestait la peinture +d'Elstir, mais trouvait d'une qualité unique tout ce qui +était chez +elle. Je demandai à M. de Guermantes s'il savait le nom du +monsieur qui +figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que +j'avais reconnu pour le même dont les Guermantes +possédaient tout à côté +le portrait d'apparat, datant à peu près de cette +même période où la +personnalité d'Elstir n'était pas encore +complètement dégagée et +s'inspirait un peu de Manet. «Mon Dieu, me répondit-il, je +sais que +c'est un homme qui n'est pas un inconnu ni un imbécile dans sa +spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. +Je l'ai là sur le bout +de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais +plus. Swann vous dirait cela, c'est lui qui a fait acheter ces machines +à M<sup>me</sup> de Guermantes, qui est toujours trop aimable, +qui a toujours trop +peur de contrarier si elle refuse quelque chose; entre nous, je crois +qu'il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, +c'est que ce +monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène +qui l'a lancé, et l'a +souvent tiré d'embarras en lui commandant des tableaux. Par +reconnaissance—si vous appelez cela de la reconnaissance, ça +dépend des +goûts—il l'a peint dans cet endroit-là où avec son +air endimanché il +fait un assez drôle d'effet. Ça peut être un pontife +très calé, mais il +ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau +haut de +forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a +l'air d'un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous +me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j'avais +su ça, je me +serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n'y a pas +lieu de se +mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. +Elstir que +s'il s'agissait de la <i>Source</i> d'Ingres ou des <i>Enfants +d'Édouard</i> de +Paul Delaroche. Ce qu'on apprécie là dedans, c'est que +c'est finement +observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n'y a pas +besoin d'être +un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de +simples +pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. +Swann avait +le toupet de vouloir nous faire acheter une <i>Botte d'Asperges</i>. +Elles +sont même restées ici quelques jours. Il n'y avait que +cela dans le +tableau, une botte d'asperges précisément semblables +à celles que vous +êtes en train d'avaler. Mais moi je me suis refusé +à avaler les asperges +de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs +une +botte d'asperges! Un louis, voilà ce que ça vaut, +même en primeurs! Je +l'ai trouvée roide. Dès qu'à ces choses-là +il ajoute des personnages, +cela a un côté canaille, pessimiste, qui me +déplaît. Je suis étonné de +voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer +cela.»</p> +<p>—Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la +duchesse +qui n'aimait pas qu'on dépréciât ce que ses salons +contenaient. Je suis +loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d'Elstir. Il y +a à prendre et à laisser. Mais ce n'est toujours pas sans +talent. Et il +faut avouer que ceux que j'ai achetés sont d'une beauté +rare.</p> +<p>—Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois +la petite étude de M. +Vibert que nous avons vue à l'Exposition des aquarellistes. Ce +n'est +rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y +a de l'esprit jusqu'au bout des ongles: ce missionnaire +décharné, sale, +devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c'est +tout un +petit poème de finesse et même de profondeur.</p> +<p>—Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L'homme +est agréable.</p> +<p>—Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand +on cause avec +lui, que sa peinture soit si vulgaire.</p> +<p>—Il est plus qu'intelligent, il est même assez spirituel, dit +la +duchesse de l'air entendu et dégustateur d'une personne qui s'y +connaît.</p> +<p>—Est-ce qu'il n'avait pas commencé un portrait de vous, +Oriane? demanda +la princesse de Parme.</p> +<p>—Si, en rouge écrevisse, répondit M<sup>me</sup> de +Guermantes, mais ce n'est pas +cela qui fera passer son nom à la postérité. C'est +une horreur, Basin +voulait le détruire. Cette phrase-là, M<sup>me</sup> de +Guermantes la disait +souvent. Mais d'autres fois, son appréciation était +autre: «Je n'aime +pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de +moi.» L'un +de ces jugements s'adressait d'habitude aux personnes qui parlaient +à la +duchesse de son portrait, l'autre à ceux qui ne lui en parlaient +pas et +à qui elle désirait en apprendre l'existence. Le premier +lui était +inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.</p> +<p>—Faire une horreur avec un portrait de vous! Mais alors ce n'est pas +un +portrait, c'est un mensonge: moi qui sais à peine tenir un +pinceau, il +me semble que si je vous peignais, rien qu'en représentant ce +que je +vois je ferais un chef-d'œuvre, dit naïvement la princesse de +Parme.</p> +<p>—Il me voit probablement comme je me vois, c'est-à-dire +dépourvue +d'agrément, dit M<sup>me</sup> de Guermantes avec le regard +à la fois mélancolique, +modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire +paraître autre +que ne l'avait montrée Elstir.</p> +<p>—Ce portrait ne doit pas déplaire à M<sup>me</sup> de +Gallardon, dit le duc.</p> +<p>—Parce qu'elle ne s'y connaît pas en peinture? demanda la +princesse de +Parme qui savait que M<sup>me</sup> de Guermantes méprisait +infiniment sa cousine. +Mais c'est une très bonne femme n'est-ce pas? Le duc prit un air +d'étonnement profond. «Mais voyons, Basin, vous ne voyez +pas que la +princesse se moque de vous (la princesse n'y songeait pas). Elle sait +aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille <i>poison</i>», +reprit +M<sup>me</sup> de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement +limité à toutes +ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats +possibles à +découvrir dans les livres délicieux de Pampille, mais +dans la réalité +devenus si rares, où les gelées, le beurre, le jus, les +quenelles sont +authentiques, ne comportent aucun alliage, et même où on +fait venir le +sel des marais salants de Bretagne: à l'accent, au choix des +mots on +sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement +de +Guermantes. Par là, la duchesse différait +profondément de son neveu +Saint-Loup, envahi par tant d'idées et d'expressions nouvelles; +il est +difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et +la nostalgie de +Baudelaire, d'écrire le français exquis d'Henri IV, de +sorte que la +pureté même du langage de la duchesse était un +signe de limitation, et +qu'en elle, et l'intelligence et la sensibilité étaient +restées fermées +à toutes les nouveautés. Là encore l'esprit de M<sup>me</sup> +de Guermantes me +plaisait justement par ce qu'il excluait (et qui composait +précisément +la matière de ma propre pensée) et tout ce qu'à +cause de cela même il +avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples +qu'aucune +épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux +n'ont altérée. +Son esprit d'une formation si antérieure au mien, était +pour moi +l'équivalent de ce que m'avait offert la démarche des +jeunes filles de +la petite bande au bord de la mer. M<sup>me</sup> de Guermantes +m'offrait, +domestiquée et soumise par l'amabilité, par le respect +envers les +valeurs spirituelles, l'énergie et le charme d'une cruelle +petite fille +de l'aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, +montait +à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l'œil aux +lapins et, +aussi bien qu'elle était restée une fleur de vertu, +aurait pu, tant elle +avait les mêmes élégances, pas mal d'années +auparavant, être la plus +brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle +était incapable +de comprendre ce que j'avais cherché en elle—le charme du nom de +Guermantes—et le petit peu que j'y avais trouvé, un reste +provincial de +Guermantes. Nos relations étaient-elles fondées sur un +malentendu qui ne +pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu +de +s'adresser à la femme relativement supérieure qu'elle se +croyait être, +iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le +même +charme involontaire? Malentendu si naturel et qui existera toujours +entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le +trouble +profondément, tant qu'il n'a pas encore reconnu la nature de ses +facultés d'imagination et n'a pas pris son parti des +déceptions +inévitables qu'il doit éprouver auprès des +êtres, comme au théâtre, en +voyage et même en amour. M. de Guermantes ayant +déclaré (suite aux +asperges d'Elstir et à celles qui venaient d'être servies +après le +poulet financière) que les asperges vertes poussées +à l'air et qui, +comme dit si drôlement l'auteur exquis qui signe E. de +Clermont-Tonnerre, «n'ont pas la rigidité impressionnante +de leurs +sœurs» devraient être mangées avec des œufs: +«Ce qui plaît aux uns +déplaît aux autres, et <i>vice versa</i>», +répondit M. de Bréauté. Dans la +province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin +régal que des œufs d'ortolan complètement pourris.» +M. de Bréauté, +auteur d'une étude sur les Mormons, parue dans la <i>Revue des +Deux-Mondes</i>, ne fréquentait que les milieux les plus +aristocratiques, +mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom +d'intelligence. De sorte qu'à sa présence, du moins +assidue, chez une +femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il +prétendait +détester le monde et assurait séparément à +chaque duchesse que c'était à +cause de son esprit et de sa beauté qu'il la recherchait. Toutes +en +étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans +l'âme, il se +résignait à aller à une grande soirée chez +la princesse de Parme, il les +convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi +qu'au milieu d'un cercle intime. Pour que sa réputation +d'intellectuel +survécût à sa mondanité, appliquant +certaines maximes de l'esprit des +Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de +longs voyages +scientifiques à l'époque des bals, et quand une personne +snob, par +conséquent sans situation encore, commençait à +aller partout, il mettait +une obstination féroce à ne pas vouloir la +connaître, à ne pas se +laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son +snobisme, mais +faisait croire aux naïfs, c'est-à-dire à tout le +monde, qu'il en était +exempt. «Babal sait toujours tout! s'écria la duchesse de +Guermantes. Je +trouve charmant un pays où on veut être sûr que +votre crémier vous vende +des œufs bien pourris, des œufs de l'année de la comète. +Je me vois +d'ici y trempant ma mouillette beurrée. Je dois dire que cela +arrive +chez la tante Madeleine (M<sup>me</sup> de Villeparisis) qu'on serve +des choses en +putréfaction, même des œufs (et comme M<sup>me</sup> +d'Arpajon se récriait): Mais +voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est +déjà +dans l'œuf. Je ne sais même pas comment ils ont la sagesse de s'y +tenir. +Ce n'est pas une omelette, c'est un poulailler, mais au moins ce n'est +pas indiqué sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir +dîner +avant-hier, il y avait une barbue à l'acide phénique! +Ça n'avait pas +l'air d'un service de table, mais d'un service de contagieux. Vraiment +Norpois pousse la fidélité jusqu'à +l'héroïsme: il en a repris!»</p> +<p>—Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour +où elle a fait cette +sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour +donner à un nom +israélite l'air plus étranger, ne prononça pas le <i>ch</i> +de Bloch comme un +<i>k</i>, mais comme dans <i>hoch</i> en allemand) qui avait dit de je +ne sais +plus quel <i>poite</i> (poète) qu'il était sublime. +Châtellerault avait beau +casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait +les +coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme +assise tout +contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il +ne se rendait +pas compte qu'il agaçait notre tante avec ses +«sublimes» donnés en +veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n'a pas sa +langue dans +sa poche, lui a riposté: «Hé, monsieur, que +garderez-vous alors pour M. +de Bossuet.» (M. de Guermantes croyait que devant un nom +célèbre, +monsieur et une particule étaient essentiellement ancien +régime.) +C'était à payer sa place.</p> +<p>—Et qu'a répondu ce M. Bloch? demanda distraitement M<sup>me</sup> +de Guermantes, +qui, à court d'originalité à ce moment-là, +crut devoir copier la +prononciation germanique de son mari.</p> +<p>—Ah! je vous assure que M. Bloch n'a pas demandé son reste, +il court +encore.</p> +<p>—Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce +jour-là, me dit +d'un ton marqué M<sup>me</sup> de Guermantes, comme si de sa +part ce souvenir avait +quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C'est toujours +très +intéressant chez ma tante. A la dernière soirée +où je vous ai justement +rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a +passé +près de nous n'était pas François Coppée. +Vous devez savoir tous les +noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations +poétiques et +aussi par amabilité à mon «égard», +pour poser davantage aux yeux de ses +invités un jeune homme aussi versé dans la +littérature. J'assurai à la +duchesse que je n'avais vu aucune figure célèbre à +la soirée de M<sup>me</sup> de +Villeparisis. «Comment! me dit étourdiment M<sup>me</sup> +de Guermantes, avouant +par là que son respect pour les gens de lettres et son +dédain du monde +étaient plus superficiels qu'elle ne disait et peut-être +même qu'elle ne +croyait, comment! il n'y avait pas de grands écrivains! Vous +m'étonnez, +il y avait pourtant des têtes impossibles!» Je me souvenais +très bien de +ce soir-là, à cause d'un incident absolument +insignifiant. M<sup>me</sup> de +Villeparisis avait présenté Bloch à M<sup>me</sup> +Alphonse de Rothschild, mais mon +camarade n'avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à +une +vieille Anglaise un peu folle, n'avait répondu que par +monosyllabes aux +prolixes paroles de l'ancienne Beauté quand M<sup>me</sup> de +Villeparisis, la +présentant à quelqu'un d'autre, avait prononcé, +très distinctement cette +fois: «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors +étaient entrées +subitement dans les artères de Bloch et d'un seul coup tant +d'idées de +millions et de prestige, lesquelles eussent dû être +prudemment +subdivisées, qu'il avait eu comme un coup au cœur, un transport +au +cerveau et s'était écrié en présence de +l'aimable vieille dame: «Si +j'avais su!» exclamation dont la stupidité l'avait +empêché de dormir +pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d'intérêt, +mais je m'en +souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d'une +émotion exceptionnelle, on dit ce que l'on pense. «Je +crois que M<sup>me</sup> de +Villeparisis n'est pas absolument... morale», dit la princesse de +Parme, +qui savait qu'on n'allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce +que celle-ci venait de dire, voyait qu'on pouvait en parler librement. +Mais M<sup>me</sup> de Guermantes ayant l'air de ne pas approuver, elle +ajouta:</p> +<p>—Mais à ce degré-là, l'intelligence fait tout +passer.</p> +<p>—Mais vous vous faites de ma tante l'idée qu'on s'en fait +généralement, +répondit la duchesse, et qui est, en somme, très fausse. +C'est justement +ce que me disait Mémé pas plus tard qu'hier. Elle rougit, +un souvenir +inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus +lui avait demandé de me désinviter, comme il m'avait fait +prier par +Robert de ne pas aller chez elle. J'eus l'impression que la +rougeur—d'ailleurs incompréhensible pour moi—qu'avait eue le duc +en +parlant à un moment de son frère ne pouvait pas +être attribuée à la même +cause: «Ma pauvre tante! elle gardera la réputation d'une +personne de +l'ancien régime, d'un esprit éblouissant et d'un +dévergondage effréné. +Il n'y a pas d'intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus +terne; +elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu'elle a +été la maîtresse d'un grand peintre, mais il n'a +jamais pu lui faire +comprendre ce que c'était qu'un tableau; et quant à sa +vie, bien loin +d'être une personne dépravée, elle était +tellement faite pour le +mariage, elle était tellement née conjugale, que n'ayant +pu conserver un +époux, qui était du reste une canaille, elle n'a jamais +eu une liaison +qu'elle n'ait pris aussi au sérieux que si c'était une +union légitime, +avec les mêmes susceptibilités, les mêmes +colères, la même fidélité. +Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en +somme +plus d'amants que de maris inconsolables.»</p> +<p>—Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère +Palamède dont +vous êtes en train de parler; il n'y a pas de maîtresse qui +puisse rêver +d'être pleurée comme l'a été cette pauvre M<sup>me</sup> +de Charlus.</p> +<p>—Ah! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de +ne pas être +tout à fait de son avis. Tout le monde n'aime pas être +pleuré de la même +manière, chacun a ses préférences.</p> +<p>—Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est +vrai qu'on +fait quelquefois pour les morts des choses qu'on n'aurait pas faites +pour les vivants.</p> +<p>—D'abord, répondit M<sup>me</sup> de Guermantes sur un ton +rêveur qui contrastait +avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce +qu'on ne +fait jamais pour les vivants! M. de Guermantes regarda d'un air +malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à +rire de l'esprit de la +duchesse. «Mais enfin j'avoue franchement, reprit M<sup>me</sup> +de Guermantes, que +la manière dont je souhaiterais d'être pleurée par +un homme que +j'aimerais, n'est pas celle de mon beau-frère.» La figure +du duc se +rembrunit. Il n'aimait pas que sa femme portât des jugements +à tort et à +travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. +Son regret a +édifié tout le monde», dit-il d'un ton rogue. Mais +la duchesse avait +avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des +gens qui +vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l'irriter: «Eh +bien, non, +qu'est-ce que vous voulez, c'est édifiant, je ne dis pas, il va +tous +les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a +eues à +déjeuner, il la regrette énormément, mais comme +une cousine, comme une +grand'mère, comme une sœur. Ce n'est pas un deuil de mari. Il +est vrai +que c'était deux saints, ce qui rend le deuil un peu +spécial.» M. de +Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec +une +immobilité terrible des prunelles toutes chargées. +«Ce n'est pas pour +dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre +parenthèses, n'était pas libre ce +soir, reprit la duchesse, je reconnais qu'il est bon comme personne, il +est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les +hommes n'en ont +pas généralement. C'est un cœur de femme, +Mémé!»</p> +<p>—Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de +Guermantes, +Mémé n'a rien d'efféminé, personne n'est +plus viril que lui.</p> +<p>—Mais je ne vous dis pas qu'il soit efféminé le moins +du monde. +Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah! +celui-là, dès +qu'il croit qu'on veut toucher à son frère..., +ajouta-t-elle en se +tournant vers la princesse de Parme.</p> +<p>—C'est très gentil, c'est délicieux à entendre. +Il n'y a rien de si +beau que deux frères qui s'aiment, dit la princesse de Parme, +comme +l'auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir +à une +famille princière, et à une famille par le sang, par +l'esprit fort +populaire.</p> +<p>—Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, +j'ai +vu hier votre neveu Saint-Loup; je crois qu'il voudrait vous demander +un +service. Le duc de Guermantes fronça son sourcil +jupitérien. Quand il +n'aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s'en +chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les +personnes à +qui la duchesse avait été obligée de le demander +l'inscriraient au débit +commun de ménage, tout aussi bien que s'il avait +été demandé par le mari +seul.</p> +<p>—Pourquoi ne me l'a-t-il pas demandé lui-même? dit la +duchesse, il est +resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu'il a pu +être ennuyeux. +Il ne serait pas plus stupide qu'un autre s'il avait eu, comme tant de +gens du monde, l'intelligence de savoir rester bête. Seulement, +c'est ce +badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence +ouverte... ouverte à toutes les choses qu'il ne comprend pas. Il +vous +parle du Maroc, c'est affreux.</p> +<p>—Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince +de Foix.</p> +<p>—Mais puisqu'ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.</p> +<p>—Ils ont si peu rompu que je l'ai trouvée il y a deux jours +dans la +garçonnière de Robert; ils n'avaient pas l'air de gens +brouillés, je +vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à +répandre tous les +bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui +d'ailleurs +pouvait être trompé par les reprises intermittentes d'une +liaison en +effet finie.</p> +<p>—Cette Rachel m'a parlé de vous, je la vois comme ça +en passant le +matin aux Champs-Élysées, c'est une espèce +d'évaporée comme vous dites, +ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de +«Dame aux Camélias», au +figuré bien entendu.</p> +<p>Ce discours m'était tenu par le prince Von qui tenait +à avoir l'air au +courant de la littérature française et des finesses +parisiennes.</p> +<p>—Justement c'est à propos du Maroc... s'écria la +princesse saisissant +précipitamment ce joint.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il peut vouloir pour le Maroc? demanda +sévèrement M. de +Guermantes; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-là, il +le sait +bien.</p> +<p>—Il croit qu'il a inventé la stratégie, poursuivit M<sup>me</sup> +de Guermantes, +et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce +qui +n'empêche pas qu'il fait des pâtés dans ses lettres. +L'autre jour, il a +dit qu'il avait mangé des pommes de terre <i>sublimes</i>, et +qu'il avait +trouvé à louer une baignoire <i>sublime</i>.</p> +<p>—Il parle latin, enchérit le duc.</p> +<p>—Comment, latin? demanda la princesse.</p> +<p>—Ma parole d'honneur! que Madame demande à Oriane si +j'exagère.</p> +<p>—Mais comment, madame, l'autre jour il a dit dans une seule phrase, +d'un seul trait: «Je ne connais pas d'exemple de <i>Sic transit +gloria +mundi</i> plus touchant»; je dis la phrase à Votre Altesse +parce qu'après +vingt questions et en faisant appel à des <i>linguistes</i>, +nous sommes +arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela +sans reprendre +haleine, on pouvait à peine distinguer qu'il y avait du latin +là dedans, +il avait l'air d'un personnage du <i>Malade imaginaire</i>! Et tout +ça +s'appliquait à la mort de l'impératrice d'Autriche!</p> +<p>—Pauvre femme! s'écria la princesse, quelle délicieuse +créature +c'était.</p> +<p>—Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu +insensée, mais c'était +une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je +n'ai seulement +jamais compris pourquoi elle n'avait jamais acheté un +râtelier qui tînt, +le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et +elle était +obligée de les interrompre pour ne pas l'avaler.</p> +<p>—Cette Rachel m'a parlé de vous, elle m'a dit que le petit +Saint-Loup +vous adorait, vous préférait même à elle, me +dit le prince Von, tout en +mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire +perpétuel +découvrait toutes les dents.</p> +<p>—Mais alors elle doit être jalouse de moi et me +détester, répondis-je.</p> +<p>—Pas du tout, elle m'a dit beaucoup de bien de vous. La +maîtresse du +prince de Foix serait peut-être jalouse s'il vous +préférait à elle. Vous +ne comprenez pas? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela. </p> +<p>—Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.</p> +<p>—Tiens, il m'a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais +de ne +pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez +à aller +chez lui, venez au moins avec moi jusqu'au +Théâtre-Français, vous serez +dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute +que cela +signifiait «à proximité» ou peut-être +«le centre».</p> +<p>Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me +firent +peur et je refusai en disant qu'un ami devait venir me chercher. Cette +réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut +sans doute une +impression différente, car jamais il ne m'adressa plus la parole.</p> +<p>«Il faut justement que j'aille voir la reine de Naples, quel +chagrin +elle doit avoir!» dit, ou du moins me parut avoir dit, la +princesse de +Parme. Car ces paroles ne m'étaient arrivées +qu'indistinctes à travers +celles, plus proches, que m'avait adressées pourtant fort bas le +prince +Von, qui avait craint sans doute, s'il parlait plus haut, d'être +entendu +de M. de Foix.</p> +<p>—Ah! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu'elle +n'en a aucun.</p> +<p>—Aucun? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, +dit M. de +Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s'opposant +à la vague, +la force à lancer plus haut son panache d'écume.</p> +<p>—Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, +répondit la +duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs +sévères à cause de +votre présence et il a peur que je vous scandalise.</p> +<p>—Oh! non, je vous en prie, s'écria la princesse de Parme, +craignant +qu'à cause d'elle on n'altérât en quelque chose ces +délicieux mercredis +de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine +de Suède +elle-même n'avait pas encore eu le droit de goûter.</p> +<p>—Mais c'est à lui-même qu'elle a répondu, comme +il lui disait, d'un +air banalement triste: Mais la reine est en deuil; de qui donc? est-ce +un chagrin pour votre Majesté? «Non, ce n'est pas un grand +deuil, c'est +un petit deuil, un tout petit deuil, c'est ma sœur.» La +vérité c'est +qu'elle est enchantée comme cela, Basin le sait très +bien, elle nous a +invités à une fête le jour même et m'a +donné deux perles. Je voudrais +qu'elle perdît une sœur tous les jours! Elle ne pleure pas la +mort de sa +sœur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme +Robert, +que <i>sic transit</i>, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par +modestie, +quoiqu'elle sût très bien.</p> +<p>D'ailleurs M<sup>me</sup> de Guermantes faisait seulement en ceci de +l'esprit, et +du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse +d'Alençon, morte +tragiquement aussi, avait un grand cœur et a sincèrement +pleuré les +siens. M<sup>me</sup> de Guermantes connaissait trop les nobles sœurs +bavaroises, +ses cousines, pour l'ignorer.</p> +<p>—Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de +Parme +en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien +involontairement comme une perche M<sup>me</sup> de Guermantes. Je +crois que vous +connaissez le général de Monserfeuil.</p> +<p>—Très peu, répondit la duchesse qui était +intimement liée avec cet +officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint-Loup.</p> +<p>—Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre, +répondit, pour ne pas avoir l'air de refuser, la duchesse dont +les +relations avec le général de Monserfeuil semblaient +s'être rapidement +espacées depuis qu'il s'agissait de lui demander quelque chose. +Cette +incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme: +«Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et +puis vous +lui avez déjà demandé deux choses qu'il n'a pas +faites. Ma femme a la +rage d'être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour +forcer la +princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire +douter de +l'amabilité de la duchesse et pour que M<sup>me</sup> de Parme +rejetât la chose sur +son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. +Robert pourrait +ce qu'il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce +qu'il veut, il le fait demander par nous, parce qu'il sait qu'il n'y a +pas de meilleure manière de faire échouer la chose. +Oriane a trop +demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d'elle +maintenant, c'est +une raison pour qu'il refuse.»</p> +<p>—Ah! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse +rien, +dit M<sup>me</sup> de Parme.</p> +<p>—Naturellement, conclut le duc.</p> +<p>—Ce pauvre général, il a encore été +battu aux élections, dit la +princesse de Parme pour changer de conversation.</p> +<p>—Oh! ce n'est pas grave, ce n'est que la septième fois, dit +le duc qui, +ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait +assez les insuccès +électoraux des autres.</p> +<p>—Il s'est consolé en voulant faire un nouvel enfant à +sa femme.</p> +<p>—Comment! Cette pauvre M<sup>me</sup> de Monserfeuil est encore +enceinte, s'écria +la princesse.</p> +<p>—Mais parfaitement, répondit la duchesse, c'est le seul +<i>arrondissement</i> où le pauvre général n'a +jamais échoué.</p> +<p>Je ne devais plus cesser par la suite d'être continuellement +invité, +fût-ce avec quelques personnes seulement, à ces repas dont +je m'étais +autrefois figuré les convives comme les apôtres de la +Sainte-Chapelle. +Ils se réunissaient là en effet, comme les premiers +chrétiens, non pour +partager seulement une nourriture matérielle, d'ailleurs +exquise, mais +dans une sorte de Cène sociale; de sorte qu'en peu de +dîners j'assimilai +la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils +me +présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée +(comme +quelqu'un qu'ils auraient de tout temps paternellement +préféré), qu'il +n'est pas un d'entre eux qui n'eût cru manquer au duc et à +la duchesse +s'il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et +en même +temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des +Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les +différentes +recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. +Cependant, pour +qui s'était déjà assis plus d'une fois à la +table mystique, la +manducation de ces derniers n'était pas indispensable. De vieux +amis de +M. et de M<sup>me</sup> de Guermantes venaient les voir après +dîner, «en +cure-dents» aurait dit M<sup>me</sup> Swann, sans être +attendus, et prenaient +l'hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, +l'été un verre +d'orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On +n'avait jamais connu, des Guermantes, dans ces +après-dîners au jardin, +que l'orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d'autres +rafraîchissements eût semblé dénaturer la +tradition, de même qu'un grand +raout dans le faubourg Saint-Germain n'est plus un raout s'il y a une +comédie ou de la musique. Il faut qu'on soit censé venir +simplement—y +eût-il cinq cents personnes—faire une visite à la +princesse de +Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus +à +l'orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite, +de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le +prince +d'Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d'imagination, +mais non +d'avarice, s'émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent +la +permission d'en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. +d'Agrigente, +en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit +n'est +jamais en assez grande quantité pour qu'il +désaltère. Rien ne lasse +moins que cette transposition en saveur, de la couleur d'un fruit, +lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. +Empourpré +comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le +zéphir +sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte +à goutte, et M. d'Agrigente m'empêchait, +régulièrement, de m'en +rassasier. Malgré ces compotes, l'orangeade traditionnelle +subsista +comme le tilleul. Sous ces modestes espèces, la communion +sociale n'en +avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de M<sup>me</sup> +de +Guermantes étaient tout de même, comme je me les +étais d'abord figurés, +restés plus différents que leur aspect décevant ne +m'eût porté à le +croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en +même +temps que l'invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable. +Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes +d'un rang auquel +nul autre n'était supérieur; ni par amour du luxe: ils +l'aimaient +peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu +en +connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme +charmante d'un +richissime financier eût tout fait pour les avoir à des +chasses +éblouissantes qu'elle donnerait pendant deux jours pour le roi +d'Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient +venus à tout hasard +voir si M<sup>me</sup> de Guermantes était chez elle. Ils +n'étaient même pas +certains de trouver là des opinions absolument conformes aux +leurs, ou +des sentiments spécialement chaleureux; M<sup>me</sup> de +Guermantes lançait +parfois sur l'affaire Dreyfus, sur la République, sur les lois +antireligieuses, ou même, à mi-voix, sur eux-mêmes, +sur leurs +infirmités, sur le caractère ennuyeux de leur +conversation, des +réflexions qu'ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. +Sans +doute, s'ils gardaient là leurs habitudes, était-ce par +éducation +affinée du gourmet mondain, par claire connaissance de la +parfaite et +première qualité du mets social, au goût familier, +rassurant et sapide, +sans mélange, non frelaté, dont ils savaient l'origine et +l'histoire +aussi bien que celle qui la leur servait, restés plus +«nobles» en cela +qu'ils ne le savaient eux-mêmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels +je fus +présenté après dîner, le hasard fit qu'il y +eut ce général de +Monserfeuil dont avait parlé la princesse de Parme et que M<sup>me</sup> +de +Guermantes, du salon de qui il était un des habitués, ne +savait pas +devoir venir ce soir-là. Il s'inclina devant moi, en entendant +mon nom, +comme si j'eusse été président du Conseil +supérieur de la guerre. +J'avais cru que c'était simplement par quelque +inserviabilité foncière, +et pour laquelle le duc, comme pour l'esprit, sinon pour l'amour, +était +le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refusé de +recommander son neveu à M. de Monserfeuil. Et je voyais +là une +indifférence d'autant plus coupable que j'avais cru comprendre +par +quelques mots échappés à la princesse de Parme que +le poste de Robert +était dangereux et qu'il était prudent de l'en faire +changer. Mais ce +fut par la véritable méchanceté de M<sup>me</sup> +de Guermantes que je fus révolté +quand, la princesse de Parme ayant timidement proposé d'en +parler +d'elle-même et pour son compte au général, la +duchesse fit tout ce +qu'elle put pour en détourner l'Altesse.</p> +<p>—Mais Madame, s'écria-t-elle, Monserfeuil n'a aucune +espèce de crédit +ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup +d'épée +dans l'eau.</p> +<p>—Je crois qu'il pourrait nous entendre, murmura la princesse en +invitant la duchesse à parler plus bas.</p> +<p>—Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit +sans +baisser la voix la duchesse, que le général entendit +parfaitement.</p> +<p>—C'est que je crois que M. de Saint-Loup n'est pas dans un endroit +très +rassurant, dit la princesse.</p> +<p>—Que voulez-vous, répondit la duchesse, il est dans le cas de +tout le +monde, avec la différence que c'est lui qui a demandé +à y aller. Et +puis, non, ce n'est pas dangereux; sans cela vous pensez bien que je +m'en occuperais. J'en aurais parlé à Saint-Joseph pendant +le dîner. Il +est beaucoup plus influent, et d'un travailleur! Vous voyez, il est +déjà +parti. Du reste ce serait moins délicat qu'avec celui-ci, qui a +justement trois de ses fils au Maroc et n'a pas voulu demander leur +changement; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient, +j'en parlerai à Saint-Joseph... si je le vois, ou à +Beautreillis. Mais +si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a +expliqué +l'autre jour où c'était. Je crois qu'il ne peut +être nulle part mieux +que là.</p> +<p>«Quelle jolie fleur, je n'en avais jamais vu de pareille, il +n'y a que +vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles!» dit la princesse +de +Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil +n'eût entendu la +duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une +plante de +l'espèce de celles qu'Elstir avait peintes devant moi.</p> +<p>—Je suis enchantée qu'elle vous plaise; elles sont +ravissantes, +regardez leur petit tour de cou de velours mauve; seulement, comme il +peut arriver à des personnes très jolies et très +bien habillées, elles +ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les +aime +beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c'est qu'elles vont mourir.</p> +<p>—Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, +dit la +princesse.</p> +<p>—Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient +au même, comme ce +sont des dames. C'est une espèce de plantes où les dames +et les +messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les +gens +qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela +je n'aurai pas de petits!</p> +<p>—Comme c'est curieux. Mais alors dans la nature...</p> +<p>—Oui! il y a certains insectes qui se chargent d'effectuer le +mariage, +comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé +et la +fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je +recommande à mon +domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu'il +peut, tantôt +du côté cour, tantôt du côté jardin, +dans l'espoir que viendra l'insecte +indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait +qu'il ait justement été voir une personne de la +même espèce et d'un +autre sexe, et qu'il ait l'idée de venir mettre des cartes dans +la +maison. Il n'est pas venu jusqu'ici, je crois que ma plante est +toujours +digne d'être rosière, j'avoue qu'un peu plus de +dévergondage me +plairait mieux. Tenez, c'est comme ce bel arbre qui est dans la cour, +il +mourra sans enfants parce que c'est une espèce très rare +dans nos pays. +Lui, c'est le vent qui est chargé d'opérer l'union, mais +le mur est un +peu haut.</p> +<p>—En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le +faire abattre de +quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des +opérations qu'il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille +qu'il y +avait dans l'excellente glace que vous nous avez servie tout à +l'heure, +duchesse, vient d'une plante qui s'appelle le vanillier. +Celle-là +produit bien des fleurs à la fois masculines et +féminines, mais une +sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute +communication. +Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu'au jour où un +jeune +nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, +entre parenthèses, +est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut +l'idée, +à l'aide d'une petite pointe, de mettre en rapport les organes +séparés.</p> +<p>—Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s'écria la +duchesse.</p> +<p>—Mais vous-même, Oriane, vous m'avez appris des choses dont je +ne me +doutais pas, dit la princesse.</p> +<p>—Je dirai à Votre Altesse que c'est Swann qui m'a toujours +beaucoup +parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait +trop d'aller à +un thé ou à une matinée, nous partions pour la +campagne et il me +montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup +plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On +n'avait jamais le temps d'aller bien loin. Maintenant qu'il y a +l'automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l'intervalle il +a +fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et +qui rend tout +difficile. Ah! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son +temps +à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on +connaît +quelqu'un avec qui on pourrait aller en voir d'intéressantes, il +faut +qu'il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux +promenades botaniques et l'obligation de fréquenter une personne +déshonorante, j'ai choisi la première de ces deux +calamités. D'ailleurs, +au fond, il n'y aurait pas besoin d'aller si loin. Il paraît que, +rien +que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de +choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne! Seulement +cela ne se remarque pas parce qu'entre fleurs cela se fait très +simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche +très +poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche +avant +d'entrer dans une fleur. Et tout est consommé!</p> +<p>—La commode sur laquelle la plante est posée est splendide +aussi, c'est +Empire, je crois, dit la princesse qui, n'étant pas +familière avec les +travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la +signification des plaisanteries de la duchesse. </p> +<p>—N'est-ce pas, c'est beau? Je suis ravie que Madame l'aime, +répondit la +duchesse. C'est une pièce magnifique. Je vous dirai que j'ai +toujours +adoré le style Empire, même au temps où cela +n'était pas à la mode. Je +me rappelle qu'à Guermantes je m'étais fait honnir de ma +belle-mère +parce que j'avais dit de descendre du grenier tous les splendides +meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, +et que j'en +avais meublé l'aile que j'habitais. M. de Guermantes sourit. Il +devait +pourtant se rappeler que les choses s'étaient passées +d'une façon fort +différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes +sur le +mauvais goût de sa belle-mère ayant été de +tradition pendant le peu de +temps où le prince avait été épris de sa +femme, à son amour pour la +seconde avait survécu un certain dédain pour +l'infériorité d'esprit de +la première, dédain qui s'alliait d'ailleurs à +beaucoup d'attachement et +de respect. «Les Iéna ont le même fauteuil avec +incrustations de +Wetgwood, il est beau, mais j'aime mieux le mien, dit la duchesse du +même air d'impartialité que si elle n'avait +possédé aucun de ces deux +meubles; je reconnais du reste qu'ils ont des choses merveilleuses que +je n'ai pas.» La princesse de Parme garda le silence. «Mais +c'est vrai, +Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh! elle devrait +absolument y venir une fois avec moi. C'est une des choses les plus +magnifiques de Paris, c'est un musée qui serait vivant.» +Et comme cette +proposition était une des audaces les plus Guermantes de la +duchesse, +parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de +purs +usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de +Guastalla, M<sup>me</sup> de Guermantes en la lançant ainsi ne +se retint pas (tant +l'amour qu'elle portait à sa propre originalité +l'emportait encore sur +sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les +autres +convives des regards amusés et souriants. Eux aussi +s'efforçaient de +sourire, à la fois effrayés, émerveillés, +et surtout ravis de penser +qu'ils étaient témoins de la +«dernière» d'Oriane et pourraient la +raconter «tout chaud». Ils n'étaient qu'à +demi stupéfaits, sachant que +la duchesse avait l'art de faire litière de tous les +préjugés +Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus +agréable. +N'avait-elle pas, au cours de ces dernières années, +réuni à la princesse +Mathilde le duc d'Aumale qui avait écrit au propre frère +de la princesse +la fameuse lettre: «Dans ma famille tous les hommes sont braves +et +toutes les femmes sont chastes?» Or, les princes le restant +même au +moment où ils paraissent vouloir oublier qu'ils le sont, le duc +d'Aumale +et la princesse Mathilde s'étaient tellement plu chez M<sup>me</sup> +de Guermantes +qu'ils étaient ensuite allés l'un chez l'autre, avec +cette faculté +d'oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit +pour ministre +Fouché qui avait voté la mort de son frère. M<sup>me</sup> +de Guermantes +nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse +Murat et +la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait +aussi +embarrassée qu'auraient pu l'être les héritiers de +la couronne des +Pays-Bas et de Belgique, respectivement prince d'Orange et duc de +Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, +prince +d'Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d'abord la duchesse, +à +qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu +à ignorer les +Iéna) avaient à grand'peine fini par faire aimer le style +Empire, +s'écria:</p> +<p>—Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel +point vous +trouverez cela beau! J'avoue que le style Empire m'a toujours +impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c'est +vraiment comme une +hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de +l'expédition d'Égypte, et puis aussi de remontée +jusqu'à nous de +l'Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui +viennent +se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s'enroulent aux +candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit +flambeau pour jouer +à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur +votre cheminée et +s'accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes +pompéiennes, les +petits lits en bateau qui ont l'air d'avoir été +trouvés sur le Nil et +d'où on s'attend à voir sortir Moïse, ces quadriges +antiques qui +galopent le long des tables de nuit...</p> +<p>—On n'est pas très bien assis dans les meubles Empire, +hasarda la +princesse.</p> +<p>—Non, répondit la duchesse, mais, ajouta M<sup>me</sup> de +Guermantes en insistant +avec un sourire, j'aime être mal assise sur ces sièges +d'acajou +recouverts de velours grenat ou de soie verte. J'aime cet inconfort de +guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du +grand +salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous +assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à +la manière dont +on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire +peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien +mauvaise +royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous +assure +que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, +toutes ces +abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on +n'a +pas été très gâté du +côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de +couronnes qu'ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je +trouve que ça a un certain chic! Votre Altesse devrait...</p> +<p>—Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que +ce +ne sera pas facile.</p> +<p>—Mais Madame verra que tout s'arrangera très bien. Ce sont de +très +bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené M<sup>me</sup> +de Chevreuse, ajouta la +duchesse sachant la puissance de l'exemple, elle a été +ravie. Le fils +est même très agréable... Ce que je vais dire n'est +pas très convenable, +ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on +voudrait +dormir—sans lui! Ce qui est encore moins convenable, c'est que j'ai +été +le voir une fois pendant qu'il était malade et couché. A +côté de lui, +sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue +Sirène allongée, +ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des +espèces de lotus. Je vous assure, ajouta M<sup>me</sup> de +Guermantes,—en +ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les +mots +qu'elle avait l'air de modeler avec la moue de ses belles +lèvres, le +fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la +princesse un regard doux, fixe et profond,—qu'avec les palmettes et la +couronne d'or qui était à côté, +c'était émouvant; c'était tout à fait +l'arrangement du <i>jeune Homme et la Mort</i> de Gustave Moreau +(Votre +Altesse connaît sûrement ce chef-d'œuvre). La princesse de +Parme, qui +ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de +tête et +sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. +Mais l'intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer +cette lumière +qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on +veut nous parler.</p> +<p>—Il est joli garçon, je crois? demanda-t-elle.</p> +<p>—Non, car il a l'air d'un tapir. Les yeux sont un peu ceux d'une +reine +Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu'il +serait un +peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et +cela se +perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez +mameluck. +On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann, +ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été +frappé de la +ressemblance de cette Sirène avec <i>la Mort</i> de Gustave +Moreau. Mais +d'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton plus rapide et pourtant +sérieux, afin +de faire rire davantage, il n'y a pas à nous frapper, car +c'était un +rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.</p> +<p>—On dit qu'il est snob? demanda M. de Bréauté d'un air +malveillant, +allumé et en attendant dans la réponse la même +précision que s'il avait +dit: «On m'a dit qu'il n'avait que quatre doigts à la main +droite, +est-ce vrai?»</p> +<p>—M...on Dieu, n...on, répondit M<sup>me</sup> de Guermantes +avec un sourire de +douce indulgence. Peut-être un tout petit peu snob d'apparence, +parce +qu'il est extrêmement jeune, mais cela m'étonnerait qu'il +le fût en +réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme +s'il y eût eu à +son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et +l'intelligence. +«Il est fin, je l'ai vu drôle», dit-elle encore en +riant d'un air +gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drôlerie +sur +quelqu'un exigeait une certaine expression de gaîté, ou +comme si les +saillies du duc de Guastalla lui revenaient à l'esprit en ce +moment. «Du +reste, comme il n'est pas reçu, ce snobisme n'aurait pas +à s'exercer», +reprit-elle sans songer qu'elle n'encourageait pas beaucoup de la sorte +la princesse de Parme.</p> +<p>—Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l'appelle M<sup>me</sup> +Iéna, s'il apprend que je suis allée chez elle.</p> +<p>—Mais comment, s'écria avec une extraordinaire +vivacité la duchesse, +vous savez que c'est nous qui avons cédé à Gilbert +(elle s'en repentait +amèrement aujourd'hui!) toute une salle de jeu Empire qui nous +venait de +Quiou-Quiou et qui est une splendeur! Il n'y avait pas la place ici +où +pourtant je trouve que ça faisait mieux que chez lui. C'est une +chose de +toute beauté, moitié étrusque, moitié +égyptienne...</p> +<p>—Égyptienne? demanda la princesse à qui +étrusque disait peu de chose.</p> +<p>—Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l'a +expliqué, +seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond, +Madame, ce qu'il faut se dire, c'est que l'Égypte du style +Empire n'a +aucun rapport avec la vraie Égypte, ni leurs Romains avec les +Romains, +ni leur Étrurie...</p> +<p>—Vraiment! dit la princesse.</p> +<p>—Mais non, c'est comme ce qu'on appelait un costume Louis XV sous le +second Empire, dans la jeunesse d'Anna de Mouchy ou de la mère +du cher +Brigode. Tout à l'heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous +jouait +l'autre jour de lui une chose, très belle d'ailleurs, un peu +froide, où +il y a un thème russe. C'en est touchant de penser qu'il croyait +cela +russe. Et de même les peintres chinois ont cru copier Bellini. +D'ailleurs même dans le même pays, chaque fois que +quelqu'un regarde les +choses d'une façon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens +ne voient +goutte à ce qu'il leur montre. Il faut au moins quarante ans +pour qu'ils +arrivent à distinguer.</p> +<p>—Quarante ans! s'écria la princesse effrayée.</p> +<p>—Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots +(qui étaient presque des mots de moi, car j'avais justement +émis devant +elle une idée analogue), grâce à sa prononciation, +l'équivalent de ce +que pour les caractères imprimés on appelle italiques, +c'est comme une +espèce de premier individu isolé d'une espèce qui +n'existe pas encore et +qui pullulera, un individu doué d'une espèce de <i>sens</i> +que l'espèce +humaine à son époque ne possède pas. Je ne peux +guère me citer, parce +que moi, au contraire, j'ai toujours aimé dès le +début toutes les +manifestations intéressantes, si nouvelles qu'elles fussent. +Mais enfin +l'autre jour j'ai été avec la grande-duchesse au Louvre, +nous avons +passé devant <i>l'Olympia</i> de Manet. Maintenant personne ne +s'en étonne +plus. Ç'a l'air d'une chose d'Ingres! Et pourtant Dieu sait ce +que j'ai +eu à rompre de lances pour ce tableau que je n'aime pas tout, +mais qui +est sûrement de quelqu'un. Sa place n'est peut-être pas +tout à fait au +Louvre.</p> +<p>—Elle va bien, la grande-duchesse? demanda la princesse de Parme +à qui +la tante du tsar était infiniment plus familière que le +modèle de Manet.</p> +<p>—Oui, nous avons parlé de vous. Au fond, reprit la duchesse, +qui tenait +à son idée, la vérité c'est que, comme dit +mon beau-frère Palamède, l'on +a entre soi et chaque personne le mur d'une langue +étrangère. Du reste +je reconnais que ce n'est exact de personne autant que de Gilbert. Si +cela vous amuse d'aller chez les Iéna, vous avez trop d'esprit +pour +faire dépendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme, +qui est +une chère créature innocente, mais enfin qui a des +idées de l'autre +monde. Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon +cocher, de +mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps +à ce qu'on +aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. +Songez que, +quand il se promène dans la campagne, il écarte les +paysans d'un air +bonasse, avec sa canne, en disant: «Allez, manants!» Je +suis au fond +aussi étonnée quand il me parle que si je m'entendais +adresser la parole +par les «gisants» des anciens tombeaux gothiques. Cette +pierre vivante a +beau être mon cousin, elle me fait peur et je n'ai qu'une +idée, c'est de +la laisser dans son moyen âge. A part ça, je reconnais +qu'il n'a jamais +assassiné personne.</p> +<p>—Je viens justement de dîner avec lui chez M<sup>me</sup> de +Villeparisis, dit le +général, mais sans sourire ni adhérer aux +plaisanteries de la duchesse.</p> +<p>—Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince +Von, qui pensait +toujours à l'Académie des Sciences morales. </p> +<p>—Oui, dit le général. Il a même parlé de +votre empereur.</p> +<p>—Il paraît que l'empereur Guillaume est très +intelligent, mais il +n'aime pas la peinture d'Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre +lui, +répondit la duchesse, je partage sa manière de voir. +Quoique Elstir ait +fait un beau portrait de moi. Ah! vous ne le connaissez pas? Ce n'est +pas ressemblant mais c'est curieux. Il est intéressant pendant +les +poses. Il m'a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite +les +<i>Régentes de l'hôpital</i> de Hals. Je pense que vous +connaissez ces +sublimités, pour prendre une expression chère à +mon neveu, dit en se +tournant vers moi la duchesse qui faisait battre +légèrement son éventail +de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait +noblement +sa tête en arrière, car tout en étant toujours +grande dame, elle jouait +un petit peu à la grande dame. Je dis que j'étais +allé autrefois à +Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, +comme mon +temps était limité, j'avais laissé de +côté Haarlem.—Ah! La Haye, quel +musée! s'écria M. de Guermantes.</p> +<p>Je lui dis qu'il y avait sans doute admiré la <i>Vue de Delft</i> +de Vermeer. +Mais le duc était moins instruit qu'orgueilleux. Aussi se +contenta-t-il +de me répondre d'un air de suffisance, comme chaque fois qu'on +lui +parlait d'une œuvre d'un musée, ou bien du Salon, et qu'il ne se +rappelait pas: «Si c'est à voir, je l'ai vu!»</p> +<p>—Comment! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n'êtes +pas allé +à Haarlem? s'écria la duchesse. Mais quand même +vous n'auriez eu qu'un +quart d'heure c'est une chose extraordinaire à avoir vue que les +Hals. +Je dirais volontiers que quelqu'un qui ne pourrait les voir que du haut +d'une impériale de tramway sans s'arrêter, s'ils +étaient exposés dehors, +devrait ouvrir les yeux tout grands.</p> +<p>Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon +dont se forment en +nous les impressions artistiques, et parce qu'elle semblait impliquer +que notre œil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend +des instantanés.</p> +<p>M. de Guermantes, heureux qu'elle me parlât avec une telle +compétence +des sujets qui m'intéressaient, regardait la prestance +célèbre de sa +femme, écoutait ce qu'elle disait de Frans Hals et pensait: +«Elle est +ferrée à glace sur tout. Mon jeune invité peut se +dire qu'il a devant +lui une grande dame d'autrefois dans toute l'acception du mot, et comme +il n'y en a pas aujourd'hui une deuxième.» Tels je les +voyais tous deux, +retirés de ce nom de Guermantes dans lequel, jadis, je les +imaginais +menant une inconcevable vie, maintenant pareils aux autres hommes et +aux +autres femmes, retardant seulement un peu sur leurs contemporains, mais +inégalement, comme tant de ménages du faubourg +Saint-Germain où la femme +a eu l'art de s'arrêter à l'âge d'or, l'homme, la +mauvaise chance de +descendre à l'âge ingrat du passé, l'une restant +encore Louis XV quand +le mari est pompeusement Louis-Philippe. Que M<sup>me</sup> de +Guermantes fût +pareille aux autres femmes, ç'avait été pour moi +d'abord une déception, +c'était presque, par réaction, et tant de bons vins +aidant, un +émerveillement. Un Don Juan d'Autriche, une Isabelle d'Este, +situés pour +nous dans le monde des noms, communiquent aussi peu avec la grande +histoire que le côté de Méséglise avec le +côté de Guermantes. Isabelle +d'Este fut sans doute, dans la réalité, une fort petite +princesse, +semblable à celles qui sous Louis XIV n'obtenaient aucun rang +particulier à la cour. Mais, nous semblant d'une essence unique +et, par +suite, incomparable, nous ne pouvons la concevoir d'une moindre +grandeur, de sorte qu'un souper avec Louis XIV nous paraîtrait +seulement +offrir quelque intérêt, tandis qu'en Isabelle d'Este nous +nous +trouverions, par une rencontre, voir de nos yeux une surnaturelle +héroïne de roman. Or, après avoir, en +étudiant Isabelle d'Este, en la +transplantant patiemment de ce monde féerique dans celui de +l'histoire, +constaté que sa vie, sa pensée, ne contenaient rien de +cette étrangeté +mystérieuse que nous avait suggérée son nom, une +fois cette déception +consommée, nous savons un gré infini à cette +princesse d'avoir eu, de la +peinture de Mantegna, des connaissances presque égales à +celles, +jusque-là méprisées par nous et mises, comme +eût dit Françoise, «plus +bas que terre», de M. Lafenestre. Après avoir gravi les +hauteurs +inaccessibles du nom de Guermantes, en descendant le versant interne de +la vie de la duchesse, j'éprouvais à y trouver les noms, +familiers +ailleurs, de Victor Hugo, de Frans Hals et, hélas, de Vibert, le +même +étonnement qu'un voyageur, après avoir tenu compte, pour +imaginer la +singularité des mœurs dans un vallon sauvage de +l'Amérique Centrale ou +de l'Afrique du Nord, de l'éloignement géographique, de +l'étrangeté des +dénominations de la flore, éprouve à +découvrir, une fois traversé un +rideau d'aloès géants ou de mancenilliers, des habitants +qui (parfois +même devant les ruines d'un théâtre romain et d'une +colonne dédiée à +Vénus) sont en train de lire <i>Mérope</i> ou <i>Alzire</i>. +Et si loin, si à +l'écart, si au-dessus des bourgeoises instruites que j'avais +connues, la +culture similaire par laquelle M<sup>me</sup> de Guermantes +s'était efforcée, sans +intérêt, sans raison d'ambition, de descendre au niveau de +celles +qu'elle ne connaîtrait jamais, avait le caractère +méritoire, presque +touchant à force d'être inutilisable, d'une +érudition en matière +d'antiquités phéniciennes chez un homme politique ou un +médecin. «J'en +aurais pu vous montrer un très beau, me dit aimablement M<sup>me</sup> +de +Guermantes en me parlant de Hals, le plus beau, prétendent +certaines +personnes, et que j'ai hérité d'un cousin allemand. +Malheureusement il +s'est trouvé «fieffé» dans le château; +vous ne connaissiez pas cette +expression? moi non plus,» ajouta-t-elle par ce goût +qu'elle avait de +faire des plaisanteries (par lesquelles elle se croyait moderne) sur +les +coutumes anciennes, mais auxquelles elle était inconsciemment et +âprement attachée. «Je suis contente que vous ayez +vu mes Elstir, mais +j'avoue que je l'aurais été encore bien plus, si j'avais +pu vous faire +les honneurs de mon Hals, de ce tableau «fieffé».</p> +<p>—Je le connais, dit le prince Von, c'est celui du grand-duc de Hesse.</p> +<p>—Justement, son frère avait épousé ma sœur, dit +M. de Guermantes, et +d'ailleurs sa mère était cousine germaine de la +mère d'Oriane.</p> +<p>—Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me +permettrai +de dire que, sans avoir d'opinion sur ses œuvres, que je ne connais +pas, +la haine dont le poursuit l'empereur ne me paraît pas devoir +être +retenue contre lui. L'empereur est d'une merveilleuse intelligence.</p> +<p>—Oui, j'ai dîné deux fois avec lui, une fois chez ma +tante Sagan, une +fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l'ai trouvé +curieux. Je ne l'ai pas trouvé simple! Mais il a quelque chose +d'amusant, d'«obtenu», dit-elle en détachant le mot, +comme un œillet +vert, c'est-à-dire une chose qui m'étonne et ne me +plaît pas infiniment, +une chose qu'il est étonnant qu'on ait pu faire, mais que je +trouve +qu'on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J'espère que je +ne vous +«choque» pas?</p> +<p>—L'empereur est d'une intelligence inouïe, reprit le prince, il +aime +passionnément les arts; il a sur les œuvres d'art un goût +en quelque +sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau, +il +le reconnaît tout de suite, il le prend en haine. S'il +déteste quelque +chose, il n'y a aucun doute à avoir, c'est que c'est excellent. +(Tout le +monde sourit.)</p> +<p>—Vous me rassurez, dit la princesse.</p> +<p>—Je comparerai volontiers l'empereur, reprit le prince qui, ne +sachant +pas prononcer le mot archéologue (c'est-à-dire comme si +c'était écrit +kéologue), ne perdait jamais une occasion de s'en servir, +à un vieil +archéologue (et le prince dit arshéologue) que nous avons +à Berlin. +Devant les anciens monuments assyriens le vieil arshéologue +pleure. Mais +si c'est du moderne truqué, si ce n'est pas vraiment ancien, il +ne +pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pièce +arshéologique est +vraiment ancienne, on la porte au vieil arshéologue. S'il +pleure, on +achète la pièce pour le musée. Si ses yeux restent +secs, on la renvoie +au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je +dîne à Potsdam, toutes les pièces dont l'empereur +me dit: «Prince, il +faut que vous voyiez cela, c'est plein de +génialité», j'en prends note +pour me garder d'y aller, et quand je l'entends fulminer contre une +exposition, dès que cela m'est possible j'y cours.</p> +<p>—Est-ce que Norpois n'est pas pour un rapprochement +anglo-français? dit +M. de Guermantes.</p> +<p>—A quoi ça vous servirait? demanda d'un air à la fois +irrité et finaud +le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont +tellement pêtes. Je sais bien que ce n'est pas comme militaires +qu'ils +vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la +stupidité de +leurs généraux. Un de mes amis a causé +récemment avec Botha, vous savez, +le chef bœr. Il lui disait: «C'est effrayant une armée +comme ça. J'aime, +d'ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne +suis +qu'un paysan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et +à la +dernière, comme je succombais sous un nombre d'ennemis vingt +fois +supérieur, tout en me rendant parce que j'y étais +obligé, j'ai encore +trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers! Ç'a +été bien parce que +je n'étais qu'un chef de paysans, mais si jamais ces +imbéciles-là +avaient à se mesurer avec une vraie armée +européenne, on tremble pour +eux de penser à ce qui arriverait! Du reste, vous n'avez +qu'à voir que +leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en +Angleterre.» J'écoutais à peine ces histoires, du +genre de celles que M. +de Norpois racontait à mon père; elles ne fournissaient +aucun aliment +aux rêveries que j'aimais; et d'ailleurs, eussent-elles +possédé ceux +dont elles étaient dépourvues, qu'il les eût fallu +d'une qualité bien +excitante pour que ma vie intérieure pût se +réveiller durant ces heures +mondaines où j'habitais mon épiderme, mes cheveux bien +coiffés, mon +plastron de chemise, c'est-à-dire où je ne pouvais rien +éprouver de ce +qui était pour moi dans la vie le plaisir.</p> +<p>—Ah! je ne suis pas de votre avis, dit M<sup>me</sup> de Guermantes, +qui trouvait +que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Edouard +charmant, si simple, et bien plus fin qu'on ne croit. Et la reine est, +même encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.</p> +<p>—Mais, madame la duchesse, dit le prince irrité et qui ne +s'apercevait +pas qu'il déplaisait, cependant si le prince de Galles avait +été un +simple particulier, il n'y a pas un cercle qui ne l'aurait rayé +et +personne n'aurait consenti à lui serrer la main. La reine est +ravissante, excessivement douce et bornée. Mais enfin il y a +quelque +chose de choquant dans ce couple royal qui est littéralement +entretenu +par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes +les dépenses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en +échange. +C'est comme le prince de Bulgarie...</p> +<p>—C'est notre cousin, dit la duchesse, il a de l'esprit.</p> +<p>—C'est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour +cela +que ce soit un brave homme. Non, c'est de nous qu'il faudrait vous +rapprocher, c'est le plus grand désir de l'empereur, mais il +veut que ça +vienne du cœur; il dit: ce que je veux c'est une poignée de +mains, ce +n'est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait +plus pratique que le rapprochement anglo-français que +prêche M. de +Norpois.</p> +<p>—Vous le connaissez, je sais, me dit la duchesse de Guermantes pour +ne +pas me laisser en dehors de la conversation. Me rappelant que M. de +Norpois avait dit que j'avais eu l'air de vouloir lui baiser la main, +pensant qu'il avait sans doute raconté cette histoire à M<sup>me</sup> +de +Guermantes et, en tout cas, n'avait pu lui parler de moi que +méchamment, +puisque, malgré son amitié avec mon père, il +n'avait pas hésité à me +rendre si ridicule, je ne fis pas ce qu'eut fait un homme du monde. Il +aurait dit qu'il détestait M. de Norpois et le lui avait fait +sentir; il +l'aurait dit pour avoir l'air d'être la cause volontaire des +médisances +de l'ambassadeur, qui n'eussent plus été que des +représailles +mensongères et intéressées. Je dis, au contraire, +qu'à mon grand regret, +je croyais que M. de Norpois ne m'aimait pas. «Vous vous trompez +bien, +me répondit M<sup>me</sup> de Guermantes. Il vous aime beaucoup. +Vous pouvez +demander à Basin, si on me fait la réputation +d'être trop aimable, lui +ne l'est pas. Il vous dira que nous n'avons jamais entendu parler +Norpois de quelqu'un aussi gentiment que de vous. Et il a +dernièrement +voulu vous faire donner au ministère une situation charmante. +Comme il a +su que vous étiez souffrant et ne pourriez pas l'accepter, il a +eu la +délicatesse de ne pas même parler de sa bonne intention +à votre père +qu'il apprécie infiniment.» M. de Norpois était +bien la dernière +personne de qui j'eusse attendu un bon office. La vérité +est qu'étant +moqueur et même assez malveillant, ceux qui s'étaient +laissé prendre +comme moi à ses apparences de saint Louis rendant la justice +sous un +chêne, aux sons de voix facilement apitoyés qui sortaient +de sa bouche +un peu trop harmonieuse, croyaient à une véritable +perfidie quand ils +apprenaient une médisance à leur égard venant d'un +homme qui avait +semblé mettre son cœur dans ses paroles. Ces médisances +étaient assez +fréquentes chez lui. Mais cela ne l'empêchait pas d'avoir +des +sympathies, de louer ceux qu'il aimait et d'avoir plaisir à se +montrer +serviable pour eux. «Cela ne m'étonne du reste pas qu'il +vous apprécie, +me dit M<sup>me</sup> de Guermantes, il est intelligent. Et je +comprends très bien, +ajouta-t-elle pour les autres, et faisant allusion à un projet +de +mariage que j'ignorais, que ma tante, qui ne l'amuse pas +déjà beaucoup +comme vieille maîtresse, lui paraisse inutile comme nouvelle +épouse. +D'autant plus que je crois que, même maîtresse, elle ne +l'est plus +depuis longtemps, elle est plus confite en dévotion. +Booz-Norpois peut +dire comme dans les vers de Victor Hugo: «Voilà longtemps +que celle avec +qui j'ai dormi, ô Seigneur, a quitté ma couche pour la +vôtre!» Vraiment, +ma pauvre tante est comme ces artistes d'avant-garde, qui ont +tapé toute +leur vie contre l'Académie et qui, sur le tard, fondent leur +petite +académie à eux; ou bien les défroqués qui +se refabriquent une religion +personnelle. Alors, autant valait garder l'habit, ou ne pas se coller. +Et qui sait, ajouta la duchesse d'un air rêveur, c'est +peut-être en +prévision du veuvage. Il n'y a rien de plus triste que les +deuils qu'on +ne peut pas porter.»</p> +<p>—Ah! si M<sup>me</sup> de Villeparisis devenait M<sup>me</sup> de +Norpois, je crois que notre +cousin Gilbert en ferait une maladie, dit le général de +Saint-Joseph.</p> +<p>—Le prince de Guermantes est charmant, mais il est, en effet, +très +attaché aux questions de naissance et d'étiquette, dit la +princesse de +Parme. J'ai été passer deux jours chez lui à la +campagne pendant que +malheureusement la princesse était malade. J'étais +accompagnée de Petite +(c'était un surnom qu'on donnait à M<sup>me</sup> +d'Hunolstein parce qu'elle était +énorme). Le prince est venu m'attendre au bas du perron, m'a +offert le +bras et a fait semblant de ne pas voir Petite. Nous sommes +montés au +premier jusqu'à l'entrée des salons et alors là, +en s'écartant pour me +laisser passer, il a dit: «Ah! bonjour, madame +d'Hunolstein» (il ne +l'appelle jamais que comme cela, depuis sa séparation), en +feignant +d'apercevoir seulement alors Petite, afin de montrer qu'il n'avait pas +à +venir la saluer en bas.</p> +<p>—Cela ne m'étonne pas du tout. Je n'ai pas besoin de vous +dire, dit le +duc qui se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que +quiconque +de la naissance, et même républicain, que je n'ai pas +beaucoup d'idées +communes avec mon cousin. Madame peut se douter que nous nous entendons +à peu près sur toutes choses comme le jour avec la nuit. +Mais je dois +dire que si ma tante épousait Norpois, pour une fois je serais +de l'avis +de Gilbert. Être la fille de Florimond de Guise et faire un tel +mariage, +ce serait, comme on dit, à faire rire les poules, que +voulez-vous que je +vous dise? Ces derniers mots, que le duc prononçait +généralement au +milieu d'une phrase, étaient là tout à fait +inutiles. Mais il avait un +besoin perpétuel de les dire, qui les lui faisait rejeter +à la fin d'une +période s'ils n'avaient pas trouvé de place ailleurs. +C'était pour lui, +entre autre choses, comme une question de métrique. +«Notez, ajouta-t-il, +que les Norpois sont de braves gentilshommes de bon lieu, de bonne +souche.»</p> +<p>—Écoutez, Basin ce n'est pas la peine de se moquer de Gilbert +pour +parler comme lui, dit M<sup>me</sup> de Guermantes pour qui la +«bonté» d'une +naissance, non moins que celle d'un vin, consistait exactement, comme +pour le prince et pour le duc de Guermantes, dans son +ancienneté. Mais +moins franche que son cousin et plus fine que son mari, elle tenait +à ne +pas démentir en causant l'esprit des Guermantes et +méprisait le rang +dans ses paroles quitte à l'honorer par ses actions. «Mais +est-ce que +vous n'êtes même pas un peu cousins? demanda le +général de Saint-Joseph. +Il me semble que Norpois avait épousé une La +Rochefoucauld.»</p> +<p>—Pas du tout de cette manière-là, elle était de +la branche des ducs de +La Rochefoucauld, ma grand'mère est des ducs de Doudeauville. +C'est la +propre grand'mère d'Édouard Coco, l'homme le plus sage de +la famille, +répondit le duc qui avait, sur la sagesse, des vues un peu +superficielles, et les deux rameaux ne se sont pas réunis depuis +Louis +XIV; ce serait un peu éloigné.</p> +<p>—Tiens, c'est intéressant, je ne le savais pas, dit le +général.</p> +<p>—D'ailleurs, reprit M. de Guermantes, sa mère était, +je crois, la sœur +du duc de Montmorency et avait épousé d'abord un La Tour +d'Auvergne. +Mais comme ces Montmorency sont à peine Montmorency, et que ces +La Tour +d'Auvergne ne sont pas La Tour d'Auvergne du tout, je ne vois pas que +cela lui donne une grande position. Il dit, ce qui serait le plus +important, qu'il descend de Saintrailles, et comme nous en descendons +en +ligne directe...</p> +<p>Il y avait à Combray une rue de Saintrailles à +laquelle je n'avais +jamais repensé. Elle conduisait de la rue de la Bretonnerie +à la rue de +l'Oiseau. Et comme Saintrailles, ce compagnon de Jeanne d'Arc, avait en +épousant une Guermantes fait entrer dans cette famille le +comté de +Combray, ses armes écartelaient celles de Guermantes au bas d'un +vitrail +de Saint-Hilaire. Je revis des marches de grès noirâtre +pendant qu'une +modulation ramenait ce nom de Guermantes dans le ton oublié +où je +l'entendais jadis, si différent de celui où il signifiait +les hôtes +aimables chez qui je dînais ce soir. Si le nom de duchesse de +Guermantes +était pour moi un nom collectif, ce n'était pas que dans +l'histoire, par +l'addition de toutes les femmes qui l'avaient porté, mais aussi +au long +de ma courte jeunesse qui avait déjà vu, en cette seule +duchesse de +Guermantes, tant de femmes différentes se superposer, chacune +disparaissant quand la suivante avait pris assez de consistance. Les +mots ne changent pas tant de signification pendant des siècles +que pour +nous les noms dans l'espace de quelques années. Notre +mémoire et notre +cœur ne sont pas assez grands pour pouvoir être fidèles. +Nous n'avons +pas assez de place, dans notre pensée actuelle, pour garder les +morts à +côté des vivants. Nous sommes obligés de construire +sur ce qui a précédé +et que nous ne retrouvons qu'au hasard d'une fouille, du genre de celle +que le nom de Saintrailles venait de pratiquer. Je trouvai inutile +d'expliquer tout cela, et même, un peu auparavant, j'avais +implicitement +menti en ne répondant pas quand M. de Guermantes m'avait dit: +«Vous ne +connaissez pas notre patelin?» Peut-être savait-il +même que je le +connaissais, et ne fut-ce que par bonne éducation qu'il +n'insista pas.</p> +<p>M<sup>me</sup> de Guermantes me tira de ma rêverie. +«Moi, je trouve tout cela +assommant. Écoutez, ce n'est pas toujours aussi ennuyeux chez +moi. +J'espère que vous allez vite revenir dîner pour une +compensation, sans +généalogies cette fois», me dit à mi-voix la +duchesse incapable de +comprendre le genre de charme que je pouvais trouver chez elle et +d'avoir l'humilité de ne me plaire que comme un herbier, plein +de +plantes démodées.</p> +<p>Ce que M<sup>me</sup> de Guermantes croyait décevoir mon +attente était, au +contraire, ce qui, sur la fin—car le duc et le général ne +cessèrent +plus de parler généalogies—sauvait ma soirée d'une +déception complète. +Comment n'en eusse-je pas éprouvé une jusqu'ici? Chacun +des convives du +dîner, affublant le nom mystérieux sous lequel je l'avais +seulement +connu et rêvé à distance, d'un corps et d'une +intelligence pareils ou +inférieurs à ceux de toutes les personnes que je +connaissais, m'avait +donné l'impression de plate vulgarité que peut donner +l'entrée dans le +port danois d'Elseneur à tout lecteur enfiévré +d'Hamlet. Sans doute ces +régions géographiques et ce passé ancien, qui +mettaient des futaies et +des clochers gothiques dans leur nom, avaient, dans une certaine +mesure, +formé leur visage, leur esprit et leurs préjugés, +mais n'y subsistaient +que comme la cause dans l'effet, c'est-à-dire peut-être +possibles à +dégager pour l'intelligence, mais nullement sensibles à +l'imagination.</p> +<p>Et ces préjugés d'autrefois rendirent tout à +coup aux amis de M. et M<sup>me</sup> +de Guermantes leur poésie perdue. Certes, les notions +possédées par les +nobles et qui font d'eux les lettrés, les étymologistes +de la langue, +non des mots mais des noms (et encore seulement relativement à +la +moyenne ignorante de la bourgeoisie, car si, à +médiocrité égale, un +dévot sera plus capable de vous répondre sur la liturgie +qu'un libre +penseur, en revanche un archéologue anticlérical pourra +souvent en +remontrer à son curé sur tout ce qui concerne même +l'église de +celui-ci), ces notions, si nous voulons rester dans le vrai, +c'est-à-dire dans l'esprit, n'avaient même pas pour ces +grands seigneurs +le charme qu'elles auraient eu pour un bourgeois. Ils savaient +peut-être +mieux que moi que la duchesse de Guise était princesse de +Clèves, +d'Orléans et de Porcien, etc., mais ils avaient connu, avant +même tous +ces noms, le visage de la duchesse de Guise que, dès lors, ce +nom leur +reflétait. J'avais commencé par la fée, +dût-elle bientôt périr; eux par +la femme.</p> +<p>Dans les familles bourgeoises on voit parfois naître des +jalousies si la +sœur cadette se marie avant l'aînée. Tel le monde +aristocratique, des +Courvoisier surtout, mais aussi des Guermantes, réduisait sa +grandeur +nobiliaire à de simples supériorités domestiques, +en vertu d'un +enfantillage que j'avais connu d'abord (c'était pour moi son +seul +charme) dans les livres. Tallemant des Réaux n'a-t-il pas l'air +de +parler des Guermantes au lieu des Rohan, quand il raconte avec une +évidente satisfaction que M. de Guéméné +criait à son frère: «Tu peux +entrer ici, ce n'est pas le Louvre!» et disait du chevalier de +Rohan +(parce qu'il était fils naturel du duc de Clermont): «Lui, +du moins, il +est prince!» La seule chose qui me fît de la peine dans +cette +conversation, c'est de voir que les absurdes histoires touchant le +charmant grand-duc héritier de Luxembourg trouvaient +créance dans ce +salon aussi bien qu'auprès des camarades de Saint-Loup. +Décidément +c'était une épidémie, qui ne durerait +peut-être que deux ans, mais qui +s'étendait à tous. On reprit les mêmes faux +récits, on en ajouta +d'autres. Je compris que la princesse de Luxembourg elle-même, en +ayant +l'air de défendre son neveu, fournissait des armes pour +l'attaquer. +«Vous avez tort de le défendre, me dit M. de Guermantes +comme avait fait +Saint-Loup. Tenez, laissons même l'opinion de nos parents, qui +est +unanime, parlez de lui à ses domestiques, qui sont au fond les +gens qui +nous connaissent le mieux. M. de Luxembourg avait donné son +petit nègre +à son neveu. Le nègre est revenu en pleurant: +«Grand-duc battu moi, moi +pas canaille, grand-duc méchant, c'est épatant.» Et +je peux en parler +sciemment, c'est un cousin à Oriane.» Je ne peux, du +reste, pas dire +combien de fois pendant cette soirée j'entendis les mots de +cousin et +cousine. D'une part, M. de Guermantes, presque à chaque nom +qu'on +prononçait, s'écriait: «Mais c'est un cousin +d'Oriane!» avec la même +joie qu'un homme qui, perdu dans une forêt, lit au bout de deux +flèches, +disposées en sens contraire sur une plaque indicatrice et +suivies d'un +chiffre fort petit de kilomètres: «Belvédère +Casimir-Perier» et «Croix +du Grand-Veneur», et comprend par là qu'il est dans le bon +chemin. +D'autre part, ces mots cousin et cousine étaient employés +dans une +intention tout autre (qui faisait ici exception) par l'ambassadrice de +Turquie, laquelle était venue après le dîner. +Dévorée d'ambition +mondaine et douée d'une réelle intelligence +assimilatrice, elle +apprenait avec la même facilité l'histoire de la retraite +des Dix mille +ou la perversion sexuelle chez les oiseaux. Il aurait été +impossible de +la prendre en faute sur les plus récents travaux allemands, +qu'ils +traitassent d'économie politique, des vésanies, des +diverses formes de +l'onanisme, ou de la philosophie d'Épicure. C'était du +reste une femme +dangereuse à écouter, car, perpétuellement dans +l'erreur, elle vous +désignait comme des femmes ultra-légères +d'irréprochables vertus, vous +mettait en garde contre un monsieur animé des intentions les +plus pures, +et racontait de ces histoires qui semblent sortir d'un livre, non +à +cause de leur sérieux, mais de leur invraisemblance.</p> +<p>Elle était, à cette époque, peu reçue. +Elle fréquentait quelques +semaines des femmes tout à fait brillantes comme la duchesse de +Guermantes, mais, en général, en était +restée, par force, pour les +familles très nobles, à des rameaux obscurs que les +Guermantes ne +fréquentaient plus. Elle espérait avoir l'air tout +à fait du monde en +citant les plus grands noms de gens peu reçus qui étaient +ses amis. +Aussitôt M. de Guermantes, croyant qu'il s'agissait de gens qui +dînaient +souvent chez lui, frémissait joyeusement de se retrouver en pays +de +connaissance et poussait un cri de ralliement: «Mais c'est un +cousin +d'Oriane! Je le connais comme ma poche. Il demeure rue Vaneau. Sa +mère +était M<sup>lle</sup> d'Uzès.» L'ambassadrice +était obligée d'avouer que son +exemple était tiré d'animaux plus petits. Elle +tâchait de rattacher ses +amis à ceux de M. de Guermantes en rattrapant celui-ci de biais: +«Je +sais très bien qui vous voulez dire. Non, ce n'est pas +ceux-là, ce sont +des cousins.» Mais cette phrase de reflux jetée par la +pauvre +ambassadrice expirait bien vite. Car M. de Guermantes, +désappointé: «Ah! +alors, je ne vois pas qui vous voulez dire.» L'ambassadrice ne +répliquait rien, car si elle ne connaissait jamais que +«les cousins» de +ceux qu'il aurait fallu, bien souvent ces cousins n'étaient +même pas +parents. Puis, de la part de M. de Guermantes, c'était un flux +nouveau +de «Mais c'est une cousine d'Oriane», mots qui semblaient +avoir pour M. +de Guermantes, dans chacune de ses phrases, la même +utilité que +certaines épithètes commodes aux poètes latins, +parce qu'elles leur +fournissaient pour leurs hexamètres un dactyle ou un +spondée. Du moins +l'explosion de «Mais c'est une cousine d'Oriane» me +parut-elle toute +naturelle appliquée à la princesse de Guermantes, +laquelle était en +effet fort proche parente de la duchesse. L'ambassadrice n'avait pas +l'air d'aimer cette princesse. Elle me dit tout bas: «Elle est +stupide. +Mais non, elle n'est pas si belle. C'est une réputation +usurpée. Du +reste, ajouta-t-elle d'un air à la fois réfléchi, +répulsif et décidé, +elle m'est fortement antipathique.» Mais souvent le cousinage +s'étendait +beaucoup plus loin, M<sup>me</sup> de Guermantes se faisant un devoir +de dire «ma +tante» à des personnes avec qui on ne lui eût pas +trouvé un ancêtre +commun sans remonter au moins jusqu'à Louis XV, tout aussi bien +que, +chaque fois que le malheur des temps faisait qu'une milliardaire +épousait quelque prince dont le trisaïeul avait +épousé, comme celui de +M<sup>me</sup> de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de +l'Américaine +était de pouvoir, dès une première visite à +l'hôtel de Guermantes, où +elle était d'ailleurs plus ou moins mal reçue et plus ou +moins bien +épluchée, dire «ma tante» à M<sup>me</sup> +de Guermantes, qui la laissait faire +avec un sourire maternel. Mais peu m'importait ce qu'était la +«naissance» pour M. de Guermantes et M. de Beauserfeuil; +dans les +conversations qu'ils avaient à ce sujet, je ne cherchais qu'un +plaisir +poétique. Sans le connaître eux-mêmes, ils me le +procuraient comme +eussent fait des laboureurs ou des matelots parlant de culture et de +marées, réalités trop peu détachées +d'eux-mêmes pour qu'ils puissent y +goûter la beauté que personnellement je me chargeais d'en +extraire.</p> +<p>Parfois, plus que d'une race, c'était d'un fait particulier, +d'une date, +que faisait souvenir un nom. En entendant M. de Guermantes rappeler que +la mère de M. de Bréauté était Choiseul et +sa grand'mère Lucinge, je +crus voir, sous la chemise banale aux simples boutons de perle, saigner +dans deux globes de cristal ces augustes reliques: le cœur de M<sup>me</sup> +de +Praslin et du duc de Berri; d'autres étaient plus voluptueuses, +les fins +et longs cheveux de M<sup>me</sup> Tallien ou de M<sup>me</sup> de +Sabran.</p> +<p>Plus instruit que sa femme de ce qu'avaient été leurs +ancêtres, M. de +Guermantes se trouvait posséder des souvenirs qui donnaient +à sa +conversation un bel air d'ancienne demeure dépourvue de +chefs-d'œuvre +véritables, mais pleine de tableaux authentiques, +médiocres et +majestueux, dont l'ensemble a grand air. Le prince d'Agrigente ayant +demandé pourquoi le prince X... avait dit, en parlant du duc +d'Aumale, +«mon oncle», M. de Guermantes répondit: «Parce +que le frère de sa mère, +le duc de Wurtemberg, avait épousé une fille de +Louis-Philippe.» Alors +je contemplai toute une châsse, pareille à celles que +peignaient +Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment où la +princesse, +aux fêtes des noces de son frère le duc d'Orléans, +apparaissait habillée +d'une simple robe de jardin pour témoigner de sa mauvaise humeur +d'avoir +vu repousser ses ambassadeurs qui étaient allés demander +pour elle la +main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier où elle vient +d'accoucher +d'un garçon, le duc de Wurtemberg (le propre oncle du prince +avec lequel +je venais de dîner), dans ce château de Fantaisie, un de +ces lieux aussi +aristocratiques que certaines familles. Eux aussi, durant au +delà d'une +génération, voient se rattacher à eux plus d'une +personnalité +historique. Dans celui-là notamment vivent côte à +côte les souvenirs de +la margrave de Bayreuth, de cette autre princesse un peu fantasque (la +sœur du duc d'Orléans) à qui on disait que le nom du +château de son +époux plaisait, du roi de Bavière, et enfin du prince +X..., dont il +était précisément l'adresse à laquelle il +venait de demander au duc de +Guermantes de lui écrire, car il en avait hérité +et ne le louait que +pendant les représentations de Wagner, au prince de Polignac, +autre +«fantaisiste» délicieux. Quand M. de Guermantes, +pour expliquer comment +il était parent de M<sup>me</sup> d'Arpajon, était +obligé, si loin et si +simplement, de remonter, par la chaîne et les mains unies de +trois ou de +cinq aïeules, à Marie-Louise ou à Colbert, +c'était encore la même chose +dans tous ces cas: un grand événement historique +n'apparaissait au +passage que masqué, dénaturé, restreint, dans le +nom d'une propriété, +dans les prénoms d'une femme, choisis tels parce qu'elle est la +petite-fille de Louis-Philippe et Marie-Amélie +considérés non plus comme +roi et reine de France, mais seulement dans la mesure où, en +tant que +grands-parents, ils laissèrent un héritage. (On voit, +pour d'autres +raisons, dans un dictionnaire de l'œuvre de Balzac où les +personnages +les plus illustres ne figurent que selon leurs rapports avec la <i>Comédie +humaine</i>, Napoléon tenir une place bien moindre que Rastignac +et la +tenir seulement parce qu'il a parlé aux demoiselles de +Cinq-Cygne.) +Telle l'aristocratie, en sa construction lourde, percée de rares +fenêtres, laissant entrer peu de jour, montrant le même +manque +d'envolée, mais aussi la même puissance massive et +aveuglée que +l'architecture romane, enferme toute l'histoire, l'emmure, la renfrogne.</p> +<p>Ainsi les espaces de ma mémoire se couvraient peu à +peu de noms qui, en +s'ordonnant, en se composant les uns relativement aux autres, en nouant +entre eux des rapports de plus en plus nombreux, imitaient ces œuvres +d'art achevées où il n'y a pas une seule touche qui soit +isolée, où +chaque partie tour à tour reçoit des autres sa raison +d'être comme elle +leur impose la sienne.</p> +<p>Le nom de M. de Luxembourg étant revenu sur le tapis, +l'ambassadrice de +Turquie raconta que le grand-père de la jeune femme (celui qui +avait +cette immense fortune venue des farines et des pâtes) ayant +invité M. de +Luxembourg à déjeuner, celui-ci avait refusé en +faisant mettre sur +l'enveloppe: «M. de ***, meunier», à quoi le +grand-père avait répondu: +«Je suis d'autant plus désolé que vous n'ayez pas +pu venir, mon cher +ami, que j'aurais pu jouir de vous dans l'intimité, car nous +étions dans +l'intimité, nous étions en petit comité et il n'y +aurait eu au repas que +le meunier, son fils et vous.» Cette histoire était non +seulement +odieuse pour moi, qui savais l'impossibilité morale que mon cher +M. de +Nassau écrivît au grand-père de sa femme (duquel du +reste il savait +devoir hériter) en le qualifiant de «meunier»; mais +encore la stupidité +éclatait dès les premiers mots, l'appellation de meunier +étant trop +évidemment placée pour amener le titre de la fable de La +Fontaine. Mais +il y a dans le faubourg Saint-Germain une niaiserie telle, quand la +malveillance l'aggrave, que chacun trouva que c'était +envoyé et que le +grand-père, dont tout le monde déclara aussitôt de +confiance que c'était +un homme remarquable, avait montré plus d'esprit que son +petit-gendre. +Le duc de Châtellerault voulut profiter de cette histoire pour +raconter +celle que j'avais entendue au café: «Tout le monde se +couchait», mais +dès les premiers mots et quand il eut dit la prétention +de M. de +Luxembourg que, devant sa femme, M. de Guermantes se levât, la +duchesse +l'arrêta et protesta: «Non, il est bien ridicule, mais tout +de même pas +à ce point.» J'étais intimement persuadé que +toutes les histoires +relatives à M. de Luxembourg étaient pareillement fausses +et que, +chaque fois que je me trouverais en présence d'un des acteurs ou +des +témoins, j'entendrais le même démenti. Je me +demandai cependant si celui +de M<sup>me</sup> de Guermantes était dû au souci de la +vérité ou à l'amour-propre. +En tout cas, ce dernier céda devant la malveillance, car elle +ajouta en +riant: «Du reste, j'ai eu ma petite avanie aussi, car il m'a +invitée à +goûter, désirant me faire connaître la +grande-duchesse de Luxembourg; +c'est ainsi qu'il a le bon goût d'appeler sa femme en +écrivant à sa +tante. Je lui ai répondu mes regrets et j'ai ajouté: +«Quant à «la +grande-duchesse de Luxembourg», entre guillemets, dis-lui que si +elle +vient me voir je suis chez moi après 5 heures tous les +jeudis.» J'ai +même eu une seconde avanie. Étant à Luxembourg je +lui ai téléphoné de +venir me parler à l'appareil. Son Altesse allait +déjeuner, venait de +déjeuner, deux heures se passèrent sans résultat +et j'ai usé alors d'un +autre moyen: «Voulez-vous dire au comte de Nassau de venir me +parler?» +Piqué au vif, il accourut à la minute même.» +Tout le monde rit du récit +de la duchesse et d'autres analogues, c'est-à-dire, j'en suis +convaincu, +de mensonges, car d'homme plus intelligent, meilleur, plus fin, +tranchons le mot, plus exquis que ce Luxembourg-Nassau, je n'en ai +jamais rencontré. La suite montrera que c'était moi qui +avais raison. Je +dois reconnaître qu'au milieu de toutes ses +«rosseries», M<sup>me</sup> de +Guermantes eut pourtant une phrase gentille. «Il n'a pas toujours +été +comme cela, dit-elle. Avant de perdre la raison, d'être, comme +dans les +livres, l'homme qui se croit devenu roi, il n'était pas +bête, et même, +dans les premiers temps de ses fiançailles, il en parlait d'une +façon +assez sympathique comme d'un bonheur inespéré: +«C'est un vrai conte de +fées, il faudra que je fasse mon entrée au Luxembourg +dans un carrosse +de féerie», disait-il à son oncle d'Ornessan qui +lui répondit, car, vous +savez, c'est pas grand le Luxembourg: «Un carrosse de +féerie, je crains +que tu ne puisses pas entrer. Je te conseille plutôt la voiture +aux +chèvres.» Non seulement cela ne fâcha pas Nassau, +mais il fut le premier +à nous raconter le mot et à en rire.»</p> +<p>«Ornessan est plein d'esprit, il a de qui tenir, sa +mère est Montjeu. Il +va bien mal, le pauvre Ornessan.» Ce nom eut la vertu +d'interrompre les +fades méchancetés qui se seraient déroulées +à l'infini. En effet M. de +Guermantes expliqua que l'arrière-grand'mère de M. +d'Ornessan était la +sœur de Marie de Castille Montjeu, femme de Timoléon de +Lorraine, et par +conséquent tante d'Oriane. De sorte que la conversation retourna +aux +généalogies, cependant que l'imbécile ambassadrice +de Turquie me +soufflait à l'oreille: «Vous avez l'air d'être +très bien dans les +papiers du duc de Guermantes, prenez garde», et comme je +demandais +l'explication: «Je veux dire, vous comprendrez à demi-mot, +que c'est un +homme à qui on pourrait confier sans danger sa fille, mais non +son +fils.» Or, si jamais homme au contraire aima passionnément +et +exclusivement les femmes, ce fut bien le duc de Guermantes. Mais +l'erreur, la contre-vérité naïvement crue +étaient pour l'ambassadrice +comme un milieu vital hors duquel elle ne pouvait se mouvoir. +«Son frère +Mémé, qui m'est, du reste, pour d'autres raisons (il ne +la saluait pas), +foncièrement antipathique, a un vrai chagrin des mœurs du duc. +De même +leur tante Villeparisis. Ah! je l'adore. Voilà une sainte femme, +le vrai +type des grandes dames d'autrefois. Ce n'est pas seulement la vertu +même, mais la réserve. Elle dit encore: +«Monsieur» à l'ambassadeur +Norpois qu'elle voit tous les jours et qui, entre parenthèses, a +laissé +un excellent souvenir en Turquie.»</p> +<p>Je ne répondis même pas à l'ambassadrice afin +d'entendre les +généalogies. Elles n'étaient pas toutes +importantes. Il arriva même, au +cours de la conversation, qu'une des alliances inattendues, que +m'apprit +M. de Guermantes, était une mésalliance, mais non sans +charme, car, +unissant, sous la monarchie de juillet, le duc de Guermantes et le duc +de Fezensac aux deux ravissantes filles d'un illustre navigateur elle +donnait ainsi aux deux duchesses le piquant imprévu d'une +grâce +exotiquement bourgeoise, louisphilippement indienne. Ou bien, sous +Louis +XIV, un Norpois avait épousé la fille du duc de +Mortemart, dont le titre +illustre frappait, dans le lointain de cette époque, le nom que +je +trouvais terne et pouvais croire récent de Norpois, y ciselait +profondément la beauté d'une médaille. Et dans ces +cas-là d'ailleurs, ce +n'était pas seulement le nom moins connu qui +bénéficiait du +rapprochement: l'autre, devenu banal à force d'éclat, me +frappait +davantage sous cet aspect nouveau et plus obscur, comme, parmi les +portraits d'un éblouissant coloriste, le plus saisissant est +parfois un +portrait tout en noir. La mobilité nouvelle dont me semblaient +doués +tous ces noms, venant se placer à côté d'autres +dont je les aurais crus +si loin, ne tenait pas seulement à mon ignorance; ces +chassés-croisés +qu'ils faisaient dans mon esprit, ils ne les avaient pas +effectués moins +aisément dans ces époques où un titre, +étant toujours attaché à une +terre, la suivait d'une famille dans une autre, si bien que, par +exemple, dans la belle construction féodale qu'est le titre de +duc de +Nemours ou de duc de Chevreuse, je pouvais découvrir +successivement, +blottis comme dans la demeure hospitalière d'un +Bernard-l'ermite, un +Guise, un prince de Savoie, un Orléans, un Luynes. Parfois +plusieurs +restaient en compétition pour une même coquille; pour la +principauté +d'Orange, la famille royale des Pays-Bas et MM. de Mailly-Nesle; pour +le +duché de Brabant, le baron de Charlus et la famille royale de +Belgique; +tant d'autres pour les titres de prince de Naples, de duc de Parme, de +duc de Reggio. Quelquefois c'était le contraire, la coquille +était +depuis si longtemps inhabitée par les propriétaires morts +depuis +longtemps, que je ne m'étais jamais avisé que tel nom de +château eût pu +être, à une époque en somme très peu +reculée, un nom de famille. Aussi, +comme M. de Guermantes répondait à une question de M. de +Beauserfeuil: +«Non, ma cousine était une royaliste enragée, +c'était la fille du +marquis de Féterne, qui joua un certain rôle dans la +guerre des +Chouans», à voir ce nom de Féterne, qui depuis mon +séjour à Balbec était +pour moi un nom de château, devenir ce que je n'avais jamais +songé qu'il +eût pu être, un nom de famille, j'eus le même +étonnement que dans une +féerie où des tourelles et un perron s'animent et +deviennent des +personnes. Dans cette acception-là, on peut dire que l'histoire, +même +simplement généalogique, rend la vie aux vieilles +pierres. Il y eut dans +la société parisienne des hommes qui y jouèrent un +rôle aussi +considérable, qui y furent plus recherchés par leur +élégance ou par leur +esprit, et eux-mêmes d'une aussi haute naissance que le duc de +Guermantes ou le duc de La Trémoille. Ils sont aujourd'hui +tombés dans +l'oubli, parce que, comme ils n'ont pas eu de descendants, leur nom, +qu'on n'entend plus jamais, résonne comme un nom inconnu; tout +au plus +un nom de chose, sous lequel nous ne songeons pas à +découvrir le nom +d'hommes, survit-il en quelque château, quelque village lointain. +Un +jour prochain le voyageur qui, au fond de la Bourgogne, +s'arrêtera dans +le petit village de Charlus pour visiter son église, s'il n'est +pas +assez studieux ou se trouve trop pressé pour en examiner les +pierres +tombales, ignorera que ce nom de Charlus fut celui d'un homme qui +allait +de pair avec les plus grands. Cette réflexion me rappela qu'il +fallait +partir et que, tandis que j'écoutais M. de Guermantes parler +généalogies, l'heure approchait où j'avais +rendez-vous avec son frère. +Qui sait, continuais-je à penser, si un jour Guermantes +lui-même +paraîtra autre chose qu'un nom de lieu, sauf aux +archéologues arrêtés +par hasard à Combray, et qui devant le vitrail de Gilbert le +Mauvais +auront la patience d'écouter les discours du successeur de +Théodore ou +de lire le guide du curé. Mais tant qu'un grand nom n'est pas +éteint, il +maintient en pleine lumière ceux qui le portèrent; et +c'est sans doute, +pour une part, l'intérêt qu'offrait à mes yeux +l'illustration de ces +familles, qu'on peut, en partant d'aujourd'hui, les suivre en remontant +degré par degré jusque bien au delà du XIV<sup>e</sup> +siècle, retrouver des +Mémoires et des correspondances de tous les ascendants de M. de +Charlus, +du prince d'Agrigente, de la princesse de Parme, dans un passé +où une +nuit impénétrable couvrirait les origines d'une famille +bourgeoise, et +où nous distinguons, sous la projection lumineuse et +rétrospective d'un +nom, l'origine et la persistance de certaines caractéristiques +nerveuses, de certains vices, des désordres de tels ou tels +Guermantes. +Presque pathologiquement pareils à ceux d'aujourd'hui, ils +excitent de +siècle en siècle l'intérêt alarmé de +leurs correspondants, qu'ils soient +antérieurs à la princesse Palatine et à M<sup>me</sup> +de Motteville, ou +postérieurs au prince de Ligne.</p> +<p>D'ailleurs, ma curiosité historique était faible en +comparaison du +plaisir esthétique. Les noms cités avaient pour effet de +désincarner les +invités de la duchesse, lesquels avaient beau s'appeler le +prince +d'Agrigente ou de Cystira, que leur masque de chair et d'inintelligence +ou d'intelligence communes avait changé en hommes quelconques, +si bien +qu'en somme j'avais atterri au paillasson du vestibule, non pas comme +au +seuil, ainsi que je l'avais cru, mais au terme du monde enchanté +des +noms. Le prince d'Agrigente lui-même, dès que j'eus +entendu que sa mère +était Damas, petite-fille du duc de Modène, fut +délivré, comme d'un +compagnon chimique instable, de la figure et des paroles qui +empêchaient +de le reconnaître, et alla former avec Damas et Modène, +qui eux +n'étaient que des titres, une combinaison infiniment plus +séduisante. +Chaque nom déplacé par l'attirance d'un autre avec lequel +je ne lui +avais soupçonné aucune affinité, quittait la place +immuable qu'il +occupait dans mon cerveau, où l'habitude l'avait terni, et, +allant +rejoindre les Mortemart, les Stuarts ou les Bourbons, dessinait avec +eux +des rameaux du plus gracieux effet et d'un coloris changeant. Le nom +même de Guermantes recevait de tous les beaux noms éteints +et d'autant +plus ardemment rallumés, auxquels j'apprenais seulement qu'il +était +attaché, une détermination nouvelle, purement +poétique. Tout au plus, à +l'extrémité de chaque renflement de la tige +altière, pouvais-je la voir +s'épanouir en quelque figure de sage roi ou d'illustre +princesse, comme +le père d'Henri IV ou la duchesse de Longueville. Mais comme ces +faces, +différentes en cela de celles des convives, n'étaient +empâtées pour moi +d'aucun résidu d'expérience matérielle et de +médiocrité mondaine, elles +restaient, en leur beau dessin et leurs changeants reflets, +homogènes à +ces noms, qui, à intervalles réguliers, chacun d'une +couleur différente, +se détachaient de l'arbre généalogique de +Guermantes, et ne troublaient +d'aucune matière étrangère et opaque les bourgeons +translucides, +alternants et multicolores, qui, tels qu'aux antiques vitraux de +Jessé +les ancêtres de Jésus, fleurissaient de l'un et l'autre +côté de l'arbre +de verre.</p> +<p>A plusieurs reprises déjà j'avais voulu me retirer et, +plus que pour +toute autre raison, à cause de l'insignifiance que ma +présence imposait +à cette réunion, l'une pourtant de celles que j'avais +longtemps +imaginées si belles, et qui sans doute l'eût +été si elle n'avait pas eu +de témoin gênant. Du moins mon départ allait +permettre aux invités, une +fois que le profane ne serait plus là, de se constituer enfin en +comité +secret. Ils allaient pouvoir célébrer les mystères +pour la célébration +desquels ils s'étaient réunis, car ce n'était pas +évidemment pour +parler de Frans Hals ou de l'avarice et pour en parler de la même +façon +que font les gens de la bourgeoisie. On ne disait que des riens, sans +doute parce que j'étais là, et j'avais des remords, en +voyant toutes ces +jolies femmes séparées, de les empêcher, par ma +présence, de mener, dans +le plus précieux de ses salons, la vie mystérieuse du +faubourg +Saint-Germain. Mais ce départ que je voulais à tout +instant effectuer, +M. et M<sup>me</sup> de Guermantes poussaient l'esprit de sacrifice +jusqu'à le +reculer en me retenant. Chose plus curieuse encore, plusieurs des dames +qui étaient venues, empressées, ravies, parées, +constellées de +pierreries, pour n'assister, par ma faute, qu'à une fête +qui ne +différait pas plus essentiellement de celles qui se donnent +ailleurs que +dans le faubourg Saint-Germain, qu'on ne se sent à Balbec dans +une ville +qui diffère de ce que nos yeux ont coutume de voir—plusieurs de +ces +dames se retirèrent, non pas déçues, comme elles +auraient dû l'être, +mais remerciant avec effusion M<sup>me</sup> de Guermantes de la +délicieuse soirée +qu'elles avaient passée, comme si, les autres jours, ceux +où je n'étais +pas là, il ne se passait pas autre chose.</p> +<p>Était-ce vraiment à cause de dîners tels que +celui-ci que toutes ces +personnes faisaient toilette et refusaient de laisser +pénétrer des +bourgeoises dans leurs salons si fermés, pour des dîners +tels que +celui-ci? pareils si j'avais été absent? J'en eus un +instant le soupçon, +mais il était trop absurde. Le simple bon sens me permettait de +l'écarter. Et puis, si je l'avais accueilli, que serait-il +resté du nom +de Guermantes, déjà si dégradé depuis +Combray?</p> +<p>Au reste ces filles fleurs étaient, à un degré +étrange, faciles à être +contentées par une autre personne, ou désireuses de la +contenter, car +plus d'une, à laquelle je n'avais tenu pendant toute la +soirée que deux +ou trois propos dont la stupidité m'avait fait rougir, tint, +avant de +quitter le salon, à venir me dire, en fixant sur moi ses beaux +yeux +caressants, tout en redressant la guirlande d'orchidées qui +contournait +sa poitrine, quel plaisir intense elle avait eu à me +connaître, et me +parler—allusion voilée à une invitation à +dîner—de son désir +«d'arranger quelque chose», après qu'elle aurait +«pris jour» avec M<sup>me</sup> de +Guermantes. Aucune de ces dames fleurs ne partit avant la princesse de +Parme. La présence de celle-ci—on ne doit pas s'en aller avant +une +Altesse—était une des deux raisons, non devinées par moi, +pour +lesquelles la duchesse avait mis tant d'insistance à ce que je +restasse. +Dès que M<sup>me</sup> de Parme fut levée, ce fut comme +une délivrance. Toutes les +dames ayant fait une génuflexion devant la princesse, qui les +releva, +reçurent d'elle dans un baiser, et comme une +bénédiction qu'elles +eussent demandée à genou, la permission de demander son +manteau et ses +gens. De sorte que ce fut, devant la porte, comme une récitation +criée +de grands noms de l'Histoire de France. La princesse de Parme avait +défendu à M<sup>me</sup> de Guermantes de descendre +l'accompagner jusqu'au +vestibule de peur qu'elle ne prît froid, et le duc avait +ajouté: +«Voyons, Oriane, puisque Madame le permet, rappelez-vous ce que +vous a +dit le docteur.»</p> +<p>«Je crois que la princesse de Parme a été <i>très +contente</i> de dîner avec +vous.» Je connaissais la formule. Le duc avait traversé +tout le salon +pour venir la prononcer devant moi, d'un air obligeant et +pénétré, comme +s'il me remettait un diplôme ou m'offrait des petits fours. Et je +sentis +au plaisir qu'il paraissait éprouver à ce +moment-là, et qui donnait une +expression momentanément si douce à son visage, que le +genre de soins +que cela représentait pour lui était de ceux dont il +s'acquitterait +jusqu'à la fin extrême de sa vie, comme de ces fonctions +honorifiques et +aisées que, même gâteux, on conserve encore.</p> +<p>Au moment où j'allais partir, la dame d'honneur de la +princesse rentra +dans le salon, ayant oublié d'emporter de merveilleux œillets, +venus de +Guermantes, que la duchesse avait donnés à M<sup>me</sup> +de Parme. La dame +d'honneur était assez rouge, on sentait qu'elle avait +été bousculée, car +la princesse, si bonne envers tout le monde, ne pouvait retenir son +impatience devant la niaiserie de sa suivante. Aussi celle-ci +courait-elle vite en emportant les œillets, mais, pour garder son air +à +l'aise et mutin, elle jeta en passant devant moi: «La princesse +trouve +que je suis en retard, elle voudrait que nous fussions parties et avoir +les œillets tout de même. Dame! je ne suis pas un petit oiseau, +je ne +peux pas être à plusieurs endroits à la fois.»</p> +<p>Hélas! la raison de ne pas se lever avant une Altesse +n'était pas la +seule. Je ne pus pas partir immédiatement, car il y en avait une +autre: +c'était que ce fameux luxe, inconnu aux Courvoisier, dont les +Guermantes, opulents ou à demi ruinés, excellaient +à faire jouir leurs +amis, n'était pas qu'un luxe matériel et comme je l'avais +expérimenté +souvent avec Robert de Saint-Loup, mais aussi un luxe de paroles +charmantes, d'actions gentilles, toute une élégance +verbale, alimentée +par une véritable richesse intérieure. Mais comme +celle-ci, dans +l'oisiveté mondaine, reste sans emploi, elle s'épanchait +parfois, +cherchait un dérivatif en une sorte d'effusion fugitive, +d'autant plus +anxieuse, et qui aurait pu, de la part de M<sup>me</sup> de Guermantes, +faire +croire à de l'affection. Elle l'éprouvait d'ailleurs au +moment où elle +la laissait déborder, car elle trouvait alors, dans la +société de l'ami +ou de l'amie avec qui elle se trouvait, une sorte d'ivresse, nullement +sensuelle, analogue à celle que la musique donne à +certaines personnes; +il lui arrivait de détacher une fleur de son corsage, un +médaillon et de +les donner à quelqu'un avec qui elle eût souhaité +de faire durer la +soirée, tout en sentant avec mélancolie qu'un tel +prolongement n'aurait +pu mener à autre chose qu'à de vaines causeries où +rien n'aurait passé +du plaisir nerveux de l'émotion passagère, semblables aux +premières +chaleurs du printemps par l'impression qu'elles laissent de lassitude +et +de tristesse. Quant à l'ami, il ne fallait pas qu'il fût +trop dupe des +promesses, plus grisantes qu'aucune qu'il eût jamais entendue, +proférées +par ces femmes, qui, parce qu'elles ressentent avec tant de force la +douceur d'un moment, font de lui, avec une délicatesse, une +noblesse +ignorées des créatures normales, un chef-d'œuvre +attendrissant de grâce +et de bonté, et n'ont plus rien à donner +d'elles-mêmes après qu'un autre +moment est venu. Leur affection ne survit pas à l'exaltation qui +la +dicte; et la finesse d'esprit qui les avait amenées alors +à deviner +toutes les choses que vous désiriez entendre et à vous +les dire, leur +permettra tout aussi bien, quelques jours plus tard, de saisir vos +ridicules et d'en amuser un autre de leurs visiteurs avec lequel elles +seront en train de goûter un de ces «moments +musicaux» qui sont si +brefs.</p> +<p>Dans le vestibule où je demandai à un valet de pied +mes snow-boots, que +j'avais pris par précaution contre la neige, dont il +était tombé +quelques flocons vite changés en boue, ne me rendant pas compte +que +c'était peu élégant, j'éprouvai, du sourire +dédaigneux de tous, une +honte qui atteignit son plus haut degré quand je vis que M<sup>me</sup> +de Parme +n'était pas partie et me voyait chaussant mes caoutchoucs +américains. La +princesse revint vers moi. «Oh! quelle bonne idée, +s'écria-t-elle, +comme c'est pratique! voilà un homme intelligent. Madame, il +faudra que +nous achetions cela», dit-elle à sa dame d'honneur, tandis +que l'ironie +des valets se changeait en respect et que les invités +s'empressaient +autour de moi pour s'enquérir où j'avais pu trouver ces +merveilles. +«Grâce à cela, vous n'aurez rien à craindre, +même s'il reneige et si +vous allez loin; il n'y a plus de saison», me dit la princesse.</p> +<p>—Oh! à ce point de vue, Votre Altesse Royale peut se +rassurer, +interrompit la dame d'honneur d'un air fin, il ne reneigera pas.</p> +<p>—Qu'en savez-vous, madame? demanda aigrement l'excellente princesse +de +Parme, que seule réussissait à agacer la bêtise de +sa dame d'honneur.</p> +<p>—Je peux l'affirmer à Votre Altesse Royale, il ne peut pas +reneiger, +c'est matériellement impossible.</p> +<p>—Mais pourquoi?</p> +<p>—Il ne peut plus neiger, on a fait le nécessaire pour cela: +on a jeté +du sel! La naïve dame ne s'aperçut pas de la colère +de la princesse et +de la gaieté des autres personnes, car, au lieu de se taire, +elle me dit +avec un sourire amène, sans tenir compte de mes +dénégations au sujet de +l'amiral Jurien de la Gravière: «D'ailleurs qu'importe? +Monsieur doit +avoir le pied marin. Bon sang ne peut mentir.»</p> +<p>Et ayant reconduit la princesse de Parme, M. de Guermantes me dit en +prenant mon pardessus: «Je vais vous aider à entrer votre +pelure.» Il ne +souriait même plus en employant cette expression, car celles qui +sont le +plus vulgaires étaient, par cela même, à cause de +l'affectation de +simplicité des Guermantes, devenues aristocratiques.</p> +<p>Une exaltation n'aboutissant qu'à la mélancolie, parce +qu'elle était +artificielle, ce fut aussi, quoique tout autrement que M<sup>me</sup> +de +Guermantes, ce que je ressentis une fois sorti enfin de chez elle, dans +la voiture qui allait me conduire à l'hôtel de M. de +Charlus. Nous +pouvons à notre choix nous livrer à l'une ou l'autre de +deux forces, +l'une s'élève de nous-même, émane de nos +impressions profondes; l'autre +nous vient du dehors. La première porte naturellement avec elle +une +joie, celle que dégage la vie des créateurs. L'autre +courant, celui qui +essaye d'introduire en nous le mouvement dont sont agitées des +personnes extérieures, n'est pas accompagné de plaisir; +mais nous +pouvons lui en ajouter un, par choc en retour, en une ivresse si +factice +qu'elle tourne vite à l'ennui, à la tristesse, +d'où le visage morne de +tant de mondains, et chez eux tant d'états nerveux qui peuvent +aller +jusqu'au suicide. Or, dans la voiture qui me menait chez M. de Charlus, +j'étais en proie à cette seconde sorte d'exaltation, bien +différente de +celle qui nous est donnée par une impression personnelle, comme +celle +que j'avais eue dans d'autres voitures, une fois à Combray, dans +la +carriole du Dr Percepied, d'où j'avais vu se peindre sur le +couchant les +clochers de Martainville; un jour, à Balbec, dans la +calèche de M<sup>me</sup> de +Villeparisis, en cherchant à démêler la +réminiscence que m'offrait une +allée d'arbres. Mais dans cette troisième voiture, ce que +j'avais devant +les yeux de l'esprit, c'étaient ces conversations qui m'avaient +paru si +ennuyeuses au dîner de M<sup>me</sup> de Guermantes, par exemple +les récits du +prince Von sur l'empereur d'Allemagne, sur le général +Botha et l'armée +anglaise. Je venais de les glisser dans le stéréoscope +intérieur à +travers lequel, dès que nous ne sommes plus nous-même, +dès que, doués +d'une âme mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que +des +autres, nous donnons du relief à ce qu'ils ont dit, à ce +qu'ils ont +fait. Comme un homme ivre plein de tendres dispositions pour le +garçon +de café qui l'a servi, je m'émerveillais de mon bonheur, +non ressenti +par moi, il est vrai, au moment même, d'avoir dîné +avec quelqu'un qui +connaissait si bien Guillaume II et avait raconté sur lui des +anecdotes, +ma foi, fort spirituelles. Et en me rappelant, avec l'accent allemand +du +prince, l'histoire du général Botha, je riais tout haut, +comme si ce +rire, pareil à certains applaudissements qui augmentent +l'admiration +intérieure, était nécessaire à ce +récit pour en corroborer le comique. +Derrière les verres grossissants, même ceux des jugements +de M<sup>me</sup> de +Guermantes qui m'avaient paru bêtes (par exemple, sur Frans Hals +qu'il +aurait fallu voir d'un tramway) prenaient une vie, une profondeur +extraordinaires. Et je dois dire que si cette exaltation tomba vite +elle +n'était pas absolument insensée. De même que nous +pouvons un beau jour +être heureux de connaître la personne que nous +dédaignions le plus, +parce qu'elle se trouve être liée avec une jeune fille que +nous aimons, +à qui elle peut nous présenter, et nous offre ainsi de +l'utilité et de +l'agrément, choses dont nous l'aurions crue à jamais +dénuée, il n'y a +pas de propos, pas plus que de relations, dont on puisse être +certain +qu'on ne tirera pas un jour quelque chose. Ce que m'avait dit M<sup>me</sup> +de +Guermantes sur les tableaux qui seraient intéressants à +voir, même d'un +tramway, était faux, mais contenait une part de +vérité qui me fut +précieuse dans la suite.</p> +<p>De même les vers de Victor Hugo qu'elle m'avait cités +étaient, il faut +l'avouer, d'une époque antérieure à celle +où il est devenu plus qu'un +homme nouveau, où il a fait apparaître dans +l'évolution une espèce +littéraire encore inconnue, douée d'organes plus +complexes. Dans ces +premiers poèmes, Victor Hugo pense encore, au lieu de se +contenter, +comme la nature, de donner à penser. Des +«pensées», il en exprimait +alors sous la forme la plus directe, presque dans le sens où le +duc +prenait le mot, quand, trouvant vieux jeu et encombrant que les +invités +de ses grandes fêtes, à Guermantes, fissent, sur l'album +du château, +suivre leur signature d'une réflexion +philosophico-poétique, il +avertissait les nouveaux venus d'un ton suppliant: «Votre nom, +mon cher, +mais pas de pensée!» Or, c'étaient ces +«pensées» de Victor Hugo (presque +aussi absentes de <i>la Légende des Siècles</i> que les +«airs», les +«mélodies» dans la deuxième manière +wagnérienne) que M<sup>me</sup> de Guermantes +aimait dans le premier Hugo. Mais pas absolument à tort. Elles +étaient +touchantes, et déjà autour d'elles, sans que la forme +eût encore la +profondeur où elle ne devait parvenir que plus tard, le +déferlement des +mots nombreux et des rimes richement articulées les rendait +inassimilables à ces vers qu'on peut découvrir dans un +Corneille, par +exemple, et où un romantisme intermittent, contenu, et qui nous +émeut +d'autant plus, n'a point pourtant pénétré +jusqu'aux sources physiques de +la vie, modifié l'organisme inconscient et +généralisable où s'abrite +l'idée. Aussi avais-je eu tort de me confiner jusqu'ici dans les +derniers recueils d'Hugo. Des premiers, certes, c'était +seulement d'une +part infime que s'ornait la conversation de M<sup>me</sup> de +Guermantes. Mais +justement, en citant ainsi un vers isolé on décuple sa +puissance +attractive. Ceux qui étaient entrés ou rentrés +dans ma mémoire, au cours +de ce dîner, aimantaient à leur tour, appelaient à +eux avec une telle +force les pièces au milieu desquelles ils avaient l'habitude +d'être +enclavés, que mes mains électrisées ne purent pas +résister plus de +quarante-huit heures à la force qui les conduisait vers le +volume où +étaient reliés les <i>Orientales</i> et les <i>Chants +du Crépuscule</i>. Je maudis +le valet de pied de Françoise d'avoir fait don à son pays +natal de mon +exemplaire des <i>Feuilles d'Automne</i>, et je l'envoyai sans perdre +un +instant en acheter un autre. Je relus ces volumes d'un bout à +l'autre, +et ne retrouvai la paix que quand j'aperçus tout d'un coup, +m'attendant +dans la lumière où elle les avait baignés, les +vers que m'avait cités +M<sup>me</sup> de Guermantes. Pour toutes ces raisons, les causeries +avec la +duchesse ressemblaient à ces connaissances qu'on puise dans une +bibliothèque de château, surannée, +incomplète, incapable de former une +intelligence, dépourvue de presque tout ce que nous aimons, mais +nous +offrant parfois quelque renseignement curieux, voire la citation d'une +belle page que nous ne connaissions pas, et dont nous sommes heureux +dans la suite de nous rappeler que nous en devons la connaissance +à une +magnifique demeure seigneuriale. Nous sommes alors, pour avoir +trouvé la +préface de Balzac à <i>la Chartreuse</i> ou des lettres +inédites de Joubert, +tentés de nous exagérer le prix de la vie que nous y +avons menée et dont +nous oublions, pour cette aubaine d'un soir, la frivolité +stérile.</p> +<p>A ce point de vue, si le monde n'avait pu au premier moment +répondre à +ce qu'attendait mon imagination, et devait par conséquent me +frapper +d'abord par ce qu'il avait de commun avec tous les mondes plutôt +que +par ce qu'il en avait de différent, pourtant il se +révéla à moi peu à +peu comme bien distinct. Les grands seigneurs sont presque les seules +gens de qui on apprenne autant que des paysans; leur conversation +s'orne +de tout ce qui concerne la terre, les demeures telles qu'elles +étaient +habitées autrefois, les anciens usages, tout ce que le monde de +l'argent +ignore profondément. A supposer que l'aristocrate le plus +modéré par ses +aspirations ait fini par rattraper l'époque où il vit, sa +mère, ses +oncles, ses grand'tantes le mettent en rapport, quand il se rappelle +son +enfance, avec ce que pouvait être une vie presque inconnue +aujourd'hui. +Dans la chambre mortuaire d'un mort d'aujourd'hui, M<sup>me</sup> de +Guermantes +n'eût pas fait remarquer, mais eût saisi +immédiatement tous les +manquements faits aux usages. Elle était choquée de voir +à un +enterrement des femmes mêlées aux hommes alors qu'il y a +une cérémonie +particulière qui doit être célébrée +pour les femmes. Quant au poêle dont +Bloch eût cru sans doute que l'usage était +réservé aux enterrements, à +cause des cordons du poêle dont on parle dans les comptes rendus +d'obsèques, M. de Guermantes pouvait se rappeler le temps +où, encore +enfant, il l'avait vu tenir au mariage de M. de Mailly-Nesle. Tandis +que +Saint-Loup avait vendu son précieux «Arbre +généalogique», d'anciens +portraits des Bouillon, des lettres de Louis XIII, pour acheter des +Carrière et des meubles modern style, M. et M<sup>me</sup> de +Guermantes, émus par +un sentiment où l'amour ardent de l'art jouait peut-être +un moindre rôle +et qui les laissait eux-mêmes plus médiocres, avaient +gardé leurs +merveilleux meubles de Boule, qui offraient un ensemble autrement +séduisant pour un artiste. Un littérateur eût de +même été enchanté de +leur conversation, qui eût été pour lui—car +l'affamé n'a pas besoin +d'un autre affamé—un dictionnaire vivant de toutes ces +expressions qui +chaque jour s'oublient davantage: des cravates à la +Saint-Joseph, des +enfants voués au bleu, etc., et qu'on ne trouve plus que chez +ceux qui +se font les aimables et bénévoles conservateurs du +passé. Le plaisir que +ressent parmi eux, beaucoup plus que parmi d'autres écrivains, +un +écrivain, ce plaisir n'est pas sans danger, car il risque de +croire que +les choses du passé ont un charme par elles-mêmes, de les +transporter +telles quelles dans son œuvre, mort-née dans ce cas, +dégageant un ennui +dont il se console en se disant: «C'est joli parce que c'est +vrai, cela +se dit ainsi.» Ces conversations aristocratiques avaient du +reste, chez +M<sup>me</sup> de Guermantes, le charme de se tenir dans un excellent +français. A +cause de cela elles rendaient légitime, de la part de la +duchesse, son +hilarité devant les mots «vatique», +«cosmique», «pythique», +«suréminent», qu'employait Saint-Loup,—de même +que devant ses meubles +de chez Bing.</p> +<p>Malgré tout, bien différentes en cela de ce que +j'avais pu ressentir +devant des aubépines ou en goûtant à une madeleine, +les histoires que +j'avais entendues chez M<sup>me</sup> de Guermantes m'étaient +étrangères. Entrées +un instant en moi, qui n'en étais que physiquement +possédé, on aurait +dit que (de nature sociale, et non individuelle) elles étaient +impatientes d'en sortir... Je m'agitais dans la voiture, comme une +pythonisse. J'attendais un nouveau dîner où je pusse +devenir moi même +une sorte de prince X..., de M<sup>me</sup> de Guermantes, et les +raconter. En +attendant, elles faisaient trépider mes lèvres qui les +balbutiaient et +j'essayais en vain de ramener à moi mon esprit vertigineusement +emporté +par une force centrifuge. Aussi est-ce avec une fiévreuse +impatience de +ne pas porter plus longtemps leur poids tout seul dans une voiture, +où +d'ailleurs je trompais le manque de conversation en parlant tout haut, +que je sonnai à la porte de M. de Charlus, et ce fut en longs +monologues +avec moi-même, où je me répétais tout ce que +j'allais lui narrer et ne +pensais plus guère à ce qu'il pouvait avoir à me +dire, que je passai +tout le temps que je restai dans un salon où un valet de pied me +fit +entrer, et que j'étais d'ailleurs trop agité pour +regarder. J'avais un +tel besoin que M. de Charlus écoutât les récits que +je brûlais de lui +faire, que je fus cruellement déçu en pensant que le +maître de la maison +dormait peut-être et qu'il me faudrait rentrer cuver chez moi mon +ivresse de paroles. Je venais en effet de m'apercevoir qu'il y avait +vingt-cinq minutes que j'étais, qu'on m'avait peut-être +oublié, dans ce +salon, dont, malgré cette longue attente, j'aurais tout au plus +pu dire +qu'il était immense, verdâtre, avec quelques portraits. Le +besoin de +parler n'empêche pas seulement d'écouter, mais de voir, et +dans ce cas +l'absence de toute description du milieu extérieur est +déjà une +description d'un état interne. J'allais sortir du salon pour +tâcher +d'appeler quelqu'un et, si je ne trouvais personne, de retrouver mon +chemin jusqu'aux antichambres et me faire ouvrir, quand, au moment +même +où je venais de me lever et de faire quelques pas sur le parquet +mosaïqué, un valet de chambre entra, l'air +préoccupé: «Monsieur le baron +a eu des rendez-vous jusqu'à maintenant, me dit-il. Il y a +encore +plusieurs personnes qui l'attendent. Je vais faire tout mon possible +pour qu'il reçoive monsieur, j'ai déjà fait +téléphoner deux fois au +secrétaire.»</p> +<p>—Non, ne vous dérangez pas, j'avais rendez-vous avec monsieur +le baron, +mais il est déjà bien tard, et, du moment qu'il est +occupé ce soir, je +reviendrai un autre jour.</p> +<p>—Oh! non, que monsieur ne s'en aille pas, s'écria le valet de +chambre. +M. le baron pourrait être mécontent. Je vais de nouveau +essayer. Je me +rappelai ce que j'avais entendu raconter des domestiques de M. de +Charlus et de leur dévouement à leur maître. On ne +pouvait pas tout à +fait dire de lui comme du prince de Conti qu'il cherchait à +plaire aussi +bien au valet qu'au ministre, mais il avait si bien su faire des +moindres choses qu'il demandait une espèce de faveur, que, le +soir, +quand, ses valets assemblés autour de lui à distance +respectueuse, après +les avoir parcourus du regard, il disait: «Coignet, le +bougeoir!» ou: +«Ducret, la chemise!», c'est en ronchonnant d'envie que les +autres se +retiraient, envieux de celui qui venait d'être distingué +par le maître. +Deux, même, lesquels s'exécraient, essayaient chacun de +ravir la faveur +à l'autre, en allant, sous le plus absurde prétexte, +faire une +commission au baron, s'il était monté plus tôt, +dans l'espoir d'être +investi pour ce soir-là de la charge du bougeoir ou de la +chemise. S'il +adressait directement la parole à l'un d'eux pour quelque chose +qui ne +fût pas du service, bien plus, si, l'hiver, au jardin, sachant un +de ses +cochers enrhumé, il lui disait au bout de dix minutes: +«Couvrez-vous», +les autres ne lui reparlaient pas de quinze jours, par jalousie, +à cause +de la grâce qui lui avait été faite. J'attendis +encore dix minutes et, +après m'avoir demandé de ne pas rester trop longtemps, +parce que M. le +baron fatigué avait dû faire éconduire plusieurs +personnes des plus +importantes, qui avaient pris rendez-vous depuis de longs jours, on +m'introduisit auprès de lui. Cette mise en scène autour +de M. de Charlus +me paraissait empreinte de beaucoup moins de grandeur que la +simplicité +de son frère Guermantes, mais déjà la porte +s'était ouverte, je venais +d'apercevoir le baron, en robe de chambre chinoise, le cou nu, +étendu +sur un canapé. Je fus frappé au même instant par la +vue d'un chapeau +haut de forme «huit reflets» sur une chaise avec une +pelisse, comme si +le baron venait de rentrer. Le valet de chambre se retira. Je croyais +que M. de Charlus allait venir à moi. Sans faire un seul +mouvement, il +fixa sur moi des yeux implacables. Je m'approchai de lui, lui dis +bonjour, il ne me tendit pas la main, ne me répondit pas, ne me +demanda +pas de prendre une chaise. Au bout d'un instant je lui demandai, comme +on ferait à un médecin mal élevé, s'il +était nécessaire que je restasse +debout. Je le fis sans méchante intention, mais l'air de +colère froide +qu'avait M. de Charlus sembla s'aggraver encore. J'ignorais, du reste, +que chez lui, à la campagne, au château de Charlus, il +avait l'habitude +après dîner, tant il aimait à jouer au roi, de +s'étaler dans un fauteuil +au fumoir, en laissant ses invités debout autour de lui. Il +demandait à +l'un du feu, offrait à l'autre un cigare, puis au bout de +quelques +instants disait: «Mais, Argencourt, asseyez-vous donc, prenez une +chaise, mon cher, etc.», ayant tenu à prolonger leur +station debout, +seulement pour leur montrer que c'était de lui que leur venait +la +permission de s'asseoir. «Mettez-vous dans le siège Louis +XIV», me +répondit-il d'un air impérieux et plutôt pour me +forcer à m'éloigner de +lui que pour m'inviter à m'asseoir. Je pris un fauteuil qui +n'était pas +loin. «Ah! voilà ce que vous appelez un siège Louis +XIV! je vois que +vous êtes instruit», s'écria-t-il avec +dérision. J'étais tellement +stupéfait que je ne bougeai pas, ni pour m'en aller comme je +l'aurais +dû, ni pour changer de siège comme il le voulait. +«Monsieur, me dit-il, +en pesant tous les termes, dont il faisait précéder les +plus +impertinents d'une double paire de consonnes, l'entretien que j'ai +condescendu à vous accorder, à la prière d'une +personne qui désire que +je ne la nomme pas, marquera pour nos relations le point final. Je ne +vous cacherai pas que j'avais espéré mieux; je forcerais +peut-être un +peu le sens des mots, ce qu'on ne doit pas faire, même avec qui +ignore +leur valeur, et par simple respect pour soi-même, en vous disant +que +j'avais eu pour vous de la sympathie. Je crois pourtant que +«bienveillance», dans son sens le plus efficacement +protecteur, +n'excéderait ni ce que je ressentais, ni ce que je me proposais +de +manifester. Je vous avais, dès mon retour à Paris, fait +savoir à Balbec +même que vous pouviez compter sur moi.» Moi qui me +rappelais sur quelle +incartade M. de Charlus s'était séparé de moi +à Balbec, j'esquissai un +geste de dénégation. «Comment! s'écria-t-il +avec colère, et en effet son +visage convulsé et blanc différait autant de son visage +ordinaire que la +mer quand, un matin de tempête, on aperçoit, au lieu de la +souriante +surface habituelle, mille serpents d'écume et de bave, vous +prétendez +que vous n'avez pas reçu mon message—presque une +déclaration—d'avoir à +vous souvenir de moi? Qu'y avait-il comme décoration autour du +livre que +je vous fis parvenir?»</p> +<p>—De très jolis entrelacs historiés, lui dis-je.</p> +<p>—Ah! répondit-il d'un air méprisant, les jeunes +Français connaissent +peu les chefs-d'œuvre de notre pays. Que dirait-on d'un jeune Berlinois +qui ne connaîtrait pas la <i>Walkyrie</i>? Il faut d'ailleurs +que vous ayez +des yeux pour ne pas voir, puisque ce chef-d'œuvre-là vous +m'avez dit +que vous aviez passé deux heures devant. Je vois que vous ne +vous y +connaissez pas mieux en fleurs qu'en styles; ne protestez pas pour les +styles, cria-t-il, d'un ton de rage suraigu, vous ne savez même +pas sur +quoi vous vous asseyez. Vous offrez à votre derrière une +chauffeuse +Directoire pour une bergère Louis XIV. Un de ces jours vous +prendrez les +genoux de M<sup>me</sup> de Villeparisis pour le lavabo, et on ne sait +pas ce que +vous y ferez. Pareillement, vous n'avez même pas reconnu dans la +reliure +du livre de Bergotte le linteau de <i>myosotis</i> de l'église +de Balbec. Y +avait-il une manière plus limpide de vous dire: «Ne +m'oubliez pas!»</p> +<p>Je regardais M. de Charlus. Certes sa tête magnifique, et qui +répugnait, +l'emportait pourtant sur celle de tous les siens; on eût dit +Apollon +vieilli; mais un jus olivâtre, hépatique, semblait +prêt à sortir de sa +bouche mauvaise; pour l'intelligence, on ne pouvait nier que la sienne, +par un vaste écart de compas, avait vue sur beaucoup de choses +qui +resteraient toujours inconnues au duc de Guermantes. Mais de quelques +belles paroles qu'il colorât ses haines, on sentait que, +même s'il y +avait tantôt de l'orgueil offensé, tantôt un amour +déçu, ou une rancune, +du sadisme, une taquinerie, une idée fixe, cet homme +était capable +d'assassiner et de prouver à force de logique et de beau langage +qu'il +avait eu raison de le faire et n'en était pas moins +supérieur de cent +coudées à son frère, sa belle-sœur, etc., etc.</p> +<p>—Comme dans les <i>Lances</i> de Vélasquez, continua-t-il, +le vainqueur +s'avance vers celui qui est le plus humble, comme le doit tout +être +noble, puisque j'étais tout et que vous n'étiez rien, +c'est moi qui ai +fait les premiers pas vers vous. Vous avez sottement répondu +à ce que ce +n'est pas à moi à appeler de la grandeur. Mais je ne me +suis pas laissé +décourager. Notre religion prêche la patience. Celle que +j'ai eue envers +vous me sera comptée, je l'espère, et de n'avoir fait que +sourire de ce +qui pourrait être taxé d'impertinence, s'il était +à votre portée d'en +avoir envers qui vous dépasse de tant de coudées; mais +enfin, monsieur, +de tout cela il n'est plus question. Je vous ai soumis à +l'épreuve que +le seul homme éminent de notre monde appelle avec esprit +l'épreuve de la +trop grande amabilité et qu'il déclare à bon droit +la plus terrible de +toutes, la seule qui puisse séparer le bon grain de l'ivraie. Je +vous +reprocherais à peine de l'avoir subie sans succès, car +ceux qui en +triomphent sont bien rares. Mais du moins, et c'est la conclusion que +je +prétends tirer des dernières paroles que nous +échangerons sur terre, +j'entends être à l'abri de vos inventions +calomniatrices.» Je n'avais +pas songé jusqu'ici que la colère de M. de Charlus +pût être causée par +un propos désobligeant qu'on lui eût +répété; j'interrogeai ma mémoire; +je n'avais parlé de lui à personne. Quelque +méchant l'avait fabriqué de +toutes pièces. Je protestai à M. de Charlus que je +n'avais absolument +rien dit de lui. «Je ne pense pas que j'aie pu vous fâcher +en disant à +M<sup>me</sup> de Guermantes que j'étais lié avec +vous.» Il sourit avec dédain, fit +monter sa voix jusqu'aux plus extrêmes registres, et là, +attaquant avec +douceur la note la plus aiguë et la plus insolente: «Oh! +monsieur, +dit-il en revenant avec une extrême lenteur à une +intonation naturelle, +et comme s'enchantant, au passage, des bizarreries de cette gamme +descendante, je pense que vous vous faites tort à +vous-même en vous +accusant d'avoir dit que nous étions «liés». +Je n'attends pas une très +grande exactitude verbale de quelqu'un qui prendrait facilement un +meuble de Chippendale pour une chaise rococo, mais enfin je ne pense +pas, ajouta-t-il, avec des caresses vocales de plus en plus narquoises +et qui faisaient flotter sur ses lèvres jusqu'à un +charmant sourire, je +ne pense pas que vous ayez dit, ni cru, que nous étions <i>liés</i>! +Quant à +vous être vanté de m'avoir été <i>présenté</i>, +d'avoir <i>causé avec moi</i>, de +me <i>connaître</i> un peu, d'avoir obtenu, presque sans +sollicitation, de +pouvoir être un jour mon <i>protégé</i>, je trouve +au contraire fort naturel +et intelligent que vous l'ayez fait. L'extrême différence +d'âge qu'il y +a entre nous me permet de reconnaître, sans ridicule, que cette +<i>présentation</i>, ces <i>causeries</i>, cette vague amorce +de <i>relations</i> +étaient pour vous, ce n'est pas à moi de dire un honneur, +mais enfin à +tout le moins un avantage dont je trouve que votre sottise fut non +point +de l'avoir divulgué, mais de n'avoir pas su le conserver. +J'ajouterai +même, dit-il, en passant brusquement et pour un instant de la +colère +hautaine à une douceur tellement empreinte de tristesse que je +croyais +qu'il allait se mettre à pleurer, que, quand vous avez +laissé sans +réponse la proposition que je vous ai faite à Paris, cela +m'a paru +tellement inouï de votre part à vous, qui m'aviez +semblé bien élevé et +d'une bonne famille <i>bourgeoise</i> (sur cet adjectif seul sa voix +eut un +petit sifflement d'impertinence), que j'eus la naïveté de +croire à +toutes les blagues qui n'arrivent jamais, aux lettres perdues, aux +erreurs d'adresses. Je reconnais que c'était de ma part une +grande +naïveté, mais saint Bonaventure préférait +croire qu'un bœuf pût voler +plutôt que son frère mentir. Enfin tout cela est +terminé, la chose ne +vous a pas plu, il n'en est plus question. Il me semble seulement que +vous auriez pu (et il y avait vraiment des pleurs dans sa voix), ne +fût-ce que par considération pour mon âge, +m'écrire. J'avais conçu pour +vous des choses infiniment séduisantes que je m'étais +bien gardé de vous +dire. Vous avez préféré refuser sans savoir, c'est +votre affaire. Mais, +comme je vous le dis, on peut toujours <i>écrire</i>. Moi +à votre place, et +même dans la mienne, je l'aurais fait. J'aime mieux à +cause de cela la +mienne que la vôtre, je dis à cause de cela, parce que je +crois que +toutes les places sont égales, et j'ai plus de sympathie pour un +intelligent ouvrier que pour bien des ducs. Mais je peux dire que je +préfère ma place, parce que ce que vous avez fait, dans +ma vie tout +entière qui commence à être assez longue, je sais +que je ne l'ai jamais +fait. (Sa tête était tournée dans l'ombre, je ne +pouvais pas voir si ses +yeux laissaient tomber des larmes comme sa voix donnait à le +croire.) Je +vous disais que j'ai fait cent pas au-devant de vous, cela a eu pour +effet de vous en faire faire deux cents en arrière. Maintenant +c'est à +moi de m'éloigner et nous ne nous connaîtrons plus. Je ne +retiendrai pas +votre nom, mais votre cas, afin que, les jours où je serais +tenté de +croire que les hommes ont du cœur, de la politesse, ou seulement +l'intelligence de ne pas laisser échapper une chance sans +seconde, je +me rappelle que c'est les situer trop haut. Non, que vous ayez dit que +vous me connaissiez quand c'était vrai—car maintenant cela va +cesser de +l'être—je ne puis trouver cela que naturel et je le tiens pour un +hommage, c'est-à-dire pour agréable. Malheureusement, +ailleurs et en +d'autres circonstances, vous avez tenu des propos fort +différents.</p> +<p>—Monsieur, je vous jure que je n'ai rien dit qui pût vous +offenser.</p> +<p>—Et qui vous dit que j'en suis offensé? s'écria-t-il +avec fureur en se +redressant violemment sur la chaise longue où il était +resté jusque-là +immobile, cependant que, tandis que se crispaient les blêmes +serpents +écumeux de sa face, sa voix devenait tour à tour +aiguë et grave comme +une tempête assourdissante et déchaînée. (La +force avec laquelle il +parlait d'habitude, et qui faisait se retourner les inconnus dehors, +était centuplée, comme l'est un <i>forte</i>, si, au +lieu d'être joué au +piano, il l'est à l'orchestre, et de plus se change en un <i>fortissimo</i>. +M. de Charlus hurlait.) Pensez-vous qu'il soit à votre +portée de +m'offenser? Vous ne savez donc pas à qui vous parlez? +Croyez-vous que la +salive envenimée de cinq cents petits bonshommes de vos amis, +juchés les +uns sur les autres, arriverait à baver seulement jusqu'à +mes augustes +orteils? Depuis un moment, au désir de persuader M. de Charlus +que je +n'avais jamais dit ni entendu dire de mal de lui avait +succédé une rage +folle, causée par les paroles que lui dictait uniquement, selon +moi, son +immense orgueil. Peut-être étaient-elles du reste l'effet, +pour une +partie du moins, de cet orgueil. Presque tout le reste venait d'un +sentiment que j'ignorais encore et auquel je ne fus donc pas coupable +de +ne pas faire sa part. J'aurais pu au moins, à défaut du +sentiment +inconnu, mêler à l'orgueil, si je m'étais souvenu +des paroles de M<sup>me</sup> de +Guermantes, un peu de folie. Mais à ce moment-là +l'idée de folie ne me +vint même pas à l'esprit. Il n'y avait en lui, selon moi, +que de +l'orgueil, en moi il n'y avait que de la fureur. Celle-ci (au moment +où +M. de Charlus cessant de hurler pour parler de ses augustes orteils, +avec une majesté qu'accompagnaient une moue, un vomissement de +dégoût à +l'égard de ses obscurs blasphémateurs), cette fureur ne +se contint +plus. D'un mouvement impulsif je voulus frapper quelque chose, et un +reste de discernement me faisant respecter un homme tellement plus +âgé +que moi, et même, à cause de leur dignité +artistique, les porcelaines +allemandes placées autour de lui, je me précipitai sur le +chapeau haut +de forme neuf du baron, je le jetai par terre, je le piétinai, +je +m'acharnai à le disloquer entièrement, j'arrachai la +coiffe, déchirai en +deux la couronne, sans écouter les vociférations de M. de +Charlus qui +continuaient et, traversant la pièce pour m'en aller, j'ouvris +la porte. +Des deux côtés d'elle, à ma grande +stupéfaction, se tenaient deux valets +de pied qui s'éloignèrent lentement pour avoir l'air de +s'être trouvés +là seulement en passant pour leur service. (J'ai su depuis leurs +noms, +l'un s'appelait Burnier et l'autre Charmel.) Je ne fus pas dupe un +instant de cette explication que leur démarche nonchalante +semblait me +proposer. Elle était invraisemblable; trois autres me le +semblèrent +moins: l'une que le baron recevait quelquefois des hôtes, contre +lesquels pouvant avoir besoin d'aide (mais pourquoi?), il jugeait +nécessaire d'avoir un poste de secours voisin; l'autre, +qu'attirés par +la curiosité, ils s'étaient mis aux écoutes, ne +pensant pas que je +sortirais si vite; la troisième, que toute la scène que +m'avait faite M. +de Charlus étant préparée et jouée, il leur +avait lui-même demandé +d'écouter, par amour du spectacle joint peut-être à +un «nunc erudimini» +dont chacun ferait son profit.</p> +<p>Ma colère n'avait pas calmé celle du baron, ma sortie +de la chambre +parut lui causer une vive douleur, il me rappela, me fit rappeler, et +enfin, oubliant qu'un instant auparavant, en parlant de «ses +augustes +orteils», il avait cru me faire le témoin de sa propre +déification, il +courut à toutes jambes, me rattrapa dans le vestibule et me +barra la +porte. «Allons, me dit-il, ne faites pas l'enfant, rentrez une +minute; +qui aime bien châtie bien, et si je vous ai bien +châtié, c'est que je +vous aime bien.» Ma colère était passée, je +laissai passer le mot +châtier et suivis le baron qui, appelant un valet de pied, fit +sans +aucun amour-propre emporter les miettes du chapeau détruit qu'on +remplaça par un autre.</p> +<p>—Si vous voulez me dire, monsieur, qui m'a perfidement +calomnié, dis-je +à M. de Charlus, je reste pour l'apprendre et confondre +l'imposteur. </p> +<p>—Qui? ne le savez-vous pas? Ne gardez-vous pas le souvenir de ce que +vous dites? Pensez-vous que les personnes qui me rendent le service de +m'avertir de ces choses ne commencent pas par me demander le secret? Et +croyez-vous que je vais manquer à celui que j'ai promis?</p> +<p>—Monsieur, c'est impossible que vous me le disiez? demandai-je en +cherchant une dernière fois dans ma tête (où je ne +trouvais personne) à +qui j'avais pu parler de M. de Charlus.</p> +<p>—Vous n'avez pas entendu que j'ai promis le secret à mon +indicateur, me +dit-il d'une voix claquante. Je vois qu'au goût des propos +abjects vous +joignez celui des insistances vaines. Vous devriez avoir au moins +l'intelligence de profiter d'un dernier entretien et de parler pour +dire +quelque chose qui ne soit pas exactement rien.</p> +<p>—Monsieur, répondis-je en m'éloignant, vous +m'insultez, je suis désarmé +puisque vous avez plusieurs fois mon âge, la partie n'est pas +égale; +d'autre part je ne peux pas vous convaincre, je vous ai juré que +je +n'avais rien dit.</p> +<p>—Alors je mens! s'écria-t-il d'un ton terrible, et en faisant +un tel +bond qu'il se trouva debout à deux pas de moi.</p> +<p>—On vous a trompé.</p> +<p>Alors d'une voix douce, affectueuse, mélancolique, comme dans +ces +symphonies qu'on joue sans interruption entre les divers morceaux, et +où +un gracieux scherzo aimable, idyllique, succède aux coups de +foudre du +premier morceau. «C'est très possible, me dit-il. En +principe, un propos +répété est rarement vrai. C'est votre faute si, +n'ayant pas profité des +occasions de me voir que je vous avais offertes, vous ne m'avez pas +fourni, par ces paroles ouvertes et quotidiennes qui créent la +confiance, le préservatif unique et souverain contre une parole +qui vous +représentait comme un traître. En tout cas, vrai ou faux, +le propos a +fait son œuvre. Je ne peux plus me dégager de l'impression qu'il +m'a +produite. Je ne peux même pas dire que qui aime bien châtie +bien, car je +vous ai bien châtié, mais je ne vous aime plus.» +Tout en disant ces +mots, il m'avait forcé à me rasseoir et avait +sonné. Un nouveau valet +de pied entra. «Apportez à boire, et dites d'atteler le +coupé.» Je dis +que je n'avais pas soif, qu'il était bien tard et que d'ailleurs +j'avais +une voiture. «On l'a probablement payée et +renvoyée, me dit-il, ne vous +en occupez pas. Je fais atteler pour qu'on vous ramène... Si +vous +craignez qu'il ne soit trop tard... j'aurais pu vous donner une chambre +ici...» Je dis que ma mère serait inquiète. +«Ah! oui, vrai ou faux, le +propos a fait son œuvre. Ma sympathie un peu prématurée +avait fleuri +trop tôt; et comme ces pommiers dont vous parliez +poétiquement à Balbec, +elle n'a pu résister à une première +gelée.» Si la sympathie de M. de +Charlus n'avait pas été détruite, il n'aurait +pourtant pas pu agir +autrement, puisque, tout en me disant que nous étions +brouillés, il me +faisait rester, boire, me demandait de coucher et allait me faire +reconduire. Il avait même l'air de redouter l'instant de me +quitter et +de se retrouver seul, cette espèce de crainte un peu anxieuse +que sa +belle-sœur et cousine Guermantes m'avait paru éprouver, il y +avait une +heure, quand elle avait voulu me forcer à rester encore un peu, +avec une +espèce de même goût passager pour moi, de même +effort pour faire +prolonger une minute. «Malheureusement, reprit-il, je n'ai pas le +don de +faire refleurir ce qui a été une fois détruit. Ma +sympathie pour vous +est bien morte. Rien ne peut la ressusciter. Je crois qu'il n'est pas +indigne de moi de confesser que je le regrette. Je me sens toujours un +peu comme le Booz de Victor Hugo: «Je suis veuf, je suis seul, et +sur +moi le soir tombe.»</p> +<p>Je traversai avec lui le grand salon verdâtre. Je lui dis, +tout à fait +au hasard, combien je le trouvais beau. «N'est-ce pas? me +répondit-il. +Il faut bien aimer quelque chose. Les boiseries sont de Bagard. Ce qui +est assez gentil, voyez-vous, c'est qu'elles ont été +faites pour les +sièges de Beauvais et pour les consoles. Vous remarquez, elles +répètent +le même motif décoratif qu'eux. Il n'existait plus que +deux demeures où +cela soit ainsi: le Louvre et la maison de M. d'Hinnisdal. Mais +naturellement, dès que j'ai voulu venir habiter dans cette rue, +il s'est +trouvé un vieil hôtel Chimay que personne n'avait jamais +vu puisqu'il +n'est venu ici que pour <i>moi</i>. En somme, c'est bien. Ça +pourrait +peut-être être mieux, mais enfin ce n'est pas mal. N'est-ce +pas, il y a +de jolies choses: le portrait de mes oncles, le roi de Pologne et le +roi +d'Angleterre, par Mignard. Mais qu'est-ce que je vous dis, vous le +savez +aussi bien que moi puisque vous avez attendu dans ce salon. Non? Ah! +C'est qu'on vous aura mis dans le salon bleu, dit-il d'un air soit +d'impertinence à l'endroit de mon incuriosité, soit de +supériorité +personnelle et de n'avoir pas demandé où on m'avait fait +attendre. +Tenez, dans ce cabinet, il y a tous les chapeaux portés par M<sup>me</sup> +Elisabeth, la princesse de Lamballe, et par la Reine. Cela ne vous +intéresse pas, on dirait que vous ne voyez pas. Peut-être +êtes-vous +atteint d'une affection du nerf optique. Si vous aimez davantage ce +genre de beauté, voici un arc-en-ciel de Turner qui commence +à briller +entre ces deux Rembrandt, en signe de notre réconciliation. Vous +entendez: Beethoven se joint à lui.» Et en effet on +distinguait les +premiers accords de la troisième partie de la Symphonie +pastorale,«la +joie après l'orage», exécutés non loin de +nous, au premier étage sans +doute, par des musiciens. Je demandai naïvement par quel hasard on +jouait cela et qui étaient les musiciens. «Eh bien! on ne +sait pas. On +ne sait jamais. Ce sont des musiques invisibles. C'est joli, n'est-ce +pas, me dit-il d'un ton légèrement impertinent et qui +pourtant rappelait +un peu l'influence et l'accent de Swann. Mais vous vous en fichez comme +un poisson d'une pomme. Vous voulez rentrer, quitte à manquer de +respect +à Beethoven et à moi. Vous portez contre vous-même +jugement et +condamnation», ajouta-t-il d'un air affectueux et triste, quand +le +moment fut venu que je m'en allasse. «Vous m'excuserez de ne pas +vous +reconduire comme les bonnes façons m'obligeraient à le +faire, me dit-il. +Désireux de ne plus vous revoir, il n'importe peu de passer cinq +minutes +de plus avec vous. Mais je suis fatigué et j'ai fort à +faire.» +Cependant, remarquant que le temps était beau: «Eh bien! +si, je vais +monter en voiture. Il fait un clair de lune superbe, que j'irai +regarder +au Bois après vous avoir reconduit. Comment! vous ne savez pas +vous +raser, même un soir où vous dînez en ville vous +gardez quelques poils, +me dit-il en me prenant le menton entre deux doigts pour ainsi dire +magnétisés, qui, après avoir résisté +un instant, remontèrent jusqu'à mes +oreilles comme les doigts d'un coiffeur. Ah! ce serait agréable +de +regarder ce «clair de lune bleu» au Bois avec quelqu'un +comme vous», me +dit-il avec une douceur subite et comme involontaire, puis, l'air +triste: «Car vous êtes gentil tout de même, vous +pourriez l'être plus +que personne, ajouta-t-il en me touchant paternellement +l'épaule. +Autrefois, je dois dire que je vous trouvais bien insignifiant.» +J'aurais dû penser qu'il me trouvait tel encore. Je n'avais +qu'à me +rappeler la rage avec laquelle il m'avait parlé, il y avait +à peine une +demi-heure. Malgré cela j'avais l'impression qu'il était, +en ce moment, +sincère, que son bon cœur l'emportait sur ce que je +considérais comme un +état presque délirant de susceptibilité et +d'orgueil. La voiture était +devant nous et il prolongeait encore la conversation. «Allons, +dit-il +brusquement, montez; dans cinq minutes nous allons être chez +vous. Et je +vous dirai un bonsoir qui coupera court et pour jamais à nos +relations. +C'est mieux, puisque nous devons nous quitter pour toujours, que nous +le +fassions comme en musique, sur un accord parfait.» Malgré +ces +affirmations solennelles que nous ne nous reverrions jamais, j'aurais +juré que M. de Charlus, ennuyé de s'être +oublié tout à l'heure et +craignant de m'avoir fait de la peine, n'eût pas +été fâché de me revoir +encore une fois. Je ne me trompais pas, car au bout d'un moment: +«Allons +bon! dit-il, voilà que j'ai oublié le principal. En +souvenir de madame +votre grand-mère, j'avais fait relier pour vous une +édition curieuse de +M<sup>me</sup> de Sévigné. Voilà qui va +empêcher cette entrevue d'être la dernière. +Il faut s'en consoler en se disant qu'on liquide rarement en un jour +des +affaires compliquées. Regardez combien de temps a duré le +Congrès de +Vienne.»</p> +<p>—Mais je pourrais la faire chercher sans vous déranger, +dis-je +obligeamment.</p> +<p>—Voulez-vous vous taire, petit sot, répondit-il avec +colère, et ne pas +avoir l'air grotesque de considérer comme peu de chose l'honneur +d'être +probablement (je ne dis pas certainement, car c'est peut-être un +valet +de chambre qui vous remettra les volumes) reçu par moi. Il se +ressaisit: +«Je ne veux pas vous quitter sur ces mots. Pas de dissonance +avant le +silence éternel de l'accord de dominante!» C'est pour ses +propres nerfs +qu'il semblait redouter son retour immédiatement après +d'âcres paroles +de brouille. «Vous ne vouliez pas venir jusqu'au Bois», me +dit-il d'un +ton non pas interrogatif mais affirmatif, et, à ce qu'il me +sembla, non +pas parce qu'il ne voulait pas me l'offrir, mais parce qu'il craignait +que son amour-propre n'essuyât un refus. «Eh bien +voilà, me dit-il en +traînant encore, c'est le moment où, comme dit Whistler, +les bourgeois +rentrent (peut-être voulait-il me prendre par l'amour-propre) et +où il +convient de commencer à regarder. Mais vous ne savez même +pas qui est +Whistler.» Je changeai de conversation et lui demandai si la +princesse +d'Iéna était une personne intelligente. M. de Charlus +m'arrêta, et +prenant le ton le plus méprisant que je lui connusse: «Ah! +monsieur, +vous faites allusion ici à un ordre de nomenclature où je +n'ai rien à +voir. Il y a peut-être une aristocratie chez les Tahitiens, mais +j'avoue +que je ne la connais pas. Le nom que vous venez de prononcer, c'est +étrange, a cependant résonné, il y a quelques +jours, à mes oreilles. On +me demandait si je condescendrais à ce que me fût +présenté le jeune duc +de Guastalla. La demande m'étonna, car le duc de Guastalla n'a +nul +besoin de se faire présenter à moi, pour la raison qu'il +est mon cousin +et me connaît de tout temps; c'est le fils de la princesse de +Parme, et +en jeune parent bien élevé, il ne manque jamais de venir +me rendre ses +devoirs le jour de l'an. Mais, informations prises, il ne s'agissait +pas +de mon parent, mais d'un fils de la personne qui vous intéresse. +Comme +il n'existe pas de princesse de ce nom, j'ai supposé qu'il +s'agissait +d'une pauvresse couchant sous le pont d'Iéna et qui avait pris +pittoresquement le titre de princesse d'Iéna, comme on dit la +Panthère +des Batignolles ou le Roi de l'Acier. Mais non, il s'agissait d'une +personne riche dont j'avais admiré à une exposition des +meubles fort +beaux et qui ont sur le nom du propriétaire la +supériorité de ne pas +être faux. Quant au prétendu duc de Guastalla, ce devait +être l'agent de +change de mon secrétaire, l'argent procure tant de choses. Mais +non; +c'est l'Empereur, paraît-il, qui s'est amusé à +donner à ces gens un +titre précisément indisponible. C'est peut-être une +preuve de puissance, +ou d'ignorance, ou de malice, je trouve surtout que c'est un fort +mauvais tour qu'il a joué ainsi à ces usurpateurs +malgré eux. Mais enfin +je ne puis vous donner d'éclaircissements sur tout cela, ma +compétence +s'arrête au faubourg Saint-Germain où, entre tous les +Courvoisier et +Gallardon, vous trouverez, si vous parvenez à découvrir +un introducteur, +de vieilles gales tirées tout exprès de Balzac et qui +vous amuseront. +Naturellement tout cela n'a rien à voir avec le prestige de la +princesse +de Guermantes, mais, sans moi et mon Sésame, la demeure de +celle-ci est +inaccessible.»</p> +<p>—C'est vraiment très beau, monsieur, à l'hôtel +de la princesse de +Guermantes.</p> +<p>—Oh! ce n'est pas très beau. C'est ce qu'il y a de plus beau; +après la +princesse toutefois.</p> +<p>—La princesse de Guermantes est supérieure à la +duchesse de Guermantes?</p> +<p>—Oh! cela n'a pas de rapport. (Il est à remarquer que, +dès que les gens +du monde ont un peu d'imagination, ils couronnent ou +détrônent, au gré +de leurs sympathies ou de leurs brouilles, ceux dont la situation +paraissait la plus solide et la mieux fixée.)</p> +<p>La duchesse de Guermantes (peut-être en ne l'appelant pas +Oriane +voulait-il mettre plus de distance entre elle et moi) est +délicieuse, +très supérieure à ce que vous avez pu deviner. +Mais enfin elle est +incommensurable avec sa cousine. Celle-ci est exactement ce que les +personnes des Halles peuvent s'imaginer qu'était la princesse de +Metternich, mais la Metternich croyait avoir lancé Wagner parce +qu'elle +connaissait Victor Maurel. La princesse de Guermantes, ou plutôt +sa +mère, a connu le vrai. Ce qui est un prestige, sans parler de +l'incroyable beauté de cette femme. Et rien que les jardins +d'Esther!</p> +<p>—On ne peut pas les visiter? </p> +<p>—Mais non, il faudrait être invité, mais on n'invite +jamais <i>personne</i> +à moins que j'intervienne. Mais aussitôt, retirant, +après l'avoir jeté, +l'appât de cette offre, il me tendit la main, car nous +étions arrivés +chez moi. «Mon rôle est terminé, monsieur; j'y +ajoute simplement ces +quelques paroles. Un autre vous offrira peut-être un jour sa +sympathie +comme j'ai fait. Que l'exemple actuel vous serve d'enseignement. Ne le +négligez pas. Une sympathie est toujours précieuse. Ce +qu'on ne peut pas +faire seul dans la vie, parce qu'il y a des choses qu'on ne peut +demander, ni faire, ni vouloir, ni apprendre par soi-même, on le +peut à +plusieurs et sans avoir besoin d'être treize comme dans le roman +de +Balzac, ni quatre comme dans <i>les Trois Mousquetaires</i>. +Adieu.»</p> +<p>Il devait être fatigué et avoir renoncé à +l'idée d'aller voir le clair +de lune car il me demanda de dire au cocher de rentrer. Aussitôt +il fit +un brusque mouvement comme s'il voulait se reprendre. Mais j'avais +déjà +transmis l'ordre et, pour ne pas me retarder davantage, j'allai sonner +à +ma porte, sans avoir plus pensé que j'avais affaire à M. +de Charlus, +relativement à l'empereur d'Allemagne, au général +Botha, des récits tout +à l'heure si obsédants, mais que son accueil inattendu et +foudroyant +avait fait s'envoler bien loin de moi.</p> +<p>En rentrant, je vis sur mon bureau une lettre que le jeune valet de +pied +de Françoise avait écrite à un de ses amis et +qu'il y avait oubliée. +Depuis que ma mère était absente, il ne reculait devant +aucun sans-gêne; +je fus plus coupable d'avoir celui de lire la lettre sans enveloppe, +largement étalée et qui, c'était ma seule excuse, +avait l'air de +s'offrir à moi.</p> +<p>«Cher ami et cousin,</p> +<p>«J'espère que la santé va toujours bien et qu'il +en est de même pour +toute la petite famille particulièrement pour mon jeune filleul +Joseph +dont je n'ai pas encore le plaisir de connaître mais dont je +préfère à +vous tous comme étant mon filleul, ces reliques du cœur ont +aussi leur +poussière, sur leurs restes sacrés ne portons pas les +mains. D'ailleurs +cher ami et cousin qui te dit que demain toi et ta chère femme +ma +cousine Marie, vous ne serez pas précipités tous deux +jusqu'au fond de +la mer, comme le matelot attaché en haut du grand mât, car +cette vie +n'est qu'une vallée obscure. Cher ami il faut te dire que ma +principale +occupation, de ton étonnement j'en suis certain, est maintenant +la +poésie que j'aime avec délices, car il faut bien +passé le temps. Aussi +cher ami ne sois pas trop surpris si je ne suis pas encore +répondu à ta +dernière lettre, à défaut du pardon laisse venir +l'oubli. Comme tu le +sais, la mère de Madame a trépassé dans des +souffrances inexprimables +qui l'ont assez fatiguée car elle a vu jusqu'à trois +médecins. Le jour +de ses obsèques fut un beau jour car toutes les relations de +Monsieur +étaient venues en foule ainsi que plusieurs ministres. On a mis +plus de +deux heures pour aller au cimetière, ce qui vous fera tous +ouvrir de +grands yeux dans votre village car on n'en fera certainement pas autant +pour la mère Michu. Aussi ma vie ne sera plus qu'un long +sanglot. Je +m'amuse énormément à la motocyclette dont j'ai +appris dernièrement. Que +diriez-vous, mes chers amis, si j'arrivais ainsi à toute vitesse +aux +Écorces. Mais là-dessus je ne me tairai pas plus car je +sens que +l'ivresse du malheur emporte sa raison. Je fréquente la duchesse +de +Guermantes, des personnes que tu as jamais entendu même le nom +dans nos +ignorants pays. Aussi c'est avec plaisir que j'enverrai les livres de +Racine, de Victor Hugo, de Pages choisies de Chênedollé, +d'Alfred de +Musset, car je voudrais guérir le pays qui ma donner le jour de +l'ignorance qui mène fatalement jusqu'au crime. Je ne vois plus +rien à +te dire et tanvoye comme le pélican lassé d'un long +voyage mes bonnes +salutations ainsi qu'à ta femme à mon filleul et à +ta sœur Rose. +Puisse-t-on ne pas dire d'elle: Et Rose elle n'a vécu que ce que +vivent +les roses, comme l'a dit Victor Hugo, le sonnet d'Arvers, Alfred de +Musset, tous ces grands génies qu'on a fait à cause de +cela mourir sur +les flammes du bûcher comme Jeanne d'Arc. A bientôt ta +prochaine +missive, reçois mes baisers comme ceux d'un frère.</p> +<p>«Périgot (Joseph).»</p> +<p>Nous sommes attirés par toute vie qui nous représente +quelque chose +d'inconnu, par une dernière illusion à détruire. +Malgré cela les +mystérieuses paroles, grâce auxquelles M. de Charlus +m'avait amené à +imaginer la princesse de Guermantes comme un être extraordinaire +et +différent de ce que je connaissais, ne suffisent pas à +expliquer la +stupéfaction où je fus, bientôt suivie de la +crainte d'être victime +d'une mauvaise farce machinée par quelqu'un qui eût voulu +me faire jeter +à la porte d'une demeure où j'irais sans être +invité, quand, environ +deux mois après mon dîner chez la duchesse et tandis que +celle-ci était +à Cannes, ayant ouvert une enveloppe dont l'apparence ne m'avait +averti +de rien d'extraordinaire, je lus ces mots imprimés sur une +carte: «La +princesse de Guermantes, née duchesse en Bavière, sera +chez elle le +***.» Sans doute être invité chez la princesse de +Guermantes n'était +peut-être pas, au point de vue mondain, quelque chose de plus +difficile +que dîner chez la duchesse, et mes faibles connaissances +héraldiques +m'avaient appris que le titre de prince n'est pas supérieur +à celui de +duc. Puis je me disais que l'intelligence d'une femme du monde ne peut +pas être d'une essence aussi hétérogène +à celle de ses congénères que le +prétendait M. de Charlus, et d'une essence si +hétérogène à celle d'une +autre femme. Mais mon imagination, semblable à Elstir en train +de rendre +un effet de perspective sans tenir compte des notions de physique qu'il +pouvait par ailleurs posséder, me peignait non ce que je savais, +mais ce +qu'elle voyait; ce qu'elle voyait, c'est-à-dire ce que lui +montrait le +nom. Or, même quand je ne connaissais pas la duchesse, le nom de +Guermantes précédé du titre de princesse, comme +une note ou une couleur +ou une quantité, profondément modifiée des valeurs +environnantes par le +«signe» mathématique ou esthétique qui +l'affecte, m'avait toujours +évoqué quelque chose de tout différent. Avec ce +titre on se trouve +surtout dans les Mémoires du temps de Louis XIII et de Louis +XIV, de la +Cour d'Angleterre, de la reine d'Écosse, de la duchesse +d'Aumale; et je +me figurais l'hôtel de la princesse de Guermantes comme plus ou +moins +fréquenté par la duchesse de Longueville et par le grand +Condé, desquels +la présence rendait bien peu vraisemblable que j'y +pénétrasse jamais.</p> +<p>Beaucoup de choses que M. de Charlus m'avait dites avaient +donné un +vigoureux coup de fouet à mon imagination et, faisant oublier +à celle-ci +combien la réalité l'avait déçue chez la +duchesse de Guermantes (il en +est des noms des personnes comme des noms des pays), l'avaient +aiguillée +vers la cousine d'Oriane. Au reste, M. de Charlus ne me trompa quelque +temps sur la valeur et la variété imaginaires des gens du +monde que +parce qu'il s'y trompait lui-même. Et cela peut-être parce +qu'il ne +faisait rien, n'écrivait pas, ne peignait pas, ne lisait +même rien d'une +manière sérieuse et approfondie. Mais, supérieur +aux gens du monde de +plusieurs degrés, si c'est d'eux et de leur spectacle qu'il +tirait la +matière de sa conversation, il n'était pas pour cela +compris par eux. +Parlant en artiste, il pouvait tout au plus dégager le charme +fallacieux +des gens du monde. Mais le dégager pour les artistes seulement, +à +l'égard desquels il eût pu jouer le rôle du renne +envers les Esquimaux; +ce précieux animal arrache pour eux, sur des roches +désertiques, des +lichens, des mousses qu'ils ne sauraient ni découvrir, ni +utiliser, mais +qui, une fois digérés par le renne, deviennent pour les +habitants de +l'extrême Nord un aliment assimilable.</p> +<p>A quoi j'ajouterai que ces tableaux que M. de Charlus faisait du +monde +étaient animés de beaucoup de vie par le mélange +de ses haines féroces +et de ses dévotes sympathies. Les haines dirigées surtout +contre les +jeunes gens, l'adoration excitée principalement par certaines +femmes.</p> +<p>Si parmi celles-ci, la princesse de Guermantes était +placée par M. de +Charlus sur le trône le plus élevé, ses +mystérieuses paroles sur +«l'inaccessible palais d'Aladin» qu'habitait sa cousine ne +suffisent pas +à expliquer ma stupéfaction.</p> +<p>Malgré ce qui tient aux divers points de vue subjectifs, dont +j'aurai à +parler, dans les grossissements artificiels, il n'en reste pas moins +qu'il y a quelque réalité objective dans tous ces +êtres, et par +conséquent différence entre eux.</p> +<p>Comment d'ailleurs en serait-il autrement? L'humanité que +nous +fréquentons et qui ressemble si peu à nos rêves est +pourtant la même +que, dans les Mémoires, dans les Lettres de gens remarquables, +nous +avons vue décrite et que nous avons souhaité de +connaître. Le vieillard +le plus insignifiant avec qui nous dînons est celui dont, dans un +livre +sur la guerre de 70, nous avons lu avec émotion la fière +lettre au +prince Frédéric-Charles. On s'ennuie à dîner +parce que l'imagination est +absente, et, parce qu'elle nous y tient compagnie, on s'amuse avec un +livre. Mais c'est des mêmes personnes qu'il est question. Nous +aimerions +avoir connu M<sup>me</sup> de Pompadour qui protégea si bien les +arts, et nous nous +serions autant ennuyés auprès d'elle qu'auprès des +modernes Égéries, +chez qui nous ne pouvons nous décider à retourner tant +elles sont +médiocres. Il n'en reste pas moins que ces différences +subsistent. Les +gens ne sont jamais tout à fait pareils les uns aux autres, leur +manière +de se comporter à notre égard, on pourrait dire à +amitié égale, trahit +des différences qui, en fin de compte, font compensation. Quand +je +connus M<sup>me</sup> de Montmorency, elle aima à me dire des +choses désagréables, +mais si j'avais besoin d'un service, elle jetait pour l'obtenir avec +efficacité tout ce qu'elle possédait de crédit, +sans rien ménager. +Tandis que telle autre, comme M<sup>me</sup> de Guermantes, n'eût +jamais voulu me +faire de peine, ne disait de moi que ce qui pouvait me faire plaisir, +me +comblait de toutes les amabilités qui formaient le riche train +de vie +moral des Guermantes, mais, si je lui avais demandé un rien en +dehors de +cela, n'eût pas fait un pas pour me le procurer, comme en ces +châteaux +où on a à sa disposition une automobile, un valet de +chambre, mais où il +est impossible d'obtenir un verre de cidre, non prévu dans +l'ordonnance +des fêtes. Laquelle était pour moi la véritable +amie, de M<sup>me</sup> de +Montmorency, si heureuse de me froisser et toujours prête +à me servir, +de M<sup>me</sup> de Guermantes, souffrant du moindre déplaisir +qu'on m'eût causé +et incapable du moindre effort pour m'être utile? D'autre part, +on +disait que la duchesse de Guermantes parlait seulement de +frivolités, et +sa cousine, avec l'esprit le plus médiocre, de choses toujours +intéressantes. Les formes d'esprit sont si variées, si +opposées, non +seulement dans la littérature, mais dans le monde, qu'il n'y a +pas que +Baudelaire et Mérimée qui ont le droit de se +mépriser réciproquement. +Ces particularités forment, chez toutes les personnes, un +système de +regards, de discours, d'actions, si cohérent, si despotique, que +quand +nous sommes en leur présence il nous semble supérieur au +reste. Chez M<sup>me</sup> +de Guermantes, ses paroles, déduites comme un +théorème de son genre +d'esprit, me paraissaient les seules qu'on aurait dû dire. Et +j'étais, +au fond, de son avis, quand elle me disait que M<sup>me</sup> de +Montmorency était +stupide et avait l'esprit ouvert à toutes les choses qu'elle ne +comprenait pas, ou quand, apprenant une méchanceté +d'elle, la duchesse +me disait: «C'est cela que vous appelez une bonne femme, c'est ce +que +j'appelle un monstre.» Mais cette tyrannie de la +réalité qui est devant +nous, cette évidence de la lumière de la lampe qui fait +pâlir l'aurore +déjà lointaine comme un simple souvenir, disparaissaient +quand j'étais +loin de M<sup>me</sup> de Guermantes, et qu'une dame différente +me disait, en se +mettant de plain-pied avec moi et jugeant la duchesse placée +fort +au-dessous de nous: «Oriane ne s'intéresse au fond +à rien, ni à +personne», et même (ce qui en présence de M<sup>me</sup> +de Guermantes eût semblé +impossible à croire tant elle-même proclamait le +contraire): «Oriane est +snob.» Aucune mathématique ne nous permettant de convertir +M<sup>me</sup> d'Arpajon +et M<sup>me</sup> de Montpensier en quantités homogènes, +il m'eût été impossible de +répondre si on me demandait laquelle me semblait +supérieure à l'autre.</p> +<p>Or, parmi les traits particuliers au salon de la princesse de +Guermantes, le plus habituellement cité était un certain +exclusivisme, +dû en partie à la naissance royale de la princesse, et +surtout le +rigorisme presque fossile des préjugés aristocratiques du +prince, +préjugés que d'ailleurs le duc et la duchesse ne +s'étaient pas fait +faute de railler devant moi, et qui, naturellement, devait me faire +considérer comme plus invraisemblable encore que m'eût +invité cet homme +qui ne comptait que les altesses et les ducs et à chaque +dîner, faisait +une scène parce qu'il n'avait pas eu à table la place +à laquelle il +aurait eu droit sous Louis XIV, place que, grâce à son +extrême érudition +en matière d'histoire et de généalogie, il +était seul à connaître. A +cause de cela, beaucoup de gens du monde tranchaient en faveur du duc +et +de la duchesse les différences qui les séparaient de +leurs cousins. «Le +duc et la duchesse sont beaucoup plus modernes, beaucoup plus +intelligents, ils ne s'occupent pas, comme les autres, que du nombre de +quartiers, leur salon est de trois cents ans en avance sur celui de +leur +cousin», étaient des phrases usuelles dont le souvenir me +faisait +maintenant frémir en regardant la carte d'invitation à +laquelle ils +donnaient beaucoup plus de chances de m'avoir été +envoyée par un +mystificateur.</p> +<p>Si encore le duc et la duchesse de Guermantes n'avaient pas +été à +Cannes, j'aurais pu tâcher de savoir par eux si l'invitation que +j'avais +reçue était véritable. Ce doute où +j'étais n'est pas même dû, comme je +m'en étais un moment flatté, au sentiment qu'un homme du +monde +n'éprouverait pas et qu'en conséquence un +écrivain, appartînt-il en +dehors de cela à la caste des gens du monde, devrait reproduire +afin +d'être bien «objectif» et de peindre chaque classe +différemment. J'ai, +en effet, trouvé dernièrement, dans un charmant volume de +Mémoires, la +notation d'incertitudes analogues à celles par lesquelles me +faisait +passer la carte d'invitation de la princesse. «Georges et moi (ou +Hély +et moi, je n'ai pas le livre sous la main pour vérifier), nous +grillions +si fort d'être admis dans le salon de M<sup>me</sup> Delessert, +qu'ayant reçu +d'elle une invitation, nous crûmes prudent, chacun de notre +côté, de +nous assurer que nous n'étions pas les dupes de quelque poisson +d'avril.» Or le narrateur n'est autre que le comte d'Haussonville +(celui +qui épousa la fille du duc de Broglie), et l'autre jeune homme +qui «de +son côté» va s'assurer s'il n'est pas le jouet d'une +mystification est, +selon qu'il s'appelle Georges ou Hély, l'un ou l'autre des deux +inséparables amis de M. d'Haussonville, M. d'Harcourt ou le +prince de +Chalais.</p> +<p>Le jour où devait avoir lieu la soirée chez la +princesse de Guermantes, +j'appris que le duc et la duchesse étaient revenus à +Paris depuis la +veille. Le bal de la princesse ne les eût pas fait revenir, mais +un de +leurs cousins était fort malade, et puis le duc tenait beaucoup +à une +redoute qui avait lieu cette nuit-là et où lui-même +devait paraître en +Louis XI et sa femme en Isabeau de Bavière. Et je résolus +d'aller la +voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n'étaient pas +encore +rentrés; je guettai d'abord d'une petite pièce, que je +croyais un bon +poste de vigie, l'arrivée de la voiture. En +réalité j'avais fort mal +choisi mon observatoire, d'où je distinguai à peine notre +cour, mais +j'en aperçus plusieurs autres ce qui, sans utilité pour +moi, me +divertit un moment. Ce n'est pas à Venise seulement qu'on a de +ces +points de vue sur plusieurs maisons à la fois qui ont +tenté les +peintres, mais à Paris tout aussi bien. Je ne dis pas Venise au +hasard. +C'est à ses quartiers pauvres que font penser certains quartiers +pauvres +de Paris, le matin, avec leurs hautes cheminées +évasées, auxquelles le +soleil donne les roses les plus vifs, les rouges les plus clairs; c'est +tout un jardin qui fleurit au-dessus des maisons, et qui fleurit en +nuances si variées, qu'on dirait, planté sur la ville, le +jardin d'un +amateur de tulipes de Delft ou de Haarlem. D'ailleurs l'extrême +proximité des maisons aux fenêtres opposées sur une +même cour y fait de +chaque croisée le cadre où une cuisinière +rêvasse en regardant à terre, +où plus loin une jeune fille se laisse peigner les cheveux par +une +vieille à figure, à peine distincte dans l'ombre, de +sorcière; ainsi +chaque cour fait pour le voisin de la maison, en supprimant le bruit +par +son intervalle, en laissant voir les gestes silencieux dans un +rectangle +placé sous verre par la clôture des fenêtres, une +exposition de cent +tableaux hollandais juxtaposés. Certes, de l'hôtel de +Guermantes on +n'avait pas le même genre de vues, mais de curieuses aussi, +surtout de +l'étrange point trigonométrique où je +m'étais placé et où le regard +n'était arrêté par rien jusqu'aux hauteurs +lointaines que formait, les +terrains relativement vagues qui précédaient étant +fort en pente, +l'hôtel de la princesse de Silistrie et de la marquise de +Plassac, +cousines très nobles de M. de Guermantes, et que je ne +connaissais pas. +Jusqu'à cet hôtel (qui était celui de leur +père, M. de Bréquigny), rien +que des corps de bâtiments peu élevés, +orientés des façons les plus +diverses et qui, sans arrêter la vue, prolongeaient la distance +de leurs +plans obliques. La tourelle en tuiles rouges de la remise où le +marquis +de Frécourt garait ses voitures se terminait bien par une +aiguille plus +haute, mais si mince qu'elle ne cachait rien, et faisait penser +à ces +jolies constructions anciennes de la Suisse, qui s'élancent +isolées au +pied d'une montagne. Tous ces points vagues et divergents, où se +reposaient les yeux, faisaient paraître plus +éloigné que s'il avait été +séparé de nous par plusieurs rues ou de nombreux +contreforts l'hôtel de +M<sup>me</sup> de Plassac, en réalité assez voisin mais +chimériquement éloigné +comme un paysage alpestre. Quand ses larges fenêtres +carrées, éblouies +de soleil comme des feuilles de cristal de roche, étaient +ouvertes pour +le ménage, on avait, à suivre aux différents +étages les valets de pied +impossibles à bien distinguer, mais qui battaient des tapis, le +même +plaisir qu'à voir, dans un paysage de Turner ou d'Elstir, un +voyageur en +diligence, ou un guide, à différents degrés +d'altitude du Saint-Gothard. +Mais de ce «point de vue» où je m'étais +placé, j'aurais risqué de ne pas +voir rentrer M. ou M<sup>me</sup> de Guermantes, de sorte que, lorsque +dans +l'après-midi je fus libre de reprendre mon guet, je me mis +simplement +sur l'escalier, d'où l'ouverture de la porte cochère ne +pouvait passer +inaperçue pour moi, et ce fut dans l'escalier que je me postai, +bien que +n'y apparussent pas, si éblouissantes avec leurs valets de pied +rendus +minuscules par l'éloignement et en train de nettoyer, les +beautés +alpestres de l'hôtel de Bréquigny et Tresmes. Or cette +attente sur +l'escalier devait avoir pour moi des conséquences si +considérables et me +découvrir un paysage, non plus turnérien, mais moral si +important, qu'il +est préférable d'en retarder le récit de quelques +instants, en le +faisant précéder d'abord par celui de ma visite aux +Guermantes quand je +sus qu'ils étaient rentrés. Ce fut le duc seul qui me +reçut dans sa +bibliothèque. Au moment où j'y entrais, sortit un petit +homme aux +cheveux tout blancs, l'air pauvre, avec une petite cravate noire comme +en avaient le notaire de Combray et plusieurs amis de mon +grand-père, +mais d'un aspect plus timide et qui, m'adressant de grands saluts, ne +voulut jamais descendre avant que je fusse passé. Le duc lui +cria de la +bibliothèque quelque chose que je ne compris pas, et l'autre +répondit +avec de nouveaux saluts adressés à la muraille, car le +duc ne pouvait le +voir, mais répétés tout de même sans fin, +comme ces inutiles sourires +des gens qui causent avec vous par le téléphone; il avait +une voix de +fausset, et me resalua avec une humilité d'homme d'affaires. Et +ce +pouvait d'ailleurs être un homme d'affaires de Combray, tant il +avait le +genre provincial, suranné et doux des petites gens, des +vieillards +modestes de là-bas. «Vous verrez Oriane tout à +l'heure, me dit le duc +quand je fus entré. Comme Swann doit venir tout à l'heure +lui apporter +les épreuves de son étude sur les monnaies de l'Ordre de +Malte, et, ce +qui est pis, une photographie immense où il a fait reproduire +les deux +faces de ces monnaies, Oriane a préféré s'habiller +d'abord, pour pouvoir +rester avec lui jusqu'au moment d'aller dîner. Nous sommes +déjà +encombrés d'affaires à ne pas savoir où les mettre +et je me demande où +nous allons fourrer cette photographie. Mais j'ai une femme trop +aimable, qui aime trop à faire plaisir. Elle a cru que +c'était gentil de +demander à Swann de pouvoir regarder les uns à +côté des autres tous ces +grands maîtres de l'Ordre dont il a trouvé les +médailles à Rhodes. Car +je vous disais Malte, c'est Rhodes, mais c'est le même Ordre de +Saint-Jean de Jérusalem. Dans le fond elle ne s'intéresse +à cela que +parce que Swann s'en occupe. Notre famille est très +mêlée à toute cette +histoire; même encore aujourd'hui, mon frère que vous +connaissez est un +des plus hauts dignitaires de l'Ordre de Malte. Mais j'aurais +parlé de +tout cela à Oriane, elle ne m'aurait seulement pas +écouté. En revanche, +il a suffi que les recherches de Swann sur les Templiers (car c'est +inouï la rage des gens d'une religion à étudier +celle des autres) +l'aient conduit à l'Histoire des Chevaliers de Rhodes, +héritiers des +Templiers, pour qu'aussitôt Oriane veuille voir les têtes +de ces +chevaliers. Ils étaient de forts petits garçons à +côté des Lusignan, +rois de Chypre, dont nous descendons en ligne directe. Mais comme +jusqu'ici Swann ne s'est pas occupé d'eux, Oriane ne veut rien +savoir +sur les Lusignan.» Je ne pus tout de suite dire au duc pourquoi +j'étais +venu. En effet, quelques parentes ou amies, comme M<sup>me</sup> de +Silistrie et la +duchesse de Montrose, vinrent pour faire une visite à la +duchesse, qui +recevait souvent avant le dîner, et ne la trouvant pas, +restèrent un +moment avec le duc. La première de ces dames (la princesse de +Silistrie), habillée avec simplicité, sèche, mais +l'air aimable, tenait +à la main une canne. Je craignis d'abord qu'elle ne fût +blessée ou +infirme. Elle était au contraire fort alerte. Elle parla avec +tristesse +au duc d'un cousin germain à lui—pas du côté +Guermantes, mais plus +brillant encore s'il était possible—dont l'état de +santé, très atteint +depuis quelque temps, s'était subitement aggravé. Mais il +était visible +que le duc, tout en compatissant au sort de son cousin et en +répétant: +«Pauvre Mama! c'est un si bon garçon», portait un +diagnostic favorable. +En effet le dîner auquel devait assister le duc l'amusait, la +grande +soirée chez la princesse de Guermantes ne l'ennuyait pas, mais +surtout +il devait aller à une heure du matin, avec sa femme, à un +grand souper +et bal costumé en vue duquel un costume de Louis XI pour lui et +d'Isabeau de Bavière pour la duchesse étaient tout +prêts. Et le duc +entendait ne pas être troublé dans ces divertissements +multiples par la +souffrance du bon Amanien d'Osmond. Deux autres dames porteuses de +canne, M<sup>me</sup> de Plassac et M<sup>me</sup> de Tresmes, toutes +deux filles du comte de +Bréquigny, vinrent ensuite faire visite à Basin et +déclarèrent que +l'état du cousin Mama ne laissait plus d'espoir. Après +avoir haussé les +épaules, et pour changer de conversation, le duc leur demanda si +elles +allaient le soir chez Marie-Gilbert. Elles répondirent que non, +à cause +de l'état d'Amanien qui était à toute +extrémité, et même elles s'étaient +décommandées du dîner où allait le duc, et +duquel elles lui énumérèrent +les convives, le frère du roi Théodose, l'infante +Marie-Conception, etc. +Comme le marquis d'Osmond était leur parent à un +degré moins proche +qu'il n'était de Basin, leur «défection» +parut au duc une espèce de +blâme indirect de sa conduite. Aussi, bien que descendues des +hauteurs +de l'hôtel de Bréquigny pour voir la duchesse (ou +plutôt pour lui +annoncer le caractère alarmant, et incompatible pour les parents +avec +les réunions mondaines, de la maladie de leur cousin), ne +restèrent-elles pas longtemps, et, munies de leur bâton +d'alpiniste, +Walpurge et Dorothée (tels étaient les prénoms des +deux sœurs) reprirent +la route escarpée de leur faîte. Je n'ai jamais +pensé à demander aux +Guermantes à quoi correspondaient ces cannes, si +fréquentes dans un +certain faubourg Saint-Germain. Peut-être, considérant +toute la +paroisse comme leur domaine et n'aimant pas prendre de fiacres, +faisaient-elles de longues courses, pour lesquelles quelque ancienne +fracture, due à l'usage immodéré de la chasse et +des chutes de cheval +qu'il comporte souvent, ou simplement des rhumatismes provenant de +l'humidité de la rive gauche et des vieux châteaux, leur +rendaient la +canne nécessaire. Peut-être n'étaient-elles pas +parties, dans le +quartier, en expédition si lointaine. Et, seulement descendues +dans leur +jardin (peu éloigné de celui de la duchesse) pour faire +la cueillette +des fruits nécessaires aux compotes, venaient-elles, avant de +rentrer +chez elles, dire bonsoir à M<sup>me</sup> de Guermantes chez +laquelle elles +n'allaient pourtant pas jusqu'à apporter un sécateur ou +un arrosoir. Le +duc parut touché que je fusse venu chez eux le jour même +de son retour. +Mais sa figure se rembrunit quand je lui eus dit que je venais demander +à sa femme de s'informer si sa cousine m'avait réellement +invité. Je +venais d'effleurer une de ces sortes de services que M. et M<sup>me</sup> +de +Guermantes n'aimaient pas rendre. Le duc me dit qu'il était trop +tard, +que si la princesse ne m'avait pas envoyé d'invitation, il +aurait l'air +d'en demander une, que déjà ses cousins lui en avaient +refusé une, une +fois, et qu'il ne voulait plus, ni de près, ni de loin, avoir +l'air de +se mêler de leurs listes, «de s'immiscer», enfin +qu'il ne savait même +pas si lui et sa femme, qui dînaient en ville, ne rentreraient +pas +aussitôt après chez eux, que dans ce cas leur meilleure +excuse de n'être +pas allés à la soirée de la princesse était +de lui cacher leur retour à +Paris, que, certainement sans cela, ils se seraient au contraire +empressés de lui faire connaître en lui envoyant un mot ou +un coup de +téléphone à mon sujet, et certainement trop tard, +car en toute hypothèse +les listes de la princesse étaient certainement closes. +«Vous n'êtes pas +mal avec elle», me dit-il d'un air soupçonneux, les +Guermantes craignant +toujours de ne pas être au courant des dernières brouilles +et qu'on ne +cherchât à se raccommoder sur leur dos. Enfin comme le duc +avait +l'habitude de prendre sur lui toutes les décisions qui pouvaient +sembler +peu aimables: «Tenez, mon petit, me dit-il tout à coup, +comme si l'idée +lui en venait brusquement à l'esprit, j'ai même envie de +ne pas dire du +tout à Oriane que vous m'avez parlé de cela. Vous savez +comme elle est +aimable, de plus elle vous aime énormément, elle voudrait +envoyer chez +sa cousine malgré tout ce que je pourrais lui dire, et si elle +est +fatiguée après dîner, il n'y aura plus d'excuse, +elle sera forcée +d'aller à la soirée. Non, décidément, je ne +lui en dirai rien. Du reste +vous allez la voir tout à l'heure. Pas un mot de cela, je vous +prie. Si +vous vous décidez à aller à la soirée je +n'ai pas besoin de vous dire +quelle joie nous aurons de passer la soirée avec vous.» +Les motifs +d'humanité sont trop sacrés pour que celui devant qui on +les invoque ne +s'incline pas devant eux, qu'il les croie sincères ou non; je ne +voulus +pas avoir l'air de mettre un instant en balance mon invitation et la +fatigue possible de M<sup>me</sup> de Guermantes, et je promis de ne +pas lui parler +du but de ma visite, exactement comme si j'avais été dupe +de la petite +comédie que m'avait jouée M. de Guermantes. Je demandai +au duc s'il +croyait que j'avais chance de voir chez la princesse M<sup>me</sup> de +Stermaria. +«Mais non, me dit-il d'un air de connaisseur; je sais le nom que +vous +dites pour le voir dans les annuaires des clubs, ce n'est pas du tout +le +genre de monde qui va chez Gilbert. Vous ne verrez là que des +gens +excessivement comme il faut et très ennuyeux, des duchesses +portant des +titres qu'on croyait éteints et qu'on a ressortis pour la +circonstance, +tous les ambassadeurs, beaucoup de Cobourg; altesses +étrangères, mais +n'espérez pas l'ombre de Stermaria. Gilbert serait malade, +même de votre +supposition.</p> +<p>«Tenez, vous qui aimez la peinture, il faut que je vous montre +un +superbe tableau que j'ai acheté à mon cousin, en partie +en échange des +Elstir, que décidément nous n'aimions pas. On me l'a +vendu pour un +Philippe de Champagne, mais moi je crois que c'est encore plus grand. +Voulez-vous ma pensée? Je crois que c'est un Vélasquez et +de la plus +belle époque», me dit le duc en me regardant dans les +yeux, soit pour +connaître mon impression, soit pour l'accroître. Un valet +de pied entra. +«M<sup>me</sup> la duchesse fait demander à M. le duc si +M. le duc veut bien +recevoir M. Swann, parce que M<sup>me</sup> la duchesse n'est pas +encore prête.</p> +<p>—Faites entrer M. Swann», dit le duc après avoir +regardé et vu à sa +montre qu'il avait lui-même quelques minutes encore avant d'aller +s'habiller. «Naturellement ma femme, qui lui a dit de venir, +n'est pas +prête. Inutile de parler devant Swann de la soirée de +Marie-Gilbert, me +dit le duc. Je ne sais pas s'il est invité. Gilbert l'aime +beaucoup, +parce qu'il le croit petit-fils naturel du duc de Berri, c'est toute +une +histoire. (Sans ça, vous pensez! mon cousin qui tombe en attaque +quand +il voit un Juif à cent mètres.) Mais enfin maintenant +ça s'aggrave de +l'affaire Dreyfus, Swann aurait dû comprendre qu'il devait, plus +que +tout autre, couper tout câble avec ces gens-là, or, tout +au contraire, +il tient des propos fâcheux.» Le duc rappela le valet de +pied pour +savoir si celui qu'il avait envoyé chez le cousin d'Osmond +était revenu. +En effet le plan du duc était le suivant: comme il croyait avec +raison +son cousin mourant, il tenait à faire prendre des nouvelles +avant la +mort, c'est-à-dire avant le deuil forcé. Une fois couvert +par la +certitude officielle qu'Amanien était encore vivant, il +ficherait le +camp à son dîner, à la soirée du prince, +à la redoute où il serait en +Louis XI et où il avait le plus piquant rendez-vous avec une +nouvelle +maîtresse, et ne ferait plus prendre de nouvelles avant le +lendemain, +quand les plaisirs seraient finis. Alors on prendrait le deuil, s'il +avait trépassé dans la soirée. «Non, +monsieur le duc, il n'est pas +encore revenu. —Cré nom de Dieu! on ne fait jamais ici les +choses qu'à +la dernière heure», dit le duc à la pensée +qu'Amanien avait eu le temps +de «claquer» pour un journal du soir et de lui faire rater +sa redoute. +Il fit demander <i>le Temps</i> où il n'y avait rien. Je +n'avais pas vu Swann +depuis très longtemps, je me demandai un instant si autrefois il +coupait +sa moustache, ou n'avait pas les cheveux en brosse, car je lui trouvais +quelque chose de changé; c'était seulement qu'il +était en effet très +«changé», parce qu'il était très +souffrant, et la maladie produit dans +le visage des modifications aussi profondes que se mettre à +porter la +barbe ou changer sa raie de place. (La maladie de Swann était +celle qui +avait emporté sa mère et dont elle avait +été atteinte précisément à +l'âge qu'il avait. Nos existences sont en réalité, +par l'hérédité, aussi +pleines de chiffres cabalistiques, de sorts jetés, que s'il y +avait +vraiment des sorcières. Et comme il y a une certaine +durée de la vie +pour l'humanité en général, il y en a une pour les +familles en +particulier, c'est-à-dire, dans les familles, pour les membres +qui se +ressemblent.) Swann était habillé avec une +élégance qui, comme celle de +sa femme, associait à ce qu'il était ce qu'il avait +été. Serré dans une +redingote gris perle, qui faisait valoir sa haute taille, svelte, +ganté +de gants blancs rayés de noir, il portait un tube gris d'une +forme +évasée que Delion ne faisait plus que pour lui, pour le +prince de Sagan, +pour M. de Charlus, pour le marquis de Modène, pour M. Charles +Haas et +pour le comte Louis de Turenne. Je fus surpris du charmant sourire et +de +l'affectueuse poignée de mains avec lesquels il répondit +à mon salut, +car je croyais qu'après si longtemps il ne m'aurait pas reconnu +tout de +suite; je lui dis mon étonnement; il l'accueillit avec des +éclats de +rire, un peu d'indignation, et une nouvelle pression de la main, comme +si c'était mettre en doute l'intégrité de son +cerveau ou la sincérité de +son affection que supposer qu'il ne me reconnaissait pas. Et c'est +pourtant ce qui était; il ne m'identifia, je l'ai su longtemps +après, +que quelques minutes plus tard, en entendant rappeler mon nom. Mais nul +changement dans son visage, dans ses paroles, dans les choses qu'il me +dit, ne trahirent la découverte qu'une parole de M. de +Guermantes lui +fit faire, tant il avait de maîtrise et de sûreté +dans le jeu de la vie +mondaine. Il y apportait d'ailleurs cette spontanéité +dans les manières +et ces initiatives personnelles, même en matière +d'habillement, qui +caractérisaient le genre des Guermantes. C'est ainsi que le +salut que +m'avait fait, sans me reconnaître, le vieux clubman +n'était pas le salut +froid et raide de l'homme du monde purement formaliste, mais un salut +tout rempli d'une amabilité réelle, d'une grâce +véritable, comme la +duchesse de Guermantes par exemple en avait (allant jusqu'à vous +sourire +la première avant que vous l'eussiez saluée si elle vous +rencontrait), +par opposition aux saluts plus mécaniques, habituels aux dames +du +faubourg Saint-Germain. C'est ainsi encore que son chapeau, que, selon +une habitude qui tendait à disparaître, il posa par terre +à côté de lui, +était doublé de cuir vert, ce qui ne se faisait pas +d'habitude, mais +parce que c'était (à ce qu'il disait) beaucoup moins +salissant, en +réalité parce que c'était fort seyant. +«Tenez, Charles, vous qui êtes un +grand connaisseur, venez voir quelque chose; après ça, +mes petits, je +vais vous demander la permission de vous laisser ensemble un instant +pendant que je vais passer un habit; du reste je pense qu'Oriane ne va +pas tarder.» Et il montra son «Vélasquez» +à Swann. «Mais il me semble +que je connais ça,» fit Swann avec la grimace des gens +souffrants pour +qui parler est déjà une fatigue. «Oui, dit le duc +rendu sérieux par le +retard que mettait le connaisseur à exprimer son admiration. +Vous l'avez +probablement vu chez Gilbert.</p> +<p>—Ah! en effet, je me rappelle.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous croyez que c'est?</p> +<p>—Eh bien, si c'était chez Gilbert, c'est probablement un de +vos +<i>ancêtres</i>, dit Swann avec un mélange d'ironie et de +déférence envers +une grandeur qu'il eût trouvé impoli et ridicule de +méconnaître, mais +dont il ne voulait, par bon goût, parler qu'en «se +jouant».</p> +<p>—Mais bien sûr, dit rudement le duc. C'est Boson, je ne sais +plus quel +numéro, de Guermantes. Mais ça, je m'en fous. Vous savez +que je ne suis +pas aussi féodal que mon cousin. J'ai entendu prononcer le nom +de +Rigaud, de Mignard, même de Vélasquez!» dit le duc +en attachant sur +Swann un regard et d'inquisiteur et de tortionnaire, pour tâcher +à la +fois de lire dans sa pensée et d'influencer sa réponse. +«Enfin, +conclut-il, car, quand on l'amenait à provoquer artificiellement +une +opinion qu'il désirait, il avait la faculté, au bout de +quelques +instants, de croire qu'elle avait été spontanément +émise; voyons, pas de +flatterie. Croyez-vous que ce soit d'un des grands pontifes que je +viens +de dire?</p> +<p>—Nnnnon, dit Swann.</p> +<p>—Mais alors, enfin moi je n'y connais rien, ce n'est pas à +moi de +décider de qui est ce croûton-là. Mais vous, un +dilettante, un maître en +la matière, à qui l'attribuez-vous? Vous êtes assez +connaisseur pour +avoir une idée. A qui l'attribuez-vous?» Swann +hésita un instant devant +cette toile que visiblement il trouvait affreuse: «A la +malveillance!» +répondit-il en riant au duc, lequel ne put laisser +échapper un mouvement +de rage. Quand elle fut calmée: «Vous êtes bien +gentils tous les deux, +attendez Oriane un instant, je vais mettre ma queue de morue et je +reviens. Je vais faire dire à ma bourgeoise que vous l'attendez +tous les +deux.» Je causai un instant avec Swann de l'affaire Dreyfus et je +lui +demandai comment il se faisait que tous les Guermantes fussent +antidreyfusards. «D'abord parce qu'au fond tous ces +gens-là sont +antisémites», répondit Swann qui savait bien +pourtant par expérience que +certains ne l'étaient pas, mais qui, comme tous les gens qui ont +une +opinion ardente, aimait mieux, pour expliquer que certaines personnes +ne +la partageassent pas, leur supposer une raison préconçue, +un préjugé +contre lequel il n'y avait rien à faire, plutôt que des +raisons qui se +laisseraient discuter. D'ailleurs, arrivé au terme +prématuré de sa vie, +comme une bête fatiguée qu'on harcèle, il +exécrait ces persécutions et +rentrait au bercail religieux de ses pères.</p> +<p>—Pour le prince de Guermantes, dis-je, il est vrai, on m'avait dit +qu'il était antisémite.</p> +<p>—Oh! celui-là, je n'en parle même pas. C'est au point +que, quand il +était officier, ayant une rage de dents épouvantable, il +a préféré +rester à souffrir plutôt que de consulter le seul dentiste +de la région, +qui était juif, et que plus tard il a laissé brûler +une aile de son +château, où le feu avait pris, parce qu'il aurait fallu +demander des +pompes au château voisin qui est aux Rothschild.</p> +<p>—Est-ce que vous allez par hasard ce soir chez lui?</p> +<p>—Oui, me répondit-il, quoique je me trouve bien +fatigué: Mais il m'a +envoyé un pneumatique pour me prévenir qu'il avait +quelque chose à me +dire. Je sens que je serai trop souffrant ces jours-ci pour y aller ou +pour le recevoir; cela m'agitera, j'aime mieux être +débarrassé tout de +suite de cela.</p> +<p>—Mais le duc de Guermantes n'est pas antisémite.</p> +<p>—Vous voyez bien que si puisqu'il est antidreyfusard, me +répondit +Swann, sans s'apercevoir qu'il faisait une pétition de principe. +Cela +n'empêche pas que je suis peiné d'avoir déçu +cet homme—que dis-je! ce +duc—en n'admirant pas son prétendu Mignard, je ne sais quoi.</p> +<p>—Mais enfin, repris-je en revenant à l'affaire Dreyfus, la +duchesse, +elle, est intelligente.</p> +<p>—Oui, elle est charmante. A mon avis, du reste, elle l'a +été encore +davantage quand elle s'appelait encore la princesse des Laumes. Son +esprit a pris quelque chose de plus anguleux, tout cela était +plus +tendre dans la grande dame juvénile, mais enfin, plus ou moins +jeunes, +hommes ou femmes, qu'est-ce que vous voulez, tous ces gens-là +sont d'une +autre race, on n'a pas impunément mille ans de +féodalité dans le sang. +Naturellement ils croient que cela n'est pour rien dans leur opinion.</p> +<p>—Mais Robert de Saint-Loup pourtant est dreyfusard?</p> +<p>—Ah! tant mieux, d'autant plus que vous savez que sa mère est +très +contre. On m'avait dit qu'il l'était, mais je n'en étais +pas sûr. Cela +me fait grand plaisir. Cela ne m'étonne pas, il est très +intelligent. +C'est beaucoup, cela.</p> +<p>Le dreyfusisme avait rendu Swann d'une naïveté +extraordinaire et donné à +sa façon de voir une impulsion, un déraillement plus +notables encore que +n'avait fait autrefois son mariage avec Odette; ce nouveau +déclassement +eût été mieux appelé reclassement et +n'était qu'honorable pour lui, +puisqu'il le faisait rentrer dans la voie par laquelle étaient +venus les +siens et d'où l'avaient dévié ses +fréquentations aristocratiques. Mais +Swann, précisément au moment même où, si +lucide, il lui était donné, +grâce aux données héritées de son +ascendance, de voir une vérité encore +cachée aux gens du monde, se montrait pourtant d'un aveuglement +comique. +Il remettait toutes ses admirations et tous ses dédains à +l'épreuve d'un +critérium nouveau, le dreyfusisme. Que l'antidreyfusisme de M<sup>me</sup> +Bontemps +la lui fît trouver bête n'était pas plus +étonnant que, quand il s'était +marié, il l'eût trouvée intelligente. Il +n'était pas bien grave non plus +que la vague nouvelle atteignît aussi en lui les jugements +politiques, +et lui fit perdre le souvenir d'avoir traité d'homme d'argent, +d'espion +de l'Angleterre (c'était une absurdité du milieu +Guermantes) Clémenceau, +qu'il déclarait maintenant avoir tenu toujours pour une +conscience, un +homme de fer, comme Cornély. «Non, je ne vous ai jamais +dit autrement. +Vous confondez.» Mais, dépassant les jugements politiques, +la vague +renversait chez Swann les jugements littéraires et +jusqu'à la façon de +les exprimer. Barrès avait perdu tout talent, et même ses +ouvrages de +jeunesse étaient faiblards, pouvaient à peine se relire. +«Essayez, vous +ne pourrez pas aller jusqu'au bout. Quelle différence avec +Clémenceau! +Personnellement je ne suis pas anticlérical, mais comme, +à côté de lui, +on se rend compte que Barrès n'a pas d'os! C'est un très +grand bonhomme +que le père Clémenceau. Comme il sait sa langue!» +D'ailleurs les +antidreyfusards n'auraient pas été en droit de critiquer +ces folies. Ils +expliquaient qu'on fût dreyfusiste parce qu'on était +d'origine juive. Si +un catholique pratiquant comme Saniette tenait aussi pour la +révision, +c'était qu'il était chambré par M<sup>me</sup> +Verdurin, laquelle agissait en +farouche radicale. Elle était avant tout contre les +«calotins». Saniette +était plus bête que méchant et ne savait pas le +tort que la Patronne lui +faisait. Que si l'on objectait que Brichot était tout aussi ami +de M<sup>me</sup> +Verdurin et était membre de la Patrie française, c'est +qu'il était plus +intelligent. «Vous le voyez quelquefois?» dis-je à +Swann en parlant de +Saint-Loup.</p> +<p>—Non, jamais. Il m'a écrit l'autre jour pour que je demande +au duc de +Mouchy et à quelques autres de voter pour lui au Jockey, +où il a du +reste passé comme une lettre à la poste.</p> +<p>—Malgré l'Affaire!</p> +<p>—On n'a pas soulevé la question. Du reste je vous dirai que, +depuis +tout ça, je ne mets plus les pieds dans cet endroit.</p> +<p>M. de Guermantes rentra, et bientôt sa femme, toute +prête, haute et +superbe dans une robe de satin rouge dont la jupe était +bordée de +paillettes. Elle avait dans les cheveux une grande plume d'autruche +teinte de pourpre et sur les épaules une écharpe de tulle +du même rouge. +«Comme c'est bien de faire doubler son chapeau de vert, dit la +duchesse +à qui rien n'échappait. D'ailleurs, en vous, Charles, +tout est joli, +aussi bien ce que vous portez que ce que vous dites, ce que vous lisez +et ce que vous faites.» Swann, cependant, sans avoir l'air +d'entendre, +considérait la duchesse comme il eût fait d'une toile de +maître et +chercha ensuite son regard en faisant avec la bouche la moue qui veut +dire: «Bigre!» M<sup>me</sup> de Guermantes éclata +de rire. «Ma toilette vous +plaît, je suis ravie. Mais je dois dire qu'elle ne me plaît +pas +beaucoup, continua-t-elle d'un air maussade. Mon Dieu, que c'est +ennuyeux de s'habiller, de sortir quand on aimerait tant rester chez +soi!»</p> +<p>—Quels magnifiques rubis!</p> +<p>—Ah! mon petit Charles, au moins on voit que vous vous y connaissez, +vous n'êtes pas comme cette brute de Beauserfeuil qui me +demandait s'ils +étaient vrais. Je dois dire que je n'en ai jamais vu d'aussi +beaux. +C'est un cadeau de la grande-duchesse. Pour mon goût ils sont un +peu +gros, un peu verre à bordeaux plein jusqu'aux bords, mais je les +ai mis +parce que nous verrons ce soir la grande-duchesse chez Marie-Gilbert, +ajouta M<sup>me</sup> de Guermantes sans se douter que cette +affirmation détruisait +celles du duc.</p> +<p>—Qu'est-ce qu'il y a chez la princesse? demanda Swann.</p> +<p>—Presque rien, se hâta de répondre le duc à qui +la question de Swann +avait fait croire qu'il n'était pas invité.</p> +<p>—Mais comment, Basin? C'est-à-dire que tout le ban et +l'arrière-ban +sont convoqués. Ce sera une tuerie à s'assommer. Ce qui +sera joli, +ajouta-t-elle en regardant Swann d'un air délicat, si l'orage +qu'il y a +dans l'air n'éclate pas, ce sont ces merveilleux jardins. Vous +les +connaissez. J'ai été là-bas, il y a un mois, au +moment où les lilas +étaient en fleurs, on ne peut pas se faire une idée de ce +que ça pouvait +être beau. Et puis le jet d'eau, enfin, c'est vraiment Versailles +dans +Paris.</p> +<p>—Quel genre de femme est la princesse? demandai-je.</p> +<p>—Mais vous savez déjà, puisque vous l'avez vue ici, +qu'elle est belle +comme le jour, qu'elle est aussi un peu idiote, très gentille +malgré +toute sa hauteur germanique, pleine de cœur et de gaffes. Swann +était +trop fin pour ne pas voir que M<sup>me</sup> de Guermantes cherchait en +ce moment à +«faire de l'esprit Guermantes» et sans grands frais, car +elle ne faisait +que resservir sous une forme moins parfaite d'anciens mots d'elle. +Néanmoins, pour prouver à la duchesse qu'il comprenait +son intention +d'être drôle et comme si elle l'avait réellement +été, il sourit d'un air +un peu forcé, me causant, par ce genre particulier +d'insincérité, la +même gêne que j'avais autrefois à entendre mes +parents parler avec M. +Vinteuil de la corruption de certains milieux (alors qu'ils savaient +très bien qu'était plus grande celle qui régnait +à Montjouvain), +Legrandin nuancer son débit pour des sots, choisir des +épithètes +délicates qu'il savait parfaitement ne pouvoir être +comprises d'un +public riche ou chic, mais illettré. «Voyons, Oriane, +qu'est-ce que vous +dites, dit M. de Guermantes. Marie bête? Elle a tout lu, elle est +musicienne comme le violon.»</p> +<p>—Mais, mon pauvre petit Basin, vous êtes un enfant qui vient +de naître. +Comme si on ne pouvait pas être tout ça et un peu idiote. +Idiote est du +reste exagéré, non elle est nébuleuse, elle est +Hesse-Darmstadt, +Saint-Empire et gnan gnan. Rien que sa prononciation m'énerve. +Mais je +reconnais, du reste, que c'est une charmante loufoque. D'abord cette +seule idée d'être descendue de son trône allemand +pour venir épouser +bien bourgeoisement un simple particulier. Il est vrai qu'elle l'a +choisi! Ah! mais c'est vrai, dit-elle en se tournant vers moi, vous ne +connaissez pas Gilbert! Je vais vous en donner une idée: il a +autrefois +pris le lit parce que j'avais mis une carte à M<sup>me</sup> +Carnot... Mais, mon +petit Charles, dit la duchesse pour changer de conversation, voyant que +l'histoire de sa carte à M<sup>me</sup> Carnot paraissait +courroucer M. de +Guermantes, vous savez que vous n'avez pas envoyé la +photographie de nos +chevaliers de Rhodes, que j'aime par vous et avec qui j'ai si envie de +faire connaissance. Le duc, cependant, n'avait pas cessé de +regarder sa +femme fixement: «Oriane, il faudrait au moins raconter la +vérité et ne +pas en manger la moitié. Il faut dire, rectifia-t-il en +s'adressant à +Swann, que l'ambassadrice d'Angleterre de ce moment-là, qui +était une +très bonne femme, mais qui vivait un peu dans la lune et qui +était +coutumière de ce genre d'impairs, avait eu l'idée assez +baroque de nous +inviter avec le Président et sa femme. Nous avons +été, même Oriane, +assez surpris, d'autant plus que l'ambassadrice connaissait assez les +mêmes personnes que nous pour ne pas nous inviter justement +à une +réunion aussi étrange. Il y avait un ministre qui a +volé, enfin je passe +l'éponge, nous n'avions pas été prévenus, +nous étions pris au piège, et +il faut du reste reconnaître que tous ces gens ont +été fort polis. +Seulement c'était déjà bien comme ça. M<sup>me</sup> +de Guermantes, qui ne me fait +pas souvent l'honneur de me consulter, a cru devoir aller mettre une +carte dans la semaine à l'Élysée. Gilbert a +peut-être été un peu loin en +voyant là comme une tache sur notre nom. Mais il ne faut pas +oublier +que, politique mise à part, M. Carnot, qui tenait du reste +très +convenablement sa place, était le petit-fils d'un membre du +tribunal +révolutionnaire qui a fait périr en un jour onze des +nôtres.»</p> +<p>—Alors, Basin, pourquoi alliez-vous dîner toutes les semaines +à +Chantilly? Le duc d'Aumale n'était pas moins petit-fils d'un +membre du +tribunal révolutionnaire, avec cette différence que +Carnot était un +brave homme et Philippe-Égalité une affreuse canaille.</p> +<p>—Je m'excuse d'interrompre pour vous dire que j'ai envoyé la +photographie, dit Swann. Je ne comprends pas qu'on ne vous l'ait pas +donnée.</p> +<p>—Ça ne m'étonne qu'à moitié, dit la +duchesse. Mes domestiques ne me +disent que ce qu'ils jugent à propos. Ils n'aiment probablement +pas +l'Ordre de Saint-Jean. Et elle sonna. «Vous savez, Oriane, que +quand +j'allais dîner à Chantilly, c'était sans +enthousiasme.»</p> +<p>—Sans enthousiasme, mais avec chemise de nuit pour si le prince vous +demandait de rester à coucher, ce qu'il faisait d'ailleurs +rarement, en +parfait mufle qu'il était, comme tous les Orléans. +Savez-vous avec qui +nous dînons chez M<sup>me</sup> de Saint-Euverte? demanda M<sup>me</sup> +de Guermantes à son +mari.</p> +<p>—En dehors des convives que vous savez, il y aura, invité de +la +dernière heure, le frère du roi Théodose. A cette +nouvelle les traits de +la duchesse respirèrent le contentement et ses paroles l'ennui. +«Ah! mon +Dieu, encore des princes.»</p> +<p>—Mais celui-là est gentil et intelligent, dit Swann.</p> +<p>—Mais tout de même pas complètement, répondit la +duchesse en ayant +l'air de chercher ses mots pour donner plus de nouveauté +à sa pensée. +Avez-vous remarqué parmi les princes que les plus gentils ne le +sont pas +tout à fait? Mais si, je vous assure! Il faut toujours qu'ils +aient une +opinion sur tout. Alors comme ils n'en ont aucune, ils passent la +première partie de leur vie à nous demander les +nôtres, et la seconde à +nous les resservir. Il faut absolument qu'ils disent que ceci a +été bien +joué, que cela a été moins bien joué. Il +n'y a aucune différence. Tenez, +ce petit Théodose Cadet (je ne me rappelle pas son nom) m'a +demandé +comment ça s'appelait, un motif d'orchestre. Je lui ai +répondu, dit la +duchesse les yeux brillants et en éclatant de rire de ses belles +lèvres +rouges: «Ça s'appelle un motif d'orchestre.» Eh +bien! dans le fond, il +n'était pas content. Ah! mon petit Charles, reprit M<sup>me</sup> +de Guermantes, ce +que ça peut être ennuyeux de dîner en ville! Il y a +des soirs où on +aimerait mieux mourir! Il est vrai que de mourir c'est peut-être +tout +aussi ennuyeux puisqu'on ne sait pas ce que c'est.» Un laquais +parut. +C'était le jeune fiancé qui avait eu des raisons avec le +concierge, +jusqu'à ce que la duchesse, dans sa bonté, eût mis +entre eux une paix +apparente. «Est-ce que je devrai prendre ce soir des nouvelles de +M. le +marquis d'Osmond?» demanda-t-il.</p> +<p>—Mais jamais de la vie, rien avant demain matin! Je ne veux +même pas +que vous restiez ici ce soir. Son valet de pied, que vous connaissez, +n'aurait qu'à venir vous donner des nouvelles et vous dire +d'aller nous +chercher. Sortez, allez où vous voudrez, faites la noce, +découchez, mais +je ne veux pas de vous ici avant demain matin. Une joie immense +déborda +du visage du valet de pied. Il allait enfin pouvoir passer de longues +heures avec sa promise qu'il ne pouvait quasiment plus voir, depuis +qu'à +la suite d'une nouvelle scène avec le concierge, la duchesse lui +avait +gentiment expliqué qu'il valait mieux ne plus sortir pour +éviter de +nouveaux conflits. Il nageait, à la pensée d'avoir enfin +sa soirée +libre, dans un bonheur que la duchesse remarqua et comprit. Elle +éprouva +comme un serrement de cœur et une démangeaison de tous les +membres à la +vue de ce bonheur qu'on prenait à son insu, en se cachant +d'elle, duquel +elle était irritée et jalouse. «Non, Basin, qu'il +reste ici, qu'il ne +bouge pas de la maison, au contraire.»</p> +<p>—Mais, Oriane, c'est absurde, tout votre monde est là, vous +aurez en +plus, à minuit, l'habilleuse et le costumier pour notre redoute. +Il ne +peut servir à rien du tout, et comme seul il est ami avec le +valet de +pied de Mama, j'aime mille fois mieux l'expédier loin d'ici.</p> +<p>—Écoutez, Basin, laissez-moi, j'aurai justement quelque chose +à lui +faire dire dans la soirée je ne sais au juste à quelle +heure. Ne bougez +surtout pas d'ici d'une minute, dit-elle au valet de pied +désespéré. +S'il y avait tout le temps des querelles et si on restait peu chez la +duchesse, la personne à qui il fallait attribuer cette guerre +constante +était bien inamovible, mais ce n'était pas le concierge; +sans doute pour +le gros ouvrage, pour les martyres plus fatigants à infliger, +pour les +querelles qui finissent par des coups, la duchesse lui en confiait les +lourds instruments; d'ailleurs jouait-il son rôle sans +soupçonner qu'on +le lui eût confié. Comme les domestiques, il admirait la +bonté de la +duchesse; et les valets de pied peu clairvoyants venaient, après +leur +départ, revoir souvent Françoise en disant que la maison +du duc aurait +été la meilleure place de Paris s'il n'y avait pas eu la +loge. La +duchesse jouait de la loge comme on joua longtemps du +cléricalisme, de +la franc-maçonnerie, du péril juif, etc... Un valet de +pied entra. +«Pourquoi ne m'a-t-on pas monté le paquet que M. Swann a +fait porter? +Mais à ce propos (vous savez que Mama est très malade, +Charles), Jules, +qui était allé prendre des nouvelles de M. le marquis +d'Osmond, est-il +revenu?»</p> +<p>—Il arrive à l'instant, M. le duc. On s'attend d'un moment +à l'autre à +ce que M. le marquis ne passe.</p> +<p>—Ah! il est vivant, s'écria le duc avec un soupir de +soulagement. On +s'attend, on s'attend! Satan vous-même. Tant qu'il y a de la vie +il y a +de l'espoir, nous dit le duc d'un air joyeux. On me le peignait +déjà +comme mort et enterré. Dans huit jours il sera plus gaillard que +moi.</p> +<p>—Ce sont les médecins qui ont dit qu'il ne passerait pas la +soirée. +L'un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c'était +inutile. +M. le marquis devrait être mort; il n'a survécu que +grâce à des +lavements d'huile camphrée.</p> +<p>—Taisez-vous, espèce d'idiot, cria le duc au comble de la +colère. +Qu'est-ce qui vous demande tout ça? Vous n'avez rien compris +à ce qu'on +vous a dit.</p> +<p>—Ce n'est pas à moi, c'est à Jules.</p> +<p>—Allez-vous vous taire? hurla le duc, et se tournant vers Swann: +«Quel +bonheur qu'il soit vivant! Il va reprendre des forces peu à peu. +Il est +vivant après une crise pareille. C'est déjà une +excellente chose. On ne +peut pas tout demander à la fois. Ça ne doit pas +être désagréable un +petit lavement d'huile camphrée.» Et le duc, se frottant +les mains: «Il +est vivant, qu'est-ce qu'on veut de plus? Après avoir +passé par où il a +passé, c'est déjà bien beau. Il est même +à envier d'avoir un tempérament +pareil. Ah! les malades, on a pour eux des petits soins qu'on ne prend +pas pour nous. Il y a ce matin un bougre de cuisinier qui m'a fait un +gigot à la sauce béarnaise, réussie à +merveille, je le reconnais, mais +justement à cause de cela, j'en ai tant pris que je l'ai encore +sur +l'estomac. Cela n'empêche qu'on ne viendra pas prendre de mes +nouvelles +comme de mon cher Amanien. On en prend même trop. Cela le +fatigue. Il +faut le laisser souffler. On le tue, cet homme, en envoyant tout le +temps chez lui.»</p> +<p>—Eh bien! dit la duchesse au valet de pied qui se retirait, j'avais +demandé qu'on montât la photographie enveloppée que +m'a envoyée M. +Swann.</p> +<p>—Madame la duchesse, c'est si grand que je ne savais pas si +ça +passerait dans la porte. Nous l'avons laissé dans le vestibule. +Est-ce +que madame la duchesse veut que je le monte?</p> +<p>—Eh bien! non, on aurait dû me le dire, mais si c'est si +grand, je le +verrai tout à l'heure en descendant.</p> +<p>—J'ai aussi oublié de dire à madame la duchesse que M<sup>me</sup> +la comtesse +Molé avait laissé ce matin une carte pour madame la +duchesse.</p> +<p>—Comment, ce matin? dit la duchesse d'un air mécontent et +trouvant +qu'une si jeune femme ne pouvait pas se permettre de laisser des cartes +le matin.</p> +<p>—Vers dix heures, madame la duchesse.</p> +<p>—Montrez-moi ces cartes.</p> +<p>—En tout cas, Oriane, quand vous dites que Marie a eu une +drôle d'idée +d'épouser Gilbert, reprit le duc qui revenait à sa +conversation +première, c'est vous qui avez une singulière façon +d'écrire l'histoire. +Si quelqu'un a été bête dans ce mariage, c'est +Gilbert d'avoir justement +épousé une si proche parente du roi des Belges, qui a +usurpé le nom de +Brabant qui est à nous. En un mot nous sommes du même sang +que les +Hesse, et de la branche aînée. C'est toujours stupide de +parler de soi, +dit-il en s'adressant à moi, mais enfin quand nous sommes +allés non +seulement à Darmstadt, mais même à Cassel et dans +toute la Hesse +électorale, les landgraves ont toujours tous aimablement +affecté de nous +céder le pas et la première place, comme étant de +la branche aînée.</p> +<p>—Mais enfin, Basin, vous ne me raconterez pas que cette personne qui +était major de tous les régiments de son pays, qu'on +fiançait au roi de +Suède...</p> +<p>—Oh! Oriane, c'est trop fort, on dirait que vous ne savez pas que le +grand-père du roi de Suède cultivait la terre à +Pau quand depuis neuf +cents ans nous tenions le haut du pavé dans toute l'Europe.</p> +<p>—Ça m'empêche pas que si on disait dans la rue: +«Tiens, voilà le roi de +Suède», tout le monde courrait pour le voir jusque sur la +place de la +Concorde, et si on dit: «Voilà M. de Guermantes», +personne ne sait qui +c'est.</p> +<p>—En voilà une raison!</p> +<p>—Du reste, je ne peux pas comprendre comment, du moment que le titre +de duc de Brabant est passé dans la famille royale de Belgique, +vous +pouvez y prétendre.</p> +<p>Le valet de pied rentra avec la carte de la comtesse Molé, ou +plutôt +avec ce qu'elle avait laissé comme carte. Alléguant +qu'elle n'en avait +pas sur elle, elle avait tiré de sa poche une lettre qu'elle +avait +reçue, et, gardant le contenu, avait corné l'enveloppe +qui portait le +nom: La comtesse Molé. Comme l'enveloppe était assez +grande, selon le +format du papier à lettres qui était à la mode +cette année-là, cette +«carte», écrite à la main, se trouvait avoir +presque deux fois la +dimension d'une carte de visite ordinaire. «C'est ce qu'on +appelle la +simplicité de M<sup>me</sup> Molé, dit la duchesse avec +ironie. Elle veut nous +faire croire qu'elle n'avait pas de cartes et montrer son +originalité. +Mais nous connaissons tout ça, n'est-ce pas, mon petit Charles, +nous +sommes un peu trop vieux et assez originaux nous-mêmes pour +apprendre +l'esprit d'une petite dame qui sort depuis quatre ans. Elle est +charmante, mais elle ne me semble pas avoir tout de même un +volume +suffisant pour s'imaginer qu'elle peut étonner le monde à +si peu de +frais que de laisser une enveloppe comme carte et de la laisser +à dix +heures du matin. Sa vieille mère souris lui montrera qu'elle en +sait +autant qu'elle sur ce chapitre-là.» Swann ne put +s'empêcher de rire en +pensant que la duchesse, qui était du reste un peu jalouse du +succès de +M<sup>me</sup> Molé, trouverait bien dans «l'esprit des +Guermantes» quelque réponse +impertinente à l'égard de la visiteuse. «Pour ce +qui est du titre de duc +de Brabant, je vous ai dit cent fois, Oriane...», reprit le duc, +à qui +la duchesse coupa la parole, sans écouter.</p> +<p>—Mais mon petit Charles, je m'ennuie après votre photographie.</p> +<p>—Ah! <i>extinctor draconis labrator Anubis</i>, dit Swann.</p> +<p>—Oui, c'est si joli ce que vous m'avez dit là-dessus en +comparaison du +Saint-Georges de Venise. Mais je ne comprends pas pourquoi <i>Anubis</i>.</p> +<p>—Comment est celui qui est ancêtre de Babal? demanda M. de +Guermantes.</p> +<p>—Vous voudriez voir sa baballe, dit M<sup>me</sup> de Guermantes +d'un air sec +pour montrer qu'elle méprisait elle-même ce calembour. Je +voudrais les +voir tous, ajouta-t-elle.</p> +<p>—Écoutez, Charles, descendons en attendant que la voiture +soit avancée, +dit le duc, vous nous ferez votre visite dans le vestibule, parce que +ma +femme ne nous fichera pas la paix tant qu'elle n'aura pas vu votre +photographie. Je suis moins impatient à vrai dire, ajouta-t-il +d'un air +de satisfaction. Je suis un homme calme, moi, mais elle nous ferait +plutôt mourir.</p> +<p>—Je suis tout à fait de votre avis, Basin, dit la duchesse, +allons dans +le vestibule, nous savons au moins pourquoi nous descendons de votre +cabinet, tandis que nous ne saurons jamais pourquoi nous descendons des +comtes de Brabant.</p> +<p>—Je vous ai répété cent fois comment le titre +était entré dans la +maison de Hesse, dit le duc (pendant que nous allions voir la +photographie et que je pensais à celles que Swann me rapportait +à +Combray), par le mariage d'un Brabant, en 1241, avec la fille du +dernier +landgrave de Thuringe et de Hesse, de sorte que c'est même +plutôt ce +titre de prince de Hesse qui est entré dans la maison de +Brabant, que +celui de duc de Brabant dans la maison de Hesse. Vous vous rappelez du +reste que notre cri de guerre était celui des ducs de Brabant: +«Limbourg +à qui l'a conquis», jusqu'à ce que nous ayons +échangé les armes des +Brabant contre celles des Guermantes, en quoi je trouve du reste que +nous avons eu tort, et l'exemple des Gramont n'est pas pour me faire +changer d'avis.</p> +<p>—Mais, répondit M<sup>me</sup> de Guermantes, comme c'est le +roi des Belges qui +l'a conquis... Du reste, l'héritier de Belgique s'appelle le duc +de +Brabant.</p> +<p>—Mais, mon petit, ce que vous dites ne tient pas debout et +pèche par la +base. Vous savez aussi bien que moi qu'il y a des titres de +prétention +qui subsistent parfaitement si le territoire est occupé par un +usurpateur. Par exemple, le roi d'Espagne se qualifie +précisément de duc +de Brabant, invoquant par là une possession moins ancienne que +la +nôtre, mais plus ancienne que celle du roi des Belges. Il se dit +aussi +duc de Bourgogne, roi des Indes Occidentales et Orientales, duc de +Milan. Or, il ne possède pas plus la Bourgogne, les Indes, ni le +Brabant, que je ne possède moi-même ce dernier, ni que ne +le possède le +prince de Hesse. Le roi d'Espagne ne se proclame pas moins roi de +Jérusalem, l'empereur d'Autriche également, et ils ne +possèdent +Jérusalem ni l'un ni l'autre.» Il s'arrêta un +instant, gêné que le nom +de Jérusalem ait pu embarrasser Swann, à cause des +«affaires en cours», +mais n'en continua que plus vite: «Ce que vous dites là, +vous pouvez le +dire de tout. Nous avons été ducs d'Aumale, duché +qui a passé aussi +régulièrement dans la maison de France que Joinville et +que Chevreuse +dans la maison d'Albert. Nous n'élevons pas plus de +revendications sur +ces titres que sur celui de marquis de Noirmoutiers, qui fut +nôtre et +qui devint fort régulièrement l'apanage de la maison de +La Trémoille, +mais de ce que certaines cessions sont valables, il ne s'ensuit pas +qu'elles le soient toutes. Par exemple, dit-il en se tournant vers moi, +le fils de ma belle-sœur porte le titre de prince d'Agrigente, qui nous +vient de Jeanne la Folle, comme aux La Trémoille celui de prince +de +Tarente. Or Napoléon a donné ce titre de Tarente à +un soldat, qui +pouvait d'ailleurs être un fort bon troupier, mais en cela +l'empereur a +disposé de ce qui lui appartenait encore moins que +Napoléon III en +faisant un duc de Montmorency, puisque Périgord avait au moins +pour mère +une Montmorency, tandis que le Tarente de Napoléon I<sup>er</sup> +n'avait de +Tarente que la volonté de Napoléon qu'il le fût. +Cela n'a pas empêché +Chaix d'Est-Ange, faisant allusion à notre oncle Condé, +de demander au +procureur impérial s'il avait été ramasser le +titre de duc de +Montmorency dans les fossés de Vincennes.</p> +<p>—Écoutez, Basin, je ne demande pas mieux que de vous suivre +dans les +fossés de Vincennes, et même à Tarente. Et à +ce propos, mon petit +Charles, c'est justement ce que je voulais vous dire pendant que vous +me +parliez de votre Saint-Georges, de Venise. C'est que nous avons +l'intention, Basin et moi, de passer le printemps prochain en Italie et +en Sicile. Si vous veniez avec nous, pensez ce que ce serait +différent! +Je ne parle pas seulement de la joie de vous voir, mais imaginez-vous, +avec tout ce que vous m'avez souvent raconté sur les souvenirs +de la +conquête normande et les souvenirs antiques, imaginez-vous ce +qu'un +voyage comme ça deviendrait, fait avec vous! C'est-à-dire +que même +Basin, que dis-je, Gilbert! en profiteraient, parce que je sens que +jusqu'aux prétentions à la couronne de Naples et toutes +ces machines-là +m'intéresseraient, si c'était expliqué par vous +dans de vieilles églises +romanes, ou dans des petits villages perchés comme dans les +tableaux de +primitifs. Mais nous allons regarder votre photographie. +Défaites +l'enveloppe, dit la duchesse à un valet de pied.</p> +<p>—Mais, Oriane, pas ce soir! vous regarderez cela demain, implora le +duc +qui m'avait déjà adressé des signes +d'épouvante en voyant l'immensité de +la photographie.</p> +<p>—Mais ça m'amuse de voir cela avec Charles», dit la +duchesse avec un +sourire à la fois facticement concupiscent et finement +psychologique, +car, dans son désir d'être aimable pour Swann, elle +parlait du plaisir +qu'elle aurait à regarder cette photographie comme de celui +qu'un malade +sent qu'il aurait à manger une orange, ou comme si elle avait +à la fois +combiné une escapade avec des amis et renseigné un +biographe sur des +goûts flatteurs pour elle. «Eh bien, il viendra vous voir +exprès, +déclara le duc, à qui sa femme dut céder. Vous +passerez trois heures +ensemble devant, si ça vous amuse, dit-il ironiquement. Mais +où +allez-vous mettre un joujou de cette dimension-là?</p> +<p>—Mais dans ma chambre, je veux l'avoir sous les yeux.</p> +<p>—Ah! tant que vous voudrez, si elle est dans votre chambre, j'ai +chance +de ne la voir jamais, dit le duc, sans penser à la +révélation qu'il +faisait aussi étourdiment sur le caractère négatif +de ses rapports +conjugaux.</p> +<p>—Eh bien, vous déferez cela bien soigneusement, ordonna M<sup>me</sup> +de +Guermantes au domestique (elle multipliait les recommandations par +amabilité pour Swann). Vous n'abîmerez pas non plus +l'enveloppe.</p> +<p>—Il faut même que nous respections l'enveloppe, me dit le duc +à +l'oreille en levant les bras au ciel. Mais, Swann, ajouta-t-il, moi qui +ne suis qu'un pauvre mari bien prosaïque, ce que j'admire +là dedans +c'est que vous ayez pu trouver une enveloppe d'une dimension pareille. +Où avez-vous déniché cela?</p> +<p>—C'est la maison de photogravures qui fait souvent ce genre +d'expéditions. Mais c'est un mufle, car je vois qu'il a +écrit dessus: +«la duchesse de Guermantes» sans «madame».</p> +<p>—Je lui pardonne, dit distraitement la duchesse, qui, tout d'un coup +paraissant frappée d'une idée qui l'égaya, +réprima un léger sourire, +mais revenant vite à Swann: Eh bien! vous ne dites pas si vous +viendrez +en Italie avec nous?</p> +<p>—Madame, je crois bien que ce ne sera pas possible.</p> +<p>—Eh bien, M<sup>me</sup> de Montmorency a plus de chance. Vous avez +été avec elle +à Venise et à Vicence. Elle m'a dit qu'avec vous on +voyait des choses +qu'on ne verrait jamais sans ça, dont personne n'a jamais +parlé, que +vous lui avez montré des choses inouïes, et même, +dans les choses +connues, qu'elle a pu comprendre des détails devant qui, sans +vous, elle +aurait passé vingt fois sans jamais les remarquer. +Décidément elle a été +plus favorisée que nous... Vous prendrez l'immense enveloppe des +photographies de M. Swann, dit-elle au domestique, et vous irez la +déposer, cornée de ma part, ce soir à dix heures +et demie, chez M<sup>me</sup> la +comtesse Molé. Swann éclata de rire. «Je voudrais +tout de même savoir, +lui demanda M<sup>me</sup> de Guermantes, comment, dix mois d'avance, +vous pouvez +savoir que ce sera impossible.»</p> +<p>—Ma chère duchesse, je vous le dirai si vous y tenez, mais +d'abord vous +voyez que je suis très souffrant.</p> +<p>—Oui, mon petit Charles, je trouve que vous n'avez pas bonne mine du +tout, je ne suis pas contente de votre teint, mais je ne vous demande +pas cela pour dans huit jours, je vous demande cela pour dans dix mois. +En dix mois on a le temps de se soigner, vous savez. A ce moment un +valet de pied vint annoncer que la voiture était avancée. +«Allons, +Oriane, à cheval», dit le duc qui piaffait +déjà d'impatience depuis un +moment, comme s'il avait été lui-même un des +chevaux qui attendaient. +«Eh bien, en un mot la raison qui vous empêchera de venir +en Italie?» +questionna la duchesse en se levant pour prendre congé de nous.</p> +<p>—Mais, ma chère amie, c'est que je serai mort depuis +plusieurs mois. +D'après les médecins que j'ai consultés, à +la fin de l'année le mal que +j'ai, et qui peut du reste m'emporter de suite, ne me laissera pas en +tous les cas plus de trois ou quatre mois à vivre, et encore +c'est un +grand maximum, répondit Swann en souriant, tandis que le valet +de pied +ouvrait la porte vitrée du vestibule pour laisser passer la +duchesse.</p> +<p>—Qu'est-ce que vous me dites là? s'écria la duchesse +en s'arrêtant une +seconde dans sa marche vers la voiture et en levant ses beaux yeux +bleus +et mélancoliques, mais pleins d'incertitude. Placée pour +la première +fois de sa vie entre deux devoirs aussi différents que monter +dans sa +voiture pour aller dîner en ville, et témoigner de la +pitié à un homme +qui va mourir, elle ne voyait rien dans le code des convenances qui lui +indiquât la jurisprudence à suivre et, ne sachant auquel +donner la +préférence, elle crut devoir faire semblant de ne pas +croire que la +seconde alternative eût à se poser, de façon +à obéir à la première qui +demandait en ce moment moins d'efforts, et pensa que la meilleure +manière de résoudre le conflit était de le nier. +«Vous voulez +plaisanter?» dit-elle à Swann.</p> +<p>—Ce serait une plaisanterie d'un goût charmant, +répondit ironiquement +Swann. Je ne sais pas pourquoi je vous dis cela, je ne vous avais pas +parlé de ma maladie jusqu'ici. Mais comme vous me l'avez +demandé et que +maintenant je peux mourir d'un jour à l'autre... Mais surtout je +ne veux +pas que vous vous retardiez, vous dînez en ville, ajouta-t-il +parce +qu'il savait que, pour les autres, leurs propres obligations mondaines +priment la mort d'un ami, et qu'il se mettait à leur place, +grâce à sa +politesse. Mais celle de la duchesse lui permettait aussi d'apercevoir +confusément que le dîner où elle allait devait +moins compter pour Swann +que sa propre mort. Aussi, tout en continuant son chemin vers la +voiture, baissa-t-elle les épaules en disant: «Ne vous +occupez pas de ce +dîner. Il n'a aucune importance!» Mais ces mots mirent de +mauvaise +humeur le duc qui s'écria: «Voyons, Oriane, ne restez pas +à bavarder +comme cela et à échanger vos jérémiades +avec Swann, vous savez bien +pourtant que M<sup>me</sup> de Saint-Euverte tient à ce qu'on se +mette à table à +huit heures tapant. Il faut savoir ce que vous voulez, voilà +bien cinq +minutes que vos chevaux attendent Je vous demande pardon, Charles, +dit-il en se tournant vers Swann, mais il est huit heures moins dix, +Oriane est toujours en retard, il nous faut plus de cinq minutes pour +aller chez la mère Saint-Euverte.»</p> +<p>M<sup>me</sup> de Guermantes s'avança +décidément vers la voiture et redit un +dernier adieu à Swann. «Vous savez, nous reparlerons de +cela, je ne +crois pas un mot de ce que vous dites, mais il faut en parler ensemble. +On vous aura bêtement effrayé, venez déjeuner, le +jour que vous voudrez +(pour M<sup>me</sup> de Guermantes tout se résolvait toujours en +déjeuners), vous +me direz votre jour et votre heure», et relevant sa jupe rouge +elle posa +son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, +voyant +ce pied, le duc s'écria d'une voix terrible: «Oriane, +qu'est-ce que vous +alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs! +Avec une +toilette rouge! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, +dit-il au valet de pied, dites tout de suite à la femme de +chambre de +M<sup>me</sup> la duchesse de descendre des souliers rouges».</p> +<p>—Mais, mon ami, répondit doucement la duchesse, +gênée de voir que +Swann, qui sortait avec moi mais avait voulu laisser passer la voiture +devant nous, avait entendu... puisque nous sommes en retard...</p> +<p>—Mais non, nous avons tout le temps. Il n'est que moins dix, nous ne +mettrons pas dix minutes pour aller au parc Monceau. Et puis enfin, +qu'est-ce que vous voulez, il serait huit heures et demie, ils +patienteront, vous ne pouvez pourtant pas aller avec une robe rouge et +des souliers noirs. D'ailleurs nous ne serons pas les derniers, allez, +il y a les Sassenage, vous savez qu'ils n'arrivent jamais avant neuf +heures moins vingt. La duchesse remonta dans sa chambre. «Hein, +nous dit +M. de Guermantes, les pauvres maris, on se moque bien d'eux, mais ils +ont du bon tout de même. Sans moi, Oriane allait dîner en +souliers +noirs.»</p> +<p>—Ce n'est pas laid, dit Swann, et j'avais remarqué les +souliers noirs, +qui ne m'avaient nullement choqué.</p> +<p>—Je ne vous dis pas, répondit le duc, mais c'est plus +élégant qu'ils +soient de la même couleur que la robe. Et puis, soyez tranquille, +elle +n'aurait pas été plutôt arrivée qu'elle s'en +serait aperçue et c'est moi +qui aurais été obligé de venir chercher les +souliers. J'aurais dîné à +neuf heures. Adieu, mes petits enfants, dit-il en nous repoussant +doucement, allez-vous-en avant qu'Oriane ne redescende. Ce n'est pas +qu'elle n'aime vous voir tous les deux. Au contraire c'est qu'elle aime +trop vous voir. Si elle vous trouve encore là, elle va se +remettre à +parler, elle est déjà très fatiguée, elle +arrivera au dîner morte. Et +puis je vous avouerai franchement que moi je meurs de faim. J'ai +très +mal déjeuné ce matin en descendant de train. Il y avait +bien une sacrée +sauce béarnaise, mais malgré cela, je ne serai pas +fâché du tout, mais +du tout, de me mettre à table. Huit heures moins cinq! Ah! les +femmes! +Elle va nous faire mal à l'estomac à tous les deux. Elle +est bien moins +solide qu'on ne croit. Le duc n'était nullement +gêné de parler des +malaises de sa femme et des siens à un mourant, car les +premiers, +l'intéressant davantage, lui apparaissaient plus importants. +Aussi +fut-ce seulement par bonne éducation et gaillardise, +qu'après nous avoir +éconduits gentiment, il cria à la cantonade et d'une voix +de stentor, de +la porte, à Swann qui était déjà dans la +cour:</p> +<p>—Et puis vous, ne vous laissez pas frapper par ces bêtises des +médecins, que diable! Ce sont des ânes. Vous vous portez +comme le +Pont-Neuf. Vous nous enterrerez tous!</p> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Côté de Guermantes,Troisième Partie +by Marcel Proust + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES *** + +***** This file should be named 13743-h.htm or 13743-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/4/13743/ + +Produced by Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online +Distributed Proofreading Team From images generously made available +by gallica (Bibliothèque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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