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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:45 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La maison de Claudine + +Author: Colette + +Release Date: October 11, 2004 [EBook #13703] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + + + + +Colette +LA MAISON DE CLAUDINE +(1922) + + +Table des matières + +OÙ SONT LES ENFANTS? +LE SAUVAGE +AMOUR +LA PETITE +L'ENLÈVEMENT +LE CURÉ SUR LE MUR +MA MÈRE ET LES LIVRES +PROPAGANDE +PAPA ET Mme BRUNEAU +MA MÈRE ET LES BÊTES +ÉPITAPHES +LA «FILLE DE MON PÈRE» +LA NOCE +MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX +MATERNITÉ +«MODE DE PARIS» +LA PETITE BOUILLOUX +L'AMI +YBANEZ EST MORT +MA MÈRE ET LE CURÉ +MA MÈRE ET LA MORALE +LE RIRE +MA MÈRE ET LA MALADIE +MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU +LA «MERVEILLE» +BA-TOU +BELLAUDE +LES DEUX CHATTES +CHATS +LE VEILLEUR + + +OÙ SONT LES ENFANTS? + +La maison était grande, coiffée d'un grenier haut. La pente raide +de la rue obligeait les écuries et les remises, les poulaillers, +la buanderie, la laiterie, à se blottir en contre-bas tout autour +d'une cour fermée. + +Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du +poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, +potager resserré et chaud, consacré à l'aubergine et au piment, +où l'odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au +parfum de l'abricot mûri sur espaliers. Dans le Jardin-du-Haut, +deux sapins jumeaux, un noyer dont l'ombre intolérante tuait les +fleurs, des roses, des gazons négligés, une tonnelle disloquée... +Une forte grille de clôture, au fond, en bordure de la rue des +Vignes, eût dû défendre les deux jardins; mais je n'ai jamais +connu cette grille que tordue, arrachée au ciment de son mur, +emportée et brandie en l'air par les bras invincibles d'une +glycine centenaire... + +La façade principale, sur la rue de l'Hospice, était une façade à +perron double, noircie, à grandes fenêtres et sans grâces, une +maison bourgeoise de vieux village, mais la roide pente de la rue +bousculait un peu sa gravité, et son perron boitait, six marches +d'un côté, dix de l'autre. + +Grande maison grave, revêche avec sa porte à clochette +d'orphelinat, son entrée cochère à gros verrou de geôle ancienne, +maison qui ne souriait que d'un côté. Son revers, invisible au +passant, doré par le soleil, portait manteau de glycine et de +bignonier mêlés, lourds à l'armature de fer fatiguée, creusée en +son milieu comme un hamac, qui ombrageait une petite terrasse +dallée et le seuil du salon... Le reste vaut-il la peine que je +le peigne, à l'aide de pauvres mots? Je n'aiderai personne à +contempler ce qui s'attache de splendeur, dans mon souvenir, aux +cordons rouges d'une vigne d'automne que ruinait son propre +poids, cramponnée, au cours de sa chute, à quelques bras de pin. +Ces lilas massifs dont la fleur compacte, bleue dans l'ombre, +pourpre au soleil, pourrissait tôt, étouffée par sa propre +exubérance, ces lilas morts depuis longtemps ne remonteront pas +grâce à moi vers la lumière, ni le terrifiant clair de lune -- +argent, plomb gris, mercure, facettes d'améthystes coupantes, +blessants saphirs aigus --, qui dépendait de certaine vitre +bleue, dans le kiosque au fond du jardin. + +Maison et jardin vivent encore, je le sais, mais qu'importe si la +magie les a quittés, si le secret est perdu qui ouvrait -- +lumière, odeurs, harmonie d'arbres et d'oiseaux, murmure de voix +humaines qu'a déjà suspendu la mort -- un monde dont j'ai cessé +d'être digne?... + +Il arrivait qu'un livre, ouvert sur le dallage de la terrasse ou +sur l'herbe, une corde à sauter serpentant dans une allée, ou un +minuscule jardin bordé de cailloux, planté de têtes de fleurs, +révélassent autrefois -- dans le temps où cette maison et ce +jardin abritaient une famille -- la présence des enfants, et +leurs âges différents. Mais ces signes ne s'accompagnaient +presque jamais du cri, du rire enfantins, et le logis, chaud et +plein, ressemblait bizarrement à ces maisons qu'une fin de +vacances vide, en un moment, de toute sa joie. Le silence, le +vent contenu du jardin clos, les pages du livre rebroussées sous +le pouce invisible d'un sylphe, tout semblait demander: «Où sont +les enfants?» + +C'est alors que paraissait, sous l'arceau de fer ancien que la +glycine versait à gauche, ma mère, ronde et petite en ce temps où +l'âge ne l'avait pas encore décharnée. Elle scrutait la verdure +massive, levait la tête et jetait par les airs son appel: «Les +enfants! Où sont les enfants?» + +Où? nulle part. L'appel traversait le jardin, heurtait le grand +mur de la remise à foin, et revenait, en écho très faible et +comme épuisé: + +«Hou... enfants...» + +Nulle part. Ma mère renversait la tête vers les nuées, comme si +elle eût attendu qu'un vol d'enfants ailés s'abattît. Au bout +d'un moment, elle jetait le même cri, puis se lassait +d'interroger le ciel, cassait de l'ongle le grelot sec d'un +pavot, grattait un rosier emperlé de pucerons verts, cachait dans +sa poche les premières noix, hochait le front en songeant aux +enfants disparus, et rentrait. Cependant au-dessus d'elle, parmi +le feuillage du noyer, brillait le visage triangulaire et penché +d'un enfant allongé, comme un matou, sur une grosse branche, et +qui se taisait. Une mère moins myope eût-elle deviné, dans les +révérences précipitées qu'échangeaient les cimes jumelles des +deux sapins, une impulsion étrangère à celle des brusques +bourrasques d'octobre... Et dans la lucarne carrée, au-dessous de +la poulie à fourrage, n'eût-elle pas aperçu, en clignant les +yeux, ces deux taches pâles dans le foin: le visage d'un jeune +garçon et son livre? Mais elle avait renoncé à nous découvrir, et +désespéré de nous atteindre. Notre turbulence étrange ne +s'accompagnait d'aucun cri. Je ne crois pas qu'on ait vu enfants +plus remuants et plus silencieux. C'est maintenant que je m'en +étonne. Personne n'avait requis de nous ce mutisme allègre, ni +cette sociabilité limitée. Celui de mes frères qui avait dix-neuf +ans et construisait des appareils d'hydrothérapie en boudins de +toile, fil de fer et chalumeaux de verre n'empêchait pas le +cadet, à quatorze ans, de démonter une montre, ni de réduire au +piano, sans faute, une mélodie, un morceau symphonique entendu au +chef-lieu; ni même de prendre un plaisir impénétrable à émailler +le jardin de petites pierres tombales découpées dans du carton, +chacune portant, sous sa croix, les noms, l'épitaphe et la +généalogie d'un défunt supposé... Ma soeur aux trop longs +cheveux, pouvait lire sans fin ni repos: les deux garçons +passaient, frôlant comme sans la voir cette jeune fille assise, +enchantée, absente, et ne la troublaient pas. J'avais, petite, le +loisir de suivre, en courant presque, le grand pas des garçons, +lancés dans les bois à la poursuite du Grand Sylvain, du Flambé, +du Mars farouche, ou chassant la couleuvre, ou bottelant la haute +digitale de juillet au fond des bois clairsemés, rougis de +flaques de bruyères... Mais je suivais silencieuse, et je glanais +la mûre, la merise, ou la fleur, je battais les taillis et les +prés gorgés d'eau en chien indépendant qui ne rend pas de +comptes... + +«Où sont les enfants?» Elle surgissait, essoufflée par sa quête +constante de mère-chienne trop tendre, tête levée et flairant le +vent. Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu'elle venait +de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d'un brûlant +velours de rhum et de confitures. Un grand tablier bleu la +ceignait, si elle avait lavé la havanaise, et quelquefois elle +agitait un étendard de papier jaune craquant, le papier de la +boucherie; c'est qu'elle espérait rassembler, en même temps que +ses enfants égaillés, ses chattes vagabondes, affamées de viande +crue... + +Au cri traditionnel s'ajoutait, sur le même ton d'urgence et de +supplication, le rappel de l'heure: «Quatre heures! ils ne sont +pas venus goûter! Où sont les enfants?...» -- «Six heures et +demie! Rentreront-ils dîner? Où sont les enfants?...» La jolie +voix, et comme je pleurerais de plaisir à l'entendre... Notre +seul péché, notre méfait unique était le silence, et une sorte +d'évanouissement miraculeux. Pour des desseins innocents, pour +une liberté qu'on ne nous refusait pas, nous sautions la grille, +quittions les chaussures, empruntant pour le retour une échelle +inutile, le mur bas d'un voisin. Le flair subtil de la mère +inquiète découvrait sur nous l'ail sauvage d'un ravin lointain ou +la menthe des marais masqués d'herbe. La poche mouillée d'un des +garçons cachait le caleçon qu'il avait emporté aux étangs +fiévreux, et la «petite», fendue au genou, pelée au coude, +saignait tranquillement sous des emplâtres de toiles d'araignée +et de poivre moulu, liés d'herbes rubanées... + +-- Demain, je vous enferme! Tous, vous entendez, tous! + +Demain... Demain l'aîné, glissant sur le toit d'ardoises où il +installait un réservoir d'eau, se cassait la clavicule et +demeurait muet, courtois, en demi-syncope, au pied du mur, +attendant qu'on vînt l'y ramasser. Demain, le cadet recevait sans +mot dire, en plein front, une échelle de six mètres, et +rapportait avec modestie un oeuf violacé entre les deux yeux... + +-- Où sont les enfants? + +Deux reposent. Les autres, jour par jour, vieillissent. S'il est +un lieu où l'on attend après la vie, celle qui nous attendit +tremble encore, à cause des deux vivants. Pour l'aînée de nous +tous elle a du moins fini de regarder le noir de la vitre le +soir: «Ah! je sens que cette enfant n'est pas heureuse... Ah! je +sens qu'elle souffre...» + +Pour l'aîné des garçons elle n'écoute plus, palpitante, le +roulement d'un cabriolet de médecin sur la neige, dans la nuit, +ni le pas de la jument grise. Mais je sais que pour les deux qui +restent elle erre et quête encore, invisible, tourmentée de +n'être pas assez tutélaire: «Où sont, où sont les enfants?...» + +LE SAUVAGE + +Quand il l'enleva, vers 1853, à sa famille, qui comptait +seulement deux frères, journalistes français mariés en Belgique - +- à ses amis, des peintres, des musiciens et des poètes, toute +une jeunesse bohème d'artistes français et belges --, elle avait +dix-huit ans. Une fille blonde, pas très jolie et charmante, à +grande bouche et à menton fin, les yeux gris et gais, portant sur +la nuque un chignon bas de cheveux glissants, qui coulaient entre +les épingles -- une jeune fille libre, habituée à vivre +honnêtement avec des garçons, frères et camarades. Une jeune +fille sans dot, trousseau ni bijoux, dont le buste mince, au- +dessus de la jupe épanouie, pliait gracieusement: une jeune fille +à taille plate et épaules rondes, petite et robuste. + +Le Sauvage la vit, un jour qu'elle était venue, de Belgique en +France, passer quelques semaines d'été chez sa nourrice paysanne, +et qu'il visitait à cheval ses terres voisines. Accoutumé à ses +servantes sitôt quittées que conquises, il rêva de cette jeune +fille désinvolte, qui l'avait regardé sans baisser les yeux et +sans lui sourire. Le jeune barbe noire du passant, son cheval +rouge comme guigne, sa pâleur de vampire distingué ne déplurent +pas à la jeune fille, mais elle l'oubliait au moment où il +s'enquit d'elle. Il apprit son nom et qu'on l'appelait «Sido», +pour abréger Sidonie. Formaliste comme beaucoup de «sauvages», il +fit mouvoir notaire et parents, et l'on connut, en Belgique, que +ce fils de gentilshommes verriers possédait des fermes, des bois, +une belle maison à perron et jardin, de l'argent comptant... +Effarée, muette, Sido écoutait, en roulant sur ses doigts ses +«anglaises» blondes. Mais une jeune fille sans fortune et sans +métier, qui vit à la charge de ses frères, n'a qu'à se taire, à +accepter sa chance et à remercier Dieu. + +Elle quitta donc la chaude maison belge, la cuisine-de-cave qui +sentait le gaz, le pain chaud et le café; elle quitta le piano, +le violon, le grand Salvator Rosa légué par son père, le pot à +tabac et les fines pipes de terre long tuyau, les grilles à coke, +les livres ouverts et les journaux froissés, pour entrer, jeune +mariée, dans la maison à perron que le dur hiver des pays +forestiers entourait. + +Elle y trouva un inattendu salon blanc et or au rez-de-chaussée, +mais un premier étage à peine crépi, abandonné comme un grenier. +Deux bons chevaux, deux vaches, à l'écurie, se gorgeaient de +fourrage et d'avoine; on barattait le beurre et pressait les +fromages dans les communs, mais les chambres à coucher, glacées, +ne parlaient ni d'amour ni de doux sommeil. + +L'argenterie, timbrée d'une chèvre debout sur ses sabots de +derrière, la cristallerie et le vin abondaient. Des vieilles +femmes ténébreuses filaient à la chandelle dans la cuisine, le +soir, teillaient et dévidaient le chanvre des propriétés, pour +fournir les lits et l'office de toile lourde, inusable et froide. +Un âpre caquet de cuisinières agressives s'élevait et +s'abaissait, selon que le maître approchait ou s'éloignait de la +maison; des fées barbues projetaient dans un regard, sur la +nouvelle épouse, le mauvais sort, et quelque belle lavandière +délaissée du maître pleurait férocement, accotée à la fontaine, +en l'absence du Sauvage qui chassait. + +Ce Sauvage, homme de bonnes façons le plus souvent, traita bien, +d'abord, sa petite civilisée. Mais Sido, qui cherchait des amis, +une sociabilité innocente et gaie, ne rencontra dans sa propre +demeure que des serviteurs, des fermiers cauteleux, des gardes- +chasse poissés de vin et de sang de lièvre, que suivait une odeur +de loup. Le Sauvage leur parlait peu, de haut. D'une noblesse +oubliée, il gardait le dédain, la politesse, la brutalité, le +goût des inférieurs; son surnom ne visait que sa manière de +chevaucher seul, de chasser sans chien ni compagnon, de demeurer +muet. Sido aimait la conversation, la moquerie, le mouvement, la +bonté despotique et dévouée, la douceur. Elle fleurit la grande +maison, fit blanchir la cuisine sombre, surveilla elle-même des +plats flamands, pétrit des gâteaux aux raisins et espéra son +premier enfant. Le Sauvage lui souriait entre deux randonnées et +repartait. Il retournait à ses vignes, à ses bois spongieux, +s'attardait aux auberges de carrefours où tout est noir autour +d'une longue chandelle: les solives, les murs enfumés, le pain de +seigle et le vin dans les gobelets de fer... + +À bout de recettes gourmandes, de patience et d'encaustique, +Sido, maigrie d'isolement, pleura, et le Sauvage aperçut la trace +des larmes qu'elle niait. Il comprit confusément qu'elle +s'ennuyait, qu'une certaine espèce de confort et de luxe, +étrangère à toute sa mélancolie de Sauvage, manquait. Mais +quoi?... + +Il partit un matin à cheval, trotta jusqu'au chef-lieu -- +quarante kilomètres --, battit la ville et revint la nuit +d'après, rapportant, avec un grand air de gaucherie fastueuse, +deux objets étonnants, dont la convoitise d'une jeune femme pût +se trouver ravie: un petit mortier à piler les amandes et les +pâtes, en marbre lumachelle très rare, et un cachemire de l'Inde. + +Dans le mortier dépoli, ébréché, je pourrais encore piler les +amandes, mêlées au sucre et au zeste de citron. Mais je me +reproche de découper en coussins et en sacs à main, le cachemire +à fond cerise. Car ma mère, qui fut la Sido sans amour et sans +reproche de son premier mari hypocondre, soignait châle et +mortier avec des mains sentimentales. + +-- Tu vois, me disait-elle, il me les a apportés, ce Sauvage qui +ne savait pas donner. Il me les a pourtant apportés à +grand'peine, attachés sur sa jument Mustapha. Il se tenait devant +moi, les bras chargés, aussi fier et aussi maladroit qu'un très +grand chien qui porte dans sa gueule une petite pantoufle. Et +j'ai bien compris que, pour lui, ses cadeaux n'avaient figure de +mortier ni de châle. C'étaient «des cadeaux», des objets rares et +coûteux qu'il était allé chercher loin; c'était son premier geste +désintéressé -- hélas! et le dernier -- pour divertir et consoler +une jeune femme exilée et qui pleurait... + +AMOUR + +-- Il n'y a rien pour le dîner, ce soir... Ce matin, Tricotet +n'avait pas encore tué... Il devait tuer à midi. Je vais moi-même +à la boucherie, comme je suis. Quel ennui! Ah! pourquoi mange-t- +on? Qu'allons-nous manger ce soir? + +Ma mère est debout, découragée, devant la fenêtre. Elle porte sa +«robe de maison» en satinette à pois, sa broche d'argent qui +représente deux anges penchés sur un portrait d'enfant, ses +lunettes au bout d'une chaîne et son lorgnon au bout d'un +cordonnet de soie noire, accroché à toutes les clés de porte, +rompu à toutes les poignées de tiroir et renoué vingt fois. Elle +nous regarde, tour à tour, sans espoir. Elle sait qu'aucun de +nous ne lui donnera un avis utile. Consulté, papa répondra: + +-- Des tomates crues avec beaucoup de poivre. + +-- Des choux rouges au vinaigre, eût dit Achille, l'aîné de mes +frères, que sa thèse de doctorat retient à Paris. + +-- Un grand bol de chocolat! postulera Léo, le second. + +Et je réclamerai, en sautant en l'air parce que j'oublie souvent +que j'ai quinze ans passés: + +-- Des pommes de terre frites! Des pommes de terres frites! Et +des noix avec du fromage! + +Mais il paraît que frites, chocolat, tomates et choux rouges ne +«font pas un dîner»... + +-- Pourquoi, maman? + +-- Ne pose donc pas de questions stupides... + +Elle est toute à son souci. Elle a déjà empoigné le panier fermé, +en rotin noir, et s'en va, comme elle est. Elle garde son chapeau +de jardin roussi par trois étés, à grands bords, à petit fond +cravaté d'une ruche marron, et son tablier de jardinière, dont le +bec busqué du sécateur a percé une poche. Des graines sèches de +nigelles, dans leur sachet de papier, font, au rythme de son pas, +un bruit de pluie et de soie égratignée au creux de l'autre +poche. Coquette pour elle, je lui crie: + +-- Maman! ôte ton tablier! + +Elle tourne en marchant sa figure à bandeaux qui porte, chagrine, +ses cinquante-cinq ans, et trente lorsqu'elle est gaie. + +-- Pourquoi donc? Je ne vais que dans la rue de la Roche. + +-- Laisse donc ta mère tranquille, gronde mon père dans sa barbe. +Où va-t-elle, au fait? + +-- Chez Léonore, pour le dîner. + +-- Tu ne vas pas avec elle? + +-- Non. Je n'ai pas envie aujourd'hui. + +Il y a des jours où la boucherie de Léonore, ses couteaux, sa +hachette, ses poumons de boeuf gonflés que le courant d'air irise +et balance, roses comme la pulpe du bégonia, me plaisent à l'égal +d'une confiserie. Léonore y tranche pour moi un ruban de lard +salé qu'elle me tend, transparent, du bout de ses doigts froids. +Dans le jardin de la boucherie, Marie Tricotet, qui est pourtant +née le même jour que moi, s'amuse encore à percer d'une épingle +des vessies de porc ou de veau non vidées, qu'elle presse sous le +pied «pour faire jet d'eau». Le son affreux de la peau qu'on +arrache à la chair fraîche, la rondeur des rognons, fruits bruns +dans leur capitonnage immaculé de «panne» rosée, m'émeuvent d'une +répugnance compliquée, que je recherche et que je dissimule. Mais +la graisse fine qui demeure au creux du petit sabot fourchu, +lorsque le feu fait éclater les pieds du cochon mort, je la mange +comme une friandise saine... N'importe. Aujourd'hui, je n'ai +guère envie de suivre maman. + +Mon père n'insiste pas, se dresse agilement sur sa jambe unique, +empoigne sa béquille et sa canne et monte à la bibliothèque. +Avant de monter, il plie méticuleusement le journal _le Temps_, +le cache sous le coussin de sa bergère, enfouit dans une poche de +son long paletot _la Nature_ en robe d'azur. Son petit oeil +cosaque, étincelant sous un sourcil de chanvre gris, rafle sur +les tables toute provende imprimée, qui prendra le chemin de la +bibliothèque et ne reverra plus la lumière... Mais, bien dressés +à cette chasse, nous ne lui avons rien laissé... + +-- Tu n'as pas vu le _Mercure de France_? + +-- Non, papa. + +-- Ni la _Revue Bleue_? + +-- Non, papa. + +Il darde sur ses enfants un oeil de tortionnaire. + +-- Je voudrais bien savoir qui, dans cette maison... + +Il s'épanche en sombres et impersonnelles conjectures, émaillées +de démonstratifs venimeux. Sa maison est devenue _cette_ maison, +où règne _ce_ désordre, où _ces_ enfants «de basse extraction» +professent le mépris du papier imprimé, encouragés d'ailleurs par +_cette_ femme... + +--... Au fait, où est cette femme? + +-- Mais, papa, elle est chez Léonore! + +-- Encore! + +-- Elle vient de partir... + +Il tire sa montre, la remonte comme s'il allait se coucher, +agrippe, faute de mieux, l'_Office_ _de Publicité_ d'avant-hier, +et monte à la bibliothèque. Sa main droite étreint fortement le +barreau d'une béquille qui étaie l'aisselle droite de mon père. +L'autre main se sert seulement d'une canne. J'écoute s'éloigner, +ferme, égal, ce rythme de deux bâtons et d'un seul pied qui a +bercé toute ma jeunesse. Mais voilà qu'un malaise neuf me trouble +aujourd'hui, parce que je viens de remarquer, soudain, les veines +saillantes et les rides sur les mains si blanches de mon père, et +combien cette frange de cheveux drus, sur sa nuque, a perdu sa +couleur depuis peu... C'est donc possible qu'il ait bientôt +soixante ans?... + +Il fait frais et triste, sur le perron où j'attends le retour de +ma mère. Son petit pas élégant sonne enfin dans la rue de la +Roche et je m'étonne de me sentir si contente... Elle tourne le +coin de la rue, elle descend vers moi. L'Infâme-Patasson -- le +chien -- la précède, et elle se hâte. + +-- Laisse-moi, chérie, si je ne donne pas l'épaule de mouton tout +de suite à Henriette pour la mettre au feu, nous mangerons de la +semelle de bottes... Où est ton père? + +Je la suis, vaguement choquée, pour la première fois qu'elle +s'inquiète de papa. Puisqu'elle l'a quitté il y a une demi-heure +et qu'il ne sort presque jamais... Elle le sait bien, où est mon +père... Ce qui pressait davantage, c'était de me dire, par +exemple: «Minet-Chéri, tu es pâlotte... Minet-Chéri, qu'est-ce +que tu as?» + +Sans répondre, je la regarde jeter loin d'elle son chapeau de +jardin, d'un geste jeune qui découvre des cheveux gris et un +visage au frais coloris, mais marqué ici et là de plis +ineffaçables. C'est donc possible -- mais oui, je suis la +dernière née des quatre -- c'est donc possible que ma mère ait +bientôt cinquante-quatre ans?... Je n'y pense jamais. Je voudrais +l'oublier. + +Le voici, celui qu'elle réclamait. Le voici hérissé, la barbe en +bataille. Il a guetté le claquement de la porte d'entrée, il est +descendu de son aire... + +-- Te voilà? Tu y as mis le temps. + +Elle se retourne, rapide comme une chatte: + +-- Le temps? C'est une plaisanterie, je n'ai fait qu'aller et +revenir. + +-- Revenir d'où? de chez Léonore? + +-- Ah! non, il fallait aussi que je passe chez Corneau pour... + +-- Pour sa tête de crétin? et ses considérations sur la +température? + +-- Tu m'ennuies! J'ai été aussi chercher de la feuille de cassis +chez Cholet. + +Le petit oeil cosaque jette un trait aigu: + +-- Ah! ah! chez Cholet! + +Mon père rejette la tête en arrière, passe une main dans ses +cheveux épais, presque blancs: + +-- Ah! ah! chez Cholet! As-tu remarqué seulement que ses cheveux +tombent, à Cholet, et qu'on lui voit le caillou? + +-- Non, je n'ai pas remarqué. + +-- Tu n'as pas remarqué! mais non, tu n'as pas remarqué! Tu étais +bien trop occupée à faire la belle pour les godelureaux du +mastroquet d'en face et les deux fils Mabilat! + +-- Oh! c'est trop fort! Moi, moi, pour les deux fils Mabilat! +Écoute, vraiment, je ne conçois pas comment tu oses... Je +t'affirme que je n'ai pas même tourné la tête du côté de chez +Mabilat! Et la preuve c'est que... + +Ma mère croise avec feu, sur sa gorge que hausse un corset à +goussets, ses jolies mains, fanées par l'âge et le grand air. +Rougissante entre ses bandeaux qui grisonnent, soulevée d'une +indignation qui fait trembler son menton détendu, elle est +plaisante, cette petite dame âgée, quand elle se défend, sans +rire, contre un jaloux sexagénaire. Il ne rit pas non plus, lui, +qui l'accuse à présent de «courir le guilledou». Mais je ris +encore, moi, de leurs querelles, parce que je n'ai que quinze +ans, et que je n'ai pas encore deviné, sous un sourcil de +vieillard, la férocité de l'amour, et sur des joues flétries de +femme la rougeur de l'adolescence. + +LA PETITE + +Une odeur de gazon écrasé traîne sur la pelouse, non fauchée, +épaisse, que les jeux, comme une lourde grêle, ont versée en tous +sens. Des petits talons furieux ont fouillé les allées, rejeté le +gravier sur les plates-bandes; une corde à sauter pend au bras de +la pompe; les assiettes d'un ménage de poupée, grandes comme des +marguerites, étoilent l'herbe; un long miaulement ennuyé annonce +la fin du jour, l'éveil des chats, l'approche du dîner. + +Elles viennent de partir, les compagnes de jeu de la Petite. +Dédaignant la porte, elles ont sauté la grille du jardin, jeté à +la rue des Vignes, déserte, leurs derniers cris de possédées, +leurs jurons enfantins proférés à tue-tête, avec des gestes +grossiers des épaules, des jambes écartées, des grimaces de +crapauds, des strabismes volontaires, des langues tirées tachées +d'encre violette. Par-dessus le mur, la Petite -- on dit aussi +Minet-Chéri -- a versé sur leur fuite ce qui lui restait de gros +rire, de moquerie lourde et de mots patois. Elles avaient le +verbe rauque, des pommettes et des yeux de fillettes qu'on a +saoulées. Elles partent harassées, comme avilies par un après- +midi entier de jeux. Ni l'oisiveté ni l'ennui n'ont ennobli ce +trop long et dégradant plaisir, dont la Petite demeure écoeurée +et enlaidie. + +Les dimanches sont des jours parfois rêveurs et vides; le soulier +blanc, la robe empesée préservent de certaines frénésies. Mais le +jeudi, chômage encanaillé, grève en tablier noir et bottines à +clous, permet tout. Pendant près de cinq heures, ces enfants ont +goûté les licences du jeudi. L'une fit la malade, l'autre vendit +du café à une troisième, maquignonne, qui lui céda ensuite une +vache: «Trente pistoles, bonté! Cochon qui s'en dédit!» Jeanne +emprunta au père Gruel son âme de tripier et de préparateur de +peaux de lapin. Yvonne incarna la fille de Gruel, une maigre +créature torturée et dissolue. Scire et sa femme, les voisins de +Gruel, parurent sous les traits de Gabrielle et de Sandrine, et +par six bouches enfantines s'épancha la boue d'une ruelle pauvre. +D'affreux ragots de friponnerie et de basses amours tordirent +mainte lèvre, teinte du sang de la cerise, où brillait encore le +miel du goûter... Un jeu de cartes sortit d'une poche et les cris +montèrent. Trois petites filles sur six ne savaient-elles pas +déjà tricher, mouiller le pouce comme au cabaret, asséner l'atout +sur la table: «Et ratatout! Et t'as biché le cul de la bouteille; +t'as pas marqué un point!» + +Tout ce qui traîne dans les rues d'un village, elles l'ont crié, +mimé avec passion. Ce jeudi fut un de ceux que fuit la mère de +Minet-Chéri, retirée dans la maison et craintive comme devant +l'envahisseur. + +À présent, tout est silence au jardin. Un chat, deux chats +s'étirent, bâillent, tâtent le gravier sans confiance: ainsi +font-ils après l'orage. Ils vont vers la maison, et la Petite, +qui marchait à leur suite, s'arrête; elle ne s'en sent pas digne. +Elle attendra que se lève lentement, sur son visage chauffé, noir +d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le +départ des bas démons. Elle ouvre, pour un dernier cri, une +grande bouche aux incisives neuves. Elle écarquille les yeux, +remonte la peau de son front, souffle «pouh!» de fatigue et +s'essuie le nez d'un revers de main. + +Un tablier d'école l'ensache du col aux genoux, et elle est +coiffée en enfant de pauvre, de deux nattes cordées derrière les +oreilles. Que seront les mains, où la ronce et le chat marquèrent +leurs griffes, les pieds, lacés dans du veau jaune écorché? Il y +a des jours où on dit que la Petite sera jolie. Aujourd'hui, elle +est laide, et sent sur son visage, la laideur provisoire que lui +composent sa sueur, des traces terreuses de doigts sur une joue, +et surtout des ressemblances successives, mimétiques, qui +l'apparentent à Jeanne, à Sandrine, à Aline la couturière en +journées, à la dame du pharmacien et à la demoiselle de la poste. +Car elles ont joué longuement, pour finir, les petites, au jeu de +«qu'est-ce-qu'on-sera». + +-- Moi, quante je serai grande... + +Habiles à singer, elles manquent d'imagination. Une sorte de +sagesse résignée, une terreur villageoise de l'aventure et de +l'étranger retiennent d'avance la petite horlogère, la fille de +l'épicier, du boucher et de la repasseuse, captives dans la +boutique maternelle. Il y a bien Jeanne qui a déclaré: + +-- Moi, je serai cocotte! + +«Mais ça, pense dédaigneusement Minet-Chéri, c'est de +l'enfantillage...» + +À court de souhait, elle leur a jeté, son tour venu, sur un ton +de mépris: + +-- Moi, je serai marin! Parce qu'elle rêve parfois d'être garçon +et de porter culotte et béret bleus. La mer qu'ignore Minet- +Chéri, le vaisseau debout sur une crête de vague, l'île d'or et +les fruits lumineux, tout cela n'a surgi, après, que pour servir +de fond au blouson bleu, au béret à pompon. + +-- Moi, je serai marin, et dans mes voyages... + +Assise dans l'herbe, elle se repose et pense peu. Le voyage? +L'aventure?... Pour une enfant qui franchit deux fois l'an les +limites de son canton, au moment des grandes provisions d'hiver +et de printemps, et gagne le chef-lieu en victoria, ces mots-là +sont sans force et sans vertu. Ils n'évoquent que des pages +imprimées, des images en couleur. La Petite, fatiguée, se répète +machinalement: «Quand je ferai le tour du monde...» comme elle +dirait: «Quand j'irai gauler des châtaignes...» + +Un point rouge s'allume dans la maison, derrière les vitres du +salon, et la Petite tressaille. Tout ce qui, l'instant d'avant, +était verdure, devient bleu, autour de cette rouge flamme +immobile. La main de l'enfant, traînante, perçoit dans l'herbe +l'humidité du soir. C'est l'heure des lampes. Un clapotis d'eau +courante mêle les feuilles, la porte du fenil se met à battre le +mur comme en hiver par la bourrasque. Le jardin, tout à coup +ennemi, rebrousse, autour d'une petite fille dégrisée, ses +feuilles froides de laurier, dresse ses sabres de yucca et ses +chenilles d'araucaria barbelées. Une grande voix marine gémit du +côté de Moutiers où le vent, sans obstacle, court en risées sur +la houle des bois. La Petite, dans l'herbe, tient ses yeux fixés +sur la lampe, qu'une brève éclipse vient de voiler: une main a +passé devant la flamme, une main qu'un dé brillant coiffait. +C'est cette main dont le geste suffit pour que la Petite, à +présent, soit debout, pâlie, adoucie, un peu tremblante comme +l'est une enfant qui cesse, pour la première fois, d'être le gai +petit vampire qui épuise, inconscient, le coeur maternel; un peu +tremblante de ressentir et d'avouer que cette main et cette +flamme, et la tête penchée, soucieuse, auprès de la lampe, sont +le centre et le secret d'où naissent et se propagent en zones de +moins en moins sensibles, en cercles qu'atteint de moins en moins +la lumière et la vibration essentielles, le salon tiède, sa flore +de branches coupées et sa faune d'animaux paisibles; la maison +sonore, sèche, craquante comme un pain chaud; le jardin, le +village... Au-delà, tout est danger, tout est solitude... + +Le «marin», à petits pas, éprouve la terre ferme, et gagne la +maison en se détournant d'une lune jaune, énorme, qui monte. +L'aventure? Le voyage? L'orgueil qui fait les émigrants?... Les +yeux attachés au dé brillant, à la main qui passe et repasse +devant la lampe, Minet-Chéri goûte la contrition délicieuse +d'être -- pareille à la petite horlogère, à la fillette de la +lingère et du boulanger -- une enfant de son village, hostile au +colon comme au barbare, une de celles qui limitent leur univers à +la borne d'un champ, au portillon d'une boutique, au cirque de +clarté épanoui sous une lampe et que traverse, tirant un fil, une +main bien-aimée, coiffée d'un dé d'argent. + +L'ENLÈVEMENT + +-- Je ne peux plus vivre comme ça, me dit ma mère. J'ai encore +rêvé qu'on t'enlevait cette nuit. Trois fois je suis montée +jusqu'à ta porte. Et je n'ai pas dormi. + +Je la regardai avec commisération, car elle avait l'air fatigué +et inquiet. Et je me tus, car je ne connaissais pas de remède à +son souci. + +-- C'est tout ce que ça te fait, petite monstresse? + +-- Dame, maman... Qu'est-ce que tu veux que je dise? Tu as l'air +de m'en vouloir que ce ne soit qu'un rêve. + +Elle leva les bras au ciel, courut vers la porte, accrocha en +passant le cordon de son pince-nez à une clef de tiroir, puis le +jaseron de son face-à-main au loquet de la porte, entraîna dans +les mailles de son fichu le dossier pointu et gothique d'une +chaise second Empire, retint la moitié d'une imprécation et +disparut après un regard indigné, en murmurant: + +-- Neuf ans!... Et me répondre de cette façon quand je parle de +choses graves! + +Le mariage de ma demi-soeur venait de me livrer sa chambre, la +chambre du premier étage, étoilée de bleuets sur un fond blanc +gris. + +Quittant ma tanière enfantine -- une ancienne logette de portier +à grosses poutres, carrelée, suspendue au-dessus de l'entrée +cochère et commandée par la chambre à coucher de ma mère -- je +dormais, depuis un mois, dans ce lit que je n'avais osé +convoiter, ce lit dont les rosaces de fonte argentée retenaient +dans leur chute des rideaux de guipure blanche, doublés d'un bleu +impitoyable. Ce placard-cabinet de toilette m'appartenait, et +j'accoudais à l'une ou l'autre fenêtre une mélancolie, un dédain +tous deux feints, à l'heure où les petites Blancvillain et les +Trinitet passaient, mordant leur tartine de quatre heures, +épaissie de haricots rouges figés dans une sauce au vin. Je +disais, à tout propos: + +-- Je monte à ma chambre... Céline a laissé les persiennes de ma +chambre ouvertes... + +Bonheur menacé: ma mère, inquiète, rôdait. Depuis le mariage de +ma soeur, elle n'avait plus son compte d'enfants. Et puis, je ne +sais quelle histoire de jeune fille enlevée, séquestrée, +illustrait la première page des journaux. Un chemineau, éconduit +à la nuit tombante par notre cuisinière, refusait de s'éloigner, +glissait son gourdin entre les battants de la porte d'entrée, +jusqu'à l'arrivée de mon père... Enfin des romanichels, +rencontrés sur la route, m'avaient offert, avec d'étincelants +sourires et des regards de haine, de m'acheter mes cheveux, et +M. Demange, ce vieux monsieur qui ne parlait à personne, s'étais +permis de m'offrir des bonbons dans sa tabatière. + +-- Tout ça n'est pas bien grave, assurait mon père. + +-- Oh! toi... Pourvu qu'on ne trouble pas ta cigarette d'après- +déjeuner et ta partie de dominos... Tu ne songes même pas qu'à +présent la petite couche en haut, et qu'un étage, la salle à +manger, le corridor, le salon, la séparent de ma chambre. J'en ai +assez de trembler tout le temps pour mes filles. Déjà l'aînée qui +est partie avec ce monsieur... + +-- Comment, partie? + +-- Oui, enfin, mariée. Mariée ou pas mariée, elle est tout de +même partie avec un monsieur qu'elle connaît à peine. + +Elle regardait mon père avec une suspicion tendre. + +-- Car, enfin, toi, qu'est-ce que tu es pour moi? Tu n'es même +pas mon parent... + +Je me délectais, aux repas, de récits à mots couverts, de ce +langage, employé par les parents, où le vocable hermétique +remplace le terme vulgaire, où la moue significative et le «hum» +théâtral appellent et soutiennent l'attention des enfants. + +-- À Gand, dans ma jeunesse, racontait ma mère, une de nos amies, +qui n'avait que seize ans, a été enlevée... Mais parfaitement! Et +dans une voiture à deux chevaux encore. Le lendemain... hum!... +Naturellement, il ne pouvait plus être question de la rendre à sa +famille. Il y a des... comment dirai-je? des effractions que... +Enfin ils se sont mariés. Il fallait bien en venir là. + +«Il fallait bien en venir là!» + +Imprudente parole... Une petite gravure ancienne, dans l'ombre du +corridor, m'intéressa soudain. Elle représentait une chaise de +poste, attelée de deux chevaux étranges à cous de chimères. +Devant la portière béante, un jeune homme habillé de taffetas +portait d'un seul bras, avec la plus grande facilité, une jeune +fille renversée dont la petite bouche ouverte en O, les jupes en +corolle chiffonnée autour de deux jambes aimables, s'efforçaient +d'exprimer l'épouvante. «_L'Enlèvement!_» Ma songerie, innocente, +caressa le mot et l'image... + +Une nuit de vent, pendant que battaient les portillons mal +attachés de la basse-cour, que ronflait au-dessus de moi le +grenier, balayé d'ouest en est par les rafales qui, courant sous +les bords des ardoises mal jointes, jouaient des airs cristallins +d'harmonica, je dormais, bien rompue par un jeudi passé aux +champs à gauler les châtaignes et fêter le cidre nouveau. Rêvai- +je que ma porte grinçait? Tant de gonds, tant de girouettes +gémissaient alentour... Deux bras, singulièrement experts à +soulever un corps endormi, ceignirent ici mes reins, ici ma +nuque, pressant en même temps autour de moi la couverture et le +drap. Ma joue perçut l'air plus froid de l'escalier; un pas +assourdi, lourd, descendit lentement, et chaque pas me berçait +d'une secousse molle. M'éveillai-je tout à fait? J'en doute. Le +songe seul peut, emportant d'un coup d'aile une petite fille par +delà son enfance, la déposer, ni surprise, ni révoltée, en pleine +adolescence hypocrite et aventureuse. Le songe seul épanouit dans +une enfant tendre l'ingrate qu'elle sera demain, la fourbe +complice du passant, l'oublieuse qui quittera la maison +maternelle sans tourner la tête... Telle je partais, pour le pays +où la chaise de poste, sonnante de grelots de bronze, arrête +devant l'église un jeune homme de taffetas et une jeune fille +pareille, dans le désordre de ses jupes, à une rose au pillage... +Je ne criai pas. Les deux bras m'étaient si doux, soucieux de +m'étreindre assez, de garer, au passage des portes, mes pieds +ballants... Un rythme familier, vraiment, m'endormait entre ces +bras ravisseurs... + +Au jour levé, je ne reconnus pas ma soupente ancienne, encombrée +maintenant d'échelles et de meubles boiteux, où ma mère en peine +m'avait portée, nuitamment, comme une mère chatte qui déplace en +secret le gîte de son petit. Fatiguée, elle dormait, et ne +s'éveilla que quand je jetai, aux murs de ma logette oubliée, mon +cri perçant: + +-- Mamaan! viens vite! Je suis enlevée! + +LE CURÉ SUR LE MUR + +-- À quoi penses-tu, Bel-Gazou? + +-- À rien, maman. + +C'est bien répondu. Je ne répondais pas autrement quand j'avais +son âge, et que je m'appelais comme s'appelle ma fille dans +l'intimité, Bel-Gazou. D'où vient ce nom, et pourquoi mon père me +le donna-t-il? Il est sans doute patois et provençal -- beau +gazouillis, beau langage -- mais il ne déparerait pas le héros ou +l'héroïne d'un conte persan... + +«À rien, maman.» Il n'est pas mauvais que les enfants remettent +de temps en temps, avec politesse, les parents à leur place. Tout +temple est sacré. Comme je dois lui paraître indiscrète et +lourde, à ma Bel-Gazou d'à présent! Ma question tombe comme un +caillou et fêle le miroir magique qui reflète, entourée de ses +fantômes favoris, une image d'enfant que je ne connaîtrai jamais. +Je sais que pour son père, ma fille est une sorte de petit +paladin femelle qui règne sur sa terre, brandit une lance de +noisetier, pourfend les meubles de paille et pousse devant elle +le troupeau comme si elle le menait en croisade. Je sais qu'un +sourire d'elle l'enchante, et que lorsqu'il dit tout bas: «Elle +est ravissante en ce moment», c'est que ce moment-là pose, sur un +tendre visage de petite fille, le double saisissant d'un visage +d'homme... + +Je sais que pour sa nurse fidèle, ma Bel-Gazou est tour à tour le +centre du monde, un chef-d'oeuvre accompli, le monstre possédé +d'où il faut à chaque heure extirper le démon, une championne à +la course, un vertigineux abîme de perversité, une _dear little +one_, et un petit lapin... Mais qui me dira ce qu'est ma fille +devant elle-même? + +À son âge -- pas tout à fait huit ans -- j'étais curé sur un mur. +Le mur, épais et haut, qui séparait le jardin de la basse-cour, +et dont le faîte, large comme un trottoir, dallé à plat, me +servait de piste et de terrasse, inaccessible au commun des +mortels. Eh oui, curé sur un mur. Qu'y a-t-il d'incroyable? +J'étais curé sans obligation liturgique ni prêche, sans +travestissement irrévérencieux, mais, à l'insu de tous curés. +Curé comme vous êtes chauve, monsieur, ou vous, madame, +arthritique. + +Le mot «presbytère» venait de tomber, cette année-là, dans mon +oreille sensible, et d'y faire des ravages. + +«C'est certainement le presbytère le plus gai que je +connaisse...» avait dit quelqu'un. + +Loin de moi l'idée de demander à l'un de mes parents: «Qu'est-ce +que c'est, un presbytère?» J'avais recueilli en moi le mot +mystérieux, comme brodé d'un relief rêche en son commencement, +achevé en une longue et rêveuse syllabe... Enrichie d'un secret +et d'un doute, je dormais avec le _mot_ et je l'emportais sur mon +mur. «Presbytère!» Je le jetais, par-dessus le toit du poulailler +et le jardin de Miton, vers l'horizon toujours brumeux de +Moutiers. Du haut de mon mur, le mot sonnait en anathème: «Allez! +vous êtes tous des presbytères!» criais-je à des bannis +invisibles. + +Un peu plus tard, le mot perdit de son venin, et je m'avisai que +«presbytère» pouvait bien être le nom scientifique du petit +escargot rayé jaune et noir... Une imprudence perdit tout, +pendant une de ces minutes où une enfant, si grave, si chimérique +qu'elle soit, ressemble passagèrement à l'idée que s'en font les +grandes personnes... + +-- Maman! regarde le joli petit presbytère que j'ai trouvé! + +-- Le joli petit... quoi? + +-- Le joli petit presb... + +Je me tus, trop tard. Il me fallut apprendre -- «Je me demande si +cette enfant a tout son bon sens...» -- ce que je tenais tant à +ignorer, et appeler «les choses par leur nom...» + +-- Un presbytère, voyons, c'est la maison du curé. + +-- La maison du curé... Alors, M. le curé Millot habite dans un +presbytère? + +-- Naturellement... Ferme ta bouche, respire par le nez... +Naturellement, voyons... + +J'essayai encore de réagir... Je luttai contre l'effraction, je +serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, je voulus +obliger M. Millot à habiter, le temps qu'il me plairait, dans la +coquille vide du petit escargot nommé «presbytère» ... + +-- Veux-tu prendre l'habitude de fermer la bouche quand tu ne +parles pas? À quoi penses-tu? + +-- À rien, maman... + +... Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma +déception. Rejetant les débris du petit escargot écrasé, je +ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse +ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de +verroteries comme le nid d'une pie voleuse, je la baptisai +«Presbytère», et je me fis curé sur le mur. + +MA MÈRE ET LES LIVRES + +La lampe, par l'ouverture supérieure de l'abat-jour, éclairait +une paroi cannelée de dos de livres, reliés. Le mur opposé était +jaune, du jaune sale des dos de livres brochés, lus, relus, +haillonneux. Quelques «traduits de l'anglais» -- un franc vingt- +cinq -- rehaussaient de rouge le rayon du bas. + +À mi-hauteur, Musset, Voltaire, et les Quatre Évangiles +brillaient sous la basane feuille-morte. Littré, Larousse et +Becquerel bombaient des dos de tortues noires. D'Orbigny, +déchiqueté par le culte irrévérencieux de quatre enfants, +effeuillait ses pages blasonnées de dahlias, de perroquets, de +méduses à chevelures roses et d'ornithorynques. + +Camille Flammarion, bleu, étoilé d'or, contenait les planètes +jaunes, les cratères froids et crayeux de la lune, Saturne qui +roule, perle irisée, libre dans son anneau... + +Deux solides volets couleur de glèbe reliaient Élisée Reclus. +Musset, Voltaire, jaspés, Balzac noir et Shakespeare olive... + +Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir, après tant d'années, +cette pièce maçonnée de livres. Autrefois, je les distinguais +aussi dans le noir. Je ne prenais pas de lampe pour choisir l'un +d'eux, le soir, il me suffisait de pianoter le long des rayons. +Détruits, perdus et volés, je les dénombre encore. Presque tous +m'avaient vue naître. + +Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en +boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. +Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance +heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève +familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui +éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible._ Les +Misérables_ aussi, oui, les _Misérables_ -- malgré Gavroche; mais +je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et +de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que +le _Collier de la Reine_ rutila, quelques nuits, dans mes songes, +au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l'enthousiasme +fraternel, ni l'étonnement désapprobateurs de mes parents +n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires... + +De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la +Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune, +et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée; +éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de +retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, +l'éclair d'argent, les ruines, les cavaliers, les chevaux aux +petits pieds de Gustave Doré; au bout de deux pages je +retournais, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche, de +la Belle, que dans les fraîches images de Walter Crane. Les gros +caractères du texte couraient de l'un à l'autre tableau comme le +réseau de tulle uni qui porte les médaillons espacés d'une +dentelle. Pas un mot n'a franchi le seuil que je lui barrais. Où +s'en vont, plus tard, cette volonté énorme d'ignorer, cette force +tranquille employée à bannir et à s'écarter?... + +Des livres, des livres, des livres... Ce n'est pas que je lusse +beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient +nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs +titres et le grain de leur cuir... Les plus hermétiques ne +m'étaient-ils pas les plus chers? Voilà longtemps que j'ai oublié +l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les +références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent +indélébilement un mot magique: Aphbicécladiggalhy- +maroidphorebstevanzy. Que j'aimai ce Guizot, de vert et d'or +paré, jamais déclos! Et ce _Voyage d'Anarcharsis_ inviolé! Si +l'_Histoire_ _du Consulat et de l'Empire_ échoua un jour sur les +quais, je gage qu'une pancarte mentionne fièrement son «état de +neuf»... + +Les dix-huit volumes de Saint-Simon se relayaient au chevet de ma +mère, la nuit; elle y trouvait des plaisirs renaissants, et +s'étonnait qu'à huit ans je ne les partageasse pas tous. + +-- Pourquoi ne lis-tu pas Saint-Simon? me demandait-elle. C'est +curieux de voir le temps qu'il faut à des enfants pour adopter +des livres intéressants! + +Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas, +chaud revêtement des murs du logis natal, tapisserie dont mes +yeux initiés flattaient la bigarrure cachée... J'y connus, bien +avant l'âge de l'amour, que l'amour est compliqué et tyrannique +et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place. + +-- C'est beaucoup d'embarras, tant d'amour, dans ces livres, +disait-elle. Mon pauvre Minet-Chéri, les gens ont d'autres chats +à fouetter, dans la vie. Tous ces amoureux que tu vois dans les +livres, ils n'ont donc jamais ni enfants à élever, ni jardin à +soigner? Minet-Chéri, je te fais juge: est-ce que vous m'avez +jamais, toi et tes frères, entendue rabâcher autour de l'amour +comme ces gens font dans les livres? Et pourtant je pourrais +réclamer voix au chapitre, je pense; j'ai eu deux maris et quatre +enfants! + +Les tentants abîmes de la peur, ouverts dans maint roman, +grouillaient suffisamment, si je m'y penchais, de fantômes +classiquement blancs, de sorciers, d'ombres, d'animaux +maléfiques, mais cet au-delà ne s'agrippait pas, pour monter +jusqu'à moi, à mes tresses pendantes, contenus qu'ils étaient par +quelques mots conjurateurs... + +-- Tu as lu cette histoire de fantôme, Minet-Chéri? Comme c'est +joli, n'est-ce pas? Y a-t-il quelque chose de plus joli que cette +page où le fantôme se promène à minuit, sous la lune, dans le +cimetière? Quand l'auteur dit, tu sais, que la lumière de la lune +passait au travers du fantôme et qu'il ne faisait pas d'ombre sur +l'herbe... Ce doit être ravissant, un fantôme. Je voudrais bien +en voir un, je t'appellerais. Malheureusement ils n'existent pas. +Si je pouvais me faire fantôme après ma vie, je n'y manquerais +pas, pour ton plaisir et pour le mien. Tu as lu aussi cette +stupide histoire d'une morte qui se venge? Se venger, je vous +demande un peu! Ce ne serait pas la peine de mourir, si on ne +devenait pas plus raisonnable après qu'avant. Les morts, va, +c'est un bien tranquille voisinage. Je n'ai pas de tracas avec +mes voisins vivants, je me charge de n'en avoir jamais avec mes +voisins morts! + +Je ne sais quelle froideur littéraire, saine à tout prendre, me +garda du délire romanesque, et me porta un peu plus tard, quand +j'affrontai tels livres dont le pouvoir éprouvé semblait +infaillible -- à raisonner quand je n'aurais dû être qu'une +victime enivrée. Imitais-je encore en cela ma mère, qu'une +candeur particulière inclinait à nier le mal, ce pendant que sa +curiosité le cherchait et le contemplait, pêle-mêle avec le bien, +d'un oeil émerveillé? + +-- Celui-ci? Celui-ci n'est pas un mauvais livre, Minet-Chéri, me +disait-elle. Oui, je sais bien, il y a cette scène, ce +chapitre... Mais c'est du roman. Ils sont à court d'inventions, +tu comprends, les écrivains, depuis le temps. Tu aurais pu +attendre un an ou deux, avant de le lire... Que veux-tu! +débrouille-toi là-dedans, Minet-Chéri. Tu es assez intelligente +pour garder pour toi ce que tu comprendras trop... Et peut-être +n'y a-t-il pas de mauvais livres... + +Il y avait pourtant ceux que mon père enfermait dans son +secrétaire en bois de thuya. Mais il enfermait surtout le nom de +l'auteur. + +-- Je ne vois pas d'utilité à ce que ces enfants lisent Zola! + +Zola l'ennuyait, et plutôt que d'y chercher une raison de nous le +permettre ou de nous le défendre, il mettait à l'index un Zola +intégral, massif, accru périodiquement d'alluvions jaunes. + +-- Maman, pourquoi est-ce que je ne peux pas lire Zola? + +Les yeux gris, si malhabiles à mentir, me montraient leur +perplexité: + +-- J'aime mieux, évidemment, que tu ne lises pas certains Zola... + +-- Alors, donne-moi ceux qui ne sont pas «certains»? + +Elle me donna _La Faute de l'Abbé Mouret_ et le _Docteur Pascal_, +et _Germinal_. Mais je voulus, blessée qu'on verrouillât, en +défiance de moi, un coin de cette maison où les portes battaient, +où les chats entraient la nuit, où la cave et le pot à beurre se +vidaient mystérieusement -- je voulus les autres. Je les eus. Si +elle en garde, après, de la honte, une fille de quatorze ans n'a +ni peine ni mérite à tromper des parents au coeur pur. Je m'en +allai au jardin, avec mon premier livre dérobé. Une assez +douceâtre histoire d'hérédité l'emplissait, mon Dieu, comme +plusieurs autres Zola. La cousine robuste et bonne cédait son +cousin aimé à une malingre amie, et tout se fût passé comme sous +Ohnet, ma foi, si la chétive épouse n'avait connu la joie de +mettre un enfant au monde. Elle lui donnait le jour soudain, avec +un luxe brusque et cru de détails, une minutie anatomique, une +complaisance dans la couleur, l'odeur, l'attitude, le cri, où je +ne reconnus rien de ma tranquille compétence de jeune fille des +champs. Je me sentis crédule, effarée, menacée dans mon destin de +petite femelle... Amours des bêtes paissantes, chats coiffant les +chattes comme des fauves leur proie, précision paysanne, presque +austère, des fermières parlant de leur taure vierge ou de leur +fille en mal d'enfant, je vous appelai à mon aide. Mais j'appelai +surtout la voix conjuratrice: + +-- Quand je t'ai mise au monde, toi la dernière, Minet-Chéri, +j'ai souffert trois jours et deux nuits. Pendant que je te +portais, j'étais grosse comme une tour. Trois jours, ça paraît +long... Les bêtes nous font honte, à nous autres femmes qui ne +savons plus enfanter joyeusement. Mais je n'ai jamais regretté ma +peine: on dit que les enfants, portés comme soi si haut, et lents +à descendre vers la lumière, sont toujours des enfants très +chéris, parce qu'ils ont voulu se loger tout près du coeur de +leur mère, et ne la quitter qu'à regret... + +En vain je voulais que les doux mots de l'exorcisme, rassemblés à +la hâte, chantassent à mes oreilles: un bourdonnement argentin +m'assourdissait. D'autres mots, sous mes yeux, peignaient la +chair écartelée, l'excrément, le sang souillé... Je réussis à +lever la tête, et vis qu'un jardin bleuâtre, des murs couleur de +fumée vacillaient étrangement sous un ciel devenu jaune... Le +gazon me reçut, étendue et molle comme un de ces petits lièvres +que les braconniers apportaient, frais tués, dans la cuisine. + +Quand je repris conscience, le ciel avait recouvré son azur, et +je respirais, le nez frotté d'eau de Cologne, aux pieds de ma +mère. + +-- Tu vas mieux, Minet-Chéri? + +-- Oui... je ne sais pas ce que j'ai eu... + +Les yeux gris, par degrés rassurés, s'attachaient aux miens. + +-- Je le sais, moi... Un bon petit coup de doigt-de-Dieu sur la +tête, bien appliqué... + +Je restais pâle et chagrine, et ma mère se trompa: + +-- Laisse donc, laisse donc... Ce n'est pas si terrible, va, +c'est loin d'être si terrible, l'arrivée d'un enfant. Et c'est +beaucoup plus beau dans la réalité. La peine qu'on y prend +s'oublie si vite, tu verras!... La preuve que toutes les femmes +l'oublient, c'est qu'il n'y a jamais que les hommes -- est-ce que +ça le regardait, voyons, ce Zola? -- qui en font des histoires... + +PROPAGANDE + +Quand j'eus huit, neuf, dix ans, mon père songea à la politique. +Né pour plaire et pour combattre, improvisateur et conteur +d'anecdotes, j'ai pensé plus tard qu'il eût pu réussir et séduire +une Chambre, comme il charmait une femme. Mais, de même que sa +générosité sans borne nous ruina tous, sa confiance enfantine +l'aveugla. Il crut à la sincérité de ses partisans, à la loyauté +de son adversaire, en l'espèce M. Merlou. C'est M. Pierre Merlou, +ministre éphémère, plus tard, qui évinça mon père du conseil +général et d'une candidature à la députation; grâces soient +rendues à Sa défunte Excellence! + +Une petite perception de l'Yonne ne pouvait suffire à maintenir, +dans le repos et la sagesse, un capitaine de zouaves amputé de la +jambe, vif comme la poudre et affligé de philanthropie. Dès que +le mot «politique» obséda son oreille d'un pernicieux cliquetis +il songea: + +«Je conquerrai le peuple en l'instruisant; j'évangéliserai la +jeunesse et l'enfance aux noms sacrés de l'histoire naturelle, de +la physique et de la chimie élémentaire, je m'en irai brandissant +la lanterne à projections et microscope, et distribuant dans les +écoles des villages les instructifs et divertissants tableaux +coloriés où le charançon, grossi vingt fois, humilie le vautour +réduit à la taille d'une abeille... Je ferai des conférences +populaires contre l'alcoolisme d'où le Poyaudin et le Forterrat, +à leur habitude buveurs endurcis, sortiront convertis et lavés +dans leurs larmes!...» + +Il le fit comme il le disait. La victoria défraîchie et la jument +noire âgée chargèrent, les temps venus, lanterne à projections, +cartes peintes, éprouvettes, tubes coudés, le futur candidat, ses +béquilles, et moi: un automne froid et calme pâlissait le ciel +sans nuages, la jument prenait le pas à chaque côte et je sautais +à terre, pour cueillir aux haies la prunelle bleue, le bonnet- +carré couleur de corail, et ramasser le champignon blanc, rosé +dans sa conque comme un coquillage. Des bois amaigris que nous +longions sortait un parfum de truffe fraîche et de feuille +macérée. + +Une belle vie commençait pour moi. Dans les villages, la salle +d'école, vidée l'heure d'avant, offrait aux auditeurs ses bancs +usés; j'y reconnaissais le tableau noir, les poids et mesures, et +la triste odeur d'enfants sales. Une lampe à pétrole, oscillant +au bout de sa chaîne, éclairait les visages de ceux qui y +venaient, défiants et sans sourire, recueillir la bonne parole. +L'effort d'écouter plissait des fronts, entr'ouvrait des bouches +de martyrs. Mais distante, occupée sur l'estrade à de graves +fonctions, je savourais l'orgueil qui gonfle le comparse enfant +chargé de présenter au jongleur les oeufs de plâtre, le foulard +de soie et les poignards à lame bleue. + +Une torpeur consternée, puis des applaudissements timides, +saluaient la fin de la «causerie instructive». Un maire chaussé +de sabots félicitait mon père comme s'il venait d'échapper à une +condamnation infamante. Au seuil de la salle vide, des enfants +attendaient le passage du «monsieur qui n'a qu'une jambe». L'air +froid et nocturne se plaquait à mon visage échauffé, comme un +mouchoir humide imbibé d'une forte odeur de labour fumant, +d'étable et d'écorce de chêne. La jument attelée, noire dans le +noir, hennissait vers nous, et dans le halo d'une des lanternes +tournait l'ombre cornue de sa tête... Mais mon père, magnifique, +ne quittait pas ses mornes évangélisés sans offrir à boire, tout +au moins, au conseil municipal. Au «débit de boisson» le plus +proche, le vin chaud bouillait sur un feu de braise, soulevant +sur sa houle empourprée des bouées de citron et des épaves de +cannelle. La capiteuse vapeur, quand j'y pense, mouille encore +mes narines... Mon père n'acceptait, en bon Méridional, que de la +«gazeuse», tandis que sa fille... + +-- Cette petite demoiselle va se réchauffer avec un doigt de vin +chaud! + +Un doigt? Le verre tendu, si le cafetier relevait trop tôt le +pichet à bec, je savais commander: «Bord à bord!» et ajouter: «À +la vôtre!», trinquer et lever le coude, et taper sur la table le +fond de mon verre vide, et torcher d'un revers de main mes +moustaches de petit bourgogne sucré, et dire, en poussant mon +verre du côté du pichet: «Ça fait du bien par où ça passe!» Je +connaissais les bonnes manières. + +Ma courtoisie rurale déridait les buveurs, qui entrevoyaient +soudain en mon père un homme pareil à eux -- sauf la jambe coupée +-- et «bien causant, peut-être un peu timbré»... La pénible +séance finissait en rires, en tapes sur l'épaule, en histoires +énormes, hurlées par des voix comme en ont les chiens de berger +qui couchent dehors toute l'année... Je m'endormais, parfaitement +ivre, la tête sur la table, bercée par un tumulte bienveillant. +De durs bras de laboureurs, enfin, m'enlevaient et me déposaient +au fond de la voiture, tendrement, bien roulée dans le châle +tartan rouge qui sentait l'iris et maman... + +Dix kilomètres, parfois quinze, un vrai voyage sous les étoiles +haletantes du ciel d'hiver, au trot de la jument bourrée +d'avoine... Y a-t-il des gens qui restent froids, au lieu d'avoir +dans la gorge le noeud d'un sanglot enfantin, quand ils +entendent, sur une route sèche de gel, le trot d'un cheval, le +glapissement d'un renard qui chasse, le rire d'une chouette +blessée au passage par le feu des lanternes?... + +Les premières fois, au retour, ma prostration béate étonna ma +mère, qui me coucha vite, en reprochant à mon père ma fatigue. +Puis elle découvrit un soir dans mon regard une gaieté un peu +bien bourguignonne, et dans mon haleine le secret de cette +goguenardise, hélas!... + +La victoria repartit sans moi le lendemain, revint le soir et ne +repartit plus. + +-- Tu as renoncé à tes conférences? demanda, quelque jours après, +ma mère à mon père. + +Il glissa vers moi un coup d'oeil mélancolique et flatteur, leva +l'épaule: + +-- Parbleu! Tu m'as enlevé mon meilleur agent électoral... + +PAPA ET Mme BRUNEAU + +Neuf heures, l'été, un jardin que le soir agrandit, le repos +avant le sommeil. Des pas pressés écrasent le gravier, entre la +terrasse et la pompe, entre la pompe et la cuisine. Assise près +de terre sur un petit «banc de pied» meurtrissant, j'appuie ma +tête, comme tous les soirs, contre les genoux de ma mère, et je +devine, les yeux fermés: «C'est le gros pas de Morin qui revient +d'arroser les tomates... C'est le pas de Mélie qui va vider les +épluchures... Un petit pas à talons: voilà Mme Bruneau qui vient +causer avec maman...» Une jolie voix tombe de haut, sur moi: + +-- Minet-Chéri, si tu disais bonsoir gentiment à Mme Bruneau? + +-- Elle dort à moitié, laissez-la, cette petite... + +-- Minet-Chéri, si tu dors, il faut aller te coucher. + +-- Encore un peu, maman, encore un peu? Je n'ai pas sommeil... + +Une main fine, dont je chéris les trois petits durillons qu'elle +doit au râteau, au sécateur et au plantoir, lisse mes cheveux, +pince mon oreille: + +-- Je sais, je sais que les enfants de huit ans n'ont jamais +sommeil. + +Je reste, dans le noir, contre les genoux de maman. Je ferme, +sans dormir, mes yeux inutiles. La robe de toile que je presse de +ma joue sent le gros savon, la cire dont on lustre les fers à +repasser, et la violette. Si je m'écarte un peu de cette fraîche +robe de jardinière, ma tête plonge tout de suite dans une zone de +parfum qui nous baigne comme une onde sans plis: le tabac blanc +ouvre à la nuit ses tubes étroits de parfum et ses corolles en +étoile. Un rayon, en touchant le noyer, l'éveille: il clapote, +remué jusqu'aux basses branches par une mince rame de lune. Le +vent superpose, à l'odeur du tabac blanc, l'odeur amère et froide +des petites noix véreuses qui choient sur le gazon. + +Le rayon de lune descend jusqu'à la terrasse dallée, y suscite +une voix veloutée de baryton, celle de mon père. Elle chante +_Page, écuyer, capitaine_. Elle chantera sans doute après: + +_Je pense à toi, je te vois, je t'adore_ +_À tout instant, à toute heure, en tous lieux..._ + +À moins qu'elle n'entonne, puisque Mme Bruneau aime la musique +triste: + +_Las de combattre, ainsi chantait un jour,_ +_Aux bords glacés du fatal Borysthène..._ + +Mais, ce soir, elle est nuancée, et agile, et basse à faire +frémir, pour regretter le temps + +_...Ou la belle reine oubliait_ +_Son front couronné pour son page,_ +_Qu'elle adorait!_ + +-- Le capitaine a vraiment une voix pour le théâtre, soupire +Mme Bruneau. + +-- S'il avait voulu... dit maman, orgueilleuse. Il est doué pour +tout. + +Le rayon de la lune qui monte atteint une raide silhouette +d'homme debout sur la terrasse, une main, verte à force d'être +blanche, qui étreint un barreau de la grille. La béquille et la +canne dédaignées s'accotent au mur. Mon père se repose comme un +héron, sur sa jambe unique, et chante. + +-- Ah! soupire encore Mme Bruneau, chaque fois que j'écoute +chanter le capitaine, je deviens triste. Vous ne vous rendez pas +compte de ce que c'est qu'une vie comme la mienne... Vieillir +près d'un mari comme mon pauvre mari... Me dire que je n'aurai +pas connu l'amour... + +-- Madame Bruneau, interrompt la voix émouvante, vous savez que +je maintiens ma proposition? + +J'entends dans l'ombre le sursaut de Mme Bruneau, et son +piétinement sur le gravier: + +-- Le vilain homme! Le vilain homme! Capitaine, vous me ferez +fuir! + +-- Quarante sous et un paquet de tabac, dit la belle voix +imperturbable, parce que c'est vous. Quarante sous et un paquet +de tabac pour vous faire connaître l'amour, vous trouvez que +c'est trop cher? Madame Bruneau, pas de lésinerie. Quand j'aurai +augmenté mes prix, vous regretterez mes conditions actuelles: +quarante sous et un paquet de tabac... + +J'entends les cris pudiques de Mme Bruneau, sa fuite de petite +femme boulotte et molle, aux tempes déjà grises, j'entends le +blâme indulgent de ma mère, qui nomme toujours mon père par notre +nom de famille: + +-- Oh! Colette... Colette... + +La voix de mon père lance encore vers la lune un couplet de +romance; et je cesse peu à peu de l'entendre, et j'oublie, +endormie contre des genoux soigneux de mon repos, Mme Bruneau, et +les gauloises taquineries qu'elle vient ici chercher, les soirs +de beau temps... + +Mais le lendemain, mais tous les jours qui suivent, notre +voisine, Mme Bruneau, a beau guetter, tendre la tête et +s'élancer, pour traverser la rue, comme sous une averse, elle +n'échappe pas à son ennemi, à son idole. + +Debout et fier sur une patte, ou assis et roulant d'une seule +main sa cigarette, ou bastionné traîtreusement par le journal _Le +Temps_, déployé, il est là. Qu'elle coure, tenant des deux mains +sa jupe comme à la contredanse, qu'elle rase sans bruit les +maisons, abritée sous son en-cas violet, il lui criera, engageant +et léger: + +-- Quarante sous et un paquet de tabac! + +Il y a des âmes capables de cacher longtemps leur blessure, et +leur tremblante complaisance pour l'idée du péché. C'est ce que +fit Mme Bruneau. Elle supporta, tant qu'elle le put, avec l'air +d'en rire, l'offre scandaleuse et la cynique oeillade. Puis un +jour, laissant là sa petite maison, emportant ses meubles et son +mari dérisoire, elle déménagea et s'en fut habiter très loin de +nous, tout là-haut, à Bel-Air. + +MA MÈRE ET LES BÊTES + +Une série de bruits brutaux, le train, les fiacres, les omnibus, +c'est tout ce que relate ma mémoire, d'un bref passage à Paris +quand j'avais six ans. Cinq ans plus tard, je ne retrouve d'une +semaine parisienne qu'un souvenir de chaleur sèche, de soif +haletante, de fiévreuse fatigue, et de puces dans une chambre +d'hôtel, rue Saint-Roch. Je me souviens aussi que je levais +constamment la tête, vaguement opprimée par la hauteur des +maisons, et qu'un photographe me conquit en me nommant, comme il +nommait, je pense, tous les enfants, «merveille». Cinq années +provinciales s'écoulent encore, et je ne pense guère à Paris. + +Mais à seize ans, revenant en Puisaye après une quinzaine de +théâtres, de musées, de magasins, je rapporte, parmi des +souvenirs de coquetterie, de gourmandise, mêlé à des regrets, à +des espoirs, à des mépris aussi fougueux, aussi candides et +dégingandés que moi-même, l'étonnement, l'aversion mélancolique +de ce que je nommais les maisons sans bêtes. Ces cubes sans +jardins, ces logis sans fleurs où nul chat ne miaule derrière la +porte de la salle à manger, où l'on n'écrase pas, devant la +cheminée, un coin du chien traînant comme un tapis, ces +appartements privés d'esprits familiers, où la main, en quête de +cordiale caresse, se heurte au marbre, au bois, au velours +inanimés, je les quittai avec des sens affamés, le besoin +véhément de toucher, vivantes, des toisons ou des feuilles, des +plumes tièdes, l'émouvante humidité des fleurs... + +Comme si je les découvrais ensemble, je saluai, inséparables, ma +mère, le jardin et la ronde des bêtes. L'heure de mon retour +était justement celle de l'arrosage, et je chéris encore cette +sixième heure du soir, l'arrosoir vert qui mouillait la robe de +satinette bleue, la vigoureuse odeur de l'humus, la lumière +déclinante qui s'attachait, rose, à la page blanche d'un livre +oublié, aux blanches corolles du tabac blanc, aux taches blanches +de la chatte dans une corbeille. + +Nonoche aux trois couleurs avait enfanté l'avant-veille, Bijou, +sa fille, la nuit d'après; quant à Musette, la havanaise, +intarissable en bâtards... + +-- Va voir, Minet-Chéri, le nourrisson de Musette! + +Je m'en fus à la cuisine où Musette nourrissait, en effet, un +monstre à robe cendrée, encore presque aveugle, presque aussi +gros qu'elle, un fils de chien de chasse qui tirait comme un veau +sur les tétines délicates, d'un rose de fraise dans le poil +d'argent, et foulait rythmiquement, de ses pattes onglées, un +ventre soyeux qu'il eût déchiré, si... si sa mère n'eût taillé et +cousu pour lui, dans une ancienne paire de gants blancs, des +mitaines de daim qui lui montaient jusqu'au coude. Je n'ai jamais +vu un chiot de dix jours ressembler autant à un gendarme. + +Que de trésors éclos en mon absence! Je courus à la grande +corbeille débordante de chats indistincts. Cette oreille orange +était de Nonoche. Mais à qui ce panache de queue noire, angora? À +la seule Bijou, sa fille, intolérante comme une jolie femme. Une +longue patte sèche et fine, comme une patte de lapin noir, +menaçait le ciel; un tout petit chat tavelé comme une genette et +qui dormait, repu, le ventre en l'air sur ce désordre, semblait +assassiné... Je démêlais, heureuse, ces nourrices et ces +nourrissons bien léchés, qui fleuraient le foin et le fait frais, +la fourrure soignée, et je découvrais que Bijou, en trois ans +quatre fois mère, qui portait à ses mamelles un chapelet de +nouveau-nés, suçait elle-même, avec un bruit maladroit de sa +langue trop large et un ronron de feu de cheminée, le lait de la +vieille Nonoche inerte d'aise, une patte sur les yeux. + +L'oreille penchée, j'écoutais, celui-ci grave, celui-là argentin, +le double ronron, mystérieux privilège du félin, rumeur d'usine +lointaine, bourdonnement de coléoptère prisonnier, moulin délicat +dont le sommeil profond arrête la meule. Je n'étais pas surprise +de cette chaîne de chattes s'allaitant l'une à l'autre. À qui vit +aux champs et se sert de ses yeux, tout devient miraculeux et +simple. Il y a beau temps que nous trouvions naturel qu'une lice +nourrît un jeune chat, qu'une chatte choisît, pour dormir, le +dessus de la cage où chantaient des serins verts confiants et +qui, parfois, tiraient du bec, au profit de leur nid, quelques +poils soyeux de la dormeuse. + +Une année de mon enfance se dévoua à capturer, dans la cuisine ou +dans l'écurie à la vache, les rares mouches d'hiver, pour la +pâture de deux hirondelles, couvée d'octobre jetée bas par le +vent. Ne fallait-il pas sauver ces insatiables au bec large, qui +dédaignaient toute proie morte? C'est grâce à elles que je sais +combien l'hirondelle apprivoisée passe, en sociabilité insolente, +le chien le plus gâté. Les deux nôtres vivaient perchées sur +l'épaule, sur la tête, nichées dans la corbeille à ouvrage, +courant sous la table comme des poules et piquant du bec le chien +interloqué, piaillant au nez du chat qui perdait contenance... +Elles venaient à l'école au fond de ma poche, et retournaient à +la maison par les airs. Quand la faux luisante de leurs ailes +grandit et s'affûta, elles disparurent à toute heure dans le haut +du ciel printanier, mais un seul appel aigu: «Petî-î-î-tes»! les +rabattait fendant le vent comme deux flèches, et elles +atterrissaient dans mes cheveux, cramponnées de toutes leurs +serres courbes, couleur d'acier noir. + +Que tout était féerique et simple, parmi cette faune de la maison +natale... Vous ne pensiez pas qu'un chat mangeât des fraises? +Mais je sais bien, pour l'avoir vu tant de fois, que ce Satan +noir, Babou, interminable et sinueux comme une anguille, +choisissait en gourmet, dans le potager de Mme Pomié, les plus +mûres des «caprons blancs» et des «belles-de-juin». C'est le même +qui respirait, poétique, absorbé, des violettes épanouies. On +vous a conté que l'araignée de Pellisson fut mélomane? Ce n'est +pas moi qui m'en ébahirai. Mais je verserai ma mince contribution +au trésor des connaissances humaines, en mentionnant l'araignée +que ma mère avait -- comme disait papa -- dans son plafond, cette +même année qui fêta mon seizième printemps. Une belle araignée +des jardins, ma foi, le ventre en gousse d'ail, barré d'une croix +historiée. Elle dormait ou chassait, le jour, sur sa toile tendue +au plafond de la chambre à coucher. La nuit, vers trois heures, +au moment où l'insomnie quotidienne rallumait la lampe, rouvrait +le livre au chevet de ma mère, la grosse araignée s'éveillait +aussi, prenait ses mesures d'arpenteur et quittait le plafond au +bout d'un fil, droit au-dessus de la veilleuse à huile où +tiédissait, toute la nuit, un bol de chocolat. Elle descendait, +lente, balancée mollement comme une grosse perle, empoignait de +ses huit pattes le bord de la tasse, se penchait tête première, +et buvait jusqu'à satiété. Puis, elle remontait, lourde de +chocolat crémeux, avec les haltes, les méditations qu'imposent un +ventre trop chargé, et reprenait sa place au centre de son +gréement de soie... + +Couverte encore d'un manteau de voyage, je rêvais, lasse, +enchantée, reconquise, au milieu de mon royaume. + +-- Où est ton araignée, maman? + +Les yeux gris de ma mère, agrandis par les lunettes, +s'attristèrent: + +-- Tu reviens de Paris pour me demander des nouvelles de +l'araignée, ingrate fille? + +Je baissai le nez, maladroite à aimer, honteuse de ce que j'avais +de plus pur: + +-- Je pensais quelquefois, la nuit, à l'heure de l'araignée, +quand je ne dormais pas... + +-- Minet-Chéri, tu ne dormais pas? on t'avait donc mal +couchée?... L'araignée est dans sa toile, je suppose. Mais viens +voir si ma chenille est endormie. Je crois bien qu'elle va +devenir chrysalide, je lui ai mis une petite caisse de sable sec. +Une chenille de paon-de-nuit, qu'un oiseau avait dû blesser au +ventre, mais elle est guérie... + +La chenille dormait peut-être, moulée selon la courbe d’une +branche de lyciet. Son ravage, autour d'elle, attestait sa force. +Il n'y avait que lambeaux de feuilles, pédoncules rongés, +surgeons dénudés. Dodue, grosse comme un pouce, longue de plus +d'un décimètre, elle gonflait ses bourrelets d'un vert de chou, +cloutés de turquoises saillantes et poilues. Je la détachai +doucement et elle se tordit, coléreuse, montrant son ventre plus +clair et toutes ses petites griffes, qui se collèrent comme des +ventouses à la branche où je la reposai. + +-- Maman, elle a tout dévoré! + +Les yeux gris, derrière les lunettes, allaient du lyciet tondu à +la chenille, de la chenille à moi, perplexes: + +-- Eh, qu'est-ce que j'y peux faire? D'ailleurs, le lyciet +qu'elle mange, tu sais, c'est lui qui étouffe le chèvrefeuille... + +-- Mais la chenille mangera aussi le chèvrefeuille... + +-- Je ne sais pas... Mais que veux-tu que j'y fasse? Je ne peux +pourtant pas la tuer, cette bête... + +Tout est encore devant mes yeux, le jardin aux murs chauds, les +dernières cerises sombres pendues à l'arbre, le ciel palmé de +longues nuées roses -- tout est sous mes doigts: révolte +vigoureuse de la chenille, cuir épais et mouillé des feuilles +d'hortensia -- et la petite main durcie de ma mère. Le vent, si +je le souhaite, froisse le raide papier du faux-bambou et chante, +en mille ruisseaux d'air divisés par les peignes de l'if, pour +accompagner dignement la voix qui a dit ce jour-là, et tous les +autres jours jusqu'au silence de la fin, des paroles qui se +ressemblaient: + +-- Il faut soigner cet enfant...Ne peut-on sauver cette femme? +Est-ce que ces gens ont à manger chez eux? Je ne peux pourtant +pas tuer cette bête... + +ÉPITAPHES + +-- Qu'est-ce qu'il était, quand il était vivant, Astoniphronque +Bonscop? + +Mon frère renversa la tête, noua ses mains autour de son genou, +et cligna des yeux pour détailler, dans un lointain inaccessible +à la grossière vue humaine, les traits oubliés d'Astoniphronque +Bonscop. + +-- Il était tambour de ville. Mais, dans sa maison, il +rempaillait les chaises. C'était un gros type... peuh... pas bien +intéressant. Il buvait et il battait sa femme. + +-- Alors, pourquoi lui as-tu mis «bon père, bon époux» sur ton +épitaphe? + +-- Parce que ça se met quand les gens sont mariés. + +-- Qui est-ce qui est encore mort depuis hier? + +-- Mme Egrémimy Pulitien. + +-- Qui c'était, Mme Egrélimu?... + +-- Egrémimy, avec un y à la fin. Une dame, comme ça, toujours en +noir. Elle portait des gants de fil... + +Et mon frère se tut, en sifflant entres ses dents agacées par +l'idée des gants de fil frottant sur le bout des ongles. + +Il avait treize ans, et moi sept. Il ressemblait, les cheveux +noirs taillés à la malcontent et les yeux d'un bleu pâle, à un +jeune modèle italien. Il était d'une douceur extrême, et +totalement irréductible. + +-- À propos, reprit-il, tiens-toi prête demain, à dix heures. Il +y a un service. + +-- Quel service? + +-- Un service pour le repos de l'âme de Lugustu Trutrumèque. + +-- Le père ou le fils? + +-- Le père. + +-- À dix heures, je ne peux pas, je suis à l'école. + +-- Tant pis pour toi, tu ne verras pas le service. Laisse-moi +seul, il faut que je pense à l'épitaphe de Mme Egrémimy Pulitien. + +Malgré cet avertissement qui sonnait comme un ordre, je suivis +mon frère au grenier. Sur un tréteau, il coupait et collait des +feuilles de carton blanc en forme de dalles plates, de stèles +arrondies par le haut, de mausolées rectangulaires sommés d'une +croix. Puis, en capitales ornées, il y peignait à l'encre de +Chine des épitaphes, brèves ou longues, qui perpétuaient, en pur +style «marbrier», les regrets des vivants et les vertus d'un +gisant supposé. + +_»Ici repose Astoniphronque Bonscop, décédé le 22 juin 1874, à +l'âge de cinquante-sept ans. Bon père, bon époux, le ciel +l'attendait, la terre le regrette. Passant, priez pour lui!»_ + +Ces quelques lignes barraient de noir une jolie petite pierre +tombale en forme de porte romane, avec saillies simulées à +l'aquarelle. Un étai, pareil à celui qui assure l'équilibre des +cadres-chevalet, l'inclinait gracieusement en arrière. + +-- C'est un peu sec, dit mon frère. Mais, un tambour de ville... +Je me rattraperai sur Mme Egrémimy. + +Il consentit à me lire une esquisse: + +_-- «Ô! toi le modèle des épouses chrétiennes! Tu meurs à dix- +huit ans, quatre fois mère! Ils ne t'ont pas retenue, les +gémissements de tes enfants en pleurs! Ton commerce périclite, +ton mari cherche en vain l'oubli...» _J'en suis là_._ + +-- Ça commence bien. Elle avait quatre enfants, à dix-huit ans? + +-- Puisque je te le dis. + +-- Et son commerce périclique? Qu'est-ce que c'est, un commerce +périclique? + +Mon frère haussa les épaules. + +-- Tu ne peux pas comprendre, tu n'as que sept ans. Mets la colle +forte au bain-marie. Et prépare-moi deux petites couronnes de +perles bleues, pour la tombe des jumeaux Aziourne, qui sont nés +et morts le même jour. + +-- Oh!... Ils étaient gentils? + +-- Très gentils, dit mon frère. Deux garçons, blonds, tout +pareils. Je leur fais un truc nouveau, deux colonnes tronquées en +rouleaux de carton, j'imite le marbre dessus, et j'y enfile les +couronnes de perles. Ah! ma vieille... + +Il siffla d'admiration et travailla sans parler. Autour de lui, +le grenier se fleurissait de petites tombes blanches, un +cimetière pour grandes poupées. Sa manie ne comportait aucune +parodie irrévérencieuse, aucun faste macabre. Il n'avait jamais +noué sous son menton les cordons d'un tablier de cuisine, pour +simuler la chasuble, en chantant _Dies irae_. Mais il aimait les +champs de repos comme d'autres chérissent les jardins à la +française, les pièces d'eau ou les potagers. Il partait de son +pas léger, et visitait, à quinze kilomètres à la ronde, tous les +cimetières villageois, qu'il me racontait en explorateur. + +-- À Escamps, ma vieille, c'est chic, il y a un notaire, enterré +dans une chapelle grande comme la cabane du jardinier, avec une +porte vitrée, par où on voit un autel, des fleurs, un coussin par +terre et une chaise en tapisserie. + +-- Une chaise! Pour qui? + +-- Pour le mort, je pense, quand il revient la nuit. + +Il avait conservé, de la très petite enfance, cette aberration +douce, cette paisible sauvagerie qui garde l'enfant tout jeune +contre la peur de la mort et du sang. À treize ans, il ne faisait +pas beaucoup de différence entre un vivant et un mort. Pendant +que mes jeux suscitaient devant moi, transparents et visibles, +des personnages imaginés que je saluais, à qui je demandais des +nouvelles de leurs proches, mon frère, inventant des morts, les +traitait en toute cordialité et les parait de son mieux, l'un +coiffé d'une croix à branches de rayons, l'autre couché sous une +ogive gothique, et celui-là couvert de la seule épitaphe qui +louait sa vie terrestre. + +Un jour vint où le plancher râpeux du grenier ne suffit plus. Mon +frère voulut, pour honorer ses blanches tombes, la terre molle et +odorante, le gazon véridique, le lierre, le cyprès... Dans le +fond du jardin, derrière le bosquet de thuyas, il emménagea ses +défunts aux noms sonores, dont la foule débordait la pelouse, +semée de têtes de soucis et de petites couronnes de perles. Le +diligent fossoyeur clignait son oeil d'artiste. + +-- Comme ça fait bien! + +Au bout d'une semaine, ma mère passa par là, s'arrêta, saisie, +regarda de tous ses yeux -- un binocle, un face-à-main, des +lunettes pour le lointain -- et cria d'horreur, en violant du +pied toutes les sépultures... + +-- Cet enfant finira dans un cabanon! C'est du délire, c'est du +sadisme, c'est du vampirisme, c'est du sacrilège, c'est... je ne +sais même pas ce que c'est!... + +Elle contemplait le coupable, par-dessus l'abîme qui sépare une +grande personne d'un enfant. Elle cueillit, d'un râteau irrité, +dalles, couronnes et colonnes tronquées. Mon frère souffrit sans +protester qu'on traînât son oeuvre aux gémonies, et, devant la +pelouse nue, devant la haie de thuyas qui versait son ombre à la +terre fraîchement remuée, il me prit à témoin, avec une +mélancolie de poète: + +-- Crois-tu que c'est triste, un jardin sans tombeaux? + +LA «FILLE DE MON PÈRE» + +Quand j'eus quatorze, quinze ans -- des bras longs, le dos plat, +le menton trop petit, des yeux pers que le sourire rendait +obliques -- ma mère se mit à me considérer, comme on dit, d'un +drôle d'air. Elle laissait parfois tomber sur ses genoux son +livre ou son aiguille, et m'envoyait par-dessus ses lunettes un +regard gris-bleu étonné, quasi soupçonneux. + +-- Qu'est-ce que j'ai encore fait, maman? + +-- Eh... tu ressembles à la fille de mon père. + +Puis elle fronçait les sourcils et reprenait l'aiguille ou le +livre. Un jour, elle ajouta, à cette réponse devenue +traditionnelle: + +-- Tu sais qui est la fille de mon père? + +-- Mais c'est toi, naturellement! + +-- Non, mademoiselle, ce n'est pas moi. + +-- Oh!... Tu n'es pas la fille de ton père? + +Elle rit, point scandalisée d'une liberté de langage qu'elle +encourageait: + +-- Mon Dieu si! Moi comme les autres, va. Il en a eu... qui sait +combien? Moi-même je n'en ai pas connu la moitié. Irma, Eugène et +Paul, et moi, tout ça venait de la même mère, que j'ai si peu +connue. Mais toi, tu ressembles à la fille de mon père, cette +fille qu'il nous apporta un jour à la maison, nouvelle-née, sans +seulement prendre la peine de nous dire d'où elle venait, ma foi. +Ah! ce Gorille... Tu vois comme il était laid, Minet-Chéri? Eh +bien, les femmes se pendaient toutes à lui... + +Elle leva son dé vers le daguerréotype accroché au mur, le +daguerréotype que j'enferme maintenant dans un tiroir, et qui +recèle, sous son tain d'argent, le portrait en buste d'un «homme +de couleur» -- quarteron, je crois -- haut cravaté de blanc, +l'oeil pâle et méprisant, le nez long au-dessus de la lippe nègre +qui lui valut son surnom. + +-- Laid, mais bien fait, poursuivit ma mère. Et séduisant, je +t'en réponds, malgré ses ongles violets. Je lui en veux seulement +de m'avoir donné sa vilaine bouche. + +Une grande bouche, c'est vrai, mais bonne et vermeille. Je +protestai: + +-- Oh! non. Tu es jolie, toi. + +-- Je sais ce que je dis. Du moins elle s'arrête à moi, cette +lippe... La fille de mon père nous vint quand j'avais huit ans. +Le Gorille me dit: «Élevez-la. C'est votre soeur.» Il nous disait +_vous_. À huit ans, je ne me trouvai pas embarrassée, car je ne +connaissais rien aux enfants. Une nourrice heureusement +accompagnait la fille de mon père. Mais j'eu le temps, comme je +la tenais sur mes bras, de constater que ses doigts ne semblaient +pas assez fuselés. Mon père aimait tant les belles mains... Et je +modelai séance tenante, avec la cruauté des enfants, ces petits +doigts mous qui fondaient entre les miens... La fille de mon père +débuta dans la vie par dix petits abcès en boule, cinq à chaque +main, au bord de ses jolis ongles bien ciselés. Oui... tu vois +comme ta mère est méchante... Une si belle nouvelle-née... Elle +criait. Le médecin disait: «Je ne comprends rien à cette +inflammation digitale...» J'écoutais, épouvantée, ce mot +«digitale» et je tremblais. Mais je n'ai rien avoué. Le mensonge +est tellement fort chez les enfants... Cela passe généralement, +plus tard... Deviens-tu un peu moins menteuse, toi qui grandis, +Minet-Chéri? + +C'était la première fois que ma mère m'accusait de mensonge +chronique. Tout ce qu'une adolescente porte en elle de +dissimulation perverse ou délicate chancela brusquement sous un +profond regard gris, divinateur, désabusé... Mais déjà la main +posée sur mon front se retirait, légère, et le regard gris, +divinateur, désabusé... Mais déjà la main posée sur mon front se +retirait, légère, et le regard gris, retrouvant sa douceur, son +scrupule, quittait généreusement le mien: + +-- Je l'ai bien soignée après, tu sais, la fille de mon père... +J'ai appris. Elle est devenue jolie, grande, plus blonde que toi, +et tu lui ressembles, tu lui ressembles... Je crois qu'elle s'est +mariée très jeune... Ce n'est pas sûr. Je ne sais rien de plus, +parce que mon père l'a emmenée, plus tard, comme il l'avait +apportée, sans daigner nous rien dire. Elle a seulement vécu ses +premières années avec nous, Eugène, Paul, Irma et moi, et avec +Jean le grand singe, dans la maison où mon père fabriquait du +chocolat. Le chocolat, dans ce temps-là, ça se faisait avec du +cacao, du sucre et de la vanille. En haut de la maison, les +briques de chocolat séchaient, posées toutes molles sur la +terrasse. Et, chaque matin, des plaques de chocolat révélaient, +imprimé en fleurs creuses à cinq pétales, le passage nocturne des +chats... Je l'ai regrettée, la fille de mon père, et figure-toi, +Minet-Chéri... + +La suite de cet entretien manque à ma mémoire. La coupure est +aussi brutale que si je fusse, à ce moment, devenue sourde. C'est +qu'indifférente à la fille-de-mon-père, je laissai ma mère tirer +de l'oubli les morts qu'elle aimait, et je restai rêveusement +suspendue à un parfum, à une image suscités: l'odeur du chocolat +en briques molles, la fleur creuse éclose sous les pattes du chat +errant. + +LA NOCE + +Henriette Boisson ne se mariera pas, je n'ai pas à compter sur +elle. Elle pousse devant elle un rond petit ventre de sept mois, +qui ne l'empêche ni de laver le carrelage de sa cuisine, ni +d'étendre la lessive sur les cordes et sur la haie de fusains. Ce +n'est pas avec un ventre comme celui-là qu'on se marie dans mon +pays. Mme Pomié et Mme Léger ont dit vingt fois à ma mère: «Je ne +comprends pas que vous gardiez, auprès d'une grande fille comme +la vôtre, une domestique qui... une domestique que...» + +Mais ma mère a répondu vertement qu'elle se ferait plutôt +«montrer au doigt» que de mettre sur le pavé une mère et son +petit. + +Donc Henriette Boisson ne se mariera pas. Mais Adrienne +Septmance, qui tient chez nous l'emploi de femme de chambre, est +jolie, vive, et elle chante beaucoup depuis un mois. Elle chante +en cousant, épingle à son cou un noeud où le satin s'enlace à la +dentelle, autour d'un motif de plomb qui imite la marcassite. +Elle plante un peigne à bord de perles dans ses cheveux noirs, et +tire, sur son busc inflexible, les plis de sa blouse en vichy, +chaque fois qu'elle passe devant un miroir. Ces symptômes ne +trompent pas mon expérience. J'ai treize ans et demi et je sais +ce que c'est qu'une femme de chambre qui a un amoureux. Adrienne +Septmance se mariera-t-elle? Là est la question. + +Chez les Septmance, elles sont quatre filles, trois garçons, des +cousins, le tout abrité sous un chaume ancien et fleuri, au bord +d'une route. + +La jolie noce que j'aurai là! Ma mère s'en lamentera huit jours, +parlera de mes «fréquentations», de mes «mauvaises manières», +menacera de m'accompagner, y renoncera par fatigue et par +sauvagerie naturelle... + +J'épie Adrienne Septmance. Elle chante, bouscule son travail, +court dans la rue, rit haut, sur un ton factice. + +Je respire autour d'elle ce parfum commun, qu'on achète ici chez +Maumond, le coupeur des cheveux, ce parfum qu'on respire, semble- +t-il, avec les amygdales et qui fait penser à l'urine sucrée des +chevaux, séchant sur les routes... + +-- Adrienne, vous sentez le patchouli! décrète ma mère, qui n'a +jamais su ce qu'était le patchouli... + +Enfin je rencontre, dans la cuisine, un jeune gars noir sous son +chapeau de paille blanche, assis contre le mur et silencieux +comme un garçon qui est là pour le bon motif. J'exulte, et ma +mère s'assombrit. + +-- Qui aurons-nous après celle-là? demanda-t-elle en dînant à mon +père. + +Mais mon père s'est-il aperçu seulement qu'Adrienne Septmance +succédait à Marie Bardin? + +-- Ils nous ont invités, ajoute ma mère. Naturellement, je n'irai +pas. Adrienne m'a demandé la petite comme demoiselle d'honneur... +C'est bien gênant + +«La petite» est debout et dégoise sa tirade préparée: + +-- Maman, j'irai avec Julie David et toutes les Follet. Tu +comprends bien qu'avec toutes les Follet tu n'as pas besoin de te +tourmenter, c'est comme si j'étais avec toi, et c'est la +charrette de Mme Follet qui nous emmène et qui nous ramène et +elle a dit que ses filles ne danseraient pas plus tard que dix +heures et... + +Je rougis et je m'arrête, car ma mère, au lieu de se lamenter, me +couvre d'un mépris extrêmement narquois: + +-- J'ai eu treize ans et demi, dit-elle. Tu n'as pas besoin de te +fatiguer davantage. Dis donc simplement: «J'adore les noces de +domestiques.» + +Ma robe blanche à ceinture pourpre, mes cheveux libres qui me +tiennent chaud, mes souliers mordorés -- trop courts, trop courts +-- et mes bas blancs, tout était prêt depuis la veille, car mes +cheveux eux-mêmes, tressés pour l'ondulation, m'ont tiré les +tempes pendant quarante-huit heures. + +Il fait beau, il fait torride, un temps de noce aux champs; la +messe n'a pas été trop longue. Le fils Follet m'a donné le bras +au cortège, mais après le cortège, que voulez-vous qu'il fasse +d'une cavalière de treize ans?... Mme Follet conduit la charrette +qui déborde de nous, de nos rires, de ses quatre filles pareilles +en bleu, de Julie David en mohair changeant mauve et rose. Les +charrettes dansent sur la route et voici proche l'instant que +j'aime le mieux... + +D'où me vient ce goût violent du repas des noces campagnardes? +Quel ancêtre me légua, à travers des parents si frugaux, cette +sorte de religion du lapin sauté, du gigot à l'ail, de l'oeuf +mollet au vin rouge, le tout servi entre des murs de grange +nappés de draps écrus où la rose rouge de juin, épinglée, +resplendit? Je n'ai que treize ans, et le menu familier de ces +repas de quatre heures ne m'effraye pas. Des compotiers de verre, +emplis de sucre en morceaux, jalonnent la table: chacun sait +qu'ils sont là pour qu'on suce, entre les plats, le sucre trempé +dans du vin, qui délie la langue et renouvelle l'appétit. +Bouilloux et Labbé, curiosités gargantuesques, font assaut de +gueule, chez les Septmance comme partout où l'on se marie. Labbé +boit le vin blanc dans un seau à traire les vaches, Bouilloux se +voit apporter un gigot entier dont il ne cède rien à personne, +que l'os dépouillé. + +Chansons, mangeaille, beuverie, la noce d'Adrienne est une bien +jolie noce. Cinq plats de viande, trois entremets et le nougat +monté où tremble une rose en plâtre. Depuis quatre heures, le +portail béant de la grange encadre la mare verte, son abri +d'ormes, un pan de ciel où monte lentement le rose du soir. +Adrienne Septmance, noire et changée dans son nuage de tulle, +accable de sa langueur l'épaule de son mari et essuie son visage +où la sueur brille. Un long paysan osseux beugle des couplets +patriotiques: «Sauvons Paris! sauvons Paris!» et on le regarde +avec crainte, car sa voix est grande et triste, et lui-même vient +de loin: «Pensez! un homme qui est de Dampierre-sous-Bouhy! au +moins trente kilomètres d'ici!» Les hirondelles chassent et +crient au-dessus du bétail qui boit. La mère de la mariée pleure +inexplicablement. Julie David a taché sa robe; les quatre Follet, +en bleu, dans l'ombre grandissante, sont d'un bleu de phosphore. +On n'allumera les chandelles que pour le bal... Un bonheur en +dehors de mon âge, un bonheur subtil de gourmand repu me tient +là, douce, emplie de sauce de lapin, de poulet au blanc et de vin +sucré... + +L'aigre violon de Rouillard pique aux jarrets, soudain, toutes +les Follet, et Julie, et la mariée, et les jeunes fermières à +bonnet tuyauté. «En place pour le quadrille!» On traîne dehors, +avec les tréteaux et les bancs, Labbé et Bouilloux désormais +inutiles. Le long crépuscule de juin exalte le fumet de l'étable +à porcs et du clapier proches. Je suis sans désirs, lourde pour +danser, dégoûtée et supérieure comme quelqu'un qui a mangé plus +que son saoul. Je crois bien que la bombance -- la mienne -- est +finie... + +-- Viens nous promener, me dit Julie David. + +C'est dans le potager de la ferme qu'elle m'entraîne. L'oseille +froissée, la sauge, le vert poireau encensent nos pas, et ma +compagne jase. Elle a perdu sa frisure de mouton, préparée par +tant d'épingles doubles, et sa peau de fillette blonde miroite +sur les joues comme une pomme frottée. + +-- Le fils Caillon m'a embrassée... J'ai entendu tout ce que le +jeune marié vient de dire à sa jeune mariée... Il lui a dit: +«Encore une scottish et on leur brûle la politesse...» Armandine +Follet a tout rendu devant le monde... + +J'ai chaud. Un bras moite de fillette colle au mien, que je +dégage. Je n'aime pas la peau des autres. Une fenêtre, au revers +de la maison de ferme, est ouverte, éclairée: la ronde des +moustiques et des sphinx tournoie autour d'une lampe Pigeon qui +file. + +-- C'est la chambre des jeunes mariés! souffle Julie. + +La chambre des jeunes mariés... Une armoire de poirier noir, +énorme, opprime cette chambre basse aux murs blancs, écrase entre +elle et le lit une chaise de paille. Deux très gros bouquets de +roses et de camomilles, cordés comme des fagots, se fanent sur la +cheminée, dans les vases de verre bleu, et jusqu'au jardin, +dilatent le parfum fort et flétri qui suit les enterrements... +Sous les rideaux d'andrinople, le lit étroit et haut, le lit +bourré de plume, bouffi d'oreillers en duvet d'oie, le lit où +aboutit cette journée toute fumante de sueur, d'encens, d'haleine +de bétail, de vapeur de sauces... + +L'aile d'un phalène grésille sur la flamme de la lampe et +l'éteint presque. Accoudée à la fenêtre basse, je respire l'odeur +humaine, aggravée de fleur morte et de pétrole, qui offense le +jardin. Tout à l'heure, les jeunes mariés vont venir ici. Je n'y +avais pas pensé. Ils plongeront dans cette plume profonde. On +fermera sur eux les contrevents massifs, la porte, toutes les +issues de ce petit tombeau étouffant. Il y aura entre eux cette +lutte obscure sur laquelle la candeur hardie de ma mère et la vie +des bêtes m'ont appris trop et trop peu... Et puis?... J'ai peur +de cette chambre, de ce lit auquel je n'avais pas pensé. Ma +compagne rit et bavarde... + +-- Dis, tu as vu que le fils Follet a mis à sa boutonnière la +rose que je lui ai donnée? Dis, tu as vu que Nana Bouilloux a un +chignon? À treize ans, vrai!... Moi, quand je me marierai, je ne +me gênerai pas pour dire à maman... Mais où tu vas? où tu vas? + +Je cours, foulant les salades et les tumulus de la fosse +d'asperges. + +-- Mais attends-moi! Mais qu'est-ce que tu as? + +Julie ne me rejoint qu'à la barrière du potager, sous le halo +rouge de poussière qui baigne les lampes du bal, près de la +grange ronflante de trombone, de rires et de roulements de pieds, +la grange rassurante où son impatience reçoit enfin la plus +inattendue des réponses, bêlée parmi des larmes de petite fille +égarée: + +-- Je veux aller voir maman... + +MA SOEUR AUX LONGS CHEVEUX + +J'avais douze ans, le langage et les manières d'un garçon +intelligent, un peu bourru, mais la dégaine n'était point +garçonnière, à cause d'un corps déjà façonné fémininement, et +surtout de deux longues tresses, sifflantes comme des fouets +autour de moi. Elles me servaient de cordes à passer dans l'anse +du panier à goûter, de pinceaux à tremper dans l'encre ou la +couleur, de lanières à corriger le chien, de ruban à faire jouer +le chat. Ma mère gémissait de me voir massacrer ces étrivières +d'or châtain, qui me valaient, chaque matin, de me lever une +demi-heure plus tôt que mes camarades d'école. Les noirs matins +d'hiver, à sept heures, je me rendormais assise, devant le feu de +bois, sous la lumière de la lampe, pendant que ma mère brossait +et peignait ma tête ballante. C'est par ces matins-là que m'est +venue, tenace, l'aversion des longs cheveux... On trouvait de +longs cheveux pris aux basses branches des arbres dans le jardin, +de longs cheveux accrochés au portique où pendaient le trapèze et +la balançoire. Un poussin de la basse-cour passa pour estropié de +naissance, jusqu'à ce que nous eussions découvert qu'un long +cheveu, recouvert de chair bourgeonnante, ligotait étroitement +l'une de ses pattes et l'atrophiait... + +Cheveux longs, barbare parure, toison où se réfugie l'odeur de la +bête, vous qu'on choie en secret et pour le secret, vous qu'on +montre tordus et roulés, mais que l'on cache épars, qui se +baignent à votre flot, déployés jusqu'aux reins? Une femme +surprise à sa coiffure fuit comme si elle était nue. L'amour et +l'alcôve ne vous voient guère plus que le passant. Libres, vous +peuplez le lit de rets dont s'accommode mal l'épiderme irritable, +d'herbes où se débat la main errante. Il y a bien un instant, le +soir, quand les épingles tombent et que le vissage brille, +sauvage, entre des ondes mêlées -- il y a un autre instant +pareil, le matin... Et à cause de ces deux instants-là, ce que je +viens d'écrire contre vous, longs cheveux, ne signifie plus rien. + +*** + +Nattée à l'alsacienne, deux petits rubans voletant au bout de mes +deux tresses, la raie au milieu de la tête, bien enlaidie avec +mes tempes découvertes et mes oreilles trop loin du nez, je +montais parfois chez ma soeur aux longs cheveux. À midi, elle +lisait déjà, le grand déjeuner finissant à onze heures. Le matin, +couchée, elle lisait encore. Elle détournait à peine, au bruit de +la porte, ses yeux noirs mongols, distraits, voilés de roman +tendre ou de sanglante aventure. Une bougie consumée témoignait +de sa longue veille. Le papier de la chambre, gris de perle à +bleuets, portait les traces, près du lit, des allumettes qu'y +frottait la nuit, avec une brutalité insouciante, ma soeur aux +longs cheveux. Sa chemise de nuit chaste, manches longues et +petit col rabattu, ne laissait voir qu'une tête singulière, d'une +laideur attrayante, à pommettes hautes, à bouche sarcastique de +jolie Kalmoucke. Les épais sourcils mobiles remuaient comme deux +chenilles soyeuses, et le front réduit, la nuque, les oreilles, +tout ce qui était chair blanche, un peu anémique, semblait +condamné d'avance à l'envahissement des cheveux. + +Ils étaient si anormaux en longueur, en force et en nombre, les +cheveux de Juliette, que je ne les ai jamais vus inspirer, comme +ils le méritaient pourtant, l'admiration ni la jalousie. Ma mère +parlait d'eux comme d'un mal inguérissable. «Ah! mon Dieu, il +faut que j'aille peigner Juliette», soupirait-elle. Les jours de +congé, à dix heures, je voyais ma mère descendre, fatiguée, du +premier étage, jeter là l'attirail des peignes et des brosses: +«Je n'en peux plus... J'ai mal à ma jambe gauche... Je viens de +peigner Juliette.» + +Noirs, mêlés de fils roux, mollement ondés, les cheveux de +Juliette, défaits, la couvraient exactement tout entière. Un +rideau noir, à mesure que ma mère défaisait les tresses, cachait +le dos; les épaules, le visage et la jupe disparaissaient à leur +tour, et l'on n'avait plus sous les yeux qu'une étrange tente +conique, faite d'une soie sombre à grandes ondes parallèles, +fendue un moment sur un visage asiatique, remuée par deux petites +mains qui maniaient à tâtons l'étoffe de la tente. + +L'abri se repliait en quatre tresses, quatre câbles aussi épais +qu'un poignet robuste, brillants comme des couleuvres d'eau. Deux +naissaient à la hauteur des tempes, deux autres au-dessus de la +nuque, de part et d'autre d'un sillon de peau bleutée. Une sorte +de diadème ridicule couronnait ensuite le jeune front, un autre +gâteau de tresses chargeait plus bas la nuque humiliée. Les +portraits jaunis de Juliette en font foi: il n'y eut jamais de +jeune fille plus mal coiffée. + +-- La petite malheureuse! disait Mme Pomié en joignant les mains. + +-- Tu ne peux donc pas mettre ton chapeau droit? demandait à +Juliette Mme Donnot, en sortant de la messe. C'est vrai qu'avec +tes cheveux... Ah! on peut dire que ce n'est pas une vie, des +cheveux comme les tiens... + +Le jeudi matin, vers dix heures, il n'était donc pas rare que je +trouvasse, encore couchée et lisant, ma soeur aux longs cheveux. +Toujours pâle, absorbée, elle lisait avec un air dur, à côté +d'une tasse de chocolat refroidi. À mon entrée, elle ne +détournait guère plus la tête qu'aux appels: «Juliette, lève- +toi!» montant du rez-de-chaussée. Elle lisait, enroulant +machinalement à son poignet l'un de ses serpents de cheveux, et +laissait parfois errer vers moi, sans me voir, le regard des +monomanes, ce regard qui n'a ni âge ni sexe, chargé d'une +défiance obscure et d'une ironie que nous ne pénétrons pas. + +Je goûtais dans cette chambre de jeune fille un ennui distingué +dont j'étais fière. Le secrétaire en bois de rose regorgeait de +merveilles inaccessibles; ma soeur aux longs cheveux ne badinait +pas avec la boîte de pastels, l'étui à compas et certaine demi- +lune en corne blanche transparente, gravée de centimètres et de +millimètres, dont le souvenir mouille parfois mon palais comme un +citron coupé. Le papier à décalquer les broderies, gras, d'un +bleu nocturne, le poinçon à percer les «roues» dans la broderie +anglaise, les navettes à frivolité, les navettes d'ivoire, d'un +blanc d'amande, et les bobines de soie couleur de paon, et +l'oiseau chinois, peint sur riz, que ma soeur copiait au «passé» +sur un panneau de velours... Et les tablettes de bal à feuillets +de nacre, attachées à l'inutile éventail d'une jeune fille qui ne +va jamais au bal... + +Ma convoitise domptée, je m'ennuyais. Pourtant, par la fenêtre, +je plongeais dans le jardin d'En-Face, où notre chatte Zoé +rossait quelque matou. Pourtant chez Mme Saint-Alban, dans le +jardin contigu, la rare clématite -- celle qui montrait sous la +pulpe blanche de sa fleur, comme un sang faible courant sous une +peau fine, des veinules mauves -- ouvrait une cascade lumineuse +d'étoiles à six pointes... + +Pourtant, à gauche, au coin de l'étroite rue des Soeurs, Tatave, +le fou qu l'on disait inoffensif, poussait une clameur horrible +sans qu'un trait de sa figure bougeât... N'importe, je +m'ennuyais. + +-- Qu'est-ce que tu lis, Juliette?... Dis, Juliette, qu'est-ce +que tu lis?... Juliette!... + +La réponse tardait, tardait à venir, comme si des lieues d'espace +et de silence nous eussent séparées. + +-- _Fromont jeune et Risler aîné_. + +Ou bien: + +-- _La Chartreuse de Parme_. + +_La Chartreuse de Parme, le Vicomte de Bragelonne, Monsieur de +Camors, le Vicaire de Wakefield, la Chronique de Charles IX, la +Terre, Lorenzaccio, les Monstres parisiens, Grande Maguet, les +Misérables..._ Des vers aussi, moins souvent. Des feuilletons du +_Temps_, coupés et cousus; la collection de la _Revue des Deux +Mondes_, celle de la _Revue_ _Bleue_, celle du _Journal des Dames +et des Demoiselles_, Voltaire et Ponson du Terrail... Des romans +bourraient les coussins, enflaient la corbeille à ouvrage, +fondaient au jardin, oubliés sous la pluie. Ma soeur aux longs +cheveux ne parlait plus, mangeait à peine, nous rencontrait avec +surprise dans la maison, s'éveillait en sursaut si l'on +sonnait... + +Ma mère se fâcha, veilla la nuit pour éteindre la lampe et +confisquer les bougies: ma soeur aux longs cheveux, enrhumée, +réclama dans sa chambre une veilleuse pour la tisane chaude, et +lut à la flamme de la veilleuse. Après la veilleuse, il y eut les +boîtes d'allumettes et le clair de lune. Après le clair de +lune... Après le clair de lune, ma soeur aux longs cheveux, +épuisée de romanesque insomnie, eut la fièvre, et la fièvre ne +céda ni aux compresses, ni à l'eau purgative. + +-- C'est une typhoïde, dit un matin le docteur Pomié. + +-- Une typhoïde? oh! voyons, docteur... Pourquoi? Ce n'est pas +votre dernier mot? + +Ma mère s'étonnait, vaguement scandalisée, pas encore inquiète. +Je me souviens qu'elle se tenait sur le perron, agitant gaiement, +comme un mouchoir, l'ordonnance du docteur Pomié. + +-- Au revoir, docteur!... À bientôt!... Oui, oui, c'est ça, +revenez demain! + +Son embonpoint agile occupait tout le perron, et elle grondait le +chien qui ne voulait pas rentrer. L'ordonnance aux doigts, elle +alla, avec une moue de doute, retrouver ma soeur, que nous avions +laissée endormie et murmurante dans la fièvre. Juliette ne +dormait plus; les yeux mongols, les quatre tresses luisaient, +noirs, sur le lit blanc. + +-- Tu ne te lèveras pas aujourd'hui, ma chérie, dit ma mère. Le +docteur Pomié a bien recommandé... Veux-tu boire de la citronnade +fraîche? Veux-tu que je refasse un peu ton lit? + +Ma soeur aux longs cheveux ne répondit pas tout de suite. +Pourtant, ses yeux obliques nous couvraient d'un regard actif, où +errait un sourire nouveau, un sourire apprêté pour plaire. Au +bout d'un court moment: + +-- C'est vous, Catulle? demanda-t-elle d'une voix légère. + +Ma mère tressaillit, avança d'un pas. + +-- Catulle? Qui, Catulle? + +-- Mais Catulle Mendès, répliqua la voix légère. C'est vous? Vous +voyez, je suis venue. J'ai mis vos cheveux blonds dans le +médaillon ovale. Octave Feuillet est venu ce matin, mais quelle +différence!... Rien que d'après sa photographie, j'avais jugé... +J'ai horreur des favoris. D'ailleurs, je n'aime que les blonds. +Est-ce que je vous ai dit que j'avais mis un peu de pastel rouge +sur votre photographie, à l'endroit de la bouche? C'est à cause +de vos vers... Ce doit être ce petit point rouge qui me fait mal +dans la tête, depuis... Non, nous ne rencontrerons personne... Je +ne connais d'ailleurs personne dans ce pays. C'est à cause de ce +petit point rouge... et du baiser... Catulle... Je ne connais +personne ici. Devant tous, je le déclare bien haut, c'est vous +seul, Catulle... + +Ma soeur cessa de parler, se plaignit d'une manière aigre et +intolérante, se tourna vers le mur et continua de se plaindre +beaucoup plus bas, comme de très loin. Une de ses tresses barrait +son visage, brillante, ronde, gorgée de vie. Ma mère, immobile, +avait penché la tête pour mieux entendre et regardait, avec une +sorte d'horreur, cette étrangère qui n'appelait à elle, dans son +délire, que des inconnus. Puis elle regarda autour d'elle, +m'aperçut, m'ordonna précipitamment: + +--Va t'en en bas... + +Et, comme saisie de honte, elle cacha son visage dans ses deux +mains. + +MATERNITÉ + +Sitôt mariée, ma soeur aux longs cheveux céda aux suggestions de +son mari, de sa belle-famille, et cessa de nous voir, tandis que +s'ébranlait l'appareil redoutable des notaires et des avoués. +J'avais onze, douze ans, et ne comprenais rien à des mots comme +«tutelle imprévoyante, prodigalité inexcusable», qui visaient mon +père. Une rupture suivit entre le jeune ménage et mes parents. +Pour mes frères et moi, elle ne fit pas grand changement. Que ma +demi-soeur -- cette fille gracieuse et bien faite, kalmoucke de +visage, accablée de cheveux, chargée de ses tresses comme +d'autant de chaînes -- s'enfermât dans sa chambre tout le jour ou +s'exilât avec un mari dans une maison voisine, nous n'y voyions +ni différence ni inconvénient. D'ailleurs, mes frères, éloignés, +ressentirent seulement les secousses affaiblies d'un drame qui +tenait attentif tout notre village. Une tragédie familiale, dans +une grande ville, évolue discrètement, et ses héros peuvent sans +bruit se meurtrir. Mais le village qui vit toute l'année dans +l'inanition et la paix, qui trompe sa faim avec de maigres ragots +de braconnage et de galanterie, le village n'a pas de pitié et +personne n'y détourne la tête, par délicatesse charitable, sur le +passage d'une femme que des plaies d'argent ont, en moins d'un +jour, appauvrie d'une enfant. + +On ne parla que de nous. On fit queue le matin à la boucherie de +Léonore pour y rencontrer ma mère et la contraindre à livrer un +peu d'elle-même. Des créatures qui, la veille, n'étaient pourtant +pas sanguinaires, se partageaient quelques-uns de ses précieux +pleurs, quelques plaintes arrachées à son indignation maternelle. +Elle revenait épuisée, avec le souffle précipité d'une bête +poursuivie. Elle reprenait courage dans sa maison, entre mon père +et moi, taillait le pain pour les poules, arrosait le rôti +embroché, clouait, de toute la force de ses petites mains +emmanchées de beaux bras, une caisse pour la chatte près de +mettre bas, lavait mes cheveux au jaune d'oeuf et au rhum. Elle +mettait, à dompter son chagrin, une sorte d'art cruel, et parfois +je l'entendis chanter. Mais, le soir, elle montait fermer elle- +même les persiennes du premier étage, pour regarder -- séparés de +notre jardin d'En-Face par un mur mitoyen -- le jardin, la maison +qu'habitait ma soeur. Elle voyait des planches de fraisiers, des +pommiers en cordons et des touffes de phlox, trois marches qui +menaient à un perron-terrasse meublé d'orangers en caisses et de +sièges d'osier. Un soir -- j'étais derrière elle -- nous +reconnûmes sur l'un des sièges un châle violet et or, qui datait +de la dernière convalescence de ma soeur aux longs cheveux. Je +m'écriai: «Ah! tu vois, le châle de Juliette?» et ne reçus pas de +réponse. Un bruit saccadé et bizarre, comme un rire qu'on +étouffe, décrut avec les pas de ma mère dans le corridor, quand +elle eut fermé toutes les persiennes. + +Des mois passèrent, et rien ne changea. La fille ingrate +demeurait sous son toit, passait raide devant notre seuil, mais +il lui arriva, apercevant ma mère à l'improviste, de fuir comme +une fillette qui craint la gifle. Je la rencontrais sans émoi, +étonnée devant cette étrangère qui portait des chapeaux inconnus +et des robes nouvelles. + +Le bruit courut, un jour, qu'elle allait mettre un enfant au +monde. Mais je ne pensais plus guère à elle, et je ne fis pas +attention que, dans ce moment-là, justement, ma mère souffrit de +demi-syncopes nerveuses, de vertiges d'estomac, de palpitations. +Je me souviens seulement que l'aspect de ma soeur déformée, +alourdie, me remplit de confusion et de scandale... + +Des semaines encore passèrent... Ma mère, toujours vive, active, +employa son activité d'une manière un peu incohérente. Elle sucra +un jour la tarte aux fraises avec du sel, et au lieu de s'en +désoler, elle accueillit les reproches de mon père avec un visage +fermé et ironique qui me bouleversa. + +Un soir d'été, comme nous finissions de dîner tous les trois, une +voisine entra tête nue, nous souhaita le bonsoir d'un air +apprêté, glissa dans l'oreille de ma mère deux mots mystérieux, +et repartit aussitôt. Ma mère soupira: «Ah! mon Dieu...» et resta +debout, les mains appuyées sur la table. + +-- Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon père. + +Elle cessa avec effort de contempler fixement la flamme de la +lampe et répondit: + +-- C'est commencé... là-bas... + +Je compris vaguement et je gagnai, plus tôt que d'habitude, ma +chambre, l'une des trois chambres qui donnaient sur le jardin +d'En-Face. Ayant éteint ma lampe, j'ouvris ma fenêtre pour +guetter, au bout d'un jardin violacé de lune, la maison +mystérieuse qui tenait clos tous ses volets. J'écoutai, +comprimant mon coeur battant contre l'appui de la fenêtre. La +nuit villageoise imposait son silence et je n'entendis que +l'aboiement d'un chien, les griffes d'un chat qui lacéraient +l'écorce d'un arbre. Puis une ombre en peignoir blanc -- ma mère +-- traversa la rue, entra dans le jardin d'En-Face. Je la vis +lever la tête, mesurer du regard le mur mitoyen comme si elle +espérait le franchir. Puis elle alla et vint dans la courte allée +du milieu, cassa machinalement un petit rameau de laurier odorant +qu'elle froissa. Sous la lumière froide de la pleine lune, aucun +de ses gestes ne m'échappait. Immobile, la face vers le ciel, +elle écoutait, elle attendait. Un cri long, aérien, affaibli par +la distance et les clôtures, lui parvint en même temps qu'à moi, +et elle jeta avec violence ses mains croisées sur sa poitrine. Un +second cri, soutenu sur la même note comme le début d'une +mélodie, flotta dans l'air, et un troisième... Alors je vis ma +mère serrer à pleines mains ses propres flancs, et tourner sur +elle-même, et battre la terre de ses pieds, et elle commença +d'aider, de doubler, par un gémissement bas, par l'oscillation de +son corps tourmenté et l'étreinte de ses bras inutiles, par toute +sa douleur et sa force maternelles, la douleur et la force de la +fille ingrate qui, si loin d'elle, enfantait. + +«MODE DE PARIS» + +«Vingt sous les premières, dix sous les secondes, cinq sous les +enfants et les personnes debout.» Tel était autrefois le tarif de +nos divertissements artistiques quand une troupe de comédiens +ambulants s'arrêtait, pour un soir, dans mon village natal. +L'appariteur, chargé d'avertir les treize cents âmes du chef-lieu +de canton, annonçait l'événement le matin, vers dix heures, au +son du tambour. La ville prenait feu sur son passage. Des +enfants, comme moi, sautaient sur place avec des cris aigus. Des +jeunes filles, encornées de bigoudis, se tenaient immobiles un +moment et frappées de stupeur heureuse, puis couraient comme sous +la grêle. Et ma mère se plaignait, non sans mauvaise foi: «Grands +dieux! Minet-Chéri, tu ne vas pas me traîner au _Supplice d'une +femme_? C'est si ennuyeux! La femme au supplice, ce sera moi...» +Cependant elle préparait les cisailles et les madeleines pour +gaufrer elle-même son plus joli «devant» de lingerie fine... + +Lampes fumeuses à réflecteurs de fer-blanc, banquettes plus dures +que les bancs de l'école, décor de toile peinte écaillée, acteurs +aussi mornes que des animaux captifs, de quelle tristesse vous +ennoblissiez mon plaisir d'un soir... Car les drames +m'imprégnaient d'une horreur froide, et je n'ai jamais pu +m'égayer, toute petite, à des vaudevilles en loques, ni faire +écho à des rires de comique souffreteux. + +Quel hasard amena un jour chez nous, pourvue de décors, de +costumes, une vraie troupe de comédiens nomades, tous gens vêtus +proprement, point trop maigres, gouvernés par une sorte d'écuyer +botté, à plastron de piqué blanc? Nous n'hésitâmes pas à verser +trois francs par personne pour entendre la _Tour de Nesle_, mon +père, ma mère et moi. Mais le nouveau tarif épouvanta notre +village parcimonieux, et, dès le lendemain, la troupe nous +quittait pour planter ses tentes à X..., petite ville voisine, +aristocratique et coquette, tapie au pied de son château, +prosternée devant ses châtelains titrés. La _Tour de Nesle_ y fit +salle comble, et la châtelaine félicita publiquement, après le +spectacle, M. Marcel d'Avricourt, grand premier rôle, un long +jeune homme agréable, qui maniait l'épée comme une badine et +voilait, sous des cils touffus, de beaux yeux d'antilope. Il n'en +fallait pas tant pour qu'on s'étouffât, le lendemain soir, à +_Denise_. Le surlendemain, un dimanche, M. d'Avricourt assistait, +en jaquette, à la messe d'onze heures, offrait l'eau bénite à +deux jeunes filles rougissantes, et s'éloignait sans lever les +yeux sur leur émoi -- discrétion que le Tout-X... louait encore, +quelques heures plus tard, à la matinée d'_Hernani_, où l'on +refusa du monde. + +La femme du jeune notaire d'X... n'avait pas froid aux yeux. Elle +se permettait les décisions brusques et gamines d'une femme qui +copiait les robes de «ces dames du château», chantait en +s'accompagnant elle-même et portait les cheveux à la chien. Le +jour d'après, au petit matin, elle s'en alla commander un vol-au- +vent à l'hôtel de la Poste, où logeait M. d'Avricourt, et écouta +le bavardage de la patronne: + +-- Pour huit personnes, madame? Samedi sept heures, sans faute! +Je verse le lait chaud de M. d'Avricourt et j'inscris la +commande... Oui, madame, il loge ici... Ah! madame, on ne dirait +jamais un comédien! Une voix comme une jeune fille... Et sitôt sa +promenade faite après le déjeuner, il rentre dans sa chambre et +il prend son ouvrage. + +-- Son ouvrage? + +-- Il brode, madame! Une vraie fée! Il finit un dessus de piano +au passé, on l'exposerait! Ma fille a relevé le dessin... + +La femme du jeune notaire guetta le jour même M. d'Avricourt, +rêveur sous les tilleuls, l'aborda, et s'enquit d'un certain +dessus de piano dont le dessin et l'exécution... M. d'Avricourt +rougit, voila d'une main ses yeux de gazelle, fit deux ou trois +petits cris bizarres et jeta quelques mots embarrassés: + +-- Enfantillages!... Enfantillages que la mode de Paris +encourage... + +Un geste de chasse-mouches, d'une afféterie gracieuse, termina la +phrase. À quoi la notairesse répliqua par une invitation à +prendre le thé. + +-- Oh! un petit thé intime où chacun peut apporter son ouvrage... + +Dans la semaine, le _Gendre de M. Poirier_ allait aux nues, en +compagnie d'_Hernani_, du _Bossu_ et des _Deux Timides_, portés +par l'enthousiasme d'un public jamais las. Chez la receveuse de +l'enregistrement, chez la pharmacienne et la perceptrice, +M. d'Avricourt imposait la couleur de ses cravates, sa manière de +marcher, de saluer, de pousser, parmi les éclats cristallins de +son rire, de petits gloussements aigus, d'appuyer une main sur sa +hanche comme sur une garde d'épée -- et de broder. L'écuyer +botté, gouverneur de la troupe connaissait de douces heures, +envoyait des mandats au Crédit Lyonnais et s'attablait l'après- +midi au café de la Perle, en compagnie du père noble, du comique +au grand nez et de la coquette un peu camuse. + +Ce fut le moment que choisit le châtelain, absent depuis une +quinzaine, pour revenir de Paris et quérir les bons avis du +notaire de X... Il trouva la notairesse qui servait le thé. Près +d'elle, le premier clerc de l'étude, un géant osseux et +ambitieux, comptait ses points sur l'étamine bien tendue d'un +tambour. Le fils du pharmacien, petit noceur à figure de cocher, +entrelaçait des initiales sur un napperon, et le gros Glaume, +veuf à marier, remplissait de laine alternativement magenta et +vieil or les quadrillages d'une pantoufle. Jusqu'au vieux +M. Demange, tout tremblotant, qui s'essayait sur un gros +canevas... Debout, M. d'Avricourt récitait des vers, encensé par +les soupirs des femmes oisives, et son regard oriental ne +s'abaissait point sur elles. + +Je n'ai jamais su au juste par quelles brèves paroles, ou par +quel silence plus sévère, le châtelain flétrit la «dernière mode +de Paris» et éclaira l'aveuglement étrange de ces braves gens qui +le regardaient, l'aiguille en l'air. Mais j'entendis maintes fois +raconter que le lendemain matin la troupe levait le camp, et qu'à +l'hôtel de la Poste il ne restait rien de Lagardère, d'Hernani, +du gendre impertinent de M. Poirier -- rien, qu'un écheveau de +soie et un dé oubliés. + +LA PETITE BOUILLOUX + +Cette petite Bouilloux était si jolie que nous nous en +apercevions. Il n'est pas ordinaire que des fillettes +reconnaissent en l'une d'elles la beauté et lui rendent hommage. +Mais l'incontestée petite Bouilloux nous désarmait. Quand ma mère +la rencontrait dans la rue, elle arrêtait la petite Bouilloux et +se penchait sur elle, comme elle faisait pour sa rose safranée, +pour son cactus à fleur pourpre, pour son papillon du pin, +endormi et confiant sur l'écorce écailleuse. Elle touchait les +cheveux frisés, dorés comme la châtaigne mi-mûre, la joue +transparente et rose de la petite Bouilloux, regardait battre les +cils démesurés sur l'humide et vaste prunelle sombre, les dents +briller sous une lèvre sans pareille, et laissait partir +l'enfant, qu'elle suivait des yeux, en soupirant: + +-- C'est prodigieux!... + +Quelques années passèrent, ajoutant des grâces à la petite +Bouilloux. Il y eut des dates que notre admiration commémorait: +une distribution de prix où la petite Bouilloux, timide et +récitant tout bas une fable inintelligible, resplendit sous ses +larmes comme une pêche sous l'averse... La première communion de +la petite Bouilloux fit scandale: elle alla boire chopine après +les vêpres, avec son père, le scieur de long, au café du +Commerce, et dansa le soir, féminine déjà et coquette, balancée +sur ses souliers blancs, au bal public. + +D'un air orgueilleux, auquel elle nous avait habituées, elle nous +avertit après, à l'école, qu'elle entrait en apprentissage. + +-- Ah!... Chez qui? + +-- Chez Mme Adolphe. + +-- Ah!... Tu vas gagner tout de suite? + +-- Non, je n'ai que treize ans, je gagnerai l'an prochain. + +Elle nous quitta sans effusion et nous la laissâmes froidement +aller. Déjà sa beauté l'isolait, et elle ne comptait point +d'amies dans l'école, où elle apprenait peu. Ses dimanches et ses +jeudis, au lieu de la rapprocher de nous, appartenaient à une +famille «mal vue», à des cousines de dix-huit ans, effrontées sur +le pas de la porte, à des frères, apprentis charrons, qui +«portaient cravate», à quatorze ans et fumaient, leur soeur au +bras, entre le «Tir parisien» de la foire et le gai «Débit» que +la veuve à Pimolle achalandait si bien. + +Dès le lendemain, je vis la petite Bouilloux, car elle montait +vers son atelier de couture, et je descendais vers l'école. De +stupeur, d'admiration jalouse, je restai plantée, du côté de la +rue des Soeurs, regardant Nana Bouilloux qui s'éloignait. Elle +avait troqué son sarrau noir, sa courte robe de petite fille +contre une jupe longue, contre un corsage de satinette rose à +plis plats. Un tablier de mohair noir parait le devant de sa +jupe, et ses bondissants cheveux, disciplinés, tordus en «huit», +casquaient étroitement la forme charmante et nouvelle d'une tête +ronde, impérieuse, qui n'avait plus d'enfantin que sa fraîcheur +et son impudence, pas encore mesurée, de petite dévergondée +villageoise. + +Le cours supérieur bourdonna, ce matin-là. + +-- J'ai vu Nana Bouilloux! En «long», ma chère, en long qu'elle +est habillée! Et en chignon! Et des talons hauts, et une paire +de... + +-- Mange, Minet-Chéri, mange, ta côtelette sera froide. + +-- Et un tablier, maman, oh! un si joli tablier en mohair, comme +de la soie!... Est-ce que je ne pourrais pas... + +-- Non, Minet-Chéri, tu ne pourrais pas. + +-- Mais puisque Nana Bouilloux peut bien... + +-- Oui, elle peut, et même elle doit, à treize ans, porter +chignon, tablier court, jupe longue -- c'est l'uniforme de toutes +les petites Bouilloux du monde, à treize ans -- malheureusement. + +-- Mais... + +-- Oui, tu voudrais un uniforme complet de petite Bouilloux. Ça +se compose de tout ce que tu as vu, plus: une lettre bien cachée +dans la poche du tablier, un amoureux qui sent le vin et le +cigare à un sou; deux amoureux, trois amoureux... et un peu plus +tard... beaucoup de larmes... un enfant malingre et caché que le +busc du corset a écrasé pendant des mois... C'est ça, Minet- +Chéri, l'uniforme complet des petites Bouilloux. Tu le veux? + +-- Mais non, maman... Je voulais essayer si le chignon... + +Ma mère secouait la tête avec une malice grave. + +-- Ah! non. Tu ne peux pas avoir le chignon sans le tablier, le +tablier sans la lettre, la lettre sans les souliers à talons, ni +les souliers sans... le reste! C'est à choisir! + +Ma convoitise se lassa vite. La radieuse petite Bouilloux ne fut +plus qu'une passante quotidienne, que je regardais à peine. Tête +nue l'hiver et l'été, elle changeait chaque semaine la couleur +vive de ses blouses. Par grand froid, elle serrait sur ses minces +épaules élégantes un petit fichu inutile. Droite, éclatante comme +une rose épineuse, les cils abattus sur la joue ou dévoilant +l'oeil humide et sombre, elle méritait, chaque jour davantage, de +régner sur des foules, d'être contemplée, parée, chargée de +joyaux. La crêpelure domptée de ses cheveux châtains se révélait, +quand même, en petites ondes qui accrochaient la lumière, en +vapeur dorée sur la nuque et près des oreilles. Elle avait un air +toujours vaguement offensé, des narines courtes et veloutées qui +faisaient penser à une biche. + +Elle eut quinze ans, seize ans -- moi aussi. Sauf qu'elle riait +beaucoup le dimanche, au bras de ses cousines et de ses frères, +pour montrer ses dents, Nana Bouilloux se tenait assez bien. + +-- Pour une petite Bouilloux, ma foi, il n'y a rien à dire! +reconnaissait la voix publique. + +Elle eut dix-sept ans, dix-huit ans, un teint comme un fruit +abrité du vent, des yeux qui faisaient baisser les regards, une +démarche apprise on ne sait où. Elle se mit à fréquenter les +«parquets» aux foires et aux fêtes, à danser furieusement, à se +promener très tard, dans le chemin de ronde, un bras d'homme +autour de la taille. Toujours méchante, mais rieuse, et poussant +à la hardiesse ceux qui se seraient contentés de l'aimer. + +Un soir de Saint-Jean, elle dansait au parquet installé place du +Grand-Jeu, sous la triste lumière et l'odeur des lampes à +pétrole. Les souliers à clous levaient la poussière de la place, +entre les planches du «parquet». Tous les garçons gardaient en +dansant le chapeau sur la tête, comme il se doit. Des filles +blondes devenaient lie-de-vin dans leurs corsages collés, des +brunes, venues des champs et brûlées, semblaient noires. Mais +dans une bande d'ouvrières dédaigneuses, Nana Bouilloux, en robe +d'été à petites fleurs, buvait de la limonade au vin rouge quand +les Parisiens entrèrent dans le bal. + +Deux Parisiens comme on en voit l'été à la campagne, des amis +d'un châtelain voisin, qui s'ennuyaient; des Parisiens en serge +blanche et en tussor qui venaient se moquer, un moment, d'une +Saint-Jean de village... Ils cessèrent de rire en apercevant Nana +Bouilloux et s'assirent à la buvette pour la voir de plus près. +Ils échangèrent, à mi-voix, des paroles qu'elle feignait de ne +pas entendre. Car sa fierté de belle créature lui défendait de +tourner les yeux vers eux, et de pouffer comme ses compagnes. +Elle entendit: «Cygne parmi les oies... Un Greuze!... crime de +laisser s'enterrer ici une merveille...» Quand le Parisien en +serge blanche invita la petite Bouilloux à valser, elle se leva +sans étonnement, et dansa muette, sérieuse; ses cils, plus beaux +qu'un regard, touchaient, parfois, le pinceau d'une moustache +blonde. + +Après la valse, les Parisiens s'en allèrent, et Nana Bouilloux +s'assit à la buvette en s'éventant. Le fils Leriche l'y vint +chercher, et Houette, et même Honce, le pharmacien, et même +Possy, l'ébéniste, grisonnant, mais fin danseur. À tous, elle +répondit: «Merci bien, je suis fatiguée», et elle quitta le bal à +dix heures et demie. + +Et puis, il n'arriva plus rien à la petite Bouilloux. Les +Parisiens ne revinrent pas, ni ceux-là, ni d'autres. Houette, +Honce, le fils Leriche, les commis voyageurs au ventre barré +d'or, les soldats permissionnaires et les clercs d'huissier +gravirent en vain notre rue escarpée, aux heures où descendait +l'ouvrière bien coiffée, qui passait raide avec un signe de tête. +Ils l'espérèrent aux bals, où elle but de la limonade d'un air +distingué et répondit à tous: «Merci bien, je ne danse pas, je +suis fatiguée.» Blessés, ils ricanaient, après quelques jours: +«Elle a attrapé une fatigue de trente-six semaines, oui!» et ils +épièrent sa taille... Mais rien n'arriva à la petite Bouilloux, +ni cela ni autre chose. Elle attendait, simplement. Elle +attendait, touchée d'une foi orgueilleuse, consciente de ce que +lui devait un hasard qui l'avait trop bien armée. Elle +attendait... ce Parisien de serge blanche? Non. L'étranger, le +ravisseur. L'attente orgueilleuse la fit pure, silencieuse; elle +dédaigna, avec un petit sourire étonné, Honce, qui voulut +l'élever au rang de pharmacienne légitime, et le premier clerc de +l'huissier. Sans plus déchoir, et reprenant en une fois ce +qu'elle avait jeté -- rires, regards, duvet lumineux de sa joue, +courte lèvre enfantine et rouge, gorge qu'une ombre bleue divise +à peine -- à des amants, elle attendit son règne, et le prince +qui n'avait pas de nom. + +Je n'ai pas revu, en passant une fois dans mon pays natal, +l'ombre de celle qui me refusa si tendrement ce qu'elle appelait +«l'uniforme des petites Bouilloux». Mais comme l'automobile qui +m'emmenait montait lentement -- pas assez lentement, jamais assez +lentement -- une rue où je n'ai plus de raison de m'arrêter, une +passante se rangea pour éviter la roue. Une femme mince, bien +coiffée, les cheveux en casque à la mode d'autrefois, des ciseaux +de couturière pendus à une «châtelaine» d'acier, sur son tablier +noir. De grands yeux vindicatifs, une bouche serrée qui devait se +taire longuement, la joue et la tempe jaunies de celles qui +travaillent à la lampe; une femme de quarante-cinq à... Mais non, +mais non; une femme de trente-huit ans, une femme de mon âge, +exactement de mon âge, je n'en pouvais pas douter... Dès que la +voiture lui laissa le passage, la «petite Bouilloux» descendit la +rue, droite, indifférente, après qu'un coup d'oeil, âpre et +anxieux, lui eut révélé que la voiture s'en allait, vide du +ravisseur attendu. + +L'AMI + +Le jour où l'Opéra-Comique brûla, mon frère aîné, accompagné d'un +autre étudiant, son ami préféré, voulut louer deux places. Mais +d'autres mélomanes pauvres, habitués des places à trois francs, +n'avaient rien laissé. Les deux étudiants déçus dînèrent à la +terrasse d'un petit restaurant du quartier: une heure plus tard, +à deux cents mètres d'eux, l'Opéra-Comique brûlait. Avant de +courir l'un au télégraphe pour rassurer ma mère, l'autre à sa +famille parisienne, ils se serrèrent la main et se regardèrent, +avec cet embarras, cette mauvaise grâce sous laquelle les très +jeunes hommes déguisent leurs émotions pures. Aucun d'eux ne +parla de hasard providentiel, ni de la protection mystérieuse +étendue sur leurs deux têtes. Mais quand vinrent les grandes +vacances, pour la première fois Maurice -- admettez qu'il +s'appelait Maurice -- accompagna mon frère et vint passer deux +mois chez nous. + +J'étais alors une petite fille assez grande, treize ans environ. + +Il vint donc ce Maurice que j'admirais en aveugle, sur la foi de +l'amitié que lui portait mon frère. En deux ans, j'avais appris +que Maurice faisait son droit -- pour moi, c'était un peu comme +si on m'eût dit qu'il «faisait le beau» debout sur ses pattes de +derrière -- qu'il adorait, autant que mon frère, la musique, +qu'il ressemblait au baryton Taskin avec des moustaches et une +très petite barbe en pointe, que ses riches parents vendaient en +gros des produits chimiques et ne gagnaient pas moins de +cinquante mille francs par an -- on voit que je parle d'un temps +lointain. + +Il vint, et ma mère s'écria tout de suite qu'il était «de cent +mille pics» supérieur à ses photographies, et même à tout ce que +mon frère vantait de lui depuis deux ans: fin, l'oeil velouté, la +main belle, la moustache comme roussie au feu, et l'aisance +caressante d'un fils qui a peu quitté sa mère. Moi, je ne dis +rien, justement parce que je partageais l'enthousiasme maternel. + +Il arrivait vêtu de bleu, coiffé d'un panama à ruban rayé, +m'apportant des bonbons, des singes en chenille de soie grenat, +vieil-or, vert-paon, qu'une mode agaçante accrochait partout -- +les rintintins de l'époque -- un petit porte-monnaie en peluche +turquoise. Mais que valaient les cadeaux aux prix des larcins? Je +leur dérobai, à lui et à mon frère, tout ce qui tomba sous ma +petite serre de pie sentimentale: des journaux illustrés +libertins, des cigarettes d'Orient, des pastilles contre la toux, +un crayon dont l'extrémité portait des traces de dents -- et +surtout les boîtes d'allumettes vides, les nouvelles boîtes +blasonnées de photographies d'actrices que je ne fus pas longue à +connaître toutes, et à nommer sans faute: Théo, Sybil Sanderson, +Van Zandt... Elles appartenaient à une race inconnue, admirable, +que la nature avait dotée invariablement d'yeux très grands, de +cils très noirs, de cheveux frisés en éponge sur le front, et +d'un lé de tulle sur une seule épaule, l'autre demeurant nue... À +les entendre nommer négligemment par Maurice, je les réunis en un +harem sur lequel il étendait une royauté indolente, et +j'essayais, le soir, en me couchant, l'effet d'une voilette de +maman sur mon épaule. Je fus, huit jours durant, revêche, +jalouse, pâle, rougissante -- en un mot amoureuse. + +Et puis, comme j'étais en somme une fort raisonnable petite +fille, cette période d'exaltation passa et je goûtai pleinement +l'amitié, l'humeur gaie de Maurice, les causeries libres des deux +amis. Une coquetterie plus intelligente régit tous mes gestes, et +je fus, avec une apparence parfaite de simplicité, telle que je +devais être pour plaire: une longue enfant aux longues tresses, +la taille bien serrée dans un ruban à boucle, blottie sous son +grand chapeau de paille comme un chat guetteur. On me revit à la +cuisine et les mains dans la pâte à galettes, au jardin le pied +sur la bêche, et je courus en promenade, autour des deux amis +bras sur bras, ainsi qu'une gardienne gracieuse et fidèle. +Quelles chaudes vacances, si émues et si pures... + +C'est en écoutant causer les deux jeunes gens que j'appris le +mariage, encore assez lointain, de Maurice. Un jour que nous +étions seuls au jardin, je m'enhardis jusqu'à lui demander le +portrait de sa fiancée. Il me le tendit: un jeune fille +souriante, jolie, extrêmement coiffée, enguirlandée de mille +ruches de dentelle. + +-- Oh! dis-je maladroitement, la belle robe! + +Il rit si franchement que je ne m'excusai pas. + +-- Et qu'allez-vous faire, quand vous serez marié? + +Il cessa de rire et me regarda. + +-- Comment, ce que je vais faire? Mais je suis déjà presque +avocat, tu sais! + +-- Je sais. Et elle, votre fiancée, que fera-t-elle pendant que +vous serez avocat? + +-- Que tu es drôle! Elle sera ma femme, voyons. + +-- Elle mettra d'autres robes avec beaucoup de petites ruches? + +-- Elle s'occupera de notre maison, elle recevra... Tu te moques +de moi? Tu sais très bien comment on vit quand on est marié. + +-- Non, pas très bien. Mais je sais comment nous vivons depuis un +mois et demi. + +-- Qui donc, «nous»? + +-- Vous, mon frère et moi. Vous êtes bien, ici? Étiez-vous +heureux? Vous nous aimez? + +Il leva ses yeux noirs vers le toit d'ardoises brodé de jaune, +vers la glycine en sa seconde floraison, les arrêta un moment sur +moi et répondit comme à lui-même: + +-- Mais oui... + +-- Après, quand vous serez marié, vous ne pourrez plus, sans +doute, revenir ici, passer les vacances? Vous ne pourrez plus +jamais vous promener à côté de mon frère, en tenant mes deux +nattes par le bout, comme des rênes? + +Je tremblais de tout mon corps, mais je ne le quittais pas des +yeux. Quelque chose changea dans son visage. Il regarda tout +autour de lui, puis il parut mesurer, de la tête aux pieds, la +fillette qui s'appuyait à un arbre et qui levait la tête en lui +parlant, parce qu'elle n'avait pas encore assez grandi. Je me +souviens qu'il ébaucha une sorte de sourire contraint, puis il +haussa les épaules, répondit assez sottement: + +-- Dame, non, ça va de soi... + +Il s'éloigna vers la maison sans ajouter un mot et je mêlai pour +la première fois, au regret enfantin que j'avais de perdre +bientôt Maurice, un petit chagrin victorieux de femme. + +YBANEZ EST MORT + +J'ai oublié son nom. Pourquoi sa triste figure émerge-t-elle +encore, quelquefois, des songes qui me ramènent, la nuit, au +temps et au pays où je fus une enfant? Sa triste figure erre-t- +elle au lieu où sont les morts sans amis, après qu'il eut erré, +sans amis, parmi les vivants? + +Il s'appelait à peu près Goussard, Voussard, ou peut-être +Gaumeau. Il entra, comme expéditionnaire, chez Me Defert, notaire, +et il y resta des années, des années... Mais mon village, qui +n'avait pas vu naître Voussard -- ou Gaumeau -- ne voulut pas +l'adopter. Même à l'ancienneté, Voussard ne gagna point son grade +d'«enfant du pays». Grand, gris, sec, étroit, il ne quêta nulle +sympathie et le coeur même de Rouillard, ce coeur expansif de +cafetier-violoniste, attendri à force de mener en musique les +cortèges de noces au long des routes, ne s'ouvrit jamais pour +lui. + +Voussard «mangeait» chez Patasson. «Manger chez un tel», cela +signifie, chez nous, qu'on y loge aussi. Soixante francs par mois +pour la pension complète: Voussard ne risquait pas d'y gâter sa +taille, qu'il garda maigre, sanglée d'une jaquette vernissée et +d'un gilet jaune, recousu de gros fil noir. Oui, recousu de gros +fil... au-dessus de la pochette à montre... je le vois... Si je +peignais, je pourrais faire de Voussard, vingt-cinq ans après +qu'il a disparu, un portrait incompréhensiblement ressemblant. +Pourquoi? Je ne sais. Ce gilet, la couture de fil noir, le col en +papier-carton blanc, la cravate, une loque à dessin cachemire. +Au-dessus, la figure, grise le matin comme une vitre sale, parce +que Voussard partait à jeun, marbrée d'un rouge pauvre après le +repas de midi. La figure, longue, toujours sans barbe, mais +toujours mal rasée. Une grande bouche, nouée serré, laide. Un nez +long, un nez avide, plus gras que tout le visage, et des yeux... +Je ne les ai vus qu'une fois, car ils regardaient d'habitude la +terre et s'abritaient en outre sous un canotier de paille noire, +trop petit pour le crâne de Voussard et posé en avant sur son +front comme les chapeaux que portaient les femmes sous le second +Empire, pendant la mode du chignon Benoiton. + +À l'heure du pousse-café et de la cigarette, Voussard, qui se +passait de tabac et de café, prenait l'air à deux pas de son +étude, sur un des deux bancs de pierre qui doivent flanquer +encore la maison de Mme Lachassagne. Il y revenait vers quatre +heures, à l'heure où le reste du village goûtait. Le banc de +gauche usait les culottes des deux clercs de Me Defert. Le banc de +droite branlait, par beau temps, aux mêmes heures, sous une +brochette de petites filles déjà grandes, serrées et remuantes +comme des passereaux sur la tuile d'une cheminée chaude: Odile, +Yvonne, Marie, Colette... Nous avions treize, quatorze ans, l'âge +du chignon prématuré, de la ceinture de cuir bouclée au dernier +cran, du soulier qui blesse, des cheveux à la chien qu'on a +coupés -- «tant pis! maman dira ce qu'elle voudra!» -- à l'école, +pendant la leçon de couture, d'un coup de ciseaux à broder. Nous +étions minces, hâlées, maniérées et brutales, maladroites comme +des garçons, impudentes, empourprées de timidité au son seul de +notre voix, aigres, pleines de grâce, insupportables... + +Pendant quelques minutes, sur le banc, avant la classe, nous +faisions les belles pour tout ce qui descendait, sur deux pieds, +du haut de Bel-Air; mais nous ne regardions jamais Voussard, +penché sur un journal plié en huit. Nos mères le craignaient +vaguement: + +-- Tu n'as pas encore été t'asseoir sur ce banc, si près de cet +individu! + +-- Quel individu, maman? + +-- Cet individu de chez Defert... Ah! je n'aime pas cela! + +-- Pourquoi, maman? + +-- Je me comprends... + +Elles avaient de lui l'horreur qu'on a pour le satyre, ou le fou +silencieux tout à coup assassin. Mais Voussard semblait ignorer +notre présence et nous n'avions guère l'idée qu'il fût vivant. + +Il mâchait une petite branche de tilleul en guise de dessert, +croisait l'un sur l'autre, avec une désinvolture de squelette +frivole, ses tibias sans chair, et il lisait, sous son auvent de +paille noire poussiéreuse. À midi et demi, le petit Ménétreau, +galopin d'école l'an dernier, promu récemment saute-ruisseau chez +Defert, s'asseyait à côté de Voussard, et finissait son pain du +déjeuner à grands coups de dents, comme un fox qui déchire une +pantoufle. Le mur fleuri de Mme Lachassagne égrenait sur eux et +sur nous des glycines, des cytises, le parfum du tilleul, une +corolle plate et tournoyante de clématite, des fruits rouges +d'if... Odile feignait le fou rire pour frapper d'admiration un +commis voyageur qui passait; Yvonne attendait que le nouvel +instituteur-adjoint parût à la fenêtre du cours supérieur; je +projetais de désaccorder mon piano pour que l'accordeur du chef- +lieu, celui qui portait lorgnon d'or... Voussard, comme inanimé, +lisait. + +Un jour vint que le petit Ménétreau s'assit le premier sur le +banc de gauche, mordant son reste de pain et gobant des cerises. +Voussard arriva en retard, au coup de cloche de l'école. Il +marchait vite et gauchement, comme quelqu'un qui se hâte dans +l'obscurité. Un journal ouvert qu'il tenait à la main balayait la +rue. Il posa une main sur l'épaule du petit Ménétreau, se pencha +et lui dit d'une voix profonde et précipitée: + +-- Ybanez est mort. Ils l'ont assassiné. + +Le petit Ménétreau ouvrit la bouche pleine de pain mâché et +bégaya: + +-- C'est pas vrai? + +-- Si. Les soldats du roi. Regarde. + +Et il déploya tragiquement, sous le nez du saute-ruisseau, le +feuilleton du journal qui tremblait entre ses doigts. + +-- Eh ben!... soupira le petit Ménétreau... Qu'est-ce qui va +arriver? + +-- Ah!... Est-ce que je sais!... + +Les grands bras de Voussard se levèrent, retombèrent: + +-- C'est un coup du cardinal de Richelieu, ajouta-t-il avec un +rire amer. + +Puis il ôta son chapeau pour s'essuyer le front et demeura un +moment immobile, laissant errer sur la vallée ses yeux que nous +ne connaissions pas, les yeux jaunes d'un conquérant d'îles, les +yeux cruels et sans bornes d'un pirate aux aguets sous son +pavillon noir, les yeux désespérés du loyal compagnon d'Ybanez, +assassiné lâchement par les soldats du Roy. + +MA MÈRE ET LE CURÉ + +Ma mère, mécréante, permit cependant que je suivisse le +catéchisme, quand j'eus onze ou douze ans. Elle n'y mit jamais +d'autre obstacle que des réflexions désobligeantes, exprimées +vertement chaque fois qu'un humble petit livre, cartonné de bleu, +lui tombait sous la main. Elle ouvrait mon catéchisme au hasard +et se fâchait tout de suite: + +-- Ah! que je n'aime pas cette manière de poser des questions! +Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que ceci? qu'est-ce que cela? Ces +points d'interrogation, cette manie de l'enquête et de +l'inquisition, je trouve ça incroyablement indiscret! Et ces +commandements, je vous demande un peu! Qui a traduit les +commandements en un pareil charabia? Ah! je n'aime pas voir ce +livre dans les mains d'un enfant, il est rempli de choses si +audacieuses et si compliquées... + +-- Enlève-le des mains de ta fille, disait mon père, c'est bien +simple. + +-- Non, ce n'est pas bien simple. S'il n'y avait encore que le +catéchisme! Mais il y a la confession. Ça, vraiment... ça, c'est +le comble! Je ne peux pas en parler sans que le rouge de +l'indignation... Regarde comme je suis rouge! + +-- N'en parle pas. + +-- Oh! toi... C'est ta morale qui est «bien simple». Les choses +ennuyeuses, on n'en parle pas, et alors elles cessent d'exister, +hein? + +-- Je ne dirais pas mieux. + +-- Plaisanter n'est pas répondre. Je ne peux pas m'habituer aux +questions qu'on pose à cette enfant. + +--!!! + +-- Quand tu lèveras les bras au ciel! Révéler, avouer, et encore +avouer, et exhiber tout ce qu'on fait de mal!... Le taire, s'en +punir au fond de soi, voilà qui est mieux. Voilà ce qu'on devrait +enseigner. Mais la confession rend l'enfant enclin à un flux de +paroles, à un épluchage intime, où il entre bientôt plus de +plaisir vaniteux que d'humilité... Je t'assure! Je suis très +mécontente. Et je m'en vais de ce pas en parler au curé! + +Elle jetait sur ses épaules sa «visite» en cachemire noir brodée +de jais, coiffait sa petite capote à grappes de lilas foncés, et +s'en allait, de ce pas en effet, ce pas inimitable et dansant -- +la pointe du pied en dehors, le talon effleurant à peine la terre +-- sonner à la porte de M. le curé Millot, à cent mètres de là. +J'entendais, de chez nous, la sonnette triste et cristalline, et +j'imaginais, troublée, un entretien dramatique, des menaces, des +invectives, entre ma mère et le curé-doyen... Au claquement de la +porte d'entrée, mon coeur romanesque d'enfant répondait par un +bond pénible. Ma mère reparaissait rayonnante, et mon père +abaissait devant son visage, barbu comme un paysage forestier, le +journal le _Temps_: + +-- Eh bien? + +-- Ça y est! s'écriait ma mère. Je l'ai! + +-- Le Curé? + +-- Non, voyons! La bouture du pélargonium qu'il gardait si +jalousement, tu sais, celui dont les fleurs ont deux pétales +pourpre foncé et trois pétales roses? La voilà, je cours +l'empoter... + +-- Tu lui as bien savonné la tête au sujet de la petite? + +Ma mère tournait vivement, sur le seuil de la terrasse, un +charmant visage, étonné, coloré: + +-- Oh! non, quelle idée! Tu n'as aucun tact! Un homme qui non +seulement m'a donné la bouture de son pélargonium, mais qui +encore m'a promis son chèvrefeuille d'Espagne, à petites feuilles +panachées de blanc, celui dont on sent d'ici l'odeur, tu sais, +quand le vent vient d'ouest... + +Elle était déjà hors de vue, mais sa voix nous arrivait encore, +un soprano nuancé, vacillant pour la moindre émotion, agile, sa +voix qui propageait jusqu'à nous et plus loin que nous les +nouvelles des plantes soignées, des greffes, de la pluie, des +éclosions, comme la voix d'un oiseau invisible qui prédit le +temps... + +Le dimanche, elle manquait rarement la messe. L'hiver, elle y +menait sa chaufferette, l'été son ombrelle; en toutes saisons un +gros paroissien noir et son chien Domino, qui fut tour à tour un +bâtard de loulou et de fox, noir et blanc, puis un barbet jaune. + +Le vieux curé Millot, quasi subjugué par la voix, la bonté +impérieuse, la scandaleuse sincérité de ma mère, lui remonta +pourtant que la messe ne se disait pas pour les chiens. + +Elle se hérissa comme une poule batailleuse: + +-- Mon chien! Mettre mon chien à la porte de l'église! Qu'est-ce +que vous craignez donc qu'il y apprenne? + +-- Il n'est pas question de... + +-- Un chien qui est un modèle de tenue! Un chien qui se lève et +s'assied en même temps que tous vos fidèles! + +-- Ma chère madame, tout cela est vrai. N'empêche que dimanche +dernier il a grondé pendant l'élévation! + +-- Mais certainement, il a grondé pendant l'élévation! Je +voudrais bien voir qu'il n'ait pas grondé pendant l'élévation! Un +chien que j'ai dressé moi-même pour la garde et qui doit aboyer +dès qu'il entend une sonnette! + +La grande affaire du chien à l'église, coupée de trêves, +traversée de crises aiguës, dura longtemps, mais la victoire +revint à ma mère. Flanquée de son chien, d'ailleurs très sage, +elle s'enfermait à onze heures dans le «banc» familial, juste au- +dessous de la chaire, avec la gravité un peu forcée et puérile +qu'elle revêtait comme une parure dominicale. L'eau bénite, le +signe de croix, elle n'oubliait rien, pas même les génuflexions +rituelles... + +-- Qu'en savez-vous, monsieur le curé, si je prie ou non? Je ne +sais pas le _Pater_, c'est vrai. Ce n'est pas long à apprendre? +Ni à oublier, j'aurais bientôt fait... Mais j'ai à la messe, +quand vous nous obligez à nous mettre à genoux, deux ou trois +moments bien tranquilles, pour songer à mes affaires... Je me dis +que la petite n'a pas bonne mine, que je lui ferai monter une +bouteille de Château Larose pour qu'elle ne prenne pas les pâles +couleurs... Que chez les malheureux Pluvier un enfant va encore +venir au monde sans langes, ni brassières, si je ne m'en mêle +pas... Que demain c'est la lessive à la maison et que je dois me +lever à quatre heures... + +Il l'arrêtait en étendant sa main tannée de jardinier: + +-- Ça me suffit bien, ça me suffit bien... Je vous compte le tout +pour une oraison. + +Pendant la messe, elle lisait dans un livre de cuir noir, frappé +d'une croix sur les deux plats; elle s'y absorbait même avec une +piété qui semblait étrange aux amis de ma très chère mécréante; +ils ne pouvaient pas deviner que le livre à figure de paroissien +enfermait, en texte serré, le théâtre de Corneille... + +Mais le moment du sermon faisait de ma mère une diablesse. Les +cuirs, les «velours», les naïvetés chrétiennes d'un vieux curé +paysan, rien ne la désarmait. Les bâillements nerveux sortaient +d'elle comme des flammes; et elle me confiait à voix basse les +mille maux soudains qui l'assaillaient: + +-- J'ai des vertiges d'estomac... Ça y est, je sens venir une +crise de palpitations... Je suis rouge, n'est-ce pas? Je crois +que je vais me trouver mal... Il faudra que je défende à +M. Millot de prêcher plus de dix minutes... + +Elle lui communiqua son dernier ukase, et il l'envoya, cette +fois, promener. Mais le dimanche d'après, elle inventa pendant le +prône, les dix minutes écoulées, de toussoter, de laisser tomber +son livre, de balancer sa montre ostensiblement au bout de sa +chaîne... + +M. le curé lutta d'abord, puis perdit la tête avec le fil de son +discours. Bégayant, il jeta un _Amen_ qui ne rimait à rien et +descendit, bénissant d'un geste égaré ses ouailles, toutes ses +ouailles, sans excepter celle dont le vissage, à ses pieds, +riait, et brillait de l'insolence des réprouvés. + +MA MÈRE ET LA MORALE + +Vers l'âge de treize ou quatorze ans, je n'avais pas l'humeur +mondaine. Mon demi-frère aîné, étudiant en médecine, +m'enseignait, quand il venait en vacances, sa sauvagerie +méthodique, tranquille, qui ne connaissait pas plus de trêves que +la vigilance des bêtes farouches. Un coup de sonnette à la porte +du perron le projetait, d'un saut silencieux, dans le jardin, et +la vaste maison, par mauvais temps, offrait maint refuge aux +délices de sa solitude. Imitation ou instinct, je savais franchir +la fenêtre de la cuisine, passer les pointes de la grille sur la +rue des Vignes, fondre dans l'ombre des greniers, dès que +j'entendais, après le coup de sonnette, d'aimables voix +féminines, chantant selon l'accent de notre province. Pourtant, +j'aimais les visites de Mme Saint-Alban, une femme encore belle, +crépue de frisures naturelles qu'elle coiffait en bandeaux, tôt +ébouriffés. Elle ressemblait à George Sand, et portait en tous +ses mouvements une majesté romanichelle. Ses chaleureux yeux +jaunes miraient le soleil et les plantes vertes, et j'avais +goûté, nourrissone, au lait de sa gorge abondante et bistrée, un +jour que par jeu ma mère tendait son sein blanc à un petit Saint- +Alban de mon âge. + +Mme Saint-Alban quittait, pour venir voir ma mère, sa maison du +coin de la rue, son étroit jardin où les clématites pâlissaient +dans l'ombre des thuyas. Ou bien elle entrait en revenant de +promenade, riche de chèvrefeuille sylvestre, de bruyères rouges, +de menthe des marécages et de roseaux fleuris, velouteux, bruns +et rudes comme des dos d'oursons. Sa broche ovale lui servait +souvent à agrafer, l'un sur l'autre, les bords d'un accroc dans +sa robe de taffetas noir, et son petit doigt s'ornait d'un coeur +de cornaline rosée, où flambaient les mots _ie brusle, ie +brusle_, -- une bague ancienne trouvée en plein champ. + +Je crois que j'aimais surtout, en Mme Saint-Alban, tout ce qui +l'opposait à ma mère, et je respirais, avec une sensualité +réfléchie, le mélange de leurs parfums. Mme Saint-Alban déplaçait +une nue lourde d'odeur brune, l'encens de ses cheveux crépus et +de ses bras dorés. Ma mère fleurait la cretonne lavée, le fer à +repasser chauffé sur la braise de peuplier, la feuille de +verveine citronnelle qu'elle roulait dans ses mains ou froissait +dans sa poche. Au soir tombant, je croyais qu'elle exhalait la +senteur des laitues arrosées, car la fraîche senteur se levait +sur ses pas, au bruit perlé de la pluie d'arrosage, dans une +gloire de poudre d'eau et de poussière arable. + +J'aimais aussi entendre la chronique communale rapportée par +Mme Saint-Alban. Ses récits suspendaient, à chaque nom familier, +une sorte d'écusson désastreux, un feuillet météorologique où +s'annonçaient l'adultère de demain, la ruine de la semaine +prochaine, la maladie inexorable... Un feu généreux allumait +alors ses yeux jaunes, une malignité enthousiaste et sans objet +la soulevait, et je me retenais de crier: «Encore! encore!» + +Elle baissait parfois la voix en ma présence. Plus beau de n'être +qu'à demi compris, le potin mystérieux durait plusieurs jours, +attisé savamment, puis étouffé d'un coup. Je me souviens +particulièrement de «l'histoire Bonnarjaud»... + +Barons de fantaisie ou noblesse campagnarde, M. et +Mme de Bonnarjaud habitaient pauvrement un petit château autour +duquel les terres domaniales, vendues lopin à lopin, se +réduisaient au parc, clos de murs. Pas de fortune et trois filles +à marier. «Ces demoiselles de Bonnarjaud» montraient à la messe +des robes révélatrices. Marierait-on jamais ces demoiselles de +Bonnarjaud?... + +-- Sido? devine ce qui arrive! s'écria un jour Mme Saint-Alban. +La seconde Bonnarjaud se marie! + +Elle revenait des fermes éparpillées autour du petit château, +rapportant son butin de nouvelles et des javelles d'avoine verte, +des coquelicots et des nielles, les premières digitales des +ravins pierreux. Une chenille filandière, couleur de jade, +transparente, pendait à un fil soyeux, sous l'oreille de +Mme Saint-Alban; le duvet des peupliers collait une barbe +d'argent à son menton cuivré, moite de sueur. + +-- Assieds-toi, Adrienne. Tu vas boire un verre de mon sirop de +groseilles. Tu vois, j'attache mes capucines. La seconde des +Bonnarjaud? Celle qui a une jambe un peu faible? Je flaire encore +là-dessous une manigance pas bien belle... Mais la vie de ces +trois filles est d'une tristesse et d'un vide qui frappent le +coeur. L'ennui, c'est une telle dépravation! Quelle morale tient +contre l'ennui? + +-- Oh! toi, si tu te mets à parler morale, où nous emmèneras-tu? +D'ailleurs il ne s'agit pas d'un mariage ridicule. Elle épouse... +je te donne en cent!... Gaillard du Gougier! + +-- Gaillard du Gougier! Vraiment! Joli parti, parlons-en! + +-- Le plus beau garçon de la région! Toutes les filles à marier +sont folles de lui. + +-- Pourquoi «de lui»? Tu n'avais qu'à dire: «Toutes les filles à +marier sont folles.» Enfin... c'est pour quand? + +-- Ah! voilà!... + +-- Je pensais bien qu'il y avait un «Ah! voilà!»... + +-- Les Bonnarjaud attendent à mourir une grand'tante dont toute +la fortune va aux jeunes filles. Si la tante meurt, ils viseront +plus haut que le Gougier, tu conçois! Les choses en sont là... + +La semaine suivante, nous sûmes que les Gougier et les Bonnarjaud +«se battaient froid» Un mois après, la grand'tante morte, le +baron de Bonnarjaud jetait le Gougier à la porte «comme un +laquais». Enfin, au déclin de l'été, Mme Saint-Alban, pareille à +quelque Pomone de Bohême, traînant des guirlandes de vigne rouge +et des bouquets de colchiques, s'en vint, agitée, et versa dans +l'oreille de ma mère quelques mots que je n'entendis pas. + +-- Non? se récria ma mère. + +Puis elle rougit d'indignation. + +-- Que vont-ils faire? demanda-t-elle après un silence. + +Mme Saint-Alban haussa ses belles épaules où la viorne courait en +bandoulière. + +-- Comment, ce qu'ils vont faire? Les marier en cinq secs, +naturellement! Que feraient-ils d'autre, ces braves Bonnarjaud? +La chose daterait déjà de trois mois, dit-on. Il paraît que +Gaillard du Gougier retrouvait la petite le soir, tout contre la +maison, dans le pavillon qui... + +-- Et Mme de Bonnarjaud lui donne sa fille? + +Mme Saint-Alban rit comme une bacchante: + +-- Dame! voyons! Et encore bien contente, je suppose! Qu'est-ce +que tu ferais donc, à sa place? + +Les yeux gris de ma mère me cherchèrent, me couvèrent âprement: + +-- Ce que je ferais? Je dirais à ma fille: «Emporte ton faix, ma +fille, non pas loin de moi, mais loin de cet homme, et ne le +revois plus! Ou bien, si la vilaine envie t'en tient encore, +retrouve-le la nuit, dans le pavillon. Cache-le, ton plaisir +honteux. Mais ne laisse pas cet homme, au grand jour, passer le +seuil de la maison, car il a été capable de te prendre dans +l'ombre, sous les fenêtres de tes parents endormis. Pécher et +t'en mordre les doigts, pécher, puis chasser l'indigne, ce n'est +pas la honte irréparable. Ton malheur commence au moment où tu +acceptes d'être la femme d'un malhonnête homme, ta faute est +d'espérer qu'il peut te rendre un foyer, l'homme qui ta détournée +du tien». + +LE RIRE + +Elle riait volontiers, d'un rire jeune et aigu qui mouillait ses +yeux de larmes, et qu'elle se reprochait après comme un +manquement à la dignité d'une mère chargée de quatre enfants et +de soucis d'argent. Elle maîtrisait les cascades de son rire, se +gourmandait sévèrement: «Allons! voyons!...» puis cédait à une +rechute de rire qui faisait trembler son pince-nez. + +Nous nous montrions jaloux de déchaîner son rire, surtout quand +nous prîmes assez d'âge pour voir grandir d'année en année, sur +son visage, le souci du lendemain, une sorte de détresse qui +l'assombrissait, lorsqu'elle songeait à notre destin d'enfants +sans fortune, à sa santé menacée, à la vieillesse qui +ralentissait les pas -- une seule jambe et deux béquilles -- de +son compagnon chéri. Muette, ma mère ressemblait à toutes les +mères épouvantées devant la pauvreté et la mort. Mais la parole +rallumait sur son visage une jeunesse invincible. Elle put +maigrir de chagrin et ne parla jamais tristement. Elle échappait, +comme d'un bond, à une rêverie tragique, en s'écriant, l'aiguille +à tricot dardée vers son mari: + +-- Oui? Eh bien, essaye de mourir avant moi, et tu verras! + +-- Je l'essaierai, ma chère âme, répondait-il. + +Elle le regardait aussi férocement que s'il eût, par distraction, +écrasé une bouture de pélargonium ou cassé la petite théière +chinoise niellée d'or: + +-- Je te reconnais bien là! Tout l'égoïsme des Funel et des +Colette est en toi! Ah! pourquoi t'ai-je épousé? + +-- Ma chère âme, parce que je t'ai menacée, si tu t'y refusais, +d'une balle dans la tête. + +-- C'est vrai. Déjà à cette époque-là, tu vois? tu ne pensais +qu'à toi. Et maintenant, tu ne parles de rien moins que de mourir +avant moi. Va, va, essaye seulement!... + +Il essaya, et réussit du premier coup. Il mourut dans sa +soixante-quatorzième année, tenant les mains de sa bien-aimée et +rivant à des yeux en pleurs un regard qui perdait sa couleur, +devenait d'un bleu vague et laiteux, pâlissait comme un ciel +envahi par la brume. Il eut les plus belles funérailles dans un +cimetière villageois, un cercueil de bois jaune, nu sous une +vieille tunique percée de blessures -- sa tunique de capitaine au +1er zouaves --, et ma mère l'accompagna sans chanceler au bord de +la tombe, toute petite et résolue sous ses voiles, et murmurant +tout bas, pour lui seul, des paroles d'amour. + +Nous la ramenâmes à la maison, où elle s'emporta contre son deuil +neuf, son crêpe encombrant qu'elle accrochait à toutes les clefs +de tiroirs et de portes, sa robe de cachemire qui l'étouffait. +Elle se reposa dans le salon, près du grand fauteuil vert où mon +père ne s'assoirait plus et que le chien déjà envahissait avec +délices. Elle était fiévreuse, rouge de teint, et disait, sans +pleurs: + +-- Ah! quelle chaleur! Dieu, que ce noir tient chaud! Tu ne crois +pas que maintenant je puis remettre ma robe de satinette bleue? + +-- Mais... + +-- Quoi? c'est à cause de mon deuil? J'ai horreur de ce noir! +D'abord c'est triste. Pourquoi veux-tu que j'offre à ceux que je +rencontre un spectacle triste et déplaisant? Quel rapport y a-t- +il entre ce cachemire et ce crêpe et mes propres sentiments? Que +je te voie jamais porter mon deuil! Tu sais très bien que je +n'aime pour toi que le rose, et certains bleus... + +Elle se leva brusquement, fit quelques pas vers une chambre vide +et s'arrêta: + +-- Ah!... c'est vrai... + +Elle revint s'asseoir, avouant, d'un geste humble et simple, +qu'elle venait, pour la première fois de la journée, d'oublier +qu'_il _était mort. + +-- Veux-tu que je te donne à boire, maman? Tu ne voudrais pas te +coucher? + +-- Eh non! Pourquoi? Je ne suis pas malade! + +Elle se rassit, et commença d'apprendre la patience, en regardant +sur le parquet, de la porte du salon à la porte de la chambre +vide, un chemin poudreux marqué par de gros souliers pesants. + +Un petit chat entra, circonspect et naïf, un ordinaire et +irrésistible chaton de quatre à cinq mois. Il se jouait à lui- +même une comédie majestueuse, mesurait son pas et portait la +queue en cierge, à l'imitation des seigneurs matous. Mais un saut +périlleux en avant, que rien n'annonçait, le jeta séant par- +dessus tête à nos pieds, où il prit peur de sa propre +extravagance, se roula en turban, se mit debout sur ses pattes de +derrière, dansa de biais, enfla le dos, se changea en toupie... + +-- Regarde-le, regarde-le, Minet-Chéri! Mon Dieu, qu'il est +drôle! + +Et elle riait, ma mère en deuil, elle riait de son rire aigu de +jeune fille, et frappait dans ses mains devant le petit chat... +Le souvenir fulgurant tarit cette cascade brillante, sécha dans +les yeux de ma mère les larmes du rire. Pourtant, elle ne +s'excusa pas d'avoir ri, ni ce jour-là, ni ceux qui suivirent, +car elle nous fit cette grâce, ayant perdu celui qu'elle aimait +d'amour, de demeurer parmi nous toute pareille à elle-même, +acceptant sa douleur ainsi qu'elle eût accepté l'avènement d'une +saison lugubre et longue, mais recevant de toutes parts la +bénédiction passagère de la joie, -- elle vécut balayée d'ombre +et de lumière, courbée sous des tourmentes, résignée, changeante +et généreuse, parée d'enfants, de fleurs et d'animaux comme un +domaine nourricier. + +MA MÈRE ET LA MALADIE + +-- Quelle heure est-il? Déjà onze heures! Tu vois! Il va venir. +Donne-moi l'eau de Cologne, et la serviette-éponge. Donne-moi +aussi le petit flacon de violette. Et quand je dis de violette... +Il n'y a plus de vraie odeur de violette. Ils la font avec de +l'iris. Et encore, la font-ils avec de l'iris? Mais tu t'en +moques, toi, Minet-Chéri, tu n'aimes pas l'essence de violette. +Qu'ont donc nos filles, à ne plus aimer l'essence de violette? + +«Autrefois, une femme vraiment distinguée ne se parfumait qu'à la +violette. Ce parfum dont tu t'inondes n'est pas une odeur +convenable. Il te sert à donner le change. Oui, oui, à donner le +change! Tes cheveux courts, le bleu que tu mets à tes yeux, ces +excentricités que tu te permets sur la scène, tout ça, c'est +comme ton parfum, pour donner le change; mais oui, pour que les +gens croient que tu es une personne originale et affranchie de +tous les préjugés... Pauvre Minet-Chéri! Moi, je ne donne pas +dans le panneau... Défais mes deux misérables petites nattes, je +les ai bien serrées hier soir pour être ondulée ce matin. Sais-tu +à quoi je ressemble? À un poète sans talent, âgé et dans le +besoin. On a bien du mal à conserver les caractéristiques d'un +sexe, passé un certain âge. Deux choses me désolent, dans ma +déchéance: ne plus pouvoir laver moi-même ma petite casserole +bleue à bouillir le lait, et regarder ma main sur le drap. Tu +comprendras plus tard que jusqu'à la tombe on oublie, à tout +instant, la vieillesse. + +«La maladie même ne vous contraint pas à cette mémoire-là. Je me +dis, à chaque heure: «J'ai mal dans le dos. J'ai mal affreusement +à la nuque. Je n'ai pas faim. La digitale m'enivre et me donne la +nausée! Je vais mourir, ce soir, demain, n'importe...» Mais je ne +pense pas toujours au changement que m'a apporté l'âge. Et c'est +en regardant ma main que je mesure ce changement. Je suis tout +étonnée de ne pas trouver, sous mes yeux, ma petite main de vingt +ans... Chut! Tais-toi un peu que j'écoute, on chante... Ah! c'est +l'enterrement de la vieille madame Loeuvrier. Quelle chance, on +l'enterre enfin! Mais non, je ne suis pas féroce! Je dis «quelle +chance!» parce qu'elle n'embêtera plus sa pauvre idiote de fille, +qui a cinquante-cinq ans et qui n'a jamais osé se marier par peur +de sa mère. Ah! les parents! Je dis «quelle chance!» quelle +chance qu'il y ait une vieille dame de moins dur la terre... + +«Non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à +la mienne qu'à celle des autres. Et comme j'ai soixante et onze +ans, il vaut mieux que j'y renonce, je ne m'y habituerai jamais. +Sois gentille, Minet-Chéri, pousse mon lit près de la fenêtre, +que je voie passer la vieille Mme Loeuvrier. J'adore voir passer +les enterrements, on y apprend toujours quelque chose. Que de +monde! C'est à cause du beau temps. Ça leur fait une jolie +promenade. S'il pleuvait, elle aurait eu trois chats pour +l'accompagner, et M. Miroux ne mouillerait pas cette belle chape +noir et argent. Et tant de fleurs! ah! les vandales! tout le +rosier soufre du jardin Loeuvrier y a péri. Pour une si vieille +dame, ce massacre de jeunes fleurs... + +«Et regarde, regarde la grande idiote de fille, j'en étais sûre, +elle pleure toutes les larmes de son corps. Mais oui, c'est +logique: elle a perdu son bourreau, son tourment, le toxique +quotidien dont la privation va peut-être la tuer. Derrière elle, +c'est ce que j'appelle les gueules d'héritiers. Oh! ces figures! +Il y a des jours où je me félicite de ne pas vous laisser un sou. +L'idée que je pourrais être suivie jusqu'à ma demeure dernière +par un gars roux comme celui-là, le neveu, tu vois, celui qui ne +va plus penser qu'à la mort de la fille... brrr!... + +«Vous autres, au moins, je vous connais, vous me regretterez. À +qui écriras-tu deux fois par semaine, mon pauvre Minet-Chéri? Et +toi, ce n'est rien encore, tu t'es évadée, tu as fait ton nid +loin de moi. Mais ton frère aîné, quand il sera forcé de passer +raide devant ma petite maison en rentrant de ses tournées, qu'il +n'y trouvera plus son verre de sirop de groseille et la rose +qu'il emporte entre ses dents? Oui, oui, tu m'aimes, mais tu es +une fille, une bête femelle, ma pareille et ma rivale. Lui, j'ai +toujours été sans rivale dans son coeur. Suis-je bien coiffée? +Non, pas de bonnet, rien que ma pointe de dentelle espagnole, il +va venir. Toute cette foule noire a levé la poussière, je respire +mal. + +«Il est près de midi, n'est-ce pas? Si on ne l'a pas détourné en +route, ton frère doit être à moins d'une lieue d'ici. Ouvre à la +chatte, elle sait aussi que midi approche. Tous les jours, elle a +peur, après sa promenade matinale, de me retrouver guérie. Dormir +sur mon lit, la nuit et le jour, quelle vie de Cocagne pour +elle!... Ton frère devait aller ce matin à Arnedon, à +Coulefeuilles, et revenir par Saint-André. Je n'oublie jamais ses +itinéraires. Je le suis, tu comprends. À Arnedon, il soigne le +petit de la belle Arthémise. Ces enfants de filles, ils souffrent +du corset de leurs mères, qui cachent et écrasent leur petit sous +un busc. Hélas, ce n'est pourtant pas un si outrageant spectacle, +qu'une belle fille impénitente avec son ventre tout chargé... + +«Écoute, écoute... C'est la voiture en haut de la côte! Minet- +Chéri, ne dis pas à ton frère que j'ai eu trois crises cette +nuit. D'abord, je te le défends. Et si tu ne le lui dis pas, je +te donnerai le bracelet avec les trois turquoises... Tu +m'ennuies, avec tes raisons. Il s'agit bien d'honnêteté! D'abord, +je sais mieux que toi ce que c'est que l'honnêteté. Mais, à mon +âge, il n'y a plus qu'une vertu: ne pas faire de peine. Vite, le +second oreiller dans mon dos, que je me tienne droite à son +entrée. Les deux roses, là, dans le verre... Ça ne sent pas la +vieille femme enfermée, ici? Je suis rouge? Il va me trouver +moins bien qu'hier, je n'aurais pas dû parler si longtemps, c'est +vrai... Tire un peu la persienne, et puis écoute, Minet-Chéri, +prête-moi ta houppe à poudre... + +MA MÈRE ET LE FRUIT DÉFENDU + +Vint un temps où ses forces l'abandonnèrent. Elle en était dans +un étonnement sans bornes, et n'y voulait pas croire. Quand je +venais de Paris la voir, elle avait toujours, quand nous +demeurions seules l'après-midi dans sa petite maison, quelque +péché à m'avouer. Une fois, elle retroussa le bord de sa robe, +baissa son bas sur son tibia, montrant une meurtrissure violette, +la peau presque fendue. + +-- Regarde-moi ça! + +-- Qu'est-ce que tu t'es encore fait, maman? + +Elle ouvrait de grands yeux, pleins d'innocence et de confusion. + +-- Tu ne le croirais pas: je suis tombée dans l'escalier! + +-- Comment, tombée? + +-- Mais justement, comme rien! Je descendais l'escalier et je +suis tombée. C'est inexplicable. + +-- Tu descendais trop vite?... + +-- Trop vite? qu'appelles-tu trop vite? Je descendais vite. Ai-je +le temps de descendre un escalier à l'allure du Roi-Soleil? Et si +c'était tout... Mais regarde! + +Sur son joli bras, si frais encore auprès de la main fanée, une +brûlure enflait sa cloque d'eau. + +-- Oh! qu'est-ce que c'est encore? + +-- Ma bouillotte chaude. + +-- La vieille bouilloire en cuivre rouge? Celle qui tient cinq +litres? + +-- Elle-même. À qui se fier? Elle qui me connaît depuis quarante +ans! Je ne sais pas ce qui lui a pris, elle bouillait à gros +bouillons, j'ai voulu la retirer du feu, crac, quelque chose m'a +tourné dans le poignet... Encore heureux que je n'aie que cette +cloque... Mais quelle histoire! Aussi j'ai laissé l'armoire +tranquille... + +Elle rougit vivement et n'acheva pas. + +-- Quelle armoire? demandai-je d'un ton sévère. + +Ma mère se débattit, secouant la tête comme si je voulais la +mettre en laisse. + +-- Rien! aucune armoire! + +-- Maman! Je vais me fâcher! + +-- Puisque je dis: «J'ai laissé l'armoire tranquille», fais-en +autant pour moi. Elle n'a pas bougé de sa place, l'armoire, +n'est-ce pas? Fichez-moi tous la paix, donc! + +L'armoire... un édifice de vieux noyer, presque aussi large que +haut, sans autre ciselure que la trace toute ronde d'une balle +prussienne, entrée par le battant de droite et sortie par le +panneau du fond... Hum!... + +-- Tu voudrais qu'on la mît ailleurs que sur le palier, maman? + +Elle eut un regard de jeune chatte, faux et brillant dans sa +figure ridée: + +-- Moi? je la trouve bien là: qu'elle y reste! + +Nous convînmes quand même, mon frère, le médecin, et moi, qu'il +fallait se méfier. Il voyait ma mère, chaque jour, puisqu'elle +l'avait suivi et habitait le même village, il la soignait avec +une passion dissimulée. Elle luttait contre tous ces maux avec +une élasticité surprenante, les oubliait, les déjouait, +remportait sur eux des victoires passagères et éclatantes, +rappelait à elle, pour des jours entiers, ses forces évanouies, +et le bruit de ses combats, quand je passais quelques jours chez +elle, s'entendait dans toute la petite maison, où je songeais +alors au fox réduisant le rat... + +À cinq heures du matin, en face de ma chambre, le son de cloche +du seau plein posé sur l'évier de la cuisine m'éveillait... + +-- Que fais-tu avec le seau, maman? Tu ne peux pas attendre que +Joséphine arrive? + +Et j'accourais. Mais le feu flambait déjà nourri de fagot sec. Le +lait bouillait, sur le fourneau à braise pavé de faïence bleue. +D'autre part fondait, dans un doigt d'eau, une tablette de +chocolat, pour mon déjeuner. Carrée dans son fauteuil de paille, +ma mère moulait le café embaumé, qu'elle torréfiait elle-même. +Les heures du matin lui furent toujours clémentes; elle portait +sur ses joues leurs couleurs vermeilles. Fardée d'un bref regain +de santé, face au soleil levant, elle se réjouissait, tandis que +tintait à l'église la première messe, d'avoir déjà goûté, pendant +que nous dormions, à tant de fruits défendus. + +Les fruits défendus, c'étaient le seau trop lourd tiré du puits, +le fagot débité à la serpette sur une bille de chêne, la bêche, +la pioche, et surtout l'échelle double, accotée à la lucarne du +bûcher. C'étaient la treille grimpante dont elle rattachait les +sarments à la lucarne du grenier, les hampes fleuries du lilas +trop haut, la chatte prise de vertige et qu'il fallait cueillir +sur le faîte du toit... Tous les complices de sa vie de petite +femme rondelette et vigoureuse, toutes les rustiques divinités +subalternes qui lui obéissaient et la rendaient si glorieuse de +se passer de serviteurs prenaient maintenant figure et position +d'adversaires. Mais ils comptaient sans le plaisir de lutter, qui +ne devait quitter ma mère qu'avec la vie. À soixante et onze ans, +l'aube la vit encore triomphante, non sans dommages. Brûlée au +feu, coupée à la serpette, trempée de neige fondue ou d'eau +renversée, elle trouvait le moyen d'avoir déjà vécu son meilleur +temps d'indépendance avant que les plus matineux aient poussé +leurs persiennes, et pouvait nous conter l'éveil des chats, le +travail des nids, les nouvelles que lui laissaient, avec la +mesure de lait et le rouleau de pain chaud, la laitière et la +porteuse de pain, la chronique enfin de la naissance du jour. + +C'est seulement une fois que je vis, un matin, la cuisine froide, +la casserole d'émail bleu pendue au mur, que je sentis proche la +fin de ma mère. Son mal connut maintes rémissions, pendant +lesquelles la flamme à nouveau jaillit de l'âtre, et l'odeur de +pain frais et de chocolat fondu passa sous la porte avec la patte +impatiente de la chatte. Ces rémissions furent le temps d'alertes +inattendues. On trouva ma mère et la grosse armoire de noyer +chues toutes deux en bas de l'escalier, celle-là ayant prétendu +transférer celle-ci, en secret, de l'unique étage au rez-de- +chaussée. Sur quoi mon frère aîné exigea que ma mère se tînt en +repos et qu'une vieille domestique couchât dans la petite maison. +Mais que pouvait une vieille servante contre une force de vie +jeune et malicieuse, telle qu'elle parvenait à séduire et +entraîner un corps déjà à demi enchaîné par la mort? Mon frère, +revenant avant le soleil d'assister un malade dans la campagne, +surprit un jour ma mère en flagrant délit de la pire perversité. +Vêtue pour la nuit, mais chaussée de gros sabots de jardinier, sa +petite natte grise de septuagénaire retroussée en queue de +scorpion sur sa nuque, un pied sur l'X de hêtre, le dos bombé +dans l'attitude du tâcheron exercé, rajeunie par un air de +délectation et de culpabilité indicibles, ma mère, au mépris de +tous ses serments et de l'aiguail glacé, sciait des bûches dans +sa cour. + +LA «MERVEILLE» + +-- C'est une merveille! U-ne mer-veille! + +-- Je le sais bien. Elle s'arrange pour ça. Elle le fait exprès! + +Cette réplique me vaut de la dame-que-je-connais-un-peu un regard +indigné. Elle caresse encore une fois, avant de s'éloigner, la +tête ronde de Pati-Pati, et soupire: «Amour, va!» sur l'air de +«pauvre martyr incompris...». Ma brabançonne lui dédie, en adieu, +un coup d'oeil sentimental et oblique -- beaucoup de blanc, très +peu de marron -- et s'occupe immédiatement, pour faire rire un +inconnu qui l'admire, d'imiter l'aboiement du chien. Pour imiter +l'aboiement du chien, Pati-Pati gonfle ses joues de poisson-lune, +pousse ses yeux hors des orbites, élargit son poitrail en +bouclier, et profère à demi-voix quelque chose comme: + +-- Gou-gou-gou... + +Puis elle rengorge son cou de lutteur, sourit, attend les +applaudissements, et ajoute, modeste: + +-- Oa. + +Si l'auditoire pâme, Pati-Pati, dédaignant le _bis_, le comble en +modulant une série de sons où chacun peut reconnaître le coryza +du phoque, la grenouille roucoulant sous l'averse d'été, parfois +le claxon, mais jamais l'aboiement du chien. + +À présent, elle échange, avec un dîneur inconnu, une mimique de +Célimène: + +-- Viens, dit l'inconnu, sans paroles. + +-- Pour qui me prenez-vous? réplique Pati-Pati. Causons, si vous +voulez. Je n'irai pas plus loin. + +-- J'ai du sucre dans ma soucoupe. + +-- Croyez-vous que je ne l'aie pas vu? Le sucre est une chose, la +fidélité en est une autre. Contentez-vous que je fasse miroiter, +pour vous, cet oeil droit, tout doré, prêt à tomber, et cet oeil +gauche, pareil à une bille d'aventurine... Voyez mon oeil +droit... Et mon oeil gauche... Et encore mon oeil droit... + +J'interromps sévèrement le dialogue muet: + +-- Pati-Pati, c'est fini, ce dévergondage? + +Elle s'élance, corps et âme, vers moi: + +-- Certes, c'est fini! Dès que tu le désires, c'est fini! Cet +inconnu a de bonnes façons... Mais tu as parlé: c'est fini! Que +veux-tu? + +-- Nous partons. Descends, Pati-Pati. + +Adroite et véhémente, elle saute sur le tapis. Debout, elle est +pareille -- large du rein, bien pourvue en fesse, le poitrail en +portique -- à un minuscule cob bai. Le masque noir rit, le +tronçon de queue propage jusqu'à la nuque son frétillement, et +les oreilles conjurent, tendues en cornes vers le ciel, une +éventuelle jettatura. Telle s'offre, à l'enthousiasme populaire, +ma brabançonne à poil ras, que les éleveurs estiment «un sujet +bien typé», les dames sensibles «merveille», qui s'appelle +officiellement Pati-Pati, plus connue dans mon entourage sous le +nom de «démon familier». + +Elle a deux ans, la gaieté d'un négrillon, l'endurance d'un +champion pédestre. Au bois, Pati-Pati devance la bicyclette; elle +se range, à la campagne, dans l'ombre de la charrette, tout le +long d'un bon nombre de kilomètres. + +Au retour, elle traque encore le lézard sur la dalle chaude... + +-- Mais tu n'es donc jamais fatiguée, Pati-Pati? + +Elle rit comme une tabatière: + +-- Jamais! Mais quand je dors, c'est pour une nuit entière, +couchée sur le même flanc. Je n'ai jamais été malade, je n'ai +jamais sali un tapis, je n'ai jamais vomi, je suis légère, libre +de tout péché, nette comme un lys... + +C'est vrai. Elle meurt de faim ponctuellement à l'heure des +repas. Elle délire d'enthousiasme à l'heure de la promenade. Elle +ne se trompe pas de chaise à table, chérit le poisson, prise la +viande, se contente d'une croûte de pain, gobe en connaisseuse la +fraise et la mandarine. Si je la laisse à la maison, le mot «non» +lui suffit; elle s'assoit sur le palier d'un air sage et cache un +pleur. En métro, elle fond sous ma cape, en chemin de fer elle +fait son lit elle-même, brassant une couverture et la moulant en +gros plis. Dès la tombée du jour, elle surveille la grille du +jardin et aboie contre tout suspect. + +-- Tais-toi, Pati-Pati. + +-- Je me tais, répond diligemment Pati-Pati. Mais je fais le +fauve, à la lisière des six mètres de jardin. Je passe ma tête +entre les barreaux, je terrorise le mauvais passant, et le chat +qui attend la nuit pour herser les bégonias, le chien qui lève la +patte contre le géranium-lierre... + +-- Assez de vigilance, rentrons, Pati-Pati. + +-- Rentrons! s'écrie-t-elle de tout son corps. Non sans que +j'aie, ici, médité une minute, dans l'attitude de la grenouille +du jeu de tonneau, et là, un peu plus longtemps, contractée, le +dos bombé en colimaçon... Voilà qui est fait. Rentrons! Tu as +bien fermé la porte? Attention! Tu oublies une des chattes qui se +cache sous le rideau et prétend passer la nuit dans la salle à +manger... Je te l'houspille et je te la déloge et je te l'envoie +dans son panier. Hop! ça y est. À notre tour. Qu'est-ce que +j'entends du côté de la cave? Non, rien. Ma corbeille... mon pan +de molleton sur la tête... et, plus urgente, ta caresse... Merci. +Je t'aime. À demain. + +Demain, si elle s'éveille avant huit heures, elle attendra en +silence, les pattes au bord du panier, les yeux fixés sur le lit. +La promenade d'onze heures la trouvera prête, et toujours +impeccable. Si c'est jour de bicyclette, Pati-Pati arque son dos +pour que je la saisisse par la peau et que je l'installe en avant +du guidon, toute ronde dans un panier à fraises. Dans les allées +désertes du Bois, elle saute à terre: «À droite, Pati-Pati, à +droite!» En deux jours, elle a distingué sa droite -- pardon, ma +droite -- de sa gauche. Elle comprend cents mots de notre langue, +sait l'heure sans montre, nous connaît pas nos noms, attend +l'ascenseur au lieu de monter l'escalier, offre d'elle-même, +après le bain, son ventre et son dos au séchoir électrique. + +Si j'étale, au moment du travail, les cahiers de papier teinté +sur le bureau, elle se couche, soigne ses ongles sans bruit et +rêve, déférente, immobile. Le jour qu'un éclat de verre la +blessa, elle tendit d'elle-même sa patte, détourna la tête +pendant le pansement, de sorte que je ne savais plus si je +soignais une bête, ou bien un enfant courageux... Quand la +prendrai-je en faute? Quel accident mit, sous un crâne rond de +chien minuscule, tant de complicité humaine? On la nomme +«merveille». Je cherche ce que je pourrais bien lui reprocher... + +Ainsi crut, en vertu comme en beauté, Pati-Pati, fleur du +Brabant. Dans le XVIe arrondissement, son renom se répandit +tellement que je consentis, pour elle, à un mariage. Son fiancé, +quand il l'approcha, ressemblait à un hanneton furieux, dont il +avait la couleur, le dos robuste, et ses petites pattes de +conquérant piaffaient et griffaient le dallage. Pati-Pati +l'aperçut à peine, et la brève entrevue où elle se montra si +distraite n'eut point de lendemain. + +Cependant, tout le long de soixante-cinq jours, Pati-Pati enfla, +prit la forme d'un lézard des sables, ventru latéralement, puis +celle d'un melon un peu écrasé, puis... + +Deux Pati-Pati d'un âge tendre et d'un modèle extrêmement réduit +vaguent maintenant dans une corbeille. Préservés de toute +mutilation traditionnelle, ils portent la queue en trompe de +chasse et les oreilles en feuilles de salade. + +Ils tètent un lait abondant, mais qu'il leur faut acheter par des +acrobaties au-dessus de leur âge. Pati-Pati n'a rien de ces lices +vautrées, tout en ventre et en tétines, qui s'absorbent, béates, +en leur tâche auguste. Elle allaite assise, contraignant ses +chiots à l'attitude du mécanicien aplati sous le tacot en panne. +Elle allaite couchée en sphinx et le nez sur les pattes -- «Tant +pis! qu'ils s'arrangent!» -- et s'en va, si le téléphone sonne, +du côté de l'appareil, remorquant deux nourrissons ventousés à +ses mamelles. Ils testent, oubliés, vivaces, ils testent au petit +bonheur, et prospèrent malgré leur mère et son humain souci -- +trop humain -- de toutes choses humaines. + +-- Qui a téléphoné? J'entends la voiture... Où est mon collier? +Ton sac et tes gants sont sur la table, nous allons sortir, +n'est-ce pas? On a sonné! Tu m'emmènes au _Matin_? Je sens qu'il +est l'heure... Qu'est-ce qui traîne sous moi? encore ce petit +chien! je le rencontre partout... Et cet autre, donc... On ne +voit que lui dans la maison. Ils sont gentils? Peuh!... oui, +gentils. Partons, partons, dépêche-toi... Je ne te perds pas de +l'oeil, si tu allais sortir sans moi... + +Pati-Pati, mes amis vous nommeront toujours, sans que je +proteste, «merveille des merveilles» et «perfection». Mais je +sais maintenant ce qui vous manque: vous n'aimez pas les animaux. + +BA-TOU + +Je l'avais capturée au quai d'Orsay, dans un grand bureau dont +elle était, avec une broderie chinoise, le plus magnifique +ornement. Lorsque son maître éphémère, embarrassé d'un aussi beau +don, m'appela par le téléphone, je la trouvai assise sur une +table ancienne, le derrière sur des documents diplomatiques, et +affairée à sa toilette intime. Elle rapprocha ses sourcils à ma +vue, sauta à terre et commença sa promenade de fauve, de la porte +à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, avec cette manière de +tourner et de changer de pied, contre l'obstacle, qui appartient +à elle et à tous ses frères. Mais son maître lui jeta une boule +de papier froissé et elle se mit à rire, avec un bond démesuré +une dépense de sa force inemployée, qui la montrèrent dans toute +sa splendeur. Elle était grande comme un chien épagneul, les +cuisses longues et musclées attachées à un rein large, l'avant- +train plus étroit, la tête assez petite, coiffée d'oreilles +fourrées de blanc, peintes, au dehors, de dessins noirs et gris +rappelant ceux qui décorent les ailes des papillons +crépusculaires. Une mâchoire petite et dédaigneuse, des +moustaches raides comme l'herbe sèche des dunes, et des yeux +d'ambre enchâssés de noir, des yeux au regard aussi pur que leur +couleur, des yeux qui ne faiblissaient jamais devant le regard +humain, des yeux qui n'ont jamais menti... Un jour, j'ai voulu +compter les taches noires qui brodaient sa robe, couleur de blé +sur le dos et la tête, blanc d'ivoire sur le ventre; je n'ai pas +pu. + +-- Elle vient du Tchad, me dit son maître. Elle pourrait venir +aussi de l'Asie. C'est une once, sans doute. Elle s'appelle Bâ- +Tou, ce qui veut dire «le chat», et elle a vingt mois. + +Je l'emportai; cependant elle mordait sa caisse de voyage et +glissait, entre les lattes de la prise d'air, une patte tantôt +épanouie et tantôt refermée, comme une sensible fleur marine. + +Je n'avais jamais possédé, dans ma maison, une créature aussi +naturelle. La vie quotidienne me la révéla intacte, préservée +encore de toute atteinte civilisatrice. Le chien gâté calcule et +ment, le chat dissimule et simule. Bâ-Tou ne cachait rien. Toute +saine et fleurant bon, l'haleine fraîche, je pourrais écrire +qu'elle se comportait en enfant candide, s'il y avait des enfants +candides. La première fois qu'elle se mit à jouer avec moi, elle +me saisit fortement la jambe pour me renverser. Je l'interpellai +avec rudesse, elle me lâcha, attendit, et recommença. Je m'assis +par terre et lui envoyai mon poing sur son beau nez velouté. +Surprise, elle m'interrogea du regard, je lui souris et lui +grattai la tête. Elle s'effondra sur le flanc, sonore d'un ronron +sourd et m'offrit son ventre sans défense. Une pelote de laine, +qu'elle reçut en récompense, l'affola: de combien d'agneaux, +enlevés aux maigres pâtures africaines, reconnaissait-elle, +lointaine et refroidie, l'odeur?... + +Elle coucha dans un panier, se confia au bassin de sciure comme +un chat bien appris, et quand je m'étendis dans l'eau tiède, sa +tête rieuse et terrible parut, avec deux pattes, au rebord de la +baignoire... + +Elle aimait l'eau. Je lui donnai souvent, le matin, une cuvette +d'eau, qu'elle vidait à grands jeux de pattes. Toute mouillée, +heureuse, elle ronronnait. Elle se promenait, grave, une +pantoufle volée entre les dents. Elle précipitait et remontait +vingt fois sa boule de bois dans le petit escalier. Elle +accourait à son nom: «Bâ-Tou» avec un cri charmant et doux, et +demeurait rêvant, les yeux ouverts, nonchalante, aux pieds de la +femme de chambre qui cousait. Elle mangeait sans hâte et +cueillait délicatement la viande au bout des doigts. Tous les +matins, je pus lui donner ma tête, qu'elle étreignait des quatre +pattes et dont elle râpait, d'une langue bien armée, les cheveux +coupés. Un matin, elle étreignit trop fort mon bras nu, et je la +châtiai. Offensée, elle sauta sur moi, et j'eus sur les épaules +le poids déconcertant d'un fauve, ses dents, ses griffes... +J'employai toutes mes forces et jetai Bâ-Tou contre un mur. Elle +éclata en miaulements terribles, en rugissements, elle fit +entendre son langage de bataille, et sauta de nouveau. J'usai de +son collier pour la rejeter contre le mur, et la frappai au +centre du visage. À ce moment, elle pouvait, certes, me blesser +gravement. Elle n'en fit rien, se contint, me regarda en face et +réfléchit... Je jure bien que ce n'est pas la crainte que je lus +dans ses yeux. Elle _choisit_, à ce moment décisif, elle opta +pour la paix, l'amitié, la loyale entente; elle se coucha, et +lécha son nez chaud... + +Quand je vous regrette, Bâ-Tou, j'ajoute à mon regret la +mortification d'avoir chassé de chez moi une amie, une amie qui +n'avait Dieu merci, rien d'humain. C'est en vous voyant debout +sur le mur du jardin -- un mur de quatre mètres, sur le faîte +duquel vous vous posiez, d'un bond -- occupée à maudire quelques +chats épouvantés, que j'ai commencé à trembler. Et puis, une +autre fois, vous vous êtes approchée de la petite chienne que je +tenais sur mes genoux, vous avez mesuré, sous son oreille, la +place exacte d'une fontaine mystérieuse que vous avez léchée, +léchée, léchée, avant de la tâter des dents, lente et les yeux +fermés... J'ai compris: «Oh! Bâ-Tou!...» et vous avez tressailli +tout entière, de honte de d'avidité refrénées. + +Hélas! Bâ-Tou, que la vie simple, que la fauve tendresse sont +difficiles, sous notre climat... Le ciel romain vous abrite à +présent; un fossé, trop large pour votre élan, vous sépare de +ceux qui vont, au jardin zoologique, narguer les félins; et +j'espère que vous m'avez oubliée, moi qui, vous sachant innocente +de tout, sauf de votre race, souffris qu'on fît de vous une bête +captive. + +BELLAUDE + +-- Madame, Bellaude s'est sauvée. + +-- Depuis quand? + +-- De ce matin, dès que j'ai ouvert? Il y avait un blanc et noir +qui l'attendait à la porte. + +-- Ah! mon Dieu! Espérons qu'elle va rentrer ce soir... + +La voilà donc partie. Sauf que ce mois est marqué pour les amours +canines, rien ne faisait prévoir sa fuite; elle nous suivait sans +faute et sans distraction, belle dans sa robe noire et feu de +bas-rouge, son amble nonchalant agitant à ses pattes de derrière, +comme des pendeloques, ses doubles ergots. Elle flairait l'herbe, +broutait, évitait avec mépris la frénésie circulaire des +brabançonnes. Et puis, un jour, elle tomba en arrêt, pointa +joyeusement les oreilles, visa un point lointain, sourit, et tout +son corps s'écria, en clair langage de chienne: + +-- Ah! le voilà! + +Le temps de lui demander: «Quoi donc?» elle était à deux cents +mètres, car elle l'avait vu, lui, _Lui_ -- quelque très petit +roquet jaune... + +Elle recherche -- elle, longue et légère comme une biche, elle, +haute et d'encolure orgueilleuse -- les nains, les bâtards de fox +et de basset, les faux terriers, les loulous trépidants et +minuscules. Elle aime entre tous un caniche blanc, enfoui depuis +des hivers sous une neige terreuse que ne fond nul été. Il +entoure ma bas-rouge d'une assiduité résignée de vieux lettré. Il +la contemple d'en bas, comme par-dessus des lunettes, à travers +sa chevelure blanche mal soignée. Il l'escorte, sans plus, et va +derrière elle d'un petit trot traquenardeur qui secoue tous ses +écheveaux de poils blanc sale. + +La voilà partie. Où? Pour combien de temps? Je ne crains pas +qu'on l'écrase ni qu'on la vole; elle a, quand une main étrangère +se tend vers elle, une manière serpentine de détourner le col, de +montrer la dent qui déconcerte les plus résolus. Mais il y a le +lasso, la fourrière... + +Un jour passe. + +-- Madame, Bellaude n'est pas rentrée. + +Il a plu cette nuit, une pluie douce déjà printanière. Où erre la +dévergondée? Elle jeûne; mais elle peut boire: les ruisseaux +coulent, le bois miroite de flaques. + +Un petit chien mouillé monte la garde devant ma porte, à la +grille du jardinet. Lui aussi, il attend Bellaude... Au Bois, je +demande à mon ami le garde s'il n'a pas vu la grande chienne +noire qui a du feu aux pattes, aux sourcils et aux joues... Il +secoue la tête: + +-- Je n'ai rien vu de pareil. Qu'est-ce que j'ai donc vu, +aujourd'hui? Pas grand'chose. Moins que rien. Une dame qui +n'était pas d'accord avec son mari, et un monsieur en souliers +vernis qui m'a demandé si je ne connaîtrais pas deux pièces à +louer dans une des maisons de gardes, vu qu'il était sans +domicile... Vous voyez, rien d'extraordinaire. + +Un jour passe encore. + +-- Bellaude n'est toujours pas rentrée, madame... + +Je pars pour la promenade d'onze heures et demie, résolue à +battre les futaies d'Auteuil. Un printemps caché y frémit jusque +dans le vent, aigre s'il accélère, mol et doux quand il +s'attarde. Point de chienne noire et feu, mais voici les cornes +des futures jacinthes et la feuille déjà large de l'arum pied-de- +veau. Voici l'abeille égarée, affamée, qui titube sur la mousse +humide et qu'on peut réchauffer dans la main sans risque de +piqûre. Sur les sureaux fuse, à chaque aisselle de branche, une +houppe neuve de verdure tendre. Et six années m'ont appris à +reconnaître, dans le trille rauque, dans la courte gamme +chromatique descendante que jette, dès février, un gosier +d'oiseau, la voix du grand chanteur, un rossignol d'Auteuil +fidèle à son bosquet, un rossignol dont la voix, au printemps, +illumine les nuits. Au-dessus de ma tête, il étudie ce matin le +chant qu'il oublie tous les ans. Il recommence et recommence sa +gamme chromatique imparfaite, l'interrompt par une sorte de rire +enroué, mais déjà dans quelques notes tinte le cristal d'une nuit +de mai, et, si je ferme les yeux, j'appelle malgré moi, sous ce +chant, le parfum qui descend lourdement des acacias en fleur... + +Mais où est ma chienne? Je longe une palissade en lattes de +châtaignier, je franchis des fils de fer tendus à ras de terre, +puis je bute contre une clôture de châtaignier, au bout de +laquelle m'attend un fil de fer tendu à ras de terre. Quelle +sollicitude perverse multiplie, pour décourager l'amateur de +paysage et rompre les os du promeneur, palissades et fils, les +uns et les autres nuisibles? Je rebrousse chemin, lasse de +longer, après des fortifications, une palissade de châtaignier +qui défend, je le jure, une seconde palissade, servant elle-même +de rempart, un peu plus loin, à un grillage de bois peint en +vert... Et l'on ose accuser la Ville de négliger le Bois! + +Quelque chose remue derrière une de ces vaines clôtures... +Quelque chose de noir... de feu... de blanc... de jaune... Ma +chienne! c'est ma chienne! + +Édilité bénie! Tutélaires barricades! Enclos providentiels! C'est +non seulement ma chienne, à l'abri des voitures, c'est, en outre +-- un, deux, trois, quatre, cinq -- cinq chiens autour d'elle, +boueux, quelques-uns saignants de batailles, tous haletants, +fourbus, le plus grand n'atteint pas trente centimètres au +garrot... + +-- Bellaude! + +Elle ne m'avait pas entendue venir, elle jouait Célimène. +Vertueuse malgré elle, inaccessible par hasard, elle perd +contenance à mon cri et d'un coup se prosterne, rappelée à la +servilité... + +-- Oh! Bellaude!... + +Elle rampe, elle m'implore. Mais je ne veux pas pardonner encore +et je lui désigne seulement, d'un geste théâtral, par-dessus les +fortifications abolies, le chemin du devoir, le gîte... Elle +n'hésite pas, elle saute la palissade et distance aisément, en +quelques foulées, la meute des pygmées qui suit, langues +flottantes... + +Qu'ai-je fait là? Si Bellaude allait rencontrer, sur la route, un +séducteur de belle stature... + +-- Madame, Bellaude est rentrée. + +-- Avec cinq petits chiens? + +-- Non, madame, avec un grand. + +-- Ah! mon Dieu! Où est-il? + +-- Là, madame, sur le talus. + +Oui, il est là, et je me souviens, avec un soupir de soulagement, +que la chanson dit: «Il faut des époux assortis...» Celui qui +attend Bellaude est un dogue d'Ulm, au regard obtus, passif sous +son collier et sa muselière de cuir vert, et aussi lourd, aussi +large, aussi haut -- le hasard soit loué! -- qu'un veau. + +LES DEUX CHATTES + +Il n'est qu'un jeune chat, fruit des amours -- et de la +mésalliance -- de Moune, chatte persane bleue, avec n'importe +quel rayé anonyme. Dieu sait si le rayé abonde, dans les jardins +d'Auteuil! Par les jours de printemps précoce, aux heures du jour +où la terre, dégelée, fume sous le soleil et embaume, certains +massifs, certaines plates-bandes ameublies qui attendent les +semis et les repiquages, semblent jonchés de couleuvres: les +seigneurs rayés, ivres d'encens végétal, tordent leurs reins, +rampent sur le ventre, fouettent de la queue et râpent +délicatement sur le sol leur joue droite, leur joue gauche, pour +l'imprégner de l'odeur prometteuse de printemps -- ainsi une +femme touche, de son doigt mouillé de parfum, ce coin secret, +sous l'oreille... + +Il n'est qu'un jeune chat, fils d'un de ces rayés. Il porte sur +son pelage les raies de la race, les vieilles marques de +l'ancêtre sauvage. Mais le sang de sa mère a jeté, sur ces +rayures, un voile floconneux et bleuâtre de poils longs, +impalpables comme une transparente gaze de Perse. Il sera donc +beau, il est déjà ravissant, et nous essayons de le nommer +Kamaralzaman -- en vain, car la cuisinière et la femme de +chambre, qui sont des personnes raisonnables, traduisent +Kamaralzaman par Moumou. + +Il est un jeune chat, gracieux à toute heure. La boule de papier +l'intéresse, l'odeur de la viande le change en dragon rugissant +et minuscule, les passereaux volent trop vite pour qu'il puisse +les suivre de l'oeil, mais il devient cataleptique, derrière la +vitre, quand ils picorent sur la fenêtre. Il fait beaucoup de +bruit en tétant, parce que ses dents poussent... C'est un petit +chat, innocent au milieu d'un drame. + +La tragédie commença, un jour que Noire du Voisin -- dirait-on +pas un nom de noblesse paysanne? -- pleurait, sur le mur mitoyen, +la perte de ses enfants, noyés le matin. Elle pleurait à la +manière terrible de toutes les mères privées de leur fruit, sans +arrêt, sur le même ton, respirant à peine entre chaque cri, +exhalant une plainte après l'autre plainte pareille. Le tout +petit chat Kamaralzaman, en bas, la regardait. Il levait sa +figure bleuâtre, ses yeux couleur d'eau savonneuse aveuglés de +lumière, et n'osait plus jouer à cause de ce grand cri... Noire +du Voisin le vit et descendit comme une folle. Elle le flaira, +connut l'odeur étrangère, râla «khhh...» de dégoût, gifla le +petit chat, le flaira encore, lui lécha le front, recula +d'horreur, revint, lui dit: «Rrrrou...» tendrement -- enfin +manifesta de toutes manières son égarement. Le temps lui manqua +pour prendre un parti. Pareille à un lambeau de nuée, Moune, +aussi bleue qu'un orage, et plus rapide, arrivait... Rappelée à +sa douleur et au respect des territoires, Noire du Voisin +disparut, et son appel, plus lointain, endeuilla toute cette +journée... + +Elle revint le lendemain, prudente, calculatrice comme une bête +de la jungle. Plus de cris: une hardiesse et une patience +muettes. Elle attendit l'instant où, Moune repue, Kamaralzaman +évadé chancelait, pattes molles, sur les graviers ronds du +jardin. Elle vint avec un ventre lourd de lait, des tétines +tendues qui crevaient sa toison noire, des roucoulements +assourdis, des invites mystérieuses de nourrice... Et pendant que +le petit chat, en tétant, la foulait à temps égaux, je la voyais +fermer les yeux et palpiter des narines comme un être humain qui +se retient de pleurer. + +C'est alors que la vraie mère parut, le poil tout droit sur le +dos. Elle ne s'élança pas tout de suite, mais dit quelque chose +d'une voix rauque. Noire du Voisin, éveillée en sursaut de son +illusion maternelle, debout, ne répondit que par un long +grondement bas, en soufflant, par intervalles, d'une gueule +empourprée. Une injure impérieuse, déchirante de Moune, +l'interrompit, et elle recula d'un pas; mais elle jeta, elle +aussi, une parole menaçante. Le petit chat effaré gisait entre +elles, hérissé, bleuâtre, pareil à la houppe du chardon. +J'admirais qu'il pût y avoir, au lieu du pugilat immédiat, de la +mêlée féline où les flocons de poils volent, une explication, une +revendication presque intelligible pour moi. Mais soudain, sur +une insinuation aiguë de Noire du Voisin, Moune eut un bond, un +cri, un «Ah! je ne peux pas supporter cela!» qui la jeta sur sa +rivale. Noire rompit, atteignit le tilleul, s'y suspendit et +franchit le mur -- et la mère lava son petit, souillé par +l'étrangère. + +Quelques jours passèrent, pendant lesquels je n'observai rien +d'insolite. Moune, inquiète, veillait trop et mangeait mal. +Chaude de fièvre, elle avait le nez sec, se couchait sur une +console de marbre, et son lait diminuait. Pourtant Kamaralzaman, +dodu, roulait sur les tapis, aussi large que long. Un matin que +je déjeunais auprès de Moune, et que je la tentais avec du lait +sucré et de la mie de croissant, elle tressaillit, coucha les +oreilles, sauta à terre et me demanda la porte d'une manière si +urgente que je la suivis. Elle ne se trompait pas: l'impudente +Noire et Kamaralzaman, l'un tétant l'autre, mêlés, heureux, +gisaient sur la première marche, dans l'ombre, au bas de +l'escalier où se précipita Moune -- et où je la reçus dans mes +bras, molle, privée de sentiment, évanouie comme une femme... + +C'est ainsi que Moune, chatte de Perse, perdit son lait, résigna +ses droits de mère et de nourrice, et contracta sa mélancolie +errante, son indifférence aux intempéries et sa haine des chattes +noires. Elle a maudit tout ce qui porte toison ténébreuse, mouche +blanche au poitrail, et rien ne paraît plus de sa douleur sur son +visage. Seulement, lorsque Kamaralzaman vient jouer trop près +d'elle, elle replie ses pattes sous ses mamelles taries, feint le +sommeil et ferme les yeux. + +CHATS + +Ils sont cinq autour d'elle, tous les cinq issus de la même +souche et rayés à l'image de leur ancêtre, le chat sauvage. L'un +porte ses rayures noires sur un fond rosé comme le plumage de la +tourterelle, l'autre n'est, des oreilles à la queue, que zébrures +pain brûlé sur champ marron très clair, comme une fleur de +giroflée. Un troisième paraît jaune, à côté du quatrième qui +n'est que ceintures de velours noir, colliers, bracelets, sur un +dessous gris argent d'une grande élégance. Mais le cinquième, +énorme, resplendit dans sa fourrure fauve à mille bandes. Il a +les yeux verts de menthe, et la large joue velue qu'on voit au +tigre. + +Elle, mon Dieu, c'est la Noire. Une Noire pareille à cent autres +Noires, mince, bien vernissée, la mouche blanche au poitrail et +la prunelle en or pur. Nous l'avons nommée la Noire parce qu'elle +est noire, de même la chatte grise s'appelle Chatte-Grise et la +plus jeune des bleues de Perse Jeune-Bleue. Nous n'avons pas +risqué la méningite. + +Janvier, mois des amours félines, pare les chats d'Auteuil de +leur plus belle robe et racole, pour nos trois chattes, une +trentaine de matous. Le jardin s'emplit de leurs palabres +interminables, de leurs batailles, et de leur odeur de buis vert. +La Noire seule marque qu'ils l'intéressent. C'est trop tôt pour +Jeune-Bleue et Chatte-Grise, qui contemplent de haut la démence +des mâles. La Noire, pour l'heure, se tient mal, et ne va pas +plus loin. Elle choisit longuement dans le jardin une branche +taillée en biseau, élaguée de l'an dernier, pour s'en servir en +guise de brosse à dents d'abord, puis de gratte-oreilles, enfin +de gratte-flancs. Elle s'y râpe, elle s'y écorche, en donnant +tous les signes de la satisfaction. Une danse horizontale suit, +au cours de laquelle elle imite l'anguille hors de l'eau. Elle se +roule, chemine sur le dos et le ventre, souille sa robe, et les +cinq matous avec elle avancent, reculent comme un seul matou. +Souvent le doyen magnifique, n'y tenant plus, s'élance, et porte +sur la tentatrice une patte pesante... Tout aussitôt la +chorégraphe voluptueuse se redresse, gifle l'imprudent et +s'accroupit, pattes rentrées sous le ventre, avec un aigre et +revêche visage de vieille dévote. En vain le puissant chat rayé, +pour montrer sa soumission et rendre hommage à la Noire, feint-il +de choir les quatre pattes en l'air, défaillant et soumis. Elle +le relègue parmi le quintette anonyme, et gifle équitablement +n'importe quel rayé, s'il manque à l'étiquette et la salue de +trop près. + +Ce ballet de chats dure depuis ce matin, sous mes fenêtres. Aucun +cri, sauf le «rrrr...» dur et harmonieux qui roule par moments +dans la gorge des matous. La Noire, muette et lascive, provoque, +puis châtie, et savoure sa toute-puissance éphémère. Dans huit +jours le même mâle qui tremble devant elle, qui patiente et perd +le boire et le manger, la tiendra solidement par la nuque... +Jusque-là, il plie. + +Un sixième rayé vient d'apparaître. Mais aucun des matous n'a +daigné le toiser en rival. Gras, velouté, candide, il a perdu dès +son jeune âge tout souci des jeux de l'amour, et les nuits +tragiques de janvier, les clairs de lune de juin ont cessé pour +lui, à jamais, d'être fatidiques. Ce matin, il se sent las de +manger, fatigué de dormir. Il promène, sous le petit soleil +d'argent, sa robe lustrée, et la fatuité sans malice qui lui +valut son nom de Beaugarçon. Il sourit au temps clair, aux +passereaux confiants. Il sourit à la Noire, à sa frémissante +escorte. Il taquine d'une patte molle un vieil oignon de tulipe +qu'il délaisse pour un gravier rond. La queue de la Noire fouette +et se tord comme un serpent coupé: il s'élance, la capture, la +mordille, et reçoit une demi-douzaine de mornifles, sèches et +griffues, à le défigurer... Mais Beaugarçon, déchu du rang de +mâle, ignore tout du protocole amoureux, et redescend à l'équité +pure. Injustement battu, il ne prend que le temps de gonfler ses +poumons et de reculer d'un pas, avant d'administrer à la Noire +une correction telle qu'elle en suffoque, râle de rage et saute +le mur pour cacher sa honte dans le jardin voisin. + +Et comme j'allais courir, craignant la fureur des matous, au +secours de Beaugarçon, je vis qu'il faisait retraite avec +lenteur, majesté et inconscience, parmi les rayés immobiles, +silencieux, et pour la première fois déférents devant l'eunuque +qui avait osé battre la reine. + +LE VEILLEUR + +DIMANCHE. -- Les enfants ont, ce matin, une drôle de figure. Je +leur ai déjà vu cette figure-là, au moment où ils organisaient, +dans le grenier, une représentation, avec costumes, masques, +linceuls et chaînes traînantes, de leur drame, _le Revenant de la +Commanderie_, élucubration à laquelle ils ont dû une semaine de +fièvres, peurs nocturnes et langue crayeuse, intoxiqués qu'ils +étaient de leurs propres fantômes. Mais c'est une vieille +histoire. Bertrand a maintenant dix-huit ans, et projette de +réformer, comme il sied à son âge, le régime financier de +l'Europe; Renaud, qui passe quatorze ans, ne songe qu'à monter et +démonter des moteurs, et Bel-Gazou me pose cette année des +questions d'une banalité désolante: «Est-ce qu'à Paris je pourrai +bientôt porter des bas? Est-ce qu'à Paris je pourrai avoir un +chapeau? Est-ce qu'à Paris tu me feras friser le dimanche?» + +N'importe, je les trouve tous trois singuliers et disposés à +parler bas dans les coins. + +LUNDI. -- Les enfants n'ont pas bonne mine le matin. + +-- Qu'est-ce que vous avez donc, les enfants? + +-- Rien du tout, tante Colette! s'écrient mes beaux-fils. + +-- Rien du tout, maman! s'écrie Bel-Gazou. + +Quel bel ensemble! Voilà un mensonge bien agencé. Ça devient +sérieux. D'autant plus sérieux que j'ai surpris, à la brume, ce +bout de dialogue entre les deux garçons, derrière le tennis: + +-- Mon vieux, il n'a pas arrêté de minuit à trois heures. + +-- À qui le dis-tu, mon petit! De minuit à quatre heures, oui! Je +n'ai pas fermé l'oeil. Il faisait: «pom...pom...pom» comme ça, +lentement... Comme avec des pieds nus, mais lourds, lourds... + +Ils m'aperçurent et fondirent sur moi comme deux tiercelets, avec +des rires, des balles blanches et rouges, une étourderie apprêtée +et bavarde... Je ne saurai rien aujourd'hui. + +MERCREDI. -- Quand j'ai traversé, hier soir, vers 11 heures, la +chambre de Bel-Gazou pour gagner la mienne, elle ne dormait pas +encore. Elle gisait sur le dos, les bras au long d'elle, et ses +prunelles sombres bougeaient sous la frange des cheveux. Une lune +chaude d'août, grandissante, balançait mollement l'ombre du +magnolia sur le parquet et le lit blanc répandit une lumière +bleue. + +-- Tu ne dors pas? + +-- Non, maman. + +-- À quoi penses-tu, toute seule, comme ça? + +-- J'écoute. + +-- Et quoi donc? + +-- Rien, maman. + +Au même instant j'entendis, distinctement, le bruit d'un pas +lourd et non chaussé à l'étage supérieur. L'étage supérieur, +c'est un long grenier où personne ne couche, où personne, la nuit +tombée, n'a l'occasion de passer, et qui conduit aux combles de +la plus ancienne tour. La main de ma fille, que je serrais, se +contracta dans la mienne. Deux souris passèrent dans le mur en +jouant et en poussant des cris d'oiseau. + +-- Tu as peur des souris, maintenant? + +-- Non, maman. + +Au-dessus de nous, le pas reprit, et je demandai malgré moi: + +-- Mais qui donc marche là-haut? + +Bel-Gazou ne répondit pas, et ce mutisme me fut désagréable. + +-- Tu n'entends pas? + +-- Si, maman. + +-- «Si, maman!» c'est tout ce que tu trouves à répondre? + +La petite pleura brusquement et s'assit sur son lit. + +-- Ce n'est pas ma faute, maman. _Il_ marche comme ça toutes les +nuits... + +-- Qui? + +-- Le pas. + +-- Le pas de qui? + +-- De personne. + +-- Mon Dieu, que ces enfants sont bêtes! Vous voilà encore dans +ces histoires, toi et tes frères? Ce sont ces sottises que vous +ruminez dans les coins? Je monte, tiens. Oui, je vais t'en +donner, moi, des pas au plafond! + +Au dernier palier, des grappes de mouches, agglutinées aux +poutres, ronflèrent comme un feu de cheminée sur le passage de ma +lampe que l'appel d'air éteignit dès que j'ouvris la porte du +grenier. Mais il n'était pas besoin de lampe dans ces combles aux +lucarnes larges, où la lune entrait par nappes de lait. La +campagne de minuit brillait à perte de vue, bosselée d'argent, +vallonnée de cendre mauve, mouillée, au plus bas des prés, d'une +rivière de brouillard étincelant qui mirait la lune... Une petite +chevêche imita le chat dans un arbre, et le chat lui répondit... +Mais rien ne marchait dans le grenier, sous la futaie des poutres +croisées. J'attendis un long moment, je humai la brève fraîcheur +nocturne, l'odeur de blé battu qui s'attache au grenier, et je +redescendis. Bal-Gazou, fatiguée dormait. + +SAMEDI. -- J'ai écouté toutes les nuits, depuis mercredi. On +marche là-haut, tantôt à minuit, tantôt vers trois heures. Cette +nuit, j'ai gravi et descendu quatre fois l'étage, inutilement. Au +grand déjeuner, je force la confiance des enfants, qui sont +d'ailleurs à bout de dissimulation. + +-- Mes chéris, il va falloir que vous m'aidiez à éclaircir +quelque chose. On va certainement s'amuser énormément -- même +Bertrand qui est revenu de tout. Figurez-vous que j'entends +marcher, au-dessus de la chambre de Bel-Gazou, toutes les... + +Ils explosent tous à la fois: + +-- Je sais, je sais! crie Renaud. C'est le Commandeur en armure, +qui revenait déjà du temps de grand'père, Page m'a tout raconté, +et... + +-- Quelle blague! laisse tomber Bertrand, détaché. La vérité +c'est que des phénomènes d'hallucination isolée ou collective se +manifestent ici depuis que la Vierge, en ceinture bleue et +traînée par quatre chevaux blancs, a surgi devant Guitras et lui +a dit... + +-- Elle lui a rien dit! piaille Bel-Gazou. Elle lui a écrit! + +-- Par la poste? raille Renaud. C'est enfantin. + +-- Et ton Commandeur, ce n'est pas enfantin? dit Bertrand. + +-- Pardon! rétorque Renaud tout rouge. Le Commandeur c'est une +tradition de famille. Ta Vierge, c'est une fable de village comme +il en traîne partout... + +-- Dites donc, les enfants, vous avez fini? Je peux placer un +mot? Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il y a dans le grenier des +bruits de pas inexplicables. Je vais guetter la nuit prochaine. +Bête ou homme, nous saurons qui marche. Que ceux qui veulent +guetter avec moi... Bon. Adopté à mains levées! + +DIMANCHE. -- Nuit blanche. Pleine lune. Rien à signaler, que le +bruit de pas entendu derrière la porte entr'ouverte du grenier, +mais interrompu par Renaud qui, harnaché d'une cuirasse Henri II +et d'un foulard rouge de cow-boy, s'est élancé romanesquement en +criant: «Arrière! arrière!...» On le conspue, on l'accuse d'avoir +«tout gâté». + +-- Il est curieux, remarque Bertrand avec une ironie écrasante et +rêveuse, de constater combien le fantastique peut exalter +l'esprit d'un adolescent, pourtant grandi dans les collèges +anglais... + +-- Eh! mon povre, ajoute ma limousine de fille, on ne dit pas +«arrière, arrière!» on dit: «Je te vas foutre un bon coup!...» + +MARDI. -- Nous avons guetté cette nuit, les deux garçons et moi, +laissant Bel-Gazou endormie. La lune en son plein blanchissait +d'un bout à l'autre une longue piste de lumière où les rats +avaient laissé quelques épis de maïs rongés. Nous nous tînmes +dans l'obscurité derrière la porte à demi ouverte, et nous nous +ennuyâmes pendant une bonne demi-heure en regardant le chemin de +lune bouger, devenir oblique, lécher le bas des charpentes entre- +croisées... Renaud me serra le bras: on marchait au bout du +grenier. Un rat détala et grimpa le long d'une poutre, suivi de +sa queue de serpent. Le pas, solennel, approchait, et je serrai +de mes bras le cou des deux garçons. + +_Il_ approchait, lent, avec un son sourd, bien martelé, répercuté +par les planchers anciens. Il entra, au bout d'un temps qui nous +parut interminable, dans le chemin éclairé. Il était presque +blanc, gigantesque: les plus grand nocturne que j'aie vu, un +grand-duc plus haut qu'un chien de chasse. Il marchait +emphatiquement, en soulevant ses pieds noyés de plume, ses pieds +durs d'oiseau qui rendaient le son d'un pas humain. Le haut de +ses ailes lui dessinait des épaules d'homme, et deux petites +cornes de plumes, qu'il couchait ou relevait, tremblaient comme +des graminées au souffle d'air de la lucarne. Il s'arrêta, se +rengorgea tête en arrière, et toute la plume de son visage +magnifique enfla autour d'un bec fin et de deux lacs d'or où se +baigna la lune. Il fit volte-face, montra son dos tavelé de blanc +et de jaune très clair. Il devait être âgé, solitaire et +puissant. Il reprit sa marche de parade et l'interrompit pour une +sorte de danse guerrière, des coups de tête à droite, à gauche, +des demi-voltes féroces qui menaçaient sans doute le rat évadé. +Il crut un moment sentir sa proie, et bouscula un squelette de +fauteuil comme il eût fait d'une brindille morte. Il sauta de +fureur, retomba, râpa le plancher de sa queue étalée. Il avait +des manières de maître, une majesté d'enchanteur... + +Il devina sans doute notre présence, car il se tourna vers nous +d'un air outragé. Sans hâte, il gagna la lucarne, ouvrit à demi +des ailes d'ange, fit entendre une sorte de roucoulement très +bas, une courte incantation magique, s'appuya sur l'air et fondit +dans la nuit, dont il prit la couleur de neige et d'argent. + +JEUDI. -- Le cadet des garçons, à son pupitre, écrit une longue +relation de voyage. Titre:_ Mes chasses au grand-duc dans +l'Afrique australe_. L'aîné a oublié sur ma table de travail un +début de «Stances»: + +_Battement de la nuit, pesante vision,_ +_De l'ombre en la clarté, grise apparition..._ + +Tout est normal. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La maison de Claudine, by Colette + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON DE CLAUDINE *** + +***** This file should be named 13703-8.txt or 13703-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/7/0/13703/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, +Mobipocket Reader format, eReader format and Acrobat Reader format. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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